The Project Gutenberg EBook of Les trois pirates (2/2), by douard Corbire

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Title: Les trois pirates (2/2)

Author: douard Corbire

Release Date: October 13, 2018 [EBook #58090]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  LES
  TROIS PIRATES

  PAR
  DOUARD CORBIRE,
  AUTEUR DE
  LE NGRIER.--LE BANIAN.--LES ASPIRANS, ETC.

  II

  PARIS
  WERDET, LIBRAIRE-DITEUR,
  49, RUE DE SEINE-SAINT-GERMAIN.

  1838




VII

RAPPORT DE MAITRE BASTRINGUE.

(Suite.)


Quand finalement nous fmes rendus aux environs de la cte de Guine,
mon second, qui rglait  ma place la route dont je n'avais pas la
pratique, s'en vint m'avertir avec subordination, que je me trouvais
rendu  peu prs o j'avais voulu me rendre. Je lui demandai comment on
pouvait appeler les parages o nous nous trouvions sur la carte marine.
Il me rpondit: Capitaine, a peut s'appeler l'_le du Prince_.

--Et ne voit-on pas _quelque chose_ au large? lui ripostai-je, pour voir
ce qu'il riposterait lui-mme  cette question. _Quelque chose_, vous
m'entendez bien, les enfans; le _quelque chose_ dont la sorcire m'avait
souffl le mot, il y avait dj deux ou trois mois.

--Mais, mon capitaine, me rpondit le second, on ne voit rien autre
chose, sauf le respect que je vous dois, que l'le dont je viens d'avoir
l'honneur de vous rciter le nom.

Il n'y avait pas deux minutes que je venais de causer de cette manire
avec mon second, qui n'entendait pas trop ce que je voulais lui dire,
que la vigie du grand mt se mit  crier: Navire!

--O, navire? que je demande en sautant immdiatement sur le pont, les
cheveux tout couvillonns sur la tte.

--Sous le vent  nous! l! capitaine,  environ trois bonnes lieues,
s'cria l'homme de la vigie.

--Est-il gros?

--Mais il parat entre les deux, ni trop gros, ni trop petit.

--Oui, entrelard? n'est-ce pas, l'aveugl! Et ne vois-tu pas _quelque
chose_  ct de lui?

--Si, je crois effectivement voir quelque chose pas loin de lui; le
soleil d'abord, et puis comme qui dirait une espce ou une manire de
pavillon embrum, qu'il aurait sur son arrire.

A ce mot d'avertissement que l'homme de la vigie croyait voir _quelque
chose_ sans compter le soleil qui lui crevait les yeux, je me dis tout
d'un trait: ce _quelque chose_ l ce ne peut tre que mon affaire; et je
commande au timonnier qui tait  la barre, de laisser arriver en
_dpendant_ sur le navire qui se voyait sous le vent  nous et qui
commenait  torcher de la toile pour me laisser en plan le plus tt
possible. Mais au bout de trois heures de chasse force, je vous
_engante_ le fuyard, et me v'l dans ses eaux, par  lui brler la
moustache  demi-porte de pistolet d'aron. C'tait un brick-golette
un tant soit peu moins cors que le _Gnral-Sucre_, qui sentait de prs
la sueur de ngre  plein nez et  faire mal au coeur, mais plaisir  la
bourse. Il fit d'abord semblant de vouloir se prparer au combat. Ah
mais, c'est l que je n'avais plus besoin de demander des ides 
personne! _Attrape_, que je commandai, _ saler les ctes  ce vil
basardeur_ (marchand) _d'esclaves_. Tel fut mon seul discours 
l'quipage. En deux ou trois voles trs gentilles, il en reut, ce
pauvre bigre de brick-golette, dix fois plus qu'il ne pouvait en
porter, tant en boulets, mitraille et biscayens, qu'en _grappes de
raisin_, _quartiers de melons_, paquets de balles et autres ingrdiens
de mme qualit suprieure. Tout craquait et dmnageait  son bord
comme s'il avait eu des sacs de noix tombantes dans son grement et le
tremblement du tonnerre dans sa membrure. Par piti pour sa carcasse et
par humanit pour son capitaine, mon confrre, je voulus finir de causer
aussi haut avec lui, et je manoeuvrai  l'aborder  la doucette de bout
en bout,  seule fin de le couler tout de suite pour ne pas le faire
souffrir, ou de le forcer  amener en grand son pavillon pour moi... Il
amena comme de fait bientt son pavillon national, pavillon espagnol
avec une bagatelle jaune au milieu  la mode de son pays et de son
prince. Les hommes de mon quipage taient tous passs de fureur aprs
ce combat pour rire, les coquins, vu que le ngrier en question avait
os nous rsister en brave et honnte homme. Ils criaient dj que
j'avais le droit d'envoyer le monde de la prise par dessus le bord et de
ne garder de vivant que les peaux tannes (les ngres) qu'il avait dans
sa cale. Oui, je disais  mes gens: vous avez raison. Le capitaine de ce
ngrier s'est comport en guerrier: il a mrit trop notre estime pour
ne pas boire un coup le long de son bord, et prir comme le doit un
hros comme lui. Parez-vous en consquence  le dbarquer par-dessus le
bastingage et sans palans ni coup de sifflet d'honneur... Ah je l'aurais
fait comme je le disais au moins, aussi vrai que je m'appelle par mon
nom. Mais ne voil-t-il pas qu' la minute mme o je lance un coup
d'oeil pas trop doux  porte de gaffe,  la figure du capitaine du
brick amarin, que je reconnais dans le milieu des traits de sa face, le
capitaine Ituralde, mon propre oncle, celui-l mme avec qui j'avais
navigu pendant si long-temps, comme vous le savez!

Mes deux pauvres jambes  cette reconnaissance si invraisemblable, se
mirent  gigotter et  craquer sous la lourdeur de mon corps, ni plus ni
moins que deux bigues avaries. J'appelai au secours de mon mal au
coeur, le petit Palanquin qui, en courant pour venir  l'ordre, me
demanda:

--Eh bien! mon capitaine, avez-vous reconnu le vieux chrtien?

--Oui, Palanquin, dis-je  l'enfant, en devenant plus blanc et plus ple
que la chemise que j'avais alors sur le dos. Ce capitaine, c'est ton
pre et mon oncle, et j'ai vritablement trop peur qu'il ne me remette 
la physionomie.

Aussitt, l'enfant descend plus souple qu'un chat de cambuse dans notre
entrepont, et, un pot de peinture verte  la main, il remonte, l'instant
d'aprs, plus vif que l'clair  l'horizon, sur le pont, il commence par
me repasser ni plus ni moins sur la figure, et avec sa main droite, une
double ou triple couche de cette peinture verte  l'huile, qui tait
reste  bord pour barbouiller le dedans de nos pavois  la mer.
Ensuite, ce petit juif-errant, aprs m'avoir racastill de cette faon
rustique, me dit: Si mon pre nous reconnat avec ce _gallipot_ l, il
faudra, le cher homme, qu'il soit devenu plus fin d'esprit que je ne
l'ai connu dans toute sa vie.

Et l'enfant m'ayant adress ces simples mots, se ramona lui-mme aussi
le visage en dehors avec la mme peinture, pour tromper comme moi l'oeil
de son pauvre pre, dans ce qu'il pouvait avoir de plus cher et de plus
abominable au monde.

Notre savonnage ainsi fait  tous les deux, nous ne fmes plus trop
embarrasss pour commencer  faire la barbe un peu proprement au
capitaine Ituralde. Je lui commandai d'abord, en dguisant ma voix en
_amoroso_, d'avoir pour moi l'amiti de me cder pour rien et _rondo_ sa
cargaison d'esclaves. Il me regarda au premier moment avec l'air d'un
hbt et d'un embt, mais sans m'adresser une seule parole de sa
bouche ouverte en forme de gueule de caronade. Ce que voyant, j'ordonnai
 mon monde de mnager provisoirement la vie des hommes, et de
transporter, nonobstant  notre bord, tous les ngres radicalement et
sans exception, du navire amarin. Jamais je n'avais encore eu la
satisfaction d'tre servi et obi  bord de mon brick aussi bien que je
le fus dans cet instant de pillage et de contrebande. C'tait la
discipline d'un btiment de guerre qui venait de passer tout d'un coup,
et comme un aimable charme parmi mon quipage, pour filouter le
chargement de mon malheureux oncle. L'ordre fut excut avec une
subordination digne d'un plus saint devoir, mais a vous aurait fait
piti de voir l'tat indcent de ces misrables deux cent quatre-vingts
esclaves, sans souliers, sans chemises, sans bonnets et presque sans
autre chose plus dcente encore que des souliers et la chemise. Mais ce
qui vous aurait fendu le coeur en quatre, bien plus peut-tre que la
misre incomparable de ces esclaves, c'tait la figure disloque que
vous faisaient premirement mon oncle, et ensuite les gens de son
quipage, en voyant leur cargaison  deux pattes sans poils, dloger de
la cale du brick-golette pour venir s'arrimer, de mme que des moutons
sans laine, sous les coutilles barbares du _Gnral-Sucre_. Non,
jamais, au grand jamais, croyez-moi si vous voulez, je n'ai t aussi
mortifi que ce jour l, et pour ne rien vous cacher de ma btise, je
vous confierai mme que je me sentis deux grosses imbciles de larmes
dgringoler de mes yeux sur la peinture verte que le petit Palanquin
m'avait _galipote_ avec un bouchon d'toupes sur le cuir de la face
pour mieux me dguiser  la vue de son respectable pre. Mais comme on
dit, il fallait que le service se ft et passt avant les larmes de ma
faiblesse particulire. Les deux cent quatre-vingts noirs une fois
soulags d' bord du ngrier, je crus dans ma conscience que la
vengeance avait t pousse assez loin au large de ma mauvaise humeur
naturelle; et j'adressai cette parole de consolation au capitaine
Ituralde, en contrefaisant toujours, bien entendu, la voix de son cruel
et cher neveu: Vous vous tes dfendu en brave, et je vous reconnais
pour ce que vous tes. Consquemment, vous pouvez vous en retourner o
vous voudrez avec votre navire, moins votre cargaison. C'est ainsi qu'un
homme comme moi sait rcompenser les bons enfans comme vous! Jusqu'au
revoir, mon brave!

Au lieu de reconnatre ma bont et de me faire compliment de ma manire
d'agir, savez-vous bien ce que mon oncle me rpondit pour sa raison?
Brigand, me dit-il, j'accepte la vie que tu me laisses; mais  une seule
condition, et avec le seul espoir d'en user pour te faire un jour
trangler selon la loi!...

La seule chose que je rpondis  sa colre fut ceci: Je vous avais cru
plus _philosophe_ que cela, vil banian d'esclaves; mais vous tes un
ingrat, voil tout, et pas un fichtre de plus. Je suis bien sr, au
surplus et en dfinitive, qu'allge comme elle l'est de son chargement,
votre barque filera trois noeuds de plus qu'auparavant, et c'est comme
cela que vous me remerciez de vous avoir donn trois noeuds de plus de
marche? Allez, je vous abandonne  votre noire ingratitude, et prenez
garde d'chauffer inutilement votre temprament et le mien, a peut
faire mal aux sants dlicates.

Le coeur du matelot,  ce qu'on prtend, est fait d'un bois joliment
dur, mais nanmoins, il n'est pas fait de bois de fer. Quand je vis mon
oncle s'en aller en pagaie, avec son navire _lge_ sur l'eau comme une
bouffie (une vessie) je fis appeler Palanquin auprs de moi pour lui
donner une leon de bons sentimens, et je lui dis: Vois donc, ton pauvre
bigre de pre, comme il va en drive avec sa barque, et comme il a l'air
raffal pour le moment! Alors, aprs avoir laiss sortir de ma personne
ces grosses paroles qui pesaient sur mon estomac, pire qu'un boulet de
trente-six, je me mis  pleurer comme un enfant, et l'enfant se mit,
lui, de son bord,  clater de rire, comme un homme endurci dans le
malheur des autres.

L'innocent tait un fils bien dnatur, ainsi que vous pouvez l'avoir
dj observ; mais il est vrai de dire que ce n'tait pas moins un bon
petit rien-qui-vaille, pour le conseil et les ides.

Il me laissa perdre un demi-quart-d'heure environ, en pleurs et en
soupirs inutiles: le coeur me dbordait de chagrin en cet instant; aprs
cela, Palanquin me voyant redevenir peu  peu moins sensible  la peine,
me profra ce discours avec un air consolant qui semblait me passer un
mouchoir sur les yeux, pour en essuyer les purins.

--Vous tes mille fois trop bon, pour ne pas dire plus, capitaine Tafia,
et c'est votre seul dfaut  vous. Dans le petit coup de torchon que
nous avons donn  ce ngrier, vous vous tes bellement patin, et je ne
dis pas non; mais vous avez dans la marmelade du coup de feu, oubli une
chose que je me suis heureusement rappele  votre place. Pendant le
transbardement des esclaves, j'ai descendu, il faut vous dire, dans la
grand'chambre de notre prise, pour mettre les quatre doigts et le pouce
sur les instructions et les papiers que papa, le vieux hypocrite, avait
eu soin, comme d'habitude, de cacher dans son secrtaire. Ses papiers et
ses instructions, les voil; _intactibus_; et c'est pour vous dire que
je vous en ai encore par d'une belle! Et de trois!...

--Lis-moi a tout de suite, et tout chaud, je te l'ordonne, dis-je sur
l'heure et la minute au malin singe. Il faut, entends-tu bien,
provenance de sclrat en bas-ge, que je connaisse  fond les
instructions majeures de celui que la grce du bon Dieu m'a pouss 
remplacer dans la circonstance prsente.

Le petit misrable lut approchant ceci, et trs couramment et d'une
seule haleine, car il avait le don de la lecture et de l'criture
moule, le marmaillon.

  _Instructions  suivre par le capitaine J. B. Ituralde dans son
  opration  la cte de l'etc._ (le nom de la cte en question, n'y
  tait pas apostill). Le susdit capitaine, aprs avoir fait la traite
  au Nouveau-Calabar, se dirigera sur Porto-Rico, o il tchera
  d'attrir de nuit dans le mouillage le plus voisin de mon habitation
  de l'Est, dite du Gros-Ilot. Trois fanaux hisss sur son avant ou des
  amorces brles de minute en minute, par le travers de son navire,
  m'instruiront de sa prsence sur la cte o je l'attendrai vers le
  temps o je supposerai qu'il pourra arriver. Un nombre suffisant de
  grandes pirogues sera toujours dispos vers cette poque  se rendre 
  son bord,  quelque heure de jour ou de nuit qu'il attrisse, pour
  ramener le plus promptement possible sur le rivage, et mettre en lieu
  de sret les trois cents noirs, qu'il devra nous apporter, en change
  de la cargaison que nous lui avons confie. Quant au paiement de la
  somme convenue entre nous pour son voyage, il s'effectuera au moment
  mme du dbarquement de la cargaison,  raison d'une once d'or par
  tte pour chacun des ngres qu'il me livrera vivant et en bon tat. Le
  navire une fois dbarrass de son chargement, s'en retournera dsarmer
  au port Principe de Cuba, dans le plus bref dlai, sous le
  commandement du capitaine lui-mme. Toutes les autres conditions non
  stipules dans le prsent, seront juges en cas de contestations des
  parties par un tiers arbitre au choix des intresss.

  Fait au Gros-Ilot de Porto-Rico, le jour et an que dessus.

  Sign:

  Veuve Ccile Lacassave, habitante.

--C'est donc une femme qui a sign ceci? m'criai-je aprs la lecture de
l'instruction. Je ne croyais pas en vrit que le sexe s'amust  faire
la traite pour le compte des hommes!

--Il y parat cependant, dit Palanquin, car veuve Ccile Lacassave,
habitante, est plutt du fminin singulire, que du masculin _plurire_.
Mais femme, hermaphrodique ou syphlide, le sexe n'y fait rien de rien;
il faut actuellement, et il ne vous reste plus qu' mener subitement la
barque  Porto-Rico, et  toucher les doublons qui devaient tomber dans
le creux de la main du papa Ituralde: voil votre lot  la loterie, et
c'est le bon numro qui gagnera le quine.

--C'est vrai, enfant, et ton ide est digne de moi: je la gaffe, et ce
sera dornavant la mienne, primo mihi. Va ordonner sur-le-champ, au
second, de ma part, de faire gouverner sur la partie de l'Est de la cte
de Porto-Rico. Le reste ensuite me regardera, quand le tour du reste
arrivera pour nous.

Nous voil donc par mon ordre en train de faire route pour Porto-Rico,
avec bonne brise et le _Gnral-Sucre_ mtamorphos en ngrier, par la
grce de Dieu. Tout allait bien  bord et pas trop mal dans mon esprit.
Comme l'quipage tait goulu, et galant, et qu'il y avait  boire, 
manger, et des ngresses  bord, mes gens, en faisant bamboche tout le
long du long de la journe, me laissaient tranquille comme Batiste dans
mon commandement, et surtout la nuit. Ils s'amusaient, criaient,
galopaient et se bchaient mme, d'un instant  l'autre, comme des
perdus et des pervers. Mais la discipline et l'autorit taient toujours
respectes, et que je ne leur en demandais pas davantage,  ces tas de
racailles, dont il n'y avait rien autre chose  esprer que de la
tranquillit  prix de dbauche et de paresse. Rien mme, je crois, ne
serait arriv pour me fiche malheur pendant la traverse sans un petit
accident o j'eus bigrement peur de laisser ma peau, et celle de tout
mon monde, dans les mailles de certains filets de poche, d'o j'eus un
mal du tonnerre  me dbrouiller. Je vais vous informer du fait en deux
mots:

Environ vingt jours, il faut vous dire, aprs l'poque de l'enlvement
de la cargaison de mon oncle, je rencontrai un navire que j'eus la
sottise, pardon de l'expression, de prendre d'abord pour un trois-mts
qui pourrait bien me cder une partie de ses vivres en liquide, attendu
que le susdit liquide inclinait un peu  nous manquer  la cambuse. Ma
premire ide, vous allez voir, fut d'appuyer la chasse au btiment en
vue, pour lui remettre tant seulement ma carte de visite intresse 
bord, par simple politesse d'occasion. Mais quand je ne fus plus qu'
une porte de canon de lui, je commenai  m'apercevoir qu'au lieu d'un
trois-mts marchand, c'tait un vaisseau de ligne qui avait fait
semblant de prendre par peur la chasse devant moi; il faut vous dire
aussi que dans le moment o nous l'avions reluqu sans prtention, tout
le monde avait la vue un peu en patrouille  mon bord, mais rien ne vous
claircit mieux les yeux et nous dgrise plutt l'esprit, que la crainte
d'tre happ ou refait au demi-cercle, par un croiseur de
soixante-quatorze pices de batiste ronflant en batterie. Bien loin de
continuer  chasser ce dbitant brutal de boulets en gros, je me mis,
vous pensez bien,  courir au large de lui, et tant que la barque put en
porter. Le temps par bonheur tait  grains, le ciel bouch et  nuages
foncs; la mer un peu houleuse et tracassire, mais pas trop _male_
encore pourtant pour un petit navire bordieux et fin voilier. Je torchai
de la toile, bien entendu, que le coeur nous en faisait mal, pour tcher
de parer la coque des dsagrmens qui nous tombaient si vivement dessus.
Le vaisseau en torcha pour le moins autant que moi. Et dig, dog, tric et
trac, pendant cinq heures de temps, la barbe de mon brick, et celle des
Man of war nous en fumrent  tous les deux, comme si le feu devait
prendre  l'trave de nos deux bateaux qu'on aurait dit sur le point de
chavirer  chaque instant, tant ils taient couchs sur l'eau par le
poids de la brise et le poids de leurs voiles. Mais malgr le grand
sillage du _Gnral-Sucre_, je crois, ma foi de Dieu, que mon grand
gredin de compagnon de borde aurait fini par manger notre soupe, si le
ciel ne s'tait pas ml un peu obligeamment pour moi de mes affaires
particulires. Il approchait d'instant en instant de nous, ce gros
coquin de vaisseau, de faon  me faire courir la peur par tout le
corps, et  me donner la brlure aux pieds d'impatience, lorsque par
miracle, je vis une trombe[1], une vritable trombe-marine, venant au
milieu du grain  deux ou trois encablures de nous!...

Une trombe, vous savez sans doute ce que c'est en marine. Une trombe,
voyez-vous, c'est comme qui dirait le ciel qui pompe la mer dans un
nuage en tirbouchon, et qui fait en mme temps sur l'eau un carrillon
d'enfer et trente six mille tours de valse en moins d'une minute. Et en
voyant courir, et en entendant ronfler tout contre nous, et par notre
bossoir, ce dsagrment cruel de la nature, je tins ce seul propos 
l'quipage qui n'avait plus la luette si haute: Mes amis, si nous
amenons pour la trombe que voil, nous sommes chenops par le vaisseau
que voici. Si au contraire nous ne voulons pas tre chenops par le
vaisseau qui n'est plus qu' trois cents brasses de nous, nous risquons
d'tre chamberds par la trombe qui va nous tomber sur le corps. Pour
quelle manire d'tre chamberds, ou chenops, tes-vous tous? Pour le
vaisseau en amenant, ou pour la trombe en tenant toutes voiles dehors
pour nous dgager du vaisseau?

_N'amenons pas, n'amenons pas!_ gueulrent tous nos dtermins. _Chose
pour la trombe. Tremble qui a peur; malheureux qui est pris!_

Tiens bien bon la drisse partout et Jean-fesse qui amne, rpondis-je
aussitt, en criant ces paroles sec dur et dru.

La trombe vient pour lors sur nous avec un bruit de coups de canon en
courant par babord du brick contre le vent. La barque plie, et la mature
craque et crie. Nous allons chavirer en grand, c'est sr que je me dis 
moi-mme; mais c'est gal, nous ne serons pas happs par le vaisseau, si
nous nous mettons la barque sur le dos. Un paquet d'eau plus ou moins
soign, qui tournait comme une toupie, passe  nous ranger  une
demi-porte de gaffe. Le brick le _Gnral-Sucre_ se couche  plat sur
l'eau et en vache; le bout de ses basses vergues pique dans la lame, et
tous nous disons _v'l que c'est fini de rire et nous sommes fichus_.
Mais ne voil-t-il pas qu'au mme instant cette trombe, qui allait
enlever toute la barque  cent pieds plus ou moins dans l'air, se met 
courir et  ronfler par caprice, vers le vaisseau en nous laissant, tout
tourdis, nous relever peu  peu, le brick sur sa quille vente et nous
sur nos pattes dmontes: de mon existence, je puis dire que je n'ai vu
un tremblement pareil. Le vaisseau et la trombe qui taient dans mes
eaux, a ne faisait plus qu'un, et pendant trois quarts-d'heure, on ne
vit plus le camarade qui devait ternuer dans la trombe, plus fort, je
vous en donne ma signature, que s'il avait pris une pince de Macouba
par le nez. Seulement, de temps  autre, on entendait tousser et on
voyait briller dans le tourbillon d'eau dont il tait extermin, les
coups de canon qu'il envoyait  toutes voles pour crever la trombe qui
venait de l'craser. Ce ne fut que quand la trombe eut tout saccag 
son aise, que nous revmes le coquin de vaisseau avec sa voilure crible
 jour comme de la dentelle, et ses vergues pendues en long comme des
paquets d'allumettes.--Mais nous tions dj loin de sa vole, n'ayant
pas oubli de jouer des escarpins pendant qu'il recevait son dcompte de
foutrop, et qu'il en prenait plus avec le nez qu'avec une pille  lest
ou  autre chose.

C'est pour lors, je vous avouerai, puisqu'il n'y a rien  vous cacher,
que j'entendis mes gens crier devant: C'est une grce de Dieu que nous
avons eue l, et qui nous a fait chapper  ce coquin de croiseur que
Dieu confonde. Faisons un voeu, il faut faire un voeu chacun en
particulier, pour remercier le ciel en gnral.

--_Un voeu  qui?_ demandai-je pour lors  ce tas de braillards et de
dvots.

--_Un voeu  n'importe qui,_ me rpondirent-ils. _Qui dit faire un voeu
dit tout, et c'est  vous, capitaine Tafia, de donner l'exemple en
faisant votre voeu  qui vous voudrez._

Pour ne pas trop faire la coquette plus que les autres, je me mis donc
 grer le premier voeu venu dans ma tte, et tout seul en qualit de
capitaine, pendant que les uns faisaient de leur bord, le voeu les uns
de manger un gigot  la prochaine terre, les autres d'pouser la
premire crature qu'ils trouveraient, et les derniers de brler un
cierge en suif ou une chandelle en cire en l'honneur de la premire
vierge qui leur arriverait dans l'esprit ou le temprament.

Mon voeu  moi, fut plus solide et plus riche en ma qualit de chef,
que celui de tous ces rien-qui-vaille. Je promis  je ne sais plus qui
maintenant, dans le ciel, de servir de parrain  tous les nouveau-ns
qui se trouveraient sans parens dans le port de ma premire relche[2].

Vous savez, mes amis, si j'ai tenu  ma parole. Il n'y a pas un petit
btard ou un nouveau-n sur la mer, qui puisse dire  saint Thomas que
je lui ai refus de quoi le faire baptiser proprement avec des drages
et des gants blancs et des nourrices.

Ce voeu l, imaginez-vous, me porta bonheur comme avait fait auparavant
la bonne aventure de la sorcire de la Pointe, quoique je ne croie pas
plus  la bonne aventure des tireuses de cartes qu'aux voeux des salots
de matelots. Deux fois vingt-quatre heures aprs avoir reu la chasse du
vaisseau croiseur, j'arrivai de midi  Porto-Rico  l'endroit prcis que
portaient mes instructions, ou plutt, pour dire la vrit, les
instructions que j'avais flibustes  mon oncle avec un changement.

C'est alors qu'il me fallait avoir des ides, et de bonnes, encore.

Avant de me rendre  terre pour aller siffler un mot  la veuve Ccile
Lacassave, la propritaire des ngres que j'avais dans ma cale, je
commenai, d'aprs le conseil du petit Palanquin, par faire faire le
long de mon bord, deux grandes manires de drmes avec tous les bouts de
bois de rechange du navire, afin de mettre tous les esclaves sur ces
radeaux portatifs. Ils auront un peu les pieds mouills, me fit
observer, comme de juste, mon second. Mais c'est gal, lui rpondis-je:
un bain de pied ne peut pas leur faire de mal dans l'tat de peu de
propret o ils sont tous. Et puis j'allai  terre avec Palanquin  mon
ct, et deux pistolets de longueur  ma ceinture, pour tcher de
trouver parmi les maisons, turnes, baraques ou cases du lieu,
l'habitation de madame la veuve Lacassave, habitante des colonies de son
tat, et consignataire de ma cargaison, pour l'instant, d'aprs la
nature de mes instructions.

Celle-ci ne fut pas longue  chercher ni  trouver. Le premier ngre
venu me montra tout de suite o demeurait la veuve en dlibration.

Hol! de la case! criai-je  la porte. N'y aurait-il pas moyen de
parler d'affaires presses cette nuit  la matresse de la proprit? La
matresse rveille en sursaut  mon commandement, descendit avec une
robe de chambre entrouverte du haut du cou jusqu' la cheville des
jambes. Je ne sais pas trop si elle tait belle au grand jour; ce qu'il
y a de sr et certain, c'est qu' la lumire avec sa robe de chambre
elle tait aussi maigre, aussi vilaine et aussi vieille que la plus
abominable ngrillarde avance de toute ma cargaison.

--Que voulez-vous pour l'instant, et qu'y a-t-il pour votre service? me
demanda-t-elle en me regardant du tenon  l'emplanture.

--Il y a pour mon service, madame, que j'ai  vous apprendre que le
respectable capitaine Ituralde tant mort  la cte d'Afrique, et son
quipage s'tant rvolt, il m'a charg, avant de passer de l'autre
bord, de prendre la cargaison qu'il avait traite  votre intention,
pour vous en tenir bon et fidle compte en son lieu et place, et par
consquent en son nom.

--Et vos papiers, capitaine, pourrai-je avoir l'honneur d'en prendre
connaissance?...

--L'honneur, non, madame; car il n'y a pas besoin de papiers pour vous
dire que j'ai l deux cent quatre-vingts billes de bois d'bne, qui ont
besoin de dbarquer avant le jour, pour ne pas risquer  tre gnes
dans leur voyage  terre, par les _arguasils_ et les gendarmes opposs
aux vues du commerce et du ngoce.

--Eh bien! capitaine, faites-moi l'amiti de les faire mettre  terre le
plutt possible... Je vais charger les hommes de confiance de mon
habitation, de les recevoir sur le rivage et de vous seconder dans votre
opration.

--Mais, ma belle dame, auriez-vous aussi la politesse de charger vos
hommes de confiance de me compter en mme temps, si a ne les drange
pas trop, le _Quibus_ qui me revient d'aprs mes instructions, pour mon
voyage de la cte ici?

--Parlez-vous espagnol, capitaine?

--Pas beaucoup en ce moment, madame.

--Et anglais?

--Jamais de ma vie. L'anglais me fait mal aux dents  parler. Mais je
parle assez le bon franais, et vous aussi, pour nous entendre sur
l'article en question et dans la mme langue.

--Voudriez-vous, en attendant que j'aie donn des ordres et rveill mon
monde, me faire l'honneur de prendre quelque chose chez moi?

--Oui, je prendrais volontiers l'argent que vous me devez, et qui doit
se trouver prt  tre pris d'aprs les pices en rgle que j'ai pu lire
dans les papiers du dfunt.

--C'est cela, capitaine Tafia! me dit en me voyant orienter sur ce bord
l, le petit Palanquin qui ne me quittait pas plus des yeux que l'ombre
de ma personne. C'est cela.--Tenez bon  retour avec cette vieille
pelleterie, elle veut vous ensucrer.

La vieille pelleterie rpondit:

--Avez-vous prouv bien des contrarits dans votre voyage?

--Pas trop: la seule et la plus refichante, c'est celle de ne pouvoir
pas m'arranger avec vous sans perdre de temps et  la douce. Mais o il
n'y a pas moyen de s'entendre, il y a au moins toujours moyen de
s'arranger. As-tu de l'argent ou non, vieille tripaille? parle vite ou
je te dmte du premier coup de mauvaise humeur qui va te tomber sur le
sac?

--Cruel homme que vous tes! taisez-vous, je vous en supplie,
reprit-elle, mais sans trembler. Vous ne m'avez pas comprise, et vous
osez me menacer!--N'avez-vous donc pas vu que pendant que je causais
avec vous, je faisais dans ma tte le calcul de la somme que j'avais 
vous compter, pour me dlivrer de vos importunits?

--H voyons donc, me diras-tu  la fin des fins o est cette somme pour
mon d lgitime? Puisque tu le comptes, cet argent, il faut que tu
l'aies. Dans quel trou  chien l'as-tu cach?

--Suivez-moi, malheureux que vous tes. Mais ne croyez pas que, sans ma
bonne foi, vous m'arracheriez par la violence ce que je m'tais engage
 compter au capitaine Ituralde. Venez, mais faites-moi, avant tout, le
plaisir de laisser  la porte de ma caisse, ces armes dont vous vous
tes muni comme si vous alliez attaquer une forteresse. J'en ai vu
d'autres que vous, et qui ne m'ont pas fait peur.

--Et moi aussi, j'en ai vu d'autres que vous aux yeux; car vous feriez,
le ciel me prserve, brasser une escadre  _culer_ rien que par la
figure. Voyons, mon argent?

--Et mes ngres?

--Ils sont  terre.

--Quand vous me les aurez livrs, je les paierai.

--Quand tu me les auras pays, je te les livrerai.

Je ne sais ma foi de Dieu pas trop comment toute cette dispute aurait
fini, sans ce petit damn de Palanquin qui, pour couper la queue  la
mchancet de la conversation, eut la malice de passer par derrire la
femme de mauvaise foi, et de lui poser le bout de son pistolet sur le
derrire du cou. L'habitante sentant le froid de l'arme si prs de sa
vie, commena  trembler pour lors de la farce du coquin de mousse; elle
alla avec nous, souple comme un morceau de fourrure,  une grande
armoire, d'o elle dsarrima des piastres et des doublons que nous nous
mmes  compter. Palanquin, aprs avoir soupes la monnaie, me dit que
le poids et le compte y taient  peu prs pour deux cent quatre-vingts
ttes,  une once d'or par tte.

C'tait juste, comme de fait. Il ne fallait plus, par consquent, que
porter tous les deux les pistaches jaunes  bord, et livrer la
marchandise  madame l'habitante, ce qui se fit ainsi que cela devait se
faire.

En revenant bord  bord le long de la mer, je reluquai du coin de
l'oeil les drmes qu'on avait faites  bord du brick, pour amener les
esclaves  terre entre deux eaux. Accostez actuellement, vous autres,
que je me mis  crier  mon second et  mes officiers; tout est pay:
vous pouvez laisser enlever la cargaison par la porteuse du
connaissement  ordre!

Les radeaux furent hls,  mon commandement, le long de la grve, et
l'habitante, fine comme l'ambre, commena par nombrer une  une les
ttes de ngres que je devais lui remettre pour son argent. Quand une
fois elle avait compt un lot de dix, elle les faisait poster en rang
d'ognon, ni plus ni moins que si 'avait t un bataillon de conscrits.
Au bout d'une heure, plus ou moins, de cette manoeuvre, elle s'en vint
me dire: En v'l deux cents, capitaine; il m'en faut encore
quatre-vingts, d'aprs mon calcul, et je ne les vois pas arriver, ces
quatre-vingts restans!

--Ni moi non plus, que je lui rpondis; mais c'est qu'apparemment on n'a
pas pu embarquer encore les derniers quatre-vingts sur le radeau qui
doit vous les envoyer ici. Attendez-moi un peu, si vous avez la bont:
je vais aller  bord moi-mme, faire presser l'ouvrage par ma prsence,
a ne sera pas long, et a sera meilleur.

La matresse de l'habitation donna ainsi en grand dans mon coutille,
et je m'en fus  bord, soi-disant pour faire dbarquer les quarante
paires de ngres, mais vritablement pour escroquer l'habitante de
Porto-Rico. C'est trop fichant d'tre honnte envers les malhonntes
gens, pour pouvoir ne pas avoir l'envie de les subtiliser quand on peut.

C'tait encore Palanquin qui m'avait conseill de garder pour mon
compte quatre-vingts ngres sur notre cargaison, pour avoir  bord un
chantillon de la marchandise que nous avions porte. Je ne suis pas
voleur de mon mtier, tant s'en faut; mais quand il s'agit de me venger
des malhonntets qu'on m'a faites, je serais capable, voyez-vous, de
prendre le pantalon de mon propre pre, si le ciel m'avait fait la grce
d'en avoir un, un pre s'entend.

Arriv  mon bord avec les onces d'or que j'avais eu tant de mal 
faire _sailler_ de l'armoire de la coquine d'habitante, j'informai mon
tat-major et mon quipage que nous n'avions plus qu' appareiller, et
que, plus loin, il y aurait gras pour tout le monde.

--Mais, capitaine, m'observa mon second, plus bte en ce moment que la
lune qui n'tait pas encore leve, il nous reste encore quatre-vingts
_quadrupdes  deux pieds_ dans l'entre-pont.

--Eh bien! que je lui dis en colre  ce mal-pensant, qu'ils y restent
s'ils y sont bien, et fichez-moi s'il vous plat les prliminaires de
paix. Je ne veux pas plus entendre parler de ces quatre-vingts
_quadrupdes_, que si jamais il n'y en avait eu un seul dans la nature.
Appareillons en double et en triple, et vous me rendrez vos comptes  la
premire relche que le ciel nous enverra.

L'appareillage ne fut pas tardif, attendu que le mouillage n'avait pas
t fait bien solidement sur la cte o nous tions arrivs de nuit et
en pagaye. En nous voyant larguer nos huniers pour filer au large avec
le reste de son contingent, l'habitante, qui attendait au plein le
dernier et le plus fin lot du _frt_ qu'elle m'avait pay, attrapa, vous
m'entendez bien,  crier contre moi, comme une femme perdue, et sur les
escrocs qui avaient abus de sa confiance. Mais le vent qui me poussait
en dehors des passes, tait trop bon pour nous permettre de courir un
bord du ct de terre, et la brise trop dure pour nous porter long-temps
aux oreilles les braillemens indcens de cette criarde. Et puis, il faut
vous confier, que quand une fois j'avais eu l'imprudence de faire
dbarquer mes premiers deux cents noirs, il ne me serait plus rest
assez de lest  bord pour tenir mon navire droit, si par-dessus le
march j'avais t assez ennemi de mon brick, pour laisser filer  terre
les quatre-vingts paquets de chair boucane, qui taient encore amarrs
dans mon entrepont. Pour bien naviguer et porter solidement la toile, il
faut qu'un navire soit raisonnablement plomb dans le fond: c'est
l'ordonnance de la marine qui dit a, et jamais on ne me verra tre
contraire aux ordonnances de ceux qui ont eu plus d'esprit que moi. Vous
n'tes pas sans savoir qu'il y a des ports bien loin de la, o on prend
des galets, du sable ou des coraux pour se lester. Moi, j'eus la
prudence de garder  Porto-Rico quatre-vingts ttes de ngres sur ma
carlingue, faute d'autre chose de lourd pour tenir mon navire en
tonture. La mauvaise foi est souvent la mre de la sret.

Avant que la petite pointe du jour vnt percer la partie de l'Est, ou
de l'Est-Nord-Est tout au plus de l'horizon, nous tions dj  quatre 
cinq lieues, pour le moins, du mouillage o nous avions dmnag avec la
barque, sans demander notre billet de passe au capitaine de port de
l'endroit. Les ctes de l'le mme ne nous paraissaient pas plus hautes
que le ras des plabords d'une chaloupe en drive, et je commenai  tre
content de moi, sans savoir encore o je mettrais le cap pour pouvoir
dbarquer  ma satisfaction, le lest que j'avais souffl  la coquinerie
de cette mal embouche d'habitante du Gros-Ilot.

Il y a un proverbe dans les glises, et tu dois savoir a, toi, frre
Jos, par lequel il est dit, qu'il existe dans le catchisme huit pchs
capitaux, et que le huitime, c'est de faire du bien  un matelot.

Le proverbe est juste, et le catchisme qui nous l'apprend n'est pas
faux. Vous allez le voir par ce qui suit.

