The Project Gutenberg EBook of La dame de Monsoreau v.1, by Alexandre Dumas

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Title: La dame de Monsoreau v.1

Author: Alexandre Dumas

Posting Date: November 15, 2011 [EBook #9637]
Release Date: January, 2006
First Posted: October 12, 2003

Language: French

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LA DAME DE MONSOREAU

PAR

ALEXANDRE DUMAS

DITION ILLUSTRE PAR J.-A. BEAUC




PREMIRE PARTIE

PARIS

1890





TABLE DES MATIRES DE LA PREMIERE PARTIE.


I.--Les noces de Saint-Luc.

II.--Comment ce n'est pas toujours celui qui ouvre la porte qui entre
dans la maison.

III.--Comment il est difficile parfois de distinguer le rve de la
ralit.

IV.--Comment mademoiselle de Brissac, autrement dit madame de
Saint-Luc, avait pass sa nuit de noces.

V.--Comment mademoiselle de Brissac, autrement dit madame de
Saint-Luc, s'arrangea pour passer la seconde nuit de ses noces
autrement qu'elle n'avait pass la premire.

VI.--Comment se faisait le petit coucher du roi Henri III.

VII.--Comment, sans que personne sut la cause de cette conversion, le
roi Henri se trouva converti du jour au lendemain.

VIII.--Comment le roi eut peur d'avoir eu peur, et comment Chicot eut
peur d'avoir peur.

IX.--Comment la voix du Seigneur se trompa et parla  Chicot, croyant
parler au roi.

X.--Comment Bussy se mit  la recherche de son rve de plus en plus
convaincu que c'tait une ralit.

XI.--Quel homme c'tait que M. le grand veneur Bryan de Monsoreau.

XII.--Comment Bussy retrouva  la fois le portrait et l'original.

XIII.--Ce qu'tait Diane de Mridor.

XIV.--Ce que c'tait que Diane de Mridor.--Le trait.

XV.--Ce que c'tait que Diane de Mridor.--Le mariage.

XVI.--Ce que c'tait que Diane de Mridor.--Le mariage.

XVII.--Comment voyageait le roi Henri III, et quel temps il lui
fallait pour aller de Paris  Fontainebleau.

XVIII.--O le lecteur aura le plaisir de faire connaissance avec frre
Gorenflot, dont il a dj t parl deux fois dans le cours de cette
histoire.

XIX.--Comment Chicot s'aperut qu'il tait plus facile d'entrer dans
l'abbaye Sainte-Genevive que d'en sortir.

XX.--Comment Chicot, forc de rester dans l'glise de l'abbaye, vit et
entendit des choses qu'il tait fort dangereux de voir et d'entendre.

XXI.--Comment Chicot, croyant faire un cours d'histoire, fit un cours
de gnalogie.

XXII.--Comment M. et madame de Saint-Luc voyageaient cte  cte et
furent rejoints par un compagnon de voyage.

XXIII.--Le vieillard orphelin.

XXIV.--Comment Remy-le-Haudouin s'tait, en l'absence de Bussy, mnag
des intelligences dans la maison de la rue Saint-Antoine.

XXV.--Le pre et la fille.


IMAGES


Titre

Les noces de Saint-Luc

Bussy d'Amboise.

Vous m'excuserez, Sire, je l'espre, d'avoir pris votre bouffon pour
un roi.

Bussy fit en arrire un bond qui mit trois pas entre lui et les
assaillants.

Frre Gorenflot.

Si la jeune femme n'et pas port le costume de son page, Bussy ne
l'et pas reconnue.

Saint-Luc.

Et Chicot s'accommoda dans un grand fauteuil, son pe mise entre ses
jambes.

Sire, vous n'avez le droit de me frapper qu' la tte, je suis
gentilhomme.

Il se trouva que Bussy et lui taient face  face

Le Seigneur de Monsoreau

En avant de la selle tait une femme sur la bouche de laquelle il
appuyait la main.

Il me serra contre sa poitrine et me dposa dans le bateau.

Diane de Mridor.

Je sais que vous ne m'aimez point, et je ne veux point abuser de la
situation o vous tes.

Je me fie  la parole du beau Bussy; tenez, monsieur

Chicot

Et Chicot les suivit de loin, sans les perdre un instant de vue.

Puis... un moine tout entier apparut.

La tte du duc d'Anjou tait si ple qu'elle semblait celle d'une
statue de marbre.

Voici le prsent qu'en votre nom  tous je dpose aux pieds du prince.

Frre Gorenflot ronflait juste  la mme place o l'avait laiss
Chicot.

Ce cavalier se dtachait en vigueur sur le ciel mat.

Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux blancs.





CHAPITRE PREMIER

LES NOCES DE SAINT-LUC.


Le dimanche gras de l'anne 1578, aprs la fte du populaire, et
tandis que s'teignaient dans les rues les rumeurs de la joyeuse
journe, commenait une fte splendide dans le magnifique htel que
venait de se faire btir, de l'autre ct de l'eau et presque en face
du Louvre, cette illustre famille de Montmorency qui, allie  la
royaut de France, marchait l'gale des familles princires. Cette
fte particulire, qui succdait  la fte publique, avait pour but de
clbrer les noces de Franois d'Epinay de Saint-Luc, grand ami du roi
Henri III et l'un de ses favoris les plus intimes, avec Jeanne de
Coss-Brissac, fille du marchal de France de ce nom.

Le repas avait eu lieu au Louvre, et le roi, qui avait consenti 
grand'peine au mariage, avait paru au festin avec un visage svre qui
n'avait rien d'appropri  la circonstance. Son costume, en outre,
paraissait en harmonie avec son visage: c'tait ce costume marron
fonc sous lequel Clouet nous l'a montr assistant aux noces de
Joyeuse, et cette espce de spectre royal, srieux jusqu' la majest,
avait glac d'effroi tout le monde, et surtout la jeune marie, qu'il
regardait fort de travers toutes les fois qu'il la regardait.

Cependant cette attitude sombre du roi, au milieu de la joie de cette
fte, ne semblait trange  personne; car la cause en tait un de ces
secrets de coeur que tout le monde ctoie avec prcaution, comme ces
cueils  fleur d'eau auxquels on est sr de se briser en les
touchant.

A peine le repas termin, le roi s'tait lev brusquement, et force
avait t aussitt  tout le monde, mme  ceux qui avouaient tout bas
leur dsir de rester  table, de suivre l'exemple du roi. Alors
Saint-Luc avait jet un long regard sur sa femme, comme pour puiser du
courage dans ses yeux, et, s'approchant du roi:

--Sire, lui dit-il, Votre Majest me fera-t-elle l'honneur d'accepter
les violons que je veux lui donner  l'htel de Montmorency ce soir?

Henri III s'tait alors retourn avec un mlange de colre et de
chagrin, et, comme Saint-Luc, courb devant lui, l'implorait avec une
voix des plus douces et une mine des plus engageantes:

--Oui, monsieur, avait-il rpondu, nous irons, quoique vous ne
mritiez certainement pas cette preuve d'amiti de notre part.

Alors mademoiselle de Brissac, devenue madame de Saint-Luc, avait
remerci humblement le roi. Mais Henri avait tourn le dos sans
rpondre  ses remercments.

--Qu'a donc le roi contre vous, monsieur de Saint-Luc? avait alors
demand la jeune femme  son mari.

--Belle amie, rpondit Saint-Luc, je vous raconterai cela plus tard,
quand cette grande colre sera dissipe.

--Et se dissipera-t-elle? demanda Jeanne.

--Il le faudra bien, rpondit le jeune homme.

Mademoiselle de Brissac n'tait point encore assez madame de Saint-Luc
pour insister; elle renfona sa curiosit au fond de son coeur, se
promettant de trouver, pour dicter ses conditions, un moment o
Saint-Luc serait bien oblig de les accepter.

On attendait donc Henri III  l'htel de Montmorency au moment o
s'ouvre l'histoire que nous allons raconter  nos lecteurs. Or il
tait onze heures dj, et le roi n'tait pas encore arriv.

Saint-Luc avait convi  ce bal tout ce que le roi et tout ce que
lui-mme comptait d'amis; il avait compris dans les invitations les
princes et les favoris des princes, particulirement ceux de notre
ancienne connaissance, le duc d'Alenon, devenu duc d'Anjou 
l'avnement de Henri III au trne; mais M. le duc d'Anjou, qui ne
s'tait pas trouv au festin du Louvre, semblait ne pas devoir se
trouver davantage  la fte de l'htel Montmorency.

Quant au roi et  la reine de Navarre, ils s'taient, comme nous
l'avons dit dans un ouvrage prcdent, sauvs dans le Barn, et
faisaient de l'opposition ouverte en guerroyant  la tte des
huguenots.

M. le duc d'Anjou, selon son habitude, faisait aussi de l'opposition,
mais de l'opposition sourde et tnbreuse, dans laquelle il avait
toujours soin de se tenir en arrire, tout en poussant en avant ceux
de ses amis que n'avait point guris l'exemple de la Mole et de
Coconnas, dont nos lecteurs, sans doute, n'ont point encore oubli la
terrible mort.

Il va sans dire que ses gentilshommes et ceux du roi vivaient dans une
mauvaise intelligence qui amenait au moins deux ou trois fois par mois
des rencontres, dans lesquelles il tait bien rare que quelqu'un des
combattants ne demeurt point mort sur la place, ou tout au moins
grivement bless.

Quant  Catherine, elle tait arrive au comble de ses voeux. Son fils
bien-aim tait parvenu  ce trne qu'elle ambitionnait tant pour lui,
ou plutt pour elle; et elle rgnait sous son nom, tout en ayant l'air
de se dtacher des choses de ce monde et de n'avoir plus souci que de
son salut.

Saint-Luc, tout inquiet de ne voir arriver aucune personne royale,
cherchait  rassurer son beau-pre, fort mu de cette menaante
absence. Convaincu, comme tout le monde, de l'amiti que le roi Henri
portait  Saint-Luc, il avait cru s'allier  une faveur, et voil que
sa fille, au contraire, pousait quelque chose comme une disgrce.
Saint-Luc se donnait mille peines pour lui inspirer une scurit que
lui-mme n'avait pas, et ses amis Maugiron, Schomberg et Qulus, vtus
de leurs plus magnifiques costumes, tout roides dans leurs pourpoints
splendides, et dont les fraises normes semblaient des plats
supportant leur tte, ajoutaient encore  ses transes par leurs
ironiques lamentations.

--Eh! mon Dieu! mon pauvre ami, disait Jacques de Levis, comte de
Qulus, je crois, en vrit, que pour cette fois tu es perdu. Le roi
t'en veut de ce que tu t'es moqu de ses avis, et M. d'Anjou t'en veut
de ce que tu t'es moqu de son nez.[*]

  [*] La petite vrole avait tellement maltrait M. le duc d'Anjou,
      qu'il semblait avoir deux nez.

--Mais non, rpondit Saint-Luc, tu te trompes, Qulus, le roi ne vient
pas parce qu'il a t faire un plerinage aux Minimes du bois de
Vincennes, et le duc d'Anjou est absent parce qu'il est amoureux de
quelque femme que j'aurai oubli d'inviter.

--Allons donc, dit Maugiron, as-tu vu la mine que faisait le roi 
dner? Est-ce l la physionomie paterne d'un homme qui va prendre le
bourdon pour faire un plerinage? Et quant au duc d'Anjou, son absence
personnelle, motive par la cause que tu dis, empcherait-elle ses
Angevins de venir? En vois-tu un seul ici? Regarde, clipse totale,
pas mme ce tranche-montagne de Bussy.

--Heu! messieurs, disait le duc de Brissac en secouant la tte d'une
faon dsespre, ceci me fait tout l'effet d'une disgrce complte.
En quoi donc, mon Dieu! notre maison, toujours si dvoue  la
monarchie, a-t-elle pu dplaire  Sa Majest?

Et le vieux courtisan levait avec douleur ses deux bras au ciel.

Les jeunes gens regardaient Saint-Luc avec de grands clats de rire,
qui, bien loin de rassurer le marchal, le dsespraient.

La jeune marie, pensive et recueillie, se demandait, comme son pre,
en quoi Saint-Luc avait pu dplaire au roi.

Saint-Luc le savait, lui, et, par suite de cette science, tait le
moins tranquille de tous.

Tout  coup,  l'une des deux portes par lesquelles on entrait dans la
salle, on annona le roi.

--Ah! s'cria le marchal radieux, maintenant je ne crains plus rien,
et, si j'entendais annoncer le duc d'Anjou, ma satisfaction serait
complte.

--Et moi, murmura Saint-Luc, j'ai encore plus peur du roi prsent que
du roi absent, car il ne vient que pour me jouer quelque mauvais tour,
comme c'est aussi pour me jouer quelque mauvais tour que le duc
d'Anjou ne vient pas.

Mais, malgr cette triste rflexion, il ne s'en prcipita pas moins
au-devant du roi, qui avait enfin quitt son sombre costume marron, et
qui s'avanait tout resplendissant de satin, de plumes et de
pierreries.

Mais, au moment o apparaissait  l'une des portes le roi Henri III,
un autre roi Henri III, exactement pareil au premier, vtu, chauss,
coiff, frais et goudronn de mme, apparaissait par la porte en
face. De sorte que les courtisans, un instant emports vers le
premier, s'arrtrent comme le flot  la pile de l'arche, et
reflurent en tourbillonnant du premier au second roi.

Henri III remarqua le mouvement, et, ne voyant devant lui que des
bouches ouvertes, des yeux effars et des corps pirouettant sur une
jambe:

--, messieurs, qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.

Un long clat de rire lui rpondit.

Le roi, peu patient de son naturel, et en ce moment surtout peu
dispos  la patience, commenait de froncer le sourcil, quand
Saint-Luc, s'approchant de lui:

--Sire, dit-il, c'est Chicot, votre bouffon, qui s'est habill
exactement comme Votre Majest, et qui donne sa main  baiser aux
dames.

Henri III se mit  rire. Chicot jouissait  la cour du dernier Valois
d'une libert pareille  celle dont jouissait, trente ans auparavant,
Triboulet  la cour du roi Franois 1er, et dont devait jouir,
quarante ans plus tard, Langely  la cour du roi Louis XIII.

C'est que Chicot n'tait pas un fou ordinaire. Avant de s'appeler
Chicot, il s'tait appel DE Chicot. C'tait un gentilhomme gascon
qui, maltrait,  ce qu'on assurait, par M. de Mayenne  la suite
d'une rivalit amoureuse dans laquelle, tout simple gentilhomme qu'il
tait, il l'avait emport sur ce prince, s'tait rfugi prs de Henri
III, et qui payait en vrits quelquefois cruelles la protection que
lui avait donne le successeur de Charles IX.

--Eh! matre Chicot, dit Henri, deux rois ici, c'est beaucoup.

--En ce cas, continue  me laisser jouer mon rle de roi  ma guise,
et joue le rle du duc d'Anjou  la tienne; peut-tre qu'on te prendra
pour lui, et qu'on te dira des choses qui t'apprendront, non pas ce
qu'il pense, mais ce qu'il fait.

--En effet, dit le roi en regardant avec humeur autour de lui, mon
frre d'Anjou n'est pas venu.

--Raison de plus pour que tu le remplaces. C'est dit: je suis Henri et
tu es Franois. Je vais trner, tu vas danser; je ferai pour toi
toutes les singeries de la couronne, et toi, pendant ce temps, tu
t'amuseras un peu, pauvre roi!

Le regard du roi s'arrta sur Saint-Luc.

--Tu as raison, Chicot, je veux danser, dit-il.

--Dcidment, pensa Brissac, je m'tais tromp en croyant le roi
irrit contre nous. Tout au contraire, le roi est de charmante humeur.

Et il courut  droite et  gauche, flicitant chacun, et surtout se
flicitant lui-mme d'avoir donn sa fille  un homme jouissant d'une
si grande faveur prs de Sa Majest.

Cependant Saint-Luc s'tait rapproch de sa femme. Mademoiselle de
Brissac n'tait pas une beaut, mais elle avait de charmants yeux
noirs, des dents blanches, une peau blouissante; tout cela lui
composait ce qu'on peut appeler une figure d'esprit.

--Monsieur, dit-elle  son mari, toujours proccupe qu'elle tait par
une seule pense, que me disait-on, que le roi m'en voulait? Depuis
qu'il est arriv, il ne cesse de me sourire.

--Ce n'est pas ce que vous me disiez au retour du dner, chre Jeanne,
car son regard, alors, vous faisait peur.

--Sa Majest tait sans doute mal dispose alors, dit la jeune femme;
maintenant....

--Maintenant, c'est bien pis, interrompit Saint-Luc, le roi rit les
lvres serres. J'aimerais bien mieux qu'il me montrt les dents;
Jeanne, ma pauvre amie, le roi nous mnage quelque tratre surprise...
Oh! ne me regardez pas si tendrement, je vous prie, et mme,
tournez-moi le dos. Justement voici Maugiron qui vient  nous;
retenez-le, accaparez-le, soyez aimable avec lui.

--Savez-vous, monsieur, dit Jeanne en souriant, que voil une trange
recommandation, et que, si je la suivais  la lettre, on pourrait
croire....

--Ah! dit Saint-Luc avec un soupir, ce serait bien heureux qu'on le
crt.

Et, tournant le dos  sa femme, dont l'tonnement tait au comble, il
s'en alla faire sa cour  Chicot, qui jouait son rle de roi avec un
entrain et une majest des plus risibles.

Cependant Henri, profitant du cong qui tait donn  Sa Grandeur,
dansait; mais, tout en dansant, ne perdait pas de vue Saint-Luc.

Tantt il l'appelait pour lui conter quelque remarque plaisante qui,
drle ou non, avait le privilge de faire rire Saint-Luc aux clats.
Tantt il lui offrait dans son drageoir des pralines et des fruits
glacs que Saint-Luc trouvait dlicieux. Enfin, si Saint-Luc
disparaissait un instant de la salle o tait le roi, pour faire les
honneurs des autres salles, le roi l'envoyait chercher aussitt par un
de ses parents ou de ses officiers, et Saint-Luc revenait sourire 
son matre, qui ne paraissait content que lorsqu'il le revoyait.

Tout  coup, un bruit assez fort pour tre remarqu au milieu de ce
tumulte frappa les oreilles de Henri.

--Eh! eh! dit-il, il me semble que j'entends la voix de Chicot.
Entends-tu, Saint-Luc, le roi se fche.

--Oui, sire, dit Saint-Luc sans paratre remarquer l'allusion de Sa
Majest, il se querelle avec quelqu'un, ce me semble.

--Voyez ce que c'est, dit le roi, et revenez incontinent me le dire.

Saint-Luc s'loigna.

En effet, on entendait Chicot qui criait en nasillant, comme faisait
le roi en certaines occasions.

--J'ai fait des ordonnances somptuaires, cependant; mais, si celles
que j'ai faites ne suffisent pas, j'en ferai encore, j'en ferai tant,
qu'il y en aura assez; si elles ne sont pas bonnes, elles seront
nombreuses au moins. Par la corne de Belzebuth, mon cousin, six pages,
monsieur de Bussy, c'est trop!

Et Chicot, enflant les joues, cambrant ses hanches et mettant le poing
sur le ct, jouait le roi  s'y mprendre.

--Que parle-t-il donc de Bussy? demanda le roi en fronant le sourcil.

Saint-Luc, de retour, allait rpondre au roi, quand la foule,
s'ouvrant, laissa voir six pages vtus de drap d'or, couverts de
colliers, et portant sur la poitrine les armoiries de leur matre,
toutes chatoyantes de pierreries. Derrire eux venait un homme jeune,
beau et fier, qui marchait le front haut, l'oeil insolent, la lvre
ddaigneusement retrousse, et dont le simple costume de velours noir
tranchait avec les riches habits de ses pages.

--Bussy! disait-on, Bussy d'Amboise!

Et chacun courait au-devant du jeune homme qui causait cette rumeur,
et se rangeait pour le laisser passer.

Maugiron, Schomberg et Qulus avaient pris place aux cts du roi,
comme pour le dfendre.

--Tiens, dit le premier, faisant allusion  la prsence inattendue de
Bussy et  l'absence continue du duc d'Alenon, auquel Bussy
appartenait; tiens, voici le valet, et l'on ne voit pas le matre.

--Patience, rpondit Qulus, devant le valet il y avait les valets du
valet, le matre du valet vient peut-tre derrire le matre des
premiers valets.

--Vois donc, Saint-Luc, dit Schomberg, le plus jeune des mignons du
roi Henri, et avec cela un des plus braves, sais-tu que M. de Bussy ne
te fait gure honneur? Regarde donc ce pourpoint noir: mordieu! est-ce
l un habit de noces?

--Non, dit Qulus, mais c'est un habit d'enterrement.

--Ah! murmura Henri, que n'est-ce le sien, et que ne porte-t-il
d'avance son propre deuil?

--Avec tout cela, Saint-Luc, dit Maugiron, M. d'Anjou ne suit pas
Bussy. Serais-tu _aussi_ en disgrce de ce ct-l?

Le _aussi_ frappa Saint-Luc au coeur.

--Pourquoi donc suivrait-il Bussy? rpliqua Qulus. Ne vous
rappelez-vous plus que lorsque Sa Majest fit l'honneur de demander 
M. de Bussy s'il voulait tre  elle, M. de Bussy lui fit rpondre
que, tant de la maison de Clermont, il n'avait besoin d'tre 
personne et se contenterait purement et simplement d'tre  lui-mme,
certain qu'il se trouverait meilleur prince que qui que ce ft au
monde?

Le roi frona le sourcil et mordit sa moustache.

--Cependant, quoi que tu dises, reprit Maugiron, il est bien  M.
d'Anjou, ce me semble.

--Alors, riposta flegmatiquement Qulus, c'est que M. d'Anjou est plus
grand seigneur que notre roi.

Cette observation tait la plus poignante que l'on pt faire devant
Henri, lequel avait toujours fraternellement dtest le duc d'Anjou.

Aussi, quoiqu'il ne rpondt pas le moindre mot, le vit-on plir.

--Allons, allons, messieurs, hasarda en tremblant Saint-Luc, un peu de
charit pour mes convives; ne gtez pas mon jour de noces.

Ces paroles de Saint-Luc ramenrent probablement Henri  un autre
ordre de penses.

--Oui, dit-il, ne gtons pas le jour de noces  Saint-Luc, messieurs.

Et il pronona ces paroles en frisant sa moustache avec un air
narquois qui n'chappa point au pauvre mari.

--Tiens, s'cria Schomberg, Bussy est donc alli des Brissac,  cette
heure?

--Pourquoi cela? dit Maugiron.

--Puisque voil Saint-Luc qui le dfend! Que diable! dans ce pauvre
monde o l'on a assez de se dfendre soi-mme, on ne dfend, ce me
semble, que ses parents, ses allis et ses amis.

--Messieurs, dit Saint-Luc, M. de Bussy n'est ni mon alli, m mon ami,
ni mon parent: il est mon hte.

Le roi lana un regard furieux  Saint-Luc.

--Et d'ailleurs, se hta de dire celui-ci, foudroy par le regard du
roi, je ne le dfends pas le moins du monde.

Bussy s'tait rapproch gravement derrire les pages et allait saluer
le roi, quand Chicot, bless qu'on donnt  d'autres qu' lui la
priorit du respect, s'cria:

--Eh l! l!... Bussy, Bussy d'Amboise, Louis de Clermont, comte de
Bussy; puisqu'il faut absolument te donner tous tes noms pour que tu
reconnaisses que c'est  toi que l'on parle, ne vois-tu pas le vrai
Henri, ne distingues-tu pas le roi du fou? Celui  qui tu vas, c'est
Chicot, c'est mon fou, mon bouffon, celui qui fait tant de sottises,
que parfois j'en pme de rire.

Bussy continuait son chemin, il se trouvait en face de Henri, devant
lequel il allait s'incliner, lorsque Henri lui dit:

--N'entendez-vous pas, monsieur de Bussy? on vous appelle.

Et, au milieu des clats de rire de ses mignons, il tourna le dos au
jeune capitaine.

Bussy rougit de colre; mais, rprimant son premier mouvement, il
feignit de prendre au srieux l'observation du roi, et, sans paratre
avoir entendu les clats de Qulus, de Schomberg et de Maugiron, sans
paratre avoir vu leur insolent sourire, il se retourna vers Chicot:

--Ah! pardon, sire, dit-il, il y a des rois qui ressemblent tellement
 des bouffons, que vous m'excuserez, je l'espre, d'avoir pris votre
bouffon pour un roi.

--Hein! murmura Henri en se retournant, que dit-il donc?

--Rien, sire, dit Saint-Luc, qui semblait, pendant toute cette soire,
avoir reu du ciel la mission de pacificateur, rien, absolument rien.

--N'importe! matre Bussy, dit Chicot, se dressant sur la pointe du
pied comme faisait le roi lorsqu'il voulait se donner de la majest,
c'est impardonnable!

--Sire, rpliqua Bussy, pardonnez-moi, j'tais proccup.

--De vos pages, monsieur, dit Chicot avec humeur. Vous vous ruinez en
pages, et par la mordieu! c'est empiter sur nos prrogatives.

--Comment cela? dit Bussy, qui comprenait qu'en prtant le collet au
bouffon le mauvais rle serait pour le roi. Je prie Votre Majest de
s'expliquer, et, si j'ai effectivement eu tort, eh bien, je l'avouerai
en toute humilit.

--Du drap d'or  ces maroufles, dit Chicot en montrant du doigt les
pages, tandis que vous, un gentilhomme, un colonel, un Clermont,
presque un prince, enfin, vous tes vtu de simple velours noir!

--Sire, dit Bussy en se tournant vers les mignons du roi, c'est que,
quand on vit dans un temps o les maroufles sont vtus comme les
princes, je crois de bon got aux princes, pour se distinguer d'eux,
de se vtir comme des maroufles.

Et il rendit aux jeunes mignons, tincelants de parure, le sourire
impertinent dont ils l'avaient gratifi un instant auparavant.

Henri regarda ses favoris plissants de fureur, qui semblaient
n'attendre qu'un mot de leur matre pour se jeter sur Bussy. Qulus,
le plus anim de tous contre ce gentilhomme, avec lequel il se ft
dj rencontr sans la dfense expresse du roi, avait la main  la
garde de son pe.

--Est-ce pour moi et les miens que vous dites cela? s'cria Chicot,
qui, ayant usurp la place du roi, rpondit ce que Henri et d
rpondre.

Et le bouffon prit, en disant ces paroles, une pose de matamore si
outre, que la moiti de la salle clata de rire. L'autre moiti ne
rit pas, et c'tait tout simple: la moiti qui riait riait de l'autre
moiti.

Cependant trois amis de Bussy, supposant qu'il allait peut-tre y
avoir rixe, taient venus se ranger prs de lui. C'taient Charles
Balzac d'Entragues, que l'on nommait plus communment Antraguet,
Franois d'Audie, vicomte de Ribeirac, et Livarot.

En voyant ces prliminaires d'hostilits, Saint-Luc devina que Bussy
tait venu de la part de Monsieur, pour amener quelque scandale ou
adresser quelque dfi. Il trembla plus fort que jamais, car il se
sentait pris entre les colres ardentes de deux puissants ennemis, qui
choisissaient sa maison pour champ de bataille.

Il courut  Qulus, qui paraissait le plus anim de tous, et, posant
la main sur la garde de l'pe du jeune homme:

--Au nom du ciel! lui dit-il, ami, modre-toi et attendons.

--Eh! parbleu! modre-toi toi-mme! s'cria-t-il. Le coup de poing de
ce butor t'atteint aussi bien que moi: qui dit quelque chose contre
l'un de nous dit quelque chose contre tous, et qui dit quelque chose
contre nous tous touche au roi.

--Qulus, Qulus, dit Saint-Luc, songe au duc d'Anjou, qui est
derrire Bussy, d'autant plus aux aguets qu'il est absent, d'autant
plus  craindre qu'il est invisible. Tu ne me fais pas l'affront de
croire, je le prsume, que j'ai peur du valet, mais du matre.

--Eh! mordieu! s'cria Qulus, qu'a-t-on  craindre quand on
appartient au roi de France? Si nous nous mettons en pril pour lui,
le roi de France nous dfendra.

--Toi, oui; mais moi! dit piteusement Saint-Luc.

--Ah dame! dit Qulus, pourquoi diable aussi te maries-tu, sachant
combien le roi est jaloux dans ses amitis?

--Bon! dit Saint-Luc en lui-mme, chacun songe  soi; ne nous oublions
donc pas, et, puisque je veux vivre tranquille au moins pendant les
quinze premiers jours de mon mariage, tchons de nous faire un ami de
M. d'Anjou.

Et, sur cette rflexion, il quitta Qulus et s'avana au-devant de
Bussy.

Aprs son impertinente apostrophe, Bussy avait relev la tte et
promen ses regards par toute la salle, dressant l'oreille pour
recueillir quelque impertinence en change de celle qu'il avait
lance. Mais tous les fronts s'taient dtourns, toutes les bouches
taient demeures muettes. Les uns avaient peur d'approuver devant le
roi, les autres d'improuver devant Bussy.

Ce dernier, voyant Saint-Luc s'approcher, crut enfin avoir trouv ce
qu'il cherchait.

--Monsieur, dit Bussy, est-ce  ce que je viens de dire que je dois
l'honneur de l'entretien que vous paraissez dsirer?

--A ce que vous venez de dire? demanda Saint-Luc de son air le plus
gracieux. Que venez-vous donc de dire? Je n'ai rien entendu, moi. Non,
je vous avais vu, et je dsirais avoir le plaisir de vous saluer et de
vous remercier, en vous saluant, de l'honneur que fait votre prsence
 ma maison.

Bussy tait un homme suprieur en toutes choses; brave jusqu' la
folie, mais lettr, spirituel et de bonne compagnie. Il connaissait le
courage de Saint-Luc, et comprit que le devoir du matre de maison
l'emportait en ce moment sur la susceptibilit du raffin. A tout
autre, il et rpt sa phrase, c'est--dire sa provocation; mais il
se contenta de saluer poliment Saint-Luc, et de rpondre quelques mots
gracieux  son compliment.

--Oh! oh! dit Henri voyant Saint-Luc prs de Bussy, je crois que mon
jeune coq a t chanter pouille au capitan. Il a bien fait, mais je ne
veux pas qu'on me le tue. Allez donc voir, Qulus... Non, pas vous,
Qulus, vous avez trop mauvaise tte. Allez donc voir, Maugiron.

Maugiron partit comme un trait; mais Saint-Luc, aux aguets, ne le
laissa point arriver jusqu' Bussy; et, revenant vers le roi, il lui
ramena Maugiron.

--Que lui as-tu dit,  ce fat de Bussy? demanda le roi.

--Moi, sire?

--Oui, toi.

--Je lui ai dit bonsoir, fit Saint-Luc.

--Ah! ah! voil tout? maugra le roi.

Saint-Luc s'aperut qu'il avait fait une sottise.

--Je lui ai dit bonsoir, reprit-il, en ajoutant que j'aurais l'honneur
de lui dire bonjour demain matin.

--Bon! fit Henri; je m'en doutais, mauvaise tte!

--Mais veuille Votre gracieuse Majest me garder le secret, ajouta
Saint-Luc en affectant de parler bas.

--Oh! pardieu! fit Henri III, ce n'est pas pour te gner, ce que j'en
dis. Il est certain que si tu pouvais m'en dfaire sans qu'il en
rsultt pour toi quelque gratignure....

Les mignons changrent entre eux un rapide regard, que Henri III fit
semblant de ne pas avoir remarqu.

--Car enfin, continua le roi, le drle est d'une insolence....

--Oui, oui, dit Saint-Luc. Cependant, un jour ou l'autre, soyez
tranquille, sire, il trouvera son matre.

--Heu! fit le roi, secouant la tte de bas en haut, il tire rudement
l'pe! Que ne se fait-il mordre par quelque chien enrag! cela nous
en dbarrasserait bien plus commodment.

Et il jeta un regard de travers sur Bussy, qui, accompagn de ses
trois amis, allait et venait, heurtant et raillant tous ceux qu'il
savait tre les plus hostiles au duc d'Anjou, et qui, par consquent,
taient les plus grands amis du roi.

--Corbleu! s'cria Chicot, ne rudoyez donc pas ainsi mes mignons
gentilshommes, matre Bussy! car je tire l'pe, tout roi que je suis,
ni plus ni moins que si j'tais un bouffon.

--Ah! le drle! murmura Henri; sur ma parole, il voit juste.

--S'il continue de pareilles plaisanteries, je chtierai Chicot, sire,
dit Maugiron.

--Ne t'y frotte pas, Maugiron; Chicot est gentilhomme et fort
chatouilleux sur le point d'honneur. D'ailleurs, ce n'est point lui
qui mrite le plus d'tre chti, car ce n'est pas lui le plus
insolent.

Cette fois il n'y avait plus  s'y mprendre: Qulus fit signe  d'O
et  d'pernon, qui, occups ailleurs, n'avaient point pris part 
tout ce qui venait de se passer.

--Messieurs, dit Qulus en les menant  l'cart, venez au conseil;
toi, Saint-Luc, cause avec le roi et achve ta paix, qui me parat
heureusement commence.

Saint-Luc prfra ce dernier rle, et s'approcha du roi et de Chicot,
qui taient aux prises.

Pendant ce temps, Qulus emmenait ses quatre amis dans l'embrasure
d'une fentre.

--Eh bien, demanda d'pernon, voyons, que veux-tu dire? J'tais en
train de faire la cour  la femme de Joyeuse, et je te prviens que si
ton rcit n'est pas des plus intressants, je ne te pardonne pas.

--Je veux vous dire, messieurs, rpondit Qulus, qu'aprs le bal je
pars immdiatement pour la chasse.

--Bon, dit d'O, pour quelle chasse?

--Pour la chasse au sanglier.

--Quelle lubie te passe par la tte d'aller, du froid qui court, te
faire ventrer dans quelque taillis?

--N'importe! j'y vais.

--Seul?

--Non pas, avec Maugiron et Schomberg. Nous chassons pour le roi.

--Ah! oui, je comprends, dirent ensemble Schomberg et Maugiron.

--Le roi veut qu'on lui serve demain une hure de sanglier  son
djeuner.

--Avec un collet renvers  l'italienne, dit Maugiron, faisant
allusion au simple col rabattu qu'en opposition avec les fraises des
mignons portait Bussy.

--Ah! ah! dit d'pernon, bon! j'en suis alors.

--De quoi donc s'agit-il? demanda d'O; je n'y suis pas du tout, moi.

--Eh! regarde autour de toi, mon mignon.

--Bon! je regarde.

--Y a-t-il quelqu'un qui t'ait ri au nez?

--Bussy, ce me semble.

--Eh bien! ne te parat-il pas que c'est l un sanglier dont la hure
serait agrable au roi?

--Tu crois que le roi... dit d'O.

--C'est lui qui la demande, rpondis Qulus.

--Eh bien, soit, en chasse; mais comment chasserons-nous?

--A l'afft, c'est plus sr.

Bussy remarqua la confrence, et, ne doutant pas qu'il ne ft question
de lui, il s'approcha en ricanant avec ses amis.

--Regarde donc, Entraguet, regarde donc, Ribeirac, dit-il, comme les
voil groups; c'est touchant: on dirait Euryale et Nisus, Damon et
Pithias, Castor et... Mais o est donc Pollux?

--Pollux se marie, dit Antraguet, de sorte que voil Castor
dpareill.

--Que peuvent-ils faire l? demanda Bussy en les regardant
insolemment.

--Gageons, dit Ribeirac, qu'ils complotent quelque nouvel amidon.

--Non, messieurs, dit en souriant Qulus, nous parlons chasse.

--Vraiment, seigneur Cupidon, dit Bussy; il fait bien froid pour
chasser. Cela vous gercera la peau.

--Monsieur, rpondit Maugiron avec la mme politesse, nous avons des
gants trs-chauds et des pourpoints doubls de fourrures.

--Ah! cela me rassure, dit Bussy; est-ce bientt que vous chassez?

--Mais, cette nuit, peut-tre, dit Schomberg.

--Il n'y a pas de peut-tre; cette nuit srement, ajouta Maugiron.

--En ce cas, je vais prvenir le roi, dit Bussy; que dirait Sa Majest
si demain,  son rveil, elle allait trouver ses amis enrhums?

--Ne vous donnez pas la peine de prvenir le roi, monsieur, dit
Qulus; Sa Majest sait que nous chassons.

--L'alouette? fit Bussy avec une mine interrogatrice des plus
impertinentes.

--Non, monsieur, dit Qulus, nous chassons le sanglier. Il nous faut
absolument une hure.

--Et l'animal?... demanda Antraguet.

--Est dtourn, dit Schomberg.

--Mais encore faut-il savoir o il passera, demanda Livarot.

--Nous tcherons de nous renseigner, dit d'O. Chassez-vous avec nous,
monsieur de Bussy?

--Non, rpondit celui-ci, continuant la conversation sur le mme mode.
Non, en vrit, je suis empch. Demain il faut que je sois chez M.
d'Anjou pour la rception de M. de Monsoreau,  qui Monseigneur, comme
vous le savez, a fait accorder la place de grand veneur.

--Mais cette nuit? demanda Qulus.

--Ah! cette nuit, je ne puis encore: j'ai un rendez-vous dans une
mystrieuse maison du faubourg Saint-Antoine.

--Ah! ah! fit d'pernon, est-ce que la reine Margot serait incognito 
Paris, monsieur de Bussy? car nous avons appris que vous aviez hrit
de la Mole.

--Oui; mais depuis quelque temps j'ai renonc  l'hritage, et c'est
d'une autre personne qu'il s'agit.

--Et cette personne vous attend rue du faubourg Saint-Antoine? demanda
d'O.

--Justement; je vous demanderai mme un conseil, monsieur de Qulus.

--Dites; quoique je ne sois point avocat, je me pique de ne pas les
donner mauvais, surtout  mes amis.

--On dit les rues de Paris peu sres; le faubourg Saint-Antoine est un
quartier fort isol. Quel chemin me conseillez-vous de prendre?

--Dame! dit Qulus, comme le batelier du Louvre passera sans doute la
nuit  nous attendre,  votre place, monsieur, je prendrais le petit
bac du Pr-aux-Clercs, je me ferais descendre  la tour du coin, je
suivrais le quai jusqu'au Grand-Chtelet, et par la rue de la
Tixeranderie, je gagnerais le faubourg Saint-Antoine. Une fois au bout
de la rue Saint-Antoine, si vous passez l'htel des Tournelles sans
accident, il est probable que vous arriverez sain et sauf  la
mystrieuse maison dont vous nous parliez tout  l'heure.

--Merci de l'itinraire, monsieur de Qulus, dit Bussy. Vous dites le
bac au Pr-aux-Clercs, la tour du coin, le quai jusqu'au
Grand-Chtelet, la rue de la Tixeranderie et la rue Saint-Antoine. On
ne s'en cartera pas d'une ligne, soyez tranquille.

Et, saluant les cinq amis, il se retira en disant tout haut  Balzac
d'Entragues:

--Dcidment, Antraguet, il n'y a rien  faire avec ces gens-l,
allons-nous-en.

Livarot et Ribeirac se mirent  rire, suivant Bussy et d'Entragues,
qui s'loignrent, mais qui, en s'loignant, se retournrent plusieurs
fois.

Les mignons demeurrent calmes; ils paraissaient dcids  ne rien
comprendre.

Comme Bussy allait franchir le dernier salon o se trouvait madame de
Saint-Luc, qui ne perdait pas des yeux son mari, Saint-Luc lui fit un
signe, montrant de l'oeil le favori du duc d'Anjou, qui s'loignait.
Jeanne comprit avec cette perspicacit qui est le privilge des
femmes, et, courant au gentilhomme, elle lui barra le passage.

--Oh! monsieur de Bussy, dit elle, il n'est bruit que d'un sonnet que
vous avez fait,  ce qu'on assure.

--Contre le roi, madame? demanda Bussy.

--Non; mais en honneur de la reine. Oh! dites-le-moi.

--Volontiers, madame, dit Bussy.

Et, offrant son bras  madame de Saint-Luc, il s'loigna en rcitant
le sonnet demand.

Pendant ce temps, Saint-Luc s'en revint tout doucement du ct des
mignons, et il entendit Qulus qui disait:

--L'animal ne sera pas difficile  suivre avec de pareilles brises;
ainsi donc,  l'angle de l'htel des Tournelles, prs la porte
Saint-Antoine, en face l'htel Saint-Pol.

--Avec chacun un laquais? demanda d'pernon.

--Non pas, Nogaret, non pas, dit Qulus, soyons seuls, sachons seuls
notre secret, faisons seuls notre besogne. Je le hais, mais j'aurais
honte que le bton d'un laquais le toucht; il est trop bon
gentilhomme.

--Sortirons-nous tous six ensemble? demanda Maugiron.

--Tous cinq, et non pas tous six, dit Saint-Luc.

--Ah! c'est vrai, nous avions oubli que tu avais pris femme. Nous te
traitions encore en garon, dit Schomberg.

--En effet, reprit d'O, c'est bien le moins que le pauvre Saint-Luc
reste avec sa femme la premire nuit de ses noces.

--Vous n'y tes pas, messieurs, dit Saint-Luc; ce n'est pas ma femme
qui me retient, quoique, vous en conviendrez, elle en vaille bien la
peine; c'est le roi.

--Comment, le roi?

---Oui, Sa Majest veut que je la reconduise au Louvre.

Les jeunes gens le regardrent avec un sourire que Saint-Luc chercha
vainement  interprter.

--Que veux-tu? dit Qulus, le roi te porte une si merveilleuse amiti,
qu'il ne peut se passer de toi. D'ailleurs, nous n'avons pas besoin de
Saint-Luc, dit Schomberg. Laissons-le donc  son roi et  sa dame.

--Heu! la bte est lourde, fit d'Epernon.

--Bah! dit Qulus, qu'on me mette en face d'elle; qu'on me donne un
pieu, j'en fais mon affaire.

On entendit la voix de Henri qui appelait Saint-Luc.

--Messieurs, dit-il, vous l'entendez, le roi m'appelle; bonne chasse,
au revoir.

Et il les quitta aussitt. Mais, au lieu d'aller au roi, il se glissa
le long des murailles encore garnies de spectateurs et de danseurs, et
gagna la porte que touchait dj Bussy, retenu par la belle marie,
qui faisait de son mieux pour ne pas le laisser sortir.

--Ah! bonsoir, monsieur de Saint-Luc, dit le jeune homme. Mais comme
vous avez l'air effar! Est-ce que, par hasard, vous seriez de la
grande chasse qui se prpare? Ce serait une preuve de votre courage,
mais ce n'en serait pas une de votre galanterie.

--Monsieur, rpondit Saint-Luc, j'avais l'air effar parce que je vous
cherchais.

--Ah! vraiment?

--Et que j'avais peur que vous ne fussiez parti. Chre Jeanne,
ajouta-t-il, dites  votre pre qu'il tche d'arrter le roi; il faut
que je dise deux mots en tte--tte  M. de Bussy.

Jeanne s'loigna rapidement; elle ne comprenait rien  toutes ces
ncessits; mais elle s'y soumettait, parce qu'elle les sentait
importantes.

--Que voulez-vous me dire, monsieur de Saint-Luc? demanda Bussy.

--Je voulais vous dire, monsieur le comte, rpondit Saint-Luc, que si
vous aviez quelque rendez-vous ce soir, vous feriez bien de le
remettre  demain, attendu que les rues de Paris sont mauvaises, et
que si ce rendez-vous, par hasard, devait vous conduire du ct de la
Bastille, vous ferez bien d'viter l'htel des Tournelles, o il y a
un enfoncement dans lequel plusieurs hommes peuvent se cacher. Voil
ce que j'avais  vous dire, monsieur de Bussy. Dieu me garde de penser
qu'un homme comme vous puisse avoir peur. Cependant rflchissez.

En ce moment on entendait la voix de Chicot, qui criait:

--Saint-Luc, mon petit Saint-Luc, voyons, ne te cache pas comme tu
fais. Tu vois bien que je t'attends pour rentrer au Louvre.

--Sire, me voici, rpondit Saint-Luc en s'lanant dans la direction
de la voix de Chicot.

Prs du bouffon tait Henri III, auquel un page tendait dj le lourd
manteau fourr d'hermine, tandis qu'un autre lui prsentait de gros
gants montant jusqu'aux coudes, et un troisime le masque de velours
doubl de satin.

--Sire, dit Saint-Luc en s'adressant  la fois aux deux Henri, je vais
avoir l'honneur de porter le flambeau jusqu' vos litires.

--Point du tout, dit Henri, Chicot va de son ct, moi du mien. Mes
amis sont tous des vauriens qui me laissent retourner seul au Louvre
tandis qu'ils courent le carme prenant. J'avais compt sur eux, et
les voil qui me manquent; or tu comprends que tu ne peux me laisser
partir ainsi. Tu es un homme grave et mari, tu dois me ramener  la
reine. Viens, mon ami, viens. Hol! un cheval pour M. Saint-Luc. Non
pas; c'est inutile, ajouta-t-il en se reprenant, ma litire est large;
il y a place pour deux.

Jeanne de Brissac n'avait pas perdu un mot de cet entretien, elle
voulut parler, dire un mot  son mari, prvenir son pre que le roi
enlevait Saint-Luc; mais Saint-Luc, plaant un doigt sur sa bouche,
l'invita au silence et  la circonspection.

--Peste! dit-il tout bas, maintenant que je me suis mnag Franois
d'Anjou, n'allons pas nous brouiller avec Henri de Valois.--Sire,
ajouta-t-il tout haut, me voici. Je suis si dvou  Votre Majest,
que, si elle l'ordonnait, je la suivrais jusqu'au bout du monde.

Il y eut un grand tumulte, puis grandes gnuflexions, puis grand
silence pour our les adieux du roi  mademoiselle de Brissac et  son
pre. Ils furent charmants.

Puis les chevaux piaffrent dans la cour, les flambeaux jetrent sur
les vitraux leurs rouges reflets. Enfin, moiti riant, moiti
grelottant, s'enfuirent, dans l'ombre et la brume, tous les courtisans
de la royaut et tous les convis de la noce.

Jeanne, demeure seule avec ses femmes, entra dans sa chambre et
s'agenouilla devant l'image d'une sainte en laquelle elle avait
beaucoup de dvotion. Puis elle ordonna qu'on la laisst seule, et
qu'une collation ft prte pour le retour de son mari.

M. de Brissac fit plus, il envoya six gardes attendre le jeune mari 
la porte du Louvre, afin de lui faire escorte lorsqu'il reviendrait.
Mais, au bout de deux heures d'attente, les gardes envoyrent un de
leurs compagnons prvenir le marchal que toutes les portes taient
closes au Louvre, et qu'avant de fermer la dernire, le capitaine du
guichet avait rpondu:

--N'attendez point davantage, c'est inutile; personne ne sortira plus
du Louvre cette nuit. Sa Majest est couche, et tout le monde dort.

Le marchal avait t porter cette nouvelle  sa fille, qui avait
dclar qu'elle tait trop inquite pour se coucher, et qu'elle
veillerait en attendant son mari.




CHAPITRE II

COMMENT CE N'EST PAS TOUJOURS CELUI QUI OUVRE LA PORTE QUI ENTRE DANS
LA MAISON.


La porte Saint-Antoine tait une espce de vote en pierre, pareille 
peu prs  notre porte Saint-Denis et  notre porte Saint-Martin
d'aujourd'hui. Seulement elle tenait par son ct gauche aux btiments
adjacents  la Bastille, et se reliait ainsi  la vieille forteresse.

L'espace compris  droite entre la porte et l'htel de Bretagne tait
grand, sombre et boueux; mais cet espace tait peu frquent le jour,
et tout  fait solitaire quand venait le soir, car les passants
nocturnes semblaient s'tre fait un chemin au plus prs de la
forteresse, afin de se placer en quelque sorte, dans ce temps o les
rues taient des coupe-gorge, o le guet tait  peu prs inconnu,
sous la protection de la sentinelle du donjon, qui pouvait non pas les
secourir, mais tout au moins par ses cris appeler  l'aide et effrayer
les malfaiteurs.

Il va sans dire que les nuits d'hiver rendaient encore les passants
plus prudents que les nuits d't.

Celle pendant laquelle se passent les vnements que nous avons dj
raconts et ceux qui vont suivre tait si froide, si noire et si
charge de nuages sombres et bas, que nul n'et aperu, derrire les
crneaux de la forteresse royale, cette bienheureuse sentinelle qui,
de son ct, et t fort empche de distinguer sur la place les gens
qui passaient.

En avant de la porte Saint-Antoine, du ct de l'intrieur de la
ville, aucune maison ne s'levait, mais seulement de grandes
murailles. Ces murailles taient,  droite, celles de l'glise
Saint-Paul;  gauche, celles de l'htel des Tournelles. C'est 
l'extrmit de cet htel, du ct de la rue Sainte-Catherine, que la
muraille faisait cet angle rentrant dont avait parl Saint-Luc 
Bussy.

Puis venait le pt de maisons situes entre la rue de Jouy et la
grande rue Saint-Antoine, laquelle avait,  cette poque, en face
d'elle, la rue des Billettes et l'glise Sainte-Catherine.

D'ailleurs, nulle lanterne n'clairait toute la portion du vieux Paris
que nous venons de dcrire. Dans les nuits o la lune se chargeait
d'illuminer la terre, on voyait se dresser, sombre, majestueuse et
immobile, la gigantesque Bastille, qui se dtachait en vigueur sur
l'azur toil du ciel. Dans les nuits sombres, au contraire, on ne
voyait l o elle tait qu'un redoublement de tnbres que trouait de
place en place la ple lumire de quelques fentres.

Pendant cette nuit, qui avait commenc par une gele assez vive, et
qui devait finir par une neige assez abondante, aucun passant ne
faisait crier sous ses pas la terre gerce de cette espce de chausse
aboutissant de la rue au faubourg, et que nous avons dit avoir t
pratique par le prudent dtour des promeneurs attards. Mais, en
revanche, un oeil exerc et pu distinguer, dans cet angle du mur des
Tournelles, plusieurs ombres noires qui se remuaient assez pour
prouver qu'elles appartenaient  de pauvres diables de corps humains
fort embarrasss de conserver la chaleur naturelle que leur enlevait,
de minute en minute, l'immobilit  laquelle ils semblaient s'tre
volontairement condamns dans l'attente de quelque vnement.

Cette sentinelle de la tour, qui ne pouvait,  cause de l'obscurit,
voir sur la place, n'et pas davantage pu entendre, tant elle tait
faite  voix basse, la conversation de ces ombres noires. Pourtant
cette conversation ne manquait pas d'un certain intrt.

--Cet enrag Bussy avait bien raison, disait une de ces ombres; c'est
une vritable nuit comme nous en avions  Varsovie, quand le roi Henri
tait roi de Pologne; et, si cela continue, comme on nous l'a prdit,
notre peau se fendra.

--Allons donc, Maugiron, tu te plains comme une femme, rpondit une
autre ombre. Il ne fait pas chaud, c'est vrai; mais tire ton manteau
sur tes yeux et mets les mains dans tes poches, tu ne t'apercevras
plus du froid.

--En vrit, Schomberg, dit une troisime ombre, tu en parles fort 
ton aise, et l'on voit bien que tu es Allemand. Quant  moi, mes
lvres saignent, et mes moustaches sont hrisses de glaons.

--Moi, ce sont les mains, dit une quatrime voix. Sur ma parole, je
parierais que je n'en ai plus.

--Que n'as-tu pris le manchon de ta maman, pauvre Qulus? rpondit
Schomberg. Elle te l'et prt, cette chre femme, surtout si tu lui
avais cont que c'tait pour la dbarrasser de son cher Bussy, qu'elle
aime  peu prs comme la peste.

--Eh! mon Dieu! ayez donc de la patience, dit une cinquime voix. Tout
 l'heure vous vous plaindrez, j'en suis sr, que vous avez trop
chaud.

--Dieu t'entende, d'pernon, fit Maugiron en battant la semelle.

--Ce n'est pas moi qui ai parl, dit d'pernon, c'est d'O. Moi, je me
tais, de peur que mes paroles ne glent.

--Que dis-tu? demanda Qulus  Maugiron.

--D'O disait, reprit Maugiron, que tout  l'heure nous aurions trop
chaud, et je lui rpondais: Que Dieu t'entende!

--Eh bien, je crois qu'il l'a entendu; car je vois l-bas quelque
chose qui vient par la rue Saint-Paul.

--Erreur. Ce ne peut pas tre lui.

--Et pourquoi cela?

--Parce qu'il a indiqu un autre itinraire.

--Comme ce serait chose tonnante, n'est-ce pas, qu'il se ft dout de
quelque chose et qu'il en et chang!

--Vous ne connaissez point Bussy; o il a dit qu'il passerait, il
passera, quand mme il saurait que le diable est embusqu sur la route
pour lui barrer le passage.

--En attendant, rpondit Qulus, voil deux hommes qui viennent.

--Ma foi, oui, rptrent deux ou trois voix, reconnaissant la vrit
de la proposition.

--En ce cas, chargeons, dit Schomberg.

--Un moment, dit d'pernon; n'allons pas tuer de bons bourgeois, ou
d'honntes sages-femmes. Tiens! ils s'arrtent.

En effet,  l'extrmit de la rue Saint-Paul qui donne sur la rue
Saint-Antoine, les deux personnes qui attiraient l'attention de nos
cinq compagnons s'taient arrtes comme indcises.

--Oh! oh! dit Qulus, est-ce qu'ils nous auraient vus?

--Allons donc!  peine si nous nous voyons nous-mmes.

--Tu as raison, reprit Qulus. Tiens! les voil qui tournent 
gauche... ils s'arrtent devant une maison... Ils cherchent.

--Ma foi, oui.

--On dirait qu'ils veulent entrer, dit Schomberg. Eh! un instant...
Est-ce qu'il nous chapperait?

--Mais ce n'est pas lui, puisqu'il doit aller au faubourg
Saint-Antoine, et que ceux-l, aprs avoir dbouch par Saint-Paul,
ont descendu la rue, rpondit Maugiron.

--Eh! dit Schomberg, qui vous rpondra que le fin matois ne vous a pas
donn une fausse indication, soit par hasard et ngligemment, soit par
malice et avec rflexion?

--Au fait, cela se pourrait, dit Qulus.

Cette supposition fit bondir comme une meute affame toute la troupe
des gentilshommes. Ils quittrent leur retraite et s'lancrent,
l'pe haute, vers les deux hommes arrts devant la porte.

Justement l'un de ces deux hommes venait d'introduire une clef dans la
serrure, la porte avait cd et commenait  s'ouvrir, lorsque le
bruit des assaillants fit lever la tte aux deux mystrieux
promeneurs.

--Qu'est ceci? demanda en se retournant le plus petit des deux  son
compagnon. Serait-ce par hasard  nous qu'on en voudrait, d'Aurilly?

--Ah! monseigneur, rpliqua celui qui venait d'ouvrir la porte, cela
m'en a bien l'air. Vous nommerez-vous ou garderez-vous l'incognito?

--Des hommes arms! un guet-apens!

--Quelque jaloux qui nous guette. Vrai Dieu! je l'avais bien dit,
monseigneur, que la dame tait trop belle pour n'tre point courtise.

--Entrons vite, d'Aurilly. On soutient mieux un sige en de qu'au
del des portes.

--Oui, monseigneur, quand il n'y a pas d'ennemis dans la place. Mais
qui vous dit?....

Il n'eut pas le temps d'achever. Les jeunes gentilshommes avaient
franchi cet espace, d'une centaine de pas environ, avec la rapidit de
l'clair. Qulus et Maugiron, qui avaient suivi la muraille, se
jetrent entre la porte et ceux qui voulaient entrer, afin de leur
couper la retraite, tandis que Schomberg, d'O et d'pernon
s'apprtaient  les attaquer de face.

--A mort!  mort! cria Qulus, toujours le plus ardent des cinq.

Tout  coup celui que l'on avait appel monseigneur, et  qui son
compagnon avait demand s'il garderait l'incognito, se retourna vers
Qulus, fit un pas, et se croisant les bras avec arrogance:

--Je crois que vous avez dit: A mort! en parlant  un fils de France,
monsieur de Qulus, dit-il d'une voix sombre et avec un sinistre
regard.

Qulus recula, les yeux hagards, les genoux flchissants, les mains
inertes.

--Monseigneur le duc d'Anjou! s'cria-t-il.

--Monseigneur le duc d'Anjou! rptrent les autres.

--Eh bien, reprit Franois d'un air terrible, crions-nous toujours: A
mort!  mort! mes gentilshommes?

--Monseigneur, balbutia d'pernon, c'tait une plaisanterie;
pardonnez-nous.

--Monseigneur, dit d'O  son tour, nous ne souponnions pas que nous
pussions rencontrer Votre Altesse au bout de Paris et dans ce quartier
perdu.

--Une plaisanterie! rpliqua Franois, sans mme faire  d'O l'honneur
de lui rpondre, vous avez de singulires faons de plaisanter,
monsieur d'pernon. Voyons, puisque ce n'est pas  moi qu'on en
voulait, quel est celui que menaait votre plaisanterie?

--Monseigneur, dit avec respect Schomberg, nous avons vu Saint-Luc
quitter l'htel Montmorency et venir de ce ct. Cela nous a paru
trange, de sorte que nous avons voulu savoir dans quel but un mari
quittait sa femme la premire nuit de ses noces.

L'excuse tait plausible; car, selon toute probabilit, le duc d'Anjou
apprendrait le lendemain que Saint-Luc n'avait point couch  l'htel
Montmorency, et cette nouvelle conciderait avec ce que venait de dire
Schomberg.

--M. de Saint-Luc? Vous m'avez pris pour M. de Saint-Luc, messieurs?

--Oui, monseigneur, reprirent en choeur les cinq compagnons.

--Et depuis quand peut-on se tromper ainsi  nous deux? dit le duc
d'Anjou; M. de Saint-Luc a la tte de plus que moi.

--C'est vrai, monseigneur, dit Qulus; mais il est juste de la taille
de M. d'Aurilly, qui a l'honneur de vous accompagner.

--Ensuite, la nuit est fort sombre, monseigneur, rpliqua Maugiron.

--Puis, voyant un homme mettre une clef dans une serrure, nous l'avons
pris pour le principal d'entre vous, murmura d'O.

--Enfin, dit Qulus, monseigneur ne peut pas supposer que nous ayons
eu  son gard l'ombre d'une mauvaise pense, pas mme celle de
troubler ses plaisirs.

Tout en parlant ainsi et tout en coutant les rponses plus ou moins
logiques que l'tonnement et la crainte permettaient de lui faire,
Franois, par une habile manoeuvre stratgique, avait quitt le seuil
de la porte et suivi pas  pas d'Aurilly, son joueur de luth,
compagnon ordinaire de ses courses nocturnes, et se trouvait dj 
une distance assez grande de cette porte, pour que, confondue avec les
autres, elle ne pt pas tre reconnue.

--Mes plaisirs! dit-il aigrement, et qui peut vous faire croire que je
prenne ici mes plaisirs?

--Ah! monseigneur, en tout cas et pour quelque chose que vous soyez
venu, rpliqua Qulus, pardonnez-nous; nous nous retirons.

--C'est bien. Adieu, messieurs.

--Monseigneur, ajouta d'pernon, que notre discrtion bien connue de
Votre Altesse....

Le duc d'Anjou, qui avait dj fait un pas pour se retirer, s'arrta,
et fronant le sourcil:

--De la discrtion, monsieur de Nogaret! et qui donc vous en demande,
je vous prie?

--Monseigneur, nous avions cru que Votre Altesse, seule  cette heure
et suivie de son confident....

--Vous vous trompiez, voici ce qu'il faut croire et ce que je veux que
l'on croie.

Les cinq gentilshommes coutrent dans le plus profond et le plus
respectueux silence.

--J'allais, reprit d'une voix lente, et comme pour graver chacune de
ses paroles dans la mmoire de ses auditeurs, le duc d'Anjou, j'allais
consulter le juif Manasss, qui sait lire dans le verre et dans le
marc du caf. Il demeure, comme vous savez, rue de la Tournelle. En
passant, d'Aurilly vous a aperus et vous a pris pour quelques archers
faisant leur ronde. Aussi, ajouta-t-il avec une espce de gaiet
effrayante pour ceux qui connaissaient le caractre du prince, en
vritables consulteurs de sorciers que nous sommes, rasions-nous les
murailles et nous effacions nous dans les portes pour nous drober,
s'il tait possible,  vos terribles regards.

Tout en parlant ainsi, le prince avait insensiblement regagn la rue
Saint-Paul, et se trouvait  porte d'tre entendu des sentinelles de
la Bastille, au cas d'une attaque, contre laquelle, sachant la haine
sourde et invtre que lui portait son frre, ne le rassuraient que
mdiocrement les excuses et les respects des mignons de Henri III.

--Et maintenant que vous savez ce qu'il faut en croire, et surtout ce
que vous devez dire, adieu, messieurs. Il est inutile de vous prvenir
que je dsire ne pas tre suivi.

Tous s'inclinrent et prirent cong du prince, qui se retourna
plusieurs fois pour les accompagner de l'oeil, tout en faisant
quelques pas lui-mme du ct oppos.

--Monseigneur, dit d'Aurilly, je vous jure que les gens  qui nous
venons d'avoir affaire avaient de mauvaises intentions. Il est tantt
minuit; nous sommes, comme ils le disaient, dans un quartier perdu;
rentrons vite  l'htel, monseigneur, rentrons.

--Non pas, dit le prince l'arrtant; profitons de leur dpart, au
contraire.

--C'est que Votre Altesse se trompe, dit d'Aurilly; c'est qu'ils ne
sont pas partis le moins du monde; c'est qu'ils ont rejoint, comme
monseigneur peut le voir lui-mme, la retraite o ils taient cachs;
les voyez-vous, monseigneur, l-bas dans ce recoin,  l'angle de
l'htel des Tournelles?

Franois regarda: d'Aurilly n'avait dit que l'exacte vrit. Les cinq
gentilshommes avaient en effet repris leur position, et il tait
vident qu'ils mditaient un projet interrompu par l'arrive du
prince; peut-tre mme ne se postaient-ils dans cet endroit que pour
pier le prince et son compagnon, et s'assurer s'ils allaient
effectivement chez le juif Manasss.

--Eh bien, monseigneur, demanda d'Aurilly, que dcidez-vous? Je ferai
ce qu'ordonnera Votre Altesse, mais je ne crois pas qu'il soit prudent
de demeurer.

--Mordieu! dit le prince, c'est cependant fcheux d'abandonner la
partie.

--Oui, je sais bien, monseigneur, mais la partie peut se remettre.
J'ai dj eu l'honneur de dire  Votre Altesse que je m'tais inform:
la maison est loue pour un an; nous savons que la dame loge au
premier; nous avons des intelligences avec sa femme de chambre, une
clef qui ouvre sa porte. Avec tous ces avantages nous pouvons
attendre.

--Tu es sr que la porte avait cd?

--J'en suis sr:  la troisime clef que j'ai essaye.

--A propos, l'as-tu referme?

--La porte?

--Oui.

--Sans doute, monseigneur.

Avec quelque accent de vrit que d'Aurilly et prononc cette
affirmation, nous devons dire qu'il tait moins sr d'avoir referm la
porte que de l'avoir ouverte. Cependant son aplomb ne laissa pas plus
de doute au prince sur la seconde certitude que sur la premire.

--Mais, dit le prince, c'est que je n'eusse pas t fch de savoir
moi-mme....

--Ce qu'ils font l, monseigneur? Je puis vous le dire sans crainte de
me tromper; ils sont runis pour quelque guet-apens. Partons. Votre
Altesse a des ennemis; qui sait ce que l'on oserait tenter contre
elle?

--Eh bien, partons, j'y consens, mais pour revenir.

--Pas cette nuit au moins, monseigneur. Que Votre Altesse apprcie mes
craintes: je vois partout des embuscades, et certes il m'est bien
permis d'avoir de pareilles terreurs, quand j'accompagne le premier
prince du sang... l'hritier de la couronne, que tant de gens ont
intrt  ne pas voir hriter.

Ces derniers mots firent une impression telle sur Franois, qu'il se
dcida aussitt  la retraite; toutefois ce ne fut pas sans maugrer
contre la disgrce de cette rencontre et sans se promettre
intrieurement de rendre aux cinq gentilshommes en temps et lieu le
dsagrment qu'il venait d'en recevoir.

--Soit! dit-il, rentrons  l'htel; nous y retrouverons Bussy, qui
doit tre revenu de ses maudites noces; il aura ramass quelque bonne
querelle et aura tu ou tuera demain matin quelqu'un de ces mignons de
couchette, et cela me consolera.

--Soit, monseigneur, dit d'Aurilly, esprons en Bussy. Je ne demande
pas mieux, moi; et j'ai, comme Votre Altesse, sous ce rapport, la plus
grande confiance en lui.

Et ils partirent.

Ils n'avaient pas tourn l'angle de la rue de Jouy, que nos cinq
compagnons virent apparatre,  la hauteur de la rue Tison, un
cavalier envelopp dans un grand manteau. Le pas sec et dur du cheval
rsonnait sur la terre presque ptrifie, et, luttant contre cette
nuit paisse, un faible rayon de lune, qui tentait un dernier effort
pour percer le ciel nuageux et cette atmosphre lourde de neige,
argentait la plume blanche de son toquet. Il tenait en bride et avec
prcaution la monture qu'il dirigeait, et que la contrainte qu'il lui
imposait de marcher au pas faisait cumer malgr le froid.

--Cette fois, dit Qulus, c'est lui.

--Impossible! dit Maugiron.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'il est seul, et que nous l'avons quitt avec Livarot,
d'Entragues et Ribeirac, et qu'ils ne l'auront pas laiss se hasarder
ainsi.

--C'est lui, cependant, c'est lui, dit d'pernon. Tiens! reconnais-tu
son hum! sonore, et sa faon insolente de porter la tte? Il est bien
seul.

--Alors, dit d'O, c'est un pige.

--En tout cas, pige ou non, dit Schomberg, c'est lui; et comme c'est
lui: _Aux pes! aux pes!_

C'tait en effet Bussy, qui venait insoucieusement par la rue
Saint-Antoine, et qui suivait ponctuellement l'itinraire que lui
avait trac Qulus; il avait, comme nous l'avons vu, reu l'avis de
Saint-Luc, et, malgr le tressaillement fort naturel que ces paroles
lui avaient fait prouver, il avait congdi ses trois amis  la porte
de l'htel Montmorency.

C'tait l une de ces bravades comme les aimait le valeureux colonel,
lequel disait de lui-mme: Je ne suis qu'un simple gentilhomme, mais
je porte en ma poitrine un coeur d'empereur, et, quand je lis dans les
vies de Plutarque les exploits des anciens Romains, il n'est pas  mon
gr un seul hros de l'antiquit que je ne puisse imiter dans tout ce
qu'il a fait.

Et puis Bussy avait pens que peut-tre Saint-Luc, qu'il ne comptait
pas d'ordinaire au nombre de ses amis, et dont en effet il ne devait
l'intrt inattendu qu' la position perplexe dans laquelle, lui,
Saint-Luc, se trouvait, ne l'avait ainsi averti que pour l'engager 
des prcautions qui l'eussent pu rendre ridicule aux yeux de ses
adversaires, en admettant qu'il et des adversaires prts 
l'attendre. Or Bussy craignait plus le ridicule que le danger. Il
avait, aux yeux de ses ennemis eux-mmes, une rputation de courage
qui lui faisait, pour la soutenir au niveau o elle s'tait leve,
entreprendre les plus folles aventures. En homme de Plutarque, il
avait donc renvoy ses trois compagnons, vigoureuse escorte qui l'et
fait respecter mme d'un escadron. Et seul, les bras croiss dans son
manteau, sans autres armes que son pe et son poignard, il se
dirigeait vers la maison o l'attendait, non pas une matresse, comme
on et pu le croire, mais une lettre que chaque mois lui envoyait, au
mme jour, la reine de Navarre, en souvenir de leur bonne amiti, et
que le brave gentilhomme, selon la promesse qu'il avait faite  sa
belle Marguerite, promesse  laquelle il n'avait pas manqu une seule
fois, allait prendre, la nuit et lui-mme, pour ne compromettre
personne, au logis du messager.

Il avait fait impunment le trajet de la rue des Grands-Augustins  la
rue Saint-Antoine, quand, en arrivant  la hauteur de la rue
Sainte-Catherine, son oeil actif, perant et exerc, distingua dans
les tnbres, le long du mur, ces formes humaines que le duc d'Anjou,
moins bien prvenu, n'avait point aperues d'abord. Il y a d'ailleurs
pour le coeur vraiment brave,  l'approche du pril qu'il devine, une
exaltation qui pousse  sa plus haute perfection l'acuit des sens et
de la pense.

Bussy compta les ombres noires sur la muraille grise.

--Trois, quatre, cinq, dit-il, sans compter les laquais qui se
tiennent sans doute dans un autre coin et qui accourront au premier
appel des matres. On fait cas de moi,  ce qu'il parat. Diable!
voil pourtant bien de la besogne pour un seul homme. Allons, allons!
ce brave Saint-Luc ne m'a point tromp, et, dt-il me trouer le
premier l'estomac dans la bagarre, je lui dirais: Merci de
l'avertissement, compagnon.

Et, ce disant, il avanait toujours; seulement, son bras droit jouait
 l'aise sous son manteau, dont, sans mouvement apparent, sa main
gauche avait dtach l'agrafe.

Ce fut alors que Schomberg cria: _Aux pes!_ et qu' ce cri rpt
par ses quatre compagnons les gentilshommes bondirent au-devant de
Bussy.

--Oui-da, messieurs, dit Bussy de sa voix aigu, mais tranquille, on
veut tuer,  ce qu'il parait, ce pauvre Bussy! C'est donc une bte
fauve, c'est donc ce fameux sanglier que nous comptions chasser? Eh
bien, messieurs, le sanglier va en dcoudre quelques uns, c'est moi
qui vous le jure, et vous savez que je ne manque pas  ma parole.

--Soit! dit Schomberg; mais cela n'empche pas que tu ne sois un grand
malappris, seigneur Bussy d'Amboise, de nous parler ainsi  cheval,
quand nous t'coutons  pied.

Et, en disant ces paroles, le bras du jeune homme, vtu de satin
blanc, sortit du manteau, et tincela comme un clair d'argent aux
rayons de la lune, sans que Bussy pt deviner  quelle intention, si
ce n'est  une intention de menace, correspondante au geste qu'il
faisait.

Aussi allait-il rpondre comme rpondait d'ordinaire Bussy, lorsqu'au
moment d'enfoncer les perons dans le ventre de son cheval, il sentit
l'animal plier et mollir sous lui. Schomberg, avec une adresse qui lui
tait particulire, et dont il avait dj donn des preuves dans les
nombreux combats soutenus par lui, tout jeune qu'il tait, avait lanc
une espce de coutelas dont la large lame tait plus lourde que le
manche et l'arme, en taillant le jarret du cheval, tait reste dans
la plaie comme un couperet dans une branche de chne.

L'animal poussa un hennissement sourd et tomba en frissonnant sur ses
genoux.

Bussy, toujours prpar  tout, se trouva les deux pieds  terre et
l'pe  la main.

--Ah! malheureux! dit-il, c'est mon cheval favori, vous me le payerez!

Et, comme Schomberg s'approchait, emport par son courage, et
calculant mal la porte de l'pe que Bussy tenait serre au corps,
comme on calcule mal la porte de la dent du serpent roul en spirale,
cette pe et ce bras se dtendirent et lui crevrent la cuisse.

Schomberg poussa un cri.

--Eh bien, dit Bussy, suis-je de parole? Un de dcousu dj. C'tait
le poignet de Bussy, et non le jarret de son cheval, qu'il fallait
couper, maladroit!

Et, en un clin d'oeil, tandis que Schomberg comprimait sa cuisse avec
son mouchoir, Bussy eut prsent la pointe de sa longue pe au
visage,  la poitrine des quatre autres assaillants, ddaignant de
crier, car appeler au secours, c'est--dire reconnatre qu'il avait
besoin d'aide, tait indigne de Bussy; seulement, roulant son manteau
autour de son bras gauche, et s'en faisant un bouclier, il rompit, non
pas pour fuir, mais pour gagner une muraille contre laquelle il pt
s'adosser afin de n'tre point pris par derrire, portant dix coups 
la minute, et sentant parfois cette molle rsistance de la chair qui
indique que les coups ont port. Une fois il glissa et regarda
machinalement la terre. Cet instant suffit  Qulus, qui lui porta un
coup dans le ct.

--Touch! cria Qulus.

--Oui, dans le pourpoint, rpondit Bussy, qui ne voulait pas mme
avouer sa blessure, comme touchent les gens qui ont peur.

Et, bondissant sur Qulus, il lia si vigoureusement son pe, que
l'arme sauta  dix pas du jeune homme. Mais il ne put poursuivre sa
victoire, car au mme instant d'O, d'pernon et Maugiron l'attaqurent
avec une nouvelle furie. Schomberg avait band sa blessure, Qulus
avait ramass son pe; il comprit qu'il allait tre cern, qu'il
n'avait plus qu'une minute pour gagner la muraille, et que, s'il ne
profitait pas de cette minute, il allait tre perdu.

Bussy fit en arrire un bond qui mit trois pas entre lui et les
assaillants; mais quatre pes le rattraprent bien vite, et cependant
c'tait encore trop tard, car Bussy venait, grce  un autre bond, de
s'adosser au mur. L il s'arrta, fort comme Achille ou comme Roland,
et souriant  cette tempte de coups qui s'abmaient sur sa tte et
cliquetaient autour de lui.

Tout  coup il sentit la sueur  son front et un nuage passa sur ses
yeux.

Il avait oubli sa blessure, et les symptmes d'vanouissement qu'il
venait d'prouver la lui rappelaient.

--Ah! tu faiblis! s'cria Qulus redoublant ses coups.

--Tiens! dit Bussy, juges-en.

Et du pommeau de son pe il le frappa  la tempe. Qulus roula sous
ce coup de poing de fer.

Puis, exalt, furieux comme le sanglier qui, aprs avoir tenu tte aux
chiens, fond sur eux, il poussa un cri terrible, et s'lana en avant.
D'O et d'pernon reculrent; Maugiron avait relev Qulus, et le
tenait embrass; Bussy brisa du pied l'pe de ce dernier, taillada
d'un coup d'estoc l'avant-bras de d'pernon. Un instant Bussy fut
vainqueur; mais Qulus revint  lui, mais Schomberg, tout bless qu'il
tait, rentra en lice, mais quatre pes flamboyrent de nouveau.
Bussy se sentit perdu une seconde fois. Il rassembla toutes ses forces
pour oprer sa retraite, et recula pas  pas pour regagner son mur.
Dj la sueur glace de son front, le tintement sourd de ses oreilles,
une taie douloureuse et sanglante tendue sur ses yeux, lui
annonaient l'puisement de ses forces. L'pe ne suivait plus le
chemin que lui traait la pense obscurcie. Bussy chercha le mur avec
sa main gauche, le toucha, et le froid du mur lui fit du bien; mais, 
son grand tonnement, le mur cda. C'tait une porte entrebille.
Alors Bussy reprit espoir, et reconquit toutes ses forces pour ce
moment suprme. Pendant une seconde, ses coups furent rapides, et si
violents, que toutes les pes s'cartrent ou se baissrent devant
lui. Alors il se laissa glisser de l'autre ct de cette porte, et, se
retournant, il la poussa d'un violent coup d'paule. Le pne claqua
dans la gche. C'tait fini, Bussy tait hors de danger, Bussy tait
vainqueur, puisqu'il tait sauv.

Alors, d'un oeil gar par la joie, il vit  travers le guichet 
l'troit grillage les figures ples de ses ennemis. Il entendit les
coups d'pe furieux entamer le bois de la porte, puis des cris de
rage, des appels insenss. Enfin, tout  coup il lui sembla que la
terre manquait sous ses pieds, que la muraille vacillait. Il fit trois
pas en avant et se trouva dans une cour, tourna sur lui-mme et alla
rouler sur les marches d'un escalier.

Puis il ne sentit plus rien, et il lui sembla qu'il descendait dans le
silence et l'obscurit du tombeau.




CHAPITRE III

COMMENT IL EST DIFFICILE PARFOIS DE DISTINGUER LE RVE DE LA RALIT.


Bussy avait eu le temps, avant de tomber, de passer son mouchoir sous
sa chemise, et de boucler le ceinturon de son pe par-dessus, ce qui
avait fait une espce de bandage  la plaie vive et brlante d'o le
sang s'chappait comme un jet de flamme; mais, lorsqu'il en arriva l,
il avait dj perdu assez de sang pour que cette perte ament
l'vanouissement auquel nous avons vu qu'il avait succomb.

Cependant, soit que, dans ce cerveau surexcit par la colre et la
souffrance, la vie persistt sous les apparences de l'vanouissement,
soit que cet vanouissement cesst pour faire place  une fivre qui
fit place  un second vanouissement, voici ce que Bussy vit ou crut
voir, dans cette heure de rve ou de ralit, pendant cet instant de
crpuscule plac entre l'ombre de deux nuits.

