The Project Gutenberg EBook of Le Jardin d'picure, by Anatole France
#8 in our series by Anatole France

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Title: Le Jardin d'picure

Author: Anatole France

Release Date: February, 2004 [EBook #5147]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on May 13, 2002]

Edition: 10

Language: English

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDIN D'PICURE ***




Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks
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Anatole France

Le Jardin D'picure





Nous avons peine  nous figurer l'tat d'esprit d'un homme
d'autrefois qui croyait fermement que la terre tait le centre du
monde et que tous les astres tournaient autour d'elle.  Il
sentait sous ses pieds s'agiter les damns dans les flammes, et
peut-tre avait-il vu de ses yeux et senti par ses narines la
fume sulfureuse de l'enfer, s'chappant par quelque fissure de
rocher.  En levant la tte, il contemplait les douze sphres,
celle des lments, qui renferme l'air et le feu, puis les
sphres de la Lune, de Mercure, de Vnus, que visita Dante, le
vendredi saint de l'anne 1300, puis celles du Soleil, de Mars,
de Jupiter et de Saturne, puis le firmament incorruptible auquel
les toiles taient suspendues comme des lampes.  La pense
prolongeant cette contemplation, il dcouvrait par del, avec les
yeux de l'esprit, le neuvime ciel o des saints furent ravis, le
_primum mobile_ ou cristallin, et enfin l'Empyre, sjour des
bienheureux vers lequel, aprs la mort, deux anges vtus de blanc
(il en avait la ferme esprance) porteraient comme un petit
enfant son me lave par le baptme et parfume par l'huile des
derniers sacrements.  En ce temps-l, Dieu n'avait pas d'autres
enfants que les hommes, et toute sa cration tait amnage d'une
faon  la fois purile et potique, comme une immense
cathdrale.  Ainsi conu, l'univers tait si simple, qu'on le
reprsentait au complet, avec sa vraie figure et son mouvement,
dans certaines grandes horloges machines et peintes.

C'en est fait des douze cieux et des plantes sous lesquelles on
naissait heureux ou malheureux, jovial ou saturnien.  La vote
solide du firmament est brise.  Notre oeil et notre pense se
plongent dans les abmes infinis du ciel.  Au del des plantes,
nous dcouvrons, non plus l'Empyre des lus et des anges, mais
cent millions de soleils roulant, escorts de leur cortge
d'obscurs satellites, invisibles pour nous.  Au milieu de cette
infinit de mondes, notre soleil  nous n'est qu'une bulle de gaz
et la terre une goutte de boue.  Notre imagination s'irrite et
s'tonne quand on nous dit que le rayon lumineux qui nous vient
de l'toile polaire tait en chemin depuis un demi-sicle et que
pourtant cette belle toile est notre voisine et qu'elle est,
avec Sirius et Arcturus, une des plus proches soeurs de notre
soleil.  Il est des toiles que nous voyons encore dans le champ
du tlescope et qui sont peut-tre teintes depuis trois mille
ans.

Les mondes meurent, puisqu'ils naissent.  Il en nat, il en meurt
sans cesse.  Et la cration, toujours imparfaite, se poursuit
dans d'incessantes mtamorphoses.  Les toiles s'teignent sans
que nous puissions dire si ces filles de lumire, en mourant
ainsi, ne commencent point comme plantes une existence fconde,
et si les plantes elles-mmes ne se dissolvent pas pour
redevenir des toiles.  Nous savons seulement qu'il n'est pas
plus de repos dans les espaces clestes que sur la terre, et que
la loi du travail et de l'effort rgit l'infinit des mondes.

Il y a des toiles qui se sont teintes sous nos yeux, d'autres
vacillent comme la flamme mourante d'une bougie.  Les cieux,
qu'on croyait incorruptibles, ne connaissent d'ternel que
l'ternel coulement des choses.

Que la vie organique soit rpandue dans tous les univers, c'est
ce dont il est difficile de douter,  moins pourtant que la vie
organique ne soit qu'un accident, un malheureux hasard, survenu
dplorablement dans la goutte de boue o nous sommes.

Mais on croira plutt que la vie s'est produite sur les plantes
de notre systme, soeurs de la terre et filles comme elle du
soleil, et qu'elle s'y est produite dans des conditions assez
analogues  celles dans lesquelles elle se manifeste ici, sous
les formes animale et vgtale.  Un bolide nous est venu du ciel,
contenant du carbone.  Pour nous convaincre avec plus de grce,
il faudrait que les anges, qui apportrent  sainte Dorothe des
fleurs du Paradis, revinssent avec leurs clestes guirlandes.
Mars selon toute apparence est habitable pour des espces d'tres
comparables aux animaux et aux plantes terrestres.  Il est
probable qu'tant habitable, il est habit.  Tenez pour assur
qu'on s'y entre-dvore  l'heure qu'il est.

L'unit de composition des toiles est maintenant tablie par
l'analyse spectrale.  C'est pourquoi il faut penser que les
causes qui ont fait sortir la vie de notre nbuleuse l'engendrent
dans toutes les autres.  Quand nous disons la vie, nous entendons
l'activit de la substance organise, dans les conditions o nous
voyons qu'elle se manifeste sur la terre.  Mais il se peut que la
vie se produise aussi dans des milieux diffrents,  des
tempratures trs hautes ou trs basses, sous des formes
inconcevables.  Il se peut mme qu'elle se produise sous une
forme thre, tout prs de nous, dans notre atmosphre, et que
nous soyons ainsi entours d'anges, que nous ne pourrons jamais
connatre, parce que la connaissance suppose un rapport, et que
d'eux  nous il ne saurait en exister aucun.

Il se peut aussi que ces millions de soleils, joints  des
milliards que nous ne voyons pas, ne forment tous ensemble qu'un
globule de sang ou de lymphe dans le corps d'un animal, d'un
insecte imperceptible, clos dans un monde dont nous ne pouvons
concevoir la grandeur et qui pourtant ne serait lui-mme, en
proportion de tel autre monde, qu'un grain de poussire.  Il
n'est pas absurde non plus de supposer que des sicles de pense
et d'intelligence vivent et meurent devant nous en une minute
dans un atome.  Les choses en elles-mmes ne sont ni grandes ni
petites, et quand nous trouvons que l'univers est vaste, c'est l
une ide tout humaine.  S'il tait tout  coup rduit  la
dimension d'une noisette, toutes choses gardant leurs
proportions, nous ne pourrions nous apercevoir en rien de ce
changement.  La polaire, renferme avec nous dans la noisette,
mettrait, comme par le pass, cinquante ans  nous envoyer sa
lumire.  Et la terre, devenue moins qu'un atome, serait arrose
de la mme quantit de larmes et de sang qui l'abreuve
aujourd'hui.  Ce qui est admirable, ce n'est pas que le champ des
toiles soit si vaste, c'est que l'homme l'ait mesur.



                                *
                               * *


Le christianisme a beaucoup fait pour l'amour en en faisant un
pch.  Il exclut la femme du sacerdoce.  Il la redoute.  Il
montre combien elle est dangereuse.  Il rpte avec
l'_Ecclsiaste_: Les bras de la femme sont semblables aux filets
des chasseurs, _laqueus venatorum_. Il nous avertit de ne point
mettre notre espoir en elle: Ne vous appuyez point sur un roseau
qu'agite le vent, et n'y mettez pas votre confiance, car toute
chair est comme l'herbe, et sa gloire passe comme la fleur des
champs. Il craint les ruses de celle qui perdit le genre humain:
Toute malice est petite, compare  la malice de la femme.
_Brevis omnis malitia super malitiam mulieris_.  Mais, par la
crainte qu'il en fait paratre, il la rend puissante et
redoutable.

Pour comprendre tout le sens de ces maximes, il faut avoir
frquent les mystiques.  Il faut avoir coul son enfance dans
une atmosphre religieuse.  Il faut avoir suivi les retraites,
observ les pratiques du culte.  Il faut avoir lu,  douze ans,
ces petits livres difiants qui ouvrent le monde surnaturel aux
mes naves.  Il faut avoir su l'histoire de saint Franois de
Borgia contemplant le cercueil ouvert de la reine Isabelle, ou
l'apparition de l'abbesse de Vermont  ses filles.  Cette abbesse
tait morte en odeur de saintet et les religieuses qui avaient
partag ses travaux angliques, la croyant au ciel, l'invoquaient
dans leurs oraisons.  Mais elle leur apparut un jour, ple, avec
des flammes attaches  sa robe: Priez pour moi, leur dit-elle.
Du temps que j'tais vivante, joignant un jour mes mains pour la
prire, je songeai qu'elles taient belles.  Aujourd'hui, j'expie
cette mauvaise pense dans les tourments du purgatoire.
Reconnaissez, mes filles, l'adorable bont de Dieu, et priez pour
moi. Il y a dans ces minces ouvrages de thologie enfantine
mille contes de cette sorte qui donnent trop de prix  la puret
pour ne pas rendre en mme temps la volupt infiniment prcieuse.

En considration de leur beaut, l'glise fit d'Aspasie, de Las
et de Cloptre des dmons, des dames de l'enfer.  Quelle gloire!
Une sainte mme n'y serait pas insensible.  La femme la plus
modeste et la plus austre, qui ne veut ter le repos  aucun
homme, voudrait pouvoir l'ter  tous les hommes.  Son orgueil
s'accommode des prcautions que l'glise prend contre elle.
Quand le pauvre saint Antoine lui crie: Va-t'en, bte! cet
effroi la flatte.  Elle est ravie d'tre plus dangereuse qu'elle
ne l'et souponn.

Mais ne vous flattez point, mes soeurs; vous n'avez pas paru en
ce monde parfaites et armes.  Vous ftes humbles  votre
origine.  Vos aeules du temps du mammouth et du grand ours ne
pouvaient point sur les chasseurs des cavernes ce que vous pouvez
sur nous.  Vous tiez utiles alors, vous tiez ncessaires; vous
n'tiez pas invincibles.  A dire vrai, dans ces vieux ges, et
pour longtemps encore, il vous manquait le charme.  Alors vous
ressembliez aux hommes et les hommes ressemblaient aux btes.
Pour faire de vous la terrible merveille que vous tes
aujourd'hui, pour devenir la cause indiffrente et souveraine des
sacrifices et des crimes, il vous a fallu deux choses: la
civilisation qui vous donna des voiles et la religion qui nous
donna des scrupules.  Depuis lors, c'est parfait: vous tes un
secret et vous tes un pch.  On rve de vous et l'on se damne
pour vous.  Vous inspirez le dsir et la peur; la folie d'amour
est entre dans le monde.  C'est un infaillible instinct qui vous
incline  la pit.  Vous avez bien raison d'aimer le
christianisme.  Il a dcupl votre puissance.  Connaissez-vous
saint Jrme?  A Rome et en Asie, vous lui ftes une telle peur
qu'il alla vous fuir dans un affreux dsert.  L, nourri de
racines crues et si brl par le soleil qu'il n'avait plus qu'une
peau noire et colle aux os, il vous retrouvait encore.  Sa
solitude tait pleine de vos images, plus belles encore que
vous-mmes.

Car c'est une vrit trop prouve des asctes que les rves que
vous donnez sont plus sduisants, s'il est possible, que les
ralits que vous pouvez offrir.  Jrme repoussait avec une
gale horreur votre souvenir et votre prsence.  Mais il se
livrait en vain aux jenes et aux prires; vous emplissiez
d'illusions sa vie dont il vous avait chasses.  Voil la
puissance de la femme sur un saint.  Je doute qu'elle soit aussi
grande sur un habitu du Moulin-Rouge.  Prenez garde qu'un peu de
votre pouvoir ne s'en aille avec la foi et que vous ne perdiez
quelque chose  ne plus tre un pch.

Franchement, je ne crois pas que le rationalisme soit bon pour
vous.  A votre place, je n'aimerais gure les physiologistes qui
sont indiscrets, qui vous expliquent beaucoup trop, qui disent
que vous tes malades quand nous vous croyons inspires et qui
appellent prdominance des mouvements rflexes votre facult
sublime d'aimer et de souffrir.  Ce n'est point de ce ton qu'on
parle de vous dans la Lgende dore: on vous y nomme blanche
colombe, lis de puret, rose d'amour.  Cela est plus agrable que
d'tre appele hystrique, hallucine et cataleptique, comme on
vous appelle journellement depuis que la science a triomph.

Enfin si j'tais de vous, j'aurais en aversion tous les
mancipateurs qui veulent faire de vous les gales de l'homme.
Ils vous poussent  dchoir.  La belle affaire pour vous d'galer
un avocat ou un pharmacien!  Prenez garde: dj vous avez
dpouill quelques parcelles de votre mystre et de votre charme.
Tout n'est pas perdu: on se bat, on se ruine, on se suicide
encore pour vous; mais les jeunes gens assis dans les tramways
vous laissent debout sur la plate-forme.  Votre culte se meurt
avec les vieux cultes.



                                *
                               * *


Les joueurs jouent comme les amoureux aiment, comme les ivrognes
boivent, ncessairement, aveuglment, sous l'empire d'une force
irrsistible.  Il est des tres vous au jeu, comme il est des
tres vous  l'amour.  Qui donc a invent l'histoire de ces deux
matelots possds de la fureur du jeu?  Ils firent naufrage et
n'chapprent  la mort, aprs les plus terribles aventures,
qu'en sautant sur le dos d'une baleine.  Aussitt qu'ils y
furent, ils tirrent de leur poche leurs ds et leurs cornets et
se mirent  jouer.  Voil une histoire plus vraie que la vrit.
Chaque joueur est un de ces matelots-l.  Et certes, il y a dans
le jeu quelque chose qui remue terriblement toutes les fibres des
audacieux.  Ce n'est pas une volupt mdiocre que de tenter le
sort.  Ce n'est pas un plaisir sans ivresse que de goter en une
seconde des mois, des annes, toute une vie de crainte et
d'esprance.  Je n'avais pas dix ans quand M. Grpinet, mon
professeur de neuvime, nous lut en classe la fable de l'_Homme
et le Gnie_.  Pourtant je me la rappelle mieux que si je l'avais
entendue hier.  Un gnie donne  un enfant un peloton de fil et
lui dit: Ce fil est celui de tes jours.  Prends-le.  Quand tu
voudras que le temps s'coule pour toi, tire le fil: tes jours se
passeront rapides ou lents selon que tu auras dvid le peloton
vite ou longuement.  Tant que tu ne toucheras pas au fil, tu
resteras  la mme heure de ton existence. L'enfant prit le fil;
il le tira d'abord pour devenir un homme, puis pour pouser la
fiance qu'il aimait, puis pour voir grandir ses enfants, pour
atteindre les emplois, le gain, les honneurs, pour franchir les
soucis, viter les chagrins, les maladies venues avec l'ge,
enfin, hlas!  pour achever une vieillesse importune.  Il avait
vcu quatre mois et six jours depuis la visite du gnie.

Eh bien!  le jeu, qu'est-ce donc sinon l'art d'amener en une
seconde les changements que la destine ne produit d'ordinaire
qu'en beaucoup d'heures et mme en beaucoup d'annes, l'art de
ramasser en un seul instant les motions parses dans la lente
existence des autres hommes, le secret de vivre toute une vie en
quelques minutes, enfin le peloton de fil du gnie?  Le jeu,
c'est un corps--corps avec le destin.  C'est le combat de Jacob
avec l'ange, c'est le pacte du docteur Faust avec le diable.  On
joue de l'argent,--de l'argent, c'est--dire la possibilit
immdiate, infinie.  Peut-tre la carte qu'on va retourner, la
bille qui court donnera au joueur des parcs et des jardins, des
champs et de vastes bois, des chteaux levant dans le ciel leurs
tourelles pointues.  Oui, cette petite bille qui roule contient
en elle des hectares de bonne terre et des toits d'ardoise dont
les chemines sculptes se refltent dans la Loire; elle renferme
les trsors de l'art, les merveilles du got, des bijoux
prodigieux, les plus beaux corps du monde, des mes, mme, qu'on
ne croyait pas vnales, toutes les dcorations, tous les
honneurs, toute la grce et toute la puissance de la terre.  Que
dis-je?  elle renferme mieux que cela; elle en renferme le rve.
Et vous voulez qu'on ne joue pas?  Si encore le jeu ne faisait
que donner des esprances infinies, s'il ne montrait que le
sourire de ses yeux verts on l'aimerait avec moins de rage.  Mais
il a des ongles de diamant, il est terrible, il donne, quand il
lui plat, la misre et la honte; c'est pourquoi on l'adore.

L'attrait du danger est au fond de toutes les grandes passions.
Il n'y a pas de volupt sans vertige.  Le plaisir ml de peur
enivre.  Et quoi de plus terrible que le jeu?  Il donne, il
prend; ses raisons ne sont point nos raisons.  Il est muet,
aveugle et sourd.  Il peut tout.  C'est un dieu.

C'est un dieu.  Il a ses dvots et ses saints qui l'aiment pour
lui-mme, non pour ce qu'il promet, et qui l'adorent quand il les
frappe.  S'il les dpouille cruellement, ils en imputent la faute
 eux-mmes, non  lui:

J'ai mal jou, disent-ils.

Ils s'accusent et ne blasphment pas.



                                *
                               * *


L'espce humaine n'est pas susceptible d'un progrs indfini.  Il
a fallu pour qu'elle se dveloppt que la terre ft dans de
certaines conditions physiques et chimiques qui ne sont point
stables.  Il fut un temps o notre plante ne convenait pas
l'homme: elle tait trop chaude et trop humide.  Il viendra un
temps o elle ne lui conviendra plus: elle sera trop froide et
trop sche.  Quand le soleil s'teindra, ce qui ne peut manquer,
les hommes auront disparu depuis longtemps.  Les derniers seront
aussi dnus et stupides qu'taient les premiers.  Ils auront
oubli tous les arts et toutes les sciences, ils s'tendront
misrablement dans des cavernes, au bord des glaciers qui
rouleront alors leurs blocs transparents sur les ruines effaces
des villes o maintenant on pense, on aime, on souffre, on
espre.  Tous les ormes, tous les tilleuls seront morts de froid;
et les sapins rgneront seuls sur la terre glace.  Ces derniers
hommes, dsesprs sans mme le savoir, ne connatront rien de
nous, rien de notre gnie, rien de notre amour, et pourtant ils
seront nos enfants nouveau-ns et le sang de notre sang.  Un
faible reste de royale intelligence, hsitant dans leur crne
paissi, leur conservera quelque temps encore l'empire sur les
ours multiplis autour de leurs cavernes.  Peuples et tribus
auront disparu sous la neige et les glaces, avec les villes, les
routes, les jardins du vieux monde.  Quelques familles  peine
subsisteront.  Femmes, enfants, vieillards, engourdis ple-mle,
verront par les fentes de leurs cavernes monter tristement sur
leur tte un soleil sombre o, comme sur un tison qui s'teint,
courront des lueurs fauves, tandis qu'une neige blouissante
d'toiles continuera de briller tout le jour dans le ciel noir,
travers l'air glacial.  Voil ce qu'ils verront; mais, dans leur
stupidit, ils ne sauront mme pas qu'ils voient quelque chose.
Un jour, le dernier d'entre eux exhalera sans haine et sans amour
dans le ciel ennemi le dernier souffle humain.  Et la terre
continuera de rouler, emportant  travers les espaces silencieux
les cendres de l'humanit, les pomes d'Homre et les augustes
dbris des marbres grecs, attachs  ses flancs glacs.  Et
aucune pense ne s'lancera plus vers l'infini, du sein de ce
globe o l'me a tant os, au moins aucune pense d'homme.  Car
qui peut dire si alors une autre pense ne prendra pas conscience
d'elle-mme et si ce tombeau o nous dormirons tous ne sera pas
le berceau d'une me nouvelle?  De quelle me, je ne sais.  De
l'me de l'insecte, peut-tre.  A ct de l'homme, malgr
l'homme, les insectes, les abeilles, par exemple, et les fourmis
ont dj fait des merveilles.  Il est vrai que les fourmis et les
abeilles veulent comme nous de la lumire et de la chaleur.  Mais
il y a des invertbrs moins frileux.  Qui connat l'avenir
rserv  leur travail et  leur patience?

Qui sait si la terre ne deviendra pas bonne pour eux quand elle
aura cess de l'tre pour nous?  Qui sait s'ils ne prendront pas
un jour conscience d'eux et du monde?  Qui sait si  leur tour
ils ne loueront pas Dieu?



                                *
                               * *

                                _A Lucien Muhlfeld._


Nous ne pouvons nous reprsenter avec exactitude ce qui n'existe
plus.  Ce que nous appelons la couleur locale est une rverie.
Quand on voit qu'un peintre a toutes les peines du monde
reproduire d'une manire  peu prs vraisemblable une scne du
temps de Louis-Philippe, on dsespre qu'il nous rende jamais la
moindre ide d'un vnement contemporain de saint Louis ou
d'Auguste.  Nous nous donnons bien du mal pour copier de vieilles
armes et de vieux coffres.  Les artistes d'autrefois ne
s'embarrassaient point de cette vaine exactitude.  Ils prtaient
aux hros de la lgende ou de l'histoire le costume et la figure
de leurs contemporains.  Ainsi nous peignirent-ils naturellement
leur me et leur sicle.  Un artiste peut-il mieux faire?  Chacun
de leurs personnages tait quelqu'un d'entre eux.  Ces
personnages, anims de leur vie et de leur pense, restent
jamais touchants.  Ils portent  l'avenir tmoignage de
sentiments prouvs et d'motion vritables.  Des peintures
archologiques ne tmoignent que de la richesse de nos muses.

Si vous voulez goter l'art vrai et ressentir devant un tableau
une impression large et profonde, regardez les fresques de
Ghirlandajo,  Santa-Maria-Novella de Florence, la _Naissance de
la Vierge_.  Le vieux peintre nous montre la chambre de
l'accouche.  Anne, souleve sur son lit, n'est ni belle ni
jeune; mais on voit tout de suite que c'est une bonne mnagre.
Elle a rang au chevet de son lit un pot de confitures et deux
grenades.  Une servante, debout  la ruelle, lui prsente un vase
sur un plateau.  On vient de laver l'enfant, et le bassin de
cuivre est encore au milieu de la chambre.  Maintenant la petite
Marie boit le lait d'une belle nourrice.  C'est une dame de la
ville, une jeune mre qui a voulu gracieusement offrir le sein
l'enfant de son amie, afin que cet enfant et le sien, ayant bu la
vie aux mmes sources, en gardent le mme got et, par la force
de leur sang, s'aiment fraternellement.  Prs d'elle, une jeune
femme qui lut ressemble, ou plutt une jeune fille, sa soeur
peut-tre, richement vtue, le front dcouvert et portant des
nattes sur les tempes comme milia Pia, tend les deux bras vers
le petit enfant, avec un geste charmant o se trahit l'veil de
l'instinct maternel.  Deux nobles visiteuses, habilles  la mode
de Florence, entrent dans la chambre.  Elles sont suivies d'une
servante qui porte sur la tte des pastques et des raisins, et
cette figure d'une ample beaut, drape  l'antique, ceinte d'une
charpe flottante, apparat dans cette scne domestique et pieuse
comme je ne sais quel rve paen.  Eh bien!  dans cette chambre
tide, sur ces doux visages de femme, je vois toute la belle vie
florentine et la fleur de la premire Renaissance.  Le fils de
l'orfvre, le matre des premires heures, a dans sa peinture,
claire comme l'aube d'un jour d't, rvl tout le secret de cet
ge courtois dans lequel il eut le bonheur de vivre et dont le
charme tait si grand que ses contemporains eux-mmes
s'criaient: Dieux bons!  le bienheureux sicle!

L'artiste doit aimer la vie et nous montrer qu'elle est belle.
Sans lui, nous en douterions.



                                *
                               * *


L'ignorance est la condition ncessaire, je ne dis pas du
bonheur, mais de l'existence mme.  Si nous savions tout, nous ne
pourrions pas supporter la vie une heure.  Les sentiments qui
nous la rendent ou douce, ou du moins tolrable, naissent d'un
mensonge et se nourrissent d'illusions.

Si possdant, comme Dieu, la vrit, l'unique vrit, un homme la
laissait tomber de ses mains, le monde en serait ananti sur le
coup et l'univers se dissiperait aussitt comme une ombre.  La
vrit divine, ainsi qu'un jugement dernier, le rduirait en
poudre.



                                *
                               * *


Au vrai jaloux, tout porte ombrage, tout est sujet d'inquitude.
Une femme le trahit dj seulement parce qu'elle vit et qu'elle
respire.  Il redoute ces travaux de la vie intrieure, ces
mouvements divers de la chair et de l'me qui font de cette femme
une crature distincte de lui-mme, indpendante, instinctive,
douteuse et parfois inconcevable.  Il souffre de ce qu'elle
fleurit d'elle-mme comme une belle plante, sans qu'aucune
puissance d'amour puisse retenir et prendre tout ce qu'elle
rpand au monde de parfum dans ce moment agit qui est la
jeunesse et la vie.  Au fond, il ne lui reproche rien, sinon
qu'_elle est_.  C'est l ce qu'il ne saurait supporter
paisiblement.  Elle est, elle vit, elle est belle, elle songe.
Quel sujet d'inquitude mortelle!  Il veut toute cette chair.  Il
la veut plus et mieux que n'a permis la nature, et toute.

La femme n'a pas cette imagination.  Le plus souvent, ce qu'on
prend chez elle pour de la jalousie, c'est la rivalit.  Mais,
quant  cette torture des sens,  cette hantise des apparitions
odieuses,  cette fureur imbcile et lamentable,  cette rage
physique, elle ne la connat point ou ne la connat gure.  Son
sentiment, dans ce cas, est moins prcis que le ntre.  Une sorte
d'imagination n'est pas trs dveloppe en elle, mme dans
l'amour, et dans l'amour sensuel: c'est l'imagination plastique,
le sens prcis des figures.  Un grand vague enveloppe ses
impressions, et toutes ses nergies restent tendues pour la
lutte.  Jalouse, elle combat avec une opinitret, mle de
violence et de ruse, dont l'homme est incapable.  Ce mme
aiguillon qui nous dchire les entrailles l'excite  la course.
Dpossde, elle lutte pour l'empire et pour la domination.