Jusqu'au moment dont j'ai  vous parler, je n'avais pas cess un seul
instant de ma vie, de faire du bien  mon quipage, en lui faisant
donner la goutte soir et matin,  midi,  deux heures,  six heures,
quelquefois  minuit, toujours et gnralement enfin,  toutes les
poques quelconques de la journe. Eh bien! croiriez-vous bien que
lorsque je fus rendu au large de Porto-Rico, ne sachant pas trop encore
sur quel bord amurer pour _trir_ en confiance, quatre ou cinq de ces
ingratitudes d'hommes qui me devaient la jouissance de la boisson qu'ils
avaient _reliche_ pendant toute la campagne, s'en vinrent au vis--vis
de moi, le bonnet sur le coin d'en-dessus de la tte, pour me conter
cent mille raisons plus mauvaises les unes que les autres, avec une
arrogance qui aurait fait dresser les cheveux sur le front de n'importe
quel tondu.

Le moins subordonn de l'escouade me dit premirement, en se donnant du
roulis dans le haut du corps, pour avoir mieux l'air d'un crne,  ce
qu'il croyait:

--Ah a, capitaine Tafia, quand est-ce donc que vous nous compterez nos
parts de prise?

--On te les comptera, je me mis  lui rpondre,  la premire terre o
on pourra se procurer de l'encre, et une plume pour faire ton dcompte.

--Et serait-il possible de vous demander par hasard, et sans tre trop
susceptible, o vous irez chercher cette premire terre?

--Sous le vent  nous, attendu que la brise porte toujours plus sous le
vent qu'au vent, dans la marine.

--Ah! mais un instant, Bourginal, reprit plus haut ce restant de galre,
ce n'est pas tout a que nous vous demandons pour le quart-d'heure,
c'est de l'argent, parce qu'il y en a  bord, et que nous en avons gagn
assez  la sueur de notre visage, pour prtendre  nous en essuyer la
figure en dedans ou en dehors, comme a nous fera plaisir.

--Eh bien, si tu sues trop, mon garon, essuie-toi la mine avec le
revers de la main, ou prends, si tu aimes mieux, un bain de nez et de
menton pour te rafrachir, et procure-moi la douce jouissance de me
laisser tranquille pour le reste de la campagne, et mme plus, s'il est
possible.

--Entendez-vous, vous autres, gueula sur ma rponse le chef de
rvolution: il ne veut pas seulement entendre parler de compter, comme
de juste et de raison, avec nous. C'est  nous, consquemment,  voir si
nous voulons _dcompter_ avec lui.

--Non, que je criai aussitt deux fois plus fort que lui encore, non ne
le croyez pas, enfans du _Gnral-Sucre_. C'est un faux, que ce
gueux-l; il veut vous mettre dedans: c'est sr; je le vois rien qu' sa
mine moinastique.

--Et toi tu veux nous mettre dehors, n'est-ce pas? avec ta langue
sucre, attraprent  me dire gnralement tous les autres vermines de
l'quipage. Il n'y a plus actuellement d'enfans du _Gnral-Sucre_ qui
tiennent, qu'ils dirent ensuite, mon chri, tu nous as dj assez
embts avec ton bagout de fayencier. A terre,  terre la barque et vite
et vivement, ou sinon paie-nous ici notre d  chacun, avec les piastres
que tu as subtilises sur la faiblesse d'une femme  Porto-Rico tant. A
terre,  terre; pas de milieu pour nous, et pas de grce, pour toi, si
tu continues encore  _badigoincer_ le mme air sur ta _mandoline
d'embtamini_.

Aprs des raisons comme ci-dessus, il n'y avait plus moyen de faire des
proclamations un peu propres  des subalternes aussi mal virs. Les
sclrats taient tous en _rvolution franaise une et indivisible_, et
mes officiers n'taient eux-mmes que les pires de toute la clique,  me
prier de relcher le plus rondement que je pourrais dans le premier port
venu.

--Mais o encore se trouve-t-il, le premier port venu? que je me tuais 
leur demander depuis une heure.

--Le premier port venu, vint me dire encore  l'oreille le petit
Palanquin, c'est le port o il y aura le plus de fivre-jaune pour toute
cette crapule qui vous rclame son d.

--Et pourquoi veux-tu, dis-je sur le moment, et tout bas au jeune
enfant, que nous relchions dans un port  maladie? as-tu quelqu'ide
l-dessus, pour le bien du service?

--Pour le bien du service, non, qu'il dit; mais pour votre bien  vous,
oui, puisque vous ne savez plus o donner de la boule, ni de quel ct
border votre coute de foc, qui ralingue depuis une heure, dans un pays
o la maladie tapera dur et sec. Vous ne devinez donc pas, que ce tas
d'ivrognes et d'indcens, qui vous chamaillent, iront se faire crever
par les filles et la boisson en moins d'une demi-journe, et que la
fivre-jaune ou verte, et le tnesme, vous viteront la peine de leur
rendre des comptes en rgle, attendu que la peste de l'hpital leur aura
dj pay leur propre dcompte  eux? Il faut toujours vous dire les
choses,  vous, et encore le diable me soulve, je ne sais pas trop, les
trois quarts du temps, si vous entendez bien ce qu'on vous souffle dans
la caboche, par la manche  vent de l'oreille!

--Il s'en suit, au contraire, que j'entends tout, et voil ce qui te
trompe, rpondis-je  la minute au canaillon qui venait de me donner ce
fil un peu rude  hler pour mon propre bien. Je t'entends assez, petit
perfide; tu prtends que je les fasse crever le plus tt que je pourrai:
ton conseil est fin, et ne me parat pas piqu des cancrelas. Mais toi,
qui parles comme un livre au-dessus de ton ge, connatrais-tu bien un
bon petit port, o il y aurait une maladie solide, qui taperait ferme et
indistinctement sur les gueusards que nous avons  bord, un endroit sr,
finalement, o nous trouverions de la fivre-jaune tant et plus, et pas
de gendarmerie pour nous mettre la patte sur le cou, en notre qualit de
forbans.

--Et pardieu, allez mouiller dans le port de Rgle,  l'le de Cuba, et
nous serons certains pour lors de notre affaire. L, il y a toujours du
dgel parmi les quipages des navires, et c'est bien le diable s'il n'en
reste pas assez pour nous.

--C'est vrai, au moins, ce que tu me rapportes-l, et je me souviens,
dans le moment, d'avoir entendu dire souvent  ton pauvre pre, qui
tait mon oncle, qu'une fois, il n'tait rest  Rgle, de tout son
quipage et son tat-major, que le chat du navire et lui. L'endroit, par
consquent, n'est pas mauvais pour nous. Mais qui est-ce qui nous
conduira  Rgle?

--Tiens, vous voil encore embarrass pour si peu de chose! Mais votre
second de pacotille, qui vous a dj men comme un baril de galre  la
cte d'Afrique et  Porto-Rico, ne peut-il pas vous conduire tout aussi
bien, maintenant, d'ici  Rgle?

--Et si ce grognard de second, qui se lve toujours le poil debout, et
le caractre chavir, se mettait dans l'humeur de me tromper, et de nous
faire mouiller dans un lieu suspect?

--Eh bien, ce serait  vous, dans ce cas,  ne pas le tromper, et  lui
faire avaler la charge de votre pistolet par ailleurs que par le gosier.
Commandez-lui ferme, et dru, ce que vous voulez, et ce mal-bord, tout
mal-bord qu'il sera, vous obira vite et souple. Je le connais, le
_capelan_; il a t taill sur le bois d'un aviron qui plie et qui ne
casse pas au coup, pour une minute de nage. Commandez en homme, et vous
serez obi en capitaine. C'est tout ce que j'ai  vous dire _good
night_!

Comme il m'avait dit, je fis, et comme je fis on m'obit. Le port de
Rgle n'tait pas loin, et le port de Rgle nous emes, en laissant
arriver sur l'le de Cuba, et en portant le cap sur le point de notre
destination. Une fois  terre dans l'endroit, je fus forc, avec la
permission des autorits, et par l'effet des rclamations de l'quipage,
de compter premirement un peu de monnaie courante aux plus obstins du
bord, qui voulaient se rgaler dans le pays, et boire les quatre-vingts
ttes de ngres que j'avais encore dans l'entrepont, et qui m'taient
restes pour compte, par l'effet de la mauvaise foi de l'habitante de
Porto-Rico. La vente de cette queue de cargaison invendue, tait bonne
dans la contre, et je ne fus pas long-temps  dblayer mon navire de ce
lest volant qui me mangeait le reste de mes provisions de campagne. Mais
ce que m'avait pronostiqu le malheureux enfant, le pauvre petit bigre
de Palanquin, fut vrai, heureusement pour moi, et pas heureusement
nanmoins pour mes gens. La maladie s'tala en grand, deux fois
vingt-quatre heures aprs notre relche, sur les plus _soulauds_ du
brick. Elle commena d'abord  tomber comme un grain de nord-ouest sur
les plus gros, ensuite sur les moyens-gros, et _terminalement_ sur tout
le monde, except moi, et cinq  six autres sobres hommes. C'tait une
bndiction! Du cabaret, on les portait pleins  l'hpital, et de
l'hpital tout jaunes et maigres au trou  patates. Et puis, bonsoir les
voisins, et adieu le dcompte! Jamais parts de prise ne furent, dans un
quipage, plus aises  rgler au bureau de la marine. Il n'y avait
quasiment plus personne  rclamer l'argent qu'il pouvait avoir gagn 
la mer, et  chaque absent  l'appel, je rpondais pour lui, et je
mettais ce qui lui revenait dans mon sac, soi-disant au profit de la
famille du dfunt, ou de l'armement du navire, c'est--dire, de moi, qui
tais la famille de tout le monde, et le seul armateur du bateau.

Mais, mes braves gens du bon Dieu, une chose qui vous semblera drle,
et qui manqua de me sabouler l'esprit sens-dessus dessous, ce fut, au
milieu de tout a, la mort du petit Palanquin, de celui-l mme qui
m'avait _inculp_ dans l'ide de venir  Rgle pour enterrer les trois
quarts de nos gens. Le pauvre innocent fut un des premiers  changer ses
ancres de bord, un jour juste aprs que la maladie eut commenc  nous
tomber d'aplomb sur l'chine du dos. Qui jamais, disait-il, en se
sentant frapp du mal  mort, aurait pu se mettre dans le coco, que la
peste, que nous venions chercher dans ce chien de pays, serait pour moi
comme pour les autres? Le ciel n'est pas juste, puisque je suis
_stourbe_! C'est vous, espce de capitaine manqu, qui auriez d payer
le tribut  la nature avant moi; mais vous tes n coiff d'un bonnet de
coton, et vous mourrez vieux, ganachon et heureux. Salut!

Il fila pour lors son bout de cble pour appareiller en abattant sous
le vent de sa boue, et le peu d'gards qu'il avait eu pour moi, son
chef, avant de prir au lit, et  l'article de la mort, m'opposa de le
regretter autant et plus que je l'aurais fait s'il m'avait dit moins de
sottises avant son _resquies catin passe_.

Pas moins, voyez-vous, pour avoir l'air de le regretter, et de le
traiter en bon parent aprs dcs, suffit qu'il tait mon cousin de son
vivant, je le fis enterrer avec les honneurs de la guerre: six pieds de
terre tout comme  un homme fait, et une chsse de bois d'acajou pas
sujette au ver. Jamais je n'ai su, comme tant d'autres, ce que c'tait
que d'conomiser sur les derniers devoirs  rendre  ses amis, ou  ceux
de sa famille. Les bons parens font honneur  leurs proches, selon leurs
petits moyens, et leurs bons sentimens, cote qui cote; c'est mon
refrain en pareil cas.

A la suite d'un ensorcellement d'affaires et de chicanes, qu'il serait
trop long et trop indigne de vous rciter, je crus me douter qu'il tait
plus que temps de hisser mon ancre  bord, si je ne voulais pas la
laisser s'engager sur le fond o j'avais mouill  la grce de Dieu. Il
y a des finots qui ont trouv de bonnes longues-vues dans leur vie; mais
jamais je n'ai pu mettre la patte sur une lunette d'approche qui ft
assez bonne pour me faire voir trois semaines d'avance, dans le temps 
venir. Cependant, il aurait fallu avoir l'oeil joliment trouble et
born,  ma place, pour ne pas suspecter  la premire inspection des
mines, la figure que me faisaient les autorits de l'endroit et les
gendarmes de la malchausse de Rgle. Rien que de les voir passer les
uns et les autres  ct de moi, leur air me donnait la colique, sans
comparaison comme la mdecine de cheval que j'ai embarque ce matin par
mon avant. Ce fut pour lors que je me dis svrement  moi tout seul:
dtalons d'ici, mon fiston; et vite, encore, si tu ne veux pas jaunir
sur pied; ton estomac est trop dlicat pour supporter plus long-temps le
climat du pays. C'est un tour de valse qu'il te faut retenir pour la
premire que la musique jouera dans le bal qu'on veut donner en ton
honneur et gloire.

C'tait bien pens, ceci, mais avec un quipage dfunt en partie il n'y
avait gure moyen de gagner le grand air du large  bord d'un grand
coquin de brick dur  patiner et lourd  changer de place. Un officier
de mon tat-major, en mettant le nez sur mon embarras, me conseilla une
tromperie. Il y a ici, me communiqua-t-il en n'ayant l'air de rien, des
Amricains qui se chargent de tout sur mer. Quand on leur promet plus de
beurre que de pain, ils sautent dessus, et aprs, c'est  vous  ne leur
donner ni pain ni beurre, une fois que vous pouvez leur chanter: _petits
oiseaux le printemps vient de natre, sur l'air du troulala_, avec
variations.

Le lendemain de la conversation, je fis afficher que l'quipage qui
conduirait le _Gnral-Sucre_  sa destination, aurait pour sa peine la
moiti du navire que j'aurais sous les pieds en arrivant, le tout fait
double et de bonne foi entre nous.

Le poisson mordit  la ligne: vingt  vingt-cinq congres de Boston ou
de New-York se dhlrent  mon bord, et j'appareillai avec eux, aprs
avoir sign de mon nom un papier, comme par lequel je m'engageais  leur
compter une fois rendu  Saint-Thomas, la moiti de la valeur du brick
que j'avais sous les pieds. Oui, mais en arrivant  mon bord, j'eus la
malice de me coucher dans ma cabane pour toute la traverse, et pour ne
plus me relever de dessus le dos, qu'une fois dbarqu  terre dans mon
cadre de fainantise et de dissimulation.

Quelle avarie s'est-il donc avoir faite dans les oeuvres-mortes? se
demandaient les uns aux autres mes matelots de louage pendant le voyage.
A-t-il un tour dans ses cbles ou la goutte descendue dans la cale, pour
rester toujours couch comme une cagne? En les entendant blaguasser de
la manire susdite, je me disais: Oui, va toujours, tas de lofias: 
terre, je t'apprendrai la loi en te faisant voir comment on marche dans
le pays, quand on ne veut pas laisser rouiller ses quilles en route.

Et comme de fait, en arrivant  Saint-Thomas, o il y a des avocats et
de la justice, je signifiai aux Amricains, que n'ayant pas boug de ma
cabane, je n'avais pas eu de navire sous les pieds, mais sous le dos, et
que consquemment et d'aprs le code pnal, je ne leur devais pas un
taquet du navire dont ils voulaient raccrocher la moiti. Ils me
qualifirent de gueux et de sclrat, et je leur fis prouver devant la
justice qu'ils taient des simples et des crdules. Nonobstant, les
juges en bonnets pointus, me commandrent de leur payer quelque chose
pour le voyage, et comme, avant tout, il faut tre juste quand la
justice vous force  tre bon enfant, je finis par obir au commandant
en chef de l'escouade de juges qui m'avaient fait passer sur l'avant du
tribunal.

J'avais, en outre de a, un voeu conclu  la mer  remplir 
Saint-Thomas. Mon voeu, je l'ai rempli, et mieux que rempli quelquefois,
et mme avec une partie de l'argent gagn  la sueur de mon front et 
la scheresse de mon estomac; car, pendant les neuf mois que j'ai passs
 la mer, je puis bien dire que je n'ai souvent bu ni mang mon content.
Mais la terre, comme on dit, paie les fautes de la mer, et tout
aujourd'hui, Dieu merci, est pay, except vous. Nanmoins, tout le
pcune que j'ai gratt d'un bord et de l'autre, est dans deux barils que
j'ai laisss chez une htesse, et auxquels j'ai donn de temps en temps
quelques petits soufflets d'amiti, sans leur faire trop de mal. Vous
dire combien il y a de livres, sous et deniers dans ces petits barils de
galre, c'est ce que je ne puis pas vous confirmer, attendu qu'il me
serait moins malais de regagner encore tout cet argent l, que d'en
compter seulement le demi-quart. Vous qui savez calculer, vous
calculerez tout cela, et vous vous rendrez mes comptes en rgle, si vous
voulez vous donner la peine de faire ce que je ne ferai jamais de ma
vie. A prsent vous venez d'apprendre tout ce que j'ai fait pour le bien
du service de notre aimable socit. L'honnte homme agit comme il peut
dans sa vie, et non pas toujours comme il veut. Il n'y a, vous le savez
bien, que notre trs saint pre le Pape qui puisse rpondre de tout et
qui ne se trompe jamais sur aucune chose, le vieux Paria qu'il est!

Ma foi, je vous ai tout dit, et je crois que c'est a! _Finus coronat
opis_, comme dit l'anglais. Voyons, vous autres,  prsent que j'ai
fini, est-ce que je vous ai largu trop de btises?




VIII

NARRATION DE FRRE JOS


Bien peu de jours de ma vie se sont couls, sans que je ne me sois
rappel ce que nous rptait souvent au sminaire, un ancien vicaire qui
passait pour avoir fait autrefois des siennes: Le monde, nous disait ce
vnrable praticien d'erreurs mondaines, commence  se faire bien vieux,
et c'est cependant du nouveau qu'il faut sans cesse,  cet antique
enfant, avide de tout et blas sur tout. Pour moi, mes jeunes amis,
j'aimerais cent fois mieux aller prcher un bon petit schisme tout neuf,
aux Esquimaux ou aux Californiens, que de rabcher chaque matin aux
fidles de Nanterre ou de Saint-Denis, la messe dont ces braves gens
doivent tre aussi fatigus que moi pour le moins. Ne me parlez pas de
marcher sur un vieux plancher, quand on ne porte plus que des savattes.

Jamais le sens profond que cachait cette parabole de l'exprience, ne
se prsenta plus lumineux  mon esprit mditatif, qu'au moment o je
vous fis mes adieux et o je reus les vtres, pour aller pratiquer au
loin la profession qui nous est commune. Aprs avoir repass et pour
ainsi dire ressass dans toutes les cases de mon cerveau, le nom des
lieux o je pourrais planter ma tente vagabonde avec quelque espoir de
rencontrer un gras pturage pour mes chres brebis, je me dcidai 
cheminer vers Saint-Domingue, ancienne colonie hispanico-franaise,
rajeunie et reblanchie par les ngres, sous la domination tant soit peu
carabe d'_Hati_. Mes raisons pour laisser choir doucement le ballon de
ma destine sur ce point terrestre plutt que sur un autre, mritent de
vous tre exposes, et vous les trouverez logiquement dduites dans les
rflexions suivantes, que je faisais tout en me rendant sur un schooner
amricain, de la Pointe--Pitre, vers la partie d'Hati gouverne par
Christophe premier, le ngre-Roi, et le Roi de tous les ngres[3].

Saint-Domingue, me disais-je donc, en pesant avec maturit et un  un,
les motifs de ma rsolution, Saint-Domingue est un pays nouveau, ou tout
au moins un pays retourn, qui peut aujourd'hui passer pour assez
raisonnablement neuf. Il n'y a plus l de civilisation qui vienne
contrarier  chaque pas les projets d'un homme dtermin  gouverner sa
barque en dehors des lois ordinaires de la socit, et au large des
usages consacrs par l'incommode droit des gens. Les forbans jusqu'ici
paraissent s'tre si bien trouvs de l'exploitation de ces parages
fortuns, qu'il ne s'coule gure d'annes o l'on ne pende une bonne
douzaine au moins, de ces honntes gens. Or, pour qu'il y ait tant de
forbans  pendre chaque anne  Hati, il faut ncessairement que les
forbans ne se lassent pas de frquenter les abords de cette le fameuse;
et pour qu'il y ait un aussi grand nombre de forbans sans cesse disposs
 se faire pendre l plutt qu'ailleurs, il faut ncessairement aussi
qu'ils trouvent l plutt qu'ailleurs, quelque chose qui vaille la peine
de leur faire braver le gibet qu'ils rencontrent quelquefois sur leur
route; car, s'il en tait autrement, je ne vois pas pourquoi ils iraient
affronter pour rien dans ces parages, le croc et la potence, la dernire
raison, ultima ratio, l'argument final en un mot, de la socit contre
eux. Les coquins de notre espce, passez-moi l'pithte, ne raisonnent
pas encore assez mal leurs intrts, pour devenir absurdes aux dpens de
leur propre peau. Rendons-nous donc  Saint-Domingue, me disais-je
toujours. C'est l'ancien refuge des Boucaniers et des _frres-la-cte_,
ces illustres anctres qui n'taient pas plus btes que nous[4]; faisons
comme eux, et le ciel bnira peut-tre nos efforts comme il a bni leurs
glorieux travaux.

D'ailleurs, m'criai-je encore, pour m'affermir dans ma premire
dtermination, il n'y a plus maintenant  Hati que quelques millions de
ngres qui se croient devenus quelque chose de libre, parce qu'ils ont
russi, la fivre jaune les aidant,  chasser ignominieusement leurs
anciens matres. Avec ces gaillards l, tout bouffis de l'orgueil de
leur facile victoire, il doit y avoir moyen d'entrer aisment et
brusquement en matire, et bien fin, ma foi, sera le diable, s'il
parvient  me couper les vivres, l o avec la faim que j'ai, je
sentirai des vivres  me mettre dans la besace.

Rempli de ces ides spculatives, et du zle que m'inspirait le dsir
de faire quelque chose de bien sur un plan solidement assis, je
dbarquai bientt au Cap Franais. Je songeai d'abord, en posant en
toute scurit le pied  terre,  bien ramasser ma conduite autour de
moi, et  ne pas m'emptrer les jambes dans les premiers vnemens ou le
semblant de bonnes occasions qui viendraient se prsenter  moi. La
guerre d'attaque peut russir quelquefois aux fous et aux imbciles qui
se sentent le coeur plein et les oreilles chaudes; mais la guerre
dfensive est le fait des esprits mditatifs, ou des gens qui croient
avoir quelque chose  perdre. J'avais avec moi, vous le savez bien, les
huit mille gourdes que je tenais de la libralit et de la confiance de
notre respectable ami.

Le roi Christophe premier et dernier, inform par les espions de sa
couronne, de mon dbarquement imprvu au beau milieu de ses tats un peu
dsorganiss, me fit l'honneur et le dplaisir de m'inviter  passer
dans son palais, pour me demander ce que je comptais faire dans ce pays
soumis  son autorit souveraine, ou plutt au dvergondage de son
despotisme. Je rpondis  sa Majest, en homme dj prpar  toutes les
investigations et aux plus mauvaises chicanes, que j'avais le projet
philantropique de me livrer moyennant son autorisation,  la _traite des
blancs_ des colonies voisines, attendu qu'il y avait assez long-temps
que les blancs se livraient impunment  la _traite des noirs_. Le malin
ngre eut l'air de me prendre pour un insens ou pour un idiot, ce qui
est  peu prs la mme chose aux yeux des gens qui se croient plus
madrs que les fous ou les imbciles qu'ils ddaignent. Je me gardai
bien, ainsi que vous devez le penser, de chercher  dsabuser le
monarque d'une erreur qui favorisait si compltement mes intentions
secrtes. Mais Christophe ayant envie depuis long-temps d'attacher, en
sa qualit de Roi, un fou ou un magot  son service, s'avisa d'ordonner
 ses grands et petits mouchards, de me regarder  l'avenir comme le
bouffon ordinaire du Palais, et de me laisser aller librement mon train
sans jamais me perdre de vue. C'tait ma qualit de blanc, que le drle
tait bien aise d'humilier dans la personne d'un des bipdes de mon
espce, et je passai bientt enfin, grce  cet avancement inattendu et
inespr, pour le Triboulet ou le Langli de sa Majest intertropicale.

L'le d'Hati, depuis l'anantissement de l'arme du gnral Leclerc,
avait comme vous ne pouvez l'ignorer, le bonheur d'tre libre et en
guerre civile sous les drapeaux ennemis et patriotiques de Dessalines,
de Christophe, de Rigaud et de Boyer. C'tait un tat d'indpendance qui
faisait piti  voir, et au milieu duquel il tait impossible de se
reconnatre. Les trangers que leurs mauvaises destines, ou un caprice
presque aussi malheureux que la plus mauvaise destine, conduisaient
dans ce lieu de discorde et de libert, s'y trouvaient presque aussi
maltraits et aussi svrement surveills que les habitans et les
nationaux eux-mmes. Quand je voulus armer pour mon compte et sous mon
nom, par exemple, une petite golette pour faire soi-disant le cabotage
de la colonie, on m'apprit en me menaant de toute la rigueur des lois,
que personne ne connaissait encore, qu'il n'y avait pas de cabotage
praticable dans un tat indpendant dont tous les ports taient bloqus,
tantt par un parti, tantt par un autre; et qu'il serait absurde au
gouvernement d'accorder ce droit, ce qui tait par le fait de toute
impossibilit. Je rclamai alors la simple autorisation d'armer un aviso
de plaisance, pour faire faire de temps  autre, quelques petites
promenades anodines et maritimes aux insulaires les plus riches et les
plus comme il faut du pays. Le secrtaire de la marine et le collecteur
de la Douane me firent observer, que pour avoir le privilge de possder
un btiment de la rpublique ngre, il fallait jouir au pralable de
l'avantage d'tre noir comme le grement de la barque que l'on voulait
armer, ou tout au moins justifier du fait d'tre issu d'une famille
aussi bronze que le cuivre du bateau que je m'tais propos de mettre 
la mer. Je trouvai, pour luder ces impertinentes conditions, un ancien
prince de la cte de Guine, qui consentit, en sa qualit de citoyen
hatien naturalis,  acheter sous son nom et aprs s'tre lui-mme
vendu  moi, un caboteur que j'quipai de trente et quelques dserteurs
europens que je ramassai  grands coups de tafia dans les bouchons et
autres lieux encore plus suspects du royaume rgnr.

J'tais venu  St.-Domingue, comme je vous l'ai dj dit, avec l'espoir
de faire du nouveau et de l'inattendu, dans une contre passe  la
lessive brlante de l'insurrection, et en poursuivant toujours, bien
entendu, l'ide que m'avait inspire la vieille maxime de cet ancien
vicaire dont je vous ai parl en commenant ma petite histoire. Le
projet que, du reste, j'avais nourri, et, en quelque faon, engraiss du
sucre de mes rflexions en armant sous le nom d'un prince de Guine, mon
bateau caboteur, tait assez drlet, comme vous allez en juger par
vous-mmes. Mon intention, aprs avoir runi  mon bord, sous un
prtexte un peu fonc en couleur, une aussi grande quantit de ngres
que j'aurais pu en trouver, mon intention, ai-je dit, tait
d'appareiller  l'improviste du Cap Hatien, d'aller vendre les peaux de
mes rpublicains mystifis  la Havane, et de revenir ensuite croiser et
pirater dans les dbouquemens des Iles-sous-le-Vent. Pour parvenir  me
livrer avec quelque chance de succs  cette espce d'espiglerie, et 
faire convenablement cette sorte d'cole buissonnire maritime,
j'annonai un jour  toute la _ngraillocratie_ du lieu, qu'il y aurait
incessamment fte, repas et feu d'artifice  mon bord, et que les
curieux et les amateurs y verraient le spectacle extraordinaire d'un
homme blanc mang par un requin noir. Comme depuis long-temps on tait
habitu  me regarder comme un monomane, dont le monarque lui-mme
n'avait pas ddaign de s'amuser un instant, on ne trouva pas trs
surprenant que je me fusse mis dans la tte de rgaler le beau monde
hatien du spectacle d'une de mes extragavances ordinaires. Quelle
dfiance raisonnable aurais-je pu d'ailleurs inspirer, en engageant les
amateurs  se runir et  venir se rcrer  bord d'une barque  peine
arme, et en apparence incapable de prendre inopinment la mer? Il
aurait fallu tre dou d'une perspicacit plus qu'africaine ou
hatienne, pour deviner le mystre du projet que j'avais conu, sous le
voile trompeur des apprts les plus inoffensifs. Rien donc ne pouvait
m'alarmer sur l'issue d'une tentative secrte qui n'avait encore veill
les soupons de personne, et que tout jusque l avait sembl favoriser
au-del mme de mes petites esprances. On parut mme me savoir gr,
dans la socit qui s'gayait le plus  mes dpens, de la politesse que
j'avais eue de choisir pour le spectacle annonc, une allgorie qui
tendait  figurer la couleur europenne d'un homme blanc, sacrifie  la
couleur guinenne d'un requin noir. L'emblme fut trouv fort, mais
dlicat et agrablement choisi. Le royaume de Christophe premier ne
possdait pas en tout un seul navire qui ft en tat de me donner la
chasse, quand une fois je serais parvenu en appareillant, tant bien que
mal,  enlever la traite de noirs improvise que je me proposais de
faire dans le pays. Il y avait bien cependant quelques coups de canon 
risquer par ci par l, dans le cas o je filerais avec mon personnel
sous les batteries de terre. Mais, me disais-je avec assez de sens, ce
me semble, un coup d'ventail  boulets est bientt pass, surtout quand
il est donn  la hte, et reu avec courage. Et puis d'ailleurs, la
crainte qu'auront les canonniers hatiens de tuer  mon bord, leurs
compatriotes en visant gauchement ma golette, pourra bien nous pargner
une bonne partie de la vole qu'ils nous enverraient impitoyablement,
s'il n'y avait qu' hacher des blancs comme nous, tuables et canonnables
 merci. Va donc pour le coup d'ventail  mitraille! pensai-je.
L'honneur de russir vaut bien le danger que me fera courir une aussi
noble tentative.

Il existe au monde une foule de gens  qui il faut toujours quelque
chose ou quelqu'un  respecter, troupeau servile qui ne saurait vivre
sans un berger qui le fouette, ou un chien qui lui morde le derrire.
Moi, Dieu merci, j'ai le bonheur de ne respecter personne, ni rien.
C'est une assez utile philosophie, que je me suis faite comme cela, en
voyant les hommes comme ils sont, et en apprciant toutes les choses 
leur juste valeur. Quand ma chaussure me gne, je l'largis au moyen
d'un couteau, dt-elle, aprs cette petite incision, ne me durer qu'un
jour. Pourquoi ne ferais-je pas pour d'absurdes prjugs, ce que l'on
fait pour une chaussure trop troite ou pour un soulier mal fait? Cette
rflexion m'tait passe par la tte, long-temps avant mon dbarquement
au Cap Hatien; car je vous prie de croire que je n'tais pas venu l,
dpourvu de principes, et pour y faire un cours pratique de science
humanitaire.

Mais revenons  l'objet principal de mon rcit; j'avais donc fait
annoncer au son du tambour, et au moyen de cent grandes affiches
placardes dans toutes les rues de la ville, l'tonnant spectacle que
j'avais prpar. La curiosit fut vive, la foule devait tre
considrable. Mais, hlas, comme dit l'criture, combien les projets de
l'homme sont vains, et combien sa prvoyance est misrable! ou, en
d'autres termes:

    Quantum animis erroris inest!

Le soir mme, o je devais donner ma fte sur l'eau  l'aimable socit
d'Hati, le roi Christophe eut pour la seconde fois envie de me faire
venir devant lui; et pour tre encore plus sr de l'empressement que je
mettrais  me rendre  ses ordres suprmes, le monarque eut soin de
m'envoyer chercher par quatre contrefaons de grenadiers et une
apparence de caporal de sa garde royale. Un autre que moi n'aurait pas
manqu de perdre d'abord la tte en pareille circonstance. Mais moi,
plus calme et plus rsign que beaucoup de gens ne l'eussent t  ma
place, je pensai que ma tte tait la premire chose que je dusse ne pas
perdre, et qu'il serait toujours temps d'en faire le sacrifice, quand il
n'y aurait plus possibilit de la disputer  la faux du malheur ou au
glaive du despotisme.

Ds que sa majest m'aperut arrivant  elle au milieu du cortge
qu'elle avait eu la trop grande bont de m'envoyer, pour me conduire
court et ferme dans son palais, elle n'eut rien de plus press que de me
demander en me prsentant une boucle de fer qu'elle tenait assez
maladroitement dans ses gracieuses griffes:

--Comment, s'il vous plat, nommez-vous cela?

--Mais, sire, rpondis-je aussitt avec respect et prsence d'esprit en
reconnaissant cet objet pour m'avoir appartenu, cela se nomme
vulgairement un piton ou une boucle en fer?

--Et  quel usage emploie-t-on ordinairement, que vous sachiez, ces
sortes de pitons,  bord des btimens?

--Ces pitons servent  accrocher les saisines de chaloupe sur le pont,
et  amarrer ou  fixer, si votre majest aime mieux, les barriques le
long du bord.

--Voyez combien les monarques sont  plaindre, et combien on s'attache 
les tromper, s'cria alors le souverain, d'un air tonn, en s'adressant
aux courtisans qui l'entouraient. Plusieurs anciens marins m'avaient
assur que l'on employait quelquefois les boucles de ce genre, dans
l'entrepont des navires, pour y attacher les malheureux esclaves que la
cruaut des Europens allait arracher  la cte d'Afrique, pour les
revendre aux Antilles, comme la plus vile et la plus abjecte
marchandise!

--Quelle horreur! fis-je avec une vivacit d'expression et un mouvement
de dgot qui ne m'tait pas habituel, mais qu'il m'importait de rendre
aussi naturel que possible. Il faudrait, pour admettre cette calomnie,
supposer non seulement la plus inconcevable perversit, mais encore la
plus insigne maladresse aux hommes qui auraient destin ces pitons  un
usage aussi barbare! _Herque_! le coeur se soulve d'indignation et
d'horreur, rien que d'y penser!

Le vieux drille couronn reprit, aprs m'avoir laiss dfiler ma phrase
tout au long, et exprimer tout  mon aise le dgot profond que je
faisais semblant de ressentir:

--Et comment peut-il donc se faire, monsieur le fou, qu'avec l'horreur
insurmontable que parat vous inspirer l'emploi de ces ferremens odieux
 bord des ngriers, vous ayez eu l'imprudence d'en faire planter une
range dans la cale du petit brick de plaisance que je vous ai laiss
armer sous le nom d'un des plus stupides sujets de mon royaume?

--Comment il se fait, dites-vous, sire? Mais ma rponse est facile, et
il me suffira de vous expliquer les choses avec sincrit pour ne vous
laisser aucun doute sur mon innocence, ou du moins sur la ralit de ce
que vous avez eu la bont d'appeler dj mon imprudence. Cette range de
pitons dont vous me parlez, se trouve effectivement  bord de mon navire
par la raison toute simple qu'elle y tait lorsque j'ai pris possession
du btiment, et je l'y ai maintenue en pensant ensuite que ces petites
boucles pourraient me servir  assujettir dans la cale les pices  eau
dont j'avais besoin de me pourvoir pour lester ma petite golette!

--Ah! c'est pardieu vrai! Voyez ce que c'est que de ne pas pouvoir se
rendre compte par soi-mme des choses les plus usuelles pour une
profession dont on ignore les dtails! Maintenant que vous venez de
m'initier par une explication toute simple aux mystres de vos actions,
je ne m'tonne plus de l'activit avec laquelle je vous ai vu embarquer
cette nuit une bonne vingtaine au moins de tonneaux d'eau  votre bord,
en attachant a l'aiguade du rivage une manche en cuir, qui conduisait
sans bruit le liquide dans les pices de votre cale! Oh, tout  prsent
s'explique  merveille: c'tait le lest ncessaire  votre petite
navigation que vous embarquiez ainsi avec tant de promptitude et de
discrtion, mais, tudieu! quels buveurs d'eau vous vous disposez 
recevoir  bord de votre embarcation!

--Et votre fte, continua sa majest en changeant un peu de ton, votre
fte maritime, ou plutt aquatique, sera donc bien blouissante,
monsieur l'ex-blanc converti  la cause des noirs?

--Mais, sire, j'ai lieu d'esprer qu'elle sera demain aussi brillante,
que les faibles moyens dont j'ai pu disposer m'ont permis de...

--Moi aussi, je vais donner une fte dont votre projet de gala sur mer
m'a suggr la pense. C'est votre ide que j'ai voulu copier, mais pas
servilement, au moins... Vous souriez, monsieur le prsomptueux; mais
savez-vous bien qu'il y aurait tmrit  tout autre que vous de
ddaigner un concurrent comme moi?

--Aussi, votre majest ne pense-t-elle pas sans doute, que c'est de
ddain que je souris: c'est d'incrdulit seulement.

--Ah! vous tes incrdule! Et ce sont des preuves, par consquent, qu'il
vous faut? Eh bien, vous allez bientt en avoir. Mais avant de vous
rendre spectateur de la fte que je vous ai prpare, il est peut-tre
bon de vous prvenir qu'au lieu de terminer comme vous, mon grand
spectacle par un feu d'artifice, ce sera au contraire par un feu
d'artifice de ma composition qu'il commencera, et c'est  vous, en
personne, que sera adress le bouquet... Et tenez, sans aller plus loin,
voil dj ma fte qui commence, Ah! ah! regardez donc l, le bel effet
que va produire ma premire fuse! Mais,  propos, j'ai oubli de vous
questionner sur un point essentiel. Savez-vous le latin?...

--Sire, rpondis-je fort embarrass de la position dans laquelle venait
de me jeter la conversation goguenarde du roi!... Sire, il y a tant
d'imbciles qui prtendent que l'on ne sait rien quand on ne sait pas le
latin, que je crois pouvoir vous avouer que j'entends un peu cette
langue, sans risquer de vouloir me faire passer  vos yeux pour un homme
d'esprit.

--Ah! fort bien. Lisez-moi donc, et bien vite, si vous ne voulez pas
perdre l'-propos de la ressemblance, la petite devise que je me suis
amus  crire sur les vitraux d'une des croises qui donnent l, sur la
rade, l, de ce ct!...

Je lus, mes amis, cette infernale devise: elle tait ainsi conue en
latin d'Hati:

_Deus non sum, tantm abest ut_! Tamen sicut Deus, incedo per ignes.