Il se trouvait dans une chambre avec des meubles de bois sculpt, avec
une tapisserie  personnages et un plafond peint. Ces personnages,
dans toutes les attitudes possibles, tenant des fleurs, portant des
piques, semblaient sortir des murailles contre lesquelles ils
s'agitaient pour monter au plafond par des chemins mystrieux. Entre
les deux fentres, un portrait de femme tait plac, clatant de
lumire; seulement il semblait  Bussy que le cadre de ce portrait
n'tait autre chose que le chambranle d'une porte. Bussy, immobile,
fix sur son lit comme par un pouvoir suprieur, priv de tous ses
mouvements, ayant perdu toutes ses facults, except celle de voir,
regardait tous ces personnages d'un oeil terne, admirant les fades
sourires de ceux qui portaient des fleurs, et les grotesques colres
de ceux qui portaient des pes. Avait-il dj vu ces personnages ou
les voyait-il pour la premire fois? C'est ce qu'il ne pouvait
prciser, tant sa tte tait alourdie.

Tout  coup la femme du portrait sembla se dtacher du cadre, et une
adorable crature, vtue d'une longue robe de laine blanche, comme
celle que portent les anges, avec des cheveux blonds tombant sur ses
paules, avec des yeux noirs comme du jais, avec de longs cils
velouts, avec une peau sous laquelle il semblait qu'on pt voir
circuler le sang qui la teintait de rose, s'avana vers lui. Cette
femme tait si prodigieusement belle, ses bras tendus taient si
attrayants, que Bussy fit un violent effort pour aller se jeter  ses
pieds. Mais il semblait retenu  son lit par des liens pareils  ceux
qui retiennent le cadavre au tombeau, tandis que, ddaigneuse de la
terre, l'me immatrielle monte au ciel.

Cela le fora de regarder le lit sur lequel il tait couch, et il lui
sembla que c'tait un de ces lits magnifiques, sculpts sous Franois
1er, auquel pendaient des courtines de damas blanc, broch d'or.

A la vue de cette femme, les personnages de la muraille et du plafond
cessrent d'occuper Bussy. La femme du portrait tait tout pour lui,
et il cherchait  voir quel vide elle laissait dans le cadre. Mais un
nuage que ses yeux ne pouvaient percer flottait devant ce cadre, et il
lui en drobait la vue; alors il reporta ses yeux sur le personnage
mystrieux, et, concentrant sur la merveilleuse apparition tous ses
regards, il se mit  lui adresser un compliment en vers comme il les
faisait, c'est--dire couramment.

Mais soudain la femme disparut: un corps opaque s'interposait entre
elle et Bussy; ce corps marchait lourdement et allongeait les mains
comme fait le patient au jeu de Colin-Maillard.

Bussy sentit la colre lui monter  la tte, et il entra dans une
telle rage contre l'importun visiteur, que, s'il et eu la libert de
ses mouvements, il se ft certes jet sur lui; il est mme juste de
dire qu'il l'essaya, mais la chose lui fut impossible.

Comme il s'efforait vainement de se dtacher du lit auquel il
semblait enchan, le nouveau venu parla.

--Eh bien, demanda-t-il, suis-je enfin arriv?

--Oui, matre, dit une voix si douce que toutes les fibres du coeur de
Bussy en tressaillirent, et vous pouvez maintenant ter votre bandeau.

Bussy fit un effort pour voir si la femme  la douce voix tait bien
la mme que celle du portrait; mais la tentative fut inutile. Il
n'aperut devant lui qu'une jeune et gracieuse figure d'homme qui
venait, selon l'invitation qui lui en avait t faite, d'ter son
bandeau, et qui promenait tout autour de la chambre des regards
effars.

--Au diable l'homme! pensa Bussy.

Et il essaya de formuler sa pense par la parole ou par le geste, mais
l'un lui fut aussi impossible que l'autre.

--Ah! je comprends maintenant, dit le jeune homme en s'approchant du
lit, vous tes bless, n'est-ce pas, mon cher monsieur? Voyons, nous
allons essayer de vous raccommoder.

Bussy voulut rpondre; mais il comprit que cela tait chose
impossible. Ses yeux nageaient dans une vapeur glace, et les extrmes
bourrelets de ses doigts le piquaient comme s'ils eussent t
traverss par cent mille pingles.

--Est-ce que le coup est mortel? demanda avec un serrement de coeur et
un accent de douloureux intrt qui fit venir les larmes aux yeux de
Bussy la voix douce qui avait dj parl, et que le bless reconnut
pour tre celle de la dame du portrait.

--Dame! je n'en sais rien encore; mais je vais vous le dire, rpliqua
le jeune homme; en attendant il est vanoui.

Ce fut l tout ce que put comprendre Bussy; il lui sembla entendre
comme le froissement d'une robe qui s'loignait. Puis il crut sentir
quelque chose comme un fer rouge qui traversait son flanc, et ce qui
restait d'veill en lui acheva de s'vanouir.

Plus tard il fut impossible  Bussy de fixer la dure de cet
vanouissement.

Seulement, lorsqu'il sortit de ce sommeil, un vent froid courait sur
son visage; des voix rauques et discordantes corchaient son oreille,
il ouvrit les yeux pour voir si c'taient les personnages de la
tapisserie qui se querellaient avec ceux du plafond, et, dans
l'esprance que le portrait serait toujours l, il tourna la tte de
tous cts. Mais de tapisserie, point; de plafond, pas davantage.
Quant au portrait, il avait compltement disparu. Bussy n'avait  sa
droite qu'un homme vtu de gris avec un tablier blanc retrouss  la
ceinture et tach de sang;  sa gauche, qu'un moine genovfain, qui
lui soulevait la tte, et devant lui, qu'une vieille femme marmottant
des prires.

L'oeil errant de Bussy s'attacha bientt  une masse de pierres qui se
dressait devant lui, et monta jusqu' la plus grande hauteur de ces
pierres pour la mesurer; il reconnut alors le Temple, ce donjon
flanqu de murs et de tours; au-dessus du Temple le ciel blanc et
froid, lgrement dor par le soleil levant.

Bussy tait purement et simplement dans la rue, ou plutt sur le
rebord d'un foss, et ce foss tait celui du Temple.

--Ah! merci, mes braves gens, dit-il, pour la peine que vous avez
prise de m'apporter ici. J'avais besoin d'air, mais on aurait pu m'en
donner en ouvrant les fentres, et j'eusse t mieux sur mon lit de
damas blanc et or que sur cette terre nue. N'importe, il y a dans ma
poche,  moins que vous ne vous soyez dj pays vous-mmes, ce qui
serait prudent, quelque vingt cus d'or; prenez, mes amis, prenez.

--Mais, mon gentilhomme, dit le boucher, nous n'avons pas eu la peine
de vous apporter, et vous tiez l, bien vritablement l. Nous vous y
avons trouv, en passant au point du jour.

--Ah! diable! dit Bussy; et le jeune mdecin y tait-il?

Les assistants se regardrent.

--C'est un reste de dlire, dit le moine en secouant la tte. Puis,
revenant  Bussy:

--Mon fils, lui dit-il, je crois que vous feriez bien de vous
confesser.

Bussy regarda le moine d'un air effar.

--Il n'y avait pas de mdecin, pauvre cher jeune homme, dit la
vieille. Vous tiez l, seul, abandonn, froid comme un mort. Voyez,
il y a un peu de neige, et votre place est dessine en noir sur la
neige.

Bussy jeta un regard sur son ct endolori, se rappela avoir reu un
coup d'pe, glissa la main sous son pourpoint et sentit son mouchoir
 la mme place, fix sur la plaie par le ceinturon de son pe.

--C'est singulier, dit-il.

Dj, profitant de la permission qu'il leur avait donne, les
assistants se partageaient sa bourse avec force exclamations
pitoyables  son endroit.

--L, dit-il quand le partage fut achev, c'est fort bien, mes amis.
Maintenant, conduisez-moi  mon htel.

--Ah! certainement, certainement, pauvre cher jeune homme, dit la
vieille; le boucher est fort, et puis il a son cheval, sur lequel vous
pouvez monter.

--Est-ce vrai? dit Bussy.

--C'est la vrit du bon Dieu! dit le boucher, et moi et mon cheval
sommes  votre service, mon gentilhomme.

--C'est gal, mon fils, dit le moine, tandis que le boucher va
chercher son cheval, vous feriez bien de vous confesser.

--Comment vous appelez-vous? demanda Bussy.

--Je m'appelle frre Gorenflot, rpondit le moine.

--Eh bien, frre Gorenflot, dit Bussy en s'accommodant sur son
derrire, j'espre que le moment n'est pas encore venu. Aussi, mon
pre, au plus press. J'ai froid, et je voudrais tre  mon htel pour
me rchauffer.

--Et comment s'appelle votre htel?

--Htel de Bussy.

--Comment! s'crirent les assistants, htel de Bussy!

--Oui, qu'y a-t-il d'tonnant  cela?

--Vous tes donc des gens de M. de Bussy.

--Je suis M. de Bussy lui-mme.

--Bussy! s'cria la foule, le seigneur de Bussy, le brave Bussy, le
flau des mignons... Vive Bussy!

Et le jeune homme, enlev sur les paules de ses auditeurs, fut
report en triomphe en son htel, tandis que le moine s'en allait
comptant sa part des vingt cus d'or, secouant la tte et murmurant:

--Si c'est ce sacripant de Bussy, cela ne m'tonne plus qu'il n'ait
pas voulu se confesser.

Une fois rentr dans son htel, Bussy fit appeler son chirurgien
ordinaire, lequel trouva la blessure sans consquence.

--Dites-moi, lui dit Bussy, cette blessure n'a-t-elle pas t panse?

--Ma foi! dit le docteur, je ne l'affirmerais pas, quoique, aprs
tout, elle paraisse bien frache.

--Et, demanda Bussy, est-elle assez grave m'avoir donn le dlire?

--Certainement.

--Diable! fit Bussy; cependant cette tapisserie avec ses personnages
portant des fleurs et des piques, ce plafond  fresques, ce lit
sculpt et tendu de damas blanc et or, ce portrait entre les deux
fentres, cette adorable femme blonde aux yeux noirs, ce mdecin qui
jouait  Colin-Maillard, et  qui j'ai failli crier casse-cou, ce
serait donc du dlire? et il n'y aurait de vrai que mon combat avec
les mignons? O me suis-je donc battu, dj? Ah! oui, c'est cela.
C'tait prs de la Bastille, vers la rue Saint-Paul. Je me suis adoss
 un mur; ce mur, c'tait une porte, et cette porte a cd
heureusement. Je l'ai referme  grand'peine, je me suis trouv dans
une alle. L, je ne me rappelle plus rien jusqu'au moment o je me
suis vanoui. Ou bien ai-je rv, maintenant? voici la question. Ah!
et mon cheval,  propos? On doit avoir retrouv mon cheval mort sur la
place. Docteur, appelez, je vous prie, quelqu'un.

Le docteur appela un valet.

Bussy s'informa et il apprit que l'animal, saignant, mutil, s'tait
tran jusqu' la porte de l'htel, et qu'on l'avait trouv l,
hennissant,  la pointe du jour. Aussitt l'alarme s'tait rpandue
dans l'htel; tous les gens de Bussy, qui adoraient leur matre,
s'taient mis  sa recherche, et la plupart d'entre eux n'taient pas
encore rentrs.

--Il n'y a donc que le portrait, dit Bussy, qui demeure pour moi 
l'tat de rve, et c'en tait un en effet. Quelle probabilit y a-t-il
qu'un portrait se dtache de son cadre pour venir converser avec un
mdecin qui a les yeux bands? C'est moi qui suis un fou. Et
cependant, quand je me le rappelle, ce portrait tait bien charmant.
Il avait....

Bussy se mit  dtailler le portrait, et,  mesure qu'il en repassait
tout les dtails dans sa mmoire, un frisson voluptueux, ce frisson de
l'amour qui rchauffe et chatouille le coeur, passait comme un velours
sur sa poitrine brlante.

--Et j'aurais rv tout cela! s'cria Bussy, tandis que le docteur
posait l'appareil sur sa blessure. Mordieu! c'est impossible, on ne
fait pas de pareils rves.--Rcapitulons.

Et Bussy se mit  rpter pour la centime fois:

--J'tais au bal; Saint-Luc m'a prvenu qu'on devait m'attendre du
ct de la Bastille. J'tais avec Antraguet, Ribeirac et Livarot. Je
les ai renvoys. J'ai pris ma route par le quai, le Grand-Chtelet,
etc., etc. A l'htel des Tournelles, j'ai commenc d'apercevoir les
gens qui m'attendaient. Ils se sont rus sur moi, m'ont estropi mon
cheval. Nous nous sommes rudement battus. Je suis entr dans une
alle; je me suis trouv mal, et puis... ah! voil! c'est cet _et
puis_ qui me tue; il y a une fivre, un dlire, un rve, aprs cet _et
puis_. Et puis, ajouta-t-il avec un soupir, je me suis retrouv sur le
talus des fosss du Temple, o un moine genovfain a voulu me
confesser.--C'est gal, j'en aurai le coeur net, reprit Bussy aprs un
silence d'un instant, qu'il employa encore  rappeler ses souvenirs.
Docteur, me faudra-t-il donc garder encore la chambre quinze jours
pour cette gratignure, comme j'ai fait pour la dernire?

--C'est selon. Voyons, est-ce que vous ne pouvez pas marcher? demanda
le chirurgien.

--Moi, au contraire, dit Bussy. Il me semble que j'ai du vif-argent
dans les jambes.

--Faites quelques pas.

Bussy sauta  bas de son lit, et donna la preuve de ce qu'il avait
avanc en faisant assez allgrement le tour de sa chambre.

--Cela ira, dit le mdecin, pourvu que vous ne montiez pas  cheval et
que vous ne fassiez pas dix lieues pour le premier jour.

--A la bonne heure! s'cria Bussy, voil un mdecin! cependant j'en ai
vu un autre cette nuit. Ah! oui, bien vu, j'ai sa figure grave l,
et, si je le rencontre jamais, je le reconnatrai, j'en rponds.

--Mon cher seigneur, dit le mdecin, je ne vous conseille pas de le
chercher; on a toujours un peu de fivre aprs les coups d'pe; vous
devriez cependant savoir cela, vous qui tes  votre douzime.

--Oh! mon Dieu! s'cria tout  coup Bussy, frapp d'une ide nouvelle,
car il ne songeait qu'au mystre de sa nuit, est-ce que mon rve
aurait commenc au del de la porte, au lieu de commencer en de?
Est-ce qu'il n'y aurait pas eu plus d'alle et d'escalier qu'il n'y
avait de lit de damas blanc et or, et de portrait? Est-ce que ces
brigands-l, me croyant tu, m'auraient port tout bellement jusqu'aux
fosss du Temple, afin de dpister quelque spectateur de la scne?
Alors, c'est pour le coup que j'aurais bien certainement rv le
reste. Dieu saint! si c'est vrai, s'ils m'ont procur le rve qui
m'agite, qui me dvore, qui me tue, je fais serment de les ventrer
tous jusqu'au dernier!

--Mon cher seigneur, dit le mdecin, si vous voulez vous gurir
promptement, il ne faut pas vous agiter ainsi.

--Except cependant ce bon Saint-Luc, continua Bussy sans couter ce
que lui disait le docteur. Celui-l, c'est autre chose; il s'est
conduit en ami pour moi. Aussi je veux qu'il ait ma premire visite.

--Seulement, pas avant ce soir,  cinq heures, dit le mdecin.

--Soit, dit Bussy; mais, je vous assure, ce n'est pas de sortir et de
voir du monde qui peut me rendre malade, mais de me tenir en repos et
de demeurer seul.

--Au fait, c'est possible, dit le docteur, vous tes en toutes choses
un singulier malade, agissez  votre guise, monseigneur; je ne vous
recommande plus qu'une chose: c'est de ne pas vous faire donner un
autre coup d'pe avant que celui-l soit guri.

Bussy promit au mdecin de faire ce qu'il pourrait pour cela, et,
s'tant fait habiller, il appela sa litire et se fit porter  l'htel
Montmorency.



CHAPITRE IV

COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC,
AVAIT PASS SA NUIT DE NOCES.


C'tait un beau cavalier et un parfait gentilhomme que Louis de
Clermont, plus connu sous le nom de Bussy d'Amboise, que Brantme, son
cousin, a mis au rang des grands capitaines du seizime sicle. Nul
homme, depuis longtemps, n'avait fait de plus glorieuses conqutes.
Les rois et les princes avaient brigu son amiti. Les reines et les
princesses lui avaient envoy leurs plus doux sourires. Bussy avait
succd  la Mole dans les affections de Marguerite de Navarre; et la
bonne reine, au coeur tendre, qui, aprs la mort du favori dont nous
avons crit l'histoire, avait sans doute besoin de consolation, avait
fait, pour le beau et brave Bussy d'Amboise, tant de folies, que
Henri, son mari, s'en tait mu, lui qui ne s'mouvait gure de ces
sortes de choses, et que le duc Franois ne lui et jamais pardonn
l'amour de sa soeur, si cet amour n'et acquis Bussy  ses intrts.
Cette fois encore, le duc sacrifiait son amour  cette ambition sourde
et irrsolue qui, durant tout le cours de son existence, devait lui
valoir tant de douleurs et rapporter si peu de fruits.

Mais, au milieu de tous les succs de guerre, d'ambition et de
galanterie, Bussy tait demeur ce que peut tre une me inaccessible
 toute faiblesse humaine, et celui-l qui n'avait jamais connu la
peur n'avait jamais non plus, jusqu' l'poque o nous sommes arrivs
du moins, connu l'amour. Ce coeur d'empereur qui battait dans sa
poitrine de gentilhomme, comme il disait lui-mme, tait vierge et
pur, pareil au diamant que la main du lapidaire n'a pas encore touch
et qui sort de la mine o il a mri sous le regard du soleil. Aussi
n'y avait-il point dans ce coeur place pour les dtails de pense qui
eussent fait de Bussy un empereur vritable. Il se croyait digne d'une
couronne et valait mieux que la couronne qui lui servait de point de
comparaison.

Henri III lui avait fait offrir son amiti, et Bussy l'avait refuse,
disant que les amis des rois sont leurs valets, et quelquefois pis
encore; que par consquent semblable condition ne lui convenait pas.
Henri III avait dvor en silence cet affront, aggrav par le choix
qu'avait fait Bussy du duc Franois pour son matre. Il est vrai que
le duc Franois tait le matre de Bussy comme le bestiaire est le
matre du lion. Il le sert et le nourrit, de peur que le lion ne le
mange. Tel tait ce Bussy que Franois poussait  soutenir ses
querelles particulires. Bussy le voyait bien, mais le rle lui
convenait.

Il s'tait fait une thorie  la manire de la devise des Rohan, qui
disaient: Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis. Bussy se
disait:--Je ne puis tre roi de France, mais M. le duc d'Anjou peut et
veut l'tre, je serai roi de M. le duc d'Anjou.

Et, de fait, il l'tait.

Quand les gens de Saint-Luc virent entrer au logis ce Bussy
redoutable, ils coururent prvenir M. de Brissac.

--M. de Saint-Luc est-il au logis? demanda Bussy, passant la tte aux
rideaux de la portire.

--Non, monsieur, fit le concierge.

--O le trouverai-je?

--Je ne sais, monsieur, rpondit le digne serviteur. On est mme fort
inquiet  l'htel. M. de Saint-Luc n'est pas rentr depuis hier.

--Bah! fit Bussy tout merveill.

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

--Mais madame de Saint-Luc?

--Oh! madame de Saint-Luc, c'est autre chose.

--Elle est  l'htel?

--Oui.

--Prvenez donc madame de Saint-Luc que je serais charm si j'obtenais
d'elle la permission de lui prsenter mes respects.

Cinq minutes aprs, le messager revint dire que madame de Saint-Luc
recevrait avec grand plaisir M. de Bussy.

Bussy descendit de ses coussins de velours et monta le grand escalier;
Jeanne de Coss tait venue au-devant du jeune homme jusqu'au milieu
de la salle d'honneur. Elle tait fort ple, et ses cheveux, noirs
comme l'aile du corbeau, donnaient  cette pleur le ton de l'ivoire
jauni; ses yeux taient rouges d'une douloureuse insomnie, et l'on et
suivi sur sa joue le sillon argent d'une larme rcente. Bussy, que
cette pleur avait d'abord fait sourire et qui prparait un compliment
de circonstance  ces yeux battus, s'arrta dans son improvisation 
ces symptmes de vritable douleur.

--Soyez le bienvenu, monsieur de Bussy, dit la jeune femme, malgr
toute la crainte que votre prsence me fait prouver.

--Que voulez-vous dire, madame? demanda Bussy, et comment ma personne
peut-elle vous annoncer un malheur?

--Ah! il y a eu rencontre cette nuit, entre vous et M. de Saint-Luc,
cette nuit, n'est-ce pas? avouez-le.

--Entre moi et M. de Saint-Luc? rpta Bussy tonn.

--Oui, il m'a loigne pour vous parler. Vous tes au duc d'Anjou, il
est au roi. Vous avez eu querelle. Ne me cachez rien, monsieur de
Bussy, je vous en supplie. Vous devez comprendre mon inquitude. Il
est parti avec le roi, c'est vrai; mais on se retrouve, on se rejoint.
Confessez-moi la vrit. Qu'est-il arriv  M. de Saint-Luc?

--Madame, dit Bussy, voil, en vrit, qui est merveilleux. Je
m'attendais  ce que vous me demandassiez des nouvelles de ma
blessure, et c'est moi que l'on interroge.

--M. de Saint-Luc vous a bless, il s'est battu! s'cria Jeanne. Ah!
vous voyez bien....

--Mai non, madame, il ne s'est pas battu le moins du monde, avec moi
du moins, ce cher Saint-Luc, et, Dieu merci! ce n'est point de sa main
que je suis bless. Il y a mme plus, c'est qu'il a fait tout ce qu'il
a pu pour que je ne le fusse pas. Mais, d'ailleurs, lui-mme a d vous
dire que nous tions maintenant comme Damon et Pythias!

--Lui! comment me l'aurait-il dit, puisque je ne l'ai pas revu?

--Vous ne l'avez pas revu? Ce que me disait votre concierge tait donc
vrai?

--Que vous disait-il?

--Que M. de Saint-Luc n'tait pas rentr depuis hier onze heures.
Depuis hier onze heures, vous n'avez pas revu votre mari?

--Hlas! non.

--Mais o peut-il tre?

--Je vous le demande.

--Oh! pardieu, contez-moi donc cela, madame, dit Bussy, qui se doutait
de ce qui tait arriv, c'est fort drle.

La pauvre femme regarda Bussy avec le plus grand tonnement.

--Non! c'est fort triste, voulais-je dire, reprit Bussy. J'ai perdu
beaucoup de sang, de sorte que je ne jouis pas de toutes mes facults.
Dites-moi cette lamentable histoire, madame, dites.

Et Jeanne raconta tout ce qu'elle savait, c'est -dire l'ordre donn
par Henri III  Saint-Luc de l'accompagner, la fermeture des portes du
Louvre, et la rponse des gardes,  laquelle, en effet, aucun retour
n'avait succd.

--Ah! fort bien, dit Bussy, je comprends.

--Comment! Vous comprenez? demanda Jeanne.

--Oui: Sa Majest a emmen Saint-Luc au Louvre, et, une fois entr,
Saint-Luc n'a pas pu en sortir.

--Et pourquoi Saint-Luc n'a-t-il pas pu en sortir?

--Ah! dame! dit Bussy embarrass, vous me demandez de dvoiler les
secrets d'tat.

--Mais enfin, dit la jeune femme, j'y suis alle, au Louvre, mon pre
aussi.

--Eh bien?

--Eh bien, les gardes nous ont rpondu qu'ils ne savaient ce que nous
voulions dire, et que M. de Saint-Luc devait tre rentr au logis.

--Raison de plus pour que M. de Saint-Luc soit au Louvre, dit Bussy.

--Vous croyez?

--J'en suis sr, et si vous voulez vous en assurer de votre ct....

--Comment?

--Par vous-mme.

--Le puis-je donc?

--Certainement.

--Mais j'aurais beau me prsenter au palais, on me renverra comme on a
dj fait, avec les mmes paroles qu'on m'a dj dites. Car, s'il y
tait, qui empcherait que je ne le visse?

--Voulez-vous entrer au Louvre? vous dis-je.

--Pourquoi faire?

--Pour voir Saint-Luc.

--Mais enfin s'il n'y est pas?

--Et mordieu! je vous dis qu'il y est, moi.

--C'est trange.

--Non, c'est royal.

--Mais vous pouvez donc y entrer, au Louvre, vous?

--Certainement. Moi je ne suis pas la femme de Saint-Luc.

--Vous me confondez.

--Venez toujours.

--Comment l'entendez-vous? Vous prtendez que la femme de Saint-Luc ne
peut entrer au Louvre, et vous voulez m'y mener avec vous!

--Pas du tout, madame; ce n'est pas la femme de Saint-Luc que je veux
mener l ... Une femme! fi donc!

--Alors, vous me raillez... et, voyant ma tristesse, c'est bien cruel
 vous!

--Eh! non, chre dame, coutez: vous avez vingt ans, vous tes grande,
vous avez l'oeil noir, vous avez la taille cambre, vous ressemblez 
mon plus jeune page... comprenez-vous... ce joli garon  qui le drap
d'or allait si bien hier soir?

--Ah! quelle folie! monsieur de Bussy, s'cria Jeanne en rougissant.

--coutez. Je n'ai pas d'autre moyen que celui que je vous propose.
C'est  prendre ou  laisser. Voulez-vous voir votre Saint-Luc, dites?

--Oh! je donnerais tout au monde pour cela.

--Eh bien, je vous promets de vous le faire voir sans que vous ayez
rien  donner, moi!

--Oui... mais....

--Oh! je vous ai dit de quelle faon.

--Eh bien, monsieur de Bussy, je ferai ce que vous voudrez; seulement,
prvenez ce jeune garon que j'ai besoin d'un de ses habits, et je lui
enverrai une de mes femmes.

--Non pas. Je vais faire prendre chez moi un des habits tout neufs que
je destine  ces drles pour le premier bal de la reine mre. Celui
que je croirai le plus assorti  votre taille, je vous l'enverrai;
puis vous me rejoindrez  un endroit convenu; ce soir, rue
Saint-Honor, prs de la rue des Prouvelles, par exemple, et de l....

--De l?

--Eh bien, de l nous irons au Louvre ensemble.

Jeanne se mit  rire et tendit la main  Bussy.

--Pardonnez-moi mes soupons, dit-elle.

--De grand coeur. Vous me fournirez une aventure qui va faire rire
toute l'Europe. C'est encore moi qui suis votre oblig.

Et, prenant cong de la jeune femme, il retourna chez lui faire les
prparatifs de la mascarade.

Le soir,  l'heure dite, Bussy et madame de Saint-Luc se rencontrrent
 la hauteur de la barrire des Sergents. Si la jeune femme n'et pas
port le costume de son page, Bussy ne l'et pas reconnue. Elle tait
adorable sous son dguisement. Tous deux, aprs avoir chang quelques
paroles, s'acheminrent vers le Louvre.

A l'extrmit de la rue des Fosss-Saint-Germain-l'Auxerrois, ils
rencontrrent grande compagnie. Cette compagnie tenait toute la rue et
leur barrait le passage.

Jeanne eut peur. Bussy reconnut, aux flambeaux et aux arquebuses, le
duc d'Anjou, reconnaissable, d'ailleurs,  son cheval pie et au
manteau de velours blanc qu'il avait l'habitude de porter.

--Ah! dit Bussy en se retournant vers Jeanne, vous tiez embarrass,
mon beau page, de savoir comment vous pourriez pntrer dans le
Louvre; eh bien, soyez tranquille maintenant, vous allez y faire une
triomphale entre.

--Eh! monseigneur! cria de tous ses poumons Bussy au duc d'Anjou.

L'appel traversa l'espace, et, malgr le pitinement des chevaux et le
chuchotement des voix, parvint jusqu'au prince.

Le prince se retourna.

--Toi, Bussy! s'cria-t-il tout enchant; je te croyais bless  mort,
et j'allais  ton logis de la Corne-du-Cerf, rue de Grenelle.

--Ma foi, monseigneur, dit Bussy sans mme remercier le prince de
cette marque d'attention, si je ne suis pas mort, ce n'est la faute de
personne, except la mienne. En vrit, monseigneur, vous me fourrez
dans de beaux guet-apens, et vous m'abandonnez dans de joyeuses
positions. Hier,  ce bal de Saint-Luc, c'tait un vritable
coupe-gorge universel. Il n'y avait que moi d'Angevin, et ils ont, sur
mon honneur, failli me tirer tout le sang que j'ai dans le corps.

--Par la mort, Bussy, ils le payeront cher, ton sang, et je leur en
ferai compter les gouttes.

--Oui, vous dites cela, reprit Bussy avec sa libert ordinaire, et
vous aller sourire au premier que vous rencontrerez. Si, en souriant,
du moins, vous montriez les dents; mais vous avez les lvres trop
serres pour cela.

--Eh bien, reprit le prince, accompagne-moi au Louvre, et tu verras.

--Que verrai-je, monseigneur?

--Tu verras comme je vais parler  mon frre.

--coutez, monseigneur, je ne vais pas au Louvre s'il s'agit de
recevoir quelque rebuffade. C'est bon pour les princes du sang et pour
les mignons, cela.

--Sois tranquille, j'ai pris la chose  coeur.

--Me promettez-vous que la rparation sera belle?

--Je te promets que tu seras content. Tu hsites encore, je crois?

--Monseigneur, je vous connais si bien!

--Viens, te dis-je. On en parlera.

--Voil votre affaire toute trouve, glissa Bussy  l'oreille de la
comtesse. Il va y avoir entre ces bons frres, qui s'excrent, une
esclandre effroyable, et vous, pendant ce temps, vous retrouverez
votre Saint-Luc.

--Eh bien, demanda le duc, te dcides-tu, et faut-il que je t'engage
ma parole de prince?

--Oh! non, dit Bussy, cela me porterait malheur. Allons, vaille que
vaille, je vous suis, et, si l'on m'insulte, je saurai bien me venger.

Et Bussy alla prendre son rang prs du prince, tandis que le nouveau
page, suivant son matre au plus prs, marchait immdiatement derrire
lui.

--Te venger! non, non, dit le prince, rpondant  la menace de Bussy,
ce soin ne te regarde pas, mon brave gentilhomme. C'est moi qui me
charge de la vengeance. coute, ajouta-t-il  voix basse, je connais
les assassins.

--Bah! fit Bussy, Votre Altesse a pris tant de soin que de s'en
informer?

--Je les ai vus.

--Comment cela? dit Bussy tonn.

--O j'avais affaire moi-mme,  la porte Saint-Antoine; ils m'ont
rencontr, et ont failli me tuer  ta place. Ah! je ne me doutais pas
que ce ft toi qu'ils attendissent, les brigands! sans cela....

--Eh bien, sans cela?....

--Est-ce que tu avais ce nouveau page avec toi? demanda le prince en
laissant la menace en suspens.

--Non, monseigneur, dit Bussy, j'tais seul, et vous, monseigneur?

--Moi, j'tais avec Aurilly, et pourquoi tais-tu seul?

--Parce que je veux conserver le nom de brave Bussy qu'ils m'ont
donn.

--Et ils t'ont bless? demanda le prince avec sa rapidit  rpondre
par une feinte aux coups qu'on lui portait.

--coutez, dit Bussy, je ne veux pas leur en faire la joie; mais j'ai
un joli coup d'pe tout au travers du flanc.

--Ah! les sclrats! s'cria le prince; Aurilly me le disait bien,
qu'ils avaient de mauvaises ides.

--Comment, dit Bussy, vous avez vu l'embche! comment, vous tiez avec
Aurilly, qui joue presque aussi bien de l'pe que du luth! comment,
il a dit  Votre Altesse que ces gens-l avaient de mauvaises penses,
vous tiez deux, et ils n'taient que cinq, et vous n'avez pas guett
pour prter main forte?

--Dame! que veux-tu, j'ignorais contre qui cette embche tait
dresse.

--Mort diable! comme disait le roi Charles IX en reconnaissant les
amis du roi Henri III, vous avez cependant bien d songer qu'ils en
voulaient  quelque ami  vous. Or, comme il n'y a gure que moi qui
aie le courage d'tre votre ami, il n'tait pas difficile de deviner
que c'tait  moi qu'ils en voulaient.

--Oui, peut-tre as-tu raison, mon cher Bussy, dit Franois, mais je
n'ai pas song  tout cela.

--Enfin! soupira Bussy, comme s'il n'et trouv que ce mot pour
exprimer tout ce qu'il pensait de son matre.

On arriva au Louvre. Le duc d'Anjou fut reu au guichet par le
capitaine et les concierges. Il y avait consigne svre; mais, comme
on le pense bien, cette consigne n'tait pas pour le premier du
royaume aprs le roi. Le prince s'engouffra donc sous l'arcade du
pont-levis avec toute sa suite.

--Monseigneur, dit Bussy en se voyant dans la cour d'honneur, allez
faire votre algarade, et rappelez-vous que vous me l'avez promise
solennelle; moi je vais dire deux mots  quelqu'un.

--Tu me quittes, Bussy? dit avec inquitude le prince, qui avait un
peu compt sur la prsence de son gentilhomme.

--Il le faut; mais que cela n'empche; soyez tranquille, au fort du
tapage je reviendrai. Criez, monseigneur, criez, mordieu! pour que je
vous entende, ou, si je ne vous entends pas crier, vous comprenez, je
n'arriverai pas.

Puis, profitant de l'entre du duc dans la grande salle, il se glissa,
suivi de Jeanne, dans les appartements.

Bussy connaissait le Louvre comme son propre htel. Il prit un
escalier drob, deux ou trois corridors solitaires, et arriva  une
espce d'antichambre.

--Attendez-moi ici, dit-il  Jeanne.

--Oh! mon Dieu! vous me laissez seule? dit la jeune femme effraye.

--Il le faut, rpondit Bussy; je dois vous clairer le chemin et vous
mnager les entres.




CHAPITRE V

COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC,
S'ARRANGEA POUR PASSER LA SECONDE NUIT DE SES NOCES AUTREMENT QU'ELLE
N'AVAIT PASS LA PREMIRE.


Bussy alla droit au cabinet des armes qu'affectionnait tant le roi
Charles IX, et qui, par une nouvelle distribution, tait devenu la
chambre  coucher du roi Henri III, lequel l'avait accommod  son
usage. Charles IX, roi chasseur, roi forgeron, roi pote, avait dans
cette chambre des cors, des arquebuses, des manuscrits, des livres et
des taux. Henri III y avait deux lits de velours et de satin, des
dessins d'une grande licence, des reliques, des scapulaires bnis par
le pape, des sachets parfums venant d'Orient et une collection des
plus belles pes d'escrime qui se pussent voir.

Bussy savait bien que Henri ne serait pas dans cette chambre, puisque
son frre lui demandait audience dans la galerie, mais il savait aussi
que prs de la chambre du roi tait l'appartement de la nourrice de
Charles IX, devenu celui du favori de Henri III. Or, comme Henri III
tait un prince trs changeant dans ses amitis, cet appartement avait
t successivement occup par Saint-Mgrin, Maugiron, d'O, d'pernon,
Qulus et Schomberg, et, en ce moment, il devait l'tre, selon la
pense de Bussy, par Saint-Luc, pour qui le roi, ainsi qu'on l'a vu,
prouva une si grande recrudescence de tendresse, qu'il avait enlev
le jeune homme  sa femme.

C'est qu'a Henri III, organisation trange, prince futile, prince
profond, prince craintif, prince brave, c'est qu' Henri III, toujours
ennuy, toujours inquiet, toujours rveur, il fallait une ternelle
distraction: le jour, le bruit, les jeux, l'exercice, les momeries,
les mascarades, les intrigues; la nuit, la lumire, les caquetages, la
prire ou la dbauche. Aussi Henri III est-il  peu prs le seul
personnage de ce caractre que nous retrouvions dans notre monde
moderne.

Henri III, l'hermaphrodite antique, tait destin  voir le jour dans
quelque ville d'Orient, au milieu d'un monde de muets, d'esclaves,
d'eunuques, d'icoglans, de philosophes et de sophistes, et son rgne
devait marquer une re particulire de molles dbauches et de folies
inconnues, entre Nron et Hliogabale.

Or Bussy, se doutant donc que Saint-Luc habitait l'appartement de la
nourrice, alla frapper  l'antichambre commune aux deux appartements.

Le capitaine des gardes vint ouvrir.

--M. de Bussy! s'cria l'officier tonn.

--Oui, moi mme, mon cher monsieur de Nancey, dit Bussy. Le roi dsire
parler  M. de Saint-Luc.

--Fort bien, rpondit le capitaine; qu'on prvienne M. de Saint Luc
que le roi veut lui parler.

A travers la porte reste entr'ouverte Bussy dcocha un regard au
page.

Puis, se retournant vers M. de Nancey:

--Mais que fait-il donc, ce pauvre Saint-Luc? demanda Bussy.

--Il joue avec Chicot, monsieur, en attendant le roi qui vient de se
rendre  la demande d'audience que lui a faite M. le duc d'Anjou.

--Voulez-vous permettre que mon page m'attende ici? demanda Bussy au
capitaine des gardes.

--Bien volontiers, rpondit le capitaine.

--Entrez, Jean, dit Bussy  la jeune femme; et de la main il lui
montra l'embrasure d'une fentre dans laquelle elle alla se rfugier.

Elle y tait blottie  peine que Saint-Luc entra. Par discrtion, M.
de Nancey se retira hors de la porte de la voix.

--Que me veut donc encore le roi? dit Saint-Luc la voix aigre et la
mine renfrogne. Ah! c'est vous, monsieur de Bussy.

--Moi-mme, cher Saint-Luc, et avant tout....

Il baissa la voix.

--Avant tout, merci du service que vous m'avez rendu.

--Ah! dit Saint-Luc, c'tait tout naturel, et il me rpugnait de voir
assassiner un brave gentilhomme comme vous. Je vous croyais tu.

--Il s'en est fallu de peu; mais peu, dans ce cas-l, c'est norme.

--Comment cela?

--Oui, j'en ai t quitte pour un joli coup d'pe que j'ai rendu avec
usure, je crois,  Schomberg et  d'pernon. Quant  Qulus, il doit
remercier les os de son crne. C'est un des plus durs que j'aie encore
rencontrs.

--Ah! racontez-moi donc votre aventure, elle me distraira, dit
Saint-Luc en billant  se dmonter la mchoire.

--Je n'ai pas le temps dans ce moment-ci, mon cher Saint-Luc.
D'ailleurs je suis venu pour tout autre chose. Vous vous ennuyez fort,
 ce qu'il parat?

--Royalement, c'est tout dire.

--Eh bien, je viens pour vous distraire. Que diable! un service en
vaut un autre.

--Vous avez raison, celui que vous me rendez n'est pas moins grand que
celui que je vous ai rendu. On meurt d'ennui aussi bien que d'un coup
d'pe; c'est plus long, mais c'est plus sr.

--Pauvre comte! dit Bussy, vous tes donc prisonnier, comme je m'en
doutais?

--Tout ce qu'il y a de plus prisonnier. Le roi prtend qu'il n'y a que
mon humeur qui le distraye. Le roi est bien bon, car, depuis hier, je
lui ai fait plus de grimaces que son singe, et lui ai dit plus de
brutalits que son bouffon.

--Eh bien, voyons: ne puis-je pas  mon tour, comme je vous l'offrais,
vous rendre un service?

--Certainement, dit Saint-Luc; vous pouvez aller chez moi, ou plutt
chez le marchal de Brissac, pour rassurer ma pauvre petite femme, qui
doit tre fort inquite et qui trouve certainement ma conduite des
plus tranges.

--Que lui dirai-je?

--Eh pardieu! dites-lui ce que vous avez vu; c'est--dire que je suis
prisonnier, consign au guichet, que, depuis hier, le roi me parle de
l'amiti comme Cicron qui a crit l-dessus, et de la vertu comme
Socrate qui l'a pratique.

--Et que lui rpondez-vous? demanda Bussy en riant.

--Morbleu! je lui rponds qu' propos d'amiti, je suis un ingrat, et
 propos de vertu, que je suis un pervers; ce qui n'empche pas qu'il
s'obstine et qu'il me rpte en soupirant: Ah! Saint-Luc, l'amiti
n'est donc qu'une chimre! Ah! Saint-Luc, la vertu n'est donc qu'un
nom! Seulement, aprs l'avoir dit en franais, il le redit en latin
et le rpte en grec.

A cette saillie, le page, auquel Saint-Luc n'avait pas encore fait la
moindre attention, poussa un clat de rire.

--Que voulez-vous, cher ami? il croit vous toucher. _Bis repetita
placent_,  plus forte raison, _ter_. Mais est-ce l tout ce que je
puis faire pour vous?

--Ah! mon Dieu, oui; du moins, j'en ai bien peur.

--Alors, c'est fait.

--Comment cela?

--Je me suis dout de tout ce qui est arriv, et j'ai d'avance tout
dit  votre femme.

--Et qu'a-t-elle rpondu?

--Elle n'a pas voulu croire d'abord. Mais, ajouta Bussy en jetant un
coup d'oeil du ct de l'embrasure de la fentre, j'espre qu'elle se
sera enfin rendue  l'vidence. Demandez-moi donc autre chose, quelque
chose de difficile, d'impossible mme; il y aura plaisir 
entreprendre cela.

--Alors, mon cher Bussy, empruntez pour quelques instants
l'hippogriffe au gentil chevalier Astolfe, et amenez-le contre une de
mes fentres; je monterai en croupe derrire vous, et vous me
conduirez prs de ma femme. Libre  vous de continuer aprs, si bon
vous semble, votre voyage vers la lune.

--Mon cher, dit Bussy, il y a une chose plus simple, c'est de mener
l'hippogriffe  votre femme, et que votre femme vienne vous trouver.

--Ici?

--Oui, ici.

--Au Louvre?

--Au Louvre mme. Est-ce que ce ne serait pas plus drle encore,
dites?

--Oh! mordieu! je crois bien.

--Vous ne vous ennuierez plus?

--Non, ma foi.

--Car vous vous ennuyez, m'avez-vous dit?

--Demandez  Chicot. Depuis ce matin, je l'ai pris en horreur et lui
ai propos trois coups d'pe. Ce coquin s'est fch que c'tait 
crever de rire. Eh bien, je n'ai pas sourcill, moi. Mais je crois que
si cela dure, je le tuerai tout de bon pour me distraire, ou que je
m'en ferai tuer.

--Peste! ne vous y jouez pas; vous savez que Chicot est un rude
tireur. Vous vous ennuieriez bien plus encore dans une bire que vous
ne vous ennuyez dans votre prison, allez.

--Ma foi, je n'en sais rien.

--Voyons! dit Bussy riant, voulez-vous que je vous donne mon page?

--A moi?

--Oui, un garon merveilleux.

--Merci, dit Saint-Luc, je dteste les pages. Le roi, m'a offert de
faire venir celui des miens qui m'agrait le plus, et j'ai refus.
Offrez-le au roi qui monte sa maison. Moi, je ferai en sortant d'ici
ce qu'on fit  Chenonceaux lors du festin vert, je ne me ferai plus
servir que par des femmes, et encore, je ferai moi-mme le programme
du costume.

--Bah! dit Bussy insistant, essayez toujours.

--Bussy, dit Saint-Luc dpit, ce n'est pas bien  vous de me railler
ainsi.

--Laissez moi faire.

--Mais non.

--Quand je vous dis que je sais ce qu'il vous faut.

--Mais non, non, non, cent fois non!

--Hol! page, venez ici.

--Mordieu! s'cria Saint-Luc.

Le page quitta sa fentre, et vint tout rougissant.

--Oh! oh! murmura Saint-Luc, stupfait de reconnatre Jeanne sous la
livre de Bussy.

--Eh bien, demanda Bussy, faut il le renvoyer?

--Non, vrai Dieu! non, s'cria Saint-Luc. Ah! Bussy, Bussy, c'est moi
qui vous dois une amiti ternelle!

--Vous savez qu'on ne vous entend pas, Saint-Luc, mais qu'on vous
regarde.

--C'est vrai, dit celui-ci.

Et, aprs avoir fait deux pas vers sa femme, il en fit trois en
arrire.

En effet, M. de Nancey, tonn de la pantomime par trop expressive de
Saint-Luc, commenait  prter l'oreille, quand un grand bruit, venant
de la galerie vitre, le fit sortir de sa proccupation.

--Ah! mon Dieu! s'cria M. de Nancey, voil le roi qui querelle
quelqu'un, ce me semble.

--Je le crois, en effet, rpliqua Bussy jouant l'inquitude;
serait-ce, par hasard, M. le duc d'Anjou, avec lequel je suis venu?

Le capitaine des gardes assura son pe  son ct, et partit dans la
direction de la galerie o, en effet, le bruit d'une vive discussion
perait votes et murailles.

--Dites que je n'ai pas bien fait les choses? dit Bussy en se
retournant vers Saint-Luc.

--Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci.

--Il y a que M. d'Anjou et le roi se dchirent en ce moment, et que,
comme ce doit tre un superbe spectacle, j'y cours pour n'en rien
perdre. Vous, profitez de la bagarre, non pas pour fuir, le roi vous
rejoindrait toujours, mais pour mettre en lieu de sret ce beau page
que je vous donne; est-ce possible?

--Oui, pardieu! et d'ailleurs, si cela ne l'tait pas, il faudrait
bien que cela le devnt, mais heureusement j'ai fait le malade, je
garde la chambre.

--En ce cas, adieu, Saint-Luc; madame, ne m'oubliez pas dans vos
prires.

Et Bussy, tout joyeux d'avoir jou ce mauvais tour  Henri III, sortit
de l'antichambre et gagna la galerie o le roi, rouge de colre,
soutenait au duc d'Anjou, ple de rage, que, dans la scne de la nuit
prcdente, c'tait Bussy qui tait le provocateur.

--Je vous affirme, sire, s'criait le duc d'Anjou, que d'pernon,
Schomberg, d'O, Maugiron et Qulus l'attendaient  l'htel des
Tournelles.

--Qui vous l'a dit?

--Je les ai vus moi-mme, sire, de mes deux yeux vus.

--Dans l'obscurit, n'est-ce pas? la nuit tait noire comme
l'intrieur d'un four.

--Aussi n'est-ce point au visage que je les ai reconnus.

--A quoi donc? aux paules?

--Non, sire,  la voix.

--Ils vous ont parl?

--Ils ont fait mieux que cela, ils m'ont pris pour Bussy et m'ont
charg.

--Vous?

--Oui, moi.

--Et qu'alliez vous faire  la porte Saint-Antoine?

--Que vous importe?

--Je veux le savoir, moi. Je suis curieux aujourd'hui.

--J'allais chez Manasss.

--Chez Manasss, un juif!

--Vous allez bien chez Ruggieri, un empoisonneur.

--Je vais o je veux, je suis le roi.

--Ce n'est pas rpondre, c'est assommer.

--D'ailleurs, comme je l'ai dit, c'est Bussy qui a t le provocateur.

--Bussy?

--Oui.

--O cela?

--Au bal de Saint-Luc.

--Bussy a provoqu cinq hommes? Allons donc! Bussy est brave, mais
Bussy n'est pas fou.

--Par la mordieu! je vous dis que j'ai entendu la provocation, moi.
D'ailleurs, il en tait bien capable, puisque, malgr tout ce que vous
dites, il a bless Schomberg  la cuisse, d'pernon au bras, et
presque assomm Qulus.

--Ah! vraiment, dit le duc, il ne m'avait point parl de cela, je lui
en ferai mon compliment.

--Moi, dit le roi, je ne complimenterai personne, mais je ferai un
exemple de ce batailleur.

--Et moi, dit le duc, moi que vos amis attaquent, non-seulement dans
la personne de Bussy, mais encore dans la mienne, je saurai si je suis
votre frre, et s'il y a en France, except Votre Majest, un seul
homme qui ait le droit de me regarder en face sans qu' dfaut du
respect la crainte lui fasse baisser les yeux.

En ce moment, attir par les clameurs des deux frres, parut Bussy,
galamment habill de satin vert tendre avec des noeuds roses.

--Sire, dit-il en s'inclinant devant Henri III, daignez agrer mes
trs-humbles respects.

--Pardieu! le voici, dit Henri.

--Votre Majest,  ce qu'il parat, me fait l'honneur de s'occuper de
moi? demanda Bussy.

--Oui, rpondit le roi, et je suis bien aise de vous voir; quoi qu'on
m'ait dit, votre visage respire la sant.

--Sire, le sang tir rafrachit le visage, dit Bussy, et je dois avoir
le visage trs-frais ce soir.

--Eh bien, puisqu'on vous a battu, puisqu'on vous a meurtri,
plaignez-vous, seigneur de Bussy, et je vous ferai justice.

--Permettez, sire, dit Bussy, on ne m'a ni battu ni meurtri, et je ne
me plains pas.

Henri demeura stupfait et regarda le duc d'Anjou.

--Eh bien, que disiez-vous donc? demanda-t-il.

--Je disais que Bussy a reu un coup de dague qui lui traverse le
flanc.

--Est-ce vrai, Bussy? demanda le roi.

--Puisque le frre de Votre Majest l'assure, dit Bussy, cela doit
tre vrai; un premier prince du sang ne saurait mentir.

--Et, ayant un coup d'pe dans le flanc, dit Henri, vous ne vous
plaignez pas?

--Je ne me plaindrais, sire, que si, pour m'empcher de me venger
moi-mme, on me coupait la main droite; encore, continua l'intraitable
duelliste, je me vengerais, je l'espre bien, de la main gauche.

--Insolent! murmura Henri.

--Sire, dit le duc d'Anjou, vous avez parl de justice, eh bien,
faites justice; nous ne demandons pas mieux. Ordonnez une enqute,
nommez des juges, et que l'on sache bien de quel ct venait le
guet-apens, et qui avait prpare l'assassinat.

Henri rougit.

--Non, dit-il, j'aime mieux encore cette fois ignorer o sont les
torts et envelopper tout le monde dans un pardon gnral. J'aime mieux
que ces farouches ennemis fassent la paix, et je suis fch que
Schomberg et d'pernon se trouvent retenus chez eux par leurs
blessures. Voyons, monsieur d'Anjou, quel tait le plus enrag de tous
mes amis,  votre avis? Dites, cela doit vous tre facile, puisque
vous prtendez les avoir vus?

--Sire, dit le duc d'Anjou, c'tait Qulus.

--Ma foi oui! dit Qulus, je ne m'en cache pas, et Son Altesse a bien
vu.

--Alors, dit Henri, que M. de Bussy et M. de Qulus fassent la paix au
nom de tous.

--Oh! oh! dit Qulus, que signifie cela, sire?

--Cela signifie que je veux qu'on s'embrasse ici, devant moi, 
l'instant mme.

Qulus frona le sourcil.

--Eh quoi! signor, dit Bussy en se retournant du ct de Qulus et en
imitant le geste italien de Pantalon, ne me ferez-vous point cette
favour?

La saillie tait si inattendue, et Bussy l'avait faite avec tant de
verve, que le roi lui-mme se mit  rire.

Alors, s'approchant de Qulus:

--Allons, monsou, dit-il; le roi le vout.

Et il lui jeta les deux bras au cou.

--J'espre que cela ne vous engage  rien, dit tout bas Qulus 
Bussy.

--Soyez tranquille, rpondit Bussy du mme ton. Nous nous retrouverons
un jour ou l'autre.

Qulus, tout rouge et tout dfris, se recula furieux.

Henri frona le sourcil, et Bussy, toujours pantalonnant, fit une
pirouette et sortit de la salle du conseil.




CHAPITRE VI

COMMENT SE FAISAIT LE PETIT COUCHER DU ROI HENRI III.


Aprs cette scne commence en tragdie et termine en comdie, et
dont le bruit, chapp au dehors comme un cho du Louvre, se rpandit
par la ville, le roi, tout courrouc, reprit le chemin de son
appartement, suivi de Chicot, qui demandait  souper.

--Je n'ai pas faim, dit le roi en franchissant le seuil de sa porte.

--C'est possible, dit Chicot; mais moi j'enrage, et je voudrais mordre
quelque chose, ne ft-ce qu'un gigot.

Le roi fit comme s'il n'avait pas entendu. Il dgrafa son manteau,
qu'il posa sur son lit, ta son toquet, maintenu sur sa tte par de
longues pingles noires, et le jeta sur son fauteuil; puis, s'avanant
vers le couloir qui conduisait  la chambre de Saint-Luc, laquelle
n'tait spare de la sienne que par une simple muraille:

--Attends-moi ici, bouffon, dit-il, je reviens.

--Oh! ne te presse pas, mon fils, dit Chicot, ne te presse pas; je
dsire mme, continua-t-il en coutant le pas de Henri qui
s'loignait, que tu me laisses le temps de te mnager une petite
surprise.

Puis, lorsque le bruit des pas se fut tout  fait teint:

--Hol! dit-il en ouvrant la porte de l'antichambre.

Un valet accourut.

--Le roi a chang d'avis, dit il, il veut un joli souper fin pour lui
et Saint-Luc. Surtout il a recommand le vin; allez, laquais.

Le valet tourna sur ses talons et courut excuter les ordres de
Chicot, qu'il ne doutait pas tre les ordres du roi.

Quant  Henri, il tait pass, comme nous l'avons dit, dans
l'appartement de Saint-Luc, lequel, prvenu de la visite de Sa
Majest, s'tait couch et se faisait lire des prires par un vieux
serviteur, qui, l'ayant suivi au Louvre, avait t fait prisonnier
avec lui. Sur un fauteuil dor, dans un coin, la tte entre ses deux
mains, dormait profondment le page qu'avait amen Bussy.

Le roi embrassa toutes ces choses d'un coup d'oeil.

--Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda-t-il  Saint-Luc avec
inquitude.

--Votre Majest, en me retenant ici, ne m'a-t-elle pas autoris 
faire venir un page?

--Oui, sans doute, rpondit Henri III.

--Eh bien, j'ai profit de la permission, sire.

--Ah! ah!

--Sa Majest se repent-elle de m'avoir accord cette distraction?
demanda Saint-Luc.

--Non pas, mon fils, non pas; distrais-toi, au contraire. Eh bien,
comment vas-tu?

--Sire, dit Saint-Luc, j'ai une grande fivre.

--En effet, dit le roi, tu as le visage empourpr, mon enfant; voyons
le pouls, tu sais que je suis un peu mdecin.

Saint-Luc tendit la main avec un mouvement visible de mauvaise humeur.

--Oui-da! dit le roi, plein-intermittent, agit.

--Oh! sire, dit Saint-Luc, c'est qu'en vrit je suis bien malade.

--Sois tranquille, dit Henri, je te ferai soigner par mon propre
mdecin.

--Merci! sire. Je dteste Miron.

--Je te garderai moi-mme.

--Sire, je ne souffrirai pas....

--Je vais faire dresser un lit pour moi dans ta chambre, Saint-Luc.
Nous causerons toute la nuit. J'ai mille choses  te raconter.

--Ah! s'cria Saint-Luc dsespr, vous vous dites mdecin, vous vous
dites mon ami, et vous voulez m'empcher de dormir. Morbleu! docteur,
vous avez une drle de manire de traiter vos malades! Morbleu! sire,
vous avez une singulire faon d'aimer vos amis.

--Eh quoi! tu veux rester seul, souffrant comme tu es!

--Sire, j'ai mon page Jean.

--Mais il dort.

--C'est comme cela que j'aime les gens qui me veillent; au moins ils
ne m'empchent point de dormir moi-mme.

--Laisse-moi au moins te veiller avec lui. Je ne te parlerai que si tu
te rveilles.

--Sire, j'ai le rveil trs-maussade, et il faut tre bien habitu 
moi pour me pardonner toutes les sottises que je dis avant d'tre bien
veill.

--Au moins, viens assister  mon coucher.

--Et je serai libre aprs de revenir me mettre au lit?

--Parfaitement libre.

--Eh bien, soit. Mais je ferai un triste courtisan, je vous en
rponds. Je tombe de sommeil.

--Tu billeras tout  ton aise.

--Quelle tyrannie! dit Saint-Luc, quand vous avez tous vos autres
amis.

--Ah! oui, ils sont dans un bel tat, et Bussy me les a bien
accommods. Schomberg a la cuisse creve; d'pernon a le poignet
taillad comme une manche  l'espagnole; Qulus est encore tout
tourdi de son coup de poing d'hier et de son embrassade
d'aujourd'hui; reste d'O, qui m'ennuie  mourir, et Maugiron qui me
boude. Allons! rveille ce grand bltre de page, et fais-toi passer
une robe de chambre.

--Sire, si Votre Majest veut me laisser.

--Pourquoi faire?

--Le respect....

--Allons donc!

--Sire, dans cinq minutes je serai chez Votre Majest.

--Dans cinq minutes, soit! Mais pas plus de cinq minutes, entends-tu;
et pendant ces cinq minutes trouve-moi de bons contes, Saint-Luc, que
nous tchions de rire un peu.

Et l-dessus, le roi, qui avait obtenu la moiti de ce qu'il voulait,
sortit  moiti content.

La porte ne se fut pas plutt referme derrire lui, que le page se
rveilla en sursaut, et d'un bond fut  la portire.

--Ah! Saint-Luc, dit-il quand le bruit des pas se fut perdu, vous
allez encore me quitter. Mon Dieu! quel supplice! je meurs d'effroi
ici. Si l'on allait dcouvrir!

--Ma chre Jeanne, dit Saint-Luc, Gaspard que voil ici, et il lui
montrait le vieux serviteur, vous dfendra contre toute indiscrtion.

--Alors, autant vaut que je m'en aille, dit la jeune femme en
rougissant.

--Si vous l'exigez absolument, Jeanne, dit Saint-Luc d'un ton
attrist, je vous ferai reconduire  l'htel Montmorency, car la
consigne n'est que pour moi. Mais si vous tiez aussi bonne que belle,
si vous aviez dans le coeur quelques sentiments pour le pauvre
Saint-Luc, vous l'attendriez quelques instants. Je vais tant souffrir
de la tte, des nerfs et des entrailles, que le roi ne voudra pas d'un
si triste compagnon et me renverra coucher.

Jeanne baissa les yeux.

--Allez donc, dit-elle, j'attendrai; mais je vous dirai comme le roi:
Ne soyez pas longtemps.

--Jeanne, ma chre Jeanne, vous tes adorable, dit, Saint-Luc,
rapportez-vous-en  moi de revenir le plus tt possible prs de vous.
D'ailleurs, il me vient une ide, je vais la mrir un peu, et,  mon
retour, je vous en ferai part.

--Une ide qui vous rendra la libert?

--Je l'espre.

--Alors, allez.

--Gaspard, dit Saint-Luc, empchez bien que personne n'entre ici.
Puis, dans un quart d'heure, fermez la porte  clef; apportez-moi
cette clef chez le roi. Allez dire  l'htel qu'on ne soit point
inquiet de madame la comtesse, et ne revenez que demain.

Gaspard promit en souriant d'excuter les ordres que la jeune femme
coutait en rougissant.

Saint-Luc prit la main de sa femme, la baisa tendrement, et courut 
la chambre de Henri, qui dj s'impatientait.

Jeanne, toute seule et toute frmissante, se blottit dans l'ample
rideau qui tombait des tringles du lit, et l, rveuse, inquite,
courrouce, elle chercha de son ct, en jouant avec une sarbacane, un
moyen de sortir victorieuse de l'trange position o elle se trouvait.

Quand Saint-Luc entra chez le roi, il fut saisi du parfum pre et
voluptueux qu'exhalait la chambre royale. Les pieds de Henri
foulaient, en effet, une jonche de fleurs dont on avait coup les
tiges, de peur qu'elles n'offensassent la peau dlicate de Sa Majest;
roses, jasmins, violettes, girofles, malgr la rigueur de la saison,
formaient un moelleux et odorant tapis au roi Henri III.

La chambre, dont le plafond avait t abaiss et dcor de belles
peintures sur toile, tait meuble, comme nous l'avons dit, de deux
lits, l'un desquels tait si large, que, quoique son chevet ft appuy
au mur, il tenait prs du tiers de la chambre. Ce lit tait d'une
tapisserie d'or et de soie  personnages mythologiques, reprsentant
l'histoire de Cene ou de Cenis, tantt homme et tantt femme,
laquelle mtamorphose ne s'oprait pas, comme on peut le prsumer,
sans les plus fantasques efforts de l'imagination du peintre. Le ciel
du lit tait de toile d'argent lame d'or et de figures de soie, et
les armes royales richement brodes taient appliques  la portion du
baldaquin qui, applique  la muraille, formait le chevet du lit.

Il y avait aux fentres mme tapisserie qu'aux lits, et les canaps et
les fauteuils taient forms de mme toffe que celle du lit et des
fentres. Au milieu du plafond, une chane d'or laissait pendre une
lampe de vermeil, dans laquelle brlait une huile qui rpandait, en se
consumant, un parfum exquis. A la droite du lit, un satyre d'or tenait
 la main un candlabre o brlaient quatre bougies roses parfumes
aussi. Ces bougies, grosses comme des cierges, jetaient une lumire
qui, jointe  celle de l lampe, clairait suffisamment la chambre.

Le roi, les pieds nus poss sur les fleurs qui jonchaient le parquet,
tait assis sur sa chaise d'bne incruste d'or; il avait sur les
genoux sept ou huit petits chiens pagneuls tout jeunes, et dont les
frais museaux chatouillaient doucement ses mains. Deux serviteurs
triaient et frisaient ses cheveux retrousss comme ceux d'une femme,
sa moustache  crochet, et sa barbe rare et floconneuse.

Un troisime enduisait le visage du prince d'une couche onctueuse de
crme ros d'un got tout particulier et d'odeurs des plus
apptissantes.

Henri fermait les yeux et se laissait faire avec la majest et le
srieux d'un dieu indien.

--Saint-Luc, disait-il, o est Saint-Luc?

Saint-Luc entra.

Chicot le prit par la main et l'amena devant le roi.

--Tiens, dit-il  Henri, le voici, ton ami Saint-Luc; ordonne-lui de
se dbarbouiller ou plutt de se barbouiller aussi avec de la crme;
car si tu ne prends cette indispensable prcaution, il arrivera une
chose fcheuse: ou lui sentira mauvais pour toi, qui sens si bon, ou
toi tu sentiras trop bon pour lui, qui ne sentira rien. , les
graisses et les peignes! ajouta Chicot en s'tendant sur un grand
fauteuil en face du roi, j'en veux tter aussi, moi.

--Chicot, Chicot! s'cria Henri; votre peau est trop sche et
absorberait une trop grande quantit de crme;  peine y en a-t-il
assez pour moi; et votre poil est si dur, qu'il casserait mes peignes.

--Ma peau s'est sche  tenir la campagne pour toi, prince ingrat! et
si mon poil est si dur, c'est que les contrarits que tu me donnes le
tiennent continuellement hriss; mais si tu me refuses la crme pour
mes joues, c'est--dire pour mon extrieur, c'est bon, mon fils, je ne
te dis que cela.

Henri haussa les paules en homme peu dispos  s'amuser des facties
de son bouffon.

--Laissez-moi, dit-il, vous radotez.

Puis, se retournant vers Saint-Luc:

--Eh bien, mon fils, dit-il, ce mal de tte?

Saint-Luc porta la main  son front, et poussa un gmissement.

--Figure-toi, continua Henri, que j'ai vu Bussy d'Amboise. Ae!...
monsieur, dit-il au coiffeur, vous me brlez.

Le coiffeur s'agenouilla.

--Vous avez vu Bussy d'Amboise, sire? dit Saint-Luc tout frissonnant.

--Oui, rpondit le roi; comprends-tu ces imbciles qui l'ont attaqu 
cinq, et qui l'ont manqu? Je les ferai rouer. Si tu avais t l, dis
donc, Saint-Luc?

--Sire, rpondit le jeune homme, il est probable que je n'eusse pas
t plus heureux que mes compagnons.

--Allons donc! que dis-tu? je gage mille cus d'or que tu touches dix
fois Bussy, contre Bussy six. Pardieu! il faudra que demain nous
voyions cela. Tires-tu toujours, mon enfant?

--Mais oui, sire.

--Je demande si tu t'exerces souvent.

--Presque tous les jours quand je me porte bien; mais, quand je suis
malade, sire, je ne suis bon  rien absolument.

--Combien de fois me touchais-tu?

--Nous faisions jeu gal  peu prs, sire.

--Oui, mais je tire mieux que Bussy. Par la mordieu! monsieur, dit
Henri  son barbier, vous m'arrachez la moustache.

Le barbier s'agenouilla.

--Sire, dit Saint-Luc, indiquez-moi un remde pour le mal de coeur.

--Il faut manger, dit le roi.

--Oh! sire, je crois que vous vous trompez.

--Non, je t'assure.

--Tu as raison, Valois, dit Chicot, et comme j'ai grand mal de coeur
ou d'estomac, je ne sais pas bien lequel, je suis l'ordonnance.

Et l'on entendit un bruit singulier pareil  celui qui rsulte du
mouvement trs-multipli des mchoires d'un singe.

Le roi se retourna et vit Chicot, qui, aprs avoir englouti  lui tout
seul le double souper qu'il avait fait monter au nom du roi, faisait
jouer bruyamment ses mandibules, tout en dgustant le contenu d'une
tasse de porcelaine du Japon.

--Eh bien, dit Henri, que diable faites-vous l, monsieur Chicot?

--Je prends ma crme  l'intrieur, dit Chicot, puisque extrieurement
elle m'est dfendue.

--Ah! tratre, s'cria le roi en faisant un demi-tour de tte si
malencontreux que le doigt pteux du valet de chambre emplit de crme
la bouche du roi.

--Mange, mon fils, dit gravement Chicot, je ne suis pas si tyrannique
que toi; intrieure ou extrieure, je te les permets toutes deux.

--Monsieur, vous m'touffez, dit Henri au valet de chambre.

Le valet de chambre s'agenouilla comme avaient fait le coiffeur et le
barbier.

--Qu'on aille me chercher mon capitaine des gardes, s'cria Henri,
qu'on me l'aille chercher  l'instant mme.

--Et pourquoi faire, ton capitaine des gardes? demanda Chicot, passant
son doigt dans l'intrieur de la tasse de porcelaine, et faisant
glisser ensuite son doigt entre ses lvres.

--Pour qu'il passe son pe au travers du corps de Chicot, et que, si
maigre qu'il puisse tre, il en fasse un rti  mes chiens.

Chicot se redressa, et, se coiffant de travers:

--Par la mordieu! dit-il, du Chicot  tes chiens, du gentilhomme  tes
quadrupdes! Eh bien, qu'il y vienne, mon fils, ton capitaine des
gardes, et nous verrons.

Et Chicot tira sa longue pe, dont il s'escrima si plaisamment contre
le coiffeur, contre le barbier, contre le valet de chambre, que le roi
ne put s'empcher de rire.

--Mais j'ai faim, dit le roi d'une voix dolente, et le coquin a mang
 lui seul tout le souper.

--Tu es un capricieux, Henri, dit Chicot. Je t'ai offert de te mettre
 table, et tu as refus. En tout cas, il reste ton bouillon. Moi, je
n'ai plus faim et je vais me coucher.

Pendant ce temps, le vieux Gaspard tait venu apporter la clef  son
matre.

--Moi aussi, dit Saint-Luc, car je manquerais, si je restais plus
longtemps debout, de respect  mon roi, en tombant devant lui dans des
attaques nerveuses. J'ai le frisson.

--Tiens, Saint-Luc, dit le roi en tendant au jeune homme une poigne
de petits chiens, emporte, emporte.

--Pourquoi faire? demanda Saint-Luc.

--Pour les faire coucher avec toi; ils prendront ton mal, et tu ne
l'auras plus.

--Merci, sire, dit Saint-Luc en remettant les chiens dans leur
corbeille, je n'ai pas de confiance dans votre recette.

--Je t'irai voir cette nuit, Saint-Luc, dit le roi.

--Oh! ne venez pas, sire, je vous en supplie, dit Saint-Luc, vous me
rveilleriez en sursaut, et l'on dit que cela rend pileptique.

Et, sur ce, ayant salu le roi, il sortit de la chambre, poursuivi par
les signes d'amiti que lui prodigua Henri tant qu'il put le voir.

Chicot avait dj disparu.

Les deux ou trois personnes qui avaient assist au coucher sortirent 
leur tour.

Il ne resta prs du roi que les valets, qui lui couvrirent le visage
d'un masque de toile fine enduite de graisse parfume. Des trous pour
le nez, pour les yeux et pour la bouche taient mnags dans ce
masque. Un bonnet d'une toffe de soie et d'argent le fixait sur le
front et aux oreilles.

Puis on passa les bras du roi dans une brassire de satin rose, bien
douillettement double de soie fine et de ouate; puis on lui prsenta
des gants d'une peau si souple, qu'on et dit qu'ils taient de
tricot. Ces gants montaient jusqu'aux coudes, et ils taient oints
intrieurement d'une huile parfume qui leur donnait cette lasticit
dont  l'extrieur on cherchait inutilement la cause.

Ces mystres de la toilette royale achevs, on fit boire  Henri son
consomm dans une tasse d'or; mais, avant de le porter  ses lvres,
il en versa la moiti dans une autre tasse toute pareille  la sienne,
et ordonna qu'on envoyt cette moiti  Saint-Luc, en lui souhaitant
une bonne nuit.

Ce fut alors le tour de Dieu, qui, ce soir-l, sans doute  cause de
la grande proccupation du roi, fut trait assez lgrement. Henri ne
fit qu'une seule prire sans mme toucher  ses chapelets bnits; et,
faisant ouvrir son lit bassin avec de la coriandre, du benjoin et de
la cannelle, il se coucha.

Puis, une fois accommod sur ses nombreux oreillers, Henri ordonna que
l'on enlevt la jonche de fleurs qui commenait  paissir l'air de
la chambre. On ouvrit pendant quelques secondes les fentres pour
renouveler cet air trop charg de carbone. Aprs quoi un grand feu de
sarments brla dans la chemine de marbre, et, rapide comme un
mtore, ne s'teignit nanmoins qu'aprs avoir rpandu sa douce
chaleur dans tout l'appartement.

Alors le valet ferma tout, rideaux et portires, et fit entrer le
grand chien favori du roi, qui s'appelait Narcisse. D'un bond, il
sauta sur le lit du roi, trpigna, tourna un instant, puis il se
coucha en s'allongeant en travers sur les pieds de son matre.

Enfin on souffla les bougies roses qui brlaient aux mains du satyre
d'or, on baissa la lumire de la veilleuse en y substituant une mche
moins forte, et le valet charg de ces derniers dtails sortit  son
tour sur la pointe du pied.

Dj plus tranquille, plus nonchalant, plus oublieux que ces moines
oisifs de son royaume enfouis dans leurs grasses abbayes, le roi de
France ne se donnait plus la peine de songer qu'il y et une France.

Il dormait.

Une demi-heure aprs, les gens qui veillaient dans les galeries, et
qui, de leurs diffrents postes, pouvaient distinguer les fentres de
la chambre de Henri, virent  travers les rideaux s'teindre tout 
fait la lampe royale, et les rayons argents de la lune remplacer sur
les vitres la douce lumire rose qui les colorait. Ils pensrent en
consquence que Sa Majest dormait de mieux en mieux.

En ce moment, tous les bruits du dedans et du dehors s'taient
teints, et l'on et entendu la chauve-souris la plus silencieuse
voler dans les sombres corridors du Louvre.




CHAPITRE VII

COMMENT, SANS QUE PERSONNE SUT LA CAUSE DE CETTE CONVERSION, LE ROI
HENRI SE TROUVA CONVERTI DU JOUR AU LENDEMAIN.


Deux heures se passrent ainsi.

Soudain un cri terrible retentit. Ce cri tait parti de la chambre de
Sa Majest.

Cependant la veilleuse tait toujours teinte, le silence toujours
profond, et nul bruit ne se faisait entendre, sauf cet trange appel
du roi.

Car c'tait le roi qui avait cri.

Bientt on distingua le bruit d'un meuble qui tombait, d'une
porcelaine qui clatait en morceaux, de pas insenss courant dans la
chambre; puis ce furent des cris nouveaux mls  des aboiements de
chiens. Aussitt les lumires brillent, les pes reluisent dans les
galeries, et les pas lourds des gardes appesantis par le sommeil
branlent les piliers massifs.

--Aux armes! cria-t-on de toutes parts, aux armes! le roi appelle,
courons chez le roi.

Et au mme instant, s'lanant d'un pas rapide, le capitaine des
gardes, le colonel des Suisses, les familiers du chteau, les
arquebusiers de service, se prcipitrent dans la chambre royale,
qu'un jet de flamme inonda aussitt: vingt flambeaux illuminrent la
scne.

Prs du fauteuil renvers, des tasses brises, devant le lit en
dsordre et dont les draps et les couvertures taient pars dans la
chambre, Henri, grotesque et effrayant dans son attirail de nuit, se
tenait, les cheveux hrisss, les yeux fixes.

Sa main droite tait tendue, tremblante comme une feuille au vent.

Sa main gauche crispe se cramponnait  la poigne de son pe qu'il
avait machinalement saisie.

Le chien, aussi agit que son matre, le regardait les pattes
cartes, et hurlait.

Le roi paraissait muet  force de terreur, et tout ce monde, n'osant
rompre le silence, s'interrogeant des yeux, attendait avec une anxit
terrible.

Alors parut  demi habille, mais enveloppe dans un vaste manteau, la
jeune reine, Louise de Lorraine, blonde et douce crature qui mena la
vie d'une sainte sur cette terre, et que les cris de son poux avaient
rveille.

--Sire, dit-elle, plus tremblante que tout le monde, qu'y a-t-il donc?
mon Dieu!... vos cris sont arrivs jusqu' moi, et je suis venue.

--Ce... ce... ce n'est rien, dit le roi sans mouvoir ses yeux qui
semblaient regarder dans l'air une forme vague et invisible pour tout
autre que pour lui.

--Mais Votre Majest a cri, reprit la reine... Votre Majest est donc
souffrante?

La terreur tait peinte si visiblement sur les traits de Henri,
qu'elle gagnait peu  peu tous les assistants. On reculait, on
avanait, on dvorait des yeux la personne du roi pour s'assurer qu'il
n'tait pas bless, qu'il n'avait pas t frapp de la foudre ou mordu
par quelque reptile.

--Oh! sire, s'cria la reine, sire, au nom du ciel, ne nous laissez
pas dans une pareille angoisse! Voulez-vous un mdecin?

--Un mdecin! dit Henri du mme ton sinistre, non, le corps n'est
point malade, c'est l'me, c'est l'esprit; non, non, pas de mdecin...
un confesseur.

Chacun se regarda, on interrogea les portes, les rideaux, le parquet,
le plafond. En aucun lieu n'tait reste la trace de l'objet invisible
qui avait si fort pouvant le roi.

Cet examen tait fait avec un redoublement de curiosit: le mystre se
compliquait, le roi demandait un confesseur!

Aussitt la demande faite, un messager a saut sur son cheval, des
milliers d'tincelles ont jailli du pav de la cour du Louvre. Cinq
minutes aprs Joseph Foulon, le suprieur du couvent de
Sainte-Genevive, tait rveill, arrach pour ainsi dire de son lit,
et il arrivait chez le roi.

Avec le confesseur, le tumulte a cess, le silence se rtablit, on
s'interroge, on conjecture, on croit deviner, mais surtout on a
peur... Le roi se confesse!

Le lendemain de grand matin, le roi, lev avant tout le monde, ordonne
qu'on referme la porte du Louvre, qui ne s'est ouverte que pour
laisser passer le confesseur.

Puis il fait venir le trsorier, le cirier, le matre des crmonies,
il prend ses heures relies de noir et lit des prires, s'interrompt
pour dcouper des images de saints, et tout  coup commande qu'on
fasse venir tous ses amis.

A cet ordre on passa d'abord chez Saint-Luc; mais Saint-Luc tait plus
souffrant que jamais. Il languit, il est cras de fatigue. Son mal
est dgnr en accablement, son sommeil, ou plutt sa lthargie a t
si profonde, que seul de tous les commensaux du palais, quoiqu'une
mince muraille le spare seule du prince, il n'a rien entendu de la
scne de la nuit. Aussi demande-t-il  rester au lit, il y fera toutes
les prires que le roi lui ordonnera.

A ce dplorable rcit, Henri fait le signe de la croix, ordonne qu'on
lui envoie son apothicaire.

Puis il recommande qu'on apporte au Louvre toutes les disciplines du
couvent des Genovfains, il passe, vtu de noir, devant Schomberg qui
boite, devant d'pernon qui a son bras en charpe, devant Qulus
encore tout tourdi, devant d'O et Maugiron qui tremblent. Il leur
distribue, en passant, des disciplines, et leur ordonne de se
flageller le plus rudement que leurs bras puissent frapper.

