The Project Gutenberg EBook of Le chteau des Carpathes, by Jules Verne
(#25 in our series by Jules Verne)

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Title: Le chteau des Carpathes

Author: Jules Verne

Release Date: February, 2004  [EBook #5082]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on April 18, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: UTF-8

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CHTEAU DES CARPATHES ***




This eBook was produced by Norm Wolcott.



                        Le chteau des Carpathes

                        Le chteau des Carpathes

                                  par

                              Jules Verne

                                    I

Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque.
Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, tant donn son
invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps o tout
arrive, -- on a presque le droit de dire o tout est arriv. Si notre
rcit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'tre demain,
grce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et
personne ne s'aviserait de le mettre au rang des lgendes. D'ailleurs,
il ne se cre plus de lgendes au dclin de ce pratique et positif XIXe
sicle, ni en Bretagne, la contre des farouches korrigans, ni en
Ecosse, la terre des brownies et des gnomes, ni en Norvge, la patrie
des ases, des elfes, des sylphes et des valkyries, ni mme en
Transylvanie, o le cadre des Carpathes se prte si naturellement 
toutes les vocations psychagogiques. Cependant il convient de noter
que le pays transylvain est encore trs attach aux superstitions des
premiers ges.

Ces provinces de l'extrme Europe, M. de Grando les a dcrites, lise
Reclus les a visites. Tous deux n'ont rien dit de la curieuse histoire
sur laquelle repose ce roman. En ont-ils eu connaissance ? peut-tre,
mais ils n'auront point voulu y ajouter foi. C'est regrettable, car ils
l'eussent raconte, l'un avec la prcision d'un annaliste, l'autre avec
cette posie instinctive dont sont empreintes ses relations de voyage.

Puisque ni l'un ni l'autre ne l'ont fait, je vais essayer de le faire
pour eux.

Le 29 mai de cette anne-l, un berger surveillait son troupeau  la
lisire d'un plateau verdoyant, au pied du Retyezat, qui domine une
valle fertile, boise d'arbres  tiges droites, enrichie de belles
cultures. Ce plateau lev, dcouvert, sans abri, les galernes, qui
sont les vents de nord-ouest, le rasent pendant l'hiver comme avec un
rasoir de barbier. On dit alors, dans le pays, qu'il se fait la barbe
-- et parfois de trs prs.

Ce berger n'avait rien d'arcadien dans son accoutrement, ni de
bucolique dans son attitude. Ce n'tait pas Daphnis, Amyntas, Tityre,
Lycidas ou Mlibe. Le Lignon ne murmurait point  ses pieds ensabots
de gros socques de bois : c'tait la Silvalaque, dont les eaux fraches
et pastorales eussent t dignes de couler  travers les mandres du
roman de l'Astre.

Frik, Frik du village de Werst -- ainsi se nommait ce rustique ptour
--, aussi mal tenu de sa personne que ses btes, bon  loger dans cette
sordide crapaudire, btie  l'entre du village, o ses moutons et ses
porcs vivaient dans une rvoltante prouacrerie --, seul mot, emprunt
de la vieille langue, qui convienne aux pouilleuses bergeries du
comitat.

_L'immanum pecus_ paissait donc sous la conduite dudit Frik, --
_immanior ipse_. Couch sur un tertre matelass d'herbe, il dormait
d'un oeil, veillant de l'autre, sa grosse pipe  la bouche, parfois
sifflant ses chiens, lorsque quelque brebis s'loignait du pturage, ou
donnant un coup de bouquin que rpercutaient les chos multiples de la
montagne.

Il tait quatre heures aprs midi. Le soleil commenait  dcliner.
Quelques sommets, dont les bases se noyaient d'une brume flottante,
s'clairaient dans l'est. Vers le sud-ouest, deux brisures de la chane
laissaient passer un oblique faisceau de rayons, comme un jet lumineux
qui filtre par une porte entrouverte.

Ce systme orographique appartenait  la portion la plus sauvage de la
Transylvanie, comprise sous la dnomination de comitat de Klausenburg
ou Kolosvar.

Curieux fragment de l'empire d'Autriche, cette Transylvanie,  l'Erdely
 en magyar, c'est--dire  le pays des forts . Elle est limite par
la Hongrie au nord, la Valachie au sud, la Moldavie  l'ouest. tendue
sur soixante mille kilomtres carrs, soit six millions d'hectares -- 
peu prs le neuvime de la France --, c'est une sorte de Suisse, mais
de moiti plus vaste que le domaine helvtique, sans tre plus peuple.
Avec ses plateaux livrs  la culture, ses luxuriants pturages, ses
valles capricieusement dessines, ses cimes sourcilleuses, la
Transylvanie, zbre par les ramifications d'origine plutonique des
Carpathes, est sillonne de nombreux cours d'eaux qui vont grossir la
Theiss et ce superbe Danube, dont les Portes de Fer,  quelques milles
au sud [La mille hongrois vaut environ 7 500 mtres.], ferment le
dfil de la chane des Balkans sur la frontire de la Hongrie et de
l'empire ottoman.

Tel est cet ancien pays des Daces, conquis par Trajan au premier sicle
de l're chrtienne. L'indpendance dont il jouissait sous jean Zapoly
et ses successeurs jusqu'en 1699, prit fin avec Lopold Ier, qui
l'annexa  l'Autriche. Mais, quelle qu'ait t sa constitution
politique, il est rest le commun habitat de diverses races qui s'y
coudoient sans se fusionner, les Valaques ou Roumains, les Hongrois,
les Tsiganes, les Szeklers d'origine moldave, et aussi les Saxons que
le temps et les circonstances finiront par  magyariser  au profit de
l'unit transylvaine.

A quel type se raccordait le berger Frik ? tait-ce un descendant
dgnr des anciens Daces ? Il et t malais de se prononcer,  voir
sa chevelure en dsordre, sa face machure, sa barbe en broussailles,
ses sourcils pais comme deux brosses  crins rougetres, ses yeux
pers, entre le vert et le bleu, et dont le larmier humide tait
circonscrit du cercle snile. C'est qu'il est g de soixante-cinq ans,
-- il y a lieu de le croire du moins. Mais il est grand, sec, droit
sous son sayon jauntre moins poilu que sa poitrine, et un peintre ne
ddaignerait pas d'en saisir la silhouette, lorsque, coiff d'un
chapeau de sparterie, vrai bouchon de paille, il s'accote sur soit
bton  bec de corbin, aussi immobile qu'un roc.

Au moment o les rayons pntraient  travers la brisure de l'ouest,
Frik se retourna ; puis, de sa main  demi ferme, il se fit un
porte-vue -- comme il en et fait un porte-voix pour tre entendu au
loin et il regarda trs attentivement.

Dans l'claircie de l'horizon,  un bon mille, niais trs amoindri par
l'loignement, se profilaient les formes d'un burg. Cet antique chteau
occupait, sur une croupe isole du col de Vulkan, la partie suprieure
d'un plateau appel le plateau d'Orgall. Sous le jeu d'une clatante
lumire, son relief se dtachait crment, avec cette nettet que
prsentent les vues stroscopiques. Nanmoins, il fallait que l'oeil
du ptour ft dou d'une grande puissance de vision pour distinguer
quelque dtail de cette masse lointaine.

Soudain le voil qui s'crie en hochant la tte :

 Vieux burg !... Vieux burg !... Tu as beau te carrer sur ta base !...
Encore trois ans, et tu auras cess d'exister, puisque ton htre n'a
plus que trois branches !  Ce htre, plant  l'extrmit de l'un des
bastions du burg, s'appliquait en noir sur le fond du ciel comme une
fine dcoupure de papier, et c'est  peine s'il et t visible pour
tout autre que Frik  cette distance. Quant  l'explication de ces
paroles du berger, qui taient provoques par une lgende relative au
chteau, elle sera donne en son temps.

 Oui ! rpta-t-il, trois branches... Il y en avait quatre hier, mais
la quatrime est tombe cette nuit... Il n'en reste que le moignon...
je n'en compte plus que trois  l'enfourchure... Plus que trois, vieux
burg... plus que trois ! 

Lorsqu'on prend un berger par son ct idal, l'imagination en fait
volontiers un. tre rveur et contemplatif ; il s'entretient avec les
plantes ; il confre avec les toiles ; il lit dans le ciel. Au vrai,
c'est gnralement une brute ignorante et bouche. Pourtant la
crdulit publique lui attribue aisment le don du surnaturel ; il
possde des malfices ; suivant son humeur, il conjure les sorts ou les
jette aux gens et aux btes -- ce qui est tout un dans ce cas ; il vend
des poudres sympathiques ; on lui achte des philtres et des formules.
Ne va-t-il pas jusqu' rendre les sillons striles, en y lanant des
pierres enchantes, et les brebis infcondes rien qu'en les regardant
de l'oeil gauche ? Ces superstitions sont de tous les temps et de tous
les pays. Mme au milieu des campagnes plus civilises, on ne passe pas
devant un berger, sans lui adresser quelque parole amicale, quelque
bonjour significatif, en le saluant du nom de  pasteur  auquel il
tient. Un coup de chapeau, cela permet d'chapper aux malignes
influences, et sur les chemins de la Transylvanie, ou ne s'y pargne
pas plus qu'ailleurs.

Frik tait regard comme un sorcier, un vocateur d'apparitions
fantastiques. A entendre celui-ci, les vampires et les stryges lui
obissaient ;  en croire celui-l, on le rencontrait, au dclin de la
lune, par les nuits sombres, comme on voit en d'autres contres le
grand bissexte, acheval sur la vanne des moulins, causant avec les
loups ou rvant aux toiles.

Frik laissait dire, y trouvant profit. Il vendait des charmes et des
contre-charmes. Mais, observation  noter, il tait lui-mme aussi
crdule que sa clientle, et s'il ne croyait pas  ses propres
sortilges, du moins ajoutait-il foi aux lgendes qui couraient le pays.

On ne s'tonnera donc pas qu'il et tir ce pronostic relatif  la
disparition prochaine du vieux burg, puisque le htre tait rduit 
trois branches, ni qu'il et hte d'en porter la nouvelle  Werst.

Aprs avoir rassembl son troupeau en beuglant  pleins poumons 
travers un long bouquin de bois blanc, Frik reprit le chemin du
village. Ses chiens le suivaient harcelant les btes -- deux
demi-griffons btards, hargneux et froces, qui semblaient plutt
propres  dvorer des moutons qu' les garder. Il y avait l une
centaine de bliers et de brebis, dont une douzaine d'antenais de
premire anne, le reste en animaux de troisime et de quatrime anne,
soit de quatre et de six dents.

Ce troupeau appartenait au juge de Werst, le bir Koltz, lequel payait
 la commune un gros droit de brbiage, et qui apprciait fort son
ptour Frik, le sachant trs habile  la tonte, et trs entendu au
traitement des maladies, muguet, affile, avertin, douve, encaussement,
falre, clavele, pitin, rabuze et autres affections d'origine
pcuaire.

Le troupeau marchait en masse compacte, le sonnailler devant, et, prs
de lui, la brebis birane, faisant tinter leur clarine au milieu des
blements.

Au sortir de la pture, Frik prit un large sentier, bordant de vastes
champs. L ondulaient les magnifiques pis d'un bl trs haut sur tige,
trs long de chaume ; l s'tendaient quelques plantations de ce 
koukouroutz , qui est le mas du pays. Le chemin conduisait  la
lisire d'une fort de pins et de sapins, aux dessous frais et sombres.
Plus bas, la Sil promenait son cours lumineux, filtr par le cailloutis
du fond, et sur lequel flottaient les billes de bois dbites par les
scieries de l'amont.

Chiens et moutons s'arrtrent sur la rive droite de la rivire et se
mirent  boire avidement au ras de la berge, en remuant le fouillis des
roseaux.

Werst n'tait plus qu' trois portes de fusil, au-del d'une paisse
saulaie, forme de francs arbres et non de ces ttards rabougris, qui
touffent  quelques pieds au-dessus de leurs racines. Cette saulaie se
dveloppait jusqu'aux pentes du col de Vulkan, dont le village, qui
porte ce nom, occupe une saillie sur le versant mridional des massifs
du Plesa.

La campagne tait dserte  cette heure. C'est seulement  la nuit
tombante que les gens de culture regagnent leur foyer, et Frik n'avait
pu, chemin faisant, changer le bonjour traditionnel. Son troupeau
dsaltr, il allait s'engager entre les plis de la valle, lorsqu'un
homme apparut au tournant de la Sil, une cinquantaine de pas en aval.

-- Eh ! l'ami !  cria-t-il au ptour.

C'tait un de ces forains qui courent les marchs du comitat. On les
rencontre dans les villes, dans les bourgades, jusque dans les plus
modestes villages. Se faire comprendre n'est point pour les embarrasser
: ils parlent toutes les langues. Celui-ci tait-il italien, saxon ou
valaque ? Personne n'et pu le dire ; mais il tait juif, juif
polonais, grand, maigre, nez busqu, barbe en pointe, front bomb, yeux
trs vifs.

Ce colporteur vendait des lunettes, des thermomtres, des baromtres et
de petites horloges. Ce qui n'tait pas renferm dans la balle
assujettie par de fortes bretelles sur ses paules, lui pendait au cou
et  la ceinture : un vritable brelandinier, quelque chose comme un
talagiste ambulant.

Probablement ce juif avait le respect et peut-tre la crainte salutaire
qu'inspirent les bergers. Aussi saluat-il Frik de la main. Puis, dans
cette langue roumaine, qui est forme du latin et du slave, il dit avec
un accent tranger :

 Cela va-t-il comme vous voulez, l'ami ?

-- Oui... suivant le temps, rpondit Frik.

-- Alors vous allez bien aujourd'hui, car il fait beau.

-- Et j'irai mal demain, car il pleuvra.

-- Il pleuvra ?... s'cria le colporteur. Il pleut donc sans nuages
dans votre pays ?

-- Les nuages viendront cette nuit... et de l-bas... du mauvais ct
de la montagne.

-- A quoi voyez-vous cela ?

-- A la laine de mes moutons, qui est rche et sche comme un cuir
tann.

-- Alors ce sera tant pis pour ceux qui arpentent les grandes routes...

-- Et tant mieux pour ceux qui seront rests sur la porte de leur
maison.

-- Encore faut-il possder une maison, pasteur.

-- Avez-vous des enfants ? dit Frik.

-- Non.

-- Etes-vous mari ?

-- Non. 

Et Frik demandait cela parce que, dans le pays,

c'est l'habitude de le demander  ceux que l'on rencontre.

Puis, il reprit :

 D'o venez-vous, colporteur ?...

-- D'Hermanstadt. 

Hermanstadt est une des principales bourgades de la Transylvanie. En la
quittant, on trouve la valle de la Sil hongroise, qui descend jusqu'au
bourg de Petroseny.

 Et vous allez ?...

-- A Kolosvar. 

Pour arriver  Kolosvar, il suffit de remonter dans la direction de la
valle du Maros ; puis, par Karlsburg, en suivant les premires assises
des monts de Bihar, on atteint la capitale du comitat. Un chemin d'une
vingtaine de milles [Environ 150 kilomtres.] au plus.

En vrit, ces marchands de thermomtres, baromtres et patraques,
voquent toujours l'ide d'tres  part, d'une allure quelque peu
hoffmanesque. Cela tient  leur mtier. Ils vendent le temps sous
toutes ses formes, celui qui s'coule, celui qu'il fait, celui qu'il
fera, comme d'autres porteballes vendent des paniers, des tricots ou
des cotonnades. On dirait qu'ils sont les commis voyageurs de la Maison
Saturne et Cie  l'enseigne du Sablier d'or. Et, sans doute, ce fut
l'effet que le juif produisit sur Frik, lequel regardait, non sans
tonnement, cet talage d'objets, nouveaux pour lui, dont il ne
connaissait pas la destination.

 Eh ! colporteur, demanda-t-il en allongeant le bras,  quoi sert ce
bric--brac, qui cliqute  votre ceinture comme les os d'un vieux
pendu ?

-- a, c'est des choses de valeur, rpondit le forain, des choses
utiles  tout le monde.

-- A tout le monde, s'cria Frik, en clignant de l'oeil, -- mme  des
bergers ?...

-- Mme  des bergers.

-- Et cette mcanique ?...

-- Cette mcanique, rpondit le juif en faisant sautiller un
thermomtre entre ses mains, elle vous apprend s'il fait chaud ou s'il
fait froid.

-- Eh ! l'ami, je le sais de reste, quand je sue sous mon sayon, ou
quand je grelotte sous ma houppelande. 

videmment, cela devait suffire  un ptour, qui ne s'inquitait gure
des pourquoi de la science.

 Et cette grosse patraque avec son aiguille ? reprit-il en dsignant
un baromtre anrode.

-- Ce n'est point une patraque, c'est un instrument qui vous dit s'il
fera beau demain ou s'il pleuvra... -- Vrai ?...

-- Vrai.

-- Bon ! rpliqua Frik, je n'en voudrais point, quand a ne coterait
qu'un kreutzer. Rien qu' voir les nuages traner dans la montagne ou
courir au-dessus des plus hauts pics, est-ce que je ne sais pas le
temps vingt-quatre heures  l'avance ? Tenez, vous voyez cette
brumaille qui semble sourdre du sol ?... Eh bien, je vous l'ai dit,
c'est de l'eau pour demain. 

En ralit, le berger Frik, grand observateur du temps, pouvait se
passer d'un baromtre.

 Je ne vous demanderai pas s'il vous faut une horloge ? reprit le
colporteur.

-- Une horloge ?... J'en ai une qui marche toute seule, et qui se
balance sur ma tte. C'est le soleil de l-haut. Voyez-vous, l'ami,
lorsqu'il s'arrte sur la pointe du Rodk, c'est qu'il est midi, et
lorsqu'il regarde  travers le trou d'Egelt, c'est qu'il est six
heures. Mes moutons le savent aussi bien que moi, mes chiens comme nies
moutons. Gardez donc vos patraques.

-- Allons, rpondit le colporteur, si je n'avais pas d'autres clients
que les ptours, j'aurais de la peine  faire fortune ! Ainsi, vous
n'avez besoin de rien ?...

-- Pas mme de rien. 

Du reste, toute cette marchandise  bas prix tait de fabrication trs
mdiocre, les baromtres ne s'accordant pas sur le variable ou le beau
fixe, les aiguilles des horloges marquant des heures trop longues ou
des minutes trop courtes -- enfin de la pure camelote. Le berger s'en
doutait peut-tre et n'inclinait gure  se poser en acheteur.
Toutefois, au moment o il allait reprendre son bton, le voil qui
secoue une sorte de tube, suspendu  la bretelle du colporteur, en
disant :

 A quoi sert ce tuyau que vous avez l ?...

-- Ce tuyau n'est pas un tuyau.

-- Est-ce donc un gueulard ? 

Et le berger entendait par l une sorte de vieux pistolet  canon vas.

 Non, dit le juif, c'est une lunette. 

C'tait une de ces lunettes communes, qui grossissent cinq  six fois
les objets, ou les rapprochent d'autant, ce qui produit le mme
rsultat.

Frik avait dtach l'instrument, il le regardait, il le maniait, il le
retournait bout pour bout, il en faisait glisser l'un sur l'autre les
cylindres.

Puis, hochant la tte  Une lunette ? dit-il.

-- Oui, pasteur, une fameuse encore, et qui vous allonge joliment la
vue.

-- Oh ! j'ai de bons yeux, l'ami. Quand le temps est clair, j'aperois
les dernires roches jusqu' la tte du Retyezat, et les derniers
arbres au fond des dfils du Vulkan.

-- Sans cligner ?...

-- Sans cligner. C'est la rose qui me vaut a, lorsque je dors du soir
au matin  la belle toile. Voil qui vous nettoie proprement la
prunelle.

-- Quoi... la rose ? rpondit le colporteur. Elle rendrait plutt
aveugle...

-- Pas les bergers.

-- Soit ! Mais si vous avez de bons yeux, les miens sont encore
meilleurs, lorsque je les mets au bout de ma lunette.

-- Ce serait  voir.

-- Voyez en y mettant les vtres...

-- Moi ?...

-- Essayez.

-- a ne me cotera rien ? demanda Frik, trs mfiant de sa nature.

-- Rien...  moins que vous ne vous dcidiez  m'acheter la mcanique. 

Bien rassur  cet gard, Frik prit la lunette, dont les tubes furent
ajusts par le colporteur. Puis, ayant ferm l'oeil gauche, il appliqua
l'oculaire  son oeil droit.

Tout d'abord, il regarda dans la direction du col de Vulkan, en
remontant vers le Plesa. Cela fait, il abaissa l'instrument, et le
braqua vers le village de Werst.

 Eh ! eh ! dit-il, c'est pourtant vrai... a porte plus loin que mes
yeux... Voil la grande rue... je reconnais les gens... Tiens, Nic
Deck, le forestier, qui revient de sa tourne, le havresac au dos, le
fusil sur l'paule...

-- Quand je vous le disais ! fit observer le colporteur. -- Oui...
oui... c'est bien Nic ! reprit le berger. Et que. Ile est la fille qui
sort de la maison de matre Koltz, en jupe rouge et en corsage noir,
comme pour aller au-devant de lui ?...

-- Regardez, pasteur, vous reconnatrez la fille aussi bien que le
garon...

-- Eh ! oui !... c'est Miriota... la belle Miriota !... Ah ! les
amoureux... les amoureux !... Cette fois, ils n'ont qu' se tenir, car,
moi, je les tiens au bout de mon tuyau, et je ne perds pas une de leurs
mignasses ! -- Que dites-vous de ma machine ?

-- Eh ! eh !... qu'elle fait voir au loin ! 

Pour que Frik en ft  n'avoir jamais auparavant regard  travers une
lunette, il fallait que le village de Werst mritt d'tre rang parmi
les plus arrirs du comitat de Klausenburg. Et cela tait, on le verra
bientt.

 Allons, pasteur, reprit le forain, visez encore... et plus loin que
Werst... Le village est trop prs de nous Visez au-del, bien au-del,
vous dis-je !...

-- Et a ne me cotera pas davantage ?...

-- Pas davantage.

-- Bon !... je cherche du ct de la Sil hongroise ! Oui... voil le
clocher de Livadzel... je le reconnais  sa croix qui est manchotte
d'un bras... Et, au-del, dans la valle, entre les sapins, j'aperois
le clocher de Petroseny, avec son coq de fer-blanc, dont le bec est
ouvert, comme s'il allait appeler ses poulettes !... Et l-bas, cette
tour qui pointe au milieu des arbres... Ce doit tre la tour de
Petrilla... Mais, j'y pense, colporteur, attendez donc, puisque c'est
toujours le mme prix...

-- Toujours, pasteur. 

Frik venait de se tourner vers le plateau d'Orgall ; puis, du bout de
la lunette, il suivait le rideau des forts assombries sur les pentes
du Plesa, et le champ de l'objectif encadra la lointaine silhouette du
burg.

 Oui ! s'cria-t-il, la quatrime branche est  terre... J'avais bien
vu !... Et personne n'ira la ramasser pour en faire une belle
flambaison de la Saint-Jean... Non, personne... pas mme moi !... Ce
serait risquer son corps et son me... Mais ne vous mettez point en
peine !... Il y a quelqu'un qui saura bien la fourrer, cette nuit, au
milieu de son feu d'enfer... C'est le Chort ! 

Le Chort, ainsi s'appelle le diable, quand il est voqu dans les
conversations du pays.

Peut-tre le juif allait-il demander l'explication de ces paroles
incomprhensibles pour qui n'tait pas du village de Werst ou des
environs, lorsque Frik s'cria, d'une voix o l'effroi se mlait  la
surprise :

 Qu'est-ce donc, cette brume qui s'chappe du donjon ?... Est-ce une
brume ?... Non !... On dirait une fume... Ce n'est pas possible !...
Depuis des annes et des annes, les chemines du burg ne fument plus !
-- Si vous voyez de la fume l-bas, pasteur, c'est qu'il y a de la
fume.

-- Non... colporteur, non ! C'est le verre de votre machine qui se
brouille.

-- Essuyez-le.

-- Et quand je l'essuierais ? 

Frik retourna sa lunette, et, aprs en avoir frott les verres avec sa
manche, il la remit  son oeil.

C'tait bien une fume qui se droulait  la pointe du donjon. Elle
montait droit' dans l'air calme, et son panache se confondait avec les
hautes vapeurs.

Frik, immobile, ne parlait plus. Toute son attention se concentrait sur
le burg que l'ombre ascendante commenait  gagner au niveau du plateau
d'Orgall.

Soudain, il rabaissa la lunette, et, portant la main au bissac qui
pendait sous son sayon :

 Combien votre tuyau ? demanda-t-il.

-- Un florin et demi [Environ 3 francs 60.]  , rpondit le colporteur.

Et il aurait cd sa lunette mme au prix d'un florin, pour peu que
Frik eut manifest l'intention de la marchander. Mais le berger ne
broncha pas. Visiblement sous l'empire d'une stupfaction aussi brusque
qu'inexplicable, il plongea la main au fond de son bissac, et en retira
l'argent.

 C'est pour votre compte que vous achetez cette lunette ? demanda le
colporteur.

-- Non... pour mon matre, le juge Koltz.

-- Alors il vous remboursera...

-- Oui... les deux florins qu'elle me cote...

-- Comment... les deux florins ?...

-- Eh ! sans doute !... L-dessus, bonsoir, l'ami.

-- Bonsoir, pasteur. 

Et Frik, sifflant ses chiens, poussant son troupeau, remonta rapidement
dans la direction de Werst.

Le juif, le regardant s'en aller, hocha la tte, comme s'il avait eu 
faire  quelque fou :

Si j'avais su, murmura-t-il, je la lui aurais vendue plus cher, ma
lunette ! 

Puis, quand il eut rajust son talage  sa ceinture et sur ses
paules, il prit la direction de Karlsburg, en redescendant la rive
droite de la Sil.

O allait-il ? Peu importe. Il ne fait que passer dans ce rcit. On ne
le reverra plus.

                                   II

Qu'il s'agisse de roches entasses par la nature aux poques
gologiques, aprs les dernires convulsions du sol, ou de
constructions dues  la main de l'homme, sur lesquelles a pass le
souffle du temps, l'aspect est  peu prs semblable, lorsqu'on les
observe  quelques milles de distance. Ce qui est pierre brute et ce
qui a t pierre travaille, tout cela se confond aisment. De loin,
mme couleur, mmes linaments, mmes dviations des lignes dans la
perspective, mme uniformit de teinte sous la patine gristre des
sicles.

Il en tait ainsi du burg, -- autrement dit du chteau des Carpathes.
En reconnatre les formes indcises sur ce plateau d'Orgall, qu'il
couronne  la gauche du col de Vulkan, n'et pas t possible. Il ne se
dtache point en relief de l'arrire-plan des montagnes. Ce que l'on
est tent de prendre pour un donjon n'est peut-tre qu'un morne
pierreux. Qui le regarde croit apercevoir les crneaux d'une courtine,
o il n'y a peut-tre qu'une crte rocheuse. Cet ensemble est vague,
flottant, incertain. Aussi,  en croire divers touristes, le chteau
des Carpathes n'existe-t-il que dans l'imagination des gens du comitat.

videmment, le moyen le plus simple de s'en assurer serait de faire
prix avec un guide de Vulkan ou de Werst, de remonter le dfil, de
gravir la croupe, de visiter l'ensemble de ces constructions.
Seulement, un guide, c'est encore moins commode  trouver que le chemin
qui mne au burg. En ce pays des deux Sils, personne ne consentirait 
conduire Lui voyageur, et pour n'importe quelle rmunration, au
chteau des Carpathes.

Quoi qu'il en soit, voici ce qu'on aurait pu apercevoir de cette
antique demeure dans le champ d'une lunette, plus puissante et mieux
centre que l'instrument de pacotille, achet par le berger Frik pour
le compte de matre Koltz :

A huit ou neuf cents pieds en arrire du col de Vulkan, une enceinte,
couleur de grs, lambrisse d'un fouillis de plantes lapidaires, et qui
s'arrondit sur une priphrie de quatre  cinq cents toises, en
pousant les dnivellations du plateau ;  chaque extrmit, deux
bastions d'angle, dont celui de droite, sur lequel poussait le fameux
htre, est encore surmont d'une maigre chauguette ou gurite  toit
pointu ;  gauche, quelques pans de murs tays de contreforts ajours,
supportant le campanile d'une chapelle, dont la cloche fle se met en
branle par les fortes bourrasques au grand effroi des gens de la
contre ; au milieu, enfin, couronn de sa plate-forme  crneaux, un
lourd donjon,  trois rangs de fentres mailles de plomb, et dont le
premier tage est entour d'une terrasse circulaire ; sur la
plate-forme, une longue tige mtallique, agrmente du virolet fodal,
sorte de girouette soude par la rouille, et qu'un dernier coup de
galerne avait fixe au sud-est.

Quant  ce que renfermait cette enceinte, rompue en maint endroit, s'il
existait quelque btiment habitable  l'intrieur, si un pont-levis et
une poterne permettaient d'y pntrer, on l'ignorait depuis nombre
d'annes. En ralit, bien que le chteau des Carpathes ft mieux
conserv qu'il n'en avait l'air, une contagieuse pouvante, double de
superstition, le protgeait non moins que l'avaient pu faire autrefois
ses basilics, ses sautereaux, ses bombardes, ses couleuvrines, ses
tonnoires et autres engins d'artillerie des vieux sicles.

Et pourtant, le chteau des Carpathes et valu la peine d'tre visit
par les touristes et les antiquaires. Sa situation,  la crte du
plateau d'Orgall, est exceptionnellement belle. De la plate-forme
suprieure du donjon, la vue s'tend jusqu' l'extrme limite des
montagnes. En arrire ondule la haute chane, si capricieusement
ramifie, qui marque la frontire de la Valachie. En avant se creuse le
sinueux dfil de Vulkan, seule route praticable entre les provinces
limitrophes. Au-del de la valle des deux Sils, surgissent les bourgs
de Livadzel, de Lonyai, de Petroseny, de Petrilla, groups  l'orifice
des puits qui servent  l'exploitation de ce riche bassin houiller.
Puis, aux derniers plans, c'est un admirable chevauchement de croupes,
boises  leur base, verdoyantes  leurs flancs, arides  leurs cimes,
que dominent les sommets abrupts du Retyezat et du Paring [Le Retyezat
s'lve  une hauteur de 2 496 mtres, et le Paring une hauteur de 2
414 mtres au-dessus du niveau de la mer.]. Enfin, plus loin que la
valle du Hatszeg et le cours du Maros, apparaissent les lointains
profils, noys de brumes, des Alpes de la Transylvanie centrale.

Au fond de cet entonnoir, la dpression du sol formait autrefois un
lac, dans lequel s'absorbaient les deux Sils, avant d'avoir trouv
passage  travers la chane. Maintenant, cette dpression n'est plus
qu'un charbonnage avec ses inconvnients et ses avantages ; les hautes
chemines de brique se mlent aux ramures des peupliers, des sapins et
des htres ; les fumes noirtres vicient l'air, satur, jadis du
parfum des arbres fruitiers et des fleurs. Toutefois,  l'poque o se
passe cette histoire, bien que l'industrie tienne ce district minier
sous sa main de fer, il n'a rien perdu du caractre sauvage qu'il doit
 la nature.

Le chteau des Carpathes date du XIIe ou du XIIIe sicle. En ce
temps-l, sous la domination des chefs ou vovodes, monastres,
glises, palais, chteaux, se fortifiaient avec autant de soin que les
bourgades ou les villages. Seigneurs et paysans avaient  se garantir
contre des agressions de toutes sortes. Cet tat de choses explique
pourquoi l'antique courtine du burg, ses bastions et son donjon lui
donnent l'aspect d'une construction fodale, prte  la dfensive. Quel
architecte l'a difi sur ce plateau,  cette hauteur ? On l'ignore, et
cet audacieux artiste est inconnu,  moins que ce soit le roumain
Manoli, si glorieusement chant dans les lgendes valaques, et qui
btit  Curt d'Argis le clbre chteau de Rodolphe le Noir.