En portant attentivement mes yeux sur le carreau o le doigt du monstre
avait trac ces mots sataniques, je vis  travers la vitre perfide,
quelque chose qui brlait sur rade: mais quelle fut ma stupfaction, je
vous le demande, lorsque je reconnus dans ce quelque chose incendi, mon
bateau, mon pauvre bateau livr, par ordre du royal bourreau, 
l'imptuosit des flammes! Quelques minutes aprs avoir joui de
l'impression que ce spectacle cruel ne laissait que trop voir sur mon
visage qui, baign d'une froide sueur refltait pour ainsi dire la lueur
de l'incendie qui consumait ma proprit, le tyran m'adressa ces paroles
moqueuses qui furent les dernires que j'entendis sortir de ses lvres
de singe ou de bouc:

--Ah! murmura-t-il, matre idiot, vous vouliez traiter les sujets libres
d'Hati,  votre bord, comme vos pareils ont l'habitude de traiter les
esclaves ngres, et vous pensiez, dans votre sot orgueil, que parce que
les ngres sont noirs, ils doivent redevenir esclaves. Eh bien!
maintenant, c'est moi qui pour rpondre  votre tmrit vais vous
traiter comme vous le mritez: soldats, enlevez-moi ce drle, et que son
sort et ma volont s'accomplissent!

Jamais les ordres de l'esclave-roi ne furent remplis, je vous jure,
avec plus de ponctualit et de vigueur d'excution. A peine me sentis-je
enlever du palais, tant j'tais lger, ou tant je devais tre tourdi du
coup qui venait de me tomber sur la tte. Je ne repris tout--fait
l'usage de mes facults intellectuelles, que lorsque je me vis descendu
dans le fond d'un caveau presque aussi noir et aussi sinistre que le
monstre qui venait d'ordonner de m'y placer.

Je ne recouvrai, pour ainsi dire, mes sens qu'au milieu des tnbres,
et la libert naturelle de mon esprit que sous les verroux d'un cachot.

Toutes les pnibles rflexions que jusqu'alors j'avais retenues comme
un torrent imptueux, dans mon me souleve, reprirent bientt cependant
leur cours paisible, ml d'un peu de crainte et de tristesse. Ce n'est
pas toujours au milieu des fleurs de la vie et  l'ombre des ides
riantes, vous le savez bien, que la pense est faite pour ruisseler
limpide et pure. La mditation a aussi ses dbordemens et l'me humaine
ses inondations. Je ne l'prouvai que trop.

Au bout de quarante-huit heures de jene forc et de penses plus ou
moins lugubres sur l'effroyable ralit de ma position, la porte du
souterrain o l'on m'avait enferm s'ouvrit, pour montrer  mes yeux
abattus un spectacle presque aussi sombre, que les tnbres au fond
desquelles mes regards s'taient peu  peu habitus  percer
l'obscurit. Les ples rayons du jour que je ne croyais plus revoir, en
pntrant  travers les grilles paisses de ma prison, me laissrent
apercevoir deux petits pouvantables ngres habills en diablotins, et
tenant  la main deux torches goudronnes et un criteau: ces monstres
enfans s'avanaient vers moi. Qu'est-ce  dire, me demandai-je, que
cette vision diabolique et cette fantasmagorie? veulent-ils m'effrayer
pour rire, ou veulent-ils se dfaire srieusement de moi en riant? La
porte du cachot, qui n'avait roul sur ses gonds que pour donner passage
 ces deux nouveaux venus, se referma bientt, et,  la lueur des
flambeaux que venaient d'allumer mes deux noires marmailles, je lus sur
l'criteau qu'ils tenaient comme des griffons tiennent le pied d'un
meuble, les mots suivants tracs en grosses lettres rouges, assez
semblables  des caractres phosphorescens:

  _Citoyens libres de la ville du Cap_,

  Henry Christophe 1er, par la grce de Dieu et des constitutions, Roi
  d'Hati et de la partie et dpendances du cap Hatien, etc., fait
  connatre  tous ceux qu'il appartiendra, que le vagabond europen,
  dit Frre-Jos, a t condamn  tre _enterr vif_, pour avoir voulu
  exercer,  Hati mme, l'infme trafic connu sous le nom odieux de
  Traite des Noirs.

  Le convoi se runira en armes, demain,  trois heures de releve, au
  domicile du vivant (prison centrale), puis, de-l, se rendra  la
  grande glise paroissiale du Cap.

  Fait au palais, ce 17 juin 1819.

  Le roi,

  HENRY CHRISTOPHE.

Quel calice d'absinthe et de fiel  avaler, m'criai-je en dtournant
les yeux de ce placard dgotant!... Mais une rflexion, qui suivit dans
mon esprit le premier mouvement d'indignation qui m'avait soulev le
coeur, vint presque me consoler du fatal avenir que je ne prvoyais que
trop pour moi. Jsus-Christ, en marchant au supplice pour racheter les
pchs des malheureux qui ne valaient certes pas un tel sacrifice, eut
la douleur de porter lui-mme sa croix, tandis que moi, je vais tre
port et log dans un bon et commode cercueil: voil ce que je me dis;
l'avantage est donc encore de mon ct, et je suis bien loin, cependant,
de valoir mieux que Notre Seigneur. _Laudamus te Deum_, et que la
volont du destin soit encore une fois faite, puisqu'il n'y a gure
moyen de faire mieux pour moi, que n'a fait lui-mme ce malheureux
destin!

Ici, matre Bastringue, en entendant son ami prononcer encore quelques
mots de latin, ne put retenir l'enthousiasme que lui inspirait cet clat
prodigieux de science:

--Ah! gueusard de Jos, tu parles comme un lutin, s'cria-t-il, mais
force de voiles un peu, s'il y a moyen. J'ai envie de voir comment tu as
dbrouill ton palanquin dans le moment de ton enterrement en vie.

Frre Jos poursuivit ainsi:

Les deux petits griffons noirs, jugeant sans doute  la grimace que je
n'avais pu m'empcher de faire en leur prsence, que j'en avais assez vu
comme cela, pour tre fix d'une manire positive sur mon sort,
laissrent tomber leur criteau  mes pieds, et, s'approchant de moi
avec force gambades et contorsions diaboliques, l'un d'eux me remit
respectueusement une lettre scelle d'un grand cachet noir en signe de
deuil. On aurait mis un cachet noir  moins.

J'ouvris  la lueur des torches funbres qui continuaient  flamber
devant moi et  puer la rsine; je lus la lugubre missive qui m'tait
adresse. Elle tait conue en assez mauvais langage; mais dans la
conjoncture o les vnemens m'avaient plac, et surtout dans la
situation d'esprit o je me trouvais alors, on n'a gure le droit de se
montrer difficile sur les qualits du style pistolaire.

La dpche qui venait de m'tre ainsi remise contenait textuellement
ces mots:

  _Monsieur le ngrier blanc_,

  Un capitaine amricain comptant sur les ravages que l'pidmie devait
  exercer cette anne parmi les nouveaux arrivs d'Europe, a dbarqu
  ici une pacotille de cercueils, on ne peut mieux conditionns.
  Malheureusement pour le spculateur qui n'avait compt sur la fivre
  jaune que pour les autres, c'est lui qui, le premier, s'est vu dans la
  ncessit d'trenner sa marchandise pour son propre compte. Hier, il a
  t port en terre dans le premier des cercueils dont se composait son
  chargement. Cette contrarit a t d'autant plus vive pour moi, que
  je m'tais promis le plaisir de vous offrir le _premier tir_ de la
  cargaison du prvoyant capitaine; mais pour vous traiter cependant
  autant que possible avec la distinction dont je voulais vous donner
  une preuve si clatante, j'ai tout arrang, aprs avoir pris les
  ordres de S. M., pour que demain,  deux heures, on mt  votre
  disposition la seconde bire de premire qualit du chargement du
  dfunt capitaine amricain.

  Veuillez donc bien, en consquence, vous tenir prt,  l'heure
  indique,  recevoir l'honneur qu'on vous rserve, et dont vous vous
  tes montr dj si digne.

  recevez, monsieur le Ngrier blanc, l'assurance de la parfaite
  considration, avec laquelle je me garderai bien d'avoir l'honneur de
  vous saluer.

  Le Secrtaire des commandemens de S. M. Hatienne.

Les rois n'ont qu'une parole,  ce qu'ils disent, et ils disent
quelquefois vrai, quand ils ont donn parole de faire le mal. Le
monarque-fossoyeur parut vouloir tenir  l'engagement qu'il avait pris,
en ordonnant mon inhumation quelques bonnes annes au moins avant le
terme assign dans les cieux  ma mort naturelle. Le jour de la
crmonie annonce, S. M. eut mme la prvoyance de m'envoyer trois
caricatures de prtres, chargs de m'assister _ante humum_ dans les
prparatifs de ma toilette de trpass. On fit tenir en quilibre, sur
ma tte, un bonnet de coton empes, long et pointu comme la flche d'un
clocher de campagne, et, en guise de san-benito, on passa sur mon corps,
amaigri par le jene et la douleur, une longue robe de papier, faite de
toutes les affiches, au moyen desquelles j'avais annonc le grand
spectacle que j'avais voulu donner sur l'eau. Mes aides de garde-robe
trouvrent en examinant de prs ma physionomie, que ma mine ne pourrait
manquer de faire honneur aux morts dans la compagnie desquels j'allais
avoir l'avantage d'entrer  la fleur de mon ge, et avec la sant la
plus resplendissante.

Un de ces goguenards crut remarquer que quelques-uns de mes cheveux
avaient blanchi dans l'espace de quarante-huit heures que l'on m'avait
fait passer  l'ombre humide de mon cachot. Moi, pour rpondre gaiement
 l'impertinence de ce mauvais plaisant, je rpondis qu'il voudrait
peut-tre bien que sa face et pu blanchir aussi aisment, et par le
mme procd que mes cheveux. Cette pigramme assez libre, que je
m'imaginais pouvoir me permettre, sans risquer d'aggraver les
inconvniens de ma situation, intressa mes perscuteurs  employer de
leur mieux le temps qu'ils avaient encore  me tourmenter. On m'amarra,
le plus raide possible, les deux jambes l'une contre l'autre, et les
bras le long des hanches, pour m'imposer la plus complte et la plus
cadavrique immobilit possible. A deux heures et demie, j'entendis 
travers les murs pais de mon caveau, un sourd roulement de tambours.
C'tait le bruit du cortge immense qui venait chercher mon corps encore
tout vivant, avec tous les honneurs qu'on ne rend ordinairement qu'aux
morts illustres, quand ils sont bien morts, et qu'ils ont la vanit de
se croire illustres.

A trois heures prcises, le cercueil qu'on m'avait rserv reut ma
trs viable et trs vitale dpouille, au-dessus de laquelle allait
voltiger, comme une ombre, mon esprit qui travaillait toujours, ni plus
ni moins que s'il n'et pas encore t spar de sa chair par l'ordre de
S. M. Christophe. Trente sales ecclsiastiques, aussi mal blanchis que
les surplis qui les couvraient taient blancs et propres, entourrent ma
bire en chantant du latin crole, et des litanies ngres, dans un
patois auquel le ciel ne devait pas comprendre grand'chose. Toute une
troupe de soldats d'lite sans souliers, mais en gros bonnets  poil,
suivait militairement mon convoi; et le long roulement des tambours, les
sons aigus des fifres s'unissant, pour faire un tintamarre d'enfer, aux
glas de toutes les cloches de la ville, attirrent bruyamment,  la file
de mon cortge funbre, les flots de canaille dont regorgeaient alors
les maisons de la cit.

Jamais encore les heureux habitans du Cap n'avaient vu un pareil
enterrement, ni moi non plus; et j'aurais peut-tre t assez fier de
tout ce luxe dploy  mon intention, si j'avais pu en tre moins
afflig. Tout le monde, imaginez-vous, riait autour de moi, et j'tais
probablement le seul qui pt conserver son flegme, au milieu d'une aussi
svre et aussi burlesque crmonie.

J'ai toujours pens qu'il n'y avait qu'une chose srieuse dans la vie,
et que cette chose srieuse, c'tait la mort. Or, en ce moment l, la
mort se montrait  moi avec ce qu'elle a de plus hideux, c'est--dire
avec l'appareil des tortures qui l'accompagnent quelquefois et
l'indcente gat des bourreaux qui se font un jeu de ces tortures.

Enfin, tout en tambourinant, carillonnant, psalmodiant et symphonisant,
les caisses du rgiment, les cloches de la paroisse, les chants
nazillards des prtres, et les symphonies presque aussi intolrables de
la musique, me conduisirent aux portes de l'glise mtropolitaine. Le
matre-autel tincelait de feux et de splendeur: cinquante gros cierges
avaient t allums autour des trteaux sur lesquels je devais jouer le
dernier rle de la comdie que j'avais commence en sortant du berceau.
Les huit mulets  deux pieds, qui m'avaient transport sur leurs
paules, de ma prison  la cathdrale, n'eurent pas plutt dpos leur
fardeau dans le sein de l'glise, que le prtre et les chantres
entonnrent en pouffant de rire, le plus lamentable des chants de leur
pieux rpertoire d'opra lugubre. La parodie sacrilge que l'on
excutait ainsi  mes dpens dans le temple du Seigneur, me parut devoir
se prolonger assez pour me donner tout le temps de la mditation la plus
srieuse. Par un reste d'habitude contracte au sminaire, je me mis 
prier l'tre-Suprme, n'ayant en ce moment rien de mieux ni de plus
press  faire. J'ose croire mme que, sans la prcaution que l'on avait
eue de m'attacher les bras le long du corps, j'aurais fait le signe de
la croix dans cet instant terrible o je n'avais gure d'autre parti 
prendre que de recommander mon me  Dieu, s'il pouvait arriver que Dieu
en voult encore. L'homme n'est vritablement fort ou faible qu' son
dernier soupir; aussi, aujourd'hui, j'ai la franchise de convenir que
j'eus alors la faiblesse de n'tre pas trs fort contre l'horrible
prvision de ma fin prochaine. Mais soit que la prire que j'envoyai au
ciel avec la ferveur de la peur, ft coute du ciel, ou soit plutt que
le hasard voult bien se charger de me tirer tout seul d'embarras,
toujours est-il qu'il m'arriva, pour mon bonheur, ce qui probablement ne
serait pas arriv  beaucoup d'autres en pareille conjoncture. Ce qui
m'arriva ainsi, mes amis, ce fut une ide, et cette ide me sauva. Je
m'imaginai, au moment o je ne songeais presque plus  rien, qu'en
m'agitant comme un possd dans mon cercueil, je pourrais peut-tre bien
russir  me tuer avant l'inhumation, en me faisant tomber rudement sur
le pav du temple, ou  faire rire assez les assistans pour les
dtourner du projet de me descendre tout vivant en terre. Je me mis
donc, par suite du plan de diversion arrt dans ma cervelle,  gigotter
tellement au fond de mon domicile spulcral, que les chantres qui
braillaient leur _requiem_  mes oreilles,  moiti vanouies,
accoururent pour m'imposer l'immobilit lthargique dont j'avais eu
l'audace de m'affranchir. En excutant ainsi un saut de carpe et en
tournant et en retournant convulsivement ma tte de ct et d'autre,
j'aperus, au fond d'un confessionnal, quelque chose de noir, tout
chamarr d'or et de broderies: ce quelque chose par bonheur, se trouva
tre le ngre-roi, Christophe lui-mme qui riait en personne plus que
tous les autres  la fois, mais qui riait, le barbare, d'un rire mlang
de tigre et de macaque... Bon, me dis-je, tout en continuant de me
secouer et de me dbattre comme un possd: j'ai fait rire sa majest,
donc je ne suis pas encore mort! La lueur de gat que je venais de
faire rayonner, et de voir briller sur la physionomie du monstre, fit
reflter et pntrer dans mon me un doux rayon d'espoir qui me rendit,
comme par l'effet d'un coup lectrique, toute la force et la confiance
dont j'avais besoin pour consentir encore  vivre... Les chants des
prtres avaient cess: le mouvement des troupes, pour dfiler par le
flanc droit et par le flanc gauche, allait tre command, les cierges
qui avaient prt leur ple clart  cette crmonie impie,
s'teignaient un  un sous le long teignoir du bedeau... C'est alors
que je me sentis presque dfaillir, et que mon coeur aussi faible que la
clart mourante des derniers cierges que je voyais expirer un  un dans
l'air, me monta de la poitrine sur les lvres comme pour s'exhaler aussi
et s'teindre  jamais... Une pluie d'eau bnite jaillissant du
goupillon de l'vque sur ma tte, qui avait voulu officier ce jour l
en mon honneur, put seul me rappeler au sentiment des choses qui se
faisaient encore autour de moi, et aprs cette aspersion salutaire qui
venait de me picoter le visage de chacune des mille gouttes d'eau que
m'avait lances le goupillon, je vis tous les assistans se prcipiter
vers le bnitier plac au pied de ma chsse, mettre le genou en terre et
m'envoyer sur les yeux de grands coups de _bnissoir_, comme avaient
dj fait monseigneur l'vque et les autres membres du diocse. Grce!
grce! m'criai-je de toute la puissance de mes poumons; enterrez-moi si
vous voulez, mais, au nom du ciel, ne me noyez pas d'eau bnite dans ma
bire!

--Et o veux-tu tre enterr? me demanda alors un grand estafier  qui
le roi venait de faire un signe du fond de son confessionnal.

--O je veux tre enterr? rptai-je fort embarrass de rpondre 
cette question que j'avais t si loin de prvoir.

--Demandez  tre enterr aux _Sacristains_, me dit vivement et tout bas
 l'oreille une jeune multresse qui venait de s'agenouiller prs de moi
aprs m'avoir lanc comme les autres son coup de goupillon.

--Oui, reprit le grand estafier, je te demande pour la seconde fois o
tu veux tre enterr?

--Je demande  S. M.  tre enterr aux _Sacristains_, rpondis-je
alors: c'est la dernire volont d'un mort, et elle doit tre sacre
comme la parole d'un roi.

--_Fiat voluntas tua!_ dit gravement l'vque  qui Christophe venait de
souffler un mot; et le prlat, tout fier d'avoir ainsi paraphras en
latin un des passages de son Pater, tourna avec respect ses gros yeux
roulans sur la face panouie du monarque satisfait.

Et aussitt, voil que tout mouill, et presque  la nage dans mon
cercueil transform en embarcation coulant bas d'eau bnite, on
m'emporte de l'glise pour tre inhum aux _Sacristains_, sans que je
puisse encore savoir si j'avais fait l une bonne ou mauvaise affaire,
en suivant le conseil de la petite multresse. Car, sur mon honneur,
c'tait la premire fois de ma vie que j'entendais prononcer ce mot de
_sacristains_ qui pouvait galement dsigner un lieu bon ou mauvais, une
communaut de religieux ou un cimetire.

Depuis le jour fatal o il a plu au ciel de me donner, je ne sais
comment, deux jambes pour marcher, comme il donne aux vautours deux
ailes pour voler, j'ai voyag  pied,  cheval, en voiture, en palanquin
et mme en charrette. Mais jamais encore il ne m'tait arriv de voyager
en cercueil, et c'tait au tyran Christophe qu'il tait rserv de me
faire connatre ce nouveau moyen de locomotion. Pendant deux nuits et
trois jours, ou, pour parler plus rationnellement selon les faits,
pendant deux sicles et trois ternelles nuits, on me _tringuebala_,
dans ma niche horizontale,  travers des ravins et des mornes o mon
escorte harasse fut plus de cent fois tente de me faire rouler du haut
en bas des prcipices, pour s'pargner la peine de me conduire plus
loin. Je demandai bien aux dragons qui m'accompagnaient, et qui tous
avaient des perons argents et les pieds nus, ce que c'tait que les
_Sacristains_; mais  chacune des questions de ce genre, le chef de mon
escorte me flanquait sur la tte le bout du drap mortuaire qui
recouvrait ma bire, et par-dessus le drap mortuaire, un coup de plat de
sabre qui m'encourageait fort peu  renouveler mes interrogations.
C'tait, disait-il, l'ordre du roi. Je donnai mon sort au diable, et le
roi par-dessus le march. C'tait l tout ce qu'il m'tait permis de
faire impunment et librement.

--Et le ncessaire? s'cria matre Bastringue  la fin de ce paragraphe!
Tu n'avais rien  manger, bon; mais pour arriver, tu devais avoir
besoin... car enfin, dans ton coffre, il fallait bien... tu devais,  ce
que je crois, tre joliment press d'arriver  ta destination.

Frre Jos jugeait  propos de ne pas tenir compte de la remarque que
venait de faire l'interrupteur, et il continua ainsi, en tournant un des
feuillets du cahier qu'il nous lisait:

Le soir du troisime jour de mon martyre ambulant, j'arrivai enfin dans
ma funbre chaise de poste, en face des ruines d'un difice qui me parut
avoir t autrefois un couvent ou un monastre espagnol. La mer d'une
large baie venait battre le pied de ce reste de monument isol, ou tout
au moins oubli sur le triste rivage qu'il fatiguait du poids de ses
antiques fondemens. A ma grande surprise, et aussi  ma grande
satisfaction, je vis l'officier commandant mon escorte, sonner  la
porte de la maison abandonne, d'o sortit bientt une sorte de spectre
vtu en manire de plerin ou de quelque chose de semblable. Un guichet
latral s'ouvrit, et l'on m'introduisit par ce guichet dans la
communaut, car c'en tait une,  peu prs comme on jette un billet  la
poste par le trou pratiqu pour recevoir les lettres. Deux momies
vivantes s'emparrent alors de moi et de mon emballage, pour nous
dposer l'un et l'autre en travers sur deux bancs placs paralllement
au milieu d'une salle vaste et lugubre. Une des momies alluma une
chandelle  la lueur de laquelle sa main dessche traa un reu qu'elle
dlivra sans doute pour sa responsabilit personnelle,  l'officier qui
m'avait conduit du Cap dans ce funeste lieu de rclusion ou de mort.
L'officier, nanti de son certificat en bonne forme, s'en alla pour me
laisser seul et toujours emball, parmi ces nouveaux htes dont
j'ignorais encore l'espce, le nom et la profession.

J'tais aux _Sacristains_, sur les bords de la baie dite des
_Flamands_,  quelques lieues de la petite ville des Cayes.

Une minute ou deux aprs ma nocturne entre au couvent, le frre
portier alla chercher le frater, le frre barbier de la compagnie, pour
exercer sur la partie infrieure de mon blme visage, les fonctions d'un
ministre qu'il n'tait probablement accoutum  remplir qu'en plein
jour. Je possdais une barbe d'une longueur effrayante, et, selon mon
habitude, des cheveux assez courts. Au lieu de me dlivrer du supplment
de barbe qui m'incommodait beaucoup, le frre-raseur fit tomber sous son
instrument contondant, tous les cheveux qui me restaient encore, et
auxquels je pouvais tenir quelque peu... C'tait apparemment la rgle;
elle me parut aussi dure que ridicule, et je m'y conformai comme 
toutes les choses ridicules devant lesquelles le sage est oblig
d'humilier sa raison.

La barbe de ma tte acheve, on me fit quitter la position horizontale
que j'avais tenue si long-temps, pour reprendre la position verticale
dont j'avais presque oubli l'usage; autrement dit, trois frres
m'aidrent  me dresser sur mes pieds, en me jetant sur les paules une
capote de bure grise; l'uniforme de la compagnie dans laquelle je venais
d'tre incorpor, sans trop m'en douter.

Je ne chercherai pas  vous donner ici une ide complte de ce qu'tait
ce couvent des _Sacristains_. Les dtails dans lesquels je serai forc
d'entrer en poursuivant mon rcit, vous offriront une peinture assez
exacte du lieu et du caractre des gens qui l'habitaient, et qui ne
l'habitent plus, je vous en rponds.

Un petit vieillard maigrelet qui n'tait pas plus brun que jaune, rouge
ou blanc, mais qui aussi n'tait pas moins blanc que multre ou orange,
et qui, si l'on peut se hasarder  s'exprimer ainsi, avait le teint
multicolore et la physionomie multiforme, me fit entendre les mots
suivans la nuit mme de mon introduction: C'est au rfectoire, mon
frre, que vous avez besoin de vous remonter l'estomac et le moral; car
vous devez avoir faim, aprs le jene expiatoire que l'on vous a fait si
cruellement subir; nul ici ne se pique d'une homicide abstinence, et
notre orgueil monastique ne va pas jusqu' vouloir s'lever au-dessus
des humaines infirmits de notre chtive espce. Ce que Dieu nous donne
dans sa bont, nous l'acceptons avec humilit et apptit dans notre
reconnaissance. Mangez et buvez tant que vous pourrez; user innocemment
de tout, c'est faire une oeuvre mritoire: l'abus seul est un pch pour
nous, et l'excs une impit.

J'entrai sur les pas de ce vieillot gris; c'tait notre suprieur. Dans
le rfectoire du couvent que l'on aurait pu prendre, au premier aspect,
pour une salle de cabaret, ou un salon de guinguette, douze ou quinze
frres  moiti ivres me reurent en restant assis pour plus de sret,
le verre  la main, et en me conviant  m'emboissonner _Illico_ comme
eux. Je crus prudent, malgr la politesse de la proposition, de demander
quelque chose  manger avant de commencer  boire avec incontinence. On
me donna  grignoter les restes encore assez charnus d'un mouton tout
entier, quoique ce jour l ft un vendredi et que minuit ne ft pas
encore sonn. Je bus ensuite, tant qu'on sembla dsirer que je busse, et
pour rpondre de mon mieux  l'amabilit de l'accueil que je venais de
recevoir, je chantai  plusieurs reprises et  la parfaite dification
des convives, deux ou trois chansons mystico-lubriques, qu'ils n'avaient
jamais entendues et qui parurent rjouir fort leur impudicit. Le
lendemain de cette dbauche claustrale qui se prolongea probablement
assez avant dans la nuit, je me rveillai couch sur un bon lit, sans
pouvoir bien me rappeler ce que j'avais fait la veille et sans trop
savoir par quel mystre je m'tais trouv aussi bien nich  mon insu.

Une pense fort sense, selon moi, remonta alors de mon estomac refait,
 mon cerveau rafrachi par le sommeil. Jos, me dis-je, en procdant
aux soins de ma modeste toilette, vous vous trouvez ici, selon toute
apparence, avec de grands bandits, plutt qu'avec de bons et de sincres
religieux. Au sminaire, vous ne vous donniez, pas plus que les autres,
la peine d'tre hypocrite, et vous avez t chass ignominieusement du
sminaire par des cafards qui valaient encore moins que vous. Ici, vous
seriez un sot de ne pas profiter des leons de l'exprience que vous
avez acquise, et que vous avez paye si cher dans votre jeunesse.
Conduisez-vous sournoisement, et le destin bnira vos efforts et votre
hypocrisie. Comme ils sont tous ouvertement dissolus et grossiers, ces
frres,  en juger par ce que vous avez dj pu voir, il vous faudra ne
vous montrer qu'humble dans votre maintien et cauteleux avec l'occasion.
_Taurus dissimulabat Jovem_, dit un ancien prcepte payen. Soyez donc
cafard tant que vous pourrez l'tre, sous votre commode enveloppe,
puisque vos collgues se montrent si franchement scandaleux et pervers 
tous les yeux; et soyez cafard afin qu'en vous voyant bnin et tartufe,
chacun puisse dire de prs et rpter au loin: il n'y a qu'un saint
homme parmi tous ces pieux dbauchs, et ce saint homme, c'est celui qui
se montre le plus humili des vices de ses indignes acolytes.

Mes petites batteries, ainsi dresses sur les hauteurs culminantes de
mon imaginative, je ne songeai plus qu' battre en brche la rputation
dj fort entame de mes licencieux complices. Je dissimulais le jour
avec mes pratiques de l'extrieur, et la nuit je me ddommageais avec
mes confrres de la contrainte que je m'tais impose pendant le jour,
pour tromper plus srement la crdulit des ignares. Le bruit de mon
affaire avec Christophe, au cap Hatien, m'avait dj mis en vogue dans
le pays, comme un objet de curiosit ou de piti, et la piti sert
toujours admirablement bien la pit. Les ngres des Cayes et de la baie
des Flamands, ne me connaissaient plus que sous le nom de
Frre-l'enterr, qu'ils m'avaient eux-mmes donn en riant un peu de moi
et en me plaignant beaucoup de l'injustice du roi. Mais quand il y avait
un moribond  expdier, un innocent  nettoyer du pch originel dans la
sainte eau du baptme, un pnitent  confesser, ou de nouveaux poux 
bnir, c'tait toujours  leur Frre-l'enterr que les fidles avaient
recours pour se pourvoir des sacremens divers, dont ils croyaient avoir
besoin, pour mourir, natre, se purifier ou s'enfoncer dans le saint
bourbier du mariage.

Somme toute, la clientelle des saint-frres n'tait ni mauvaise ni
difficile  exploiter, et ils l'exploitaient assez agrablement et assez
fructueusement pour eux, avec les moyens d'application qu'ils s'taient
crs. Notre suprieur avait su persuader aux fidles des environs, par
exemple, que les sacremens qu'ils avaient eu la simplicit de recevoir
avec componction jusqu' l'tablissement du couvent, n'taient que des
conscrations de contrebande, de sacrilges momeries, et comme telles,
sujettes  rvision complte.

La rputation, ou tout au moins la notorit qui m'avait suivi dans la
contre, et que je ne tardai pas  tendre au-del des limites de la
communaut, devint, grce  mon astucieuse habilet, une grande cause de
prosprit pour la boutique des joyeux anachortes, et aussi, par la
suite, un grand sujet de tribulations pour moi. Notre digne suprieur,
effray de l'immensit de ma renomme, se sentit jaloux, le malheureux,
des succs qu'il ne s'tait donn ni la peine de rechercher encore, ni
le mrite d'obtenir. Il se croyait plus puissant que moi, si humble et
si faible auprs de lui; mais je me savais plus dissimul et plus fin
que toute la maison; l'avantage de cette lutte souterraine devait donc
naturellement demeurer de mon ct.

Les paresseux qui ne veulent pas prendre le souci de devenir
hypocrites, calomnient l'hypocrisie pour se faire une vertu de leur
nonchalance et de leur commode laisser-aller. Mais si l'on savait tout
ce qu'il faut de tact et de travail, pour mener  fin un bon projet de
dissimulation, on verrait,  la confusion de l'humaine vertu, qu'il y a
cent fois plus de mrite  tre un hypocrite ordinaire, qu'un brave
homme tout franc et un imbcile indiscret, toujours dispos  dire ce
qu'il pense, faute de savoir cacher tout ce qu'il aurait intrt  faire
sans bruit et sans clat. Ce n'est pas ce qu'on fait, mais bien ce qu'on
dit, qui nous compromet toujours, et voil ce qu'ignorent tous ceux qui
calomnient le plus l'hypocrisie et les hypocrites.

Le suprieur, cependant, malgr la haine cordiale que je lui inspirais,
eut assez d'esprit pour entretenir en secret la petite jalousie qu'il
nourrissait avec amour contre moi. Il voulait ne la faire clater qu'
point. Ce sont l de ces fruits qu'il faut laisser mrir pour les manger
avec dlices et profit: il savait cela, tout aussi bien que moi, le
vieux misrable.

Comme tous nos excellens frres faisaient  la fois et avec un gal
succs, la mdecine et l'amour, la chasse et la ribotte, la pche et
leurs devoirs de pit, il ne leur restait que bien peu de loisirs  ces
pauvres gens, pour vaquer aux affaires intrieures du couvent des
_Sacristains_ ou plutt des _sacrs-chiens_, ainsi qu'ils s'appelaient
entr'eux, le soir, en vidant bouteille loin des mdisans et des
importuns.

Notre chef spirituel, dont la paresse tait encore plus grande que la
dfiance, me dit un jour, avec un air bonasse que je pris pour ce qu'il
valait en monnaie courante: _Frre-l'enterr_, vous tes un brave et
solide religieux, et tous nos frres vous reconnaissent pour tel. Votre
zle, en attendant la rcompense qui lui est rserve l-haut, et dont
il ne m'appartient pas de disposer, mrite, en attendant mieux, d'tre
rmunr ici-bas. Voyons un peu, quelle place convoiteriez-vous bien
dans la communaut, si la convoitise nous tait permise,  nous autres
gens du Seigneur et milice discipline de la Foi?--Mais, rvrend pre,
rpondis-je avec cafarderie  la proposition emmielle du vieux renard,
il me semble que nos finances sont depuis long-temps dans un dlabrement
 peu prs irrparable.--Pas tant irrparable, peut-tre, que vous le
pensez, reprit le vieil escargot: nous avons l quelques bonnes petites
pargnes que le temps peut avoir un peu moisies, mais qui, cependant, ne
sont encore ni tout--fait pourries, ni tout--fait ronges. C'est, je
le vois, la place de trsorier que vous voudriez occuper, n'est-ce pas?
Je vous suppose, en effet, probe, conome et calculateur... oui, j'y
pense  prsent que vous y avez pens vous-mme... Faites-moi la grce
de me suivre; je veux vous installer de suite dans les fonctions que
votre vocation sainte vous a fait choisir entre toutes les autres
fonctions utiles  la communaut.

A la lueur d'une lampe, nous nous enfonmes  quatre pattes, le pre
et moi, dans un trou pratiqu au niveau des basses fondations de
l'difice. Ce trou contenait deux barils. Le pre m'invita  les tter,
et en les frappant du dos de la main, je devinai au son mat qu'ils
rendirent, que chacun d'eux devait contenir quelque chose de compact et
de lourd. C'est de l'argent qu'il y a dans l'un, et c'est de la poudre
que renferme l'autre, me dit le vieillard. Vous voyez l le trsor de la
compagnie et les munitions de guerre de la place.--Je pntre aisment,
lui rpondis-je, le motif qui a pu vous engager  cacher votre or  la
cupidit des puissans et  la calomnie des infidles. Mais pourquoi
enterrer ainsi votre poudre, et  quel usage destinez-vous ce dernier
approvisionnement?--Je cache notre poudre, reprit-il, parce que nos
frres aiment la chasse qui les nourrit, et que le gouvernement nous
interdit, en notre qualit de religieux, d'avoir chez nous des munitions
de guerre qui pourraient nous servir  dfendre humainement notre
proprit. L'autorit sculire, qui nous permet de tondre un peu les
moutons de notre bercail, ne nous permettrait pas aussi facilement de
possder de la poudre avec laquelle pourtant, nous ne tirons que des
pluviers et des ramiers.--Oui, j'entends, rpliquai-je en prenant 
dessein un air fin et pigrammatique, il est toujours plus permis de
tondre de stupides moutons que de plumer le gibier qui _vole_...
J'entends dire, _aves altivolantes_.--Vous y tes, me rpondit le trs
rvrend, qui crut bonnement que ma repartie maligne ne lui donnait que
tout justement la mesure extrme de mon esprit et de ma pntration.

Je m'installai le plus immdiatement et le plus largement que je pus
dans l'tendue de mes nouvelles attributions. Mes fonctions m'imposaient
la tche assez rebutante de prlever le dixime de l'argent avec lequel
chacun de mes collgues rentrait le soir au logis; et comme les fripons
ne rapportaient  la bourse commune que la monnaie qu'ils n'avaient pas
trouv  gaspiller compltement dans la journe, cette sorte de
perception de la dme _sacr-chiennale_ aurait produit fort peu de chose
dans mes mains administratives, sans la sollicitude particulire que
mettait notre suprieur  engraisser le trsor dont il m'avait confi la
surveillance, et qu'il s'tait accoutum  regarder comme sa proprit
licite et inalinable.

Lorsqu'on a besoin de tromper, on observe assez volontiers tout ce qui
se passe autour de soi. La ruse et la fourberie ont d produire de
grands philosophes et de bien profonds moralistes. J'avais cru remarquer
que notre trs rvrend portait une excessive affection au plus jeune et
au plus intressant des frres de notre masculine congrgation.
L'aimable adolescent, de son ct, m'avait sembl ne rpondre qu'avec
une rpugnance prononce  l'intemprant attachement du bon pre. Je
cherchai  me lier avec le petit multre, car c'en tait un, je le
croyais, du moins, et rien ne devait m'tre plus facile que de devenir
l'ami d'un jeune homme qui paraissait dtester autant que moi notre
rvrend. La haine que nous portions  celui-ci devait tre entre nous
un point de contact sur lequel il nous serait ais d'tablir tous deux
notre amiti. En peu de jours, je parvins  capter toute la nave
bienveillance du frrot, et  recevoir tous ses aveux, except celui
qu'il ne devait me faire que quand il ne pourrait plus rester matre de
son secret.

Un certain soir, le candide novice me prit  l'cart pour me tenir 
peu prs ce mystrieux langage:

--_Frre-l'enterr_, vous ne savez pas peut-tre une chose?

--Hlas non, mon trs cher petit frre, je ne sais pas probablement
votre chose, car elle se trouve sans doute dans le nombre infini de
toutes les choses qu'ignore mon insuffisance.

--Cette chose que je veux vous dire, c'est que nos bons frres ont une
furieuse dmangeaison, allez, de se dbarrasser de vous!

--De moi? Comment donc, et pourquoi?

--Parce qu'ils disent, comme a, que vous leur faites commettre chaque
jour le pch de l'envie, en les induisant en tentation, et que, quand
une fois ils vous auront empoisonn et envoy au ciel, vous n'exciterez
plus en eux ni convoitise coupable, ni jalousie criminelle.

--Beau moyen de ne pas tomber en pch mortel, que d'assassiner l'homme
dont la vertu nous porte ombrage! Mais ce sont donc des monstres, mon
frre, que ces chrtiens l?

--Oh! ce n'est pas,  ce qu'ils rptent, parce qu'ils croient  votre
vertu; bien loin de l! mais c'est qu'ils disent que vous tes plus
cafard qu'eux, et que votre capucinerie leur fait du tort dans l'esprit
de la pratique.

--Et notre vnrable suprieur, que pense-t-il de toutes ces
abominations?

--Il pense fort peu  vous, je crois, depuis quelque temps; mais il
pourrait bien penser  dcamper quelque beau jour avec la pelotte qu'il
a fourre dans le trou de la trsorerie.

--Infme et cupide vieillard! cloaque vivant d'impuret et d'avarice
dont l'air que nous respirons ici est infect!... Et ne pourrions-nous
pas, et ne devons-nous pas mme, frre Frapouillet, dans l'intrt de la
religion, et pour le salut de notre me, prvenir un forfait aussi
pouvantable?

--C'est l justement, _Frre-l'enterr_, ce que je venais vous proposer.

--Et de quelle manire pourrait-on bien s'y prendre encore, pour
atteindre avec certitude et scurit, un but si dsirable pour la
religion d'abord, pour moi ensuite, et pour vous peut-tre aussi?

--De quelle manire, dites-vous? tenez; voici le petit plan que j'ai
form, en rflchissant tout seul, bien entendu, et selon ma faon de
voir,  l'affaire que je viens de vous confier.