D'pernon fait observer qu'ayant le bras droit en charpe il doit tre
except de la crmonie, attendu qu'il ne pourra rendre les coups
qu'on lui donnera, ce qui fera pour ainsi dire un dsaccord dans la
gamme de la flagellation.

Henri III lui rpond que sa pnitence n'en sera que plus agrable 
Dieu.

Lui-mme donne l'exemple. Il te son pourpoint, sa veste, sa chemise,
et se frappe comme un martyr. Chicot a voulu rire et gausser selon son
habitude, mais un regard terrible du roi lui a appris que ce n'tait
pas l'heure; alors il a pris comme les autres une discipline;
seulement, au lieu de se frapper, il assomme ses voisins; et lorsqu'il
ne trouve plus aucun torse  sa porte, il enlve des cailles de la
peinture des colonnes et des boiseries.

Ce tumulte rassrne peu  peu le visage du roi, quoiqu'il soit
visible que son esprit reste toujours profondment frapp.

Tout  coup il quitte sa chambre en ordonnant qu'on l'attende.
Derrire lui, les pnitences cessent comme par enchantement. Chicot
seul continue de frapper sur d'O, qu'il a en excration. D'O le lui
rend du mieux qu'il peut. C'est un duel de coups de martinet.

Henri est pass chez la reine. Il lui a fait don d'un collier de
perles de vingt-cinq mille cus, l'a embrasse sur les deux joues, ce
qui ne lui est pas arriv depuis plus d'un an, et l'a supplie de
dposer les ornements royaux et de se couvrir d'un sac.

Louise de Lorraine, toujours bonne et douce, y consent aussitt. Elle
demande pourquoi son mari, en lui donnant un collier de perles, dsire
qu'elle se mette un sac sur les paules.

--Pour mes pchs, rpond Henri.

Cette rponse satisfait la reine, car elle connat mieux que personne
de quelle somme norme de pchs son mari doit faire pnitence. Elle
s'habille au gr de Henri, qui revient dans sa chambre en y donnant
rendez-vous  la reine.

A la vue du roi, la flagellation recommence. D'O et Chicot, qui n'ont
point cess, sont en sang. Le roi les complimente, et les appelle ses
vrais et seuls amis.

Au bout de dix minutes, la reine arrive, vtue de son sac. Aussitt on
distribue des cierges  toute la cour, et, pieds nus, par cet horrible
temps de givre et de neige, les beaux courtisans, les belles dames et
les bons Parisiens, dvots au roi et  Notre-Dame, s'en vont 
Montmartre, grelottant d'abord, mais chauffs bientt par les coups
furieux que distribue Chicot  tous ceux qui ont le malheur de se
trouver  porte de sa discipline.

D'O s'est avou vaincu, et a pris la file  cinquante pas de Chicot.

A quatre heures du soir, la promenade lugubre tait termine, les
couvents avaient reu de riches aumnes, les pieds de toute la cour
taient gonfls, les dos de tous les courtisans taient corches; la
reine avait paru en public avec une norme chemise de toile grossire,
le roi avec un chapelet de ttes de mort. Il y avait eu larmes, cris,
prires, encens, cantiques.

La journe, comme on le voit, avait t bonne.

En effet, chacun a souffert du froid et des coups pour faire plaisir
au roi, sans que personne ait pu deviner pourquoi ce prince, qui avait
si bien dans l'avant-veille, se macrait ainsi le surlendemain.

Les huguenots, les ligueurs et les libertins ont regard passer en
riant la procession des flagellants, disant, en vrais dprciateurs
que sont ces sortes de gens, que la dernire procession tait plus
belle et plus fervente, ce qui n'tait point vrai.

Henri est rentr  jeun avec de longues raies bleues et rouges sur les
paules; il n'a pas quitt la reine de tout le jour, et il a profit
de tous les moments de repos, de toutes les stations aux chapelles,
pour lui promettre des revenus nouveaux et faire des plans de
plerinage avec elle.

Quant  Chicot, las de frapper et affam par l'exercice inusit auquel
l'a condamn le roi, il s'est drob un peu au-dessus de la porte
Montmartre, et avec frre Gorenflot, ce mme moine genovfain qui a
voulu confesser Bussy et qui est de ses amis, il est entr dans le
jardin d'une guinguette fort en renom, o il a bu du vin pic et
mang une sarcelle tue dans les marais de la Grange-Batelire. Puis,
au retour de la procession, il a repris son rang et est revenu
jusqu'au Louvre, frappant de plus belle les pnitents et les
pnitentes, et distribuant, comme il le disait lui-mme, ses
indulgences plnires.

Le soir arriv, le roi se sentit fatigu de son jene, de sa course
pieds nus et des coups furieux qu'il s'tait donns. Il se fit servir
un souper maigre, bassiner les paules, allumer un grand feu, et passa
chez Saint-Luc, qu'il trouva allgre et dispos.

Depuis la veille, le roi tait bien chang; toutes ses ides taient
tournes vers le nant des choses humaines, vers la pnitence et la
mort.

--Ah! dit-il avec cet accent profond de l'homme dgot de la vie,
Dieu a en vrit bien fait de rendre l'existence si amre.

--Pourquoi cela, sire? demanda Saint-Luc.

--Parce que l'homme fatigu de ce monde, au lieu de craindre la mort,
y aspire.

--Pardon, sire, dit Saint-Luc, parlez pour vous; mais je n'y aspire
pas du tout,  la mort.

--coute, Saint-Luc, dit le roi en secouant la tte; si tu faisais
bien, tu suivrais mon conseil, je dirais plus, mon exemple.

--Bien volontiers, sire, si cet exemple me sourit.

--Veux-tu que nous laissions, moi ma couronne, toi ta femme, et que
nous entrions dans un clotre? J'ai des dispenses de notre saint-pre
le pape; ds demain nous ferons profession. Je m'appellerai frre
Henri...

--Pardon, sire, pardon, vous tenez peu  votre couronne que vous
connaissez trop; mais, moi, je tiens beaucoup  ma femme que je ne
connais pas encore assez. Donc je refuse.

--Oh! oh! dit Henri, tu vas mieux,  ce qu'il parat.

--Infiniment mieux, sire; je me sens l'esprit tranquille, le coeur 
la joie. J'ai l'me dispose d'une manire incroyable au bonheur et au
plaisir.

--Pauvre Saint-Luc! dit le roi en joignant les mains.

--C'tait hier, sire, qu'il fallait me proposer cela. Oh! hier,
j'tais quinteux, maussade, endolori. Pour rien je me serais jet dans
un puits. Mais, ce soir, c'est autre chose; j'ai pass une bonne nuit,
une journe charmante. Et, mordieu! vive la joie.

--Tu jures, Saint-Luc, dit le roi.

--Ai-je jur, sire? C'est possible, mais vous jurez aussi quelquefois,
vous, ce me semble.

--J'ai jur, Saint-Luc, mais je ne jurerai plus.

--Je n'ose pas dire cela. Je jurerai le moins possible. Voil la seule
chose  laquelle je veux m'engager. D'ailleurs, Dieu est bon et
misricordieux pour nos pchs, quand nos pchs tiennent  la
faiblesse humaine.

--Tu crois donc que Dieu me pardonnera?

--Oh! je ne parle pas pour vous, sire. je parle pour votre serviteur.
Peste! vous, vous avez pch... en roi... tandis que moi, j'ai pch
en simple particulier; j'espre bien que, le jour du jugement, le
Seigneur aura deux poids et deux balances.

Le roi poussa un soupir, murmura un _Confiteor_, se frappa la poitrine
au _me culp_.

--Saint-Luc, dit-il  la fin, veux-tu passer la nuit dans ma chambre?

--C'est selon, demanda Saint-Luc, qu'y ferons-nous, dans la chambre de
Votre Majest?

--Nous allumerons toutes les lumires, je me coucherai, et tu me liras
les litanies des saints.

--Merci, sire.

--Tu ne veux donc pas?

--Je m'en garderai bien.

--Tu m'abandonnes, Saint-Luc, tu m'abandonnes!

--Non, je ne vous quitte pas, au contraire.

--Ah! vraiment?

--Si vous voulez.

--Certainement, je le veux.

--Mais  une condition _sine qu non_.

--Laquelle?

--C'est que Votre Majest va faire dresser des tables, envoyer
chercher des violons et des courtisanes, et, ma foi! nous danserons.

--Saint-Luc! Saint-Luc! s'cria le roi au comble de la terreur.

--Tiens! dit Saint-Luc. Je me sens foltre, ce soir, moi. Voulez-vous
boire et danser, sire?

Mais Henri ne rpondait point. Son esprit, parfois si vif et si
enjou, s'assombrissait de plus en plus et semblait lutter contre une
secrte pense qui l'alourdissait, comme ferait un plomb attach aux
pattes d'un oiseau qui tendrait vainement ses ailes pour s'envoler.

--Saint-Luc, dit enfin le roi d'une voix funbre, rves-tu
quelquefois?

--Souvent, sire.

--Tu crois aux rves?

--Par raison.

--Comment cela?

--Eh oui! les rves consolent de la ralit. Ainsi, cette nuit, j'ai
fait un rve charmant.

--Lequel?

--J'ai rv que ma femme...

--Tu penses encore  ta femme, Saint-Luc?

--Plus que jamais.

--Ah! fit le roi avec un soupir et regardant le ciel.

--J'ai rv, continua Saint-Luc, que ma femme avait, tout en gardant
son charmant visage, car elle est jolie ma femme, sire...

--Hlas! oui, dit le roi. ve tait jolie aussi, malheureux! et ve
nous a tous perdus.

--Ah! voil donc d'o vient votre rancune? Mais revenons  mon rve,
sire.

--Moi aussi, dit le roi, j'ai rv...

--Ma femme, donc, tout en gardant son charmant visage, avait pris les
ailes et la forme d'un oiseau, et tout aussitt, bravant guichets et
grille, elle avait pass par-dessus les murailles du Louvre, et tait
venue donner du front contre mes vitres avec un charmant petit cri que
je comprenais, et qui disait:  Ouvre-moi, Saint-Luc, ouvre-moi, mon
mari. 

--Et tu as ouvert? dit le roi presque dsespr.

--Je le crois bien, s'cria Saint-Luc, et avec empressement encore!

--Mondain!

--Mondain tant que vous voudrez, sire.

--Et tu t'es rveill alors?

--Non pas, sire, je m'en suis bien gard; le rve tait trop charmant.

--Alors tu as continu de rver?

--Le plus que j'ai pu, sire.

--Et tu espres, cette nuit....

--Rver encore. Oui, n'en dplaise  Votre Majest, voil pourquoi je
refuse l'offre obligeante qu'elle me fait d'aller lui lire des
prires. Si je veille, sire, je veux au moins trouver l'quivalent de
mon rve. Ainsi, si, comme je l'ai dit  Votre Majest, elle veut
faire dresser les tables, envoyer chercher les violons....

--Assez, Saint-Luc, assez, dit le roi en se levant. Tu te perds et tu
me perdrais avec toi si je demeurais plus longtemps ici. Adieu,
Saint-Luc, j'espre que le ciel t'enverra, au lieu de ce rve
tentateur, quelque rve salutaire qui t'amnera  partager demain mes
pnitences et  nous sauver de compagnie.

--J'en doute, sire, et mme j'en suis si certain, que, si j'ai un
conseil  donner  Votre Majest, c'est de mettre ds ce soir  la
porte du Louvre le libertin de Saint-Luc, qui est tout  fait dcid 
mourir impnitent.

--Non, dit Henri, non, j'espre que d'ici  demain la grce le
touchera comme elle m'a touch. Bonsoir, Saint-Luc, je vais prier pour
toi.

--Bonsoir, sire, je vais rver pour vous.

Et Saint-Luc commena le premier couplet d'une chanson plus que lgre
que le roi avait l'habitude de chanter dans ses moments de bonne
humeur, ce qui activa encore la retraite du roi, qui ferma la porte,
et rentra chez lui en murmurant:

--Seigneur, mon Dieu! votre colre est juste et lgitime, car le monde
va de mal en pis.




CHAPITRE VIII

COMMENT LE ROI EUT PEUR D'AVOIR EU PEUR, ET COMMENT CHICOT EUT PEUR
D'AVOIR PEUR.


En sortant de chez Saint-Luc, le roi trouva toute la cour runie,
selon ses ordres, dans la grande galerie.

Alors il distribua quelques faveurs  ses amis, envoya en province
d'O, d'pernon et Schomberg, menaa Maugiron et Qulus de leur faire
leur procs s'ils avaient de nouvelles querelles avec Bussy, donna sa
main  baiser  celui-ci, et tint longtemps son frre Franois serr
contre son coeur.

Quant  la reine, il se montra envers elle prodigue d'amitis et
d'loges,  tel point, que les assistants en conurent le plus
favorable augure pour la succession de la couronne de France.

Cependant l'heure ordinaire du coucher approchait, et l'on pouvait
facilement voir que le roi retardait cette heure autant que possible;
enfin l'horloge du Louvre rsonna dix fois: Henri jeta un long regard
autour de lui, il sembla choisir parmi tous ses amis celui qu'il
chargerait de cette fonction de lecteur que Saint-Luc venait de
refuser.

Chicot le regardait faire.

--Tiens! dit-il avec son audace accoutume, tu as l'air de me faire
les doux yeux, ce soir, Henri. Chercherais-tu par hasard  placer une
bonne abbaye de dix mille livres de rente? Tu-diable! quel prieur je
ferais! Donne, mon fils, donne.

--Venez avec moi, Chicot, dit le roi. Bonsoir, messieurs, je vais me
coucher.

Chicot se retourna vers les courtisans, retroussa sa moustache, et,
avec une tournure des plus gracieuses, tout en roulant de gros yeux
tendres:

--Bonsoir, messieurs, rpta-t-il, parodiant la voix de Henri;
bonsoir, nous allons nous coucher.

Les courtisans se mordirent les lvres; le roi rougit.

--, mon barbier, dit Chicot, mon coiffeur, mon valet de chambre, et
surtout ma crme.

--Non, dit le roi, il n'est besoin de rien de tout cela ce soir; nous
allons entrer dans le carme, et je suis en pnitence.

--Je regrette la crme, dit Chicot.

Le roi et le bouffon rentrrent dans la chambre que nous connaissons.

--Ah ! Henri, dit Chicot, je suis donc le favori, moi? Je suis donc
l'indispensable? Je suis donc trs-beau, plus beau que ce Cupidon de
Qulus?

--Silence, bouffon! dit le roi; et vous, messieurs de la toilette,
sortez.

Les valets obirent; la porte se referma. Henri et Chicot demeurrent
seuls, Chicot regardait Henri avec une sorte d'tonnement.

--Pourquoi les renvoies-tu? demanda le bouffon. Ils ne nous ont pas
encore graisss. Est-ce que tu comptes me graisser de ta main royale?
Dame! c'est une pnitence comme une autre.

Henri ne rpondit pas. Tout le monde tait sorti de la chambre, et les
deux rois, le fou et le sage, se regardaient.

--Prions, dit Henri.

--Merci, s'cria Chicot; ce n'est point assez divertissant. Si c'est
pour cela que tu m'as fait venir, j'aime encore mieux retourner dans
la mauvaise compagnie o j'tais. Adieu, mon fils. Bonsoir.

--Restez, dit le roi.

--Oh! oh! fit Chicot en se redressant, ceci dgnre en tyrannie. Tu
es un despote, un Phalaris, un Denys. Je m'ennuie ici, moi; toute la
journe tu m'as fait dchirer les paules de mes amis  coups de nerf
de boeuf, et voil que nous prenons la tournure de recommencer ce
soir. Peste! Ne recommenons pas, Henri. Nous ne sommes plus que nous
deux ici, et  deux... tout coup porte.

--Taisez-vous, misrable bavard! dit le roi, et songez  vous
repentir.

--Bon! nous y voil. Me repentir, moi! Et de quoi veux-tu que je me
repente? de m'tre fait le bouffon d'un moine? _Confiteor_... Je me
repens; _me culp_; c'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma trs
grande faute.

--Pas de sacrilge, malheureux! pas de sacrilge! dit le roi.

--Ah ! dit Chicot, j'aimerais autant tre enferm dans la cage des
lions ou dans la loge des singes que d'tre enferm dans la chambre
d'un roi maniaque. Adieu! je m'en vais.

Le roi enleva la clef de la porte.

--Henri, dit Chicot, je te prviens que tu as l'air sinistre, et que,
si tu ne me laisses pas sortir, j'appelle, je crie, je brise la porte,
je casse la fentre. Ah mais! ah mais!

--Chicot, dit le roi du ton le plus mlancolique, Chicot, mon ami, tu
abuses de ma tristesse.

--Ah! je comprends, dit Chicot, tu as peur de rester tout seul. Les
tyrans sont comme cela. Fais-toi faire douze chambres comme Denys, ou
douze palais comme Tibre. En attendant, prends ma longue pe, et
laisse-moi reporter le fourreau chez moi, hein?

A ce mot de peur, un clair tait pass dans les yeux de Henri; puis,
avec un frisson trange, il s'tait lev et avait parcouru la chambre.

Il y avait une telle agitation dans tout le corps de Henri, une telle
pleur sur son visage, que Chicot commena  le croire rellement
malade, et qu'aprs l'avoir regard d'un air effar faire trois ou
quatre tours dans sa chambre, il lui dit:

--Voyons, mon fils, qu'as-tu? conte tes peines  ton ami Chicot.

Le roi s'arrta devant le bouffon, et, le regardant:

--Oui, dit-il, tu es mon ami, mon seul ami.

--Il y a, dit Chicot, l'abbaye de Valencey qui est vacante.

--coute, Chicot, dit Henri, tu es discret?

--Il y a aussi celle de Pithiviers, o l'on mange de si bons pts de
mauviettes.

--Malgr tes bouffonneries, continua le roi, tu es homme de coeur.

--Alors ne me donne pas une abbaye, donne-moi un rgiment.

--Et mme tu es homme de bon conseil.

--En ce cas, ne me donne pas de rgiment, fais-moi conseiller. Ah!
non, j'y pense, j'aime mieux un rgiment ou une abbaye. Je ne veux pas
tre conseiller; je serais forc d'tre toujours de l'avis du roi.

--Taisez-vous, taisez-vous, Chicot, l'heure approche, l'heure
terrible.

--Ah! voil que cela te reprend? dit Chicot.

--Vous allez voir, vous allez entendre.

--Voir quoi? entendre qui?

--Attendez, et l'vnement mme vous apprendra les choses que vous
voulez savoir; attendez.

--Mais non, mais non, je n'attends pas mais quel chien enrag avait
donc mordu ton pre et ta mre la nuit o ils ont eu la fatale ide de
t'engendrer?

--Chicot, tu es brave?

--Je m'en vante; mais je ne mets pas ainsi ma bravoure  l'preuve,
tudiable! Quand le roi de France et de Pologne crie la nuit de faon 
faire scandale dans le Louvre, moi chtif, je suis dans le cas de
dshonorer ton appartement. Adieu, Henri, appelle tes capitaines des
gardes, tes suisses, tes portiers, et laisse-moi gagner au large; foin
du pril invisible, foin du danger que je ne connais pas!

--Je vous commande de rester! fit le roi avec autorit.

--Voil, sur ma parole, un plaisant matre qui veut commander  la
peur; j'ai peur, moi. J'ai peur, te dis-je,  la rescousse! au feu!

Et Chicot, pour dominer le danger sans doute, monta sur une table.

--Allons, drle, dit le roi, puisqu'il faut cela pour que tu te
taises, je vais tout te raconter.

--Ah! ah! dit Chicot en se frottant les mains, en descendant avec
prcaution de sa table et en tirant son norme pe: une fois prvenu,
c'est bon; nous allons en dcoudre; raconte, raconte, mon fils. Il
paratrait que c'est quelque crocodile, hein? Tudiable! la lame est
bonne, car je m'en sers pour rogner mes cornes chaque semaine, et
elles sont rudes, mes cornes. Tu disais donc, Henri, que c'est un
crocodile?

Et Chicot s'accommoda dans un grand fauteuil, plaant son pe nue
entre ses cuisses, et entrelaant la lame de ses deux jambes, comme
les serpents, symbole de la paix, entrelacent le caduce de Mercure.

--La nuit dernire, dit Henri, je dormais....

--Et moi aussi, dit Chicot.

--Soudain un souffle parcourt mon visage.

--C'tait la bte qui avait faim, dit Chicot, et qui lchait ta
graisse.

--Je m'veille  demi, et je sens ma barbe se hrisser de terreur sous
mon masque.

--Ah! tu me fais dlicieusement frissonner, dit Chicot en se
pelotonnant dans son fauteuil et en appuyant son menton au pommeau de
son pe.

--Alors, dit le roi avec un accent si faible et si tremblant, que le
bruit des paroles arriva  peine  l'oreille de Chicot, alors une voix
retentit dans la chambre avec une vibration si douloureuse, qu'elle
branla tout mon cerveau.

--La voix du crocodile, oui. J'ai lu dans le voyageur Marco Polo que
le crocodile a une voix terrible qui imite le cri des enfants; mais
tranquillise-toi, mon fils; s'il vient, nous le tuerons.

--coute bien.

--Pardieu si j'coute! dit Chicot en se dtendant comme par un
ressort; j'en suis immobile comme une souche et muet comme une carpe,
d'couter.

Henri continua d'un accent plus sombre et plus lugubre encore:

--Misrable pcheur! dit la voix....

--Bah! interrompit Chicot, la voix parlait? Ce n'tait donc pas un
crocodile?

--Misrable pcheur! dit la voix, je suis la voix de ton Seigneur
Dieu.

Chicot fit un bond et se retrouva accroupi d'aplomb dans son fauteuil.

--La voix de Dieu? reprit-il.

--Ah! Chicot, rpondit Henri, c'est une voix effrayante!

--Est-ce une belle voix? demanda Chicot, et ressemble-t-elle, comme
dit l'criture, au son de la trompette?

--Es-tu l? entends-tu? continua la voix; entends-tu, pcheur endurci,
es-tu bien dcid  persvrer dans tes iniquits?

--Ah! vraiment, vraiment, vraiment! dit Chicot; mais la voix de Dieu
ressemble assez  celle de ton peuple, ce me semble.

--Puis, reprit le roi, suivirent mille autres reproches qui, je vous
le proteste, Chicot, m'ont t bien cruels.

--Mais encore, dit Chicot, continue un peu, mon fils, raconte, raconte
ce que disait la voix, que je sache si Dieu tait bien instruit.

--Impie! s'cria le roi, si tu doutes, je te ferai chtier.

--Moi! dit Chicot, je ne doute pas: ce qui m'tonne seulement, c'est
que Dieu ait attendu jusque aujourd'hui pour te faire tous ces
reproches-l. Il est devenu bien patient depuis le dluge. En sorte,
mon fils, continua Chicot, que tu as eu une peur effroyable?

--Oh! oui, dit Henri.

--Il y avait de quoi.

--La sueur me coulait le long des tempes, et la moelle tait fige au
coeur de mes os.

--Comme dans Jrmie, c'est tout naturel; je ne sais, ma parole de
gentilhomme, ce qu' ta place je n'eusse pas fait; et alors tu as
appel?

--Oui.

--Et l'on est venu?

--Oui.

--Et a-t-on bien cherch?

--Partout.

--Pas de bon Dieu?

--Tout s'tait vanoui.

--A commencer par le roi Henri. C'est effrayant.

--Si effrayant, que j'ai appel mon confesseur.

--Ah! bon; il est accouru?

--A l'instant mme.

--Voyons un peu, sois franc, mon fils, dis la vrit, contre ton
ordinaire. Que pense-t-il de cette rvlation-l, ton confesseur?

--Il a frmi.

--Je crois bien.

--Il s'est sign; il m'a ordonn de me repentir, comme Dieu me le
prescrivait.

--Fort bien! il n'y a jamais de mal  se repentir. Mais de la vision
en elle-mme, ou plutt de l'audition, qu'en a-t-il dit?

--Qu'elle tait providentielle; que c'tait un miracle, qu'il me
fallait songer au salut de l'tat. Aussi ai-je, ce matin....

--Qu'as-tu fait ce matin, mon fils?

--J'ai donn cent mille livres aux jsuites.

--Trs-bien.

--Et hach  coups de discipline ma peau et celle de mes jeunes
seigneurs.

--Parfait! Mais ensuite?

--Eh bien, ensuite... Que penses-tu, Chicot? Ce n'est pas au rieur que
je parle, c'est  l'homme de sang-froid,  l'ami.

--Ah! sire, dit Chicot srieux, je pense que Votre Majest a eu le
cauchemar.

--Tu crois?

--Que c'est un rve que Votre Majest a fait, et qu'il ne se
renouvellera pas si Votre Majest ne se frappe pas trop l'esprit.

--Un rve? dit Henri en secouant la tte. Non, non; j'tais bien
veill, je t'en rponds, Chicot.

--Tu dormais, Henri.

--Je dormais si peu, que j'avais les yeux tout grands ouverts.

--Je dors comme cela, moi.

--Oui, mais avec mes yeux je voyais, ce qui n'arrive pas quand on dort
rellement.

--Et que voyais-tu?

--Je voyais la lune aux vitres de ma chambre, et je regardais
l'amthyste qui est au pommeau de mon pe briller l o vous tes,
Chicot, d'une lumire sombre.

--Et la lampe, qu'tait-elle devenue?

--Elle s'tait teinte.

--Rve, cher fils, pur rve!

--Pourquoi n'y crois-tu pas, Chicot? N'est-il pas dit que le Seigneur
parle aux rois quand il veut oprer quelque grand changement sur la
terre?

--Oui, il leur parle, c'est vrai, dit Chicot, mais si bas, qu'ils ne
l'entendent jamais.

--Mais qui te rend donc si incrdule?

--C'est que tu aies si bien entendu.

--Eh bien, comprends-tu pourquoi je t'ai fait rester? dit le roi.

--Parbleu! rpondit Chicot.

--C'est pour que tu entendes toi-mme ce que dira la voix.

--Pour qu'on croie que je dis quelque bouffonnerie si je rpte ce que
j'ai entendu. Chicot est si nul, si chtif, si fou, que, le dit-il 
chacun, personne ne le croira. Pas mal jou, mon fils.

--Pourquoi ne pas croire plutt, mon ami, dit le roi, que c'est 
votre fidlit bien connue que je confie ce secret?

--Ah! ne mens pas, Henri; car, si la voix vient, elle te reprochera ce
mensonge, et tu as bien assez de tes autres iniquits. Mais n'importe!
j'accepte la commission. Je ne suis pas fch d'entendre la voix du
Seigneur; peut-tre dira-t-elle aussi quelque chose pour moi.

--Eh bien, que faut-il faire?

--Il faut te coucher, mon fils.

--Mais si, au contraire....

--Pas de mais.

--Cependant....

--Crois-tu par hasard que tu empcheras la voix de Dieu de parler
parce que tu resteras debout? Un roi ne dpasse les autres hommes que
de la hauteur de la couronne, et, quand il est tte nue, crois-moi,
Henri, il est de mme taille et quelquefois plus petit qu'eux.

--C'est bien, dit le roi, tu restes?

--C'est convenu.

--Eh bien, je vais me coucher.

--Bon!

--Mais tu ne te coucheras pas, toi.

--Je n'aurai garde.

--Seulement, je n'te que mon pourpoint.

--Fais  ta guise.

--Je garde mou haut-de-chausses.

--La prcaution est bonne.

--Et toi?

--Moi, je reste o je suis.

--Et tu ne dormiras pas?

--Ah! pour cela, je ne puis pas te le promettre; le sommeil est, comme
la peur, mon fils, une chose indpendante de la volont.

--Tu feras ce que tu pourras, au moins?

--Je me pincerai, sois tranquille; d'ailleurs, la voix me rveillera.

--Ne plaisante pas avec la voix, dit Henri, qui avait dj une jambe
dans le lit et qui la retira.

--Allons donc! dit Chicot; faudra-t-il que je te couche?

Le roi poussa un soupir, et, aprs avoir avec inquitude sond du
regard tous les coins et tous les recoins de la chambre, il se glissa
tout frissonnant dans son lit.

--L! fit Chicot,  mon tour.

Et il s'tendit dans son fauteuil, arrangeant tout autour de lui et
derrire lui les coussins et les oreillers.

--Comment vous trouvez-vous, sire?

--Pas mal, dit le roi, et toi?

--Trs-bien; bonsoir, Henri.

--Bonsoir, Chicot; mais ne t'endors pas.

--Peste! je n'en ai garde, dit Chicot en billant  se dmonter la
mchoire.

Et tous deux fermrent les yeux, le roi pour faire semblant de dormir,
Chicot pour dormir rellement.




CHAPITRE IX

COMMENT LA VOIX DU SEIGNEUR SE TROMPA ET PARLA A CHICOT, CROYANT
PARLER AU ROI.


Le roi et Chicot restrent pendant l'espace de dix minutes  peu prs
immobiles et silencieux. Tout  coup le roi se leva comme en sursaut
et se mit sur son sant.

Au mouvement et au bruit qui le tiraient de cette douce somnolence qui
prcde le sommeil, Chicot en fit autant.

Tous deux se regardrent avec des yeux flamboyants.

--Quoi? demanda Chicot  voix basse.

--Le souffle! dit le roi  voix plus basse encore, le souffle!

Au mme instant une des bougies que tenait dans sa main le satyre d'or
s'teignit; puis une seconde, puis une troisime, puis enfin la
dernire.

--Oh! oh! dit Chicot, quel souffle!

Chicot n'avait pas prononc la dernire de ces syllabes, que la lampe
s'teignit  son tour, et que la chambre demeura claire seulement
par les dernires lueurs du foyer.

--Casse-cou! dit Chicot en se levant tout debout.

--Il va parler, dit le roi en se courbant dans son lit; il va parler.

--Alors, dit Chicot, coute.

En effet, au mme instant on entendit une voix creuse et sifflante par
intervalle qui disait dans la ruelle du lit:

--Pcheur endurci, es-tu l?

--Oui, oui, Seigneur; dit Henri, dont les dents claquaient.

--Oh! oh! dit Chicot, voil une voix bien enrhume pour venir du ciel!
N'importe, c'est effrayant.

--M'entends-tu? demanda la voix.

--Oui, Seigneur, balbutia Henri, et j'coute, courb sous votre
colre.

--Crois-tu donc m'avoir obi, continua la voix, en faisant toutes les
momeries extrieures que tu as faites aujourd'hui, sans que le fond de
ton coeur ait t srieusement atteint?

--Bien dit! s'cria Chicot, oh! bien touch!

Les mains du roi se choquaient en se joignant. Chicot s'approcha de
lui.

--Eh bien, murmura Henri, eh bien, crois-tu maintenant, malheureux?

--Attendez, dit Chicot.

--Que veux-tu?

--Silence donc! coute: tire-toi tout doucement de ton lit et
laisse-moi m'y mettre  ta place.

--Pourquoi cela?

--Afin que la colre du Seigneur tombe d'abord sur moi.

--Penses-tu qu'il m'pargnera pour cela?

--Essayons toujours.

Et, avec une affectueuse insistance, il poussa tout doucement le roi
hors du lit et se mit en son lieu.

--Maintenant, Henri, dit-il, va t'asseoir dans mon fauteuil et
laisse-moi faire.

Henri obit; il commenait  deviner.

--Tu ne rponds pas, reprit la voix, preuve que tu es endurci dans le
pch.

--Oh! pardon, pardon, Seigneur! dit Chicot en nasillant comme le roi.

Puis, s'allongeant vers Henri:

--C'est drle, dit-il, comprends-tu, mon fils, le bon Dieu qui ne
reconnat pas Chicot?

--Ouais! fit Henri, que veut dire cela?

--Attends, attends, tu vas en voir bien d'autres!

--Malheureux! dit la voix.

--Oui, Seigneur, oui, rpondit Chicot, oui, je suis un pcheur
endurci, un affreux pcheur.

--Alors reconnais tes crimes, et repens-toi.

--Je reconnais, dit Chicot, avoir t un grand tratre vis--vis de
mon cousin de Cond, dont j'ai sduit la femme; et je me repens.

--Mais que dis-tu donc l? murmura le roi. Veux-tu bien te taire? Il y
a longtemps qu'il n'est plus question de cela.

--Ah! vraiment, dit Chicot; passons  autre chose.

--Parle, dit la voix.

--Je reconnais, continua le faux Henri, avoir t un grand larron
vis--vis des Polonais qui m'avaient lu roi, que j'ai abandonns une
belle nuit, emportant tous les diamants de la couronne; et je me
repens.

--Eh! bltre! dit Henri, que rappelles-tu l? c'est oubli.

--Il faut bien que je continue de le tromper, reprit Chicot.
Laissez-moi faire.

--Parle, dit la voix.

--Je reconnais, dit Chicot, avoir soustrait le trne de France  mon
frre d'Alenon,  qui il revenait de droit, puisque j'y avais
formellement renonc en acceptant le trne de Pologne; et je me
repens.

--Coquin! dit le roi.

--Ce n'est pas encore cela, reprit la voix.

--Je reconnais m'tre entendu avec ma bonne mre Catherine de Mdicis
pour chasser de France mon beau-frre le roi de Navarre, aprs avoir
dtruit tous ses amis, et ma soeur la reine Marguerite, aprs avoir
dtruit tous ses amants; de quoi j'ai un repentir bien sincre.

--Ah! brigand que tu es! murmura le roi, les dents serres de colre.

--Sire, n'offensons pas Dieu en essayant de lui cacher ce qu'il sait
aussi bien que nous.

--Il ne s'agit pas de politique, poursuivit la voix.

--Ah! nous y voil, poursuivit Chicot avec un accent lamentable. Il
s'agit de mes moeurs, n'est-ce pas?

--A la bonne heure! dit la voix.

--Il est vrai, mon Dieu, continua Chicot, parlant toujours au nom du
roi, que je suis bien effmin, bien paresseux, bien mol, bien niais
et bien hypocrite.

--C'est vrai! fit la voix avec un son caverneux.

--J'ai maltrait les femmes, la mienne surtout, une si digne femme!

--On doit aimer sa femme comme soi-mme, et la prfrer  toutes
choses, dit la voix furieuse.

--Ah! s'cria Chicot d'un ton dsespr, j'ai bien pch alors.

--Et tu as fait pcher les autres en donnant l'exemple.

--C'est vrai, c'est encore vrai.

--Tu as failli damner ce pauvre Saint-Luc.

--Bah! fit Chicot, tes-vous bien sr, mon Dieu, que je ne l'aie pas
damn tout  fait?

--Non; mais cela pourra bien lui arriver, et  toi aussi, si tu ne le
renvoies demain matin, au plus tard, dans sa famille.

--Ah! ah! dit Chicot au roi, la voix me parat amie de la maison de
Coss.

--Et si tu ne le fais duc et sa femme duchesse, continua la voix, pour
indemnit de ses jours de veuvage anticip.

--Et si je n'obis pas? dit Chicot, laissant percer dans sa voix un
soupon de rsistance.

--Si tu n'obis pas, reprit la voix en grossissant d'une faon
terrible, tu cuiras pendant l'ternit dans la grande chaudire o
cuisent en t'attendant Sardanapale, Nabuchodonosor et le marchal de
Retz.

Henri III poussa un gmissement. La peur,  cette menace, le reprenait
plus poignante que jamais.

--Peste! dit Chicot, remarques-tu, Henri, comme le ciel s'intresse 
M. de Saint-Luc? On dirait, le diable m'emporte, qu'il a le bon Dieu
dans sa manche.

Mais Henri n'entendait pas les bouffonneries de Chicot, ou, s'il les
entendait, elles ne pouvaient le rassurer.

--Je suis perdu, disait-il avec garement, je suis perdu! et cette
voix d'en haut me fera mourir.

--Voix d'en haut! reprit Chicot, ah! pour cette fois, tu te trompes.
Voix d' ct, tout au plus.

--Comment! voix d' ct? demanda Henri.

--Eh! oui, n'entends-tu donc pas, mon fils, que la voix vient de ce
mur-l? Henri, le bon Dieu loge au Louvre. Probablement que comme
l'empereur Charles-Quint, il passe par la France pour descendre en
enfer.

--Athe! blasphmateur!

--C'est honorable pour toi, Henri. Aussi je te fais mon compliment.
Mais, je te l'avouerai, je te trouve bien froid  l'honneur que tu
reois. Comment! le bon Dieu est au Louvre, et n'est spar de toi que
par une cloison, et tu ne vas pas lui faire une visite? Allons donc,
Valois; je ne te reconnais point l, et tu n'es pas poli.

En ce moment une branche perdue dans un coin de la chemine
s'enflamma, et, jetant une lueur dans la chambre, illumina le visage
de Chicot.

Ce visage avait une telle expression de gaiet, de raillerie, que le
roi s'en tonna.

--Eh quoi! dit-il, tu as le coeur de railler? tu oses....

--Eh! oui, j'ose, dit Chicot, et tu oseras toi-mme tout  l'heure, ou
la peste me crve! Mais raisonne donc, mon fils, et fais ce que je te
dis.

--Que j'aille voir....

--Si le bon Dieu est bien effectivement dans la chambre  ct.

--Mais si la voix parle encore?

--Est-ce que je ne suis pas l pour rpondre? Il est mme trs-bon que
je continue de parler en ton nom, cela fera croire  la voix qui me
prend pour toi que tu y es toujours; car elle est noblement crdule,
la voix divine, et ne connat gure son monde. Comment! depuis un
quart d'heure que je brais, elle ne m'a pas reconnu? C'est humiliant
pour une intelligence.

Henri frona le sourcil. Chicot venait d'en dire tant, que son
incroyable crdulit tait entame.

--Je cros que tu as raison, Chicot, dit-il, et j'ai bien envie....

--Mais va donc! dit Chicot en le poussant.

Henri ouvrit doucement la porte du corridor qui donnait dans la
chambre voisine, qui tait, on se le rappelle, l'ancienne chambre de
la nourrice de Charles IX, habite pour le moment par Saint-Luc. Mais
il n'eut pas plutt fait quatre pas dans le couloir, qu'il entendit la
voix redoubler de reproches. Chicot y rpondait par les plus
lamentables dolances.

--Oui, disait la voix, tu es inconstant comme une femme, mou comme un
sybarite, corrompu comme un paen.

--H! pleurnichait Chicot! h! h! est-ce ma faute, grand Dieu! si tu
m'as fait la peau si douce, les mains si blanches, le nez si fin,
l'esprit si changeant? Mais c'est fini, mou Dieu!  partir
d'aujourd'hui, je ne veux plus porter que des chemises de grosse
toile. Je m'enterrerai dans le fumier comme Job, et je mangerai de la
bouse de vache comme zchiel.

Cependant Henri continuait d'avancer dans le corridor, remarquant avec
admiration qu' mesure que la voix de Chicot diminuait, la voix de son
interlocuteur augmentait, et que cette voix semblait sortir
effectivement de la chambre de Saint-Luc.

Henri allait frapper  la porte, quand il aperut un rayon de lumire
qui filtrait  travers le large trou de la serrure cisele.

Il se baissa au niveau de cette serrure et regarda.

Tout  coup Henri, qui tait fort ple, rougit de colre, se releva et
se frotta les yeux comme pour mieux voir ce qu'il ne pouvait croire
tout on le voyant.

--Par la mordieu! murmura-t-il, est-ce possible qu'on ait os me jouer
 ce point-l?

En effet, voici ce qu'il voyait par le trou de la serrure.

Dans un coin de cette chambre, Saint-Luc, en caleon de soie et en
robe de chambre, soufflait dans une sarbacane les paroles menaantes
que le roi prenait pour des paroles divines, et prs de lui, appuye 
son paule, une jeune femme en costume blanc et diaphane, arrachant de
temps en temps la sarbacane de ses mains, y soufflait en grossissant
sa voix toutes les fantaisies qui naissaient d'abord dans ses yeux
malins et sur ses lvres rieuses. Puis c'taient des clats de folle
joie  chaque reprise de sarbacane, attendu que Chicot se lamentait et
pleurait  faire croire au roi, tant l'imitation tait parfaite et le
nasillement naturel, que c'tait lui-mme qu'il entendait pleurer et
se lamenter de ce corridor.

--Jeanne de Coss dans la chambre de Saint-Luc! un trou dans la
muraille! une mystification  moi! gronda sourdement Henri. Oh! les
misrables! ils me le payeront cher!

Et sur une phrase plus injurieuse que les autres souffle par madame
de Saint-Luc dans la sarbacane, Henri se recula d'un pas, et d'un coup
de pied fort viril pour un effmin, enfona la porte, dont les gonds
se descellrent  moiti et dont la serrure sauta.

Jeanne, demi-nue, se cacha avec un cri terrible sous les rideaux, dans
lesquels elle s'enveloppa.

Saint-Luc, la sarbacane  la main, ple de terreur, tomba  deux
genoux devant le roi, ple de colre.

--Ah! criait Chicot du fond de la chambre royale, ah! misricorde!
J'en appelle  la Vierge Marie,  tous les saints... Je m'affaiblis,
je me meurs!

Mais, dans la chambre  ct, nul des acteurs de la scne burlesque
que nous venons de raconter n'avait encore eu la force de parler, tant
la situation avait rapidement tourn au dramatique.

Henri rompit le silence par un mot, et cette immobilit par un geste.

--Sortez! dit-il en tendant le bras.

Et, cdant  un mouvement de rage indigne d'un roi, il arracha la
sarbacane des mains de Saint-Luc et la leva comme pour l'en frapper.
Mais alors ce fut Saint-Luc qui se redressa, comme si un ressort
d'acier l'et mis sur ses jambes.

--Sire, dit-il, vous n'avez le droit de me frapper qu' la tte, je
suis gentilhomme.

Henri jeta violemment la sarbacane sur le plancher. Quelqu'un la
ramassa, c'tait Chicot, qui, ayant entendu le bruit de la porte
brise et jugeant que la prsence d'un mdiateur ne serait pas
inutile, tait accouru  l'instant mme.

Il laissa Henri et Saint-Luc se dmler comme ils l'entendaient, et,
courant droit au rideau sous lequel il devinait quelqu'un, il en tira
la pauvre femme toute frmissante.

--Tiens! tiens! dit-il, Adam et ve aprs le pch! et tu les chasses,
Henri? demanda-t-il en interrogeant le roi du regard.

--Oui, dit Henri.

--Attends alors, je vais faire l'ange exterminateur.

Et, se jetant entre le roi et Saint-Luc, il tendit sa sarbacane en
guise d'pe flamboyante sur la tte des deux coupables, et dit:

--Ceci est mon paradis que vous avez perdu par votre dsobissance. Je
vous dfends d'y rentrer.

Puis, se penchant  l'oreille de Saint-Luc, qui, pour la protger,
s'il tait besoin, contre la colre du roi, enveloppait le corps de sa
femme de son bras:

--Si vous avez un bon cheval, dit-il, crevez-le; mais faites vingt
lieues d'ici  demain.




CHAPITRE X

COMMENT BUSSY SE MIT  LA RECHERCHE DE SON RVE, DE PLUS EN PLUS
CONVAINCU QUE C'TAIT UNE RALIT.


Cependant Bussy tait rentr avec le duc d'Anjou, rveurs tous deux:
le duc, parce qu'il redoutait les suites de cette sortie vigoureuse, 
laquelle il avait en quelque sorte t force par Bussy; Bussy, parce
que les vnements de la nuit prcdente le proccupaient par-dessus
tout.

--Enfin, se disait-il en regagnant son logis aprs force compliments
faits au duc d'Anjou sur l'nergie qu'il avait dploye; enfin, ce
qu'il y a de certain, c'est que j'ai t attaqu, c'est que je me suis
battu, c'est que j'ai t bless, puisque je sens l, au ct droit,
ma blessure, qui est mme fort douloureuse. Or, en me battant, je
voyais, comme je vois l la croix des Petits-Champs, je voyais le mur
de l'htel des Tournelles et les tours crneles de la Bastille. C'est
 la place de la Bastille, un peu en avant de l'htel des Tournelles,
entre la rue Sainte-Catherine et la rue Saint-Paul, que j'ai t
attaqu, puisque je m'en allais faubourg Saint-Antoine chercher la
lettre de la reine de Navarre. C'est donc l que j'ai t attaqu,
prs d'une porte ayant une barbacane, par laquelle, une fois cette
porte referme sur moi, j'ai regard Qulus, qui avait les joues si
ples et les yeux si flamboyants. J'tais dans une alle; au bout de
l'alle il y avait un escalier. J'ai senti la premire marche de cet
escalier, puisque j'ai trbuch contre. Alors je me suis vanoui. Puis
a commenc mon rve; puis je me suis retrouv, par un vent trs-frais,
couch sur le talus des fosss du Temple, entre un moine, un boucher
et une vieille femme.

Maintenant, d'o vient que mes autres rves s'effacent si vite et si
compltement de ma mmoire, tandis que celui-ci s'y grave plus avant 
mesure que je m'loigne du moment o je l'ai fait?

--Ah! dit Bussy, voil le mystre.

Et il s'arrta  la porte de son htel, o il venait d'arriver en ce
moment mme, et, s'appuyant au mur, il ferma les jeux.

--Morbleu! dit-il, c'est impossible qu'un rve laisse dans l'esprit
une pareille impression. Je vois la chambre avec sa tapisserie 
personnages, je vois le plafond peint, je vois mon lit en bois de
chne sculpt, avec ses rideaux de damas blanc et or. Je vois le
portrait, je vois la femme blonde; je suis moins sr que la femme et
le portrait ne soient pas la mme chose. Enfin, je vois la bonne et
joyeuse figure du jeune mdecin qu'on a conduit  mon lit les yeux
bands. Voil pourtant bien assez d'indices. Rcapitulons: une
tapisserie, un plafond, un lit sculpt, des rideaux de damas blanc et
or, un portrait, une femme et un mdecin. Allons! allons! il faut que
je me mette  la recherche de tout cela, et,  moins d'tre la
dernire des brutes, il faut que je le retrouve.

Et d'abord, dit Bussy, pour bien entamer la besogne, allons prendre un
costume plus convenable pour un coureur de nuit; ensuite,  la
Bastille!

En vertu de cette rsolution assez peu raisonnable de la part d'un
homme qui, aprs avoir manqu la veille d'tre assassin  un endroit,
allait le lendemain,  la mme heure ou  peu prs, explorer le mme
endroit, Bussy remonta chez lui, fit assurer le bandage qui fermait sa
plaie par un valet quelque peu chirurgien qu'il avait  tout hasard,
passa de longues bottes qui montaient jusqu'au milieu des cuisses,
prit son pe la plus solide, s'enveloppa de son manteau, monta dans
sa litire, fit arrter au bout de la rue du Roi-de-Sicile, descendit,
ordonna  ses gens de l'attendre, et, gagnant la grande rue
Saint-Antoine, s'achemina vers la place de la Bastille.

Il tait neuf heures du soir  peu prs; le couvre-feu avait sonn;
Paris devenait dsert. Grce au dgel, qu'un peu de soleil et une plus
tide atmosphre avaient amen dans la journe, les mares d'eau glace
et les trous vaseux faisaient de la place de la Bastille un terrain
parsem de lacs et de prcipices, que contournait comme une chausse
ce chemin fray dont nous avons dj parl.

Bussy s'orienta; il chercha l'endroit o son cheval s'tait abattu, et
crut l'avoir trouv; il fit les mmes mouvements de retraite et
d'agression qu'il se rappelait avoir faits; il recula jusqu'au mur et
examina chaque porte pour retrouver le recoin auquel il s'tait appuy
et le guichet par lequel il avait regard Qulus. Mais toutes les
portes avaient un recoin et presque toutes un guichet; il y avait une
alle derrire les portes. Par une fatalit qui paratra moins
extraordinaire quand on songera que le concierge tait  cette poque
une chose inconnue aux maisons bourgeoises, les trois quarts des
portes avaient des alles.

--Pardieu! se dit Bussy avec un dpit profond, quand je devrais
heurter  chacune de ces portes, interroger tous les locataires; quand
je devrais dpenser mille cus pour faire parler les valets et les
vieilles femmes, je saurai ce que je veux savoir. Il y a cinquante
maisons;  dix maisons par soire, c'est cinq soires que je perdrai:
seulement j'attendrai qu'il fasse un peu plus sec.

Bussy achevait ce monologue quand il aperut une petite lumire
tremblotante et ple, qui s'approchait en miroitant dans les flaques
d'eau, comme un fanal dans la mer.

Cette lumire s'avanait lentement et ingalement de son ct,
s'arrtant de temps en temps, obliquant parfois  gauche, parfois 
droite, puis, d'autres fois, trbuchant tout  coup et se mettant 
danser comme un feu follet, puis reprenant sa marche calme, puis enfin
se livrant  de nouvelles divagations.

--Dcidment, dit Bussy, c'est une singulire place que la place de la
Bastille; mais n'importe, attendons.

Et Bussy, pour attendre plus  son aise, s'enveloppa de son manteau et
s'embota dans l'angle d'une porte. La nuit tait des plus obscures,
et l'on ne pouvait pas se voir  quatre pas.

La lanterne continua de s'avancer, faisant les plus folles volutions.
Mais, comme Bussy n'tait pas superstitieux, il demeura convaincu que
la lumire qu'il voyait n'tait pas un feu errant, de la nature de
ceux qui pouvantaient si fort les voyageurs au moyen ge, mais
purement et simplement un falot pendu au bout d'une main, qui se
rattachait elle-mme  un corps quelconque.

En effet, aprs quelques secondes d'attente, la conjecture se trouva
juste: Bussy,  trente pas de lui  peu prs, aperut une forme noire,
longue et mince comme un poteau; laquelle forme prit, petit  petit,
le contour d'un tre vivant, tenant la lanterne  son bras gauche,
tantt tendu, soit en face de lui, soit sur le ct, tantt dormant
le long de sa hanche. Cet tre vivant paraissait, pour le moment,
appartenir  l'honorable confrrie des ivrognes, car c'tait 
l'ivresse seulement qu'on pouvait attribuer les tranges circuits
qu'il dessinait et l'espce de philosophie avec laquelle il trbuchait
dans les trous boueux et pataugeait dans les flaques d'eau.

Une fois, il lui arriva mme de glisser sur une couche de glace mal
dgele, et un retentissement sourd, accompagn d'un mouvement
involontaire de la lanterne, qui sembla se prcipiter du haut en bas,
indiqua  Bussy que le nocturne promeneur, mal assur sur ses deux
pieds, avait cherch un centre de gravit plus solide.

Bussy commena ds lors de se sentir cette espce de respect que tous
les nobles coeurs prouvent pour les ivrognes attards, et il allait
s'avancer pour porter du secours  ce desservant de Bacchus, comme
disait matre Ronsard, lorsqu'il vit la lanterne se relever avec une
rapidit qui indiquait dans celui qui s'en servait si mal une plus
grande solidit qu'on aurait pu le croire en s'en rapportant 
l'apparence.

--Allons, murmura Bussy, encore une aventure,  ce qu'il parat.

Et, comme la lanterne reprenait sa marche et paraissait s'avancer
directement de son ct, il se renfona plus avant que jamais dans
l'angle de la porte.

La lanterne fit dix pas encore, et alors Bussy,  la lueur qu'elle
projetait, s'aperut d'une chose trange, c'est que l'homme qui la
portait avait un bandeau sur les yeux.

--Pardieu! dit-il, voil une singulire ide de jouer au
Colin-Maillard avec une lanterne, surtout par un temps et sur un
terrain comme celui-ci! Est-ce que je recommencerais  rver, par
hasard?

Bussy attendit encore, et l'homme au bandeau fit cinq ou six pas.

--Dieu me pardonne, dit Bussy, je crois qu'il parle tout seul. Allons,
ce n'est ni un ivrogne ni un fou: c'est un mathmaticien qui cherche
la solution d'un problme.

Ces derniers mots taient suggrs  l'observateur par les dernires
paroles qu'avait prononces l'homme  la lanterne, et que Bussy avait
entendues.

--Quatre cent quatre-vingt-huit, quatre cent quatre-vingt-neuf, quatre
cent quatre-vingt-dix, murmurait l'homme  la lanterne; ce doit tre
bien prs d'ici.

Et alors, de la main droite, le mystrieux personnage leva son
bandeau, et, se trouvant en face d'une maison, il s'approcha de la
porte.

Arriv prs de la porte, il l'examina avec attention.

--Non, dit-il, ce n'est pas celle-ci.

Puis il abaissa son bandeau, et se remit en marche en reprenant son
calcul.

--Quatre cent quatre-vingt-onze, quatre cent quatre-vingt-douze,
quatre cent quatre-vingt-treize, quatre cent quatre-vingt-quatorze; je
dois brler, dit-il.

Et il leva de nouveau son bandeau, et, s'approchant de la porte
voisine de celle o Bussy se tenait cach, il l'examina avec non moins
d'attention que la premire.

--Hum! hum! dit-il, cela pourrait bien tre; non, si, si, non; ces
diables de portes se ressemblent toutes!

--C'est une rflexion que j'avais dj faite, se dit en lui-mme
Bussy; cela me donne de la considration pour le mathmaticien.

Le mathmaticien replaa son bandeau et continua son chemin.

--Quatre cent quatre-vingt-quinze, quatre cent quatre-vingt-seize,
quatre cent quatre-vingt-dix-sept, quatre cent quatre-vingt-dix-huit,
quatre cent quatre-vingt-dix-neuf... S'il y a une porte en face de
moi, dit le chercheur, ce doit tre celle-l.

En effet, il y avait une porte, et cette porte tait celle o Bussy se
tenait cach; il en rsulta que, lorsque le mathmaticien prsum leva
son bandeau, il se trouva que Bussy et lui taient face  face.

--Eh bien? dit Bussy.

--Oh! fit le promeneur en reculant d'un pas.

--Tiens! dit Bussy.

--Ce n'est pas possible! s'cria l'inconnu.

--Si fait, seulement c'est extraordinaire. C'est vous qui tes le
mdecin?

--Et vous le gentilhomme?

--Justement.

--Jsus! quelle chance!

--Le mdecin, continua Bussy, qui hier soir a pans un gentilhomme qui
avait reu un coup d'pe dans le ct....

--Droit.

--C'est cela, je vous ai reconnu tout de suite; c'est vous qui avez la
main si douce, si lgre et en mme temps si habile.

--Ah! monsieur, je ne m'attendais pas  vous trouver l.

--Que cherchiez-vous donc?

--La maison.

--Ah! fit Bussy, vous cherchiez la maison?

--Oui.

--Vous ne la connaissez donc pas?

--Comment voulez-vous que je la connaisse? rpondit le jeune homme, on
m'y a conduit les yeux bands.

--On vous y a conduit les yeux bands?

--Sans doute.

--Alors vous tes bien rellement venu dans cette maison?

--Dans celle-ci ou dans une des maisons attenantes; je ne puis dire
laquelle, puisque je la cherche....

--Bon, dit Bussy, alors je n'ai pas rv!

--Comment, vous n'avez pas rv?

--Il faut vous dire, mon cher ami, que je croyais que toute cette
aventure, moins le coup d'pe, bien entendu, tait un rve....

--Eh bien, dit le jeune mdecin, vous ne m'tonnez pas, monsieur.

--Pourquoi cela?

--Je me doutais qu'il y avait un mystre l-dessous.

--Oui, mon ami, et un mystre que je veux claircir; vous m'y aiderez,
n'est-ce pas?

--Bien volontiers.

--Bon; avant tout, deux mots.

--Dites.

--Comment vous appelle-t-on?

--Monsieur, dit le jeune mdecin, je n'y mettrai pas de mauvaise
volont. Je sais bien qu'en bonne faon et selon la mode,  une
question pareille, je devrais me camper firement sur une jambe et
vous dire, la main sur la hanche: Et vous, monsieur, s'il vous
plat? Mais vous avez une longue pe, et je n'ai que ma lancette;
vous avez l'air d'un digne gentilhomme, et je dois vous paratre un
coquin, car je suis mouill jusqu'aux os et crott jusqu'au derrire.
Je me dcide donc  rpondre tout franc  votre question: Je me nomme
Remy le Haudouin.

--Fort bien, monsieur, merci mille fois. Moi, je suis le comte Louis
de Clermont, seigneur de Bussy.

--Bussy d'Amboise! le hros Bussy! s'cria le jeune docteur avec une
joie manifeste. Quoi! monsieur, vous seriez ce fameux Bussy, ce
colonel, que... qui... oh!

--C'est moi-mme, monsieur, reprit modestement le gentilhomme. Et
maintenant que nous voil bien clairs l'un sur l'autre, de grce,
satisfaites ma curiosit, tout mouill et tout crott que vous tes.

--Le fait est, dit le jeune homme, regardant ses trousses toutes
mouchetes par la boue, le fait est que, comme paminondas le Thbain,
je serai forc de rester trois jours  la maison, n'ayant qu'un seul
haut-de-chausses et ne possdant qu'un seul pourpoint. Mais, pardon,
vous me faisiez l'honneur de m'interroger, je crois?

--Oui, monsieur, j'allais vous demander comment vous tiez venu dans
cette maison.

--C'est  la fois trs-simple et trs-compliqu, vous allez voir, dit
le jeune homme.

--Voyons.

--Monsieur le comte, pardon, jusqu'ici j'tais si troubl, que j'ai
oubli de vous donner votre titre.

--Cela ne fait rien, allez toujours.

--Monsieur le comte, voici donc ce qui est arriv: je loge rue
Beautreillis,  cinq cent deux pas d'ici. Je suis un pauvre apprenti
chirurgien, pas maladroit, je vous assure.

--J'en sais quelque chose, dit Bussy.

--Et qui ai fort tudi, continua le jeune homme, mais sans avoir de
clients. On m'appelle, comme je vous l'ai dit, Remy le Haudouin: Remy
de mon nom de baptme, et le Haudouin parce que je suis n 
Nanteuil-le-Haudouin. Or, il y a sept ou huit jours, un homme ayant
reu, derrire l'Arsenal, un grand coup de couteau, je lui ai cousu la
peau du ventre et resserr fort proprement dans l'intrieur de cette
peau les intestins qui s'garaient. Cela m'a fait dans le voisinage
une certaine rputation,  laquelle j'attribue le bonheur d'avoir t
hier, dans la nuit, rveill par une petite voix flte.

--Une voix de femme? s'cria Bussy.

--Oui, mais, prenez-y garde, mon gentilhomme, tout rustique que je
sois, je suis sr que c'tait une voix de suivante. Je m'y connais,
attendu que j'ai plus entendu de ces voix-l que des voix de
matresses.

--Et alors qu'avez-vous fait?

--Je me suis lev et j'ai ouvert ma porte; mais,  peine tais-je sur
le palier, que deux petites mains, pas trop douces, mais pas trop
dures non plus, m'ont appliqu sur le visage un bandeau.

--Sans rien dire? demanda Bussy.

--Si fait; en me disant: Venez; n'essayez pas de voir o vous allez;
soyez discret: voici votre rcompense.

--Et cette rcompense tait?....

--Une bourse contenant des pistoles, qu'elle me remit dans la main.

--Ah! ah! et que rpondtes-vous?

--Que j'tais prt  suivre ma charmante conductrice. Je ne savais pas
si elle tait charmante ou non, mais je pensai que l'pithte, pour
tre peut-tre un peu exagre, ne pouvait pas nuire.

--Et vous suivtes sans faire d'observations, sans exiger de
garanties?

--J'ai lu souvent de ces sortes d'histoires dans les livres, et j'ai
remarqu qu'il en rsultait toujours quelque chose d'agrable pour le
mdecin. Je suivis donc, comme j'avais l'honneur de vous le dire; on
me guida sur un sol dur; il gelait; et je comptai quatre cents, quatre
cent cinquante, cinq cents, et enfin cinq cent deux pas.

--Bien, dit Bussy, c'tait prudent; alors vous devez tre  cette
porte?

--Je ne dois pas en tre loin, du moins, puisque cette fois j'ai
compt jusqu' quatre cent quatre-vingt-dix-neuf;  moins que la ruse
pronnelle, et je la souponne de cette noirceur, ne m'ait fait faire
des dtours.

--Oui; mais, en supposant qu'elle ait song  cette prcaution, dit
Bussy, elle a bien, quand le diable y serait, donn quelque indice,
prononc quelque nom?

--Aucun.

--Mais vous-mme avez d faire quelque remarque?

--J'ai remarqu tout ce qu'on peut remarquer avec des doigts habitus
 remplacer quelquefois les yeux, c'est--dire une porte avec des
clous; derrire la porte une alle; au bout de l'alle, un escalier.

--A gauche!

--C'est cela. J'ai compt les degrs mme.

--Combien?

--Douze.

--Et l'entre tout de suite?

--Un corridor, je crois, car on a ouvert trois portes.

--Bien.

--Puis j'ai entendu une voix, ah! celle-l, par exemple, c'tait une
voix de matresse, douce et suave.

--Oui, oui, c'tait la sienne.

--Bon, c'tait la sienne.

--J'en suis sr.

--C'est dj quelque chose que vous soyez sr. Puis on m'a pouss dans
la chambre o vous tiez couch, et l'on m'a dit d'ter mon bandeau.

--C'est cela.

--Je vous ai aperu alors.

--O tais-je?

--Couch sur un lit.

--Sur un lit de damas blanc  fleurs d'or?

--Oui.

--Dans une chambre tendue en tapisserie?

--A merveille.

--Avec un plafond  personnages?

--C'est cela; de plus, entre deux fentres...

--Un portrait?

--Admirable.

--Reprsentant une femme de dix-huit  vingt ans?

--Oui.

--Blonde?

--Trs-bien.

--Belle comme tous les anges?

--Plus belle.

--Bravo! Alors qu'avez-vous fait?

--Je vous ai pans.

--Et trs-bien, ma foi!

--Du mieux que j'ai pu.

--Admirablement, mon cher monsieur, admirablement; car ce matin la
plaie tait presque ferme et bien rose.

--C'est grce  un baume que j'ai compos, et qui me parat,  moi,
souverain; car bien des fois ne sachant sur qui faire des expriences,
je me suis trou la peau en diffrentes places, et, ma foi! les trous
se refermaient en deux ou trois jours.

--Mon cher monsieur Remy, s'cria Bussy, vous tes un homme charmant,
et je me sens tout port d'inclination vers vous. Mais aprs? voyons,
dites.

--Aprs, vous tombtes vanoui de nouveau. La voix me demandait de vos
nouvelles.

--D'o vous demandait-elle cela?

--D'une chambre  ct.

--De sorte que vous n'avez pas vu la dame?

--Je ne l'ai pas aperue.

--Vous lui rpondtes?

--Que la blessure n'tait pas dangereuse, et que, dans vingt-quatre
heures, il n'y paratrait plus.

--Elle parut satisfaite?

--Charme; car elle s'cria: Quel bonheur, mon Dieu!

--Elle a dit: Quel bonheur! Mon cher monsieur Remy, je ferai votre
fortune. Aprs, aprs?

--Aprs, tout tait fini; puisque vous tiez pans, je n'avais plus
rien  faire l; la voix me dit alors: Monsieur Remy...

--La voix savait votre nom?

--Sans doute, toujours par suite de l'aventure du coup de couteau que
je vous ai raconte.

--C'est juste, la voix vous dit: Monsieur Remy....

--Soyez homme d'honneur jusqu'au bout; ne compromettez pas une pauvre
femme emporte par un excs d'humanit, reprenez votre bandeau, et
souffrez, sans supercherie, que l'on vous reconduise chez vous.

--Vous promtes?

--Je donnai ma parole.

--Et vous l'avez tenue?

--Vous le voyez bien, rpondit navement le jeune homme, puisque je
cherche la porte.

--Allons, dit Bussy, c'est un trait magnifique, un trait de galant
homme; et, bien que j'en enrage au fond, je ne puis m'empcher de vous
dire: Touchez l, monsieur Remy.

Et Bussy, enthousiasm, tendit la main au jeune docteur.

--Monsieur! dit Remy embarrass.

--Touchez, touchez, vous tes digne d'tre gentilhomme.

--Monsieur, dit Remy, ce sera une gloire ternelle pour moi que
d'avoir touch la main du brave Bussy d'Amboise; en attendant, j'ai un
scrupule.

--Et lequel?

--Il y avait dix pistoles dans la bourse.

--Eh bien?

--C'est beaucoup trop pour un homme qui fait payer ses visites cinq
sous, quand il ne fait pas ses visites pour rien; et je cherchais la
maison....

--Pour rendre la bourse?

--Justement.

--Mon cher monsieur Remy, c'est trop de dlicatesse, je vous jure;
vous avez honorablement gagn cet argent, et il est bien  vous.

--Vous croyez? dit Remy intrieurement fort satisfait.

--Je vous en rponds; mais seulement ce n'est point la dame qui vous
devait payer, car je ne la connais pas, et elle ne me connat pas
davantage.

--Voil encore une raison, vous voyez bien.

--Je voulais dire seulement que, moi aussi, j'avais une dette envers
vous.

--Vous, une dette envers moi?

--Oui, et je l'acquitterai. Que faites-vous  Paris? Voyons...
parlez... Faites-moi vos confidences, mon cher monsieur Remy.

--Ce que je fais  Paris? Rien du tout, monsieur le comte; mais j'y
ferais quelque chose si j'avais des clients.

--Eh bien, vous tombez  merveille; je vais vous en donner un d'abord:
voulez-vous de moi? Je suis une fameuse pratique, allez! Il ne se
passe pas de jour que je ne dtruise chez les autres ou qu'on ne
dtriore en moi l'oeuvre la plus belle du Crateur. Voyons...
voulez-vous entreprendre de raccommoder les trous qu'on fera  ma peau
et les trous que je ferai  la peau des autres?

--Ah! monsieur le comte, dit Remy, je suis d'un mrite trop mince....

--Non, au contraire, vous tes l'homme qu'il me faut, ou le diable
m'emporte! Vous avez la main lgre comme une main de femme, et avec
cela le baume Ferragus....

--Monsieur....

--Vous viendrez habiter chez moi...; vous aurez votre logis  vous,
vos gens  vous; acceptez, ou, sur ma parole, vous me dchirerez
l'me. D'ailleurs, votre tche n'est pas termine: il s'agit de poser
un second appareil, cher monsieur Remy.

--Monsieur le comte, rpondit le jeune docteur, je suis tellement
ravi, que je ne sais comment vous exprimer ma joie. Je travaillerai,
j'aurai des clients!

--Mais non, puisque je vous dis que je vous prends pour moi tout
seul... avec mes amis, bien entendu. Maintenant, vous ne vous rappelez
aucune autre chose?

--Aucune.

--Ah bien, aidez-moi  me retrouver alors, si c'est possible.

--Comment?

--Voyons... vous qui tes un homme d'observation, vous qui comptez les
pas, vous qui ttez les murs, vous qui remarquez les voix, comment se
fait-il qu'aprs avoir t pans par vous je me sois trouv transport
de cette maison sur le revers des fosss du Temple?

--Vous?

--Oui... moi... Avez-vous aid en quelque chose  ce transport?

--Non pas! je m'y serais fort oppos, au contraire, si l'on m'avait
consult. Le froid pouvait vous faire grand mal.

--Alors je m'y perds, dit Bussy; vous ne voulez pas chercher encore un
peu avec moi?

--Je veux tout ce que vous voudrez, monsieur; mais j'ai bien peur que
ce ne soit inutile; toutes ces maisons se ressemblent.

--Eh bien, dit Bussy, il faudra revoir cela le jour.

--Oui, mais le jour nous serons vus.

--Alors il faudra s'informer.

--Nous nous informerons, monseigneur.

--Et nous arriverons au but. Crois-moi, Remy, nous sommes deux
maintenant, et nous avons une ralit, ce qui est beaucoup.




CHAPITRE XI

QUEL HOMME C'TAIT QUE M. LE GRAND VENEUR BRYAN DE MONSOREAU.


Ce n'tait pas de la joie, c'tait presque du dlire qui agitait Bussy
lorsqu'il eut acquis la certitude que la femme de son rve tait une
ralit, et que cette femme lui avait en effet donn la gnreuse
hospitalit dont il avait gard au fond du coeur le vague souvenir.
Aussi ne voulut-il point lcher le jeune docteur, qu'il venait
d'lever  la place de son mdecin ordinaire. Il fallut que, tout
crott qu'il tait, Remy montt avec lui dans sa litire; il avait
peur, s'il le lchait un seul instant, qu'il ne dispart comme une
autre vision; il comptait l'amener  l'htel de Bussy, le mettre sous
clef pour la nuit, et, le lendemain, il verrait s'il devait lui rendre
la libert.

Tout le temps du retour fut employ  de nouvelles questions; mais les
rponses tournaient dans le cercle born que nous avons trac tout 
l'heure. Remy le Haudouin n'en savait gure plus que Bussy, si ce
n'est qu'il avait la certitude, ne s'tant pas vanoui, de n'avoir pas
rv.

Mais, pour tout homme qui commence  devenir amoureux, et Bussy le
devenait  vue d'oeil, c'tait dj beaucoup que d'avoir quelqu'un 
qui parler de la femme qu'il aimait; Remy n'avait pas vu cette femme,
c'est vrai; mais c'tait encore un mrite de plus aux yeux de Bussy,
puisque Bussy pouvait essayer de lui faire comprendre combien elle
tait en tout point suprieure  son portrait.

Bussy avait fort envie de causer toute la nuit de la dame inconnue,
mais Remy commena ses fonctions de docteur en exigeant que le bless
dormt, ou tout du moins se coucht; la fatigue et la douleur
donnaient le mme conseil au beau gentilhomme, et ces trois puissances
runies l'emportrent.

Mais ce ne fut pas cependant sans que Bussy et install lui-mme son
nouveau commensal dans trois chambres qui avaient t autrefois son
habitation de jeune homme, et qui formaient une portion du troisime
tage de l'htel Bussy. Puis, bien sr que le jeune mdecin, satisfait
de son nouveau logement et de la nouvelle fortune que la Providence
lui prparait, ne s'chapperait pas clandestinement de l'htel, il
descendit au splendide appartement qu'il occupait lui-mme au premier.

Le lendemain, en s'veillant, il trouva Remy debout prs de son lit.
Le jeune homme avait pass la nuit sans pouvoir croire au bonheur qui
lui tombait du ciel, et il attendait le rveil de Bussy pour s'assurer
qu' son tour il n'avait point rv.

--Eh bien, demanda Remy, comment vous trouvez-vous?

--A merveille, mon cher Esculape, et vous, tes-vous satisfait?

--Si satisfait, mon excellent protecteur, que je ne changerais certes
pas mon sort contre celui du roi Henri III, quoiqu'il ait d, pendant
la journe d'hier, faire un fier chemin sur la route du ciel; mais il
ne s'agit point de cela, il faut voir la blessure.

--Voyez.

Et Bussy se tourna sur le ct, pour que le jeune chirurgien pt lever
l'appareil.

Tout allait au mieux; les lvres de la plaie taient roses et
rapproches. Bussy, heureux, avait bien dormi, et, le sommeil et le
bonheur venant en aide au chirurgien, celui-ci n'avait dj presque
plus rien  faire.

--Eh bien, demanda Bussy, que dites-vous de cela, matre Ambroise
Par?

--Je dis que je n'ose pas vous avouer que vous tes  peu prs guri,
de peur que vous ne me renvoyiez dans ma rue Beautreillis,  cinq cent
deux pas de la fameuse maison.

--Que nous retrouverons, n'est-ce pas, Remy?

--Je le crois bien.

--Maintenant, tu dis donc, mon enfant? dit Bussy.

--Pardon! s'cria Remy les larmes aux yeux; vous m'avez tutoy, je
crois, monseigneur?

--Remy, je tutoie les gens que j'aime. Cela te contrarie-t-il, que je
t'aie tutoy?

--Au contraire! s'cria le jeune homme en essayant de saisir la main
de Bussy et de la baiser; au contraire. Je craignais d'avoir mal
entendu. O monseigneur de Bussy! vous voulez donc que je devienne fou
de joie?

--Non, mon ami; je veux seulement que tu m'aimes un peu  ton tour;
que tu te regardes comme de la maison, et que tu me permettes
d'assister aujourd'hui, tandis que tu feras ton petit dmnagement, 
la prise d'estortuaire[*] du grand veneur de la cour.

  [*] L'estortuaire tait ce bton que le grand veneur remettait au
      roi pour qu'il pt carter les branches des arbres en courant au
      galop.

--Ah! dit Remy, voil que nous voulons dj faire des folies?

--Eh non, au contraire, je te promets d'tre bien raisonnable.

--Mais il vous faudra monter  cheval!

--Dame! c'est de toute ncessit.

--Avez-vous un cheval bien doux d'allure et bon coureur?

--J'en ai quatre  choisir.

--Eh bien, prenez pour vous aujourd'hui celui que vous voudriez faire
monter  la dame au portrait; vous savez?

--Ah! si je sais, je le crois bien! Tenez, Remy, vous avez en vrit
trouv pour toujours le chemin de mon cour; je redoutais
effroyablement que vous ne m'empchassiez de me rendre  cette chasse,
ou plutt  ce semblant de chasse, car les dames de la cour et bon
nombre de curieuses de la ville y seront admises. Or, Remy, mon cher
Remy, tu comprends que la dame au portrait doit naturellement faire
partie de la cour ou de la ville. Ce n'est pas une simple bourgeoise,
bien certainement: ces tapisseries, ces maux si fins, ce plafond
peint, ce lit de damas blanc et or, enfin, tout ce luxe de si bon got
rvle une femme de qualit ou tout au moins une femme riche; si
j'allais la rencontrer l!

--Tout est possible, rpondit philosophiquement le Haudouin.

--Except de retrouver la maison, soupira Bussy.

--Et d'y pntrer quand nous l'aurons retrouve, ajouta Remy.

--Oh! je ne pense jamais  cela que lorsque je suis dedans, dit Bussy;
d'ailleurs, quand nous en serons l, ajouta-t-il, j'ai un moyen.

--Lequel?

--C'est de me faire administrer un autre coup d'pe.

--Bon, dit Remy, voil qui me donne l'espoir que vous me garderez.

--Sois donc tranquille, dit Bussy, il me semble qu'il y a vingt ans
que je te connais; et, foi de gentilhomme, je ne saurais plus me
passer de toi.

La charmante figure du jeune praticien s'panouit sous l'expression
d'une indicible joie.

--Allons, dit-il, c'est dcid; vous allez  la chasse pour chercher
la dame, et moi, je retourne rue Beautreillis pour chercher la maison.

--Il serait curieux, dit Bussy, que nous revinssions ayant fait chacun
notre dcouverte.

Et sur ce, Bussy et le Haudouin se quittrent plutt comme deux amis
que comme un matre et un serviteur.

Il y avait en effet grande chasse commande au bois de Vincennes pour
l'entre en fonctions de M. Bryan de Monsoreau, nomm grand veneur
depuis quelques semaines. La procession de la veille et la rude entre
en pnitence du roi, qui commenait son carme le mardi gras, avaient
fait douter un instant qu'il assistt en personne  cette chasse; car,
lorsque le roi tombait dans ses accs de dvotion, il en avait parfois
pour plusieurs semaines  ne pas quitter le Louvre, quand il ne
poussait pas l'austrit jusqu' entrer dans un couvent; mais, au
grand tonnement de toute la cour, on apprit, vers les neuf heures du
matin, que le roi tait parti pour le donjon de Vincennes et courait
le daim avec son frre monseigneur le duc d'Anjou et toute la cour.

Le rendez-vous tait au rond-point du roi Saint-Louis. C'tait ainsi
qu'on nommait,  cette poque, un carrefour o l'on voyait encore,
disait-on, le fameux chne o le roi martyr avait rendu la justice.
Tout le monde tait donc rassembl  neuf heures, lorsque le nouvel
officier, objet de la curiosit gnrale, inconnu qu'il tait  peu
prs  toute la cour, parut mont sur un magnifique cheval noir.

Tous les yeux se portrent sur lui.

C'tait un homme de trente-cinq ans environ, de haute taille; son
visage marqu de petite vrole et son teint nuanc de taches
fugitives, selon les motions qu'il ressentait, prvenaient
dsagrablement le regard et le foraient  une contemplation plus
assidue, ce qui rarement tourne  l'avantage de ceux que l'on examine.
En effet, les sympathies sont provoques par le premier aspect; l'oeil
franc et le sourire loyal appellent le sourire et la caresse du
regard.

Vtu d'un justaucorps de drap vert tout galonn d'argent, ceint du
baudrier d'argent, avec les armes du roi brodes en cusson; coiff de
la barrette  longue plume, brandissant de la main gauche un pieu,
et, de la droite, l'estortuaire destin au roi, M. de Monsoreau
pouvait paratre un terrible seigneur, mais ce n'tait certainement
pas un beau gentilhomme.

--Fi! la laide figure que vous nous avez ramene de votre
gouvernement, monseigneur! dit Bussy au duc d'Anjou: sont-ce l les
gentilshommes que votre faveur va chercher au fond des provinces? Du
diable si l'on en trouverait un pareil dans Paris, qui est cependant
bien grand et bien peupl de vilains messieurs! On dit, et je prviens
Votre Altesse que je n'en ai rien voulu croire, que vous avez voulu
absolument que le roi ret le grand veneur de votre main.

--Le seigneur de Monsoreau m'a bien servi, dit laconiquement le duc
d'Anjou, et je le rcompense.