Qu'il y ait des doutes sur l'architecte, il n'y en a aucun sur la
famille qui possdait ce burg. Les barons de Gortz taient seigneurs du
pays depuis un temps immmorial. Ils furent mls  toutes ces guerres
qui ensanglantrent les provinces transylvaines ; ils luttrent contre
les Hongrois, les Saxons, les Szeklers ; leur nom figure dans les 
cantices , les --  dones , o se perptue le souvenir de ces
dsastreuses priodes ; ils avaient pour devise le fameux proverbe
valaque : Da pe maorte,  donne jusqu' la mort !  et ils donnrent,
ils rpandirent leur sang pour la cause de l'indpendance, -- ce sang
qui leur venait des Roumains, leurs anctres.

On le sait, tant d'efforts, de dvouement, de sacrifices, n'ont abouti
qu' rduire  la plus indigne oppression les descendants de cette
vaillante race. Elle n'a plus d'existence politique. Trois talons l'ont
crase. Mais ils ne dsesprent pas de secouer le joug, ces Valaques
de la Transylvanie. L'avenir leur appartient, et c'est avec une
confiance inbranlable qu'ils rptent ces mots, dans lequel se
concentrent toutes leurs aspirations : Rman on pr !  le Roumain ne
saurait prir !  Vers le milieu du XIXe sicle, le dernier
reprsentant des seigneurs de Gortz tait le baron Rodolphe. N au
chteau des Carpathes, il avait vu sa famille s'teindre autour de lui
pendant les premiers temps de sa jeunesse. A vingt-deux ans, il se
trouva seul au monde. Tous les siens taient tombs d'anne en anne,
comme ces branches du htre sculaire, auquel la superstition populaire
rattachait l'existence mme du burg. Sans parents, on peut mme dire
sans amis, que ferait le baron Rodolphe pour occuper les loisirs de
cette monotone solitude que la mort avait faite autour de lui ? Quels
taient ses gots, ses instincts, ses aptitudes ? On ne lui en
reconnaissait gure, si ce n'est une irrsistible passion pour la
musique, surtout pour le chant des grands artistes de cette poque. Ds
lors, abandonnant le chteau, dj fort dlabr, aux soins de quelques
vieux serviteurs, un jour il disparut. Et, ce qu'on apprit plus tard,
c'est qu'il consacrait sa fortune, qui tait assez considrable, 
parcourir les principaux centres lyriques de l'Europe, les thtres de
l'Allemagne, de la France, de l'Italie, o il pouvait satisfaire  ses
insatiables fantaisies de dilettante. tait-ce un excentrique, pour ne
pas dire un maniaque ? La bizarrerie de son existence donnait lieu de
le croire.

Cependant, le souvenir du pays tait rest profondment grav dans le
coeur du jeune baron de Gortz. Il n'avait pas oubli la patrie
transylvaine au cours de ses lointaines prgrinations. Aussi,
revint-il prendre part  l'une des sanglantes rvoltes des paysans
roumains contre l'oppression hongroise.

Les descendants des anciens Daces furent vaincus, et leur territoire
chut en partage aux vainqueurs.

C'est  la suite de cette dfaite que le baron Rodolphe quitta
dfinitivement le chteau des Carpathes, dont certaines parties
tombaient dj en ruine. La mort ne tarda pas  priver le burg de ses
derniers serviteurs, et il fut totalement dlaiss. Quant au baron de
Gortz, le bruit courut qu'il s'tait patriotiquement joint au fameux
Rosza Sandor, un ancien dtrousseur de grande route, dont la guerre de
l'indpendance avait fait un hros de drame. Par bonheur pour lui,
aprs l'issue de la lutte, Rodolphe de Gortz s'tait spar de la bande
du compromettant  betyar , et il fit sagement, car l'ancien brigand,
redevenu chef de voleurs, finit par tomber entre les mains de la
police, qui se contenta de l'enfermer dans la prison de Szamos-Uyvar.

Nanmoins, une version fut gnralement admise chez les gens du comitat
:  savoir que le baron Rodolphe avait t tu pendant une rencontre de
Rosza Sandor avec les douaniers de la frontire. Il n'en tait rien,
bien que le baron de Gortz ne se ft jamais remontr au burg depuis
cette poque, et que sa mort ne fit doute pour personne. Mais il est
prudent de n'accepter que sous rserve les on-dit de cette crdule
population.

Chteau abandonn, chteau hant, chteau visionn. Les vives et
ardentes imaginations l'ont bientt peupl de fantmes, les revenants y
apparaissent, les esprits y reviennent aux heures de la nuit. Ainsi se
passent encore les choses au milieu de certaines contres
superstitieuses de l'Europe, et la Transylvanie peut prtendre au
premier rang parmi elles.

Du reste, comment ce village de Werst et-il pu rompre avec les
croyances au surnaturel ? Le pope et le magister, celui-ci charg de
l'ducation des enfants, celui-l dirigeant la religion des fidles,
enseignaient ces fables d'autant plus franchement qu'ils y croyaient
bel et bien. Ils affirmaient,  avec preuves  l'appui , que les
loups-garous courent la campagne, que les vampires, appels stryges,
parce qu'ils poussent des cris de strygies, s'abreuvent de sang humain,
que les  staffii  errent  travers les ruines et deviennent
malfaisants, si on oublie de leur porter chaque soir le boire et le
manger. Il y a des fes, des  babes , qu'il faut se garder de
rencontrer le mardi ou le vendredi, les deux plus mauvais jours de la
semaine. Aventurez-vous donc dans les profondeurs de ces forts du
comitat, forts enchantes, o se cachent les  balauri , ces dragons
gigantesques, dont les mchoires se distendent jusqu'aux nuages, les 
zmei  aux ailes dmesures, qui enlvent les filles de sang royal et
mme celles de moindre ligne, lorsqu'elles sont jolies ! Voil nombre
de monstres redoutables, semble-t-il, et quel est le bon gnie que leur
oppose l'imagination populaire ? Nul autre que le  _serpi de casa_ ,
le serpent du foyer domestique, qui vit familirement au fond de
l'tre, et dont le paysan achte l'influence salutaire en le
nourrissant de son meilleur lait.

Or, si jamais burg fut amnag pour servir de refuge aux htes de cette
mythologie roumaine, n'est-ce pas le chteau des Carpathes ? Sur ce
plateau isol, qui est inaccessible, except par la gauche du col de
Vulkan, il n'tait pas douteux qu'il abritt des dragons, des fes, des
stryges, peut-tre aussi quelques revenants de la famille des barons de
Gortz. De l une rputation de mauvais aloi, trs justifie, disait-on.
Quant  se hasarder  le visiter, personne n'y et song. Il rpandait
autour de lui une pouvante pidmique, comme un marais insalubre
rpand des miasmes pestilentiels. Rien qu' s'en rapprocher d'un quart
de mille, c'et t risquer sa vie en ce monde et son salut dans
l'autre. Cela s'apprenait couramment  l'cole du magister Hermod.

Toutefois, cet tat de choses devait prendre fin, ds qu'il ne
resterait plus une pierre de l'antique forteresse des barons de Gortz.
Et c'est ici qu'intervenait la lgende.

D'aprs les plus autoriss notables de Werst, l'existence du burg tait
lie  celle du vieux htre, dont la ramure grimaait sur le bastion
d'angle, situ  droite de la courtine.

Depuis le dpart de Rodolphe de Gortz -- les gens du village, et plus
particulirement le ptour Frik, l'avaient observ --, ce htre perdait
chaque anne une de ses matresses branches. On en comptait dix-huit 
son enfourchure, lorsque le baron Rodolphe fut aperu pour la dernire
fois sur la plate-forme du donjon, et l'arbre n'en avait plus que trois
pour le prsent. Or, chaque branche tombe, c'tait une anne de
retranche  l'existence du burg. La chute de la dernire amnerait son
anantissement dfinitif. Et alors, sur le plateau d'Orgall, on
chercherait vainement les restes du chteau des Carpathes.

En ralit, ce n'tait l qu'une de ces lgendes qui prennent
volontiers naissance dans les imaginations roumaines. Et, d'abord, ce
vieux htre s'amputait-il chaque anne d'une de ses branches ? Cela
n'tait rien moins que prouv, bien que Frik n'hsitt pas 
l'affirmer, lui qui ne le perdait pas de vue pendant que son troupeau
paissait les ptis de la Sil. Nanmoins, et quoique Frik ft sujet 
caution, pour le dernier paysan comme pour le premier magistrat de
Werst, nul doute que le burg n'et plus que trois ans  vivre,
puisqu'on ne comptait plus que trois branches au  htre tutlaire .

Le berger s'tait donc mis en mesure de reprendre le chemin du village
pour y rapporter cette grosse nouvelle, lorsque se produisit l'incident
de la lunette.

Grosse nouvelle, trs grosse en effet ! Une fume est apparue au faite
du donjon... Ce que ses yeux n'auraient pu apercevoir, Frik l'a
distinctement vu avec l'instrument du colporteur... Ce n'est point une
vapeur, c'est une fume qui va se confondre avec les nuages... Et
pourtant, le burg est abandonn... Depuis bien longtemps, personne n'a
franchi sa poterne qui est ferme sans doute, ni le pont-levis qui est
certainement relev. S'il est habit, il ne peut l'tre que par des
tres surnaturels... Mais  quel propos des esprits auraient-ils fait
du feu dans un des appartements du donjon ?... Est-ce un feu de
chambre, est-ce un feu de cuisine ?... Voil qui est vritablement
inexplicable.

Frik htait ses btes vers leur table. A sa voix, les chiens
harcelaient le troupeau sur le chemin montant, dont la poussire se
rabattait avec l'humidit du soir.

Quelques paysans, attards aux cultures, le salurent en passant, et
c'est  peine s'il rpondit  leur politesse. De l, relle inquitude,
car, si l'on veut viter les malfices, il ne suffit pas de donner le
bonjour au berger, il faut encore qu'il vous le rende. Mais Frik y
paraissait peu enclin avec ses yeux hagards, son attitude singulire,
ses gestes dsordonne. Les loups et les ours lui auraient enlev la
moiti de ses moutons, qu'il n'aurait pas t plus dfait. De quelle
mauvaise nouvelle fallait-il qu'il ft porteur ?

Le premier qui l'apprit fut le juge Koltz. Du plus loin qu'il
l'aperut, Frik lui cria :

 Le feu est au burg, notre matre ! -- Que dis-tu l, Frik ?

-- je dis ce qui est.

-- Est-ce que tu es devenu fou ? 

En effet, comment un incendie pouvait-il s'attaquer  ce vieil
amoncellement de pierres ? Autant admettre que le Nego, la plus haute
cime des Carpathes, tait dvor par les flammes. Ce n'et pas t plus
absurde.

 Tu prtends, Frik, tu prtends que le burg brle rpta matre Koltz.

-- S'il ne brle pas, il fume.

-- C'est quelque vapeur...

-- Non, c'est une fume... Venez voir.  Et tous deux se dirigrent
vers le milieu de la grande rue du village, au bord d'une terrasse
dominant les ravins du col, de laquelle on pouvait distinguer le
chteau.

Une fois l, Frik tendit la, lunette  matre Koltz. videmment,
l'usage de cet instrument ne lui tait pas plus connu qu' son berger.

 Qu'est-ce cela ? dit-il.

-- Une machine que je vous ai achete deux florins, mon matre, et qui
en vaut bien quatre !

-- A qui ?

-- A un colporteur.

-- Et pour quoi faire ?

-- Ajustez cela  votre oeil, visez le burg en face, regardez, et vous
verrez. 

Le juge braqua la lunette dans la direction du chteau et l'examina
longuement.

Oui ! c'tait une fume qui se dgageait de l'une des chemines du
donjon. En ce moment, dvie par la brise, elle rampait sur le flanc de
la montagne.

 Une fume !  rpta matre Koltz stupfait.

Cependant, Frik et lui venaient d'tre rejoints par Miriota et le
forestier Nic Deck, qui taient rentrs au logis depuis quelques
instants.

 A quoi cela sert-il ? demanda le jeune homme en prenant la lunette.

-- A voir au loin, rpondit le berger.

-- Plaisantez-vous, Frik ?

-- je plaisante si peu, forestier, qu'il y a une heure  peine, j'ai pu
vous reconnatre, tandis que vous descendiez la route de Werst, vous et
aussi... 

Il n'acheva pas sa phrase. Miriota avait rougi en baissant ses jolis
yeux. Au fait, pourtant, il n'est pas dfendu  une honnte fille
d'aller au-devant de son fianc.

Elle et lui, l'un aprs l'autre, prirent la fameuse lunette et la
dirigrent vers le burg.

Entre-temps, une demi-douzaine de voisins taient arrivs sur la
terrasse, et, s'tant enquis du fait, ils se servirent tour  tour de
l'instrument.

 Une fume ! une fume au burg !... dit l'un.

-- Peut-tre le tonnerre est-il tomb sur le donjon ?... fit observer
l'autre.

-- Est-ce qu'il a tonn ?... demanda matre Koltz, en s'adressant 
Frik.

-- Pas un coup depuis huit jours , rpondit le berger.

Et ces braves gens n'auraient pas t plus ahuris, si on leur et dit
qu'une bouche de cratre venait de s'ouvrir au sommet du Retyezat, pour
livrer passage aux vapeurs souterraines.

                                  III

Le village de Werst a si peu d'importance que la plupart des cartes
n'en indiquent point la situation. Dans le rang administratif, il est
mme au-dessous de son voisin, appel Vulkan, du nom de la portion de
ce massif de Plesa, sur lequel ils sont pittoresquement juchs tous les
deux.

A l'heure actuelle, l'exploitation du bassin minier a donn un
mouvement considrable d'affaires aux bourgades de Petroseny, de
Livadzel et autres, distantes de quelques milles. Ni Vulkan ni Werst
n'ont recueilli le moindre avantage de cette proximit d'un grand
centre industriel ; ce que ces villages taient, il y a cinquante ans,
ce qu'ils seront sans doute dans un demi-sicle, ils le sont  prsent
; et, suivant lise Reclus, une bonne moiti de la population de
Vulkan ne se compose  que d'employs chargs de surveiller la
frontire, douaniers, gendarmes, commis du fisc et infirmiers de la
quarantaine  -- Supprimez les gendarmes et les commis du fisc, ajoutez
une proportion un peu plus forte de cultivateurs, et vous aurez la
population de Werst, soit quatre  cinq centaines d'habitants.

C'est une rue, ce village, rien qu'une large rue, dont les pentes
brusques rendent la monte et la descente assez pnibles. Elle sert de
chemin naturel entre la frontire valaque et la frontire transylvaine.
Par l passent les troupeaux de boeufs, de moutons et de porcs, les
marchands de viande frache, de fruits et de crales, les rares
voyageurs qui s'aventurent par le dfil, au lieu de prendre les
railways de Kolosvar et de la valle du Maros :

Certes, la nature a gnreusement dot le bassin qui se creuse entre
les monts de Bihar, le Retyezat et le Paring. Riche par la fertilit du
sol, il l'est aussi de toute la fortune enfouie dans ses entrailles :
mines de sel gemme  Thorda, avec un rendement annuel de plus de vingt
mille tonnes ; mont Parajd, mesurant sept kilomtres de circonfrence 
son dme, et qui est uniquement form de chlorure de sodium ; mines de
Torotzko, qui produisent le plomb, la galne, le mercure, et surtout le
fer, dont les gisements taient exploits ds le Xe sicle ; mines de
Vayda Hunyad, et leurs minerais qui se transforment en acier de qualit
suprieure ; mines de houille, facilement exploitables sur les
premires strates de ces valles lacustres, dans le district de
Hatszeg,  Livadzel,  Petroseny, vaste poche d'une contenance estime
 deux cent cinquante millions de tonnes ; enfin, mines d'or, au bourg
d'Ottenbanya,  Topanfalva, la rgion des orpailleurs, o des myriades
de moulins d'un outillage trs simple travaillent les sables du
Vers-Patak,  le Pactole transylvain , et exportent chaque anne pour
deux millions de francs du prcieux mtal.

Voil, semblera, un district trs favoris de la nature, et pourtant
cette richesse ne profite gure au bien-tre de sa population. Dans
tous les cas, si les centres plus importants, Torotzko, Petroseny,
Lonyai, possdent quelques installations en rapport avec le confort de
l'industrie moderne, si ces bourgades ont des constructions rgulires,
soumises  l'uniformit de l'querre et du cordeau, des hangars, des
magasins, de vritables cits ouvrires, si elles sont dotes d'un
certain nombre d'habitations  balcons et  vrandas, voil ce qu'il ne
faudrait chercher ni au village de Vulkan, ni au village de Werst.

Bien comptes, une soixantaine de maisons, irrgulirement accroupies
sur l'unique rue, coiffes d'un capricieux toit dont le fatage dborde
les murs de pis, la faade vers le jardin, un grenier  lucarne pour
tage, une grange dlabre pour annexe, une table toute de guingois,
couverte en paillis,  et l un puits surmont d'une potence 
laquelle pend une seille, deux ou trois mares qui  fuient  pendant
les orages, des ruisselets dont les ornires tortilles indiquent le
cours, tel est ce village de Werst, bti sur les deux cts de la rue,
entre les obliques talus du col. Mais tout cela est frais et attirant ;
il y a des fleurs aux portes et aux fentres, des rideaux de verdure
qui tapissent les murailles, des herbes cheveles qui se mlent au
vieil or des chaumes, des peupliers, ormes, htres, sapins, rables,
qui grimpent au-dessus des maisons  si haut qu'ils peuvent grimper .
Par-del, l'chelonnement des assises intermdiaires de la chane, et,
au dernier plan, l'extrme cime des monts, bleuis par le lointain, se
confondent avec l'azur du ciel.

Ce n'est ni l'allemand ni le hongrois que l'on parle  Werst, non plus
qu'en toute cette portion de la Transylvanie : c'est le roumain -- mme
chez quelques familles tsiganes, tablies plutt que campes dans les
divers villages du comitat. Ces trangers prennent la langue du pays
comme ils en prennent la religion. Ceux de Werst forment une sorte de
petit clan, sous l'autorit d'un vovode, avec leurs cabanes, leurs 
barakas   toit pointu, leurs lgions d'enfants, bien diffrents par
les moeurs et la rgularit de leur existence de ceux de leurs
congnres qui errent  travers l'Europe. Ils suivent mme le rite
grec, se conformant  la religion des chrtiens au milieu desquels ils
se sont installs. En effet, Werst a pour chef religieux un pope, qui
rside  Vulkan, et qui dessert les deux villages spars seulement
d'un demi-mille.

La civilisation est comme l'air ou l'eau. Partout o un passage -- ne
ft-ce qu'une fissure - lui est ouvert, elle pntre et modifie les
conditions d'un pays. D'ailleurs, il faut le reconnatre, aucune
fissure ne s'tait encore produite  travers cette portion mridionale
des Carpathes. Puisque lise Reclus a pu dire de Vulkan  qu'il est le
dernier poste de la civilisation dans la valle de la Sil valaque , on
ne s'tonnera pas que Werst ft l'un des plus arrirs villages du
comitat de Kolosvar. Comment en pourrait-il tre autrement dans ces
endroits o chacun nat, grandit, meurt, sans les avoir jamais quitts !

Et pourtant, fera-t-on observer, il y a un matre d'cole et un juge 
Werst ? Oui, sans doute. Mais le magister Hermod n'est capable
d'enseigner que ce qu'il sait, c'est--dire un peu  lire, un peu 
crire, un peu  compter. Son instruction personnelle ne va pas
au-del. En fait de science, d'histoire, de gographie, de littrature,
il ne connat que les chants populaires et les lgendes du pays
environnant. L-dessus, sa mmoire le sert avec une rare abondance. Il
est trs fort en matire de fantastique, et les quelques coliers du
village tirent grand profit de ses leons.

Quant au juge, il convient de s'entendre sur cette qualification donne
au premier magistrat de Werst.

Le bir, matre Koltz, tait un petit homme de cinquante-cinq 
soixante ans, Roumain d'origine, les cheveux ras et grisonnants, la
moustache noire encore, les yeux plus doux que vifs. Solidement bti
comme un montagnard, il portait le vaste feutre sur la tte, la haute
ceinture  boucle historie sur le ventre, la veste sans manches sur le
torse, la culotte courte et demi-bouffante, engage dans les hautes
bottes de cuir. Plutt maire que juge, bien que ses fonctions
l'obligeassent  intervenir dans les multiples difficults de voisin 
voisin, il s'occupait surtout d'administrer son village autoritairement
et non sans quelque agrment pour sa bourse. En effet, toutes les
transactions, achats ou ventes, taient frappes d'un droit  son
profit -- sans parler de la taxe de page que les trangers, touristes
ou trafiquants, s'empressaient de verser dans sa poche.

Cette situation lucrative avait valu  matre Koltz une certaine
aisance. Si la plupart des paysans du comitat sont rongs par l'usure,
qui ne tardera pas  faire des prteurs isralites les vritables
propritaires du sol, le bir avait su chapper  leur rapacit. Son
bien, libre d'hypothques,  d'intabulations , comme on dit en cette
contre, ne devait rien  personne. Il et plutt prt qu'emprunt, et
l'aurait certainement fait sans corcher le pauvre monde. Il possdait
plusieurs ptis, de bons herbages pour ses troupeaux, des cultures
assez convenablement entretenues, quoiqu'il ft rfractaire aux
nouvelles mthodes, des vignes qui flattaient sa vanit, lorsqu'il se
promenait le long des ceps chargs de grappes, et dont il vendait
fructueusement la rcolte -- exception faite, et dans une proportion
notable, de ce que ncessitait sa consommation particulire.

Il va sans dire que la maison de matre Koltz est la plus belle maison
du village,  l'angle de la terrasse que traverse la longue rue
montante. Une maison en pierre, s'il vous plat, avec sa faade en
retour sur le jardin, sa porte entre la troisime et la quatrime
fentre, les festons de verdure qui ourlent le chneau de leurs
brindilles chevelues, les deux grands htres dont la fourche se ramifie
au-dessus de son chaume en fleurs. Derrire, un beau verger aligne ses
plants de lgumes en damier, et ses rangs d'arbres  fruits qui
dbordent sur le talus du col. A l'intrieur de la maison, il y a de
belles pices bien propres, les unes o l'on mange, les autres o l'on
dort, avec leurs meubles peinturlurs, tables, lits, bancs et
escabeaux, leurs dressoirs o brillent les pots et les plats, les
poutrelles apparentes du plafond, d'o pendent des vases enrubanns et
des toffes aux vives couleurs, leurs lourds coffres recouverts de
housses et de courtepointes, qui servent de bahuts et d'armoires ;
puis, aux murs blancs, les portraits violemment enlumins des patriotes
roumains, -- entre autres le populaire hros du XVe sicle, le vovode
Vayda-Hunyad.

Voil une charmante habitation, qui et t trop , grande pour un homme
seul. Mais il n'tait pas seul, matre Koltz. Veuf depuis une dizaine
d'annes, il avait une fille, la belle Miriota, trs admire de Werst
jusqu' Vulkan et mme au-del. Elle aurait pu s'appeler d'un de ces
bizarres noms paens, Florica, Dana, Dauritia, qui sont fort en
honneur dans les familles valaques. Non ! c'tait Miriota, c'est--dire
 petite brebis . Mais elle avait grandi, la petite brebis. C'tait
maintenant une gracieuse fille de vingt ans, blonde avec des yeux
bruns, d'un regard trs doux, charmante de traits et d'une agrable
tournure. En vrit, il y avait de srieuses raisons pour qu'elle part
on ne peut plus sduisante avec sa chemisette brode de fil rouge au
collet, aux poignets et aux paules, sa jupe serre par une ceinture 
fermoirs d'argent, son  catrinza , double tablier  raies bleues et
rouges, nou  sa taille, ses petites bottes en cuir jaune, le lger
mouchoir jet sur sa tte, le flottement de ses longs cheveux dont la
natte est orne d'un ruban ou d'une picette de mtal.

Oui ! une belle fille, Miriota Koltz, et -- ce qui ne gte rien --
riche pour ce village perdu au fond des Carpathes. Bonne mnagre ?...
Sans doute, puisqu'elle dirige intelligemment la maison de son pre.
Instruite ?... Dame !  l'cole du magister Hermod elle a appris 
lire,  crire,  calculer ; et elle calcule, crit, lit correctement,
-mais elle n'a pas t pousse plus loin -- et pour cause. En revanche,
on ne lui en remontrerait pas sur tout ce qui tient aux fables et aux
sagas transylvaines. Elle en sait autant que son matre. Elle connat
la lgende de Leany-K, le Rocher de la Vierge, o une jeune princesse
quelque peu fantastique chappe aux poursuites des Tartares ; la
lgende de la grotte du Dragon, dans la valle de la  Monte du Roi 
; la lgende de la forteresse de Deva, qui fut construite  au temps
des Fes  ; la lgende de la Detunata, la  Frappe du tonnerre ,
cette clbre montagne basaltique, semblable  un gigantesque violon de
pierre, et dont le diable joue pendant les nuits d'orage ; la lgende
du Retyezat avec sa cime rase par une sorcire ; la lgende du dfil
de Thorda, que fendit d'un grand coup l'pe de saint Ladislas. Nous
avouerons que Miriota ajoutait foi  toutes ces fictions, mais ce n'en
tait pas moins une charmante et aimable fille.

Bien des garons du pays la trouvaient  leur gr, mme sans trop se
rappeler qu'elle tait l'unique hritire du bir, matre Koltz, le
premier magistrat de Werst. Inutile de la courtiser, d'ailleurs.
N'tait-elle pas dj fiance  Nicolas Deck ?

Un beau type, de Roumain, ce Nicolas ou plutt Nic Deck : vingt-cinq
ans, haute taille, constitution vigoureuse, tte firement porte,
chevelure noire que recouvre le kolpak blanc, regard franc, attitude
dgage sous sa veste de peau d'agneau brode aux coutures, bien camp
sur ses jambes fines, des jambes de cerf, un air de rsolution dans sa
dmarche et ses gestes. Il tait forestier de son tat, c'est--dire
presque autant militaire que civil. Comme il possdait quelques
cultures dans les environs de Werst, il plaisait au pre, et comme il
se prsentait en gars aimable et de fire tournure, il ne dplaisait
point  la fille qu'il n'aurait pas fallu lui disputer ni mme regarder
de trop prs. Au surplus, personne n'y songeait.

Le mariage de Nic Deck et de Miriota Koltz devait tre clbr --
encore une quinzaine de jours -- vers le milieu du mois prochain. A
cette occasion, le village se mettrait en fte. Matre Koltz ferait
convenablement les choses. Il n'tait point avare. S'il aimait  gagner
de l'argent, il ne refusait pas de le dpenser  l'occasion. Puis, la
crmonie acheve, Nic Deck lirait domicile dans la maison de famille
qui devait lui revenir aprs le bir, et lorsque Miriota le sentirait
prs d'elle, peut-tre n'aurait-elle plus peur, en entendant le
gmissement d'une porte ou le craquement d'un meuble durant les longues
nuits d'hiver, de voir apparatre quelque fantme chapp de ses
lgendes favorites.

Pour complter la liste des notables de Werst, il convient d'en citer
deux encore, et non des moins importants, le magister et le mdecin.

Le magister Hermod tait un gros homme  lunettes, cinquante-cinq ans,
ayant toujours entre les dents le tuyau courb de sa pipe  fourneau de
porcelaine, cheveux rares et bouriffs sur un crne aplati, face
glabre avec un tic de la joue gauche. Sa grande affaire tait de
tailler les plumes de ses lves, auxquels il interdisait l'usage des
plumes de fer -- par principe. Aussi, comme il en allongeait les becs
avec son vieux canif bien aiguis ! Avec quelle prcision, et en
clignant de l'oeil, il donnait le coup final pour en trancher la pointe
! Avant tout, une belle criture ; c'est  cela que tendaient tous ses
efforts, c'est  cela que devait pousser ses lves un matre soucieux
de remplir sa mission. L'instruction ne venait qu'en seconde ligne --
et l'on sait ce qu'enseignait le magister Hermod, ce qu'apprenaient les
gnerations de garons et de fillettes sur les bancs de son cole !

Et maintenant, au tour du mdecin Patak.

Comment, il y avait un mdecin  Werst, et le village en tait encore 
croire aux choses surnaturelles ?

Oui, mais il est ncessaire de s'entendre sur le titre que prenait le
mdecin Patak, comme on l'a fait pour le titre que prenait le juge
Koltz.

Patak, petit homme,  gaster prominent, gros et court, g de
quarante-cinq ans, faisait trs ostensiblement de la mdecine courante
 Werst et dans les environs. Avec son aplomb imperturbable, sa faconde
tourdissante, il inspirait non moins de confiance que le berger Frik
-- ce qui n'est pas peu dire. Il vendait des consultations et des
drogues, mais si inoffensives qu'elles n'empiraient pas les bobos de
ses clients, qui eussent guri d'eux-mmes. D'ailleurs, on se porte
bien au col de Vulkan ; l'air y est de premire qualit, les maladies
pidmiques y sont inconnues, et si l'on y meurt, c'est parce qu'il
faut mourir, mme en ce coin privilgi de la Transylvanie. Quant au
docteur Patak -- oui ! on disait : docteur ! -- quoiqu'il ft accept
comme tel, il n'avait aucune instruction, ni en mdecine ni en
pharmacie, ni en rien. C'tait simplement un ancien infirmier de la
quarantaine, dont le rle consistait  surveiller les voyageurs,
retenus sur la frontire pour la patente de sant. Rien de plus. Cela,
parat-il, suffisait  la population peu difficile de Werst. Il faut
ajouter -- ce qui ne saurait surprendre -- que le docteur Patak tait
un esprit fort, comme il convient  quiconque s'occupe de soigner ses
semblables. Aussi n'admettait-il aucune des superstitions qui ont cours
dans la rgion des Carpathes, pas mme celles qui concernaient le burg.
Il en riait, il en plaisantait. Et, lorsqu'on disait devant lui que
personne n'avait os s'approcher du chteau depuis un temps immmorial :

 Il ne faudrait pas me dfier d'aller rendre visite  votre vieille
cassine !  rptait-il  qui voulait l'entendre.

Mais, comme on ne l'en dfiait pas, comme on se gardait mme de l'en
dfier, le docteur Patak n'y tait point all, et, la crdulit aidant,
le chteau des Carpathes tait toujours envelopp d'un impntrable
mystre.

                                   IV

En quelques minutes, la nouvelle rapporte par le berger se fut
rpandue dans le village. Matre Koltz, ayant en main la prcieuse
lunette, venait de rentrer  la maison, suivi de Nic Deck et de
Miriota. A ce moment, il n'y avait plus sur la terrasse que Frik,
entour d'une vingtaine d'hommes, femmes et enfants, auxquels s'taient
joints quelques Tsiganes, qui ne se montraient pas les moins mus de la
population werstienne. On entourait Frik, on le pressait de questions,
et le berger rpondait avec cette superbe importance d'un homme qui
vient de voir quelque chose de tout  fait extraordinaire.

 Oui ! rptait-il, le burg fumait, il fume encore, et il fuinera tant
qu'il en restera pierre sur pierre !

-- Mais qui a pu allumer ce feu ?... demanda une vieille femme, qui
joignait les mains.

-- Le Chort, rpondit Frik, en donnant au diable le nom qu'il a en ce
pays, et voil un malin qui s'en tend mieux  entretenir les feux qu'
les teindre  Et, sur cette rplique, chacun de chercher  apercevoir
la fume sur la pointe du donjon. En fin de compte, la plupart
affirmrent qu'ils la distinguaient parfaitement, bien qu'elle ft
parfaitement invisible  cette distance.

L'effet produit par ce singulier phnomne dpassa tout ce qu'on
pourrait imaginer. Il est ncessaire d'insister sur ce point. Que le
lecteur veuille bien se mettre dans une disposition d'esprit identique
 celle des gens de Werst, et il ne s'tonnera plus des faits qui vont
tre ultrieurement relats. je ne lui demande pas de croire au
surnaturel, mais de se rappeler que cette ignorante population y
croyait sans rserve. A la dfiance qu'inspirait le chteau des
Carpathes, alors qu'il passait pour tre dsert, allait dsormais se
joindre l'pouvante, puisqu'il semblait habit, et par quels tres,
grand Dieu !

Il y avait  Werst un lieu de runion, frquent des buveurs, et mme
affectionn de ceux qui, sans boire, aiment  causer de leurs affaires,
aprs journe faite, -- ces derniers en nombre restreint, cela va de
soi. Ce local, ouvert  tous, c'tait la principale, ou pour mieux
dire, l'unique auberge du village.