Je prtai avec dlices le tuyau auditif de mon oreille droite, aux
paroles de miel du jeune et intelligent Frapouillet, qui me dit:

--Chaque aprs-midi, vers la tombe du jour, vous avez remarqu comme
moi, sans aucun doute, le petit sloop d'habitation, qui vient s'attacher
pour toute la nuit au rivage prs duquel est situ le couvent? Les
ngres de ce bateau s'endorment comme des tortues ds que le soleil se
couche et que la fatigue de leur travail les accable. C'est alors aussi
que nos frres reprennent dans la grande salle, ou le rfectoire, la vie
d'enfer qu'ils ne quittent que le matin pour aller chercher  faire des
dupes aux environs. Vous avez t marin,  ce qu'on assure; l'argent est
l et nous aussi. Le bateau d'habitation dont nous pouvons nous emparer,
ne se trouve qu' dix pas du magot que nous avons sous la main. La somme
est lourde et la mer est grande. Si nous mettions la somme  bord du
bateau, le bateau entre le ciel et la mer, et nous dans le bateau? hein!
que pensez-vous de mon petit plan?

--Tu n'es pas un enfant, Frapouillet; non, tu n'es pas un enfant, tu es
un ange, m'criai-je, en embrassant l'espigle presque  l'touffer dans
les contractions nerveuses de mon enthousiasme... Je n'ai plus qu'un mot
 te dire, je n'ai plus mme que la force ncessaire pour te dire ce
mot, tant ta cleste intelligence a merveilleusement prvu et devin
toutes choses. Tiens-toi prt  ouvrir la main et  lever le pied.
Pendant que tu verseras des flots de vin et de rhum dans l'auge de ces
pourceaux encapuchonns, je ferai passer, moi, le contenu du baril
d'argent dans la barque des ngres endormis, et en ne laissant  nos
indignes frres que la poudre de l'autre baril; la poudre, entends-tu
bien Frapouillet, la poudre au-dessus de laquelle ils boivent, chantent
et font peut-tre l'amour en boucs immondes, ces sangliers de
concupiscence! Le ciel t'a inspir, par don de seconde grce, une ide
au-dessus de ton ge, au-dessus de mes plus lucides conceptions mme,
une ide que j'avais flaire avant toi, mais que toi seul as fconde du
souffle crateur de ton imagination, une ide enfin que, Dieu aidant,
nous devons conduire  une fin miraculeuse,  une fin digne, en un mot,
de la sainte mission que le ciel nous envoie. Si tout russit par toi et
selon nos voeux, je n'ai pas besoin de te promettre une part gale  la
mienne dans la couronne que la Providence tient en suspens sur nos
ttes. Mais si tu pouvais avoir conu la perfide pense de me trahir
sous la forme anglique que tu as emprunte aux chrubins pour te
manifester  moi...

--Taisez-vous, s'cria vivement le pudique adolescent en rougissant de
mes soupons: ce mot fait trop mal... _A minuit_! je n'ai que cela 
vous dire, et vous verrez qui je suis... Cela dit, le sraphin s'envola.

On chanta, on but comme  l'ordinaire, on luxuria peut-tre avant
minuit dans la grande salle du couvent; je crois mme que, ce soir l,
l'ivresse infernale des sacristains sembla avoir acquis encore un degr
nouveau d'nergie, de dvergondage et d'impudicit; car il paratrait
quelquefois que le pressentiment instinctif d'une fin prochaine porte
dans certaines organisations, une exaltation semblable  ces lueurs
soudaines dont scintillent les flambeaux et les torches funbres au
moment de s'teindre pour toujours sur le cercueil d'un mort. Jamais les
votes lugubres de l'antique difice espagnol n'avaient encore retenti,
dans le sein des nuits, de tant de propos obscnes, de plus de jurons
blasphmatoires et de chants sacrilges. L'instant ne saurait tre mieux
choisi, me dis-je, pour l'excution de mon dessein, et c'est sans doute
la Providence qui me l'envoie, cet instant de dlire, pour me raffermir
dans la rsolution de punir tant d'impudicit, et pour justifier  mes
propres yeux la rigueur du chtiment que je leur rserve; et en me
livrant  cette rflexion consolante, je transportai sac  sac, poche 
poche sur le bord du rivage et prs du sloop caboteur qui allait
recevoir _Csar et fortuna sua_, tout l'or et l'argent du baril que je
travaillais  dmunir du mtal prcieux qu'il renfermait.

Dans une de mes alles et venues, un petit homme, dont je ne reconnus
les traits qu' la lueur de la chandelle que j'avais allume dans le
trou du trsor, vint me demander fort imprudemment et d'une voix trs
mue: Eh que faites-vous donc ainsi, _Frre-l'enterr_?... C'tait notre
suprieur.

Le vieillard, par malheur pour lui, tait faible et peu volumineux: par
bonheur pour moi, je me trouvais relativement plus fort que lui par ma
corpulence et ma position. La question inattendue de l'indiscret m'avait
embarrass. Je cherchai pendant deux ou trois bonnes secondes une
rponse convenable. La rponse ne venant pas au bout de ce court moment
de recueillement, je pris le parti de saisir notre vnrable
questionneur par le milieu du corps, et de le loger dans le baril dj
vide des espces que j'en avais retires. Le fond du baril se referma
sur la tte du rvrend, ainsi arrim, les genoux  la hauteur du
menton. La chandelle qui jusques l avait servi  clairer ma nocturne
expdition, se trouvait aux trois quarts consume: je posai le bout qui
me restait, au centre du baril de poudre auquel je n'avais pas touch,
et je dis alors au vieux curieux: _Toi et ce bout de chandelle vous vous
teindrez au mme instant!_ et sur ce, _Frre-l'enterr_ souhaite bien
le bonsoir au _Pre l'embarill_!

La besogne ainsi termine, je remonte rapidement malgr l'obscurit
profonde, les degrs du souterrain. Rendu  la porte de la grande salle,
j'appelle avec mon calme ordinaire le petit frre Frapouillet qui, tout
essouffl, accourt  moi et qui me suit pas  pas avec zle, mystre et
ponctualit. Pour la dernire fois, nous nous fourons dans le trou du
trsor, et l, du pied du baril de poudre, je vous sme une large
trane de graine combustible, qui va s'tendre du centre de la
trsorerie du couvent, au bord du sloop sur lequel nous allons nous
embarquer. J'tais bien aise d'indiquer de la sorte, et en caractres de
feu, la trace de ma fuite victorieuse. Les sacs d'or et d'argent dposs
provisoirement sur le rivage sont placs avec ordre  bord du caboteur.
Les ngres que nous croyions trouver harasss de fatigue et endormis
paisiblement sur le pont de leur bateau, sont par bonheur absens.
Matres absolus de la barque, Frapouillet et moi, nous sautons sur les
amarres qui la retiennent encore fixe sur la houle du rivage. En un
clin-d'oeil ces amarres sont coupes ou largues.--La brise est douce et
frache: elle souffle de terre, et j'en profite pour nous laisser
driver au large. Mais avant de quitter ce sol maudit que souillait la
prsence de mes cruels confrres en cagotterie, j'avais eu soin de
jeter, sur la trane de poudre qui devait les faire sauter en l'air, un
morceau d'amadou allum au moyen d'un briquet dont j'avais eu la
prvoyance de me pourvoir... L'tincelle avait enflamm le ruban
incendiaire au bout duquel devaient sauter dans les airs tranquilles,
les fondemens dtests du couvent... Ma vengeance tait commence, et en
moins d'une demi-minute, elle devait tre assouvie. Espoir ravissant,
situation enivrante pour qui sait savourer le plaisir divin de se venger
avec certitude et scurit!

Mais ce serpenteau de feu sur l'effet duquel j'avais trop promptement
compt, ne ralisa pas au gr de mon impatience les esprances que
j'avais places dans son infaillible efficacit! Aucune explosion ne
vint encore rvler  mon oreille avide et attentive la destruction
spontane du couvent et l'ascension arienne de mes trs chers frres.
Leurs chants impies seuls arrivaient encore  nous ports par le souffle
harmonieux des vents jusqu'aux derniers chos de la baie que quittait
notre heureux sloop... Ce ne fut qu'une demi-heure aprs notre dpart
qu'une dtonnation effroyable vint nous annoncer enfin l'vnement que
nous n'osions plus attendre... Mes oreilles, pendant long-temps, furent
tourdies dlicieusement par ce bruit d'enfer, par ce tintamarre
volcanique. Mes yeux pleurant de joie restrent blouis quelques minutes
de la lueur de ce rapide incendie plus vif que l'clair et plus prompt
mme que la foudre tincelante! Mon prcieux bout de chandelle venait de
faire des siennes: mes frres, lancs au haut des airs par l'explosion
du baril de poudre, devaient tre retombs en lambeaux sur les ruines
fumantes du monastre ananti... Je triomphais; j'tais aux nues, et mes
ennemis n'taient plus que des parcelles de cendres infectes.

    C'est ainsi qu'en partant, je leur fis mes adieux!

Un bonheur ou un malheur va rarement sans l'autre, car la fortune,
comme dit un grand philosophe, tourne toute du ct de ceux qu'elle
favorise. Ce jeune frre Frapouillet, qui avait si ingnuement second
mes projets et partag les prils de mon audacieuse tentative, se trouva
tre une fille, et la pauvre enfant attendait, pour me faire cette
dernire et douce confidence, que nous fussions assez loin de nos
perscuteurs pour n'avoir plus  redouter leur mchancet. Au lieu de
n'avoir qu'un compagnon d'vasion  bord de mon sloop, ce fut une
compagne que le ciel m'envoya. Mais la manire dont le faux Frapouillet
s'y prit pour m'avouer son sexe, mrite d'occuper une petite place dans
le rcit de mon heureuse vasion.

Frre-l'enterr, me dit l'adolescent dans le spasme d'exaltation o
venait de me jeter l'explosion du monastre, j'ai  vous faire un aveu
que je vous dois et que je vous rservais pour le jour o tous deux nous
nous verrions matres de nous!

--Un aveu? lui rpondis-je; parle, cher ange, car il ne peut sortir que
des paroles d'or de ta bouche inspire.

--Vous savez bien, reprit Frapouillet, cette petite multresse qui, le
jour o vous deviez tre inhum au Cap, vous conseilla de demander 
tre enterr aux _Sacristains_.

--Si je me rappelle cette bonne et cleste fille, me dis-tu? mais il
faudrait tre un monstre pour l'avoir oublie.

--Cependant, vous avez oubli ses traits, son visage, sa voix...

--Oui, peut-tre, en effet, je l'ai si peu vue! mais son action, jamais;
et si quelque jour je pouvais jouir du bonheur ineffable de retrouver
cette libratrice bien aime...

--Vous la retrouverez, vous l'avez retrouve: elle est devant vous...

--Devant moi! N'est-ce point un songe!...

--Un songe, non; car c'est moi, et je suis bien, j'ose l'esprer pour
vous, une ralit...

--Ah! que la Providence en laquelle je crois maintenant, soit donc
encore une fois bnie...; je n'esprais pas tant de son inpuisable
bont!...

L'aimable fille me raconta comment, pour aller faire de temps  autre
au Cap, o elle tait ne, les affaires mystrieuses du suprieur qui
l'avait suborne, elle tait oblige de reprendre dans cette ville, les
habits de son sexe, et comment aussi en rentrant au couvent, elle tait
force de se vtir en homme, pour tromper la dfiance des frres au
milieu desquels elle vivait prs de son indigne sducteur. Pousse par
la curiosit  se rendre avec la foule dans l'glise du Cap, le jour o
l'on y clbrait mes obsques, elle avait pris piti de moi, et au
moment o l'vque mtropolitain me demandait au nom du roi o je
dsirais tre enterr, elle m'avait souffl  l'oreille le mot qui seul
pouvait m'pargner un enterrement rel. Cette rvlation expliquait mon
histoire et la sienne, et le motif qui ensuite avait engag
l'intressante multresse  s'attacher plutt  moi qu'elle avait sauv,
qu'au vieillard infme qui l'avait trompe. Je jurai reconnaissance
ternelle  la petite et sensible Martina, et elle me promit de toujours
m'aimer comme le premier jour o j'avais eu le bonheur de lui plaire et
d'tre sauv par elle.

Ce n'tait-l, jusqu' ce moment, qu'une affaire de sentiment entre la
petite et moi. Mais l'affaire principale,  bord de notre sloop, tait
de nous rendre quelque part o notre argent et nous-mmes pussions tre
en sret. Seul pour manoeuvrer la barque qui nous portait tous deux au
gr de la brise et de la lame, notre position n'tait pas tellement
belle encore qu'elle ne dt nous inspirer quelque inquitude pour
l'avenir qui s'ouvrait devant nous sur les mers qui nous restaient 
franchir... Un jour, deux jours se passrent sans que nous pussions
faire autre chose que de laisser le vent pousser, et la lame ballotter
notre barque comme il leur plaisait. Je tenais la barre du gouvernail
aussi long-temps qu'il m'tait possible de la tenir, et Martina avait
soin de m'apporter  l'heure des repas le peu de farine de manioc, que
les ngres avaient laiss  bord et qu'elle partageait avec une
parcimonie de femme de mnage entre elle et moi. Les ondes de pluie que
nous recevions dans la nuit abreuvaient et raffrachissaient nos poumons
desschs par la chaleur excessive du jour. Cette vie commenait 
devenir assez passablement triste, et les ides que nous nous formions
plus tristes encore que la vie que nous menions. Une rencontre, qui,
selon toutes les apparences, devait nous tre fatale, nous sauva, contre
toute espce de probabilit, de la famine que nous avions  redouter, et
du sort funeste qui, pour nous, aurait fini par succder  la famine.

Un soir, qu'accabl de fatigue et de mlancolie, je m'tais endormi
prs de la barre du gouvernail, que je n'avais pas quitte de toute la
journe, je me trouvai rveill en sursaut au bout de trois ou quatre
heures de sommeil par une voix de stentor qui nous criait:

--Oh! de la barque! Il y a-t-il un chien ou un chat  bord?

--Hol! rpondis-je aussitt tout boulevers et sans avoir vu d'o
pouvait m'tre venu la dtonation de cette voix terrible.

--Eh bien, si tu es chien, aboie, et si tu es chat, miaule, bougre
d'imbcile! voil une heure qu'on te hle, et que tu ne rponds rien!

C'tait encore la mme voix creuse et sinistre qui me hurlait ces mots,
et qui m'adressait cette verte semonce.

Rendu tout--fait, par la peur, et par une sorte d'branlement nerveux,
 l'usage de mes sens qu'avait engourdis un long et lourd sommeil,
j'examinai alors ce qui avait pu se passer autour de moi pendant la
dure de ma sieste. Une golette d'une soixantaine de tonneaux se
trouvait presque le long de mon bord: la voix de taureau, qui m'avait
rveill, sortait de l'arrire de cette golette: une embarcation venait
d'tre mise  l'eau d' bord de mon voisin, pour venir accoster mon
sloop... Ces faits principaux reconnus, j'attendis l'vnement.

J'appris bientt, en recevant aussi bien que je le pus la visite de
l'officier qui conduisait cette embarcation, que j'avais affaire au
capitaine de la golette lui-mme, et que cette golette tait un forban
qui cherchait fortune entre Porto-Rico et St.-Domingue. Avec des
confrres, il est facile de s'entendre. En peu de mots, je racontai
navement au capitaine, tout ce qu'il m'tait utile de lui apprendre de
mon histoire pour l'intresser  mon sort, en lui cachant, bien entendu,
les dtails relatifs  l'argent que j'avais enlev et dont j'tais en
possession. Moi, je ne comprends pas autrement la franchise et la
sincrit dont se piquent certaines gens. L'air de vrit et l'empreinte
d'originalit que portait mon rcit, parurent faire plaisir au forban.
Tu es un bon sournois, me dit-il, et tu n'as pas grand'chose,
heureusement pour toi, et malheureusement pour nous. Ton intention est
d'aller  St.-Thomas, et il ne te manque pour cela qu'un quipage:
attends, je vais te rendre service en me faisant moi-mme plaisir...
J'ai  mon bord cinq  six carognes qui ont perdu la vue, ou peu s'en
faut, en dormant au serein... cela fera ton affaire et la mienne. Tu
mettras en faction un de ces doubles-borgnes sur chacune des manoeuvres
de ton bachot, qui n'est pas lourd  patiner, et tu n'auras plus qu'
commander pour manier ta barque comme une corvette d'volution...
L'cumeur de mer, notre confrre, tait Franais; il paraissait aimer
les braves gens et la plaisanterie. J'acceptai sa proposition et ses six
aveugles: il eut la gnrosit de me donner en outre, un baril de
biscuit avari et un bidon d'eau pourrie pour les nourrir et moi aussi,
puis, ma foi, nous nous quittmes les meilleurs amis du monde, lui en me
souhaitant bon voyage, et moi en l'envoyant aux cinq cents diables o il
n'aura pas probablement manqu d'aller tt ou tard.

Depuis ce moment, mon affaire marcha comme sur des roues de carosse. Ma
demi-douzaine d'aveugles, les plus mauvais gredins du monde sans doute
avant que le ciel leur ft la grce de les priver de la vue, taient
avec moi et avec ma douce compagne, des serviteurs d'autant plus soumis,
et d'autant plus srs, que je les reintais de coups sans qu'ils pussent
se regimber, quand ils n'allaient pas  ma fantaisie et au caprice de ma
petite Martina. Ils hlaient sur les manoeuvres que je leur mettais dans
la main, avec un zle d'autant moins suspect aussi, que je ne leur
distribuais de vivres que lorsque je croyais avoir lieu d'tre satisfait
de leur docilit. Mon aimable Martina me secondait du reste, de son
ct, et selon ses moyens, avec la plus merveilleuse intelligence dans
tous ces petits dtails de mnage qui convenaient assez aux habitudes de
son sexe, et surtout  l'abngation de son dvouement pour moi.

Enfin, aprs avoir louvoy cahin caha, couci coua, pendant plusieurs
jours, entre Santo-Domingo et Porto-Rico et entre cette dernire le et
les les Vierges, nous finmes amenant tantt pour un grain, et
rehissant le moment d'aprs pour une brise favorable, nous finmes,
dis-je, par mordre  Saint-Thomas, objet de tous nos voeux et lieu du
rendez-vous amical que nous avions choisi. En posant le pied sur cette
terre si long-temps promise  notre impatience, je pensai d'abord  me
dfaire de mon quipage d'aveugles, et  vendre le petit sloop hatien
qui avait transport nos destines errantes, et mon argent vol,
jusqu'en lieu de sret. Puis, vous le dirai-je, je songeai 
rcompenser dignement le zle et la tendresse de ma petite Martina, en
me mariant srieusement avec elle. Mais en rflchissant avec plus de
maturit philosophique, que d'entranement matrimonial, aux consquences
de ce projet d'hymne, je demeurai convaincu de l'inconvenance qu'il y
aurait pour un homme comme moi, qui ai dj reu deux ou trois des
ordres de prtrise,  contracter publiquement un lien aussi sculier que
le mariage. Je tiens fort peu, comme vous pouvez le penser,  passer
pour un saint. Mais les scrupules, dont l'habit que j'ai port a pour
ainsi dire imprgn ma conscience, ressemblent un peu  ces feux
inextinguibles que la robe de Djanire alluma dans un corps plus robuste
que ma pauvre conscience, si toutefois j'en ai une. Je ne crois 
presque rien, mais cependant, je crois beaucoup au scandale, et j'y
crois peut-tre parce que je le redoute fort. Je jugeai donc que le
concubinage, quelqu'immoral qu'il puisse tre, serait encore plus moral
que le mariage d'un demi-prtre avec une demi-blanche.

Je restai garon, et ma libratrice restera fille tant qu'il lui plaira
de ne pas chercher un autre mari que moi; qu'ai-je besoin, au surplus,
de me crer les embarras d'une famille, pullulante, quand j'ai retrouv
ici les jouissances de l'amiti avec des amis tels que vous?

Les profits rsultant de ma pointe sur Hati, ne sont malheureusement
pas lourds: je les crois  peine dignes de vous tre offerts, et,
cependant, pour vous prouver ma bonne volont aprs n'avoir pas t
assez heureux pour vous rapporter des tmoignages palpables d'un grand
succs, je verserai ma petite offrande  la bourse commune. La somme
avec laquelle je suis revenu, s'lve  peine  six mille piastres,
trente mille francs de notre monnaie. C'est l ce qu'on peut appeler le
simple denier de la veuve, et votre gnrosit bien connue ne ddaignera
pas le pieux hommage du malheur; car vous vous rappellerez que les
humbles dons du coeur ont aussi leur prix, si ce n'est leur clat, et
qu'ils doivent tre accepts par des coeurs comme les vtres, beaucoup
moins pour ce qu'ils psent que pour ce qu'ils valent.

Une assez longue agitation succda dans notre petit auditoire, aux
paroles que venait de nous faire entendre le dernier des trois pirates.
Salvage souriait; moi, je ne savais de quel air regarder Frre Jos qui
paraissait fort peu se soucier, du reste, de chercher sur nos
physionomies l'impression qu'il pouvait avoir laisse dans nos esprits.
Bastringue, plus visiblement mu que Salvage et moi, des vnemens dont
il avait suivi, en palpitant d'anxit, l'enchanement pathtique, prit
le premier la parole:

--Sacredieu, dit-il, en laissant tomber sa lourde main sur les paules
de son collgue, touche-l, l'ancien. C'est  toi  mon avis que doit
revenir le gros lot de nos parts de prises. N'est-ce pas, Salvage?
puisque c'est lui qui a eu le plus de mal et qui a le mieux dgag ses
escarpins de la crotte, en envoyant en l'air la boutique de ces
racailles de sacristains de la baie des Flamands?

Salvage un peu bless de la maladroite prcipitation que mettait matre
Bastringue  dcerner  leur glorieux mule le prix du courage et de
l'habilet, rpondit avec plus de modration peut-tre, que de
sincrit:

--Je ne dis pas non. Jos s'est fort bien tir,  mon avis, du mauvais
pas o il lui avait plu de s'engager. Mais il s'agit maintenant, quelle
que soit l'opinion particulire de chacun, de procder rgulirement 
la question qui doit nous occuper. Si notre camarade croit avoir
lui-mme acquis des droits  la plus forte part de notre butin, je ne
demande pas mieux, pour mon compte, que d'en passer par ce que vous
aurez dcid tous deux.

Notre frre Jos, qui comprit de suite la position dlicate dans
laquelle venait de le placer la proposition embarrassante de Salvage,
reprit sans hsitation, et avec un calme apparent qui dcelait toute la
finesse de son caractre et la prsence d'esprit qu'il savait porter
dans les choses inattendues:

--Moi, je donne ma voix  Bastringue, sans phrase et sans
arrire-pense.

_Salvage_. Sans phrase,  la bonne heure, mais pourquoi donner ton avis,
sans expliquer les motifs de ton option?

_Frre Jos_. Par la raison toute simple qu'en ces sortes de matires,
c'est le sentiment intime des faits, plus encore que la rigoureuse
dduction des argumens, qui doit dicter l'opinion de chacun.

_Salvage_. Eh bien, moi, si j'tais assez imprudent pour donner de suite
mon avis sur une question qui demande  tre pese un peu mrement,
j'opterais pour que chacun de nous gardt la part qu'il a eu le toupet
de se tailler lui-mme, en agissant selon sa volont et les ressources
qu'il a trouves dans sa propre habilet pour triompher des vnemens.

_Matre Bastringue_. Oui, mais tu ne m'empcherais pas alors de partager
mes picaillons avec Frre Jos, que je reconnais envers et contre tous,
pour celui de nous trois qui a gouvern le plus gentiment et le plus
amoureusement sa petite bonne femme de barque.

_Frre Jos_. Et moi par dlicatesse, si je me trouvais  la place de
Frre Jos, je refuserais tout net et d'aplomb, le cadeau que tu
voudrais me jeter  la figure par gnrosit ou par piti. Content de ce
que j'aurais fait, je ne croirais avoir besoin des libralits ni de
l'indulgence de personne.

_Matre Bastringue_. Oui, oui, j'entends bien; tu ferais le fier parce
que tu te sens un peu molest. Mais moi, qui, Dieu merci, peux passer
pour aussi fier que qui que ce soit  l'occasion, je refuse mon
consentement  toutes sortes de manigances qui ne seraient pas portes
sur le rglement que j'ai sign de ma personne, au caf de la Pointe, le
soir en question, de notre arrangement.

_Salvage_. A toutes sortes de manigances, dis-tu? Que signifie ce mot?

_Matre Bastringue_. Oui, enfin,  toutes sortes de choses qui ne sont
pas  mon ide, et que j'appelle, comme on dit, des manigances. Oh! tu
sais bien ce que je veux dire!

_Salvage_. Mais rappelons-nous donc un peu ce dont nous tions convenus
 la Guadeloupe, et ce que chacun de nous est parvenu  raliser, en
apportant  la masse commune le plus de profit pour chaque intrt
engag. D'abord, moi qui vous parle, j'ai ramen...

_Frre Jos_. Tous ces dtails, mon cher Salvage, seraient au moins
inutiles  la rsolution de la difficult que nous devons nous attacher
 terminer, et ils pourraient mme, j'ose le dire, devenir blessans pour
nos amours-propres, qu'un misrable mal-entendu risquerait de mettre mal
 propos en jeu. Personne, sois-en bien convaincu, n'est plus dispos
que moi  rendre justice au courage brillant et  l'ardeur presque
chevaleresque, passe-moi l'pithte, dont tu nous as donn des preuves
incontestables... Mais Bastringue, avec son gros bon sens et la droiture
naturelle de ses ides, a peut-tre aussi le droit, permets-moi de te le
faire observer, d'exprimer ce qu'il pense et ce qu'il prouve...

_Salvage_: Oui! la droiture des ides de son petit Palanquin, tu veux
dire!...

_Matre Bastringue_. Capitaine Salvage, je n'ai pas eu l'intention de
t'offenser, bien loin de l: mais il ne faut pas non plus chercher 
dranger mes boulets de leur parc, car, malgr l'estime que nous avons
les uns pour les autres rciproquement, a pourrait mal aller, et si
nous tions autre chose que des amis tous les trois...

_Salvage_. Finissons-en avec toute cette filasse de paroles baveuses, et
le plutt possible, s'il vous plat. Je vous ai avanc  chacun huit
mille gourdes, n'est-ce pas, quand vous tiez  sec et que j'tais en
fonds. Aujourd'hui, qu'avec ces huit mille gourdes d'avances, vous avez
fait votre affaire, et que vous vous trouvez en position de me payer,
sans vous mettre  la cte, comptez-moi les seize mille gourdes qui me
sont dues, et je vous tiens quittes du reste. C'est, je crois, le
meilleur et le seul moyen de terminer tranquillement une discussion qui
finirait peut-tre par m'chauffer un peu trop les oreilles.

_Frre Jos_. Quittes du reste! le mot est piquant... Mais pourquoi ne
pas chercher  nous arranger  l'amiable, et  aplanir paisiblement la
petite difficult qui s'est leve, je ne sais pourquoi, entre nous, et
que nous pouvons si facilement rsoudre en appelant  notre secours
l'opinion d'une partie neutre et d'un arbitre dsintress! Monsieur,
qui, par exemple, nous a entendus tous les trois exposer notre conduite
aujourd'hui, et qui,  la Pointe--Pitre, a vu natre notre association,
il y a un an, ne pourrait-il pas nous donner son sentiment sur tout ce
qu'il a vu et sur tout ce qu'il vient d'entendre? A quel juge plus
instruit des faits, et plus comptent dans une matire de cette espce,
pourrions-nous avoir recours, nous qui nous trouvons placs en dehors et
au-dessus de toute autre juridiction possible?

C'tait moi que dsignait Frre Jos, en sollicitant, au beau milieu de
la discussion, le poids de mon opinion personnelle.

--Oui, reprit avec vivacit Salvage, je ne demande pas mieux! Que
monsieur prononce entre nous, et je m'en rapporte entirement d'avance 
ce qu'il aura dcid.

Et aprs avoir dit ces mots, le capitaine se mit  se promener  grands
pas dans l'appartement avec l'agitation la plus visible.

--Qui? ce petit jeune homme! s'cria Bastringue: mais comment
voulez-vous qu'il se dbrouille de l-dedans? a n'est pas plus marin
que dfunte ma soeur cadette.

_Salvage_. Marin! marin! il s'agit bien de cela entre nous, maintenant.
Et qu'est-ce que a prouve d'tre marin, ou de ne l'tre pas? Tu es
marin, toi, n'est-ce pas, et cela, cependant, ne t'empche pas de
raisonner comme dfunte ta soeur cadette, que tu viens nous jeter l
sans rime ni raison,  propos d'une discussion d'intrt.

_Matre Bastringue_. Voil encore que tu te fches, Salvage, quand on te
propose de t'arranger _amicablement_! Allons, voyons, je veux bien en
passer, puisqu'il le faut, par le jugement de ce petit jeune homme que
v'l, l. Mais a ne m'empchera pas de dire que monsieur, sans lui
manquer de respect, va parler d'affaires de marine, et qu'il n'y connat
pas ce qui peut s'appeler un fichtre...

_Salvage_. Voyons, monsieur, parlez. Vous savez de quoi il s'agit entre
nous: veuillez bien nous donner sincrement votre avis.

Fort embarrass, et un peu effray de la responsabilit juridique que le
choix des deux comptiteurs venait de faire tomber sur moi, je cherchai,
en me rejetant sur mon dfaut d'exprience dans une matire aussi
trangre  mes connaissances,  me dlivrer du fardeau de la pnible
mission qui venait de m'tre dvolue... Mais l'obstination des plaideurs
finit par triompher si irrsistiblement de la rsistance et de la
dlicatesse de mes scrupules, qu'il ne me resta plus bientt d'autre
parti  prendre que de recueillir un instant toutes mes ides pour
prononcer mon jugement arbitral.

Je voudrais, dis-je d'abord  mes respectables cliens, pouvoir, en
quelques mots convenables, formuler nettement mon sentiment, sans
risquer de blesser vos justes susceptibilits. Mais la tche que votre
complaisance vient de m'imposer, est difficile. Cependant, pour rpondre
de mon mieux  votre confiance, je vous dirai, avec plus de franchise
peut-tre que de justesse, ce que je pense sur la manire dont chacun de
vous est parvenu  raliser ses projets, et sur le genre de mrite qu'il
a, selon moi, dploy dans l'excution de ses desseins.

--Allons, dites donc vite ce que vous avez  nous dire, me hurla matre
Bastringue, fatigu des circonlocutions auxquelles je me livrais pour
arriver le plus doucement possible  la conclusion de mon affaire, et
pour prparer mon auditoire  accueillir avec calme la reddition de mon
jugement.

M'y voici, rpondis-je sans trop prendre garde  l'interpellation tant
soit peu brutale de l'ex-commandant du _Gnral-Sucre_.

Le capitaine Salvage me parat avoir t le plus audacieux dans le
projet le mieux conu  mon avis; M. Bastringue le plus heureux et le
moins prvoyant, et M. Jos le plus malheureux et le plus habile.

--C'est donc  frre Jos, consquemment, que vous donnez le pompon? me
demanda aussitt Bastringue; car qui dit le plus habile, malgr le
guignon, dit le plus mritant, d'aprs la raison?

--Et pourquoi cela? reprit Salvage en fronant le sourcil. Laissez donc
monsieur achever; car on n'met pas une opinion semblable, sans avoir
pes mrement les motifs sur lesquels on a cru pouvoir fonder son
jugement.

--Pourquoi cela? rpliqua Bastringue. Qui dit le plus malheureux et le
plus habile, ne dit-il pas tout ce qu'il y a  dire de plus fort 
l'avantage d'un homme quelconque?

--Continuez, je vous en prie, ajouta Salvage en s'adressant  moi.
Auquel de nous trois, enfin, croyez-vous que les deux parts de
rcompense doivent tre adjuges, en votre me et conscience? parlez
sans crainte et sans hsitation. Personne ici ne sera en droit de vous
en vouloir pour avoir exprim franchement une opinion que nous avons
tous les trois sollicite de votre complaisance?

--A vous, selon moi, rpondis-je au capitaine, forc que je me trouvais
d'articuler une conclusion dfinitive.

--Tu, tu, tur lu tu tu! grommela Bastringue en envoyant mon arrt au
diable. Ce jugement-l ne vaut pas quatre sous vaillans et j'en
rappelle...

--A qui en appelles-tu, avec ton turlututu? lui demanda Salvage en
posant la main sur un poignard, dont je vis sortir le manche sous le
gilet entr'ouvert du capitaine.

--A quoi j'en rappelle? mais tiens,  ce qui me plaira d'en rappeler
pardi! Oh, il y a long-temps, comme je l'ai annonc il n'y a encore
qu'un instant, que si nous n'avions pas t des amis comme nous le
sommes, j'aurais bien trouv un moyen de nous arranger sans tant de
faons, et avec autre chose que des manchettes de dentelle fine sur les
poignets!...

--Et quel moyen aurais-tu trouv, toi qui trouves si ingnieusement les
expdiens difficiles?

--Quel moyen, que tu demandes?... assez caus comme a; car je vois bien
que trop parler serait malsain pour l'un de nous dans le moment actuel.

--Ah! oui, je comprends que _la peur_ d'aller trop loin retient
maintenant ta langue d'ordinaire si bien et si joliment affile?

--La peur d'aller trop loin! Tu crois donc finalement que j'ai peur? Eh
bien! puisque tu veux savoir mon moyen, que je ne voulais pas le dire
tout  l'heure, je te dirai que plus de cent fois, depuis ce soir, j'ai
pens que si nous n'tions pas trois vrais amis, nous aurions pu nous
donner une brosse pour dcider la chose, et nous arranger pour laisser
tout au dernier qui aurait mis les deux autres  bas.

--Beau merle, vertudieu! pour jouer ses parts de prise dans un combat
singulier!

--Aussi beau merle que toi, entends-tu? officier faraud, capitaine sur
papier blanc!

--Mes amis, mes braves amis, s'cria alors Jos, en s'efforant avec moi
de se jeter entre les deux adversaires furieux et dj cumans de rage,
un moment, je vous en prie; voulez-vous terminer par du sang une affaire
qui ne devait que renouer nos liens de confraternit et cimenter de
nouveau notre amiti?

--Votre amiti  vous, reprit Salvage en repoussant violemment Jos loin
de lui, et en courant du mme pas vers Bastringue, tiens, voil le gage
d'amiti que je veux laisser dans le coeur de ce misrable si digne
d'avoir un compre de ta fabrique pour complice et pour associ.--A nous
deux donc, grosse mateluche, si l'ivrognerie t'a laiss encore assez de
coeur, pour que tu oses me suivre dans un chemin o les cailloux ne te
feront pas de mal aux talons!...

Et en apostrophant ainsi son ancien camarade, Salvage entranait avec
lui, vers une des fentres de l'appartement, matre Bastringue qui nous
rptait, avec l'accent du plus vif saisissement: Vous tes tmoins que
c'est lui qui me cherche dispute et que je ne lui ai rien dit pour le
fcher contre moi!

La fentre contre laquelle taient dj rendus les deux champions
fortement accrochs l'un  l'autre, donnait sur un petit jardin lev en
terrasse contre le derrire de la maison o nous nous trouvions
runis... Salvage, leste comme un lvrier et ardent comme un tigre,
saute d'un seul bond du rebord de cette croise dans le petit jardin, o
il parvient  attirer  lui matre Bastringue pouvant, qui ne cessait
de rpter: Tu le vois bien, c'est toi qui me cherches querelle et qui
le premier m'as trait de capon! Tu le veux, soit; mais je t'avertis que
je ne ferai que me dfendre... Jos et moi, mais moi surtout, nous nous
prcipitons sur les pas des deux tigres palpitans qui vont se dchirer
les entrailles. Padilla accourant avec effroi  mes cris, nous suit
dsespre, haletante et plus morte que vive... Tous trois, Padilla,
Jos et moi, nous nous lanons dans le jardin et entre les deux
combattans qui rugissaient dj en se portant les coups les plus
furieux. Il tait trop tard. Des poignards avaient brill dans leurs
mains frmissantes: Bastringue, atteint le premier  la gorge, avait t
tomber  trois ou quatre pas sur un tertre de gazon, inond et suffoqu
des flots de son sang... Salvage bless au ct droit et se soutenant 
peine, s'tait vanoui dans les bras de Padilla, en cherchant autour de
lui un appui pour se soutenir, un ami peut-tre pour rpondre  ses
derniers regards, et pour recevoir son dernier souffle... Je volai vers
lui, et Padilla roula  mes pieds couverte, fumante du sang de son
malheureux poux, et entranant avec elle le corps qu'elle avait reu
sur son sein glac d'horreur... Bastringue affaibli, essoufl, essuyant
sa blessure profonde sur le tertre o il s'tait pniblement assis dans
la position d'un homme ivre, murmurait avec peine ces mots
entrecoups... Je n'ai fait que me dfendre... Il s'est jet lui-mme
sur mon poignard... en voulant me massacrer... tout est fini... pour lui
et pour moi... je lui pardonne ma mort et... Le malheureux se raidit, sa
tte se pencha sur une de ses paules... Il n'tait plus.

Jamais cette scne de carnage ne sortira de ma pense, et aujourd'hui,
je ne puis me la rappeler sans me sentir le coeur oppress du poids d'un
aussi terrible souvenir. Il me semble encore voir, tant cet horrible
vnement est prsent  mon imagination, la ple figure de Salvage sur
laquelle la mort n'avait pu effacer l'empreinte de la fureur, exprimer
convulsivement la vengeance que le coeur du jeune marin avait exhale
avec son dernier soupir, et prs de ce corps inanim la tte chevele
de Padilla, couvrant la plaie saignante qu'avait laisse dans le flanc
du capitaine, le large poignard de Bastringue.