--Bien dit, monseigneur; il est d'autant plus beau aux princes d'tre
reconnaissants, que la chose est rare; mais, s'il ne s'agit que de
cela, moi aussi je vous ai bien servi, monseigneur, ce me semble, et
je porterais le justaucorps de grand veneur autrement bien, je vous
prie de le croire, que ce grand fantme. Il a la barbe rouge, je ne
m'en tais pas aperu d'abord: c'est encore une beaut de plus.

--Je n'avais pas entendu dire, rpondit le duc d'Anjou, qu'il fallt
tre moul sur le modle de l'Apollon ou de l'Antinos pour occuper
les charges de la cour.

--Vous ne l'aviez pas entendu dire, monseigneur? reprit Bussy avec le
plus grand sang-froid, c'est tonnant.

--Je consulte le coeur, et non le visage, rpondit le prince; les
services rendus et non les services promis.

--Votre Altesse va dire que je suis bien curieux, reprit Bussy; mais
je cherche, et inutilement, je l'avoue, quel service ce Monsoreau a pu
vous rendre.

--Ah! Bussy, dit le duc avec aigreur, vous l'avez dit: vous tes bien
curieux, trop curieux mme.

--Voil bien les princes! s'cria Bussy avec sa libert ordinaire. Ils
vont toujours questionnant: il faut leur rpondre sur toutes choses,
et, si vous les questionnez, vous, sur une seule, ils ne vous
rpondent pas.

--C'est vrai, dit le duc d'Anjou; mais sais-tu ce qu'il faut faire si
tu veux te renseigner?

--Non.

--Va demander la chose  M. de Monsoreau lui-mme.

--Tiens, dit Bussy, vous avez, ma foi, raison, monseigneur! et avec
lui, qui n'est qu'un simple gentilhomme, il me restera au moins une
ressource, s'il ne me rpond pas.

--Laquelle?

--Ce sera de lui dire qu'il est un impertinent.

Et, sur cette rponse, tournant le dos au prince, sans rflchir
autrement, aux yeux de ses amis et le chapeau  la main, il s'approcha
de M. de Monsoreau, qui,  cheval au milieu du cercle, point de mire
de tous les yeux qui convergeaient sur lui, attendait avec un
sang-froid merveilleux que le roi le dbarrasst du poids de tous les
regards tombant  plomb sur sa personne.

Lorsqu'il vit venir Bussy, le visage gai, le sourire  la bouche, le
chapeau  la main, il se drida un peu.

--Pardon, monsieur, dit Bussy, mais je vous vois l trs-seul. Est-ce
que la faveur dont vous jouissez vous a dj fait autant d'ennemis que
vous pouviez avoir d'amis huit jours avant d'avoir t nomm grand
veneur?

--Par ma foi, monsieur le comte, rpondit le seigneur de Monsoreau, je
n'en jurerais pas; seulement je le parierais. Mais puis-je savoir 
quoi je dois l'honneur que vous me faites en troublant ma solitude?

--Ma foi, dit bravement Bussy,  la grande admiration que le duc
d'Anjou m'a inspire pour vous.

--Comment cela?

--En me racontant votre exploit, celui pour lequel vous avez t nomm
grand veneur.

M. de Monsoreau plit d'une manire si affreuse, que les sillons de la
petite vrole qui diapraient son visage semblrent autant de points
noirs dans sa peau jaunie; en mme temps il regarda Bussy d'un air qui
prsageait une violente tempte.

Bussy vit qu'il venait de faire fausse route; mais il n'tait pas
homme  reculer; tout au contraire, il tait de ceux qui rparent
d'ordinaire une indiscrtion par une insolence.

--Vous dites, monsieur, rpondit le grand veneur, que monseigneur vous
a racont mon dernier exploit?

--Oui, monsieur, dit Bussy, tout au long; ce qui m'a donn un violent
dsir, je l'avoue, d'en entendre le rcit de votre propre bouche.

M. de Monsoreau serra l'pieu dans sa main crispe, comme s'il et
prouv le violent dsir de s'en faire une arme contre Bussy.

--Ma foi, monsieur, dit-il, j'tais tout dispos  reconnatre votre
courtoisie en accdant  votre demande; mais voici malheureusement le
roi qui arrive, ce qui m'en te le temps; mais, si vous le voulez
bien, ce sera pour plus tard.

Effectivement, le roi, mont sur son cheval favori, qui tait un beau
gent d'Espagne de couleur isabelle, s'avanait rapidement du donjon
au rond-point.

Bussy, en faisant dcrire un demi-cercle  son regard, rencontra des
yeux le duc d'Anjou; le prince riait de son plus mauvais sourire.

--Matre et valet, pensa Bussy, font tous deux une vilaine grimace
quand ils rient; qu'est-ce donc quand ils pleurent?

Le roi aimait les belles et bonnes figures; il fut donc peu satisfait
de celle de M. de Monsoreau, qu'il avait dj vue une fois et qui ne
lui revint pas davantage  la seconde qu' la premire fois. Cependant
il accepta d'assez bonne grce l'estortuaire que celui-ci lui
prsentait, un genou en terre, selon l'habitude.

Aussitt que le roi fut arm, les matres piqueurs annoncrent que le
daim tait dtourn, et la chasse commena.

Bussy s'tait plac sur le flanc de la troupe, de manire  voir
dfiler devant lui tout le monde; il ne laissa passer personne sans
avoir examin s'il ne retrouverait pas l'original du portrait, mais ce
fut inutilement, il y avait de bien jolies, de bien belles, de bien
sduisantes femmes  cette chasse, o le grand veneur faisait ses
dbuts; mais il n'y avait point la charmante crature qu'il cherchait.

Il en fut rduit  la conversation et  la compagnie de ses amis
ordinaires. Antraguet, toujours rieur et bavard, lui fut une grande
distraction dans son ennui.

--Nous avons un affreux grand veneur, dit-il  Bussy, qu'en penses-tu?

--Je le trouve horrible! quelle famille cela va nous faire si les
personnes qui ont l'honneur de lui appartenir lui ressemblent!
Montre-moi donc sa femme.

--Le grand veneur est  marier, mon cher, rpliqua Antraguet.

--Et d'o sais-tu cela?

--De madame de Vendron, qui le trouve fort beau et qui en ferait
volontiers son quatrime mari, comme Lucrce Borgia fit du comte
d'Est. Aussi vois comme elle lance son cheval bai derrire le cheval
noir de M. de Monsoreau!

--Et de quel pays est-il seigneur? demanda Bussy.

--D'une foule de pays.

--Situs?

--Vers l'Anjou.

--Il est donc riche?

--On le dit; mais voil tout; il parat que c'est de petite noblesse.

--Et qui est la matresse de ce hobereau?

--Il n'a pas de matresse: le digne monsieur tient  tre unique dans
son genre; mais voil monseigneur le duc d'Anjou qui t'appelle de la
main, viens vite.

--Ah! ma foi, monseigneur le duc d'Anjou attendra. Cet homme pique ma
curiosit. Je le trouve singulier. Je ne sais pourquoi--on a de ces
ides-l, tu sais, la premire fois qu'on rencontre les gens--je ne
sais pourquoi il me semble que j'aurai maille  partir avec lui, et
puis ce nom, Monsoreau!

--Mont de la souris, reprit Antraguet, voil l'tymologie: mon vieil
abb m'a appris cela ce matin: _Mons Soricis_.

--Je ne demande pas mieux, rpliqua Bussy.

--Ah! mais attends donc, s'cria tout  coup Antraguet.

--Quoi?

--Mais Livarot connat cela!

--Quoi, cela?

--Le Mons Soricis. Ils sont voisins de terre.

--Dis-nous donc cela tout de suite! Eh! Livarot!

Livarot s'approcha.

--Ici vite, Livarot, ici:--le Monsoreau?

--Eh bien? demanda le jeune homme.

--Renseigne-nous sur le Monsoreau.

--Volontiers.

--Est-ce long?

--Non, ce sera court. En trois mots, je vous dirai ce que j'en sais et
ce que j'en pense. J'en ai peur!

--Bon! et, maintenant que tu nous as dit ce que tu en penses, dis-nous
ce que tu en sais.

--Ecoute!... Je revenais un soir....

--Cela commence d'une faon terrible, dit Antraguet.

--Voulez-vous me laisser finir?

--Oui.

--Je revenais un soir de chez mon oncle d'Entragues,  travers le bois
de Mridor; il y a de cela quelque six mois  peu prs, quand tout 
coup j'entends un cri effroyable, et je vois passer, la selle vide,
une haquene blanche emporte dans le hallier; je pousse, je pousse,
et, au bout d'une longue alle, assombrie par les premires ombres de
la nuit, j'avise un homme sur un cheval noir; il ne courait pas, il
volait. Le mme cri touff se fait alors entendre de nouveau, et je
distingue en avant de la selle une femme sur la bouche de laquelle il
appuyait la main. J'avais mon arquebuse de chasse; tu sais que j'en
joue d'habitude assez juste. Je le vise, et ma foi! je l'eusse tu si,
au moment mme o je lchais la dtente, la mche ne se ft teinte.

--Eh bien, demanda Bussy, aprs?

--Aprs, je demandai  un bcheron quel tait ce monsieur au cheval
noir qui enlevait les femmes; il me rpondit que c'tait M. de
Monsoreau.

--Eh bien mais, dit Antraguet, cela se fait, ce me semble, d'enlever
les femmes, n'est-ce pas, Bussy?

--Oui, dit Bussy, mais on les laisse crier au moins!

--Et la femme, qui tait-ce? demanda Antraguet.

--Ah! voil, on ne l'a jamais su.

--Allons! dit Bussy, dcidment c'est un homme remarquable, et il
m'intresse.

--Tant il y a, dit Livarot, qu'il jouit, le cher seigneur, d'une
rputation atroce.

--Cite-t-on d'autres faits?

--Non, rien; il n'a mme jamais fait ostensiblement grand mal; de plus
encore, il est assez bon,  ce qu'on dit, envers ses paysans; ce qui
n'empche pas que dans la contre qui jusqu'aujourd'hui a eu le
bonheur de le possder on le craigne  l'gal du feu. D'ailleurs,
chasseur comme Nemrod, non pas devant Dieu, peut-tre, mais devant le
diable; jamais le roi n'aura eu un grand veneur pareil. Il vaudra
mieux, du reste, pour cet emploi que Saint-Luc,  qui il tait destin
d'abord et  qui l'influence de M. le duc d'Anjou l'a souffl.

--Tu sais qu'il t'appelle toujours, le duc d'Anjou? dit Antraguet.

--Bon, qu'il appelle; et toi, tu sais ce qu'on dit de Saint-Luc?

--Non; est-il encore prisonnier du roi? demanda en riant Livarot.

--Il le faut bien, dit Antraguet, puisqu'il n'est pas ici.

--Pas du tout, mon cher, parti cette nuit  une heure pour visiter les
terres de sa femme.

--Exil?

--Cela m'en a tout l'air.

--Saint-Luc exil! impossible!

--C'est l'vangile, mon cher.

--Selon Saint-Luc.

--Non, selon le marchal de Brissac, qui m'a dit ce matin la chose de
sa propre bouche.

--Ah! voil du nouveau et du curieux, par exemple! cela fera tort au
Monsoreau.

--J'y suis, dit Bussy.

--A quoi es-tu?

--Je l'ai trouv.

--Qu'as-tu trouv?

--Le service qu'il a rendu  M. d'Anjou.

--Saint-Luc?

--Non, le Monsoreau.

--Vraiment?

--Oui, ou le diable m'emporte; vous allez voir, vous autres; venez
avec moi.

Et Bussy, suivi de Livarot, d'Antraguet, mit son cheval au galop pour
rattraper M. le duc d'Anjou, qui, las de lui faire des signes,
marchait  quelques portes d'arquebuse en avant de lui.

--Ah! monseigneur, s'cria-t-il en rejoignant le prince, quel homme
prcieux que ce M. Monsoreau!

--Ah! vraiment?

--C'est incroyable!

--Tu lui as donc parl? fit le prince toujours railleur.

--Certainement, sans compter qu'il a l'esprit fort orn.

--Et lui as-tu demand ce qu'il avait fait pour moi?

--Certainement, je ne l'abordais qu' cette fin.

--Et il t'a rpondu? demanda le duc, plus gai que jamais.

--A l'instant mme, et avec une politesse dont je lui sais un gr
infini.

--Et que t'a-t-il dit, voyons, mon brave tranche-montagne? demanda le
prince.

--Il m'a courtoisement confess, monseigneur, qu'il tait le
pourvoyeur de Votre Altesse.

--Pourvoyeur de gibier?

--Non, de femmes.

--Plat-il? fit le duc, dont le front se rembrunit  l'instant mme;
que signifie ce badinage, Bussy?

--Cela signifie, monseigneur, qu'il enlve pour vous les femmes sur
son grand cheval noir, et que, comme elles ignorent sans doute
l'honneur qu'il leur rserve, il leur met la main sur la bouche pour
les empcher de crier.

Le duc frona le sourcil, crispa ses poings avec colre, plit et mit
son cheval  un si furieux galop, que Bussy et les siens demeurrent
en arrire.

--Ah! ah! dit Antraguet, il me semble que la plaisanterie est bonne.

--D'autant meilleure, rpondit Livarot, qu'elle ne fait pas, ce me
semble,  tout le monde l'effet d'une plaisanterie.

--Diable! fit Bussy, il paratrait que je l'ai sangl ferme, le pauvre
duc!

Un instant aprs, on entendit la voix de M. d'Anjou qui criait:

--Eh! Bussy, o es-tu? viens donc!

--Me voici, monseigneur, dit Bussy en s'approchant.

Il trouva le prince clatant de rire.

--Tiens! dit-il, monseigneur; il parat que ce que je vous ai dit est
devenu drle.

--Non, Bussy, je ne ris pas de ce que tu m'as dit.

--Tant pis, je l'aimerais mieux; j'aurais eu le mrite de faire rire
un prince qui ne rit pas souvent.

--Je ris, mon pauvre Bussy, de ce que tu plaides le faux pour savoir
le vrai.

--Non, le diable m'emporte, monseigneur! je vous ai dit la vrit.

--Bien. Alors, pendant que nous ne sommes que nous deux, voyons,
conte-moi ta petite histoire; o donc as-tu pris ce que tu es venu me
conter?

--Dans les bois de Mridor, monseigneur! Cette fois encore le duc
plit, mais il ne dit rien.

--Dcidment, murmura Bussy, le duc se trouve ml en quelque chose
dans l'histoire du ravisseur au cheval noir et de la femme  la
haquene blanche.

Voyons, monseigneur, ajouta tout haut Bussy en riant  son tour de ce
que le duc ne riait plus, s'il y a une manire de vous servir qui vous
plaise mieux que les autres, enseignez-nous-la, nous en profiterons,
dussions-nous faire concurrence  M. de Monsoreau.

--Pardieu oui, Bussy, dit le duc, il y en a une, et je te la vais
expliquer.

Le duc tira Bussy  part.

--coute, lui dit-il, j'ai rencontr par hasard  l'glise une femme
charmante: comme quelques traits de son visage, cachs sous un voile,
me rappelaient ceux d'une femme que j'avais beaucoup aime, je l'ai
suivie et me suis assur du lieu o elle demeure. Sa suivante est
sduite, et j'ai une clef de la maison.

--Eh bien, jusqu' prsent, monseigneur, il me semble que voil qui va
bien.

--Attends. On la dit sage, quoique libre, jeune et belle.

--Ah! monseigneur, voil que nous entrons dans le fantastique.

--coute, tu es brave, tu m'aimes,  ce que tu prtends?

--J'ai mes jours.

--Pour tre brave?

--Non, pour vous aimer.

--Bien. Es-tu dans un de ces jours-l?

--Pour rendre service  Votre Altesse, je m'y mettrai. Voyons.

--Eh bien, il s'agirait de faire pour moi ce qu'on ne fait d'ordinaire
que pour soi-mme.

--Ah! ah! dit Bussy, est-ce qu'il s'agirait, monseigneur, de faire la
cour  votre matresse, pour que Votre Altesse s'assure qu'elle est
rellement aussi sage que belle? Cela me va.

--Non; mais il s'agit de savoir si quelque autre ne la lui fait pas.

--Ah! voyons, cela s'embrouille, monseigneur, expliquons-nous.

--Il s'agirait de t'embusquer et de me dire quel est l'homme qui vient
chez elle.

--Il y a donc un homme?

--J'en ai peur.

--Un amant, un mari?

--Un jaloux, tout au moins.

--Tant mieux, monseigneur.

--Comment, tant mieux?

--Cela double vos chances.

--Merci. En attendant, je voudrais savoir quel est cet homme.

--Et vous me chargez de m'en assurer.

--Oui, et si tu consens  me rendre ce service....

--Vous me ferez grand veneur  mon tour, quand la place sera vacante?

--Ma foi, Bussy, j'en prendrais d'autant mieux l'obligation, que
jamais je n'ai rien fait pour toi.

--Tiens! monseigneur s'en aperoit?

--Il y a longtemps dj que je me le dis.

--Tout bas, comme les princes se disent ces choses-l.

--Eh bien?

--Quoi, monseigneur?

--Consens-tu?

--A pier la dame?

--Oui.

--Monseigneur, la commission, je l'avoue, me flatte mdiocrement, et
j'en aimerais mieux une autre.

--Tu t'offrais  me rendre service, Bussy, et voil dj que tu
recules!

--Dame! vous m'offrez un mtier d'espion, monseigneur.

--Eh non, mtier d'ami; d'ailleurs, ne crois pas que je te donne une
sincure; il faudra peut-tre tirer l'pe.

Bussy secoua la tte.

--Monseigneur, dit-il, il y a des choses qu'on ne fait bien que
soi-mme; aussi faut-il les faire soi-mme, ft-on prince.

--Alors tu me refuses?

--Ma foi oui, monseigneur.

Le duc frona le sourcil.

--Je suivrai donc ton conseil, dit-il; j'irai moi-mme, et, si je suis
tu ou bless dans cette circonstance, je dirai que j'avais pri mon
ami Bussy de se charger de ce coup d'pe  donner ou  recevoir, et
que, pour la premire fois de sa vie, il a t prudent.

--Monseigneur, rpondit Bussy, vous m'avez dit l'autre soir: Bussy,
j'ai en haine tous ces mignons de la chambre du roi, qui en toute
occasion nous raillent et nous insultent; tu devrais bien aller aux
noces de Saint-Luc soulever une occasion de querelle et nous en
dfaire. Monseigneur, j'y suis all; ils taient cinq; j'tais seul;
je les ai dfis; ils m'ont tendu une embuscade, m'ont attaqu tous
ensemble m'ont tu mon cheval, et cependant j'en ai bless deux et
j'ai assomm le troisime. Aujourd'hui vous me demandez de faire du
tort  une femme. Pardon, monseigneur, cela sort des services qu'un
prince peut exiger d'un galant homme, et je refuse.

--Soit, dit le duc, je ferai ma faction tout seul, ou avec Aurilly,
comme je l'ai dj faite.

--Pardon, dit Bussy, qui sentit comme un voile se soulever dans son
esprit.

--Quoi?

--Est-ce que vous tiez en train de monter votre faction, monseigneur,
lorsque l'autre jour vous avez vu les mignons qui me guettaient?

--Justement.

--Votre belle inconnue, demanda Bussy, demeure donc du ct de la
Bastille?

--Elle demeure en face de Sainte-Catherine.

--Vraiment?

--C'est un quartier o l'on est gorg parfaitement, tu dois en savoir
quelque chose.

--Est-ce que Votre Altesse a guett encore, depuis ce soir-l?

--Hier.

--Et monseigneur a vu?

--Un homme qui furetait dans tous les coins de la place, sans doute
pour voir si personne ne l'piait, et qui, selon toute probabilit,
m'ayant aperu, s'est tenu obstinment devant cette porte.

--Et cet homme tait seul, monseigneur? demanda Bussy.

--Oui, pendant une demi-heure  peu prs,

--Et aprs cette demi-heure?

--Un autre homme est venu le rejoindre, tenant une lanterne  la main.

--Ah! ah! fit Bussy.

--Alors l'homme au manteau... continua le prince.

--Le premier avait un manteau? interrompit Bussy.

--Oui. Alors l'homme au manteau et l'homme  la lanterne se sont mis 
causer ensemble, et, comme ils ne paraissaient pas disposs  quitter
leur poste de la nuit, je leur ai laiss la place et je suis revenu.

--Dgot de cette double preuve?

--Ma foi oui, je l'avoue... De sorte qu'avant de me fourrer dans cette
maison, qui pourrait bien tre quelque gorgeoir....

--Vous ne seriez pas fch qu'on y gorget un de vos amis.

--Ou plutt que cet ami, n'tant pas prince, n'ayant pas les ennemis
que j'ai, et d'ailleurs habitu  ces sortes d'aventures, tudit la
ralit du pril que je puis courir, et m'en vnt rendre compte.

--A votre place, monseigneur, dit Bussy, j'abandonnerais cette femme.

--Non pas.

--Pourquoi?

--Elle est trop belle.

--Vous dites vous-mme qu' peine vous l'avez vue.

--Je l'ai vue assez pour avoir remarqu d'admirables cheveux blonds.

--Ah!

--Des yeux magnifiques.

--Ah! ah!

--Un teint comme je n'en ai jamais vu, une taille merveilleuse.

--Ah! ah! ah!

--Tu comprends qu'on ne renonce pas facilement  une pareille femme.

--Oui, monseigneur, je comprends; aussi la situation me touche.

Le duc regarda Bussy de ct.

--Parole d'honneur, dit Bussy.

--Tu railles.

--Non, et la preuve, c'est que, si monseigneur veut me donner ses
instructions et m'indiquer le logis, je veillerai ce soir.

--Tu reviens donc sur ta dcision?

--Eh! monseigneur, il n'y a que notre saint-pre Grgoire XIII qui ne
soit pas faillible; seulement dites-moi ce qu'il y aura  faire.

--Il y aura  te cacher  distance de la porte que je t'indiquerai,
et, si un homme entre,  le suivre, pour t'assurer qui il est.

--Oui; mais si, en entrant, il referme la porte derrire lui?

--Je t'ai dit que j'avais une clef.

--Ah! c'est vrai; il n'y a plus qu'une chose  craindre, c'est que je
suive un autre homme, et que la clef n'aille  une autre porte.

--Il n'y a pas  s'y tromper; cette porte est une porte d'alle; au
bout de l'alle  gauche, il y a un escalier; tu montes douze marches
et tu te trouves dans le corridor.

--Comment savez-vous cela, monseigneur, puisque vous n'avez jamais t
dans la maison?

--Ne t'ai-je point dit que j'avais pour moi la suivante? Elle m'a tout
expliqu.

--Tudieu! que c'est commode d'tre prince, on vous sert votre besogne
toute faite. Moi, monseigneur, il m'et fallu reconnatre la maison
moi-mme, explorer l'alle, compter les marches, sonder le corridor.
Cela m'et pris un temps norme, et qui sait encore si j'eusse russi?

--Ainsi donc tu consens?

--Est-ce que je sais refuser quelque chose  Votre Altesse? Seulement
vous viendrez avec moi pour m'indiquer la porte.

--Inutile; en rentrant de la chasse, nous faisons un dtour; nous
passons par la porte Saint-Antoine, et je te la fais voir.

--A merveille, monseigneur! et que faudra-t-il faire  l'homme, s'il
vient?

--Rien autre chose que de le suivre jusqu' ce que tu aies appris qui
il est.

--C'est dlicat; si, par exemple, cet homme pousse la discrtion
jusqu' s'arrter au milieu du chemin et  couper court  mes
investigations?

--Je te laisse le soin de pousser l'aventure du ct qu'il te plaira.

--Alors, Votre Altesse m'autorise  faire comme pour moi.

--Tout  fait.

--Ainsi ferai-je, monseigneur.

--Pas un mot  tous nos jeunes seigneurs.

--Foi de gentilhomme!

--Personne avec toi dans cette exploration.

--Seul, je vous le jure.

--Eh bien, c'est convenu, nous revenons par la Bastille. Je te montre
la porte... tu viens chez moi... je te donne la clef... et ce soir...

--Je remplace monseigneur; voil qui est dit.

Bussy et le prince revinrent joindre alors la chasse, que M. de
Monsoreau conduisait en homme de gnie. Le roi fut charm de la
manire prcise dont le chasseur consomm avait fix toutes les haltes
et dispos tous les relais. Aprs avoir t chass deux heures, aprs
avoir t tourn dans une enceinte de quatre ou cinq lieues, aprs
avoir t vu vingt fois, l'animal revint se faire prendre juste  son
lancer.

M. de Monsoreau reut les flicitations du roi et du duc d'Anjou.

--Monseigneur, dit-il, je me trouve trop heureux d'avoir pu mriter
vos compliments, puisque c'est  vous que je dois la place.

--Mais vous savez, monsieur, dit le duc, que pour continuer  les
mriter, il faut que vous partiez ce soir pour Fontainebleau; le roi
veut y chasser aprs demain et les jours suivants, et ce n'est pas
trop d'un jour pour prendre connaissance de la fort.

--Je le sais, Monseigneur, rpondit Monsoreau, et mon quipage est
dj prpar. Je partirai cette nuit.

--Ah! voila! monsieur de Monsoreau, dt Bussy; dsormais plus de repos
pour vous. Vous avez voulu tre grand veneur, vous l'tes; il y a,
dans la charge que vous occupez, cinquante bonnes nuits de moins que
pour les antres hommes; heureusement encore que vous n'tes point
mari, mon cher monsieur.

Bussy riait en disant cela: le duc laissa errer un regard perant sur
le grand veneur; puis tournant la tte d'un autre ct, il alla faire
ses compliments au roi sur l'amlioration qui depuis la veille
paraissait s'tre fait en sa sant.

Quant  Monsoreau, il avait,  la plaisanterie de Bussy, encore une
fols pli de cette pleur hideuse qui lui donnait un si sinistre
aspect.




CHAPITRE XII

COMMENT BUSSY RETROUVA A LA FOIS LE PORTRAIT ET L'ORIGINAL


La chasse fut termine vers les quatre heures du soir: et  cinq
heures, comme si le roi avait prvu les dsirs du duc d'Anjou, toute
la cour rentrait  Paris par le faubourg Saint-Antoine.

M. de Monsoreau, sous le prtexte de partir  l'instant mme, avait
pris cong des princes, et se dirigeait avec ses quipages vers
Fromenteau.

En passant devant la Bastille, le roi fit remarquer  ses amis la
fire et sombre apparence de la forteresse: c'tait un moyen de leur
rappeler ce qui les attendait, si par hasard, aprs avoir t ses
amis, ils devenaient ses ennemis,

Beaucoup comprirent et redoublrent de dfrence envers Sa Majest.

Pendant ce temps, le duc d'Anjou disait tout bas  Bussy, qui marchait
 ses cts:

--Regarde bien, Bussy, regarde bien  droite, cette maison de bois qui
abrite sous son pignon une petite statue de la Vierge; suis de l'oeil
la mme ligne et compte, la maison  la Vierge comprise, quatre autres
maisons.

--Bien, dit Bussy.

--C'est la cinquime, dit le duc, celle qui est juste en face de la
rue Sainte-Catherine.

--Je la vois. Monseigneur; tenez, voici, au bruit de nos trompettes
qui annoncent la roi, toutes les maisons qui se garnissent de curieux.

--Except celle que je t'indique, cependant, dit le duc, dont les
fentres demeurent fermes,

--Mais dont un coin du rideau s'entr'ouvre, dit Bussy avec un
effroyable battement de coeur.

--Sans que toutefois on puisse rien apercevoir. Oh! la dame est bien
garde, on se garde bien. En tout cas, voici la maison:  l'htel, je
t'en donnerai la clef.

Bussy darda son regard par cette troite ouverture: mais quoique ses
ses yeux restassent constamment fixs sur elle, il ne vit rien.

En revenant  l'htel d'Anjou, le duc donna effectivement  Bussy la
clef de la maison dsigne, en lui recommandant de nouveau de faire
bonne garde; Bussy promit tout ce que voulut le duc, et repassa par
l'htel.

--Eh bien? dit-il  Remy.

--Je vous ferai la mme question, monseigneur.

--Tu n'as rien trouv?

--La maison est aussi inabordable le jour que la nuit. Je flotte entre
cinq ou six maisons qui se touchent.

--Alors, dit Bussy, je crois que j'ai t plus heureux que toi, mon
cher le Haudouin.

--Comment cela, monseigneur? vous avez donc cherch de votre ct?

--Non. Je suis pass dans la rue seulement.

--Et vous avez reconnu la porte?

--La Providence, mon cher ami, a des voies dtournes et des
combinaisons mystrieuses.

--Alors vous tes sr?

--Je ne dis pas que je suis sr; mais j'espre.

--Et quand saurai-je si vous avez eu le bonheur de retrouver ce que
vous cherchiez?

--Demain matin.

--En attendant, avez-vous besoin de moi?

--Aucunement, mon cher Remy.

--Vous ne voulez pas que je vous suive?

--Impossible.

--Soyez prudent, au moins, monseigneur.

--Ah! dit Bussy, la recommandation est inutile; je suis connu pour
cela.

Bussy dna en homme qui ne sait pas o ni de quelle faon il soupera;
puis,  huit heures sonnant, il choisit la meilleure de ses pes,
attacha, malgr l'ordonnance que le roi venait de promulguer, une
paire de pistolets  sa ceinture, et se fit porter dans la litire, 
l'extrmit de la rue Saint-Paul.

Arriv l, il reconnut la maison  la statue de la Vierge, compta les
quatre maisons suivantes, s'assura bien que la cinquime tait la
maison dsigne, et alla, envelopp dans un grand manteau de couleur
sombre, se blottir  l'angle de la rue Sainte-Catherine; bien dcid 
attendre deux heures, et au bout de deux heures, si personne ne
venait,  agir pour son propre compte.

Neuf heures sonnaient  Saint-Paul comme Bussy s'embusquait.

Il tait l depuis dix minutes  peine, quand,  travers l'obscurit,
il vit arriver, par la porte de la Bastille, deux cavaliers. A la
hauteur de l'htel des Tournelles, ils s'arrtrent. L'un d'eux mit
pied  terre, jeta la bride aux mains du second, qui, selon toute
probabilit, tait un laquais, et, aprs lui avoir vu reprendre le
chemin par lequel ils taient venus, aprs l'avoir vu se perdre, lui
et ses deux chevaux, dans l'obscurit, il s'avana vers la maison
confie  la surveillance de Bussy.

Arriv  quelques pas de la maison, l'inconnu dcrivit un grand
cercle, comme pour explorer les environs du regard; puis, croyant tre
sr qu'il n'tait point observ, il s'approcha de la porte et
disparut.

Bussy entendit le bruit de cette porte qui se refermait derrire lui.

Il attendit un instant, de peur que le personnage mystrieux ne ft
rest en observation derrire le guichet. Puis, quelques minutes
s'tant coules, il s'avana  son tour, traversa la chausse, ouvrit
la porte, et, instruit par l'exprience, il la referma sans bruit.

Alors il se retourna: le guichet tait bien  la hauteur de son oeil,
et c'tait bien, selon toute probabilit, par ce guichet qu'il avait
regard Qulus.

Ce n'tait pas tout, et Bussy n'tait pas venu pour rester l. Il
s'avana lentement, ttonnant aux deux cts de l'alle, au bout de
laquelle,  gauche, il trouva la premire marche d'un escalier.

L, il s'arrta pour deux raisons; d'abord il sentait ses jambes
faiblir sous le poids de l'motion, ensuite il entendait une voix qui
disait:

--Gertrude, prvenez votre matresse que c'est moi, et que je veux
entrer.

La demande tait faite d'un ton trop impratif pour souffrir un refus;
au bout d'un instant, Bussy entendit la voix d'une femme de chambre
qui rpondait:

--Passez au salon, monsieur; madame va venir vous y rejoindre.

Puis il entendit encore le bruit d'une porte qui se refermait.

Bussy alors pensa aux douze marches qu'avait comptes Remy; il compta
douze marches  son tour, et se trouva sur le palier.

Il se rappela le corridor et les trois portes, fit quelques pas en
retenant sa respiration et en tendant la main devant lui. Une
premire porte se trouva sous sa main, c'tait celle par laquelle
l'inconnu tait entr; il poursuivit son chemin, en trouva une
seconde, chercha, sentit une seconde clef, et, tout frissonnant des
pieds  la tte, il fit tourner cette clef dans la serrure et poussa
la porte.

La chambre dans laquelle se trouva Bussy tait compltement obscure,
moins la portion de cette chambre qui recevait, par une porte
latrale, un reflet de lumires du salon.

Ce reflet portait sur une fentre, tendue de deux rideaux de
tapisserie, qui firent passer un nouveau frisson de joie dans le coeur
du jeune homme.

Ses yeux se portrent sur la partie du plafond claire par cette mme
lumire, et il reconnut le plafond mythologique qu'il avait dj
remarqu; il tendit la main et sentit le lit sculpt.

Il n'y avait plus de doute pour lui; il se retrouvait dans cette
chambre o il s'tait rveill, pendant cette nuit o il avait reu la
blessure qui lui avait valu l'hospitalit.

Ce fut un bien autre frisson encore qui passa par les veines de Bussy
lorsqu'il toucha ce lit, et qu'il se sentit tout envelopp de ce
dlicieux parfum qui s'chappe de la couche d'une femme jeune et
belle.

Bussy s'enveloppa dans les rideaux du lit et couta.

On entendait dans la chambre  ct le pas impatient de l'inconnu; de
temps en temps il s'arrtait, murmurant entre ses dents:

--Eh bien, viendra-t-elle?

A la suite de l'une de ces interpellations, une porte s'ouvrit dans le
salon; la porte semblait parallle  celle qui tait dj
entr'ouverte. Le tapis frmit sous la pression d'un petit pied; le
frlement d'une robe de soie arriva jusqu' l'oreille de Bussy, et le
jeune homme entendit une voix de femme empreinte  la fois de crainte
et de ddain, qui disait:

--Me voici, monsieur, que me voulez-vous encore?

--Oh! oh! pensa Bussy en s'abritant sous son rideau, si cet homme est
l'amant, je flicite fort le mari.

--Madame, dit l'homme  qui l'on faisait cette froide rception, j'ai
l'honneur de vous prvenir que, forc de partir demain matin pour
Fontainebleau, je viens passer cette nuit prs de vous.

--M'apportez-vous des nouvelles de mon pre? demanda la mme voix de
femme.

--Madame, coutez-moi.

--Monsieur, vous savez ce qui a t convenu hier, quand j'ai consenti
 devenir votre femme, c'est qu'avant toutes choses, ou mon pre
viendrait  Paris, ou j'irais retrouver mon pre.

--Madame, aussitt aprs mon retour de Fontainebleau, nous partirons,
je vous en donne ma parole d'honneur; mais, en attendant....

--Oh! monsieur, ne fermez pas cette porte, c'est inutile, je ne
passerai pas une nuit, pas une seule nuit sous le mme toit que vous,
que je ne sois rassure sur le sort de mon pre.

Et la femme qui parlait d'une faon si ferme souffla dans un petit
sifflet d'argent qui rendit un son aigu et prolong.

C'tait la manire dont on appelait les domestiques  cette poque o
les sonnettes n'taient point encore inventes.

Au mme instant la porte par laquelle tait entr Bussy s'ouvrit de
nouveau et donna passage  la suivante de la jeune femme; c'tait une
grande et vigoureuse fille de l'Anjou, qui paraissait attendre cet
appel de sa matresse et qui, l'ayant entendu, se htait d'accourir.

Elle entra dans le salon, et, en entrant, elle ouvrit la porte.

Un jet de lumire pntra alors dans la chambre o tait Bussy, et
entre les deux fentres il reconnut le portrait.

--Gertrude, dit la dame, vous ne vous coucherez point, et vous vous
tiendrez toujours  la porte de ma voix.

La femme de chambre se retira, sans rpondre, par le mme chemin
qu'elle tait venue, laissant la porte du salon toute grande ouverte,
et par consquent le merveilleux portrait clair.

Pour Bussy, il n'y avait plus de doute; ce portrait, c'tait bien
celui qu'il avait vu.

Il s'approcha doucement pour coller son oeil  l'ouverture que
l'paisseur des gonds laissait entre la porte et la muraille; mais si
doucement qu'il marcht, au moment o son regard pntrait dans la
chambre, le parquet cria sous son pied.

A ce bruit, la femme se retourna; c'tait l'original du portrait,
c'tait la fe du rve.

L'homme, quoiqu'il n'et rien entendu, en la voyant se retourner, se
retourna aussi.

C'tait le seigneur de Monsoreau.

--Ah! dit Bussy, la haquene blanche... la femme enleve... Je vais
sans doute entendre quelque terrible histoire.

Et il essuya son visage, qui spontanment venait de se couvrir de
sueur.

Bussy, nous l'avons dit, les voyait tous deux, elle ple, debout et
ddaigneuse.

Lui, assis, non moins ple, mais livide, agitait son pied impatient et
se mordait la main.

--Madame, dit enfin le seigneur de Monso-reau, n'esprez pas continuer
longtemps avec moi ce rle de femme perscute et victime; vous tes 
Paris, vous tes dans ma maison; et, de plus, vous tes maintenant la
comtesse de Monsoreau, c'est--dire ma femme.

--Si je suis votre femme, pourquoi refuser de me conduire  mon pre?
pourquoi continuer de me cacher aux yeux du monde?

--Vous avez oubli le duc d'Anjou, madame.

--Vous m'avez affirm qu'une fois votre femme je n'avais plus rien 
craindre de lui.

--C'est--dire....

--Vous m'avez affirm cela.

--Mais encore, madame, faut-il que je prenne quelques prcautions.

--Eh bien, monsieur, prenez ces prcautions, et revenez me voir quand
elles seront prises.

--Diane, dit le comte, au coeur duquel la colre montait visiblement,
Diane, ne faites pas un jeu de ce lien sacr du mariage. C'est un
conseil que je veux bien vous donner.

--Faites, monsieur, que je n'aie plus de dfiance dans le mari, et je
respecterai le mariage.

--Il me semblait cependant avoir, par la manire dont j'ai agi envers
vous, mrit toute votre confiance.

--Monsieur, je pense que, dans toute cette affaire, mon intrt ne
vous a pas seul guid, ou que, s'il en est ainsi, le hasard vous a
bien servi.

--Oh! c'en est trop, s'cria le comte; je suis dans ma maison, vous
tes ma femme, et, dt l'enfer vous venir en aide, cette nuit mme
vous serez  moi.

Bussy mit la main  la garde de son pe et fit un pas en avant; mais
Diane ne lui donna pas le temps de paratre.

--Tenez, dit-elle en tirant un poignard de sa ceinture, voil comme je
vous rponds.

Et, bondissant dans la chambre o tait Bussy, elle referma la porte,
poussa le double verrou, et, tandis que Monsoreau s'puisait en
menaces, heurtant les planches du poing:

--Si vous faites seulement sauter une parcelle du bois de cette porte,
dit Diane, vous me connaissez, monsieur, vous me trouverez morte sur
le seuil.

--Et, soyez tranquille, madame, dit Bussy en enveloppant Diane de ses
bras, vous auriez un vengeur.

Diane fut prs de pousser un cri; mais elle comprit que le seul danger
qui la menat lui venait de son mari. Elle demeura donc sur la
dfensive, mais muette; tremblante, mais immobile.

M. de Monsoreau frappa violemment du pied; puis, convaincu sans doute
que Diane excuterait sa menace, il sortit du salon en repoussant
violemment la porte derrire lui.

Puis on entendit le bruit de ses pas s'loigner dans le corridor et
dcrotre dans l'escalier.

--Mais vous, monsieur, dit alors Diane en se dgageant des bras de
Bussy et en faisant un pas en arrire, qui tes-vous et comment vous
trouvez-vous ici?

--Madame, dit Bussy en rouvrant la porte et en s'agenouillant devant
Diane, je suis l'homme  qui vous avez conserv la vie. Comment
pourriez-vous croire que je suis entr chez vous dans une mauvaise
intention, ou que je forme des desseins contre votre honneur?

Grce au flot de lumire qui inondait la noble figure du jeune homme,
Diane le reconnut.

--Oh! vous ici, monsieur! s'cria-t-elle en joignant les mains, vous
tiez l, vous avez tout entendu?

--Hlas! oui, madame.

--Mais, qui tes-vous? votre nom, monsieur?

--Madame, je suis Louis de Clermont, comte de Bussy.

--Bussy! vous tes le brave Bussy! s'cria navement Diane, sans se
douter de la joie que cette exclamation rpandait dans le coeur du
jeune homme. Ah! Gertrude, continua-t-elle en s'adressant  sa
suivante, qui, ayant entendu sa matresse parler avec quelqu'un,
entrait tout effare; Gertrude, je n'ai plus rien  craindre, car, 
partir de ce moment, je mets mon honneur sous la sauvegarde du plus
noble et du plus loyal gentilhomme de France.

Puis, tendant la main  Bussy:

--Relevez-vous, monsieur, dit-elle, je sais qui vous tes: il faut que
vous sachiez qui je suis.




CHAPITRE XIII

CE QU'TAIT DIANE DE MRIDOR.


Bussy se releva tout tourdi de son bonheur, et entra avec Diane dans
le salon que venait de quitter M. de Monsoreau.

Il regardait Diane avec l'tonnement de l'admiration; il n'avait pas
os croire que la femme qu'il cherchait pt soutenir la comparaison
avec la femme de son rve, et voil que la ralit surpassait tout ce
qu'il avait pris pour un caprice de son imagination.

Diane avait dix-huit ou dix-neuf ans, c'est--dire qu'elle tait dans
ce premier clat de la jeunesse et de la beaut qui donne son plus pur
coloris  la fleur, son plus charmant velout au fruit; il n'y avait
pas  se tromper  l'expression du regard de Bussy; Diane se sentait
admire, et elle n'avait pas la force de tirer Bussy de son extase.

Enfin elle comprit qu'il fallait rompre ce silence qui disait trop de
choses.

--Monsieur, dit-elle, vous avez rpondu  l'une de mes questions, mais
point  l'autre: je vous ai demand qui vous tes, et vous me l'avez
dit; mais j'ai demand aussi comment vous vous trouvez ici, et  cette
demande vous n'avez rien rpondu.

--Madame, dit Bussy, aux quelques mots que j'ai surpris de votre
conversation avec M. de Monsoreau, j'ai compris que les causes de ma
prsence ressortiraient tout naturellement du rcit que vous avez bien
voulu me promettre. Ne m'avez-vous pas dit de vous-mme tout  l'heure
que je devais savoir qui vous tiez?

--Oh! oui, comte, je vais tout vous raconter, rpondit Diane, votre
nom  vous m'a suffi pour m'inspirer toute confiance, car votre nom,
je l'ai entendu souvent redire comme le nom d'un homme de courage, 
la loyaut et  l'honneur duquel on pouvait fout confier.

Bussy s'inclina.

--Par le peu que vous avez entendu, dit Diane, vous avez pu comprendre
que j'tais la fille du baron de Mridor, c'est--dire que j'tais la
seule hritire d'un des plus nobles et des plus vieux noms de
l'Anjou.

--Il y eut, dit Bussy, un baron de Mridor qui, pouvant sauver sa
libert  Pavie, vint rendre son pe aux Espagnols lorsqu'il sut le
roi prisonnier, et qui, ayant demand pour toute grce d'accompagner
Franois 1er  Madrid, partagea sa captivit, et ne le quitta que pour
venir en France traiter de sa ranon.

--C'est mon pre, monsieur, et si jamais vous entrez dans la grande
salle du chteau de Mridor, vous verrez, donn en souvenir de ce
dvouement, le portrait du roi Franois 1er de la main de Lonard de
Vinci.

--Ah! dit Bussy, dans ce temps-l les princes savaient encore
rcompenser leurs serviteurs.

--A son retour d'Espagne, mon pre se maria. Deux premiers enfants,
deux fils, moururent. Ce fut une grande douleur pour le baron de
Mridor, qui perdait l'espoir de se voir revivre dans un hritier.
Bientt le roi mourut  son tour, et la douleur du baron se changea en
dsespoir; il quitta la cour quelques annes aprs et vint s'enfermer
avec sa femme dans son chteau de Mridor. C'est l que je naquis
comme par miracle, dix ans aprs la mort de mes frres.

Alors tout l'amour du baron se reporta sur l'enfant de sa vieillesse;
son affection pour moi n'tait pas de la tendresse, c'tait de
l'idoltrie. Trois ans aprs ma naissance, je perdis ma mre; certes,
ce fut une nouvelle angoisse pour le baron; mais, trop jeune pour
comprendre ce que j'avais perdu, je ne cessai pas de sourire, et mon
sourire le consola de la mort de ma mre.

Je grandis, je me dveloppai sous ses yeux. Comme j'tais tout pour
lui, lui aussi, pauvre pre, il tait tout pour moi. J'atteignis ma
seizime anne sans me douter qu'il y et un autre monde que celui de
mes brebis, de mes paons, de mes cygnes et de mes tourterelles, sans
songer que cette vie dt jamais finir et sans dsirer qu'elle finit.

Le chteau de Mridor tait entour de vastes forts appartenant  M.
le duc d'Anjou; elles taient peuples de daims, de chevreuils et de
cerfs, que personne ne songeait  tourmenter, et que le repos dans
lequel on les laissait rendait familiers; tous taient plus ou moins
de ma connaissance; quelques-uns taient si bien habitus  ma voix,
qu'ils accouraient quand je les appelais; une biche, entre autres, ma
protge, ma favorite, Daphn, pauvre Daphn! venait manger dans ma
main.

Un printemps, je fus un mois sans la voir; je la croyais perdue et je
l'avais pleure comme une amie, quand tout  coup je la vis reparatre
avec deux petits faons; d'abord les petits eurent peur de moi, mais,
en voyant leur mre me caresser, ils comprirent qu'ils n'avaient rien
 craindre et vinrent me caresser  leur tour.

Vers ce temps, le bruit se rpandit que M. le duc d'Anjou venait
d'envoyer un sous-gouverneur dans la capitale de la province. Quelques
jours aprs, on sut que ce sous-gouverneur venait d'arriver et qu'il
se nommait le comte de Monsoreau.

Pourquoi ce nom me frappa-t-il au coeur quand je l'entendis prononcer?
Je ne puis m'expliquer cette sensation douloureuse que par un
pressentiment.

Huit jours s'coulrent. On parlait fort et fort diversement dans tout
le pays du seigneur de Monsoreau. Un matin, les bois retentirent du
son du cor et de l'aboi des chiens; je courus jusqu' la grille du
parc, et j'arrivai tout juste pour voir passer, comme l'clair, Daphn
poursuivie par une meute; ses deux faons la suivaient.

Un instant aprs, mont sur un cheval noir qui semblait avoir des
ailes, un homme passa, pareil  une vision; c'tait M. de Monsoreau.

Je voulus pousser un cri, je voulus demander grce pour ma pauvre
protge; mais il n'entendit pas ma voix ou n'y fit point attention,
tant il tait emport par l'ardeur de sa chasse.

Alors, sans m'occuper de l'inquitude que j'allais causer  mon pre
s'il s'apercevait de mon absence, je courus dans la direction o
j'avais vu la chasse s'loigner; j'esprais rencontrer, soit le comte
lui-mme, soit quelques-uns des gens de sa suite, et les supplier
d'interrompre cette poursuite qui me dchirait le coeur.

Je fis une demi-lieue, courant ainsi, sans savoir o j'allais; depuis
longtemps, biche, meute et chasseurs, j'avais tout perdu de vue.
Bientt je cessai d'entendre les abois; je tombai au pied d'un arbre
et je me mis  pleurer. J'tais l depuis un quart d'heure  peu prs,
quand, dans le lointain, je crus distinguer le bruit de la chasse; je
ne me trompais point, ce bruit se rapprochait de moment en moment; en
un instant il fut  si peu de distance, que je ne doutai point que la
chasse ne dt passer  porte de ma vue. Je me levai aussitt et je
m'lanai dans la direction o elle s'annonait.

En effet, je vis passer dans une clairire la pauvre Daphn haletante:
elle n'avait plus qu'un seul faon; l'autre avait succomb  la
fatigue, et sans doute avait t dchir par les chiens.

Elle-mme se lassait visiblement; la distance entre elle et la meute
tait moins grande que la premire fois, sa course s'tait change en
lans saccads, et en passant devant moi elle brama tristement.

Comme la premire fois, je fis de vains efforts pour me faire
entendre. M. de Monsoreau ne voyait rien que l'animal qu'il
poursuivait; il passa plus rapide encore que je ne l'avais vu, le cor
 la bouche et sonnant furieusement.

Derrire lui, trois ou quatre piqueurs animaient les chiens avec le
cor et avec la voix. Ce tourbillon d'aboiements, de fanfares et de
cris passa comme une tempte, disparut dans l'paisseur de la fort et
s'teignit dans le lointain.

J'tais dsespre; je me disais que, si je m'tais trouve seulement
cinquante pas plus loin, au bord de la clairire qu'il avait
traverse, il m'et vue, et qu'alors,  ma prire, il et sans doute
fait grce au pauvre animal.

Cette pense ranima mon courage; la chasse pouvait une troisime fois
passer  ma porte. Je suivis un chemin tout bord de beaux arbres,
que je reconnus pour conduire au chteau de Beaug. Ce chteau, qui
appartenait  M. le duc d'Anjou, tait situ  trois lieues  peu prs
du chteau de mon pre. Au bout d'un instant je l'aperus, et
seulement alors je songeai que j avais fait trois lieues  pied, et
que j'tais seule et bien loin du chteau de Mridor.

J'avoue qu'une terreur vague s'empara de moi, et qu' ce moment
seulement je songeai  l'imprudence et mme  l'inconvenance de ma
conduite. Je suivis le bord de l'tang, car je comptais demander au
jardinier, brave homme qui, lorsque j'tais venue jusque-l avec mon
pre, m'avait donn de magnifiques bouquets; je comptais, dis-je,
demander au jardinier de me conduire, quand tout  coup la chasse se
fit entendre de nouveau. Je demeurai immobile, prtant l'oreille. Le
bruit grandissait. J'oubliai tout. Presque au mme instant, de l'autre
ct de l'tang, la biche bondit hors du bois, mais poursuivie de si
prs, qu'elle allait tre atteinte. Elle tait seule, son second faon
avait succomb  son tour; la vue de l'eau sembla lui rendre des
forces; elle aspira la fracheur par ses naseaux, et se lana dans
l'tang, comme si elle et voulu venir  moi.

D'abord elle nagea rapidement, et parut avoir retrouv toute son
nergie. Je la regardais, les larmes aux yeux, les bras tendus, et
presque aussi haletante qu'elle; mais insensiblement ses forces
s'puisrent, tandis qu'au contraire celles des chiens, anims par la
cure prochaine, semblaient redoubler. Bientt les chiens les plus
acharns l'atteignirent, et elle cessa d'avancer, arrte qu'elle
tait par leurs morsures. En ce moment, M. de Monsoreau parut  la
lisire du bois, accourut jusqu' l'tang et sauta  bas de son
cheval. Alors,  mon tour je runis toutes mes forces pour crier:
Grce! les mains jointes. Il me sembla qu'il m'avait aperue, et je
criai de nouveau, et plus fort que la premire fois. Il m'entendit,
car il leva la tte, et je le vis courir  un bateau, dont il dtacha
l'amarre, et avec lequel il s'avana rapidement vers l'animal, qui se
dbattait, au milieu de toute la meute qui l'avait joint. Je ne
doutais pas que, m par ma voix, par mes gestes et par mes prires, ce
ne ft pour lui porter secours que M. de Monsoreau se htait ainsi,
quand tout  coup, arriv  la porte de Daphn, je le vis tirer son
couteau de chasse; un rayon de soleil, en s'y refltant, en fit
jaillir un clair, puis l'clair disparut; je jetai un cri: la lame
tout entire s'tait plonge dans la gorge du pauvre animal. Un flot
de sang jaillit, teignant en rouge l'eau de l'tang. La biche brama
d'une faon mortelle et lamentable, battit l'eau de ses pieds, se
dressa presque debout, et retomba morte.

Je poussai un cri presque aussi douloureux que le sien, et je tombai
vanouie sur le talus de l'tang.

Quand je revins  moi, j'tais couche dans une chambre du chteau de
Beaug, et mon pre, qu'on avait envoy chercher, pleurait  mon
chevet.

Comme ce n'tait rien qu'une crise nerveuse produite par la
surexcitation de la course, ds le lendemain je pus revenir  Mridor.
Cependant, durant trois ou quatre jours, je gardai la chambre.

Le quatrime, mon pre me dit que, pendant tout le temps que j'avais
t souffrante, M. de Monsoreau, qui m'avait vue au moment o l'on
m'emportait vanouie, tait venu prendre de mes nouvelles; il avait
t dsespr lorsqu'il avait appris qu'il tait la cause involontaire
de cet accident, et avait demand  me prsenter ses excuses, disant
qu'il ne serait heureux que lorsqu'il entendrait sortir le pardon de
ma bouche.

Il et t ridicule de refuser de le voir; aussi, malgr ma
rpugnance, je cdai.

Le lendemain, il se prsenta; j'avais compris le ridicule de ma
position: la chasse est un plaisir que partagent souvent les femmes
elles-mmes; ce fut donc moi, en quelque sorte, qui me dfendis de
cette ridicule motion, et qui la rejetai sur la tendresse que je
portais  Daphn.

Ce fut alors le comte qui joua l'homme dsespr, et qui vingt fois me
jura sur l'honneur que, s'il et pu deviner que je portais quelque
intrt  sa victime, il et eu grand bonheur  l'pargner; cependant
ses protestations ne me convainquirent point, et le comte s'loigna
sans avoir pu effacer de mon coeur la douloureuse impression qu'il y
avait faite.

En se retirant, le comte demanda  mon pre la permission de revenir.
Il tait n en Espagne, il avait t lev  Madrid: c'tait pour le
baron un attrait que de parler d'un pays o il tait rest si
longtemps. D'ailleurs, le comte tait de bonne naissance,
sous-gouverneur de la province, favori, disait-on, de M. le duc
d'Anjou; mon pre n'avait aucun motif pour lui refuser cette demande,
qui lui fut accorde.

Hlas!  partir de ce moment cessa, sinon mon bonheur, du moins ma
tranquillit. Bientt je m'aperus de l'impression que j'avais faite
sur le comte. D'abord il n'tait venu qu'une fois la semaine, puis
deux, puis enfin tous les jours. Plein d'attentions pour mon pre, le
comte lui avait plu. Je voyais le plaisir que le baron prouvait dans
sa conversation, qui tait toujours celle d'un homme suprieur. Je
n'osais me plaindre; car de quoi me serais-je plainte? Le comte tait
galant avec moi comme avec une matresse, respectueux comme avec une
soeur.

Un matin, mon pre entra dans ma chambre avec un air plus grave que
d'habitude, et cependant sa gravit avait quelque chose de joyeux.

--Mon enfant, me dit-il, tu m'as toujours assur que tu serais
heureuse de ne pas me quitter.

--Oh! mon pre, m'criai-je, vous le savez, c'est mon voeu le plus
cher.

--Eh bien, ma Diane, continua-t-il en se baissant pour m'embrasser au
front, il ne tient qu' toi de voir ton voeu se raliser.

Je me doutais de ce qu'il allait me dire, et je plis si affreusement,
qu'il s'arrta avant que d'avoir touch mon front de ses lvres.

--Diane! mon enfant! s'cria-t-il, oh! mon Dieu! qu'as-tu donc?

--M. de Monsoreau, n'est-ce pas? balbutiai-je.

--Eh bien? demanda-t-il tonn.

--Oh! jamais, mon pre, si vous avez quelque piti pour votre fille,
jamais!

--Diane, mon amour, dit-il, ce n'est pas de la piti que j'ai pour
toi, c'est de l'idoltrie, tu le sais; prends huit jours pour
rflchir, et si, dans huit jours....

--Oh! non, non, m'criai-je, c'est inutile, pas huit jours, pas
vingt-quatre heures, pas une minute. Non, non, oh! non!

Et je fondis en larmes.

Mon pre m'adorait; jamais il ne m'avait vue pleurer, il me prit dans
ses bras et me rassura en deux mots; il venait de me donner sa parole
de gentilhomme qu'il ne me parlerait plus de ce mariage.

Effectivement, un mois se passa sans que je visse M. de Monsoreau et
sans que j'entendisse parler de lui. Un matin nous remes, mon pre
et moi, une invitation de nous trouver  une grande fte que M. de
Monsoreau devait donner au frre du roi qui venait visiter la province
dont il portait le nom. Cette fte avait lieu  l'htel de ville
d'Angers.

A cette lettre tait jointe une invitation personnelle du prince,
lequel crivait  mon pre qu'il se rappelait l'avoir vu autrefois 
la cour du roi Henri, et qu'il le reverrait avec plaisir.

Mon premier mouvement fut de prier mon pre de refuser, et certes
j'eusse insist si l'invitation et t faite au nom seul de M. de
Monsoreau; mais le prince tait de moiti dans l'invitation, et mon
pre craignit par un refus de blesser Son Altesse.

Nous nous rendmes donc  cette fte. M. de Monsoreau nous reut comme
si rien ne s'tait pass entre nous; sa conduite vis--vis de moi ne
fut ni indiffrente ni affecte; il me traita comme toutes les autres
dames, et je fus heureuse de n'avoir t, de son ct, l'objet
d'aucune distinction, soit en bonne, soit en mauvaise part.

Il n'en fut pas de mme du duc d'Anjou. Ds qu'il m'aperut, son
regard se fixa sur moi pour ne plus me quitter. Je me sentais mal 
l'aise sous le poids de ce regard, et sans dire  mon pre ce qui me
faisait dsirer de quitter le bal, j'insistai de telle faon, que nous
nous retirmes des premiers.

Trois jours aprs, M. de Monsoreau se prsenta  Mridor; je l'aperus
de loin dans l'avenue du chteau, et je me retirai dans ma chambre.

J'avais peur que mon pre ne me fit appeler; mais il n'en fut rien. Au
bout d'une demi-heure, je vis sortir M. de Monsoreau, sans que
personne m'et prvenue de sa visite. Il y eut plus, mon pre ne m'en
parla point; seulement, je crus remarquer qu'aprs cette visite du
sous-gouverneur il tait plus sombre que d'habitude.

Quelques jours s'coulrent encore. Je revenais de faire une promenade
dans les environs, lorsqu'on me dit en rentrant que M. de Monsoreau
tait avec mon pre. Le baron avait demand deux ou trois fois de mes
nouvelles, et deux autres fois aussi s'tait inform avec inquitude
du lieu o je pouvais tre alle. Il avait donn ordre qu'on le
prvnt de mon retour.

En effet,  peine tais-je rentre dans ma chambre, que mon pre
accourut.

--Mon enfant, me dit-il, un motif dont il est inutile que tu
connaisses la cause me force  me sparer de toi pendant quelques
jours; ne m'interroge pas, seulement songe que ce motif doit tre bien
urgent puisqu'il me dtermine  tre une semaine, quinze jours, un
mois peut-tre sans te voir.

Je frissonnai, quoique je ne pusse deviner  quel danger j'tais
expose. Mais cette double visite de M. de Monsoreau ne me prsageait
rien de bon.

--Et o dois-je aller, mon pre? demandai-je.

--Au chteau de Lude, chez ma soeur, o tu resteras cache  tous les
yeux. Quant  ton arrive, on veillera  ce qu'elle ait lieu pendant
la nuit.

--Ne m'accompagnez-vous pas?

--Non, je dois rester ici pour dtourner les soupons; les gens de la
maison eux-mmes ignoreront o tu vas.

--Mais qui me conduira donc?

--Deux hommes dont je suis sr.

--O mon Dieu! mon pre!

Le baron m'embrassa.

--Mon enfant, dit-il, il le faut.

Je connaissais tellement l'amour de mon pre pour moi, que je
n'insistai pas davantage, et ne lui demandai point d'autre
explication. Il fut convenu seulement que Gertrude, la fille de ma
nourrice, m'accompagnerait.

Mon pre me quitta en me disant de me tenir prte.

Le soir,  huit heures, il faisait trs-sombre et trs-froid, car on
tait dans les plus longs jours de l'hiver; le soir,  huit heures,
mon pre me vint chercher. J'tais prte comme il me l'avait
recommand; nous descendmes sans bruit, nous traversmes le jardin;
il ouvrit lui-mme une petite porte qui donnait sur la fort, et l
nous trouvmes une litire tout attele et deux hommes: mon pre leur
parla longtemps, me recommandant  eux,  ce qu'il me parut; puis je
pris ma place dans la litire; Gertrude s'assit prs de moi. Le baron
m'embrassa une dernire fois, et nous nous mmes en marche.

J'ignorais quelle sorte de danger me menaait et me forait de quitter
le chteau de Mridor. J'interrogeai Gertrude, mais elle tait aussi
ignorante que moi. Je n'osais adresser la parole  nos conducteurs,
que je ne connaissais pas. Nous marchions donc silencieusement et par
des chemins dtourns, lorsque aprs deux heures de marche environ, au
moment o, malgr mes inquitudes, le mouvement gal et monotone de la
litire commenait  m'endormir, je me sentis rveille par Gertrude,
qui me saisissait le bras, et plus encore par le mouvement de la
litire qui s'arrtait.

--Oh! mademoiselle, dit la pauvre fille, que nous arrive-t-il donc?

Je passai ma tte par les rideaux: nous tions entours par six
cavaliers masqus; nos hommes, qui avaient voulu se dfendre, taient
dsarms et maintenus.

J'tais trop pouvante pour appeler du secours; d'ailleurs, qui
serait venu  nos cris?

Celui qui paraissait le chef des hommes masqus s'avana vers la
portire:

--Rassurez-vous, mademoiselle, dit-il, il ne vous sera fait aucun mal,
mais il faut nous suivre.

--O cela? demandai-je.

--Dans un lieu o, bien loin d'avoir rien  craindre, vous serez
traite comme une reine.

Cette promesse m'pouvanta plus que n'et fait une menace.

--Oh! mon pre! mon pre! murmurai-je.

--coutez, mademoiselle, me dit Gertrude, je connais les environs: je
vous suis dvoue, je suis forte, nous aurons bien du malheur si nous
ne parvenons pas  fuir.

Cette assurance que me donnait une pauvre suivante tait loin de me
tranquilliser. Cependant c'est une si douce chose que de se sentir
soutenue, que je repris un peu de force.

--Faites de nous ce que vous voudrez, messieurs, rpondis-je, nous
sommes deux pauvres femmes, et nous ne pouvons nous dfendre.

Un des hommes descendit, prit la place de notre conducteur et changea
la direction de notre litire.

Bussy, comme on le comprend bien, coutait le rcit de Diane avec
l'attention la plus profonde. Il y a dans les premires motions d'un
grand amour naissant un sentiment presque religieux pour la personne
que l'on commence  aimer. La femme que le coeur vient de choisir est
leve, par ce choix, au-dessus des autres femmes; elle grandit,
s'pure, se divinise; chacun de ses gestes est une faveur qu'elle vous
accorde, chacune de ses paroles est une grce qu'elle vous fait; si
elle vous regarde, elle vous rjouit; si elle vous sourit, elle vous
comble.

Le jeune homme avait donc laiss la belle narratrice drouler le rcit
de toute sa vie sans oser l'arrter, sans avoir l'ide de
l'interrompre; chacun des dtails de cette vie, sur laquelle il
sentait qu'il allait tre appel  veiller, avait pour lui un puissant
intrt, et il coutait les paroles de Diane muet et haletant, comme
si son existence et dpendu de chacune de ces paroles.

Aussi, comme la jeune femme, sans doute trop faible pour la double
motion qu'elle prouvait  son tour, motion dans laquelle le prsent
runissait tous les souvenirs du pass, s'tait arrte un instant,
Bussy n'eut point la force de demeurer sous le poids de son
inquitude, et, joignant les mains:

--Oh! continuez, madame, dit-il, continuez!

Il tait impossible que Diane pt se tromper  l'intrt qu'elle
inspirait; tout dans la voix, dans le geste, dans l'expression de la
physionomie du jeune homme, tait en harmonie avec la prire que
contenaient ses paroles. Diane sourit tristement et reprit:

--Nous marchmes trois heures  peu prs; puis la litire s'arrta.
J'entendis crier une porte; on changea quelques paroles; la litire
reprit sa marche, et je sentis qu'elle roulait sur un terrain
retentissant comme est un pont-levis. Je ne me trompais pas; je jetai
un coup d'oeil hors de la litire: nous tions dans la cour d'un
chteau.

Quel tait ce chteau? Ni Gertrude ni moi n'en savions rien. Souvent,
pendant la roule, nous avions tent de nous orienter, mais nous
n'avions vu qu'une fort sans fin. Il est vrai que l'ide tait venue
 chacune de nous qu'on nous faisait, pour nous ter toute ide du
lieu o nous tions, faire dans cette fort un chemin inutile et
calcul.

La porte de notre litire s'ouvrit, et le mme homme qui nous avait
dj parl nous invita  descendre.

J'obis en silence. Deux hommes qui appartenaient sans doute au
chteau nous taient venus recevoir avec des flambeaux. Comme on m'en
avait fait la terrible promesse, notre captivit s'annonait
accompagne des plus grands gards. Nous suivmes, les hommes aux
flambeaux; ils nous conduisirent dans une chambre  coucher richement
orne, et qui paraissait avoir t dcore  l'poque la plus
brillante, comme lgance et comme style, du temps de Franois 1er.

Une collation nous attendait sur une table somptueusement servie.

--Vous tes chez vous, madame, me dit l'homme qui dj deux fois nous
avait adress la parole, et, comme les soins d'une femme de chambre
vous sont ncessaires, la vtre ne vous quittera point; sa chambre est
voisine de la vtre.

Gertrude et moi changemes un regard joyeux.

--Toutes les fois que vous voudrez appeler, continua l'homme masqu,
vous n'aurez qu' frapper avec le marteau de cette porte, et
quelqu'un, qui veillera constamment dans l'antichambre, se rendra
aussitt  vos ordres.

Cette apparente attention indiquait que nous tions gardes  vue.

L'homme masqu s'inclina et sortit; nous entendmes la porte se
refermer  double tour.

Nous nous trouvmes seules, Gertrude et moi.

Nous restmes un instant immobiles, nous regardant  la lueur des deux
candlabres qui clairaient la table o tait servi le souper.
Gertrude voulut ouvrir la bouche; je lui fis signe du doigt de se
taire; quelqu'un nous coutait peut-tre.

La porte de la chambre qu'on nous avait dsigne comme devant tre
celle de Gertrude tait ouverte; la mme ide nous vint en mme temps
de la visiter; elle prit un candlabre, et, sur la pointe du pied,
nous y entrmes toutes deux.

C'tait un grand cabinet destin  faire, comme chambre de toilette,
le complment de la chambre  coucher. Il avait une porte parallle 
la porte de l'autre pice par laquelle nous tions entres: cette
deuxime porte, comme la premire, tait orne d'un petit marteau de
cuivre cisel, qui retombait sur un clou de mme mtal. Clous et
marteaux, on et dit que le tout tait l'ouvrage de Benvenuto Cellini.

Il tait vident que les deux portes donnaient dans la mme
antichambre.

Gertrude approcha la lumire de la serrure, le pne tait ferm 
double tour.

Nous tions prisonnires.

Il est incroyable combien, quand deux personnes, mme de condition
diffrente, sont dans une mme situation et partagent un mme danger;
il est incroyable, dis-je, combien les penses sont analogues, et
combien elles passent facilement par-dessus les claircissements
intermdiaires et les paroles inutiles.

Gertrude s'approcha de moi.

--Mademoiselle a-t-elle remarqu, dit-elle  voix basse, que nous
n'avons mont que cinq marches en quittant la cour?

--Oui, rpondis-je.

--Nous sommes donc au rez-de-chausse?

--Sans aucun doute.

--De sorte que, ajouta-t-elle plus bas, en fixant les yeux sur les
volets extrieurs, de sorte que....

--Si ces fentres n'taient pas grilles... interrompis-je.

--Oui, et si mademoiselle avait du courage....

--Du courage, m'criai-je, oh! sois tranquille, j'en aurai, mon
enfant.

Ce fut Gertrude qui,  son tour, mit son doigt sur sa bouche.

--Oui, oui, je comprends, lui dis-je.

Gertrude me fit signe de rester ou j'tais, et alla reporter le
candlabre sur la table de la chambre  coucher.

J'avais dj compris son intention et je m'tais rapproche de la
fentre, dont je cherchais les ressorts.

Je les trouvai, ou plutt Gertrude, qui tait venue me rejoindre, les
trouva. Le volet s'ouvrit.

Je poussai un cri de joie; la fentre n'tait pas grille.

Mais Gertrude avait dj remarqu la cause de cette prtendue
ngligence de nos gardiens: un large tang baignait le pied de la
muraille; nous tions gardes par dix pieds d'eau, bien mieux que nous
ne l'eussions t certainement par les grilles de nos fentres.

Mais, en se reportant de l'eau  ses rives, mes yeux reconnurent un
paysage qui leur tait familier, nous tions prisonnires au chteau
de Beaug, o plusieurs fois, comme je l'ai dj dit, j'tais venue
avec mon pre, et o, un mois auparavant, on m'avait recueillie le
jour de la mort de ma pauvre Daphn.

Le chteau du Beaug appartenait  M. le duc d'Anjou.

Ce fut alors qu'claire comme par la lueur d'un coup de foudre je
compris, tout.

Je regardai l'tang avec une sombre satisfaction; c'tait une dernire
ressource contre la violence, un suprme refuge contre le dshonneur.

Nous refermmes les volets. Je me jetai tout habille sur mon lit,
Gertrude se coucha dans un fauteuil et dormit  mes pieds.

Vingt fois pendant cette nuit je me rveillai en sursaut, en proie 
des terreurs inoues; mais rien ne justifiait ces terreurs que la
situation dans laquelle je me trouvais; rien n'indiquait de mauvaises
intentions contre moi: on dormait, au contraire, tout semblait dormir
au chteau, et nul autre bruit que le cri des oiseaux de marais
n'interrompait le silence de la nuit.

Le jour parut; le jour, tout en enlevant au paysage ce caractre
effrayant que lui donne l'obscurit, me confirma dans mes craintes de
la nuit: toute fuite tait impossible sans un secours extrieur, et
d'o nous pouvait venir ce secours?

Vers les neuf heures, on frappa  notre porte: je passai dans la
chambre de Gertrude, en lui disant qu'elle pouvait permettre d'ouvrir.

Ceux qui frappaient et que je pouvais voir par l'ouverture de la porte
de communication taient nos serviteurs de la veille; ils venaient
enlever le souper, auquel nous n'avions pas touch, et apporter le
djeuner.

Gertrude leur fit quelques questions, auxquelles ils sortirent sans
avoir rpondu.

Je rentrai alors; tout m'tait expliqu par notre sjour au chteau de
Beaug et par le prtendu respect qui nous entourait. M. le duc
d'Anjou m'avait vue  la fte donne par M. de Monsoreau; M. le duc
d'Anjou tait devenu amoureux de moi; mon pre avait t prvenu, et
avait voulu me soustraire aux poursuites dont j'allais sans doute tre
l'objet; il m'avait loigne de Mridor; mais, trahi, soit par un
serviteur infidle, soit par un hasard malheureux, sa prcaution avait
t inutile, et j'tais tombe aux mains de l'homme auquel il avait
tent vainement de me soustraire.

Je m'arrtai  cette ide, la seule qui ft vraisemblable, et en
ralit la seule qui ft vraie.

Sur les prires de Gertrude, je bus une tasse de lait et mangeai un
peu de pain.

La matine s'coula  faire des plans de fuite insenss. Et cependant,
 cent pas devant nous, amarre dans les roseaux, nous pouvions voir
une barque toute garnie de ses avirons. Certes, si cette barque et
t  notre porte, mes forces, exaltes par la terreur, jointes aux
forces naturelles de Gertrude, eussent suffi pour nous tirer de
captivit.

Pendant cette matine, rien ne nous troubla. On nous servit le dner
comme on nous avait servi le djeuner; je tombais de faiblesse. Je me
mis  table, servie par Gertrude seulement; car, ds que nos gardiens
avaient dpos nos repas, ils se retiraient. Mais tout  coup, en
brisant mon pain, je mis  jour un petit billet.

Je l'ouvris prcipitamment; il contenait cette seule ligne:

Un ami veille sur vous. Demain vous aurez, de ses nouvelles et de
celles de votre pre.

On comprend quelle fut ma joie: mon coeur battait  rompre ma
poitrine. Je montrai le billet  Gertrude. Le reste del journe se
passa  attendre et  esprer.

La seconde nuit s'coula aussi tranquille que la premire; puis vint
l'heure du djeuner, attendue avec tant d'impatience; car je ne
doutais point que je ne trouvasse dans mon pain un nouveau billet. Je
ne me trompais pas; le billet tait conu en ses termes:

La personne qui vous a enleve arrive au chteau de Beaug ce soir 
dix heures; mais,  neuf, l'ami qui veille sur vous sera sous vos
fentres avec une lettre de votre pre, qui vous commandera la
confiance, que sans cette lettre vous ne lui accorderiez peut-tre
pas.

Brlez ce billet.

Je lus et relus cette lettre, puis je la jetai au feu, selon la
recommandation qu'elle contenait. L'criture m'tait compltement
inconnue, et, je l'avoue, j'ignorais d'o elle pouvait, venir.

Nous nous perdmes en conjectures, Gertrude et moi; cent fois pendant
la matine nous allmes  la fentre pour regarder si nous
n'apercevions personne sur les rives de l'tang et dans les
profondeurs de la fort; tout tait solitaire.

Une heure aprs le dner, on frappa  notre porte; c'tait la premire
fois qu'il arrivait que l'on tentt d'entrer chez nous  d'autres
heures qu' celles de nos repas; cependant, comme nous n'avions aucun
moyen de nous enfermer en dedans, force nous fut de laisser entrer.

C'tait l'homme qui nous avait parl  la porte de la litire et dans
la cour du chteau. Je ne pus le reconnatre au visage, puisqu'il
tait masqu lorsqu'il nous parla; mais, aux premires paroles qu'il
pronona, je le reconnus  la voix.

Il me prsenta une lettre.

--De quelle part venez-vous, monsieur? lui demandai-je.

--Que mademoiselle se donne la peine de lire, me rpondit-il, et elle
verra.

--Mais je ne veux pas lire cette lettre, ne sachant pas de qui elle
vient.

--Mademoiselle est la matresse de faire ce qu'elle voudra. J'avais
ordre de lui remettre cette lettre; je dpose cette lettre  ses
pieds; si elle daigne la ramasser, elle la ramassera.

Et, en effet, le serviteur, qui paraissait un cuyer, plaa la lettre
sur le tabouret o je reposais mes pieds et sortit.

--Que faire? demandai-je  Gertrude.

--Si j'osais donner un conseil  mademoiselle, ce serait de lire cette
lettre. Peut-tre contient-elle l'annonce de quelque danger auquel,
prvenues par elle, nous pourrons nous soustraire.

Le conseil tait si raisonnable, que je revins sur la rsolution prise
d'abord et que j'ouvris la lettre.

Diane,  ce moment, interrompit son rcit, se leva, ouvrit un petit
meuble du genre de ceux auquel nous avons conserv le nom italien de
stippo, et d'un portefeuille de soie tira une lettre.

Bussy jeta un coup d'oeil sur l'adresse.

A la belle Diane de Mridor, lut-il.

Puis, regardant la jeune femme:

--Cette adresse, dit-il, est de la main du duc d'Anjou.

--Ah! rpondit-elle avec un soupir; il ne m'avait donc pas trompe!

Puis, comme Bussy hsitait  ouvrir la lettre:

--Lisez, dit-elle, le hasard vous a pouss du premier coup au plus
intime de ma vie, je ne dois plus avoir de secrets pour vous.

Bussy obit et lut:

Un malheureux prince, que votre beaut divine a frapp au coeur,
viendra vous faire ce soir,  dix heures, ses excuses de sa conduite 
votre gard, conduite qui, lui-mme le sent bien, n'a d'autre excuse
que l'amour invincible qu'il prouve pour vous.

FRANOIS.

--Ainsi cette lettre tait bien du duc d'Anjou? demanda Diane.

--Hlas! oui, rpondit Bussy, c'est son criture et son seing.

Diane soupira.

--Serait-il moins coupable que je ne le croyais? murmura-t-elle.

--Qui, le prince? demanda Bussy.

--Non, lui, le comte de Monsoreau.

Ce fut Bussy qui soupira  son tour.

--Continuez, madame, dit-il, et nous jugerons le prince et le comte.

--Cette lettre, que je n'avais alors aucun motif de ne pas croire
relle, puisqu'elle s'accordait si bien avec mes propres craintes,
m'indiquait, comme l'avait prvu Gertrude, le danger auquel j'tais
expose, et me rendait d'autant plus prcieuse l'intervention de cet
ami inconnu qui m'offrait son secours au nom de mon pre. Je n'eus
donc plus d'espoir qu'en lui.