Aussi la jalousie, qui chez l'homme est une faiblesse, est une
force chez la femme et la pousse aux entreprises.  Elle en tire
moins de dgot que d'audace.

Voyez l'Hermione de Racine.  Sa jalousie ne s'exhale pas en
noires fumes; elle a peu d'imagination; elle ne fait point de
ses tourments un pome plein d'images cruelles.  Elle ne rve
pas, et qu'est-ce que la jalousie sans le rve?  qu'est-ce que la
jalousie sans l'obsession et sans une espce de monomanie
furieuse?  Hermione n'est pas jalouse.  Elle s'occupe d'empcher
un mariage.  Elle veut l'empcher  tout prix, et reprendre un
homme, rien de plus.

Et quand cet homme est tu pour elle, par elle, elle est tonne;
elle est surtout attrape.  C'est un mariage manqu.  Un homme
sa place se fut cri: Tant mieux!  cette femme que j'aimais,
personne ne l'aura.



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                               * *


Le monde est frivole et vain, tant qu'il vous plaira.  Pourtant,
ce n'est point une mauvaise cole pour un homme politique.  Et
l'on peut regretter qu'on en ait si peu l'usage aujourd'hui dans
nos parlements.  Ce qui fait le monde, c'est la femme.  Elle y
est souveraine: rien ne s'y fait que par elle et pour elle.  Or
la femme est la grande ducatrice de l'homme; elle lui enseigne
les vertus charmantes, la politesse, la discrtion et cette
fiert qui craint d'tre importune.  Elle montre  quelques-uns
l'art de plaire,  tous l'art utile de ne pas dplaire.  On
apprend d'elle que la socit est plus complexe et d'une
ordonnance plus dlicate qu'on ne l'imagine communment dans les
cafs politiques.  Enfin on se pntre prs d'elle de cette ide
que les rves du sentiment et les ombres de la foi sont
invincibles, et que ce n'est pas la raison qui gouverne les
hommes.

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                               * *

Le comique est vite douloureux quand il est humain.  Est-ce que
don Quichotte ne vous fait pas quelquefois pleurer?  Je gote
beaucoup pour ma part quelques livres d'une sereine et riante
dsolation, comme cet incomparable _Don Quichotte_ ou comme
_Candide_, qui sont,  les bien prendre, des manuels d'indulgence
et de piti, des bibles de bienveillance.



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                               * *


L'art n'a pas la vrit pour objet.  Il faut demander la vrit
aux sciences, parce qu'elle est leur objet; il ne faut pas la
demander  la littrature, qui n'a et ne peut avoir d'objet que
le beau.

La Chlo du roman grec ne fut jamais une vraie bergre, et son
Daphnis ne fut jamais un vrai chevrier; pourtant ils nous
plaisent encore.  Le Grec subtil qui nous conta leur histoire ne
se souciait point d'tables ni de boucs.  Il n'avait souci que de
posie et d'amour.  Et comme il voulait montrer, pour le plaisir
des citadins, un amour sensuel et gracieux, il mit cet amour dans
les champs o ses lecteurs n'allaient point, car c'taient de
vieux Byzantins blanchis au fond de leur palais, au milieu de
froces mosaques ou derrire le comptoir sur lequel ils avaient
amass de grandes richesses.  Afin d'gayer ces vieillards
mornes, le conteur leur montra deux beaux enfants.  Et pour qu'on
ne confondit point son Daphnis et sa Chlo avec les petits
polissons et les fillettes vicieuses qui foisonnent sur le pav
des grandes villes, il prit soin de dire: Ceux dont je vous
parle vivaient autrefois  Lesbos, et leur histoire fut peinte
dans un bois consacr aux Nymphes. Il prenait l'utile prcaution
que toutes les bonnes femmes ne manquent jamais de prendre avant
de faire un conte, quand elles disent: Au temps que Berthe
filait. ou: Quand les btes parlaient.

Si l'on veut nous dire une belle histoire, il faut bien sortir un
peu de l'exprience et de l'usage.



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                               * *


Nous mettons l'infini dans l'amour.  Ce n'est pas la faute des
femmes.



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                               * *


Je ne crois pas que douze cents personnes assembles pour
entendre une pice de thtre forment un concile inspir par la
sagesse ternelle; mais le public, ce me semble, apporte
ordinairement au spectacle une navet de coeur et une sincrit
d'esprit qui donnent quelque valeur au sentiment qu'il prouve.
Bien des gens  qui il est impossible de se faire une ide de ce
qu'ils ont lu sont en tat de rendre un compte assez exact de ce
qu'ils ont vu reprsent.  Quand on lit un livre, on le lit comme
on veut, on en lit ou plutt on y lit ce qu'on veut.  Le livre
laisse tout  faire  l'imagination.  Aussi les esprits rudes et
communs n'y prennent-ils pour la plupart qu'un ple et froid
plaisir.  Le thtre au contraire fait tout voir et dispense de
rien imaginer.  C'est pourquoi il contente le plus grand nombre.
C'est aussi pourquoi il plat mdiocrement aux esprits rveurs et
mditatifs.  Ceux-l n'aiment les ides que pour le prolongement
qu'ils leur donnent et pour l'cho mlodieux qu'elles veillent
en eux-mmes.  Ils n'ont que faire dans un thtre et prfrent
au plaisir passif du spectacle la joie active de la lecture.
Qu'est-ce qu'un livre?  Une suite de petits signes.  Rien de
plus.  C'est au lecteur  tirer lui-mme les formes, les couleurs
et les sentiments auxquels ces signes correspondent.  Il dpendra
de lui que ce livre soit terne ou brillant, ardent ou glac.  Je
dirai, si vous prfrez, que chaque mot d'un livre est un doigt
mystrieux, qui effleure une fibre de notre cerveau comme la
corde d'une harpe et veille ainsi une note dans notre me
sonore.  En vain la main de l'artiste sera inspire et savante.
Le son qu'elle rendra dpend de la qualit de nos cordes intimes.
Il n'en est pas tout  fait de mme du thtre.  Les petits
signes noirs y sont remplacs par des images vivantes.  Aux fins
caractres d'imprimerie qui laissent tant  deviner sont
substitus des hommes et des femmes, qui n'ont rien de vague ni
de mystrieux.  Le tout est exactement dtermin.  Il en rsulte
que les impressions reues par les spectateurs sont aussi peu
dissemblables que possible, en gard  la fatale diversit des
sentiments humains.  Aussi voit-on, dans toutes les
reprsentations (que des querelles littraires ou politiques ne
troublent point), une vritable sympathie s'tablir entre tous
les assistants.  Si l'on considre, d'ailleurs, que le thtre
est l'art qui s'loigne le moins de la vie, on reconnatra qu'il
est le plus facile  comprendre et  sentir et l'on en conclura
que c'est celui sur lequel le public est le mieux d'accord et se
trompe le moins.



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                               * *


Que la mort nous fasse prir tout entiers, je n'y contredis
point.  Cela est fort possible.  En ce cas, il ne faut pas la
craindre:

  Je suis, elle n'est pas; elle est, je ne suis plus.

Mais si, tout en nous frappant, elle nous laisse subsister, soyez
bien srs que nous nous retrouverons au del du tombeau tels
absolument que nous tions sur la terre.  Nous en serons sans
doute fort penauds.  Cette ide est de nature  nous gter par
avance le paradis et l'enfer.

Elle nous te toute esprance, car ce que nous souhaitons le
plus, c'est de devenir tout autres que nous ne sommes.  Mais cela
nous est bien dfendu.



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                               * *


Il y a un petit livre allemand qui s'appelle: _Notes  ajouter au
livre de la vie_, et qui est sign Gerhard d'Amyntor, livre assez
vrai et par consquent assez triste, o l'on voit dcrite la
condition ordinaire des femmes.  C'est dans les soucis
quotidiens que la mre de famille perd sa fracheur et sa force
et se consume jusqu' la moelle de ses os.  L'ternel retour de
la question: Que faut-il faire cuire aujourd'hui? l'incessante
ncessit de balayer le plancher, de battre, de brosser les
habits, d'pousseter, tout cela, c'est la goutte d'eau dont la
chute constante finit par ronger lentement, mais srement,
l'esprit aussi bien que le corps.  C'est devant le fourneau de
cuisine que, par une magie vulgaire, la petite crature blanche
et rose, au rire de cristal, se change en une momie noire et
douloureuse.  Sur l'autel fumeux o mijote le pot-au-feu, sont
sacrifies jeunesse, libert, beaut, joie. Ainsi s'exprime
peu prs Gerhard d'Amyntor.

Tel est le sort, en effet, de l'immense majorit des femmes.
L'existence est dure pour elles comme pour l'homme.  Et si l'on
recherche aujourd'hui pourquoi elle est si pnible, on reconnat
qu'il n'en peut tre autrement sur une plante o les choses
indispensables  la vie sont rares, d'une production difficile ou
d'une extraction laborieuse.  Des causes si profondes et qui
dpendent de la figure mme de la terre, de sa constitution, de
sa flore et de sa faune, sont malheureusement durables et
ncessaires.  Le travail, avec quelque quit qu'on le puisse
rpartir, psera toujours sur la plupart des hommes et sur la
plupart des femmes, et peu d'entre elles auront le loisir de
dvelopper leur beaut et leur intelligence dans des conditions
esthtiques.  La faute en est  la nature.  Cependant, que
devient l'amour?  Il devient ce qu'il peut.  La faim est sa
grande ennemie.  Et c'est un fait incontestable que les femmes
ont faim.  Il est probable qu'au XX sicle comme au XIX elles
feront la cuisine,  moins que le socialisme ne ramne l'ge o
les chasseurs dvoraient leur proie encore chaude et o Vnus
dans les forts unissait les amants.  Alors la femme tait libre.
Je vais vous dire: Si j'avais cr l'homme et la femme, je les
aurais forms sur un type trs diffrent de celui qui a prvalu
et qui est celui des mammifres suprieurs.  J'aurais fait les
hommes et les femmes, non point  la ressemblance des grands
singes comme ils sont en effet, mais  l'image des insectes qui,
aprs avoir vcu chenilles, se transforment en papillons et
n'ont, au terme de leur vie, d'autre souci que d'aimer et d'tre
beaux.  J'aurais mis la jeunesse  la fin de l'existence humaine.
Certains insectes ont, dans leur dernire mtamorphose, des ailes
et pas d'estomac.  Ils ne renaissent sous cette forme pure que
pour aimer une heure et mourir.

Si j'tais un dieu, ou plutt un dmiurge,--car la philosophie
alexandrine nous enseigne que ces minimes ouvrages sont plutt
l'affaire du dmiurge, ou simplement de quelque dmon
constructeur,--si donc j'tais dmiurge ou dmon, ce sont ces
insectes que j'aurais pris pour modles de l'homme.  J'aurais
voulu que, comme eux, l'homme accomplt d'abord,  l'tat de
larve, les travaux dgotants par lesquels il se nourrit.  En
cette phase, il n'y aurait point eu de sexes, et la faim n'aurait
point avili l'amour.  Puis j'aurais fait en sorte que, dans une
transformation dernire, l'homme et la femme, dployant des ailes
tincelantes, vcussent de rose et de dsir et mourussent dans
un baiser.  J'aurais de la sorte donn  leur existence mortelle
l'amour en rcompense et pour couronne.  Et cela aurait t mieux
ainsi.  Mais je n'ai pas cr le monde, et le dmiurge qui s'en
est charg n'a pas pris mes avis.  Je doute, entre nous, qu'il
ait consult les philosophes et les gens d'esprit.



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                               * *


C'est une grande erreur de croire que les vrits scientifiques
diffrent essentiellement des vrits vulgaires.  Elles n'en
diffrent que par l'tendue et la prcision.  Au point de vue
pratique, c'est l une diffrence considrable.  Mais il ne faut
pas oublier que l'observation du savant s'arrte  l'apparence et
au phnomne, sans jamais pouvoir pntrer la substance ni rien
savoir de la vritable nature des choses.  Un oeil arm du
microscope n'en est pas moins un oeil humain.  Il voit plus que
les autres yeux, il ne voit pas autrement.  Le savant multiplie
les rapports de l'homme avec la nature, mais il lui est
impossible de modifier en rien le caractre essentiel de ces
rapports.  Il voit comment se produisent certains phnomnes qui
nous chappent, mais il lui est interdit, aussi bien qu' nous,
de rechercher pourquoi ils se produisent.

Demander une morale  la science, c'est s'exposer  de cruels
mcomptes.  On croyait, il y a trois cents ans, que la terre
tait le centre de la cration.  Nous savons aujourd'hui qu'elle
n'est qu'une goutte fige du soleil.  Nous savons quels gaz
brlent  la surface des plus lointaines toiles.  Nous savons
que l'univers, dans lequel nous sommes une poussire errante,
enfante et dvore dans un perptuel travail; nous savons qu'il
nat sans cesse et qu'il meurt des astres.  Mais en quoi notre
morale a-t-elle t change par de si prodigieuses dcouvertes?
Les mres en ont-elles mieux ou moins bien aim leurs petits
enfants?  En sentons-nous plus ou moins la beaut des femmes?  Le
coeur en bat-il autrement dans la poitrine des hros?  Non!  non!
que la terre soit grande ou petite, il n'importe  l'homme.  Elle
est assez grande pourvu qu'on y souffre, pourvu qu'on y aime.  La
souffrance et l'amour, voil les deux sources jumelles de son
inpuisable beaut.  La souffrance!  quelle divine mconnue!
Nous lui devons tout ce qu'il y a de bon en nous, tout ce qui
donne du prix  la vie; nous lui devons la piti, nous lui devons
le courage, nous lui devons toutes les vertus.  La terre n'est
qu'un grain de sable dans le dsert infini des mondes.  Mais, si
l'on ne souffre que sur la terre, elle est plus grande que tout
le reste du monde.  Que dis-je?  elle est tout, et le reste n'est
rien.  Car, ailleurs, il n'y a ni vertu ni gnie.  Qu'est-ce que
le gnie, sinon l'art de charmer la souffrance?  C'est sur le
sentiment seul que la morale repose naturellement.  De trs
grands esprits ont nourri, je le sais, d'autres esprances.
Renan s'abandonnait volontiers en souriant au rve d'une morale
scientifique.  Il avait dans la science une confiance  peu prs
illimite.  Il croyait qu'elle changerait le monde, parce qu'elle
perce les montagnes.  Je ne crois pas, comme lui, qu'elle puisse
nous diviniser.  A vrai dire, je n'en ai gure l'envie.  Je ne
sens pas en moi l'toffe d'un dieu, si petit qu'il soit.  Ma
faiblesse m'est chre.  Je tiens  mon imperfection comme  ma
raison d'tre.



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Il y a une petite toile de Jean Braud qui m'intresse
trangement.  C'est la _salle Graffard_; une runion publique o
l'on voit fumer les cerveaux avec les pipes et les lampes.  La
scne sans doute tourne au comique.  Mais combien ce comique est
profond et vrai!  Combien il est mlancolique!  Il y a dans cet
tonnant tableau une figure qui me fait mieux comprendre  elle
seule l'ouvrier socialiste que vingt volumes d'histoire et de
doctrine, celle de ce petit homme chauve, tout en crne, sans
paules, qui sige au bureau dans son cache-nez, un ouvrier d'art
sans doute, et un homme  ides, maladif et sans instincts,
l'ascte du proltariat, le saint de l'atelier, chaste et
fanatique comme les saints de l'glise, aux premiers ges.
Certes, celui-l est un aptre et on sent  le voir qu'une
religion nouvelle est ne dans le peuple.



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Un gologue anglais, de l'esprit le plus riche et le plus ouvert,
sir Charles Lyell, a tabli, il y a quarante ans environ, ce
qu'on nomme la thorie des causes actuelles.  Il a dmontr que
les changements survenus dans le cours des ges sur la face de la
terre n'taient pas dus, comme on le croyait,  des cataclysmes
soudains, qu'ils taient l'effet de causes insensibles et lentes
qui ne cessent point d'agir encore aujourd'hui.   le suivre, on
voit que ces grands changements, dont les vestiges tonnent, ne
semblent si terribles que par le raccourci des ges et qu'en
ralit ils s'accomplirent trs doucement.  C'est sans fureur que
les mers changrent de lit et que les glaciers descendirent dans
les plaines, couvertes autrefois de fougres arborescentes.

Des transformations semblables s'accomplissent sous nos yeux,
sans que nous puissions mme nous en apercevoir.  L, enfin, o
Cuvier voyait d'pouvantables bouleversements, Charles Lyell nous
montre la lenteur clmente des forces naturelles.  On sent
combien cette thorie des causes actuelles serait bienfaisante si
on pouvait la transporter du monde physique au monde moral et en
tirer des rgles de conduite.  L'esprit conservateur et l'esprit
rvolutionnaire, y trouveraient un terrain de conciliation.

Persuad qu'ils restent insensibles quand ils s'oprent d'une
manire continue, le conservateur ne s'opposerait plus aux
changements ncessaires, de peur d'accumuler des forces
destructives  l'endroit mme o il aurait plac l'obstacle.  Et
le rvolutionnaire, de son ct, renoncerait  solliciter
imprudemment des nergies qu'il saurait tre toujours actives.
Plus j'y songe et plus je me persuade que, si la thorie morale
des causes actuelles pntrait dans la conscience de l'humanit,
elle transformerait tous les peuples de la terre en une
rpublique de sages.  La seule difficult est de l'y introduire,
et il faut convenir qu'elle est grande.



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Je viens de lire un livre dans lequel un pote philosophe nous
montre des hommes exempts de joie, de douleur et de curiosit.
Au sortir de cette nouvelle terre d'Utopie quand, de retour sur
la terre, on voit autour de soi des hommes lutter, aimer,
souffrir, comme on se prend  les aimer et comme on est content
de souffrir avec eux!  Comme on sent bien que l seulement est la
vritable joie!  Elle est dans la souffrance comme le baume est
dans la blessure de l'arbre gnreux.  Ils ont tu la passion, et
du mme coup ils ont tout tu, joie et douleur, souffrance et
volupt, bien, mal, beaut, tout enfin et surtout la vertu.  Ils
sont sages et pourtant ils ne valent plus rien, car on ne vaut
que par l'effort.  Qu'importe que leur vie soit longue, s'ils ne
l'emplissent pas, s'ils ne la vivent pas?

Ce livre fait beaucoup pour me rendre chre par rflexion cette
condition d'homme qui cependant est dure, pour me rconcilier
avec cette douloureuse vie, pour me ramener enfin  l'estime de
mes semblables et  la grande sympathie humaine.  Ce livre a cela
d'excellent qu'il fait aimer la ralit et met en garde contre
l'esprit de chimre et d'illusion.  En nous montrant des tres
exempts de maux, il nous fait comprendre que ces tristes
bienheureux ne nous galent pas et que ce serait une grande folie
que de quitter ( supposer que cela ft possible) notre condition
pour la leur.

Oh!  le misrable bonheur que celui-l!  N'ayant plus de
passions, ils n'ont pas d'art.  Et comment auraient-ils des
potes?  Ils ne sauraient goter ni la muse pique qui s'inspire
des fureurs de la haine et de l'amour, ni la muse comique qui rit
en cadence des vices et des ridicules des hommes.  Ils ne peuvent
plus imaginer les Didon et les Phdre, les malheureux!  ils ne
voient plus ces ombres divines qui passent en frissonnant sous
les myrtes immortels.

Ils sont aveugles et sourds aux miracles de cette posie qui
divinise la terre des hommes.  Ils n'ont pas Virgile, et on les
dit heureux, parce qu'ils ont des ascenseurs.  Pourtant un seul
beau vers a fait plus de bien au monde que tous les
chefs-d'oeuvre de la mtallurgie.

Inexorable progrs!  ce peuple d'ingnieurs n'a plus ni passions,
ni posie, ni amour.  Hlas!  comment sauraient-ils aimer,
puisqu'ils sont heureux?  L'amour ne fleurit que dans la douleur.
Qu'est-ce que les aveux des amants, sinon des cris de dtresse?
Qu'un Dieu serait misrable  ma place!  s'crie, dans un lan
d'amour, le hros d'un pote anglais.  Un dieu, ma bien-aime, ne
pourrait pas souffrir, ne pourrait pas mourir pour toi!

Pardonnons  la douleur et sachons bien qu'il est impossible
d'imaginer un bonheur plus grand que celui que nous possdons en
cette vie humaine, si douce et si amre, si mauvaise et si bonne,
 la fois idale et relle, et qui contient toutes choses et
concilie tous les contrastes.  L est notre jardin, qu'il faut
bcher avec zle.



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                               * *


C'est la force et la bont des religions d'enseigner  l'homme sa
raison d'tre et ses fins dernires.  Quand on a repouss les
dogmes de la thologie morale, comme nous l'avons fait presque
tous en cet ge de science et de libert intellectuelle, il ne
reste plus aucun moyen de savoir pourquoi on est sur ce monde et
ce qu'on y est venu faire.

Le mystre de la destine nous enveloppe tout entiers dans ses
puissants arcanes, et il faut vraiment ne penser  rien pour ne
pas ressentir cruellement la tragique absurdit de vivre.  C'est
l, c'est dans l'absolue ignorance de notre raison d'tre qu'est
la racine de notre tristesse et de nos dgots.  Le mal physique
et le mal moral, les misres de l'me et des sens, le bonheur des
mchants, l'humiliation du juste, tout cela serait encore
supportable si l'on en concevait l'ordre et l'conomie et si l'on
y devinait une providence.  Le croyant se rjouit de ses ulcres;
il a pour agrables les injustices et les violences de ses
ennemis; ses fautes mme et ses crimes ne lui tent pas
l'esprance.  Mais, dans un monde o toute illumination de la foi
est teinte, le mal et la douleur perdent jusqu' leur
signification et n'apparaissent plus que comme des plaisanteries
odieuses et des farces sinistres.



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Il y a toujours un moment o la curiosit devient un pch, et le
diable s'est toujours mis du ct des savants.



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Me trouvant  Saint-L, il y a une dizaine d'annes, je
rencontrai, chez un ami qui habite cette petite ville montueuse,
un prtre instruit et loquent avec lequel je pris plaisir
causer.

Insensiblement, je gagnai sa confiance et nous emes sur de
graves sujets des entretiens o il montrait  la fois la
subtilit pntrante de son esprit et la divine candeur de son
me.  C'tait un sage et c'tait un saint.  Grand casuiste et
grand thologien, il s'exprimait avec tant de puissance et de
charme que rien, dans cette petite ville, ne m'tait si cher que
de l'entendre.  Pourtant je demeurai plusieurs jours sans oser le
regarder.  Pour la taille, la forme et l'apparence, c'tait un
monstre.  Figurez-vous un nain bancal et tors, agit d'une sorte
de danse de Saint-Guy et sautillant dans sa soutane comme dans un
sac.  Sur son front des boucles blondes de cheveux, en rvlant
sa jeunesse, le rendaient plus pouvantable encore.  Mais enfin,
ayant excit mon courage  le voir en face, je pris  sa laideur
une sorte d'intrt puissant.  Je la contemplais et je la
mditais.  Tandis que ses lvres dcouvraient dans un sourire
sraphique les restes noirs de trois dents et que ses yeux, qui
cherchaient le ciel, roulaient entre des paupires sanglantes, je
l'admirais et, loin de le plaindre, j'enviais un tre si
merveilleusement prserv, par la dformation parfaite de son
corps, des troubles de la chair, des faiblesses des sens et des
tentations que la nuit apporte dans ses ombres.  Je l'estimais
heureux entre les hommes.  Or, un jour, comme tous deux nous
descendions au soleil la rampe des collines, en disputant de la
grce, ce prtre s'arrta tout  coup, posa lourdement sa main
sur mon bras et me dit d'une voix vibrante que j'entends encore:

--Je l'affirme, je le sais: la chastet est une vertu qui ne peut
tre garde sans un secours spcial de Dieu.

Cette parole me dcouvrit l'abme insondable des pchs de la
chair.  Quel juste n'est point tent si celui-l qui n'avait de
corps, ce semble, que pour la souffrance et le dgot, sentait
aussi les aiguillons du dsir?



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                               * *


Les personnes trs pieuses ou trs artistes mettent dans la
religion ou dans l'art un sensualisme raffin.  Or, on n'est pas
sensuel sans tre un peu ftichiste.  Le pote a le ftichisme
des mots et des sons.  Il prte des vertus merveilleuses
certaines combinaisons de syllabes et tend, comme les dvots,
croire  l'efficacit des formules consacres.

Il y a dans la versification plus de liturgie qu'on ne croit.
Et, pour un pote blanchi dans la potique, faire des vers, c'est
accomplir les rites sacrs.  Cet tat d'esprit est
essentiellement conservateur, et il ne faut point s'tonner de
l'intolrance qui en est le naturel effet.

A peine a-t-on le droit de sourire en voyant que ceux qui,  tort
ou  raison, prtendent avoir le plus innov sont ceux-l mmes
qui repoussent les nouveauts avec le plus de colre ou de
dgot.  C'est l le tour ordinaire de l'esprit humain, et
l'histoire de la Rforme en a fait paratre des exemples
tragiques.  On a vu un Henry Estienne qui, contraint de fuir pour
chapper au bcher, du fond de sa retraite dnonait au bourreau
ses propres amis qui ne pensaient pas comme lui.  On a vu Calvin,
et l'on sait que l'intolrance des rvolutionnaires n'est pas
mdiocre.  J'ai connu jadis un vieux snateur de la Rpublique
qui, dans sa jeunesse, avait conspir avec toutes les socits
secrtes contre Charles X, foment soixante meutes sous le
gouvernement de Juillet, tram, dj vieux, des complots pour
renverser l'Empire et pris sa large part de trois rvolutions.
C'tait un vieillard paisible, qui gardait dans les dbats des
assembles une douceur souriante.  Il semblait que rien ne dt
troubler dsormais son repos, achet par tant de fatigues.  Il ne
respirait plus que la paix et le contentement.  Un jour pourtant,
je le vis indign.  Un feu qu'on croyait depuis longtemps teint
brillait dans ses yeux.  Il regardait par une fentre du palais
un monme d'tudiants qui droulait sa queue dans le jardin du
Luxembourg.  La vue de cette innocente meute lui inspirait une
sorte de fureur.