Des voisins, des passans, des curieux attirs dans le jardin par les
cris, par l'odeur du sang, peut-tre, arrivrent au milieu de nous, et
entre nous et les deux cadavres qui taient tendus  nos pieds. La
foule nous questionnait avec surprise, avec avidit: je rpondais avec
garement  toutes les questions que l'on m'adressait, sans comprendre
ce que l'on me demandait. Jos, plus matre de lui, racontait  ceux qui
l'interrogeaient, les circonstances effroyables de ce duel, dont les
suites se trouvaient crites en caractres si visibles et si affreux,
aux yeux de tout ce monde dont nous tions entours. Un homme, je m'en
souviens, devant lequel la foule s'tait ouverte pour lui laisser un
passage, s'avana vers Padilla, et reconnaissant dans les traits de
l'infortune, l'pouse de Salvage, ordonna qu'elle ft transporte au
palais du gouvernement. Cet homme,  la voix duquel plusieurs assistans
s'taient empresss d'obir, pronona en s'arrachant  un aussi horrible
spectacle, ces seuls mots: Malheureux parens! ils ne seront que trop
bien vengs de leur indigne fille! J'appris bientt, ou je crus du moins
entendre dire autour de moi que c'tait le gouverneur de St.-Thomas,
lui-mme, qui venait de parler ainsi, et je compris alors et seulement
quel sentiment avait pu lui dicter ces paroles trop cruelles et
peut-tre trop vraies. Les corps des deux pirates furent enlevs pour
tre dposs sans doute dans le lieu que le gouverneur avait indiqu. Je
cherchai frre Jos: c'tait le seul tre  qui je pusse parler au sein
de cette multitude d'trangers, de ses deux amis et de Padilla. Jos
avait disparu, et ce ne fut que dans le milieu de la nuit que je parvins
 le trouver chez l'htesse de Bastringue, s'occupant d'entrer en
possession de l'hritage de son dfunt collgue.

--Et  quoi donc pensez-vous? lui demandai-je en pntrant tout
essouffl jusqu' lui.

--Je pense, me rpondit-il un peu tonn de ma question,  rentrer le
plutt possible dans mes droits.

--Et dans quels droits encore?

--Ceux que la mort de mes deux associs m'a donns sur ce qui leur
reste.

--Mais le capitaine n'a-t-il pas laiss une pouse?

--Oh! pour cette succession l, je l'abandonne, dans l'impossibilit o
je me trouverais peut-tre de m'en dessaisir, et en raison surtout du
danger qu'il y aurait  la convoiter. Mais pour celle-ci, c'est autre
chose.

--Mais croyez-vous que l'htesse de votre ami vous laissera enlever
l'argent qu'il lui a confi?

--Sur ce point l, j'ai prvu la difficult, et les trois quarts de la
besogne sont dj faits  cet gard. Le besogne toute entire mme
n'tait pas difficile  faire: cet ivrogne avait pris soin de m'en
pargner, par prvoyance, une assez bonne partie: il a bu en un mois de
sjour la moiti de ce qu'il avait si drlement gagn.

--Et maintenant, que prtendez-vous faire?

--Je prtends faire maintenant ce qu'il vous importe assez peu de
savoir, et ce qu'il peut me plaire de ne pas vous divulguer,  vous,
monsieur, qui n'avez pas plus droit de me questionner, que je n'ai envie
de vous rpondre.

--Ainsi donc, la justice elle-mme n'aurait pas, selon vous, le pouvoir
de vous demander compte de votre conduite?

--La justice, monsieur, peut faire ce qu'elle peut, mais elle ne fait
jamais ce qu'on a l'esprit de lui empcher de faire, et si vous croyez
avoir pour vous la force, qui est la seule justice que je reconnaisse au
monde, de vous opposer  mes desseins, il ne tient qu' vous d'essayer 
me barrer,  vos risques et prils, le passage de cet escalier qui me
spare de la rue.

Et en m'adressant ces mots sans emportement et sans nulle motion
apparente, le doucereux et placide forban passe devant moi les poches
pleines, le visage serein, et la main droite arme d'un long pistolet
d'aron.

Constern de tant de froide effronterie, je laissai d'abord le misrable
oprer paisiblement son audacieuse retraite, et ce ne fut qu'au bout de
quelques instans de stupfaction que, recouvrant l'usage de la
rflexion, je me mis  poursuivre l'hritier de Bastringue avec
l'intention de contrarier du moins le projet d'vasion que, selon toute
probabilit, il devait avoir form, pour s'assurer la tranquille
possession de l'argent qu'il venait d'enlever. Je retrouvai bientt,
dans l'obscurit de la nuit, les traces du fugitif, et le fugitif
lui-mme en me dirigeant en toute hte sur le bord de la mer, et je
l'aperus doublant le pas, pour gagner, malgr la pesanteur du fardeau
dont il tait charg, un petit canot amarr non loin du rivage. Mais
malgr toute la diligence que j'avais pu apporter  lui donner la
chasse, le drle prvoyant trop bien sans doute l'embarras dans lequel
viendrait le jeter la rsistance que je pourrais opposer  son dpart,
le drle, dis-je, sauta avec la lgret d'un daim ajust par un
chasseur, du bord de la grve dans la pirogue qui l'attendait pour
l'emporter au large. La pirogue, sur l'avant de laquelle j'accrochai mes
mains sans trop calculer l'inutilit et l'imprudence de ce mouvement,
glissa sur le sable, pousse qu'elle tait dans le sens contraire de mes
efforts, par deux coquins de ngres que le prvoyant frre Jos avait
sans doute mis dans ses intrts. J'eus beau crier au secours, au
voleur, et je crois bien mme  l'assassin, pour appeler  mon aide les
personnes qui pouvaient encore se trouver dans le voisinage: personne ne
rpondit  mes cris, ni  mes imprcations, et le canot disparut sur les
flots et dans les tnbres, en me laissant le corps  moiti dans l'eau,
sur le rivage o j'avais essay trop vainement  le retenir. Mais en
m'chappant ainsi, l'abominable Jos voulut encore m'adresser ses adieux
 sa faon; et sans avoir daign rpondre  mes clameurs, le monstre
dchargea sur moi, et presque  bout portant, le pistolet dont il
s'tait muni en sortant de la chambre de Bastringue. La bourre de l'arme
meurtrire vint me frapper au visage, mais la balle mal dirige alla se
loger dans une des planches sur le devant desquelles j'tais plac. Tel
fut le signal de partance du dernier des pirates; et moins d'un
quart-d'heure aprs l'explosion du coup de feu qui n'avait appel
personne sur le lieu de cette scne nocturne, une golette appareilla de
la rade de Saint-Thomas, en livrant ses voiles  la brise du matin, et
en emportant avec elle, on ne sait o, le vampire qui venait de
s'engraisser de la dpouille de son ami mort.

Le lendemain de cet vnement, la police de Saint-Thomas faisait
transporter, par mesure de salubrit publique, dans une des fosses du
cimetire le plus loign de la ville, deux corps sous le poids desquels
huit ngres de l'hpital paraissaient flchir en marchant pniblement
cte  cte, aux rayons d'un soleil ardent, d'un soleil de fte. Les
deux cercueils grossiers, qui renfermaient troitement les cadavres,
s'avanaient du mme pas au milieu de la foule, de cette foule
qu'attirent toujours les manations du sang qui vient de couler ou du
sang qui coule encore. Un vieux prtre catholique attach par zle et
par pauvret, au service de l'hospice des marins, prcdait ce double et
sinistre convoi; personne ne suivait les morts dans cette multitude
avide d'motions, mais avare de sensibilit. La multitude, seulement,
disait: Le plus long des deux coffres est celui du capitaine, le mari de
la petite Espagnole qui vient aussi de mourir; l'autre, le plus large et
le plus court, celui du matelot qui a si bien fait son coup de traite
pour rire,  Porto-Rico. Ils se sont tus pour un mot, les imbciles,
aprs avoir si bien fait leurs affaires.--Ah! c'est qu'ils ont voulu,
rpondaient les plaisans du parterre de ce lugubre spectacle, pargner 
matre hacheur (le bourreau du pays) l'office qu'ils pouvaient remplir
eux-mmes.

Bien long-temps, trop long-temps peut-tre aprs la fin tragique de
Salvage et de Bastringue, le hasard, ou plutt une circonstance que je
regarde comme providentielle, me fit tomber sous les yeux un article de
la _Gazette de Java_, sur lequel mon attention se fixa avec une vivacit
que je ne saurais m'expliquer autrement, qu'en rapportant aux desseins
cachs du ciel la curiosit que m'inspira la lecture de cet article.
Sans pouvoir d'abord me rendre compte des motifs de l'intrt que
pouvait rveiller si subitement en moi le rcit d'un fait qui devait
m'tre compltement indiffrent, je dvorai les premires lignes du
journal javanais, en reportant involontairement mes souvenirs sur les
vnemens dj bien vieux dont j'avais t appel dans d'autres temps 
devenir le tmoin  Saint-Thomas. La _Gazette de Java_ parlait de
piraterie, et je me rappelai mes deux pirates morts, et cet infme frre
Jos qui leur avait survcu sans avoir encore rencontr la destine que
tant de fois je lui avais souhaite, et que la justice du ciel ne lui
avait que trop long-temps pargne au gr de mes dsirs. Je lus, la tte
toute remplie de ces ides et de ces souvenirs, le rapport suivant,
adress en Hollande, par le commandant du brick de la marine batave, _De
Meermin_. Il suffira  mes lecteurs de parcourir ce rapport pour qu'ils
puissent se peindre l'tonnement et la joie dont je fus saisi  la
nouvelle de l'vnement inattendu qu'il retraait avec les couleurs de
la plus frappante vrit.


Batavia, 31 octobre 1834.

Ministre,

Permettez  votre serviteur de vous instruire des dtails et des suites
d'un engagement srieux que j'ai eu dans les premiers jours du mois,
avec une _Florine_ (une flottille) de _bintasses_ appartenant aux
pirates qui parcourent encore de temps  autre les mers dont notre Roi
bien aim m'a confi la surveillance.

Inform depuis plusieurs jours que le navire _Maria-Philippina_,
capitaine Cramer, avait t pill le 17 aot de la prsente anne, par
un pirate de Tiole, en se rendant de Macassar  Balie, je rsolus
d'aller croiser dans les parages o cet vnement avait eu lieu.
Quelques hommes de l'quipage du btiment europen avaient t lchement
massacrs aprs un combat acharn, et le dsir de venger ces malheureux
sur les forbans qui osaient ainsi attaquer des navires arms, me fit
acclrer mon dpart, en me laissant concevoir l'espoir de me mesurer
bientt avec des misrables, dont l'impunit n'avait que trop long-temps
encourag l'audace.

Favoris, quelques heures aprs ma sortie, par une bonne brise de vent,
je parvins en peu de temps  me rendre  la hauteur des ctes de
Mangarai, et prs d'une petite le inhabite nomme Pangara Bawang, sous
laquelle les cumeurs de mer, dont le pays est infect, vont quelquefois
faire de l'eau ou chercher un refuge. Les btimens croiseurs, qui
jusqu'ici ont donn le plus vivement la chasse aux forbans de ces
dtroits dangereux, taient assez gnralement peints en noir 
l'extrieur; et tout dans leur grement bien tenu et leur voilure
soigneusement tablie, annonait de loin  l'oeil exerc des pirates,
l'approche redoutable des navires de guerre qu'ils devaient le plus
particulirement viter. Aussitt qu'un croiseur paraissait sur ces
mers, rien n'tait plus facile aux pillards toujours intresss  fuir
son approche, que de le reconnatre au large et de le gagner de vitesse,
avant qu'il ne pt accoster assez la terre pour tre  mme de s'emparer
de leurs barques lgres et rapides. Pour mieux tromper la vigilance des
forbans auxquels je ne souhaitais rien tant que de donner une svre
leon, j'avais eu soin de faire peindre le brick de S. M.  la manire
de la plupart des navires du commerce, et de faire observer, dans la
tenue de mon grement et l'installation de mes voiles, une ngligence
qui pt leur faire supposer que mon btiment ne devait tre qu'un gros
brick marchand naviguant lourdement avec un faible quipage. Ce
stratagme, que j'avais mes raisons pour employer dans la circonstance
o j'allais me trouver, m'a russi au-del de toute esprance; et les
vnemens dont je vais avoir l'honneur de vous rendre compte, prouveront
 Votre Seigneurie que je n'avais pas trop bien prsum de la petite
ruse au moyen de laquelle je m'tais flatt d'abuser les gens  qui je
me proposai d'avoir affaire.

Le 25 octobre, me trouvant en dedans d'une des pointes de l'le
Pangara-Bawang, dont j'ai parl plus haut, je naviguais sous toutes mes
voiles du plus prs pour doubler cette pointe. A mesure que la terre que
je longeais nous permettait de dcouvrir la partie de la mer qu'elle
nous avait cache jusque l, la surveillance redoublait  notre bord;
car selon mes prvisions, c'tait dans les environs de cette le, que
nous devions rencontrer les pirates les plus avides et les plus cruels
de tout l'archipel que nous explorions. Les hommes placs en
sentinelles, et cachs dans les parties les plus hautes de la mture, ne
tardrent pas  me signaler l'vnement que j'tais venu chercher et que
j'attendais avec tant d'impatience. Au-dessus de la langue de terre que
nous allions doubler, mes vigies venaient d'apercevoir d'abord trois ou
quatre petites _bintasses_ sortant  la rame des groupes d'arbustes
marins qui croissent sur le bord des les boiseuses et plates dont nous
tions environns. Ces embarcations, qui servent de nids flottans aux
corsaires de ces lieux, se dirigeaient sur nous avec l'intention bien
vidente de se trouver en face du brick, au moment o il aurait dpass
le bout de la pointe que les bintasses travaillaient aussi  doubler de
leur ct. Bientt, en promenant avec plus d'attention et d'anxit nos
regards sur le nouvel espace que la route du navire ouvrait devant nous,
nous pmes voir tout  l'aise, qu'une cinquantaine de barques s'lanant
de tous les points des rivages les plus rapprochs, s'taient mises en
devoir de suivre les premires bintasses qui paraissaient avoir pris
l'initiative et l'honneur de l'attaque.

C'est en ce moment dcisif que je crus devoir ordonner de plonger  la
mer et le long de mon bord, toutes les bailles vides dont nous pouvions
disposer, pour ralentir autant que possible la marche ordinaire du
brick, et faire penser aux pirates qui seraient  mme de nous observer
de plus prs, qu'avec le peu de sillage que faisait le navire, il
n'tait gure probable qu'ils pussent tre exposs  avoir un engagement
avec un brick de guerre[5]. Le dsordre calcul que j'avais eu la
prcaution de faire observer dans la disposition des voiles, compltait
cet ensemble de supercheries, et en nous voyant,  une porte de fusil,
ainsi orients et naviguant si pniblement, le marin le plus expriment
nous aurait plutt pris pour un gros brick hollandais en avarie, que
pour un des meilleurs bouliniers de la marine de S. M. Une quinzaine
d'hommes, tout au plus, avaient reu l'ordre de se promener sur le pont
et de montrer leurs ttes au-dessus des bastingages. Le reste de
l'quipage, et ce reste se composait de quatre-vingt-dix matelots de
choix, se tenait  plat-ventre, le sabre et la mche  la main, le long
de mes pices charges de mitraille jusqu' la gueule, et recouvertes en
dehors d'un bon prlat peint de deux barres jaunes,  la mode des
batteries de nos plus inoffensifs btimens marchands.

Les plus presses d'entre les soixante ou soixante-dix bintasses nous
approchrent  demi-porte de canon. Rendues  cette distance
respectueuse, elles s'arrtrent un instant, et toutes  la fois. Je
crus alors mon coup manqu; car je supposai d'abord qu'elles nous
avaient reconnus pour ce que nous ne voulions pas paratre et pour ce
que nous tions bien rellement. Mais j'eus bientt lieu de m'apercevoir
que j'avais fait trop d'honneur  la prvoyance de nos adversaires. Les
chefs de l'escadrille ne s'taient ainsi tenus en observation que pour
donner le temps aux forces qui les suivaient, de se rallier  eux, pour
pouvoir, plus tard, porter un grand coup avec ensemble et rsolution.

Ce moment attendu  notre bord avec ardeur, mais pourtant avec
sang-froid, ne se fit pas long-temps dsirer: les bintasses runies
enfin en masse serre, se dtachrent du centre de la flottille, en
formant, sur un espace assez tendu, un cercle rgulier au milieu duquel
elles voulaient nous emprisonner, pour nous treindre ensuite dans leurs
terribles replis. Des cris affreux pousss jusqu'au ciel par tous les
forbans qui montaient les embarcations, donnrent, en agitant l'air
paisible de la journe, le signal du combat; et en un clin-d'oeil, nous
nous trouvmes accosts et presss par une triple ligne de canots qui ne
prsentaient plus autour de nous et de tous cts, qu'une surface sous
laquelle la mer tait cache  un bon demi-quart de lieue du brick.
C'est alors que je commandai _feu partout_  mes hommes qui
n'attendaient que l'instant de la vengeance et du carnage. Mes
vingt-deux caronades bourres de mitraille, lancrent leur triple charge
en ventail; et en quelques secondes, la moiti au moins des bintasses
furent balayes de leurs hommes, qui, debout pour la plupart sur le fond
de leurs barques et dans l'attitude de la menace, se trouvrent
emports, cribls de balles, sur les vagues qu'ils allrent teindre de
leur sang et couvrir de leurs membres hachs. Jamais dcharge de navire
de guerre n'a d faire une plus effroyable boucherie. Ce n'tait plus de
l'eau, c'tait plutt du sang qui coulait le long de notre bord. Notre
batterie recharge prcipitamment envoya une autre borde aussi
meurtrire aux bintasses qui taient restes  flot aprs avoir reu
notre premire vole, et le dsordre que nous achevmes de plonger ainsi
au milieu de la flottille foudroye, devint tel que nous n'emes plus
qu' nous diriger sur les pirates qui cherchaient encore  nous viter,
pour nous emparer de celles de leurs embarcations qui s'efforaient,
mais vainement, de se soustraire par la fuite au sort que nous leur
rservions en courant impitoyablement  toutes voiles sur elles.

Pendant cette chasse que j'appuyais sans relche aux lambeaux de
l'escadrille que je venais de mettre en pices, je crus devoir
m'attacher particulirement  faire main basse sur une espce de prame
assez grande, qui, pendant l'attaque, m'avait paru tre la commandante
des barques  la tte desquelles elle s'tait firement place. Malgr
les efforts que firent les cumeurs qui la manoeuvraient, pour chapper
 ma poursuite, la prame, au bout d'une demi-heure de course tout au
plus, tomba sous ma vole, et au moment o j'allais l'aborder en long,
la brise assez forte  laquelle elle avait livr toutes ses voiles, la
fit sombrer  un quart d'encablure sous le vent de mon brick. Grce  la
promptitude que mit mon quipage  sauter dans nos embarcations, nous
pmes sauver une vingtaine des principaux forbans qui se trouvaient sur
le pont de la prame chavire. Le reste se noya avant qu'on pt lui
porter secours.

La capture que j'ai faite en cette dernire circonstance, mrite toute
l'attention de Votre Seigneurie. Au nombre des naufrags que j'ai russi
 ramener  Java, on a reconnu le fils ou le petit-fils du grand pirate
arabe Daco Sariboc. Ce jeune homme, que les siens nomment Katarinbong,
tait le commandant de la flotte, et c'est  l'autorit qu'il exerait
sur les brigands de Bima, de Macassar et de Mangarai, que l'on doit
attribuer les actes de frocit qui se sont exercs si souvent et trop
impunment dans ces malheureuses contres.

Mais cette capture, quelque importante qu'elle puisse paratre  vos
yeux, n'est pas cependant la plus heureuse que j'aie pu faire dans ma
petite expdition. Le hasard le plus extraordinaire nous a conduits 
notre arrive  Java,  dcouvrir parmi les misrables que nous avions
arrachs des flots, un monstre europen, qui, sous le nom de Lamisa,
tait parvenu  faire agrer ses services aux naturels de ces pays dont
il avait appris  parler les diffrens dialectes. L'influence que ce
Lamisa avait acquise sur Katarinbong et ses sujets tait devenue si
absolue, que c'tait par ses conseils et  son exemple, que les
corsaires des tribus environnantes agissaient en toute occasion. Un
matelot danois du brick de guerre colonial _Niewa_, ayant par hasard
aperu Lamisa parmi mes prisonniers, l'a dnonc pour un pirate franais
qui, pendant plusieurs annes, avait jet l'effroi et l'pouvante sur
les mers des Antilles o il tait connu et redout de tous les marins
sous le nom de _frre Jos_. Aprs avoir oppos les dngations les plus
formelles aux faits qui pouvaient le mieux prouver sa parfaite identit
avec le _frre Jos_, ce sclrat a avou la vrit qu'il ne lui tait
plus possible de cacher. Mais comme le chtiment de ses crimes devait
suivre de prs le jugement qui allait le condamner au supplice qu'il n'a
que trop mrit, il s'est avis de se dclarer sujet espagnol, pour
obtenir la faveur de n'tre pendu qu' Manille o il a prtendu qu'il
devait tre jug selon les lois et par des juges de son pays. M. le
Gouverneur, qui a eu la faiblesse de prendre en considration ce
subterfuge employ  toute extrmit par le bandit, a donn ordre  un
paduakang de notre station (sorte de btiment de l'Inde) de transporter
l'infme frre Jos  Manille pour qu'il ft remis aux autorits de sa
nation, qui sans doute lui feront subir la punition qu'il n'a que trop
long-temps vite. Il serait impossible de dire les actes de cruaut
dont ce rengat a souill sa vie, parmi les pirates pour lesquels il
tait devenu une espce de providence infernale. C'est le plus lche et
le plus froce des tres  qui la nature ait pu donner une forme
humaine. Quand il s'est vu dcouvert et  la veille de porter sa tte
sur le billot du bourreau, il n'est pas de bassesses qu'il n'ait tentes
pour racheter sa dtestable vie.

Il s'est offert  moi pour me guider dans les repaires les plus cachs
des pirates qui avaient plac toute leur confiance en lui. Le dgot
insurmontable que m'ont inspir les contorsions de ce reptile affreux,
m'a fait repousser avec horreur ses ignobles propositions.

Je joins ici la liste des marins qui se sont le plus distingus dans
mon engagement, et le nom des hommes que j'ai eu le malheur de perdre
dans cette journe o tous mes blesss ont succomb par l'effet de
l'usage barbare qu'ont les pirates indiens d'empoisonner leurs armes et
de mcher les balles dont ils se servent pour charger leurs carabines.

J'ai l'honneur de saluer Votre Seigneurie et d'tre avec les sentimens
du plus profond respect et du plus inaltrable dvouement,

Le capitaine du brick de S. M. etc.


A ce rapport textuel du commandant du brick hollandais tait jointe par
_post-scriptum_, la note suivante de la _Gazette de Java_.


Le pirate _Jos_ transfr  Manille par ordre de son Excellence le
Gouverneur de Batavia, a en vain essay devant le haut conseil des
Philippines, d'invoquer sa fausse qualit de sujet espagnol; le tribunal
charg de prononcer le chtiment  infliger  ce grand criminel, l'a
condamn  l'unanimit  tre trangl par l'oeuvre du bourreau. Les
pres de la Mission, prs desquels il avait os rclamer un sursis en
raison du titre de prtre qu'il disait lui avoir t confr en France,
ont rejet avec indignation sa supplique, et se voyant rduit  expier
enfin tous ses attentats, Jos n'a pas craint de solliciter pour grce
dernire, la faveur d'tre enterr avec le capuchon de moine dont les
religieux de Manille ont l'habitude de revtir les morts d'une certaine
distinction. L'excuteur public a fait justice de cette ridicule
prtention, en attachant la corde au cou de l'assassin et en jetant ses
restes  la voirie, pour l'exemple et la terreur des malfaiteurs qui
seraient tents d'imiter ce monstre, le rebut des forbans et la honte
ternelle de l'espce humaine.


Il est donc une justice cleste! m'criai-je aprs avoir lu les derniers
mots de cette lugubre histoire. Frre Jos, chass, plein de crimes, du
repaire qu'il avait cru trouver aux Antilles, et allant recommencer ses
forfaits au fond des Indes, pour venir, vomi par l'cume des pirates,
rendre entre les mains du bourreau toute une vie de sang et de meurtre,
sur le sol d'une terre chrtienne; ah! voil le signe le plus clatant
auquel je puisse reconnatre une Providence rmunratrice... A mes yeux,
c'tait d'un clat de tonnerre que venait d'tre frapp le dernier et le
plus odieux des trois pirates; et aprs ce coup de foudre vengeresse, il
me sembla respirer un air plus pur dans une atmosphre purge du souffle
d'un si lche et si excrable criminel.


FIN DES TROIS PIRATES.




NOTES.


PAGE 21, LIGNE 11.

[1] Les trombes de mer sont produites par un phnomne mtorologique
que les marins observent particulirement sous les latitudes les plus
souvent exposes aux commotions lectriques. Les physiciens expliquent
diversement la formation des trombes. Les uns attribuent l'existence et
les effets de ce phnomne,  l'change des deux espces contraires
d'lectricit qui, en se trouvant  une distance convenable, se
dchargent l'une sur l'autre pour se mettre en quilibre suivant les
lois naturelles de leur tendance.

D'autres savans, sans chercher  analyser aussi compltement les causes
auxquelles on doit la prsence des trombes dans les rgions torrides,
pensent qu'elles ne sont produites que par la condensation d'un nuage
qui, venant  tre comprim entre deux vents contraires, tourbillonne
sur la mer en se chargeant de toutes les molcules d'eau qu'il peut lui
enlever.

Les trombes, au reste, sont de deux espces par rapport  la direction
qu'elles reoivent et qu'elles suivent, quelle que puisse tre la cause
relle qui les produit: il y a des trombes descendantes et des trombes
ascendantes. Si un nuage charg d'lectricit positive, se dcharge sur
la terre ou sur la mer, charge d'lectricit ngative, le nuage crve
et la colonne d'eau s'croule: c'est ce qu'on appelle la trombe
descendante.

Si, au contraire, c'est la terre ou la mer qui dcharge sur le nuage
l'lectricit contraire dont elle est charge, le nuage emporte en
s'levant les objets qu'il rencontre sur le sol, ou l'eau qu'il aspire
dans la colonne qu'il forme en appuyant sa masse sur la surface de la
mer. Dans ce cas, la trombe est ascendante. Telle est du moins l'opinion
des physiciens, qui pensent que les trombes ne sont qu'un phnomne
lectrique.

Quoi qu'il en puisse tre de ces dfinitions diffrentes, il est un fait
que personne ne peut mconnatre ni contester: c'est que les parages
dans lesquels on observe le plus souvent la prsence des trombes de mer,
sont ceux o de brusques changemens de vents, et le renversement subit
de brises ou de moussons, se font sentir avec le plus de frquence et de
force.

Tels sont les parages du golfe de Guine, le canal Mozambique, les
Moluques, les Philippines, etc.

Les trombes marines, qui furent pendant si long-temps un grand sujet
d'effroi pour nos vieux navigateurs, paraissent avoir perdu aujourd'hui,
comme toutes les choses que l'on croit voir de prs, une partie du
prestige qui les faisait tant redouter autrefois. L'aspect d'une trombe
semblait menacer d'un anantissement total le navire assez malheureux
pour rencontrer ce spectre des mers. Un coup de canon envoy  boulet
sur la fantastique colonne d'eau pouvait, disait-on, faire s'crouler
sur lui-mme ce colosse redoutable des lmens conjurs. Aussi, les
anciens btimens du commerce n'embarquaient-ils une ou deux mauvaises
pices d'artillerie  leur bord, que pour crever une trombe, ou pour
appeler  eux les pilotes dans les momens de dtresse, car le naufrage
et les trombes taient les deux plus grands dangers que pouvaient
craindre les navigateurs des sicles passs.

Mais, maintenant que l'exprience a rduit, en quelque sorte, les
trombes de mer  leur juste valeur, on sait les effets qu'elles sont
capables de produire sur les navires qui se trouvent exposs  les
recevoir en mer. Plusieurs grands btimens ayant t assaillis par ces
normes nues d'eau ascendantes, en ont t quittes pour avoir vu le
tourbillon liquide enlever leurs voiles, une partie de la mture, et des
objets amarrs sur le pont; accident toujours grave il est vrai, mais
moins effrayant encore que la destruction totale dont, autrefois,
l'approche d'une trombe marine paraissait menacer les navires mmes du
plus fort tonnage et de la plus grande solidit.

                   *       *       *       *       *

La manire dont je m'y prends pour mettre dans la bouche de matre
Bastringue la description d'une trombe marine, ne peut amener sans doute
qu'une ide trs imparfaite de la thorie aux raisons de laquelle il est
possible d'expliquer ou de dfinir ces sortes de phnomnes. Mais pour
rendre l'effet que produit en gnral sur l'esprit des matelots,
l'aspect d'une trombe, il fallait bien faire parler un marin autrement
que n'aurait parl un savant de l'Institut, qui aurait observ, par
ordre de l'Acadmie, l'apparition du mtore dont il est question dans
ce chapitre. Les hommes du commun et les hommes de la science, ont les
mmes yeux, mais ils n'ont ni les mmes ides, sur les choses qui
affectent leurs yeux, ni les mmes expressions pour rendre les ides que
la vue des mmes objets peut produire sur leur imagination. Or, ce qu'il
y a de plus piquant pour les gens du monde, ce n'est gure d'apprendre
la manire dont s'y prendrait un savant pour rendre compte des
sensations que lui ferait prouver l'apparition d'une chose
extraordinaire. Il y a long-temps que l'on sait que les personnes
instruites n'ont qu'un langage pour peindre ce qu'elles observent dans
l'intrt de la science; et malheureusement, la proccupation  laquelle
elles sont presque toujours livres dans l'ardeur de leurs recherches
mthodiques, ne laisse que trop peu de part  cette mobilit
d'impressions, que l'on aime  retrouver dans la peinture des vnemens
saisissans. Or, le langage le plus propre peut-tre  rendre fidlement
et nergiquement les impressions les plus vives, et je l'avouerai  ma
honte et  la honte de notre langue littraire, est le langage, ou si
l'on veut, le jargon que parlent les hommes du peuple. Cette observation
est si dsesprante, et si vraie en mme temps, que pour dcrire les
combats, les manoeuvres et les temptes, toutes choses fort mouvantes
de leur nature, le style officiel du bulletin et le style mme de
l'histoire, a t oblig d'emprunter au langage vulgaire des soldats et
des matelots, les termes avec lesquels il devenait possible de rendre
certaines ides, et de peindre certains faits. Dumarsais a dit, avec sa
haute et profonde raison, qu'il se faisait plus de figures un jour de
march,  la halle, qu'il ne s'en faisait en plusieurs jours
d'assembles acadmiques. On pourrait encore ajouter pour complter le
sens de cette assertion, que les plus belles figures de rhtorique que
nos crivains aient mises littrairement en oeuvre, n'ont pu tre
empruntes qu' la rhtorique naturelle des gens qui savent le moins
bien exprimer des ides communes.

                   *       *       *       *       *

Que le peuple des halles, des bivouacs ou du gaillard d'avant soit mal
habile  rendre dans un idime usuel des penses ordinaires ou des
sentimens calmes, c'est l ce que nous ne nierons pas, en nous rappelant
surtout combien il semble manquer d'esprit et de chaleur dans ce qu'on
pourrait nommer le mdium de la conversation. Mais qu'il soit moins
pittoresque et moins heureux que les gens d'ducation, pour exprimer les
choses qui l'affectent vivement ou qui le passionnent puissamment, c'est
l ce que nous contesterons toujours, en invoquant  l'appui de notre
opinion l'exemple des faits et l'autorit des preuves les plus
irrcusables. Que l'on compare aux mots loquens les plus pniblement
trouvs par nos auteurs, les mots mmorables tout trouvs dans la bouche
du peuple en face d'un danger, d'un grand vnement ou d'un spectacle
sublime. Quel fut l'orateur qui rpondit _viens les prendre_, au roi
insolent qui demandait leurs armes aux Lacdmoniens? le peuple de
Sparte. Quel guerrier s'cria _La Garde meurt_  Waterloo? un sergent
auquel Cambronne eut la noblesse de restituer ce cri immortel. Qui
pronona, dans nos journes de Juillet, cet anathme de quatre
monosyllabes contre la royaut suppliante: _Il est trop tard_? un
ouvrier de l'htel-de-Ville. A nous deux peut-tre les belles phrases,
mais aux hommes du peuple les beaux mots.

                   *       *       *       *       *

Pour en revenir aux trombes marines, aprs la longue digression 
laquelle nous venons de nous laisser aller, tout en voulant d'abord ne
parler que de ce phnomne curieux, nous reproduirons ici ce qu'un
navigateur moderne, aussi justement estim pour l'tendue de ses
connaissances pratiques, que pour la profondeur de son talent
d'observation, a publi rcemment sur les trombes et les tourbillons.
C'est au savant ouvrage de James Horsburg sur la navigation des mers de
l'Inde, que nous empruntons la notice qu'on va lire; et nous saisissons
d'autant plus volontiers l'occasion de citer le nom de ce marin clbre,
que c'est  l'un de nos bons amis, le capitaine de frgate le Prdour,
que les capitaines franais doivent l'excellente traduction de James
Horsburg.

Les tourbillons, dit Horsburg, sont souvent occasionns par des terres
hautes et ingales. Lorsque le vent est violent, il descend parfois, des
montagnes, des raffales en tourbillons sur la surface de la mer; mais le
phnomne appel tourbillon et que les marins nomment trombe, est
attribu  l'lectricit. C'est dans les climats chauds et lorsque de
gros nuages noirs occupent les rgions infrieures de l'atmosphre,
qu'on rencontre ordinairement des trombes; l'air est alors surcharg
d'lectricit, et l'on a en mme temps du tonnerre et beaucoup de pluie.
Lorsqu'on aperoit une trombe se former  peu de distance, on distingue
un cne descendant d'un des nuages noirs, le sommet dirig vers la mer;
au mme moment, l'eau qui est en dessous, s'lve un peu, en prenant la
forme d'un nuage ou d'une vapeur blanchtre, et il en suit un autre
petit cne qui s'unit au premier: la trombe est alors compltement
forme, mais il arrive souvent que la force motrice n'est pas assez
forte, et, dans ce cas elle est bientt disperse.

Il y a au milieu du cne qui forme la trombe, une colonne blanche et
transparente qui parat tre dangereuse quand on la voit de loin,
attendu qu'elle reprsente alors une colonne d'eau ascendante; mais en
s'en approchant, on voit qu'il n'y a pas de danger. J'ai pass auprs de
quelques trombes au moment o le tourbillon se formait, et j'ai t en
position de faire les observations suivantes:

Par une force lectrique, ou un tourbillon ascendant, un mouvement
circulaire est donn  une petite partie de la surface de la mer autour
de laquelle on voit des brisans, et les eaux semblent tourbillonner avec
une vitesse de deux, trois, quatre ou cinq milles par heure. Au mme
moment, une trs grande partie de l'eau que contient la trombe se
disperse en parties extrmement fines, ressemblant  de la fume ou de
la vapeur, et en faisant un grand bruit qui provient de la vitesse avec
laquelle tourbillonnent ces gouttes d'eau, elles montent en dcrivant
une spirale jusqu' ce qu'elles se joignent au nuage qui est au-dessus.
Au milieu de la trombe, il existe une lacune dans laquelle ces gouttes
d'eau ascendantes ne pntrent pas, et dans cette lacune, ainsi que le
long de la partie extrieure de la trombe, il semble pleuvoir. Cela
vient de ce que la force motrice n'tant pas assez puissante dans ces
parties pour faire monter l'eau, elle retombe en forme de pluie.

La lacune qu'on aperoit au centre de la trombe, est probablement la
colonne transparente qu'elle parat former quand on la voit de loin.
Durant les calmes, les trombes ont une direction verticale; mais quand
il vente, elles sont inclines et courbes selon la pression que le vent
exerce sur elle. Quelquefois elles disparaissent tout--coup; mais il y
en a qui parcourent rapidement la surface de la mer et qui durent plus
d'un quart-d'heure.

On en rencontre rarement la nuit, bien qu'il me soit arriv d'en
trouver une. Les trombes ne sont pas aussi dangereuses que le prtendent
quelques personnes, qui disent, que quand elles se rompent, elles
jettent assez d'eau pour couler un navire. Je ne pense pas qu'il en soit
ainsi, attendu que l'eau ne tombe que comme une forte pluie; mais un
petit btiment courrait le danger de chavirer, s'il avait beaucoup de
voiles dehors, et un grand navire qui n'amnerait pas ses huniers et ne
tournerait pas ses cargues-points, pourrait les voir remonter par
l'effet du tourbillon, et serait expos  dmter. On pense qu'en tirant
du canon auprs d'une trombe, on doit la disperser par l'branlement que
cause l'explosion dans l'atmosphre. Dans le voisinage des trombes, le
vent est sujet  changer promptement de direction, en sorte qu'il est
prudent de se tenir sur une voilure aise.

Quand une trombe passe sur la terre, elle enlve toutes les matires
lgres qui sont  sa surface; j'en ai vu une passer sur la rivire de
Canton, qui fit bouillonner l'eau comme celles qu'on rencontre en mer,
et tous les navires prs desquels elle passa, l'vitrent sur leurs
ancres. Elle dpouilla plusieurs arbres de leurs feuilles, qui
s'levrent dans l'air  une trs grande hauteur, ainsi que le chaume de
plusieurs cabanes.


PAGE 26, LIGNE 8.

[2] Les voeux d'une nature au moins aussi trange que celui que je mets
ici sur le compte de matre Bastringue, n'taient pas rares chez les
anciens marins livrs pour la plupart  la superstition des temps dans
lesquels ils vivaient; et, pour prouver jusqu' quel point peut aller
quelquefois la bizarrerie des engagemens qu'ils prenaient avec le ciel
dans les momens de pril et d'effroi, je me contenterai de citer un
exemple qui, je crois, pourra me dispenser de reproduire,  l'appui de
la vraisemblance du fait que j'ai cit dans ce chapitre, les autres
tmoignages que je serais encore  mme d'invoquer en recueillant mes
souvenirs.

Un capitaine caboteur, assailli par une tempte qui menaait d'envahir 
chaque lame, son malheureux petit navire, promit  la Vierge-Marie, de
retirer du pch la premire fille de joie qu'il rencontrerait  terre,
s'il parvenait jamais  rentrer sain et sauf dans le port. Le miracle se
fit, et le navire fut sauv. Le dvt capitaine ne tarda pas  trouver
l'occasion de se montrer fidle au voeu qu'il avait form dans le
danger, et, en arrivant pieds nus  terre, pour aller dposer un cierge
bnit sur l'autel de la secourable Madone, il rencontra sur son chemin
la femme qu'il s'tait engag  retirer des abmes du vice. C'tait,
entre toutes les pcheresses du lieu dans lequel le capitaine avait t
chercher un refuge, la fille la plus connue et la plus mal fame, et
cette circonstance, en donnant plus d'clat au sacrifice du marin,
devait lui rendre ce sacrifice plus mritoire, et son devoir plus sacr.
Il pousa sa nouvelle et facile conqute en donnant  la crmonie de
son mariage tout le pompeux scandale qu'il jugeait le plus propre 
sanctifier son humilit. Mais, ce qu'il y a de plus extraordinaire dans
cette inconcevable aventure, c'est que la Madelaine ainsi purifie par
les chastes feux de l'hymne, devint aussi sage qu'elle avait t
autrefois dissolue, et que son pieux poux finit par mourir d'ivrognerie
dans un des lieux de prostitution, d'o il avait si vangliquement
retir sa fiance.