Nos investigations recommenaient; mes regards et ceux de Gertrude,
plongeant  travers les vitres, ne quittaient point l'tang et cette
partie de la fort qui faisait face  nos fentres. Dans toute
l'tendue que nos regards pouvaient embrasser, nous ne vmes rien qui
part se rapporter  nos esprances et les seconder.

La nuit arriva; mais, comme nous tions au mois de janvier, la nuit
venait vite; quatre ou cinq heures nous sparaient donc encore du
moment dcisif: nous attendmes avec anxit.

Il faisait une de ces belles geles d'hiver pendant lesquelles, si ce
n'tait le froid, on se croirait ou vers la fin du printemps ou vers
le commencement de l'automne: le ciel brillait, tout parsem de mille
toiles, et, dans un coin de ce ciel, la lune, pareille  un
croissant, clairait le paysage de sa lueur argente; nous ouvrmes la
fentre de la chambre de Gertrude, qui devait, dans tous les cas, tre
moins rigoureusement observe que la mienne.

Vers sept heures, une lgre vapeur monta de l'tang; mais, pareille 
un voile de gaze transparente, cette vapeur n'empchait pas de voir,
ou plutt nos yeux, s'habituant  l'obscurit, taient parvenus 
percer cette vapeur.

Comme rien ne nous aidait  mesurer le temps, nous n'aurions pas pu
dire quelle heure il tait, lorsqu'il nous sembla, sur la lisire du
bois, voir  travers cette transparente obscurit se mouvoir des
ombres. Ces ombres paraissaient s'approcher avec prcaution, gagnant
les arbres, qui, rendant les tnbres plus paisses, semblaient les
protger. Peut-tre eussions-nous cru, au reste, que ces ombres
n'taient qu'un jeu de notre vue fatigue, lorsque le hennissement
d'un cheval traversa l'espace et arriva jusqu' nous.

--Ce sont nos amis, murmura Gertrude.

--Ou le prince! rpondis-je.

--Oh! le prince, dit-elle, le prince ne se cacherait pas.

Cette rflexion si simple dissipa mes soupons et me rassura.

Nous redoublmes d'attention.

Un homme s'avana seul; il me semblait qu'il quittait un autre groupe
d'hommes, lequel tait rest  l'abri sous un bouquet d'arbres.

Cet homme marcha droit  la barque, la dtacha du pieu o elle tait
amarre, descendit dedans, et la barque, glissant sur l'eau, s'avana
silencieusement de notre ct.

A mesure qu'elle s'avanait, mes yeux faisaient des efforts plus
violents pour percer l'obscurit.

Il me sembla d'abord reconnatre la grande taille, puis les traits
sombres et fortement accuss du comte de Monsoreau; enfin, lorsqu'il
fut  dix pas de nous, je ne conservai plus aucun doute.

Je craignais maintenant presque autant le secours que le danger.

Je restai muette et immobile, range dans l'angle de la fentre, de
sorte qu'il ne pouvait me voir. Arriv au pied du mur, il arrta sa
barque  un anneau, et je vis apparatre sa tte  la hauteur de
l'appui de la croise.

Je ne pus retenir un lger cri.

--Ah! pardon; dit le comte de Monsoreau, je croyais que vous
m'attendiez.

--C'est--dire que j'attendais quelqu'un, monsieur, rpondis-je, mais
j'ignorais que ce quelqu'un ft vous.

Un sourire amer passa sur le visage du comte.

--Qui donc, except moi et son pre, veille sur l'honneur de Diane de
Mridor?

--Vous m'avez dit, monsieur, dans la lettre que vous m'avez crite,
que vous veniez au nom de mon pre.

--Oui, mademoiselle; et, comme j'ai prvu que vous douteriez de la
mission que j'ai reue, voici un billet du baron.

Et le comte me tendit un papier.

Nous n'avions allum ni bougies ni candlabres, pour tre plus libres
de faire dans l'obscurit tout ce que commanderaient les
circonstances. Je passai de la chambre de Gertrude dans la mienne. Je
m'agenouillai devant le feu, et,  la lueur de la flamme du foyer, je
lus:

 Ma chre Diane, M. le comte de Monsoreau peut seul t'arracher au
danger que tu cours, et ce danger est immense. Fie-toi donc
entirement  lui comme au meilleur ami que le ciel nous puisse
envoyer.

 Il te dira plus tard ce que du fond de mon coeur je dsirerais que
tu fisses pour acquitter la dette que nous allons contracter envers
lui.

 Ton pre, qui te supplie de le croire, et d'avoir piti de toi et de
lui,

 BARON DE MRIDOR.

Rien de positif n'existait dans mon esprit contre M. de Monsoreau; la
rpulsion qu'il m'inspirait tait bien plutt instinctive que
raisonne. Je n'avais  lui reprocher que la mort d'une biche, et
c'tait un crime bien lger pour un chasseur.

J'allai donc  lui.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Monsieur, j'ai lu la lettre de mon pre; il me dit que vous tes
prt  me conduire hors d'ici, mais il ne me dit pas o vous me
conduisez.

--Je vous conduis o le baron vous attend, mademoiselle.

--Et o m'attend-il?

--Au chteau de Mridor.

--Ainsi je vais revoir mon pre?

--Dans deux heures.

--Oh! monsieur, si vous dites vrai...

Je m'arrtai; le comte attendait visiblement la fin de ma phrase.

--Comptez sur toute ma reconnaissance, ajoutai-je d'une voix
tremblante et affaiblie, car je devinais quelle chose il pouvait
attendre de cette reconnaissance que je n'avais pas la force de lui
exprimer.

--Alors, mademoiselle, dit le comte, vous tes prte  me suivre?

Je regardai Gertrude avec inquitude; il tait facile de voir que
cette sombre figure du comte ne la rassurait pas plus que moi.

--Rflchissez que chaque minute qui s'envole est prcieuse pour vous
au del de ce que vous pouvez imaginer, dit-il. Je suis en retard
d'une demi-heure  peu prs; il va tre dix heures bientt, et
n'avez-vous point reu l'avis qu' dix heures le prince serait au
chteau de Beaug?

--Hlas! oui, rpondis-je.

--Le prince une fois ici, je ne puis plus rien pour vous que risquer
sans espoir ma vie, que je risque en ce moment avec la certitude de
vous sauver.

--Pourquoi mon pre n'est-il donc pas venu?

--Pensez-vous que votre pre ne soit pas entour? Pensez-vous qu'il
puisse faire un pas sans qu'on sache o il va?

--Mais vous? demandai-je.

--Moi, c'est autre chose; moi, je suis l'ami, le confident du prince.

--Mais monsieur, m'criai-je, si vous tes l'ami, si vous tes le
confident du prince, alors....

--Alors je le trahis pour vous; oui, c'est bien cela. Aussi vous
disais-je tout  l'heure que je risquais ma vie pour sauver votre
honneur.

Il y avait un tel accent de conviction dans cette rponse du comte, et
elle tait si visiblement d'accord avec la vrit, que, tout en
prouvant un reste de rpugnance  me confier  lui, je ne trouvais
pas de mots pour exprimer cette rpugnance.

--J'attends, dit le comte.

Je regardai Gertrude, aussi indcise que moi.

--Tenez, me dit M. de Monsoreau, si vous doutez encore, regardez de ce
ct.

Et, du ct oppos  celui par lequel il tait venu, longeant l'autre
rive de l'tang, il me montra une troupe de cavaliers qui s'avanaient
vers le chteau.

--Quels sont ces hommes? demandai-je.

--C'est le duc d'Anjou et sa suite, rpondit le comte.

--Mademoiselle, mademoiselle, dit Gertrude, il n'y a pas de temps 
perdre.

--Il n'y en a dj que trop de perdu, dit le comte: au nom du ciel,
dcidez-vous donc!

Je tombai sur une chaise, les forces me manquaient.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! que faire? murmurai-je.

--coutez, dit le comte, coutez, ils frappent  la porte.

En effet, on entendit retentir le marteau sous la main de deux hommes
que nous avions vus se dtacher du groupe pour prendre les devants.

--Dans cinq minutes, dit le comte, il ne sera plus temps.

J'essayai de me lever; mes jambes faiblirent.

--A moi, Gertrude! balbutiai-je,  moi!

--Mademoiselle, dit la pauvre fille, entendez-vous la porte qui
s'ouvre? Entendez-vous les chevaux qui pitinent dans la cour?

--Oui! oui! rpondis-je en faisant un effort, mais les forces me
manquent.

--Oh! n'est-ce que cela? dit-elle.

Et elle me prit dans ses bras, me souleva comme elle et fait d'un
enfant, et me remit dans les bras du comte.

En sentant l'attouchement de cet homme, je frissonnai si violemment,
que je faillis lui chapper et tomber dans le lac.

Mais il me serra contre sa poitrine et me dposa dans le bateau.

Gertrude m'avait suivie et tait descendue sans avoir besoin d'aide.

Alors je m'aperus que mon voile s'tait dtach et flottait sur
l'eau.

L'ide me vint qu'il indiquerait notre trace.

--Mon voile! mon voile! dis-je au comte; rattrapez donc mon voile!

Le comte jeta un coup d'oeil vers l'objet que je lui montrais du
doigt.

--Non, dit-il, mieux vaut que cela soit ainsi.

Et, saisissant les avirons, il donna une si violente impulsion  la
barque, qu'en quelques coups de rames nous nous trouvmes prs
d'atteindre la rive de l'tang.

En ce moment, nous vmes les fentres de ma chambre s'clairer: des
serviteurs entraient avec des lumires.

--Vous ai-je trompe? dit M. de Monsoreau, et tait-il temps?

--Oh! oui, oui, monsieur, lui dis-je, vous tes bien vritablement mon
sauveur.

Cependant les lumires couraient avec agitation, tantt dans ma
chambre, tantt dans celle de Gertrude. Nous entendmes des cris, un
homme entra, devant lequel s'cartrent tous les autres. Cet homme
s'approcha de la fentre ouverte, se pencha en dehors, aperut le
voile flottant sur l'eau, et poussa un cri.

--Voyez-vous que j'ai bien fait de laisser l ce voile? dit le comte,
le prince croira que, pour lui chapper, vous vous tes jete dans le
lac, et, tandis qu'il vous fera chercher, nous fuirons.

C'est alors que je tremblai rellement devant les sombres profondeurs
de cet esprit qui, d'avance, avait compt sur un pareil moyen.

En ce moment nous abordmes.




CHAPITRE XIV

CE QUE C'TAIT QUE DIANE DE MRIDOR.--LE TRAIT.


Il se fit encore un instant de silence. Diane, presque aussi mue  ce
souvenir qu'elle l'avait t  la ralit, sentait sa voix prte  lui
manquer. Bussy l'coutait avec toutes les facults de son me, et il
vouait d'avance une haine ternelle  ses ennemis, quels qu'ils
fussent.

Enfin, aprs avoir respir un flacon qu'elle tira de sa poche, Diane
reprit:

--A peine emes-nous mis pied  terre, que sept ou huit hommes
accoururent  nous. C'taient des gens au comte, parmi lesquels il me
sembla reconnatre les deux serviteurs qui accompagnaient notre
litire quand nous avions t attaqus par ceux-l qui m'avaient
conduite au chteau de Beaug. Un cuyer tenait en main deux chevaux;
l'un des deux tait le cheval noir du comte; l'autre tait une
haquene blanche qui m'tait destine. Le comte m'aida  monter la
haquene, et quand je fus en selle il s'lana sur son cheval.

Gertrude monta en croupe d'un des serviteurs du comte.

Ces dispositions furent  peines faites, que nous nous loignmes au
galop.

J'avais remarqu que le comte avait pris ma haquene par la bride, et
je lui avais fait observer que je montais assez bien  cheval pour
qu'il se dispenst de cette prcaution; mais il me rpondit que ma
monture tait ombrageuse et pourrait faire quelque cart qui me
sparerait de lui.

Nous courions depuis dix minutes, quand j'entendis la voix de Gertrude
qui m'appelait. Je me retournai, et je m'aperus que notre troupe
s'tait ddouble; quatre hommes avaient pris un sentier latral et
l'entranaient dans la fort, tandis que le comte de Monsoreau et les
quatre autres suivaient avec moi le mme chemin.

--Gertrude! m'criai-je. Monsieur, pourquoi Gertrude ne vient-elle pas
avec nous?

C'est une prcaution indispensable, me dit le comte; si nous sommes
poursuivis, il faut que nous laissions deux traces; il faut que de
deux cts on puisse dire qu'on a vu une femme enleve par des hommes.
Nous aurons alors la chance que M. le duc d'Anjou fasse fausse route,
et coure aprs votre suivante au lieu de courir aprs vous.

Quoique spcieuse, la rponse ne me satisfit point; mais que dire,
mais que faire? je soupirai et j'attendis.

D'ailleurs, le chemin que suivait le comte tait bien celui qui me
ramenait au chteau de Mridor. Dans un quart d'heure, au train dont
nous marchions, nous devions tre arrivs au chteau; quand tout 
coup, parvenu  un carrefour de la fort qui m tait bien connu, le
comte, au lieu de continuer  suivre le chemin qui me ramenait chez
mon pre, se jeta  gauche et suivit une route qui s'en cartait
visiblement. Je m'criai aussitt, et, malgr la marche rapide de ma
haquene, j'appuyais dj la main sur le pommeau de la selle pour
sauter  terre, quand le comte, qui sans doute piait tous mes
mouvements, se pencha de mon ct, m'enlaa de son bras, et,
m'enlevant de ma monture, me plaa sur l'aron de son cheval. La
haquene, se sentant libre, s'enfuit en hennissant  travers la fort.

Cette action s'tait excute si rapidement de la part du comte, que
je n'avais eu que le temps de pousser un cri.

M. de Monsoreau me mit rapidement la main sur la bouche.

--Mademoiselle, me dit-il, je vous jure, sur mon honneur, que je ne
fais rien que par ordre de votre pre, comme je vous en donnerai la
preuve  la premire halte que nous ferons; si cette preuve ne vous
suffit point ou vous parat douteuse, sur mon honneur encore,
mademoiselle, vous serez libre.

--Mais, monsieur, vous m'aviez dit que vous me conduisiez chez mon
pre! m'criai-je en repoussant sa main et en rejetant ma tte en
arrire.

--Oui, je vous l'avais dit, car je voyais que vous hsitiez  me
suivre, et un instant de plus de cette hsitation nous perdait, lui,
vous et moi, comme vous avez pu le voir. Maintenant, voyons, dit le
comte en s'arrtant, voulez-vous tuer le baron? voulez-vous marcher
droit  votre dshonneur? Dites un mot, et je vous ramne au chteau
de Mridor.

--Vous m'avez parl d'une preuve que vous agissiez au nom de mon pre?

--Cette preuve, la voil, dit le comte; prenez cette lettre, et, dans
le premier gte o nous nous arrterons, lisez-la. Si, quand vous
l'aurez lue, vous voulez revenir au chteau, je vous le rpte, sur
mon honneur, vous serez libre. Mais, s'il vous reste quelque respect
pour les ordres du baron, vous n'y retournerez pas, j'en suis bien
certain.

--Allons donc, monsieur, et gagnons promptement ce premier gte, car
j'ai hte de m'assurer si vous dites la vrit.

--Souvenez-vous que vous me suivez librement.

--Oui, librement, autant toutefois qu'une jeune fille est libre dans
cette situation o elle voit d'un ct la mort de son pre et son
dshonneur, et, de l'autre, l'obligation de se fier  la parole d'un
homme qu'elle connat  peine; n'importe, je vous suis librement,
monsieur; et c'est ce dont vous pourrez vous assurer, si vous voulez
bien me faire donner un cheval.

Le comte fit signe  un de ses hommes de mettre pied  terre. Je
sautai  bas du sien, et, un instant aprs, je me retrouvai en selle
prs de lui.

--La haquene ne peut tre loin, dit-il  l'homme dmont; cherchez-la
dans la fort, appelez-la; vous savez qu'elle vient comme un chien 
son nom ou au sifflet. Vous nous rejoindrez  la Chtre.

Je frissonnai malgr moi. La Chtre tait  dix lieues dj du chteau
de Mridor, sur la route de Paris.

--Monsieur, lui dis-je, je vous accompagne; mais,  la Chtre, nous
ferons nos conditions.

--C'est--dire, mademoiselle, rpondit le comte, qu' la Chtre vous
me donnerez vos ordres.

Cette prtendue obissance ne me rassurait point; cependant, comme je
n'avais pas le choix des moyens, et que celui qui se prsentait pour
chapper au duc d'Anjou tait le seul, je continuai silencieusement ma
route. Au point du jour, nous arrivmes  la Chtre. Mais, au lieu
d'entrer dans le village,  cent pas des premiers jardins, nous prmes
 travers terres, et nous nous dirigemes vers une maison carte.

J'arrtai mon cheval.

--O allons-nous? demandai-je.

--coutez, mademoiselle, me dit le comte, j'ai dj remarqu l'extrme
justesse de votre esprit, et c'est  votre esprit mme que j'en
appelle. Pouvons-nous, fuyant les recherches du prince le plus
puissant aprs le roi, nous arrter dans une htellerie ordinaire, et
au milieu d'un village dont le premier paysan qui nous aura vus nous
dnoncera? On peut acheter un homme, on ne peut pas acheter tout un
village.

Il y avait dans toutes les rponses du comte une logique ou tout au
moins une spciosit qui me frappait.

--Bien, lui dis-je. Allons.

Et nous nous remmes en marche.

Nous tions attendus; un homme, sans que je m'en fusse aperue,
s'tait dtach de notre escorte et avait pris les devants. Un bon feu
brillait dans la chemine d'une chambre  peu prs propre, et un lit
tait prpar.

--Voici votre chambre, mademoiselle, dit le comte; j'attendrai vos
ordres.

Il salua, se retira et me laissa seule.

Mon premier soin fut de m'approcher de la lampe et de tirer de ma
poitrine la lettre de mon pre... La voici, monsieur de Bussy: je vous
fais mon juge, lisez.

Bussy prit la lettre et lut:

Ma Diane bien-aime, si, comme je n'en doute pas, te rendant  ma
prire, tu as suivi M. le comte de Monsoreau, il a d te dire que tu
avais eu le malheur de plaire au duc d'Anjou, et que c'tait ce prince
qui t'avait fait enlever et conduire au chteau de Beaug; juge par
cette violence ce dont le duc est capable, et quelle est la honte qui
te menace. Eh bien, cette honte,  laquelle je ne survivrais pas, il y
a un moyen d'y chapper: c'est d'pouser notre noble ami; une fois
comtesse de Monsoreau, c'est sa femme que le comte dfendra, et, par
tous les moyens, il m'a jur de te dfendre. Mon dsir est donc, ma
fille chrie, que ce mariage ait lieu le plus tt possible, et, si tu
accdes  mes dsirs,  mon consentement bien positif, je joins ma
bndiction paternelle, et prie Dieu qu'il veuille bien t'accorder
tous les trsors de bonheur que son amour tient en rserve pour les
cours pareils au tien.

    Ton pre, qui n'ordonne pas, mais qui supplie,

        Baron DE MRIDOR.


--Hlas! dit Bussy, si cette lettre est bien de votre pre, madame,
elle n'est que trop positive.

--Elle est de lui, et je n'ai aucun doute  en faire; nanmoins je la
relus trois fois avant de prendre aucune dcision. Enfin j'appelai le
comte.

Il entra aussitt: ce qui me prouva qu'il attendait  la porte.

Je tenais la lettre  la main.

--Eh bien, me dit-il, vous avez lu?

--Oui, rpondis-je.

--Doutez-vous toujours de mon dvouement et de mon respect?

--J'en eusse dout, monsieur, rpondis-je, que cette lettre m'et
impos la croyance qui me manquait. Maintenant, voyons, monsieur: en
supposant que je sois dispose  cder aux conseils de mon pre, que
comptez-vous faire?

--Je compte vous mener  Paris, mademoiselle; c'est encore l qu'il
est le plus facile de vous cacher.

--Et mon pre?

--Partout o vous serez, vous le savez bien, et ds qu'il n'y aura
plus de danger de vous compromettre, le baron viendra me rejoindre.

--Eh bien, monsieur, je suis prte  accepter votre protection aux
conditions que vous imposez.

--Je n'impose rien, mademoiselle, rpondit le comte, j'offre un moyen
de vous sauver, voil tout.

--Eh bien, je me reprends, et je dis avec vous: Je suis prte 
accepter le moyen de salut que vous m'offrez,  trois conditions.

--Parlez, mademoiselle.

--La premire, c'est que Gertrude me sera rendue.

--Elle est l, dit le comte.

--La seconde est que nous voyagerons spars jusqu' Paris.

--J'allais vous offrir cette sparation pour rassurer votre
susceptibilit.

--Et la troisime, c'est que notre mariage,  moins d'urgence reconnue
de ma part, n'aura lieu qu'en prsence de mon pre.

--C'est mon plus vif dsir, et je compte sur sa bndiction pour
appeler sur nous celle du ciel.

Je demeurai stupfaite. J'avais cru trouver dans le comte quelque
opposition  cette triple expression de ma volont, et, tout au
contraire, il abondait dans mon sens.

--Maintenant, mademoiselle, dit M. de Monsoreau, me permettez-vous, 
mon tour, de vous donner quelques conseils?

--J'coute, monsieur.

--C'est de ne voyager que la nuit.

--J'y suis dcide.

--C'est de me laisser le choix des gtes que vous occuperez et le
choix de la route; toutes mes prcautions seront prises dans un seul
but, celui de vous faire chapper au duc d'Anjou.

--Si vous m'aimez comme vous le dites, monsieur, nos intrts sont les
mmes; je n'ai donc aucune objection  faire contre ce que vous
demandez.

--Enfin,  Paris, c'est d'adopter le logement que je vous aurai
prpar, si simple et si cart qu'il soit.

--Je ne demande qu' vivre cache, monsieur; et, plus le logement sera
simple et cart, mieux il conviendra  une fugitive.

--Alors nous nous entendons en tout point, mademoiselle, et il ne me
reste plus, pour me conformer  ce plan trac par vous, qu' vous
prsenter mes trs-humbles respects,  vous envoyer votre femme de
chambre et  m'occuper de la route que vous devez suivre de votre
ct.

--De mon ct, monsieur, rpondis-je; je suis gentillefemme comme vous
tes gentilhomme; tenez toutes vos promesses, et je tiendrai toutes
les miennes.

--Voil tout ce que je demande, dit le comte; et cette promesse
m'assure que je serai bientt le plus heureux des hommes.

A ces mots, il s'inclina et sortit.

Cinq minutes aprs, Gertrude entra.

La joie de cette bonne fille fut grande; elle avait cru qu'on la
voulait sparer de moi pour toujours. Je lui racontai ce qui venait de
se passer; il me fallait quelqu'un qui pt entrer dans toutes mes
vues, seconder tous mes dsirs, comprendre, dans l'occasion, 
demi-mot, obir sur un signe et sur un geste. Cette facilit de M. de
Monsoreau m'tonnait, et je craignais quelque infraction au trait qui
venait d'tre arrt entre nous.

Comme j'achevais, nous entendmes le bruit d'un cheval qui
s'loignait. Je courus  la fentre: c'tait le comte qui reprenait au
galop la route que nous venions de suivre. Pourquoi reprenait-il cette
route au lieu de marcher en avant? c'est ce que je ne pouvais
comprendre. Mais il avait accompli le premier article du trait en me
rendant Gertrude, il accomplissait le second en s'loignant; il n'y
avait rien  dire. D'ailleurs, vers quelque but qu'il se diriget, ce
dpart du comte me rassurait.

Nous passmes toute la journe dans la petite maison, servies par
notre htesse: le soir seulement, celui qui m'avait paru le chef de
notre escorte entra dans ma chambre et me demanda mes ordres; comme le
danger me paraissait d'autant plus grand, que j'tais prs du chteau
de Beaug, je lui rpondis que j'tais prte; cinq minutes aprs il
rentra et m'indiqua en s'inclinant qu'on n'attendait plus que moi. A
la porte je trouvai ma haquene blanche; comme l'avait prvu le comte
de Monsoreau, elle tait revenue au premier appel.

Nous marchmes toute la nuit et nous nous arrtmes, comme la veille,
au point du jour. Je calculai que nous devions avoir fait quinze
lieues  peu prs; au reste, toutes les prcautions avaient t prises
par M. de Monsoreau pour que je ne souffrisse ni de la fatigue ni du
froid; la haquene qu'il m'avait choisie avait le trot d'une douceur
particulire, et, en sortant de la maison, on m'avait jet sur les
paules un manteau de fourrure.

Cette halte ressembla  la premire, et toutes nos courses nocturnes 
celle que nous venions de faire: toujours les mmes gards et les
mmes respects; partout les mmes soins; il tait vident que nous
tions prcds par quelqu'un qui se chargeait de faire prparer les
logis: tait-ce le comte? je n'en sus rien, car, accomplissant cette
partie de nos conventions avec la mme rgularit que les autres, pas
une seule fois pendant la route je ne l'aperus.

Vers le soir du septime jour, j'aperus, du haut d'une colline, un
grand amas de maisons. C'tait Paris.

Nous fmes halte pour attendre la nuit; puis, l'obscurit venue, nous
nous remmes en route; bientt nous passmes sous une porte au del de
laquelle le premier objet qui me frappa fut un immense difice, qu'
ses hautes murailles je reconnus pour quelque monastre, puis nous
traversmes deux fois la rivire. Nous prmes  droite, et, aprs dix
minutes de marche, nous nous trouvmes sur la place de la Bastille.
Alors un homme qui semblait nous attendre se dtacha d'une porte, et,
s'approchant du chef de l'escorte:

--C'est ici, dit-il.

Le chef de l'escorte se retourna vers moi.

--Vous entendez, madame, nous sommes arrivs.

Et, sautant  bas de son cheval, il me prsenta la main pour descendre
de ma haquene, comme il avait l'habitude de le faire  chaque
station.

La porte tait ouverte; une lampe clairait l'escalier, pose sur les
degrs.

--Madame, dit le chef de l'escorte, vous tes ici chez vous;  cette
porte finit la mission que nous avons reue de vous accompagner;
puis-je me flatter que cette mission a t accomplie selon vos dsirs
et avec le respect qui nous avait t recommand?

--Oui, monsieur, lui dis-je, et je n'ai que des remercments  vous
faire. Offrez-les en mon nom aux braves gens qui m'ont accompagne. Je
voudrais les rmunrer d'une faon plus efficace; mais je ne possde
rien.

--Ne vous inquitez point de cela, madame, rpondit celui auquel je
prsentais mes excuses; ils sont rcompenss largement.

Et, remontant  cheval aprs m'avoir salue:

--Venez, vous autres, dit-il, et que pas un de vous, demain matin, ne
se souvienne assez de cette porte pour la reconnatre!

A ces mots, la petite troupe s'loigna au galop et se perdit dans la
rue Saint-Antoine.

Le premier soin de Gertrude fut de refermer la porte, et ce fut 
travers le guichet que nous les vmes s'loigner.

Puis nous nous avanmes vers l'escalier, clair par la lampe;
Gertrude la prit et marcha devant.

Nous montmes les degrs et nous nous trouvmes dans le corridor; les
trois portes en taient ouvertes.

Nous prmes celle du milieu et nous nous trouvmes dans le salon o
nous sommes. Il tait tout clair comme en ce moment.

J'ouvris cette porte, et je reconnus un grand cabinet de toilette,
puis cette autre, qui tait celle de ma chambre  coucher, et,  mon
grand tonnement, je me trouvai en face de mon portrait.

Je reconnus celui qui tait dans la chambre de mon pre,  Mridor; le
comte l'avait sans doute demand au baron et obtenu de lui.

Je frissonnai  cette nouvelle preuve que mon pre me regardait dj
comme la femme de M. de Monsoreau.

Nous parcourmes l'appartement, il tait solitaire; mais rien n'y
manquait: il y avait du feu dans toutes les chemines, et, dans la
salle  manger, une table toute servie m'attendait.

Je jetai rapidement les yeux sur cette table: il n'y avait qu'un seul
couvert; je me rassurai.

--Eh bien, mademoiselle, me dit Gertrude, vous le voyez, le comte
tient jusqu'au bout sa promesse.

--Hlas, oui, rpondis-je avec un soupir, car j'eusse mieux aim qu'en
manquant  quelqu'une de ses promesses il m'et dgage des miennes.

Je soupai; puis une seconde fois nous fmes la visite de toute la
maison, mais sans y rencontrer me vivante plus que la premire fois;
elle tait bien  nous, et  nous seules.

Gertrude coucha dans ma chambre.

Le lendemain, elle sortit et s'orienta. Ce fut alors seulement que
j'appris d'elle que nous tions au bout de la rue Saint-Antoine, en
face l'htel des Tournelles, et que la forteresse qui s'levait  ma
droite tait la Bastille.

Au reste, ces renseignements ne m'apprenaient pas grand'chose. Je ne
connaissais point Paris, n'y tant jamais venue.

La journe s'coula sans rien amener de nouveau: le soir, comme je
venais de me mettre  table pour souper, on frappa  la porte.

Nous nous regardmes, Gertrude et moi.

On frappa une seconde fois.

--Va voir qui frappe, lui dis-je.

--Si c'est le comte? demanda-t-elle en me voyant plir.

--Si c'est le comte, rpondis-je en faisant un effort sur moi-mme,
ouvre-lui, Gertrude; il a fidlement tenu ses promesses; il verra que,
comme lui, je n'ai qu'une parole.

Un instant aprs Gertrude reparut.

--C'est M. le comte, madame, dit-elle.

--Qu'il entre, rpondis-je.

Gertrude s'effaa et fit place au comte, qui parut sur le seuil.

--Eh bien, madame, me demanda-t-il, ai-je fidlement accompli le
trait?

--Oui, monsieur, rpondis-je, et je vous en remercie.

--Vous voulez bien alors me recevoir chez vous, ajouta-t-il avec un
sourire dont tous ses efforts ne pouvaient effacer l'ironie.

--Entrez, monsieur.

Le comte s'approcha et demeura debout. Je lui fis signe de s'asseoir.

--Avez-vous quelques nouvelles, monsieur? lui demandai-je.

--D'o et de qui, madame?

--De mon pre et de Mridor avant tout.

--Je ne suis point retourn au chteau de Mridor, et n'ai pas revu le
baron.

--Alors, de Beaug et du duc d'Anjou?

--Ceci, c'est autre chose: je suis all  Beaug et j'ai parl au duc.

--Comment l'avez-vous trouv?

--Essayant de douter.

--De quoi?

--De votre mort.

--Mais vous la lui avez confirme?

--J'ai fait ce que j'ai pu pour cela.

--Et o est le duc?

--De retour  Paris depuis hier soir.

--Pourquoi est-il revenu si rapidement?

--Parce qu'on ne reste pas de bon coeur en un lieu o l'on croit avoir
la mort d'une femme  se reprocher.

--L'avez-vous vu depuis son retour  Paris?

--Je le quitte.

--Vous a-t-il parl de moi?

--Je ne lui en ai pas laiss le temps.

--De quoi lui avez-vous parl alors?

--D'une promesse qu'il m'a faite et que je l'ai pouss  mettre 
excution.

--Laquelle?

--Il s'est engag, pour services  lui rendus par moi, de me faire
nommer grand veneur.

--Ah! oui, lui dis-je avec un triste sourire, car je me rappelais la
mort de ma pauvre Daphn, vous tes un terrible chasseur, je me le
rappelle, et vous avez, comme tel, des droits  cette place.

--Ce n'est point comme chasseur que je l'obtiens, madame, c'est comme
serviteur du prince; ce n'est point parce que j'y ai des droits qu'on
me la donnera, c'est parce que M. le duc d'Anjou n'osera point tre
ingrat envers moi.

Il y avait dans toutes ces rponses, malgr le ton respectueux avec
lequel elles taient faites, quelque chose qui m'effrayait: c'tait
l'expression d'une sombre et implacable volont.

Je restai un instant muette.

--Me sera-t-il permis d'crire  mon pre? demandai-je.

--Sans doute; mais songez que vos lettres peuvent tre interceptes.

--M'est-il dfendu de sortir?

--Rien ne vous est dfendu, madame; mais seulement je vous ferai
observer que vous pouvez tre suivie.

--Mais, au moins, dois-je, le dimanche, entendre la messe?

--Mieux vaudrait, je crois, pour votre sret, que vous ne
l'entendissiez pas; mais, si vous tenez  l'entendre, entendez-la, du
moins c'est un simple conseil que je vous donne, remarquez-le bien, 
l'glise Sainte-Catherine.

--Et o est cette glise?

--En face de votre maison, de l'autre ct de la rue.

--Merci, monsieur.

Il se fit un nouveau silence.

--Quand vous reverrai-je, monsieur?

--J'attends votre permission pour revenir.

--En avez-vous besoin?

--Sans doute, jusqu' prsent je suis un tranger pour vous.

--Vous n'avez point de clef de cette maison?

--Votre mari seul a le droit d'en avoir une.

--Monsieur, rpondis-je, effraye de ces rponses si singulirement
soumises plus que je ne l'eusse t de rponses absolues, monsieur,
vous reviendrez quand vous voudrez, ou quand vous croirez avoir
quelque chose d'important  me dire.

--Merci, madame, j'userai de la permission, mais n'en abuserai pas...
et la premire preuve que je vous en donne, c'est que je vous prie de
recevoir mes respects.

Et,  ces mots, le comte se leva.

--Vous me quittez? demandai-je, de plus en plus tonne de cette faon
d'agir  laquelle j'tais loin de m'attendre.

--Madame, rpondit le comte, je sais que vous ne m'aimez point, et je
ne veux point abuser de la situation o vous tes, et qui vous force 
recevoir mes soins. En ne demeurant que discrtement prs de vous,
j'espre que peu  peu vous vous habituerez  ma prsence; de cette
faon le sacrifice vous cotera moins quand le moment sera arriv de
devenir ma femme.

--Monsieur, lui dis-je en me levant  mon tour, je reconnais toute la
dlicatesse de vos procds, et, malgr l'espce de rudesse qui
accompagne chacune de vos paroles, je les apprcie. Vous avez raison,
et je vous parlerai avec la mme franchise que vous m'avez parl:
j'avais contre vous quelques prventions que le temps gurira, je
l'espre.

--Permettez-moi, madame, me dit le comte, de partager cette esprance
et de vivre dans l'attente de cet heureux moment.

Puis, me saluant avec tout le respect que j'aurais pu attendre du plus
humble de mes serviteurs, il fit signe  Gertrude, devant laquelle
toute cette conversation avait eu lieu, de l'clairer, et sortit.




CHAPITRE XV

CE QUE C'TAIT QUE DIANE DE MRIDOR.--LE MARIAGE.


Voil, sur mon me, un homme bien trange! dit Bussy.

--Oh! oui, bien trange, n'est-ce pas, monsieur? Car son amour se
formulait vis--vis de moi avec toute l'pret de la haine. Gertrude,
en revenant, me retrouva donc plus triste et plus pouvante que
jamais.

Elle essaya de me rassurer; mais il tait visible que la pauvre fille
tait aussi inquite que moi-mme. Ce respect glac, cette ironique
obissance, cette passion contenue, et qui vibrait en notes stridentes
dans chacune de ses paroles, tait plus effrayante que ne l'et t
une volont nettement exprime, et que j'eusse pu combattre.

Le lendemain tait un dimanche: depuis que je me connaissais, je
n'avais jamais manqu d'assister  l'office divin. J'entendis la
cloche de l'glise Sainte-Catherine qui semblait m'appeler. Je vis
tout le monde s'acheminer vers la maison de Dieu; je m'enveloppai d'un
voile pais, et, suivie de Gertrude, je me mlai  la foule des
fidles qui accouraient  l'appel de la cloche.

Je cherchai le coin le plus obscur, et j'allai m'y agenouiller contre
la muraille. Gertrude se plaa, comme une sentinelle, entre le monde
et moi. Pour cette fois-l, ce fut inutile, personne ne fit ou ne
parut faire attention  nous.

Le surlendemain, le comte revint et m'annona qu'il tait nomm grand
veneur; l'influence de M. le duc d'Anjou lui avait fait donner cette
place, presque promise  un des favoris du roi, nomm M. de Saint-Luc.
C'tait un triomphe auquel il s'attendait  peine lui-mme.

--En effet, dit Bussy, cela nous tonna tous.

--Il venait m'annoncer cette nouvelle, esprant que cette dignit
hterait mon consentement, seulement, il ne pressait pas, il
n'insistait pas, il attendait tout de ma promesse et des vnements.

Quant  moi, je commenais d'esprer que, le duc d'Anjou me croyant
morte, et le danger n'existant plus, je cesserais d'tre engage au
comte.

Sept autres jours s'coulrent sans rien amener de nouveau que deux
visites du comte. Ces visites, comme les prcdentes, furent froides
et respectueuses, mais je vous ai expliqu ce qu'avaient de singulier,
et je dirai presque de menaant, cette froideur et ce respect.

Le dimanche suivant, j'allai  l'glise comme j'avais dj fait, et
repris la mme place que j'avais occupe huit jours auparavant. La
scurit rend imprudente: au milieu de mes prires, mon voile
s'carta... Dans la maison de Dieu, d'ailleurs, je ne pensais qu'
Dieu.... Je priais ardemment pour mon pre, quand tout  coup je
sentis que Gertrude me touchait le bras; il me fallut un second appel
pour me tirer de l'espce d'extase religieuse dans laquelle j'tais
plonge. Je levai la tte, je regardai machinalement autour de moi, et
j'aperus avec terreur, appuy contre une colonne, le duc d'Anjou qui
me dvorait des yeux.

Un homme, qui semblait son confident plutt que son serviteur, tait
prs de lui.

--C'tait Aurilly, dit Bussy, son joueur de luth.

--En effet, rpondit Diane, je crois que c'est ce nom que Gertrude me
dit plus tard.

--Continuez, madame, dit Bussy, continuez, par grce, je commence 
tout comprendre.

--Je ramenai vivement mon voile sur mon visage, il tait trop tard: il
m'avait vue, et, s'il ne m'avait point reconnue, ma ressemblance, du
moins, avec cette femme qu'il avait aime et qu'il croyait avoir
perdue, venait de le frapper profondment. Mal  l'aise sous son
regard que je sentais peser sur moi, je me levai et m'avanai vers la
porte; mais,  la porte, je le retrouvai, il avait tremp ses doigts
dans le bnitier, et me prsentait l'eau bnite.

Je fis semblant de ne pas le voir, et passai sans accepter ce qu'il
m'offrait.

Mais, sans que je me retournasse, je compris que nous tions suivies;
si j'eusse connu Paris, j'eusse essay de tromper le duc sur ma
vritable demeure, mais je n'avais jamais parcouru d'autre chemin que
celui qui conduisait de la maison que j'habitais  l'glise; je ne
connaissais personne  qui je pusse demander une hospitalit d'un
quart d'heure, pas d'amie, un seul dfenseur que je craignais plus
qu'un ennemi, voil tout.

--Oh! mon Dieu! murmura Bussy, pourquoi le ciel, la Providence ou le
hasard ne m'ont-ils pas conduit plus tt sur votre chemin?

Diane remercia le jeune homme d'un regard.

--Mais pardon, reprit Bussy: je vous interromps toujours, et cependant
je meurs de curiosit. Continuez, je vous en supplie.

--Le mme soir, M. de Monsoreau vint. Je ne savais point si je devais
lui parler de mon aventure, lorsque lui-mme fit cesser mon
hsitation.

--Vous m'avez demand, dit-il, s'il vous tait dfendu d'aller  la
messe; et je vous ai rpondu que vous tiez matresse souveraine de
vos actions et que vous feriez mieux de ne pas sortir. Vous n'avez pas
voulu m'en croire; vous tes sortie ce matin pour aller entendre
l'office divin  l'glise de Sainte-Catherine; le prince s'y trouvait
par hasard, ou plutt par fatalit, et vous y a vue.

--C'est vrai, monsieur, et j'hsitais  vous faire part de cette
circonstance, car j'ignorais que le prince m'avait reconnue pour celle
que je suis, ou si ma vue l'avait simplement frapp.

--Votre vue l'a frapp, votre ressemblance avec la femme qu'il
regrette lui a paru extraordinaire: il vous a suivie et a pris des
informations; mais personne n'a rien pu lui dire, car personne ne sait
rien.

--Mon Dieu! monsieur! m'criai-je.

--Le duc est un coeur sombre et persvrant, dit M. de Monsoreau.

--Oh! il m'oubliera, je l'espre!

--Je n'en crois rien: on ne vous oublie pas quand on vous a vue. J'ai
fait tout ce que j'ai pu pour vous oublier, moi, et je n'ai pas pu.

Et le premier clair de passion que j'aie remarqu chez M. de
Monsoreau passa en ce moment dans les yeux du comte.

Je fus plus effraye de cette flamme, qui venait de jaillir de ce
foyer qu'on et cru teint, que je ne l'avais t le matin  la vue du
prince.

Je demeurai muette.

--Que comptez-vous faire? me demanda le comte.

--Monsieur, ne pourrai-je changer de maison, de quartier, de rue;
aller demeurer  l'autre bout de Paris, ou, mieux encore, retourner
dans l'Anjou?

--Tout cela serait inutile, dit M. de Monsoreau en secouant la tte:
c'est un terrible limier que M. le duc d'Anjou; il est sur votre
trace; maintenant, allez o vous voudrez, il la suivra jusqu' ce
qu'il vous joigne.

--Oh! mon Dieu! vous m'effrayez.

--Ce n'est point mon intention; je vous dis ce qui est, et pas autre
chose.

--Alors c'est moi qui vous ferai  mon tour la question que vous
m'adressiez tout  l'heure. Que comptez-vous faire, monsieur?

--Hlas! reprit le comte de Monsoreau avec une amre ironie, je suis
un homme de pauvre imagination, moi. J'avais trouv un moyen; ce moyen
ne vous convient pas; j'y renonce; mais ne me dites pas d'en chercher
d'autres.

--Mais, mon Dieu! repris-je, le danger est peut-tre moins pressant
que vous ne le croyez.

--C'est ce que l'avenir nous apprendra, madame, dit le comte en se
levant. En tout cas, je vous le rpte, madame de Monsoreau aura
d'autant moins  craindre du prince, que la nouvelle charge que
j'occupe me fait relever directement du roi, et que moi et ma femme
nous trouverons naturellement protection prs du roi.

Je ne rpliquai que par un soupir. Ce que disait l le comte tait
plein de raison et de vraisemblance.

M. de Monsoreau attendit un instant, comme pour me laisser tout le
loisir de lui rpondre; mais je n'en eus pas la force. Il tait
debout, tout prt  se retirer. Un sourire amer passa sur ses lvres;
il s'inclina et sortit.

Je crus entendre quelques imprcations s'chapper de sa bouche dans
l'escalier.

J'appelai Gertrude.

Gertrude avait l'habitude de se tenir, ou dans le cabinet, ou dans la
chambre  coucher quand venait le comte; elle accourut.

J'tais  la fentre, enveloppe dans les rideaux de faon que, sans
tre aperue, je pusse voir ce qui se passait dans la rue.

Le comte sortit et s'loigna.

Nous restmes une heure  peu prs, attentives  tout examiner, mais
personne ne vint.

La nuit s'coula sans rien amener de nouveau.

Le lendemain Gertrude, en sortant, fut accoste par un jeune homme,
qu'elle reconnut pour tre celui qui, la veille, accompagnait le
prince; mais,  toutes ses instances, elle refusa de rpondre; 
toutes ses questions, elle resta muette.

Le jeune homme, lass, se retira.

Cette rencontre m'inspira une profonde terreur; c'tait le
commencement d'une investigation qui, certes, ne devait point
s'arrter l. J'eus peur que M. de Monsoreau ne vint pas le soir, et
que quelque tentative ne ft faite contre moi dans la nuit; je
l'envoyai chercher; il vint aussitt.

Je lui racontai tout et lui fis le portrait du jeune homme d'aprs ce
que Gertrude m'en avait rapport.

--C'est Aurilly, dit-il; qu'a rpondu Gertrude?

--Gertrude n'a rien rpondu.

M. de Monsoreau rflchit un instant.

--Elle a eu tort, dit-il.

--Comment cela?

--Oui, il s'agit de gagner du temps.

--Du temps?

--Aujourd'hui, je suis encore dans la dpendance de M. le duc d'Anjou;
mais, dans quinze jours, dans douze jours, dans huit jours peut-tre,
c'est le duc d'Anjou qui sera dans la mienne. Il s'agit donc de le
tromper pour qu'il attende.

--Mon Dieu!

--Sans doute, l'espoir le rendra patient. Un refus complet le poussera
vers quelque parti dsespr.

--Monsieur, crivez  mon pre, m'criai-je; mon pre accourra et ira
se jeter aux pieds du roi. Le roi aura piti d'un vieillard.

--C'est selon la disposition d'esprit o sera le roi, et selon qu'il
sera dans sa politique d'tre pour le moment l'ami ou l'ennemi de M.
le duc d'Anjou. D'ailleurs, il faut six jours  un messager pour aller
trouver votre pre; il faut six jours  votre pre pour venir. Dans
douze jours M. le duc d'Anjou aura fait, si nous ne l'arrtons pas,
tout le chemin qu'il peut faire.

--Et comment l'arrter?

M. de Monsoreau ne rpondit point. Je compris sa pense et je baissai
les yeux.

--Monsieur, dis-je aprs un moment de silence, donnez vos ordres 
Gertrude, et elle suivra vos instructions.

Un sourire imperceptible passa sur les lvres de M. de Monsoreau,  ce
premier appel de ma part  sa protection.

Il causa quelques instants avec Gertrude.

--Madame, me dit-il, je pourrais tre vu sortant de chez vous: deux ou
trois heures nous manquent seulement pour attendre la nuit; me
permettez-vous de passer ces deux ou trois heures dans votre
appartement?

M. de Monsoreau avait presque le droit d'exiger; il se contentait de
demander: je lui fis signe de s'asseoir.

C'est alors que je remarquai la suprme puissance que le comte avait
sur lui-mme:  l'instant mme, il surmonta la gne qui rsultait de
notre situation respective, et sa conversation,  laquelle cette
espce d'pret que j'ai dj signale donnait un puissant caractre,
commena varie et attachante. Le comte avait beaucoup voyag,
beaucoup vu, beaucoup pens, et j'avais, au bout de deux heures,
compris toute l'influence que cet homme trange avait prise sur mon
pre.

Bussy poussa un soupir.

La nuit venue, sans insister, sans demander davantage, et comme
satisfait de ce qu'il avait obtenu, il se leva et sortit.

Pendant la soire, nous nous remmes, Gertrude et moi,  notre
observatoire. Cette fois, nous vmes distinctement deux hommes qui
examinaient la maison. Plusieurs fois ils s'approchrent de la porte;
toute lumire intrieure tait teinte; ils ne purent nous voir.

Vers onze heures ils s'loignrent.

Le lendemain, Gertrude, en sortant, retrouva le mme jeune homme  la
mme place; il vint de nouveau  elle, et l'interrogea comme il avait
fait la veille. Ce jour-l Gertrude fut moins svre et changea
quelques mots avec lui.

Le jour suivant, Gertrude fut plus communicative; elle lui dit que
j'tais la veuve d'un conseiller, qui, reste sans fortune, vivait
fort retire; il voulut insister pour en savoir davantage, mais il
fallut qu'il se contentt, pour l'heure, de ces renseignements.

Le jour d'aprs Aurilly parut avoir conu quelques doutes sur la
vracit du rcit de la veille; il parla de l'Anjou, de Beaug, et
pronona le mot de Mridor.

Gertrude rpondit que tous ces noms lui taient parfaitement inconnus.

Alors il avoua qu'il tait au duc d'Anjou, que le duc d'Anjou m'avait
vue et tait amoureux de moi; puis,  la suite de cet aveu, vinrent
des offres magnifiques pour elle et pour moi: pour elle, si elle
voulait introduire le prince prs de moi; pour moi, si je le voulais
recevoir.

Chaque soir, M. de Monsoreau venait, et chaque soir je lui disais o
nous en tions. Il restait alors depuis huit heures jusqu' minuit;
mais il tait vident que son inquitude tait grande.

Le samedi soir je le vis arriver plus ple et plus agit que de
coutume.

--coutez, me dit-il, il faut tout promettre pour mardi ou mercredi.

--Tout promettre, et pourquoi? m'criai-je.

--Parce que M. le duc d'Anjou est dcid  tout, qu'il est bien en ce
moment avec le roi, et qu'il n'y a rien, par consquent,  attendre du
roi.

--Mais d'ici  mercredi doit-il donc se passer quelque vnement qui
viendra  notre aide?

--Peut-tre. J'attends de jour en jour cette circonstance qui doit
mettre le prince dans ma dpendance. Je la pousse, je la hte,
non-seulement de mes voeux, mais de mes actions. Demain il faut que je
vous quitte, que j'aille  Montereau.

--Il le faut? rpondis-je avec une espce de terreur mle d'une
certaine joie.

--Oui; j'ai l un rendez-vous indispensable pour hter cette
circonstance dont je vous parlais.

--Et si nous sommes dans la mme situation, que faudra-t-il donc
faire, mon Dieu?

--Que voulez-vous que je fasse contre un prince, madame, quand je n'ai
aucun droit de vous protger? Il faudra cder  la mauvaise
fortune....

--Oh! mon pre! mon pre! m'criai-je.

Le comte me regarda fixement.

--Oh! monsieur!

--Qu'avez-vous donc  me reprocher?

--Oh! rien: au contraire.

--Mais n'ai-je pas t dvou comme un ami, respectueux comme un
frre?

--Vous vous tes en tout point conduit en galant homme.

--N'avais-je pas votre promesse?

--Oui.

--Vous l'ai-je une seule fois rappele?

--Non.

--Et, cependant, quand les circonstances sont telles, que vous vous
trouvez place entre une position honorable et une position honteuse,
vous prfrez d'tre la matresse du duc d'Anjou  tre la femme du
comte de Monsoreau.

--Je ne dis pas cela, monsieur.

--Mais, alors, dcidez-vous donc.

--Je suis dcide.

--A tre la comtesse de Monsoreau?

--Plutt que la matresse du duc d'Anjou.

--Plutt que la matresse du duc d'Anjou: l'alternative est flatteuse.

Je me tus.

--N'importe, dit le comte, vous entendez? Que Gertrude gagne jusqu'
mardi, et mardi nous verrons.

Le lendemain, Gertrude sortit comme d'habitude, mais elle ne vit point
Aurilly. A son retour, nous fmes plus inquites de son absence que
nous ne l'eussions t de sa prsence. Gertrude sortit de nouveau sans
ncessit de sortir, pour le rencontrer seulement; mais elle ne le
rencontra point. Une troisime sortie fut aussi inutile que les deux
premires.

J'envoyai Gertrude chez M. de Monsoreau, il tait parti, et on ne
savait point o il tait.

Nous tions seules et isoles; nous nous sentmes faibles: pour la
premire fois je compris mon injustice envers le comte.

--Oh! madame, s'cria Bussy, ne vous htez donc pas de revenir ainsi 
cet homme; il y a quelque chose dans toute sa conduite que nous ne
savons pas, mais que nous saurons.

Le soir vint, accompagn de terreurs profondes; j'tais dcide  tout
plutt que de tomber vivante aux mains du duc d'Anjou. Je m'tais
munie de ce poignard, et j'avais rsolu de me frapper aux yeux du
prince, au moment o lui ou de ses gens essayeraient de porter la main
sur moi. Nous nous barricadmes dans nos chambres. Par une ngligence
incroyable, la porte de la rue n'avait pas de verrou intrieur. Nous
cachmes la lampe et nous nous plames  notre observatoire.

Tout fut tranquille jusqu' onze heures du soir;  onze heures, cinq
hommes dbouchrent par la rue Saint-Antoine, parurent tenir conseil,
et s'en allrent s'embusquer dans l'angle du mur de l'htel des
Tournelles.

Nous commenmes  trembler; ces hommes taient probablement l pour
nous. Cependant ils se tinrent immobiles; un quart d'heure  peu prs
s'coula.

Au bout d'un quart d'heure nous vmes paratre deux autres hommes au
coin de la rue Saint-Paul. La lune, qui glissait entre les nuages,
permit  Gertrude de reconnatre Aurilly dans l'un de ces deux hommes.

--Hlas! mademoiselle, ce sont eux, murmura la pauvre fille.

--Oui, rpondis-je toute frissonnante de terreur, et les cinq autres
sont l pour leur prter secours.

--Mais il faudra qu'ils enfoncent la porte, dit Gertrude, et, au
bruit, les voisins accourront.

--Pourquoi veux-tu que les voisins accourent? Nous connaissent-ils et
ont-ils quelque motif de se faire une mauvaise affaire pour nous
dfendre? Hlas! en ralit, Gertrude, nous n'avons de vritable
dfenseur que le comte.

--Eh bien, pourquoi refusez-vous donc toujours d'tre comtesse?

Je poussai un soupir.




CHAPITRE XVI

CE QUE C'TAIT QUE DIANE DE MRIDOR.--LE MARIAGE.


Pendant ce temps, les deux hommes qui avaient paru au coin de la rue
Saint-Paul s'taient glisss le long des maisons et se tenaient sous
nos fentres. Nous entr'ouvrmes doucement la croise.

--Es-tu sr que c'est ici? demanda une voix.

--Oui, monseigneur, parfaitement sr. C'est la cinquime maison, 
partir du coin de la rue Saint-Paul.

--Et la clef, penses-tu qu'elle ira?

--J'ai pris l'empreinte de la serrure.

Je saisis le bras de Gertrude et je le serra avec violence.

--Et une fois entr?

--Une fois entr, c'est mon affaire. La suivante nous ouvrira. Votre
Altesse possde dans sa poche une clef d'or qui vaut bien celle-ci.

--Ouvre donc alors.

Nous entendmes le grincement de la clef dans la serrure. Mais, tout 
coup, les hommes embusqus  l'angle de l'htel se dtachrent de la
muraille, et s'lancrent vers le prince et vers Aurilly, en criant:
A mort!  mort!

Je n'y comprenais plus rien; ce que je devinais seulement, c'est qu'un
secours inattendu, inespr, inou, nous arrivait. Je tombai  genoux
et je remerciai le ciel.

Mais le prince n'eut qu' se montrer, le prince n'eut qu' dire son
nom, toutes les voix se turent, toutes les pes rentrrent au
fourreau, et chaque agresseur fit un pas en arrire.

--Oui, oui, dit Bussy, ce n'tait point au prince qu'ils en voulaient:
c'tait  moi.

--En tout cas, reprit Diane, cette attaque loigna le prince. Nous le
vmes se retirer par la rue de Jouy, tandis que les cinq gentilshommes
de l'embuscade allaient reprendre leur poste au coin de l'htel des
Tournelles.

Il tait vident que, pour cette nuit du moins, le danger venait de
s'carter de nous, car ce n'tait point  moi qu'en voulaient les cinq
gentilshommes. Mais nous tions trop inquites et trop mues pour ne
point rester sur pied. Nous demeurmes debout contre la fentre, et
nous attendmes quelque vnement inconnu que nous sentions
instinctivement s'avancer  notre rencontre.

L'attente fut courte. Un homme  cheval parut, tenant le milieu de la
rue Saint-Antoine. C'tait sans doute celui que les cinq gentilshommes
embusqus attendaient, car, en l'apercevant, ils crirent: _Aux pes!
aux pes!_ et s'lancrent sur lui.

Vous savez tout ce qui a rapport  ce gentilhomme, dit Diane, puisque
ce gentilhomme, c'tait vous.

--Au contraire, madame, dit Bussy, qui, dans le rcit de la jeune
femme, esprait tirer quelque secret de son coeur; au contraire, je ne
sais rien que le combat, puisque aprs le combat je m'vanouis.

--Il est inutile de vous dire, reprit Diane avec une lgre rougeur,
l'intrt que nous prmes  cette lutte si ingale et nanmoins si
vaillamment soutenue. Chaque pisode du combat nous arrachait un
frissonnement, un cri, une prire. Nous vmes votre cheval faiblir et
s'abattre. Nous vous crmes perdu; mais il n'en tait rien, le brave
Bussy mritait sa rputation. Vous tombtes debout et n'etes pas mme
besoin de vous relever pour frapper vos ennemis; enfin, entour,
menac de toutes parts, vous ftes retraite comme le lion, la face
tourne  vos adversaires, et vous vntes vous appuyer  la porte;
alors, la mme ide nous vint  Gertrude et  moi, c'tait de
descendre pour vous ouvrir; elle me regarda: Oui, lui dis-je; et
toutes deux nous nous lanmes vers l'escalier. Mais, comme je vous
l'ai dit, nous nous tions barricades en dedans, il nous fallut
quelques secondes pour carter les meubles qui obstruaient le passage,
et au moment o nous arrivions sur le palier, nous entendmes la porte
de la rue qui se refermait.

Nous restmes toutes deux immobiles. Quelle tait donc la personne qui
venait d'entrer et comment tait-elle entre?

Je m'appuyai  Gertrude, et nous demeurmes muettes et dans l'attente.

Bientt des pas se firent entendre dans l'alle; ils se rapprochaient
de l'escalier, un homme parut, chancelant, tendit les bras, et tomba
sur les premires marches en poussant un sourd gmissement.

Il tait vident que cet homme n'tait point poursuivi; qu'il avait
mis la porte, si heureusement laisse ouverte par le duc d'Anjou,
entre lui et ses adversaires, et que, bless dangereusement,  mort
peut-tre, il tait venu s'abattre au pied de l'escalier.

En tout cas, nous n'avions rien  craindre, et c'tait au contraire
cet homme qui avait besoin de notre secours.

--La lampe! dis-je  Gertrude.

Elle courut et revint avec la lumire.

Nous ne nous tions pas trompes: vous tiez vanoui. Nous vous
reconnmes pour le brave gentilhomme qui s'tait si vaillamment
dfendu, et, sans hsiter, nous nous dcidmes  vous porter secours.

En un instant, vous ftes apport dans ma chambre et dpos sur le
lit.

Vous tiez toujours vanoui; les soins d'un chirurgien paraissaient
urgents. Gertrude se rappela avoir entendu raconter une cure
merveilleuse faite quelques jours auparavant par un jeune docteur de
la rue... de la rue Beautreillis. Elle savait son adresse; elle
m'offrit de l'aller qurir.

--Mais, lui dis-je, ce jeune homme peut nous trahir.

--Soyez tranquille, dit-elle, je prendrai mes prcautions.

--C'est une fille vaillante et prudente  la fois, continua Diane. Je
me fiai donc entirement  elle. Elle prit de l'argent, une clef et
mon poignard; et je restai seule prs de vous... et priant pour vous.

--Hlas! dit Bussy, je ne connaissais pas tout mon bonheur, madame.

--Un quart d'heure aprs, Gertrude revint; elle ramenait le jeune
docteur; il avait consenti  tout, et la suivait les yeux bands.

Je demeurai dans le salon tandis qu'on l'introduisait dans la chambre.
L, on lui permit d'ter le bandeau qui lui couvrait les yeux.

--Oui, dit Bussy, c'est en ce moment que je repris connaissance, et
que mes yeux se portrent sur votre portrait et qu'il me sembla que je
vous voyais entrer.

--J'entrai en effet; mon inquitude l'emportait sur la prudence;
j'changeai quelques questions avec le jeune docteur; il examina votre
blessure, me rpondit de vous, et je fus soulage.

--Tout cela tait rest dans mon esprit, dit Bussy, mais comme un rve
reste dans la mmoire; et cependant quelque chose me disait l, ajouta
le jeune homme en mettant la main sur son coeur, que je n'avais point
rv.

--Lorsque le chirurgien et pans votre blessure, il tira de sa poche
un petit flacon contenant une liqueur rouge, et versa quelques gouttes
de cette liqueur sur vos lvres. C'tait, me dit-il, un lixir destin
 vous rendre le sommeil et  combattre la fivre.

Effectivement, un instant aprs avoir aval ce breuvage, vous fermtes
les yeux de nouveau et vous retombtes dans l'espce d'vanouissement
dont un instant vous tiez sorti.

Je m'effrayai; mais le docteur me rassura. Tout tait pour le mieux,
me dit-il, et il n'y avait plus qu' vous laisser dormir.

Gertrude lui couvrit de nouveau les yeux d'un mouchoir, et le
reconduisit jusqu' la porte de la rue Beautreillis.

Seulement elle crut s'apercevoir qu'il comptait les pas.

--En effet, madame, dit Bussy, il les avait compts.

--Cette supposition nous effraya. Ce jeune homme pouvait nous trahir.
Nous rsolmes de faire disparatre toute trace de l'hospitalit que
nous vous avions donne; mais d'abord l'important tait de vous faire
disparatre, vous.

Je rappelai tout mon courage; il tait deux heures du matin, les rues
taient dsertes. Gertrude rpondit de vous soulever; elle y parvint,
je l'aidai, et nous vous emportmes jusque sur les talus des fosss du
Temple. Puis nous revnmes tout pouvantes de cette hardiesse qui
nous avait fait sortir, deux femmes seules,  une heure o les hommes
eux-mmes sortent accompagns.

Dieu veillait sur nous. Nous ne rencontrmes personne, et rentrmes
sans avoir t vues.

En rentrant, je succombai sous le poids de mon motion, et je
m'vanouis.

--Oh! madame! madame! dit Bussy en joignant les mains, comment
reconnatrai-je jamais ce que vous avez fait pour moi?

Il se fit un instant de silence, pendant lequel Bussy regardait
ardemment Diane. La jeune femme, le coude appuy sur une table, avait
laiss retomber sa tte dans sa main.

Au milieu de ce silence, on entendit vibrer l'horloge de l'glise
Sainte-Catherine.

--Deux heures! dit Diane en tressaillant. Deux heures, et vous ici!

--Oh! madame, supplia Bussy, ne me renvoyez pas sans m'avoir tout dit.
Ne me renvoyez pas sans m'avoir indiqu par quels moyens je puis vous
tre utile. Supposez que Dieu vous ait donn un frre, et dites  ce
frre ce qu'il peut faire pour sa soeur.

--Hlas! plus rien maintenant, dit la jeune femme, il est trop tard.

--Qu'arriva-t-il le lendemain? demanda Bussy; que ftes-vous pendant
cette journe o je ne pensai qu' vous, sans tre sr cependant que
vous n'tiez pas un rve de mon dlire, une vision de ma fivre?

--Pendant cette journe, reprit Diane, Gertrude sortit et rencontra
Aurilly. Aurilly tait plus pressant que jamais: il ne dit pas un mot
de ce qui s'tait pass la veille; mais il demanda au nom de son
matre une entrevue.

Gertrude parut consentir, mais elle demanda jusqu'au mercredi suivant,
c'est--dire jusque aujourd'hui, pour me dcider.

Aurilly promit que son matre se ferait violence jusque-l.

Nous avions donc trois jours devant nous.

Le soir M. de Monsoreau revint.

Nous lui racontmes tout, except ce qui avait rapport  vous. Nous
lui dmes que la veille le duc avait ouvert la porte avec une fausse
clef, mais qu'au moment mme o il allait entrer il avait t charg
par cinq gentilshommes, au milieu desquels taient MM. d'pernon et de
Qulus. J'avais entendu prononcer ces deux noms, et je les lui
rptai.

--Oui, oui, dit le comte, j'ai dj entendu parler de cela; ainsi il a
une fausse clef. Je m'en doutais.

--Ne pourrait-on changer la serrure? demandai-je.

--Il en fera faire une autre, dit le comte.

--Poser des verrous  la porte?

--Il viendra avec dix hommes, et enfoncera portes et verrous.

--Mais cet vnement qui devait vous donner, m'avez-vous dit, tout
pouvoir sur le duc?

--Est retard indfiniment peut-tre.

Je restai muette, et, la sueur au front, je ne me dissimulai plus
qu'il n'y avait d'autre moyen d'chapper au duc d'Anjou que de devenir
la femme du comte.

--Monsieur, lui dis-je, le duc, par l'organe de son confident, s'est
engag  attendre jusqu' mercredi soir; moi, je vous demande jusqu'
mardi.

--Mardi soir,  la mme heure, madame, dit le comte, je serai ici.

Et, sans ajouter une parole, il se leva et sortit.

Je le suivis des jeux; mais, au lieu de s'loigner, il alla  son tour
se placer dans cet angle sombre du mur des Tournelles et parut dcid
 veiller sur moi toute la nuit.

Chaque preuve de dvouement que me donnait cet homme tait comme un
nouveau coup de poignard pour mon coeur.

Les deux jours s'coulrent avec la rapidit d'un instant; rien ne
troubla notre solitude. Maintenant, ce que je souffris pendant ces
deux jours, en entendant se succder le vol rapide des heures, est
impossible  dcrire.

Quand la nuit de la seconde journe vint, j'tais atterre; tout
sentiment semblait petit  petit se retirer de moi. J'tais froide,
muette, insensible en apparence, comme une statue: mon coeur seul
battait, le reste de mon corps semblait avoir cess de vivre.

Gertrude se tenait  la fentre. Moi, assise o je suis, de temps en
temps seulement je passais mon mouchoir sur mon front mouill de
sueur.

Tout  coup Gertrude tendit la main de mon ct; mais ce geste, qui
autrefois m'et fait bondir, me trouva impassible.

--Madame! dit-elle.

--Eh bien? demandai-je.

--Quatre hommes... je vois quatre hommes... Ils s'approchent de ce
ct... ils ouvrent la porte... ils entrent.

--Qu'ils entrent! rpondis-je sans faire un mouvement.

--Mais ces quatre hommes, c'est sans doute le duc d'Anjou, Aurilly et
les deux hommes de leur suite.

Je tirai, pour toute rponse, mon poignard et le plaai prs de moi
sur la table.

--Oh! laissez-moi voir du moins, dit Gertrude, en s'lanant vers la
porte.

--Vois, rpondis-je.

Un instant aprs, Gertrude rentra.

--Mademoiselle, dit-elle, c'est M. le comte.

Je remis mon poignard dans ma poitrine sans prononcer une seule
parole. Seulement je tournai la tte du ct du comte.

Sans doute il fut effray de ma pleur.

--Que me dit Gertrude? s'cria-t-il, que vous m'avez pris pour le duc,
et que, si c'et t le duc, vous vous fussiez tue?

C'tait la premire fois que je le voyais mu.

Cette motion tait-elle relle ou factice?

--Gertrude a eu tort de vous dire cela, monsieur, rpondis-je; du
moment o ce n'est pas le duc, tout est bien.

Il se fit un instant de silence.

--Vous savez que je ne suis pas venu seul, dit le comte.

--Gertrude a vu quatre hommes.

--Vous doutez-vous qui ils sont?

--Je prsume que l'un est prtre, et que les deux autres sont nos
tmoins.

--Alors vous tes prte  devenir ma femme?

--N'est-ce pas chose convenue? Seulement je me souviens du trait; il
tait convenu encore qu' moins d'urgence reconnue de ma part, je ne
me marierais pas hors de la prsence de mon pre.

--Je me rappelle parfaitement cette condition, mademoiselle; mais
croyez vous qu'il y ait urgence?

--Oui, je le crois.

--Eh bien?

--Eh bien, je suis prte  vous pouser, monsieur. Mais rappelez-vous
ceci: c'est que je ne serai rellement votre femme que lorsque j'aurai
revu mon pre.

Le comte frona le sourcil et se mordit les lvres.

--Mademoiselle, dit-il, mon intention n'est point de forcer votre
volont; si vous avez engag votre parole, je vous rends votre parole:
vous tes libre; seulement...

Il s'approcha de la fentre et jeta un coup d'oeil dans la rue.

--Seulement, dit-il, regardez.

Je me levai, mue par cette puissante attraction qui nous pousse  nous
assurer de notre malheur, et au-dessous de la fentre j'aperus un
homme envelopp d'un manteau, qui semblait chercher un moyen de
pntrer dans la maison.

--O mon Dieu! dit Bussy, et vous dites que c'tait hier?

--Oui, comte, hier vers les neuf heures du soir.

--Continuez, dit Bussy.

Au bout d'un instant, un autre homme vint rejoindre le premier,
celui-l tenait une lanterne  la main.

--Que pensez-vous de ces deux hommes? me demanda M. de Monsoreau.

--Je pense que c'est le duc et son affid, rpondis-je.

Bussy poussa un gmissement.

--Maintenant, continua le comte, ordonnez: faut-il que je reste,
faut-il que je me retire?

Je balanai un instant: oui, malgr la lettre de mon pre, malgr la
promesse jure, malgr le danger prsent, palpable, menaant, oui, je
balanai! et si ces deux hommes n'eussent point t l...

--Oh! malheureux que je suis! s'cria Bussy: l'homme au manteau,
c'tait moi, et celui qui portait la lanterne, c'tait Remy le
Haudouin, ce jeune docteur que vous avez envoy chercher.

--C'tait vous! s'cria Diane avec stupeur.

--Oui, moi; moi, qui de plus en plus convaincu de la ralit de mes
souvenirs, cherchais  retrouver la maison o j'avais t recueilli,
la chambre o j'avais t transport, la femme ou plutt l'ange qui
m'avait apparu. Oh! j'avais bien raison de m'crier que j'tais un
malheureux!

Et Bussy demeura comme cras sous le poids de cette fatalit qui
s'tait servie de lui pour dterminer Diane  donner sa main au comte.

--Ainsi, reprit-il au bout d'un instant, vous tes sa femme?

--Depuis hier, rpondit Diane.

Et il se fit un nouveau silence, qui n'tait interrompu que par la
respiration haletante des deux jeunes gens.

--Mais vous, demanda tout  coup Diane, comment tes-vous entr dans
cette maison, comment vous trouvez-vous ici?

Bussy lui montra silencieusement la clef.

--Une clef! s'cria Diane; d'o vous vient cette clef et qui vous l'a
donne?

--Gertrude n'avait-elle pas promis au prince de l'introduire prs de
vous ce soir? Le prince avait vu M. de Monsoreau et m'avait vu
moi-mme, comme M. de Monsoreau et moi l'avions vu; il a craint
quelque pige et m'a envoy  sa place.

--Et vous avez accept cette mission? dit Diane avec le ton du
reproche.

--C'tait le seul moyen de pntrer prs de vous. Serez-vous assez
injuste pour m'en vouloir d'tre venu chercher une des plus grandes
joies et une des plus grandes douleurs de ma vie?

--Oui, je vous en veux, dit Diane, car il et mieux valu que vous ne
me revissiez pas, et que, ne me revoyant pas, vous m'oubliassiez.

--Non, madame, dit Bussy, vous vous trompez. C'est Dieu au contraire
qui m'a conduit prs de vous pour pntrer au plus profond de cette
trame dont vous tes victime. coutez: du moment o je vous ai vue, je
vous ai vou ma vie. La mission que je me suis impose va commencer.
Vous avez demand des nouvelles de votre pre?

--Oh! oui, s'cria Diane, car, en vrit, je ne sais pas ce qu'il est
devenu.

--Eh bien, dit Bussy, je me charge de vous en donner, moi; gardez
seulement un bon souvenir  celui qui,  partir de ce moment, va vivre
par vous et pour vous.

--Mais cette clef? dit Diane avec inquitude.

--Cette clef, dit Bussy, je vous la rends, car je ne veux la tenir que
de votre main; seulement je vous engage ma foi de gentilhomme que
jamais soeur n'aura confi la clef de son appartement  un frre plus
dvou et plus respectueux.

--Je me fie  la parole du brave Bussy, dit Diane; tenez, monsieur.

Et elle rendit la clef au jeune homme.

--Madame, dit Bussy, dans quinze jours nous saurons ce qu'est
vritablement M. de Monsoreau.

Et, saluant Diane avec un respect ml  la fois d'ardent amour et de
profonde tristesse, Bussy disparut par les montes.

Diane inclina la tte vers la porte pour couter le bruit des pas du
jeune homme qui s'loignait, et ce bruit avait dj cess depuis
longtemps, que, le coeur bondissant et les yeux baigns de larmes,
elle coutait encore.




CHAPITRE XVII

COMMENT VOYAGEAIT LE ROI HENRI III, ET QUEL TEMPS IL LUI FALLAIT POUR
ALLER DE PARIS A FONTAINEBLEAU.


Le jour qui se levait quatre ou cinq heures aprs les vnements que
nous venons de raconter vit,   la lueur d'un soleil ple et qui
argentait  peine les franges d'un nuage rougetre, le dpart du roi
Henri III pour Fontainebleau, o, comme nous l'avons dit, une grande
chasse tait projete pour le surlendemain.

Ce dpart, qui, chez un autre, ft rest inaperu, comme tous les
actes de la vie de ce prince trange dont nous avons entrepris
d'esquisser le rgne, faisait au contraire vnement par le bruit et
le mouvement qu'il tranait avec lui.

En effet, sur le quai du Louvre, vers les huit heures du matin,
commenait  s'allonger, sortant par la grande porte situe entre la
tour du Coin et la rue de l'Astruce, une foule de gentilshommes de
service, monts sur de bons chevaux et envelopps de manteaux fourrs,
puis les pages en grand nombre, puis un monde de laquais, et enfin une
compagnie de Suisses, prcdant immdiatement la litire royale.

Cette litire, trane par huit mules richement caparaonnes, mrite
une mention toute particulire.

C'tait une machine formant un carr long, supporte par quatre roues,
toute garnie de coussins  l'intrieur, toute drape de rideaux de
brocart  l'extrieur; elle pouvait avoir quinze pieds de long sur
huit de large. Dans les endroits difficiles, ou dans les montagnes
trop rudes, on substituait aux huit mules un nombre indfini de boeufs
dont la lente mais vigoureuse opinitret n'ajoutait pas  la vitesse,
sans doute, mais donnait au moins l'assurance d'arriver au but, sinon
une heure, du moins deux ou trois heures plus tard.

Cette machine contenait le roi Henri III et toute sa cour, moins la
reine, Louise de Vaudemont, qui, il faut le dire, faisait si peu
partie de la cour de son mari, si ce n'est dans les plerinages et
dans les processions, que ce n'est point la peine d'en parler.

Laissons donc la pauvre reine de ct, et disons de quoi se composait
la cour de voyage du roi Henri.

Elle se composait du roi Henri III d'abord, de son mdecin Marc Miron,
de son chapelain, dont le nom n'est point parvenu jusqu' nous, de son
fou Chicot, notre vieille connaissance, des cinq ou six mignons en
faveur, et qui taient, pour le moment, Qulus, Schomberg, d'pernon,
d'O et Maugiron, d'une paire de grands chiens lvriers qui, au milieu
de tout ce monde, assis, couch, debout, agenouill, accoud,
glissaient leurs longues ttes de serpents, souvent de minute en
minute, avec des billements dmesurs, et d'une corbeille de petits
chiens anglais que le roi portait tantt sur ses genoux, tantt
suspendue  son cou par une chane ou par des rubans.

De temps en temps on tirait d'une espce de niche pratique  cet
effet une chienne aux mamelles gonfles de lait qui donnait  tter 
tout ce corbillon de petits chiens, que regardaient en compassion et
en collant leur museau pointu contre le chapelet de ttes de mort qui
cliquetait au ct gauche du roi, les deux grands lvriers qui, srs
de la faveur toute particulire dont ils jouissaient, ne se donnaient
pas mme la peine d'tre jaloux.

Au plafond de la litire se balanait une cage en fils de cuivre dor,
contenant les plus belles tourterelles du monde, c'est--dire avec un
plumage blanc comme la neige et un double collier noir.

Quand par hasard quelque femme entrait dans la litire royale, la
mnagerie s'augmentait de deux ou trois singes de l'espce des
ouistitis ou des sapajous, le singe tant pour le moment l'animal en
faveur prs des lgantes de la cour du dernier Valois.

Une Notre-Dame de Chartres, sculpte en marbre par Jean Goujon pour le
roi Henri II, tait pose debout au fond de la litire dans une niche
dore, et abaissait sur son divin Fils des regards qui semblaient tout
tonns de ce qu'ils voyaient.

Aussi tous les pamphlets du temps, et il n'en manquait pas, tous les
vers satiriques de l'poque, et il s'en lucubrait bon nombre,
faisaient-ils  cette litire l'honneur de s'occuper frquemment
d'elle, et la dsignaient-ils sous le nom d'arche de No.

Le roi tait assis au fond de la litire, juste au-dessous de la niche
de Notre-Dame;  ses pieds, Qulus et Maugiron tressaient des rubans,
ce qui tait une des occupations les plus srieuses des jeunes gens de
l'poque, dont quelques-uns taient arrivs  faire, par une force de
combinaison inconnue auparavant, et qui ne s'est pas retrouve depuis,
des nattes  douze brins; Schomberg, dans un angle, faisait une
tapisserie  ses armes, avec une nouvelle devise, qu'il croyait avoir
trouve et qu'il n'avait que retrouve; dans l'autre coin causaient le
chapelain et le docteur; d'O et d'pernon regardaient par les
ouvertures et, rveills trop matin, billaient comme les lvriers;
enfin Chicot, assis sur une des portires, les jambes pendantes hors
de la machine, afin d'tre toujours prt  descendre ou  remonter,
selon son caprice, chantait des cantiques, rcitait des pasquils ou
faisait des anagrammes, selon la fureur du temps, et trouvait dans
chaque nom de courtisan, soit franais, soit latin, des personnalits
infiniment dsagrables pour celui dont il estropiait ainsi
l'individualit.