--Un tel dsordre sur la voie publique!  s'cria-t-il d'une voix
trangle par la colre et l'pouvante.

Et il appelait la police.

C'tait un brave homme.  Mais, aprs avoir fait des meutes, il
en craignait l'ombre.  Ceux qui ont fait des rvolutions ne
souffrent pas qu'on en veuille faire aprs eux.  Semblablement,
les vieux potes qui ont marqu dans quelque changement potique
ne veulent plus qu'on change rien.  En cela, ils sont hommes.  Il
est pnible, quand on n'est point un grand sage, de voir la vie
continuer aprs soi et de se sentir noy dans l'coulement des
choses.  Pote, snateur ou cordonnier, on se rsigne mal
n'tre pas la fin dfinitive des mondes et la raison suprme de
l'univers.



                                *
                               * *


On peut dire que, la plupart du temps, les potes ne connaissent
pas les lois scientifiques auxquelles ils obissent quand ils
font des vers excellents.  En matire de prosodie, ils s'en
tiennent; avec raison, a l'empirisme le plus naf.  Il serait
bien peu intelligent de les en blmer.  En art comme en amour,
l'instinct suffit, et la science n'y porte qu'une lumire
importune.  Bien que la beaut rlve de la gomtrie, c'est par
le sentiment seul qu'il est possible d'en saisir les formes
dlicates.

Les potes sont heureux: une part de leur force est dans leur
ignorance mme.  Seulement, il ne faut pas qu'ils disputent trop
vivement des lois de leur art: ils y perdent leur grce avec leur
innocence et, comme les poissons tirs hors de l'eau, ils se
dbattent vainement dans les rgions arides de la thorie.



                                *
                               * *


C'est une grande niaiserie que le connais-toi toi-mme de la
philosophie grecque.  Nous ne connatrons jamais ni nous ni
autrui.  Il s'agit bien de cela!  Crer le monde est moins
impossible que de le comprendre.  Hegel en eut quelque soupon.
Il se peut que l'intelligence nous serve un jour  fabriquer un
univers.  A concevoir celui-ci, jamais!  Aussi bien est-ce faire
un abus vraiment inique de l'intelligence que de l'employer
rechercher la vrit.  Encore moins peut-elle nous servir
juger, selon la justice, les hommes et leurs oeuvres.  Elle
s'emploie proprement  ces jeux, plus compliqus que la marelle
ou les checs, qu'on appelle mtaphysique, thique, esthtique.
Mais o elle sert le mieux et donne le plus d'agrment, c'est
saisir a et l quelque saillie ou clart des choses et  en
jouir, sans gter cette joie innocente par esprit de systme et
manie de juger.



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                               * *


Vous dites que l'tat mditatif est la cause de tous nos maux.
Pour croire cet tat si funeste il en faut beaucoup exagrer la
grandeur et la puissance.  En ralit, l'intelligence usurpe bien
moins qu'on ne croit sur les instincts et les sentiments
naturels, mme chez les hommes dont l'intelligence a le plus de
force et qui sont gostes, avares et sensuels comme les autres
hommes.  On ne verra jamais un physiologiste soumettre au
raisonnement les battements de son coeur et le rythme de sa
respiration.  Dans la civilisation la plus savante, les
oprations auxquelles l'homme se livre avec une mthode
philosophique demeurent peu nombreuses et peu importantes au
regard de celles que l'instinct et le sens commun accomplissent
seuls; et nous ragissons si peu contre les mouvements rflexes
que je n'ose pas dire qu'il y a dans les socits humaines un
tat intellectuel en opposition avec l'tat de nature.

A tout considrer, un mtaphysicien ne diffre pas du reste des
hommes autant qu'on croit et qu'il veut qu'on croie.  Et
qu'est-ce que penser?  Et comment pense-t-on?  Nous pensons avec
des mots; cela seul est sensuel et ramne  la nature.  Songez-y,
un mtaphysicien n'a, pour constituer le systme du monde, que le
cri perfectionn des singes et des chiens.  Ce qu'il appelle
spculation profonde et mthode transcendante, c'est de mettre
bout  bout, dans un ordre arbitraire, les onomatopes qui
criaient la faim, la peur et l'amour dans les forts primitives
et auxquelles se sont attaches peu  peu des significations
qu'on croit abstraites quand elles sont seulement relches.
N'ayez pas peur que cette suite de petits cris teints et
affaiblis qui composent un livre de philosophie nous en apprenne
trop sur l'univers pour que nous ne puissions plus y vivre.  Dans
la nuit o nous sommes tous, le savant se cogne au mur, tandis
que l'ignorant reste; tranquillement au milieu de la chambre.



                                *
                               * *

                                _A Gabriel Sailles._


Je ne sais si ce monde est le pire des mondes possible.  C'est le
flatter, je crois, que de lui accorder quelque excellence, ft-ce
celle du mal.  Ce que nous pouvons imaginer des autres mondes est
peu de chose, et l'astronomie physique ne nous renseigne pas bien
exactement sur les conditions de la vie  la surface des plantes
mme les plus voisines de la ntre.  Nous savons seulement que
Vnus et Mars ressemblent beaucoup  la terre.  Cette seule
ressemblance nous permet de croire que le mal y rgne comme ici
et que la terre n'est qu'une des provinces de son vaste empire.
Nous n'avons aucune raison de supposer que la vie est meilleure
la surface des mondes gants, Jupiter, Saturne, Uranus et
Neptune, qui glissent en silence dans des espaces o le soleil
commence d'puiser sa chaleur et sa lumire.  Qui sait ce que
sont les tres sur ces globes envelopps de nues paisses et
rapides?  Nous ne pouvons nous empcher de penser, par analogie,
que notre systme solaire tout entier est une ghenne o l'animal
nat pour la souffrance et pour la mort.  Et il ne nous reste pas
l'illusion de concevoir que les toiles clairent des plantes
plus heureuses.  Les toiles ressemblent trop  notre soleil.  La
science a dcompos le faible rayon qu'elles mettent des annes,
des sicles  nous envoyer; l'analyse de leur lumire nous a fait
connatre que les substances qui brlent  leur surface sont
celles-l mme qui s'agitent sur la sphre de l'astre qui, depuis
qu'il est des hommes, claire et rchauffe leurs misres, leurs
folies, leurs douleurs.  Cette analogie suffirait seule  me
dgoter de l'univers.

L'unit de sa composition chimique me fait assez pressentir la
monotonie rigoureuse des tats d'me et de chair qui se
produisent dans son inconcevable tendue et je crains
raisonnablement que tous les tres pensants ne soient aussi
misrables dans le monde de Sirius et dans le systme d'Altar
qu'ils le sont,  notre connaissance, sur la terre.--Mais,
dites-vous, tout cela n'est pas l'univers.--J'en ai bien aussi
quelque soupon, et je sens que ces immensits ne sont rien et
qu'enfin, s'il y a quelque chose, ce quelque chose n'est pas ce
que nous voyons.

Je sens que nous sommes dans une fantasmagorie et que notre vue
de l'univers est purement l'effet du cauchemar de ce mauvais
sommeil qui est la vie.  Et c'est cela le pis.  Car il est clair
que nous ne pouvons rien savoir, que tout nous trompe, et que la
nature se joue cruellement de notre ignorance et de notre
imbcillit.



                                *
                               * *

                                _A Paul Hervieu._


Je suis persuad que l'humanit a de tout temps la mme somme de
folie et de btise  dpenser.  C'est un capital qui doit
fructifier d'une manire ou d'une autre.  La question est de
savoir si, aprs tout, les insanits consacres par le temps ne
constituent pas le placement le plus sage qu'un homme puisse
faire de sa btise.  Loin de me rjouir quand je vois s'en aller
quelque vieille erreur, je songe  l'erreur nouvelle qui viendra
la remplacer, et je me demande avec inquitude si elle ne sera
pas plus incommode ou plus dangereuse que l'autre.  A tout bien
considrer, les vieux prjugs sont moins funestes que les
nouveaux: le temps, en les usant, les a polis et rendus presque
innocents.



                                *
                               * *


Ceux qui ont le sentiment et le got de l'action font, dans les
desseins les mieux concerts, la part de la fortune, sachant que
toutes les grandes entreprises sont incertaines.  La guerre et le
jeu enseignent ces calculs de probabilits qui font saisir les
chances sans s'user  les attendre toutes.



                                *
                               * *


Quand on dit que la vie est bonne et quand on dit qu'elle est
mauvaise, on dit une chose qui n'a point de sens.  Il faut dire
qu'elle est bonne et mauvaise  la fois, car c'est par elle, et
par elle seule, que nous avons l'ide du bon et du mauvais.  La
vrit est que la vie est dlicieuse, horrible, charmante,
affreuse, douce, amre, et qu'elle est tout.  Il en est d'elle
comme de l'arlequin du bon Florian: l'un la voit rouge, l'autre
la voit bleue, et tous les deux la voient comme elle est,
puisqu'elle est rouge et bleue et de toutes les couleurs.  Voil
de quoi nous mettre tous d'accord et rconcilier les philosophes
qui se dchirent entre eux.  Mais nous sommes ainsi faits que
nous voulons forcer les autres a sentir et  penser comme nous et
que nous ne permettons pas  notre voisin d'tre gai quand nous
sommes tristes.



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                               * *


Le mal est ncessaire.  S'il n'existait pas, le bien n'existerait
pas non plus.  Le mal est l'unique raison d'tre du bien.  Que
serait le courage loin du pril et la piti sans la douleur?

Que deviendraient le dvouement et le sacrifice an milieu du
bonheur universel?  Peut-on concevoir la vertu sans le vice,
l'amour sans la haine, la beaut sans la laideur?  C'est grce au
mal et  la souffrance que la terre peut tre habite et que la
vie vaut la peine d'tre vcue.  Aussi ne faut-il pas trop se
plaindre du diable.  C'est un grand artiste et un grand savant;
il a fabriqu pour le moins la moiti du monde.  Et cette moiti
est si bien embote dans l'autre qu'il est impossible d'entamer
la premire sans causer du mme coup un semblable dommage  la
seconde.   chaque vice qu'on dtruit correspondait une vertu qui
prit avec lui.  J'ai eu le plaisir de voir un jour,  une foire
de village, la vie du grand Saint-Antoine reprsente par des
marionnettes.  C'est un spectacle qui passe en philosophie les
tragdies de Shakespeare et les drames de M. d'Ennery, Oh!
qu'on apprcie bien l tout ensemble la grce de Dieu et celle du
diable!

Le thtre reprsente une solitude affreuse, mais qui sera
bientt peuple d'anges et de dmons.  L'action, en se droulant,
imprime dans les coeurs une terrible impression de fatalit, qui
rsulte de l'intervention symtrique des dmons et des anges,
ainsi que de l'allure des personnages, qui sont conduits par des
fils que tient une main invisible.  Pourtant, quand, aprs avoir
fait sa prire, le grand Saint-Antoine, encore agenouill soulve
son front devenu calleux comme le genou des chameaux, pour avoir
t longtemps prostern sur la pierre, et, levant ses yeux brls
de larmes, voit devant lui la reine de Saba, qui les bras
ouverts, lui sourit dans sa robe d'or, on frmit, on tremble
qu'il ne succombe, on suit avec angoisse le spectacle de son
trouble et de sa dtresse.

Nous nous reconnaissons tous en lui et, quand il a triomph, nous
nous associons tous  son triomphe.  C'est celui de l'humanit
tout entire dans sa lutte ternelle.  Saint-Antoine n'est un
grand saint que parce qu'il a rsist  la reine de Saba.  Or, il
faut bien le reconnatre, en lui envoyant cette belle dame qui
cache son pied fourchu sous une longue robe brode de perles, le
diable fit une besogne ncessaire  la saintet de l'ermite.

Ainsi le spectacle des marionnettes m'a confirm dans cette ide
que le mal est indispensable au bien et le diable ncessaire  la
beaut morale du monde.



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                               * *


J'ai trouv chez des savants la candeur des enfants, et l'on voit
tous les jours des ignorants qui se croient l'axe du monde.
Hlas!  chacun de nous se voit le centre de l'univers.  C'est la
commune illusion.  Le balayeur de la rue n'y chappe pas.  Elle
lui vient de ses yeux dont les regards, arrondissant autour de
lui la vote cleste, le mettent au beau milieu du ciel et de la
terre.  Peut-tre cette erreur est-elle un peu branle chez
celui qui a beaucoup mdit.  L'humilit rare chez les doctes,
l'est encore plus chez les ignares.



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                               * *


Une thorie philosophique du monde ressemble au monde comme une
sphre sur laquelle on tracerait seulement les degrs de
longitude et de latitude ressemblerait  la terre.  La
mtaphysique a cela d'admirable qu'elle te au monde tout ce
qu'il a et qu'elle lui donne ce qu'il n'avait pas, travail
merveilleux sans doute, et jeu plus beau, plus illustre
incomparablement que les dames et que les checs, mais,  tout
prendre, de mme nature.  Le monde pens se rduit  des lignes
gomtriques dont l'arrangement amuse.  Un systme comme celui de
Kant ou de Hegel ne diffre pas essentiellement de ces
_russites_ par lesquelles les femmes trompent, avec des cartes,
l'ennui de vivre.



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                               * *


Peut-on, me dis-je, en lisant ce livre, nous charmer ainsi, non
point avec des formes et des couleurs, comme fait la nature en
ses bons moments, qui sont rares, mais avec de petits signes
emprunts au langage!  Ces signes veillent en nous des images
divines.  C'est l le miracle!  Un beau vers est comme un archet
promen sur nos fibres sonores.  Ce ne sont pas ses penses, ce
sont les ntres que la pote fait chanter en nous.  Quand il nous
parla d'une femme qu'il aime, ce sont nos amours et nos douleurs
qu'il veille dlicieusement en notre me.  Il est un vocateur.
Quand nous le comprenons, nous sommes aussi potes que lui.  Nous
avons en nous, tous tant que nous sommes, un exemplaire de chacun
de nos potes que personne ne connat, et qui prira  jamais
avec toutes ses variantes lorsque nous ne sentirons plus rien.
Et croyez-vous que nous aimerions tant nos lyriques s'ils nous
parlaient d'autre chose que de nous?  Quel heureux malentendu!
Les meilleurs d'entre eux sont des gostes.  Ils ne pensent qu'
eux.  Ils n'ont mis qu'eux dans leurs vers et nous n'y trouvons
que nous.  Les potes nous aident  aimer: ils ne servent qu'
cela, Et c'est un assez bel emploi de leur vanit dlicieuse.
Aussi en est-il de leurs strophes comme des femmes; rien n'est
plus vain que de les louer: la mieux aime sera toujours la plus
belle.  Quant  faire confesser au public que celle qu'on a
choisie est incomparable, cela est plutt d'un chevalier errant
que d'un homme sage.



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                               * *


Je ne sais si, comme la thologie l'enseigne, la vie est une
preuve; en tout cas, ce n'est pas une preuve  laquelle nous
soyons soumis volontairement.  Les conditions n'en sont pas
rgles avec une clart suffisant.  Enfin elle n'est point gale
pour tous.  Qu'est-ce que l'preuve de la vie pour les enfants
qui meurent sitt ns, pour les idiots et les fous?  Voil des
objections auxquelles on a dj rpondu.--On y rpond toujours,
et il faut que la rponse ne soit pas trs bonne, pour qu'on soit
oblig de la fuire tant de fois.  La vie n'a pas l'air d'une
salle d'examen.  Elle ressemble plutt  un vaste atelier de
poterie o l'on fabrique toutes sortes de vases pour des
destinations inconnues et dont plusieurs, rompus dans le moule,
sont rejets comme de vils tessons sans avoir jamais servi.  Les
autres ne sont employs qu' des usages absurdes ou dgotants.
Ces pots, c'est nous.



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                               * *

                              _ Pierre Vber._

La destine du Judas de Kerioth nous plonge dans un abme
d'tonnement.  Car enfin cet homme est venu pour accomplir les
prophties; il fallait qu'il vendit le fils de Dieu pour trente
deniers.  Et le baiser du tratre est, comme la lance et les
clous vnrs, un des instruments ncessaires de la Passion.
Sans Judas, le mystre ne s'accomplissait point et le genre
humain n'tait point sauv.  Et pourtant c'est une opinion
constante parmi les thologiens que Judas est damn.  Ils la
fondent sur cette parole du Christ: Il et mieux valu pour lui
n'tre pas n.  Cette ide que Judas a perdu son me en
travaillant au salut du monde a tourment plusieurs chrtiens
mystiques et entre autres l'abb Oegger, premier vicaire de la
cathdrale de Paris.  Ce prtre, qui avait l'ame pleine de piti,
ne pouvait tolrer l'ide que Judas souffrait dans l'enfer les
tourments ternels.  Il y songeait sans cesse et son trouble
croissait dans ses perptuelles mditations, il en vint  penser
que le rachat de cette malheureuse me intressait la misricorde
divine et qu'en dpit de la parole obscure de l'vangile et de la
tradition de l'glise, l'homme de Kerioth devait tre sauv.  Ses
doutes lui taient insupportables; il voulut en tre clairci.
Une nuit, comme il ne pouvait dormir, il se leva et entra par la
sacristie dans l'glise dserte o les lampes perptuelles
brlaient sous d'paisses tnbres.  L, s'tant prostern au
pied du matre autel, il lit cette prire:

Mon Dieu, Dieu de clmence et d'amour, s'il est vrai que tu as
reu dans ta gloire le plus malheureux de tes disciples; s'il est
vrai, comme je l'espre et le veux croire, que Judas Iscarioth
est assis  ta droite, ordonne qu'il descende vers moi et qu'il
m'annonce lui-mme le chef-d'oeuvre de ta misricorde.

 Et toi qu'on maudit depuis dix-huit sicles et que je vnre
parce que tu sembles avoir pris l'enfer pour toi seul afin de
nous laisser le ciel, bouc missaire des tratres et des infmes,
 Judas, viens m'imposer les mains pour le sacerdoce de la
misricorde et de l'amour!

Aprs avoir fait cette prire, le prtre prostern sentit deux
mains se poser sur sa tte comme celles de l'vque le jour de
l'ordination.  Le lendemain, il annonait sa vocation
l'archevque.--Je suis lui dit-il, prtre de la Misricorde,
selon l'ordre de Judas, _secundnm ordinem Judas_.

Et, ds ce jour mme, M. Oegger alla prcher par le monde
l'vangile de la piti infinie, au nom de Judas rachet.  Son
apostolat s'enfona dans la misre et dans la folie.  M. Oegger
devint swedenborgien et mourut  Munich.  C'est le dernier et le
plus doux des canites.



                                *
                               * *


M. Aristide, qui est grand chasseur  tir et  courre, a sauv
une nite de chardonnerets frais clos dans un rosier, sous sa
fentre.  Un chat grimpait dans le rosier.  Il est bon, dans
l'action, de croire aux causes finales et de penser que les chats
sont faits pour dtruire les souris ou pour recevoir du plomb
dans les ctes.  M. Aristide prit son revolver et tira sur le
chat.  On est content d'abord de voir les chardonnerets sauvs et
leur ennemi puni.  Mais il en est de ce coup de revolver comme de
toutes les actions humaines: on n'en voit plus la justice quand
on y regarde de trop prs.  Car, si l'on y rflchit, ce chat,
qui tait un chasseur, comme M. Aristide, pouvait bien, comme
lui, croire aux causes finales, et, dans ce cas, il ne doutait
point que les chardonnerets ne fussent pondus pour lui.  C'est
une illusion bien naturelle.  Le coup de revolver lui apprit un
peu tard qu'il se trompait sur la cause finale des petits oiseaux
qui piaillent dans les rosiers.  Quel tre ne se croit pas la fin
de l'univers et n'agit pas comme s'il l'tait?  C'est la
condition mme de la vie.  Chacun de nous pense que le monde
aboutit  lui.  Quand je parle de nous, je n'oublie pas les
btes.  Il n'est pas un animal qui ne se sente la fin suprme o
tendait la nature.  Nos voisins, comme le revolver de
M. Aristide, ne manquent point de nous dtromper un jour ou
l'autre, nos voisins, ou seulement un chien, un cheval, un
microbe, un grain de sable.



                                *
                               * *


Tout ce qui ne vaut que par la nouveaut du tour et par un
certain got d'art vieillit vite.  La mode artiste passe comme
toutes les autres modes.  Il en est des phrases affrtes et qui
veulent tre neuves comme des robes qui sortent de chez les
grands couturiers: elles ne durent qu'une saison.  A Rome, au
dclin de l'art, les statues des impratrices taient coiffes
la dernire mode.  Ces coiffures devenaient bientt ridicules; il
fallait les changer, et l'on mettait aux statues des perruques de
marbre.  Il conviendrait qu'un style peign comme ces statues ft
recoiffs tous les ans.  Et il se trouve qu'en ces temps-ci, o
nous vivons trs vite, les coles littraires ne subsistent que
peu d'annes, et parfois que peu de mois.  Je sais des jeunes
gens dont le style date dj de deux ou trois gnrations, et
semble archaque.  C'est sans doute l'effet de ce progrs
merveilleux de l'industrie et des machines qui emporte les
socits tonnes.  Au temps de MM. de Goncourt et des chemins de
fer, on pouvait vivre encore assez longtemps sur une criture
artiste.  Mais depuis le tlphone, la littrature, qui dpend
des moeurs, renouvelle ses formules avec une rapidit
dcourageante.  Nous dirons donc avec M. Ludovic Halvy que la
forme simple est la seule faite pour traverser paisiblement, non
pas les sicles ce qui est trop dire, mais les annes.

La seule difficult est de dfinir la forme simple, et il faut,
convenir que cette difficult est grande.

La nature, telle du moins que nous pouvons la connatre et dans
les milieux appropris  la vie, ne nous prsente rien de simple,
et l'art ne peut prtendre  plus de simplicit que la nature.
Pourtant nous nous entendons assez bien, quand nous disons que
tel style est simple et que tel autre ne l'est pas.

Je dirai donc, que, s'il n'y a pas proprement de style simple, il
y a des styles qui paraissent simples, et que c'est prcisment
ceux-l que semblent attachs la jeunesse et la dure.  Il ne
reste plus qu' rechercher d'o leur vient cette apparence
heureuse.  Et l'on pensera sans doute qu'ils la doivent, non pas
 ce qu'ils sont moins riches que les autres en lments divers,
mais bien  ce qu'ils forment un ensemble o toutes les parties
sont si bien fondues qu'on ne les distingue plus.  Un bon style,
enfin, est comme ce rayon de lumire qui entre par ma fentre au
moment o j'cris et qui doit sa clart pure  l'union intime des
sept couleurs dont il est compos.  Le style simple est semblable
 la clart blanche.  Il est complexe mais il n'y parait pas.  Ce
n'est l qu'une image, et l'on sait le peu que valent les images
quand ce n'est pas un pote qui les assemble.  Mais j'ai voulu
donner  entendre que, dans le langage, la simplicit belle et
dsirable n'est qu'une apparence et qu'elle rsulte uniquement du
bon ordre et de l'conomie souveraine des parties du discours.



                                *
                               * *


Ne pouvant concevoir la beaut indpendante du temps et de
l'espace, je ne commence  me plaire aux oeuvres de l'esprit
qu'au moment o j'en dcouvre les attaches avec la vie, et c'est
le point de jointure qui m'attire.  Les grossires poteries
d'Hissarlik m'ont fait mieux aimer l'_Iliade_ et je gote mieux
la _Divine Comdie_ pour ce que je sais de la vie florentine au
xiiie sicle.  C'est l'homme, et l'homme seulement, que je cherche
dans l'artiste.  Le pome le plus beau est-il autre chose qu'une
relique?  Goethe a dit une parole profonde: Les seules oeuvres
durables sont des oeuvres de circonstance. Mais il n'y a,  tout
prendre, que des oeuvres de circonstance, car toutes dpendent du
lieu et du moment o elles furent cres.  On ne peut les
comprendre ni les aimer d'un amour intelligent, si l'on ne
connat le lieu, le temps et les circonstances de leur origine.
C'est le fait d'une imbcillit orgueilleuse de croire qu'on a
produit une oeuvre qui se suffit  elle-mme.  La plus haute n'a
de prix que pour ses rapports avec la vie.  Mieux je saisis ces
rapports, plus je m'intresse  l'oeuvre.



                                *
                               * *


On peut, on doit tout dire, quand ou sait tout dire.  Il y aurait
tant d'intrt  entendre une confession absolument sincre!  Et
depuis qu'il y a des hommes rien de pareil n'a encore t
entendu.  Aucun n'a tout dit, pas mme cet ardent Augustin, plus
occup de confondre les manichens que de mettre son me  nu,
non pas mme ce pauvre grand Rousseau que sa folie portait  se
calomnier lui-mme.



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                               * *


Les influences secrtes du jour et de l'air, ces mille
souffrances manant de toute la nature, sont la ranon des tres
sensuels, enclins  chercher leur joie dans les formes et dans
les couleurs.



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                               * *


L'intolrance est de tous les temps.  Il n'est point de religion
qui n'ait eu ses fanatiques.  Nous sommes tous enclins
l'adoration.  Tout nous semble excellent dans ce que nous aimons,
et cela nous fche quand on nous montre le dfaut de nos idoles.
Les hommes ont grand'peine  mettre un peu de critique dans les
sources de leurs croyances et dans l'origine de leur foi.  Aussi
bien, si l'on regardait trop aux principes, on ne croirait
jamais.