PAGE 63, LIGNE 12.

[3] La vie de Christophe offre  la philosophie, l'exemple d'une fortune
extraordinaire et la preuve malheureuse de l'ambition, qu'une lvation
trop subite peut dvelopper soudainement chez les hommes mme les plus
modestes et les plus obscurs.

N dans l'le de La Grenade, au sein du plus abject esclavage, et jet
avec d'autres esclaves comme lui sur les rivages de St.-Domingue, au
milieu des vnemens qui devaient arracher cette colonie au joug des
Europens, ce noir audacieux parvint,  la tte de quelques insurgs de
sa classe,  chasser les Anglais et les Espagnols de la partie de l'le
que la France rvolutionnaire disputait encore aux ngres qu'elle avait
eu l'imprvoyance de soulever aux premiers cris de libert.

Nomm gnral par le droit de rvolte, sans avoir cherch d'abord
d'autre gloire que celle de mourir pour sa nouvelle patrie, Christophe
se tourna, aprs la victoire, du ct de Toussaint-Louverture, contre
ces mmes Franais dont il n'avait un moment embrass la cause, que pour
soustraire son pays adoptif  la domination des Espagnols et des
Anglais, les deux peuples ennemis qui, dans son esprit, devaient tre
les moins disposs  favoriser les ides de libert que la rvolution de
89 avait t rveiller jusques dans le sein des plus pauvres ngres.

Lors du dbarquement du gnral Leclerc au cap Franais, Christophe,
rest le dernier et presque seul sur le lieu que nos soldats allaient
attaquer, n'hsita pas  livrer aux flammes la ville qu'il n'avait pu
dfendre, et les premiers pas de notre arme ne rencontrrent, sur cette
terre fatale, que des ruines fumantes  la place o leurs regards
charms avaient vu s'lever une cit florissante, quelques minutes avant
la descente. Poursuivi, traqu dans les mornes o il avait t chercher
un refuge contre la vengeance des blancs, le gnral-ngre se soumit au
vainqueur avec une apparence de rsignation et de bonne foi qui lui
valut, de la part de Leclerc, une confiance qu'il n'attendit plus que le
moment de tromper et de trahir. Et en effet,  peine l'pidmie affreuse
qui devait ensevelir toute notre arme dans le mme linceul, eut-elle
clat dans le camp des Franais, que Christophe, acceptant, comme
l'indice de la protection du ciel, le flau qui allait lui servir
d'auxiliaire, releva contre les allis que la force lui avait imposs,
l'tendard de cette indpendance pour laquelle il avait dj combattu.

On sait le sort des quarante-huit mille hommes dont les ossemens
blanchissent encore aprs quarante ans d'oubli, les champs funestes de
la colonie que la belle expdition de Leclerc devait reconqurir  la
France. Dessalines, le premier entre les gnraux de l'insurrection, fut
appel  rgner, aprs la mort de notre arme, sur le peuple d'anciens
esclaves, que d'autres esclaves avaient si courageusement affranchis; et
parodiste grotesque du grand acte d'usurpation de Napolon, on vit
bientt le chef ambitieux, que les ngres vainqueurs s'taient donn,
faire son dix-huit brumaire  Hati, comme Bonaparte avait fait le sien
 Saint-Cloud. Mais moins heureux ou moins habile surtout que le Csar
franais, le Csar hatien, proclam empereur sous le nom de Jacques
Ier, ne tarda pas  payer de sa tte l'extravagance de son ridicule
plagiat. Christophe qui, jusqu' la mort de Dessalines, n'avait
recherch ni les honneurs dont on l'avait combl, ni les grades mme
qu'il avait mrits sur les champs de bataille, se trouva appel 
remplacer l'usurpateur multre, avec le simple titre de prsident et de
gnralissime provisoire. Mais soit que jusqu' cette poque l'ambition
qu'on ne lui souponnait pas et rellement dormi dans son coeur, ou
soit plutt qu'il et attendu avec dissimulation le moment favorable de
la faire clater,  peine se vit-il investi de l'autorit suprieure,
qu'il voulut, comme son tmraire prdcesseur, s'emparer du pouvoir
absolu. Pthion venait de se faire proclamer, au Port-au-Prince,
prsident de la rpublique. Christophe lui dclara la guerre. Rigaud,
dbarqu aux Cayes avec des projets d'invasion, veut en vain se jeter
entre les deux comptiteurs, pour compliquer leurs embarras, et profiter
pour lui-mme de la difficult nouvelle dans laquelle son agression doit
les placer. Christophe marche  la fois sur Pthion et sur Rigaud, pour
faire face tout seul aux deux ennemis qui lui disputent le pouvoir
usurp, qu'ils brlent de lui ravir pour se le partager. Pendant
plusieurs annes, la malheureuse Hati se trouva dchire par les
querelles sanglantes et les prtentions forcenes des hommes qu'elle
avait placs  sa tte pour s'affranchir du joug europen et de
l'esclavage que, plus d'une fois peut-tre, l'anarchie lui apprit 
regretter.

Christophe, enfin, aprs quelques succs plus brillans que dcisifs,
croyant porter un coup fatal  la haine de ses ennemis, en s'levant
au-dessus d'eux, par le vain titre auquel il aspirait depuis long-temps,
se fit dclarer roi du pays que ses armes n'avaient pu encore soumettre
entirement  sa puissance; et cet homme qui, n dans l'esclavage,
s'tait fait traner, pour ainsi dire, de force, au grade de gnral, ne
sut plus supporter, aprs s'tre couronn roi de ses propres mains,
l'ide de la rsistance que ses projets insenss devaient rencontrer
dans les masses qu'il avait nagure souleves au cri de libert. Une
rvolte militaire, provoque par un de ses caprices, clate dans un
rgiment auquel il a voulu imposer un colonel que les soldats ont dj
repouss de leurs rangs. On annonce au roi que la mutinerie, qu'il a
d'abord mprise, a pris le caractre imposant d'une insurrection. Le
roi, atterr par cette nouvelle inattendue, rentre dans son palais; il
demande sa femme et ses enfans  qui il prodigue avec attendrissement
les plus vives caresses; et  peine s'est-il arrach avec effort des
bras de sa famille trouble, qu'on entend dans le cabinet o il est
pass pour faire sa toilette, la dtonation d'une arme  feu: les
domestiques, accourus dans l'appartement o le roi venait de se
renfermer, relevrent le cadavre de leur matre, qui s'tait suicid en
se tirant un coup de pistolet dans l'oreille. Dessalines mort assassin,
Pthion se laissant mourir de faim, par peur de son usurpation, et
Christophe se tuant pour chapper au sort que ses sujets lui avaient
prpar, ont livr  la rvolution hatienne, des pages aussi sanglantes
que celles sur lesquelles nous lisons aujourd'hui l'histoire de la
rvolution franaise, et l aussi, selon la belle et terrible expression
de Vergniaud, la rvolution a fait comme Saturne, elle a dvor ses
enfans.

La tradition populaire a beaucoup exagr au loin la cruaut de
Christophe, bien plus heureux, en cela, que son prdcesseur Dessalines,
dont les actes de frocit pourraient dfier l'exagration des
traditions les plus errones. Mais cependant, malgr la justice que l'on
est forc d'accorder  la modration que fit admirer Christophe, en
plusieurs circonstances o il aurait pu se montrer rigoureux sans
s'exposer  tre accus de barbarie, on lui a attribu l'ide d'avoir
fait enterrer vivant, pendant quelques instans, avec toutes les
crmonies de l'glise, un jeune officier europen qui passait pour
s'tre associ  un complot de soulvement des noirs du Cap contre
l'autorit de leur tyrannique souverain.

Le mort vivant en fut quitte pour la peur, m'a-t-on assur; mais cette
peur pensa coter la vie au malheureux inhum que l'on avait seulement
voulu effrayer par le simulacre des apprts de ses funrailles. C'est ce
trait, d'un nouveau genre de _gaie_ torture, que j'ai essay de mettre
en action dans les aventures toutes fictives du pirate Jos, sans
prtendre aucunement, pour cela, garantir ou affirmer l'authenticit
historique du fait dont je me suis empar. Ce qu'il me suffira de faire
remarquer, pour l'acquit de ma conscience de romancier, c'est que dans
la conception de mon petit drame funraire, la nature de l'attentat
projet par le coupable, justifie jusqu' un certain point, la rigueur
et la cruaut mme du chtiment dont il m'a plu de surcharger la liste,
dj assez longue, des svrits de Christophe.


PAGE 65, LIGNE 6.

[4] _Boucaniers, Flibustiers, Frres-la-Cte, Vieux-de-la-Cale._

On s'est long-temps ingni  chercher l'ascendance philologique de la
dnomination de _boucanier_, applique aux anciens flibustiers tablis
sur la cte de Saint-Domingue. La plupart des tymologistes n'ont pas
hsit  faire driver ce nom donn  de fort mauvais hommes, du mot
_boucan_ qui, dans notre vieux langage franais, exprimait l'ide d'un
fort mauvais lieu. Le substantif _buccus_, que l'on fit dcouler au
moyen-ge et en trs basse latinit, du substantif trs latin _bucculus_
(_jeune boeuf ou bouvier_), dfraya pendant long-temps les rudits qui
cherchaient  trouver, tant bien que mal, l'origine trs embarrassante
du mot _boucanier_. Un _boucan_ tait un lieu de dbauche: _faire du
boucan_ se disait pour faire du tapage; or, comme les _boucaniers_ de
Saint-Domingue, et de l'le de la Tortue, passaient pour avoir frquent
long-temps en Europe les lieux de prostitution, et y avoir souvent fait,
sans doute, beaucoup de tapage, rien n'avait t plus naturel que de
gratifier du nom de _boucaniers_, ces faiseurs de boucan des lupanards
de la mtropole. On avait bien fait driver dj le mot _flibustiers_ du
mot _flibuste_, driv lui-mme du compos _free-booters_,
_francs-pillards_, ou du double mot _fliboath_ bateau lger, petite
barque propre  la contrebande! Pourquoi se serait-on plus gn avec le
mot _boucaniers_, si heureusement appliqu  ces hommes de mauvaise vie,
dont la licence de moeurs devait rappeler si compltement la lascivet
et la grossiret du _bouc_, antique emblme des apptits les plus
impurs de la brute?

Trois ou quatre raisons lexigraphiques concouraient donc pour faire
penser que _boucanier_ descendait en ligne directe et tymologique de
_boucan_, lieu infme, tapage infernal, etc. Mais plusieurs objections,
cependant, pouvaient tre opposes  la vraisemblance raisonne de cette
drivation. Premirement, les _boucaniers_ de Saint-Domingue, privs de
femmes dans les commencemens de leur tablissement, ne purent gure se
montrer plus intemprans que les autres colons aussi dbauchs qu'eux,
et qui ne furent cependant jamais connus comme eux, sous le nom de
_boucaniers_. Secondement, la vie trs sobre que ces misrables
aventuriers menaient par force dans les rochers, d'o ils s'lanaient
pour piller, a et l, quelques navires gars sur leurs ctes, ne leur
permettait gure de faire du _boucan_, et de fonder en quelque sorte, 
force de tapage, l'tymologie de la dnomination sous laquelle ils
furent connus depuis l'poque de leur runion. Assez long-temps mme les
anciens habitans espagnols, perdus eux-mmes de dbauches et de molesse,
ignorrent le voisinage redoutable des flibustiers, tant l'existence de
ces nouveaux migrans tait simple, solitaire et paisible jusque dans sa
belliqueuse rudesse. Ensuite, pourquoi aurait-on t donner
exclusivement le nom de _boucaniers_, _coureurs de mauvais lieux_,  ces
hommes, la plupart marins, et venant vivre entre des rochers, dans le
clibat et l'indigence, tandis que l'on ne pensait pas  appeler du mme
nom, les migrans crapuleux qui partaient de France avec leurs
concubines, pour aller se livrer  la paresse la plus honteuse, et  la
dbauche la plus effrne, sur les rivages hospitaliers des Antilles?

Toutes les conjectures prouvent donc, jusqu' la plus parfaite vidence,
que c'est  d'autres racines que celles qu'offrent les noms _buccus_ et
_boucan_, qu'il faut aller demander l'tymologie du mot _boucanier_; et
ce qui achverait de dmontrer pour nous l'improbabilit de l'origine
philologique que l'on a cru pouvoir assigner  ce substantif, c'est le
cercle vicieux dans lequel sont tombs les tymologistes, en recherchant
 deux poques diffrentes la gnalogie quivoque de ce mot.

Lorsque l'existence des aventuriers de la cte de Saint-Domingue
commena  tre connue en France, on expliqua ainsi le nom burlesque qui
les dsignait: _boucanier_, qui frquente les _boucans_, _qui va  la
chasse des boeufs sauvages dans l'Amrique_!

Plus tard, lorsque nos faiseurs de dictionnaires apprirent que les
_boucaniers_ se nourrissaient de la chair des animaux qu'ils faisaient
griller et fumer sur une claie de bois, appele en carabe _buscan_ ou
_bucan_, ils nous firent connatre que le mot _boucanier_ tait le nom
que l'on donnait aux hommes qui mettaient  cuire sur des _boucans_, la
chair des boeufs sauvages qu'ils tuaient  la chasse avec de longues
carabines, qui, elles-mmes, portaient le nom de _boucanires_.

C'tait le mot cherch, expliqu par le mot trouv, et le problme
tymologique rsolu par le terme connu de la proportion lexigraphique.

Les meilleurs dictionnaires n'en font presque jamais d'autres. Les
dictionnaires ont bien t jusqu' nous dfinir ainsi les mots _musique_
et _musicien_:--_Musique_, art du musicien,--_musicien_, homme qui fait
de la musique. Ces deux mots, au reste, se dfinissaient l'un par
l'autre.

Un vieux matelot, qui se servait devant moi de ce mot de _boucanier_,
que je lui entendais prononcer avec surprise, m'expliqua plus
naturellement que tous les vocabulaires que j'avais consults
jusques-l, la filiation de ce nom.

Monsieur, me dit-il, avec toute l'ingnuit de son langage, vous n'tes
pas peut-tre sans savoir que, lorsque anciennement les flibustiers de
la cte Nord de Saint-Domingue et de l'le de la Tortue, se mirent 
vouloir vivre d'eux-mmes dans ces parages, ils commencrent par tuer
les chvres, les boucs maigres et les cabris qu'il y avait pour toute
nourriture dans le pays, en fait de viande. Ces petits boucs tant une
fois tus, les flibustiers leur grillaient les gigots pour avoir 
manger _du cuit_, et ils se _capelaient_ leur peau sur le dos, pour
s'abriter contre la pluie et les maringouins. Leur nom,  ces grilleurs
et mangeurs de boucs, est venu de l. On les appela des _boucaniers_,
parce qu'ils allaient  la chasse des boucs, vous entendez bien. Ils
_boucanaient_ leur viande, on les _boucana_ aussi, eux, en leur donnant
le nom de guerre de _boucaniers_; et qui dit aujourd'hui _boucanier_,
dit celui qui fait _boucaner_ de la viande quelconque, boeuf, ou bouc,
mouton ou cabri. Pas une ombre d'autre raison de plus ou de moins que
cela.

--Mais pourquoi, demandai-je  mon rudit pratique, dit on _faire du
boucan_, pour _causer du vacarme_, _faire du bruit_?

--Parce que, me rpondit-il avec la plus grande confiance, que toutes
les fois qu'on fait _boucaner_ de la viande sur un feu de branches de
manguier ou de paltuvier, a fait apparemment du boucan plus qu'un
merlan de deux sous dans une pole  frire! ceci est clair comme de
l'eau de roche.

--Et pourriez-vous m'apprendre, continuai-je, la raison pour laquelle
l'on donne encore le nom de _frres-la-cte_  de vieux marins, dont
l'existence parat ne pas toujours avoir t trs catholique?

--Histoire de flibusterie encore que tout cela! voyez-vous? Les anciens
_gouins_ (matelots) qui, comme moi et tant d'autres auraient pu le faire
alors, taient partis chercher  se garnir le ventre ( vivre) sur la
cte Nord, avaient plus de bon apptit que de vivres, et plus de misre
que de grabuge  rafler dans leur mtier. La misre, a vous communique
de l'amiti pour ses semblables, et les misrables comme soi. Ils
s'appelaient entre eux, _frres_, parce qu'ils ne faisaient sensment
qu'une seule et mme famille de _rafals_. Aussi _boucaniers_,
_flibustiers_, _frres-la-cte_ ou _vieux-de-la-cale_, tout a ne
faisait qu'un, et qui disait l'un disait l'autre; dans le temps pass,
et aujourd'hui encore, un _frre-la-cte_, comme on se nomme souvent
entre amis, est un petit restant de la vraisemblance des frres-la-cte
de jadis, avec les _frres-la-cte_ d'aujourd'hui dans notre marine.

Ces explications du vieux marin, toutes contestables quelles fussent, me
parurent valoir presque autant que celles que jusques-l j'avais
trouves dans les dictionnaires et les notices. Elles avaient du moins,
sur celles-ci, l'avantage de la clart et de la navet.

L'histoire vraie et simple des flibustiers, si trangement dfigure par
les plumes coquettes que nous avons vues se mler de faire de la marine
 l'eau de rose, s'est conserve pure et sauvage dans la tradition, pour
ainsi dire flottante, des matelots: la voici toute brute, comme je l'ai
trouve dans cette tradition que j'ai si souvent consulte.

Il y a trois cents ans, environ, que quelques bandes de marins vinrent,
conduits par les hasards de la mer, se rfugier dans les criques
abandonnes de la partie nord et nord-ouest de Saint-Domingue, dgots
qu'ils taient de faire, presque pour rien, le cabotage pnible et
misrable des les du vent. Une carabine, et deux ou trois chiens aussi
farouches que leurs matres, composaient tout leur attirail de guerre et
toute leur fortune domestique. Ils chassaient pour se nourrir et pour
occuper le long dsoeuvrement de leurs journes. La pche prenait aussi
une partie de leur temps. Ennuys bientt de cette vie de btes fauves,
ils songrent  employer contre les riches navires qu'ils voyaient
passer  ct d'eux dans les dbouquemens, les chaloupes dont ils ne
s'taient servis, jusques l, que pour pcher le poisson que les mers
transparentes des tropiques amenaient sur leurs ctes ignores. Les
premiers btimens abords par ces terribles pirates, se rendirent  eux
et devinrent bientt sous leurs pieds, des corsaires assez forts pour
livrer aux autres navires marchands, des combats rgls et meurtriers.
Les quipages des bricks et des trois-mts capturs, allchs par
l'appt du butin dont les vainqueurs leur offraient libralement leur
part, s'enrlrent volontairement sous le pavillon nouveau de ces
heureux cumeurs de mer. L'association fortuite se grossit de tous les
bandits que leur envoyaient le mcontentement, la banqueroute ou
l'indigence. Les plus jeunes et les plus maladroits servaient de
mousses; les plus intrpides ou les moins ignorans commandaient au
dvouement absolu qu'exigeaient les intrts de cette communaut
d'hommes civiliss, redevenus sauvages par besoin, par peur ou par
mpris des lois de la socit  laquelle ils avaient dit un ternel et
terrible adieu.

Leur audace leur assura des succs inous, et leurs succs redoublrent
leur tmrit. Aprs avoir form, du fruit de leurs rapines, une espce
de colonie de corsaires, assez semblable  celle d'Alger, ils osrent
attaquer la Cte-Ferme et ranonner des villes, comme auparavant ils
avaient ranonn des navires. On les vit mme s'aventurer jusque sur les
ctes du Brsil et dans l'ocan Pacifique, en doublant le point, alors
si redout, du cap Horn, pour aller porter la guerre dans des contres
inconnues, et changer le fer de leurs armes contre l'or de Geras et de
Lima.

On a dit et rpt que c'tait en ramant trois mille lieues contre le
vent, dans des barques lgres, que les flibustiers russirent  gagner
les mers du Sud. Une telle erreur ne peut tre tombe que sous la plume
de gens qui ne connaissaient pas plus les vents et les mers dont ils
parlaient, que les moeurs possibles des hommes dont ils se sont hasards
 crire l'histoire. Les meilleurs btimens dont ces aventuriers, marins
pour la plupart, s'taient empars, durent leur servir  ctoyer les
rivages sur lesquels ils mouillaient pour poursuivre, en cabotant, leur
route lointaine. Sobres et robustes, forts contre toutes les fatigues et
toutes les privations, aguerris contre le climat de feu dont ils avaient
brav et pour ainsi dire dj vaincu l'intemprie, ces hommes d'acier
devaient, en se tenant unis, devenir l'effroi et les matres de tous les
marins, trop peu expriments et trop amollis de l'Europe.

Les richesses qu'ait avaient conquises, quand ils taient encore avides
et misrables, les divisrent ds qu'ils furent repus d'excs et gorgs
de jouissances. Le partage du butin rendit faibles ces hommes que la
misre et la ncessit avaient rendus si long-temps forts, et leur
dsunion dlivra d'eux, les voisins qui n'avaient pu rduire jusques l
leur froce et redoutable indigence. Ils cdrent enfin Saint-Domingue
au roi de France, et la plus belle possession coloniale que nous ayons
jamais eue, fut un prsent fait  la France par quelques bandits que,
soixante ans plutt, elle avait repousss de son sein et qu'elle et
rougi de reconnatre pour ses enfans.


PAGE 175, LIGNE 20.

[5] On ne peut s'imaginer toutes les ruses que les btimens de guerre et
les corsaires ennemis mettaient en usage pour se tromper entr'eux ou
pour inspirer aux navires marchands, dont ils voulaient s'emparer, une
confiance qui leur permt de les approcher assez pour les faire tomber
en leur pouvoir.

Lorsqu'il arrivait, par exemple, qu'un de nos corsaires, abus par une
erreur que les marins les plus expriments peuvent commettre  la mer,
se prt  chasser une corvette ou une frgate anglaise, en croyant ne
poursuivre qu'un gros btiment marchand, celle-ci, pour attirer plus
srement son adversaire dans le pige vers lequel il courait lui-mme,
se gardait bien de revirer subitement de bord et d'orienter sur l'ennemi
tromp, dont il lui importait de se laisser accoster. Pour profiter, en
habile manoeuvrire, de la mprise de l'imprudent corsaire, on voyait la
frgate ou la corvette ainsi poursuivie, s'efforcer d'imprimer  sa
tournure et  sa marche l'apparence captieuse de l'allure lente et du
lourd sillage d'un gros btiment marchand. Pour amoindrir la dimension
imposante des voiles, on amenait un peu les perroquets et les huniers
sur leurs drisses, en ayant soin de mal orienter leurs vergues,
auxquelles on avait eu d'abord la prcaution de mnager une obliquit
favorable  la perspective qu'on esprait leur donner. Pour diminuer la
vitesse du sillage qui n'aurait pas manqu de trahir le modeste
_incognito_ que l'on voulait garder, on gouvernait mal, on faisait
tantt une embarde sur tribord, tantt une embarde sur babord,
maladresses combines qui, en ralentissant la marche du navire, taient
merveilleusement propres  confirmer le corsaire dans cette ide qu'il
ne pouvait y avoir qu'un trois-mts du commerce qui ft capable de
gouverner aussi pitoyablement. Souvent mme, le navire chasseur
attribuait  la peur de se voir bientt _hl en dedans_, le dsordre
trop calcul qu'il remarquait, avec satisfaction, dans la manoeuvre du
pauvre navire aux abois, serr de si prs. Mais lorsque, en dpit de
toutes ces prcautions subreptices, le renard cach sous la peau de la
pacifique brebis trouvait que son allure n'tait pas encore assez
dguise, il ne manquait jamais d'avoir recours au moyen rtrograde dont
le capitaine du brick hollandais _De Meermin_ fit usage contre les
bintasses javanaises; c'est--dire qu'il vous envoyait par-dessus le
bord toutes les bailles vides qu'il s'amusait ensuite  traner
pniblement derrire lui. Ce procd, en absorbant une partie de la
clrit ordinaire du btiment convoit, donnait au corsaire la
dangereuse facilit de le gagner _main sur main_, et c'tait ce qu'il
pouvait advenir de plus fcheux pour l'un et de plus heureux pour
l'autre, car, ds que les deux jouteurs en taient arrivs  une porte
de canon, la corvette ou la frgate reprenait son rle en hissant ses
huniers et ses perroquets  tte de bois, en coupant les bosses de ses
bailles vides, et le corsaire reprenait aussi le sien en se faisant
chasser par le renard qu'il avait lui-mme si gauchement accost; et
l'on peut croire que le beau rle n'tait pas toujours alors celui
qu'avait repris le malheureux corsaire.

L'abus de quelques-uns de ces dguisemens avait fini, pendant nos
dernires guerres maritimes, par dcrditer tellement l'usage qu'on en
avait fait si long-temps, qu'il aurait fallu plus que de la bonhomie
pour se laisser abuser encore par de pareils stratagmes, devenus
grossiers  force d'avoir trop souvent russi. Masquer et aplatir sa
batterie sous un long bandeau de toile peinte, rentrer ses canons et
fermer ses sabords, placer des balles de coton ou de foin dans ses
porte-haubans, dpasser ses mts de perroquets et mettre son pavillon en
berne pour revtir l'apparence d'un navire en dtresse; dchirer ses
voiles, avarier sa mture, faire barbouiller la figure de ses hommes
pour se donner les airs coquets d'un quipage ravag par une pidmie:
tout cela n'tait plus, vers la fin de nos longues croisires, qu'un
misrable charlatanisme de mer, abandonn aux derniers plagiaires du
mtier, pour abuser les dernires dupes du commun des marins sans
exprience et sans finesse.

Un capitaine de Saint-Malo, convaincu du besoin qu'il y avait de
rajeunir tout ce vieux systme de fraudes, pour pouvoir tromper encore
la vigilance exerce que l'abus maladroit de la ruse avait blase, fit
un jour donner  un corsaire, construit d'aprs ses plans, tous les
dehors d'un gros brick charbonnier. Le brick malouin, ainsi travesti,
alla croiser sur les ctes de Cork et dans le chenal de Bristol, avec
ses voiles noires et son misrable grement, jusqu' ce que, grce  sa
pacifique tournure, il et fait trois ou quatre bonnes prises, pour prix
de l'impunit qu'il s'tait assure en se donnant la mine d'un pauvre
marchand de houille. Mais l'anne suivante, le faux charbonnier ayant
voulu renouveler le stratagme qui lui avait si bien russi, fut pris, 
la suite d'un vif engagement, par un autre navire charbonnier plus fort
encore que lui, et tout aussi adroitement travesti. Ce terrible
concurrent se trouva tre un grand brick de guerre anglais qui, pour
mettre  profit la leon que lui avait donne, l'anne prcdente, le
corsaire franais, s'tait aussi dguis comme lui en charbonnier
irlandais.

Le capitaine franais, si tristement pris dans ses propres lacs, ne
perdit cependant pas courage. Revenu  Saint-Malo avant la fin de la
guerre, et aprs avoir brl la politesse aux geliers des prisons
d'Angleterre, son premier soin fut de faire jeter sur les chantiers la
quille d'un nouveau corsaire qui, avec les faons les plus favorables 
une grande marche, devait recevoir le lourd acastillage extrieur d'une
pesante galiote hollandaise. La fausse galiote est faite, elle est
lance, elle flotte; tout le monde la trouve charmante d'paisseur et
d'obsit; ses ponts normes, et massivement arrondis vers leurs larges
extrmits, cachent si habilement ses fonds dlis et ses formes
sveltes, qu' une porte de fusil, ou une demi-porte de canon tout au
plus, on la prendrait pour la plus grosse _hourque_ qui ait jamais
refoul les eaux paresseuses du Zuyderze ou de la Baltique. Le
chef-d'oeuvre de construction part: il ne marche pas, il vole sur la
crte des lames cumeuses de la Manche. Il fait une prise, deux prises;
il va le lendemain en faire une troisime, et cette troisime capture
sera une galiote plus forte encore que lui, et naviguant sous le
pavillon anglais. La fausse galiote franaise chasse pendant une
demi-heure la vraie galiote ennemie; mais celle-ci, ennuye, au bout de
cette demi-heure d'efforts, d'tre chasse par la galiote qu'elle peut
chasser  son tour, oriente tout--coup sur le corsaire qui a d'abord
orient sur elle. Le corsaire _galiot_, souponnant alors la ruse,
songe, mais trop tard, hlas!  prendre le parti de la retraite. La
vraie galiote anglaise gagne du terrain sur la feinte galiote franaise;
elle la joint mme d'assez prs pour entamer avec elle le plus rude
entretien, et aprs quarante et quelques minutes d'action, le corsaire
tout coi, tout honteux de sa mprise, est rduit  amener pavillon pour
la contrefaon anglaise d'une galiote hollandaise. C'tait une corvette
dguise en _hourque_, pas autre chose, et l'une des meilleures
marcheuses de la marine britannique: on n'est jamais tromp que par les
siens. La seconde contrefaon tait la bonne.

Notre ingnieux et brave capitaine resta cette fois-l, jusqu' la paix,
dans le _carcer durus_ des prisons d'Angleterre, o il apprit que,
pendant qu'il faisait construire sa galiote  Saint-Malo, l'amiraut
anglaise, instruite  temps de ses projets, avait donn ordre de
construire,  Portsmouth, une corvette _galiote_, destine  tromper
les corsaires franais qui iraient croiser dans la Manche.


FIN DES TROIS PIRATES.




LE CORSAIRE L'AVENTURE, ET LE CAPITAINE MALVIR[6].

  [6] _Malvir_, _Mal-bord_, c'est--dire mal dispos, de mauvaise
    humeur. Le capitaine d'un navire qui a mal vir de bord, est
    ordinairement de mauvaise humeur: de l le nom de _Malvir_, donn
    au capitaine du lougre l'_Aventure_, qui, cependant, virait assez
    probablement bien de bord  l'occasion.


Le lougre corsaire l'_Aventure_, aprs avoir fait deux ou trois bonnes
prises  l'entre de la Manche, vint, par une belle et froide nuit
d'hiver, mouiller  Lzardrieux, petit port, taill commodment dans une
des chancrures du rivage de la Basse-Bretagne, et prsentant aux
navires relcheurs, une plage presque dserte, enclave entre deux
masses de rochers de l'aspect le plus sauvage.

Une fois l'ancre descendue sur le fond tenace et sableux de la rade, le
capitaine Malvir, qui commandait l'_Aventure_, se fit jeter  terre,
pour avoir un mot de conversation avec les autorits du lieu dans lequel
il venait chercher momentanment un asile.

Les autorits, rveilles au fond de leurs maisons couvertes de chaume
et de neige, par la voix retentissante du capitaine, se rendirent, 
moiti habilles et  moiti endormies, dans le local de la mairie, et
ds qu'elles se virent rassembles autour de la table de
l'_Htel-de-Ville_ de la bourgade, elles demandrent au loup de mer, par
l'organe officiel et un peu enrou du maire, ce qu'il pouvait y avoir
pour son service,  cette heure de la nuit.

Le capitaine, qui ne se flattait pas d'tre dou du don prcieux de
l'improvisation, leur dit tout bonnement, dans le langage sans faon
dont il avait habitude de se servir avec tout le monde:

--Messieurs ou mesdames les autorits, comme vous voudrez; il est bon de
vous dire que j'ai un quipage charmant, un vrai bijou d'quipage,
enfin, mais tapageur en diable et amoureux par dessus tout, et  qui il
faut, d'abord, des femmes, pour peu que l'on dsire conserver un brin de
tranquillit dans le pays. En avez-vous  lui donner, des femmes?

M. le maire de Lzardrieux, assez embarrass de cette question
inattendue, rpondit  Malvir, avec l'approbation tacite de ses deux
adjoints:

--Capitaine, oui, nous avons des femmes, mais pour nous.

--Ah diable! reprit le capitaine, mais ce sont des femmes pour les
autres que nous voudrions, en payant, s'entend. A moins que vous ne
consentiez  nous cder les vtres, pour quelque chose de plus.

Cette proposition, comme bien vous devez penser, rsonna fort mal aux
oreilles des magistrats interdits, et encore plus tonns qu'interdits
de la tmrit d'une telle allocution. Le capitaine, devinant la
perplexit administrative dans laquelle il venait de jeter les trois
municipaux, reprit aussitt sans se dconcerter:

--Je vois que nous ne nous entendons gures, et mme que nous ne nous
entendons pas du tout. Au lieu de vous demander si vous avez des femmes,
j'aurais d vous demander, premirement, si vous aviez ici assez de
bonnes citoyennes de filles pour la consommation journalire des
trangers. Et en supposant que je vous eusse fait cette question,
qu'auriez-vous rpondu, s'il vous plat, M. le maire, vous qui paraissez
tre, avec l'autorisation du gouvernement, le plus malin d'entre tous
ces messieurs?

--J'aurais rpondu, reprit alors avec dignit M. le maire, et toujours 
la satisfaction gnrale de ses subordonns, que les moeurs, ici, sont
excellentes, que les femmes y sont fidles  leurs devoirs, et que, par
consquent, vous n'avez qu' chercher...

--Oui, qu' chercher de bonnes filles ailleurs, parce qu'ici elles sont
trop rares, n'est-ce pas? Mais le pays, sans doute, n'est pas sans avoir
des environs, et dans les environs, on peut trouver,  coup sr, ce qui
manque chez vous... Tenez, voil des piastres, en bel et bon argent, et
des onces d'or comme s'il en pleuvait, pour que vous vous procuriez ce
qu'il me faut, avant que je ne lche tout mon monde  terre. Vous n'avez
qu' faire une petite proclamation aux habitans, en leur distribuant
cette monnaie, et en moins de vingt-quatre heures d'ici, je largue la
bride sur le cou  tous mes gens, qui trouveront probablement bientt,
grce  vos soins,  qui parler, une fois qu'ils auront mis le pied sur
le plancher des vaches.

Les autorits communales, justement offenses de la singulire
commission que prtendait leur donner le capitaine Malvir, jetrent
loin d'elles l'argent et l'or qu'il venait de rpandre sur la table du
conseil: le conseil mme se spara aussitt, tout suffoqu d'indignation
et sans pouvoir profrer une parole; mais le garon de la mairie et le
sonneur de cloches de la paroisse, prsens  la dlibration, se
prcipitrent, moins scrupuleux et mieux aviss que leurs chefs, sur les
piastres et les onces que le libral capitaine n'avait pu faire accepter
aux trois revches notabilits... Vous aurez ce qu'il vous faut, mon
commandant, lui dit  l'oreille le garon de la municipalit... Ce soir
mme, vous en aurez peut-tre bien plus que vous n'en voudrez, ajouta le
sonneur de cloches, hors de lui et couvant dans ses avides mains, l'or
et l'argent qu'il venait de ramasser.

--Eh bien, parlez-moi de vous, au moins, leur cria Malvir; c'est vous
qu'on aurait d faire maire et adjoints du pays, et vos municipaux,
garon et sonneur de cloches  votre place; car vos autorits m'ont
paru, en vrit, par trop bgueules pour tre ce qu'elles sont. A ce
soir, donc, ou  demain, vous autres: je compte sur votre promesse,
comme j'ai dj compt, pour faire mon affaire, sur les piastres que
vous venez de renganer, si souplement, dans le creux de vos poches de
ct.

Malvir, en revenant  son bord, o son retour tait fort impatiemment
attendu, sauta de son canot sur le bastingage du corsaire, et perch l,
dans une attitude un peu plus noble et un peu moins gauche que celle que
prennent la plupart de nos orateurs, aprs avoir grimp  la tribune, il
dit  tout son monde, rassembl sur le pont:

  Enfans de l'_Aventure_,

  Vous aurez des femmes, comme s'il en fusillait dans le pays; mais pas
  celles des autorits, ni des habitans. Vous pourrez les battre, mais
  en payant. Chacun de vous va recevoir,  la chambre, vingt-cinq
  gourdes d'avances, sur ses parts de prise  venir, et tout le monde,
  indistinctement, ira ensuite  terre, s'amuser pendant trois jours,
  tant qu'il voudra, et comme il pourra. Mais, au bout de ce temps de
  _jouisserie_ gnrale, et au moment de l'appareillage, il est bon de
  vous prvenir, que le premier qui reviendra  bord avec un sou,
  seulement, dans la poche, me fera l'honneur d'avoir affaire  moi, et
  vous savez tous, que je ne m'appelle pas Malvir pour des prunes de
  Tours, et pour faire l'amour avec vous autres, quand le coeur ne m'en
  dit pas! Salut  vous! C'est l tout ce que j'avais  vous confier.
  Valsez!

_Vive le capitaine Malvir! vive le capitaine!_ s'crirent tous les
corsaires, depuis le premier matre jusqu'aux plus petits mousses! _A
lui le coq,  nous la poule, et allons  terre nous rondir une bosse
pour nos vingt-cinq gourdes d'avance!!!_

Le galant quipage de l'_Aventure_ se jeta aussitt dans les trois ou
quatre embarcations du bord, pour se faire transporter, sans perdre de
temps, sur le rivage promis. Les plus presss se prcipitrent  l'eau,
ou le long des canots dans lesquels ils n'avaient pu trouver place, au
milieu de la foule qui les encombrait. Tout le monde, enfin, gagna
terre, comme il put, soit en chaloupe, soit  la nage, et les premires
beauts accourues des environs pour recevoir, sur la grve, les courtois
chevaliers dont on leur avait dj vant la gnrosit, s'en allrent
bras dessus, bras dessous, vers les cabarets les plus voisins, avec les
nouveaux dbarqus qui venaient de sortir de l'eau pour se replonger
dans les dlices du continent. Les choix que commande la ncessit, et
que rgle le hasard, ne sont ni difficiles ni longs  faire, comme vous
savez; et ces choix-l valent bien quelquefois, comme vous ne l'ignorez
pas non plus, ceux que dictent si souvent l'intrt ou la prudence.
Revenons  notre affaire.