Quel tait le propritaire de cette auberge ? Un juif du nom de Jonas,
brave homme g d'une soixantaine d'annes, de physionomie engageante
mais bien smite avec ses yeux noirs, son nez courbe, sa lvre
allonge, ses cheveux plats et sa barbiche traditionnelle. Obsquieux
et obligeant, il prtait volontiers de petites sommes  l'un ou 
l'autre, sans se montrer exigeant pour les garanties, ni trop usurier
pour les intrts, quoiqu'il entendt tre pay aux dates acceptes par
l'emprunteur. Plaise au Ciel que les juifs tablis dans le pays
transylvain soient toujours aussi accommodants que l'aubergiste de
Werst.

Par malheur, cet excellent Jonas est une exception. Ses
coreligionnaires par le culte, ses confrres par la profession -- car
ils sont tous cabaretiers, vendant boissons et articles d'picerie --
pratiquent le mtier de prteur avec une pret inquitante pour
l'avenir du paysan roumain. On verra le sol passer peu  peu de la race
indigne  la race trangre. Faute d'tre rembourss de leurs avances,
les juifs deviendront propritaires des belles cultures hypothques 
leur profit, et si la Terre promise n'est plus en Jude, peut-tre
figurera-t-elle un jour sur les cartes de la gographie transylvaine.

L'auberge du _Roi Mathias_ -- elle se nommait ainsi occupait un des
angles de la terrasse que traverse la grande rue de Werst,  l'oppos
de la maison du bir. C'tait une vieille btisse, moiti bois, moiti
pierre, trs rapice par endroits, mais largement drape de verdure et
de trs tentante apparence. Elle ne se composait que d'un
rez-de-chausse, avec porte vitre donnant accs sur la terrasse. A
l'intrieur, on entrait d'abord dans une grande salle, meuble de
tables pour les verres et d'escabeaux pour les buveurs, d'un dressoir
en chne vermoulu, o scintillaient les plats, les pots et les fioles,
et d'un comptoir de bois noirci, derrire lequel Jonas se tenait  la
disposition de sa clientle.

Voici maintenant comment cette salle recevait le jour : deux fentres
peraient la faade, sur la terrasse, et deux autres fentres, 
l'oppos, la paroi du fond. De ces deux-l, l'une, voile par un pais
rideau de plantes grimpantes ou pendantes qui l'obstruaient au dehors,
tait condamne et laissait passer  peine un peu de clart. L'autre,
lorsqu'on l'ouvrait, permettait au regard merveill de s'tendre sur
toute la valle infrieure du Vulkan. A quelques pieds au-dessous de
l'embrasure se droulaient les eaux tumultueuses du torrent de Nyad.
D'un ct, ce torrent descendait les pentes du col, aprs avoir pris
source sur les hauteurs du plateau d'Orgall, couronn par les btisses
du burg ; de l'autre, toujours abondamment entretenu par les rios de la
montagne, mme pendant la saison d't, il dvalait en grondant vers le
lit de la Sil valaque, qui l'absorbait  son passage.

A droite, contigus  la grande salle, une demi-douzaine de petites
chambres suffisaient  loger les rares voyageurs qui, avant de franchir
la frontire, dsiraient se reposer au _Roi Mathias_. ils taient
assurs d'un bon accueil,  des prix modrs, auprs d'un cabaretier
attentif et serviable, toujours approvisionn de bon tabac qu'il allait
chercher aux meilleurs  trafiks   des environs. Quant  lui, Jonas,
il avait pour chambre  coucher une troite mansarde, dont la lucarne
biscornue, trouant le chaume en fleur, donnait sur la terrasse.

C'est dans cette auberge que, le soir mme de ce 29 mai, il y eut
runion des grosses ttes de Werst, matre Koltz, le magister Hermod,
le forestier Nic Deck, une douzaine des principaux habitants du
village, et aussi le berger Frik, qui n'tait pas le moins important de
ces personnages. Le docteur Patak manquait  cette runion de notables.
Demand en toute hte par un de ses vieux clients qui n'attendait que
lui pour passer dans l'autre monde, il s'tait engag  venir, ds que
ses soins ne seraient plus indispensables au dfunt.

En attendant l'ex-infirmier, on causait du grave vnement  l'ordre du
jour, mais on ne causait pas sans manger et sans boire. A ceux-ci,
Jonas offrait cette sorte de bouillie ou gteau de mas, connue sous le
nom de  mamaliga , qui n'est point dsagrable, quand on l'imbibe de
lait frachement tir. A ceux-l, il prsentait maint petit verre de
ces liqueurs fortes qui coulait comme de l'eau pure  travers les
gosiers roumains, l'alcool de  schnaps  qui ne cote pas un demi-sou
le verre, et plus particulirement le  rakiou , violente eau-de-vie
de prunes, dont le dbit est considrable au pays des Carpathes.

Il faut mentionner que le cabaretier Jonas -- c'tait une coutume de
l'auberge -- ne servait qu'  l'assiette , c'est--dire aux gens
attabls, ayant observ que les consommateurs assis consomment plus
copieusement que les consommateurs debout. Or, ce soir-l, les affaires
promettaient de marcher, puisque tous les escabeaux taient disputs
par les clients. Aussi Jonas allait-il d'une table  l'autre, le broc 
la main, remplissent les gobelets qui se vidaient sans compter.

Il tait huit heures et demie du soir. On prorait depuis la brune,
sans parvenir  s'entendre sur ce qu'il convenait de faire. Mais ces
braves gens se trouvaient d'accord en ce point : c'est que si le
chteau des Carpathes' tait habit par des inconnus, il devenait aussi
dangereux pour le village de Werst qu'une poudrire  l'entre d'une
ville.

 C'est trs grave ! dit alors matre Koltz.

-- Trs grave ! rpta le magister entre deux bouffes de son
insparable pipe. -- Trs grave ! rpta l'assistance. -- Ce qui n'est
que trop sr, reprit Jonas, c'est que la mauvaise rputation du burg
faisait dj grand tort au pays...

-- Et maintenant ce sera bien autre chose ! s'cria le magister Hermod.

-- Les trangers n'y venaient que rarement... rpliqua matre Koltz,
avec un soupir,

-- Et,  prsent, ils ne viendront plus du tout ! ajouta Jonas en
soupirant  l'unisson du bir.

-- Nombre d'habitants songent dj  le quitte fit observer l'un des
buveurs.

-- Moi, le premier, rpondit un paysan des environs, et je partirai,
ds que j'aurai vendu mes vignes...

-- Pour lesquelles vous chmerez d'acheteurs, mon vieux homme ! 
riposta le cabaretier.

On voit o ils en taient de leur conversation, ces dignes notables. A
travers les terreurs personnelles que leur occasionnait le chteau des
Carpathes, surgissait le sentiment de leurs intrts si regrettablement
lss. Plus de voyageurs, et Jonas en souffrait dans le revenu de son
auberge. Plus d'trangers, et matre Koltz en ptissait dans la
perception du page, dont le chiffre s'abaissait graduellement. Plus
d'acqureurs pour les terres du col de Vulkan, et les propritaires ne
pouvaient trouver  les vendre, mme  vil prix. Cela durait depuis des
annes, et cette situation, trs dommageable, menaait de s'aggraver
encore.

En effet, s'il en tait ainsi, quand les esprits du burg se tenaient
tranquilles au point de ne s'tre jamais laiss apercevoir, que
serait-ce maintenant s'ils manifestaient leur prsence par des actes
matriels ?

Le berger Frik crut alors devoir dire, mais d'une voix assez hsitante :

 Peut-tre faudrait-il ?...

-- Quoi ? demanda matre Koltz.

-- Y aller voir, mon matre. 

Tous s'entre-regardrent, puis baissrent les yeux, et cette question
resta sans rponse.

Ce fut Jonas qui, s'adressant  matre Koltz, reprit la parole.

 Votre berger, dit-il d'une voix ferme, vient d'indiquer la seule
chose qu'il y ait  faire.

-- Aller au burg...

-- Oui, mes bons amis, rpondit l'aubergiste. Si une fume s'chappe de
la chemine du donjon, c'est qu'on y fait du feu, et si l'on y fait du
feu, c'est qu'une main l'a allum...

-- Une main...  moins que ce soit une griffe ! rpliqua le vieux
paysan en secouant la tte.

-- Main ou griffe, dit le cabaretier, peu importe ! Il faut savoir ce
que cela signifie. C'est la premire fois qu'une fume s'chappe de
l'une des chemines du chteau depuis que le baron Rodolphe de Gortz
l'a quitt...

-- Il se pourrait, cependant, qu'il y ait eu dj de la fume, sans que
personne s'en soit aperu, suggra matre Koltz.

Voil ce que je n'admettrai jamais ! se rcria vivement le magister
Hermod.

-- C'est trs admissible, au contraire, fit observer le bir, puisque
nous n'avions pas de lunette pour constater ce qui se passait au burg. 

La remarque tait juste. Le phnomne pouvait s'tre produit depuis
longtemps, et avoir chapp mme au berger Frik, quelque bons que
fussent ses yeux.

Quoi qu'il en soit, que ledit phnomne ft rcent ou non, il tait
indubitable que des tres humains Occupaient actuellement le chteau
des Carpathes. Or, ce fait constituait un voisinage des plus
inquitants pour les habitants de Vulkan et de Werst.

Le magister Hermod crut devoir apporter cette objection  l'appui de
ses croyances :

 Des tres humains, mes amis ?... Vous me permettrez de n'en rien
croire. Pourquoi des tres humains auraient-ils eu la pense de se
rfugier au burg, dans quelle intention, et comment y seraient-ils
arrivs....

-- Que voulez-vous donc qu'ils soient, ces intrus ? s'cria matre
!Koltz.

-- Des tres surnaturels, rpondit le magister Hermod d'une voix qui
imposait. Pourquoi ne seraient-ce pas des esprits, des babeaux, des
gobelins, peut-tre mme quelques-unes de ces dangereuses lamies, qui
se prsentent sous la forme de belles femmes... 

Pendant cette numration, tous les regards s'taient dirigs vers la
porte, vers les fentres, vers la chemine de la grande salle du _Roi
Mathias_. Et, en vrit, chacun se demandait s'il n'allait pas voir
apparatre l'un ou l'autre de ces fantmes, successivement voqus par
le matre d'cole.

 Cependant, mes bons amis, se risqua  dire Jonas, si ces tres sont
des gnies, je ne m'explique pas pourquoi ils auraient allum du feu,
puisqu'ils n'ont rien  cuisiner...

-- Et leurs sorcelleries ?... rpondit le ptour. Oubliez-vous donc
qu'il faut du feu pour les sorcelleries ?

-- videmment !  ajouta le magister d'un ton qui n'admettait pas de
rplique.

Cette sentence fut accepte sans contestation, et, de l'avis de tous,
c'taient,  n'en pas douter, des tres surnaturels, non des tres
humains, qui avaient choisi le chteau des Carpathes pour thtre de
leurs manigances.

Jusqu'ici, Nic Deck n'avait pris aucune part  la conversation. Le
forestier se contentait d'couter attentivement ce que disaient les uns
et les autres. Le vieux burg, avec ses murs mystrieux, son antique
origine, sa tournure fodale, lui avait toujours inspir autant de
curiosit que de respect. Et mme, tant trs brave, bien qu'il ft
aussi crdule que n'importe quel habitant de Werst, il avait plus d'une
fois manifest l'envie d'en franchir l'enceinte.

On l'imagine, Miriota l'avait obstinment dtourn d'un projet si
aventureux. Qu'il et de ces ides lorsqu'il tait libre d'agir  sa
guise, soit ! Mais un fianc ne s'appartient plus, et de se hasarder en
de telles aventures, c'et t oeuvre de fou, ou d'indiffrent. Et
pourtant, malgr ses prires, la belle fille craignait toujours que le
forestier mt son projet  excution. Ce qui la rassurait un peu, c'est
que Nic Deck n'avait pas formellement dclar qu'il irait au burg, car
personne n'aurait eu assez d'empire sur lui pour le retenir pas mme
elle. Elle le savait, c'tait un gars tenace et rsolu, qui ne revenait
jamais sur une parole engage. Chose dite, chose faite. Aussi Miriota
et-elle t dans les transes, si elle avait pu souponn  quelles
rflexions le jeune homme s'abandonnait en ce moment.

Cependant, comme Nic Deck gardait le silence, il s'en suit que la
proposition du ptour ne fut releve par personne. Rendre visite au
chteau des Carpathes maintenant qu'il tait hant, qui l'oserait, 
moins d'avoir perdu la tte ?... Chacun se dcouvrait donc les
meilleures raisons pour n'en rien faire... Le bir n'tait plus d'un
ge  se risquer en des chemins si rudes... Le magister avait son cole
 garder, Jonas, son auberge  surveiller, Frik, ses moutons  patre,
les autres paysans,  s'occuper de leurs bestiaux et de leurs foins.

Non ! pas un ne consentirait  se dvouer, rptant  part soi :

 Celui qui aurait l'audace d'aller au burg pourrait bien n'en jamais
revenir ! 

A cet instant la porte de l'auberge s'ouvrit brusquement, au grand
effroi de l'assistance.

Ce n'tait que le docteur Patak, et il et t difficile de le prendre
pour une de ces lamies enchanteresses dont le magister Hermod avait
parl.

Son client tant mort -- ce qui faisait honneur  sa perspicacit
mdicale, sinon  son talent --, le docteur Patak tait accouru  la
runion du _Roi Mathias_.

 Enfin, le voil !  s'cria matre Koltz.

Le docteur Patak se dpcha de distribuer des poignes de main  tout
le monde, comme il et distribu des drogues, et, d'un ton passablement
ironique, il s'cria :

 Alors, les amis, c'est toujours le burg... le burg du Chort, qui vous
occupe !... Oh ! les poltrons !... Mais s'il veut fumer, ce vieux
chteau, laissez-le fumer !... Est-ce que notre savant Hermod ne fume
pas, lui, et toute la journe ?... Vraiment, le pays est tout ple
d'pouvante !... je n'ai entendu parler que de cela durant mes visites
!... Les revenants ont fait du feu l-bas ?... Et pourquoi pas, s'ils
sont enrhums du cerveau !... Il parat qu'il gle au mois de mai dans
les chambres du donjon... A moins qu'on ne s'y occupe  cuire du pain
pour l'autre monde !... Eh ! il faut bien se nourrir l-haut, s'il est
vrai qu'on ressuscite !... Ce sont peut-tre les boulangers du ciel,
qui sont venus faire une fourne... 

Et pour finir, une srie de plaisanteries, extrmement peu gotes des
gens de Werst, et que le docteur Patak dbitait avec une incroyable
jactance.

On le laissa dire.

Et alors le bir de lui demander :

 Ainsi, docteur, vous n'attachez aucune importance  ce qui se passe
au burg ?...

-- Aucune, matre Koltz.

-- Est-ce que vous n'avez pas dit que vous seriez prt  vous y
rendre... si l'on vous en dfiait ?...

-- Moi ?... rpondit l'ancien infirmier, non sans laisser percer un
certain ennui de ce qu'on lui rappelait ses paroles.

-- Voyons... Ne l'avez-vous pas dit et rpt ? reprit le magister en
insistant.

. je l'ai dit... sans doute... et vraiment... s'il ne s'agit que de le
rpter...

-- Il s'agit de le faire, dit Hermod.

-- De le faire ?...

-- Oui... et, au lieu de vous en dfier... nous nous contentons de vous
en prier, ajouta matre Koltz.

-- Vous comprenez... mes amis... certainement... une telle
proposition...

-- Eh bien, puisque vous hsitez, s'cria le cabaretier, nous ne vous
en prions pas... nous vous en dfions !

-- Vous m'en dfiez ?...

-- Oui, docteur !

-- Jonas, vous allez trop loin, reprit le bir. Il ne faut pas dfier
Patak... Nous savons qu'il est homme de parole... Et ce qu'il a dit
qu'il ferait, il le fera... ne ft-ce que pour rendre service au
village et  tout le pays.

-- Comment, c'est srieux ?... Vous voulez que j'aille au chteau des
Carpathes ? reprit le docteur, dont la face rubiconde tait devenue
trs ple.

-- Vous ne sauriez vous en dispenser, rpondit catgoriquement matre
Koltz.

-- je vous en prie... mes bons amis... je vous en prie... raisonnons,
s'il vous plat !...

-- C'est tout raisonn, rpondit Jonas.

-- soyez justes... A quoi me servirait d'aller l-bas... et qu'y
trouverais-je ?.. quelques braves gens qui se sont rfugis au
burg...et qui ne gnent personne...

-- Eh bien, rpliqua le magister Hermod, si ce sont de braves gens,
vous n'avez rien  craindre de leur part, et ce sera une occasion de
leur offrir vos services. -- S'ils en avaient besoin, rpondit le
docteur Patak, s'ils me faisaient demander, je n'hsiterais pas...
croyez-le...  me rendre au chteau. Mais je ne me dplace pas sans
tre invit, et je ne fais pas gratis mes visites...

-- On vous paiera votre drangement, dit matre Koltz, et  tant
l'heure.

-- Et qui me le paiera ?...

-- Moi... nous... au prix que vous voudrez !  rpondirent la plupart
des clients de Jonas.

Visiblement, en dpit de ses constantes fanfaronnades, le docteur
tait,  tout le moins, aussi poltron que ses compatriotes de Werst.
Aussi, aprs s'tre pos en esprit fort, aprs avoir raill les
lgendes du pays, se trouvait-il trs embarrass de refuser le service
qu'on lui demandait. Et pourtant, d'aller au chteau des Carpathes,
mme si l'on rmunrait son dplacement, cela ne pouvait lui convenir
en aucune faon. Il chercha donc  tirer argument de ce que cette
visite ne produirait aucun rsultat, que le village se couvrirait de
ridicule en le dlguant pour explorer le burg... Son argumentation fit
long feu.

Voyons, docteur, il me semble que vous n'avez absolument rien 
risquer, reprit le magister Hermod, puisque vous ne croyez pas aux
esprits...

-- Non... je n'y crois pas.

-- Or, si ce ne sont pas des esprits qui reviennent au chteau, ce sont
des tres humains qui s'y sont installs, et vous ferez connaissance
avec eux.

Le raisonnement du magister ne manquait pas de logique : il tait
difficile  rtorquer.

 D'accord, Hermod, rpondit le docteur Patak, mais je puis tre retenu
au burg...

C'est qu'alors vous y aurez t bien reu, rpliqua Jonas.

-- Sans doute ; cependant si mon absence se prolongeait, et si
quelqu'un avait besoin de moi dans le village...

-- Nous nous portons tous  merveille, rpondit matre Koltz, et il n'y
a plus un seul malade  Werst depuis que votre dernier client a pris
son billet pour l'autre monde.

-- Parlez franchement... Etes-vous dcid  partir demanda l'aubergiste.

-- Ma foi, non ! rpliqua le docteur. Oh ! ce n'est point par peur...
Vous savez bien que je n'ajoute pas foi  toutes ces sorcelleries... La
vrit est que cela me parait absurde, et, je vous le rpte,
ridicule... Parce qu'une fume est sortie de la chemine du donjon...
une fume qui n'est peut-tre pas une fume... Dcidment non !... je
n'irai pas au chteau des Carpathes !

-- J'irai, moi ! 

C'tait le forestier Nic Deck qui venait d'entrer dans la conversation
en y jetant ces deux mots.

 Toi... Nic ? s'cria matre Koltz.

-- Moi... mais  la condition que Patak m'accompagnera. 

Ceci fut directement envoy  l'adresse du docteur, qui fit un bond
pour se dptrer.

 Y penses-tu, forestier ? rpliqua-t-il. Moi... t'accompagner ?...
Certainement... ce serait une agrable promenade  faire... tous les
deux... si elle avait son utilit... et si l'on pouvait s'y hasarder...
Voyons, Nic, tu sais bien qu'il n'y a mme plus de route pour aller au
burg... Nous ne pourrions arriver.

-- J'ai dit que j'irais au burg, rpondit Nic Deck, et puisque je l'ai
dit, j'irai.

-- Mais moi... je ne l'ai pas dit !... s'cria le docteur en se
dbattant, comme si quelqu'un l'et pris au collet.

-- Si... vous l'avez dit... rpliqua Jonas.

-- Oui !... Oui !  rpondit d'une seule voix l'assistance.

L'ancien infirmier, press par les uns et les autres, ne savait comment
leur chapper. Ah ! combien il regrettait de s'tre si imprudemment
engag par ses rodomontades. Jamais il n'et imagin qu'on les
prendrait au srieux, ni qu'on le mettrait en demeure de payer de sa
personne... Maintenant, il ne lui est plus possible de s'esquiver, sans
devenir la rise de Werst, et tout le pays du Vulkan l'et bafou
impitoyablement. Il se dcida donc  faire contre fortune bon coeur.

 Allons... puisque vous le voulez, dit-il, j'accompagnerai Nic Deck,
quoique cela soit inutile !

Bien... docteur Patak, bien ! s'crirent tous les buveurs du _Roi
Mathias_.

Et quand partirons-nous, forestier ? demanda le docteur Patak, en
affectant un ton d'indiffrence qui ne dguisait que mal sa
poltronnerie. -- Demain, dans la matine , rpondit Nic Deck. Ces
derniers mots furent suivis d'un assez long silence.

Cela indiquait combien l'motion de maitre Koltz et des autres tait
relle. Les verres avaient t vids, les pots aussi, et, pourtant,
personne ne se levait, personne ne songeait  quitter la grande salle,
bien qu'il ft tard, ni  regagner son logis. Aussi Jonas pensa-t-il
que l'occasion tait bonne pour servir une autre tourne de schnaps et
de rakiou...

Soudain, une voix se fit entendre assez distinctement au milieu du
silence gnral, et voici les paroles qui furent lentement prononces :

_ Nicolas Deck, ne va pas demain au burg !... N'y va pas !... ou il
t'arrivera malheur ! _

Qui s'tait exprim de la sorte ?... D'o venait cette voix que
personne ne connaissait et qui semblait sortir d'une bouche invisible
?... Ce ne pouvait tre qu'une voix de revenant, une voix surnaturelle,
une voix de l'autre monde...

L'pouvante fut au comble. On n'osait pas se regarder, on n'osait pas
prononcer une parole...

Le plus brave -- c'tait videmment Nic Deck -- voulut alors savoir 
quoi s'en tenir. Il est certain que c'tait dans la salle mme que ces
paroles avaient t articules. Et, tout d'abord, le forestier eut le
courage de se rapprocher du bahut et de l'ouvrir...

Personne.

Il alla visiter les chambres du rez-de-chausse, qui donnaient sur la
salle...

Personne.

Il poussa la porte de l'auberge, s'avana au-dehors, parcourut la
terrasse jusqu' la grande rue de Werst...

Personne.

Quelques instants aprs, matre Koltz, le magister Hermod, le docteur
Patak, Nic Deck, le berger Frik et les autres avaient quitt l'auberge,
laissant le cabaretier Jonas, qui se hta de clore sa porte  double
tour.

Cette nuit-l, comme s'ils eussent t menacs d'une apparition
fantastique, les habitants de Werst se barricadrent solidement dans
leurs maisons...

La terreur rgnait au village.

                                    V

Le lendemain, Nic Deck et le docteur Patak se prparaient  partir sur
les neuf heures du matin. L'intention du forestier tait de remonter le
col de Vulkan en se dirigeant par le plus court vers le burg suspect.

Aprs le phnomne de la fume du donjon, aprs le phnomne de la voix
entendue dans la salle du _Roi Mathias_, on ne s'tonnera pas que toute
la population ft comme affole. Quelques Tsiganes parlaient dj
d'abandonner le pays. Dans les familles, on ne causait plus que de cela
-- et  voix basse encore. Allez donc contester qu'il y et du diable 
du Chort  dans cette phrase si menaante pour le jeune forestier. Ils
taient l,  l'auberge de Jonas, une quinzaine, et des plus dignes
d'tre crus, qui avaient entendu ces tranges paroles. Prtendre qu'ils
avaient t dupes de quelque illusion des sens, cela tait
insoutenable. Pas de doute  cet gard ; Nic Deck avait t
nominativement prvenu qu'il lui arriverait malheur, s'il s'enttait 
son projet d'explorer le chteau des Carpathes.

Et, pourtant, le jeune forestier se disposait  quitter Werst, et sans
y tre forc. En effet, quelque profit que matre Koltz et  claircir
le mystre du burg, quelque intrt que le village et  savoir ce qui
s'y passait, de pressantes dmarches avaient t faites pour obtenir de
Nic Deck qu'il revnt sur sa parole. plore, dsespre, ses beaux
yeux noys de larmes, Miriota l'avait suppli de ne point s'obstiner 
cette aventure. Avant l'avertissement donn par la voix, c'tait dj
grave. Aprs l'avertissement, c'tait insens. Et,  la veille de son
mariage, voil que Nic Deck voulait risquer sa vie dans une pareille
tentative, et sa fiance qui se tranait  ses genoux ne parvenait pas
 le. retenir...

Ni les objurgations de ses amis, ni les pleurs de Miriota, n'avaient pu
influencer le forestier. D'ailleurs, cela ne surprit personne. On
connaissait son caractre indomptable, sa tnacit, disons son
enttement. il avait dit qu'il irait au chteau des Carpathes, et, rien
ne saurait l'en empcher pas mme cette menace qui lui avait t
adresse directement. Oui ! il irait au burg, dt-il n'en jamais
revenir !

Lorsque l'heure de partir fut arrive, Nic Deck pressa une dernire
fois Miriota sur son coeur, tandis que la pauvre fille se signait du
pouce, de l'index et du mdius, suivant cette coutume roumaine, qui est
un hommage  la Sainte-Trinit.

Et le docteur Patak ?... Eh bien, le docteur Patak, mis en demeure
d'accompagner le forestier, avait essay de se dgager, niais sans
succs. Tout ce qu'on pouvait dire, il l'avait dit !... Toutes les
objections imaginables, il les avait faites !... Il s'tait retranch
derrire cette injonction si formelle de ne point aller au chteau qui
avait t distinctement entendue.

 Cette menace ne concerne que moi, s'tait born  lui rpondre Nic
Deck.

-- Et s'il t'arrivait malheur, forestier, avait rpondu le docteur
Patak, est-ce que je m'en tirerais sans dommage ?

-- Dommage ou non, vous avez promis de venir avec moi au chteau, et
vous y viendrez, puisque j'y vais ! 

Comprenant que rien ne l'empcherait de tenir sa promesse, les gens de
Werst avaient donn raison au forestier sur ce point. Mieux valait que
Nie Deck ne se hasardt pas seul en cette aventure. Aussi le trs
dpit docteur, sentant qu'il ne pouvait plus reculer, que c'et t
compromettre sa situation dans le village, qu'il se serait fait honnir
aprs ses forfanteries accoutumes, se rsigna, l'me pleine
d'pouvante. Il tait bien dcid d'ailleurs  profiter du moindre
obstacle de route qui se prsenterait pour obliger son compagnon 
revenir sur ses pas.

Nic Deck et le docteur Patak partirent donc, et matre Koltz, le
magister Hermod, Frik, Jonas, leur firent la conduite jusqu'au tournant
de la grande route, o ils s'arrtrent.

De cet endroit, matre Koltz braqua une dernire fois sa lunette --
elle tic le quittait plus -- dans la direction du burg. Aucune fume ne
se montrait  la chemine du donjon, et il et t facile de
l'apercevoir sur un horizon trs pur, par une belle matine de
printemps. Devait-on en conclure que les htes naturels ou surnaturels
du chteau avaient dguerpi, en voyant que le forestier ne tenait pas
compte de leurs menaces ? Quelques-uns le pensrent, et c'tait l une
raison dcisive pour mener l'affaire jusqu' complte satisfaction.

On se serra la main, et Nic Deck, entranant le docteur, disparut 
l'angle du col.

Le jeune forestier tait en tenue de tourne, casquette galonne 
large visire, veste  ceinturon avec le coutelas engain, culotte
bouffante, bottes ferres, cartouchire aux reins, le long fusil sur
l'paule. il avait la rputation justifie d'tre un trs habile
tireur, et, comme,  dfaut de revenants, on pouvait rencontrer de ces
odeurs qui battent les frontires, ou,  dfaut de rdeurs, quelque
ours mal intentionn, il n'tait que prudent d'tre en mesure de se
dfendre.

Quant au docteur, il avait cru devoir s'armer d'un vieux pistolet 
pierre, qui ratait trois coups sur cinq. Il portait aussi une hachette
que son compagnon lui avait remise pour le cas probable o il serait
ncessaire de se frayer passage  travers les pais taillis du Plesa.
Coiff du large chapeau des campagnarde, boutonn sous son paisse cape
de voyage, il tait chauss de bottes  grosse ferrure, et ce n'est pas
toutefois ce lourd attirail qui l'empcherait de dcamper, si
l'occasion s'en prsentait.

Nic Deck et lui s'taient galement munis de quelques provisions
contenues dans leur bissac, afin de pouvoir au besoin prolonger
l'exploration.

Aprs avoir dpass le tournant de la route, Nic Deck et le docteur
Patak marchrent plusieurs centaines de pas le long du Nyad, en
remontant sa rive droite. De suivre le chemin qui circule  travers les
ravins du massif, cela les et trop carts vers l'ouest. Il et t
plus avantageux de pouvoir continuer  ctoyer le lit du torrent, ce
qui et rduit la distance d'un tiers, car le Nyad prend sa source
entre les replis du plateau d'Orgall. Mais, d'abord praticable, la
berge, profondment ravine et barre de hautes roches, n'aurait plus
livr passage, mrite  des pitons. Il y avait ds l'ors ncessit de
couper obliquement vers la gauche, quitte  revenir sur le chteau,
lorsqu'ils auraient franchi la zone infrieure des forts du Plesa.

C'tait, d'ailleurs, le seul ct par lequel le burg ft abordable. Au
temps o il tait habit par le comte Rodolphe de Gortz, la
communication entre le village de Werst, le col de Vulkan et la valle
de la Sil valaque se faisait par une troite perce qui avait t
ouverte en suivant cette direction. Mais, livre depuis vingt ans aux
envahissements de la vgtation, obstrue par l'inextricable fouillis
des broussailles, c'est en vain qu'on y et cherch la trace d'une
sente ou d'une tortillre.

Au moment d'abandonner le lit profondment encaiss du Nyad, que
remplissait une eau mugissante, Nic Deck s'arrta afin de s'orienter.
Le chteau n'tait dj plus visible. Il ne le redeviendrait qu'au-del
du rideau des forts qui s'tageaient sur les basses petites de la
montagne, -- disposition commune  tout le systme orographique des
Carpathes. L'orientation devait donc tre difficile  dterminer, faute
de repres. On ne pouvait l'tablir que par la position du soleil, dont
les rayons affleuraient alors les lointaines crtes vers le sud-est.

 Tu le vois, forestier, dit le docteur, tu le vois !... il n'y a pas
mme de chemin... ou plutt, il n'y en a plus !

-- Il y en aura, rpondit Nic Deck.

-- C'est facile  dire, Nic...

-- Et facile  faire, Patak.

-- Ainsi, tu es toujours dcid ?... 

Le forestier se contenta de rpondre par un signe affirmatif' et prit
route  travers ls arbres.

A ce moment, le docteur prouva une fire envie de rebrousser chemin ;
mais son compagnon, qui venait de se retourner, lui jeta un regard si
rsolu que le poltron ne jugea pas  propos de rester en arrire.

Le docteur Patak avait encore un dernier espoir c'est que Nic Deck rie
tarderait pas  s'garer au milieu du labyrinthe de ces bois, o son
service ne l'avait jamais amen. Mais il comptait sans ce flair
merveilleux, cet instinct professionnel, cette aptitude  animale 
pour ainsi dire, qui permet de se guider sur les moindres indices,
projection des branches en telle ou telle direction, dnivellation du
sol, teinte des corces, nuance varie des mousses selon qu'elles sont
exposes aux vents du sud ou du nord. Nie Deck tait trop habile en son
mtier, il l'exerait avec une sagacit trop suprieure, pour se jamais
perdre, mme en des localits inconnues de lui. Il et t le digne
rival d'un Bas-de-Cuir ou d'un Chingachgook au pays de Cooper.