En arrivant  la place du Chtelet, Chicot commena d'entamer un
cantique.

Le chapelain qui, ainsi que nous l'avons dit, causait avec Miron, se
retourna en fronant le sourcil.

--Chicot, mon ami, dit Sa Majest, prends garde  toi; charpe mes
mignons, mets en pices Ma Majest, dis ce que tu voudras de Dieu,
Dieu est bon, mais ne te brouille pas avec l'glise.

--Merci de l'avis, mon fils, dit Chicot; je ne voyais pas notre digne
chapelain qui cause l-bas, avec le docteur, du dernier mort qu'il lui
a envoy  mettre en terre, et qui se plaint que c'tait le troisime
de la journe, et toujours aux heures des repas, ce qui le drange.
Pas de cantiques, tu parles d'or; c'est trop vieux. Je vais te chanter
une chanson toute nouvelle.

--Sur quel air? demanda le roi.

--Toujours le mme, dit Chicot, et il se mit  chanter  pleine gorge:

    Notre roi doit cent millions.

--Je dois plus que cela, dit Henri; ton chansonnier est mal renseign,
Chicot. Chicot reprit sans se dmonter:

  Henri doit deux cents millions,
  Et faut, pour acquitter les dettes
  Que messieurs les mignons ont faites,
  De nouvelles inventions,
  Nouveaux impts, nouvelles tailles,
  Qu'il faut, du profond des entrailles
  Des pauvres sujets, arracher,
  Malheureux qui tranent leurs vies
  Sous la griffe de ces harpies
  Qui avalent tout sans mcher.

--Bien, dit Qulus, tout en nattant sa soie, tu as une belle voix,
Chicot; le second couplet, mon ami.

--Dis donc, Valois, dit Chicot sans rpondre  Qulus, empche donc
tes amis de m'appeler leur ami; cela m'humilie.

--Parle en vers, Chicot, rpondit le roi; la prose ne vaut rien.

--Soit, dit Chicot, et il reprit:

  Leur parler et leur vtement
  Se voient tels, qu'une honnte femme
  Aurait peur d'en recevoir blme,
  Vtue aussi lascivement
  Leur cou ne se tourne  son aise,
  Dedans les replis de leur fraise;
  Dj le froment n'est plus bon
  Pour l'emploi blanc de leur chemise.
  Et faut, pour faon plus exquise,
  Faire de riz leur amidon.

--Bravo! dit le roi, n'est-ce pas toi, d'O, qui as invent l'amidon de
riz?

--Non pas, sire, dit Chicot, c'est M. de Saint-Mgrin, qui est
trpass l'an dernier, sous les coups de M. de Mayenne; que diable, ne
lui enlevez pas a,  ce pauvre mort, il ne compte que sur cet amidon
et sur ce qu'il a fait  M. de Guise pour aller  la postrit; en lui
enlevant l'amidon, il resterait  moiti route.

Et, sans faire attention  la figure du roi, qui s'assombrissait  ce
souvenir, Chicot continua:

  Leur poil est tondu au compas.

--Il est toujours question des mignons, bien entendu, interrompit
Chicot.

--Oui, oui, va, dit Schomberg.

--Chicot reprit:

  Leur poil est tondu au compas,
  Mais non d'une faon pareille,
  Car en avant, depuis l'oreille,
  Il est long et derrire bas.

--Sa chanson est dj vieille, dit d'pernon.

--Vieille! elle est d'hier.

--Eh bien, la mode  chang ce matin; regarde.

Et d'pernon ta son toquet pour montrer  Chicot ses cheveux de
devant presque aussi ras que ceux de derrire.

--Oh! la vilaine tte! dit Chicot.

Et il continua:

  Leurs cheveux droits par artifice,
  Par la gomme qui les hrisse,
  Retordent leurs plis refriss;
  Et, dessus leur tte lgre,
  Un petit bonnet par derrire
  Les rend encor plus dguiss.

Je passe le quatrime couplet, dit Chicot, il est trop immoral. Et il
reprit:

  Pensez-vous que nos vieux Franois,
  Qui par leurs armes valeureuses
  En tant de guerres dangereuses
  Ont fait retentir leurs exploits,
  Et perdant le fruit de leur gloire
  Avec le nom de leur victoire,
  En tant de prilleux hasards,
  Eussent la chemise empese,
  Eussent la perruque frise,
  Eussent le teint blanchi de fards?

--Bravo! dit Henri, et, si mon frre tait l, il te serait bien
reconnaissant, Chicot.

--Qui appelles-tu ton frre, mon fils? dit Chicot. Est-ce par hasard
Joseph Foulon, abb de Sainte-Genevive, chez lequel on dit que tu vas
faire tes voeux?

--Non pas, dit Henri, qui se prtait  toutes les plaisanteries de
Chicot. Je parle de mon frre Franois.

--Ah! tu as raison; celui-l n'est pas ton frre en Dieu, mais frre
en diable. Bon! bon! tu parles de Franois, fils de France par la
grce de Dieu, duc de Brabant, de Lauthier, de Luxembourg, de Gueldre,
d'Alenon, d'Anjou, de Touraine, de Berry, d'vreux et de
Chteau-Thierry, comte de Flandres, de Hollande, de Zlande, de
Zutphen, du Maine, du Perche, de Mantes, Meulan et Beaufort, marquis
du Saint-Empire, seigneur de Frise et de Malines, dfenseur de la
libert belge;  qui la nature a fait un nez,  qui la petite vrole
en a fait deux, et sur qui, moi, j'ai fait ce quatrain:

  Messieurs, ne soyez tonns
  Si voyez  Franois deux nez,
  Car, par droit comme par usage,
  Faut deux nez  double visage.

Les mignons clatrent de rire, car le duc d'Anjou tait leur ennemi
personnel, et l'pigramme contre le prince leur fit momentanment
oublier le pasquil que Chicot venait de chanter contre eux.

Quant au roi, comme jusqu' ce moment il n'avait reu que les
claboussures de ce feu roulant, il riait plus haut que tout le monde,
n'pargnant personne, donnant du sucre et de la ptisserie  ses
chiens et frappant de la langue sur son frre et sur ses amis.

Tout  coup Chicot s'cria:

--Oh! ce n'est pas politique; Henri, Henri, c'est audacieux et
imprudent.

--Quoi donc? dit le roi.

--Non, foi de Chicot, tu ne devrais pas avouer ces choses-l! fi donc!

--Quelles choses? demanda Henri tonn.

--Ce que tu dis de toi-mme, quand tu signes ton nom; ah! Henriquet,
ah! mon fils!

--Gare  vous, sire, dit Qulus, qui souponnait quelque mchancet
sous l'air confit en douceur de Chicot.

--Que diable veux-tu dire? demanda le roi.

--Comment signes-tu, voyons?

--Pardieu... je signe... je signe... Henri de Valois.

--Bon; remarquez, messieurs, dit Chicot, que je ne le lui fais pas
dire; voyons, n'y a-t-il pas moyen de trouver un V dans ces treize
lettres?

--Sans doute, Valois commence par un V.

--Prenez vos tablettes, messire chapelain, car voici le nom sous
lequel il vous faut dsormais inscrire le roi: Henri de Valois n'est
qu'une anagramme.

--Comment?

--Oui, qu'une anagramme; je vais vous dire le vritable nom de Sa
Majest actuellement rgnante. Nous disons: Dedans Henri de Valois il
y a un V, mettez un V sur vos tablettes.

--C'est fait, dit d'pernon.

--N'y a-t-il pas aussi un _i_?

--Certainement, c'est la dernire lettre du mot Henri.

--Que la malice des hommes est grande, dit Chicot, d'avoir t sparer
ainsi des lettres faites pour tre accoles l'une  l'autre!
Mettez-moi un _i_  ct du V. Cela y est-il?

--Oui, dit d'pernon.

--Cherchons bien maintenant si nous ne trouverons pas un _l_; a y
est, n'est-ce pas? un _a_, a y est encore; un autre _i_, nous le
tenons; enfin, un _n_. Bon. Sais-tu lire, Nogaret?

--Je l'avoue  ma honte, dit d'pernon.

--Allons donc, maraud, est-ce que, par hasard, tu te crois d'assez
grande noblesse pour tre ignorant?

--Drle! fit d'pernon en levant sa sarbacane sur Chicot.

--Frappe, mais pelle, dit Chicot.

D'Epernon se mit  rire et pela.

--Vi-lain, vilain! dit-il.

--Bon! s'cria Chicot. Tu vois, Henri, comme cela commence, voil dj
ton vrai nom de baptme retrouv. J'espre que tu me feras une pension
comme celle que notre frre Charles IX faisait  M. Amyot, quand je
vais avoir retrouv ton nom de famille.

--Tu te feras btonner, Chicot, dit le roi.

--O cueille-t-on les cannes avec lesquelles on btonne les
gentilshommes, mon fils, est-ce en Pologne? dis-moi cela.

--Il me semble cependant, dit Qulus, que M. de Mayenne ne s'en est
pas priv avec toi, mon pauvre Chicot, le jour o il t'a trouv avec
sa matresse.

--Aussi est-ce un compte qui nous reste  rgler ensemble. Soyez
tranquille, monsieur Cupido, la chose est l, porte  son dbit.

Et Chicot mit la main  son front; ce qui prouve que ds ce temps on
reconnaissait la tte pour le sige de la mmoire.

--Voyons, Qulus, dit d'pernon, tu verras que, grce  toi, nous
allons laisser chapper le nom de famille.

--Ne craints rien, dit Chicot, je le tiens,  M. de Guise je dirais:
par les cornes; mais  toi, Henri, je me contenterai de dire: par tes
oreilles.

--Voyons le nom, voyons le nom! dirent tous les jeunes gens.

--Nous avons d'abord, dans ce qui nous reste de lettres, un H
majuscule; prends l'H, Nogaret.

D'pernon obit.

--Puis un _e_, puis un _r_, puis l-bas, dans Valois, un _o_; puis,
comme tu spares le prnom du nom par ce que les grammairiens
appellent particule, je mets la main sur un _d_ et sur un _e_, ce qui
va nous faire, avec l'_s_ qui termine le nom de la race, ce qui va
nous faire... pelle, d'pernon, H, , r, o, d, e, s.

--Hrodes, dit d'pernon.

--Vilain Hrodes! s'cria le roi.

--Juste, dit Chicot; et voil ce que tu signes tous les jours, mon
fils. Oh!

Et Chicot se renversa en donnant tous les signes d'une pudibonde
horreur.

--Monsieur Chicot, vous passez les bornes, dit Henri.

--Moi, dit Chicot, je dis ce qui est, pas autre chose; mais voil bien
les rois: avertissez-les, ils se fchent.

--Voil une belle gnalogie! dit Henri.

--Ne la renie pas, mon fils, dit Chicot; ventre de biche! c'est la
bonne pour un roi qui, deux ou trois fois par mois, a besoin des
juifs.

--Il est dit, s'cria le roi, que ce maroufle-l n'aura pas le
dernier. Messieurs, taisez-vous; de cette faon-l, du moins, personne
ne lui donnera la rplique.

Il se fit  l'instant mme le plus profond silence. Et ce silence, que
Chicot, fort attentif au chemin que l'on parcourait, ne paraissait
aucunement dispos  rompre, durait depuis quelques minutes, lorsque,
au del de la place Maubert,  l'angle de la rue des Noyers, on vit
Chicot s'lancer tout  coup hors de la litire, carter les gardes,
et aller s'agenouiller  l'angle d'une maison d'assez bonne apparence,
et qui avanait sur la rue un balcon de bois sculpt sur un
entablement de poutrelles peintes.

--H! paen, cria le roi, si tu as  t'agenouiller, agenouille-toi au
mains devant la croix qui fait le milieu de la rue Sainte-Genevive,
et non pas devant cette maison; renferme-t-elle donc quelque glise,
ou cache-t-elle quelque reposoir?

Mais Chicot ne rpondait point; il s'tait jet  deux genoux sur le
pav, et disait tout haut cette prire, dont, en prtant l'oreille, le
roi ne perdait pas un mot:

 Bon Dieu! Dieu juste! voici, je la reconnais bien, et toute ma vie
je la reconnatrai, voici la maison o Chicot a souffert, sinon pour
toi, mon Dieu, mais du moins pour une de tes cratures; Chicot ne t'a
jamais demand qu'il arrivt malheur  M. de Mayenne, auteur de son
martyre, ni  matre Nicolas David, instrument de son supplice. Non,
Seigneur, Chicot a su attendre, car Chicot est patient, quoiqu'il ne
soit pas ternel, et voil six bonnes annes, dont une anne
bissextile, que Chicot entasse les intrts du petit compte ouvert
entre lui et MM. de Mayenne et Nicolas David; or,  dix du cent, qui
est le taux lgal, puisque c'est le taux auquel le roi emprunte, en
sept ans les intrts cumuls doublent le capital. Fais donc, grand
Dieu! Dieu juste! que la patience de Chicot dure un an encore, afin
que les cinquante coups d'trivires que Chicot a reus dans cette
maison par les ordres de cet assassin de prince lorrain et de ce
spadassin d'avocat normand, et qui ont tir du corps de Chicot une
pinte de sang, s'lvent  deux pintes et  cent coups d'trivires,
et pour chacun d'eux; de telle faon que M. de Mayenne, tout gros
qu'il soit, et Nicolas David, tout long qu'il est, n'aient plus assez
de sang ni de peau pour payer Chicot, et qu'ils en soient rduits 
faire banqueroute de quinze ou vingt pour cent, en expirant sous le
quatre-vingtime ou quatre-vingt-cinquime coup de verge.

Au nom du Pre, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!

--Amen! dit le roi.

Chicot baisa la terre, et, au suprme bahissement de tous les
spectateurs, qui ne comprenaient rien  cette scne, il revint prendre
sa place dans la litire.

--Ah a! dit le roi,  qui son rang, dnu depuis trois ans de tant de
prrogatives qu'il avait laiss prendre aux autres, donnait au moins
le droit d'tre instruit le premier, ah a! matre Chicot, pourquoi
cette longue et singulire litanie, pourquoi tous ces coups dans la
poitrine, pourquoi enfin toutes ces momeries devant une maison
d'apparence si profane?

--Sire, rpliqua Chicot, c'est que Chicot est comme le renard, Chicot
flaire et baise longtemps les pierres o il a laiss de son sang,
jusqu' ce que, contre ces pierres, il crase la tte de ceux qui
l'ont vers.

--Sire! s'cria Qulus, je parierais: Chicot a prononc, comme Votre
Majest a pu l'entendre, dans sa prire le nom du duc de Mayenne; je
parierais donc que cette prire a rapport  la bastonnade dont nous
parlions tout  l'heure.

--Pariez, seigneur Jacques de Lvis, comte de Qulus, dit Chicot;
pariez et vous gagnerez.

--Ainsi donc?... dit le roi.

--Justement, sire, reprit Chicot: dans cette maison Chicot avait une
matresse, bonne et charmante crature, une demoiselle, ma foi. Une
nuit qu'il la venait voir, certain prince jaloux fit entourer la
maison, fit prendre Chicot et le fit btonner si rudement, que Chicot
passa  travers la fentre, et que, le temps lui manquant pour
l'ouvrir, il sauta du haut de ce petit balcon dans la rue. Or, comme
c'est un miracle que Chicot ne se soit pas tu, chaque fois que Chicot
passe devant cette maison, il s'agenouille, prie, et, dans sa prire,
remercie le Seigneur de l'avoir tir d'un si mauvais pas.

--Ah! pauvre Chicot! et vous qui le condamniez, sire; c'est cependant,
ce me semble, agir en bon chrtien que de faire ce qu'il fait.

--Tu as donc t bien ross, mon pauvre Chicot?

--Oh! merveilleusement, sire; mais pas encore autant qu'il l'aurait
voulu.

--Comment cela?

--Non, en vrit, je n'eusse point t fch de recevoir quelques
estocades.

--Pour tes pchs?

--Non, pour ceux de M. de Mayenne.

--Ah! je comprends: ton intention est de rendre  Csar....

--A Csar, non pas; ne confondons point, sire; Csar, c'est le grand
gnral, c'est le guerrier vaillant, c'est le frre an, celui qui
veut tre roi de France; non, celui-l est en compte avec Henri de
Valois, et c'est toi que ce compte regarde, mon fils; paye tes dettes,
Henri, je payerai les miennes.

Henri n'aimait pas qu'on lui parlt de son cousin de Guise, aussi
l'apostrophe de Chicot le rendit-elle srieux, si bien que l'on arriva
vers Bictre sans que la conversation interrompue et repris son
cours.

On avait mis trois heures  aller du Louvre  Bictre; si bien que les
optimistes comptaient arriver le lendemain soir  Fontainebleau,
tandis que les pessimistes offrirent de parier qu'on n'arriverait que
le surlendemain vers midi.

Chicot prtendait qu'on n'arriverait pas du tout.

Une fois sorti de Paris, le cortge parut se mouvoir plus  son aise;
la matine tait assez belle, le vent soufflait avec moins de
violence; le soleil avait enfin russi  percer son voile de nuages,
et l'on et dit un de ces beaux jours d'octobre pendant lesquels, au
bruit des dernires feuilles qui tombent, les promeneurs plongent les
yeux avec un doux regard dans le mystre bleutre des bois murmurants.

Il tait trois heures de l'aprs-midi, quand le cortge arriva aux
premires murailles de l'enclos de Juvisy. De ce point, on apercevait
dj le pont bti sur l'Orge, et la grande htellerie de la Cour de
France, qui confiait  la brise aigu du soir le parfum de ses
tournebroches et les bruits joyeux de son foyer.

Le nez de Chicot saisit au vol les manations culinaires. Il se pencha
hors de la litire, et vit de loin, sur la porte de l'htellerie,
plusieurs hommes envelopps de leurs manteaux. Au milieu de ces hommes
tait un personnage gros et court, et dont le chapeau  larges bords
couvrait entirement la face.

Ces hommes rentrrent prcipitamment en voyant paratre le cortge.

Mais l'homme gros et court n'tait point rentr si vite, que sa vue
n'et frapp Chicot. Aussi, au moment mme o ce gros homme rentrait,
notre Gascon sautait-il  bas de la litire royale, et, allant
demander son cheval  un page qui le conduisait en bride, laissait-il,
effac dans l'angle d'une muraille et perdu dans les premires ombres
de la nuit, s'loigner le cortge, qui continuait son chemin vers
Essonne, o le roi comptait coucher; puis, lorsque les cavaliers
eurent disparu, lorsque le bruit lointain des roues de la litire sur
les pavs de la route se fut amorti dans l'espace, il sortit de sa
cachette, fit le tour derrire le chteau et se prsenta  la porte de
l'htellerie, comme s'il venait de Fontainebleau. En arrivant devant
la fentre, Chicot jeta un regard rapide  travers les vitres et vit
avec plaisir que les hommes qu'il avait remarqus y taient toujours,
et parmi eux le personnage gros et court auquel il avait paru faire
l'honneur d'accorder une attention toute particulire. Seulement,
comme Chicot paraissait avoir des raisons de dsirer de n'tre point
reconnu du susdit personnage, au lieu d'entrer dans la chambre o il
tait, il se fit servir une bouteille de vin dans la chambre en face,
se plaant de manire que nul ne pt gagner la porte sans tre vu par
lui.

De cette chambre, Chicot, prudemment plac dans l'ombre, pouvait
plonger son regard jusqu' l'angle d'une chemine. Dans cet angle, sur
un escabeau, tait assis l'homme gros et court, lequel, croyant sans
doute n'avoir  craindre aucune investigation, se laissait inonder par
la lueur ptillante d'un foyer dont une brasse de sarments venait de
redoubler la chaleur et la clart.

--Je ne m'tais pas tromp, dit Chicot, et quand je faisais ma prire
 la maison de la rue des Noyers, on et dit que je flairais le retour
de cet homme. Mais pourquoi revenir ainsi  la sourdine dans la bonne
capitale de notre ami Hrodes? Pourquoi se cacher quand il passe? Ah!
Pilate! Pilate! est-ce que le bon Dieu, par hasard, ne m'accorderait
pas l'anne que je lui ai demande, et me forcerait au remboursement
plus tt que je ne le croyais?

Bientt Chicot s'aperut avec joie que, de l'endroit o il tait
plac, il pouvait non-seulement voir, mais encore que, par un de ces
effets d'acoustique que mnage si capricieusement parfois le hasard,
il pouvait entendre. Cette remarque faite, il se mit  prter
l'oreille avec une attention non moins grande que celle avec laquelle
il tendait sa vue.

--Messieurs, dit l'homme gros et court  ses compagnons, je crois
qu'il est temps de partir; le dernier laquais du cortge est pass
depuis longtemps, et je crois qu' cette heure la route est sre.

--Parfaitement sre, monseigneur, rpondit une voix qui fit
tressaillir Chicot, et qui sortait d'un corps auquel Chicot n'avait
jusque-l accord aucune attention, absorb qu'il tait dans la
contemplation du personnage principal.

L'individu auquel appartenait le corps d'o sortait cette voix tait
aussi long que celui auquel il donnait le titre de monseigneur tait
court, aussi ple qu'il tait vermeil, aussi obsquieux qu'il tait
arrogant.

--Ah! matre Nicolas, se dit Chicot en riant sans bruit: _tu
quoque_... C'est bon. Nous aurons bien triste chance si, cette
fois-ci, nous nous sparons sans nous dire deux mots.

Et Chicot vida son verre et paya l'hte, afin que rien ne le mit en
retard quand il jugerait  propos de partir.

La prcaution n'tait pas mauvaise, car les sept personnes qui avaient
attir l'attention de Chicot payrent  leur tour, ou plutt le
personnage gros et court paya pour tous, et, chacun ayant repris son
cheval des mains d'un laquais ou d'un palefrenier et s'tant remis en
selle, la petite troupe prit le chemin de Paris et s'enfona bientt
dans les premires brumes du soir.

--Bon! dit Chicot, il va  Paris; alors j'y retourne.

Et Chicot, remontant  cheval  son tour, les suivit de loin, sans
perdre un instant de vue leurs manteaux gris, ou, lorsque par prudence
il les perdait de vue, sans cesser d'entendre le pas de leurs chevaux.

Toute cette cavalerie quitta la route de Fromenteau, prit  travers
terre pour joindre Choisy, puis, passant la Seine au pont de
Charenton, rentra par la porte Saint-Antoine pour aller se perdre,
comme un essaim d'abeilles, dans l'htel de Guise, qui semblait
n'attendre que leur arrive pour se refermer sur eux.

--Bon! dit Chicot en s'embusquant au coin de la rue des Quatre-Fils,
il y a non-seulement du Mayenne, mais encore du Guise l-dessous.
Jusqu' prsent ce n'tait que curieux, mais cela va devenir
intressant. Attendons.

Et Chicot attendit, en effet, une bonne heure, malgr la faim et le
froid qui commenaient  le mordre de leurs dents aigus. Enfin la
porte se rouvrit: mais, au lieu de sept cavaliers envelopps de leurs
manteaux, ce furent sept moines gnovfains, envelopps de leurs
capuchons, qui reparurent en secouant d'normes rosaires.

--Oh! fit Chicot, quel dnoment inattendu! L'htel de Guise est-il
donc si embaum de saintet, que les sacripans se changent en agneaux
du Seigneur, rien qu'en touchant le seuil? C'est toujours de plus en
plus intressant.

Et Chicot suivit les moines, comme il avait suivi les cavaliers, ne
doutant pas que les frocs ne recouvrissent les mmes corps que
couvraient les manteaux.

Les moines vinrent passer la Seine au pont Notre-Dame, traversrent la
Cit, franchirent le Petit-Pont, prirent la place Maubert et montrent
la rue Sainte-Genevive.

--Ouais! dit Chicot, aprs avoir t son chapeau  la maison de la rue
des Noyers, o le matin il avait fait sa prire, est-ce que nous
retournons  Fontainebleau, par hasard? Dans ce cas-l je n'aurais pas
pris le plus court. Mais non, je me trompe, nous n'irons pas si loin.

En effet, les moines venaient de s'arrter  la porte de l'abbaye de
Sainte-Genevive et de s'enfoncer dans le porche, dans les profondeurs
duquel on apercevait un autre moine du mme ordre qu'eux, occup 
regarder avec l'attention la plus profonde les mains de ceux qui
entraient.

--Tudieu! pensa Chicot, il parat que, pour tre admis ce soir 
l'abbaye, il faut avoir les mains propres. Dcidment, il se passe
quelque chose d'extraordinaire.

Cette rflexion acheve, Chicot, assez embarrass de ce qu'il allait
faire pour ne point perdre les individus qu'il suivait, regarda autour
de lui, et vit avec tonnement, par toutes les rues qui convergeaient
 l'abbaye, poindre des capuchons, les uns isols, les autres marchant
deux  deux, mais tous s'acheminant vers l'abbaye.

--Ah a! fit Chicot, il se tient donc ce soir chapitre gnral 
l'abbaye, que tous les gnovfains de France sont convoqus? Voil,
foi de gentilhomme! la premire fois qu'il me prend envie d'assister 
un chapitre; mais, je l'avoue, l'envie me tient bien.

Et les moines s'enfonaient sous le porche, montraient leurs mains ou
quelque signe qu'ils tenaient dans leurs mains, et passaient.

--J'entrerais bien avec eux, se dit Chicot; mais, pour entrer avec
eux, il me manque deux choses assez essentielles: d'abord la
respectable robe qui les enveloppe, attendu que je n'aperois aucun
laque parmi ces saints personnages, et secondement cette chose qu'ils
montrent au frre portier, car dcidment ils montrent quelque chose.
Ah! frre Gorenflot, frre Gorenflot! si je t'avais l sous la main,
mon digne ami!

Cette exclamation tait arrache  Chicot par le souvenir d'un des
plus vnrables moines de l'ordre des gnovfains, convive habituel de
Chicot, lorsque, par hasard, Chicot ne mangeait pas au Louvre,
celui-l mme avec lequel, le jour de la procession des pnitents,
notre Gascon s'tait arrt  la buvette de la porte Montmartre et
avait mang une sarcelle et bu du vin pic.

Et les moines continuaient d'abonder, qu'on et cru que la moiti de
la population parisienne avait pris le froc, et le frre portier, sans
se lasser, les examinait avec autant d'attention les uns que les
autres.

--Voyons, voyons, se dit Chicot, il y a dcidment quelque chose
d'extraordinaire ce soir. Soyons curieux jusqu'au bout. Il est sept
heures et demie, la qute est termine. Je dois trouver frre
Gorenflot  la _Corne d'Abondance_, c'est l'heure de son souper.

Chicot laissa la lgion de moines faire ses volutions aux environs de
l'abbaye et s'engouffrer dans le portail, et, mettant son cheval au
galop, il gagna la grande rue Saint-Jacques, o, en face du clotre
Saint-Benot, s'levait, florissante et trs-cultive des coliers et
des moines ergoteurs, l'htellerie de la Corne d'Abondance.

Chicot tait connu dans la maison, non pas comme un habitu, mais
comme un de ces mystrieux htes qui venaient de temps en temps
laisser un cu d'or et une parcelle de leur raison dans
l'tablissement de matre Claude Bonhomet. Ainsi se nommait le
dispensateur des dons de Crs et de Bacchus, que versait incessamment
la fameuse corne mythologique qui servait d'enseigne  sa maison.




CHAPITRE XVIII

OU LE LECTEUR AURA LE PLAISIR DE FAIRE CONNAISSANCE AVEC FRRE
GORENFLOT, DONT IL A DJ T PARL DEUX FOIS DANS LE COURS DE CETTE
HISTOIRE.


A la belle journe avait succd une belle soire; seulement, comme la
journe avait t froide, la soire tait plus froide encore. On
voyait se condenser sous le chapeau des bourgeois attards la vapeur
de leur haleine rougie par les lueurs du falot. On entendait
distinctement les pas des passants sur le sol glac, et le _hum_
sonore arrach par la froidure et rpercut par les surfaces
lastiques, comme dirait un physicien de nos jours. En un mot, il
faisait une de ces jolies geles printanires qui font trouver un
double charme  la belle couleur rose des vitres d'une htellerie.

Chicot entra dans la salle d'abord, plongea ses regards dans tous les
coins et recoins, et, ne trouvant point parmi les htes de matre
Claude celui qu'il cherchait, il passa familirement  la cuisine.

Le matre de l'tablissement tait en train d'y faire une lecture
pieuse, tandis qu'un flot de friture contenu dans une immense pole
tait en train d'attendre le degr de chaleur ncessaire 
l'introduction dans cette pole de plusieurs merlans tout enfarins.

Au bruit que fit Chicot en entrant, matre Bonhomet leva la tte.

--Ah! c'est vous, mon gentilhomme! dit-il en fermant son livre.
Bonsoir et bon apptit.

--Merci du double souhait, quoique la moiti en soit faite autant 
votre profit qu'au mien. Mais cela dpendra.

--Comment? cela dpendra!

--Oui, vous savez que je ne puis souffrir manger seul.

--S'il le faut, monsieur, dit Bonhomet en levant son bonnet pistache,
je souperai avec vous.

--Merci, mon cher hte, quoique je vous sache excellent convive; mais
je cherche quelqu'un.

--Frre Gorenflot peut-tre? demanda Bonhomet.

--Justement, rpondit Chicot; a-t-il commenc de souper?

--Non, pas encore; mais dpchez-vous cependant.

--Que je me dpche?

--Oui, car dans cinq minutes il aura fini.

--Frre Gorenflot n'a pas commenc de souper, et dans cinq minutes il
aura fini, dites-vous?

Et Chicot secoua la tte, ce qui, dans tous les pays du monde, passe
pour le signe de l'incrdulit.

--Monsieur, dit matre Claude, c'est aujourd'hui mercredi, et nous
entrons en carme.

--Eh bien, dit Chicot d'un air qui prouvait peu en faveur des
tendances religieuses de Gorenflot, aprs?

--Ah! dame, rpliqua Claude avec un geste qui signifiait videmment:
Je ne comprends pas plus que vous, mais c'est ainsi.

--Dcidment, rpliqua Chicot, il y a quelque chose de drang dans la
machine sublunaire, cinq minutes pour le souper de Gorenflot! Je suis
destin  voir aujourd'hui des choses miraculeuses.

Et, de l'air d'un voyageur qui met le pied sur une terre inconnue,
Chicot fit quelques pas vers une espce de cabinet particulier, dont
il poussa la porte vitre, ferme d'un rideau de laine  carreaux
blancs et roses, et dans le fond duquel il aperut,  la lueur d'une
chandelle  la mche fumeuse, le digne moine qui retournait
ngligemment sur son assiette une maigre portion d'pinards cuits 
l'eau, qu'il essayait de rendre plus savoureux par l'introduction dans
cette substance herbace d'un reste de fromage de Suresnes.

Pendant que le digne frre opre ce mlange avec une moue indiquant
qu'il ne compte pas beaucoup sur cette triste combinaison, essayons de
le prsenter  nos lecteurs sous un jour qui les ddommagera d'avoir
tard si longtemps  faire sa connaissance.

Frre Gorenflot pouvait avoir trente-huit ans et cinq pieds de roi.
Cette taille, un peu exigu peut-tre, tait rachete,  ce que disait
le frre, par l'admirable harmonie des proportions; car, ce qu'il
perdait en hauteur, il le rattrapait en largeur, comptant prs de
trois pieds de diamtre d'une paule  l'autre, ce qui, comme chacun
le sait, quivaut  neuf pieds de circonfrence.

Au centre de ces omoplates herculennes s'emmanchait un large cou
sillonn de muscles gros comme le pouce et saillants comme des cordes.
Malheureusement le cou, lui aussi, se trouvait en proportion avec le
reste, c'est--dire qu'il tait gros et court, ce qui, aux premires
motions un peu fortes qu'prouverait frre Gorenflot, rendrait
l'apoplexie imminente. Mais, ayant la conscience de cette dfectuosit
et du danger qu'elle lui faisait courir, frre Gorenflot ne
s'impressionnait jamais; il tait mme, nous devons le dire, fort rare
de le voir affect aussi visiblement qu'il l'tait  l'heure o Chicot
entra dans le cabinet.

--Eh! notre ami, que faites-vous donc l? s'cria notre Gascon en
regardant alternativement les herbes, Gorenflot, la chandelle non
mouche et certain hanap rempli jusqu'aux bords d'une eau teinte 
peine par quelques gouttes de vin.

--Vous le voyez, mon frre, je soupe, rpondit Gorenflot en faisant
vibrer une voix puissante comme la cloche de son abbaye.

--Vous appelez cela souper, vous, Gorenflot? Des herbes, du fromage?
Allons donc! s'cria Chicot.

--Nous sommes dans l'un des premiers mercredis de carme; faisons
notre salut, mon frre, faisons notre salut! rpondit Gorenflot en
nasillant et en levant batiquement les yeux au ciel.

Chicot demeura stupfait; son regard indiquait qu'il avait dj plus
d'une fois vu Gorenflot glorifier d'une autre manire ce saint temps
de carme dans lequel un venait d'entrer.

--Notre salut? rpta-t-il, et que diable l'eau et les herbes
ont-elles  faire avec notre salut?

  --Vendredi chair ne mangeras,
  Ni le mercredi mmement,

dit Gorenflot.

--Mais  quelle heure avez-vous djeun?

--Je n'ai point djeun, mon frre, dit le moine en nasillant de plus
en plus.

--Ah! s'il ne s'agit que de nasiller, dit Chicot, je suis prt  faire
assaut avec tous les gnovfains du monde. Alors, si vous n'avez pas
djeun, dit Chicot en nasillant en effet d'une faon immodre,
qu'avez-vous fait, mon frre?

--J'ai compos un discours, reprit Gorenflot en relevant firement la
tte.

--Ah bah! un discours, et pourquoi faire?

--Pour le prononcer ce soir  l'abbaye.

--Tiens! pensa Chicot, un discours ce soir! c'est drle.

--Et mme, ajouta Gorenflot en portant  sa bouche une premire
fourchete d'pinards au fromage, il faut que je songe  rentrer; mon
auditoire s'impatienterait peut-tre.

Chicot songea au nombre infini de moines qu'il avait vus s'avancer
vers l'abbaye, et, se rappelant que M. de Mayenne, selon toute
probabilit, tait au nombre de ces moines, il se demanda comment
Gorenflot, qui, jusqu' ce jour, avait t apprci pour des qualits
qui n'avaient aucun rapport avec l'loquence, avait t choisi par son
suprieur Joseph Foulon, alors abb de Sainte-Genevive, pour prcher
devant le prince lorrain et une si nombreuse assemble.

--Bah! dit-il, et  quelle heure prchez-vous?

--De neuf heures  neuf heures et demie, mon frre.

--Bon. Nous avons neuf heures moins un quart. Vous me donnerez bien
cinq minutes. Ventre de biche! il y a plus de huit jours que nous
n'avons trouv l'occasion de dner ensemble.

--Ce n'est point notre faute, dit Gorenflot, et notre amiti n'en
souffre nulle atteinte, je vous prie de le croire, trs-cher frre;
les devoirs de votre charge vous enchanent prs de notre grand roi
Henri III, que Dieu conserve! Les devoirs de mon tat m'imposent la
qute et aprs la qute les prires; il n'est donc pas tonnant que
nous nous trouvions spars.

--Oui; mais, corboeuf! dit Chicot, c'est, ce me semble, une nouvelle
raison d'tre joyeux quand nous nous retrouvons!

--Aussi je suis infiniment joyeux, dit Gorenflot avec la plus piteuse
mine de la terre; mais il n'en faut pas moins que je vous quitte.

Et le moine fit un mouvement pour se lever.

--Achevez au moins vos herbes, dit Chicot en lui posant la main sur
l'paule et le faisant se rasseoir.

Gorenflot regarda les pinards et poussa un soupir; puis ses yeux se
portrent sur l'eau rougie, et il dtourna la tte.

Chicot vit que le moment tait venu de commencer l'attaque.

--Vous rappelez-vous ce petit dner dont je vous parlais tout 
l'heure, hein? dit-il,  la porte Montmartre, vous savez, o, tandis
que notre grand roi Henri III se fouettait et fouettait les autres,
nous mangemes une sarcelle des marais de la Grange-Batelire avec un
coulis d'crevisses, et nous bmes de ce joli vin de Bourgogne;
comment appelez-vous donc ce vin-l? N'est-ce pas un vin que vous avez
dcouvert?

--C'est un vin de mon pays, dit Gorenflot, de la Romane.

--Oui, oui, je me rappelle, c'est le lait que vous avez tet en venant
au monde, digne fils de No!

Gorenflot passa avec un mlancolique sourire sa langue sur ses lvres.

--Que dites-vous de ce vin? dit Chicot.

--Il tait bon, dit le moine; mais il y en a cependant de meilleur.

--C'est ce que soutenait l'autre soir Claude Bonhomet notre hte,
lequel prtend qu'il en a dans sa cave cinquante bouteilles prs
duquel celui de son confrre de la porte Montmartre n'est que de la
piquette.

--C'est la vrit, dit Gorenflot.

--Comment! c'est la vrit? s'cria Chicot, et vous buvez de cette
abominable eau rougie, quand vous n'avez que le bras  tendre pour
boire de pareil vin! Pouah!

Et Chicot, prenant le hanap, en jeta le contenu par la chambre.

--Il y a temps pour tout, mon frre, dit Gorenflot. Le vin est bon
lorsqu'on n'a plus  faire, aprs l'avoir bu, qu' glorifier le Dieu
qui l'a fait; mais, lorsque l'on a un discours  prononcer, l'eau est
prfrable, non pas au got, mais  l'usage: _facunda est aqua_.

--Bah! fit Chicot. _Magis facundum est vinum_, et la preuve, c'est que
moi, qui ai aussi un discours  prononcer et qui ai foi dans ma
recette, je vais demander une bouteille de ce vin de la Romane, et,
ma foi, que me conseillez-vous de prendre avec, Gorenflot?

--Ne prenez pas de ces herbes, dit le moine, elles sont on ne peut
plus mauvaises.

--Bzzzou, fit Chicot en prenant l'assiette de Gorenflot et en la
portant  son nez, bzzzou!

Et, cette fois, ouvrant une petite fentre, il jeta dans la rue herbes
et assiette.

Puis, se retournant:

--Matre Claude! cria-t-il.

L'hte, qui probablement se tenait aux coutes, parut sur le seuil.

--Matre Claude, dit Chicot, apportez-moi deux bouteilles de ce vin de
la Romane que vous prtendez avoir meilleur que personne.

--Deux bouteilles! dit Gorenflot.--Pourquoi faire, puisque je n'en
bois pas?

--Si vous en buviez, j'en ferais venir quatre bouteilles, j'en ferais
venir six bouteilles, je ferais venir tout ce qu'il y a dans la
maison, dit Chicot.--Mais, quand je bois seul, je bois mal, et deux
bouteilles me suffiront.

--En effet, dit Gorenflot, deux bouteilles, c'est raisonnable, et, si
vous ne mangez avec cela que des substances maigres, votre confesseur
n'aura rien  vous dire.

--Certainement, dit Chicot, du gras un mercredi de carme, fi donc!

Et, se dirigeant vers le garde-manger, tandis que matre Bonhomet s'en
allait chercher  la cave les deux bouteilles demandes, il en tira
une fine poularde du Mans.

--Que faites-vous l, mon frre? dit Gorenflot, qui suivait avec un
intrt involontaire les mouvements du Gascon, que faites-vous l?

--Vous voyez, je m'empare de cette carpe, de peur qu'un autre ne mette
la main dessus. Les mercredis de carme, il y a concurrence sur ces
sortes de comestibles.

--Une carpe! dit Gorenflot tonn.

--Sans doute, une carpe, dit Chicot en lui mettant sous les yeux
l'apptissante volaille.

--Et depuis quand une carpe a-t-elle un bec? demanda le moine.

--Un bec! dit le Gascon, o voyez-vous un bec? je ne vois qu'un
museau.

--Des ailes? continua le gnovfain.

--Des nageoires.

--Des plumes?

--Des cailles, mon cher Gorenflot, vous tes ivre.

--Ivre! s'cria Gorenflot, ivre! Oh! par exemple! moi qui n'ai mang
que des pinards et qui n'ai bu que de l'eau!

--Eh bien, ce sont vos pinards qui vous chargent l'estomac, et votre
eau qui vous monte  la tte.

--Parbleu! dit Gorenflot, voici notre hte, il dcidera.

--Quoi?

--Si c'est une carpe ou une poularde.

--Soit. Mais d'abord qu'il dbouche le vin. Je tiens  savoir si c'est
le mme. Dbouchez, matre Claude.

Matre Claude dboucha une bouteille et en versa un demi-verre 
Chicot.

Chicot avala le demi-verre et fit claper sa langue.

--Ah! dit-il, je suis un triste dgustateur, et ma langue n'a pas la
moindre mmoire; il m'est impossible de dire s'il est plus mauvais,
s'il est meilleur que celui de la porte Montmartre. Je ne suis pas
mme sr que ce soit le mme.

Les yeux de Gorenflot tincelaient en regardant au fond du verre de
Chicot les quelques gouttes de rubis liquide qui y taient restes.

--Tenez, mon frre, dit Chicot en versant plein un d de vin dans le
verre du moine, vous tes en ce monde pour votre prochain,
dirigez-moi.

Gorenflot prit le verre, le porta  ses lvres, et dgusta lentement
le peu de liqueur qu'il contenait.

--C'est du mme cru  coup sr, dit-il; mais....

--Mais? reprit Chicot.

--Mais il y en avait trop peu, reprit le moine, pour que je puisse
dire s'il tait plus mauvais ou meilleur.

--Je tiens cependant  le savoir, dit Chicot, Peste! je ne veux pas
tre tromp, et, si vous n'aviez pas un discours  prononcer, mon
frre, je vous prierais de dguster ce vin une seconde fois.

--Ce sera pour vous faire plaisir, dit le moine.

--Pardieu! fit Chicot.

Et il remplit  moiti le verre du gnovfain.

Gorenflot porta le verre  ses lvres avec non moins de respect que la
premire fois, et le dgusta avec non moins de conscience.

--Meilleur, dit-il, meilleur, j'en rponds.

--Bah! vous vous entendez avec notre hte!

--Un bon buveur, dit Gorenflot, doit au premier coup reconnatre le
cru, au second la qualit, au troisime l'anne.

--Oh! l'anne, dit Chicot, que je voudrais donc savoir l'anne de ce
vin!

--C'est bien facile, reprit Gorenflot en tendant son verre,
versez-m'en deux gouttes seulement, et je vais vous la dire.

Chicot remplit le verre du moine aux trois quarts; le moine vida le
verre lentement, mais sans s'y reprendre.

--1561, dit-il en reposant le verre.

--Nol! cria Claude Bonhomet, 1561, c'est juste cela!

--Frre Gorenflot, dit le Gascon en se dcouvrant, on en a batifi 
Rome qui ne le mritaient pas autant que vous.

--Un peu d'habitude, mon frre, dit modestement Gorenflot.

--Et de prdisposition, dit Chicot. Peste! l'habitude seule n'y fait
rien, tmoin moi, qui ai la prtention d'avoir l'habitude. Eh bien,
que faites-vous donc?

--Vous le voyez, je me lve.

--Pour quoi faire?

--Pour aller  mon assemble.

--Sans manger un morceau de ma carpe?

--Ah! c'est vrai, dit Gorenflot; il parat, mon digne frre, que vous
vous connaissez encore moins en nourriture qu'en boisson. Matre
Bonhomet, qu'est-ce que c'est que cet animal?

Et le frre Gorenflot montra l'objet de la discussion.

L'aubergiste regarda avec tonnement celui qui lui faisait cette
question.

--Oui, reprit Chicot, on vous demande qu'est-ce que cet animal.

--Parbleu! dit l'hte, c'est une poularde.

--Une poularde! reprit Chicot d'un air constern.

--Et du Mans mme, continua matre Claude.

--Eh bien? fit Gorenflot triomphant.

--Eh bien, dit Chicot, j'ai tort,  ce qu'il parait. Mais, comme je
tiens beaucoup  manger cette poularde et  ne point pcher cependant,
faites-moi le plaisir, mon frre, au nom de nos sentiments
rciproques, de jeter sur elle quelques gouttes d'eau et de la
baptiser carpe.

--Ah! ah! fit Gorenflot.

--Oui, je vous prie, dit le Gascon, sans quoi j'aurai mang peut-tre
quelque animal en tat de pch mortel.

--Soit! dit Gorenflot, qui, par sa nature, excellent compagnon,
commenait d'tre mis en train par les trois dgustations qu'il avait
faites; mais il n'y a plus d'eau.

--Il est dit, je ne sais plus o, reprit Chicot: Tu te serviras, en
cas d'urgence, de ce que tu trouveras sous la main. L'intention fait
tout; baptisez avec du vin, mon frre; baptisez avec du vin; l'animal
en sera peut-tre un peu moins catholique; mais il n'en sera pas plus
mauvais.

Et Chicot remplit bord  bord le verre du moine; la premire bouteille
y passa.

--Au nom de Bacchus, de Momus et de Comus, trinit du grand saint
Pantagruel, dit Gorenflot, je te baptise carpe.

Et, trempant le bout de ses doigts dans le vin, il en laissa tomber
deux ou trois gouttes sur l'animal.

--Maintenant, dit le Gascon en choquant son verre contre celui du
moine,  la sant de la nouvelle baptise; puisse-t-elle tre cuite 
point, et puisse l'art que va dployer matre Claude Bonhomet pour la
perfectionner ajouter encore aux qualits qu'elle a reues de la
nature!

--A sa sant! dit Gorenflot en interrompant un rire bruyant pour
avaler le verre de vin de Bourgogne que lui avait vers Chicot,  sa
sant, morbleu! voil de fier vin!

--Matre Claude, dit Chicot, mettez-moi incontinent cette carpe  la
broche; arrosez-la-moi avec du beurre frais, dans lequel vous allez
hacher menu du lard et des chalotes; puis, quand elle commencera  se
dorer, glissez-moi deux rties dans la lchefrite, et servez chaud.

Gorenflot ne soufflait pas le mot, mais il approuvait de l'oeil, et
avec un certain petit mouvement de tte qui indiquait une complte
adhsion.

--Maintenant, dit Chicot quand il eut vu ses intentions remplies, des
sardines, matre Bonhomet, du thon. Nous sommes en carme, comme le
disait tout  l'heure le pieux frre Gorenflot, et je veux faire un
dner tout  fait maigre. Puis, attendez donc, deux autres bouteilles
de cet excellent vin de la Romane, de 1561.

Les parfums de cette cuisine, qui rappelait la cuisine mridionale, si
chre aux vritables gourmands, commenaient  se rpandre et
montaient insensiblement au cerveau du moine.

Sa langue devint humide, ses yeux brillrent; mais il se contint
encore, et mme il fit un mouvement pour se lever.

--Ainsi donc, dit Chicot, vous me quittez comme cela, au moment du
combat?

--Il le faut, mon frre, dit Gorenflot en levant les yeux au ciel pour
bien indiquer  Dieu le sacrifice qu'il lui faisait.

--C'est bien imprudent  vous d'aller prononcer un discours  jeun.

--Pourquoi? bgaya le moine.

--Parce que vous manquerez de poumons, mon frre; Galien l'a dit:
_Pulmo hominis facile dficit_. Le poumon de l'homme est faible et
manque facilement.

--Hlas! oui, dit Gorenflot, et je l'ai souvent prouv moi-mme; si
j'avais eu des poumons, j'eusse t un foudre d'loquence.

--Vous voyez, fit Chicot.

--Heureusement, reprit Gorenflot en retombant sur sa chaise,
heureusement que j'ai du zle.

--Oui, mais le zle ne suffit pas;  votre place, je goterais de ces
sardines et je boirais encore quelques gouttes de ce nectar.

--Une seule sardine, dit Gorenflot, et un seul verre.

Chicot posa une sardine sur l'assiette du frre, et lui passa la
seconde bouteille.

Le moine mangea la sardine et but le contenu du verre.

--Eh bien? demanda Chicot, qui, tout en poussant le gnovfain sur
l'article de la nourriture et de la boisson, demeurait fort sobre; eh
bien?

--En effet, dit Gorenflot, je me sens moins faible.

--Ventre de biche! dit Chicot, quand on a un discours  prononcer, il
ne s'agit pas de se sentir moins faible, il s'agit de se sentir tout 
fait bien; et,  votre place, continua le Gascon, pour arriver  ce
but, je mangerais les deux nageoires de cette carpe; car, si vous ne
mangez pas davantage, vous risquez de sentir le vin: _Merum sobrio
mle olet_.

--Ah! diable! fit Gorenflot, vous avez raison, je n'y songeais pas.

Et, comme en ce moment on tirait la poularde de la broche, Chicot
coupa une de ses pattes qu'il avait baptises du nom de nageoires,
patte que le moine mangea avec la jambe et avec la cuisse.

--Corps du Christ! fit Gorenflot, voil du savoureux poisson.

Chicot lui coupa l'autre nageoire, qu'il dposa sur l'assiette du
moine, tandis qu'il suait dlicatement l'aile.

--Et du fameux vin! dit-il en dbouchant la troisime bouteille.

Une fois lanc, une fois chauff, une fois rveill dans les
profondeurs de son estomac immense, Gorenflot n'eut plus la force de
s'arrter lui-mme; il dvora l'aile, fit un squelette de la carcasse,
et, appelant Bonhomet:

--Matre Claude, dit-il, j'ai trs faim, ne m'aviez-vous pas offert
certaine omelette au lard?

--Certainement, dit Chicot, et mme elle est commande. N'est-ce pas,
Bonhomet?

--Sans doute, fit l'aubergiste, qui ne contredisait jamais ses
pratiques quand leurs discours tendaient  un surcrot de consommation
et par consquent de dpense.

--Eh bien, apportez, apportez, matre, dit le moine.

--Dans cinq minutes, rpondit l'hte, qui, sur un coup d'oeil de
Chicot, sortit diligemment pour prparer ce qu'on lui demandait.

--Ah! fit Gorenflot en laissant retomber sur la table son norme poing
arm d'une fourchette, cela va mieux.

--N'est-ce pas? fit Chicot.

--Et, si l'omelette tait l, je n'en ferais qu'une bouche, comme de
ce verre je ne fais qu'une gorge.

Et, l'oeil tincelant de gourmandise, le moine avala le quart de la
troisime bouteille.

--Ah ! dit Chicot, vous tiez donc malade?

--J'tais niais, l'ami, dit Gorenflot; ce maudit discours m'avait
coeur; depuis trois jours j'y pense.

--Il devrait tre magnifique? dit Chicot.

--Splendide! fit le moine.

--Dites-m'en quelque chose en attendant l'omelette.

--Non pas! s'cria Gorenflot, un sermon  table, o as-tu vu cela,
matre fou,  la cour du roi ton matre?

--On prononce de fort beaux discours  la cour du roi Henri, que Dieu
conserve! dit Chicot en levant son feutre.

--Et sur quoi roulent ces discours? demanda Gorenflot.

--Sur la vertu, dit Chicot.

--Ah! oui, s'cria le moine en se renversant sur sa chaise, avec cela
que voil encore un gaillard bien vertueux que ton roi Henri III!

--Je ne sais s'il est vertueux ou non, reprit le Gascon; mais ce que
je sais, c'est que je n'ai jamais rien vu dont j'aie eu  rougir.

--Je le crois mordieu bien! dit le moine; il y a longtemps que tu ne
rougis plus, matre paillard!

--Oh! fit Chicot, paillard! moi, l'abstinence en personne, la
continence en chair et en os! moi qui suis de toutes les processions,
de tous les jenes!

--Oui, de ton Sardanapale, de ton Nabuchodonosor, de ton Hrodes!
Processions intresses, jenes calculs. Heureusement on commence 
le savoir par coeur, ton roi Henri III, que le diable emporte!

Et Gorenflot, en place du discours refus, entonna  pleine gorge la
chanson suivante:

  Le roi, pour avoir de l'argent,
  A fait le pauvre et l'indigent
    Et l'hypocrite;
  Le grand pardon il a gagn;
  Au pain,  l'eau il a jen
    Comme un ermite;
  Mais Paris, qui le connat bien,
  Ne lui voudra plus prter rien
    A sa requte;
  Car il a dj tant prt,
  Qu'il a de lui dire arrt.
    --Allez en qute.

--Bravo! cria Chicot, bravo!

Puis, tout bas:

--Bon, ajouta-t-il, puisqu'il chante, il parlera.

En ce moment, matre Bonhomet entra, tenant d'une main la fameuse
omelette, et de l'autre deux nouvelles bouteilles.

--Apporte, apporte! cria le moine, dont les yeux tincelrent et dont
un large sourire dcouvrit les trente-deux dents.

--Mais, notre ami, dit Chicot, il me semble que vous avez un discours
 prononcer.

--Le discours est l, dit le moine en frappant son front, que
commenait  envahir l'ardente enluminure de ses joues.

--A neuf heures et demie, dit Chicot.

--Je mentais, dit le moine, _omnis homo mendax, confiteor_.

--Et pour quelle heure tait-ce donc vritablement?

--Pour dix heures.

--Pour dix heures? Je croyais que l'abbaye fermait  neuf.

--Qu'elle ferme, dit Gorenflot en regardant la chandelle  travers le
bloc de rubis contenu dans son verre; qu'elle ferme! j'en ai la clef.

--La clef de l'abbaye! s'cria Chicot, vous avez la clef de l'abbaye?

--L, dans ma poche, dit Gorenflot en frappant sur son froc, l.

--Impossible, dit Chicot, je connais les rgles monastiques, j'ai t
en pnitence dans trois couvents. On ne confie pas la clef de l'abbaye
 un simple frre.

--La voil, dit Gorenflot en se renversant sur sa chaise et en
montrant avec jubilation une pice de monnaie  Chicot.

--Tiens! de l'argent, fit Chicot. Ah! je comprends. Vous corrompez le
frre portier pour rentrer aux heures qui vous plaisent, malheureux
pcheur!

Gorenflot fendit sa bouche jusqu'aux oreilles avec ce bat et gracieux
sourire de l'homme ivre.

--_Sufficit_, balbutia-t-il.

Et il s'apprtait  remettre la pice d'argent dans sa poche.

--Attendez donc, attendez donc, dit Chicot. Tiens! la drle de
monnaie!

--A l'effigie de l'hrtique, dit Gorenflot. Aussi, troue  l'endroit
du coeur.

--En effet, dit Chicot, c'est un teston frapp par le roi de Barn, et
voil effectivement un trou.

--Un coup de poignard, dit Gorenflot; mort  l'hrtique! Celui qui
tuera l'hrtique est batifi d'avance, et je lui donne ma part du
paradis.

--Ah! ah! fit Chicot, voici les choses qui commencent  se dessiner;
mais le malheureux n'est pas encore assez ivre.

Et il remplit de nouveau le verre du moine.

--Oui, dit le Gascon, mort  l'hrtique, et vive la messe!

--Vive la messe! dit Gorenflot en ingurgitant le verre d'un seul
trait, vive la messe!

--Ainsi, dit Chicot, qui, en voyant le teston au fond de la large main
de son convive, se rappelait le frre portier examinant les mains de
tous les moines qu'il avait vus abonder sous le porche de l'abbaye,
ainsi vous montrez cette pice de monnaie au frre portier... et....

--Et j'entre, dit Gorenflot.

--Sans difficult?

--Comme ce verre de vin entre dans mon estomac.

Et le moine absorba une nouvelle dose du gnreux liquide.

--Peste! dit Chicot, si la comparaison est juste, vous devez entrer
sans toucher les bords.

--C'est--dire, balbutia Gorenflot ivre mort, c'est--dire que pour
frre Gorenflot on ouvre les deux battants.

--Et vous prononcez votre discours?

--Et je prononce mon discours, dit le moine. Voil comme a se
pratique: j'arrive, tu entends bien, Chicot, j'arrive....

--Je crois bien que j'entends! je suis tout oreilles.

--J'arrive donc, comme je le disais. L'assemble est nombreuse et
choisie: il y a des barons; il y a des comtes; il y a des ducs.

--Et mme des princes?

--Et mme des princes, rpta le moine; tu l'as dit, des princes, rien
que cela. J'entre humblement parmi les fidles de l'Union.

--Les fidles de l'Union, rpta  son tour Chicot, qu'est-ce que
cette fidlit-l?

--J'entre parmi les frres de l'Union; on appelle frre Gorenflot, et
je m'avance.

A ces mots, le moine se leva.

--C'est cela, dit Chicot, avancez.

--Et je m'avance, reprit Gorenflot essayant de joindre l'excution 
la parole.

Mais,  peine eut-il fait un pas, qu'il trbucha  l'angle de la table
et roula sur le parquet.

--Bravo! cria le Gascon en le relevant et en le rasseyant sur une
chaise, vous vous avancez, vous saluez l'auditoire et vous dites:

--Non, je ne dis pas, ce sont les amis qui disent.

--Et que disent les amis?

--Les amis disent: Frre Gorenflot! le discours de frre Gorenflot,
hein? beau nom de ligueur, frre Gorenflot!

Et le moine rpta son nom, en le caressant de l'intonation.

--Beau nom de ligueur! rpta Chicot; quelle vrit va donc sortir du
vin de cet ivrogne?

--Alors je commence.

Et le moine se releva, fermant les yeux, parce qu'il tait bloui;
s'appuyant au mur, parce qu'il tait mort ivre.

--Vous commencez, dit Chicot en le maintenant contre la muraille comme
Paillasse fait d'Arlequin.

--Je commence: Mes frres, c'est un beau jour pour la foi; mes
frres, c'est un bien beau jour pour la foi; mes frres, c'est un
trs-beau jour pour la foi.

Aprs ce superlatif, Chicot vit qu'il n'y avait plus rien  tirer du
moine; aussi le lcha-t-il.

Frre Gorenflot, qui ne gardait cet quilibre que grce a l'appui que
lui prsentait Chicot, aussitt que cet appui lui manqua, glissa le
long de la muraille comme une planche mal assure, et de ses pieds
alla heurter la table, du haut de laquelle la secousse qu'il lui
imprima ft tomber quelques bouteilles vides.

--Amen! dit Chicot.

Presque au mme instant un ronflement pareil  celui du tonnerre fit
gmir les vitres de l'troit cabinet.

--Bon, dit Chicot, voil les pattes de la poularde qui font leur
effet. Notre ami en a pour douze heures de sommeil, et je puis le
dshabiller sans inconvnient.

Aussitt, jugeant qu'il n'avait pas de temps  perdre, Chicot dnoua
les cordons de la robe du moine, en fit sortir chaque bras, et,
retournant Gorenflot comme il et fait d'un sac de noix, il le roula
dans la nappe, le coiffa d'une serviette, et, cachant le froc du moine
sous son manteau, il passa dans la cuisine.

--Matre Bonhomet, dit-il en donnant  l'aubergiste un noble  la
rose, voil pour notre souper; voil pour celui de mon cheval, que je
vous recommande, et voil surtout pour qu'on ne rveille point le
digne frre Gorenflot, qui dort comme un lu.

--Bien! dit l'aubergiste qui trouvait son compte  ces trois choses,
bien! soyez tranquille, monsieur Chicot.

Sur cette assurance, Chicot sortit, et, lger comme un daim,
clairvoyant comme un renard, il gagna l'angle de la rue Saint-tienne,
o, aprs avoir mis avec grand soin le teston  l'effigie de Barn
dans sa main droite, il endossa la robe du frre, et,  dix heures
moins un quart, s'en vint, non sans un certain battement de coeur, se
prsenter  son tour au guichet de l'abbaye Sainte-Genevive.




CHAPITRE XIX

COMMENT CHICOT S'APERUT QU'IL TAIT PLUS FACILE D'ENTRER DANS
L'ABBAYE SAINTE-GENEVIVE QUE D'EN SORTIR.


Chicot, en passant le froc du moine, avait pris une prcaution
importante, c'tait de doubler l'paisseur de ses paules par l'habile
disposition de son manteau et des autres vtements que la robe du
moine rendait inutiles; il avait mme couleur de barbe que Gorenflot,
et, quoique l'un ft n sur les bords de la Sane et l'autre sur ceux
de la Garonne, il s'tait amus  contrefaire tant de fois la voix de
son ami, qu'il en tait arriv  l'imiter  s'y m'prendre. Or chacun
sait que la barbe et la voix sont les deux seules choses qui sortent
des profondeurs d'un capuchon de moine.

La porte allait se fermer quand Chicot arriva, et le frre portier
n'attendait plus que quelques retardataires. Le Gascon exhiba son
Barnais perc au coeur et fut admis sans opposition. Deux moines le
prcdaient; il les suivit et pntra avec eux dans la chapelle du
couvent, qu'il connaissait pour y avoir souvent accompagn le roi; le
roi avait toujours accord une protection particulire  l'abbaye
Sainte-Genevive.

La chapelle tait de construction romane, c'est--dire qu'elle datait
du onzime sicle, et que, comme toutes les chapelles de cette poque,
le choeur recouvrait une crypte ou glise souterraine. Il en rsultait
que le choeur tait plus lev que la nef de huit ou dix pieds, que
l'on montait dans le choeur par deux escaliers latraux, tandis qu'une
porte de fer, s'ouvrant entre les deux escaliers, conduisait de la nef
 la crypte, dans laquelle, une fois cette porte ouverte, on
descendait par autant de degrs qu'il y en avait aux escaliers du
choeur.

Dans ce choeur, qui dominait toute l'glise, de chaque ct de
l'autel, que surmontait un tableau de sainte Genevive attribu 
matre Rosso, taient les statues de Clovis et de Clotilde.

Trois lampes seulement clairaient la chapelle, l'une suspendue au
milieu du choeur, les deux autres disposes  gale distance dans la
nef.

Cette lumire,  peine suffisante, donnait une solennit plus grande 
cette glise, dont elle doublait les proportions, puisque
l'imagination pouvait tendre  l'infini les parties perdues dans
l'ombre.

Chicot eut d'abord besoin d'accoutumer ses yeux  l'obscurit; pour
les exercer, il s'amusa  compter les moines. Il y en avait cent vingt
dans la nef et douze dans le choeur, en tout cent trente-deux. Les
douze moines du choeur taient rangs sur une seule ligne en avant de
l'autel, et semblaient dfendre le tabernacle comme une range de
sentinelles.

Chicot vit avec plaisir qu'il n'tait pas le dernier  se joindre 
ceux que le frre Gorenflot appelait les frres de l'Union. Derrire
lui entrrent encore trois moines vtus d'amples robes grises,
lesquels allrent se placer en avant de cette ligne que nous avons
compare  une range de sentinelles.

Un petit moinillon que n'avait point alors aperu Chicot, et qui tait
sans doute quelque enfant de choeur du couvent, fit le tour de la
chapelle pour voir si tout le monde tait bien  son poste; puis,
l'inspection finie, il alla parler  l'un des trois moines arrivs les
derniers, qui se trouvaient au milieu.

--Nous sommes cent trente-six, dit le moine d'une voix forte: c'est le
compte de Dieu.

Aussitt les cent vingt moines agenouills dans la nef se levrent, et
prirent place sur des chaises ou dans les stalles. Bientt un grand
bruit de gonds et de verrous annona que les portes massives se
fermaient.

Ce ne fut pas sans un certain battement de coeur que Chicot, tout
brave qu'il tait, entendit le grincement des serrures. Pour se donner
le temps de se remettre, il alla s'asseoir  l'ombre de la chaire,
d'o ses yeux se portaient tout naturellement sur les trois moines qui
paraissaient les personnages principaux de cette runion.

On leur avait apport des fauteuils, et ils s'taient assis, pareils 
trois juges. Derrire eux, les douze moines du choeur se tenaient
debout.

Quand le tumulte occasionn par la fermeture des portes et par le
changement d'attitude des assistants eut cess, une petite cloche
tinta trois fois.

C'tait sans doute le signal du silence, car des _chuts_ prolongs se
firent entendre pendant les deux premiers coups, et, au troisime,
tout bruit cessa.

--Frre Monsoreau! dit le mme moine qui avait dj parl, quelles
nouvelles apportez-vous  l'Union de la province d'Anjou?

Deux choses firent dresser l'oreille  Chicot:

La premire, cette voix au timbre si accentu, qu'elle semblait bien
plus faite pour sortir sur un champ de bataille de la visire d'un
casque que dans une glise du capuchon d'un moine.

La seconde, ce nom de frre Monsoreau, connu depuis quelques jours
seulement  la cour, ou, comme nous l'avons dit, il avait produit une
certaine sensation.

Un moine de haute taille, et dont la robe formait des plis anguleux,
traversa une partie de l'assemble, et, d'un pas ferme et hardi, monta
dans la chaire; Chicot essaya de voir son visage.

C'tait chose impossible.

--Bon, dit-il, et, si l'on ne voit pas le visage des autres, au moins
les autres ne verront-ils pas le mien.

--Mes frres, dit alors une voix qu' ses premiers accents Chicot
reconnut pour celle du grand veneur, les nouvelles de la province
d'Anjou ne sont point satisfaisantes; non pas que nous y manquions de
sympathies, mais parce que nous y manquons de reprsentants. La
propagation de l'Union dans cette province avait t confie au baron
de Mridor; mais ce vieillard, dsespr de la mort rcente de sa
fille, a, dans sa douleur, nglig les affaires de la sainte Ligue,
et, jusqu' ce qu'il soit consol de la perte qu'il a faite, nous ne
pouvons compter sur lui. Quant  moi, j'apporte trois nouvelles
adhsions  l'association, et, selon le rglement, je les ai dposes
dans le tronc du couvent. Le conseil jugera si ces trois nouveaux
frres, dont je rponds d'ailleurs comme de moi-mme, doivent tre
admis  faire partie de la sainte Union.

Un murmure d'approbation circula dans les rangs des moines, et frre
Monsoreau avait regagn sa place, que ce bruit n'tait pas encore
teint.

--Frre la Hurire, reprit le mme moine qui paraissait destin 
faire l'appel des fidles selon son caprice, dites-nous ce que vous
avez fait dans la ville de Paris.

Un homme au capuchon rabattu parut  son tour dans la chaire que
venait de laisser vacante M. de Monsoreau.

--Mes frres, dit-il, vous savez tous si je suis dvot  la foi
catholique, et si j'ai donn des preuves de cette dvotion pendant le
grand jour o elle a triomph. Oui, mes frres, ds cette poque, et
je m'en glorifie, j'tais un des fidles de notre grand Henri de
Guise, et c'est de la bouche mme de M. de Besme,  qui Dieu accorde
toutes ses bndictions! que j'ai reu les ordres qu'il a daign me
donner et que j'ai suivis  ce point, que j'ai voulu tuer mes propres
locataires. Or ce dvouement  cette sainte cause m'a fait nommer
quartenier, et j'ose dire que c'est une heureuse circonstance pour la
religion. J'ai pu ainsi noter tous les hrtiques du quartier
Saint-Germain-l'Auxerrois, o je tiens toujours, rue de l'Arbre-Sec,
l'htel de la Belle-toile,  votre service, mes frres, et, les ayant
nots, les dsigner  nos amis. Certes, je n'ai plus soif du sang des
huguenots comme autrefois; mais je ne saurais me dissimuler le but
vritable de la sainte Union que nous sommes en train de fonder.

--coutons, se dit Chicot; ce la Hurire tait, si je m'en souviens
bien, un furieux tueur d'hrtiques, et il doit en savoir long sur la
Ligue, si l'on mesure chez messieurs les ligueurs la confiance sur le
mrite.

--Parlez, parlez, dirent plusieurs voix.

La Hurire, qui trouvait l'occasion de dployer des facults d'orateur
qu'il avait rarement l'occasion de dvelopper, quoiqu'il les crt
innes en lui, se recueillit un instant, toussa et reprit:

--Si je ne me trompe, mes frres, l'extinction des hrsies
particulires n'est pas seulement ce qui nous proccupe. Il faut que
les bons Franais soient assurs de ne jamais rencontrer d'hrtiques
parmi les princes appels  les gouverner. Or, mes frres, o en
sommes-nous? Franois II, qui promettait d'tre un zl, est mort sans
enfants; Charles IX, qui tait un zl, est mort sans enfants; le roi
Henri III, dont ce n'est point  moi de rechercher les croyances et de
qualifier les actions, mourra probablement sans enfants; restera donc
le duc d'Anjou, qui non-seulement n'a pas d'enfants non plus, mais qui
encore parat tide pour la sainte Ligue.

Ici plusieurs voix interrompirent l'orateur, parmi lesquelles celle du
grand veneur.

--Pourquoi tide, dit la voix, et qui vous fait porter cette
accusation contre le prince?

--Je dis tide parce qu'il n'a pas encore donn son adhsion  la
Ligue, quoique l'illustre frre qui vient de m'interpeller l'ait
positivement promise en son nom.

--Qui vous a dit qu'il ne l'ait point donne, reprit la voix,
puisqu'il y a des adhsions nouvelles? Vous n'avez le droit, ce me
semble, de souponner personne tant que le dpouillement ne sera point
fait.

--C'est vrai, dit la Hurire, j'attendrai donc encore; mais, aprs le
duc d'Anjou, qui est mortel et qui n'a point d'enfants (remarquez que
l'on meurt jeune dans la famille),  qui reviendra la couronne? Au
plus farouche huguenot qu'on puisse imaginer,  un rengat,  un
relaps,  un Nabuchodonosor.

Ici, au lieu de murmures, ce furent des applaudissements frntiques
qui interrompirent la Hurire.

--A Henri de Barn, enfin, contre lequel cette association est surtout
faite,  Henri de Barn, que l'on croit souvent  Pau ou  Tarbes
occup de ses amours, et que l'on rencontre  Paris.

--A Paris! s'crirent plusieurs voix;  Paris! c'est impossible!

--Il y est venu! s'cria la Hurire. Il s'y trouvait la nuit o madame
de Sauve a t assassine; il y est peut-tre encore en ce moment.

--A mort le Barnais! crirent plusieurs voix.

--Oui, sans doute,  mort! cria la Hurire, et, s'il vient par hasard
loger  la Belle-toile, je rponds bien de lui; mais il n'y viendra
pas. On ne prend pas un renard deux fois  la mme troue. Il ira
loger ailleurs, chez quelque ami; car il a des amis, l'hrtique. Eh
bien, c'est le nombre de ces amis qu'il faut diminuer ou faire
connatre. Notre Union est sainte, notre Ligue est loyale, consacre,
bnie, encourage par notre saint pre le pape Grgoire III. Je
demande donc qu'on n'en fasse pas plus longtemps mystre, que des
listes soient remises aux quarteniers et aux dizeiniers, qu'ils
aillent avec ces listes dans les maisons inviter les bons citoyens 
signer. Ceux qui signeront seront nos amis; ceux qui refuseront de
signer seront nos ennemis, et, l'occasion se prsentant d'une seconde
Saint-Barthlemy, qui semble aux vrais fidles devenir de plus en plus
urgente, eh bien, nous ferions ce que nous avons dj fait dans la
premire, nous pargnerions  Dieu la fatigue de sparer lui-mme les
bons des mchants.

A cette proraison, des tonnerres d'applaudissements clatrent; puis,
quand ils se furent calms avec cette lenteur et ce tumulte qui
prouvent que les acclamations ne sont qu'interrompues, la voix grave
du moine qui avait dj parl plusieurs fois se fit entendre, et dit:

--La proposition de frre la Hurire, que la sainte Union remercie de
son zle, est prise en considration; elle sera dbattue en conseil
suprieur.

Les applaudissements redoublrent. La Hurire s'inclina plusieurs fois
pour remercier l'assemble, et, descendant les marches de la chaire,
regagna sa place, courb sous l'immensit de son triomphe.

--Ah! ah! se dit Chicot, je commence  voir clair dans tout ceci. On a
moins de confiance  l'endroit de la foi catholique dans mon fils
Henri que dans son frre Charles IX et MM. de Guise. C'est probable,
puisque le Mayenne est fourr dans tout ceci. MM. de Guise veulent
former dans l'tat une petite socit  part, dont ils seront les
matres; ainsi le grand Henri, qui est gnral, tiendra les armes;
ainsi le gros Mayenne tiendra la bourgeoisie; ainsi l'illustre
cardinal tiendra l'glise; et, un beau matin, mon fils Henri
s'apercevra qu'il ne tient rien du tout que son chapelet, avec lequel
on l'invitera poliment  se retirer dans quelque monastre.
Puissamment raisonn! Ah bien, oui... mais reste le duc d'Anjou.
Diable! le duc d'Anjou, qu'en fera-t-on?

--Frre Gorenflot! dit la voix du moine qui avait dj appel le grand
veneur et la Hurire.

Soit qu'il ft proccup des rflexions que nous venons de transmettre
 nos lecteurs, soit qu'il ne ft pas encore habitu de rpondre au
nom qu'il avait pris cependant avec le froc du quteur, Chicot ne
rpondit pas.

--Frre Gorenflot! reprit la voix du moinillon, voix si claire et si
aigu, que Chicot tressaillit.

--Oh! oh! murmura-t-il, on dirait d'une voix de femme qui appelle
frre Gorenflot. Est-ce que, dans cette honorable assemble,
non-seulement les rangs, mais encore les sexes sont confondus?

--Frre Gorenflot! rpta la mme voix fminine, n'tes-vous donc pas
ici?

--Ah! mais, se dit tout bas Chicot, frre Gorenflot, c'est moi;
allons.

Puis, tout haut:

--Si fait, si fait, dit-il en nasillant comme le moine, me voil, me
voil. J'tais plong dans les profondes mditations qu'avait fait
natre en moi le discours de frre la Hurire, et je n'avais pas
entendu que l'on m'avait appel.

Quelques murmures d'approbation rtrospective en faveur de la Hurire,
dont les paroles vibraient encore dans tous les coeurs, se firent
entendre et donnrent  Chicot le temps de se prparer.

Chicot pouvait, dira-t-on, ne pas rpondre au nom de Gorenflot,
puisque nul ne levait son capuchon. Mais les assistants s'taient
compts, on se le rappelle; donc, inspection faite des visages, et
cette inspection et t provoque par l'absence d'un homme cens
prsent, la fraude et t dcouverte, et alors la position de Chicot
devenait grave.

Chicot n'hsita donc point un instant. Il se leva, fit le gros dos,
monta les degrs de la chaire, et, tout en les montant, rabattit son
capuchon le plus possible.

--Mes frres, dit-il en imitant  s'y mprendre la voix du moine, je
suis le frre quteur de ce couvent, et vous savez que cette charge me
donne le droit d'entrer dans les demeures de tous. J'use donc de ce
droit pour le bien du Seigneur.

Mes frres, continua-t-il en se rappelant l'exorde de Gorenflot si
inopinment interrompu par le sommeil, qui,  cette heure, en vertu du
liquide absorb, treignait encore en matre le vrai Gorenflot; mes
frres, c'est un beau jour pour la foi que celui qui nous runit.
Parlons franc, mes frres, puisque nous voil dans la maison du
Seigneur.

Qu'est-ce que le royaume de France? Un corps. Saint Augustin l'a dit:
_Omnis civitas corpus est_: Toute cit est un corps. Quelle eut la
condition du salut d'un corps? la bonne sant. Comment conserve-t-on
la sant du corps? en pratiquant de prudentes saignes quand il y a
excs de forces. Or il est vident que les ennemis de la religion
catholique sont trop forts, puisque nous les redoutons; il faut donc
saigner encore une fois ce grand corps que l'on appelle la Socit;
c'est ce que me rptent tous les jours les fidles dont j'apporte au
couvent les oeufs, les jambons et l'argent.

Cette premire partie du discours de Chicot fit une vive impression
dans l'auditoire.

Chicot laissa au murmure d'approbation qu'il venait de soulever le
temps de se produire, puis de s'apaiser, et il reprit:

--On m'objectera peut-tre que l'glise abhorre le sang: _Ecclesia
abhorret a sanguine_, continua-t-il. Mais notez bien ceci, mes chers
frres: le thologien ne dit pas de quel sang l'glise a horreur, et
je parierais un boeuf contre un oeuf que ce n'est point, en tout cas,
du sang des hrtiques dont il a voulu parler. En effet: _Fons malus
corruptorum sanguinis, hereticorum autem pessimus!_ Et puis, un autre
argument, mes frres: j'ai dit l'glise! Mais nous autres, nous ne
sommes pas seulement l'glise. Frre Monsoreau, qui a si loquemment
parl tout  l'heure, a, j'en suis bien certain, son couteau de grand
veneur  la ceinture. Frre la Hurire manie la broche avec facilit:
_Veru agreste, lethiferum tamen instrumentum_. Moi-mme, qui vous
parle, mes frres, moi, Jacques-Npomucne Gorenflot, j'ai port le
mousquet en Champagne, et j'ai brl des huguenots dans leur prche.
'aurait t pour moi un honneur suffisant, et j'aurais mon paradis
tout fait. Je le croyais du moins, quand tout  coup on a soulev dans
ma conscience un scrupule: les huguenotes, avant d'tre brles,
avaient t un peu violes; il parat que cela gtait la belle action,
 ce que m'a dit mon directeur, du moins... Aussi me suis-je ht
d'entrer en religion, et, pour effacer la souillure que les hrtiques
avaient laisse en moi, j'ai fait,  partir de ce moment, voeu de
passer le reste de mes jours dans l'abstinence, et de ne plus
frquenter que de bonnes catholiques.