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Beaucoup de gens, aujourd'hui, sont persuads que nous sommes
parvenus  l'arrire-fin des civilisations et qu'aprs nous le
monde prira.  Ils sont millnaires comme les saints des premiers
ges chrtiens; mais ce sont des millnaires raisonnables, au
got du jour.  C'est, peut-tre, une sorte de consolation de se
dire que l'univers ne nous survivra pas.

Pour ma part, je ne dcouvre dans l'humanit aucun signe de
dclin.  J'ai beau entendre parler de la dcadence.  Je n'y crois
pas.  Je ne crois pas mme que nous soyons parvenus au plus haut
point de civilisation.  Je crois que l'volution de l'humanit
est extrmement lente et que les diffrences qui se produisent
d'un sicle  l'autre dans les moeurs sont,  les bien mesurer,
plus petites qu'on ne s'imagine.  Mais elles nous frappent.  Et
les innombrables ressemblances que nous avons avec nos pres,
nous ne les remarquons pas.  Le train du monde est lent.  L'homme
a le gnie de l'imitation.  Il n'invente gure.  Il y a, en
psychologie comme en physique, une loi de la pesanteur qui nous
attache au vieux sol.  Thophile Gautier, qui tait  sa faon un
philosophe, avec quelque chose de turc dans sa sagesse,
remarquait, non sans mlancolie, que les hommes n'taient pas
mme parvenus  inventer un huitime pch capital.  Ce matin, en
passant dans la rue, j'ai vu des maons qui btissaient une
maison et qui soulevaient des pierres comme les esclaves de
Thbes et de Ninive.  J'ai vu des maris qui sortaient de
l'glise pour aller au cabaret, suivis de leur cortge, et qui
accomplissaient sans mlancolie les rites tant de fois
sculaires.  J'ai rencontr un pote lyrique qui m'a rcit ses
vers, qu'il croit immortels; et, pendant ce temps, des cavaliers
passaient sur la chausse, portant un casque, le casque des
lgionnaires et des hoplites, le casque en bronze clair des
guerriers homriques, d'o pendait encore, pour terrifier
l'ennemi, la crinire mouvante qui effraya l'enfant Astyanax dans
les bras de sa nourrice  la belle ceinture.  Ces cavaliers
taient des gardes rpublicains.   cette vue et songeant que les
boulangers de Paris cuisent le pain dans des fours, comme aux
temps d'Abraham et de Gouda, j'ai murmur la parole du Livre:
Rien de nouveau sous le soleil.  Et je ne m'tonnai plus de
subir des lois civiles qui taient dj vieilles quand Csar
Justinien en forma un corps vnrable.



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                               * *


Une chose surtout donne de l'attrait
 la pense des hommes: c'est l'inquitude.  Un esprit qui n'est
point anxieux m'irrite ou m'ennuie.



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                               * *


Nous appelons dangereux ceux qui ont l'esprit fait autrement que
le ntre et immoraux ceux qui n'ont point notre morale.  Nous
appelons sceptiques ceux qui n'ont point nos propres illusions,
sans mme nous inquiter s'ils en ont d'autres.



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                               * *


Auguste Comte est aujourd'hui mis  son rang,  cot de Descartes
et de Leibnitz.  La partie de sa philosophie qui traite des
rapports des sciences entre elles et de leur subordination, celle
encore o il dgage de l'amas des faits historiques une
constitution positive de la sociologie font dsormais partie des
plus prcieuses richesses de la pense humaine.  Au contraire, le
plan trac par ce grand homme,  la fin de sa vie, en vue d'une
organisation nouvelle de la socit, n'a trouv aucune faveur en
dehors de l'glise positiviste: c'est la partie religieuse de
l'oeuvre.  Auguste Comte la conut sous l'influence d'un amour
mystique et chaste.  Celle qui l'inspira, Clotilde de Vaux,
mourut un an aprs sa premire rencontre avec le philosophe, qui
voua a la mmoire de cette jeune femme un culte continu par les
disciples fidles.  La religion d'Auguste Comte fut inspire par
l'amour.  Pourtant elle est triste et tyrannique.  Tous les actes
de la vie et de la pense y sont troitement rgls.  Elle donne
 l'existence une figure gomtrique.  Toute curiosit de
l'esprit y est svrement rprime.  Elle ne souffre que les
connaissances utiles et subordonne entirement l'intelligence au
sentiment.  Chose digne de remarque!  Par cela mme que cette
doctrine est fonde sur la science, elle suppose la science
dfinitivement constitue et, loin d'encourager les recherches
ultrieures, elle les dconseille et blme mme celles qui n'ont
pas pour objet le bien des hommes.  Cela seul m'empcherait
d'aller frapper, en habit blanc de nophyte, aux portes du temple
de la rue Monsieur-le-Prince.  Bannir le caprice et la curiosit,
que cela est cruel!  Ce dont je me plains, ce n'est pas que les
positivistes veuillent nous interdire toute recherche sur
l'essence, l'origine et la fin des choses.  Je suis bien rsign
 ne connatre jamais la cause des causes et la fin des fins.  Il
y a beau temps que je lis les traits de mtaphisique comme des
romans plus amusants que les autres, non plus vritables.  Mais
ce qui rend le positivisme amer et dsolant, c'est la svrit
avec laquelle il interdit les sciences inutiles, qui sont les
plus aimables.  Vivre sans elles serait-ce encore vivre?  Il ne
nous laisse pas jouer en libert avec les phnomnes et nous
enivrer des vaines apparences.  Il condamne la folie dlicieuse
d'explorer les profondeurs du ciel.  Auguste Comte, qui professa
vingt ans l'astronomie, voulait borner l'tude de cette science
aux plantes visibles de notre systme, les seuls corps,
disait-il, qui pussent avoir une influence apprciable sur le
Grand-Ftiche.  C'est la terre qu'il appelait ainsi.  Mais le
Grand-Ftiche ne serait plus habitable  certains esprits si la
vie y tait rgle heure par heure et si l'on n'y pouvait faire
des choses inutiles, comme, par exemple, rver aux toiles
doubles.



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                               * *


Il faut que j'agisse puisque je vis, dit l'homunculus sorti de
l'alambic du docteur Wagner.  Et, dans le fait, vivre c'est agir.
Malheureusement, l'esprit spculatif rend l'homme impropre
l'action.  L'empire n'est pas  ceux qui veulent tout comprendre.
C'est une infirmit que de voir au del du but prochain.  Il n'y
a pas que les chevaux et les mulets  qui il faille des oeillres
pour marcher sans cart.  Les philosophes s'arrtent en route et
changent la course en promenade.  L'histoire du petit
Chaperon-Rouge est une grande leon aux hommes d'tat qui portent
le petit pot de beurre et ne doivent pas savoir s'il est des
noisettes dans les sentiers du bois.



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                               * *


Plus je songe  la vie humaine, plus je crois qu'il faut lui
donner pour tmoins et pour juges l'Ironie et la Piti, comme les
gyptiens appelaient sur leurs morts la desse Isis et la desse
Nephtys.  L'Ironie et la Piti sont deux bonnes conseillres;
l'une, en souriant, nous rend la vie aimable; l'autre, qui
pleure, nous la rend sacre.  L'Ironie que j'invoque n'est point
cruelle.  Elle ne raille ni l'amour, ni la beaut.  Elle est
douce et bienveillante.  Son rire calme la colre, et c'est elle
qui nous enseigne  nous moquer des mchants et des sors, que
nous pouvions, sans elle, avoir la faiblesse de har.



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                               * *


Cet homme aura toujours la foule pour lui.  Il est sr de lui
comme de l'univers.  C'est ce qui plat  la foule; elle demande
des affirmations et non des preuves.  Les preuves la troublent et
l'embarrassent.  Elle est simple et ne comprend que la
simplicit.  Il ne faut lui dire ni comment ni de quelle manire,
mais seulement oui ou non.



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                               * *


Les morts se prtent aux rconciliations avec une extrme
facilit.  C'est un bon instinct que de confondre dans la gloire
et dans l'amour les ouvriers qui, bien qu'ennemis, travaillrent
en commun  quelque grande oeuvre morale ou sociale.  La lgende
opre ces runions posthumes qui contentent tout un peuple.  Elle
a des ressources merveilleuses pour mettre Pierre et Paul et tout
le monde d'accord.

Mais la lgende de la Rvolution a bien de la peine  se faire.



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Le got des livres est vraiment un got louable.  On a raill les
bibliophiles, et peut-tre, aprs tout, prtent-ils  la
raillerie; c'est le cas de tous les amoureux.  Mais il faudrait
plutt les envier puisqu'ils ont orns leur vie d'une longue et
paisible volupt.  On croit les confondre en disant qu'ils ne
lisent point leurs livres.  Mais l'un d'eux a rpondu sans
embarras: Et vous, mangez-vous dans votre vieille faence? Que
peut-on faire de plus honnte que de mettre des livres dans une
armoire?  Cela rappelle beaucoup,  la vrit, la tche que se
donnent les enfants, quand ils font des tas de sable au bord de
la mer.  Ils travaillent en vain, et tout ce qu'ils lvent sera
ben tt renvers.  Sans doute, il en est ainsi des collections de
livres et de tableaux.  Mais il n'en faut accuser que les
vicissitudes de l'existence et la brivet de la vie.  La mer
emporte les tas de sable, le commissaire-priseur disperse les
collections.  Et pourtant on n'a rien de mieux  faire que des
tas de sable  dix ans et des collections  soixante.  Rien ne
restera de tout ce que nous levons, et l'amour des bibelots
n'est pas plus vain que tous les autres amours.



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                               * *


Pour peu qu'on ait pratiqu les savants, on s'aperoit qu'ils
sont les moins curieux des hommes.  tant, il y a quelques
annes, dans une grande ville d'Europe que je ne nommerai pas, je
visitai les galeries d'histoire naturelle en compagnie d'un des
conservateurs qui me dcrivait les zoolithes avec une extrme
complaisance.  Il m'instruisit beaucoup jusqu'aux terrains
pliocnes.  Mais, lorsque nous nous trouvmes devant les premiers
vestiges de l'homme, il dtourna la tte et rpondit  mes
questions que ce n'tait point sa vitrine.  Je sentis mon
indiscrtion.  Il ne faut jamais demander  un savant les secrets
de l'univers qui ne sont point dans sa vitrine.  Cela ne
l'intresse point.



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                               * *


Le temps, dans sa fuite, blesse ou tue nos sentiments les plus
ardents et les plus tendres.  Il affaiblit l'admiration en lui
tant ses aliments naturels: la surprise et l'tonnement; il
anantit l'amour et ses belles folies, il branle la foi et
l'esprance, il dfleurit, il effeuille toutes les innocences.
Du moins, qu'il nous laisse la piti, afin que nous ne soyons pas
enferms dans la vieillesse comme dans un spulcre.

C'est par la piti qu'on demeure vraiment homme.  Ne nous
changeons pas en pierre comme les grandes impies des vieux
mythes.  Ayons piti des faibles parce qu'ils souffrent la
perscution et des heureux de ce monde parce qu'il est crit:
Malheur  vous qui riez! Prenons la bonne part, qui est de
souffrir avec ceux qui souffrent, et disons des lvres et du
coeur, au malheureux, comme le chrtien  Marie: _Fac me tecum
plangere._



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                               * *


Ne craignons pas trop de prter aux artistes d'autrefois un idal
qu'ils n'eurent jamais.  On n'admire point sans quelque illusion,
et comprendre un chef-d'oeuvre c'est, en somme, le crer en
soi-mme  nouveau.  Les mmes oeuvres se refltent diversement
dans les mes qui les contemplent.  Chaque gnration d'hommes
cherche une motion nouvelle devant les ouvrages des vieux
matres.  Le spectateur le mieux dou est celui qui trouve, au
prix de quelque heureux contresens, l'motion la plus pure et la
plus forte.  Aussi l'humanit ne s'attache-t-elle gure avec
passion qu'aux oeuvres d'art ou de posie dont quelques parties
sont obscures et susceptibles d'interprtations diverses.



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On annonce, on attend, on voit dj de grands changements dans la
socit.  C'est l'ternelle erreur de l'esprit prophtique.
L'instabilit, sans doute, est la condition premire de la vie;
tout ce qui vit se modifie sans cesse, mais insensiblement et
presque  notre insu.

Tout progrs, le meilleur comme le pire, est lent et rgulier.
Il n'y aura pas de grands changements, il n'y en eut jamais,
j'entends de prompts ou de soudains.  Toutes les transformations
conomiques s'oprent avec la lenteur clmente des forces
naturelles.  Bonnes ou mauvaises  notre sens, les choses sont
toujours ce qu'il fallait qu'elles fussent.

Notre tat social est reflet des tats qui l'ont prcd, comme
il est la cause des tats qui le suivront.  Il tient des
premiers, comme les suivants tiendront de lui.  Et cet
enchanement fixe pour longtemps la persistance d'un mme type;
cet ordre assure la tranquillit de la vie.  Il est vrai qu'il ne
contente ni les esprits curieux de nouveauts, ni les coeurs
altrs de charit.  Mais c'est l'ordre universel.  Il faut s'y
soumettre.  Ayons le zle du coeur et les illusions ncessaires;
travaillons  ce que nous croyons utile et bon, mais non point
dans l'espoir d'un succs subit et merveilleux, non point au
milieu des imaginations d'une apocalypse sociale: toutes les
apocalypses blouissent et doivent.  N'attendons point de
miracle.  Rsignons-nous a prparer, pour notre inperceptible
part, l'avenir meilleur ou pire que nous ne verrons pus.



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Il faut, dans la vie, faire la part du hasard.  Le hasard, en
dfinitive, c'est Dieu.



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Les philosophies sont intressantes seulement comme des monuments
psychiques propres a clairer le savant sur les divers tats qu'a
traverss l'esprit humain.  Prcieuses pour la connaissance de
l'homme, elles ne sauraient nous instruire en rien de ce qui
n'est pas l'homme.

Les systmes sont comme ces minces fils de platine qu'on met dans
les lunettes astronomiques pour en diviser le champ en parties
gales.  Ces fils sont utiles  l'observation exacte des astres,
mais ils sont de l'homme et non du ciel.  Il est bon qu'il y ait
des fils de platine dans les lunettes.  Mais il ne faut pas
oublier que c'est l'opticien qui les a mis.



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A dix-sept ans, je vis, un jour, Alfred de Vigny dans un cabinet
de lecture de la rue de l'Arcade.  Je n'oublierai jamais qu'il
portait une paisse cravate de satin noir attache au cou par un
came et sur laquelle se rabattait un col aux bords arrondis.  Il
tenait  la main une mince canne de jonc  pomme d'or.  J'tais
bien jeune, et pourtant il ne me parut pas vieux.  Son visage
tait paisible et doux.  Ses cheveux dcolors, mais soyeux
encore et lgers, tombaient en boucles sur ses joues rondes.  Il
se tenait trs droit, marchait  petits pas et parlait  voix
basse.  Aprs son dpart, je feuilletai avec une motion
respectueuse le livre qu'il avait rapport.  C'tait un tome de
la collection Petitot, les _Mmoires de La Noue_, je crois.  J'y
trouvai un signet oubli, une troite bande de papier sur
laquelle, de sa grande criture allonge et pointue, qui
rappelait celle de madame de Svign, le pote avait trac au
crayon un seul mot, un nom: _Bellrophon_.  Hros fabuleux ou
navire historique, que signifiait ce nom?  Vigny songeait-il, en
l'crivant,  Napolon trouvant les bornes des grandeurs de
chair, ou bien se disait-il: Le cavalier mlancolique port par
Pgase n'a point, quoi qu'en aient dit les Grecs, tu le monstre
terrible et charmant que, la sueur au front, la gorge brlante et
les pieds en sang, nous poursuivons perdument, la Chimre?



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La tristesse philosophique s'est plus d'une fois exprime avec
une morne magnificence.  Comme les croyants parvenus  un haut
degr de beaut morale gotent les joies du renoncement, le
savant, persuad que tout autour de nous n'est qu'apparence et
duperie, s'enivre de cette mlancolie philosophique et s'oublie
dans les dlices d'un calme dsespoir.  Douleur profonde et
belle, que ceux qui l'ont gote n'changeraient pas contre les
gaiets frivoles et les vaines esprances du vulgaire.  Et les
contradicteurs qui, malgr la beaut esthtique de ces penses,
les trouveraient funestes  l'homme et aux nations, suspendront
peut-tre l'anathme quand on leur montrera la doctrine de
l'illusion universelle et de l'coulement des choses unissant
l'ge d'or de la philosophie grecque avec Xnophane et se
perptuant  travers l'humanit polie, dans les intelligences les
plus hautes, les plus sereines, les plus douces, un Dmocrite, un
picure, un Gassendi.



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Je sais une petite fille de neuf ans plus sage que les sages.
Elle me disait tout  l'heure:

On voit dans les livres ce qu'on ne peut pas voir en ralit,
parce que c'est trop loin ou parce que c'est pass.  Mais ce
qu'on voit dans les livres, on le voit mal, et tristement.  Et
les petits enfants ne doivent pas lire des livres.  Il y a tant
de choses bonnes  voir, et qu'ils n'ont pas vues: les lacs, les
montagnes, les rivires, les villes et les campagnes, la mer et
les bateaux, le ciel et les toiles!

Je suis bien de son avis.  Nous avons une heure  vivre, pourquoi
nous charger de tant de choses?  Pourquoi tant apprendre, puisque
nous savons que nous ne saurons jamais rien?  Nous vivons trop
dans les livres et pas assez dans la nature, et nous ressemblons
 ce niais de Pline le Jeune qui tudiait un orateur grec pendant
que sous ses yeux le Vsuve engloutissait cinq villes sous la
cendre.



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Y a-t-il une histoire impartiale?  Et qu'est-ce que l'histoire?
La reprsentation crite des vnements passs.  Mais qu'est-ce
qu'un vnement?  Est-ce un fait quelconque?  Non pas!  c'est un
fait notable.  Or, comment l'historien juge-t-il qu'un fait est
notable ou non?  Il en juge arbitrairement, selon son got et son
caractre,  son ide, en artiste enfin.  Car les faits ne se
divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en
faits non historiques.  Un fait est quelque chose d'infiniment
complexe.  L'historien prsentera-t-il les faits dans leur
complexit?  Cela est impossible.  Il les reprsentera dnus de
presque toutes les particularits qui les constituent, par
consquent tronqus, mutils, diffrents de ce qu'ils furent.
Quant aux rapports des faits entre eux, n'en parlons pas.  Si un
fait dit historique est amen, ce qui est possible, ce qui est
probable, par un ou plusieurs faits non historiques, et par cela
mme inconnus, comment l'historien pourra-t-il marquer la
relation de ces faits et leur enchanement?  Et je suppose dans
tout ce que je dis l que l'historien a sous les yeux des
tmoignages certains, tandis qu'en ralit on le trompe et qu'il
n'accorde sa confiance  tel ou tel tmoin que par des raisons de
sentiment.  L'histoire n'est pas une science, c'est un art.  On
n'y russit que par l'imagination.



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C'est beau, un beau crime! s'cria un jour J.-J.  Weiss dans un
grand journal.  Le mot fit scandale parmi les lecteurs
ordinaires.  Je sais un digne homme de magistrat, un bon
vieillard, qui rendit le lendemain la feuille au porteur.
C'tait un abonn de plus de trente annes, et il tait dans
l'ge o l'on n'aime pas  changer ses habitudes.  Mais il
n'hsita pas  faire ce sacrifice  la morale professionnelle.
C'est, je crois, l'affaire Fualds qui avait inspir  J.-J.
Weiss une si gnreuse admiration.  Je ne veux scandaliser
personne.  Je ne saurais.  Il y faut une grce audacieuse que je
n'ai point.  Pourtant je confesse que le matre avait raison et
que c'est beau, un beau crime.

Les causes clbres ont sur chacun de nous un attrait
irrsistible.  Ce n'est pas trop de dire que le sang rpandu est
pour moiti dans la posie de l'humanit.  Macbeth et Chopart dit
l'Aimable sont les rois de la scne.  Le got des lgendes
sclrates est inn dans l'homme.  Interrogez les petits enfants:
ils vous diront tous que si Barbe-Bleue n'avait pas tu ses
femmes, son histoire en serait moins jolie.  En face d'une
tnbreuse affaire d'assassinat, l'esprit ressent une curiosit
tonne.

Il s'tonne, parce que le crime est de soi-mme trange,
mystrieux et monstrueux; il s'intresse, parce qu'il retrouve
dans tous les crimes ce vieux fonds de faim et d'amour sur
lequel, bons ou mauvais, nous vivons tous.  Le criminel semble
venu de trs loin.  Il nous rapporte une image pouvantable de
l'humanit des bois et des cavernes.  Le gnie des races
primitives revit en lui.  Il garde des instincts qu'on croyait
perdus; il a des ruses que notre sagesse ignore.  Il est pouss
par des apptits qui sommeillent en nous autres.  Il est encore
une bte et dj un homme.  De l l'admiration indigne qu'il
nous inspire.  Le spectacle du crime est  la fois dramatique et
philosophique.  Il est pittoresque aussi, il sduit par des
groupements bizarres, des ombres farouches entrevues sur les
murs, quand tout dort, des haillons tragiques, des expressions de
visage dont le secret irrite.  Rustique et rampant sur la terre
nourricire qu'il abreuve depuis tant de sicles, le crime
s'associe aux noires magies de la nuit, au silence amical de la
lune, aux terreurs parses dans la nature, aux mlancolies des
champs et des rivires.  Faubourien et cach dans la foule, il
prend les nerfs par une odeur de bouge et d'alcool, un got de
pourriture et des accents inous d'infamie.  Dans le monde, je
veux dire dans la socit bourgeoise, o il est rare, il
s'habille comme nous, il parle comme nous, et c'est peut-tre
sons cette figure quivoque et vulgaire qu'il occupe le plus
fortement les imaginations.  Le crime en habit noir est celui que
le peuple prfre.



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Le charme qui touche le plus les mes est le charme du mystre.
Il n'y a pas de beaut sans voiles, et ce que nous prfrons,
c'est encore l'inconnu.  L'existence serait intolrable si l'on
ne rvait jamais.  Ce que la vie a de meilleur, c'est l'ide
qu'elle nous donne de je ne sais quoi qui n'est point en elle.
Le rel nous sert  fabriquer tant bien que mal un peu d'idal.
C'est peut-tre sa plus grande utilit.



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Cela est un signe du temps, dit-on  chaque instant.  Mais il
est trs difficile de dcouvrir les vrais signes du temps.  Il y
faut une connaissance du prsent ainsi que du pass et une
philosophie gnrale que nous n'avons ni les uns ni les autres.
Il m'est arriv plusieurs fois de saisir certains petits faits
qui se passaient sous mes yeux et de leur trouver une physionomie
originale dans laquelle je me plaisais  discerner l'esprit de
cette poque.  Ceci, me disais-je, devait se produire
aujourd'hui et ne pouvait tre autrefois.  C'est un signe du
temps. Or, j'ai retrouv neuf fois sur dix le mme fait avec des
circonstances analogues dans du vieux mmoires ou dans de
vieilles histoires.  Il y a en nous un fonds d'humanit qui
change moins qu'on ne croit.  Nous diffrons trs peu, en somme,
de nos grands-pres.  Pour que nos gots et nos sentiments se
transforment, il est ncessaire que les organes qui les
produisent se transforment eux-mmes.  C'est l'ouvrage des
sicles.  Il faut des centaines et des milliers d'annes pour
altrer sensiblement quelques-uns de nos caractres.



                                *
                               * *


Nous n'enfermons plus notre croyance dans les vieux dogmes.  Pour
nous, le Verbe ne s'est pas rvl seulement sur la sainte
montagne dont parle l'criture.  Le ciel des thologiens nous
apparat dsormais peupl de vains fantmes.  Nous savons que la
vie est brve, et, pour la prolonger, nous y mettons le souvenir
des temps qui ne sont plus.  Nous n'esprons plus en
l'immortalit de la personne humaine; pour nous consoler de cette
croyance morte, nous n'avons que le rve d'une autre immortalit,
insaisissable celle-l, parse, qu'on ne peut goter que par
avance, et qui, d'ailleurs, n'est promise qu' bien peu d'entre
nous, l'immortalit des mes dans la mmoire des hommes.



                                *
                               * *


Nous n'avons rien  faire en ce monde qu' nous rsigner.  Mais
les nobles cratures savent donner  la rsignation le beau nom
de contentement.  Les grandes mes se rsignent avec une sainte
joie.  Dans l'amertume du doute, au milieu du mal universel, sous
le ciel vide, elles savent garder intactes les antiques vertus
des fidles.  Elles croient, elles veulent croire.  La charit du
genre humain les chauffe.  C'est peu encore.  Elles conservent
pieusement cette vertu que la thologie chrtienne mettait dans
sa sagesse au-dessus de toutes les autres, parce qu'elle les
suppose ou les remplace: l'esprance.  Esprons, non point en
l'humanit qui, malgr d'augustes efforts, n'a pas dtruit le mal
en ce monde, esprons dans ces tres inconcevables qui sortiront
un jour de l'homme, comme l'homme est sorti de la brute.  Saluons
ces gnies futurs.  Esprons en cette universelle angoisse dont
le transformisme est la loi matrielle.  Cette angoisse fconde,
nous la sentons crotre en nous; elle nous fait marcher vers un
but invitable et divin.



                                *
                               * *


Les vieillards tiennent beaucoup trop  leurs ides.  C'est
pourquoi les naturels des les Fidji tuent leurs parents quand
ils sont vieux.  Ils facilitent ainsi l'volution, tandis que
nous en retardons la marche en faisant des acadmies.



                                *
                               * *


L'ennui des potes est un ennui dor, ne les plaignez pas trop;
ceux qui chantent savent charmer leur dsespoir; il n'est telle
magie que la magie des mots.  Les potes se consolent, comme les
enfants, avec des images.