Et, pourtant, la traverse de cette zone d'arbres allait offrir de
relles difficults. Des ormes, des htres, quelques-uns de ces rables
qu'on nomme  faux platanes , de superbes chnes, en occupaient les
premiers plans jusqu' l'tage des bouleaux, des pins et des sapins,
masss sur les croupes suprieures  la gauche du col. Magnifiques, ces
arbres, avec leurs troncs puissants, leurs branches chaudes de sve
nouvelle, leur feuillage pais, s'entremlant de l'un  l'autre pour
former une cime de verdure que les rayons du soleil ne parvenaient pas
 percer.

Cependant le passage et t relativement facile en se courbant sous
les basses branches. Mais quels obstacles  la surface du sol, et quel
travail il aurait fallu pour l'essarter, pour le dgager des orties et
des ronces, pour se garantir contre ces milliers d'chardes que le plus
lger attouchement leur arrache ! Nic Deck n'tait pas homme  s'en
inquiter, d'ailleurs, et, pourvu qu'il pt gagner  travers le bois,
il ne se proccupait pas autrement de quelques gratignures. La marche,
il est vrai, ne pouvait tre que trs lente dans ces conditions, --
fcheuse aggravation, car Nic Deck et le docteur Patak avaient intrt
 atteindre le burg dans l'aprs-midi. Il ferait encore assez jour pour
qu'ils pussent le visiter, -- ce qui leur permettrait d'tre rentrs 
Werst avant la nuit.

Aussi, la hachette  la main, le forestier travaillait-il  se frayer
un passage au milieu de ces profondes pinaies, hrisses de
baonnettes vgtales, o le pied rencontrait un terrain ingal,
raboteux, bossue de racines ou de souches, contre lesquelles il
buttait, quand il ne s'enfonait pas dans une humide couche de feuilles
mortes que le vent n'avait jamais balayes. Des myriades de cosses
clataient comme des pois fulminants, au grand effroi du docteur, qui
sursautait  cette ptarade, regardant  droite et  gauche, se
retournant avec pouvante, lorsque quelque sarment s'accrochait  sa
veste, comme une griffe qui et voulu le retenus Noir ! il n'tait
point rassur, le pauvre homme. Mais, maintenant, il n'et as os
revenir seul en arrire, et il s'efforait de ne point se laisser
distancer par son intraitable compagnon.

Parfois dans la fort apparaissaient de capricieuses claircies. Une
averse de lumire y pntrait. Des couples de cigognes noires,
troubles dans leur solitude, s'chappaient des hautes ramures et
filaient  grands coups d'aile. La traverse de ces clairires rendait
la marche plus fatigante encore. L, en effet, s'taient entasss,
norme jeu de jonchets, les arbres abattus par l'orage ou tombs de
vieillesse, comme si la hache du bcheron leur et donn le coup de
mort. L gisaient d'normes troncs, rongs de pourriture, que charroi
ne devait entraner jusqu'au lit de la Sil valaque. Devant ces
obstacles, rudes  franchir, parfois impossibles  tourner, Nie Deck et
son compagnon avaient fort  faire. Si le jeune forestier, agile,
souple, vigoureux, parvenait  s'en tirer, le docteur Patak, avec ses
jambes courtes, son ventre bedonnant, essouffl, poumon, ne pouvait
viter des chutes, qui obligeaient  lui venir en aide.

-- Tu verras, Nic, que je finirai par me casser quelque membre !
rptait-il.

-- Vous le raccommoderez.

-- Allons, forestier, sois raisonnable... Il ne faut pas s'acharner
contre l'impossible ! 

Bah ! Nic Deck tait dj en avant, et le docteur, n'obtenant rien, se
htait de le rejoindre.

La direction suivie jusqu'alors, tait-ce bien celle qui convenait pour
arriver en face du burg ? Il et t malais de s'en rendre compte.
Cependant, puisque le sol ne cessait de monter, il y avait lieu de
s'lever vers la lisire de la fort, qui fut atteinte  trois heures
de l'aprs-midi.

Au-del, jusqu'au plateau d'Orgall, s'tendait le rideau des arbres
verts, plus clairsems  mesure que le versant du massif gagnait en
altitude.

En cet endroit, le Nyad reparaissait au milieu des roches, soit qu'il
se ft inflchi au nord-ouest, soit que Nic Deck et obliqu vers lui.
Cela donna au jeune forestier la certitude qu'il avait fait bonne
route, puisque le ruisseau semblait sourdre des entrailles du plateau
d'Orgall.

Nie Deck ne put refuser au docteur une heure de halte au bord du
torrent. D'ailleurs, l'estomac rclamait son d aussi imprieusement
que les jambes. Les bissacs taient bien garnis, le rakiou emplissait
la gourde du docteur et celle de Nic Deck. En outre, une eau limpide et
frache, filtre aux cailloux du fond, coulait  quelques pas. Que
pouvait-on dsirer de plus ? On avait beaucoup dpens, il fallait
rparer la dpense.

Depuis leur dpart, le docteur n'avait gure eu le loisir de causer
avec Nic Deck, qui le prcdait toujours. Mais il se ddommagea, ds
qu'ils furent assis tous les deux sur la berge du Nyad. Si l'un tait
peu loquace, l'autre tait volontiers bavard. D'aprs cela, on ne
s'tonnera pas que les questions fussent trs prolixes, et les rponses
trs brves.

 Parlons un peu, forestier, et parlons srieusement, dit le docteur.

-- je vous coute, rpondit Nic Deck.

-- je pense que si nous avons fait halte en cet endroit, c'est pour
reprendre des forces.

-- Rien de plus juste.

-- Avant de revenir  Werst...

-- Non... avant d'aller au burg.

-- Voyons, Nic, voil six heures que nous marchons,

et c'est  peine si nous sommes  mi-route...

-- Ce qui prouve que nous n'avons pas de temps  perdre.

-- Mais il fera nuit, lorsque nous arriverons devant le chteau, et
comme j'imagine, forestier, que tu ne seras pas assez fou pour te
risquer sans voir clair, il faudra attendre le jour...

-- Nous l'attendrons.

-- Ainsi tu ne veux pas renoncer  ce projet, qui n'a pas le sens
commun ?...

-- Non.

-- Comment ! Nous voici extnus, ayant besoin d'une bonne table dans
une bonne salle, et d'un bon lit dans une bonne chambre, et tu songes 
passer la nuit en plein air ?...

-- Oui, si quelque obstacle nous empche de franchir l'enceinte du
chteau.

-- Et s'il n'y a pas d'obstacle ?...

-- Nous irons coucher dans les appartements du donjon.

-- Les appartements du donjon ! s'cria le docteur Patak. Tu crois,
forestier, que je consentirai  rester toute une nuit  l'intrieur de
ce maudit burg...

-- Sans doute,  moins que vous ne prfriez demeurer seul au-dehors.

-- Seul, forestier !... Ce n'est point ce qui est convenu, et si nous
devons nous sparer, j'aime encore mieux que ce soit en cet endroit
pour retourner au village ! -- Ce qui est convenu, docteur Patak, c'est
que vous me suivrez jusqu'o j'irai...

-- Le jour, oui !... La nuit, non !

-- Eh bien, libre  vous de partir, et tchez de ne point vous garer
sous les futaies. 

S'garer, c'est bien ce qui inquitait le docteur. Abandonn 
lui-mme, n'ayant pas l'habitude de ces interminables dtours  travers
les forts du Plesa, il se sentait incapable de reprendre la route de
Werst. D'ailleurs, d'tre seul, lorsque la nuit serait venue -- une
nuit trs noire peut-tre --, de descendre les pentes du col au risque
de choir au fond d'un ravin, ce n'tait pas pour lui agrer. Quitte 
ne point escalader la courtine, quand le soleil serait couch, si le
forestier s'y obstinait, mieux valait le suivre jusqu'au pied de
l'enceinte. Mais le docteur voulut tenter un dernier effort pour
arrter sort compagnon.

 Tu sais bien, mon cher Nic, reprit-il, que je ne consentirai jamais 
me sparer de toi... Puisque tu persistes  te rendre au chteau, je ne
te laisserai pas y aller seul.

-- Bien parl, docteur Patak, et je pense que vous devriez vous en
tenir l.

-- Non... encore un mot, Nic. S'il fait nuit, lorsque nous arriverons,
promets-moi de ne pas chercher  pntrer dans le burg...

-- Ce que je vous promets, docteur, c'est de faire l'impossible pour y
pntrer, c'est de ne pas reculer d'une semelle, tant que je n'aurai
pas dcouvert ce qui s'y passe.

-- Ce qui s'y passe, forestier ! s'cria le docteur Patak en haussant
les paules. Mais que veux-tu qu'il s'y passe ?...

-- Je n'en sais rien, et comme je suis dcid  le savoir, je le
saurai...

-- Encore faut-il pouvoir y arriver,  ce chteau du diable ! rpliqua
le docteur, qui tait  bout d'arguments. Or, si j'en juge par les
difficults que nous avons prouves jusqu'ici, et par le temps que
nous a cot la traverse des forts du Plesa, la journe s'achvera
avant que nous soyons en vue..-- je ne le pense pas, rpondit Nic Deck.
Sur les hauteurs du massif, les sapinires sont moins embroussailles
que ces futaies d'ormes, d'rables et de htres. -- Mais le sol sera
rude  monter !

-- Qu'importe, s'il n'est pas impraticable.

Mais je me suis laiss dire que l'on rencontrait des ours aux environs
du plateau d'Orgall !

-- J'ai mon fusil, et vous avez votre pistolet pour vous dfendre,
docteur.

-- Mais si la nuit vient, nous risquons de nous perdre dans l'obscurit
!

-- Non, car nous avons maintenant un guide, qui, je l'espre, ne nous
abandonnera plus.

-- Un guide ?  s'cria le docteur.

Et il se releva brusquement pour jeter un regard inquiet autour de lui.

 Oui, rpondit Nie Deck, et ce guide, c'est le torrent du Nyad. Il
suffira de remonter sa rive droite pour atteindre la crte mme du
plateau o il prend sa source. je pense donc qu'avant deux heures, nous
serons  la porte du burg, si nous nous remettons sans tarder en route.

-- Dans deux heures,  moins que ce ne soit dans six !

-- Allons, tes-vous prt ?...

-- Dj, Nic, dj !... Mais c'est  peine si notre halte a dur
quelques minutes !

-- Quelques minutes qui font une bonne demi-heure.

-- Pour la dernire fois, tes-vous prt ?

-- Prt... lorsque les jambes me psent comme des masses de plomb... Tu
sais bien que je n'ai pas tes jarrets de forestier, Nie Deck !... Mes
pieds sont gonfls, et c'est cruel de me contraindre  te suivre...

-- A la fin, vous m'ennuyez, Patak ! je vous laisse libre de me quitter
! Bon voyage ! 

Et Nic Deck se releva.

 Pour l'amour de Dieu, forestier, s'cria le docteur Patak, coute
encore !

-- couter vos sottises !

-- Voyons, puisqu'il est dj tard, pourquoi ne pas rester en cet
endroit, pourquoi ne pas camper sous l'abri de ces arbres ?... Nous
repartirions demain ds l'aube, et nous aurions toute la matine pour
atteindre le plateau...

-- Docteur, rpondit Nic Deck, je vous rpte que mon intention est de
passer la nuit dans le burg.

-- Non ! s'cria le docteur, non... tu ne le feras pas, Nic !... je
saurai bien t'en empcher...

-- Vous !

-- Je m'accrocherai  toi... je t'entranerai !... je te battrai, s'il
le faut... 

Il ne savait plus ce qu'il disait, l'infortune Patak.

Quant  Nic Deck, il ne lui avait mme pas rpondu, et, aprs avoir
remis son fusil en bandoulire, il fit quelques pas en se dirigeant
vers la berge du Nyad.

 Attends... attends ! s'cria piteusement le docteur. Quel diable
d'homme !... Un instant encore !... J'ai les jambes raides... mes
articulations ne fonctionnent plus... 

Elles ne tardrent pourtant pas  fonctionner, car il fallut que
l'ex-infirmier fit trotter ses petitesjambes pour rejoindre le
forestier, qui ne se retournait mme pas.

Il tait quatre heures. l, es rayons solaires, effleurant la crte du
Plesa, qui ne tarderait pas  les intercepter, clairaient d'un jet
oblique les hautes branches de la sapinire. Nic Deck avait grandement
raison de se hter, car ces dessous de bois s'assombrissent en peu
d'instants au dclin du jour.

Curieux et trange aspect que celui de ces forts o se groupent les
rustiques essences alpestres. Au lieu d'arbres contourns, djets,
grimaants, se dressent des fts droits, espacs, dnuds jusqu'
cinquante et soixante pieds au-dessus de leurs racines, des troncs sans
nodosits, qui tendent comme un plafond leur verdure persistante. Peu
de broussailles ou d'herbes enchevtres  leur base. De longues
racines, rampant  fleur de terre, semblables  des serpents engourdis
par le froid. Un sol tapiss d'une mousse jauntre et rase, faufile de
brindilles sches et seme de pommes qui crpitent sous le pied. Un
talus raide et sillonn de roches cristallines, dont les artes vives
entament le cuir- le plus pais. Aussi le passage fut-il rude au milieu
de cette sapinire sur un quart de mille. Pour escalader ces blocs, il
fallait une souplesse de reins, une vigueur de jarrets, une sret de
membres, qui ne se retrouvaient plus chez le docteur Patak. Nic Deck
n'et mis qu'une heure, s'il et t seul, et il lui en cota trois
avec l'impedimentum de son compagnon, s'arrtant pour l'attendre,
l'aidant  se hisser sur quelque roche trop haute pour ses petites
jambes. Le docteur n'avait plus qu'une crainte, -- crainte effroyable :
c'tait de se trouver seul au milieu de ces mornes solitudes.

Cependant, si les pentes devenaient plus pnibles  remonter, les
arbres commenaient  se rarfier sur la haute croupe du Plesa. Ils ne
formaient plus que des bouquets isols, de dimension mdiocre. Entre
ces bouquets, on apercevait la ligne des montagnes, qui se dessinaient
 l'arrire-plan et dont les linaments mergeaient encore des vapeurs
du soir.

Le torrent du Nyad, que le forestier n'avait cess de ctoyer
jusqu'alors, rduit  ne plus tre qu'un ruisseau, devait sourdre  peu
de distance. A quelques centaines de pieds au-dessus des derniers plis
du terrain s'arrondissait le plateau d'Orgall, couronne par les
constructions du burg.

Nic Deck atteignit enfin ce plateau, aprs un dernier coup de collier
qui rduisit le docteur  l'tat de masse inerte. Le pauvre homme
n'aurait pas eu la force de se traner vingt pas de plus, et il tomba
comme le boeuf qui s'abat sous la masse du boucher.

Nie Deck se ressentait  peine de la fatigue de cette rude ascension.
Debout, immobile, il dvorait du regard ce chteau des Carpathes, dont
il ne s'tait jamais approch.

Devant ses yeux se dveloppait une enceinte crnele, dfendue par un
foss profond, et dont l'unique pont-levis tait redress contre une
poterne, qu'encadrait un cordon de pierres.

Autour de l'enceinte,  la surface du plateau d'Orgall, tout tait
abandon et silence.

Un reste de jour permettait d'embrasser l'ensemble. du burg qui
s'estompait confusment au milieu des ombres du soir. Personne ne se
montrait au-dessus du parapet de la courtine, personne sur la
plate-forme suprieure du donjon, ni sur la terrasse circulaire du
premier tage. Pas un filet de fume ne s'enroulait autour de
l'extravagante girouette, ronge d'une rouille sculaire.

 Eh bien, forestier, demanda le docteur Patak, conviendras-tu qu'il
est impossible de franchir ce foss, de baisser ce pont-levis, d'ouvrir
cette poterne ? 

Nic Deck ne rpondit pas. Il se rendait compte qu'il serait ncessaire
de faire halte devant les murs du chteau. Au milieu de cette
obscurit, comment aurait-il pu descendre au fond du foss et s'lever
le long de l'escarpe pour pntrer dans l'enceinte ? videmment, le
plus sage tait d'attendre l'aube prochaine, afin d'agir en pleine
lumire.

C'est ce qui fut rsolu au grand ennui du forestier, mais  l'extrme
satisfaction du docteur.

                                   VI

Le mince croissant de la lune, dli comme une faucille d'argent, avait
disparu presque aussitt aprs le coucher du soleil. Des nuages, venus
de l'ouest, teignirent successivement les dernires lueurs du
crpuscule. L'ombre envahit peu  peu l'espace en montant des basses
zones. Le cirque de montagnes s'emplit de tnbres, et les formes du
burg disparurent bientt sous la crpe de la nuit.

Si cette nuit-l menaait d'tre trs obscure, rien n'indiquait qu'elle
dt tre trouble par quelque mtore atmosphrique, orage, pluie ou
tempte. C'tait heureux pour Nic Deck et son compagnon, qui allaient
camper en plein air.

Il n'existait aucun bouquet d'arbres sur cet aride plateau d'Orgall. 
et l seulement des buissons ras  ras de terre, qui n'offraient aucun
abri contre les fracheurs nocturnes. Des roches tant qu'on en voulait,
les unes  demi enfouies dans le sol, les autres,  peine en quilibre,
et qu'une pousse et suffi  faire rouler jusqu' la sapinire.

En ralit, l'unique plante qui poussait  profusion sur ce sol
pierreux, c'tait un pais chardon appel  pine russe , dont les
graines, dit Elise Reclus, furent apportes  leurs poils par les
chevaux moscovites --  prsent de joyeuse conqute que les Russes
firent aux Transylvains .

A prsent, il s'agissait de s'accommoder d'une place quelconque pour y
attendre le jour et se garantir contre l'abaissement de la temprature,
qui est assez notable  cette altitude.

 Nous n'avons que l'embarras du choix... pour tre mal ! murmura le
docteur Patak.

-- Plaignez-vous donc ! rpondit Nic Deck.

-- Certainement, je me plains ! Quel agrable endroit pour attraper
quelque bon rhume ou quelque bon rhumatisme dont je ne saurai comment
me gurir !  Aveu dpouill d'artifice dans la bouche de l'ancien
infirmier de la quarantaine. Ah ! combien il regrettait sa confortable
petite maison de Werst, avec sa chambre bien close et son lit bien
doubl de coussins et de courtepointes !

Entre les blocs dissmins sur le plateau d'Orgall, il fallait en
choisir un dont l'orientation offrirait le meilleur paravent contre la
brise du sud-ouest, qui commenait  piquer. C'est ce que fit Nic Deck,
et bientt le docteur vint le rejoindre derrire une large roche, plate
comme une tablette  sa partie suprieure.

Cette roche tait un de ces bancs de pierre, enfoui sous les scabieuses
et les saxifrages, qui se rencontrent frquemment  l'angle des chemins
dans les provinces valaques. En mme temps que le voyageur peut s'y
asseoir, il a la facult de se dsaltrer avec l'eau que contient un
vase dpos en dessus, laquelle est renouvele chaque jour par les gens
de la campagne. Alors que le chteau tait habit par le baron Rodolphe
de Gortz, ce banc portait un rcipient que les serviteurs de la famille
avaient soin de ne jamais laisser vide. Mais,  prsent, il tait
souill de dtritus, tapiss de mousses verdtres, et le moindre choc
l'et rduit en poussire.

A l'extrmit du banc se dressait une tige de granit, reste d'une
ancienne croix, dont les bras n'taient figurs sur le montant vertical
que par une rainure  demi efface. En sa qualit d'esprit tort, le
docteur Patak ne pouvait admettre que cette croix le protgerait contre
des apparitions surnaturelles. Et, cependant, par une anomalie commune
 bon nombre d'incrdules, il n'tait pas loign de croire au diable.
Or, dans sa pense, le Chort ne devait pas tre loin, c'tait lui qui
hantait le burg, et ce n'tait ni la poterne ferme, ni le pont-levis
redress, ni la courtine  pic, tri le foss profond, qui
l'empcheraient d'en sortir, pour peu que la fantaisie le prt de venir
leur tordre le cou  tous les deux.

Et, lorsque le docteur songeait qu'il avait toute une nuit  passer
dans ces conditions, il frissonnait de terreur. Non ! c'tait trop
exiger d'une crature humaine, et les tempraments les plus nergiques
n'auraient pu y rsister.

Puis, une ide lui vint tardivement, -- une ide  laquelle il n'avait
point encore song en quittant Werst. On tait au mardi soir, et, ce
jour-l, les gens du comitat se gardent bien de sortir aprs le coucher
du soleil. Le mardi, on le sait, est jour de malfices. A s'en
rapporter aux traditions, ce serait s'exposer  rencontrer quelque
gnie malfaisant, si l'on s'aventurait dans le pays. Aussi, le mardi,
personne ne circule-t-il dans les rues ni sur les chemins, aprs le
coucher du soleil. Et voil que le docteur Patak se trouvait non
seulement hors de sa maison, mais aux approches d'un chteau visionn,
et  deux ou trois milles du village ! Et c'est l qu'il serait
contraint d'attendre le retour de l'aube... si elle revenait jamais !
En vrit, c'tait vouloir tenter le diable !

Tout en s'abandonnant  ces ides, le docteur vit le forestier tirer
tranquillement de soir bissac un morceau de viande froide, aprs avoir
puis une bonne gorge  sa gourde. Ce qu'il avait de mieux  faire,
pensa-t-il, c'tait de l'imiter, et c'est ce qu'il fit. Une cuisse
d'oie, un gros chanteau de pain, le tout arros de rakiou, il ne lui en
fallut pas moins pour rparer ses forces. Mais, s'il parvint  calmer
sa faim, il ne parvint pas  calmer sa peur.

 Maintenant, dormons, dit Nic Deck, ds qu'il eut rang son bissac au
pied de la roche.

-- Dormir, forestier !

-- Bonne nuit, docteur.

-- Bonne nuit, c'est facile  souhaiter, et je crains bien que celle-ci
ne finisse mal... 

Nie Deck, n'tant gure en humeur de converser, ne rpondit pas.
Habitu par profession  coucher au milieu des bois, il s'accota de son
mieux contre le banc de pierre, et ne tarda pas  tomber dans un
profond sommeil. Aussi le docteur ne put-il que maugrer entre ses
dents, lorsqu'il entendit le souffle de son compagnon s'chappant 
intervalles rguliers.

Quant  lui, il lui fut impossible, mme quelques minutes, d'annihiler
ses sens de l'oue et de la vue. En dpit de la fatigue, il ne cessait
de regarder, il ne cessait de prter l'oreille. Son cerveau tait en
proie  ces extravagantes visions (lui naissant des troubles de
l'insomnies Qu'essayait-il d'apercevoir dans les paisseurs de l'ombre
? Tout et rien, les formes indcises des objets qui l'environnaient,
les nuages chevels  travers le ciel, la masse  peine perceptible du
chteau. Puis c'taient les roches dit plateau d'Orgall, qui lui
semblaient se mouvoir dans une sorte d'infernale sarabande. Et si elles
allaient s'branler sur leur base, dvaler le long du talus, rouler sur
les deux imprudente, les craser  la porte de ce burg, dont l'entre
leur tait interdite !

Il s'tait redress, l'infortune docteur, il coutait ces bruits qui se
propagent  la surface des hauts plateaux, ces murmures inquitante,
qui tiennent  la fois du susurrement, du gmissement et du soupir. Il
entendait aussi les nyctalopes qui effleuraient les roches d'un
frntique coup d'aile, les striges envoles pour leur promenade
nocturne, deux ou trois couples de ces funbres hulottes, dont le
chuintement retentissait comme une plainte. Alors ses muscles se
contractaient simultanment, et son corps tremblotait, baign d'une
transsudation glaciale.

Ainsi s'coulrent de longues heures jusqu' minuit. Si le docteur
Patak avait pu causer, changer de temps en temps un bout de phrase,
donner libre cours  ses rcriminations, il se serait senti moins
apeur. Mais Nic Deck dormait, et dormait d'un profond sommeil. Minuit
-- c'tait l'heure effrayante entre toutes, l'heure des apparitions,
l'heure des malfices.

Que se passait-il donc ?

Le docteur venait de se relever, se demandant s'il tait veill, ou
s'il se trouvait sous l'influence d'un cauchemar.

En effet, l-haut, il crut voir - non ! il vit rellement des formes
tranges, claires d'une lumire spectrale, passer d'un horizon 
l'autre, monter, s'abaisser, descendre avec les nuages. On et dit des
espces de monstres, dragons  queue de serpent, hippogriffes aux
larges ailes, krakens gigantesques, vampires normes, qui s'abattaient
comme pour le saisir de leurs griffes ou l'engloutir dans leurs
mchoires.

Puis, tout lui parut tre en mouvement sur le plateau d'Orgall, les
roches, les arbres qui se dressaient  sa lisire. Et trs
distinctement, des battements, jets  petits intervalles, arrivrent 
son oreille.

 La cloche... murmure-t-il, la cloche du burg !  Oui ! c'est bien la
cloche de la vieille chapelle, et non celle de l'glise de Vulkan, dont
le vent et emport les sons en une direction contraire.

Et voici que ses battements sont plus prcipits... La main qui la met
en branle ne sonne pas un glas de mort ! Non ! c'est un tocsin dont les
coups haletants rveillent les chos de la frontire transylvaine.

En entendant ces vibrations lugubres, le docteur Patak est pris d'une
peur convulsive, d'une insurmontable angoisse, d'une irrsistible
pouvante, qui lui fait courir de froides horripilations sur tout le
corps.

Mais le forestier a t tir de son sommeil par les voles terrifiantes
de cette cloche. Il s'est redress, tandis que le docteur Patak semble
comme rentr en lui-mme.

Nic Deck tend l'oreille, et ses yeux cherchent  percer les paisses
tnbres qui recouvrent le burg.

 Cette cloche !... Cette cloche !.., rpte le docteur Patak. C'est le
Chort qui la sonne !... 

Dcidment, il croit plus que jamais au diable, le pauvre docteur
absolument affol !

Le forestier, immobile, ne lui a pas rpondu.

Soudain, des rugissements, semblables  ceux que , jettent les sirnes
marines  l'entre des ports, se dchanent en tumultueuses ondes.
L'espace est branl sur un large rayon par leurs souffles
assourdissants.

Puis, une clart jaillit du donjon central, une clart intense, d'o
sortent des clats d'une pntrante vivacit, des corruscations
aveuglantes. Quel foyer produit cette puissante lumire, dont les
irradiations se promnent en longues nappes  la surface du plateau
d'Orgall ? De quelle fournaise s'chappe cette source photognique, qui
semble embraser les roches, en mme temps qu'elle les baigne d'une
lividit trange ?

 Nic... Nic... s'crie le docteur, regarde-moi !... Ne suis-je plus
comme toi qu'un cadavre ?... 

En effet, le forestier et lui ont pris un aspect cadavrique, figure
blafarde, yeux teints, orbites vides, joues verdtres au teint
grivel, cheveux ressemblant  ces mousses qui croissent, suivant la
lgende, sur le crne des pendus...

Nic Deck est stupfi de ce qu'il voit, comme de ce qu'il entend. Le
docteur Patak, arriv au dernier degr de l'effroi, a les muscles
rtracts, le poil hriss, la pupille dilate, le corps pris d'une
raideur ttanique. Comme dit le pote des _Contemplations_, il 
respire de l'pouvante ! 

Une minute -- une minute au plus -- dura cet horrible phnomne. Puis,
l'trange lumire s'affaiblit graduellement, les mugissements
s'teignirent, et le plateau d'Orgall rentra dans le silence et
l'obscurit.

Ni l'un ni l'autre ne cherchrent plus  dormir, le docteur, accabl
par la stupeur, le forestier, debout contre le banc de pierre,
attendant le retour de l'aube.

A quoi songeait Nic Deck devant ces choses si videmment surnaturelles
 ses yeux ? N'y avait-il pas l de quoi branler sa rsolution ?
S'entterait-il  poursuivre cette tmraire aventure ? Certes, il
avait dit qu'il pntrerait dans le burg, qu'il explorerait le
donjon... Mais n'tait-ce pas assez que d'tre venu jusqu' son
infranchissable enceinte, d'avoir encouru la colre des gnies et
provoqu ce trouble des lments ? Lui reprocherait-on de n'avoir pas
tenu sa promesse, s'il revenait au village, saris avoir pouss la folie
jusqu' s'aventurer  travers ce diabolique chteau ?

Tout  coup, le docteur se prcipite sur lui, le saisit par la main,
cherche  l'entraner, rptant d'une voix sourde :

 Viens !... Viens !...

Non !  rpond Nic Deck.

Et,  son tour, il retient le docteur Patak, qui retombe aprs ce
dernier effort.

Cette nuit s'acheva enfin, et tel avait t l'tat de leur esprit que
ni le forestier ni le docteur n'eurent conscience du temps qui s'coula
jusqu'au lever du jour.

Rien ne resta dans leur mmoire des heures qui prcdrent les
premires lueurs du matin.

A cet instant, une ligne rose se dessina sur l'arte du Paring, 
l'horizon de l'est, de l'autre ct de la valle des deux Sils. De
lgres blancheurs s'parpillrent au znith sur un fond de ciel ray
comme une peau de zbre.

Nic Deck se tourna vers le chteau. Il vit ses formes s'accentuer peu 
peu, le donjon se dgager des hautes brumes qui descendaient le col de
Vulkan, la chapelle, les galeries, la courtine merger des vapeurs
nocturnes, puis, sur le bastion d'angle, se dcouper le htre, dont les
feuilles bruissaient  la brise du levant.

Rien de chang  l'aspect ordinaire du burg. La cloche tait aussi
immobile que la vieille girouette fodale. Aucune fume n'empanachait
les chemines du donjon, dont les fentres grillages taient
obstinment closes.

Au-dessus de la plate-forme, quelques oiseaux voltigeaient en jetant de
petits cris clairs.

Nic Deck tourna son regard vers l'entre principale du chteau. Le
pont-levis, relev contre la baie, fermait la poterne entre les deux
pilastres de pierre cussonns aux armes des barons de Gortz.

Le forestier tait-il donc dcid  pousser jusqu'au bout cette
aventureuse expdition ? Oui, et sa rsolution n'avait point t
entame par les vnements de la nuit. Chose dite, chose faite: c'tait
sa devise, comme on sait. Ni la voix mystrieuse qui l'avait menac
personellement dans la grande salle du _Roi Mathias_, ni les phnomnes
inexplicables de sons et de lumire dont il venait d'tre tmoin, ne
l'empcheraient de franchir la muraille du burg, Une heure lui
suffirait pour parcourir les galeries, visiter le donjon, et alors, sa
promesse accomplie, il reprendrait le chemin de Werst, o il pourrait
arriver avant midi.

Quant au docteur Patak, ce n'tait plus qu'une machine inerte, n'ayant
ni la force de rsister ni mme celle de vouloir. Il irait o on le
pousserait. S'il tombait, il lui serait impossible de se relever. Les
pouvantements de cette nuit l'avaient rduit au plus complet
hbtement, et il ne fit aucune observation, lorsque le forestier,
montrant le chteau, lui dit :

 Allons ! 

Et pourtant le jour tait revenu, et le docteur aurait pu regagner
Werst,. sans craindre de s'garer  travers les forts du Plesa. Mais
qu'on ne lui sache aucun gr d'tre rest avec Nic Deck. S'il
n'abandonna pas son compagnon pour reprendre la route du village, c'est
qu'il n'avait plus conscience de la situation, c'est qu'il n'tait plus
qu'un corps sans me. Aussi, lorsque le forestier l'entrana vers le
talus de la contrescarpe, se laissa-t-il faire.

Maintenant tait-il possible de pntrer dans le burg autrement que par
la poterne ? C'. est ce que Nic Deck vint pralablement reconnatre.

La courtine ne prsentait aucune brche, aucun boulement, aucune
faille, qui pt donner accs  l'intrieur de l'enceinte. Il tait mme
surprenant que ces vieilles murailles fussent dans un tel tat de
conservation, -- ce qui devait tre attribu  leur paisseur. S'lever
jusqu' la ligne de crneaux qui les couronnait paraissait tre
impraticable, puisqu'elles dominaient le foss d'une quarantaine de
pieds. il semblait par suite que Nic Deck, au moment o il venait
d'atteindre le chteau des Carpathes, allait se heurter  des obstacles
insurmontables.