Cette seconde partie du discours de l'orateur n'eut pas moins de
succs que la premire, et chacun parut admirer les moyens dont
s'tait servi le Seigneur pour oprer la conversion de frre
Gorenflot.

Aussi quelques applaudissements se mlrent-ils au murmure
d'approbation. Chicot salua modestement l'assemble.

--Il nous reste, reprit Chicot,  parler des chefs que nous nous
sommes donns, et sur lesquels il me semble,  moi, pauvre gnovfain
indigne, qu'il y a quelque chose  dire. Certes, il est beau et
surtout prudent de s'introduire la nuit, sous un froc, pour entendre
prcher frre Gorenflot; mais il me semble que le devoir de pareils
mandataires ne doit pas se borner l. Une si grande prudence prte 
rire  ces damns huguenots, qui, aprs tout, sont des enrags
lorsqu'il s'agit d'estocades. Je demande donc que nous ayons une
allure plus digne de gens de coeur que nous sommes, ou plutt que nous
voulons paratre. Qu'est-ce que nous souhaitons? L'extinction de
l'hrsie... Eh bien, mais... cela peut se crier sur les toits, ce me
semble. Que ne marchons-nous par les rues de Paris comme une sainte
procession, faisant montre de notre belle tenue et de nos bonnes
pertuisanes, mais non pas comme des larrons nocturnes qui regardent 
chaque carrefour si le guet arrive? Mais quel est l'homme qui donnera
l'exemple? dites-vous. Eh bien, ce sera moi, moi, Jacques-Npomucne
Gorenflot, moi, frre indigne de l'ordre de Sainte-Genevive, humble
et pauvre quteur de ce couvent, ce sera moi qui, la cuirasse sur le
dos, la salade sur la tte et le mousquet sur l'paule, marcherai,
s'il le faut,  la tte des bons catholiques qui me voudront suivre,
et cela, je le ferai, ne ft-ce que pour faire rougir des chefs qui se
cachent, comme si, en dfendant l'glise, il s'agissait de soutenir
quelque ribaude en querelle!

La proraison de Chicot, qui correspondait aux sentiments de beaucoup
de membres de la Ligue, qui ne voyaient pas la ncessit d'aller au
but par d'autre route que par le chemin dont la Saint-Barthlemy, six
ans auparavant, avait ouvert la barrire, et que par consquent les
lenteurs des chefs dsespraient, alluma le feu sacr dans tous les
coeurs, et,  part trois capuchons qui demeurrent silencieux,
l'assemble se mit  crier d'une seule voix: Vive la messe! Nol au
brave frre Gorenflot! la procession! la procession!

L'enthousiasme tait d'autant plus vivement excit, que c'tait la
premire fois que le zle du digne frre se produisait sous un pareil
jour. Jusque-l ses amis les plus intimes l'avaient rang au nombre
des zls sans doute, mais des zls que le sentiment de la
conservation de soi-mme retenait dans les bornes de la prudence.
Point du tout, de cette demi-teinte dans laquelle il tait rest,
frre Gorenflot s'lanait tout  coup, arm en guerre, dans le jour
clatant de l'arne; c'tait une grande surprise qui amenait une
grande rhabilitation, et quelques-uns, dans leur admiration, d'autant
plus grande qu'elle tait plus inattendue, mettaient dans leur esprit
frre Gorenflot, qui avait prch la premire procession,  la hauteur
de Pierre l'Ermite, qui avait prch la premire croisade.

Malheureusement ou heureusement pour celui qui avait produit cette
exaltation, ce n'tait pas le plan des chefs de lui laisser prendre
son cours. Un des trois moines silencieux se pencha  l'oreille du
moinillon, et la voix flte de l'enfant retentit aussitt sous les
votes, criant trois fois:

--Mes frres, il est l'heure de la retraite, la sance est leve.

Les moines se levrent bourdonnant, et, tout en se promettant de
demander d'une voix unanime,  la prochaine sance, la procession
propose par le brave frre Gorenflot, prirent lentement le chemin de
la porte. Beaucoup s'taient approchs de la chaire pour fliciter le
frre quteur  la descente de cette tribune du haut de laquelle il
avait eu un si grand succs. Mais Chicot, rflchissant qu'entendue de
prs sa voix, de laquelle il n'avait jamais pu extraire un petit
accent gascon, pouvait tre reconnue; que, vu de prs, son corps, qui
dans la ligne verticale prsentait six ou huit bons pouces de plus que
frre Gorenflot, lequel avait sans doute grandi dans l'esprit de ses
auditeurs, mais moralement surtout, pouvait exciter quelque
tonnement, Chicot, disons-nous, s'tait jet  genoux et paraissait,
comme Samuel, abm dans une conversation tte  tte avec le
Seigneur.

On respecta donc son extase, et chacun s'achemina vers la sortie avec
une agitation qui, sous le capuchon dans les plis duquel il avait
mnag des ouvertures pour ses jeux, rjouissait fort Chicot.

Cependant le but de Chicot tait  peu prs manqu. Ce qui lui avait
fait quitter le roi Henri III sans lui demander cong, c'tait la vue
du duc de Mayenne. Ce qui l'avait fait revenir  Paris, c'tait la vue
de Nicolas David. Chicot, comme nous l'avons dit, avait bien fait un
double voeu de vengeance; mais il tait bien petit compagnon pour
s'attaquer  un prince de la maison de Lorraine, ou, pour le faire
impunment, il lui fallait attendre longuement et patiemment
l'occasion. Il n'en tait pas de mme de Nicolas David, qui n'tait
qu'un simple avocat normand, matois fort retors, il est vrai, qui
avait t soldat avant d'tre avocat, et matre d'armes tandis qu'il
tait soldat. Mais, sans tre matre d'armes, Chicot avait la
prtention de jouer assez proprement de la rapire; la grande question
tait donc pour lui de rejoindre son ennemi, et, une fois rejoint,
Chicot, comme les anciens preux, mettait sa vie sous la garde de son
bon droit et de son pe.

Chicot regardait donc tous les moines s'en aller les uns aprs les
autres, afin, sous ces frocs et ces capuchons, de reconnatre, s'il
tait possible, la taille longue et menue de matre Nicolas, quand il
s'aperut tout  coup qu'en sortant chaque moine tait soumis  un
examen pareil  celui qu'il avait subi en entrant, et, tirant, de sa
poche un signe quelconque, n'obtenait son _exeat_ que lorsque le frre
portier le lui avait donn sur l'inspection de ce signe. Chicot crut
d'abord s'tre tromp, et resta un instant dans le doute; mais ce
doute fut bientt chang en une certitude qui fit poindre une sueur
froide  la racine des cheveux de Chicot.

Frre Gorenflot lui avait bien indiqu le signe  l'aide duquel on
pouvait entrer, mais il avait oubli de lui montrer le signe  l'aide
duquel on pouvait sortir.




CHAPITRE XX

COMMENT CHICOT FORC DE RESTER DANS L'GLISE DE L'ABBAYE, VIT ET
ENTENDIT DES CHOSES QU'IL TAIT FORT DANGEREUX DE VOIR ET D'ENTENDRE.


Chicot se hta de descendre de sa chaire et de se mler aux derniers
moines, afin de reconnatre, s'il tait possible, le signe  l'aide
duquel on pouvait regagner la rue, et de se procurer ce signe, s'il en
tait encore temps. En effet, aprs avoir rejoint les retardataires,
aprs avoir allong la tte pardessus toutes les ttes, Chicot
reconnut que le signe de sortie tait un denier taill en toile.

Notre Gascon avait bon nombre de deniers dans sa poche, mais
malheureusement pas un n'avait cette taille particulire, d'autant
plus inusite qu'elle exilait pour jamais cette pice, ainsi mutile,
de la circulation montaire.

Chicot envisagea la situation d'un coup d'oeil: arriv  la porte, ne
pouvant pas produire son denier toil, il tait reconnu comme un faux
frre, puis, comme tout naturellement les investigations ne se
borneraient point l, pour matre Chicot, fou du roi, charge qui lui
donnait beaucoup de privilges au Louvre et dans les autres chteaux,
mais qui, dans l'abbaye Sainte-Genevive, et surtout en des
circonstances pareilles, perdait beaucoup de son prestige. Chicot
tait pris dans un traquenard; il gagna l'ombre d'un pilier et se
blottit dans l'angle d'un confessionnal, adoss  l'angle de ce
pilier.

--Et puis, se dit Chicot, en me perdant je perds la cause de mon
imbcile de souverain, que j'ai la niaiserie d'aimer, tout en lui
disant des injures. Sans doute il et mieux valu retourner 
l'htellerie de la Corne-d'Abondance, et rejoindre frre Gorenflot;
mais  l'impossible nul n'est tenu.

Et, tout en se parlant ainsi  lui-mme, c'est--dire 
l'interlocuteur le plus intress  ne pas dire un mot de ce qu'il
disait, Chicot s'effaait de son mieux entre l'angle de son
confessionnal et les moulures de son pilier.

Alors il entendit l'enfant de choeur crier du parvis:

--N'y a-t-il plus personne? On va fermer les portes.

Aucune voix ne rpondit; Chicot allongea le cou et vit effectivement
la chapelle vide,  l'exception des trois moines plus enfroqus que
jamais, lesquels se tenaient assis dans les stalles qu'on leur avait
apportes au milieu du choeur.

--Bon, dit Chicot, pourvu qu'on ne ferme pas les fentres, c'est tout
ce que je demande.

--Faisons la visite, dit l'enfant de choeur au frre portier.

--Ventre de biche! dit Chicot, voil un moinillon que je porte dans
mon coeur.

Le frre portier alluma un cierge, et, suivi de l'enfant de choeur,
commena de faire le tour de l'glise.

Il n'y avait pas un instant  perdre. Le frre portier et son cierge
devaient passer  quatre pas de Chicot, qui ne pouvait manquer d'tre
dcouvert. Chicot tourna habilement autour du pilier, demeurant dans
l'ombre  mesure que l'ombre tournait, et, ouvrant le confessionnal
ferm au loquet seulement, il se glissa dans la bote oblongue, dont
il tira la porte sur lui aprs s'tre assis dans la stalle.

Le Frre portier et le moinillon passrent  quatre pas de l, et 
travers le grillage sculpt Chicot vit se reflter sur sa robe la
lumire du cierge qui les clairait.

--Que diable! se dit Chicot, ce frre portier, ce moinillon et ces
trois moines ne vont pas rester ternellement dans l'glise; quand ils
seront sortis, j'entasserai les chaises sur les bancs, Plion sur
Ossa, comme dit M. Ronsard, et je sortirai par la fentre.

Ah! oui, par la fentre! reprit Chicot se rpondant  lui-mme; mais,
quand je serai sorti par la fentre, je me trouverai dans la cour, et
la cour n'est point la rue. Je crois que mieux vaut encore passer la
nuit dans le confessionnal. La robe de Gorenflot est chaude; ce sera
une nuit moins paenne que celle que j'eusse passe ailleurs, et j'y
compte pour mon salut.

--teins les lampes, dit l'enfant de choeur; que l'on voie bien du
dehors que le conciliabule est fini.

Le portier,  l'aide d'un immense teignoir touffa aussitt la
lumire des deux lampes de la nef, qui se trouva plonge ainsi dans
une funbre obscurit.

Puis celle du choeur.

L'glise ne fut plus alors claire que par le rayon blafard qu'une
lune d'hiver faisait glisser  grand peine  travers les vitraux
coloris.

Puis, aprs la lumire, le bruit s'teignit.

La cloche sonna douze fois.

--Ventre de biche! dit Chicot,  minuit dans une glise; s'il tait 
ma place, mon fils Henriquet aurait une belle peur! Heureusement que
nous sommes d'une complexion moins timide. Allons, Chicot, mon ami,
bonsoir et bonne nuit.

Et, aprs s'tre adress ce souhait  lui-mme, Chicot s'accommoda du
mieux qu'il put dans son confessionnal, poussa le petit verrou
intrieur afin d'tre chez lui et ferma les yeux.

Il y avait dix minutes  peu prs que ses paupires s'taient jointes,
et que son esprit, troubl par les premires vapeurs du sommeil,
voyait flotter dans ce vague mystrieux qui forme le crpuscule de la
pense une foule de figures indcises, quand un coup clatant, frapp
sur un timbre de cuivre, vibra dans l'glise, et alla se perdre
frmissant dans ses profondeurs.

--Ouais! fit Chicot en rouvrant les yeux et en dressant les oreilles,
que veut dire ceci?

En mme temps, la lampe du choeur se ralluma bleutre, et, de son
premier reflet, claira les trois mmes moines, assis toujours les uns
prs des autres,  la mme place et dans la mme immobilit.

Chicot ne fut point exempt d'une certaine crainte superstitieuse: tout
brave qu'il tait, notre Gascon tait de son poque, et son poque
tait celle des traditions fantastiques et des lgendes terribles.

Il fit tout doucement le signe de la croix en murmurant tout bas:

--_Vade retro, Satanas!_

Mais, comme les lumires ne s'teignirent point au signe de notre
rdemption, ce qu'elles n'eussent point manqu de faire si elles
eussent t des lueurs infernales; comme les trois moines restrent 
leurs places malgr le _vade retro_, le Gascon commena  croire qu'il
avait affaire  des lumires naturelles, et, sinon  de vrais moines,
du moins  des personnages en chair et en os.

Chicot ne s'en secoua pas moins, en proie  ce frisson de l'homme qui
s'veille, combin avec le tressaillement de l'homme qui a peur.

En ce moment, une des dalles du choeur se leva lentement et resta
dresse sur sa base troite. Un capuchon gris se montra au bord de
l'ouverture noire, puis un moine tout entier apparut, qui prit pied
sur le marbre, tandis que la dalle se refermait doucement derrire
lui.

A cette vue, Chicot oublia l'preuve qu'il venait de tenter et cessa
d'avoir confiance dans la conjuration qu'il croyait dcisive. Ses
cheveux se dressrent sur sa tte, et il se figura un instant que tous
les prieurs, abbs et doyens de Sainte-Genevive, depuis Optat, mort
en 533, jusqu' Pierre Boudin, prdcesseur du suprieur actuel,
ressuscitaient dans leurs tombeaux, situs dans la crypte o dormaient
autrefois les reliques de sainte Genevive, et allaient, selon
l'exemple qui leur tait donn, soulever de leurs crnes osseux les
dalles du choeur.

Mais ce doute ne fut pas long.

--Frre Monsoreau, dit un des trois moines du choeur  celui qui
venait d'apparatre d'une si trange manire, la personne que nous
attendons est-elle arrive?

--Oui, messeigneurs, rpondit celui auquel la question tait adresse,
et elle attend.

--Ouvrez-lui la porte, et qu'elle vienne  nous.

--Bon, dit Chicot, il parat que la comdie avait deux actes, et que
je n'avais encore vu jouer que le premier. Deux actes! mauvaise coupe.

Et, tout en plaisantant avec lui-mme, Chicot n'en prouvait pas moins
un dernier frisson qui semblait faire jaillir un millier de pointes
aigus de la stalle de bois sur laquelle il se tenait assis.

Cependant frre Monsoreau descendait un des escaliers qui conduisaient
de la nef au choeur, et venait ouvrir la porte de bronze donnant dans
la crypte situe entre les deux escaliers.

En mme temps, le moine du milieu abaissait son capuchon, et montrait
la grande cicatrice, noble signe auquel les Parisiens reconnaissaient
avec tant d'ivresse celui qui dj passait pour le hros des
catholiques, en attendant qu'il devint leur martyr.

--Le grand Henri de Guise en personne, le mme que S.M. trs-imbcile
croit occup au sige de la Charit! Ah! je comprends maintenant, s'
cria Chicot, celui qui est  sa droite et qui a bni les assistants,
c'est le cardinal de Lorraine, tandis que celui qui est  sa gauche,
qui parlait  ce mirmidon d'enfant de choeur, c'est monseigneur de
Mayenne, mon ami; mais o donc, dans tout cela, est matre Nicolas
David?

En effet, comme pour donner immdiatement raison aux suppositions de
Chicot, le capuchon du moine de droite et le capuchon du moine de
gauche s'taient abaisss et avaient mis  jour la tte intelligente,
le front large et l'oeil perant du fameux cardinal, et le masque
infiniment plus vulgaire du duc de Mayenne.

--Ah! je te reconnais, dit Chicot, trinit peu sainte, mais
trs-visible. Maintenant, voyons ce que tu vas faire, je suis tout
yeux; voyons ce que tu vas dire, je suis tout oreilles.

En ce moment mme, M. de Monsoreau tait arriv  la porte de fer de
la crypte, qui s'ouvrait devant lui.

--Aviez-vous cru qu'il viendrait? demanda le Balafr  son frre le
cardinal.

--Non-seulement je l'ai cru, dit celui-ci, mais j'en tais si sr, que
j'ai sous ma robe tout ce qu'il faut pour remplacer la sainte ampoule.

Et Chicot, assez prs de la trinit, comme il l'appelait, pour tout
voir et pour tout entendre, aperut sous le faible reflet de la lampe
du choeur briller une bote en vermeil aux ciselures en relief.

--Tiens, dit Chicot, il parat que l'on va sacrer quelqu'un. Moi qui
ai toujours eu envie de voir un sacre, comme cela se rencontre!

Pendant ce temps une vingtaine de moines, la tte ensevelie sous
d'immenses capuchons, sortaient par la porte de la crypte et se
plaaient dans la nef. Un seul, conduit par M. de Monsoreau, montait
l'escalier du choeur et venait se placer  la droite de MM. de Guise,
dans une stalle du choeur, ou plutt debout sur la marche de cette
stalle.

L'enfant de choeur, qui avait reparu, alla respectueusement prendre
les ordres du moine de droite et disparut.

Le duc de Guise promena son regard sur cette assemble, des cinq
siximes moins nombreuse que la premire, et qui, par consquent,
tait, selon toute probabilit, une assemble d'lite, et s'tant
assur que, non-seulement tout ce monde l'coutait, mais encore
l'coutait avec impatience:

--Amis, dit il, le temps est prcieux; je vais donc droit au but. Vous
avez entendu tout  l'heure, car je prsume que vous faisiez partie de
la premire assemble; vous avez entendu tout  l'heure, dis-je, dans
le rapport de quelques membres de la Ligue catholique, les plaintes de
ceux de l'association qui taxent de froideur et mme de malveillance
un des principaux d'entre nous, le prince le plus rapproch du trne.
Le moment est venu de rendre  ce prince ce que nous lui devons de
respect et de justice. Vous allez l'entendre lui-mme, et vous
jugerez, vous qui avez  coeur de remplir le premier but de la sainte
Ligue, si vos chefs mritent les reproches de froideur et d'inertie
faits tout  l'heure par un des frres de la sainte Ligue que nous
n'avons pas jug  propos d'admettre dans notre secret par le moine
Gorenflot.

A ce nom prononc par le duc de Guise avec un accent qui dcelait ses
mauvaises intentions envers le belliqueux gnovfain, Chicot, dans son
confessionnal, ne put s'empcher de se livrer  une hilarit qui, pour
tre muette, n'en tait pas moins dplace, eu gard aux grands
personnages qui en taient l'objet.

--Mes frres, continua le duc, le prince dont on nous avait promis le
concours, le prince dont nous osions  peine esprer la prsence, mais
le simple assentiment, mes frres, le prince est ici.

Tous les regards se tournrent curieusement vers le moine plac 
droite des trois princes lorrains et qui se tenait debout sur le degr
de sa stalle.

--Monseigneur, dit le duc de Guise en s'adressant  celui qui pour le
moment tait l'objet de l'attention gnrale, la volont de Dieu me
parat manifeste, car, puisque vous avez consenti  vous joindre 
nous, c'est que nous faisons bien de faire ce que nous faisons.
Maintenant, une prire, Altesse: abaissez votre capuchon, afin que vos
fidles voient par leurs propres yeux que vous tenez la promesse que
nous leur avons faite en votre nom, promesse si flatteuse, qu'ils
n'osaient y croire.

Le personnage mystrieux que Henri de Guise venait d'interpeller ainsi
porta la main  son capuchon, qu'il rabattit sur ses paules, et
Chicot, qui s'tait attendu  trouver sous ce froc quelque prince
lorrain dont il n'avait pas encore entendu parler, vit avec tonnement
apparatre la tte du duc d'Anjou, si ple, qu' la lueur de la lampe
spulcrale elle semblait celle d'une statue de marbre.

--Oh! oh! dit Chicot, notre frre d'Anjou! il ne se lassera donc pas
de jouer au trne avec les ttes des autres?

--Vive monseigneur le duc d'Anjou! crirent tous les assistants.

Franois devint plus ple encore qu'il n'tait.

--Ne craignez rien, monseigneur, dit Henri de Guise, cette chapelle
est sourde et les portes en sont bien fermes.

--Heureuse prcaution, se dit Chicot.

--Mes frres, dit le comte de Monsoreau, Son Altesse demande 
adresser quelques mots  l'assemble.

--Oui, oui, qu'elle parle! s'crirent toutes les voix, nous coutons.

Les trois princes lorrains se retournrent vers le duc d'Anjou et
s'inclinrent devant lui.

Le duc d'Anjou s'appuya aux bras de sa stalle; on et dit qu'il allait
tomber.

--Messieurs, dit-il d'une voix si sourdement tremblante, qu' peine
put-on entendre les paroles qu'il pronona d'abord; messieurs, je
crois que Dieu, qui souvent parat insensible et sourd aux choses de
ce monde, tient au contraire ses yeux perants constamment fixs sur
nous, et ne reste ainsi muet et insouciant en apparence que pour
remdier un jour par quelque coup d'clat aux dsordres que causent
les folles ambitions des humains.

Le commencement du discours du duc tait, comme son caractre,
passablement tnbreux; aussi chacun attendit-il qu'un peu de lumire
descendt sur les penses de Son Altesse pour les blmer ou les
applaudir.

Le duc reprit d'une voix un peu plus assure:

--Moi aussi, j'ai jet les yeux sur ce monde, et, ne pouvant embrasser
toute sa surface de mon faible regard, j'ai arrt mes yeux sur la
France. Qu'ai-je vu alors par tout ce royaume? La sainte religion du
Christ branle sur ses bases augustes et les vrais serviteurs de Dieu
pars et proscrits. Alors j'ai sond les profondeurs de l'abme ouvert
depuis vingt ans par les hrsies qui sapent les croyances sous
prtexte d'atteindre plus srement  Dieu, et mon me, comme celle du
prophte, a t inonde de douleurs.

Un murmure d'approbation courut dans l'assemble. Le duc venait de
manifester sa sympathie pour les souffrances de l'glise; ce qui dj
tait presque une dclaration de guerre  ceux qui faisaient souffrir
cette glise.

--Ce fut au milieu de cette affliction profonde, continua le prince,
que le bruit vint  moi que plusieurs nobles gentilshommes pieux et
amis des coutumes de nos anctres essayaient de consolider l'autel
branl. J'ai jet les yeux autour de moi, et il m'a sembl que
j'assistais dj au jugement suprme, et que Dieu avait spar en deux
corps les rprouvs et les lus. D'un ct taient ceux-l, et je me
suis recul avec horreur; de l'autre ct taient les lus, et je suis
venu me jeter dans leurs bras. Mes frres, me voici.

--Amen! dit tout bas Chicot.

Mais c'tait une prcaution inutile: Chicot et pu rpondre tout haut,
et sa voix n'et pas t entendue au milieu des applaudissements et
des bravos qui s'levrent jusqu'aux votes de la chapelle.

Les trois princes lorrains, aprs en avoir donn le signal, les
laissrent se calmer; puis le cardinal, qui tait le plus rapproch du
duc, faisant encore un pas de son ct, lui dit:

--Vous tes venu de votre plein gr parmi nous, prince?

--De mon plein gr, monsieur.

--Qui vous a instruit du saint mystre?

--Mon ami, un homme zl pour la religion, M. le comte de Monsoreau.

--Maintenant, dit  son tour le duc de Guise, maintenant que Votre
Altesse est des ntres, veuillez, monseigneur, avoir la bont de nous
dire ce que vous comptez faire pour le bien de la sainte Ligue.

--Je compte servir la religion catholique, apostolique et romaine dans
toutes ses exigences, rpondit le nophyte.

--Ventre de biche! dit Chicot, voici, sur mon me, des gens bien
niais, de se cacher pour dire de pareilles choses! Que ne
proposent-ils cela tout bonnement au roi Henri III, mon illustre
matre? Tout cela lui irait  merveille: processions, macrations,
extirpations d'hrsies comme  Rome, fagots et auto-da-fs comme en
Flandre et en Espagne. Mais c'est le seul moyen de lui faire avoir des
enfants,  ce bon prince. Corboeuf! j'ai envie de sortir de mon
confessionnal et de me prsenter  mon tour, tant ce cher duc d'Anjou
m'a touch! Continue, digne frre de Sa Majest, noble imbcile,
continue!

Et le duc d'Anjou, comme s'il et t sensible  l'encouragement,
continua en effet.

--Mais, dit-il, l'intrt de la religion n'est pas le seul but que des
gentilshommes doivent se proposer. Quant  moi, j'en ai entrevu un
autre.

--Ouais! fit Chicot, je suis gentilhomme aussi; cela m'intresse donc
comme les autres; parle, d'Anjou, parle.

--Monseigneur, on coute Votre Altesse avec la plus srieuse
attention, dit le cardinal de Guise.

--Et nos coeurs battent d'esprance en vous coutant, dit M. de
Mayenne.

--Je m'expliquerai donc, dit le duc d'Anjou en sondant de son regard
inquiet les profondeurs tnbreuses de la chapelle, comme pour
s'assurer que ses paroles ne tomberaient qu'en oreilles dignes de
recevoir la confidence.

M. de Monsoreau comprit l'inquitude du prince et le rassura par un
sourire et par un coup d'oeil des plus significatifs.

--Or, quand un gentilhomme a pens  ce qu'il doit  Dieu, continua le
duc d'Anjou en baissant involontairement la voix, il pense alors 
son....

--Parbleu!  son roi, souffla Chicot, c'est connu.

--A son pays, dit le duc d'Anjou, et il se demande si son pays jouit
bien rellement de tout l'honneur et de tout le bien-tre qu'il tait
destin d'avoir en partage: car un bon gentilhomme tire ses avantages
de Dieu d'abord, et ensuite du pays dont il est l'enfant.

L'assemble applaudit violemment.

--Eh bien, mais, dit Chicot, et le roi? il n'en est donc plus
question, de ce pauvre monarque? Et moi qui croyais, comme c'est crit
sur la pyramide de Juvisy, qu'on disait toujours: _Dieu, le roi et les
dames!_

--Je me demande donc, poursuivit le duc d'Anjou, dont les pommettes
saillantes s'animaient peu  peu d'une rougeur fbrile, je me demande
donc si mon pays jouit de la paix et du bonheur que mrite cette
patrie si douce et si belle qu'on appelle la France, et je vois avec
douleur qu'il n'en est rien.

En effet, mes frres, l'tat se trouve tiraill par des volonts et
des gots diffrents, tous aussi puissants les uns que les autres,
grce  la faiblesse d'une volont suprieure, laquelle, oubliant
qu'elle doit tout dominer pour le bien de ses sujets, ne se souvient
de ce principe royal que par capricieux intervalles, et toujours si 
contre-sens, que ses actes nergiques n'ont lieu que pour faire le
mal; c'est sans nul doute  la fatale destine de la France ou 
l'aveuglement de son chef qu'il faut attribuer ce malheur. Mais,
quoique nous en ignorions la vraie source, ou que nous ne fassions que
la souponner, le malheur n'en est pas moins rel, et j'en accuse,
moi, ou les crimes commis par la France contre la religion, ou les
impits commises par certains faux amis du roi plutt que par le roi
lui-mme. Ce qui fait, messieurs, que, dans l'un ou l'autre cas, j'ai
d, en serviteur de l'autel et du trne, me rallier  ceux qui, par
tous les moyens, cherchent l'extinction de l'hrsie et la ruine des
conseillers perfides. Voil, messieurs. ce que je veux faire pour la
Ligue en m'y associant avec vous.

--Oh! oh! murmura Chicot avec des yeux tout bahis de surprise; voil
un bout de l'oreille qui passe, et, comme je l'avais cru d'abord, ce
n'est point une oreille d'ne, mais de renard.

Cet exorde du duc d'Anjou, qui peut-tre a paru un peu long  nos
lecteurs, spars qu'ils sont par trois sicles de la politique de
cette poque, avait tellement intress les assistants, que la plupart
s'taient rapprochs du prince pour ne point perdre une syllabe de ce
discours prononc avec une voix de plus en plus obscure  mesure que
le sens des paroles devenait de plus en plus clair.

Le spectacle tait alors curieux. Les assistants, au nombre de
vingt-cinq ou trente, le capuchon en arrire, laissant voir des
figures nobles, hardies, veilles, tincelantes de curiosit, se
groupaient sous la lueur de la seule lampe qui clairait alors la
scne.

De grandes ombres se rpandaient dans toutes les autres parties de
l'difice, qui semblaient, pour ainsi dire, trangres au drame qui se
passait sur un seul point.

Au milieu du groupe, on distinguait la figure ple du duc d'Anjou,
dont les os frontaux cachaient les yeux enfoncs, et dont la bouche,
quand elle s'ouvrait, semblait le rictus sinistre d'une tte de mort.

--Monseigneur, dit le duc de Guise, en remerciant Votre Altesse des
paroles qu'elle vient de prononcer, je crois devoir l'avertir qu'elle
n'est entoure que d'hommes dvous, non-seulement aux principes
qu'elle vient de professer, mais encore  la personne de Son Altesse
Royale elle-mme, et c'est ce dont, si elle en doutait, la suite de la
sance pourrait la convaincre plus nergiquement qu'elle ne le pense
elle-mme.

Le duc d'Anjou s'inclina, et en se relevant jeta un regard inquiet sur
l'assemble.

--Oh! oh! murmura Chicot, ou je me trompe, ou tout ce que nous avons
vu jusqu' prsent n'tait qu'un prambule, et quelque chose va se
passer ici de plus important que toutes les fadaises qu'on a dites et
faites jusqu' prsent.

--Monseigneur, dit le cardinal, auquel le regard du prince n'avait
point chapp, si Votre Altesse prouvait par hasard quelque crainte,
les noms seuls de ceux qui l'entourent en ce moment la rassureraient,
je l'espre. Voici M. le gouverneur d'Aunis, M. d'Entragues le jeune,
M. de Ribeirac et M. de Livarot, gentilshommes que Votre Altesse
connat peut-tre et qui sont aussi braves que loyaux. Voici encore M.
le vidame de Castillon, M. le baron de Lusignan, MM. Cruce et Leclerc,
tous pntrs de la sagesse de Votre Altesse Royale et heureux de
marcher sous ses auspices  l'mancipation de la sainte religion et du
trne. Nous recevrons donc avec reconnaissance les ordres qu'elle
voudra bien nous donner.

Le duc d'Anjou ne put dissimuler un mouvement d'orgueil. Ces Guises,
si fiers, qu'on n'avait jamais pu les faire plier, parlaient d'obir.

Le duc de Mayenne reprit:

--Vous tes, par votre naissance, par votre sagesse, monseigneur, le
chef naturel de la sainte Union, et nous devons apprendre de vous
quelle est la conduite qu'il faut tenir  l'gard de ces faux amis du
roi dont nous parlions tout  l'heure.

--Rien de plus simple, rpondit le prince avec cette espce
d'exaltation fbrile qui tient lieu de courage aux hommes faibles;
quand des plantes parasites et vnneuses croissent dans un champ,
dont sans elles on tirerait une riche moisson, il faut draciner ces
herbes dangereuses. Le roi est entour non pas d'amis, mais de
courtisans qui le perdent et qui excitent un scandale continuel dans
la France et dans la chrtient.

--C'est vrai, dit le duc de Guise d'une voix sombre.

--Et d'ailleurs, ces courtisans, reprit le cardinal, nous empchent,
nous, les vritables amis de Sa Majest, d'arriver jusqu' elle, comme
c'est le droit de nos charges et de nos naissances.

--Laissons donc, dit brusquement le duc de Mayenne, aux ligueurs
vulgaires,  ceux de la premire Ligue, le soin de servir Dieu. En
servant Dieu, ils serviront ceux qui leur parlent de Dieu. Nous,
faisons nos affaires. Des hommes nous gnent: ils nous bravent, ils
nous insultent, ils manquent continuellement de respect au prince que
nous honorons le plus et qui est notre chef.

Le front du duc d'Anjou se couvrit de rougeur.

--Dtruisons, continua Mayenne, dtruisons jusqu'au dernier cette
engeance maudite que le roi enrichit des lambeaux de nos fortunes, et
que chacun de nous s'engage  en retrancher un seul de la vie. Nous
sommes trente ici, comptons-les.

--C'est penser sagement, dit le duc d'Anjou, et vous avez dj fait
voire tche, monsieur de Mayenne.

--Ce qui est fait ne compte pas, dit le duc.

--Il faut cependant nous en laisser, monseigneur, dit d'Entragues;
moi, je me charge de Qulus.

--Moi de Maugiron, dit Livarot.

--Et moi de Schomberg, dit Ribeirac.

--Bien! bien! rptait le duc, et nous avons encore Bussy, mon brave
Bussy, qui se chargera bien de quelques-uns.

--Et nous! et nous! crirent tous les ligueurs.

M. de Monsoreau s'avana.

--Ah! ah! dit Chicot, qui, en voyant la tournure que prenaient les
choses, ne riait plus, voici le grand veneur qui vient rclamer sa
part de la cure.

Chicot se trompait.

--Messieurs, dit-il en tendant la main, je rclame un instant de
silence. Nous sommes des hommes rsolus, et nous avons peur de nous
parler franchement les uns aux autres. Nous sommes des hommes
intelligents, et nous tournons autour de niais scrupules.

Allons, messieurs, un peu de courage, un peu de hardiesse, un peu de
franchise. Ce n'est pas des mignons du roi Henri qu'il s'agit, ce
n'est pas de la difficult que nous prouvons  nous approcher de sa
personne.

--Allons donc! disait Chicot carquillant les yeux au fond de son
confessionnal et se faisant un entonnoir acoustique de sa main gauche
pour ne pas perdre un mot de ce qu'on disait. Allons donc! hte-toi,
j'attends.

--Ce qui nous occupe tous, messeigneurs, reprit le comte, c'est
l'impossibilit devant laquelle nous sommes acculs. C'est la royaut
que l'on nous donne et qui n'est pas acceptable pour une noblesse
franaise: des litanies, du despotisme, de l'impuissance et des
orgies, la prodigalit pour des ftes qui font rire de piti toute
l'Europe, la parcimonie pour tout ce qui regarde la guerre et les
arts. Ce n'est pas de l'ignorance, ce n'est pas de la faiblesse, une
conduite pareille, messieurs, c'est de la dmence!

Un silence funbre accueillit les paroles du grand veneur.
L'impression tait d'autant plus profonde, que chacun se disait tout
bas ce qu'il venait de dire tout haut, de sorte que chacun tressaillit
comme  l'cho de sa propre voix, et frissonna en songeant qu'il tait
en tous points de l'avis de l'orateur.

M. de Monsoreau, qui sentait bien que ce silence ne venait que d'un
excs d'approbation, continua:

--Devons-nous vivre sous un roi fou, inerte et fainant, au moment o
l'Espagne allume les bchers, au moment o l'Allemagne rveille les
vieux hrsiarques assoupis dans l'ombre des clotres, quand
l'Angleterre, avec son inflexible politique, tranche les ides et les
ttes? Toutes les nations travaillent glorieusement  quelque chose.
Nous, nous dormons. Messieurs, pardonnez-moi de le dire devant un
grand prince qui blmera peut-tre ma tmrit, car il a le prjug de
famille; messieurs, depuis quatre ans nous ne sommes plus gouverns
par un roi, mais par un moine.

A ces mots, l'explosion, habilement prpare et habilement contenue
depuis une heure par la circonspection des chefs, clata si
violemment, que nul n'et reconnu dans ces nergumnes ces froids et
sages calculateurs de la scne prcdente.

--A bas Valois! cria-t-on,  bas frre Henri! donnons-nous pour chef
un prince gentilhomme, un roi chevalier, un tyran, s'il le faut, mais
pas un frocard!

--Messieurs, messieurs, dit hypocritement le duc d'Anjou, pardon, je
vous en conjure, pour mon frre, qui se trompe, ou plutt qui est
tromp. Laissez-moi esprer, messieurs, que nos sages remontrances,
que l'efficace intervention du pouvoir de la Ligue, le ramneront dans
la bonne voie.

--Siffle, serpent, dit Chicot, siffle.

--Monseigneur, rpondit le duc de Guise, Votre Altesse a entendu
peut-tre un peu tt, mais enfin elle a entendu l'expression sincre
de la pense de l'association. Non, il ne s'agit plus ici d'une ligue
contre le Barnais, pouvantail des imbciles; il ne s'agit plus d'une
ligue pour soutenir l'glise, qui se soutiendra bien toute seule; il
s'agit, messieurs, de tirer la noblesse de France de la position
abjecte o elle se trouve. Trop longtemps nous avons t retenus par
le respect que Votre Altesse nous inspire; trop longtemps cet amour
que nous lui connaissons pour sa famille nous a renferms violemment
dans les bornes de la dissimulation. Maintenant tout est rvl,
monseigneur, et Votre Altesse va assister  la vritable sance de la
Ligue, dont ce qui vient de se passer n'est que le prambule.

--Que voulez-vous dire, monsieur le duc? demanda le prince palpitant
tout  la fois d'inquitude et d'ambition.

--Monseigneur, nous nous sommes runis, continua le duc de Guise, non
pas, comme l'a dit judicieusement M. le grand veneur, pour rebattre
des questions uses en thorie, mais pour agir efficacement.
Aujourd'hui nous nous choisissons un chef capable d'honorer et
d'enrichir la noblesse de France; et, comme c'tait la coutume des
anciens Francs, lorsqu'ils se donnaient un chef, de lui donner un
prsent digne de lui, nous offrons un prsent au chef que nous nous
sommes choisi....

Tous les coeurs battirent, mais moins fort que celui du duc.

Cependant il resta muet et immobile, et sa pleur seule trahit son
motion.

--Messieurs, continua le duc en saisissant dans la stalle place
derrire lui un objet assez lourd qu'il leva entre ses mains,
messieurs, voici le prsent qu'en votre nom  tous je dpose aux pieds
du prince.

--Une couronne! s'cria le duc se soutenant  peine, une couronne 
moi, messieurs!

--Vive Franois III! s'cria d'une voix qui fit trembler la vote la
troupe compacte des gentilshommes, qui avaient tir leurs pes.

--Moi! moi! balbutiait le duc tremblant  la fois de joie et de
terreur, moi! Mais c'est impossible! Mon frre vit encore, mon frre
est l'oint du Seigneur.

--Nous le dposons, dit le duc, en attendant que Dieu sanctionne par
sa mort l'lection que nous venons de faire, ou plutt en attendant
que quelqu'un de ses sujets, lass de ce rgne sans gloire, prvienne
par le poison ou le poignard la justice de Dieu!...

--Messieurs! dit plus faiblement le duc, messieurs....

--Monseigneur, dit  son tour le cardinal, au scrupule si noble que
Votre Altesse vient d'exprimer tout  l'heure, voici notre rponse:
Henri III tait l'oint du Seigneur; mais nous l'avons dpos; il n'est
plus l'lu de Dieu, et c'est vous qui allez l'tre, monseigneur. Voici
un temple aussi vnrable que celui de Reims; car ici ont repos les
reliques de sainte Genevive, patronne de Paris; ici a t inhum le
corps de Clovis, premier roi chrtien; eh bien, monseigneur, dans ce
temple saint, en face de la statue du vritable fondateur de la
monarchie franaise, moi, l'un des princes de l'glise, et qui, sans
ambition folle, puis esprer un jour en devenir le chef, je vous dis,
monseigneur: Voici, pour remplacer le saint chrme, une huile sainte
envoye par le pape Grgoire XIII. Monseigneur, nommez votre futur
archevque de Reims, nommez votre conntable, et, dans un instant,
c'est vous qui serez sacr roi, et c'est votre frre Henri, qui, s'il
ne vous remet pas le trne, sera considr comme un usurpateur.
Enfant, allumez les flambeaux de l'autel.

Au mme instant, l'enfant de choeur, qui n'attendait videmment que
cet ordre, dboucha de la sacristie, un allumoir  la main, et en un
instant cinquante flambeaux tincelrent tant sur l'autel que dans le
choeur.

On vit alors sur l'autel une mitre resplendissante de pierreries et
une large pe fleurdelise: c'tait la mitre archipiscopale; c'tait
l'pe de conntable.

Au mme instant, au milieu des tnbres que n'avait pu dissiper
l'illumination du choeur, l'orgue s'veilla et fit entendre le _Veni
Creator_.

Cette espce de priptie mnage par les trois princes lorrains, et 
laquelle le duc d'Anjou lui-mme ne s'attendait point, produisit une
impression profonde sur les assistants. Les courageux s'exaltrent, et
les faibles eux-mmes se sentirent forts.

Le duc d'Anjou releva la tte, et d'un pas plus assur, et d'un bras
plus ferme qu'on n'aurait d s'y attendre, il marcha droit  l'autel,
prit de la main gauche la mitre, et de la main droite l'pe, et,
revenant vers le duc et vers le cardinal, qui s'attendaient  ce
double honneur, il mit la mitre sur la tte du cardinal, et ceignit
l'pe au duc.

Des applaudissements unanimes salurent cette action dcisive,
d'autant moins attendue, que l'on connaissait le caractre irrsolu du
prince.

--Messieurs, dit le duc aux assistants, donnez vos noms  M. le duc de
Mayenne, grand matre de France; le jour o je serai roi, vous serez
tous chevaliers de l'ordre.

Les applaudissements redoublrent, et tous les assistants vinrent l'un
aprs l'autre donner leurs noms  M. de Mayenne.

--Mordieu! dit Chicot, la belle occasion d'avoir le cordon bleu! Je
n'en retrouverai jamais une pareille, et dire qu'il faut que je m'en
prive!

--Maintenant,  l'autel, sire, dit le cardinal de Guise.

--Monsieur de Monsoreau, mon capitaine colonel; messieurs de Ribeirac
et d'Entragues, mes capitaines; monsieur de Livarot, mon lieutenant
des gardes, prenez dans le choeur les places auxquelles le rang que je
vous confie vous donne droit.

Chacun de ceux qui venaient d'tre nomms alla prendre le poste que,
dans une vritable crmonie du sacre, l'tiquette leur et assign.

--Messieurs, dit le duc en s'adressant au reste de l'assemble, vous
m'adresserez tous une demande, et je tcherai de ne point faire un
seul mcontent.

Pendant ce temps le cardinal tait pass derrire le tabernacle, et y
avait revtu les ornements pontificaux. Bientt il reparut avec la
sainte ampoule, qu'il dposa sur l'autel.

Alors il fit un signe  l'enfant de choeur, qui apporta le livre des
vangiles et la croix. Le cardinal prit l'un et l'autre, posa la croix
sur le livre des vangiles et les tendit vers le duc d'Anjou, qui mit
la main dessus.

--En prsence de Dieu, dit le duc, je promet  mon peuple de maintenir
et d'honorer notre sainte religion, comme il appartient au roi
trs-chrtien et au fils an de l'glise. Et qu'ainsi Dieu me soit en
aide et ses saints vangiles.

--Amen! rpondirent d'une seule voix tous les assistants.

--Amen! reprit une espce d'cho qui semblait venir des profondeurs de
l'glise.

Le duc de Guise, faisant, comme nous l'avons dit, les fonctions de
conntable, monta les trois marches de l'autel, et en avant du
tabernacle dposa son pe, que le cardinal bnit.

Le cardinal alors la tira du fourreau, et, la prenant par la lame, la
prsenta au roi, qui la prit par la poigne.

--Sire, dit-il, prenez cette pe, qui vous est donne avec la
bndiction du Seigneur, afin que par elle et par la force de
l'Esprit-Saint, vous puissiez rsister  tous vos ennemis, protger et
dfendre la sainte glise et le royaume qui vous est confi. Prenez
cette pe, afin que, par son secours, vous exerciez la justice, vous
protgiez les veuves et les orphelins, vous rpariez les dsordres;
afin que, vous couvrant de gloire par toutes les vertus, vous mritiez
de rgner avec celui dont vous tes l'image sur la terre, et qui rgne
avec le Pre et le Saint-Esprit dans les sicles des sicles.

Le duc baissa l'pe de manire que la pointe toucht le sol, et,
aprs l'avoir offerte  Dieu, la rendit au duc de Guise.

L'enfant de choeur apporta un coussin qu'il dposa devant le duc
d'Anjou, qui s'agenouilla.

Puis le cardinal ouvrit le petit coffret de vermeil, et, avec la
pointe d'une aiguille d'or, il en tira une parcelle d'huile sainte,
qu'il tendit sur la patne.

Alors, la patne  la main gauche, il dit sur le duc deux oraisons.

Puis, prenant le saint-chrme avec le pouce, il traa une croix sur le
sommet de la tte du duc, en disant:

--_Ungo te in regem de oleo sanctificato, in nomme Patris et Filii et
Spiritus sancti._

Presque aussitt l'enfant de choeur essuya l'onction avec un mouchoir
brod d'or.

En ce moment le cardinal prit la couronne  deux mains et l'abaissa
vers la tte du prince, mais sans la poser. Aussitt le duc de Guise
et le duc de Mayenne s'approchrent, et de chaque ct soutinrent la
couronne.

Enfin le cardinal, ne la soutenant plus que de la main gauche, dit en
bnissant le prince de la main droite:

Dieu te couronne de la couronne de gloire et de justice.

Puis, la posant sur la tte du prince:

Reois cette couronne, dit-il, au nom du Pre, du Fils et du
Saint-Esprit.

Le duc d'Anjou, blme et frissonnant, sentit la couronne se poser sur
sa tte, et instinctivement il y porta la main.

La sonnette de l'enfant de choeur retentit alors, et fit courber le
front de tous les assistants.

Mais ils se relevrent bientt, brandissant les pes et criant:--Vive
le roi Franois III!

--Sire, dit le cardinal au duc d'Anjou, vous rgnez ds aujourd'hui
sur la France; car vous tes sacr par le pape Grgoire XIII lui-mme,
dont je suis le reprsentant.

--Ventre de biche! dit Chicot, quel malheur que je n'aie pas les
crouelles!

--Messieurs, dit le duc d'Anjou se relevant fier et majestueux, je
n'oublierai jamais les noms des trente gentilshommes qui m'ont, les
premiers, jug digne de rgner sur eux; et maintenant adieu,
messieurs, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde!

Le cardinal s'inclina, ainsi que le duc de Guise; mais Chicot, qui les
voyait de ct, s'aperut que, tandis que le duc de Mayenne
reconduisait le nouveau roi, les deux princes lorrains changeaient un
ironique sourire.

--Ouais! dit le Gascon; qu'est-ce que cela signifie encore, et  quoi
sert le jeu si tout le monde triche?

Pendant ce temps, le duc d'Anjou avait regagn l'escalier de la
crypte, et bientt il disparut dans les tnbres de l'glise
souterraine, o, l'un aprs l'autre, tous les assistants le suivirent,
 l'exception des trois frres, qui rentrrent dans la sacristie,
tandis que le frre portier teignait les cierges de l'autel.

L'enfant de choeur referma la crypte derrire eux, et l'glise se
trouva claire par cette lampe, qui, seule inextinguible, semblait un
symbole inconnu du vulgaire, et parlant seulement aux lus de quelque
mystrieuse initiation.




CHAPITRE XXI

COMMENT CHICOT, CROYANT FAIRE UN COURS D'HISTOIRE, FIT UN COURS DE
GNALOGIE.


Chicot se leva dans son confessionnal pour droidir ses jambes
engourdies. Il avait tout lieu de penser que cette sance tait la
dernire; et, comme il tait prs de deux heures du matin, il avait
hte de faire ses dispositions pour le reste de la nuit.

Mais,  son grand tonnement, lorsqu'ils eurent entendu la clef de la
crypte grincer deux fois dans la serrure, les trois princes lorrains
sortirent de la sacristie; seulement, cette fois, ils avaient jet le
froc et repris leurs costumes habituels.

En mme temps, et en les voyant reparatre, l'enfant de choeur partit
d'un si franc et si joyeux clat de rire, que la contagion gagna
Chicot, et qu'il se mit  rire aussi, sans savoir pourquoi.

Le duc de Mayenne s'approcha vivement de l'escalier.

--Ne riez pas si bruyamment, ma soeur, dit-il, ils sont  peine sortis
et pourraient vous entendre.

--Sa soeur! fit Chicot, marchant de surprise en surprise; est-ce que
par hasard ce moinillon serait une femme?

En effet, le novice rejeta son capuchon en arrire, et dcouvrit la
plus spirituelle et la plus charmante tte de femme que jamais Lonard
de Vinci ait transporte sur la toile, lui qui cependant a peint la
_Joconde._

C'taient des yeux noirs, ptillants de malice, mais qui, lorsqu'ils
venaient  dilater leurs pupilles, largissaient leur disque d'bne,
et prenaient une expression presque terrible  force d'tre srieuse.

C'tait une petite bouche merveille et fine, un nez dessin avec une
correction rigoureuse; c'tait enfin un menton arrondi, terminant
l'ovale parfait d'un visage un peu ple, sur lequel ressortait, comme
deux arcs d'bne, un double sourcil parfaitement dessin.

C'tait la soeur de MM. de Guise, madame de Montpensier, dangereuse
sirne, adroite  dissimuler, sous la robe paisse du petit moine,
l'imperfection tant reproche d'une paule un peu plus haute que
l'autre, et la courbe inlgante de sa jambe droite, qui la faisait
boiter lgrement.

Grce  ces imperfections, l'me d'un dmon tait venue se loger dans
ce corps,  qui Dieu avait donn la tte d'un ange.

Chicot la reconnut pour l'avoir vue venir vingt fois faire la cour 
la reine Louise de Vaudemont, sa cousine, et un grand mystre lui fut
rvl par cette prsence et par celle de ses trois frres, obstins 
rester aprs tout le monde.

--Ah! mon frre le cardinal, disait la duchesse dans un spasme
d'hilarit, quel saint homme vous faites, et comme vous parlez bien de
Dieu! Un instant, vous m'avez fait peur, et j'ai cru que vous preniez
la chose au srieux; et lui qui s'est laiss graisser et couronner!
Oh! la vilaine figure qu'il avait sous cette couronne!

--N'importe, dit le duc, nous avons ce que nous voulions, et Franois
n'a plus  s'en ddire maintenant; le Monsoreau, qui sans doute avait
 cela quelque tnbreux intrt, a men les choses si loin, que
maintenant nous sommes srs qu'il ne nous abandonnera point comme il a
fait de la Mole et de Coconnas  moiti chemin de l'chafaud.

--Oh! oh! dit Mayenne, c'est un chemin qu'on ne fait pas prendre
facilement  des princes de notre race, et il y aura toujours plus
prs du Louvre  l'abbaye de Sainte-Genevive que de l'Htel de Ville
 la place de Grve.

Chicot comprenait qu'on s'tait moqu du duc d'Anjou, et, comme il
dtestait le prince, il et volontiers, pour cette mystification,
embrass les Guise, en exceptant Mayenne, quitte  doubler pour madame
de Montpensier.

--Revenons aux affaires, messieurs, dit le cardinal. Tout est bien
ferm, n'est-ce pas?

--Oh! je vous en rponds, dit la duchesse; d'ailleurs, je puis aller
voir.

--Non pas, dit le duc, vous devez tre fatigu, mon cher petit enfant
de choeur.

--Ma foi non, c'tait trop rjouissant.

--Mayenne, vous dites qu'il est ici? demanda le duc.

--Oui.

--Je ne l'ai pas aperu.

--Je crois bien, il est cach.

--Et o cela?

--Dans un confessionnal.

Ces mots retentirent aux oreilles de Chicot comme les cent mille
trompettes de l'Apocalypse.

--Qui donc est cach dans un confessionnal? demanda-t-il en s'agitant
dans sa bote; ventre de biche! je ne vois que moi.

--Alors il a tout vu et tout entendu? demanda le duc.

--N'importe, n'est-il pas  nous?

--Amenez-le-moi, Mayenne, dit le duc.

Mayenne descendit un des escaliers du choeur, parut s'orienter, et se
dirigea en droite ligne vers le confessionnal habit par le Gascon.

Chicot tait brave; mais, cette fois, ses dents claqurent
d'pouvante, et une sueur froide commena de dgoutter de son front
sur ses mains.

--Ah a, dit-il en lui-mme en essayant de dgager son pe des plis
de son froc, je ne veux cependant pas mourir comme un coquin, dans ce
coffre. Allons au-devant de la mort, ventre de biche! et, puisque
l'occasion s'en prsente, tuons-le au moins avant que de mourir.

Et, pour mettre  excution ce courageux projet, Chicot, qui avait
enfin trouv la poigne de son pe, passait dj la main sur le
loquet de la porte, quand la voix de la duchesse retentit.

--Pas dans celui-l, Mayenne, dit-elle, pas dans celui-l, dans
l'autre,  gauche, tout au fond.

--Ah! fort bien, dit le duc, qui tendait dj la main vers le
confessionnal de Chicot, et qui,  l'indication de sa soeur, tourna
brusquement vers le confessionnal oppos.

--Ouf! dit le Gascon en poussant un soupir que lui et envi
Gorenflot; il tait temps! mais qui diable est donc dans l'autre?

--Sortez, matre Nicolas David, dit Mayenne, nous sommes seuls.

--Me voici, monseigneur, dit un homme en sortant du confessionnal.

--Bon, dit le Gascon, tu manquais  la fte, matre Nicolas; je te
cherchais partout, et voil qu'enfin, au moment o je ne te cherchais
plus, je t'ai trouv.

--Vous avez tout vu et tout entendu, n'est-ce pas? dit le duc de
Guise.

--Je n'ai pas perdu un mot de ce qui s'est pass, et je n'en oublierai
pas un dtail, soyez tranquille, monseigneur.

--Vous pourrez donc tout rapporter  l'envoy de Sa Saintet Grgoire
XIII? demanda le Balafr.

--Tout sans rien omettre.

--Maintenant mon frre de Mayenne me dit que vous avez fait des
merveilles pour nous. Voyons, qu'avez-vous fait?

Le cardinal et la duchesse se rapprochrent avec curiosit. Les trois
princes et leur soeur formaient alors un seul groupe.

clair en plein par la lampe, Nicolas David tait  trois pieds
d'eux.

--J'ai fait ce que j'avais promis, monseigneur, dit Nicolas David,
c'est--dire que j'ai trouv le moyen de vous faire asseoir sans
conteste sur le trne de France.

--Eux aussi! s'cria Chicot. Ah a, mais tout le monde va donc tre le
roi de France! Aux derniers les bons.

On voit que la gaiet tait ressuscite dans l'esprit du brave Chicot.
Cette gaiet naissait de trois circonstances:

D'abord, il chappait d'une manire inattendue  un danger imminent,
ensuite il dcouvrait une bonne conspiration; enfin, dans cette bonne
conspiration, il trouvait un moyen de perdre ses deux grands ennemis:
le duc de Mayenne et l'avocat Nicolas David.

--Cher Gorenflot! murmura-t-il quand toutes ses ides se furent un peu
cases dans sa tte, quel souper je te payerai demain pour la location
de ton froc, va!

--Et si l'usurpation est trop flagrante, abstenons-nous de ce moyen,
dit Henri de Guise. Je ne veux pas avoir  dos tous les rois de la
chrtient, qui procdent de droit divin.

--J'ai song  ce scrupule de monseigneur, dit l'avocat en saluant le
duc et en promenant sur le triumvirat un oeil assur. Je ne suis pas
seulement habile dans l'art de l'escrime, monseigneur, comme mes
ennemis auraient pu le rpandre pour m'enlever votre confiance; nourri
d'tudes thologiques et lgales, j'ai consult, comme doit le faire
un bon casuiste et un juriste savant, les annales et les dcrets qui
donnent du poids  mon assertion dans nos habitudes de succession au
trne. C'est gagner tout que gagner la lgitimit, et j'ai dcouvert,
messeigneurs, que vous tes hritiers lgitimes, et que les Valois ne
sont qu'une branche parasite et usurpatrice.

La confiance avec laquelle Nicolas David pronona ce petit exorde
donna une joie fort vive  madame de Montpensier, une curiosit fort
grande au cardinal et au duc de Mayenne, et drida presque le front
svre du duc de Guise.

--Il est difficile cependant, dit-il, que la maison de Lorraine, fort
illustre d'ailleurs, prtende au pas sur les Valois.

--Cela est pourtant prouv, monseigneur, dit matre Nicolas en
relevant son froc pour tirer un parchemin de ses larges chausses, et
en dcouvrant par ce mouvement la poigne d'une longue rapire.

Le duc prit le parchemin des mains de Nicolas David.

--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.

--L'arbre gnalogique de la maison de Lorraine.

--Dont la souche est?

--Charlemagne, monseigneur.

--Charlemagne! s'crirent les trois frres avec un air d'incrdulit
qui, nanmoins, n'tait pas exempt d'une certaine satisfaction; c'est
impossible. Le premier duc de Lorraine tait contemporain de
Charlemagne, mais il s'appelait Ranier, et n'tait nullement parent de
ce grand empereur.

--Attendez donc, monseigneur, dit Nicolas. Vous comprenez bien que je
n'ai point t chercher une de ces questions que l'on tranche par un
simple dmenti et que le premier juge d'armes met  nant. Ce qu'il
vous faut,  vous, c'est un bon procs qui dure longtemps, qui occupe
le parlement et le peuple, pendant lequel vous puissiez sduire, non
pas le peuple, il est  vous, mais le parlement. Voyez donc,
monseigneur, c'est bien cela: Ranier, premier duc de Lorraine,
contemporain de Charlemagne.

Guilbert, son fils, contemporain de Louis le Dbonnaire.

Henri, fils de Guilbert, contemporain de Charles le Chauve.

--Mais!... dit le duc de Guise.

--Un peu de patience, monseigneur, nous y voil. coutez bien.
Bonne....

--Oui, dit le duc, fille de Ricin, second fils de Ranier.

--Bien, reprit l'avocat;  qui marie?

--Bonne?

--Oui.

--A Charles de Lorraine, fils de Louis IV, roi de France.

--A Charles de Lorraine, fils de Louis IV, roi de France, rpta
David. Maintenant ajoutez: frre de Lothaire, spoli de la couronne de
France par l'usurpateur Hugues Capet, sur Louis V.

--Oh! oh! firent ensemble le duc de Mayenne et le cardinal.

--Continuez, dit le Balafr, il y a une lueur l dedans.

--Or Charles de Lorraine hritait de son frre  l'extinction de sa
race. Or la race de Lothaire est teinte; donc, messieurs, vous tes
les seuls et vrais hritiers de la couronne de France.

--Mordieu! fit Chicot, l'animal est encore plus venimeux que je ne
croyais.

--Que dites-vous de cela, mon frre? demandrent  la fois le cardinal
et le duc de Mayenne.

--Je dis, rpondit le Balafr, que malheureusement il existe en France
une loi qu'on appelle la loi salique et qui met toutes nos prtentions
 nant.

--Voil o je vous attendais, monseigneur, s'cria David avec
l'orgueil de l'amour-propre satisfait; quel est le premier exemple de
la loi salique?

--L'avnement au trne de Philippe de Valois, au prjudice d'Edouard
d'Angleterre.

--Quelle est la date de cet avnement?

Le Balafr chercha dans ses souvenirs.

--1328, dit sans hsiter le cardinal de Lorraine.

--C'est--dire trois cent quarante et un ans aprs l'usurpation de
Hugues Capet, deux cent quarante ans aprs l'extinction de la race de
Lothaire. Donc, depuis deux cent quarante ans vos anctres avaient des
droits  la couronne lorsque la loi salique fut invente. Or, chacun
sait cela, la loi n'a pas d'effet rtroactif.

--Vous tes un habile homme, matre Nicolas David, dit le Balafr en
regardant l'avocat avec une admiration qui n'tait pas exempte d'un
certain mpris.

--C'est fort ingnieux, fit le cardinal.

--C'est fort beau, dit Mayenne.

--C'est admirable, dit la duchesse, me voil princesse royale. Je ne
veux plus pour mari qu'un empereur d'Allemagne.

--Mon Dieu, Seigneur, dit Chicot, tu sais que je ne t'ai jamais fait
qu'une prire: _Ne nos inducas in tentationem et libra nos ab
advocatis._

Le duc de Guise seul tait demeur pensif au milieu de l'enthousiasme
gnral.

--Et dire que de pareils subterfuges sont ncessaires  un homme de ma
taille! murmura-t-il. Penser qu'avant d'obir les peuples regardent
des parchemins comme celui-ci, au lieu de lire la noblesse de l'homme
dans les clairs de ses yeux ou de son pe.

--Vous avez raison, Henri, dix fois raison, et, si l'on se contentait
de regarder au visage, vous seriez roi parmi les rois, puisque les
autres princes, dit-on, paraissent peuple auprs de vous. Mais
l'essentiel pour monter au trne, c'est, comme l'a dit matre Nicolas
David, un bon procs; et, quand nous y serons arrivs, c'est, comme
vous l'avez dit vous-mme, que le blason de notre maison ne dpare pas
trop les blasons suspendus au-dessus des autres trnes de l'Europe.

--Alors, cette gnalogie est bonne, continua en soupirant Henri de
Guise, et voici les deux cents cus d'or que m'a demands pour vous
mon frre de Mayenne,--matre Nicolas David!

--Et en voici deux cents autres, dit le cardinal  l'avocat, dont les
yeux ptillaient d'aise en enfouissant l'or dans ses larges braies,
pour la nouvelle mission dont nous allons vous charger.

--Parlez, monseigneur, je suis tout entier aux ordres de Votre
minence.

--Nous ne pouvons vous charger de porter vous-mme  Rome,  notre
saint pre Grgoire XIII, cette gnalogie,  laquelle il faut qu'il
donne son approbation. Vous tes trop petit compagnon pour vous faire
ouvrir les portes du Vatican.

--Hlas! dit Nicolas David, j'ai grand coeur, c'est vrai, mais je suis
de pauvre naissance. Ah! si seulement j'avais t simple gentilhomme!

--Veux-tu te taire, truand! dit Chicot.

--Mais vous ne l'tes pas, continua le cardinal, et c'est un malheur.
Nous sommes donc forcs de charger de cette mission Pierre de Gondy.

--Permettez, mon frre, dit la duchesse redevenue srieuse: les Gondy
sont gens d'esprit, sans doute, mais sur qui nous n'avons aucune
prise, aucun recours. Leur ambition seule nous rpond d'eux, et ils
peuvent trouver  satisfaire leur ambition aussi bien avec le roi
Henri qu'avec la maison de Guise.

--Ma soeur a raison, Louis, dit le duc de Mayenne avec sa brutalit
ordinaire, et nous ne pouvons pas nous fier  Pierre de Gondy comme
nous nous fions  Nicolas David, qui est notre homme et que nous
pouvons faire pendre quand il nous plaira.

Cette navet du duc, lance  brle-pourpoint au visage de l'avocat,
produisit sur le malheureux lgiste le plus trange effet; il clata
d'un rire convulsif qui dnotait la plus grande frayeur.

--Mon frre Charles plaisante, dit Henri de Guise  l'avocat
plissant, et l'on sait que vous tes notre fidle; vous l'avez prouv
en mainte affaire.

--Et notamment dans la mienne, pensa Chicot en montrant le poing  son
ennemi, ou plutt  ses deux ennemis.

--Rassurez-vous, Charles; rassurez-vous, Catherine; toutes mes mesures
sont prises  l'avance. Pierre de Gondy portera cette gnalogie 
Rome, mais confondue avec d'autres papiers et sans savoir ce qu'il
porte. Le pape approuvera ou dsapprouvera sans que Gondy connaisse
cette approbation ou cette dsapprobation. Enfin Gondy, toujours
ignorant de ce qu'il porte, reviendra en France avec cette gnalogie
approuve ou dsapprouve. Vous, Nicolas David, vous partirez presque
en mme temps que lui, et vous l'attendrez  Chlons,  Lyon ou 
Avignon, selon les avis que vous recevrez de nous, de vous arrter
dans l'une ou l'autre de ces trois villes. Ainsi vous seul tiendrez le
vritable secret de l'entreprise. Vous voyez donc bien que vous tes
toujours notre seul homme de confiance.

David s'inclina.

--Tu sais  quelle condition, cher ami? murmura Chicot,  la condition
d'tre pendu si tu fais un pas de travers; mais sois tranquille, je
jure par sainte Genevive, ici prsente en pltre, en marbre ou en
bois, peut-tre mme en os, que tu te trouves plac en ce moment entre
deux gibets, mais que le plus rapproch de toi, cher ami, c'est celui
que je te mnage.

Les trois frres se serrrent la main et embrassrent leur soeur la
duchesse, qui venait de leur apporter leurs trois robes de moines
laisses dans la sacristie; puis, aprs les avoir aids  repasser les
frocs protecteurs, elle rabattit son capuchon sur ses yeux, marcha
devant eux jusqu'au porche, o les attendait le frre portier, et par
lequel ils disparurent, suivis de Nicolas David, dont les cus d'or
sonnaient  chaque pas.

Derrire eux, le frre portier tira les verrous, et, rentrant dans
l'glise, s'en vint teindre la lampe du choeur; aussitt une
obscurit compacte envahit la chapelle, et renouvela cette mystrieuse
horreur qui dj plus d'une fois avait hriss le poil de Chicot.

Puis, dans cette obscurit, le bruit des sandales du moine sur les
dalles du pav s'loigna, faiblit et se perdit tout  fait.

Cinq minutes, qui parurent fort longues  Chicot, s'coulrent sans
que rien troublt davantage ce silence et cette obscurit.

--Bon, dit le Gascon, il parat cette fois que tout est bien
rellement fini, que les trois actes sont jous, et que les acteurs
sont partis. Tchons de les suivre: j'ai assez de comdie comme a
pour une seule nuit.

Et Chicot, qui tait revenu sur son ide d'attendre le jour dans
l'glise depuis qu'il voyait les tombeaux mobiles et les
confessionnaux habits, souleva doucement le loquet, poussa la porte
avec prcaution, et allongea le pied hors de sa bote.

Pendant les promenades de l'enfant de choeur, Chicot avait vu dans un
coin une chelle destine  nettoyer les chssis de verres coloris.
Il ne perdit pas de temps. Les mains tendues, les pieds discrtement
avancs, il parvint sans bruit jusqu' l'angle, mit la main sur
l'chelle, et, s'orientant de son mieux, il alla appliquer cette
chelle  une fentre.

A la lueur de la lune, Chicot vit qu'il ne s'tait pas tromp dans ses
prvisions: la fentre donnait sur le cimetire du couvent, qui
lui-mme donnait sur la rue Bordelle.

Chicot ouvrit la fentre, se mit  cheval dessus, et, attirant
l'chelle  lui avec cette force et cette adresse que donnent presque
toujours la joie ou la crainte, il la fit passer de l'intrieur 
l'extrieur.

Une fois descendu, il cacha l'chelle dans une haie d'ifs plante au
bas du mur, se glissa de tombe en tombe jusqu' la dernire clture
qui le sparait de la rue, et qu'il franchit, non sans dmolir
quelques pierres, qui descendirent avec lui de l'autre ct de la rue.

Une fois l, Chicot prit un temps pour respirer  pleine poitrine.

Il tait sorti avec quelques gratignures d'un gupier o plus d'une
fois il avait senti qu'il jouait sa vie.

Puis, lorsqu'il sentit que l'air jouait plus librement dans ses
poumons, il prit sa course vers la rue Saint-Jacques, ne s'arrtant
qu' l'htellerie de la Corne d'Abondance,  laquelle il frappa sans
hsitation comme sans retard.

Matre Claude Bonhommet vint ouvrir en personne. C'tait un homme qui
savait que tout drangement se paye, et qui comptait plus pour faire
sa fortune sur les extras que sur les ordinaires.

Il reconnut Chicot au premier coup d'oeil, quoique Chicot ft sorti en
simple cavalier et revnt en moine.

--Ah! c'est vous, mon gentilhomme, dit-il, soyez le bienvenu.

Chicot lui donna un cu.

--Et frre Gorenflot? demanda-t-il.

Un large sourire panouit la figure du matre aubergiste; il s'avana
vers le cabinet, et, poussant la porte:

--Voyez, dit-il.

--Frre Gorenflot ronflait juste  la mme place o l'avait laiss
Chicot.

--Ventre de biche! mon respectable ami, dit le Gascon, tu viens, sans
t'en douter, d'avoir un fier cauchemar!




CHAPITRE XXII

COMMENT M. ET MADAME DE SAINT-LUC VOYAGEAIENT CTE A CTE ET FURENT
REJOINTS PAR UN COMPAGNON DE VOYAGE.


Le lendemain matin,  peu prs vers l'heure o frre Gorenflot se
rveillait, chaudement empaquet dans son froc, notre lecteur, s'il
et voyag sur la route de Paris  Angers, et pu voir, entre Chartres
et Nogent, deux cavaliers, un gentilhomme et son page, dont les
montures paisibles cheminaient cte  cte, se caressant des naseaux,
et se parlant du hennissement et du souffle comme d'honntes animaux
qui, pour tre privs du don de la parole, n'en ont pas moins trouv
moyen de se communiquer leurs penses.

Les cavaliers taient arrivs la veille  la mme heure  peu prs 
Chartres sur des coursiers fumants,  la bouche souille d'cume; un
des deux coursiers tait mme tomb sur la place de la cathdrale, et,
comme c'tait au moment mme o les fidles se rendaient  la messe,
ce n'avait pas t un spectacle sans intrt pour les bourgeois de
Chartres que ce magnifique coursier expirant de fatigue, dont les
propritaires n'avaient pas paru prendre plus de souci que si c'et
t une ignoble rosse.

Quelques-uns avaient remarqu (les bourgeois de Chartres ont de tout
temps t fort observateurs), quelques-uns, disons-nous, avaient mme
remarqu que le plus grand des deux cavaliers avait alors gliss un
cu dans la main d'un honnte garon, lequel l'avait conduit, lui et
son compagnon,  une auberge voisine, et que, par la porte de derrire
de cette htellerie, donnant sur la plaine, les deux voyageurs taient
sortis une demi-heure aprs, monts sur deux chevaux frais, et avec
les joues enlumines de ce coloris qui prouve en faveur du vin chaud
que l'on vient de boire.

Une fois dans la campagne encore nue, encore froide, mais pare dj
de tons bleutres prcurseurs du printemps, le plus grand des deux
cavaliers s'tait approch du plus petit, et lui avait dit en ouvrant
ses bras:

--Chre petite femme, embrasse-moi tranquillement, car,  cette heure,
nous n'avons plus rien  craindre.

Alors madame de Saint-Luc, car c'tait bien elle, s'tait penche
gracieusement en ouvrant l'pais manteau dont elle tait enveloppe,
et, en appuyant ses deux bras sur les paules du jeune homme et sans
cesser de plonger les yeux dans son regard, elle lui avait donn ce
tendre et long baiser qu'il demandait.

Il tait rsult de cette assurance que Saint-Luc avait donne  sa
femme, et peut-tre aussi du baiser donn par madame de Saint-Luc 
son mari, que ce jour-l on s'tait arrt dans une petite htellerie
du village de Courville, situ  quatre lieues seulement de Chartres,
laquelle, par son isolement, ses doubles portes, et une foule d'autres
avantages encore, donnait aux deux poux amants toute garantie de
scurit.

L ils demeurrent, toute la journe et toute la nuit, fort
mystrieusement cachs dans leur petite chambre, o, aprs s'tre fait
servir  djeuner, ils s'enfermrent en recommandant  l'hte, vu le
long chemin qu'ils avaient fait et la grande fatigue qui en avait t
le rsultat, de ne point les dranger avant le lendemain au point du
jour, recommandation qui avait t ponctuellement suivie.

C'tait donc dans la matine de ce jour-l que nous retrouvons M. et
madame de Saint-Luc sur la route de Chartres  Nogent.

Or, ce jour-l, comme ils taient plus tranquilles que la veille, ils
voyageaient non plus en fugitifs, non plus mme en amoureux, mais en
coliers qui se dtournent  chaque instant du chemin pour se faire
admirer l'un  l'autre sur quelque petit monticule comme une statue
questre sur son cheval, ravageant les premiers bourgeons, recherchant
les premires mousses, cueillant les premires fleurs, sentinelles du
printemps qui percent la neige prs de disparatre, et se faisant une
joie infinie du reflet d'un rayon de soleil dans le plumage chatoyant
des canards ou du passage d'un livre dans la plaine.

--Morbleu! s'cria tout  coup Saint-Luc, que c'est bon d'tre libre!
As-tu jamais t libre, toi, Jeanne?

--Moi, rpondit la jeune femme avec un joyeux clat de voix, jamais:
et c'est la premire fois que je prends d'air et d'espace ce que j'en
veux. Mon pre tait souponneux. Ma mre tait casanire. Je ne
sortais pas sans une gouvernante, deux femmes de chambre et un grand
laquais, de sorte que je ne me rappelle pas avoir couru sur une
pelouse depuis que, folle et rieuse enfant, je bondissais dans les
grands bois de Mridor avec ma bonne Diane, la dfiant  la course et
courant  travers les rames, courant jusqu' ce que nous ne nous
trouvassions plus mme l'une l'autre. Alors nous nous arrtions
palpitantes, au bruit de quelque biche, de quelque daim ou de quelque
chevreuil, qui, effray par nous, s'lanait hors de son repaire, nous
laissant interroger nous-mmes avec un certain frisson le silence des
vastes taillis. Mais toi, mon bien-aim Saint-Luc, toi, tu tais
libre, au moins?

--Moi, libre?

--Sans doute, un homme....

--Ah bien, oui! jamais. lev prs du duc d'Anjou, emmen par lui en
Pologne, ramen par lui  Paris, condamn  ne pas le quitter par
cette perptuelle rgle de l'tiquette, poursuivi, ds que je
m'loignais, par cette voix lamentable qui me criait sans cesse:
Saint-Luc, mon ami, je m'ennuie, viens t'ennuyer avec moi; libre! ah
bien, oui! et ce corset qui m'tranglait l'estomac, et cette grande
fraise empese qui m'corchait le cou, et ces cheveux friss  la
gomme qui se fussent mls  l'humidit et souills  la poussire; et
ce toquet enfin clou  ma tte par des pingles. Oh! non, non, ma
bonne Jeanne, je crois que j'tais encore moins libre que toi, va.
Aussi, tu vois, je profite de la libert. Vive Dieu! la bonne chose!
et comment s'en prive-t-on lorsque l'on peut faire autrement?

--Et si l'on nous rattrape, Saint-Luc, dit la jeune femme en jetant un
regard inquiet derrire elle, si l'on nous met  la Bastille?

--Si l'on nous y met ensemble, ma petite Jeanne, ce ne sera que
demi-mal; il me semble que, pendant toute la journe d'hier, nous
sommes demeurs enferms ni plus ni moins que si nous tions
prisonniers d'Etat, et que nous ne nous sommes pas trop ennuys
cependant.

--Saint-Luc, ne t'y fie pas, dit Jeanne avec un sourire plein de
malice et de gaiet; si l'on nous rattrape, je ne crois pas qu'on nous
mette ensemble.

Et la charmante femme rougit d'avoir tant voulu dire en disant si peu.

--Alors cachons-nous bien, dit Saint-Luc.

--Oh! sois tranquille, rpondit Jeanne, sous ce rapport nous n'avons
rien  craindre, et nous serons bien cachs: si tu connaissais
Mridor, et ses grands chnes qui semblent les colonnes d'un temple
dont le ciel est la vote, et ses halliers sans fin, et ses rivires
paresseuses qui coulent, l't, sous de sombres arceaux de verdure,
et, l'hiver, sous des couches de feuilles mortes; puis les grands
tangs, les champs de bl, les parterres de fleurs, les pelouses sans
fin, et les petites tourelles d'o s'chappent sans cesse des milliers
de pigeons, voltigeant et bourdonnant comme des abeilles autour d'une
ruche; et puis, et puis, ce n'est pas tout, Saint-Luc, au milieu de
tout cela, la reine de ce petit royaume, l'enchanteresse de ces
jardins d'Armide, la belle, la bonne, l'incomparable Diane, un coeur
de diamant dans une enveloppe d'or; tu l'aimeras, Saint-Luc.

--Je l'aime dj: elle t'a aime.