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                               * *


En amour, il faut aux hommes des formes et des couleurs; ils
veulent des images.  Les femmes ne veulent que des sensations.
Elles aiment mieux que nous, elles sont aveugles.  Et si vous
pensez a la lampe de Psych,  la goutte d'huile, je vous dirai
que Psych n'est pas la femme, Psych est l'me.  Ce n'est pas la
mme chose.  C'est mme le contraire.  Psych tait curieuse de
voir, et les femmes ne sont curieuses que de sentir.  Psych
cherchait l'inconnu.  Quand les femmes cherchent, ce n'est pas
l'inconnu qu'elles cherchent.  Elles veulent retrouver, voil
tout, retrouver leur rve ou leur souvenir, la sensation pure.
Si elles avaient des yeux, comment parviendrait-on  s'expliquer
leurs amours?



                                *
                               * *

                                _A douard Rod._

                   SUR LES COUVENTS DE FEMMES


Il est pnible de voir une jeune fille mourir volontairement au
monde.  Le couvent effraye tout ce qui n'y entre pas.  Au milieu
du XIVe sicle de l're chrtienne, une jeune Romaine nomme
Blsilla fit dans un monastre de tels jenes qu'elle en mourut.
Le peuple furieux, suivit le cercueil en criant: Chassons,
chassons de la ville cette dtestable race des moines!  Pourquoi
ne les lapide-t-on pas?  Pourquoi ne les jette-t-on pas dans la
rivire? Et lorsque, quatorze cents ans plus tard, Chateaubriand
exalta, par la bouche du pre Aubry, les filles qui ont
sanctifi leur beaut aux chefs-d'oeuvre de la pnitence et
mutil cette chair rvolte dont les plaisirs ne sont que des
douleurs, l'abb Morellet, qui tait un vieux philosophe,
entendit avec impatience ces louanges de la vie cnobitique et
s'cria: Si ce n'est pas l du fanatisme, je demande  l'auteur
de me donner sa dfinition! Que nous enseignent ces
interminables querelles, sinon que la vie religieuse fait peur
la nature et que cependant elle a des raisons d'tre et de durer?
Le peuple et les philosophes n'entrent pas toujours dans ces
raisons.  Elles sont profondes et touchent aux plus grands
mystres de la nature humaine.  Le clotre a t pris d'assaut et
renvers.  Ses ruines dsertes se sont repeuples.  Certaines
mes y vont par une pente naturelle; ce sont des mes
claustrales.  Parce qu'elles sont inhumaines et pacifiques, elles
quittent le monde et descendent avec joie dans le silence et la
paix.  Plusieurs sont nes lasses; elles n'ont point de
curiosit.  Elles se tranent inertes et sans dsir.  Ne sachant
ni vivre ni mourir, elles embrassent la vie religieuse comme une
moindre vie et comme une moindre mort.  D'autres sont amenes au
clotre par des raisons dtournes.  Elles ne prvoyaient pas le
but.  Innocentes blesses, une dception prcoce, un deuil secret
du coeur, leur a gt l'univers.  Leur vie ne portera point de
fruits; le froid en a sch la fleur.  Elles ont eu trop tt le
sentiment du mal universel.  Elles se cachent pour pleurer.
Elles veulent qu'on les oublie.  Elles veulent oublier...  Ou
plutt, elles aiment leur douleur et elles la mettent  l'abri
des hommes et des choses.  Il en est d'autres enfin qu'attire au
couvent le zle du sacrifice et qui veulent se donner tout
entires, dans un abandon plus grand encore que celui de l'amour.
Celles-l, plus rares, sont les vraies pouses de Jsus-Christ.
L'glise leur prodigue les doux noms de lis et de rose, de
colombe et d'agneau: elle leur promet, par la bouche de la Reine
des Vierges, la couronne d'toiles et le trne de candeur.  Mais
prenons garde de renchrir sur les thologiens.  Aux poques de
foi, on ne s'chauffait gure sur les vertus mystiques des
religieuses.  Je ne parle pas du peuple,  qui les nonnes ont
toujours t suspectes et qui a fait sur elles des contes joyeux.
Je parle du clerg sculier, dont les jugements taient fort
mlangs.  N'oublions pas que la posie des clotres date de
Chateaubriand et de Montalembert.

Il faut aussi considrer que les communauts diffrent tout
fait selon les temps et les pays et qu'on ne peut les runir
toutes dans un mme jugement.  Le couvent fut longtemps en
Occident la ferme, l'cole, l'hpital et la bibliothque.  Il y
eut des couvents pour conserver la science, d'autres pour
conserver l'ignorance.  Il y en eut pour le travail comme pour
l'oisivet.

J'ai visit, il y a quelques annes, la montagne sur laquelle
sainte Odile, fille d'un duc d'Alsace, leva au milieu du XIIe
sicle un monastre dont la mmoire est reste dans l'me du
peuple alsacien.  Cette fille forte chercha et trouva les moyens
d'adoucir autour d'elle le grand mal de vivre dont souffraient
alors les pauvres gens.  Aide par d'habiles collaboratrices et
servie par des serfs nombreux, elle dfricha, cultiva les terres,
leva des bestiaux, mit les rcoltes  l'abri des pillards.  Elle
fut prvoyante pour les imprvoyants.  Elle enseigna la sobrit
aux buveurs de cervoise, la douceur aux violents, une bonne
conomie  tous.  Est-il possible de dcouvrir une ressemblance
entra ces vierges robustes et pures des temps barbares, ces
royales mtayres, et les abbesses qui, sous Louis XV, mettaient
des mouches pour aller  l'office et parfumaient de poudre  la
marchale les lvres des abbs qui leur baisaient les doigts?

Et mme alors, mme en ces jours de scandale, quand la noblesse
jetait dans les abbayes des cadettes rvoltes, il y avait de
bonnes mes sous les grilles des maisons conventuelles.  J'ai
surpris les secrets de l'une d'elles.  Qu'elle me pardonne!
C'est l'an pass, chez Legoubin, libraire sur le quai Malaquais.
Je trouvai un vieux manuel de confession  l'usage des
religieuses.  Une inscription mise sur le titre,  main repose,
m'apprit qu'en 1779 ce livre appartenait  soeur Anne, religieuse
soumise  la rgle des Feuillantines.  Il tait rdig en
franais et avait ceci de remarquable que chaque pch tait
imprim sur une petite fiche colle au feuillet par le bord
seulement.  Pendant l'examen de conscience, dans la chapelle, la
pnitente n'avait besoin ni de plume ni de crayon pour noter ses
fautes graves ou lgres.  Il lui suffisait de corner la petite
bande portant mention d'un pch qu'elle avait commis.  Et dans
le confessionnal, aide de son livre, qu'elle suivait de corne en
corne, soeur Anne ne risquait pas d'oublier quelque manquement
aux commandements de Dieu ou  ceux de l'glise.

Or, dans le moment que je trouvai ce petit livre chez mon ami
Legoubin, je vis que plusieurs coulpes y taient marques d'un
pli unique.  C'taient les coulpes extraordinaires de soeur Anne.
D'autres avaient t cornes bien des fois et les angles du
papier taient tout uss.  C'taient l les pchs mignons de
soeur Anne.

Comment en douter?  Le livre n'avait pas servi depuis la
dispersion des religieuses en 1790.  Il tait encore plein des
pieuses images et des prires histories que la bonne fille avait
glisses entre les pages.

Je connus de la sorte l'me de soeur Anne.  Je n'y trouvai que
des pchs innocents s'il en fut, et j'ai grand espoir que soeur
Anne est assise aujourd'hui  la droite du Pre.  Jamais coeur
plus pur n'a battu sous la robe blanche des Feuillantines.  Je me
figure cette sainte fille d'aspect candide, un peu grasse, se
promenant  pas lents entre les carrs de choux du jardin
conventuel, et marquant sans trouble, de son doigt blanc, sur le
livre, ses pchs aussi rguliers que sa vie: paroles vaines,
distractions dans les assembles, distractions aux offices,
dsobissances lgres et sensualit dans les repas.  Ce dernier
trait me touche jusqu'aux larmes.  Soeur Anne mangeait avec
sensualit des racines cuites  l'eau.  Elle n'tait point
triste.  Elle ne doutait point.  Elle ne tenta jamais Dieu.  Ces
pchs-l n'ont point de corne dans le petit livre.  Religieuse,
elle avait le coeur monastique.  Sa destine tait conforme  sa
nature.  Voil le secret de la sagesse de soeur Anne.

Je ne sais, mais je crois bien qu'il y a beaucoup de soeurs Anne
aujourd'hui dans les couvents de femmes.  J'aurais plusieurs
reproches  faire aux moines; j'aime mieux dire tout de suite que
je ne les aime pas beaucoup.  Quant aux religieuses, je crois
qu'elles ont pour la plupart, comme soeur Anne, un coeur
monastique, dans lequel abondent les grces de leur tat.

Et pourquoi sans cela seraient-elles entres an couvent?
Aujourd'hui, elles n'y sont plus jetes par l'orgueil et
l'avarice de leur famille.  Elles prennent le voile parce qu'il
leur convient de le prendre.  Elles le quitteraient s'il leur
plaisait de le quitter, et vous voyez qu'elles le gardent.  Les
dragons philosophes, qu'on voit forant les cltures dans les
vaudevilles de la Rvolution, avaient vite fait d'invoquer la
nature et de marier les nonnes.  La nature est plus vaste que ne
croient les dragons philosophes; elle runit le sensualisme et
l'asctisme dans son sein immense; et quant aux couvents, il faut
bien que le monstre soit aimable, puisqu'il est aim et qu'il ne
dvore plus que des victimes volontaires.  Le couvent a ses
charmes.  La chapelle, avec ses vases dors et ses roses en
papier, une sainte Vierge peinte de couleurs naturelles et
claire par une lumire ple et mystrieuse comme le clair de
lune, les chants et l'encens et la voix du prtre, voil les
premires sductions du clotre; elles l'emportent quelquefois
sur celles du monde.

C'est que ces choses ont une me et qu'elles contiennent toute la
somme de posie accessible  certaines natures.  Sdentaire et
faite pour une vie discrte, humble, cache, la femme se trouve
tout d'abord  son aise au couvent.  L'atmosphre en est tide,
un peu lourde; elle procure aux bonnes filles les dlices d'une
lente asphyxie.  On y gote un demi-sommeil.  On y perd la
pense.  C'est un grand dbarras.  En change, on y gagne la
certitude.  N'est-ce pas, au point de vue pratique, une
excellente affaire?  Je compte pour peu les titres d'pouse
mystique de Jsus, de vase d'lection et de colombe immacule.
On n'a gure d'exaltation dans les communauts.  Les vertus y
vont leur petit train.  Tout, jusqu'au sentiment du divin, y
garde un prudent terre--terre.  Pas d'envole.  Le
spiritualisme, dans sa sagesse, s'y matrialise autant qu'il
peut, et il le peut beaucoup plus qu'on ne pense communment.  La
grande affaire de la vie y est si bien divise en une suite de
petites affaires que l'exactitude supple  tout.  Rien ne rompt
jamais la trame gale de l'existence.  Le devoir y est trs
simple.  La rgle le trace.  Il y a l de quoi satisfaire les
mes timides, douces et obissantes.  Une telle vie tue
l'imagination et non pas la gaiet.  Il est rare de rencontrer
l'expression d'une tristesse profonde sur le visage d'une
religieuse.  A l'heure qu'il est, on chercherait vainement dans
les couvents de France une Virginie de Leyva ou une Giulia
Carraciolo, victimes rvoltes, respirant avec ivresse  travers
les grilles du clotre les parfums de la nature et du monde.  On
n'y trouverait pas non plus, je crois, une sainte Thrse ou une
sainte Catherine de Sienne.  L'ge hroque des couvents est
jamais pass.  L'ardeur mystique s'teint.  Les causes qui
jetaient tant d'hommes et de femmes dans les monastres
n'existent plus.  Aux temps de violence, quand l'homme, mal
assur de goter les fruits de son travail, se rveillait sans
cesse aux cris de mort, aux lueurs de l'incendie, quand la vie
tait un cauchemar, les plus douces mes s'en allaient rver du
ciel dans des maisons qui s'levaient comme de grands navires
au-dessus des flots de la haine et du mal.  Ces temps ne sont
plus.  Le monde est devenu  peu prs supportable.  On y reste
plus volontiers.  Mais ceux qui le trouvent encore trop rude et
trop peu sr sont libres, aprs tout, de s'en retirer.
L'Assemble constituante avait eu tort de le contester, et nous
avons eu raison de l'admettre en principe.

J'ai l'honneur de connatre la suprieure d'une communaut dont
la maison-mre est  Paris.  C'est une femme de bien et qui
m'inspire un sincre respect.  Elle me contait, il y a peu de
temps, les derniers moments d'une de ses religieuses, que j'avais
connue dans le monde rieuse et jolie, et qui tait alle
s'teindre de phtisie au couvent.

Elle a fait une sainte mort, me dit la suprieure.  Elle se
levait de son lit tous les jours de sa longue maladie, et deux
soeurs converses la portaient  la chapelle.  Elle y priait
encore le matin de sa dlivrance.  Un cierge allum devant
l'image de saint Joseph s'gouttait sur le parquet.  Elle donna
l'ordre  une des soeurs converses de redresser ce cierge.  Puis
elle se renversa en arrire, poussa un grand soupir et entra en
agonie.  On l'administra.  Elle ne put tmoigner que par le
mouvement de ses yeux de la pit avec laquelle elle recevait les
sacrements des morts.

Ce petit rcit me fut fait avec une admirable simplicit.  La
mort est l'acte le plus important de la vie religieuse.  Mais
l'existence cnobitique y prpare si bien qu'il ne reste pas plus
 faire en ce moment-l qu'en tout autre.  On redresse un cierge
qui s'gouttait et l'on meurt.  Il n'en fallait pas plus pour
complter une saintet minutieuse.




                                *
                               * *

               DE L'ENTRETIEN QUE J'EUS CETTE NUIT
                         AVEC UN FANTME
                 SUR LES ORIGINES DE L'ALPHABET


Dans le silence de la nuit, j'crivais, j'crivais depuis
longtemps.  Renvoyant sur ma table la lumire de la lampe,
l'abat-jour laissait dans l'ombre les livres qui montent en
tages sur les quatre faces du cabinet de travail.  Le feu
mourant semait dans les cendres ses derniers rubis.  Les acres
vapeurs du tabac paississaient l'air; devant moi, dans une
coupe, sur un monceau de cendres, une dernire cigarette levait
tout droit sa mince fume bleue.  Et les tnbres de cette
chambre taient mystrieuses, parce qu'on y sentait confusment
l'me de tous les livres endormis.  Ma plume sommeillait entre
mes doigts et je songeais  des choses trs anciennes, quand de
la fume de ma cigarette, comme des vapeurs d'une herbe magique,
sortit un personnage trange: ses cheveux boucls, ses yeux longs
et luisants, son nez busqu, ses lvres paisses, sa barbe noire,
frise  la mode assyrienne, son teint de bronze clair,
l'expression de ruse et de sensualit cruelle empreinte sur son
visage, les formes trapues de son corps et ses riches vtements
rvlaient un de ces Asiatiques appels barbares par les
Hellnes.  Il tait coiff d'un bonnet bleu fait comme une tte
de poisson et sem d'toiles.  Il portait une robe pourpre,
brode de figures d'animaux, et tenait d'une main un aviron, de
l'autre des tablettes.  Je ne me troublai point  sa vue.  Que
des fantmes apparaissent dans une bibliothque, rien de plus
naturel.  O se montreraient les ombres des morts, sinon au
milieu des signes qui gardent leur souvenir?  J'invitai
l'tranger  s'asseoir.  Il n'en fit rien.

--Laissez, me dit-il, et faites comme si je n'tais pas l, je
vous prie.  Je suis venu regarder ce que vous criviez sur ce
mauvais papier.  J'y prends plaisir; non que je me soucie en
aucune faon des ides que vous pouvez exprimer.  Mais les
caractres que vous tracez m'intressent infiniment.  En dpit
des altrations qu'elles ont subies en vingt-huit sicles
d'usage, les lettres qui sortent de votre plume ne me sont point
trangres.  Je reconnais ce B qui, de mon temps, s'appelait
_beth_, c'est--dire maison.  Voici l'L, que nous nommions
_lamed_, parce qu'il tait en forme d'aiguillon.  Ce G vient de
notre _gimel_, au cou de chameau, et cet A, sort de notre
_aleph_, en tte de boeuf.  Quant au D que je vois l, il
reprsenterait aussi fidlement que le _daleth_, qui lui a donn
naissance, l'entre triangulaire de la tente plante dans le
sable du dsert, si par un trait cursif vous n'aviez arrondi les
contours de ce signe d'une vie antique et nomade.  Vous avez
altr le _daleth_ ainsi que toutes les lettres de mon alphabet.
Mais je ne vous le reproche pas.  C'tait pour aller plus vite.
Le temps est prcieux.  Le temps, c'est de la poudre d'or, des
dents d'lphant et des plumes d'autruche.  La vie est courte.
Il faut, sans perdre un moment, ngocier et naviguer, afin de
gagner des richesses, pour vieillir heureux et respect.

--Monsieur, lui dis-je,  votre aspect comme  vos discours, je
vous reconnais pour un vieux Phnicien.

Il me rpondit simplement:

--Je suis Cadmus, l'ombre de Cadmus.

--En ce cas, rpliquai-je, vous n'existez pas proprement.  Tous
tes mythique et allgorique.  Car il est impossible de donner
crance  tout ce que les Grecs ont dit de vous.  Ils content que
vous avez tu, au bord de la fontaine d'Ares, un dragon dont la
gueule vomissait des flammes, et qu'ayant arrach les dents du
monstre vous les avez semes dans la terre o elles se changrent
en hommes.  Ce sont des contes, et vous-mme, monsieur, vous tes
fabuleux.

--Que je le sois devenu dans la suite des ges, il se peut, et
que ces grands enfants que vous nommez les Grecs aient ml des
fables  ma mmoire, je le crois, mais je n'en ai nul souci.  Je
ne me suis jamais inquit de ce qu'on penserait de moi aprs ma
mort; mes craintes et mes esprances n'allaient point au del de
cette vie dont on jouit sur la terre, et qui est la seule que je
connaisse encore aujourd'hui.  Car je n'appelle pas vivre flotter
comme une vaine ombre dans la poussire des bibliothques et
apparatre vaguement  M. Ernest Renan ou  M. Philippe Berger.
Et cet tat de fantme me semble d'autant plus triste que j'ai
men, de mon vivant, l'existence la plus active et la mieux
remplie.  Je ne m'amusais point  semer dans les champs botiens
des dents de serpent,  moins que ces dents ne fussent les haines
et l'envie que faisaient natre dans l'me des ptres du Cythron
ma richesse et ma puissance.  J'ai navigu toute ma vie.  Dans
mon vaisseau noir, qui portait  sa proue un nain rouge et
monstrueux, gardien de mes trsors, observant les sept Cabires
qui voguent par le ciel en leur barque tincelante, guidant ma
route sur cette toile immobile que les Grecs nommaient,  cause
de moi, la Phnicienne, j'ai sillonn toutes les mers et abord
tous les rivages; je suis all chercher l'or de la Colchide,
l'acier des Chalybes, les perles d'Ophir, l'argent de Tartesse;
j'ai pris en Btique le fer, le plomb, le cinabre, le miel, la
cire et la poix, et, franchissant les bornes du monde, j'ai couru
sous les brumes de l'Ocan jusqu' l'le sombre des Bretons, dont
je suis revenu vieux, les cheveux blancs, riche de l'tain que
les gyptiens, les Hellnes et les Italiotes m'achetrent au
poids de l'or.  La Mditerrane tait alors mon lac.  J'ai fond
sur ses ctes encore sauvages des centaines de comptoirs, et
cette fameuse Thbes n'est qu'une citadelle o je gardais de
l'or.  J'ai trouv en Grce des sauvages arms de bois de cerf et
de pierres clates.  Je leur ai donn le bronze, et c'est par
moi qu'ils ont connu tous les arts.

On sentait dans son regard et dans ses paroles une duret
blessante, je lui rpondis sans amiti:

--Oh!  vous tiez un ngociant actif et intelligent.  Mais vous
n'aviez point de scrupules, et vous vous conduisiez,
l'occasion, en vrai pirate.  Quand vous abordiez sur une cte de
la Grce ou des les, vous aviez soin d'taler sur le rivage des
parures et de riches toffes, et si les filles de la cte,
conduites par un invincible attrait, venaient seules,  l'insu de
leurs parents, contempler les choses dsires, vos marins
enlevaient ces vierges qui criaient et pleuraient en vain, et ils
les jetaient, lies et frmissantes, dans le fond de vos
vaisseaux,  la garde du nain rouge.  N'avez-vous point ainsi,
vous et les vtres, vol la jeune Io, fille du roi Inachos, pour
la vendre en Egypte?

--C'est bien probable.  Ce roi Inachos tait le chef d'une petite
tribu sauvage.  Sa fille tait blanche, avec des traits fins et
purs.  Les relations entre les sauvages et les hommes civiliss
ont t les mmes de tout temps.

--Il est vrai; mais vos Phniciens ont commis des vols inous
dans le monde.  Ils n'ont pas craint de drober des sarcophages
et de dpouiller les hypoges gyptiens pour enrichir leurs
ncropoles de Gbal.

--De bonne foi, monsieur, sont-ce l des reproches  faire  un
homme trs ancien,  celui que Sophocle appelait dj l'antique
Cadmus?  Il y a cinq minutes  peine que nous causons ensemble
dans votre cabinet et vous oubliez tout  fait que je suis votre
an de vingt-huit sicles.  Reconnaissez en moi, cher monsieur,
un vieux Chananen qu'il ne faut pas chicaner sur quelques
caisses de momies et quelques filles de sauvages voles en Egypte
ou en Grce.  Admirez plutt la force de mon intelligence et la
beaut de mon industrie.  Je vous ai parl de mes navires.  Je
pourrais vous montrer mes caravanes allant chercher dans le Yemen
l'encens et la myrrhe, dans le Harran les pierreries et les
pices, en Ethiopie l'ivoire et l'bne.  Mais mon activit ne
s'exerait pas seulement dans l'change et le ngoce.  J'tais un
manufacturier habile, alors que le monde autour de moi
sommeillait dans la barbarie.  Mtallurgiste, teinturier,
verrier, joaillier, j'exerais mon gnie dans ces arts du feu, si
merveilleux qu'ils semblent magiques.  Regardez les coupes que
j'ai ciseles et admirez le got dlicat du vieux bijoutier de
Chanaan!  Et je n'tais pas moins admirable dans les travaux
agricoles.  De cette troite bande de terre resserre entre le
Liban et la mer, j'ai fait un jardin dlicieux.  On y retrouve
encore les citernes que j'ai creuses.  Un de vos matres a dit:
Seul l'homme de Chanaan pouvait btir des pressoirs pour
l'ternit. Connaissez mieux le vieux Cadmus.  J'ai fait passer
tous les peuples mditerranens de l'ge de pierre  l'ge de
bronze.  J'ai appris  vos Grecs les principes de tous les arts.
En change du bl, du vin et des peaux de bte qu'ils
m'apportaient, je leur ai donn des coupes o se baisaient des
colombes et des figurines de terre, qu'ils ont copies depuis, en
les arrangeant  leur got.  Enfin, je leur ai donn un alphabet
sans lequel ils n'auraient pu ni fixer ni mme prciser leurs
penses que vous admirez.  Voil ce qu'a fait le vieux Cadmus.
Il l'a fait non par la charit du genre humain ni par dsir d'une
vaine gloire, mais pour l'amour du lucre et en vue d'un profit
tangible et certain.  Il l'a fait pour s'enrichir et avec l'envie
de boire pendant sa vieillesse du vin dans des coupes d'or, sur
une table d'argent, au milieu de femmes blanches dansant des
danses voluptueuses et jouant de la harpe.  Car le vieux Cadmus
ne croit ni  la bont ni  la vertu.  Il sait que les hommes
sont mauvais et que, plus puissants que les hommes, les dieux
sont pires.  Il les craint; il s'efforce de les apaiser par des
sacrifices sanglants.  Il ne les aime point.  Il n'aime que
lui-mme.  Je me peins tel que je suis.  Mais considrez que, si
je n'avais pas recherch les violents plaisirs des sens, je
n'aurais pas travaill pour m'enrichir, je n'aurais pas invent
les arts dont vous jouissez encore aujourd'hui.  Et puisqu'enfin,
cher monsieur, n'ayant pas assez d'esprit pour devenir marchand,
vous tes scribe et faites des critures  la manire des Grecs,
vous devriez m'honorer  l'gal d'un dieu, moi,  qui vous devez
l'alphabet.  J'en suis l'inventeur.  Vous pensez bien que je ne
l'ai cr que pour la commodit de mon commerce et sans prvoir
le moins du monde l'usage qu'en feraient plus tard les peuples
littraires.  Il me fallait un systme de notation simple et
rapide.  Je l'eusse volontiers pris  mes voisins, ayant
l'habitude de tirer d'eux tout ce qui pouvait me convenir.  Je ne
me pique pas d'originalit, ma langue est celle des smites; ma
sculpture est tantt gyptienne et tantt babylonienne.  Si
j'avais eu une bonne criture sous la main, je ne me serais pas
mis en frais d'invention sur cette matire.  Mais ni les
hiroglyphes des peuples que vous nommez aujourd'hui, sans les
connatre, Hittites ou Helens***, ni l'criture sacre des
Egyptiens ne rpondaient  mes besoins.  C'taient l des
critures compliques et lentes, mieux faites pour s'tendre sur
les murailles des temples et des tombeaux que pour se presser sur
les tablettes d'un ngociant.  Mme abrge et cursive,
l'criture des scribes gyptiens gardait encore, de son type
premier, la lourdeur, l'embarras et l'indcision.  Le systme
tout entier tait mauvais.  L'hiroglyphe simplifi restait
encore l'hiroglyphe, c'est--dire quelque chose de terriblement
confus.  Vous savez comment les gyptiens mlaient dans leurs
hiroglyphes, tant parfaits qu'abrgs, les signes reprsentant
des ides aux signes reprsentant des sons.  Par un coup de
gnie, je pris vingt-deux de ces signes innombrables et j'en fis
les vingt-deux lettres de mon alphabet.  Des lettres,
c'est--dire des signes correspondant chacun  un son unique, et
fournissant par leur association prompte et facile le moyen de
peindre fidlement tous les sons!  N'tait-ce point ingnieux?