Trs heureusement -- ou trs malheureusement pour lui --, il existait
au-dessus de la poterne une sorte de meurtrire, ou plutt une
embrasure o s'allongeait autrefois la vole d'une couleuvrine. Or, en
se servant de l'une des chanes du pont-levis qui pendait jusqu'au sol,
il ne serait pas trs difficile  un homme leste et vigoureux de se
hisser jusqu' cette embrasure. Sa largeur tait suffisante pour livrer
passage, et,  moins qu'elle ne ft barre d'une grille en dedans, Nic
Deck parviendrait sans doute  s'introduire dans la cour du burg.

Le forestier comprit,  premire vue, qu'il n'y avait pas moyen de
procder autrement, et voil pourquoi, suivi de l'inconscient docteur,
il descendit par un raidillon oblique le revers interne de la
contrescarpe.

Tous deux eurent bientt atteint le fond du foss, sem de pierres
entre le fouillis des plantes sauvages. On ne savait trop o l'on
posait le pied, et si des myriades de btes venimeuses ne fourmillaient
pas sous les herbes de cette humide excavation.

Au milieu du foss et paralllement  la courtine, se creusait le lit
de l'ancienne cuvette, presque entirement dessche, et qu'une bonne
enjambe permettait de franchir.

Nic Deck, n'ayant rien perdu de son nergie physique et morale,
agissait avec sang-froid, tandis que le docteur le suivait
machinalement, comme une bte que l'on tire par une corde.

Aprs avoir dpass la cuvette, le forestier longea la base de la
courtine pendant une vingtaine de pas, et s'arrta au-dessous de la
poterne,  l'endroit o pendait le bout de chane. En s'aidant des
pieds et des mains, il pourrait aisment atteindre le cordon de pierre
qui faisait saillie au-dessous de l'embrasure.

videmment, Nic Deck n'avait pas la prtention d'obliger le docteur
Patak  tenter avec lui cette escalade. Un aussi lourd bonhomme ne
l'aurait pu. Il se borna donc  le secouer vigoureusement pour se faire
comprendre, et lui recommanda de rester sans bouger au fond du foss.

Puis, Nic Deck commena  grimper le long de la chane, et ce ne fut
qu'un jeu pour ses muscles de montagnard.

Mais, lorsque le docteur se vit seul, voil que le sentiment de la
situation lui revint dans une certaine mesure. Il comprit, il regarda,
il aperut son compagnon dj suspendu  un douzaine de pieds au-dessus
du sol, et, alors, de s'crier d'une voix trangle par les affres de
la peur :

 Arrte... Nic... arrte ! 

Le forestier ne l'couta point.

 Viens... viens... o je m'en vais ! gmit le docteur, qui parvint 
se remettre sur ses pieds.

-- Va-t'en !  rpondit Nic Deck.

Et il continua de s'lever lentement le long de la chane du pont-levis.

Le docteur Patak, au paroxysme de l'effroi, voulut alors regagner le
raidillon de la contrescarpe, afin de remonter jusqu' la crte du
plateau d'Orgall et de reprendre  toutesjambes le chemin de Werst...

O prodige, devant lequel s'effaaient ceux qui avaient troubl la nuit
prcdente ! - voici qu'il ne peut bouger...

Ses pieds sont retenus comme s'ils taient saisis entre les mchoires
d'un tau... Peut-il les dplacer l'un aprs l'autre ?... Non !... Ils
adhrent par les talons et les semelles de leurs bottes... Le docteur
s'est-il donc laiss prendre aux ressorts d'un pige il est trop affol
pour le reconnatre... Il semble plutt qu'il soit retenu par les clous
de sa chaussure.

Quoi qu'il en soit, le pauvre homme est immobilis  cette place... Il
est riv au sol... N'ayant mme plus la force de crier il tend
dsesprment les mains... On dirait qu'il veut s'arracher aux
treintes de quelque tarasque, dont la gueule merge des entrailles de
la terre...

Cependant, Nic Deck tait parvenu  la hauteur de la poterne et il
venait de poser sa main sur l'une des ferrures o s'embotait l'un des
gonds du pont-levis...

Un cri de douleur lui chappa ; puis, se rejetant en arrire comme s'il
et t frapp d'un coup de foudre, il glissa le long de la chane
qu'un dernier instinct lui avait fait ressaisir, et roula jusqu'au fond
du foss.  La voix avait bien dit qu'il m'arriverait malheur ! 
murmura-t-il et il perdit connaissance.

                                  VII

Comment dcrire l'anxit  laquelle tait en proie le village de Werst
depuis le dpart du jeune forestier et du docteur Patak ? Elle n'avait
cess de s'accrotre avec les heures qui s'coulaient et semblaient
interminables.

Matre Koltz, l'aubergiste Jonas, le magister Hermod et quelques autres
n'avaient pas manqu de se tenir en permanence sur la terrasse. Chacun
d'eux s'obstinait  observer la masse lointaine du burg,  regarder si
quelque volute rapparaissait au-dessus du donjon. Aucune fume ne se
montrait -- ce qui fut constat au moyen de la lunette invariablement
braque dans cette direction. En vrit, les deux florins employs 
l'acquisition de cet appareil, c'tait de l'argent qui avait reu un
bon emploi. jamais le bir, bien intress pourtant, bien regardant 
sa bourse, n'avait eu moins de regret d'une dpense faite si -propos.

A midi et demi, lorsque le berger Frik revint de la pture, on
l'interrogea avidement. Y avait-il du nouveau, de l'extraordinaire, du
surnaturel ?...

Frik rpondit qu'il venait de parcourir la valle de la Sil valaque,
sans avoir rien vu de suspect,

Aprs le dner, vers deux heures, chacun regagna son poste
d'observation. Personne n'et pens  rester chez soi, et surtout
personne ne songeait  remettre le pied au _Roi Mathias_, o des voix
comminatoires se faisaient entendre. Que des murs aient des oreilles,
passe encore, puisque c'est une locution qui a cours dans le langage
usuel... mais une bouche !...

Aussi le digne cabaretier pouvait-il craindre que son cabaret ft mis
en quarantaine, et cela ne laissait pas de le proccuper au dernier
point. En serait-il donc rduit  fermer boutique,  boire son propre
fonds, faute de clients ? Et pourtant, dans le but de rassurer la
population de Werst, il avait procd  une longue investigation du
_Roi Mathias_, fouill les chambres jusque sous leurs lits, visit les
bahuts et le dressoir, explor minutieusement les coins et recoins de
la grande salle, de la cave et du grenier, o quelque mauvais plaisant
aurait pu organiser cette mystification. Rien !... Rien non plus du
ct de la faade qui dominait le Nyad. Les fentres taient trop
hautes pour qu'il ft possible de s'lever jusqu' leur embrasure, au
revers d'une muraille taille  pic et dont l'assise plongeait dans le
cours imptueux du torrent. N'importe ! la peur ne raisonne pas, et
bien du temps s'coulerait, sans doute, avant que les htes habituels
de Jonas eussent rendu leur confiance  son auberge,  son schnaps et 
son rakiou.

Bien du temps ?... Erreur, et, on le verra, ce fcheux pronostic ne
devait point se raliser.

En effet, quelques jours plus tard, par suite d'une circonstance trs
imprvue, les notables du village allaient reprendre leurs confrences
quotidiennes, entremles de bonnes rasades, devant les tables du _Roi
Mathias_.

Mais il faut revenir au jeune forestier et  son compagnon, le docteur
Patak.

On s'en souvient, au moment de quitter Werst, Nie Deck avait promis 
la dsole Miriota de ne pas s'attarder dans sa visite au chteau des
Carpathes. S'il ne lui arrivait pas malheur, si les menaces fulmines
contre lui ne se ralisaient pas, il comptait tre de retour aux
premires heures de la soire. On, l'attendait donc, et avec quelle
impatience ! D'ailleurs, ni la jeune fille, ni son pre, ni le matre
d'cole ne pouvaient prvoir que les difficults de la route ne
permettraient pas au forestier d'atteindre la crte du plateau d'Orgall
avant la nuit tombante.

Il suit de l que l'inquitude, dj si vive pendant la journe,
dpassa toute mesure, lorsque huit heures sonnrent au clocher de
Vulkan, qu'on entendait trs distinctement au village de Werst. Que
s'tait-il pass pour que Nic Deck et le docteur n'eussent pas reparu,
aprs une journe d'absence ? Cela tant, nul n'aurait song 
rintgrer sa demeure, avant qu'ils fussent de retour. A chaque
instant, on s'imaginait les voir poindre au tournant de la route du col.

Matre Koltz et sa fille s'taient ports  l'extrmit de la rue, 
l'endroit o le ptour avait t mis en faction. Maintes fois, ils
crurent voir des ombres se dessiner au lointain,  travers l'claircie
des arbres... Illusion pure ! Le col tait dsert, comme  l'habitude,
car il tait rare que les gens de la frontire voulussent s'y hasarder
pendant la nuit. Et puis, on tait au mardi soir -- ce mardi des gnies
malfaisants --, et, ce jour-l, les Transylvains ne courent pas
volontiers la campagne, au coucher du soleil. Il fallait que Nie Deck
ft fou d'avoir choisi un pareil jour pour visiter le burg. La vrit
est que le jeune forestier n'y avait point rflchi, ni personne, au
surplus, dans le village.

Mais c'est bien  cela que Miriota songeait alors. Et quelles
effrayantes images s'offraient  elle ! En imagination, elle avait
suivi son fianc heure par heure,  travers ces paisses forts du
Plesa, tandis qu'il remontait vers le plateau d'Orgall... Maintenant,
la nuit venue, il lui semblait qu'elle le voyait dans l'enceinte,
essayant d'chapper aux esprits qui hantaient le chteau des
Carpathes... Il tait devenu rejouer de leurs malfices... C'tait la
victime voue  leur vengeance... Il tait emprisonn au fond de
quelque souterraine gele... mort peut- Pauvre fille, que n'et-elle
donn pour se lancer sur les traces de Nic Deck ! Et, puisqu'elle ne le
pouvait, du moins aurait-elle voulu l'attendre toute la nuit en cet
endroit. Mais son pre l'obligea  rentrer, et, laissant le berger en
observation, tous deux revinrent  leur logis.

Ds qu'elle fut seule en sa petite chambre, Miriota s'abandonna sans
rserve  ses larmes. Elle l'aimait, de toute son me, ce brave Nic, et
d'un amour d'autant plus reconnaissant que le jeune forestier ne
l'avait point recherche dans les conditions o se dcident
ordinairement les mariages en ces campagnes transylvaines et d'une
faon si bizarre.

Chaque anne,  la fte de la Saint-Pierre, s'ouvre la  foire aux
fiancs . Ce jour-l, il y a runion de toutes les jeunes filles du
comitat. Elles sont venues avec leurs plus belles carrioles atteles de
leurs meilleurs chevaux ; elles ont apport leur dot, c'est--dire des
vtements fils, cousus, brods de leurs mains, enferms dans des
coffres aux brillantes couleurs ; familles, amies, voisines, les ont
accompagnes. Et alors arrivent les jeunes gens, pars de superbes
habits, ceints d'charpes de soie. Ils courent la foire en se pavanant
; ils choisissent la fille qui leur plat ; ils lui remettent un anneau
et un mouchoir en signe de fianailles, et les mariages se font au
retour de la fte.

Ce n'tait point sur l'un de ces marchs que Nicolas Deck avait
rencontr Miriota. Leur liaison ne s'tait pas tablie par hasard. Tous
deux se connaissaient depuis l'enfance, ils s'aimaient depuis qu'ils
avaient l'ge d'aimer. Le jeune forestier n'tait pas all querir au
milieu d'une foire celle qui devait tre son pouse, et Miriota lui en
avait grand gr. Ah ! pourquoi Nic Deck tait-il d'un caractre si
rsolu, si tenace, si entt  tenir une promesse imprudente ! il
l'aimait, pourtant, il l'aimait, et elle n'avait pas eu assez
d'influence pour l'empcher de prendre le chemin de ce chteau maudit !

Quelle nuit passa la triste Miriota au milieu des angoisses et des
pleurs ! Elle n'avait point voulu se coucher. Penche  sa fentre, le
regard fix sur la rue montante, il lui semblait entendre une voix qui
murmurait :

 Nicolas Deck n'a pas tenu compte des menaces !... Miriota n'a plus de
fianc ! 

Erreur de ses sens troubls. Aucune voix ne se propageait  travers le
silence de la nuit. L'inexplicable phnomne de la salle du _Roi
Mathias_ ne se reproduisait pas dans la maison de matre Koltz.

Le lendemain,  l'aube, la population de Werst tait dehors. Depuis la
terrasse jusqu'au dtour du col, les uns remontaient, les autres
redescendaient la grande rue, -- ceux-ci pour demander des nouvelles,
ceux-l pour en donner. On disait que le berger Frik venait de se
porter en avant,  un bon mille dit village, non point  travers les
forts du Plesa, mais en suivant leur lisire, et qu'il n'avait pas agi
ainsi sans motif.

Il fallait l'attendre, et, afin de pouvoir communiquer plus promptement
avec lui, matre Koltz, Miriota et Jonas se rendirent  l'extrmit du
village.

Une demi-heure aprs, Frik tait signal  quelques centaines de pas,
en haut de la route. Comme il ne paraissait pas hter son allure, on en
tira mauvais indice.

 Eh bien, Frik, que sais-tu ?... Qu'as-tu appris ?... lui demanda
matre Koltz, ds que le berger l'eut rejoint. -- Rien vu... rien
appris ! rpondit Frik. -- Rien ! murmura la jeune fille, dont les yeux
s'emplirent de larmes.

-- Au lever du jour, reprit le berger, j'avais aperu deux hommes  un
mille d'ici. J'ai d'abord cru que c'tait Nic Deck, accompagn du
docteur... ce n'tait pas lui !

-- Sais-tu quels sont ces hommes ? demanda Jonas. -- Deux voyageurs
trangers qui venaient de traverser la frontire valaque.

-- Tu leur as parl ?...

-- Oui.

-- Est-ce qu'ils descendent vers le village ?

-- Non, ils font route dans la direction du Retyezat dont ils veulent
atteindre le sommet.

-- Ce sont deux touristes ?...

-- Ils en ont l'air, matre Koltz.

-- Et, cette nuit, en traversant le col de Vulkan, ils n'ont rien vu du
ct du burg ?...

-- Non... puisqu'ils se trouvaient encore de l'autre ct de la
frontire, rpondit Frik.

-- Ainsi tu n'as aucune nouvelle de Nic Deck ?

-- Aucune.

-- Mon Dieu !... soupira la pauvre Miriota.

-- Du reste, vous pourrez interroger ces voyageurs dans quelques jours,
ajouta Frik, car ils comptent faire halte  Werst, avant de repartir
pour Kolosvar.

-- Pourvu qu'on ne leur dise pas de mal de mon auberge ! pensa Jonas
inconsolable. Ils seraient capables de n'y point vouloir prendre
logement ! 

Et, depuis trente-six heures, l'excellent htelier tait obsd par
cette crainte qu'aucun voyageur n'oserait dsormais manger et dormir au
_Roi Mathias_.

En somme, ces demandes et ces rponses, changes entre le berger et
son matre, n'avaient en rien clairci la situation. Et comme ni le
jeune forestier ni le docteur Patak n'avaient reparu  huit heures du
matin, pouvait-on tre fond  esprer qu'ils dussent jamais revenir
?... C'est qu'on ne s'approche pas impunment du chteau des Carpathes !

Brise par les motions de cette nuit d'insomnie, Miriota n'avait plus
la force de se soutenir. Toute dfaillante, c'est  peine si elle
parvenait  marcher. Son pre dut la ramener au logis. L, ses larmes
redoublrent... Elle appelait Nic d'une voix dchirante... Elle voulait
partir pour le rejoindre... Cela faisait piti, et il y avait lieu de
craindre qu'elle tombt malade.

Cependant il tait ncessaire et urgent de prendre un parti. Il fallait
aller au secours du forestier et du docteur sans perdre un instant.
Qu'il y et  courir des dangers, en s'exposant aux reprsailles des
tres quelconques, humains ou autres, qui occupaient le burg, peu
importait. L'essentiel tait de savoir ce qu'taient devenus Nic Deck
et le docteur. Ce devoir s'imposait aussi bien  leurs amis qu'aux
autres habitants du village. Les plus braves ne refuseraient pas de se
jeter au milieu des forts du Plesa, afin de remonter jusqu'au chteau
des Carpathes.

Cela dcid, aprs maintes discussions et dmarches, les plus braves se
trouvrent au nombre de trois : ce furent matre Koltz, le berger Frik
et l'aubergiste Jonas, -- pas un de plus. Quant au magister Hermod, il
s'tait soudainement ressenti d'une douleur de goutte  la jambe, et il
avait d s'allonger sur deux chaises dans la classe de son cole.

Vers neuf heures, matre Koltz et ses compagnons, bien arms par
prudence, prirent la route du col de Vulkan., Puis,  l'endroit mme o
Nic Deck l'avait quitte, ils l'abandonnrent, afin de s'enfoncer sous
l'pais massif.

Ils se disaient, non sans raison, que, si le jeune forestier et le
docteur taient en marche pour revenir au village, ils prendraient le
chemin qu'ils avaient d suivre  travers le Plesa. Or, il serait
facile de reconnatre leurs traces, et c'est ce qui fut constat,
aussitt que tous trois eurent franchi la lisire d'arbres.

Nous les laisserons aller pour dire quel revirement se fit  Werst, ds
qu'on les eut perdus de vue. S'il avait paru indispensable que des gens
de bonne volont se portassent au-devant de Nic Deck et de Patak, on
trouvait que c'tait d'une imprudence sans nom maintenant qu'ils
taient partis. Le beau rsultat, lorsque la premire catastrophe
serait double d'une seconde ! Que le forestier et le docteur eussent
t victimes de leur tentative, personne n'en doutait plus et, alors, 
quoi servait que matre Koltz, Frik et Jonas s'exposassent  tre
victimes de leur dvouement ? On serait bien avanc, lorsque la jeune
fille aurait  pleurer son pre comme elle pleurait son fianc, lorsque
les amis du ptour et de l'aubergiste auraient  se reprocher leur
perte !

La dsolation devint gnrale  Werst, et il n'y avait pas apparence
qu'elle dt cesser de sitt. En admettant qu'il ne leur arrivt pas
malheur, on ne pouvait compter sur le retour de matre Koltz et de ses
deux compagnons avant que la nuit et envelopp les hauteurs
environnantes.

Quelle fut donc la surprise, lorsqu'ils furent aperus vers deux heures
de l'aprs-midi, dans le lointain de la route ! Avec quel empressement,
Miriota, qui fut immdiatement prvenue, courut  leur rencontre.

Ils n'taient pas trois, ils taient quatre, et le quatrime se montra
sous les traits du docteur.

 Nic... mon pauvre Nic !... s'cria la jeune fille. Nic n'est-il pas
l ?... 

Si... Nic Deck tait l, tendu sur une civire de branchages que Jonas
et le berger portaient pniblement.

Miriota se prcipita vers son fianc, elle se pencha sur lui, elle le
serra entre ses bras.

 Il est mort... s'criait-elle, il est mort !

-- Non... il n'est pas mort, rpondit le docteur Patak, niais il
mriterait de -l'tre... et moi aussi !  La vrit est que le jeune
forestier avait perdu connaissance. Les membres raidis, la figure
exsangue, sa respiration lui soulevait  peine la poitrine. Quant au
docteur, si sa face n'tait pas dcolore comme celle de son compagnon,
cela tenait  ce que la marche lui avait rendu sa teinte habituelle de
brique rougetre.

La voix de Miriota, si tendre, si dchirante, n'eut pas le pouvoir
d'arracher Nic Deck de cette torpeur o il tait plong. Lorsqu'il eut
t ramen au village et dpos dans la chambre de matre Koltz, il
n'avait pas encore prononc une seule parole. Quelques instants aprs,
cependant, ses yeux se rouvrirent, et, ds qu'il aperut la jeune fille
penche  son chevet, un sourire erra sur ses lvres ; mais quand il
essaya de se relever, il ne put y parvenir. Une partie de son corps
tait paralyse, comme s'il et t frapp d'hmiplgie. Toutefois,
voulant rassurer Miriota, il lui dit, d'une voix bien faible, il est
vrai :

 Ce ne sera rien... ce ne sera rien !

-- Nic... mon pauvre Nic ! rptait la jeune fille.

-- Un peu de fatigue seulement, chre Miriota, et un peu d'motion...
Cela se passera vite... avec tes soins...  Mais il fallait du calme et
du repos au malade. Aussi matre Koltz quitta-t-il la chambre, laissant
Miriota prs du jeune forestier, qui n'et pu souhaiter une
garde-malade plus diligente, et ne tarda pas  s'assoupir.

Pendant ce temps, l'aubergiste Jonas racontait  un nombreux auditoire
et d'une voix forte, afin de bien tre entendu de tous, ce qui s'tait
pass depuis leur dpart.

Matre Koltz, le berger et lui, aprs avoir retrouv sous bois le
sentier que Nic Deck et le docteur s'taient fray, avaient pris
direction vers le chteau des Carpathes. Or, depuis deux heures, ils
gravissaient les pentes du Plesa, et la lisire de la fort n'tait
plus qu' un demi-mille en avant, lorsque deux hommes apparurent.
C'taient le docteur et le forestier, l'un, auquel ses jambes
refusaient tout service, l'autre,  bout de forces et qui venait de
tomber au pied d'un arbre :

Courir au docteur, l'interroger, mais sans pouvoir en obtenir un seul
mot, car il tait trop hbt pour rpondre, fabriquer une civire avec
des branches, y coucher Nic Deck, remettre Patak sur ses pieds, c'est
ce qui fut accompli en un tour de main. Puis, matre Koltz et le
berger, que relayait parfois Jonas, avaient repris la route de Werst.

Quant  dire pourquoi Nic Deck se trouvait dans un pareil tat, et s'il
avait explor les ruines du burg, l'aubergiste ne le savait pas plus
que matre Koltz, pas plus que le berger Frik, le docteur n'ayant pas
encore suffisamment recouvr ses esprits pour satisfaire leur curiosit.

Mais si Patak n'avait pas jusqu'alors parl, il fallait qu'il parlt
maintenant. Que diable ! il tait en sret dans le village, entour de
ses amis, au milieu de ses clients !Il n'avait plus rien  redouter des
tres de l-bas ! Mme s'ils lui avaient arrach le serment de se
taire, de ne rien raconter de ce qu'il avait vu au chteau des
Carpathes, l'intrt public lui commandait de manquer  son serment.

 Voyons, remettez-vous, docteur, lui dit matre Koltz, et rappelez vos
souvenirs !

-- Vous voulez... que je parle...

-- Au nom des habitants de Werst, et pour assurer la scurit du
village, je vous l'ordonne ! 

Un bon verre de rakiou, apport par Jonas, eut pour effet de rendre au
docteur l'usage de sa langue, et ce fut par phrases entrecoupes qu'il
s'exprima en ces termes :

, Nous sommes partis tous les deux... Nic et moi... Des fous... des
fous !... Il a fallu presque une journe pour traverser ces forts
maudites... Parvenus au soir seulement devant le burg J'en tremble
encore j'en tremblerai toute ma vie ! Nic voulait y entrer Oui ! il
voulait passer la nuit dans le donjon... autant dire la chambre 
coucher de Belzbuth !... 

Le docteur Patak disait ces choses d'une voix si caverneuse, que l'on
frmissait rien qu' l'entendre.  je n'ai pas consenti... reprit-il,
non... je n'ai pas consenti !... Et que serait-il arriv... si j'eusse
cd aux dsirs de Nic Deck ?... Les cheveux me dressent d'y penser ! 

Et si les cheveux du docteur se dressaient sur son crne, c'est que sa
main s'y garait machinalement.

 Nic s'est donc rsign  camper sur le plateau d'Orgall... Quelle
nuit... mes amis, quelle nuit !... Essayez donc de reposer, lorsque les
esprits ne vous permettent pas de dormir une heure... non, pas mme une
heure !... Tout  coup, voil que des monstres de feu apparaissent
entre les nuages, de vritables balauris !... Ils se prcipitent sur le
plateau pour nous dvorer... 

Tous les regards se portrent vers le ciel pour voir s'il n'tait pas
chevauch par quelque galopade de spectres.

 Et, quelques instants aprs, reprit le docteur, voici la cloche de la
chapelle qui se met en branle ! 

Toutes les oreilles. se tendirent vers l'horizon, et plus d'un crut
entendre des battements lointains, tant le rcit du docteur
impressionnait son auditoire.

 Soudain, s'cria-t-il, d'effroyables mugissements emplissent
l'espace... ou plutt des hurlements de fauves... Puis une clart
jaillit des fentres du donjon... Une flamme infernale illumin tout le
plateau jusqu' la sapinire... Nic Deck et moi, nous nous regardons...
Ah ! l'pouvantable vision !... Nous sommes pareils  deux cadavres...
deux cadavres que ces lueurs blafardes font grimacer l'un en face de
l'autre !... 

Et,  regarder le docteur Patak avec sa figure convulse, ses yeux
fous, il y avait vraiment lieu de se demander s'il ne revenait pas de
cet autre monde o il avait dj envoy bon nombre de ses semblables !

Il fallut lui laisser reprendre haleine, car il et t incapable de
continuer son rcit. Cela cota  Jonas un second verre de rakiou, qui
parut rendre  l'ex-infirmier une partie de la raison que les esprits
lui avaient fait perdre.

 Mais enfin, qu'est-il arriv  ce pauvre Nic Deck ?  demanda matre
Koltz.

Et, non sans raison, le bir attachait une extrme importance  la
rponse du docteur, . puisque c'tait le jeune forestier qui avait t
Personnellement vis par la voix des gnies dans la grande salle du
_Roi Mathias_.

 Voici ce qui m'est rest dans la mmoire, rpondit le docteur. Le
jour tait revenu... J'avais suppli Nic Deck de renoncer  ses
projets... Mais vous le connaissez... il n'y a rien  obtenir d'un
entt pareil... Il est descendu dans le foss... et j'ai t forc de
le suivre, car il m'entranait... D'ailleurs, je n'avais plus
conscience de ce que je faisais... Nic s'avance alors jusqu'au-dessous
de la poterne... Il saisit une chane du pont-levis avec laquelle il se
hisse le long de la courtine A ce moment, le sentiment de la situation
me revient Il est temps encore de l'arrter, cet imprudent... je dirai
plus, ce sacrilge !... Une dernire fois, je lui ordonne de
redescendre, de revenir en arrire, de reprendre avec moi le chemin de
Werst...  Non !  me crie-t-il... je veux fuir... oui... mes amis...
je l'avoue... j'ai voulu fuir, et il n'est pas un de vous qui n'aurait
eu la mme pense  ma place !... Mais c'est en vain que je cherche 
me dgager du sol... Mes pieds y sont clous... visss enracins...
J'essaie de les en arracher... c'est impossible...J'essaie de me
dbattre... c'est inutile. 

Et le docteur Patak imitait les mouvements dsesprs d'un homme retenu
par les jambes, semblable  un renard qui s'est laiss prendre au pige.

Puis, revenant  son rcit :

 En ce moment, dit-il, un cri se fait entendre... et quel cri !...
C'est Nic Deck qui l'a pouss... Ses mains, accroches  la chane, ont
lch prise, et il tombe au fond du foss, comme s'il avait t frapp
par une main invisible ! 

il est certain que le docteur venait de raconter les choses de la faon
qu'elles s'taient passes, et son imagination n'y avait rien ajout,
si trouble qu'elle ft. Tels il les avait dcrits, tels s'taient
produits les prodiges dont le plateau d'Orgall avait t le thtre
pendant la nuit dernire.

Quant  ce qui a suivi la chute de Nic Deck, le voici Le forestier est
vanoui et le docteur Patak est incapable de lui venir en aide, car ses
bottes sont cloues au sol, et ses pieds gonfls n'en peuvent sortir...
Soudain, l'invisible force qui l'enchane est brusquement rompue... Ses
jambes sont libres... Il se prcipite vers son compagnon, et -- ce qui
tait de sa part un fier acte de courage... il mouille la figure de Nic
Deck avec son mouchoir qu'il a tremp dans l'eau de la cuvette... Le
forestier reprend connaissance, mais son bras gauche et une partie de
son corps sont inertes depuis l'effroyable secousse qu'il a subie...
Cependant, avec l'aide du docteur, il parvient  se relever,  remonter
le revers de la contrescarpe,  regagner le plateau... Puis, il se
remet en route vers le village... Aprs une heure de marche, ses
douleurs au bras et au flanc sont si violentes qu'elles l'obligent 
s'arrter... Enfin, c'est au moment o le docteur se disposait  partir
afin d'aller chercher du secours  Werst, que matre Koltz, Jonas et
Frik sont arrivs trs  propos.

Pour ce qui est du jeune forestier, savoir s'il avait t gravement
atteint, le docteur Patak vitait de se prononcer, bien qu'il montrt
habituellement une rare assurance, lorsqu'il s'agissait d'un cas
mdical.

 Si l'on est malade d'une maladie naturelle, se contenta-t-il de
rpondre d'un ton dogmatique, c'est dj grave ! Mais, s'agit-il d'une
maladie surnaturelle, que le Chort vous envoie dans le corps, il n'y a
gure que le Chort qui puisse la gurir ! 

A dfaut de diagnostic, ce pronostic n'tait pas rassurant pour Nic
Deck. Trs heureusement, ces paroles n'taient point paroles
d'vangile, et combien de mdecins se sont tromps depuis Hippocrate et
Galien et se trompent journellement, qui sont suprieurs au docteur
Patak. Le jeune forestier tait un gars solide; avec sa vigoureuse
constitution, il tait permis d'esprer qu'il s'en tirerait -- mme
sans aucune intervention diabolique --, et  la condition de ne pas
suivre trop exactement les prescriptions de l'ancien infirmier de la
quarantaine.

                                  VIII

De tels vnements ne pouvaient pas calmer les terreurs des habitants
de Werst. Il n'y avait plus  en douter maintenant, ce n'taient pas de
vaines menaces que la  bouche d'ombre , comme dirait le pote, avait
fait entendre aux clients du _Roi Mathias_. Nic Deck, frapp d'une
manire inexplicable, avait t puni de sa dsobissance et de sa
tmrit. N'tait-ce pas un avertissement  l'adresse de tous ceux qui
seraient tents de suivre son exemple ? Interdiction formelle de
chercher  s'introduire dans le chteau des Carpathes, voil ce qu'il
fallait conclure de cette dplorable tentative. Quiconque la
reprendrait, y risquerait sa vie. Trs certainement, si le forestier
ft parvenu  franchir la courtine, il n'aurait jamais reparu au
village.

Il suit de l que l'pouvante fut plus complte que jamais  Werst,
mme  Vulkan, et aussi dans toute la valle des deux Sils. On ne
parlait rien moins que d'abandonner le pays ; dj quelques familles
tsiganes migraient plutt que de sjourner au voisinage du burg. A
prsent qu'il servait de refuge  des tres surnaturels et malfaisants,
c'tait au-del de ce que pouvait supporter le temprament public. Il
n'y avait plus qu' s'en aller vers quelque autre rgion du comitat, 
moins que le gouvernement hongrois ne se dcidt  dtruire cet
inabordable repaire. Mais le chteau des Carpathes tait-il
destructible par les seuls moyens que des hommes eussent  leur
disposition ?

Pendant la premire semaine de juin, personne ne s'aventura hors du
village, pas mme pour vaquer aux travaux de culture. Le moindre coup
de bche ne pouvait-il provoquer l'apparition d'un fantme, enfoui dans
les entrailles du sol ?... Le coutre de la charrue, en creusant le
sillon, ne ferait-il pas envoler des bandes de staffii ou de striges
?... O l'on smerait du grain de bl ne pousserait-il pas de la graine
de dmons ?

 C'est ce qui ne manquerait pas d'arriver !  disait le berger Frik
d'un ton convaincu.

Et, pour son compte, il se gardait bien de retourner avec ses moutons
dans les ptures de la Sil.