Trois jours durant, jours d'orgie et de frnsie, de dlire et d'amour,
le tranquille rivage de Lzardrieux se trouva livr  la plus infernale
liesse que l'on puisse imaginer; et pendant cette bacchanale maritime,
le corsaire l'_Aventure_, paisiblement mouill sur ses amarres, flotta
abandonn de tout son monde,  vingt brasses de la cte o il avait vomi
son voluptueux et turbulent quipage. Patience, patience! se disait le
capitaine Malvir, en jouissant  sa manire de la folle ivresse dans
laquelle il voyait ses matelots se vautrer avec tant de cynique ardeur,
patience, patience, mes amis; chacun aura son tour: l'argent file et le
vent tourne, et demain, si j'ai bon nez, il ne sera pas plus question de
tout cela que de l'an quarante, et l'_Aventure_, aujourd'hui si
tristement dlaisse sur ses deux ancres d'affourche, reprendra
crnement sa borde du large avec toute cette canaille, rassasie et
harasse des sots amusemens de la terre.

Le garon de la mairie et le sonneur de cloches n'avaient pas non plus
t infidles  leurs promesses de la veille. Aux premires _bonnes
filles_ venues sur la foi de la libralit des corsaires, succdrent
des masses d'autres _bonnes filles_ encore meilleures enfans que les
premires. L'argent pleuvait, le vin et le rhum ruisselaient, et le vin
et le rhum enflammaient l'amour; mais avec le vin, le rhum et l'amour,
arrivaient aussi les querelles et avec les querelles, les coups de poing
sur l'oeil et les horions de tendresse sur les joues enlumines des
corsaires et des bonnes filles. Les autorits du pays, justement
alarmes de ce dsordre incessant et croissant, avaient cru, dans leur
sollicitude publique, devoir rclamer la prompte assistance de tous les
gendarmes de la circonscription. Les gendarmes nouveaux venus, furent un
peu battus, ds leur arrive, par les corsaires et par les filles mme
que les corsaires battaient de leur ct. On fut rduit  implorer
bientt, au milieu de cette confusion inextricable, l'intervention de la
brigade active des douanes; et le pays allait tre envahi,  la fois,
par la force publique et les amours, quand, vers la fin du troisime
jour de cette ardente saturnale, se fit entendre le coup de canon de
partance du corsaire l'_Aventure_! Il tait temps; l'argent commenait 
manquer dans le gousset des matelots, et les amours menaaient dj
d'tre  sec comme le gousset des amoureux. Oh! c'est alors que la
gendarmerie et la douane, redevenues fortes par la faiblesse de leurs
adversaires, eussent pu reprendre, avec avantage, leur revanche sur les
corsaires et les bonnes filles! Le coup de canon de partance et le bon
vent, pargnrent  la fiert de ceux-ci une telle honte et une aussi
redoutable humiliation.

Le fringant quipage, que soixante et quelques heures auparavant, le
capitaine Malvir avait vu s'lancer sur le rivage, si rempli d'ardeur
pour les dlices de la terre, revint  bord accabl de douces fatigues,
dsenchant des plaisirs qui avaient fui, et ne demandant pas mieux que
de courir les pnibles hasards d'une nouvelle croisire.--Pas un des
matelots ne regagna le bord avec un denier en poche... Quelques-uns se
rappelant mme la svre consigne du capitaine, jetrent mme  l'eau
avant de dpasser le plat-bord du lougre, la petite monnaie qu'ils
pouvaient avoir oublie au fond de la mesquine bourse dans laquelle ils
avaient si largement puis.

--C'est bien, dit alors Malvir, satisfait,  son quipage blas... Vire
 pic sur l'ancre: Saute sur la drisse de foc. Tout est pay: Range 
hisser et  amurer le grand appareil[7].

  [7] Les lougres corsaires avaient deux appareils de voiles. Le grand
    appareil, le plus favorable  la marche du navire, se hissait dans
    les circonstances o il tait ncessaire de faire de la toile.

Et le grand lougre noir, taill en forme de coin et rasant l'eau comme
l'aileron d'un requin nageant  la surface de la mer, appareilla en
envoyant pour dernier adieu, le hourra de tout son quipage aux chos
mugissans de la rive fugitive de Lzardrieux.

M. le maire, ses adjoints, les gendarmes de toute la circonscription et
le syndic mme des gens de mer, rpondirent  cet adieu infernal en
envoyant leurs maldictions  leurs htes farouches qu'emportait au
large le rapide et sauvage corsaire.

On ne sait pas prcisment ce que dirent ni ce que firent les tendres
Arianes abandonnes sur le rivage par leurs infidles sducteurs. Mais
le garon de la mairie et le bedeau, ont assur depuis,  l'auteur de
cette histoire, que ces belles dlaisses pleurrent beaucoup tant
qu'elles purent apercevoir l'_Aventure_ cinglant vers l'horizon, pour
aller noyer sa voile penche dans l'immensit des flots, et qu'ensuite,
aprs avoir perdu de vue cette voile bien aime, elles allrent se
consoler avec les gendarmes et les douaniers qu'elles avaient si fort
ddaigns, et mme aid  battre, pendant le court sjour des rudes et
gnreux corsaires.

Les maires et les adjoints de tous les pays nous ont toujours inspir
beaucoup de respect, en leur qualit d'autorits constitues: les
_bonnes filles_ venues de loin, pour embellir les quelques instans que
les marins peuvent donner aux terrestres faiblesses, n'ont jamais cess
non plus de nous inspirer la sorte d'intrt qu'elles mritent; mais aux
maires, aux adjoints et aux _bonnes filles_, nous avons toujours prfr
les corsaires, ces mauvais garnemens si beaux dans leurs excs, si
originaux par les vices qui ne sont qu' eux, et si pittoresques enfin
dans la libert de toutes leurs farouches allures. L'entranement
inexplicable que nous avons mme toujours eu pour cette espce de
vilaines gens, nous a quelquefois emport si loin de tous les sentimens
ordinaires qu'avoue la socit, que nous aimerions mieux, tant nos
singulires prventions nous aveuglent encore en ce moment, tomber sous
les redoutables griffes d'un ancien cumeur de mer de Saint-Malo ou de
Calais, qu'entre les mains bien blanches et bien poteles de la plupart
des plus honntes fonctionnaires du royaume. C'est l peut-tre un aveu
pnible  faire et un tort sans doute difficile  expier; mais nous
avons avou ce tort pour l'acquit de notre conscience, et nous allons
continuer notre histoire. Nous mettrons d'abord de ct pour un instant
et avec la permission du lecteur, monsieur le maire, les adjoints et les
autres autorits, dont nous nous sommes dj occup, pour ne nous
occuper maintenant que de ce qui se passa  bord de l'_Aventure_, aprs
son dpart flamboyant de Lzardrieux.

Le capitaine Malvir laissa ses gens dormir tant qu'ils voulurent, 
l'exception de quelques hommes de quart, qu'il chargea du soin
d'excuter les manoeuvres qu'il jugea  propos de commander pendant la
nuit.

Le matin, il demanda  son second: Tout le monde est-il rentr  bord et
n'avons-nous oubli personne  terre?

--Non, capitaine, rpondit le second; il ne nous manque personne 
bord... Au contraire.

--Comment au contraire? Est-ce que l'quipage, par hasard, aurait dj
fait des petits pendant la nuit.

--Pas prcisment encore, capitaine; mais il y aurait peut-tre  bord
de nous, de quoi en faire, si toutefois on le permettait, s'entend.

--S'entend! s'entend! Mais c'est que je ne vous _entends_ pas du tout,
moi. Que voulez-vous dire, au bout du compte?

--Je veux dire, capitaine, que tout--l'heure en faisant ma visite, sans
avoir l'air de rien, je me suis aperu qu'il y avait dans la cale un
supplment de quinze  vingt individus, plus ou moins, mles ou
femelles, cachs sous des habits de notre sexe  nous. Je dis mles ou
femelles, vous entendez bien, parce que je n'ai pas eu beaucoup le temps
d'examiner physiquement le genre naturel de la dcouverte sur laquelle
je n'ai fait encore que mettre la main dans l'obscurit.

--Allons, je le vois bien, ce sont quinze ou vingt _guinches_ que ces
gaillards-l auront amenes  bord, pour leurs provisions de campagne.
Pardon du terme _guinches_, il est historique, et le capitaine n'en
trouva pas de meilleur pour rendre la pense qu'il se croyait permis
d'exprimer dans un moment de contrarit.

Le second reprit:

--J'ai eu d'abord la mme ide que vous, capitaine; mais je me suis dit
que, puisqu'elles taient  bord, ces gueunuches, ou plutt ces
_guinches_, il fallait bien les y garder, ou les faire passer par dessus
le bastingage, si la loi ne s'y opposait pas.

--Si vous aviez mieux fait votre inspection, quand tout ce ramassis de
cabaret est revenu  bord, ce supplment de lest l ne vous serait pas
pass sous le nez sans vous tomber sous les yeux. Et voil ce que c'est
que de ne faire les choses qu' moiti et trop tard.

--Passer l'inspection, c'est bien facile  dire; mais s'il vous en
souvient, quand nos gens sont revenus de terre, on aurait t bien
embarrass de les compter un  un; ils arrivaient tous en bloc, deux par
deux, ou trois par trois; le diable mme n'aurait seulement pu russir 
faire plusieurs lots pour pouvoir les compter individuellement  la
mine.

--Allons, c'est bien; assez caus: elles feront la campagne avec nous,
ces _dames_, puisqu'il n'y a plus moyen de faire autrement. Mais
avertissez-les bien, elles et nos gens, qu'au premier petit mot un peu
trop haut ou  la premire dispute un peu trop vive, vous tomberez sur
les amans et les matresses, comme pauvret sur misre. La discipline
avant tout, et l'amour aprs tout le reste, entendez-vous bien; voil ma
maxime, monsieur mon second.

--Oh! l'amour, il n'y en aura gure maintenant, je suppose: une fois la
premire fume du vin dissipe, les plus belles femmes ne sont pas dj
si ragotantes pour les amoureux  jeun et  sec. C'est la btise des
hommes qui les fait valoir ce qu'elles ne valent plus aprs que la
btise est passe.

Le second du corsaire l'_Aventure_, comme on le voit, avait aussi sa
dose de philosophie et de stocisme: philosophie insolente, il est vrai,
et stocisme dgotant peut-tre, mais trop ordinaires aux seconds des
corsaires qui n'ont fait ni leurs humanits au collge, ni suivi leur
cours de galanterie dans les salons du Faubourg St.-Germain.

Grce  la tolrance du capitaine Malvir  l'gard des belles qui
avaient dsir faire la course  bord du lougre, ces dames purent venir
se promener sur le pont et partager avec leurs protecteurs, les vivres
assez abondans du bord. Tout l'quipage se rjouit fort, dans les
premiers momens du voyage, de la prsence des aimables passagres que
l'indulgence de leur chef avait consenti  leur laisser pour compagnes.
Quelques unes d'entr'elles, enhardies par les privauts qu'on leur avait
d'abord permis de prendre, osrent s'approcher du capitaine lui-mme, et
celui-ci ne reconnut pas sans tonnement, dans les traits de ces
familires amazones, les pouses lgitimes de cinq ou six des habitans
du pays qu'il venait de quitter.

--Quoi! s'cria le capitaine aprs avoir acquis cette complte et triste
certitude, en voil bien une autre,  prsent! Ces bgueules d'autorits
qui m'avaient assur qu'il n'y avait, dans leur endroit, de femmes que
pour eux! Ah! la farce est vraiment impayable; c'tait ma foi bien la
peine de faire venir, des environs, de _bonnes filles_ pour la
satisfaction de nos affams. Le pays lui seul, tait deux fois plus
riche pour nous qu'il ne l'aurait fallu pour notre consommation
particulire! Allons, allons: il n'y a pas tant de mal que je le
craignais!... Mais j'aurais donn quelque chose de bon pour savoir tout
cela avant le dpart... Le diable m'emporte, ces gueux de matelots sont
de vrais suborneurs de vertus, quand ils se mettent en tte de donner la
chasse aux femmes  grands sentimens.

Les amours, qui  terre avaient commenc sous de si heureux auspices,
entre les corsaires et les dits basses-bretonnes, ne firent plus,
hlas! que dcliner et languir  la mer, et sur ces flots o cependant
la menteuse mythologie a eu la fantaisie de faire natre la mre des
amours. Les marins, en gnral, se montrent fort tendres quand ils n'ont
rien autre chose  faire, et que les loisirs de leur profession leur
laissent le temps d'tre aimables. Mais pour peu que les devoirs du bord
remplissent leur vie en occupant l'activit ordinaire de leur esprit, il
ne leur reste plus que fort peu de chose  donner au sentiment ou  la
volupt, et voil peut-tre pourquoi ils commencent si bien ce qu'ils
finissent quelquefois si mal, sous le rapport de la galanterie et du
sentiment.

On s'amusa des passagres de l'_Aventure_ le premier jour: on les traita
avec un peu plus d'indiffrence le lendemain, quoiqu'elles n'eussent pas
cess d'tre aussi aimables que la veille, et le troisime jour de
croisire et de cohabitation, on ne les regarda plus que comme des
objets inutiles ou embarrassans  bord. A terre, enfin, elles avaient eu
un rgne de trois jours:  bord, elles n'eurent  peine qu'un jour de
vogue que devaient suivre tant de jours de ddains et d'abandon.

--Savez-vous bien, disaient les matelots les plus philosophes au matre
d'quipage, le plus philosophe lui-mme de toute sa secte, que c'est
bien amusant  terre les femmes, mais que a commence  tre bien
embtant  bord?

--Oui, rpondait le matre devenu non moins austre que les matelots qui
venaient lui confier leurs dgots naissans: c'est amusant pour le
moment; mais, c'est seulement bien dommage que le moment dure si peu!
C'est comme qui dirait un manche de gaffe avec quoi les femmes savent
nous hler  elles: le fer de la gaffe s'use, le manche reste, et il
faut l'avaler. Savez-vous,  votre place, ce que je me permettrais de
demander au capitaine, dans l'instant actuel?

--Non, matre Goueznou? Mais vous qui tes habitu  ces choses l,
dites-nous votre ide, si c'est un effet de votre part?

--Eh bien, il faut aller faire entendre au capitaine que a vous embte,
quoi donc! Il n'y a pas de milieu  a ni de mitaines  prendre pour lui
dire une chose qui est et qui n'est que trop la vrit.

--Mais, dites-lui donc la circonstance vous-mme pour nous, matre
Goueznou, puisque vous parlez mieux que nous, et que a vous ennuie
peut-tre autant pour le moins que tous les autres.

--Lui dire moi-mme la vrit! Pardieu donc, croyez-vous que je prendrai
des gants blancs, comme le jour de ma premire communion, pour lui faire
savoir ce qu'il ne doit pas ignorer?

--Nous ne disons pas cela, bien loin de l; mais dites-lui-z-y donc
l'affaire en question, le plus joliment possible.

--Vous allez voir ce que c'est que de dfier un homme de parler  un
autre mortel comme lui.

Le matre,  la suite de cette conversation, s'approcha respectueusement
du capitaine Malvir; et en prsence de l'quipage attentif, il
s'exprima ainsi:

--Capitaine, j'aurais un mot  vous confier en particulier, de la part
de tout notre monde.

--Dites en deux, au lieu d'un, si a vous arrange, et que cela finisse
rondement. Que veut notre monde?

--Ils voulaient vous dire, nos gens, que a les embte.

--Qu'est-ce qui les embte?

--Les femmes.

--Quelles femmes?

--Les femmes gnralement quelconques, et individuellement, celles
qu'ils ont enleves de bonne volont avec eux  bord du corsaire.

--Eh bien, pourquoi les ont-ils enleves?

--Voil ce qu'ils se demandent  prsent qu'ils n'en veulent plus.

--Et que veulent-ils que j'y fasse?

--Que vous ayez la bont de les prendre avec vous, les princesses, ou de
les faire prendre aussi par les officiers, les plus avenantes, s'entend,
car on ne prtend forcer personne. a nous dbarrassera d'autant pour le
moment, pourvu que chacune consente  faire la corve  son tour de
rle, comme de juste et de raison.

--Et que tonnerre de D... venez-vous me chanter l, vous et tout notre
monde? Faites tout ce qu'il vous plaira de vos femmes et avec vos
femmes, et laissez-moi tranquille avec vos plaintes. Le vin est tir;
c'est vous qui avez perc la barrique, n'est-ce pas? eh bien,
maintenant, c'est  vous de le boire.

--Le vin est tir; c'est pas faux, et je ne dis pas non; mais quant 
avoir perc la barrique, je vous prie de croire, capitaine, que je suis
l-dessus aussi innocent que l'enfant qui vient de natre.

--C'est bon, c'est bon, avec votre innocence... fichez-moi la paix, et
arrangez-vous comme vous le pourrez, c'est tout ce que je vous demande
pour long-temps, et ce que je suis en droit de rclamer ds aujourd'hui
mme.

--C'est bon, c'est bon, murmura en s'loignant le matre dbout de sa
plainte; c'est peut-tre pas dj si bon qu'il veut bien le dire.

--Eh bien! s'crirent les gens de l'quipage, aprs avoir entendu la
rponse de leur capitaine. Il a raison tout de mme, Malvir: le vin est
tir, qu'il a dit, et il faut le boire. Mais si encore c'tait du vin au
lieu de ces quinze  vingt donzelles... Bon Dieu de Dieu, est-ce-t-il
donc embtant, les femmes  bord!

Quelque embtantes, cependant, que fussent, selon la courtoise
expression de ces messieurs, les beauts qu'ils avaient  leur charge,
il fallut bien se rsoudre  les supporter pendant la campagne que le
lougre l'_Aventure_ avait  faire. Mais par combien de mauvaises
querelles et d'injustes aggressions, les corsaires se promirent de faire
acheter  leurs tristes conqutes de Lzardrieux, la faveur qu'elles
avaient obtenue en venant partager avec leurs ravisseurs les dangers et
les profits d'une croisire d'hiver! Bientt, aussi fatigues du sjour
forc du bord, que leurs amans paraissaient las eux-mmes de supporter
leur prsence invitable, elles se dcidrent  envoyer,  leur tour,
deux ou trois d'entr'elles en dputation vers le capitaine, pour lui
demander  tre jetes sur le premier navire ou la premire terre que
l'on rencontrerait dans le cours de ce malheureux voyage.

La plus loquente et la plus hardie des trois dlgues, aprs s'tre
concerte avec ses commettantes, s'en vint aborder le capitaine, au
moment o il se promenait sur le pont, en regardant de quel ct
s'levait la brise qu'il attendait depuis deux jours, avec la plus vive
impatience.

--Monsieur le capitaine, lui dit l'orateur fminin, au nom de ses
tristes compagnes, il est devenu impossible que nous restions plus
long-temps  votre bord.

--Et pourquoi cela? rpondit brusquement Malvir, en portant sur
l'_oratrice_ les yeux qu'il avait long-temps tenus fixs sur les lames
qui clapotaient  l'horizon.

--Parce que messieurs les hommes de votre quipage, se comportent d'une
manire indigne  notre gard.

--Bah! laissez donc! Ils ne font plus seulement attention  vous!

--Et c'est justement l, monsieur le capitaine, ce que nous trouvons
d'infme dans la conduite de ces messieurs envers nous.

--Ah! par exemple, en voila une bonne! Aimeriez-vous donc mieux qu'au
lieu de vous laisser l, en plant, ils se missent  vous maltraiter et 
vous rendre la vie plus dure que la culasse de mes caronades?

--Et sans doute, monsieur, que nous prfrerions cent fois, toutes
autant que nous sommes, les plus durs traitemens au mortel abandon dans
lequel ils nous laissent languir. Ce ne serait plus l, au moins, de
l'indiffrence.

--Oui, mais ce serait peut-tre des tapes un peu rudes et des coups de
bouts de corde pas trs sduisans!

--Qu'importe, vous dis-je! ce serait vivre, au moins, par des motions
qui nous rappelleraient au sentiment de l'existence, et c'est leur
ddain et leur mpris qui nous tuent par l'ennui et le dgot d'eux et
de nous-mmes. Vos hommes sont des monstres d'ingratitude.

--Et que diriez-vous donc d'eux, encore une fois, s'ils vous battaient?

--Nous dirions alors, peut-tre encore, que ce sont des monstres
excrables; mais nous supporterions au moins, plus patiemment, le
malheur d'appartenir  des gens qui s'occuperaient de nous, que
l'humiliation d'avoir suivi sur mer des tres qui nous accablent du plus
affreux ddain.

--Voil bien trente ans que je navigue, mais le diable me brle si je
comprends quelque chose au chavirement d'esprit des femmes!

--Et o serait le charme, si vous y compreniez quelque chose?

--O serait le charme, dites-vous? Ma foi, je n'en sais trop rien. Mais
vous, qui vous croyez si savante, faites-moi, puisque nous y sommes, le
plaisir de me dire o est pour moi le charme que je dois trouver en vous
dans la circonstance prsente?... Tourment d'un ct par les
rclamations de mes gens qui ne veulent plus de vous autres; ennuy de
l'autre par les plaintes que vous venez me pousser, parce que vous
commencez  fatiguer mes gens, je ne sais plus, en vrit, de quel bord
amurer pour me dgager de vous et d'eux, et sans compliment, je crois
que j'aimerais cent fois mieux avoir la fivre jaune  bord, que...

--Que... Achevez, pendant que vous y tes!

--Eh bien! ma foi, que... vous savez bien quoi..., sans qu'il soit
besoin de vous mettre les points sur les I... Ah! ce n'est pas pour vous
flatter, mais mes gens avaient bien raison de me dire, tout--l'heure,
que c'tait joliment embtant d'avoir le plaisir de possder des femmes
 bord d'un navire. A prsent, je commence  penser, comme eux et plus
qu'eux, que c'est mme un peu plus qu'embtant, et si ce n'tait les
gards qu'on est oblig, malgr soi, d'avoir pour le sexe, je crois, le
diable m'couvillonne l'me, que je serais tent de vous envoyer toutes
en vrac, par dessus...

--Par-dessus quoi? s'il vous plat, monsieur le capitaine; car vous
n'achevez jamais vos phrases. Dites, je vous en supplie, pendant que
vous tes en train: il ne vous en cotera pas plus.

--Eh! par-dessus, vous savez bien quoi, sans qu'il soit ncessaire
d'tre malhonnte avec vous.

--C'est--dire, _par-dessus le bord_. Oh! je devine votre pense  la
politesse de vos procds. Et tre forces de s'avouer que c'est pour
des hommes de cette espce, que nous avons quitt ce que nous devions
avoir de plus cher et de plus saint au monde: nos maris, notre famille
et notre pays! Oh! que les hommes en gnral, et que les marins surtout
en particulier, sont _crapules_ et sclrats avec les femmes qu'ils ont
perdues!

L'explication, entre Malvir et la dlgue des passagres, en tait
arrive  ce degr de courtoisie et d'amnit, lorsqu'on vint annoncer
au capitaine que les gabiers placs en vigie au tenon des bas-mts du
corsaire, avaient aperu une voile du bord du vent  eux. Cet
avertissement qui n'est jamais accueilli avec indiffrence  bord d'un
btiment chercheur d'aventures suffit pour interrompre tout  coup et
fort  propos l'entretien qui avait commenc, comme je l'ai dj fait
remarquer,  prendre entre les deux interlocuteurs un caractre assez
peu convenable  ce ton de modration qui fait ordinairement le charme
des causeries intimes. Malvir, aprs avoir brusquement envoy promener
sur l'avant son loquente beaut, et s'tre ainsi dbarrass des
rclamations postrieures qu'on aurait pu lui prsenter, se mit en
devoir de reconnatre le navire que les vigies venaient de signaler 
son attention.

Notre bourru de capitaine, qui se piquait, et avec raison, d'avoir la
vue meilleure que la langue, n'eut pas plutt braqu sa longue vue
ficele de bout en bout, sur le btiment nouvellement aperu, qu'il
reconnut que c'tait un trois-mts louvoyant sous toutes ses voiles du
plus prs, et cherchant, selon toute apparence,  s'loigner du corsaire
qu'il devait avoir dj entrevu sous le vent  lui.

Le parti du vieux renard, c'est de Malvir que nous voulons parler, fut
bientt pris, en cette circonstance qui n'tait pour lui rien moins que
nouvelle; car nous croyons avoir dj dit que depuis trente ans le
capitaine de l'_Aventure_ n'avait gure fait autre chose que de rder
sur l'Ocan, tantt du Nord au Sud, tantt de l'Est  l'Ouest.

--_Attrape_, dit-il  son quipage, aprs avoir recueilli  la lunette
tous les indices suffisans sur le navire  vue, _attrape  hisser, 
courir, le grand appareil_. Nous allons essayer de tailler des
croupires de longueur  ce gueux de _carr_[8].

  [8] Les bricks et les trois-mts, c'est--dire les btimens qui
    portent des voiles rectangulaires, se nomment des btimens _carrs_.
    Les lougres, les golettes et les ctres, dont les voiles sont
    tailles en trapze et s'orientent en dedans des bas haubans, sont
    ce qu'on appelle des btimens en pointe.

Le _petit appareil_, sous lequel avait navigu jusque l le tranquille
lougre, fut remplac  la minute mme, selon l'ordre du capitaine, par
le jeu de voiles immenses que l'_Aventure_, comme tous les btimens de
son espce, dployait dans les grandes occasions o il s'agissait de
_torcher de la toile_ et de faire ce qu'on appelle vulgairement _un bon
coup de boulines_.

Puis une fois le commandement fait par le chef, et excut par les gens
de l'quipage,  la satisfaction du capitaine, on vit Malvir, l'espoir
ptillant dans les yeux, et le contentement peint sur son large visage,
donner  chaque minute un coup de longue vue au navire qu'il chassait,
en attendant qu'il pt lui envoyer d'aplomb quelques beaux coups de
canon et de caronade dans les flancs.

La brise, ce jour l, tait forte et ronde et la mer encore passablement
unie sous le souffle rgulier et carabin de la rise naissante. C'tait
le temps qui convenait  l'_Aventure_, que l'on ne voyait jamais mieux
se _patiner_, que lorsqu'il fallait pincer le vent  quatre ou cinq
quarts, serrs, en se couchant sur l'eau, la moiti au moins du
bastingage cache par la lame.

Le trois-mts aperu, qui se serait pass assez volontiers de la chasse
qu'il avait pris fantaisie  son voisin de lui appuyer, avait aussi de
son ct dferl toute sa toile au vent. Perroquets, catacois, clinfoc
et voiles d'tai, tout avait t livr  l'impulsion de la brise, malgr
l'effort qu'un tel fardeau de voilure devait imprimer  la mture
fatigue du navire. Mais, dans ces sortes de circonstances, o il y va
du salut du btiment, on craint toujours beaucoup moins de faire
chavirer la barque, que de tomber, par pusillanimit, au pouvoir de
l'ennemi que l'on sent courir derrire soi.

Ainsi, pendant que le pauvre trois-mts chass, employait trop
inutilement peut-tre tous les moyens qu'il pouvait mettre en usage pour
tenter d'chapper  son redoutable adversaire, le lougre l'_Aventure_,
trop certain du succs de sa manoeuvre, se contentait de cingler, sans
beaucoup d'efforts, le nez dans le vent, comme s'il et voulu joter de
ruses et de vitesse avec la brise.

--Voil, disait  ses officiers le capitaine Malvir, voil un navire
qui ne porte qu' six quarts dans le vent, et qui ne file que cinq
noeuds, tout au plus, avec toute la toile qu'il a mise dehors... Le
_paliaca_ ne sait pas que sous nos basses voiles seulement, nous hlons
nos sept noeuds pleins  quatre pointes et demie dans le lit du vent.
Faut-il donc que le capitaine qui commande cette barcasse ait envie de
se faire _pommoyer_ les reins? A sa place, si jamais un homme comme moi
pouvait tre  la place d'un lofia comme lui, il y a une bonne heure au
moins que j'aurais laiss porter _largue_ les bonnettes du vent amures
haut et bas.

En trois ou quatre belles bordes, lgamment et finement prolonges
pendant une heure chacune, le lougre l'_Aventure_, virant de bord comme
une toupie, et s'lanant  chaque virement dans la direction de la
brise, se trouva rendu dans les eaux du trois-mts, qu'il ne poursuivait
qu'avec un avantage de marche trop vident et trop certain. A l'aspect
de ce sinistre compagnon de route, aux voiles tannes,  l'allure
forbanesque et  la tournure plus que militaire, le capitaine du
btiment fugitif jugea  propos de hisser son pavillon pour obliger le
navire chasseur  en faire autant, et  lui faire savoir si, par
miracle, il ne serait pas lui-mme un lougre anglais. Mais aussitt que
Malvir eut vu le pavillon britannique monter  la corne d'artimon de
son camarade de borde, il ordonna  son second de faire envoyer de
l'avant un coup de caronade  mitraille  l'ennemi, en faisant hisser,
en mme temps, au mt de misaine, un long et large pavillon tricolore,
pour ne laisser au malheureux trois-mts aucun doute sur l'espce de
camarade avec lequel il allait avoir l'honneur de se mesurer.

Mais ce fut en ce moment-l mme que le capitaine anglais recouvrant,
par l'effet du pril extrme dans lequel il se trouvait, l'intelligence
dont Malvir l'accusait d'avoir manqu pendant la chasse, s'avisa
d'essayer le dernier moyen qu'il pt employer pour retarder l'instant
trop probable de sa dfaite. Le trois-mts, qui jusques l avait tenu
trop obstinment la borde du plus prs, pour tcher de conserver
l'avantage du vent sur le btiment chasseur, s'imagina de laisser
arriver subitement grand largue, en hissant avec promptitude toutes ses
bonnettes du bord du vent. Forc, par cette manoeuvre inattendue, de
prendre la mme direction que la proie qui se dbattait encore sous son
aile et sous ses griffes, le lougre l'_Aventure_ laissa aussitt arriver
de son ct, en tarquant sur sa grande voile le grand hunier du lougre,
la seule voile qui lui restt encore  mettre dehors, pour acclrer
encore sa marche dj si rapide.

Dans le premier moment de cette lutte devenue toute nouvelle, le
trois-mts anglais parut acqurir, sur son antagoniste, un avantage plus
marqu que celui qu'il avait d'abord obtenu, en s'essayant avec lui au
plus prs du vent. Mais la distance qu'il parvint  mettre, d'abord,
entre le lougre franais et lui, ne fut pas tellement grande, que le
corsaire l'_Aventure_ ne parvnt  la franchir  grands coups de
caronades. Le premier boulet qu'envoya le lougre, ne frappa que dans le
corps du trois-mts; mais, au second coup de canon, mieux ajust, la
drisse de bonnette basse du pauvre navire marchand fut coupe, et avec
cette drisse coupe tomba  la mer la voile qu'elle soutenait. Ce
succs, encourageant les chefs de pices du capitaine Malvir, on vit
bientt  bord du corsaire, partir un troisime boulet qui alla
fracasser le mt d'artimon de l'ennemi; et bientt, enfin, le malheureux
trois-mts perdant, avec ses agrs hachs et ses voiles cribles, la
marche qu'il avait acquise en orientant largue, fut rduit  laisser
arriver, plat-vent arrire, et  passer en dsordre sur l'avant du
terrible corsaire qu'il avait si inutilement cherch  gagner de
vitesse.

Ds qu'enfin le trois-mts fatigu, harass, rendu, de la chasse qu'il
venait d'essuyer, eut amen son pavillon pour le lougre ennuy, irrit
d'avoir si long-temps poursuivi une grosse barque de cette espce, le
capitaine Malvir songea  savoir, comme d'habitude, quelle pouvait tre
la capture qu'il venait de faire.

--Dis-donc, cria-t-il dans son porte-voix au capitaine anglais, d'o
viens-tu comme a?

--Je venais de Terre-Neuve, rpondit avec humeur l'infortun capitaine
anglais!

--Et o allais-tu, de ce train-l, vieille baderne?

--J'allais  Londres, o je serais arriv sans vous et la maldiction du
ciel.

--Et de quoi, encore, es-tu charg, malappris?...

--De morue,  votre service, maintenant, puisque Dieu ou le diable l'a
voulu.

--De morue! s'cria Malvir en riant  se dmonter la mchoire: ah! par
exemple, en voil encore une bonne! Chasser pendant trois heures  _toc
de voiles_, un bateau de ce gabarit pour ne mettre la patte que sur une
poigne de _stock-fish_!

Et sais-tu bien, ajouta-t-il, en s'adressant de nouveau au capitaine
captur, sais-tu bien que si tu m'avais fait casser un des bouts de bois
de ma mture, en me forant  t'appuyer la chasse, il aurait fallu me
regarder un peu de prs pour me voir rire!... De morue? Rafal que tu
es? Que veux-tu donc que je fasse de ta puante cargaison, et de ta
barque  cailloux?

A cette vive apostrophe du capitaine Malvir, les gens du corsaire se
mirent  dire assez haut entr'eux, pour que leurs officiers les
entendissent, qu'il ne serait peut-tre pas mauvais d'examiner la prise
que le capitaine semblait si fort ddaigner, ne ft-ce que pour envoyer
 son bord les femmes dont tout le monde voulait se dbarrasser. Avec la
cargaison de ce trois-mts, rptaient les mieux aviss, et le
chargement que nous pouvons lui donner en supplment, on ne ferait
peut-tre pas encore un si mauvais arrimage.

--Le tonnerre me grille, s'cria Malvir en prtant l'oreille aux propos
de ses hommes, je crois que ces coquins-l ont eu une bonne ide une
fois dans leur vie! Plutt que de renvoyer ce gros btas de trois-mts
en Angleterre, j'ai envie de l'expdier pour France avec toutes ces
bgueules, et une douzaine de nos plus faillis gars pour les conduire o
ils pourront les mener!... Morue avec... a n'ira peut-tre pas si mal.
Il y a long-temps que je n'ai fait de bamboches  la mer, et celle-l
comptera dans le nombre de mes vieux pchs, au total gnral du compte
que j'aurai un jour  rendre l-haut... Allons, vous autres, attrape 
mettre la chaloupe  la mer, et  aller m'amarriner ce trois-mts
terreneuvier.

--Mais, capitaine, demanda le second du corsaire, quels sont les douze
_inutiles_ que nous enverrons  bord de la prise, pour l'amarriner en
rgle et former son quipage?

--Prenez-moi les onze plus amoureux du bord, et les plus _cagnes_:
donnez pour capitaine de prise  ce tas d'pluchures, ce fort-en-bouche
de sous-lieutenant, qui dort toujours sous le vent de la chaloupe,
pendant son quart...

--Oui, j'entends, M. de la Lvrire, n'est-ce pas? Ce jeune et sensible
troubadour de cuisine que vous avez pris par protection,  la
recommandation de l'armateur?

--C'est prcisment cela, et c'est vous qui avez mis du premier coup la
langue sur son nom. Puis, vous comprenez bien, vous ferez _transvaser_
toutes nos femelles  bord de la prise: leur paquet ne sera pas long 
faire, puisque nous les avons reues avec le seul cotillon qu'elles
eussent sur le dos; et une fois qu'elles auront dbord du bord, vous
aurez soin de faire donner un bon coup de balai, partout sur le pont,
entendez-vous bien? Tout sera dit, alors, entre la prise et nous, et
entre ces aimables princesses et leurs volages adorateurs.

Cet ordre, donn par le capitaine, convenait trop  tous les mauvais
garnemens de l'_Aventure_, pour que tout le monde ne s'empresst pas de
l'excuter. Les vingt ou vingt-cinq malheureuses victimes de
l'inconstance des corsaires ne demandrent pas mieux que de se soumettre
 une injonction qui, quelque barbare qu'elle pt tre, leur offrait au
moins l'avantage de se sparer des monstres dont il leur tait devenu
impossible de supporter plus long-temps l'humiliante indiffrence. Onze
des plus pauvres hres de l'quipage firent docilement leur sac, pour
aller, sous le commandement du sous-lieutenant de la Lvrire, quiper
et manoeuvrer le trois-mts la _Vnus_, car, par un hasard que l'on
aurait pu prendre pour une amre drision du sort, la prise charge de
morue, que le corsaire venait d'amarriner, avait pompeusement reu, sur
les chantiers de Londres ou de Glascow, le nom de la reine de Paphos et
de la mre de l'amour! la _Vnus_!...

Les adieux, qu'amena la sparation touchante des corsaires et des belles
fugitives qu'ils avaient ravies au rivage de Lzardrieux, furent encore
plus courts que tendres.

--Adieu donc, vous autres, belles marchandes de morue sche, s'crirent
les ingrats: que le vent vous emporte le plus loin de nous qu'il pourra!
Bien loin sera encore trop prs.

--Adieu, misrables! Puisse le ciel nous accorder la satisfaction de ne
plus entendre parler de sclrats comme vous! Jamais ne sera pas encore
assez long-temps!

--Merci, princesses de nos coeurs, reines de nos chiennes d'mes!
Dites-nous seulement o vous _terrirez_, pour que nous ayons soin de ne
pas mettre le cap sur l'aire de vent que vous aurez embelli de votre
prsence.

--Nous terrirons, si nous pouvons, dans le pays des honntes gens, pour
tre plus sres de ne plus vous rencontrer de la vie.

--Bon voyage, donc! la rage vous touffe en route!

--Bonne chance! le ciel vous crase en chemin!

Et la chaloupe de l'_Aventure_ charge des deux douzaines de beauts que
raillait si cruellement l'quipage, et qui maudissaient si nergiquement
leurs farouches et infidles ravisseurs, s'loigna du corsaire, pour
aller aborder avec les douze hommes de rebut, la prise dont tout ce
monde, exil sur les flots, devait prendre possession.

Ds que M. de la Lvrire, nomm si inopinment au commandement du
trois-mts la _Vnus_, se sentit rendu  bord du navire dont un des
caprices de Malvir venait de le faire matre aprs Dieu, il crut devoir
adresser la question suivante au commandant du corsaire, qui se
disposait dj  se sparer de lui avant la nuit:

--Capitaine Malvir, o voulez-vous que je cherche  attrir avec la
prise que vous avez eu la bont, et que vous m'avez fait l'honneur de me
confier?

--O vous voudrez, capitaine Merluche, rpondit Malvir; je vous donne
carte blanche, et fichez-moi, en change de ma confiance, deux onces de
tranquillit!

--Mais cependant, capitaine, il serait peut-tre bon qu'avant de nous
sparer, vous me donnassiez vos ordres, pour que je pusse m'y conformer.

--Je n'ai aucun ordre  te _donnasser_, mangeur de pommade, je te l'ai
dj dit, pour que tu _pusses_ faire  ton bord ce qu'il te plaira.
Prends soin de ta morue, de tes cheveux d'toupe blonde et de tes
princesses; fais de la toile, mange  ta faim, dors tranquille et
refiche-moi encore patience: c'est tout ce que je te demande, en second
et dernier lieu. Salut et bonsoir; va te faire lanlerre!