--Oui, sans doute, c'tait ingnieux, et plus encore que vous ne
croyez.  Et nous vous devons un prsent inestimable.  Car sans
l'alphabet point de notation exacte du discours, point de style,
partant point de pense un peu dlicate, point d'abstractions,
point de philosophie subtile.  Il serait aussi absurde d'imaginer
Pascal crivant les _Provinciales_ en caractres cuniformes que
de croire que le Zeus d'Olympie a t sculpt par un phoque.
Invent pour tenir des livres de commerce, l'alphabet phnicien
est devenu dans le monde entier l'instrument ncessaire et
parfait de la pense, et l'histoire de ses transformations est
intimement lie  celle du dveloppement de l'esprit humain.
Votre invention est infiniment belle et prcieuse, encore
qu'imparfaite.  Car vous n'avez pas song aux voyelles, et ce
sont les Grecs ingnieux qui les ont trouves.  Leur part en ce
monde tait de porter toutes choses  la perfection.

--Les voyelles, je vais vous dire j'ai toujours eu la mauvaise
habitude de les brouiller et de les confondre.  Vous vous en tes
peut-tre aperu ce soir: le vieux Cadmus parle un peu de la
gorge.

--Je le lui pardonne, je lui pardonnerais presque le rapt de la
vierge Io, puisque enfin son pre Inachos n'tait qu'un chef de
sauvages portant pour sceptre un bois de cerf, sculpt  la
pointe du silex.  Je lui pardonnerais mme d'avoir fait connatre
aux Botiens pauvres et vertueux les danses frntiques des
Bacchantes, je lui pardonnerais tout, pour avoir donn  la Grce
et au monde le plus prcieux des talismans, les vingt-deux
lettres de l'alphabet phnicien.  De ces vingt-deux lettres sont
sortis tous les alphabets de l'univers.  Il n'est point de pense
sur cette terre qu'ils ne fixent et ne gardent.  De votre
alphabet, divin Cadmus, sont sorties les critures grecques et
italiotes, qui ont donn naissance  toutes les critures
europennes.  De votre alphabet encore sont issues toutes les
critures smitiques, depuis l'aramen et l'hbreu jusqu'au
syriaque et  l'arabe.  Et ce mme alphabet phnicien est le pre
des alphabets hymiarite et thiopien et de tous les alphabets du
centre de l'Asie, zend et pehlvi, et mme de l'alphabet indien,
qui a donn naissance au devangari et  tous les alphabets de
l'Asie mridionale.  Quelle fortune!  Quel succs universel!  Il
n'y a pas,  l'heure qu'il est, sur toute la surface de la terre
une seule criture qui ne drive de l'criture cadmenne.
Quiconque en ce monde crit un mot est tributaire des vieux
marchands chananens.  A cette pense, je suis tent de vous
rendre les plus grands honneurs, soigneur Cadmus, et je ne suis
comment reconnatre la faveur que vous m'avez faite en passant
une petite heure de nuit dans mon cabinet, vous, Baal Cadmus,
inventeur de l'alphabet.

--Cher monsieur, modrez votre enthousiasme.  Je suis assez
content de ma petite invention.  Mais ma visite n'a rien qui
puisse vous flatter particulirement.  Je m'ennuie  mort depuis
que, devenu une ombre vaine, je ne vends plus ni tain, ni poudre
d'or, ni dents d'lphant et que, sur cette terre o M. Stanley
suit de loin mon exemple, je suis rduit  converser, de temps
autre, avec quelques savants ou curieux qui veulent bien
s'intresser  moi.  Je crois entendre le chant du coq, adieu et
tachez de vous enrichir: les seuls bien de ce monde sont la
richesse et la puissance.

Il dit et disparut.  Mon feu s'tait teint, la fracheur de la
nuit commenait  me saisir et j'avais trs mal  la tte.



                                *
                               * *


Je ne partage pas du tout les mauvais sentiments des
vaudevillistes  l'endroit des doctoresses.  Si une femme a la
vocation de la science, de quel droit lui reprocherons-nous
d'avoir suivi sa voie?  Comment blmer cette noble et douce et
sage Sophie Germain qui, aux soins du mnage et de la famille,
prfra les mditations silencieuses de l'algbre et de la
mtaphysique?  La science ne peut-elle avoir, comme la religion,
ses vierges et ses diaconesses?  S'il est peu raisonnable de
vouloir instruire toutes les femmes, l'est-il davantage de
vouloir interdire  toutes les hautes spculations de la pense?
Et,  un point de vue tout pratique, la science n'est-elle pas,
dans certains cas, pour une femme, une ressource prcieuse?
Parce qu'il y a aujourd'hui plus d'institutrices qu'il n'en faut,
devons-nous blmer les jeunes filles qui se vouent
l'enseignement, malgr l'ineptie cruelle des programmes et la
justice inique des concours?  Puisqu'on a toujours reconnu aux
femmes une exquise habilet  soigner les malades, puisqu'elles
furent de tout temps des consolatrices et des gurisseuses,
puisqu'elles fournissent  la socit des infirmires et des
sages-femmes, comment ne pas louer celles qui, non contentes de
l'apprentissage ncessaire, poussent jusqu'au doctorat leurs
tudes mdicales et s'accroissent ainsi en dignit et en
autorit?

Il ne faut point se laisser emporter par la haine des prcieuses
et des pdantes.  Il est de fait que rien n'est odieux comme une
pdante.  Pour ce qui est des prcieuses, il faudrait distinguer.
Le bel air ne messied pas toujours, et un certain got de bien
dire ne gte pas une femme.  Si madame de Lafayette est une
prcieuse (de son temps, elle passait pour telle), je ne harai
point les prcieuses.  Toute affectation est dtestable, celle du
torchon comme celle de la plume, et il y aurait peu d'agrment
vivre dans la socit que rvait Proudhon, o toutes les femmes
seraient cuisinires et ravaudeuses.  Je veux bien qu'il soit
moins naturel et, partant, moins gracieux aux femmes de composer
un livre que de jouer la comdie, mais une femme qui sait crire
aurait tort de ne point le faire, si cela n'embarrasse pas sa
vie.  Sans compter que l'encrier pourra lui devenir un ami quand
il lui faudra franchir le pas douloureux pour entrer dans l'ge
des souvenirs.  Il est certain que, si les femmes n'crivent pas
mieux que les hommes, elles crivent autrement et laissent
traner sur le papier un peu de leur grce divine.  Pour ma part,
je suis trs reconnaissant  madame de Caylus et  madame de
Staal-Delaunay d'avoir laiss des pattes de mouche immortelles.

Ce serait la moins philosophique des ides que de se figurer la
science entrant dans le systme moral d'une femme ou d'une fille
comme un corps tranger, comme un lment perturbateur d'une
puissance incalculable.  Mais, s'il tait naturel et lgitime de
vouloir instruire les jeunes filles, il est certain qu'on s'y est
trs mal pris.  On commence heureusement  le reconnatre.  La
science est le lien de l'homme avec la nature.  Elles ont besoin
comme nous d'une part de connaissance.  A la faon dont on a
voulu les instruire, bien loin de multiplier leurs rapports avec
l'Univers, on les a spares et comme retranches de la nature.
On leur a enseign des mots et non des choses, et on leur a mis
dans la tte de longues nomenclatures d'histoire, de gographie
et de zoologie qui n'ont par elles-mmes aucune signification.
Ces innocentes cratures ont port leur faix et plus que leur
faix de ces programmes iniques que l'orgueil dmocratique et le
patriotisme bourgeois levrent comme les Babels de la
cuistrerie.

On tait parti de l'ide absurde qu'un peuple est savant quand
tout le monde y sait les mmes choses, comme si la diversit des
fonctions n'entranait pas la diversit des connaissances, et
comme s'il tait profitable qu'un marchand st ce que sait un
mdecin!  Cette ide se trouva fconde en erreurs; notamment,
elle en enfanta une autre encore plus mchante qu'elle.  On
s'imagina que les lments des sciences spciales sont utiles aux
personnes destines  n'en poursuivre ni les applications ni la
thorie.  On s'imagina que la terminologie avait en anatomie, par
exemple, ou en chimie, une valeur propre, et qu'on tait
intress  la connatre, indpendamment de l'usage qu'en font
les chirurgiens et les chimistes.  Cette superstition est aussi
folle que celle des vieux Scandinaves qui crivaient en
caractres runiques et s'imaginaient qu'il y a des mots assez
puissants, si on les prononait jamais, pour teindre le soleil
et rduire la terre en poudre.

On sourit de piti en songeant  ces pdagogues qui enseignent
aux enfants les mots d'une langue que ceux-ci n'entendront ni ne
parleront jamais.  Ils disent, ces barbacoles, qu'ils enseignent
ainsi les lments des sciences et donnent aux filles des clarts
de tout.  Mais qui ne voit qu'ils leur donnent seulement des
tnbres de tout et que, pour mettre des ides dans ces jeunes
ttes, molles et lgres, il faudrait user d'une tout autre
mthode?  Montrez en peu de mots les grands objets d'une science,
marquez-en les rsultats par quelques exemples frappants.  Soyez
des gnralisateurs, soyez des philosophes et cachez si bien
votre philosophie qu'on vous croie aussi simples que les esprits
auxquels vous parlez.  Exposez sans jargon, dans la langue
vulgaire et commune  tous, un petit, nombre de faits qui
frappent l'imagination et contentent l'intelligence.  Que votre
parole soit nave, grande et gnreuse.  Ne vous flattez pas
d'enseigner un grand nombre de choses.  Excitez seulement la
curiosit.  Contents d'ouvrir les esprits, ne les surchargez
point.  Mettez-y l'tincelle.  D'eux-mmes, ils s'prendront par
l'endroit o ils sont inflammables.

Et si l'tincelle s'teint, si certaines intelligences restent
obscures, du moins vous ne les aurez point brles.  Il y aura
toujours des ignorants parmi nous.  Il faut respecter toutes les
natures et laisser  la simplicit celles qui y sont voues.
Cela est particulirement ncessaire pour les filles qui, la
plupart, font leur temps sur la terre dans des emplois o on leur
demande tout autre chose que des ides gnrales et des
connaissances techniques.  Je voudrais que l'enseignement qu'on
donne aux filles ft surtout une discrte et douce sollicitation.



                                *
                               * *

                         SUR LE MIRACLE


Il ne faut pas dire: Le miracle n'est pas, parce qu'il n'a pas
t dmontr.  Les orthodoxes pourraient toujours en appeler
une instruction plus complte.  La vrit c'est que le miracle ne
saurait tre constat ni aujourd'hui ni demain, parce que
constater le miracle, ce sera toujours apporter une conclusion
prmature.  Un instinct profond nous dit que tout ce que la
nature renferme dans son sein est conforme  ses lois ou connues
ou mystrieuses.  Mais, quand bien mme il ferait taire son
pressentiment, l'homme ne pourra jamais dire: Tel fait est au
del des frontires de la nature.  Nos explorations ne
pousseront jamais jusque-l.  Et, s'il est de l'essence du
miracle d'chapper  la connaissance, tout dogme qui l'atteste
invoque un tmoin insaisissable, qui se drobera jusqu' la fin
des sicles.  Le miracle est une conception enfantine qui ne peut
subsister ds que l'esprit commence  se faire une reprsentation
systmatique de la nature.  La sagesse grecque n'en supportait
point l'ide.  Hippocrate disait, en parlant de l'pilepsie: Ce
mal est nomm divin; mais toutes les maladies sont divines et
viennent galement des dieux.  Il parlait en philosophe
naturaliste.  La raison humaine est moins ferme aujourd'hui.  Ce
qui me fche surtout, c'est qu'on dise: Nous ne croyons pas aux
miracles, parce que aucun n'est prouv.

tant  Lourdes, au mois d'aot, je visitai la grotte o
d'innombrables bquilles taient suspendues, en signe de
gurison.  Mon compagnon me montra du doigt ces trophes
d'infirmerie et murmura  mon oreille:

--Une seule jambe de bois en dirait bien davantage.

C'est une parole de bon sens; mais philosophiquement la jambe de
bois n'aurait pas plus de valeur qu'une bquille.  Si un
observateur d'un esprit vraiment scientifique tait appel
constater que la jambe coupe d'un homme s'est reconstitue
subitement dans une piscine ou ailleurs, il ne dirait point:
Voil un miracle! Il dirait: Une observation jusqu' prsent
unique tend  faire croire qu'en des circonstances encore
indtermines les tissus d'une jambe humaine ont la proprit de
se reconstituer comme les pinces des homards, les pattes des
crevisses et la queue des lzards, mais beaucoup plus
rapidement.  C'est l un fait de nature en contradiction
apparente avec plusieurs autres faits de nature.  Celle
contradiction rsulte de notre ignorance, et nous voyons
clairement que la physiologie des animaux est  refaire, ou, pour
mieux dire, qu'elle n'a jamais t faite.  Il n'y a gure plus de
deux cents ans que nous avons une ide de la circulation du sang.
Il y a un sicle  peine que nous savons ce que c'est que de
respirer.

Il y aurait, j'en conviens, quelque fermet  parler de la sorte.
Mais le savant ne doit s'tonner de rien.  Disons que,
d'ailleurs, aucun d'eux n'a jamais t mis  pareille preuve et
que rien ne fait craindre un prodige de ce genre.  Les gurisons
miraculeuses que les mdecins ont pu constater s'accordent toutes
trs bien avec la physiologie.  Jusqu'ici les spultures des
saints, les fontaines et les grottes sacres n'ont jamais agi que
sur des malades atteints d'affections ou curables ou susceptibles
de rmission instantane.  Mais vit-on un mort ressusciter, le
miracle ne serait prouv que si nous savions ce que c'est que la
vie et que la mort, et nous ne le saurons jamais.

On nous dfinit le miracle: une drogation aux lois de la nature.
Nous ne les connaissons pas; comment saurions-nous qu'un fait y
droge?

--Mais nous connaissons quelques-unes de ces lois?

--Oui, nous avons surpris quelque rapport des choses.  Mais, ne
saisissant pas toutes les lois naturelles, nous n'en saisissons
aucune, puisqu'elles s'enchanent.

--Encore pourrions-nous constater le miracle dans ces sries de
rapports que nous avons surpris.

--Nous ne le pourrions pas avec une certitude philosophique.
D'ailleurs, c'est prcisment les sries qui nous apparaissent
comme les plus fixes et les mieux dtermines que le miracle
interrompt le moins.  Le miracle n'entreprend rien, par exemple,
contre la mcanique cleste.  Il ne s'exerce point sur le cours
des astres et jamais il n'avance ni ne retarde une clipse
calcule.  Il se joue volontiers, au contraire, dans les tnbres
de la pathologie interne et se plat surtout aux maladies
nerveuses.  Mais ne mlons point une question de fait  la
question de principe.  En principe, le savant est inhabile
constater un fait surnaturel.  Cette constatation suppose une
connaissance totale et absolue de la nature qu'il n'a point et
n'aura jamais, et que personne n'eut au monde.  C'est parce que
je n'en croirais pas nos plus habiles oculistes sur la gurison
miraculeuse d'un aveugle, qu' plus forte raison je n'en crois
pas non plus saint Mathieu et saint Marc qui n'taient pas
oculistes.  Le miracle est par dfinition mconnaissable et
inconnaissable.

Les savants ne peuvent en aucun cas attester qu'un fait est en
contradiction avec l'ordre universel, c'est--dire avec l'inconnu
divin.  Dieu mme ne le pourrait qu'en tablissant une pitoyable
distinction entre les manifestations gnrales et les
manifestations particulires de son activit, en reconnaissant
qu'il fait de temps en temps des retouches timides  son oeuvre,
et en laissant chapper cet aveu humiliant que la lourde machine
qu'il a monte a besoin  toute heure, pour marcher cahin-caha,
d'un coup de main du fabricant.

La science est habile, au contraire,  ramener aux donnes de la
science positive des faits qui semblaient s'en carter.  Elle
russit parfois trs heureusement  expliquer par des causes
physiques certains phnomnes qui passrent longtemps pour
merveilleux.  Des gurisons de la moelle furent constates sur le
tombeau du diacre Paris et dans d'autres lieux saints.  Ces
gurisons n'tonnent plus depuis qu'on sait que l'hystrie simula
parfois les lsions de la moelle pinire.

Qu'une toile nouvelle ait apparu  ces personnages mystrieux
que l'vangile appelle les Mages (je suppose le fait
historiquement tabli), c'tait, certes, un miracle pour les
astrologues du moyen ge, qui croyaient que le firmament, clou
d'toiles, n'tait sujet  aucune vicissitude.  Mais, relle ou
fictive, l'toile des Mages n'est plus miraculeuse pour nous qui
savons que le ciel est incessamment agit par la naissance et par
la mort des univers, et qui avons vu, en 1866, une toile
s'allumer tout  coup dans la Couronne borale, briller pendant
un mois, puis s'teindre.

Cette toile n'annonait point le Messie; elle attestait
seulement qu' une distance infinie de nous une conflagration
effroyable dvorait un monde en quelques jours, ou plutt l'avait
autrefois dvor, car le rayon qui nous apportait la nouvelle de
ce dsastre cleste tait en chemin depuis cinq sicles, et
peut-tre depuis plus longtemps.

On connat le miracle de Bolsne, immortalis par une des
_Stanze_ de Raphal.  Un prtre incrdule clbrait la messe;
l'hostie, quand il la brisa pour la communion, parut couverte de
sang.  Les Acadmies, il y a seulement dix ans, eussent t fort
embarrasses d'expliquer un fait si trange.  On n'est mme pas
tent de le nier depuis la dcouverte d'un champignon
microscopique dont les colonies, tablies dans la farine ou dans
la pte, ont l'aspect du sang coagul.  Le savant qui l'a trouv,
pensant avec raison que c'taient l les taches rouges de
l'hostie de Bolsne, appela le champignon _micrococcus
prodigiosus_.

Il y aura toujours un champignon, une toile ou une maladie que
la science humaine ne connatra pas, et c'est pour cela qu'elle
devra toujours, au nom de l'ternelle ignorance, nier tout
miracle et dire des plus grandes merveilles, comme de l'hostie de
Bolsne, comme de l'toile des Mages, comme du paralytique guri:
Ou cela n'est pas, ou cela est, et, si cela est, cela est dans la
nature et par consquent naturel.

                                *
                               * *

                     CHTEAUX   DE   CARTES


Ce qui rend dfiant en matire d'esthtique, c'est que tout se
dmontre par le raisonnement.  Znon d'Ele a dmontr que la
flche qui vole est immobile.  On pourrait aussi dmontrer le
contraire, bien qu' vrai dire ce soit plus malais.  Car le
raisonnement s'tonne devant l'vidence, et l'on peut dire que
tout se dmontre, hors ce que nous sentons vritable.  Une
argumentation suivie sur un sujet complexe ne prouvera jamais que
l'habilet de l'esprit qui l'a conduite.  Il faut bien que les
hommes aient quelque soupon de cette grande vrit, puisqu'ils
ne se gouvernent jamais par le raisonnement.  L'instinct et le
sentiment les mnent.  Ils obissent  leurs passions,  l'amour,
 la haine et surtout  la peur salutaire.  Ils prfrent les
religions aux philosophies et ne raisonnent que pour se justifier
de leurs mauvais penchants et de leurs mchantes actions, ce qui
est risible, mais pardonnable.  Les oprations les plus
instinctives sont gnralement celles o ils russissent le
mieux, et la nature a fond sur celles-l seules la conservation
de la vie et la perptuit de l'espce.  Les systmes
philosophiques ont russi en raison du gnie de leurs auteurs,
sans qu'on ait jamais pu reconnatre en l'un d'eux des caractres
de vrit qui le fissent prvaloir.  En morale, toutes les
opinions ont t soutenues, et si plusieurs semblent s'accorder,
c'est que les moralistes eurent souci, pour la plupart, de ne pas
se brouiller avec le sentiment vulgaire et l'instinct commun.  La
raison pure, s'ils n'avaient cout qu'elle, les et conduits par
divers chemins aux conclusions les plus monstrueuses, comme il se
voit en certaines sectes religieuses et en certaines hrsies
dont les auteurs, exalts par la solitude ont mpris le
consentement irrflchi des hommes.  Il semble qu'elle raisonnt
trs bien, cette docte canite qui, jugeant la cration mauvaise,
enseignait aux fidles  offenser les lois physique et morales du
monde, sur l'exemple des criminels et prfrablement
l'imitation de Can et Judas.  Elle raisonnait bien, pourtant sa
morale tait abominable.  Cette vrit sainte et salutaire se
trouve an fond de toutes les religions, qu'il est pour l'homme un
guide plus sur que le raisonnement et qu'il faut couter le
coeur.

En esthtique, c'est--dire dans les nuages, on peut argumenter
plus et mieux qu'en aucun autre sujet.  C'est en cet endroit
qu'il faut tre mfiant.  C'est l qu'il faut tout craindre:
l'indiffrence comme la partialit, la froideur comme la passion,
le savoir comme l'ignorance, l'art, l'esprit, la subtilit et
l'innocence plus dangereuse que la ruse.  En matire
d'esthtique, tu redouteras les sophismes, surtout quand ils
seront beaux, et il s'en trouva d'admirables.  Tu n'en croiras
pas mme l'esprit mathmatique, si parfait, si sublime, mais
d'une telle dlicatesse que cette machine ne peut travailler que
dans le vide et qu'un grain de sable dans les rouages suffit
les fausser.  On frmit en songeant jusqu'o ce grain de sable
peut entraner une cervelle mathmatique.  Pensez  Pascal.

L'esthtique ne repose sur rien de solide.  C'est un chteau en
l'air.  On l'appuie sur l'thique.  Mais il n'y a pas d'thique.
Il n'y a pas de sociologie.  Il n'y a pas non plus de biologie.
L'achvement des sciences n'a jamais exist que dans la tte de
M. Auguste Comte, dont l'oeuvre est une prophtie.  Quand la
biologie sera constitue, c'est--dire dans quelques millions
d'annes, un pourra peut-tre construire une sociologie.  Ce sera
l'affaire d'un grand nombre de sicles; aprs quoi, il sera
loisible de crer sur des bases solides une science esthtique.
Mais alors notre plante sera bien vieille et touchera aux termes
de ses destins.  Le soleil, dont les taches nous inquitent dj,
non sans raison, ne montrera plus  la terre qu'une face d'un
rouge sombre et fuligineux  demi couverte de scories opaques, et
les derniers humains, retirs au fond des mines, seront moins
soucieux de disserter sur l'essence du beau que de brler dans
les tnbres leurs derniers morceaux de houille, avant de
s'abmer dans les glaces ternelles.

Pour fonder la critique, on parle de tradition et de consentement
universel.  Il n'y en a pas.  L'opinion presque gnrale, il est
vrai, favorise certaines oeuvres.  Mais c'est en vertu d'un
prjug, et nullement par choix et par l'effet d'une prfrence
spontane.  Les oeuvres que tout le monde admire sont celles que
personne n'examine.  On les reoit comme un fardeau prcieux,
qu'on passe  d'autres sans y regarder.  Croyez-vous vraiment
qu'il y ait beaucoup de libert dans l'approbation que nous
donnons aux classiques grecs, latins, et mme aux classiques
franais?  Le got aussi qui nous porte vers tel ouvrage
contemporain et nous loigne de tel autre est-il bien libre?
N'est-il pas dtermin par beaucoup de circonstances trangres
au contenu de cet ouvrage, dont la principale est l'esprit
d'imitation, si puissant chez l'homme et chez l'animal?  Cet
esprit d'imitation nous est ncessaire pour vivre sans trop
d'garement; nous le portons dans toutes nos actions et il domine
notre sens esthtique.  Sans lui les opinions seraient en matire
d'art beaucoup plus diverses encore qu'elles ne sont.  C'est par
lui qu'un ouvrage qui, pour quelque raison que ce soit, a trouv
d'abord quelques suffrages, en recueille ensuite un plus grand
nombre.  Les premiers seuls taient libres; tous les autres ne
font qu'obir.  Ils n'ont ni spontanit, ni sens, ni valeur, ni
caractre aucun.  Et par leur nombre ils font la gloire.  Tout
dpend d'un trs petit commencement.  Aussi voit-on que les
ouvrages mpriss  leur naissance ont peu de chance de plaire un
jour, et qu'au contraire les ouvrages clbres ds le dbut
gardent longtemps leur rputation et sont estims encore aprs
tre devenus inintelligibles.  Ce qui prouve bien que l'accord
est le pur effet du prjug, c'est qu'il cesse avec lui.  On en
pourrait donner de nombreux exemples.  Je n'en rapporterai qu'un
seul.  Il y a une quinzaine d'annes, dans l'examen d'admission
au volontariat d'un an, les examinateurs militaires donnrent
pour dicte aux candidats une page sans signature qui, cite dans
divers journaux, y fut raille avec beaucoup de verve et excita
la gaiet de lecteurs trs lettrs.--O ces militaires,
demandait-on, taient-ils alls cherche des phrases si baroques
et si ridicules? Ils les avaient prises pourtant dans un trs
beau livre.  C'tait du Michelet, et du meilleur, du Michelet du
plus beau temps.  Messieurs les officiers avaient tir le texte
de leur dicte de cette clatante description de la France par
laquelle le grand crivain termine le premier volume de son
_Histoire_ et qui en est un des morceaux les plus estims.  _En
latitude, les zones de la France se marquent aisment par leurs
produits.  Au Nord, les grasses et basses plaines de Belgique et
de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon,
leur vigne amre du nord, etc., etc._ J'ai vu des connaisseurs
rire de ce style, qu'ils croyaient celui de quelque vieux
capitaine.  Le plaisant qui riait le plus fort tait un grand
zlateur de Michelet.  Cette page est admirable, mais, pour tre
admire d'un consentement unanime, faut-il encore qu'elle soit
signe.  Il en va de mme de toute page crite de main d'homme.
Par contre, ce qu'un grand nom recommande a chance d'tre lou
aveuglment.  Victor Cousin dcouvrait dans Pascal des sublimits
qu'on a reconnu tre des fautes du copiste.  Il s'extasiait par
exemple sur certains raccourcis d'abme qui proviennent d'une
mauvaise lecture.  On n'imagine pas M. Victor Cousin admirant des
raccourcis d'abme chez un de ses contemporains, Les rhapsodies
d'un Vrain Lucas furent favorablement accueillies de l'Acadmie
des sciences sous les noms de Pascal et de Descartes.  Ossian
semblait l'gal d'Homre quand on le croyait ancien.  On le
mprise depuis qu'on sait que c'est Mac-Pherson.