Ainsi, le village tait terroris. Le travail des champs tait
entirement dlaiss. On se tenait chez soi, portes et fentres closes.
Matre Koltz ne savait quel parti prendre pour ramener chez ses
administrs une confiance qui lui faisait dfaut, d'ailleurs, 
lui-mme. Dcidment, le seul moyen, ce serait d'aller  Kolosvar, afin
de rclamer l'intervention des autorits.

Et la fume, est-ce qu'elle reparaissait encore  la pointe de la
chemine du donjon ?... Oui, plusieurs fois la lunette permit de
l'apercevoir, au milieu des vapeurs qui tranaient  la surface du
plateau d'Orgall.

Et les nuages, la nuit venue, est-ce qu'ils ne prenaient pas une teinte
rougetre, semblable  quelque reflet d'incendie ?... Oui, et on et
dit que des volutes enflammes tourbillonnaient au-dessus du chteau.

Et ces mugissements, qui avaient tant effray le docteur Patak, se
propageaient-ils  travers les massifs du Plesa,  la grande pouvante
des habitants de Werst ?... Oui, ou du moins, malgr la distance, les
vents de sud-ouest apportaient de terribles grondements que
rpercutaient les chos du col.

En outre, d'aprs ces gens affols, on et dit que le sol tait agit
de trpidations souterraines, comme si un ancien cratre se ft rallum
 la chane des Carpathes. Mais peut-tre y avait-il une bonne part
d'exagration dans ce que les Werstiens croyaient voir, entendre et
ressentir. Quoi qu'il en soit, il s'tait produit des faits positifs,
tangibles, on en conviendra, et il n'y avait plus moyen de vivre en un
pays si extraordinairement machin.

Il va de soi que l'auberge du _Roi Mathias_ continuait d'tre dserte.
Un lazaret en temps d'pidmie n'et pas t plus abandonn. Personne
n'avait l'audace d'en franchir le seuil, et Jonas se demandait si,
faute de clients, il n'en serait pas rduit  cesser son commerce,
lorsque l'arrive de deux voyageurs vint modifier cet tat de choses.

Dans la soire du 9 juin, vers huit heures, le loquet de la porte fut
soulev du dehors ; mais cette porte, verrouille en dedans, ne put
s'ouvrir.

Jonas, qui avait dj regagn sa mansarde, se hta de descendre. A
l'espoir qu'il prouvait de se trouver en face d'un hte se joignait la
crainte que cet hte ne ft quelque revenant de mauvaise mine, auquel
il ne saurait trop se hter de refuser souper et gte.

Jonas se mit donc  parlementer prudemment  travers la porte, sans
l'ouvrir.

 Qui est l ? demanda-t-il. -- Ce sont deux voyageurs. -- Vivants ?...

-- Trs vivants.

-- En tes-vous bien srs ?...

-- Aussi vivants qu'on peut l'tre, monsieur l'aubergiste, mais qui ne
tarderont pas  mourir de faim, si vous avez la cruaut de les laisser
dehors. 

Jonas se dcida  repousser les verrous, et deux hommes franchirent le
seuil de la salle.

A peine furent-ils entrs que leur premier soin fut de demander chacun
une chambre, ayant intention de sjourner pendant vingt-quatre heures 
Werst.

A la clart de sa lampe, Jonas examina les nouveaux venus avec une
extrme attention, et il acquit la certitude que c'taient bien des
tres humains auxquels il avait affaire. Quelle bonne fortune pour le
_Roi Mathias_ !

Le plus jeune de ces voyageurs paraissait avoir trente-deux ans
environ. Une taille leve, une figure noble et belle, des yeux noirs,
des cheveux chtain fonc, une barbe brune lgamment taille, la
physionomie un peu triste mais fire, tout cela tait d'un gentilhomme,
et un aubergiste aussi observateur que Jonas ne pouvait s'y tromper.

Au surplus, lorsqu'il eut demand sous quel nom il devait inscrire les
deux voyageurs :

 Le comte Franz de Tlek, rpondit le jeune homme, et son soldat
Rotzko.

-- De quel pays ?...

-- De Krajowa. 

Krajowa est une des principales bourgades de l'tat de Roumanie, qui
confine aux provinces transylvaines vers le sud de la chane des
Carpathes. Franz de Tlek tait donc de race roumaine, -- ce que Jonas
avait reconnu au premier aspect.

Quant  Rotzko, homme d'une quarantaine d'annes, grand, robuste,
paisse moustache, cheveux drus, poils rudes, il avait une tournure
bien militaire. Il portait mme le sac du soldat, retenu sur ses
paules par des bretelles, et une valise assez lgre qu'il tenait  la
main.

C'tait l tout le bagage du jeune comte, qui voyageait en touriste, 
pied le plus souvent. Cela se voyait  son costume, manteau en
bandoulire, passe-montagne sur la tte, vareuse serre  la taille par
un ceinturon d'o pendait la gaine de cuir du couteau valaque, gutres
s'ajustant troitement  des souliers larges et pais de semelle.

Ces deux voyageurs n'taient autres que ceux rencontrs par le berger
Frik, une dizaine de jours auparavant, sur la route du col, alors
qu'ils se dirigeaient vers le Retyezat. Aprs avoir visit la contre
jusqu'aux limites du Maros, et avoir fait l'ascension de la montagne,
ils venaient prendre un peu de repos au village de Werst, pour remonter
ensuite la valle des deux Sils.

 Vous avez des chambres  nous donner ? demanda Franz de Tlek.

-- Deux... trois... quatre... autant qu'il plaira  monsieur le comte,
rpondit Jonas.

-- Deux suffiront, dit Rotzko ; il faut seulement qu'elles soient l'une
prs de l'autre.

-- Celles-ci vous conviendront-elles ? reprit Jonas, en ouvrant deux
portes  l'extrmit de la grande salle,

-- Trs bien , rpondit Franz de Tlek.

On le voit, Jonas n'avait rien  craindre de ses nouveaux htes. Ce
n'taient point des tres surnaturels, des esprits ayant revtu
l'apparence humaine. Non ! ce gentilhomme se prsentait comme un de ces
personnages de distinction qu'un aubergiste est toujours trs honor de
recevoir. Voil une heureuse circonstance qui ramnerait la vogue au
_Roi Mathias_.

-- A quelle distance sommes-nous de Kolosvar ? demanda le jeune comte.

-- A une cinquantaine de milles, en suivant la route qui passe par
Petroseny et Karlsburg, rpondit Jonas. -- Est-ce que l'tape est
fatigante ?

-- Trs fatigante pour des pitons, et, s'il m'est permis d'adresser
cette observation  monsieur le comte, il parait avoir besoin d'un
repos de quelques jours... -- Pouvons-nous souper ? demanda Franz de
Tlek en coupant court aux invites de l'aubergiste.

-- Une demi-heure de patience, et j'aurai l'honneur d'offrir  monsieur
le comte un repas digne de lui... -- Du pain, du vin, des oeufs et de
la viande froide nous suffiront pour ce soir.

-- je vais vous servir.

-- Le plus tt possible.

-- A l'instant. 

Et Jonas se disposait  regagner la cuisine, lorsqu'une question
l'arrta.

, Vous ne semblez pas avoir grand monde  votre auberge ?... dit Franz
de Tlek.

-- En effet... il ne s'y trouve personne en ce moment, monsieur le
comte.

-- Ce n'est donc pas l'heure o les gens du pays viennent boire en
fumant leur pipe ?

-- L'heure est passe... monsieur le comte... car on se couche avec les
poules au village de Werst. 

Jamais il n'aurait voulu dire pourquoi le _Roi Mathias_ ne renfermait
pas un seul client.

 Est-ce que votre village ne compte pas de quatre  cinq cents
habitants ?

-- Environ, monsieur le comte.

-- Pourtant, nous n'avons pas rencontr me qui vive en descendant la
principale rue...

-- C'est que... aujourd'hui... nous sommes au samedi... et la veille du
dimanche... 

Franz de Tlek n'insista pas, heureusement pour Jonas, qui ne savait
plus que rpondre. Pour rien au monde il ne se serait dcid  avouer
la situation. Les trangers ne l'apprendraient que trop tt, et qui
sait s'ils ne se hteraient pas de fuir un village suspect  si juste
titre !

 Pourvu que la voix ne recommence pas  bavarder, tandis qu'ils seront
en train de souper !  pensait Jonas, en dressant la table au milieu de
la salle.

Quelques instants aprs, le trs simple repas qu'avait command le
jeune comte tait proprement servi sur une nappe bien blanche. Franz de
Tlek s'assit, et Rotzko prit place en face de lui, suivant leur
habitude en voyage. Tous deux mangrent de grand apptit ; puis, le
repas achev, ils se retirrent chacun dans sa chambre.

Comme le jeune comte et Rotzko n'avaient point chang dix paroles
pendant le repas, Jonas n'avait pu en aucune faon se mler  leur
conversation --  son vif dplaisir. Du reste, Franz de Tlek
paraissait tre peu communicatif. Quant  Rotzko, aprs l'avoir
observ, l'aubergiste comprit qu'il n'aurait rien  en tirer de ce qui
concernait la famille de son matre.

Jonas avait donc d se contenter de souhaiter le bonsoir  ses htes.
Mais, avant de remonter  sa mansarde, il parcourut la grande salle du
regard, prtant une oreille inquite aux moindres bruits du dedans et
du dehors, et se rptant :

-- Pourvu que cette abominable voix ne les rveille pas pendant leur
sommeil ! 

La nuit s'coula tranquillement.

Le lendemain, ds le point du jour, la nouvelle se rpandit que deux
voyageurs taient descendus au Roi Mathias, et nombre d'habitants
accoururent devant l'auberge.

Trs fatigus par leur excursion de la veille, Franz de Tlek et Rotzko
dormaient encore. Il n'tait gure probable qu'ils eussent l'intention
de se lever avant sept. ou huit heures du matin.

De l, grande impatience des curieux, qui, pourtant, n'auraient pas eu
le courage d'entrer dans la salle tant que les voyageurs n'auraient pas
quitt leur chambre.

Tous deux parurent enfin sur le coup de huit heures.

Rien de fcheux ne leur tait arriv. On put les voir allant et venant
dans l'auberge. Puis ils s'assirent pour leur djeuner du matin. Cela
ne laissait pas d'tre rassurant.

D'ailleurs, Jonas, debout sur le seuil de la porte, souriait d'un air
aimable, invitant ses anciens clients  lui rendre leur confiance.
Puisque le voyageur qui honorait le _Roi Mathias_ de sa prsence tait
un gentilhomme -- un gentilhomme roumain, s'il vous plat, et de l'une
des plus vieilles familles roumaines -- que pouvait-on craindre en si
noble compagnie ?

Bref', il advint que matre Koltz, pensant qu'il tait de son devoir de
donner l'exemple, se hasarda  faire acte de prsence.

Vers neuf heures, le bir entra, quelque peu hsitant. Presque
aussitt, il fut suivi du magister Hermod, de trois ou quatre autres
habitus et du ptour Frik. Quant au docteur Patak, il avait t
impossible de le dcider  les accompagner.

 Remettre le pied chez Jonas, avait-il rpondu, jamais, quand il me
paierait dix florins ma visite ! 

Il convient de faire ici une remarque qui n'est pas sans avoir une
certaine importance : si matre Koltz avait consenti  revenir au _Roi
Mathias_, ce n'tait pas dans l'unique but de satisfaire un sentiment
de curiosit, ni par dsir de se mettre en relation avec le comte Franz
de Tlek. Non ! L'intrt entrait pour une bonne part dans sa
dtermination.

En effet, en sa qualit de voyageur, le jeune comte tait astreint 
payer une taxe de passage pour son soldat et pour lui. Or, on ne l'a
point oubli, ces taxes allaient directement  la poche du premier
magistrat de Werst.

Le bir vint donc faire sa rclamation en termes fort convenables, et
Franz de Tlek, quoique un peu surpris de la demande, s'empressa d'y
faire droit.

Il offrit mme.  matre Koltz et au magister de s'asseoir un instant 
sa table. Ceux-ci acceptrent, ne pouvant refuser une offre si poliment
formule.

Jonas se hta de servir des liqueurs varies, les meilleures de sa
cave. Quelques gens de Werst demandrent alors une tourne pour leur
compte. Il y avait ainsi lieu de croire que l'ancienne clientle, un
instant disperse, ne tarderait pas  reprendre le chemin du _Roi
Mathias_.

Aprs avoir acquitt la taxe des voyageurs, Franz de Tlek dsira
savoir si elle tait productive.

 Pas autant que nous le voudrions, monsieur le comte, rpondit matre
Koltz.

-- Est-ce que les trangers ne visitent que rarement cette partie de la
Transylvanie ?

-- Rarement, en effet, rpliqua le bir, et pourtant le pays mrite
d'tre explor.

-- C'est mon avis, dit le jeune comte. Ce que j'en ai vu m'a paru digne
d'attirer l'attention des voyageurs. Du sommet du Retyezat, j'ai
beaucoup admir les valles de la Sil, les bourgades que l'on dcouvre
dans l'est, et ce cirque de montagnes que ferme en arrire le massif
des Carpathes.

-- C'est fort beau, monsieur le comte, c'est fort beau, rpondit le
magister Hermod -- , et, pour complter votre excursion, nous vous
engageons  faire l'ascension du Paring.

-- je crains de ne point avoir le temps ncessaire, rpondit Franz de
Tlek.

-- Une journe suffirait.

-- Sans doute, mais je me rends  Karlsburg, et je compte partir demain
matin.

-- Quoi, monsieur le comte songerait  nous quitter si tt ?  dit
Jonas en prenant son air le plus gracieux.

Et il n'aurait pas t fch de voir ses deux htes prolonger leur
halte au _Roi Mathias_.

Il le faut, rpondit le comte de Tlek. Du reste,  quoi me servirait
de sjourner  Werst ?...

-- Croyez que notre village vaut la peine d'arrter quelque temps un
touriste ! fit observer matre Koltz.

-- Cependant, il parat tre peu frquent, rpliqua le jeune comte, et
c'est probablement parce que ses environs n'offrent rien de curieux...

-- En effet, rien de curieux... dit le bir, en songeant au burg.

-- Non..... rien de curieux... rpta le magister.

-- Oh !... Oh !...  fit le berger Frik, auquel cette exclamation
chappa involontairement.

Quels regards lui jetrent matre Koltz et les autres et plus
particulirement l'aubergiste ! tait-il donc urgent de mettre un
tranger au courant des secrets du pays ? Lui dvoiler ce qui se
passait sur le plateau d'Orgall, signaler  son attention le chteau
des Carpathes, n'tait-ce pas vouloir l'effrayer, lui donner l'envie de
quitter le village ? Et  l'avenir, quels voyageurs voudraient suivre
la route du col de Vulkan pour pntrer en Transylvanie ?

Vraiment, ce ptour ne montrait pas plus d'intelligence que le dernier
de ses moutons.

 Mais tais-toi donc, imbcile, tais-toi donc !  lui dit  mi-voix
matre Koltz.

Toutefois, la curiosit du jeune comte ayant t veille, il s'adressa
directement  Frik, lui demanda ce que signifiait ces oh ! oh !
interjectifs.

Le berger n'tait point homme  reculer, et, au fond, peut-tre
pensait-il que Franz de Tlek pourrait donner un bon conseil dont le
village ferait son profit.

 J'ai dit : Oh !... Oh !... monsieur le comte, rpliquat-il, et je ne
m'en ddis point.

-- Y a-t-il dans les environs de Werst quelque merveille  visiter ?
reprit le jeune comte.

-- Quelque merveille... rpliqua matre Koltz.

-- Non !... non !...  s'crirent les assistants.

Et ils s'effrayaient dj  la pense qu'une seconde tentative faite
pour pntrer dans le burg ne manquerait pas d'attirer de nouveaux
malheurs.

Franz de Tlek, non sans un peu de surprise, observa ces braves gens,
dont les figures exprimaient diversement la terreur, mais d'une manire
trs significative.

 Qu'il y a-t-il donc ?... demanda-t-il.

-- Ce qu'il y a, mon matre ? rpondit Rotzko. Eh bien, parat-il, il y
a le chteau des Carpathes.

-- Le chteau des Carpathes ?...

-- Oui !... c'est le nom que ce berger vient de me glisser dans
l'oreille. 

Et, ce disant, Rotzko montrait Frik, qui secouait la tte sans trop
oser regarder le bir.

Maintenant une brche tait faite au mur de la vie prive du
superstitieux village, et toute son histoire ne tarda pas  passer par
cette brche.

Matre Koltz, qui en avait pris son parti, voulut lui-mme faire
connatre la situation au jeune comte, et il lui raconta tout ce qui
concernait le chteau des Carpathes.

Il va sans dire que Franz de Tlek ne put cacher l'tonnement que ce
rcit lui fit prouver et les sentiments qu'il lui suggra. Quoique
mdiocrement instruit des choses de science,  l'exemple des jeunes
gens de sa condition qui vivaient en leurs chteaux au fond de
campagnes valaques, c'tait un homme de bon sens. Aussi, croyait-il peu
aux apparitions, et se riait-il volontiers des lgendes. Un burg hant
par des esprits, cela tait bien pour exciter son incrdulit. A son
avis, dans ce que venait de lui raconter matre Koltz, il n'y avait
rien de merveilleux, mais uniquement quelques faits plus ou moins
tablis, auxquels les gens de Werst attribuaient une origine
surnaturelle. La fume du donjon, la cloche sonnant  toute vole, cela
pouvait s'expliquer trs simplement. Quant aux fulgurations et aux
mugissements sortis de l'enceinte, c'tait pur effet d'hallucination.

Franz de Tlek ne se gna point pour le dire et en plaisanter, au grand
scandale de ses auditeurs.

 Mais, monsieur le comte, lui fit observer matre Koltz, il y a encore
autre chose.

-- Autre chose ?...

-- Oui ! Il est impossible de pntrer  l'intrieur du chteau des
Carpathes.

-- Vraiment ?...

-- Notre forestier et notre docteur ont voulu en franchir les
murailles, il y a quelques jours, par dvouement pour le village, et
ils ont failli payer cher leur tentative.

-- Que leur est-il arriv ?...  demanda Franz de Tlek d'un ton assez
ironique.

Matre Koltz raconta en dtail les aventures de Nic Deck et du docteur
Patak.

 Ainsi, dit le jeune comte, lorsque le docteur a voulu sortir du
foss, ses pieds taient si fortement retenus au sol qu'il n'a pu faire
un pas en avant ?...

-- Ni un pas en avant ni un pas en arrire ! ajouta le magister Hermod.

-- Il l'aura cru, votre docteur, rpliqua Franz de Tlek, et c'est la
peur qui le talonnait... jusque dans les talons !

-- Soit, monsieur le comte, reprit matre Koltz. Mais comment expliquer
que Nic Deck ait prouv une effroyable secousse, quand il a mis la
main sur la ferrure du pont-levis...

-- Quelque mauvais coup dont il a t victime...

-- Et mme si mauvais, reprit le bir, qu'il est au lit depuis ce
jour-l...

-- Pas en danger de mort, je l'espre ? se hta de rpliquer le jeune
comte. -- Non... par bonheur. 

En ralit, il y avait l un fait matriel, un fait indniable, et
matre Koltz attendait l'explication que Franz de Tlek en allait
donner.

Voici ce qu'il rpondit trs explicitement.

 Dans tout ce que je viens d'entendre, il n'y a rien, je le rpte,
qui ne soit trs simple. Ce qui n'est pas douteux pour moi, c'est que
le chteau des Carpathes est maintenant occup. Par qui ?... je
l'ignore. En tout cas, ce ne sont point des esprits, ce sont des gens
qui ont intrt  se cacher, aprs y avoir cherch refuge... sans doute
des malfaiteurs...

-- Des malfaiteurs ?... s'cria matre Koltz.

-- C'est probable, et comme ils ne veulent point que l'on vienne les y
relancer, ils ont tenu  faire croire que le burg tait hant par des
tres surnaturels.

-- Quoi, monsieur le comte, rpondit le magister Hermod, vous pensez
?...

-- je pense que ce pays est trs superstitieux, que les htes du
chteau le savent, et qu'ils ont voulu prvenir de cette faon la
visite des importuns. 

Il tait vraisemblable que les choses avaient d se passer ainsi ; mais
on ne s'tonnera pas que personne  Werst ne voult admettre cette
explication.

Le jeune comte vit bien qu'il n'avait aucunement convaincu un auditoire
qui ne voulait pas se laisser convaincre. Aussi se contenta-t-il
d'ajouter :

 Puisque vous ne voulez pas vous rendre  mes raisons, messieurs,
continuez  croire tout ce qu'il vous plaira du chteau des Carpathes.

-- Nous croyons ce que nous avons vu, monsieur le comte, rpondit
matre Koltz.

-- Et ce qui est, ajouta le magister.

-- Soit, et, vraiment, je regrette de ne pouvoir disposer de
vingt-quatre heures, car Rotzko et moi, nous serions alls visiter
votre fameux burg, et je vous assure que nous aurions bientt su  quoi
nous en tenir...

-- Visiter le burg !... s'cria matre Koltz.

-- Sans hsiter, et le diable en personne ne nous et pas empchs d'en
franchir l'enceinte. 

En entendant Franz de Tlek s'exprimer en termes si positifs, si
moqueurs mme, tous furent saisis d'une bien autre pouvante. Est-ce
que de traiter les esprits du chteau avec ce sans-gne, cela n'tait
pas pour attirer quelque catastrophe sur le village ?... Est-ce que ces
gnies n'entendaient pas tout ce qui se disait  l'auberge du _Roi
Mathias_ ?... Est-ce que la voix n'allait pas y retentir une seconde
fois ?

Et,  ce propos, matre Koltz apprit au jeune comte dans quelles
conditions le forestier avait t, en nom propre, menac d'un terrible
chtiment, s'il s'avisait de vouloir dcouvrir les secrets du burg.

Franz de Tlek se contenta de hausser les paules ; puis, il se leva,
disant que jamais aucune voix n'avait pu tre entendue dans cette
salle, comme on le prtendait. Tout cela, affirma-t-il, n'existait que
dans l'imagination des clients par trop crdules et un peu trop
amateurs du schnaps du _Roi Mathias._

L-dessus, quelques-uns se dirigrent vers la porte, peu soucieux de
rester plus longtemps en un logis o ce jeune sceptique osait soutenir
de pareilles choses.

Franz de Tlek les arrta d'un geste.

 Dcidment, messieurs, dit-il, je vois que le village de Werst est
sous l'empire de la peur.

-- Et ce n'est pas sans raison, monsieur le comte, rpondit matre
Koltz.

-- Eh bien, le moyen est tout indiqu d'en finir avec les machinations
qui, selon vous, se passent au chteau des Carpathes. Aprs demain, je
serai  Karlsburg, et, si vous le voulez, je prviendrai les autorits
de la ville. On vous enverra une escouade de gendarmes ou d'agents de
la police, et je vous rponds que ces braves sauront bien pntrer dans
le burg, soit pour chasser les farceurs qui se jouent de votre
crdulit, soit pour arrter les malfaiteurs qui prparent peut-tre
quelques mauvais coup. 

Rien n'tait plus acceptable que cette proposition, et pourtant elle ne
fut pas du got des notables de Werst. A les en croire, ni les
gendarmes, ni la police, ni l'arme elle-mme, n'auraient raison de ces
tres surhumains, disposant pour se dfendre de procds surnaturels !

 Mais j'y pense, messieurs, reprit alors le jeune comte, vous ne
m'avez pas encore dit  qui appartient ou appartenait le chteau des
Carpathes ?

-- A une ancienne famille du pays, la famille des barons de Gortz,
rpondit matre Koltz.

-- La famille de Gortz ?... s'cria Franz de Tlek.

-- Elle-mme !

-- Cette famille dont tait le baron Rodolphe ?...

-- Oui, monsieur le comte.

-- Et vous savez ce qu'il est devenu ?...

-- Non. Voil nombre d'annes que le baron de Gortz n'a reparu au
chteau. 

Franz de Tlek avait pli, et, machinalement, il rptait ce nom d'une
voix altre

 Rodolphe de Gortz ! 

                                   IX

La famille des comtes de Tlek, l'une des plus anciennes et des plus
illustres de la Roumanie, y tenait dj un rang considrable avant que
le pays et conquis son indpendance vers le commencement du XVIe
sicle. Mle  toutes les pripties politiques qui forment l'histoire
de ces provinces, le nom de cette famille s'y est inscrit glorieusement.

Actuellement, moins favorise que ce fameux htre du chteau des
Carpathes, auquel il restait encore trois branches, la maison de Tlek
se voyait rduite  une seule, la branche des Tlek de Krajowa, dont le
dernier rejeton tait ce jeune gentilhomme qui -venait d'arriver au
village de Werst.

Pendant son enfance, Franz n'avait jamais quitt le chteau
patrimonial, o demeuraient le comte et la comtesse de Tlek. Les
descendants de cette famille jouissaient d'une grande considration et
ils faisaient un gnreux usage de leur fortune. Menant la vie large et
facile de la noblesse des campagnes, c'est  peine s'ils quittaient le
domaine de Krajowa une fois l'an, lorsque leurs affaires les appelaient
 la bourgade de ce nom, bien qu'elle ne ft distante que de quelques
milles.

Ce genre d'existence influa ncessairement sur l'ducation de leur fils
unique, et Franz devait longtemps se ressentir du milieu o s'tait
coule sa jeunesse. Il n'eut pour instituteur qu'un vieux prtre
italien, qui ne put rien lui apprendre que ce qu'il savait, et il ne
savait pas grand-chose. Aussi l'enfant, devenu jeune homme, n'avait-il
acquis que de trs insuffisantes connaissances dans les sciences, les
arts et la littrature contemporaine. Chasser avec passion, courir nuit
et jour  travers les forts et les plaines, poursuivre cerfs ou
sangliers, attaquer, le couteau  la main, les fauves des montagnes,
tels furent les passe-temps ordinaires du jeune comte, lequel, tant
trs brave et trs rsolu, accomplit de vritables prouesses en ces
rudes exercices.

La comtesse de Tlek mourut, quand son fils avait  peine quinze ans,
et il n'en comptait pas vingt et un, lorsque le comte prit dans un
accident de chasse.

La douleur du jeune Franz fut extrme. Comme il avait pleur sa mre,
il pleura son pre. L'un et l'autre venaient de lui tre enlevs en peu
d'annes. Toute sa tendresse, tout ce que son coeur renfermait
d'affectueux lans, s'tait jusqu'alors concentr dans cet amour
filial, qui peut suffire aux expansions du premier ge et de
l'adolescence. Mais, lorsque cet amour vint  lui manquer, n'ayant
jamais eu d'amis, et son prcepteur tant mort, il se trouva seul au
monde.

Le jeune comte resta encore trois annes au chteau de Krajowa, d'o il
ne voulait point sortir. Il y vivait sans chercher  se crer aucunes
relations extrieures. A peine alla-t-il une ou deux fois  Bucarest,
parce que certaines affaires l'y obligeaient. Ce n'taient d'ailleurs
que de courtes absences, car il avait hte de revenir  son domaine.

Cependant cette existence ne pouvait toujours durer, et Franz finit par
sentir le besoin d'largir un horizon que limitaient troitement les
montagnes roumaines et de s'envoler au-del.

Le jeune comte avait environ vingt-trois ans, lorsqu'il prit la
rsolution de voyager. Sa fortune devait lui permettre de satisfaire
largement ses nouveaux gots. Un jour, il abandonna le chteau de
Krajowa  ses vieux serviteurs, et quitta le pays valaque. Il emmenait
avec lui Rotzko, un ancien soldat roumain, depuis dix ans dj au
service de la famille de Tlek, le compagnon de toutes ses expditions
de chasse. C'tait un homme de courage et de rsolution, entirement
dvou  son matre.

L'intention du jeune comte tait de visiter l'Europe, en sjournant
quelques mois dans les capitales et les villes importantes du
continent. Il estimait, non sans raison, que son instruction, qui
n'avait t qu'bauche au chteau de Krajowa, pourrait se complter
par les enseignements d'un voyage, dont il avait soigneusement prpar
le plan.

Ce fut l'Italie que Franz de Tlek voulut visiter d'abord, car il
parlait assez couramment la langue italienne que le vieux prtre lui
avait apprise. L'attrait de cette terre, si riche de souvenirs et vers
laquelle il se sentait prfrablement attir, fut tel qu'il y demeura
quatre ans. Il ne quittait Venise que pour Florence, Rome que pour
Naples, revenant sans cesse  ces centres artistes, dont il ne pouvait
s'arracher. La France, l'Allemagne, l'Espagne, la Russie, l'Angleterre,
il les verrait plus tard, il les tudierait mme avec plus de profit
lui semblait-il -- lorsque l'ge aurait mri ses ides. Au contraire,
il faut avoir toute l'effervescence de la jeunesse pour goter le
charme des grandes cits italiennes.

Franz de Tlek avait vingt-sept ans, lorsqu'il vint  Naples pour la
dernire fois. Il ne comptait y passer que quelques jours, avant de se
rendre en Sicile. C'est par l'exploration de l'ancienne _Trinacria_
qu'il voulait terminer son voyage ; puis, il retournerait au chteau de
Krajowa afin d'y prendre une anne de repos.

Une circonstance inattendue allait non seulement changer ses
dispositions, mais dcider de sa vie et en modifier le cours.

Pendant ces quelques annes vcues en Italie, si le jeune comte avait
mdiocrement gagn du ct des sciences pour lesquelles il ne se
sentait aucune aptitude, du moins le sentiment du beau lui avait-il t
rvl comme  un aveugle la lumire. L'esprit largement ouvert aux
splendeurs de l'art, il s'enthousiasmait devant les chefs-d'oeuvre de
la peinture, lorsqu'il visitait les muses de Naples, de Venise, de
Rome et de Florence. En mme, temps, les thtres lui avaient fait
connatre les oeuvres lyriques de cette poque, et il s'tait passionn
pour l'interprtation des grands artistes.

Ce fut lors de son dernier sjour  Naples, et dans les circonstances
particulires qui vont tre rapportes, qu'un sentiment d'une nature
plus intime, d'une pntration plus intensive, s'empara de son coeur.

Il y avait  cette poque au thtre San-Carlo une clbre cantatrice,
dont la voix pure, la mthode acheve, le jeu dramatique, faisaient
l'admiration des dilettanti. jusqu'alors la Stilla n'avait jamais
recherch les bravos de l'tranger, et elle ne chantait pas d'autre
musique que la musique italienne, qui avait repris le premier rang dans
l'art de la composition. Le thtre de Carignan  Turin, la Scala 
Milan, le Fenice  Venise, le thtre Alfieri  Florence, le thtre
Apollo  Rome, San-Carlo  Naples, la possdaient tour  tour, et ses
triomphes ne lui laissaient aucun regret de n'avoir pas encore paru sur
les autres scnes de l'Europe.

La Stilla, alors ge de vingt-cinq ans, tait une femme d'une beaut
incomparable, avec sa longue chevelure aux teintes dores, ses yeux
noirs et profonds, o s'allumaient des flammes, la puret de ses
traits, sa carnation chaude, sa taille que le ciseau d'un Praxitle
n'aurait pu former plus parfaite. Et de cette femme se dgageait une
artiste sublime, une autre Malibran, dont Musset aurait pu dire aussi :

     Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur !

Mais cette voix que le plus aim des potes a clbre en ses stances
immortelles :

     ... cette voix du coeur qui seule au coeur arrive,

cette voix, c'tait celle de la Stilla dans toute son inexprimable
magnificence.

Cependant, cette grande artiste qui reproduisait avec une telle
perfection les accents de la tendresse, les sentiments les plus
puissants de l'me, jamais, disait-on, son coeur n'en avait ressenti
les effets. jamais elle n'avait aim, jamais ses yeux n'avaient rpondu
aux mille regards qui l'enveloppaient sur la scne. il semblait qu'elle
ne voult vivre que dans son art et uniquement pour son art.

Ds la premire fois qu'il vit la Stilla, Franz prouva les
entranements irrsistibles d'un premier amour. Aussi, renonant au
projet qu'il avait form de quitter l'Italie, aprs avoir visit la
Sicile, rsolut-il de rester  Naples jusqu' la fin de la saison.
Comme si quelque lien invisible qu'il n'aurait pas eu la force de
rompre, l'et attach  la cantatrice, il tait de toutes ces
reprsentations que l'enthousiasme du public transformait en vritables
triomphes. Plusieurs fois, incapable de matriser sa passion, il avait
essay d'avoir accs prs d'elle ; mais la porte de la Stilla demeura
impitoyablement ferme pour lui comme pour tant d'autres de ses
fanatiques admirateurs.