--Oh! je suis bien sre qu'elle m'aime encore et qu'elle m'aimera
toujours. Ce n'est point Diane qui change capricieusement dans ses
amitis. Te figures-tu la vie heureuse que nous allons mener dans ce
nid de fleurs et de mousse que va reverdir le printemps! Diane a pris
le gouvernement de la maison de son pre, du vieux baron; il ne faut
donc pas nous en inquiter. C'est un guerrier du temps de Franois
1er, devenu faible et inoffensif, en raison de ce qu'il a t
autrefois fort et courageux, qui n'a plus qu'un souvenir dans le
pass, le vainqueur de Marignan et le vaincu de Pavie; qu'un amour
dans le prsent et qu'un espoir dans l'avenir, sa Diane bien-aime.
Nous pourrons habiter Mridor sans qu'il le sache et s'en aperoive
mme jamais. Et, s'il le sait, eh bien, nous en serons quittes en lui
laissant dire que sa Diane est la plus belle fille du monde, et que le
roi Franois 1er est le plus grand capitaine de tous les temps.

--Ce sera charmant, dit Saint-Luc, mais je prvois de grandes
querelles.

--Comment cela?

--Entre le baron et moi.

--A quel propos? A propos du roi Franois 1er?

--Non, je lui passe son premier capitaine; mais, pour la plus belle
fille du monde....

--Je ne compte plus, puisque je suis ta femme.

--Ah! c'est juste, dit Saint-Luc.

--Te reprsentes-tu cette existence, mon bien-aim? continua Jeanne.
Ds le matin, dans les bois par la petite porte du pavillon qu'elle
nous donnera pour logis. Je connais ce pavillon: deux tourelles
relies l'une  l'autre par un corps de logis bti sous Louis XII, une
architecture adorable, et que tu adoreras, toi qui aimes les fleurs et
les dentelles. Et des fentres, des fentres! une vue calme et sombre
sur les grands bois qui montent  perte de vue, et dans les alles
desquels on voit au loin patre quelque daim ou quelque chevreuil
relevant la tte au moindre bruit; puis, du ct oppos, une
perspective ouverte sur des plaines dores, sur des villages aux toits
rouges et aux murs blancs, sur la Loire miroitant au soleil et toute
peuple de petits bateaux. Puis nous aurons,  trois lieues, un lac
avec une barque dans les roseaux, nos chevaux, nos chiens, avec
lesquels nous courrons le daim dans les grands bois, tandis que le
vieux baron, ignorant de ses htes, dira, prtant l'oreille aux abois
lointains: Diane, coute donc, si on ne dirait pas Astre et
Phlgton qui chassent.

--Et s'ils chassent, bon pre, rpondra Diane, laisse-les chasser.

--Dpchons, Jeanne, dit Saint-Luc, je voudrais dj tre  Mridor.

Et tous deux piquaient leurs chevaux, qui dvoraient alors l'espace
pendant deux ou trois lieues, puis qui s'arrtaient tout  coup pour
laisser  leurs matres le loisir de reprendre une conversation
interrompue ou de corriger un baiser mal donn.

Ainsi se fit la route de Chartres au Mans, o,  peu prs rassurs,
les deux poux sjournrent un jour, puis, le lendemain de ce jour,
qui fut encore une heureuse station sur cet heureux chemin qu'ils
suivaient, ils s'engagrent avec la volont bien arrte d'arriver le
soir mme  Mridor, dans les forts sablonneuses qui s'tendaient 
cette poque de Gucelard  Ecomoy.

Arrivs l, Saint-Luc se regardait comme hors de tout danger, lui qui
connaissait l'humeur tour  tour bouillante et paresseuse du roi, qui,
selon la disposition d'esprit o il se trouvait au moment du dpart de
Saint-Luc, avait d envoyer vingt courriers et cent gardes aprs eux
avec ordre de les ramener morts ou vifs, ou qui s'tait content de
pousser un grand soupir, en tirant ses bras hors du lit, un pouce plus
loin que d'ordinaire, en murmurant:

--Oh! tratre de Saint-Luc! que ne t'ai-je connu plus tt!

Or, comme les fugitifs n'avaient t rejoints par aucun courrier,
n'avaient aperu aucun garde, il tait probable qu'au lieu de s'tre
trouv dans son humeur bouillante, le roi Henri III s'tait trouv
dans son humeur paresseuse.

C'tait ce que disait Saint-Luc en jetant de temps en temps derrire
lui un coup d'oeil sur cette route solitaire o n'apparaissait point
le moindre perscuteur.

--Bon, pensait-il, la tempte sera retombe sur ce pauvre Chicot, qui,
tout fou qu'il est, et peut-tre mme justement parce qu'il est fou,
m'a donn un si bon conseil.... J'en serai quitte pour quelque
anagramme plus ou moins spirituelle.

Et Saint-Luc se rappelait une anagramme terrible que Chicot avait
faite sur lui au jour de sa faveur.

Tout  coup Saint-Luc sentit la main de sa femme qui reposait sur son
bras.

Il tressaillit. Ce n'tait point une caresse.

--Regarde, dit Jeanne.

Saint-Luc se retourna, et vit  l'horizon un cavalier qui faisait mme
route qu'eux, et qui paraissait presser fort son cheval.

Ce cavalier tait  la sommit du chemin; il se dtachait en vigueur
sur le ciel mat, et, par cet effet de perspective que nos lecteurs ont
d remarquer quelquefois, il paraissait, dans cette position, plus
grand que nature.

Cette concidence parut de mauvais augure  Saint-Luc, soit  cause de
la disposition de son esprit, auquel la ralit semblait venir  point
nomm donner un dmenti, soit que rellement, et malgr le calme qu'il
affectait, il craignt encore quelque retour capricieux du roi Henri
III.

--Oui, en effet, dit-il, plissant malgr lui, voici un cavalier
l-bas.

--Fuyons, dit Jeanne en donnant de l'peron  son cheval.

--Non pas, dit Saint-Luc,  qui la crainte qu'il prouvait ne pouvait
faire perdre son sang-froid, non pas, ce cavalier est seul, autant que
j'en puis juger, et nous ne devons pas fuir devant un homme seul.
Rangeons-nous et laissons-le passer; quand il sera pass, nous
continuerons notre chemin.

--Mais s'il s'arrte?

--Eh bien, s'il s'arrte, nous verrons  qui nous avons affaire, et
nous agirons en consquence.

--Tu as raison, dit Jeanne, et j'avais tort d'avoir peur, puisque mon
Saint-Luc est l pour me dfendre.

--N'importe, fuyons toujours, dit Saint-Luc en jetant un dernier
regard sur l'inconnu, qui, en les apercevant, avait mis son cheval au
galop; car voici une plume sur ce chapeau, et, sous ce chapeau, une
fraise, qui me donnent quelques inquitudes.

--Oh! mon Dieu! comment une plume et une fraise peuvent-elles
t'inquiter? demanda Jeanne en suivant son mari, qui avait pris son
cheval par la bride et qui l'entranait avec lui dans le bois.

--Parce que la plume est d'une couleur fort  la mode en ce moment 
la cour, et la fraise d'une coupe bien nouvelle; or ce sont l de ces
plumes qui coteraient trop cher  faire teindre, et de ces fraises
qui coteraient trop de soins  amidonner aux gentilshommes manceaux,
pour que nous ayons affaire  un compatriote de ces belles poulardes
qu'estime tant Chicot. Piquons, piquons, Jeanne; ce cavalier me fait
l'effet d'un ambassadeur du roi, mon auguste matre.

--Piquons, dit la jeune femme, tremblante comme la feuille,  l'ide
qu'elle pouvait tre spare de son mari.

Mais c'tait chose plus facile  dire qu' excuter. Les sapins
taient fort pais et formaient une vritable muraille de branches. De
plus, les chevaux entraient jusqu'au poitrail dans le terrain
sablonneux.

Pendant ce temps le cavalier s'approchait comme la foudre, et l'on
entendait le galop de son cheval roulant sur la pente de la montagne.

--C'est bien a nous qu'il en veut, Jsus Seigneur! s'cria la jeune
femme.

--Ma foi! dit Saint-Luc, s'arrtant, si c'est  nous qu'il en veut,
voyons ce qu'il nous veut, car en mettant pied  terre il nous
rejoindra toujours.

--Il s'arrte, dit la jeune femme.

--Et mme il descend, dit Saint-Luc, il entre dans le bois. Ah! ma
foi! quand ce serait le diable en personne, je vais au-devant de lui.

--Attends, dit Jeanne en retenant son mari, attends; il appelle, ce me
semble.

En effet, l'inconnu, aprs avoir attach son cheval a l'un des sapins
de la lisire, entrait dans le bois en criant:

--Eh! mon gentilhomme! mon gentilhomme! ne vous sauvez donc pas, mille
diables! je rapporte quelque chose que vous avez perdu.

--Que dit-il donc? demanda la comtesse.

--Ma foi! dit Saint-Luc, il dit que nous avons perdu quelque chose.

--Eh! monsieur, continua l'inconnu, le petit monsieur, vous avez
oubli votre bracelet dans l'htellerie de Courville. Que diable! un
portrait de femme, cela ne se perd pas ainsi, le portrait de cette
respectable madame de Coss surtout. En faveur de cette chre maman,
ne me faites donc pas courir pour cela.

--Mais je connais cette voix! s'cria Saint-Luc.

--Et puis il me parle de ma mre.

--Avez-vous donc perdu ce bracelet, ma mie?

--Eh! mon Dieu, oui, je m'en suis aperue ce matin seulement. Je ne
pouvais me rappeler o je l'avais laiss.

--Mais c'est Bussy! s'cria tout  coup Saint-Luc.

--Le comte de Bussy! reprit Jeanne tout mue, notre ami?

--Eh! certainement, notre ami, dit Saint-Luc, courant avec autant
d'empressement au-devant du gentilhomme qu'il venait de mettre de soin
 l'viter.

--Saint-Luc! je ne m'tais donc pas tromp! dit la voix sonore de
Bussy, qui, d'un seul bond, se trouva prs des deux poux.

Bonjour, madame, continua-t-il en riant aux clats et en offrant  la
comtesse le portrait que rellement elle avait oubli dans
l'htellerie de Courville, o l'on se rappelle que les voyageurs
avaient pass la nuit.

--Est-ce que vous venez pour nous arrter de la part du roi, monsieur
de Bussy? dit en souriant Jeanne.

--Moi! ma foi, non; je ne suis pas assez des amis de Sa Majest pour
qu'elle me charge de ses missions de confiance. Non, j'ai trouv votre
bracelet  Courville; cela m'a indiqu que vous me prcdiez sur la
route. J'ai alors pouss mon cheval, je vous ai aperus, je me suis
dout que c'tait vous, et, sans le vouloir, je vous ai donn la
chasse. Excusez-moi.

--Ainsi donc, dit Saint-Luc avec un dernier nuage de soupon, c'est le
hasard qui vous fait suivre la mme route que nous?

--Le hasard, rpondit Bussy; et, maintenant que je vous ai rencontrs,
je dirai la Providence.

Et tout ce qui restait de doute dans l'esprit de Saint-Luc s'effaa
devant l'oeil si brillant et le sourire si sincre du beau
gentilhomme.

--Ainsi, vous voyagez? dit Jeanne.

--Je voyage, dit Bussy en remontant  cheval.

--Mais pas comme nous?

--Non, malheureusement.

--Pas pour cause de disgrce? voulais-je dire.

--Ma foi, peu s'en faut.

--Et vous allez?

--Je vais du ct d'Angers. Et vous?

--Nous aussi.

--Oui, je comprends, Brissac est  une dizaine de lieues d'ici, entre
Angers et Saumur: vous allez chercher un refuge dans le manoir
paternel, comme des colombes poursuivies; c'est charmant, et je
porterais envie  votre bonheur si l'envie n'tait pas un si vilain
dfaut.

--Eh! monsieur de Bussy, dit Jeanne avec un regard plein de
reconnaissance, mariez-vous, et vous serez tout aussi heureux que nous
le sommes; c'est chose trs-facile, je vous jure, que le bonheur quand
on s'aime.

Et elle regarda Saint-Luc en souriant, comme pour en appeler  son
tmoignage.

--Madame, dit Bussy, je me dfie de ces bonheurs-l; tout le monde n'a
pas la chance de se marier comme vous, avec privilge du roi.

--Allons donc, vous, l'homme aim partout!

--Quand on est aim partout, madame, dit en soupirant Bussy, c'est
comme si on ne l'tait nulle part.

--Eh bien, dit Jeanne en jetant un coup d'oeil d'intelligence  son
mari, laissez-moi vous marier; cela donnera d'abord la tranquillit 
bon nombre de maris jaloux que je connais, et puis ensuite je promets
de vous faire rencontrer ce bonheur dont vous niez l'existence.

--Je ne nie pas que le bonheur existe, madame, dit Bussy a ce un
soupir; je nie seulement que ce bonheur soit fait pour moi.

--Voulez-vous que je vous marie? rpta madame de Saint-Luc.

--Si vous me mariez  votre got, non; si vous me mariez  mon got,
oui.

--Vous dites cela comme un homme dcid  rester clibataire.

--Peut-tre.

--Mais vous tes donc amoureux d'une femme que vous ne pouvez pouser?

--Comte, par grce, dit Bussy, priez donc madame de Saint-Luc de ne
pas m'enfoncer mille poignards dans le coeur.

--Ah , prenez garde, Bussy, vous allez me faire accroire que c'est
de ma femme que vous tes amoureux.

--Dans ce cas, vous conviendriez au moins que je suis un amant plein
de dlicatesse, et que les maris auraient bien tort d'tre jaloux de
moi.

--Ah! c'est vrai, dit Saint-Luc, se rappelant que c'tait Bussy qui
lui avait amen sa femme au Louvre. Mais, n'importe, avouez que vous
avez le coeur pris quelque part.

--Je l'avoue, dit Bussy.

--Par un amour, ou par un caprice? demanda Jeanne.

--Par une passion, madame.

--Je vous gurirai.

--Je ne crois pas.

--Je vous marierai.

--J'en doute.

--Et je vous rendrai aussi heureux que vous mritez de l'tre.

--Hlas! madame, mon seul bonheur maintenant est d'tre malheureux.

--Je suis trs-opinitre, je vous en avertis, dit Jeanne.

--Et moi donc! dit Bussy.

--Comte, vous cderez.

--Tenez, madame, dit le jeune homme, voyageons comme de bons amis.
Sortons d'abord de cette sablonnire, s'il vous plat, puis nous
gagnerons pour la couche ce charmant petit village qui reluit l-bas
au soleil.

--Celui-l ou quelque autre.

--Peu m'importe, je n'ai point de prfrence.

--Vous nous accompagnez alors?

--Jusqu' l'endroit o je vais,  moins que vous n'y voyiez quelque
inconvnient.

--Aucun, au contraire. Mais faites mieux, venez o nous allons.

--Et o allez-vous?

--Au chteau de Mridor.

Le sang monta au visage de Bussy et reflua vers son coeur. Il devint
mme si ple, que c'en tait fait de son secret, si, en ce moment
mme, Jeanne n'et regard son mari en souriant.

Bussy eut donc le temps de se remettre, tandis que les deux poux, ou
plutt les deux amants, se parlaient des yeux, et de rendre malice
pour malice  la jeune femme; seulement sa malice  lui, c'tait un
profond silence sur ses intentions.

--Au chteau de Mridor, madame, dit-il quand il eut repris assez de
force pour prononcer ce nom. Qu'est-ce que cela, je vous prie?

--La terre d'une de mes bonnes amies, rpondit Jeanne.

--D'une de vos bonnes amies..., et, continua Bussy, qui est  sa
terre?

--Sans doute, rpondit madame de Saint-Luc, qui ignorait compltement
les vnements arrivs  Mridor depuis deux mois: n'avez vous donc
jamais entendu parler du baron de Mridor, un des plus riches barons
poitevins et...

--Et... rpta Bussy, voyant que Jeanne s'arrtait.

--Et de sa fille Diane de Mridor, la plus belle fille de baron qu'on
ait jamais vue?

--Non, madame, rpliqua Bussy, presque suffoqu par l'motion.

Et tout bas le beau gentilhomme, tandis que Jeanne regardait encore
son mari avec une singulire expression, le beau gentilhomme,
disons-nous, se demandait par quel singulier bonheur, sur cette route,
sans -propos, sans logique, il trouvait des gens pour lui parler de
Diane de Mridor, pour faire cho  la seule pense qu'il et dans le
coeur.

tait-ce une surprise? ce n'tait point probable; tait-ce un pige?
c'tait presque impossible. Saint-Luc n'tait dj plus  Paris
lorsqu'il tait entr chez madame de Monsoreau, et lorsqu'il avait
appris que madame de Monsoreau s'appelait Diane de Mridor.

--Et ce chteau est-il bien loin encore, madame? demanda Bussy.

--A sept lieues, je crois, et j'offrirais de parier que c'est l et
non pas  votre petit village reluisant au soleil, dans lequel, au
reste, je n'ai eu aucune confiance, que nous coucherons ce soir. Vous
venez, n'est-ce pas?

--Oui, madame.

--Allons, dit Jeanne, c'est dj un pas fait vers le bonheur que je
vous proposais.

Bussy s'inclina et continua de marcher prs des deux jeunes poux,
qui, grce aux obligations qu'ils lui avaient, firent charmante mine.
Pendant quelque temps chacun garda le silence. Enfin Bussy, qui avait
bien des choses  apprendre, se hasarda de questionner. C'tait le
privilge de sa position, et il paraissait au reste rsolu d'en user.

--Et ce baron de Mridor dont vous me parliez, demanda-t-il, le plus
riche des Poitevins, quel homme est-ce?

--Un parfait gentilhomme, un preux des anciens jours, un chevalier
qui, s'il et vcu au temps du roi Arthus, et certes obtenu une place
 la table ronde.

--Et, demanda Bussy en comprimant les muscles de son visage et
l'motion de sa voix,  qui a-t-il mari sa fille?

--Mari sa fille!

--Je le demande.

--Diane, marie!

--Qu'y aurait-il d'extraordinaire  cela?

--Rien; mais Diane n'est point marie: certainement, j'eusse t la
premire prvenue de ce mariage.

Le coeur de Bussy se gonfla, et un soupir douloureux brisa le passage
de sa gorge trangle.

--Alors, demanda-t-il, mademoiselle de Mridor est au chteau avec son
pre?

--Nous l'esprons bien, rpondit Saint-Luc, appuyant sur cette
rponse, pour montrer  sa femme qu'il l'avait comprise, et qu'il
partageait ses ides et s'associait  ses plans.

Il se ft un moment de silence, pendant lequel chacun poursuivait sa
pense.

--Ah! s'cria tout  coup Jeanne en se haussant sur ses triers, voici
les tourelles du chteau. Tenez, tenez, voyez-vous, monsieur de Bussy,
au milieu de ces grands bois sans feuilles, mais qui, dans un mois,
seront si beaux; tenez, voyez-vous le toit d'ardoises?

--Oh! oui, certainement, dit Bussy avec une motion qui tonnait
lui-mme ce brave coeur, rest jusqu'alors un peu sauvage, oui, je
vois. Ainsi c'est l le chteau de Mridor?

Et, par une raction naturelle  la pense,  l'aspect de ce pays si
beau et si riche mme au temps de la dtresse de la nature,  l'aspect
de cette demeure seigneuriale, il se rappela la pauvre prisonnire
ensevelie dans les brumes de Paris et dans l'touffant rduit de la
rue Saint-Antoine.

Cette fois encore il soupira, mais ce n'tait plus tout  fait de
douleur. A force de lui promettre le bonheur, madame de Saint-Luc
venait de lui donner l'esprance.




CHAPITRE XXIII

LE VIEILLARD ORPHELIN.


Madame de Saint-Luc ne s'tait point trompe: deux heures aprs on
tait en face du chteau de Mridor.

Depuis les dernires paroles changes entre les voyageurs, et que
nous avons rptes, Bussy se demandait s'il ne fallait pas raconter 
ces bons amis, qui venaient de se faire connatre, l'aventure qui
tenait Diane loigne de Mridor. Mais, une fois entr dans cette voie
de rvlations, il fallait non-seulement rvler ce que tout le monde
allait bientt savoir, mais encore ce que Bussy seul savait et ne
voulait rvler  personne. Il recula donc devant un aveu qui amenait
naturellement trop d'interprtations et de questions.

Et puis Bussy voulait entrer  Mridor comme un homme parfaitement
inconnu. Il voulait voir, sans prparation aucune, M. de Mridor,
l'entendre parler de M. de Monsoreau et du duc d'Anjou; il voulait se
convaincre enfin, non pas que le rcit de Diane tait sincre, il ne
souponnait pas un instant de mensonge cet ange de puret, mais
qu'elle n'avait t elle-mme trompe sur aucun point, et que ce rcit
qu'il avait cout avec un si puissant intrt avait t une
interprtation fidle des vnements.

Bussy conservait, comme on le voit, deux sentiments qui maintiennent
l'homme suprieur dans sa sphre dominatrice, mme au milieu des
garements de l'amour: ces deux sentiments taient la circonspection 
l'gard des trangers et le respect profond de la personne qu'on aime.

Aussi madame de Saint-Luc, trompe, malgr sa perspicacit fminine,
par la puissance que Bussy avait conserve sur lui-mme,
demeura-t-elle persuade que le jeune homme venait d'entendre pour la
premire fois prononcer le nom de Diane, et que, ce nom n'veillant en
lui ni souvenir ni esprance, il s'attendait  trouver  Mridor
quelque provinciale bien gauche et bien embarrasse en face des htes
nouveaux qui lui arrivaient.

En consquence, elle se disposait  jouir de sa surprise.

Cependant une chose l'tonnait, c'est que, le garde ayant sonn dans
sa trompe pour l'avertir d'une visite, Diane n'accourt point sur le
pont-levis, tandis que c'tait un signal auquel Diane accourait
toujours.

Mais, au lieu de Diane, on aperut s'avancer par le porche principal
du chteau un vieillard courb, appuy sur un bton. Il tait vtu
d'un surtout de velours vert brod d'une fourrure de renard, et  sa
ceinture brillait un sifflet d'argent prs d'un petit trousseau de
clef.

Le vent du soir soulevait sur son front ses longs cheveux, blancs
comme les dernires neiges.

Il traversa le pont-levis, suivi de deux grands chiens, d'une race
allemande, qui marchaient derrire lui lentement et  pas gaux, la
tte basse et ne se devanant pas l'un l'autre d'une ligne. Lorsque le
vieillard put arriver prs du parapet:

--Qui est l? demanda-t-il d'une voix faible, et qui fait l'honneur 
un pauvre vieillard de le visiter?

--Moi, moi, seigneur Augustin! s'cria la voix rieuse de la jeune
femme.

Car Jeanne de Coss appelait ainsi le vieillard, pour le distinguer de
son frre cadet, qui s'appelait Guillaume, et qui n'tait mort que
depuis trois ans.

Mais le baron, au lieu de rpondre par l'exclamation joyeuse que
Jeanne s'attendait  entendre sortir de sa bouche, le baron leva
lentement la tte, et fixant sur les voyageurs des yeux sans regards:

--Vous, dit-il? je ne vois pas. Qui, vous?....

--Oh! mon Dieu! s'cria Jeanne, ne me reconnaissez-vous pas? Ah! c'est
vrai, mon dguisement....

--Excusez-moi, dit le vieillard, mais je n'y vois presque plus. Les
yeux des vieillards ne sont pas faits pour pleurer, et, lorsqu'ils
pleurent trop, les larmes les brlent.

--Ah! cher baron, dit la jeune femme, je vois bien en effet que votre
vue baisse, car vous m'eussiez reconnue, mme sous mes habits d'homme.
Il faut donc que je vous dise mon nom?

--Oui, sans doute, rpliqua le vieillard, puisque je vous dis que je
vous vois  peine.

--Eh bien, je vais vous attraper, cher seigneur Augustin, je suis
madame de Saint-Luc.

--Saint-Luc! dit le vieillard, je ne vous connais pas.

--Mais mon nom de jeune fille, dit la rieuse jeune femme, mais mon nom
de jeune fille est Jeanne de Coss-Brissac.

--Ah! mon Dieu! s'cria le vieillard en essayant d'ouvrir la barrire
de ses mains tremblantes, ah! mon Dieu!

Jeanne, qui ne comprenait rien  cette rception trange, si
diffrente de celle  laquelle elle s'attendait et qui l'attribuait 
l'ge du vieillard et au dclin de ses facults, se voyant enfin
reconnue, sauta  bas de son cheval et courut se jeter dans ses bras,
ainsi qu'elle en avait l'habitude; mais, en embrassant le baron, elle
sentit ses joues humides; il pleurait.

--C'est de joie, pensa-t-elle. Allons! le coeur est toujours jeune.

--Venez, dit le vieillard aprs avoir embrass Jeanne.

Et, comme s'il n'et pas aperu ses deux compagnons, le vieillard se
remit  marcher vers le chteau de son pas gal et mesur, suivi
toujours  la mme distance de ses deux chiens, qui n'avaient pris que
le temps de flairer et de regarder les visiteurs.

Le chteau avait un aspect de tristesse trange; tous les volets en
taient ferms; on et dit un immense tombeau. Les serviteurs qu'on
apercevait passant  et l taient vtus de noir. Saint-Luc adressa
un regard  sa femme pour lui demander si c'tait ainsi qu'elle
s'attendait  trouver le chteau.

Jeanne comprit, et, comme elle avait hte elle-mme de sortir de cette
perplexit, elle s'approcha du baron, et lui prenant la main:

--Et Diane! dit-elle, est-ce que, par malheur, elle ne se trouverait
point ici?

Le vieillard s'arrta comme frapp de la foudre, et, regardant la
jeune femme avec une expression qui ressemblait presque  la terreur:

--Diane? dit-il.

Et soudain,  ce nom, les deux chiens, levant la tte de chaque ct
vers leur matre, poussrent un lugubre gmissement.

Bussy ne put s'empcher de frissonner; Jeanne regarda Saint-Luc, et
Saint-Luc s'arrta, ne sachant s'il devait s'avancer davantage ou
retourner en arrire.

--Diane! rpta le vieillard, comme s'il lui avait fallu tout ce temps
pour comprendre la question qui lui tait faite; mais vous ne savez
donc pas?

Et sa voix dj faible et tremblante s'teignit dans un sanglot
arrach du plus profond du coeur.

--Mais quoi donc? et qu'est-il arriv? s'cria Jeanne mue et les
mains jointes.

--Diane est morte! s'cria le vieillard en levant les mains avec un
geste dsespr vers le ciel, et en laissant chapper un torrent de
larmes.

Et il se laissa tomber sur les premires marches du perron, auquel on
tait arriv. Il cachait sa tte entre ses deux mains en se balanant
comme pour chasser le souvenir funbre qui venait sans cesse le
torturer.

--Morte! s'cria Jeanne frappe d'pouvante et plissant comme un
spectre.

--Morte! dit Saint-Luc avec une tendre compassion pour le vieillard.

--Morte! balbutia Bussy. Il lui a laiss croire,  lui aussi, qu'elle
tait morte. Ah! pauvre vieillard! comme tu m'aimeras un jour!

--Morte! morte! rpta le baron; ils me l'ont tue!

--Ah! mon cher seigneur! dit Jeanne, qui, aprs le coup terrible
qu'elle avait reu, venait de trouver la seule ressource qui empche
de se briser le faible coeur des femmes, les larmes.

Et elle clata en sanglots, inondant de pleurs la figure du vieillard,
au cou duquel ses bras venaient s'enlacer.

Le vieux seigneur se releva, trbuchant.

--N'importe, dit-il, pour tre vide et dsole, la maison n'en est pas
moins hospitalire; entrez.

Jeanne prit le bras du vieillard sous le sien et traversa avec lui le
pristyle, l'ancienne salle des gardes, devenue une salle  manger, et
entra dans le salon.

Un domestique, dont le visage boulevers et dont les jeux rougis
dnotaient le tendre attachement pour son matre, marchait devant,
ouvrant les portes; Saint-Luc et Bussy suivaient.

Arriv dans le salon, le vieillard, toujours soutenu par Jeanne,
s'assit ou plutt se laissa tomber dans son grand fauteuil de bois
sculpt.

Le valet poussa une fentre pour donner de l'air, et, sans sortir de
la chambre, se retira dans un coin.

Jeanne n'osait rompre le silence. Elle tremblait de rouvrir les
blessures du vieillard en le questionnant; et cependant, comme toutes
les personnes jeunes et heureuses, elle ne pouvait se dcider 
regarder comme rel le malheur qu'on lui annonait. Il y a un ge o
l'on ne peut sonder l'abme de la mort, parce qu'on ne croit point 
la mort.

Ce fut le baron qui vint au-devant de son dsir en reprenant la
parole.

--Vous m'avez dit que vous tiez marie, ma chre Jeanne; monsieur
est-il donc votre mari?

Et il dsignait Bussy.

--Non, seigneur Augustin, rpondit Jeanne; voici M. de Saint-Luc.

Saint-Luc s'inclina plus profondment encore devant le malheureux pre
que devant le vieillard, Celui-ci le salua tout paternellement, et
s'effora mme de sourire; puis, les yeux atones, se tournant vers
Bussy:

--Et monsieur, dit-il, est votre frre, le frre de votre mari, un de
vos parents?

--Non, cher baron, monsieur n'est point notre parent, mais notre ami:
M. Louis de Clermont, comte de Bussy d'Amboise, gentilhomme de M. le
duc d'Anjou.

A ces mots, le vieillard, se redressant comme par un ressort, lana un
regard terrible sur Bussy, et, comme puis par cette provocation
muette, retomba sur son fauteuil en poussant un gmissement.

--Quoi donc? demanda Jeanne.

--Le baron vous connat-il, seigneur de Bussy? demanda Saint-Luc.

--C'est la premire fois que j'ai l'honneur de voir M. le baron de
Mridor, dit tranquillement Bussy, qui seul avait compris l'effet que
le nom de M. le duc d'Anjou avait produit sur le vieillard.

--Ah! vous tes gentilhomme de M. le duc d'Anjou, dit le baron, vous
tes gentilhomme de ce monstre, de ce dmon, et vous osez l'avouer! et
vous avez l'audace de vous prsenter chez moi!

--Est-il fou? demanda tout bas Saint-Luc  sa femme, en regardant le
baron avec des yeux tonns.

--La douleur lui aura drang l'esprit, rpondit Jeanne avec effroi.

M. de Mridor avait accompagn les paroles qu'il venait de prononcer,
et qui faisaient douter  Jeanne qu'il et toute sa raison, d'un
regard plus menaant encore que le premier; mais Bussy, toujours
impassible, soutint ce regard dans l'attitude d'un profond respect et
ne rpliqua point.

--Oui, de ce monstre, reprit M. de Mridor, dont la tte semblait
s'garer de plus en plus, de cet assassin qui m'a tu ma fille?

--Pauvre seigneur! murmura Bussy.

--Mais que dit-il donc l? demanda Jeanne, interrogeant  son tour.

--Vous ne savez donc pas, vous qui me regardez avec des yeux effars,
s'cria M. de Mridor en prenant les mains de Jeanne et celles de
Saint-Luc et en les runissant entre les siennes, mais le duc d'Anjou
m'a tu ma Diane; le duc d'Anjou! mon enfant, ma fille, il me l'a
tue!

Et le vieillard pronona ces dernires paroles avec un tel accent de
douleur, que les larmes en vinrent aux yeux de Bussy lui-mme.

--Seigneur, dit la jeune femme, cela ft-il, et je ne comprends point
comment cela peut tre, vous ne pouvez accuser de cet affreux malheur
M. de Bussy, le plus loyal, le plus gnreux gentilhomme qui soit.
Mais voyez donc, mon bon pre, M. de Bussy ne sait rien de ce que vous
dites, M. de Bussy pleure comme nous et avec nous. Serait-il donc
venu, s'il et pu se douter de l'accueil que vous lui rserviez! Ah!
cher seigneur Augustin, au nom de votre bien-aime Diane, dites-nous
comment cette catastrophe est arrive.

--Alors, vous ne saviez pas...? dit le vieillard, s'adressant  Bussy.

Bussy s'inclina sans rpondre.

--Eh! mon Dieu, non, dit Jeanne, tout le monde ignorait cet vnement.

--Ma Diane est morte, et sa meilleure amie ignorait sa mort! Oh! c'est
vrai, je n'en ai crit, je n'en ai parl  personne; il me semblait
que le monde ne pouvait vivre du moment o Diane ne vivait plus; il me
semblait que l'univers entier devait porter le deuil de Diane.

--Parlez, parlez; cela vous soulagera, dit Jeanne.

--Eh bien, dit le baron en poussant un sanglot, ce prince infme, le
dshonneur de la noblesse de France, a vu ma Diane, et, la trouvant si
belle, l'a fait enlever et conduire au chteau de Beaug pour la
dshonorer comme il et fait de la fille d'un serf. Mais Diane, ma
Diane sainte et noble, a choisi la mort. Elle s'est prcipite d'une
fentre dans le lac, et l'on n'a plus retrouv que son voile flottant
 la surface de l'eau.

Et le vieillard ne put articuler cette dernire phrase sans des larmes
et des sanglots qui faisaient de cette scne un des plus lugubres
spectacles que Bussy et vus jusque-l, Bussy, l'homme de guerre,
habitu  verser et  voir verser le sang.

Jeanne, presque vanouie, regardait, elle aussi, le comte avec une
espce de terreur.

--Oh! comte, s'cria Saint-Luc, c'est affreux, n'est-ce pas? Comte, il
vous faut abandonner ce prince infme; comte, un noble coeur comme le
vtre ne peut rester l'ami d'un ravisseur et d'un assassin.

Le vieillard, un peu rconfort par ces paroles, attendait la rponse
de Bussy pour fixer son opinion sur le gentilhomme; les paroles
sympathiques de Saint-Luc le consolaient. Dans les grandes crises
morales, les faiblesses physiques sont grandes, et ce n'est point un
des moindres adoucissements  la douleur de l'enfant mordu par un
chien favori que de voir battre ce chien qui l'a mordu.

Mais Bussy, au lieu de rpondre  l'apostrophe de Saint-Luc, fit un
pas vers M. de Mridor.

--Monsieur le baron, dit-il, voulez-vous m'accorder l'honneur d'un
entretien particulier?

--coutez M. de Bussy, cher seigneur! dit Jeanne, vous verrez qu'il
est bon et qu'il sait rendre service.

--Parlez, monsieur, dit le baron en tremblant, car il pressentait
quelque chose d'trange dans le regard du jeune homme.

Bussy se tourna vers Saint-Luc et sa femme, et leur adressant un
regard plein de noblesse et d'amiti:

--Vous permettez, dit-il.

Les deux jeunes gens sortirent de la salle, appuys l'un sur l'autre
et doublement heureux de leur bonheur prs de cette immense infortune.

Alors, quand la porte se fut referme derrire eux, Bussy s'approcha
du baron et le salua profondment.

--Monsieur le baron, dit Bussy, vous venez, en ma prsence, d'accuser
un prince que je sers, et vous l'avez accus avec une violence qui me
force  vous demander une explication.

Le vieillard fit un mouvement.

--Oh! ne vous mprenez point au sens tout respectueux de mes paroles;
c'est avec la plus profonde sympathie que je vous parle, c'est avec le
plus vif dsir d'adoucir votre chagrin que je vous dis: Monsieur le
baron, faites-moi, dans ses dtails, le rcit de la catastrophe
douloureuse que vous racontiez tout  l'heure  M. de Saint-Luc et 
sa femme. Voyons, tout s'est-il bien accompli comme vous le croyez, et
tout est-il bien perdu?

--Monsieur, dit le vieillard, j'ai eu un moment d'espoir. Un noble et
loyal gentilhomme, M. de Monsoreau, a aim ma pauvre fille et s'est
intress  elle.

--M. de Monsoreau! eh bien, demanda Bussy, voyons, quelle a t sa
conduite dans tout ceci?

--Ah! sa conduite fut loyale et digne, car Diane avait refus sa main.
Cependant ce fut lui qui le premier m'avertit des infmes projets du
duc. Ce fut lui qui m'indiqua le moyen de les faire chouer; il ne
demandait qu'une chose pour sauver ma fille, et cela encore prouvait
toute la noblesse et toute la droiture de son me; il demandait, s'il
parvenait  l'arracher des mains du duc, que je la lui donnasse en
mariage, afin que, hlas! ma fille n'en sera pas moins perdue, lui,
jeune, actif et entreprenant, pt la dfendre contre un puissant
prince, ce que son pauvre pre ne pouvait entreprendre. Je donnai mon
consentement avec joie; mais, hlas! ce fut inutile: il arriva trop
tard, et ne trouva ma pauvre Diane sauve du dshonneur que par la
mort.

--Et, depuis ce moment fatal, demanda Bussy, M. de Monsoreau n'a-t-il
donc pas donn de ses nouvelles?

--Il n'y a qu'un mois que ces vnements se sont passs, dit le
vieillard, et le pauvre gentilhomme n'aura pas os reparatre devant
moi, ayant chou dans son gnreux dessein.

Bussy baissa la tte; tout lui tait expliqu.

Il comprenait maintenant comment M. de Monsoreau avait russi 
enlever au prince la jeune fille qu'il aimait, et comment la crainte
que le prince ne dcouvrt que cette jeune fille tait devenue sa
femme lui avait laiss accrditer, mme prs du pauvre pre, le bruit
de sa mort.

--Eh bien, monsieur, dit le vieillard, voyant que la rverie penchait
le front du jeune homme, et tenait fixs sur la terre ses yeux, que le
rcit qu'il venait d'achever avait fait tinceler plus d'une fois.

--Eh bien, monsieur le baron, rpondit Bussy, je suis charg par
monseigneur le duc d'Anjou de vous amener  Paris, o Son Altesse
dsire vous parler.

--Me parler,  moi! s'cria le baron; moi, me trouver en face de cet
homme aprs la mort de ma fille! et que peut-il avoir  me dire, le
meurtrier?

--Qui sait? se justifier peut-tre.

--Et, se justifit-il, s'cria le vieillard, non, monsieur de Bussy,
non, je n'irai point  Paris; ce serait d'ailleurs trop m'loigner de
l'endroit o repose ma chre enfant dans son froid linceul de roseaux.

--Monsieur le baron, dit Bussy d'une voix ferme, permettez-moi
d'insister prs de vous; c'est mon devoir de vous conduire  Paris, et
je suis venu exprs pour cela.

--Eh bien, j'irai donc  Paris! s'cria le vieillard, tremblant de
colre; mais malheur  ceux qui m'auront perdu! Le roi m'entendra, et,
s'il ne m'entend pas, je ferai appel  tous les gentilshommes de
France. Aussi bien, murmura-t-il plus bas, j'oubliais dans ma douleur
que j'ai entre les mains une arme dont jusqu' prsent je n'ai eu 
faire aucun usage. Oui, monsieur de Bussy, je vous accompagnerai.

--Et moi, monsieur le baron, dit Bussy en lui prenant la main, je vous
recommande la patience, le calme et la dignit qui conviennent  un
seigneur chrtien. Dieu a pour les nobles cours des misricordes
infinies, et vous ne savez point ce qu'il vous rserve. Je vous prie
aussi, en attendant le jour o ces misricordes clateront, de ne
point me compter au nombre de vos ennemis, car vous ne savez point ce
que je vais faire pour vous. A demain donc, monsieur le baron, s'il
vous plat, et, ds que le jour sera venu, nous nous mettrons en
route.

--J'y consens, rpondit le vieux seigneur, mu malgr lui par le doux
accent avec lequel Bussy avait prononc ces paroles; mais, en
attendant, ami ou ennemi, vous tes mon hte, et je dois vous conduire
 votre appartement.

Et le baron prit sur la table un flambeau d'argent  trois branches,
et d'un pas pesant gravit, suivi de Bussy d'Amboise, l'escalier
d'honneur du chteau.

Les chiens voulaient le suivre; il les arrta d'un signe; deux de ses
serviteurs marchaient derrire Bussy avec d'autres flambeaux.

En arrivant sur le seuil de la chambre qui lui tait destine, le
comte demanda ce qu'taient devenus M. de Saint-Luc et sa femme.

--Mon vieux Germain doit avoir pris soin d'eux, rpondit le baron.
Passez une bonne nuit monsieur le comte.




CHAPITRE XXIV

COMMENT REMI LE HAUDOUIN S'TAIT, EN L'ABSENCE DE BUSSY, MNAG DES
INTELLIGENCES DANS LA MAISON DE LA RUE SAINT-ANTOINE.


Monsieur et madame de Saint-Luc ne pouvaient revenir de leur surprise:
Bussy aux secrets avec M. de Mridor; Bussy se disposant  partir avec
le vieillard pour Paris; Bussy, enfin, paraissant prendre tout  coup
la direction de ces affaires qui lui paraissaient d'abord trangres
et inconnues, tait pour les deux jeunes gens un phnomne
inexplicable.

Quant au baron, le pouvoir magique de ce titre Altesse Royale avait
produit sur lui son effet ordinaire: un gentilhomme du temps de Henri
III n'en tait pas encore  sourire devant des qualifications et des
armoiries.

Altesse Royale, cela signifiait pour M. de Mridor comme pour tout
autre, except le roi, force majeure, c'est--dire la foudre et la
tempte.

Le matin venu, le baron prit cong de ses htes, qu'il installa dans
le chteau; mais Saint-Luc et sa femme, comprenant la difficult de la
situation, se promirent de quitter Mridor aussitt que faire se
pourrait, et de rentrer dans les terres de Brissac, qui en taient
voisines, aussitt que l'on se serait assur du consentement du timide
marchal.

Quant  Bussy, pour justifier son trange conduite, il n'et besoin
que d'une seconde. Bussy, matre du secret qu'il possdait et qu'il
pouvait rvler  qui lui faisait plaisir, ressemblait  l'un de ces
magiciens chers aux Orientaux, qui, d'un premier coup de baguette,
font tomber les larmes de tous les yeux, et qui, du second, dilatent
toutes les prunelles et fendent toutes les bouches par un joyeux
sourire.

Cette seconde, que nous avons dit suffire  Bussy pour oprer de si
grands changements, fut employe par lui  laisser tomber tout bas
quelques syllabes dans l'oreille que lui tendait avidement la
charmante femme de Saint-Luc.

Ces quelques syllabes prononces, le visage de Jeanne s'panouit; son
front si pur se colora d'une dlicieuse rougeur. On vit ses petites
dents blanches et brillantes comme la nacre apparatre sous le corail
de ses lvres; et, comme son mari, stupfait, la regardait pour
l'interroger, elle mit un doigt sur sa bouche, et s'enfuit en
bondissant et en envoyant un baiser de remercment  Bussy.

Le vieillard n'avait rien vu de cette pantomime expressive: l'oeil
fix sur le manoir paternel, il caressait machinalement ses deux
chiens, qui ne pouvaient se dcider  le quitter; il donna quelques
ordres d'une voix mue  ses serviteurs, courbs sous son adieu et
sous sa parole. Puis, montant  grand'peine, et grce  l'aide de son
cuyer, un vieux cheval pie qu'il affectionnait, et qui avait t son
cheval de bataille dans les dernires guerres civiles, il salua d'un
geste le chteau de Mridor et partit sans prononcer un seul mot.

Bussy, l'oeil brillant, rpondait aux sourires de Jeanne et se
retournait frquemment pour dire adieu  ses amis. En le quittant,
Jeanne lui avait dit tout bas:

--Quel homme trange faites-vous, seigneur comte! Je vous avais promis
que le bonheur vous attendait  Mridor... et c'est vous au contraire
qui apportez  Mridor le bonheur qui s'en tait envol.

De Mridor  Paris il y a loin; loin surtout pour un vieux baron
cribl de coups d'pe et de mousquet reus dans ces rudes guerres o
les blessures taient en proportion des guerriers. Longue route aussi
faisait cette distance pour ce digne cheval pie que l'on appelait
Jarnac, et qui,  ce nom, relevant sa tte enfonce sous sa crinire,
roulait un oeil encore fier sous sa paupire fatigue.

Une fois en route, Bussy se mit  l'tude: cette tude tait de
captiver par ses soins et ses attentions de fils le coeur du vieillard
dont il s'tait d'abord attir la haine, et sans doute il y russit,
car, le sixime jour au matin, en arrivant  Paris, M. de Mridor dit
 son compagnon de voyage ces paroles, qui peignaient tout le
changement que le voyage avait amen dans son esprit:

--C'est singulier, comte, me voici plus prs que jamais de mon
malheur, et cependant je suis moins inquiet  l'arrive que je ne
l'tais au dpart.

--Encore deux heures, seigneur Augustin, dit Bussy, et vous m'aurez
jug comme je veux tre jug par vous.

Les voyageurs entrrent  Paris par le faubourg Saint-Marcel,
ternelle entre dont la prfrence se conoit  cette poque, parce
que cet horrible quartier, un des plus laids de Paris, semblait le
plus parisien de tous, grce  ses nombreuses glises,  ses milliers
de maisons pittoresques et  ses petits ponts sur des cloaques.

--O allons-nous? dit le baron; au Louvre, sans doute?

--Monsieur, dit Bussy, je dois d'abord vous mener  mon htel, pour
que vous vous rafrachissiez quelques minutes, et que vous soyez
ensuite en tat de voir comme il convient la personne chez laquelle je
vous conduis.

Le baron se laissa faire patiemment; Bussy le conduisit droit  son
htel de la rue de Grenelle-Saint-Honor.

Les gens du comte ne l'attendaient pas ou plutt ne l'attendaient
plus: rentr la nuit par une petite porte dont lui seul avait la clef,
il avait sell lui-mme son cheval, et tait parti sans avoir t vu
d'aucun autre que de Remy le Haudouin. On comprend donc que sa
disparition instantane, les dangers qu'il avait courus la semaine
prcdente, et qui s'taient trahis par sa blessure, ses habitudes
aventureuses enfin qu'aucune leon ne corrigeait, avaient port
beaucoup de gens  croire qu'il avait donn dans quelque pige tendu
sur son chemin par ses ennemis, que la fortune, si longtemps favorable
 son courage, avait un jour enfin t contraire  sa tmrit, et que
Bussy, muet et invisible, tait bien mort par quelque dague ou quelque
arquebusade.

De sorte que les meilleurs amis et les plus fidles serviteurs de
Bussy faisaient dj des neuvaines pour son retour  la lumire,
retour qui leur paraissait non moins hasardeux que celui de Pyrithos,
tandis que les autres, plus positifs, ne comptant plus que sur son
cadavre, faisaient, pour le retrouver, les recherches les plus
minutieuses dans les gouts, dans les caves suspectes, dans les
carrires de la banlieue, dans le lit de la Bivre ou dans les fosss
de la Bastille.

Une seule personne rpondait quand on lui demandait des nouvelles de
Bussy:

--M. le comte se porte bien.

Mais, si l'on voulait pousser plus loin l'interrogatoire, comme elle
n'en savait pas davantage, les renseignements qu'elle pouvait donner
s'arrtaient l.

Cette personne, qui essuyait, grce  cette rponse rassurante, mais
peu dtaille, force rebuffades et mauvais compliments, tait matre
Remy le Haudouin, qui, du soir au matin, trottait menu, perdant son
temps  des contemplations tranges, disparaissant de temps en temps
de l'htel, soit le jour, soit la nuit, rentrant alors avec des
apptits insolites, et ramenant par sa gaiet, chaque fois qu'il
rentrait, un peu de joie au coeur de cette maison.

Le Haudouin, aprs une de ces absences mystrieuses, rentrait
justement  l'htel au moment o la cour d'honneur retentissait des
cris d'allgresse, o les valets empresss se jetaient sur la bride du
cheval de Bussy et se disputaient  qui serait son cuyer, car le
comte, au lieu de mettre pied  terre, demeurait  cheval.

--Voyons, disait Bussy, vous tes satisfaits de me voir vivant, merci.
Vous me demandez si c'est bien moi, regardez, touchez, mais faites
bien vite. Bien, maintenant aidez ce digne gentilhomme  descendre de
cheval, et faites attention que je le considre avec plus de respect
que je ne ferais d'un prince.

Bussy avait raison de rehausser ainsi le vieillard,  qui l'on avait 
peine fait attention d'abord, et qu' ses habits modestes,  ses
habits peu soucieux de la mode, et  son cheval pie, fort vite
apprci de gens qui chaque jour manoeuvraient les chevaux de Bussy,
on avait t tent de prendre pour un cuyer mis en retraite dans
quelque province, et que l'aventureux gentilhomme ramenait de cet exil
comme d'un autre monde.

Mais, ces paroles prononces, ce fut aussitt  qui s'empresserait
prs du baron. Le Haudouin regardait la scne en riant sous cape,
selon son habitude, et il fallut toute la gravit de Bussy pour forcer
ce rire  disparatre du joyeux visage du jeune docteur.

--Vite une chambre  monseigneur! cria Bussy.

--Laquelle? demandrent aussitt cinq ou six voix empresses.

--La meilleure, la mienne.

Et  son tour il offrit son bras au vieillard pour gravir l'escalier,
essayant de le recevoir avec plus d'honneur encore qu'il n'en avait
t reu.

M. de Mridor se laissait aller  cette entranante courtoisie sans
volont, comme on se laisse aller  la pente de certains rves qui
vous conduisent  ces pays fantastiques, royaumes de l'imagination et
de la nuit.

On apporta au baron le gobelet dor du comte, et Bussy voulut lui
verser lui-mme le vin de l'hospitalit.

--Merci, merci, monsieur, disait le vieillard; mais irons-nous bientt
o nous devons aller?

--Oui, seigneur Augustin, bientt, soyez tranquille, et ce ne sera pas
seulement un bonheur pour vous, mais pour moi.

--Que dites-vous, et d'o vient que vous me parlez presque toujours
une langue que je ne comprends pas?

--Je dis, seigneur Augustin, que je vous ai parl d'une providence
misricordieuse aux grands coeurs, et que nous approchons du moment o
je vais, en votre nom, faire appel  cette providence.

Le baron regarda Bussy d'un air tonn, mais Bussy, en lui faisant de
la main un signe respectueux, et qui voulait dire: Je reviens dans un
instant, sortit le sourire sur les lvres.

Comme il s'y attendait, le Haudouin tait en sentinelle  la porte; il
prit le jeune homme par le bras, et l'emmena dans un cabinet.

--Eh bien, cher Hippocrate, demanda-t-il, o en sommes-nous?

--O cela?

--Parbleu! rue Saint-Antoine.

--Monseigneur, nous en sommes  un point fort intressant pour vous,
je prsume. A ceci, rien de nouveau.

Bussy respira.

--Le mari n'est donc pas revenu? dit-il.

--Si fait; mais sans aucun succs. Il y a dans tout cela un pre qui
doit,  ce qu'il parat, faire le dnoment; un dieu qui, un matin o
l'autre, descendra dans une machine; de sorte qu'on attend ce pre
absent, ce Dieu inconnu.

--Bon! dit Bussy; mais comment sais-tu tout cela?

--Comprenez bien, monseigneur, dit le Haudouin avec sa bonne et
franche gaiet, que votre absence faisait momentanment de ma position
prs de vous une sincure; j'ai voulu utiliser  votre avantage les
moments que vous me laissiez.

--Voyons; qu'as-tu fait? raconte, mon cher Remy, j'coute.

--Voici: vous parti, j'ai apport de l'argent, des livres et une pe
dans une petite chambre que j'avais loue et qui appartenait  la
maison faisant l'angle de la rue Saint-Antoine et de la rue
Sainte-Catherine.

--Bien.

--De l je pouvais voir, depuis ses soupiraux jusqu' ses chemines,
la maison que vous connaissez.

--Fort bien!

--A peine en possession de ma chambre, je me suis install  une
fentre.

--Excellent!

--Oui, mais il y avait nanmoins un inconvnient  cette
excellence-l.

--Lequel?

--C'est que, si je voyais, j'tais vu, et qu'on pouvait,  tout
prendre, concevoir quelque ombrage d'un homme regardant sans cesse une
mme perspective; obstination qui m'et, au bout de deux ou trois
jours, fait passer pour un larron, un amant, un espion ou un fou....

--Puissamment raisonn, mon cher le Haudouin. Mais alors qu'as-tu
fait?

--Oh! alors, monsieur le comte, j'ai vu qu'il fallait recourir aux
grands moyens, et ma foi....

--Eh bien?

--Ma foi, je suis devenu amoureux.

--Hein? fit Bussy, qui ne comprenait pas en quoi l'amour de Remy
pouvait le servir.

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, rpta gravement le
jeune docteur, amoureux, trs-amoureux, amoureux fou.

--De qui?

--De Gertrude.

--De Gertrude, la suivante de madame de Monsoreau?

--Eh! oui, mon Dieu! de Gertrude, la suivante de madame de Monsoreau.
Que voulez-vous, monseigneur? je ne suis pas un gentilhomme, moi, pour
devenir amoureux des matresses: je suis un pauvre petit mdecin, sans
autre pratique qu'un client qui, je l'espre, ne me donnera plus que
de loin en loin de la besogne, et il faut bien que je fasse mes
expriences _in anima vili_, comme nous disons en Sorbonne.

--Pauvre Remy! dit Bussy, crois bien que j'apprcie ton dvouement,
va!

--Eh! monseigneur, rpondit le Haudouin, je ne suis pas si fort 
plaindre, aprs tout: Gertrude est un beau brin de fille qui a deux
pouces de plus que moi et qui me lverait  bras tendus en me tenant
par le collet de mon habit, ce qui tient chez elle  un grand
dveloppement des muscles du biceps et du deltode. Cela me donne pour
elle une vnration qui la flatte, et, comme je lui cde toujours,
nous ne nous disputons jamais; puis elle a un talent prcieux.

--Lequel, mon pauvre Remy?

--Elle raconte merveilleusement.

--Ah! vraiment?

--Oui, de sorte que par elle je sais tout ce qui se passe chez sa
matresse. Hein? que dites-vous? j'ai pens que cela ne vous serait
pas dsagrable d'avoir des intelligences dans la maison.

--Le Haudouin, tu es un bon gnie que le hasard ou plutt la
Providence a mis sur ma route; alors, tu en es avec Gertrude dans des
termes....

--_Puella me diligit_, rpondit le Haudouin en se balanant avec une
fatuit affecte.

--Et tu es reu dans la maison?

--Hier soir, j'y ai fait mon entre,  minuit, sur la pointe du pied,
par la fameuse porte  guichet que vous savez.

--Et comment es-tu arriv  ce bonheur?

--Mais assez naturellement, je dois le dire.

--Eh bien, dis.

--Le surlendemain de votre dpart, le lendemain du jour de mon
installation dans la petite chambre, j'ai attendu  la porte que la
dame de mes futures penses sortt pour aller aux provisions, soin
dont elle se proccupe, je dois l'avouer, tous les jours de huit
heures  neuf heures du matin. A huit heures dix minutes je l'ai vue
paratre; aussitt je suis descendu de mon observatoire, et j'ai t
me placer sur sa route.

--Et elle t'a reconnu?

--Si bien reconnu, qu'elle a pouss un grand cri et s'est sauve.

--Alors?

--Alors, j'ai couru aprs elle, et l'ai rattrape  grand'peine, car
elle court trs-fort; mais, vous comprenez, les jupes, cela gne
toujours un peu.

--Jsus! a-t-elle dit.

--Sainte Vierge! ai-je cri.

La chose lui a donn bonne ide de moi; un autre, moins pieux que moi,
se ft cri: Morbleu! ou: Corbeuf!

--Le mdecin! a-t-elle dit.

--La charmante mnagre! ai-je rpondu.

Elle a souri; mais se reprenant aussitt:

--Vous vous trompez, monsieur, a-t-elle dit, je ne vous connais point.

--Mais moi je vous connais, lui ai-je dit, car, depuis trois jours, je
ne vis pas, je n'existe pas, je vous adore;  ce point que je ne
demeure plus rue Beautreillis, mais rue Saint-Antoine, au coin de la
rue Sainte-Catherine, et que je n'ai chang de logement que pour vous
voir entrer et sortir; si vous avez encore besoin de moi pour panser
de beaux gentilshommes, ce n'est donc plus  mon ancien logement qu'il
faut venir me chercher, mais  mon nouveau.

--Silence! a-t-elle dit.

--Ah! vous voyez bien! ai-je rpondu.

Et voil comment notre connaissance s'est faite ou plutt renoue.

--De sorte qu' cette heure tu es....

--Aussi heureux qu'un amant peut l'tre... avec Gertrude, bien
entendu, tout est relatif; mais je suis plus qu'heureux, je suis au
comble de la flicit, puisque j'en suis arriv o j'en voulais venir
dans votre intrt.

--Mais elle se doutera peut-tre....

--De rien, je ne lui ai pas mme parl de vous. Est-ce que le pauvre
Remy le Haudouin connat de nobles gentilshommes comme le seigneur de
Bussy? Non, je lui ai seulement demand d'une faon indiffrente:--Et
votre jeune matre va-t-il mieux?

--Quel jeune matre?

--Ce cavalier que j'ai soign chez vous.

--Ce n'est pas mon jeune matre, a-t-elle rpondu.

--Ah! c'est que, comme il tait couch dans le lit de votre matresse,
moi, j'ai cru... ai-je repris.

--Oh! mon Dieu, non; pauvre jeune homme! a-t-elle rpondu avec un
soupir, il ne nous tait rien; nous ne l'avons mme revu qu'une fois
depuis.

--Alors, vous ne savez mme pas son nom? ai-je demand.

--Oh! si fait.

--Vous auriez pu l'avoir su et l'avoir oubli.

--Ce n'est pas un nom qu'on oublie.

--Comment s'appelle-t-il donc?

--Avez-vous entendu parler parfois du seigneur de Bussy?

--Parbleu! ai-je rpondu, Bussy, le brave Bussy!

--Eh bien, c'est cela mme.

--Alors, la dame?

--Ma matresse est marie, monsieur.

--On est marie, on est fidle, et cependant on pense parfois  un
beau jeune homme qu'on a vu... ne ft-ce qu'un instant, surtout quand
ce beau jeune homme tait bless, intressant et couch dans notre
lit.

--Aussi, a rpondu Gertrude, pour tre franche, je ne dis point que ma
matresse ne pense pas  lui.

Une vive rougeur monta au front de Bussy.

--Nous en parlons mme, a ajout Gertrude, toutes les fois que nous
sommes seules.

--Excellente fille! s'cria le comte.

--Et qu'en dites-vous? ai-je demand.

--Je raconte ses prouesses, ce qui n'est pas difficile, attendu qu'il
n'est bruit dans Paris que des coups d'pe qu'il donne et qu'il
reoit. Je lui ai mme appris,  ma matresse toujours, une petite
chanson fort  la mode.

--Ah! je la connais, ai-je rpondu; n'est-ce pas:

  Un beau chercheur de noise,
  C'est le seigneur d'Amboise;
  Tendre et fidle aussi,
  C'est monseigneur Bussy!

--Justement! s'est crie Gertrude. De sorte que ma matresse ne
chante plus que cela.

Bussy serra la main du jeune docteur; un indicible frisson de bonheur
venait de passer dans ses veines.

--C'est tout? dit-il, tant l'homme est insatiable dans ses dsirs.

--Voil, monseigneur. Oh! j'en saurai davantage plus tard; mais, que
diable! on ne peut pas tout savoir en un jour... ou plutt dans une
nuit.




CHAPITRE XXV

LE PRE ET LA FILLE.


Le rapport de Remy faisait Bussy bien heureux; en effet, il lui
apprenait deux choses: d'abord que M. de Monsoreau tait toujours
autant ha, et que lui, Bussy, tait dj plus aim.

Et puis, cette bonne amiti du jeune homme pour lui lui rjouissait le
coeur. Il y a dans tous les sentiments qui viennent du ciel un
panouissement de tout notre tre qui semble doubler nos facults. On
se sent heureux, parce qu'on se sent bon.

Bussy comprit donc qu'il n'y avait plus de temps  perdre maintenant,
et que chaque frisson de douleur qui serrait le coeur du vieillard
tait presque un sacrilge: il y a un tel renversement des lois de la
nature dans un pre qui pleure la mort de sa fille, que celui qui peut
consoler ce pre d'un mot mrite les maldictions de tous les pres en
ne le consolant pas.

En descendant dans la cour, M. de Mridor trouva un cheval frais que
Bussy avait fait prparer pour lui. Un autre cheval attendait Bussy;
tous deux se mirent en selle et partirent, accompagns de Remy.

Ils arrivrent dans la rue Saint-Antoine, non sans un grand tonnement
de M. de Mridor, qui depuis vingt ans n'tait point venu  Paris, et
qui, au bruit des chevaux, aux cris des laquais, au passage plus
frquent des coches, trouvait Paris fort chang depuis le rgne du roi
Henri II.

Mais, malgr cet tonnement, qui touchait presque  l'admiration, le
baron n'en conservait pas moins une tristesse qui s'augmentait 
mesure qu'il approchait du but ignor de son voyage. Quelle rception
allait lui faire le duc, et qu'allait-il ressortir de nouvelles
douleurs de cette entrevue?

Puis, de temps en temps, en regardant avec tonnement Bussy, il se
demandait par quel trange abandon il en tait venu  suivre presque
aveuglment ce gentilhomme d'un prince auquel il devait tous ses
malheurs. N'et-il pas bien plutt t de sa dignit de braver le duc
d'Anjou, et, au lieu d'accompagner ainsi Bussy o il lui plairait de
le conduire, d'aller droit au Louvre se jeter aux genoux du roi? Que
pouvait lui dire le prince? En quoi pouvait-il le consoler? N'tait-il
point de ceux-l qui appliquent des paroles dores comme un baume
momentan sur les blessures qu'ils ont faites; mais on n'est pas
plutt hors de leur prsence que la blessure saigne plus vive et plus
douloureuse qu'auparavant.

On arriva ainsi  la rue Saint-Paul. Bussy, comme un capitaine habile,
s'tait fait prcder par Remy, lequel avait ordre d'clairer le
chemin et de prparer les voies d'introduction dans la place.

Ce dernier s'adressa  Gertrude, et revint dire  son patron que nul
feutre, nulle rapire, n'embarrassaient l'alle, l'escalier ou le
corridor qui conduisaient  la chambre de madame de Monsoreau.

Toutes ces consultations, on le comprend bien, se faisaient  voix
basse entre Bussy et le Haudouin.

Pendant ce temps, le baron regardait avec tonnement autour de lui.

--Eh quoi! se demandait-il, c'est l que loge le duc d'Anjou?

Et un sentiment de dfiance commena de lui tre inspir par l'humble
apparence de la maison.

--Pas prcisment, monsieur, rpondit en souriant Bussy; mais, si ce
n'est point sa demeure, c'est celle d'une dame qu'il a aime.

Un nuage passa sur le front du vieux gentilhomme.

--Monsieur, dit-il en arrtant son cheval, nous autres gens de
province, nous ne sommes point faits  ces faons; les moeurs faciles
de Paris nous pouvantent, et si bien, que nous ne savons pas vivre en
prsence de vos mystres. Il me semble que si M. le duc d'Anjou tient
 voir le baron de Mridor, ce doit tre en son palais  lui, et non
dans la maison d'une de ses matresses. Et puis, ajouta le vieillard
avec un profond soupir, pourquoi, vous qui paraissez un honnte homme,
me menez-vous en face d'une de ces femmes? Est-ce pour me faire
comprendre que ma pauvre Diane vivrait encore si, comme la matresse
de ce logis, elle et prfr la honte  la mort.

--Allons, allons, monsieur le baron, dit Bussy avec son sourire loyal
qui avait t son plus grand moyen de conviction envers le vieillard,
ne faites point d'avance de fausses conjectures. Sur ma foi de
gentilhomme, il ne s'agit point ici de ce que vous pensez. La dame que
vous allez voir est parfaitement vertueuse et digne de tous les
respects.

--Mais qui donc est-elle?

--C'est... c'est la femme d'un gentilhomme de votre connaissance.

--En vrit? mais alors, monsieur, pourquoi dites-vous que le prince
l'a aime?

--Parce que je dis toujours la vrit, monsieur le baron; entrez, et
vous en jugerez vous-mme en voyant s'accomplir ce que je vous ai
promis.

--Prenez garde, je pleurais mon enfant chrie, et vous m'avez dit:
Consolez-vous, monsieur, les misricordes de Dieu sont grandes; me
promettre une consolation  mes peines, c'tait presque me promettre
un miracle.

--Entrez, monsieur, rpta Bussy avec ce mme sourire qui sduisait
toujours le vieux gentilhomme.

Le baron mit pied  terre.

Gertrude tait accourue tout tonne sur le seuil de la porte, et
regardait d'un oeil effar le Haudouin, Bussy et le vieillard, ne
pouvant deviner par quelle combinaison de la Providence ces trois
hommes se trouvaient runis.

--Allez prvenir madame de Monsoreau, dit le comte, que M. de Bussy
est de retour, et dsire  l'instant mme lui parler. Mais, sur votre
me! ajouta-t-il tout bas, ne lui dites pas un mot de la personne qui
m'accompagne.

--Madame de Monsoreau! dit le vieillard avec stupeur, madame de
Monsoreau!

--Passez, monsieur le baron, dit Bussy en poussant le seigneur
Augustin dans l'alle.

On entendit alors, tandis que le vieillard montait l'escalier d'un pas
chancelant, on entendit, disons-nous, la voix de Diane qui rpondait
avec un tremblement singulier:

--M. de Bussy! dites-vous, Gertrude? M. de Bussy! Eh bien, qu'il
entre!

--Cette voix, s'cria le baron en s'arrtant soudain au milieu de
l'escalier, cette voix! oh! mon Dieu! mon Dieu!

--Montez donc, monsieur le baron, dit Bussy.

Mais, au mme instant, et comme le baron, tout tremblant, se retenait
 la rampe en regardant autour de lui, au haut de l'escalier, en
pleine lumire, sous un rayon de soleil dor, resplendit tout  coup
Diane, plus belle que jamais, souriante, quoiqu'elle ne s'attendt
point  revoir son pre.

A cette vue, qu'il prit pour quelque vision magique, le vieillard
poussa un cri terrible, et, les bras tendus, l'oeil hagard, il offrit
une si parfaite image de la terreur et du dlire, que Diane, prte 
se jeter  son cou, s'arrta de son ct, pouvante et stupfaite.

Le baron, en tendant sa main, trouva  sa porte l'paule de Bussy et
s'y appuya.

--Diane vivante! murmura le baron de Mridor, Diane! ma Diane que l'on
m'avait dite morte,  mon Dieu!

Et ce robuste guerrier, vigoureux acteur des guerres trangres et des
guerres civiles qui l'avaient constamment pargn, ce vieux chne que
le coup de foudre de la mort de Diane avait laiss debout, cet athlte
qui avait si puissamment lutt contre la douleur, cras, bris,
ananti par la joie, recula, les genoux flchissants, et, sans Bussy,
ft tomb, prcipit du haut de l'escalier  l'aspect de cette image
chrie qui tourbillonnait devant ses yeux, divise en atomes confus.

--Mon Dieu! monsieur de Bussy! s'cria Diane en descendant
prcipitamment les quelques marches de l'escalier qui la sparaient du
vieillard, qu'a donc mon pre?

Et la jeune femme, pouvante de cette pleur subite et de l'effet
trange produit par une entrevue qu'elle devait croire annonce,
interrogeait plus encore des yeux que de la voix.

--M. le baron de Mridor vous croyait morte, et il vous pleurait,
madame, ainsi qu'un pre comme lui doit pleurer une fille comme vous.

--Comment! s'cria Diane, et personne ne l'avait dtromp?

--Personne.

--Oh! non, non, personne! s'cria le vieillard, sortant de son
anantissement passager, personne! pas mme M. de Bussy!

--Ingrat! dit le gentilhomme avec le ton d'un doux reproche.

--Oh! oui, rpondit le vieillard, oui, vous avez raison, car voil un
instant qui me paye de toutes mes douleurs. O ma Diane, ma Diane
chrie! continua-t-il en ramenant d'une main la tte de sa fille
contre ses lvres et en tendant l'autre  Bussy.

Puis, tout  coup, redressant la tte comme si un souvenir douloureux
ou une crainte nouvelle se ft gliss jusqu' son coeur malgr
l'armure de joie, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui venait de
l'envelopper:

--Mais que me disiez-vous donc, seigneur de Bussy, que j'allais voir
madame de Monsoreau? o est-elle?

--Hlas! mon pre, murmura Diane.

Bussy rassembla toutes ses forces.

--Vous l'avez devant vous, dit-il, et le comte de Monsoreau est votre
gendre.

--Eh quoi! balbutia le vieillard, M. de Monsoreau, mon gendre! et tout
ce monde, toi, Diane, lui-mme, tout le monde me l'a laiss ignorer?

--Je tremblais de vous crire, mon pre, de peur que la lettre ne
tombt aux mains du prince. D'ailleurs, je croyais que vous saviez
tout.

--Mais dans quel but? demanda le vieillard, pourquoi tous ces tranges
mystres?

--Oh! oui, mon pre, songez-y, s'cria Diane, pourquoi M. de Monsoreau
vous a-t-il laiss croire que j'tais morte? pourquoi vous a-t-il
laiss ignorer qu'il tait mon mari?

Le baron, tremblant comme s'il et craint de porter sa vue jusqu'au
fond de ces tnbres, interrogeait timidement du regard les yeux
tincelants de sa fille et l'intelligente mlancolie de Bussy.

Pendant tout ce temps, on avait pas  pas gagn le salon.

--M. de Monsoreau, mon gendre! balbutiait toujours le baron de Mridor
ananti.

--Cela ne peut vous tonner, rpondit Diane avec le ton d'un doux
reproche; ne m'avez-vous pas ordonn de l'pouser, mon pre?

--Oui, s'il te sauvait.

--Eh bien, il m'a sauve, dit sourdement Diane en tombant sur un sige
plac prs de son prie-Dieu. Il m'a sauve, pas du malheur, mais de la
honte du moins.

--Alors, pourquoi m'a-t-il laiss croire  ta mort, moi qui pleurais
si amrement? rpta le vieillard. Pourquoi me laissait-il mourir de
dsespoir, quand un seul mot, un seul, pouvait me rendre la vie?

--Oh! il y a encore quelque pige l-dessous! s'cria Diane. Mon pre,
vous ne me quitterez plus; monsieur de Bussy, vous nous protgerez,
n'est-ce pas?

--Hlas! madame, dit le jeune homme en s'inclinant, il ne m'appartient
plus de pntrer dans les secrets de votre famille. J'ai d, voyant
les tranges manoeuvres de votre mari, vous trouver un dfenseur que
vous puissiez avouer. Ce dfenseur, j'ai t le chercher  Mridor.
Vous tes auprs de votre pre, je me retire.

--Il a raison, dit tristement le vieillard: M. de Monsoreau a craint
la colre du duc d'Anjou, et M. de Bussy la craint  son tour.

Diane lana un de ses regards au jeune homme, et ce regard signifiait:

--Vous qu'on appelle le brave Bussy, avez-vous peur de M. le duc
d'Anjou, comme pourrait en avoir peur M. de Monsoreau?

Bussy comprit le regard de Diane et sourit.

--Monsieur le baron, dit-il, pardonnez-moi, je vous prie, la demande
singulire que je vais vous prier de faire, et vous, madame, au nom de
l'intention que j'ai de vous rendre service, excusez-moi.

Tous deux attendaient en se regardant.

--Monsieur le baron, reprit Bussy, demandez, je vous prie,  madame de
Monsoreau....

Et il appuya sur ces derniers mots, qui firent plir la jeune femme.
Bussy vit la peine qu'il avait faite  Diane et reprit:

--Demandez  votre fille si elle est heureuse du mariage que vous avez
command et auquel elle a consenti.

Diane joignit les mains et poussa un sanglot. Ce fut la seule rponse
qu'elle put faire  Bussy. Il est vrai qu'aucune autre n'et t aussi
positive.

Les yeux du vieux baron se remplirent de larmes, car il commenait 
voir que son amiti, peut-tre trop prcipite, pour M. de Monsoreau
allait se trouver tre pour beaucoup dans le malheur de sa fille.

--Maintenant, dit Bussy, il est donc vrai, monsieur, que, sans y tre
forc par aucune ruse ou par aucune violence, vous avez donn la main
de votre fille  M. de Monsoreau?

--Oui, s'il la sauvait.

--Et il l'a sauve effectivement. Alors je n'ai pas besoin de vous
demander, monsieur, si votre intention est de laisser votre parole
engage?

--C'est une loi pour tous et surtout pour les gentilshommes, et vous
devez savoir cela mieux que tout autre, monsieur, de tenir ce qu'on a
promis. M. de Monsoreau a, de son propre aveu, sauv la vie  ma
fille, ma fille est donc bien  M. de Monsoreau.

--Ah! murmura la jeune femme, que ne suis-je morte?

--Madame, dit Bussy, vous voyez bien que j'avais raison de vous dire
que je n'avais plus rien  faire ici. M. le baron vous donne  M. de
Monsoreau, et vous lui avez promis vous-mme, au cas o vous reverriez
votre pre sain et sauf, de vous donner  lui.

--Ah! ne me dchirez pas le coeur, monsieur de Bussy! s'cria madame
de Monsoreau en s'approchant du jeune homme; mon pre ne sait pas que
j'ai peur de cet homme; mon pre ne sait pas que je le hais; mon pre
s'obstine  voir en lui mon sauveur, et moi, moi, que mes instincts
clairent, je m'obstine  dire que cet homme est mon bourreau!

--Diane! Diane! s'cria le baron, il t'a sauve!

--Oui, s'cria Bussy, entran hors des limites o sa prudence et sa
dlicatesse l'avaient retenu jusque-l, oui; mais, si le danger tait
moins grand que vous ne le croyiez, si le danger tait factice, si,
que sais-je? moi! coutez, baron, il y a l-dessous quelque mystre
qu'il me reste  claircir et que j'claircirai. Mais ce que je vous
proteste, moi, c'est que si j'eusse eu le bonheur de me trouver  la
place de M. de Monsoreau, moi aussi j'eusse sauv du dshonneur votre
fille, innocente et belle, et, sur Dieu qui m'entend! je ne lui eusse
pas fait payer ce service.

--Il l'aimait, dit M. de Mridor, qui sentait lui-mme tout ce
qu'avait d'odieux la conduite de M. de Monsoreau, et il faut bien
pardonner  l'amour.

--Et moi, donc! s'cria Bussy, est-ce que....

Mais, effray de cet clat qui allait malgr lui s'chapper de son
coeur, Bussy s'arrta, et ce fut l'clair qui jaillit de ses yeux qui
acheva la phrase interrompue sur ses lvres.

Diane ne la comprit pas moins et mieux encore peut-tre que si elle
et t complte.

--Eh bien, dit-elle en rougissant, vous m'avez comprise, n'est-ce pas?
Eh bien, mon ami, mon frre, vous avez rclam ces deux titres, et je
vous les donne; eh bien, mon ami, eh bien, mon frre, pouvez-vous
quelque chose pour moi?

--Mais le duc d'Anjou! le duc d'Anjou! murmura le vieillard, qui
voyait toujours la foudre qui le menaait gronder dans la colre de
l'Altesse royale.

--Je ne suis pas de ceux qui craignent les colres des princes,
seigneur Augustin, rpondit le jeune homme; et je me trompe fort, ou
nous n'avons point cette colre  redouter; si vous le voulez,
monsieur de Mridor, je vous ferai, moi, tellement ami du prince, que
c'est lui qui vous protgera contre M. de Monsoreau, de qui vous
vient, croyez-moi, le vritable danger, danger inconnu, mais certain;
invisible, mais peut-tre invitable.

--Mais, si le duc apprend que Diane est vivante, tout est perdu! dit
le vieillard.

--Allons, dit Bussy, je vois bien que, quoi que j'aie pu vous dire,
vous croyez M. de Monsoreau avant moi et plus que moi. N'en parlons
plus, repoussez mon offre, monsieur le baron, repoussez le secours
tout-puissant que j'appelais  votre aide; jetez-vous dans les bras de
l'homme qui a si bien justifi votre confiance; je vous l'ai dit: j'ai
accompli ma tche, je n'ai plus rien  faire ici. Adieu, seigneur
Augustin, adieu madame, vous ne me verrez plus, je me retire, adieu!

--Oh! s'cria Diane en saisissant la main du jeune homme, m'avez-vous
vue faiblir un instant, moi? m'avez-vous vue revenir  lui? Non. Je
vous le demande  genoux, ne m'abandonnez pas, monsieur de Bussy, ne
m'abandonnez pas!

Bussy serra les belles mains suppliantes de Diane, et toute sa colre
tomba comme tombe cette neige que fond  la crte des montagnes le
chaud sourire du soleil de mai.

--Puisqu'il en est ainsi, dit Bussy,  la bonne heure, madame; oui,
j'accepte la mission sainte que vous me confiez, et, avant trois
jours, car il me faut le temps de rejoindre le prince, qui est,
dit-on, en plerinage  Chartres avec le roi, avant trois jours vous
verrez du nouveau, ou j'y perdrai mon nom de Bussy.

Et, s'approchant d'elle avec une ivresse qui embrasait  la fois son
souffle et son regard:

--Nous sommes allis contre le Monsoreau, lui dit-il tout bas;
rappelez-vous que ce n'est pas lui qui vous a ramen votre pre, et ne
me soyez point perfide.

Et, serrant une dernire fois la main du baron, il s'lana hors de
l'appartement.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE.











End of Project Gutenberg's La dame de Monsoreau v.1, by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME DE MONSOREAU V.1 ***

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