Lorsque les hommes ont des admirations communes et qu'ils en
donnent chacun la raison, la concorde se change en discorde.
Dans un mme livre ils approuvent des choses contraires qui ne
peuvent s'y trouver ensemble.  Ce serait un ouvrage bien
intressant que l'histoire des variations de la critique sur une
des oeuvres dont l'humanit s'est le plus occupe, _Hamlet_, la
_Divine Comdie_ ou l'_Iliade_.  L'_Iliade_ nous charme
aujourd'hui par un caractre barbare et primitif que nous y
dcouvrons de bonne foi.  Au xviie sicle, on louait Homre
d'avoir observ les rgles de l'pope.  Soyez assur, disait
Boileau, que si Homre a employ le mot chien, c'est que le mot
est noble en grec. Ces ides nous semblent ridicules.  Les
ntres paratront peut-tre aussi ridicules dans deux cents ans,
car enfin on ne peut mettre au rang des vrits ternelles
qu'Homre est barbare et que la barbarie est admirable.  Il n'est
pas en matire de littrature une seule opinion qu'on ne combatte
aisment par l'opinion contraire.  Qui saurait terminer les
disputes des joueurs de flte?  Faut-il donc ne faire ni
esthtique ni critique?  Je ne dis pas cela.  Mais il faut savoir
que c'est un art et y mettre la passion et l'agrment sans
lesquels il n'y a point d'art.



                                *
                               * *

                                _A Monsieur L.  Bourdeau._

                      AUX   CHAMPS-LYSES


Je fus tout  coup emport dans de muettes tnbres au milieu
desquelles paraissaient vaguement des formes inconnues qui me
remplissaient d'horreur.  Mes yeux s'accoutumant peu  peu
l'obscurit, je distinguai, au bord d'un fleuve qui roulait des
eaux lourdes, l'ombre effrayante d'un homme coiff d'un bonnet
asiatique et portant une rame sur l'paule.  Je reconnus
l'ingnieux Ulysse.  De ses joues creuses pendait une barbe
dcolore.  Je l'entendis soupirer d'une voix teinte:

J'ai faim.  Je ne vois plus clair et mon me est comme une
lourde fume errant dans les tnbres.  Qui me fera boire du sang
noir, pour qu'il me souvienne encore de mes navires peints de
vermillon, de ma femme irrprochable et de ma mre?

En entendant ce discours, je compris que j'tais transport dans
les Enfers.  Je tchai de m'y diriger de mon mieux, d'aprs les
descriptions des potes, et je m'acheminai vers une prairie o
luisait une faible et douce lumire.  Aprs une demi-heure de
marche, je rencontrai des ombres qui, assembles sur un champ
d'asphodles, discouraient ensemble.  Il s'y trouvait des mes de
tous les temps et de tous les pays, et j'y reconnus de grands
philosophes mls  de pauvres sauvages.  Cach dans l'ombre d'un
myrte, j'coutai leur conversation.  J'entendis d'abord Pyrrhon
demander, avec un air de douceur, les mains sur sa bche comme un
bon jardinier:

--Qu'est-ce que l'me?

Les ombres qui l'entouraient rpondirent presque  la fois.

Le divin Platon dit avec subtilit:

--L'me est triple.  Nous avons une me trs grossire dans le
ventre, une me affectueuse dans la poitrine et une me
raisonnable dans la tte.  L'me est immortelle.  Les femmes
n'ont que deux mes.  Il leur manque la raisonnable.

Un pre du concile de Mcon lui rpondit:

--Platon, vous parlez comme un idoltre.  Le concile de Mcon,
la majorit des voix, accorda, en 585, une me immortelle  la
femme.  D'ailleurs, la femme est un homme, puisque Jsus-Christ,
n d'une vierge, est appel dans l'vangile le fils de l'Homme.

Aristote haussa les paules et rpondit  son matre Platon, avec
une respectueuse fermet:

--A mon compte,  Platon, je trouve cinq mes chez l'homme et
chez les animaux: 1e la nutritive; 2e la sensitive; 3e la
motrice; 4e l'apptitive; 5e la raisonnable.  L'me est la forme
du corps.  Elle le fait prir en prissant elle-mme.

Les opinions s'opposaient les unes aux autres.


                            ORIGNE.

L'me est matrielle et figure.


                         SAINT AUGUSTIN.

L'me est incorporelle et immortelle.


                              HEGEL

L'me est un phnomne contingent.


                          SCHOPENHAUER.

L'me est une manifestation temporaire de la volont.


                         UN POLYNSIEN.

L'me est un souffle, et quand je me suis vu sur le point
d'expirer, je me suis pinc le nez pour retenir mon me dans mon
corps.  Mais je n'ai pas serr avec assez de force.  Et je suis
mort.


                         UNE FLORIDIENNE

Moi je mourus en couches.  On mit sur mes lvres la main de mon
petit enfant pour qu'il y retint le souffle de sa mre.  Mais il
tait trop tard, mon me glissa entre les doigts du pauvre
innocent.


                           DESCARTES.

J'ai tabli solidement que l'me tait spirituelle.  Quant
savoir ce qu'elle devient, je m'en rapporte  M. Digby, qui en a
trait.


                           LAMETTRIE.

O est ce M. Digby?  Qu'on nous l'amne!


			     MINOS.

Messieurs, je le ferai rechercher soigneusement dans tous les
Enfers.


			LE GRAND ALBERT.

Il y a trente arguments contre l'immortalit de l'me et
trente-six pour, soit une majorit de six arguments en faveur de
l'affirmative.


                          BAS-DE-CUIR.

L'esprit d'un chef courageux ne meurt point, ni sa hache ni sa
pipe.


                       LE RABBIN MAIMONIDE.

Il est crit: Le mchant sera dtruit et il ne restera rien de
lui.


                        SAINT   AUGUSTIN.

Tu te trompes, rabbin Maimonide.  Il est crit: Les maudits
iront au feu ternel.


                            ORIGNE.

Oui, Maimonide se trompe.  Le mchant ne sera pas dtruit, mais
il sera diminu; il deviendra tout petit et mme imperceptible.
C'est ce qu'il faut entendre des damns.  Et les mes saintes
s'abment en Dieu.


                           JEAN SCOTT.

La mort fait rentrer les tres en Dieu comme un son qui
s'vanouit dans l'air.


                            BOSSUET.

Origne et Jean Scott tiennent ici des discours tous dgouttants
des poisons de l'erreur.  Ce qui est dit aux livres saints des
tourments de l'enfer doit tre entendu au sens prcis et
littral.  Toujours vivants et toujours mourants, immortels pour
leurs peines, trop forts pour mourir, trop faibles pour
supporter, les damns gmiront ternellement sur des lits de
flammes, outrs de furieuses et irrmdiables douleurs.


                         SAINT-AUGUSTIN.

Oui, ces vrits doivent tre prises au sens littral.  C'est la
vraie chair des damns qui souffrira dans les sicles des
sicles.  Les enfants morts sitt le jour ou dans le ventre de
leur mre ne seront point exempts de ces supplices.  Ainsi le
veut la justice divine.  Si l'on a peine  croire que des corps
plongs dans les flammes ne s'y consument jamais, c'est un pur
effet de l'ignorance, et parce qu'on ne sait pas qu'il y a des
chairs qui sa conservent dans le feu.  Telles sont celles du
faisan.  J'en fis l'exprience  Hippone, o mon cuisinier, ayant
apprt un de ces oiseaux m'en servit une moiti.  Au bout de
quinze jours, je redemandai l'autre moiti, qui se trouva encore
bonne  manger.  Par quoi il apparut que le feu l'avait conserve
comme il conservera les corps des damns.


                           SUMANGALA.

Tout ce que je viens d'entendre est noir des tnbres de
l'occident.  La vrit est que les mes passent dans divers corps
avant de parvenir au bienheureux nirvana qui met fin  tous les
maux de l'tre.  Gautama traversa cinq cent cinquante
incarnations avant de devenir Bouddha; il fut roi, esclave,
singe, lphant, corbeau, grenouille, platane, etc.


                         L'ECCLSIASTE.

Les hommes meurent comme les btes, et leur sort est gal.  Comme
l'homme meurt, les btes meurent aussi.  Les uns et les autres
respirent de mme, et l'homme n'a rien de plus que la bte.


                             TACITE.

Ce discours est concevable dans la bouche d'un juif, faonn  la
servitude.  Pour moi, je parlerai en romain: L'me des grands
citoyens n'est point prissable.  Voil ce qu'il est permis de
croire.  Mais on offense la majest des dieux en supposant qu'ils
accordent l'immortalit aux mes des esclaves et des affranchis.


                            CICRON.

Hlas!  mon fils, tout ce qu'on dit des enfers est un tissu de
mensonges.  Je me demande si moi-mme je suis immortel, autrement
que par la mmoire de mon consulat qui durera toujours.


                            SOCRATE.

Pour moi, je crois  l'immortalit de l'me.  C'est un beau
risque  courir, une esprance dont il faut s'enchanter soi-mme.


                         VICTOR COUSIN.

Cher Socrate, l'immortalit de l'me, que j'ai dmontre avec
loquence, est principalement une ncessit morale.  Car la vertu
est un beau sujet de rhtorique et si l'me n'est pas immortelle
la vertu ne sera pas rcompense.  Et Dieu ne serait pas Dieu
s'il ne prenait pas soin de mes sujets de discours franais.


                            SNQUE.

Sont-ce l les maximes d'un sage?  Considre, philosophe des
Gaules, que la rcompense des bonnes actions, c'est de les avoir
faites, et qu'aucun prix digne de la vertu ne se trouve hors
d'elle-mme.


                             PLATON.

Il est pourtant des peines et des rcompenses divines.   la
mort, l'me du mchant va habiter le corps d'un animal infrieur,
cheval, hippopotame ou femme.  L'me du sage se mle au choeur
des dieux.


                            PAPINIEN.

Platon prtend que dans la vie future la justice des dieux
corrige la justice humaine.  Il est bon, au contraire, que les
individus qui furent frapps sur la terre de chtiment qu'ils ne
mritaient pas et qui leur furent infligs par des magistrats
sujets  l'erreur, mais rguliers et prononant en toute
comptence, continuent de subir leurs peines dans les Enfers; la
justice humaine y est intresse et ce serait l'affaiblir que de
proclamer que ses arrts peuvent tre casss par la sagesse
divine.


                         UN   ESQUIMAU.

Dieu est trs bon pour les riches et trs mchant pour les
pauvres, C'est donc qu'il aime les riches et qu'il n'aime pas les
pauvres.  Et puisqu'il aime les riches il les recevra dans le
paradis, et puisqu'il n'aime pas les pauvres il les mettra en
enfer.


                    UN  BOUDDHISTE   CHINOIS.

Sachez que tout homme a deux mes, l'une bonne qui se runira
Dieu, l'autre mauvaise, qui sera tourmente.


                   LE  VIEILLARD  DE  TARENTE.

0 sages, rpondez  un vieillard ami des jardins: Les animaux
ont-ils une me?


                   DESCARTES  ET  MALEBRANCHE.

Non pas.  Ce sont des machines.


                            ARISTOTE.

Ils sont des animaux et ont une me
comme nous.  Cette me est en rapport
avec leurs organes.


                            PICURE.

0 Aristote, pour leur bonheur, cette me est comme la ntre,
prissable et sujette  la mort.  Chres ombres, attendez
patiemment dans ces jardins le temps o vous perdrez tout  fait,
avec la volont cruelle de vivre, la vie elle-mme et ses
misres.  Reposez-vous par avance dans la paix que rien ne
trouble.


                            PYRRHON.

Qu'est-ce que la vie?


			CLAUDE  BERNARD.

La vie, c'est la mort.

--Qu'est-ce que la mort?  demanda encore Pyrrhon.

Personne ne lui rpondit, et la troupe des ombres s'loigna sans
bruit comme une nue chasse par le vent.

Je me croyais seul dans la prairie d'asphodles, quand je
reconnus Mnippe  son air de gaiet cynique.

--Comment, lui dis-je, ces morts,  Mnippe, parlent-ils de la
mort comme s'ils ne la connaissaient pas, et pourquoi se
montrent-ils aussi incertains des destines humaines que s'ils
taient encore sur la terre?

--C'est sans doute, me rpondit Mnippe, qu'ils demeurent encore
humains et mortels en quelque manire.  Quand ils seront entrs
dans l'immortalit, ils ne parleront ni ne penseront plus.  Il
seront semblables aux dieux.



                                *
                               * *

                                 _A Monsieur Horace de Landau,_

                       ARISTE ET POLYPHILE
                   OU LE LANGAGE MTAPHYSIQUE


                             ARISTE.

Bonjour, Polyphile.  Quel est ce livre o vous semblez plong
tout entier?


                           POLYPHILE.

C'est un manuel de philosophie, cher Ariste, un de ces petits
ouvrages qui vous mettent dans la main la sagesse universelle.
Il fait le tour des systmes  partir des vieux Elates jusques
aux derniers clectiques, et il aboutit  M. Lachelier.  J'en lus
d'abord la table des matires; puis, l'ayant ouvert au milieu, ou
environ, je tombai sur la phrase que voici: _L'me possde Dieu
dans la mesure o elle participe de l'absolu._


                             ARISTE.

Tout donne  croire que cette pense fait partie d'une
argumentation solide.  Il n'y aurait pas de bon sens  la
considrer isolment.

                           POLYPHILE.

Aussi ne pris-je point garde  ce qu'elle pouvait signifier.  Je
ne cherchai pas  dcouvrir ce qu'elle contenait de vrit.  Je
m'attachai uniquement  la forme verbale, qui n'est pas
singulire, sans doute, ni trange en aucune faon et qui n'offre
 un connaisseur tel que vous rien, je pense, de prcieux ou de
rare.  Du moins peut-on dire qu'elle est mtaphysique.  Et c'est
 quoi je songeais quand vous tes venu.


                             ARISTE.

Pouvez-vous me communiquer les rflexions que j'ai malheureusement
interrompues?


                           POLYPHILE.

Ce n'tait qu'une rverie.  Je songeais que les mtaphysiciens,
quand ils se font un langage, ressemblent  des remouleurs qui
passeraient, au lieu de couteaux et de ciseaux, des mdailles et
des monnaies  la meule, pour en effacer l'exergue, le millsime
et l'effigie.  Quand ils ont tant fait qu'on ne voit plus sur
leurs pices de cent sous ni Victoria, ni Guillaume, ni la
Rpublique, ils disent: Ces pices n'ont rien d'anglais, ni
d'allemand, ni de franais; nous les avons tires hors du temps
et de l'espace; elles ne valent plus cinq francs: elles sont d'un
prix inestimable, et leur cours est tendu infiniment. Ils ont
raison de parler ainsi.  Par cette industrie de gagne-petit, les
mots sont mis du physique au mtaphysique.  On voit d'abord ce
qu'ils y perdent; on ne voit pas tout de suite ce qu'ils y
gagnent.


                             ARISTE.

Mais comment, Polyphile, dcouvrirez-vous  premire vue ce qui
assurera dans l'avenir le gain ou la perte?


                           POLYPHILE.

Je reconnais, Ariste, qu'il ne serait dcent de nous servir ici
de la balance o le Lombard du Pont-au-Change pesait ses aignels
et ses ducats.  Observons d'abord que le remouleur spirituel a
beaucoup pass  la meule les verbes possder et participer, qui
se trouvent dans la phrase du petit Manuel, o ils luisent tous
dgags de leur impuret premire.


                             ARISTE.

En effet, Polyphile, on ne leur a rien laiss de contingent.


                           POLYPHILE.

Et l'on a poli de mme le mot _absolu_ qui finit la phrase.
Quand vous tes entr je faisais deux petites rflexions
l'endroit de ce mot d'_absolu_.  La premire est que les
mtaphysiciens montrrent de tout temps une sensible prfrence
pour les termes ngatifs comme _non-tre_, _in-tangible_,
_in-conscient_.  Ils ne sont jamais si  l'aise que lorsqu'ils
s'tendent sur l'_in-fini_ et sur l'_in-dfini_, ou s'attachent
l'_in-connaissable_.  En trois pages de Hegel, prises au hasard,
dans sa _Phnomnologie_, sur vingt-six mots, sujets de phrases
considrables, j'ai trouv dix-neuf termes ngatifs pour sept
termes affirmatifs, je veux dire sept termes dont le sens ne se
trouvait pas dtruit  l'avance par quelque prfixe d'esprit
contrariant.  Je ne prtends pas que la proportion se maintienne
dans le reste de l'ouvrage.  Je n'en sais rien.  Mais cet exemple
vient illustrer une remarque dont l'exactitude peut tre vrifie
aisment.  Tel est, autant que je l'ai su voir, l'usage des
mtaphysiciens ou, pour mieux dire, des mtataphysiciens, car
c'est une merveille  joindre aux autres que votre science ait
elle-mme un nom ngatif, tir de l'ordre o furent rangs les
livres d'Aristote, et que vous vous intituliez: ceux qui vont
aprs les physiciens.  J'entends bien que vous supposez que
ceux-ci sont en pile et que, prendre place aprs, c'est monter
dessus.  Vous n'en avouez pas moins que vous tes hors nature.


                             ARISTE.

Poursuivez une ide, de grce, cher Polyphile.  Si vous sautez
sans cesse de l'une  l'autre, j'aurai peine  vous suivre.


                           POLYPHILE.

Je m'en tiens donc  la prdilection qui attire les distillateurs
d'ides vers les termes qui expriment la ngation d'une
affirmation.  Et cette prdilection, j'en conviens, n'a par
elle-mme rien de bizarre ni de fantasque.  Ce n'est point chez
eux drglement, dpravation, manie; elle rpond aux besoins
naturels des mes abstrayantes.  Les _ab_, les _in_, les _non_
agissent plus nergiquement encore que la meule.  Ils vous
effacent d'un coup les mots les plus saillants.  Parfois,  vrai
dire, ils vous les retournent seulement, et vous les mettent sens
dessus dessous.  Ou bien encore ils leur communiquent une force
mystrieuse et sacre, comme on voit dans _absolu_, qui est
beaucoup plus que _solu_.  _Absolutus_, c'est l'ampleur
patricienne de _solutus_, et un grand tmoignage de la majest
latine.

Voil ma premire remarque.  La seconde est que les sages qui,
comme vous, Ariste, parlent mtaphysique, prennent soin d'effacer
de prfrence les termes dont l'effigie avait dj perdu avant
eux sa nettet originelle.  Car il faut avouer qu' nous aussi,
gens du commun, il arrive de limer les mots et de les dfigurer
peu  peu.  En quoi nous sommes sans le savoir des
mtaphysiciens.


                             ARISTE.

Ce que vous dites l, Polyphile, est bon  retenir pour que vous
ne soyez pas tent plus tard de prtendre que les oprations
mtaphysiques ne sont pas naturelles  l'homme, lgitimes, et en
quelque sorte ncessaires.  Mais poursuivez.


                           POLYPHILE.

J'observe, Ariste, que beaucoup d'expressions, en passant de
bouche en bouche dans la suite des gnrations prennent du poli,
et, comme on dit en terme d'art, du flou.  Surtout ne pensez
point, Ariste, que je blme les mtaphysiciens s'ils choisissent
volontiers, pour les polir, les mots qui leur arrivent un peu
frustes.  De la sorte ils s'pargnent une bonne moiti de la
besogne.  Parfois, plus heureux encore, ils mettent la main sur
des mots qui, par un long et universel usage, ont perdu, de temps
immmorial, toute trace d'effigie.  La phrase du petit _Manuel_
en contient jusqu' deux de cette sorte.


                             ARISTE.

Vous voulez parler, je suis sr, des mots _Dieu_ et _me_.


                           POLYPHILE.

C'est vous qui les avez nomms, Ariste.  Ces deux mots-l,
frotts durant des sicles, n'ont plus trace de figure.  Avant la
mtaphysique, ils taient dj parfaitement mtaphysicis.  Jugez
vous-mme si l'abstracteur de profession peut laisser chapper
ces sortes de mots, qui semblent apprts pour son usage, et qui
le sont en effet, car les foules inconnues les ont travaills
sans conscience, il est vrai, mais avec un instinct
philosophique.

Enfin, pour le cas o ils croient penser ce qui n'avait point t
pens et concevoir ce qui n'avait point t conu, les
philosophes frappent des mots.  Ceux-l, certes, sortent du
balancier lisses comme des jetons.  Mais il a bien fallu employer
 leur fabrication le vieux mtal commun.  Et cela, comme le
reste, est  considrer.


                             ARISTE.

Vous venez de dire, si je vous ai bien entendu, Polyphile, que
les mtaphysiciens parlent une langue compose de termes les uns
emprunts au langage vulgaire dans ce qu'il a de plus abstrait,
ou de plus gnral, ou de plus ngatif, les autres crs
artificiellement avec des lments emprunts au langage vulgaire.
O voulez-vous en venir?


                           POLYPHILE.

Accordez-moi d'abord, Ariste, que tous les mots du langage humain
furent frapps  l'origine d'une figure matrielle et que tous
reprsentrent dans leur nouveaut quelque image sensible.  Il
n'est point de terme qui primitivement n'ait t le signe d'un
objet appartenant  ce monde des formes et des couleurs, des sons
et des odeurs et de toutes les illusions o les sens sont amuss
impitoyablement.

C'est en nommant le chemin droit et le sentier tortueux qu'on
exprima les premires ides morales.  Le vocabulaire des hommes
naquit sensuel et cette sensualit est si bien attache  sa
nature qu'elle se retrouve encore dans les termes auxquels le
sentiment commun a prt par la suite un vague spirituel, et
jusque dans les dnominations fabriques par l'art des
mtaphysiciens pour exprimer l'abstraction  sa plus haute
puissance.  Celles-l mme n'chappent pas au matrialisme fatal
du vocabulaire; elles tiennent encore par quelque racine
l'antique imagerie de la parole humaine.


                             ARISTE.

J'en conviens.


                           POLYPHILE.

Tous ces mots, ou dfigurs par l'usage ou polis ou mme forgs
en vue de quelque construction mentale, nous pouvons nous
reprsenter leur figure originelle.  Les chimistes obtiennent des
ractifs qui font paratre sur le papyrus ou sur le parchemin
l'encre efface.  C'est  l'aide de ces ractifs qu'on lit les
palimpsestes.

Si l'on appliquait un procd analogue aux crits des
mtaphysiciens, si l'on mettait en lumire le sens primitif et
concret qui demeure invisible et prsent sous le sens abstrait et
nouveau, on trouverait des ides bien tranges et parfois
peut-tre instructives.

Essayons, si vous voulez, Ariste, de rendre la forme et la
couleur, la vie premire aux mots qui composent la phrase de mon
petit _Manuel_:

_L'me possde Dieu dans la mesure o elle participe de
l'absolu,_

En cette tentative, la grammaire compare nous portera le mme
secours que le ractif chimique offre aux dchiffreurs de
palimpsestes.  Elle nous fera voir le sens que prsentait cette
dizaine de mots, non point sans doute  l'origine du langage, qui
se perd dans les ombres du pass, mais du moins  une poque bien
antrieure  tout souvenir historique.

_me, Dieu, mesure, possder, participer,_ peuvent tre ramens
leur signification aryenne.  _Absolu_ se laisse dcomposer en ses
lments antiques.  Or, en redonnant  ces mots leur jeune et
clair visage, voici, sauf erreur, ce que nous obtenons: _Le
souffle est assis sur celui qui brille, au boisseau du don qu'il
reoit en ce qui est tout dli._


                             ARISTE.

Pensez-vous, Polyphile, qu'il y ait de grandes consquences
tirer de cela?


                           POLYPHILE.

Il y a du moins celle-ci que les mtaphysiciens construisent
leurs systmes avec les dbris mconnaissables des signes par
lesquels les sauvages exprimaient leurs joies, leurs dsirs et
leurs craintes.


                             ARISTE.

Ils subissent en cela les conditions ncessaires du langage.


                           POLYPHILE.

Sans chercher si cette fatalit commune est pour eux un sujet
d'humiliation ou d'orgueil, je songe aux aventures
extraordinaires par lesquelles les termes qu'ils emploient ont
pass du particulier au gnral, du concret  l'abstrait;
comment, par exemple, _me_ qui tait le souffle chaud du corps a
chang d'essence au point qu'on peut dire: Cet animal n'a point
d'me. Ce qui signifie proprement: Celui-ci qui souffle n'a pas
de souffle; et comment encore le mme nom a t donn
successivement  un mtore,  un ftiche,  une idole et  la
cause premire des choses.  Ce sont l, pour de pauvres syllabes,
des fortunes merveilleuses qui m'effraient.

En les rapportant avec exactitude, on travaillerait  l'histoire
naturelle des ides mtaphysiques.  Il faudrait suivre les
modifications successives qu'a subies le sens de mots tels qu'me
ou esprit et dcouvrir comment peu  peu se sont formes les
significations actuelles.  On jetterait ainsi une lumire
terrible sur l'espce de ralit que ces mots expriment.