Il suit de l que le jeune comte fut bientt le plus  plaindre des
hommes. Ne pensant qu' la Stilla, ne vivant que pour la voir et
l'entendre, ne cherchant pas  se crer des relations dans le monde o
l'appelaient son nom et sa fortune, sous cette tension du coeur et de
l'esprit, sa sant ne tarda pas  tre srieusement compromise. Et que
l'on juge de ce qu'il aurait souffert, s'il avait eu un rival. Mais, il
le savait, nul n'aurait pu lui porter ombrage, -- pas mme un certain
personnage assez trange, dont les pripties de cette histoire exigent
que nous fassions connatre les traits et le caractre.

C'tait un homme de cinquante  cinquante-cinq ans, -- on le supposait,
du moins, lors du dernier voyage de Franz de Tlek  Naples. Cet tre
peu communicatif paraissait affecter de se tenir en dehors de ces
conventions sociales qui sont acceptes des hautes classes. On ne
savait rien de sa famille, de sa situation, de son pass. On le
rencontrait aujourd'hui  Rome, demain  Florence, et, il faut le dire,
suivant que la Stilla tait  Florence ou  Rome. En ralit, on ne lui
connaissait qu'une passion : entendre la prima-donna d'un si grand
renom, qui occupait alors la premire place dans l'art du chant.

Si Franz de Tlek ne vivait plus que pour la Stilla depuis le jour o
il l'avait vue sur le thtre de Naples, il y avait six ans dj que
cet excentrique dilettante ne vivait plus que pour l'entendre, et il
semblait que la voix de la cantatrice ft devenue ncessaire  sa vie
comme l'air qu'il respirait. Jamais il n'avait cherch  la rencontrer
ailleurs qu' la scne, jamais il ne s'tait prsent chez elle ni ne
lui avait crit. Mais, toutes les fois que la Stilla devait chanter,
sur n'importe quel thtre d'Italie, on voyait passer devant le
contrle un homme de taille leve, envelopp d'un long pardessus
sombre, coiff d'un large chapeau lui cachant la figure. Cet homme se
htait de prendre place au fond d'une loge grille, pralablement loue
pour lui. il y restait enferm, immobile et silencieux, pendant toute
la reprsentation. Puis, ds que la Stilla avait achev son air final,
il s'en allait furtivement, et aucun autre chanteur, aucune autre
chanteuse, n'auraient pu le retenir ; il ne les et pas mme entendus.

Quel tait ce spectateur si assidu ? La Stilla avait en vain cherch 
l'apprendre. Aussi, tant d'une nature trs impressionnable, avait-elle
fini par s'effrayer de la prsence de cet homme bizarre, -- frayeur
irraisonne quoique trs relle en somme. Bien qu'elle ne pt
l'apercevoir au fond de sa loge, dont il ne baissait jamais la grille,
elle le savait l, elle sentait son regard imprieux fix sur elle, et
qui la troublait  ce point qu'elle n'entendait mme plus les bravos
dont le public accueillait son entre en scne.

Il a t dit que ce personnage ne s'tait jamais prsent  la Stilla.
Mais s'il n'avait pas essay de connatre la femme -- nous insisterons
particulirement sur ce point --, tout ce qui pouvait lui rappeler
l'artiste avait t l'objet de ses constantes attentions. C'est ainsi
qu'il possdait le plus beau des portraits que le grand peintre Michel
Gregorio et fait de la cantatrice, passionne, vibrante, sublime,
incarne dans l'un de ses plus beaux rles, et ce portrait, acquis au
poids de l'or, valait le prix dont l'avait pay son admirateur.

Si cet original tait toujours seul, lorsqu'il venait occuper sa loge
aux reprsentations de la Stilla, s'il ne sortait jamais de chez lui
que pour se rendre au thtre, il ne faudrait pas en conclure qu'il
vct dans un isolement absolu. Non, un compagnon, non moins
htroclite que lui, partageait son existence.

Cet individu s'appelait Orfanik. Quel ge avait-il, d'o venait-il, o
tait-il n ? Personne n'aurait pu rpondre  ces trois questions. A
l'entendre -- car il causait volontiers --, il tait un de ces savants
mconnus, dont le gnie n'a pu se faire jour, et qui ont pris le monde
en aversion. On supposait, non sans raison, que ce devait tre quelque
pauvre diable d'inventeur que soutenait largement la bourse du riche
dilettante. Orfanik tait de taille moyenne, maigre, chtif, tique,
avec une de ces figures ples que, dans l'ancien langage, on qualifiait
de  chiches-faces . Signe particulier, il portait une oeillre noire
sur son oeil droit qu'il avait d perdre dans quelque exprience de
physique ou de chimie, et, sur son nez, une paire d'paisses lunettes
dont l'unique verre de myope servait  son oeil gauche, allum d'un
regard verdtre. Pendant ses promenades solitaires, il gesticulait,
comme s'il et caus avec quelque tre invisible qui l'coutait sans
jamais lui rpondre.

Ces deux types, l'trange mlomane et le non moins trange Orfanik,
taient fort connus, du moins autant qu'ils pouvaient l'tre, en ces
villes d'Italie, o les appelait rgulirement la saison thtrale. Ils
avaient le privilge d'exciter la curiosit publique, et, bien que
l'admirateur de la Stilla et toujours repouss les reporters et leurs
indiscrtes interviews, on avait fini par connatre son nom et sa
nationalit. Ce personnage tait d'origine roumaine, et, lorsque Franz
de Tlek demanda comment il s'appelait, on lui rpondit :  Le baron
Rodolphe de Gortz. 

Les choses en taient l  l'poque o le jeune comte venait d'arriver
 Naples. Depuis deux mois, le thtre San-Carlo ne dsemplissait pas,
et le succs de la Stilla s'accroissait chaque soir. jamais elle ne
s'tait montre aussi admirable dans les divers rles de son
rpertoire, jamais elle n'avait provoqu de plus enthousiastes ovations.

A chacune de ces reprsentations, tandis que Franz occupait son
fauteuil  l'orchestre, le baron de Gortz, cach dans le fond de sa
loge, s'absorbait dans ce chant exquis, s'imprgnait de cette voix
pntrante, faute de laquelle il semblait qu'il n'aurait pu vivre.

Ce fut alors qu'un bruit courut  Naples, -- un bruit auquel le public
refusait de croire, mais qui finit par alarmer le monde des dilettante.

On disait que, la saison acheve, la Stilla allait renoncer au thtre.
Quoi ! dans toute la possession de son talent, dans toute la plnitude
de sa beaut,  l'apoge de sa carrire d'artiste, tait-il possible
qu'elle songet  prendre sa retraite ?

Si invraisemblable que ce ft, c'tait vrai, et, sans qu'il s'en
doutt, le baron de Gortz tait en partie cause de cette rsolution.

Ce spectateur aux allures mystrieuses, toujours l, quoique invisible
derrire la grille de sa loge, avait fini par provoquer chez la Stilla
une motion nerveuse et persistante, dont elle ne pouvait plus se
dfendre. Ds son entre en scne, elle se sentait impressionne  un
tel point que ce trouble, trs apparent pour le public, avait altr
peu  peu sa sant. Quitter Naples, s'enfuir  Rome,  Venise, ou dans
toute autre ville de la pninsule, cela n'et pas suffi, elle le
savait,  la dlivrer de la prsence du baron de Gortz. Elle ne ft
mme pas parvenue a lui chapper, en abandonnant l'Italie pour
l'Allemagne, la Russie ou la France. Il la suivrait partout o elle
irait se faire entendre, et, pour se dlivrer de cette obsdante
importunit, le seul moyen tait d'abandonner le thtre.

Or, depuis deux mois dj, avant que le bruit de sa retraite se ft
rpandu, Franz de Tlek s'tait dcid  faire auprs de la cantatrice
une dmarche, dont les consquences devaient amener, par malheur, la
plus irrparable des catastrophes. Libre de sa personne, matre d'une
grande fortune, il avait pu se faire admettre chez la Stilla et lui
avait offert de devenir comtesse de Tlek.

La Stilla n'tait pas sans connatre de longue date les sentiments
qu'elle inspirait au jeune comte. Elle s'tait dit que c'tait un
gentilhomme, auquel toute femme, mme du plus haut monde, et t
heureuse de confier son bonheur. Aussi, dans la disposition d'esprit o
elle se trouvait, lorsque Franz de Tlek lui offrit son nom,
l'accueillit-elle avec une sympathie qu'elle ne chercha point 
dissimuler. Ce fut avec une entire foi dans ses sentiments qu'elle
consentit  devenir la femme du comte de Tlek, et sans regret d'avoir
 quitter la carrire dramatique.

La nouvelle tait donc vraie, la Stilla ne reparatrait plus sur aucun
thtre, ds que la saison de San-Carlo aurait pris fin. Son mariage,
dont on avait eu quelques soupons, fut alors donn comme certain.

On le pense, cela produisit un effet prodigieux non seulement parmi le
monde artiste, mais aussi dans le grand monde d'Italie. Aprs avoir
refus de croire  la ralisation de ce projet, il fallut pourtant se
rendre. Jalousies et haines se dressrent alors contre le jeune comte,
qui ravissait  son art,  ses succs,  l'idoltrie des dilettante, la
plus grande cantatrice de l'poque. Il en rsulta des menaces
personnelles  l'adresse de Franz de Tlek -- menaces dont le jeune
homme ne se proccupa pas un instant.

Mais, s'il en fut ainsi dans le public, que l'on imagine ce que dut
prouver le baron Rodolphe de Gortz  la pense que la Stilla allait
lui tre enleve, qu'il perdrait avec elle tout ce qui l'attachait  la
vie. Le bruit se rpandit qu'il tenta d'en finir par le suicide. Ce qui
est certain, c'est qu' partir de ce jour, on cessa de voir Orfanik
courir les rues de Naples. Ne quittant plus le baron Rodolphe, il vint
mme plusieurs fois s'enfermer avec lui dans cette loge de San-Carlo
que le baron occupait  chaque reprsentation, -- ce qui ne lui tait
jamais arriv, tant absolument rfractaire, comme tant d'autres
savants, au charme de la musique.

Cependant les jours s'coulaient, l'motion ne se calmait pas, et elle
allait tre porte au comble le soir o la Stilla ferait sa dernire
apparition sur le thtre. C'tait dans le superbe rle d'Anglica,
d'Orlando, ce chef-d'oeuvre du maestro Arconati, qu'elle devait
adresser ses adieux au public.

Ce soir-l, San-Carlo fut dix fois trop petit pour contenir les
spectateurs qui se pressaient  ses portes et dont la majeure partie
dut rester sur la place. On craignait des manifestations contre le
comte de Tlek, sinon tandis que la Stilla serait en scne, du moins
lorsque le rideau baisserait sur le cinquime acte de l'opra.

Le baron de Gortz avait pris place dans sa loge, et, cette fois encore,
Orfanik s'y trouvait prs de lui.

La Stilla parut, plus mue qu'elle ne l'avait jamais t. Elle se remit
pourtant, elle s'abandonna  son inspiration, elle chanta, avec quelle
perfection, avec quel incomparable talent, cela ne saurait s'exprimer.
L'enthousiasme indescriptible qu'elle excita parmi les spectateurs
s'leva jusqu'au dlire.

Pendant la reprsentation, le jeune comte s'tait tenu au fond de la
coulisse, impatient, nerv, fivreux,  ne pouvoir se modrer,
maudissant la longueur des scnes, s'irritant des retards que
provoquaient les applaudissements et les rappels. Ah ! qu'il lui
tardait d'arracher  ce thtre celle qui allait devenir comtesse de
Tlek, et de l'emmener loin, bien loin, si loin, qu'elle ne serait plus
qu' lui,  lui seul !

Elle arriva, cette dramatique scne o meurt l'hrone d'Orlando.
jamais l'admirable musique d'Arconati ne parut plus pntrante, jamais
la Stilla ne l'interprta avec des accents plus passionns. Toute son
me semblait se distiller  travers ses lvres... Et, cependant, on et
dit que cette voix, dchire par instants, allait se briser, cette voix
qui ne devait plus se faire entendre !

En ce moment, la grille de la loge du baron de Gortz s'abaissa. Une
tte trange, aux longs cheveux grisonnants, aux yeux de flamme, se
montra, sa figure extatique tait effrayante de pleur, et, du fond de
la coulisse, Franz l'aperut en pleine lumire, ce qui ne lui tait pas
encore arriv.

La Stilla se laissait emporter alors  toute la fougue de cette
enlevante strette du chant final... Elle venait de redire cette phrase
d'un sentiment sublime :

     _Innamorata, mio cuore, tremante,_
     Voglio morire...

Soudain, elle s'arrte...

La face du baron de Gortz la terrifie... Une pouvante inexplicable la
paralyse... Elle porte vivement la main  sa bouche, qui se rougit de
sang... Elle chancelle... elle tombe...

Le public s'est lev, palpitant, affol, au comble de l'angoisse...

Un cri s'chappe de la loge du baron de Gortz...

Franz vient de se prcipiter sur la scne, il prend la Stilla entre ses
bras, il la relve... il la regarde... il l'appelle :

-- Morte ! morte !... s'crie-t-il, morte !...  La Stilla est morte...
Un vaisseau s'est rompu dans sa poitrine... Son chant s'est teint avec
son dernier soupir !

Le jeune comte fut rapport  son htel, dans un tel tat que l'on
craignit pour sa raison. Il ne put assister aux funrailles de la
Stilla, qui furent clbres au milieu d'un immense concours de la
population napolitaine.

Au cimetire du _Campo Santo Nuovo_, o la cantatrice fut inhume, on
ne lit que ce nom sur un marbre blanc

                                 STILLA

Le soir des funrailles, un homme vint au Campo Santo Nuovo. L, les
yeux hagards, la tte incline, les lvres serres comme si elles
eussent t dj scelles par la mort, il regarda longtemps la place o
la Stilla tait ensevelie. Il semblait prter l'oreille, comme si la
voix de la grande artiste allait une dernire fois s'chapper de cette
tombe...

C'tait Rodolphe de Gortz.

La nuit mme, le baron de Gortz, accompagn de Orfanik, quitta Naples,
et, depuis son dpart, personne n'aurait pu dire ce qu'il tait devenu.

Mais, le lendemain, une lettre arrivait  l'adresse du jeune comte.

Cette lettre ne contenait que ces mots d'un laconisme menaant :

 C'est vous qui l'avez tue !... Malheur  vous, comte de Tlek !

                          RUDOLPHE DE GORTZ. 

                                    X

Telle avait t cette lamentable histoire.

Pendant un mois, l'existence de Franz de Tlek fut en danger. Il ne
reconnaissait personne -- pas mme son soldat Rotzko. Au plus fort de
la fivre, un seul nom entrouvrait ses lvres, prtes  rendre leur
dernier souffle : c'tait celui de la Stilla.

Le jeune comte chappa  la mort. L'habilet des mdecins, les soins
incessants de Rotzko, et aussi, la jeunesse et la nature aidant, Franz
de Tlek fut sauv. Sa raison sortit intacte de cet effroyable
branlement. Mais, lorsque le souvenir lui revint, lorsqu'il se rappela
la tragique scne finale d'Orlando, dans laquelle l'me de l'artiste
s'tait brise :

 Stilla !... ma Stilla !  s'criait-il, tandis que ses mains se
tendaient comme pour l'applaudir encore. Ds que son matre put quitter
le lit, Rotzko obtint de lui qu'il fuirait cette ville maudite, qu'il
se laisserait transporter au chteau de Krajowa. Toutefois, avant
d'abandonner Naples, le jeune comte voulut aller prier sur la tombe de
la morte, et lui donner un suprme, un ternel adieu.

Rotzko l'accompagna au Campo Santo Nuovo. Franz se jeta sur cette terre
cruelle, il s'efforait de la creuser avec ses ongles, pour s'y
ensevelir... Rotzko parvint  l'entraner loin de la tombe, o gisait
tout son bonheur.

Quelques jours aprs, Franz de Tlek, de retour  Krajowa, au fond du
pays valaque, avait revu l'antique domaine de sa famille. Ce fut 
l'intrieur de ce chteau qu'il vcut pendant cinq ans dans un
isolement absolu, dont il se refusait  sortir. Ni le temps, ni la
distance n'avaient pu apporter un adoucissement  sa douleur. Il lui
aurait fallu oublier, et c'tait hors de question. Le souvenir de la
Stilla, vivace comme au premier jour, tait identifi  son existence.
Il est de ces blessures qui ne se ferment qu' la mort.

Cependant,  l'poque o dbute cette histoire, le jeune comte avait
quitt le chteau depuis quelques semaines. A quelles longues et
pressantes instances Rotzko avait d recourir pour dcider son matre 
rompre avec cette solitude o il dprissait ! Que Franz ne parvnt pas
 se consoler, soit ; du moins tait-il indispensable qu'il tentt de
distraire sa douleur.

Un plan de voyage avait t arrt, pour visiter d'abord les provinces
transylvaines. Plus tard -- Rotzko l'esprait --, le jeune comte
consentirait  reprendre  travers l'Europe ce voyage qui avait t
interrompu par les tristes vnements de Naples.

Franz de Tlek tait donc parti, en touriste cette fois, et seulement
pour une exploration de courte dure. Rotzko et lui avaient remont les
plaines valaques jusqu'au massif imposant des Carpathes ; ils s'taient
engags entre les dfils du col de Vulkan ; puis, aprs l'ascension du
Retyezat et une excursion  travers la valle du Maros, ils taient
venus se reposer au village de Werst,  l'auberge du _Roi Mathias_.

On sait quel tait l'tat des esprits au moment o Franz de Tlek
arriva, et comment il avait t mis au courant des faits
incomprhensibles dont le burg tait le thtre. On sait aussi comment
tout  l'heure il avait appris que le chteau appartenait au baron
Rodolphe de Gortz.

L'effet produit par ce nom sur le jeune comte avait t trop sensible
pour que matre Koltz et les autres notables ne l'eussent point
remarqu. Aussi Rotzko envoya-t-il volontiers au diable ce matre
Koltz, qui l'avait si malencontreusement prononc, et ses sottes
histoires. Pourquoi fallait-il qu'une mauvaise chance et amen Franz
de Tlek prcisment  ce village de Werst, dans le voisinage du
chteau des Carpathes !

Le jeune comte gardait le silence. Son regard, errant de l'un 
l'autre, n'indiquait que trop le profond trouble de son me qu'il
cherchait vainement  calmer.

Matre Koltz et ses amis comprirent qu'un lien mystrieux devait
rattacher le comte de Tlek au baron de Gortz ; mais, si curieux qu'ils
fussent, ils se tinrent sur une convenable rserve et n'insistrent pas
pour en apprendre davantage. Plus tard, on verrait ce qu'il y aurait 
faire.

Quelques instants aprs, tous avaient quitt le _Roi Mathias_, trs
intrigus de cet extraordinaire enchanement d'aventures, qui ne
prsageait rien de bon pour le village.

Et puis,  prsent que le jeune comte savait  qui appartenait le
chteau des Carpathes, tiendrait-il sa promesse ? Une fois arriv 
Karlsburg, prviendrait-il les autorits et rclamerait-il leur
intervention ? Voil ce que se demandaient le bir, le magister, le
docteur Patak et les autres. Dans tous les cas, s'il ne le faisait,
matre Koltz tait dcid  le faire. La police serait avertie, elle
viendrait visiter le chteau, elle verrait s'il tait hant par des
esprits ou habit par des malfaiteurs, car le village ne pouvait pas
rester plus longtemps sous une pareille obsession.

Pour la plupart de ses habitants, il est vrai, ce serait l une
tentative inutile, une mesure inefficace. S'attaquer  des gnies !...
Mais les sabres des gendarmes se briseraient comme verre, et leurs
fusils rateraient  chaque coup !

Franz de Tlek, demeur seul dans la grande salle du _Roi Mathias_,
s'abandonna au cours de ces souvenirs que le nom du baron de Gortz
venait d'voquer si douloureusement.

Aprs tre rest pendant une heure comme ananti dans un fauteuil, il
se releva, quitta l'auberge, se dirigea vers l'extrmit de la
terrasse, regarda au loin.

Sur la croupe du Plesa, au centre du plateau d'Orgall, se dressait le
chteau des Carpathes. L avait vcu cet trange personnage, le
spectateur de San-Carlo, l'homme qui inspirait une si insurmontable
frayeur  la malheureuse Stilla. Mais,  prsent, le burg tait
dlaiss, et le baron de Gortz n'y tait pas rentr depuis qu'il avait
fui Naples. On ignorait mme ce qu'il tait devenu, et il tait
possible qu'il et mis fin  son existence, aprs la mort de la grande
artiste.

Franz s'garait ainsi  travers le champ des hypothses, ne sachant 
laquelle s'arrter.

D'autre part, l'aventure du forestier Nie Deck ne laissait pas de le
proccuper dans une certaine mesure, et il lui aurait plu d'en
dcouvrir le mystre, ne ft-ce que pour rassurer la population de
Werst.

Aussi, comme le jeune comte ne mettait pas en doute que des malfaiteurs
eussent pris le chteau pour refuge, il rsolut de tenir la promesse
qu'il avait faite de djouer les manoeuvres de ces faux revenants, en
prvenant la police de Karlsburg.

Toutefois, pour tre en mesure d'agir, Franz voulait avoir des dtails
plus circonstancis sur cette affaire. Le mieux tait de s'adresser au
jeune forestier en personne. C'est pourquoi, vers trois heures de
l'aprs-midi, avant de retourner au _Roi Mathias_, il se prsenta  la
maison du bir.

Matre Koltz se montra trs honor de le recevoir un gentilhomme tel
que M. le comte de Tlek... ce descendant d'une noble famille de race
roumaine... auquel le village de Werst serait redevable d'avoir
retrouv le calme... et aussi la prosprit... puisque les touristes
reviendraient visiter le pays... et acquitter les droits de page,
saris avoir rien  craindre des gnies malfaisants du chteau des
Carpathes... etc.

Franz de Tlek remercia matre Koltz de ses compliments, et demanda
s'il n'y aurait aucun inconvnient  ce qu'il ft introduit prs de Nic
Deck.

 Il n'y en a aucun, monsieur le comte, rpondit le bir. Ce brave
garon va aussi bien que possible, et il ne tardera pas  reprendre son
service. 

Puis, se retournant :

 N'est-il pas vrai, Miriota ? ajouta-t-il, en interpellant sa fille,
qui venait d'entrer dans la salle.

-- Dieu veuille que cela soit, mon pre !  rpondit Miriota d'une voix
mue.

Franz fut charm du gracieux salut que lui adressa la jeune fille. Et,
la voyant encore inquite de l'tat de son fianc, il se hta de lui
demander quelques explications  ce sujet.

 D'aprs ce que. j'ai entendu, dit-il, Nic Deck n'a pas t gravement
atteint...

-- Non, monsieur le comte, rpondit Miriota, et que le Ciel en soit
bni !

-- Vous avez un bon mdecin  Werst ?

-- Hum ! fit matre Koltz, d'un ton qui tait peu flatteur pour
l'ancien infirmier de la quarantaine. -- Nous avons le docteur Patak,
rpondit Miriota.

-- Celui-l mme qui accompagnait Nic Deck au chteau des Carpathes ?

-- Oui, monsieur le comte.

-- Mademoiselle Miriota, dit alors Franz, je dsirerais, dans son
intrt, voir votre fianc, et obtenir des dtails plus prcis sur
cette aventure. -- Il s'empressera de vous les donner, mme au prix peu
de fatigue...

-- Oh ! je n'abuserai pas, mademoiselle Miriota, et, ne ferai rien qui
soit susceptible de nuire  Nic Deck. -- je le sais, monsieur le comte.

-- Quand votre mariage doit-il avoir lieu ?...

-- Dans une quinzaine de jours, rpondit le bir.

-- Alors j'aurai le plaisir d'y assister, si matre Koltz veut bien
m'inviter toutefois...

-- Monsieur le comte, un tel honneur...

-- Dans une quinzaine de jours, c'est convenu, et je suis certain que
Nic Deck sera guri, ds qu'il aura pu se permettre un tour de
promenade avec sajolie fiance. - Dieu le protge, monsieur le comte !
 rpondit en rougissant la jeune fille.

Et, en ce moment, sa charmante figure exprima une anxit si visible,
que Franz lui en demanda la cause :  Oui ! que Dieu le protge,
rpondit Miriota, car, en essayant de pntrer dans le chteau malgr
leur dfense, Nic a brav les gnies malfaisants !... Et qui sait s'ils
ne s'acharneront pas  le tourmenter toute sa vie...

-- Oh ! pour cela, mademoiselle Miriota, rpondit Franz, nous y
mettrons bon ordre, je vous le promets. -- Il n'arrivera rien  mon
pauvre Nic ?...

-- Rien, et grce aux agents de la police, on pourra dans quelques
jours parcourir l'enceinte du burg avec autant de scurit que la place
de Werst ! 

Le jeune comte, jugeant inopportun de discuter cette question du
surnaturel devant des esprits si prvenus, pria Miriota de le conduire
 la chambre du forestier.

C'est ce que la jeune fille se hta de faire, et elle laissa Franz seul
avec son fianc.

Nic Deck avait t instruit de l'arrive des deux voyageurs  l'auberge
du _Roi Mathias_. Assis au fond d'un vieux fauteuil, large comme une
gurite, il se leva pour recevoir son visiteur. Comme il ne se
ressentait presque plus de la paralysie qui l'avait momentanment
frapp, il tait en tat de rpondre aux questions du comte de Tlek.

 Monsieur Deck, dit Franz, aprs avoir amicalement serr la main du
jeune forestier, je vous demanderai tout d'abord si vous croyez  la
prsence d'tres surnaturels dans le chteau des Carpathes ?

-- je suis bien forc d'y croire, monsieur le comte,

rpondit Nic Deck.

-- Et ce seraient eux qui vous auraient empch de franchir la muraille
du burg ? -- je n'en doute pas.

-- Et pourquoi, s'il vous plat ?...

-- Parce que, s'il n'y avait pas de gnies, ce qui m'est arriv serait
inexplicable.

-- Auriez-vous la complaisance de nie raconter cette affaire sans rien
omettre de ce qui s'est pass ?

-- Volontiers, monsieur le comte. 

Nic Deck fit par le menu le rcit qui lui tait demand. Il ne put que
confirmer les faits qui avaient t ports  la connaissance de Franz
lors de sa conversation avec les htes du _Roi Mathias_, -- faits
auxquels le jeune comte, on le sait, donnait une interprtation
purement naturelle.

En somme, les vnements de cette nuit aux aventures, tout cela
s'expliquait facilement si les tres humains, malfaiteurs ou autres,
qui occupaient le burg, possdaient la machinerie capable de produire
ces effets fantasmagoriques. Quant  cette singulire prtention du
docteur Patak de s'tre senti enchan au sol par quelque force
invisible, on pouvait soutenir que ledit docteur avait t le jouet
d'une illusion. Ce qui paraissait vraisemblable, c'est que les jambes
lui avaient manqu tout simplement parce qu'il tait fou d'pouvante,
et c'est ce que Franz dclara au jeune forestier.

 Comment, monsieur le comte, rpondit Nic Deck, c'est au moment o il
voulait s'enfuir que les jambes auraient manqu  ce poltron ? Cela
n'est gure possible, vous cri conviendrez...

-- Eh bien, reprit Franz, admettons que ses pieds se soient engags
dans quelque pige cach sous les herbes au fond du foss...

Lorsque des piges se referment, rpondit le forestier, ils vous
blessent cruellement, ils vous dchirent les chairs, et les jambes du
docteur Patak n'ont pas trace de blessure.

-- Votre observation est juste, Nic Deck, et pourtant, croyez-moi, s'il
est vrai que le docteur n'a pu se dgager, c'est que ses pieds taient
retenus de cette faon...

-- je vous demanderai alors, monsieur le comte, comment un pige aurait
pu se rouvrir de lui-mme pour rendre la libert au docteur ? 

Franz fut assez embarrass pour rpondre.

 Au surplus, monsieur le comte, reprit le forestier, je vous abandonne
ce qui concerne le docteur Patak. Aprs tout, je ne puis affirmer que
ce que je sais par moi-mme.

-- Oui... laissons ce brave docteur, et ne parlons que de ce qui vous
est arriv, Nic Deck.

-- Ce qui m'est arriv est trs clair. Il n'est pas douteux que j'ai
reu une terrible secousse, et cela d'une manire qui n'est gure
naturelle.

-- Il n'y avait aucune apparence de blessure sur votre corps ? demanda
Franz.

-- Aucune, monsieur le comte, et pourtant j'ai t atteint avec une
violence...

-- Est-ce bien au moment o vous aviez pos la main sur la ferrure du
pont-levis ?...

-- Oui, monsieur le comte, et  peine l'avais-je touche que j'ai t
comme paralys. Heureusement, mon autre main, qui tenait la chane, n'a
pas lch prise, et j'ai gliss jusqu'au fond du foss, o le docteur
m'a relev sans connaissance. 

Franz secouait la tte en homme que ces explications laissaient
incrdule.

 Voyons, monsieur le comte, reprit Nie Deck, ce que je vous ai racont
l, je ne l'ai pas rv, et si, pendant huit jours, je suis rest
tendu tout de mon long sur ce lit, n'ayant plus l'usage ni du bras ni
de la jambe, il ne serait pas raisonnable de dire que je me suis figur
tout cela !

-- Aussi je ne le prtends pas, et il est bien certain que vous avez
reu une commotion brutale...

-- Brutale et diabolique !

-- Non, et c'est en cela que nous diffrons, Nic Deck, rpondit le
jeune comte. Vous croyez avoir t frapp par un tre surnaturel, et
moi, je ne le crois pas, par ce motif qu'il n'y a pas d'tres
surnaturels, ni malfaisants ni bienfaisants.

-- Voudriez-vous alors, monsieur le comte, me donner la raison de ce
qui m'est arriv ?

-- je ne le puis encore, Nic Deck, mais soyez sr que tout s'expliquera
et de la faon la plus simple.

-- Plaise  Dieu ! rpondit le forestier.

-- Dites-moi, reprit Franz, ce chteau a-t-il appartenu de tout temps 
la famille de Gortz ?

-- Oui, monsieur le comte, et il lui appartient toujours, bien que le
dernier descendant de la famille, le baron Rodolphe, ait disparu sans
qu'on ait jamais eu de ses nouvelles.

-- Et  quelle poque remonte cette disparition ?

-- A vingt ans environ.

-- A vingt ans ?...

-- Oui, monsieur le comte. Un jour, le baron Rodolphe a quitt le
chteau, dont le dernier serviteur est dcd quelques mois aprs son
dpart, et on ne l'a plus revu.

-- Et depuis, personne n'a mis le pied dans le burg ?

-- Personne.

-- Et que croit-on dans le pays ?...

-- On croit que le baron Rodolphe a d mourir a l'tranger et que sa
mort a suivi de prs sa disparition.

-- On se trompe, Nic Deck, et le baron vivait encore -- il y a cinq ans
du moins.

-- Il vivait, monsieur le comte ?...

-- Oui... en Italie...  Naples.

-- Vous l'y avez vu ?...

-- Je l'ai vu.

-- Et depuis cinq ans ?...

-- Je n'en ai plus entendu parler. 

Le jeune forestier resta songeur. Une ide lui tait venue -- une ide
qu'il hsitait  formuler. Enfin il se dcida, et relevant la tte, le
sourcil fronc :.

 Il n'est pas supposable, monsieur le comte, dit-il, que le baron
Rodolphe de Gortz soit rentr au pays avec l'intention de s'enfermer au
fond de ce burg ?...

-- Non... ce n'est pas supposable, Nic Deck.

-- Quel intrt aurait-il  s'y cacher...  ne laisser jamais pntrer
jusqu' lui ?...

-- Aucun , rpondit Franz de Tlek.