Et cela dit, le lougre l'_Aventure_, couvert de toile, se prit  bondir
sur la lame, en faisant cumer la crte des quatre  cinq longues vagues
qui le sparaient de sa lourde prise. Les gens du corsaire, avant de
quitter le trois-mts qui allait disparatre  leurs yeux, sautrent sur
leurs bastingages en levant en l'air leurs bonnets rouges, et en criant
tous  la fois, comme des taureaux: _hourra les morues, hourra capitaine
la Merluche!_ hourra! hourra! hourra, trois fois _hourra pour vous tous
et votre cargaison!_

Toutes ces grosses voix goguenardes runies, confondues en un seul cri
sauvage, allrent frapper au loin les airs et retentir sur la surface
des flots, jusques aux bornes de l'horizon, que la nuit commenait dj
 couvrir de ses ombres brumeuses.

Le corsaire disparut dans l'obscurit aux regards des passagres et de
l'quipage de la _Vnus_; et la _Vnus_, orientant ses voiles  la brise
du nord-ouest, s'enfona dans l'obscurit, aux yeux tincelans des
joyeux et farouches matelots de l'Aventure.

Maintenant, que nous avons laiss ces mchans drles, allant chercher
fortune dans la Manche, loin de la prise qu'ils venaient d'abandonner si
gament et si cruellement peut-tre, aux hasards et aux prils de la
mer, nous ne nous occuperons plus, pendant quelque temps, du moins, que
du sort du pauvre quipage et des malheureuses passagres du trois-mts
la _Vnus_. C'est  ceux-ci, bien plus qu' leurs indignes
sacrificateurs, que nous devons toute notre sollicitude. Les oppresseurs
nous ont toujours paru aussi odieux, que les victimes nous ont sembl
dignes d'intrt et de piti.

Le sous-lieutenant de la Lvrire n'eut pas plutt pes le fardeau de la
responsabilit qu'il venait, ou qu'on venait d'assumer sur sa tte,
qu'il prit, en sa qualit, toute nouvelle, de capitaine de la Vnus, un
air grave, proccup et soucieux, et que ses matelots, gens trs peu
disposs  la discipline, commencrent  s'arroger, de leur ct, le ton
de la suffisance la plus caractrise. M. de la Lvrire ne prvoyant
que trop qu'il aurait bientt quelques rudes combats  livrer  la
mauvaise volont qu'il avait pu dj remarquer dans les dispositions de
ses subordonns, s'avisa d'abord de commander haut et ferme, et
messieurs ses subalternes ne trouvrent rien de plus convenable que de
lui rire d'abord au nez, pour lui donner la mesure du respect et de la
soumission qu' l'occasion il pourrait rencontrer en eux. Le capitaine
chercha  se fcher, mais tout son quipage opposa une si imperturbable
gat aux premiers mouvemens de mauvaise humeur de son chef, que le chef
et l'quipage finirent par dcider, d'un commun accord, qu'il n'y aurait
pas de capitaine  bord, et que tout le monde ferait ce que bon lui
semblerait, en abandonnant  la Providence, aux vents et  la mer, le
soin de gouverner, de conduire et de manoeuvrer le navire. Les
vingt-cinq passagres, tout entires, ds le commencement de cette
nouvelle traverse, au ressentiment qu'avait soulev dans leur coeur
ulcr le lche et indigne abandon de leurs anciens amans, exhalrent
leur douleur en plaintes amres et en imprcations violentes contre ce
qu'elles appelaient la barbarie et l'atrocit des monstres d'hommes. La
premire nuit, elles pleurrent un peu de rage: le matin, elles ne
pleuraient plus, mais elles soupiraient encore. A la fureur de la
tempte, enfin, pour me servir d'une comparaison puise dans les choses
dont nous avons  parler, avait succd le sourd gonflement de la mer
moins tourmente. A midi, on ne soupirait dj plus que de loin en loin.
La bourrasque tait dj passe, et le soleil d'un jour plus doux tait
venu dissiper le sombre et lourd nuage qui avait surcharg l'horizon de
la veille.

Les douze mauvais marins de la prise, prvoyant avec un gosme digne
d'eux, ce qu'ils pourraient tirer des dispositions nouvelles qu'ils
avaient cru remarquer dans l'esprit et sur la physionomie de leurs
compagnes de voyage, proposrent  celles-ci de contribuer, avec les
moyens qu'elles possdaient,  varier la monotonie attache trop
ordinairement  la rclusion force du bord. La brise continuait a tre
belle, et  pousser de lui-mme le navire sur les ctes de France. Il
faut boire tant que nous pourrons, dit un matelot, et puis aprs danser
tant qu'il nous plaira, pour loigner le chagrin de nous, et attirer le
bonheur sur notre navigation. Un vieux proverbe dit qu'il y a un Dieu
pour les ivrognes, et si le proverbe n'est pas faux, tchons de devenir
ivrognes,  seule fin de nous assurer la protection du Dieu qui veille
sur les soiffeurs, d'autant mieux qu'en soiffant, nous aurons peut-tre
l'avantage d'oublier que nous avons pour nous commander un capitaine qui
ne sait seulement pas conduire la barque qui porte notre sac.

A ces mots qui, quoique trs anacrontiques, n'avaient rien qui dt
flatter l'oreille du capitaine de la Lvrire, celui-ci demanda au
matelot picurien, s'il avait l'intention de se moquer de lui, et de
mconnatre son autorit.

--Pas plus, rpondit l'impertinent, que vous n'avez eu l'intention de
vous moquer de nous, en prenant le commandement du bateau qui fait
flotter nos carcasses!

--Et vous me croyez donc,  vous entendre, tout--fait incapable de vous
conduire o je voudrai? ajouta avec dignit M. de la Lvrire.

--Oh! tout--fait incapable, sans vous flatter, s'crirent alors tous
les marins, et en mme temps toutes les femmes de la _Vnus_.

--Eh bien, reprit le capitaine, pour vous donner un dmenti formel,
dites-moi dans quel port vous dsirez _trir_? Je veux et je promets
avec le temps qu'il fait, de vous attraper et de la bonne manire, en
vous pilotant droit au doigt et  l'oeil dans le premier port venu!

--Eh bien, en ce cas, pour bien nous attraper en nous prouvant que vous
n'tes pas aussi... bon que vous en avez l'air, conduisez-nous  Brest,
lui beugla  l'oreille un des plus dlurs des goguenards du bord.

--Oui,  Brest: nous ne sommes pas plus dgots que a, ajoutrent les
autres auditeurs et les vingt-cinq dames prsentes  la discussion.

--A Brest soit, et je ne m'en ddis pas! s'cria de la Lvrire en
jetant sa casquette sur le pont, et en se plaant firement au
gouvernail du navire. Aprs-demain, pourvu que la brise continue 
souffler du Nord-Ouest, je veux que vous disiez que je suis une
citrouille ou un giraumond, si je ne vous rentre pas la queue en
trompette dans le port de Brest.

--Oh! nous le dirons bien sans a, allez, capitaine Merluche; il ne faut
pas que ce soit a qui vous gne, ni nous non plus, murmurrent tout
haut les impitoyables railleurs.

Et cela dit et convenu, les passagres et les matelots de la prise se
mirent  danser gament sur le pont, buvant de temps  autre le liquide
de la cambuse, et laissant aux bons vents qui soufflaient, et aux
tranquilles flots qui murmuraient sous la poupe fugitive du navire, le
soin de conduire la barque  bon port.

Ce bal, ou cette orgie si trangement improvise en pleine mer, dura
tout le jour jusqu'au complet puisement des forces et de la joie des
danseurs et des danseuses, et quand la nuit vint entourer de ses crpes
humides le btiment livr  toutes ces imprudentes folies, deux ou trois
fanaux furent allums sur le gaillard d'arrire pour clairer la scne
plus paisible qui devait succder  ces momens d'ivresse bruyante et de
bachique dlire. Un souper aussi somptueux et aussi abondant qu'un
souper pouvait l'tre  bord de la _Vnus_, fut servi par le mousse du
bord, aux dames qui avaient fait les dlices du bal et aux rudes
cavaliers qui avaient fait les dlices de ces dames. On mangea d'abord
avec assez d'apptit, on but ensuite avec assez peu de modration, et
aprs avoir mang et bu, ou mme tout en mangeant et tout en buvant
encore, on se mit  chanter  pleine gorge, des chansons plus libres que
tendres, plus nergiques que mlodieuses, et que nous demanderons au
lecteur la permission de ne pas reproduire ici.

Mais pendant que les voix des syrnes et des amphions de la _Vnus_,
allaient, au bruit plaintif des vagues et de la brise, porter jusqu'aux
votes du ciel voil par la nuit, les joies insoucieuses de ce festin de
bord, le capitaine la Lvrire, plac encore  la roue du gouvernail,
crut remarquer avec sa sagacit ordinaire que le navire qu'il s'tait
charg de diriger, se trouvait environn de plusieurs btimens courant 
contre-bord de lui. Cette dcouverte, quelque peu importante qu'elle dt
paratre  des gens aussi peu prvoyans que ceux qui composaient
l'quipage du trois-mts, parut cependant causer quelque surprise, si ce
n'est mme quelque effroi, aux chanteurs et aux chanteuses rotiques du
banquet. On se tut d'abord et on couta. Puis aprs avoir cout en
silence, on observa avec anxit ce qui se passait autour de la _Vnus_,
et l'on vit dfiler  peu de distance du bord, et dans l'obscurit qui
s'tendait sur les flots gmissans, une quinzaine de voiles semblables 
de noirs fantmes ariens emports par le souffle des mers dans les
sombres solitudes de l'Ocan. Ces quinze voiles si lugubres, si rapides,
qu'on n'avait d'abord aperues que confusment, furent suivies d'une
vingtaine d'autres voiles rapides et sombres comme les premires, et
bientt il devint impossible  l'quipage attentif et troubl, de
compter le nombre des btimens qui sortaient un instant du sein des
tnbres, pour se montrer  une encblure du navire, et se replonger, le
moment d'aprs, dans le fond des tnbres. C'est un convoi, se dirent 
voix basse,  voix touffe les matelots du capitaine la Lvrire.--Oui,
c'est un convoi ennemi, leur rpondit, en palpitant de peur, le
capitaine. Mais que faire pour ne pas nous laisser _chenoper_ au milieu
de toute cette _fusillade_ de bricks et de trois-mts! Quoi! vous nous
demandez ce qu'il faut faire, vous qui tes si savant, rpliqurent les
matelots. Mais faites ce que vous voudrez, et si vous tes trop simple
pour prendre un parti et avoir une ide, laissez arriver comme les
navires du convoi pour qu'on ne se doute pas que nous ne sommes pas de
la bande!

La manoeuvre toute naturelle, toute instinctive qui venait d'tre
inspire par l'imminence du pril et conseille au pauvre capitaine, par
le bon sens de ses matelots, fut excute par ceux-l mmes qui
l'avaient indique, et qui, en s'y prtant de bonne grce, avaient la
satisfaction de n'obir en quelque sorte qu'au commandement qu'ils
s'taient fait eux-mmes dans leur intrt commun.

La _Vnus_ navigua donc quelque temps avec les btimens ennemis au
milieu desquels elle se trouva bientt confondue. Mais  peine
avait-elle fait un peu de route sous la nouvelle allure qu'elle avait
prise si  propos, qu'une longue et noire frgate, qui servait d'escorte
au convoi, vint la ranger silencieusement en lui laissant voir ou
deviner au tangage, une norme range de dents de fer, qui semblait
garnir la bouche bante de ses nombreux sabords. L'quipage franais
frmit  cet aspect si peu rassurant, et ce ne fut que lorsque le
btiment de guerre eut dpass la prise avec la supriorit de marche
qu'il avait sur tous ses voisins, que les matelots du trois-mts
compromis, reprirent la gat moqueuse et l'impertinente confiance
qu'ils avaient montres avant la rencontre de la flotte anglaise.

Je ne sais trop, au reste, comment la _Vnus_, dont j'cris ici
l'histoire aventureuse, aurait fait pour se tirer d'affaire sans la
circonstance favorable qui vint lui offrir le moyen de quitter le
convoi, en lui pargnant le danger de faire remarquer sa fuite aux
convoyeurs anglais. Vers minuit, un grain des plus violens s'leva au
vent en tendant sur le ciel, dj obscurci par un lugubre rideau de
gros nuages, un voile impntrable sous lequel disparurent un instant
tous les btimens qui s'taient d'avance prpars  essuyer
l'imptuosit de la bourrasque menaante. Le commandant du convoi qui,
pendant ce moment critique, devait chercher  prvenir la dispersion des
btimens rallis jusques l sous son escorte, fit,  l'aide de fanaux
hisss sur sa corne, des signaux que comprirent parfaitement les navires
convoys, et que n'entendit nullement la _Vnus_. Le grain se crve,
clate et tombe avec furie sur les flots soulevs. Les voiles s'amnent
 bord de tous les navires; les btimens assaillis s'inclinent en
refoulant la mer tourmente, dans laquelle ils plongent leur proue
cumeuse... Laissons arriver, laissons arriver! s'crient les matelots
de la _Vnus_, ds qu'ils sentent que la grainasse accable de tout son
poids leur barque, qui n'a conserv dehors que ses huniers amens sur le
ton. Oui, laissons arriver! rpte le capitaine la Lvrire, et adieu le
convoi!

La prise, ainsi pousse de l'arrire par le grain foudroyant qui
grondait encore sur elle, se trouva, en moins d'une demi-heure, hors de
vue de la flotte qu'elle avait quitte, et loin de l'atteinte des
btimens de guerre qu'elle avait tant redouts quelques heures
auparavant; et quand le capitaine de la Lvrire put laisser rder ses
regards autour de lui, avec quelque libert et sans trop d'motion, il
ne dcouvrit plus rien  l'horizon dont il tait environn, si toutefois
on peut donner le nom d'horizon au cercle de quelques toises que la
nuit, la brume et les masses de nuages qui rasaient les eaux, avaient
form autour du navire.

Le jour qui succda  cette nuit d'orages, de prils et de tribulations,
fut consacr  la joie. Chacun se sentait heureux,  bord de la _Vnus_,
d'avoir chapp  tant de dangers runis, que personne n'avait su
prvoir, et chacun s'attribuait modestement l'honneur d'avoir arrach le
navire de la griffe du lopard anglais, car c'tait alors sous cet
nergique emblme que l'on faisait classiquement allusion  l'avidit
cruelle de nos voisins d'Albion. La mtaphore impriale n'allait gure
plus loin.

La nuit suivante, en enveloppant la _Vnus_ et son imprvoyant quipage
sous les paisses tnbres que continuait  traverser la brise du
Nord-Ouest, amena sur ses ailes funbres et sur la route que suivait la
lourde prise, des prils encore plus grands que ceux qu'elle avait
courus la nuit prcdente. Vers onze heures du soir, les gens du
gaillard d'avant, qui n'avaient nul souci de veiller attentivement au
bossoir, comme bien vous pensez, aperurent cependant, par l'effet du
hasard plutt que par celui de leur vigilance,  une encblure d'eux, la
mer qui blanchissait de manire  former au large une sorte de plage
phosphorescente, dont l'clat contrastait de la faon la plus sinistre
avec l'obscurit de l'atmosphre; et au-dessus de cette immense bande de
neige cumante le capitaine la Lvrire crut dcouvrir, aprs s'tre
frott les yeux, de grosses masses noires, allonges, immobiles, qui
auraient pu passer,  la rigueur, pour des indices assez certains du
voisinage de la terre. Le btiment filait en ce moment sept  huit
noeuds  l'heure, et l'on avait  bord quelques raisons pour supposer
vaguement, que l'on ne tarderait pas  avoir connaissance des ctes de
France. Peu d'instans mme aprs avoir form plusieurs conjectures plus
ou moins vraisemblables sur ce premier incident, on vit passer le long
du bord, et avec une vitesse qui n'tait rien moins que rassurante, deux
ou trois normes rochers sur lesquels la lame venait se briser avec rage
et en laissant entendre aprs elle de longs et lamentables hurlemens...

--Ce sont des brisans, nous sommes dans les brisans! braillrent d'abord
les matelots qui, les premiers, se crurent perdus.

--Oui, mes amis, rpondit le capitaine de prise, ce sont des brisans,
mais nous ne sommes peut-tre pas encore perdus pour cela!

--Et dans quels brisans, encore, sommes-nous? demandrent les matelots
aussi effrays que leur capitaine paraissait embarrass.

--Dans les brisans de l'le d'Ouessant, rpondit aussitt la Lvrire,
pour rpondre quelque chose, par ncessit,  ceux qui le questionnaient
par peur.

--Et o donc voyez-vous Ouessant? lui demandrent encore les mmes
questionneurs.

--A bbord  nous! c'est l'le que nous dpassons actuellement.

--Et o croyez-vous nous conduire, sur ce bord-l?

--A Brest, comme je vous l'ai promis, et je veux perdre mon nom et le
navire si je ne vous tiens pas parole.

--Perdez le navire et votre nom, par-dessus le march, a ne nous fait
rien... mais si vous nous perdez, gare dessous! O diable donc le
capitaine Malvir avait-il la tte quand il nous a donn un capitaine
comme vous?

--Il tait vent-dessus vent-dedans! rpondait l'un.

--Il voulait nous noyer comme des petits chiens, ajoutait l'autre.

--Il voulait plutt vous sauver, s'criait la Lvrire; et d'ailleurs,
avec des femmes comme celles que nous avons  bord, un navire ne doit
jamais se perdre. Adressons tous une prire  Sainte-Marie-Madeleine, la
patronne des filles repenties, et je veux tre pendu par les pieds et la
tte en bas, si ce matin, avant huit heures, nous ne sommes pas
mouills, sains et saufs, dans le port de Brest!

Durant ce dialogue, et pendant qu'on faisait un voeu 
Sainte-Marie-Madeleine, le navire couvert de l'cume des brisans,
passait entre les rochers au centre desquels il se trouvait gar,
arrivant tantt pour un cueil et tantt loffant pour un cueil nouveau,
sans que personne  bord ost prendre sur lui de chercher  faire mieux
pour son propre salut, que ne faisait le hasard pour le salut de tout le
monde. La peur qu'prouvaient tous les marins de la _Vnus_ les servit
si bien, en les tenant dans l'inaction la plus complte, que le sort fit
pour eux ce qu'ils n'auraient pu faire eux-mmes avec plus de science ou
moins de frayeur. Au bout d'une heure  peu prs de course dans ce
ddale de rochers et de rescifs affreux, ils aperurent, sur l'avant du
btiment, une terre haute aux extrmits de laquelle s'avanaient deux
mles dont les crtes sombres et rondes allaient se perdre sous la masse
des nuages qui paississaient encore la profonde obscurit de la nuit.

--Mouillons, mouillons vite, ou nous sommes fichus! hurlrent les
matelots qui avaient les premiers aperu la terre.

--Oui, mouillons, laissons tomber en double nos deux ancres de bossoir,
rpta le capitaine. C'est le goulet de la rade de Brest que nous venons
de passer, et maintenant nous voil en rade, comme je vous l'avais
promis.

L'opration du mouillage avec des ancres de bossoir que l'on avait 
peine song  disposer par avance, ne fut pas prompte, tant s'en faut.
Mais enfin, aprs bien des efforts et des peines, on russit  faire
encore assez  temps la manoeuvre  l'excution de laquelle tait
attach comme par un fil, le salut du navire et de l'quipage. Les deux
ancres, en tombant lourdement au fond, entranrent, par leur propre
poids et avec le bruit de la foudre, une soixantaine de brasses de
cble, et lorsque le btiment, ainsi retenu sur ses normes amarres,
prsenta, en tournant sur lui-mme, le nez au vent et  la lame qui
commenaient  l'assaillir et  le battre, le capitaine remarqua, et non
sans quelque surprise, que l'arrire de la _Vnus_ ne se trouvait gure
loign de plus d'une encblure de la cte sous laquelle il venait de
pirouetter avec la vitesse du tonnerre.

--Peste! il tait plus que temps de mouiller, se dit-il en lui-mme;
mais, grce  l'habilet de ma manoeuvre et  mon imperturbable
sang-froid, nous voici en lieu de sret dans la rade de Brest... Mais
comment se fait-il, pensait M. de la Lvrire en cherchant  percer de
ses regards les tnbres qui couvraient encore la terre, comment se
fait-il que je n'aperoive sur la cte aucun des feux de la ville prs
de laquelle nous venons de mouiller? La force du vent aurait-elle
teint, ou l'paisseur de la brume aurait-elle cach le phare
d'Ouessant, celui de Saint-Matthieu que nous n'avons pas vus en entrant,
ou les feux mme du port de Brest dont nous n'apercevons pas mme la
plus lgre lueur!... Le jour, au reste, viendra bientt nous donner le
mot de cette nigme, ou nous expliquer la singularit de ce mystre; et
en attendant le jour, jouissons tranquillement du plaisir d'avoir log
la prise qui m'avait t confie, dans le port que j'avais choisi pour
notre point d'attrage.

La pointe du jour vint, en effet, en perant peu  peu le brouillard et
les bandes de nuages qui surchargeaient encore l'horizon et le sommet
des terres dans la partie de l'Est. Mais les premires lueurs du matin,
au lieu de dcouvrir aux yeux satisfaits du capitaine la Lvrire et de
ses matelots, les bords circulaires de la majestueuse rade de Brest, ne
leur montrrent que l'aride rivage de Lzardrieux dans toute sa
prosaque nudit... Oui, de ce Lzardrieux qu'ils avaient quitt
quelques jours auparavant sur le corsaire l'_Aventure_, en emportant du
pays une partie des beauts indignes, que, par une cruelle fatalit,
ils venaient de ramener dans le sein mme de leur patrie!

A l'aspect de cette terre trop connue, le capitaine se mit  s'arracher
les cheveux, l'quipage  rire, et la plupart des passagres  pleurer.

--Je me suis perdu par ma confiance, s'criait le capitaine dsespr.

--Et nous avons t sauvs par votre btise, rpondaient les matelots.

--Et nous dshonores, en retombant dans le sein de nos familles,
hurlaient les malheureuses femmes.

Et des cris de dsespoir, de joie et de maldiction s'levaient de ce
concert diabolique d'imprcations, d'pigrammes grossires et de
sanglots.

A peine l'aube naissante avait-elle tendu sa clart paresseuse sur les
flots fatigus de la tourmente de la nuit, que l'embarcation de la
douane et le canot de l'intendance sanitaire se dtachrent de la grve
de Lzardrieux pour venir prendre connaissance du navire, qui si bon
matin s'tait avis de chercher un refuge sur la cte.

La patache des douanes aborda la _Vnus_ par tribord au moment o le
canot de l'intendance accostait le navire par bbord, et ce ne fut pas
sans surprise et mme sans un certain saisissement, je vous le jure, que
les douaniers et les autorits mdicales ou municipales du lieu se
trouvrent face  face, sur le pont du btiment qu'ils venaient visiter,
avec les vingt-cinq beauts que quelque temps auparavant le corsaire
l'_Aventure_ avait enleves aux familles de l'endroit. L'indignation la
plus vive clata d'un ct, et la douleur la plus touchante de l'autre,
et tout cela avec d'autant plus de raison, que parmi les nombreuses
transfuges, quelques-unes des autorits appeles  bord de la prise par
la nature de leurs fonctions, avaient reconnu, l'un une pouse infidle,
l'autre une fille gare ou une soeur coupable. Le scandale tait
invitable, car la faute avait dj t rendue publique: le chtiment
devait tre exemplaire, et le parti des autorits fut bientt pris;
elles ordonnrent aux vingt-cinq douces brebis ramenes au bercail, de
s'embarquer au plus vite dans la patache de la douane et le canot de la
sant, pour se rendre  terre o elles seraient d'abord mises en lieu de
sret, en attendant que la justice ft appele  juger le crime qui
faisait leur honte et celle du pays. Quant  la prise que le capitaine
la Lvrire tait parvenu  conduire si habilement  bon port, on dcida
qu'elle devait rester place sous le plus svre _embargo_, jusqu' ce
qu'il plt au conseil des prises de prononcer sur son sort, et au
ministre de la marine de dicter la punition qu'avait encourue son
misrable quipage.

A l'arrive des aventurires rapatries sur le sol natal, toute la
population mue du petit port, se rassembla en meute pour maudire les
pouses indignes, les filles perverses qui venaient d'imprimer une tache
ineffaable  la rputation jusques-l si pure des moeurs du pays. Les
maris compromis jurrent haine ternelle aux femmes coupables, les
frres et les pres jetrent leur maldiction sur leurs soeurs et leurs
filles hontes, et tous demandrent que les unes et les autres fussent
enfermes provisoirement dans la grange qui servait, depuis un temps
immmorial, de prison aux rares dlinquans de la paisible contre.

Mais, tandis que l'autorit suprieure, domine par l'indignation qui
s'tait si soudainement empare de tous les esprits, avait jug
convenable de disposer si arbitrairement de la libert individuelle des
coupables, on apprit que le capitaine Malvir, le rude et expditif
commandant du lougre l'_Aventure_, tait lui-mme arriv avec une riche
et grosse prise, a quatre lieues de Lzardrieux,  l'le de Brhat
enfin, o dj il avait eu le temps de faire des siennes avec l'or qu'il
venait d'arracher aux Anglais. C'tait le seul homme qui pt faire
changer de face la scne qui se jouait  Lzardrieux, et ce seul homme,
selon toute apparence, ne tarderait pas  se rendre  l'appel que, du
sein de leur prison et du fond de leur navire, lui faisaient les
infortunes qu'on avait incarcres, et l'quipage sur lequel on avait
frapp le plus tyrannique embargo.

Et, en effet, le capitaine n'eut pas plutt appris ce qui s'tait pass
si prs de lui, qu'on le vit tomber raide comme grle, les pistolets en
poche et la menace  la bouche, devant les autorits stupfaites du port
de Lzardrieux.

--Tas de badernes, leur dit-il, qu'avez-vous fait de ma prise et de son
btas d'quipage?

--La prise est l, intacte, avec son quipage, et nous la gardons pour
que vous nous rpondiez de l'enlvement de nos femmes et de nos filles.

--Vos femmes et vos filles, je m'en moque comme de vous, c'est--dire
avec tout le respect que je vous dois, et si je vous les ai enleves,
vos femmes, ou plutt si elles se sont enleves elles-mmes, je vous les
ai restitues, et vous n'avez, par consquent, plus rien  rclamer.
Mais vous ne savez donc pas, mal-apprivoiss que vous tes, que pendant
que vous tenez ma prise sous votre sot interdit, la morue dont elle est
charge se vend un prix fou,  tous ceux  qui vous faites manger depuis
dix ans votre vilaine merluche pour de la morue de Terreneuve?[9]

  [9] Pendant la guerre et dans le temps o la morue de Terreneuve tait
    devenue fort rare en France, les habitans des ctes sur lesquelles
    le _lieu_ ou la _merluche_ abondait, avaient trouv le moyen de
    prparer cette dernire sorte de poisson de manire  pouvoir le
    vendre pour de la morue sche dans l'intrieur du pays.

--La morue! peu nous importe  nous. C'est la justice que nous devons
rendre, et le cours du poisson n'a rien de commun avec l'honneur des
familles outrages.

--Ah! c'est--dire qu'il faut chercher quelque chose qui ait du rapport
avec la justice et l'honneur des familles. Eh bien, je vais vous
proposer un arrangement qui vous ira un peu mieux sans doute qu'une
paire de gants, si j'en juge par la finesse de vos mains et
l'acastillage de votre toilette ordinaire.

--Et quel arrangement pourriez-vous nous proposer pour rparer ce que
tout rend irrparable?

--Voici la chose en deux mots:

Ma cargaison de morue, puisqu'il faut toujours en revenir-l avec vous
autres, peut se vendre de faon  rapporter d'excellentes parts de
prises  mon quipage. Vos femmes, vos filles, et vos soeurs en revenant
 terre,  bord du navire captur, sont censes avoir contribu 
l'attrissage de ce btiment, et pour tre juste envers elles, et
arrangeant avec vous, je vous offre d'allouer  chacune d'elles en
particulier, le montant de la somme qui reviendra  chacun de mes
hommes. Hein! cela vous va-t-il?

--Non, se hta de rpondre le maire. La loi ne reconnat comme
co-partageant aux parts de prise, que les marins ports sur les rles
d'quipage du navire capteur.

--Eh, que me fait la loi,  moi, quand ma volont peut parler et plus
haut et plus ferme que votre loi?

--Et comment vous y prendrez-vous pour forcer vos gens  partager avec
ces malheureuses, le profit que la justice leur accorde  eux seuls?

--Ah! papa maire, pour ceci, c'est mon affaire. Je dirai  chacun de mes
gens: la loi te donne le droit de ne rien laisser  gratter aux femmes
du bord. Mais si tu venais  ne pas consentir  partager ta part de
rabiau avec elle, je te prouverai  l'instant, moi, qui suis ton
capitaine, qu'il est plus sr pour toi de te mettre mal avec la loi, que
de me dsobir et de m'chauffer un peu trop vivement l'oreille droite.
Moyennant ce petit discours, je vous promets que je ne trouverai plus
parmi tous mes gaillards, que des amateurs disposs  envoyer promener
tous les membres du conseil des prises, et vous tous les premiers au
besoin. Eh bien, a y est-il maintenant, les papas?

Les cinq ou six sages qui composaient l'aropage municipal, se
grattrent l'oreille en signe d'irrsolution, en entendant le capitaine
parler ainsi. Malvir, qui sous la rudesse apparente de son langage et
de ses manires, cachait l'art de mener rondement les hommes et les
choses, sentit que le moment d'enlever la position  l'ennemi branl
dans ses retranchemens, tait venu pour lui. Il insista, en continuant 
parler comme il avait commenc  le faire, et en renforant son
loquence de cinq ou six grands coups de poings qu'il appliqua sur la
table du conseil. Le conseil dj indcis, cda en secouant un peu la
tte, et en ordonnant qu'un des membres de la mairie irait incontinent
porter aux familles intresses dans la question, les offres
d'arrangement du capitaine.

Une foule assez considrable s'tait rassemble autour de
l'_Htel-de-Ville_ du bourg,  la nouvelle de l'entrevue que le
capitaine avait sollicite du conseil municipal. Lorsque le dlgu de
la mairie parut au milieu de la multitude pour lui faire part des
rsultats de la dlibration qu'elle attendait avec la plus vive
impatience, tout le monde se tut, et le dlgu parla en ces termes  la
multitude mue et attentive:

Mes amis, le capitaine du corsaire vient vous proposer, par ma voix, de
reprendre vos femmes, ou, si vous aimez mieux, nos femmes, moyennant
quoi...

--Non, s'crirent d'abord nergiquement tous les maris, en interrompant
brusquement l'orateur, jamais de la vie, tant qu'il nous restera un
souffle pour crier, non!... Non, non, jamais, rptrent ensemble les
pres et les frres des filles coupables. Au diable les coquines et le
capitaine qui les a enleves!

Le dlgu municipal laissa passer, en pilote habile, ce premier flot de
la colre populaire qu'il avait souleve, et quand un peu de calme lui
eut permis de ressaisir la parole et d'achever sa phrase, il reprit
ainsi, entre ses lvres agites, le fil de son petit discours:

--Moyennant quoi, vous dis-je, il promet, le susdit capitaine, de
donner, ou plutt, puisque vous n'en voulez pas, il promettait de donner
 chacune d'elles, c'est--dire  vos femmes, la mme part de prise que
celle qui reviendra  chacun des matelots qui ont ramen  terre la
_Vnus_ et les malheureuses du pays...

--Qu'il aille se promener avec ses parts de prise, rpondirent, non plus
tous les habitans exasprs comme la premire fois, mais trois ou quatre
voix seulement... Le malin orateur remarquant l'effet que le dernier
paragraphe de sa proposition venait de produire sur les rsolutions de
la majorit, continua ainsi sa harangue molliente et sa priode
dilatoire.

--J'avais bien pens, en me chargeant de la mission pnible que je viens
de remplir auprs de vous, qu'un tel arrangement ne pouvait pas vous
convenir, quelque lourde que soit la somme qu'on vous offre pour vous
faire passer par-dessus la conduite des coupables. Mais enfin, d'un
autre ct je m'tais dit, dshonores pour dshonores, autant vaut-il
que les criminelles tirent de leur faute le moyen de pouvoir aller vivre
loin du pays, que de rester dans la misre  la charge et sous les yeux
des familles respectables dont elles auront fait la dsolation. Voil,
mes chers amis, ce que je m'tais dit, croyant bien penser dans votre
intrt et dans celui de l'endroit... Mais puisque vous prfrez tous,
comme de raison, l'honneur, ou du moins ce qu'on appelle l'honneur des
familles,  l'argent et  l'or des trangers, car c'est de beaucoup d'or
que le capitaine a parl, je m'en vais rendre compte au conseil qui m'a
envoy, du mauvais succs de ma dmarche auprs de vous.

A ces mots, un long murmure s'leva dans l'assemble: on ne criait plus;
on ne discutait mme plus; mais on chuchotait; pendant deux ou trois
minutes tout le forum de la petite ville parut livr  l'indcision la
plus vague, mais non plus  la vive et soudaine indignation que la
proposition du dlgu avait d'abord souleve dans le sein du peuple.
Cette disposition nouvelle rendit au dlgu l'espoir de mener les
choses  bien; mais pour ne pas compromettre les chances de succs qu'il
venait d'entrevoir, par une prcipitation irrflchie, il continua 
feindre de se diriger vers la mairie pour aller faire part au conseil,
de la triste issue de sa tentative... Il marchait le bonhomme, ne
demandant pas mieux que d'tre arrt dans sa route, mais faisant
toujours semblant, toutefois, de marcher en toute conscience. Il fit un
pas, deux pas, dix pas sans que quelqu'un songet encore  ralentir sa
marche, et il commenait mme  dsesprer du succs qu'il s'tait
promis, lorsqu'un des plus pacifiques maris intresss dans le procs en
litige, vint lui demander au moment o il allait mettre le pied sur le
seuil de l'Htel-de-Ville,  combien s'lveraient les parts de prises
offertes par le capitaine au dshonneur de chaque fugitive?

La rponse fut bientt faite, car depuis long-temps elle errait sur les
lvres du dlgu. A quinze cents francs, au moins, rpond le
conciliateur.

--A quinze cents francs? s'cria la foule d'un ton presque aussi hbt
qu'tonn.

--Oui,  quinze cents francs, ou cinq cents bons cus, rpta cette fois
d'une voix de stentor le dlgu, en s'arrtant tout court et en se
retournant avec assurance du ct de la multitude. C'est l, ou plutt
c'tait l ce que m'avait assur le capitaine; mais puisque nous avons
repouss sa proposition, je vais, en m'acquittant de mon devoir, lui
rapporter que...

--Non! non! ce n'est pas la peine, reprirent vingt, trente, quarante
voix. Que ces malheureuses soient mises en libert, et qu'on ne nous en
parle plus! Le dshonneur les punira assez de leur faute!

--Bravo! bravo! hurla en entendant ces paroles de paix, le capitaine
Malvir, qui, d'une des fentres de la mairie, guettait le moment
favorable de se jeter au beau milieu des rcalcitrans. Bravo! tas de
badernes, braillait-il: vous avez t dix fois plus de temps qu'il ne
fallait,  voir que de bonnes parts de prises valent mieux que le sot
honneur de trente imbciles de famille. Qu'on me dfonce toutes les
barriques d'eau-de-vie que l'on pourra trouver dans vos caves, et que
tout le monde, hommes, femmes, vieillards et enfans, se grise
aujourd'hui en l'honneur de la rconciliation gnrale!

La joie fut complte, l'ivresse unanime. Les beauts infidles devenues
libres, se jetrent en larmes dans les bras palpitans de leurs poux et
de leurs parens attendris; trois jours dura la fte ou pour dire mieux
le dlire de ce jubil conjugal et filial. Les parts de prise promises
par le capitaine, furent comptes aux mains des fugitives d'o elles
allrent se rpandre dans les mains de tous les habitans du lieu, et
lorsqu'aprs avoir gorg de vin, d'or et de bonheur, tant d'tres ravis
et reconnaissans, le capitaine quitta Lzardrieux pour retourner  bord
de son corsaire, il leur cria de la chaloupe dans laquelle il venait de
s'embarquer:

Priez le ciel, ganaches que vous tes, qu' ce mme prix on vienne vous
enlever vos femmes tous les quinze jours! Il n'y a pas d'honneur de
famille qui vaille les cinquante mille francs de parts de prise que
votre bgueulerie m'a cots. Adieu tous! et que le tonnerre de D...
vous enlve s'il veut! Vous ne m'y remordrez plus, ou que le diable
m'lingue!

Et d'une extrmit du rivage  l'autre, on entendit tout un peuple,
tourn du ct des flots qui allaient emporter la chaloupe du capitaine,
crier  tue tte, en levant sa voix assourdissante jusqu'aux cieux:

_Honneur au lougre l'Aventure! vive le capitaine Malvir!_

_P. S._ Il est  peine ncessaire de faire remarquer que les aventures
que nous venons de retracer, n'ont pu avoir lieu dans le port de
Lzardrieux o jamais sans doute on n'a entendu parler du capitaine
Malvir. Mais comme il fallait bien placer quelque part en ralit la
scne imaginaire de notre petit drame, et que le port de Lzardrieux
avait servi pendant la guerre de point de relche  bon nombre de
corsaires, nous avons cru que cette ville maritime pourrait tout aussi
bien qu'une autre nous offrir le nom qu'il nous importait de donner au
thtre sur lequel devaient figurer les personnages fictifs que nous
voulions mettre en action. Le hasard seul, enfin, a dtermin notre
choix, et ce choix, fort peu srieux du reste, ne peut avoir rien
d'inconvenant pour les honorables habitans de la petite ville qui est
devenue pour un moment l'objet de cette prfrence arbitraire.


FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.




TABLE DES MATIRES CONTENUES DANS LE TOME SECOND.


                                                     Pages.
  Chapitre  VII. Rapport de Matre Bastringue (Suite.)    1
           VIII. Narration de Frre Jos.                59
                 Notes.                                 187
                 Le Capitaine Malvir.                  235




OEUVRES DE DOUARD CORBIRE.


  _sous presse._

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  LES ASPIRANS DE MARINE, 2 vol. in-8.       15 fr.
  LES PILOTES DE L'IROISE, 1 vol. in-8.       7 fr. 50 c.
  MER ET MARINS, 1 vol. in-8.                 7 fr. 50 c.
  CONTES DE BORD, 1 vol. in-8.                7 fr. 50 c.
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  LE NGRIER, 4 vol. in-12.                  12 fr.







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1.F.

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violates the law of the state applicable to this agreement, the
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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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