                             ARISTE.

Vous parlez, Polyphile, comme si les ides qu'on attache  un
mot, dpendantes de ce mot, naissaient, changeaient et mouraient
avec lui; et parce qu'un nom, comme _Dieu_, _me_ ou _esprit_ a
t successivement le signe de plusieurs ides dissemblables
entre elles, vous croyez saisir dans l'histoire de ce nom la vie
et la mort de ces ides.  Enfin, vous rendez la pense
mtaphysique sujette de son langage et soumise  toutes les
infirmits hrditaires des termes qu'elle emploie.  Cette
entreprise est si insense que vous n'avez os l'avouer qu' mots
couverts et avec inquitude.


                           POLYPHILE.

Mon inquitude est seulement de savoir jusqu'o n'iront point les
difficults que je soulve.  Tout mot est l'image d'une image, le
signe d'une illusion.  Pas autre chose.  Et si je connais que
c'est avec les restes effacs et dnaturs d'images antiques et
d'illusions grossires, qu'on reprsente l'abstrait, aussitt
l'abstrait cesse de m'tre reprsent, je ne vois plus que des
cendres de concret et, au lieu d'une ide pure, les poussires
subtiles des ftiches, des amulettes et des idoles qu'on a
broys.


                             ARISTE.

Mais ne disiez-vous pas tout  l'heure que le langage
mtaphysique tait tout entier poli et comme pass  la meule?
Et qu'entendiez-vous par l, sinon que les termes y sont
dpouills et abstraits?  Et cette meule dont vous parliez,
qu'est-elle, sinon la dfinition qu'on leur donne?  Vous oubliez
 prsent que, dans l'expos de toute doctrine mtaphysique les
termes sont exactement dfinis, et que, abstraits par dfinition,
ils ne gardent rien du concret qu'ils tenaient d'une acception
antrieure.


                           POLYPHILE.

Oui, vous dfinissez les mots par d'autres mots.  En sont-ils
moins des mots humains, c'est--dire de vieux cris de dsir ou
d'pouvante, jets par des malheureux devant les ombres et les
lumires qui leur cachaient le monde.  Comme nos pauvres anctres
des forts et des cavernes, nous sommes enferms dans nos sens
qui nous bornent l'univers.  Nous croyons que nos yeux nous le
dcouvrent, et c'est un reflet de nous-mmes qu'ils nous
renvoient.  Et nous n'avons encore pour exprimer les motions de
notre ignorance que la voix du sauvage, ses bgaiements un peu
mieux articuls et ses hurlements adoucis.  Ariste, voil tout le
langage humain.


                             ARISTE.

Si vous le mprisez chez le philosophe, mprisez-le donc dans le
reste des hommes.  Ceux qui traitent des sciences exactes
emploient de mme un vocabulaire qui commena de se former dans
les premiers balbutiements des hommes, et qui pourtant ne manque
pas d'exactitude.  Et les mathmaticiens qui, comme nous,
spculent sur des abstractions, parlent une langue qui pourrait,
comme la ntre, tre ramene au concret, puisque c'est une langue
humaine.  Vous auriez beau jeu, Polyphile, s'il vous plaisait de
matrialiser un axiome de gomtrie ou une formule algbrique.
Mais vous ne dtruirez pas pour cela l'idal qui y est.  Vous
montreriez, au contraire, en l'tant, qu'il y avait t mis.


                           POLYPHILE.

Sans doute.  Mais ni le physicien, ni le gomtre ne se trouvent
dans le cas du mtaphysicien.  Dans les sciences physiques et
dans les sciences mathmatiques, l'exactitude du vocabulaire
dpend uniquement des rapports du nom avec l'objet ou le
phnomne qu'il dsigne.  C'est l une mesure qui ne trompe pas.
Et comme le nom et la chose sont pareillement sensibles, nous
approprions srement l'un  l'autre.  Ici le sens tymologique,
la valeur intime du terme n'est d'aucune importance.  La
signification du mot est dtermine trop exactement par l'objet
sensible qu'il reprsente pour que toute autre exactitude ne soit
pas superflue.  Qui songerait  rendre plus prcises les ides
que nous procurent les termes acide et base, dans l'acception que
leur donne le chimiste?  C'est pourquoi l'on n'aurait pas le sens
commun  rechercher l'histoire des dnominations qui entrent dans
la terminologie des sciences.  Un mot de chimie, une fois
install dans le formulaire, n'a pas  nous rvler les aventures
qui lui arrivrent du temps de sa folle jeunesse, quand il
courait les bois et les montagnes.  Il ne s'amuse plus.  Son
objet et lui peuvent tre embrasss du mme regard et sans cesse
confronts.  Vous me parlez aussi du gomtre.  Le gomtre
spcule sur des abstractions, sans doute.  Mais, bien diffrentes
des abstractions mtaphysiques, celles de la mathmatique sont
extraites des proprits sensibles et mesurables des corps; elles
constituent une philosophie physique.  Il en rsulte que les
vrits mathmatiques, bien qu'intangibles par elles-mmes,
peuvent tre compares sans cesse  la nature qui, sans jamais
les dgager entirement, laisse paratre qu'elles sont toutes en
elles.  Leur expression n'est pas dans le langage; elle est dans
la nature des choses; elle est prcisment dans les catgories du
nombre et de l'espace sous lesquelles la nature se manifeste
l'homme.  Aussi le langage de la mathmatique n'a-t-il besoin,
pour tre excellent, que d'tre soumis  des conventions stables.
Si chaque terme concret y dsigne une abstraction, cette
abstraction a dans la nature sa reprsentation concrte.  C'est,
si vous voulez, une figure grossire, une sorte d'paisse et de
rude caricature; ce n'en est pas moins une image sensible.  Le
mot s'applique directement  elle, parce qu'il est dans son plan,
et, de l, il se transporte sans difficult sur l'ide purement
intelligible qui correspond  l'ide sensible.  Il n'en va pas de
mme de la mtaphysique o l'abstraction est non plus le rsultat
visible de l'exprience, comme dans la physique, non plus l'effet
d'une spculation sur la nature sensible, comme dans la
mathmatique, mais uniquement le produit d'une opration de
l'esprit qui tire d'une chose certaines qualits pour lui seul
intelligibles et concevables, dont on sait seulement qu'il a
l'ide qu'il ne fait connatre que par le discours qu'il en
tient, qui, par consquent, n'ont d'autre caution que la parole.
Si ces abstractions existent vritablement et par elles-mmes,
elles rsident dans un lieu accessible  la seule intelligence,
elles habitent un monde que vous appelez l'absolu par opposition
 celui-ci, dont je dirai seulement qu' votre sens, il n'est pas
absolu.  Et si ces deux mondes sont l'un dans l'autre, c'est leur
affaire et non la mienne.  Il me suffit de connatre que l'un est
sensible et que l'autre ne l'est pas; que le sensible n'est pas
intelligible et que l'intelligible n'est pas sensible.  Ds lors,
le mot et la chose ne peuvent s'appliquer l'un  l'autre, n'tant
pas dans le mme lieu; ils ne sauraient se connatre l'un
l'autre, puisqu'ils ne sont pas dans le mme monde.
Mtaphysiquement, ou le mot est toute la chose, ou il ne sait
rien de la chose.

Pour qu'il en ft autrement il faudrait qu'il y et des mots
absolument abstraits de tout sensualisme; et il n'y en a pas.
Les mots qu'on dit abstraits ne le sont que par destination.  Ils
jouent le rle de l'abstrait, comme un comdien reprsente le
fantme, dans _Hamlet_.


                             ARISTE.

Vous mettez des difficults o il n'y en eut jamais.  A mesure
que l'esprit a abstrait ou, si vous voulez, dcompos, et, comme
vous disiez tout  l'heure, distill la nature pour en tirer
l'essence, il a de mme abstrait, dcompos, distill des mots,
afin de reprsenter le produit de ses oprations transcendantes.
D'o il rsulte que le signe est exactement appliqu  l'objet.


                           POLYPHILE.

Mais, Ariste, je vous ai assez fait voir, et sous divers aspects,
que l'abstrait dans les mots n'est qu'un moindre concret.  Le
concret, aminci et extnu, est encore le concret.  Il ne faut
pas tomber dans le travers de ces femmes qui, parce qu'elles sont
maigres, veulent passer pour de purs esprits.  Vous imitez les
enfants qui d'une branche de sureau ne gardent que la moelle pour
en faire des marmousets.  Ces marmousets sont lgers, mais ce
sont des marmousets de sureau.  De mme, vos termes qu'on dit
abstraits, sont seulement devenus moins concrets.  Et si vous les
tenez pour absolument abstraits et tout tirs hors de leur propre
et vritable nature, c'est pure convention.  Mais, si les ides
que reprsentent ces mots ne sont pas, elles, des conventions
pures; si elles sont ralises autre part qu'en vous-mme, si
elles existent dans l'absolu, ou en tout autre imaginaire lieu
qu'il vous plaira dsigner, si elles sont enfin, elles ne
peuvent tre nonces, elles demeurent ineffables.  Les dire,
c'est les nier; les exprimer, c'est les dtruire.  Car, le mot
concret tant le signe de l'ide abstraite, celle-ci, aussitt
signifie, devient concrte, et voil toute la quintessence
perdue.


                             ARISTE.

Mais si je vous dis que, pour l'ide comme pour le mot,
l'abstrait n'est qu'un moindre concret, votre raisonnement tombe
par terre.


                           POLYPHILE.

Vous ne direz pas cela.  Ce serait ruiner toute la mtaphysique
et faire trop de tort  l'me,  Dieu et subsquemment  ses
professeurs.  Je sais bien que Hegel a dit que le concret tait
l'abstrait et que l'abstrait tait le concret.  Mais aussi cet
homme pensif a mis votre science  l'envers.  Vous conviendrez,
Ariste, ne ft-ce que pour rester dans les rgles du jeu, que
l'abstrait est oppos au concret.  Or, le mot concret ne peut
tre le signe de l'ide abstraite.  Il n'en saurait tre que le
symbole, et, pour mieux dire, l'allgorie.  Le signe marque
l'objet et le rappelle.  Il n'a pas de valeur propre.  Le symbole
tient lieu de l'objet.  Il ne le montre pas, il le reprsente.
Il ne le rappelle pas, il l'imite.  Il est une figure.  Il a par
lui-mme une ralit et une signification.  Aussi tais-je dans
la vrit en recherchant les sens contenus dans les mots _me_,
_Dieu_, _absolu_, qui sont des symboles et non pas des signes.

_L'me possde Dieu dans la mesure o elle participe de
l'absolu._

Qu'est-ce que cela, sinon un assemblage de petits symboles qu'on
a beaucoup effacs, j'en conviens, qui ont perdu leur brillant et
leur pittoresque, mais qui demeurent encore des symboles par
force de nature?  L'image y est rduite au schma.  Mais le
schma c'est l'image encore.  Et j'ai pu, sans infidlit,
substituer celle-ci  l'autre.  C'est ainsi que j'ai obtenu:

_Le souffle est assis sur celui qui brille au boisseau du don
qu'il reoit en ce qui est tout dli (_ou _subtil)_, d'o nous
tirons sans peine: _Celui dont le souffle est un signe de vie,
l'homme, prendra place_ (sans doute aprs que le souffle sera
exhal) _dans le feu divin, source et foyer de la vie, et cette
place lui sera mesure sur la vertu qui lui a t donne_ (par
les dmons, j'imagine) _d'tendre ce souffle chaud, cette petite
me invisible,  travers l'espace libre_ (le bleu du ciel,
probablement).

Et remarquez que cela vous a l'air d'un fragment d'hymne vdique,
que cela sent la vieille mythologie orientale.  Je ne rponds pas
d'avoir rtabli ce mythe primitif dans toute la rigueur des lois
qui rgissent le langage.  Peu importe.  Il suffit qu'on voie que
nous avons trouv des symboles et un mythe dans une phrase qui
tait essentiellement symbolique et mythique, puisqu'elle tait
mtaphysique.  Je crois vous l'avoir assez fait sentir, Ariste:
toute expression d'une ide abstraite ne saurait tre qu'une
allgorie.  Par un sort bizarre, ces mtaphysiciens, qui croient
chapper au monde des apparences, sont contraints de vivre
perptuellement dans l'allgorie.  Potes tristes, ils dcolorent
les fables antiques, et ils ne sont que des assembleurs de
fables.  Ils font de la mythologie blanche.


                             ARISTE.

Adieu, cher Polyphile.  Je sors non persuad.  Si vous aviez
raisonn dans les rgles, il m'aurait t facile de rfuter vos
arguments.



                                *
                               * *

                                _A Teodor de Wyzewa._

                           LE PRIEUR


Je trouvai mon ami Jean dans le vieux prieur dont il habite les
ruines depuis dix ans.  Il me reut avec la joie tranquille d'un
ermite dlivr de nos craintes et de nos esprances et me fit
descendre au verger inculte o, chaque matin, il fume sa pipe de
terre entre ses pruniers couverts de mousse.  L, nous nous
assmes, en attendant le djeuner, sur un banc, devant une table
boiteuse, au pied d'un mur croul o la saponaire balance les
grappes roses de ses fleurs en mme temps fltries et fraches.
La lumire humide du ciel tremblait aux feuilles des peupliers
qui murmuraient sur le bord du chemin.  Une tristesse infinie et
douce passait sur nos ttes avec des nuages d'un g*** ple.

Aprs m'avoir demand, par un reste de politesse, des nouvelles
de ma sant et de mes affaires, Jean me dit d'une voix lente, le
front sourcilleux:

--Bien que je ne lise jamais, mon ignorance n'est pas si bien
garde qu'il ne me soit parvenu dans mon ermitage, que vous avez
nagure contredit,  la deuxime page d'un journal, un prophte
assez ami des hommes pour enseigner que la science et
l'intelligence sont la source et la fontaine, le puits et la
citerne de tous les maux dont souffrent les hommes.  Ce prophte,
si j'ai de bons avis, soutenait que, pour rendre la vie innocente
et mme aimable, il suffit de renoncer  la pense et  la
connaissance et qu'il n'est de bonheur au monde que dans une
aveugle et douce charit.  Sages prceptes, maximes salutaires,
qu'il eut seulement le tort d'exprimer et la faiblesse de mettre
en beau langage, sans s'apercevoir que combattre l'art avec art
et l'esprit avec esprit, c'est se condamner  ne vaincre que pour
l'esprit et pour l'art.  Vous me rendrez cette justice, mon ami,
que je ne suis pas tomb dans cette pitoyable contradiction et
que j'ai renonc  penser et  crire ds que j'ai reconnu que la
pense est mauvaise et l'criture funeste.  Cette sagesse m'est
venue, vous le savez, en 1882, aprs la publication d'un petit
livre de philosophie qui m'avait cot mille peines et que les
philosophes mprisrent parce qu'il tait crit avec lgance.
J'y dmontrais que le monde est inintelligible, et je me fchai
quand on me rpondit qu'en effet je ne l'avais pas compris.  Je
voulus alors dfendre mon livre; mais, l'ayant relu, je ne
parvins pas  en retrouver le sens exact.  Je m'aperus que
j'tais aussi obscur que les plus grands mtaphysiciens et qu'on
me faisait tort en ne m'accordant pas une part de l'admiration
qu'ils inspirent.  C'est ce qui me dtacha tout  fait des
spculations transcendantes.  Je me tournai vers les sciences
d'observation et j'tudiai la physiologie.  Les principes en sont
assez stables depuis une trentaine d'annes.  Ils consistent
fixer proprement une grenouille avec des pingles sur une planche
de lige et  l'ouvrir pour observer les nerfs et le coeur, qui
est double.  Mais je reconnus tout de suite que, par cette
mthode, il faudrait beaucoup plus de temps que n'en assure la
vie pour dcouvrir le secret profond des tres.  Je sentis la
vanit de la science pure, qui, n'embrassant qu'une parcelle
infiniment petite des phnomnes, surprend des rapports trop peu
nombreux pour former un systme soutenable.  Je pensai un moment
me jeter dans l'industrie.  Ma douceur naturelle m'arrta.  Il
n'y a pas d'entreprise dont on puisse dire d'avance si elle fera
plus de bien que de mal.  Christophe Colomb, qui vcut et mourut
comme un saint et porta l'habit du bon saint Franois, n'aurait
pas cherch, sans doute, le chemin des Indes s'il avait prvu que
sa dcouverte causerait le massacre de tant de peuples rouges, a
la vrit vicieux et cruels, mais sensibles  la souffrance, et
qu'il apporterait dans la vieille Europe, avec l'or du
Nouveau-Monde, des maladies et des crimes inconnus.  Je
frissonnai quand de fort honntes gens parlrent de m'intresser
dans des affaires de canons, de fusils et d'explosifs o ils
avaient gagn de l'argent et des honneurs.  Je ne doutai plus que
la civilisation, comme on la nomme, ne ft une barbarie savante
et je rsolus de devenir un sauvage.  Il ne me fut pas difficile
d'excuter ce dessein  trente lieues de Paris, dans ce petit
pays qui se dpeuple tous les jours.  Vous avez vu sur la rue du
village des maisons en ruine.  Tous les fils des paysans quittent
pour la ville une terre trop morcele, qui ne peut plus les
nourrir.

On prvoit le jour o un habile homme, achetant tous ces champs,
reconstituera la grande proprit, et nous verrons peut-tre le
petit cultivateur disparatre de la campagne, comme dj le petit
commerant tend  disparatre des grandes villes.  Il en sera ce
qu'il pourra.  Je n'en prends nul souci.  J'ai achet pour six
mille francs les restes d'un ancien prieur, avec un bel escalier
de pierre dans une tour et ce verger que je ne cultive pas.  J'y
passe le temps  regarder les nuages dans le ciel ou, sur
l'herbe, les fuses blanches de la carotte sauvage.  Cela vaut
mieux, sans doute, que d'ouvrir des grenouilles ou que de crer
un nouveau type de torpilleur.

 Quand la nuit est belle, si je ne dors
pas, je regarde les toiles, qui me font
plaisir  voir depuis que j'ai oubli leurs
noms.  Je ne reois personne, je ne pense
 rien.  Je n'ai pris soin ni de vous attirer
dans ma retraite ni de vous en carter.

 Je suis heureux de vous offrir une omelette, du vin et du
tabac.  Mais je ne vous cache pas qu'il m'est encore plus
agrable de donner  mon chien,  mes lapins et  mes pigeons le
pain quotidien, qui rpare leurs forces, dont ils ne se serviront
pas mal  propos pour crire des romans qui troublent les coeurs
ou des traits de physiologie qui empoisonnent l'existence.

A ce moment, une belle fille, aux joues rouges, avec des yeux
d'un bleu ple, apporta des oeufs et une bouteille de vin gris.
Je demandai  mon ami Jeun s'il hassait les arts et les lettres
 l'gal des sciences.

--Non pas, me dit-il: il y a dans les arts une purilit qui
dsarme la haine.  Ce sont des jeux d'enfants.  Les peintres, les
sculpteurs barbouillent des images et font des poupes.  Voil
tout!  Il n'y aurait pas grand mal  cela.  Il faudrait mme
savoir gr aux potes de n'employer les mots qu'aprs les avoir
dpouills de toute signification si les malheureux qui se
livrent  cet amusement ne le prenaient point au srieux et s'ils
n'y dvouaient point odieusement gostes, irritables, jaloux,
envieux, maniaques et dments.  Ils attachent  ces niaiseries
des ides de gloire.  Ce qui prouve leur dlire.  Car de toutes
les illusions qui peuvent natre dans un cerveau malade, la
gloire est bien la plus ridicule et la plus funeste.  C'est ce
qui me fait piti.  Ici, les laboureurs chantent dans le sillon
les chansons des aeux; les bergers, assis au penchant des
collines, taillent avec leur couteau des figures dans des racines
de buis, et les mnagres ptrissent, pour les ftes religieuses,
des pains en forme de colombes.  Ce sont l des arts innocents,
que l'orgueil n'empoisonna pas.  Ils sont faciles et
proportionns  la faiblesse humaine.  Au contraire, les arts des
villes exigent un effort, et tout effort produit la souffrance.

 Mais ce qui afflige, enlaidit et dforme excessivement les
hommes, c'est la science, qui les met en rapport avec des objets
auxquels ils sont disproportionns et altre les conditions
vritables de leur commerce avec la nature.  Elle les excite
comprendre, quand il est vident qu'un animal est fait pour
sentir et ne pas comprendre; elle dveloppe le cerveau, qui est
un organe inutile aux dpens des organes utiles, que nous avons
en commun avec les btes; elle nous dtourne de la jouissance,
dont nous sentons le besoin instinctif; elle nous tourmente par
d'affreuses illusions, en nous reprsentant des monstres qui
n'existent que par elle; elle cre notre petitesse en mesurant
les astres, la brivet de la vie en valuant l'ge de la terre,
notre infirmit en nous faisant souponner ce que nous ne pouvons
ni voir ni atteindre, notre ignorance en nous cognant sans cesse
 l'inconnaissable et notre misre en multipliant nos curiosits
sans les satisfaire.

 Je ne parle que de ses spculations pures.  Quand elle passe
l'application, elle n'invente que des appareils de torture et des
machines dans lesquelles les malheureux humains sont supplicis.
Visitez quelque cit industrielle ou descendez dans une mine, et
dites si ce que vous voyez ne passe pas tout ce que les
thologiens les plus froces ont imagin de l'enfer.  Pourtant,
on doute, a la rflexion, si les produits de l'industrie ne sont
pas moins nuisibles aux pauvres qui les fabriquent qu'aux riches
qui s'en servent et si, de tous les maux de la vie, le luxe n'est
point le pire.  J'ai connu des tres de toutes les conditions: je
n'en ai point rencontr de si misrables qu'une femme du monde,
jeune et jolie, qui dpense,  Paris, chaque anne, cinquante
mille francs pour ses robes.  C'est un tat qui conduit  la
nvrose incurable.

La belle fille aux yeux clairs nous versa le caf avec un air de
stupidit heureuse.

Mon ami Jean me la dsigna du bout de sa pipe qu'il venait de
bourrer:

--Voyez, me dit-il, cette fille qui ne mange que du lard et du
pain et qui portait, hier, au bout d'une fourche les bottes de
paille dont elle a encore des brins dans les cheveux.  Elle est
heureuse et, quoi qu'elle fasse, innocente.  Car c'est la science
et la civilisation qui ont cr le mal moral avec le mal
physique.  Je suis presque aussi heureux qu'elle, tant presque
aussi stupide.  Ne pensant  rien, je ne me tourmente plus.
N'agissant pas, je ne crains pas de mal faire.  Je ne cultive pas
mme mon jardin, de peur d'accomplir un acte dont je ne pourrais
pas calculer les consquences.  De la sorte, je suis parfaitement
tranquille.

--A votre place, lui dis-je, je n'aurai pas cette quitude.  Vous
n'avez pas supprim assez compltement en vous la connaissance,
la pense et l'action pour goter une paix lgitime.  Prenez-y
garde: Quoi qu'on fasse, vivre, c'est agir.  Les suites d'une
dcouverte scientifique ou d'une invention vous effraient parce
qu'elles sont incalculables.  Mais la pense la plus simple,
l'acte le plus instinctif a aussi des consquences incalculables.
Vous faites bien de l'honneur  l'intelligence,  la science et
l'industrie en croyant qu'elles tissent seules de leurs mains le
filet des destines.  Les forces inconscientes en ferment aussi
plus d'une maille.  Peut-on prvoir l'effet d'un petit caillou
qui tombe d'une montagne?  Cet effet peut tre plus considrable
pour le sort de l'humanit que la publication du _Novum Organum_
ou que la dcouverte de l'lectricit.

--Ce n'tait un acte ni bien original, ni bien rflchi, ni,
coup sr, d'ordre scientifique que celui auquel Alexandre ou
Napolon dut de natre.  Toutefois des millions de destines en
furent traverses.  Sait-on jamais la valeur et le vritable sens
de ce que l'on fait?  Il y a dans _les Mille et une Nuits_ un
conte auquel je ne puis me dfendre d'attacher une signification
philosophique.  C'est l'histoire de ce marchand arabe qui, au
retour d'un plerinage  la Mecque, s'assied au bord, d'une
fontaine pour manger des dattes, dont il jette les noyaux en
l'air.  Un de ces noyaux tue le fils invisible d'un Gnie.  Le
pauvre homme ne croyait pas tant faire avec un noyau, et, quand
on l'instruisit de son crime, il en demeura stupide.  Il n'avait
pas assez mdit sur les consquences possibles de toute action.
Savons-nous jamais si, quand nous levons les bras, nous ne
frappons pas, comme fit ce marchand, un gnie de l'air?   votre
place je ne serais pas tranquille.  Qui vous dit, mon ami, que
votre repos dans ce prieur couvert de lierre et de saxifrages
n'est pas un acte d'une importance plus grande pour l'humanit
que les dcouvertes de tous les savants, et d'un effet
vritablement dsastreux dans l'avenir?

--Ce n'est pas probable.

--Ce n'est pas impossible.  Vous menez une vie singulire.  Vous
tenez des propos tranges qui peuvent tre recueillis et publis.
Il n'en faudrait pas plus, dans certaines circonstances, pour
devenir, malgr vous, et mme  votre insu, le fondateur d'une
religion qui serait embrasse par des millions d'hommes, qu'elle
rendrait malheureux et mchants et qui massacreraient en votre
nom des milliers d'autres hommes.

--Il faudrait donc mourir pour tre innocent et tranquille?

--Prenez-y garde encore: mourir, c'est accomplir un acte d'une
porte incalculable.


                               FIN






End of the Project Gutenberg EBook of Le Jardin d'picure, by Anatole France

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDIN D'PICURE ***

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Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks
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per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


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We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
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Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
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requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

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***

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you can always email directly to:

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Prof. Hart will answer or forward your message.

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**The Legal Small Print**


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          intended by the author of the work, although tilde
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          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
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          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
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     the 60 days following each date you prepare (or were
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*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