Et pourtant, c'tait l une pense qui commenait  prendre corps dans
l'esprit du jeune comte. N'tait-il pas possible que ce personnage,
dont l'existence avait toujours t si nigmatique, ft venu se
rfugier dans ce chteau, aprs son dpart de Naples ? L, grce  des
croyances superstitieuses habilement entretenues, rie lui avait-il pas
t facile, s'il voulait vivre absolument isol, de se dfendre contre
toute recherche importune, tant donn qu'il connaissait l'tat des
esprits du pays environnant ? Toutefois, Franz jugea inutile de lancer
les Werstiens sur cette hypothse. Il aurait fallu les mettre dans la
confidence de faits qui lui taient trop personnels. D'ailleurs, il
n'et convaincu personne, et il le comprit bien, lorsque Nic Deck
ajouta :

-- Si c'est le baron Rodolphe qui est au chteau, il faut croire que le
baron Rodolphe est le Chort, car il n'y a que le Chort qui ait pu me
traiter de cette faon ! 

Dsireux de ne plus revenir sur ce terrain, Franz changea le cours de
la conversation. Quand il eut employ tous les moyens pour rassurer le
forestier sur les consquences de sa tentative, il l'engagea cependant
 ne point la renouveler. Ce n'tait pas son affaire, c'tait celle des
autorits, et les agents de la police de Karlsburg sauraient bien
pntrer le mystre du chteau des Carpathes.

Le jeune comte prit alors cong de Nic Deck en lui faisant l'expresse
recommandation de se gurir le plus vite possible, afin de ne point
retarder son mariage avec la jolie Miriota, auquel il se promettait
d'assister.

Absorb dans ses rflexions, Franz rentra au _Roi Mathias_, d'o il ne
sortit plus de la journe.

A six heures, Jonas lui servit  dner dans la grande salle, o, par un
louable sentiment de rserve, ni matre Koltz ni personne du village ne
vint troubler sa solitude.

Vers huit heures, Rotzko dit au jeune comte :  Vous n'avez plus besoin
de moi, mon matre ?

-- Non, Rotzko.

-- Alors je vais fumer ma pipe sur la terrasse.

-- Va, Rotzko, va. 

A demi couch dans un fauteuil, Franz se laissa aller de nouveau 
remonter le cours inoubliable du pass. Il tait  Naples pendant la
dernire reprsentationdu thtre San-Carlo... Il revoyait le baron de
Gortz, au moment o cet homme lui tait apparu, la tte hors de sa
loge, ses regards ardemment fixs sur l'artiste, comme s'il et voulu
la fasciner...

Puis, la pense du jeune comte se reporta sur cette lettre signe de
l'trange personnage, qui l'accusait, lui, Franz de Tlek, d'avoir tu
la Stilla...

Tout en se perdant ainsi dans ses souvenirs, Franz sentait le sommeil
le gagner peu  peu. Mais il tait encore en cet tat mixte o l'on
peut percevoir le moindre bruit, lorsque se produisit un phnomne
surprenant.

Il semble qu'une voix, douce et module, passe  travers dans cette
salle o Franz est seul, bien seul pourtant.

Sans se demander s'il rve ou non, Franz se relve et il coute.

Oui ! on dirait qu'une bouche s'est approche de son oreille, et que
des lvres invisibles laissent chapper l'expressive mlodie de
Stfano, inspire par ces paroles :

     Nel giardino de' mille fiori,
     Andiamo, mio cuore...

Cette romance, Franz la connat... Cette romance, d'une ineffable
suavit, la Stilla l'a chante dans le concert qu'elle a donn au
thtre San-Carlo avant sa reprsentation d'adieu...

Comme berc, sans s'en rendre compte Franz s'abandonne au charme de
l'entendre encore une fois...

Puis la phrase s'achve, et la voix, qui diminue par degrs, s'teint
avec les molles vibrations de l'air.

Mais Franz a secou sa torpeur... Il s'est dress brusquement... Il
retient son haleine, il cherche  saisir quelque lointain cho de cette
voix qui lui va au coeur...

Tout est silence au-dedans et au-dehors.

 Sa voix t... murmure-t-il. Oui 1... c'tait bien sa voix... sa voix
que j'ai tant aime ! 

Puis, revenant au sentiment de la ralit  je dormais... et j'ai rv
!  dit-il.

                                   XI

Le lendemain, le jeune comte se rveilla ds l'aube, l'esprit encore
troubl des visions de la nuit.

C'tait dans la matine qu'il devait partir du village de Werst pour
prendre la route de Kolosvar.

Aprs avoir visit les bourgades industrielles de Petroseny et de
Livadzel, l'intention de Franz tait de s'arrter une journe entire 
Karlsburg, avant d'aller sjourner quelque temps dans la capitale de la
Transylvanie. A partir de l, le chemin de fer le conduirait  travers
les provinces de la Hongrie centrale, dernire tape de son voyage.

Franz avait quitt l'auberge et, tout en se promenant sur la terrasse,
sa lorgnette aux yeux, il examinait avec une profonde motion les
contours du burg que le soleil levant profilait assez nettement sur le
plateau d'Orgall.

Et ses rflexions portaient sur ce point : une fois arriv  Karlsburg,
tiendrait-il la promesse qu'il avait faite aux gens de Werst ?
Prviendrait-il la police de ce qui se passait au chteau des Carpathes
?

Lorsque le jeune comte s'tait engag  ramener le calme au village,
c'tait avec l'intime conviction que le burg servait de refuge  une
bande de malfaiteurs, ou, tout au moins,  des gens suspects qui, ayant
intrt  n'y point tre recherchs, s'taient ingnis  en interdire
l'approche.

Mais, pendant la nuit, Franz avait rflchi. Un revirement s'tait
opr dans ses ides, et il hsitait  prsent.

En effet, depuis cinq ans, le dernier descendant de la famille de
Gortz, le baron Rodolphe, avait disparu, et ce qu'il tait devenu,
personne ne l'avait jamais pu savoir. Sans doute, le bruit s'tait
rpandu qu'il tait mort, quelque temps aprs son dpart de Naples.
Mais qu'y avait-il de vrai ? Quelle preuve avait-on de cette mort ?
Peut-tre le baron de Gortz vivait-il, et, s'il vivait, pourquoi ne
serait-il pas retourn au chteau de ses anctres ? Pourquoi Orfanik,
le seul familier qu'on lui connt, ne l'y aurait-il pas accompagn, et
pourquoi cet trange physicien ne serait-il pas l'auteur et le metteur
en scne de ces phnomnes qui ne cessaient d'entretenir l'pouvante
dans le pays ? C'est prcisment ce qui faisait l'objet des rflexions
de Franz.

On en conviendra, cette hypothse paraissait assez plausible, et, si le
baron Rodolphe de Gortz et Orfanik avaient cherch refuge dans le burg,
on comprenait qu'ils eussent voulu le rendre inabordable, afin d'y
mener la vie d'isolement qui convenait  leurs habitudes.

Or, s'il en tait ainsi, quelle conduite Lejeune comte devait-il
adopter ? Etait-il  propos qu'il chercht  intervenir dans les
affaires prives du comte de Gortz ? C'est ce qu'il se demandait,
pesant le pour et le contre de la question, lorsque Rotzko vint le
rejoindre sur la terrasse.

Il jugea  propos de lui faire connatre ses ides  ce sujet :

 Mon matre, rpondit Rotzko, il est possible que ce soit le baron de
Gortz qui se livre  toutes ces imaginations diaboliques. Eh bien ! si
cela est, mon avis est qu'il ne faut point nous en mler. Les poltrons
de Werst se tireront de l comme ils l'entendront, c'est leur affaire,
et nous n'avons point  nous inquiter de rendre le calme  ce village.

-- Soit, rpondit Franz, et, tout bien considr, je pense que tu as
raison, mon brave Rotzko.

-- je le pense aussi, rpondit simplement le soldat. -- Quant  matre
Koltz et aux autres, ils savent comment s'y prendre  cette heure pour
en finir avec les prtendus esprits du burg.

-- En effet, mon matre, ils n'ont qu' prvenir la police de Karlsburg.

-- Nous nous mettrons en route aprs djeuner, Rotzko.

-- Tout sera prt.

-- Mais, avant de redescendre dans la valle de la Sil, nous ferons un
dtour vers le Plesa.

-- Et pourquoi, mon matre ?

-- je dsirerais voir de plus prs ce singulier chteau des Carpathes.

-- A quoi bon ?...

Une fantaisie, Rotzko, une fantaisie qui ne nous retardera pas mme
d'une demi-journe. 

Rotzko fut trs contrari de cette dtermination, qui lui paraissait au
moins inutile. Tout ce qui pouvait rappeler trop vivement au jeune
comte le souvenir du pass, il aurait voulu l'carter. Cette fois, ce
fut en vain, et il se heurta  une inflexible rsolution de son matre.

C'est que Franz -- comme s'il et subi quelque influence irrsistible
-- se sentait attir vers le burg. Sans qu'il s'en rendt compte,
peut-tre cette attraction se rattachait-elle  ce rve dans lequel il
avait entendu la voix de la Stilla murmurer la plaintive mlodie de
Stfano.

Mais avait-il rv ?... Oui ! voil ce qu'il en tait  se demander se
rappelant que, dans cette mme salle du _Roi Mathias_, une voix s'tait
dj fait entendre, assurait-on, -- cette voix dont Nic Deck avait si
imprudemment brav les menaces. Aussi, avec la disposition mentale o
se trouvait le jeune comte, ne s'tonnerait-on pas qu'il et form le
projet de se diriger vers le chteau des Carpathes, de remonter
jusqu'au pied de ses vieilles murailles, sans avoir d'ailleurs la
pense d'y pntrer.

Il va de soi que Franz de Tlek tait bien dcid  ne rien faire
connatre de ses intentions aux habitants de Werst. Ces gens auraient
t capables de se joindre  Rotzko pour le dissuader de s'approcher du
burg, et il avait recommand  son soldat de se taire sur ce projet. En
le voyant descendre du village vers la valle de la Sil, personne ne
mettrait en doute que ce ne ft pour prendre la route de Karlsburg.
Mais, du haut de la terrasse, il avait remarqu qu'un autre chemin
longeait la base du Retyezat jusqu'au col de Vulkan. Il serait donc
possible de remonter les croupes du Plesa sans repasser par le village,
et, par consquent, sans tre vu de matre Koltz ni des autres.

Vers midi, aprs avoir rgl sans discussion la note un peu enfle que
lui prsenta Jonas en l'accompagnant de son meilleur sourire, Franz se
disposa au dpart.

Matre Koltz, la jolie Miriota, le magister Hermod, le docteur Patak,
le berger Frik et nombre d'autres habitants taient venus lui adresser
leurs adieux.

Le jeune forestier avait mme pu quitter sa chambre, et l'on voyait
bien qu'il ne tarderait pas  tre remis sur pied, -- ce dont
l'ex-infirmier s'attribuait tout l'honneur.

 Je vous fais mes compliments, Nic Deck, lui dit Franz,  vous ainsi
qu' votre fiance.

-- Nous les acceptons avec reconnaissance, rpondit la jeune fille,
rayonnante de bonheur.

-- Que votre voyage soit heureux, monsieur le comte, ajouta le
forestier.

-- Oui... puisse-t-il l'tre ! rpondit Franz, dont le front s'tait
assombri.

-- Monsieur le comte, dit alors matre Koltz, nous vous prions de ne
point oublier les dmarches que vous avez promis de faire  Karlsburg.

-- Je ne l'oublierai pas, matre Koltz, rpondit Franz. Mais, au cas o
je serais retard dans mon voyage, vous connaissez le trs simple moyen
de vous dbarrasser de ce voisinage inquitant, et le chteau
n'inspirera bientt plus aucune crainte  la brave population de Werst.

-- Cela est facile  dire... murmura le magister.

-- Et  faire, rpondit Franz. Avant quarante-huit heures, si vous le
voulez, les gendarmes auront eu raison des tres quelconques qui se
cachent dans le burg...

-- Sauf le cas, trs probable, o ce seraient des esprits, fit observer
le berger Frik.

-- Mme dans ce cas, rpondit Franz avec un imperceptible haussement
d'paules.

-- Monsieur le comte, dit le docteur Patak, si vous nous aviez
accompagns, Nic Deck et moi, peut-tre ne parleriez-vous pas ainsi !

-- Cela m'tonnerait, docteur, rpondit Franz, et, quand mme j'aurais
t comme vous si singulirement retenu par les pieds dans le foss du
burg...

-- Par les pieds... oui, monsieur le comte, ou plutt par les bottes !
Et  moins que vous ne prtendiez que... dans l'tat d'esprit... o je
me trouvais... j'aie... rv...

-- je ne prtends rien, monsieur, rpondit Franz, et ne chercherai
point  vous expliquer ce qui vous parait inexplicable. Mais soyez
certain que si les gendarmes viennent rendre visite au chteau des
Carpathes, leurs bottes, qui ont l'habitude de la discipline, ne
prendront pas racine comme les vtres. 

Ceci dit  l'intention du docteur, le jeune comte reut une dernire
fois les hommages de l'htelier du _Roi Mathias_, si honor d'avoir eu
l'honneur que l'honorable Franz de Tlek.... etc. Ayant salu matre
Koltz, Nic Deck, sa fiance et les habitants runis sur la place, il
fit un signe  Rotzko ; puis, tous deux descendirent d'un bon pas la
route du col.

En moins d'une heure, Franz et son soldat eurent atteint la rive droite
de la rivire qu'ils remontrent en suivant la base mridionale du
Retyezat.

Rotzko s'tait rsign  ne plus faire aucune observation  son matre
: c'et t peine perdue. Habitu  lui obir militairement, si le
jeune comte se jetait dans quelque prilleuse aventure, il saurait bien
l'en tirer.

Aprs deux heures de marche, Franz et Rotzko s'arrtrent pour se
reposer un instant.

En cet endroit, la Sil valaque, qui s'tait lgrement inflchie vers
la droite, se rapprochait de la route par un coude trs marqu. De
l'autre ct, sur le renflement du Plesa, s'arrondissait le plateau
d'Orgall,  la distance d'un demi-mille, soit prs d'une lieue. Il
convenait donc d'abandonner la Sil, puisque Franz voulait traverser le
col afin de prendre direction sur le chteau.

videmment, vitant de repasser par Werst, ce dtour avait allong du
double la distance qui spare le chteau du village. Nanmoins, il
ferait encore grand jour, lorsque Franz et Rotzko arriveraient  la
crte du plateau d'Orgall. Le jeune comte aurait donc le temps
d'observer le burg  l'extrieur. Quand il aurait attendu jusqu'au soir
pour redescendre la route de Werst, il lui serait ais de la suivre
avec la certitude de n'y tre vu de personne. L'intention de Franz
tait d'aller passer la nuit  Livadzel, petit bourg situ au confluent
des deux Sils, et de reprendre le lendemain le chemin de Karlsburg.

La halte dura une demi-heure. Franz, trs absorb dans ses souvenirs,
trs agit aussi  la pense que le baron de Gortz avait peut-tre
cach son existence au fond de ce chteau, ne pronona pas une parole...

Et il fallut que Rotzko s'impost une bien grande rserve pour ne pas
lui dire :

 Il est inutile d'aller plus loin, mon matre !... Tournons le dos 
ce maudit burg, et partons ! 

Tous deux commencrent  suivre le thalweg de la valle. Ils durent
d'abord s'engager  travers un fouillis d'arbres que ne sillonnait
aucun sentier. Il y avait des parties dit sol assez profondment
ravines, car,  l'poque des pluies, la Sil dborde quelquefois, et
son trop plein s'coule en torrents tumultueux sur ces terrains qu'elle
change en marcages. Cela amena quelques difficults de marche, et
consquemment un peu de retard. Une heure fut employe  rejoindre la
route du col de Vulkan, qui fut franchie vers cinq heures.

Le flanc droit du Plesa n'est point hriss de ces forts que Nie Deck
n'avait pu traverser qu'en s'y frayant un passage  la hache, mais il y
eut ncessit de compter alors avec des difficults d'une autre espce.
C'taient des boulis de moraines entre lesquels on ne pouvait se
hasarder sans prcautions, des dnivellations brusques, des failles
profondes, des blocs mal assurs sur leur base et se dressant comme les
sracs d'une rgion alpestre, tout le ple-mle d'un amoncellement
d'normes pierres que les avalanches avaient prcipites de la cime du
mont, enfin un vritable chaos dans toute son horreur.

Remonter les talus dans ces conditions demanda encore une bonne heure
d'efforts trs pnibles. Il semblait, vraiment, que le chteau des
Carpathes aurait pu se dfendre rien que par la seule impraticabilit
de ses approches. Et peut-tre Rotzko esprait-il qu'il se prsenterait
de tels obstacles qu'il serait impossible de les franchir : il n'en fut
rien.

Au-del de la zone des blocs et des excavations, la crte antrieure du
plateau d'Orgall fut finalement atteinte. De ce point, le chteau se
dessinait d'un profil plus net au milieu de ce morne dsert, d'o,
depuis tant d'annes, l'pouvante loignait les habitants du pays.

Ce qu'il convient de faire remarquer, c'est que Franz et Rotzko
allaient aborder le burg par sa courtine latrale, celle qui tait
oriente vers le nord. Si Nic Deck et le docteur Patak taient arrivs
devant la courtine de l'est, c'est qu'en ctoyant la gauche du Plesa,
ils avaient laiss  droite le torrent du Nyad et la route du col. Les
deux directions, en effet, dessinent un angle trs ouvert, dont le
sommet est form par le donjon central. Du ct nord, d'ailleurs, il
aurait t impossible de franchir l'enceinte, car, non seulement il ne
s'y trouvait ni poterne, ni pont-levis, mais la courtine, en se
modelant sur les irrgularits du plateau, s'levait  une assez grande
hauteur.

Peu importait, en somme, que tout accs ft interdit de ce ct,
puisque le jeune comte ne songeait point  dpasser les murailles du
chteau.

Il tait sept heures et demie, lorsque Franz de Tlek et Rotzko
s'arrtrent  la limite extrme du plateau d'Orgall. Devant eux se
dveloppait ce farouche entassement noy d'ombre, et confondant sa
teinte avec l'antique coloration des roches du Plesa. A gauche,
l'enceinte faisait un coude brusque, flanqu par le bastion d'angle.
C'tait l, sur le terre-plein, au-dessus de son parapet crnel, que
grimaait le htre, dont les branches contorsionnes tmoignaient des
violentes rafales du sud-ouest  cette hauteur.

En vrit, le berger Frik ne s'tait point tromp. Si l'on s'en
rapportait  elle, la lgende ne donnait plus que trois annes
d'existence au vieux burg des barons de Gortz.

Franz, silencieux, regardait l'ensemble de ces constructions, domines
par le donjon trapu du centre. L, sans doute, sous cet amas confus se
cachaient encore des salles votes, vastes et sonores, longs corridors
ddalens, des rduits enfouis dans les entrailles du sol, tels qu'en
possdent encore les forteresses des anciens Magyars. Nulle autre
habitation n'aurait pu mieux convenir que cet antique manoir au dernier
descendant de la famille de Gortz pour s'y ensevelir dans un oubli dont
personne ne pourrait connatre le secret. Et plus le jeune comte y
songeait, plus il s'attachait  cette ide que Rodolphe de Gortz avait
d se rfugier entre les remparts isols de son chteau des Carpathes.

Rien, d'ailleurs, ne dcelait la prsence d'htes quelconques 
l'intrieur du donjon. Pas une fume ne se dtachait de ses chemines,
pas un bruit ne sortait de ses fentres hermtiquement closes. Rien --
pas mme un cri d'oiseau -- ne troublait le mystre de la tnbreuse
demeure.

Pendant quelques moments, Franz embrassa avidement du regard cette
enceinte qui s'emplissait autrefois du tumulte des ftes et du fracas
des armes. Mais il se taisait, tant son esprit tait hant de penses
accablantes, son coeur gros de souvenirs.

Rotzko, qui voulait laisser Lejeune comte  lui-mme, avait eu soin de
se mettre  l'cart. Il ne se ft pas permis de l'interrompre par une
seule observations Mais, lorsque le soleil dclinant derrire le
massif' du Plesa, la valle des deux Sils commena  s'emplir d'ombre,
il n'hsita plus.

 Mon matre, dit-il, le soir est venu... Nous allons bientt sur huit
heures. 

Franz ne parut pas l'entendre.

Il est temps de partir, reprit Rotzko, si nous voulons tre  Livadzel
avant que les auberges soient fermes.

-- Rotzko... dans un instant... oui... dans un instant... je suis 
toi, rpondit Franz.

-- Il nous faudra bien une heure, mon matre, pour regagner la route du
col, et comme la nuit sera close alors, nous ne risquerons point d'tre
vus en la traversant.

-- Encore quelques minutes, rpondit Franz, et nous redescendrons vers
le village. 

Le jeune comte n'avait pas boug de la place o il s'tait arrt en
arrivant sur le plateau d'Orgall.

 N'oubliez pas, mon matre, reprit Rotzko que, la nuit, il sera
difficile de passer au milieu de ces roches... A peine y sommes-nous
parvenus, lorsqu'il faisait grand jour... Vous m'excuserez, si
j'insiste...

-- Oui... partons... Rotzko... Je te suis... 

Et il semblait que Franz ft invinciblement retenu devant le burg,
peut-tre par un de ces pressentiments secrets dont le coeur est
inhabile  se rendre compte. tait-il donc enchan au sol, comme le
docteur Patak disait l'avoir t dans le foss, au pied de la courtine
?...

Non ! ses jambes taient libres de toute entrave, de toute embche...
Il pouvait aller et venir  la surface du plateau, et s'il l'avait
voulu, rien ne l'et empch de faire le tour de l'enceinte, en
longeant le rebord de la contrescarpe...

Et peut-tre le voulait-il ?

C'est mme ce que pensa Rotzko, qui se dcida  dire une dernire fois :

 Venez-vous, mon matre ?...

-- Oui... oui... , rpondit Franz.

Et il restait immobile.

Le plateau d'Orgall tait dj obscur. L'ombre largie du massif, en
remontant vers le sud, drobait l'ensemble des constructions, dont les
contours ne prsentaient plus qu'une silhouette incertaine. Bientt
rien n'en serait visible, si aucune lueur ne jaillissait des troites
fentres du donjon.

 Mon matre... venez donc !  rpta Rotzko.

Et Franz allait enfin le suivre, lorsque, sur le terre-plein du
bastion, o se dressait le htre lgendaire, apparut une forme vague...

Franz s'arrta, regardant cette forme, dont le profil s'accentuait peu
 peu.

C'tait une femme, la chevelure dnoue, les mains tendues, enveloppe
d'un long vtement blanc.

Mais ce costume, n'tait-ce pas celui que portait la Stilla dans cette
scne finale d'Orlando, o Franz de Tlek l'avait vue pour la dernire
fois ?

Oui ! et c'tait la Stilla, immobile, les bras dirigs vers le jeune
comte, son regard si pntrant attach sur lui...

 Elle !... Elle !...  s'cria-t-il.

Et, se prcipitant, il et roul jusqu'aux assises de la muraille, si
Rotzko ne l'et retenu...

L'apparition s'effaa brusquement. C'est  peine si la Stilla s'tait
montre pendant une minute...

Peu importait ! Une seconde et suffi  Franz pour la reconnatre, et
ces mots lui chapprent :

 Elle... elle... vivante ! 

                                  XII

tait-ce possible ? La Stilla, que Franz de Tlek ne croyait jamais
revoir, venait de lui apparatre sur le terre-plein du bastion !... Il
n'avait pas t le jouet d'une illusion, et Rotzko l'avait vue comme
lui !... C'tait bien la grande artiste, vtue de son costume
d'Anglica, telle qu'elle s'tait montre au public  sa reprsentation
d'adieu au thtre San-Carlo !

L'effroyable vrit clata aux yeux du jeune comte. Ainsi, cette femme
adore, celle qui allait devenir comtesse de Tlek, tait enferme
depuis cinq ans au milieu des montagnes transylvaines ! Ainsi, celle
que Franz avait vue tomber morte en scne, avait survcu ! Ainsi,
tandis qu'on le rapportait mourant  son htel, le baron Rodolphe avait
pu pntrer chez la Stilla, l'enlever, l'entraner dans ce chteau des
Carpathes, et ce n'tait qu'un cercueil vide que toute la population
avait suivi, le lendemain, au Campo Santo Nuovo de Naples !

Tout cela paraissait incroyable, inadmissible, rpulsif au bon sens.
Cela tenait du prodige, cela tait invraisemblable, et Franz aurait d
se le rpter jusqu' l'obstination... Oui 1... mais un fait dominait :
la Stilla avait t enleve par le baron de Gortz, puisqu'elle tait
dans le burg !... Elle tait vivante, puisqu'il venait de la voir
au-dessus de cette muraille !... Il y avait l une certitude absolue.

Le jeune comte cherchait pourtant  se remettre du dsordre de ses
ides, qui, d'ailleurs, allaient se concentrer en une seule : arracher
 Rodolphe de Gortz la Stilla, depuis cinq ans prisonnire au chteau
des Carpathes !

 Rotzko, dit Franz d'une voix haletante, coute-moi... comprends-moi
surtout... car il me semble que la raison va m'chapper...

-- Mon matre... mon cher matre !

-- A tout prix, il faut que j'arrive jusqu' elle... elle !... ce soir
mme...

-- Non... demain...

-- Ce soir, te dis-je !... Elle est l... Elle m'a vu comme je la
voyais... Elle m'attend...

-- Eh bien... je vous suivrai...

-- Non !... J'irai seul.

-- Seul ?...

-- Oui.

-- Mais comment pourrez-vous pntrer dans le burg, puisque Nic Deck ne
l'a pas pu ?...

-- J'y entrerai, te dis-je.

-- La poterne est ferme...

-- Elle ne le sera pas pour moi... je chercherai... je trouverai une
brche... j'y passerai...

-- Vous ne voulez pas que je vous accompagne... mon matre... vous ne
le voulez pas ?...

-- Non !... Nous allons nous sparer, et c'est en nous sparant que tu
pourras me servir...

-- Je vous attendrai donc ici ?...

-- Non, Rotzko.

-- O irai-je alors ?...

-- A Werst... ou plutt... non... pas  Werst... rpondit Franz. Il est
inutile que ces gens sachent... Descends au village de Vulkan, o tu
resteras cette nuit... Si tu ne me revois pas demain, quitte Vulkan ds
le matin... c'est--dire... non... attends encore quelques heures.
Puis, pars pour Karlsburg... L, tu prviendras le chef de la police...
Tu lui raconteras tout... Enfin, reviens avec des agents... S'il le
faut, que l'on donne l'assaut au burg !... Dlivrez-la !... Ah ! ciel
de Dieu... elle... vivante... au pouvoir de Rodolphe de Gortz !... 

Et, tandis que ces phrases entrecoupes taient jetes par le jeune
comte, Rotzko voyait la surexcitation de son matre s'accrotre et se
manifester par les sentiments dsordonns d'un homme qui ne se possde
plus.

Va... Rotzko ! s'cria-t-il une dernire fois. -- Vous le voulez ?...

-- je le veux ! 

Devant cette formelle injonction, Rotzko n'avait plus qu' obir.
D'ailleurs, Franz s'tait loign, et , dj l'ombre le drobait aux
regards du soldat.

Rotzko resta quelques instants  la mme place, ne pouvant se dcider 
partir. Alors l'ide lui vint que les efforts de Franz seraient
inutiles, qu'il ne parviendrait mme pas  franchir l'enceinte, qu'il
serait forc de revenir au village de Vulkan... peut-tre le
lendemain... peut-tre cette nuit... Tous deux iraient alors 
Karlsburg, et ce que ni Franz ni le forestier n'avaient pu faire, on le
ferait avec les agents de l'autorit... on aurait raison de ce Rodolphe
de Gortz... on lui arracherait l'infortune Stilla... on fouillerait ce
burg des Carpathes... on n'en laisserait pas une pierre, au besoin...
quand tous les diables de l'enfer seraient runis pour le dfendre !

Et Rotzko redescendit les pentes du plateau d'Orgall, afin de rejoindre
la route du col de Vulkan.

Cependant, en suivant le rebord de la contrescarpe, Franz avait dj
contourn le bastion d'angle qui la flanquait  gauche.

Mille penses se croisaient dans son esprit. Il n'y avait pas de doute
maintenant sur la prsence du baron de Gortz dans le burg, puisque la
Stilla y tait squestre... Ce ne pouvait tre que lui qui tait l...
La Stilla vivante !... Mais comment Franz parviendrait-il jusqu' elle
?... Comment arriverait-il  l'entraner hors du chteau ?... Il ne
savait, mais il fallait que ce ft... et cela serait... Les obstacles
que n'avait pu vaincre Nic Deck, il les vaincrait... Ce n'tait pas la
curiosit qui le poussait au milieu de ces ruines, c'tait la passion,
c'tait son amour pour cette femme qu'il retrouvait vivante, oui !
vivante !... aprs avoir cru qu'elle tait morte, et il l'arracherait 
Rodolphe de Gortz !

A la vrit, Franz s'tait dit qu'il ne pourrait avoir accs que par la
courtine du sud, o s'ouvrait la poterne  laquelle aboutissait le
pont-levis. Aussi, comprenant qu'il n'y avait pas  tenter d'escalader
ces hautes murailles, continua-t-il de longer la crte du plateau
d'Orgall, ds qu'il eut tourn l'angle du bastion.

De jour, cela n'et point offert de difficults. En pleine nuit, la
lune n'tant pas encore leve -- une nuit paissie par ces brumes qui
se condensent entre les montagnes -- c'tait plus que hasardeux. Au
danger des faux pas, au danger d'une chute jusqu'au fond du foss, se
joignait celui de heurter les roches et d'en provoquer peut-tre
l'boulement.

Franz allait toujours, cependant, serrant d'aussi prs que possible les
zigzags de la contrescarpe, ttant de la main et du pied, afin de
s'assurer qu'il ne s'en loignait pas. Soutenu par une force
surhumaine, il se sentait en outre guid par un extraordinaire instinct
qui ne pouvait le tromper.

Au-del du bastion se dveloppait la courtine du sud, celle avec
laquelle le pont-levis tablissait une communication, lorsqu'il n'tait
pas relev contre la poterne.

A partir de ce bastion, les obstacles semblrent se multiplier. Entre
les normes rocs qui hrissaient le plateau, suivre la contrescarpe
n'tait plus praticable, et il fallait s'en loigner. Que l'on se
figure un homme cherchant  se reconnatre au milieu d'un champ de
Carnac, dont les dolmens et les menhirs seraient disposs sans ordre.
Et pas un repre pour se diriger, pas une lueur dans la sombre nuit,
qui voilait jusqu'au fate du donjon central !

Franz allait pourtant, se hissant ici sur un bloc norme qui lui
fermait tout passage, l rampant entre les roches, ses mains dchires
aux chardons et aux broussailles, sa tte. effleure par des couples
d'orfraies, qui s'enfuyaient en jetant leur horrible cri de crcelle.

Ah ! pourquoi la cloche de la vieille chapelle ne sonnait-elle pas
alors comme elle avait sonn pour Nie Deck et le docteur ? Pourquoi
cette lumire intense qui les avait envelopps ne s'allumait-elle pas
au-dessus des crneaux du donjon ? Il et march vers ce son, il et
march vers cette lueur, comme le marin sur les sifflements d'une
sirne d'alarme ou les clats d'un phare !

Non !... Rien que la profonde nuit limitant la porte de son regard 
quelques pas.

Cela dura prs d'une heure. A la dclivit du sol qui se prononait sur
sa gauche, Franz sentait qu'il s'tait gar. Ou bien avait-il descendu
plus bas que la poterne ? Peut-tre s'tait-il avanc au-del du
pont-levis ?

Il s'arrta, frappant du pied, se tordant les mains. De quel ct
devait-il se diriger ? Quelle rage le prit  la pense qu'il serait
oblig d'attendre le jour !... Mais alors il serait vu des gens du
burg... il ne pourrait les surprendre... Rodolphe de Gortz se tiendrait
sur ses gardes...

C'tait la nuit, c'tait ds cette nuit mme qu'il importait de
pntrer dans l'enceinte, et Franz ne parvenait pas  s'orienter au
milieu de ces tnbres !

Un cri lui chappa... un cri de dsespoir.

 Stilla... s'cria-t-il, ma Stilla !... 

En tait-il  penser que la prisonnire pt l'entendre, qu'elle pt lui
rpondre ?...

Et, pourtant,  vingt reprises, il jeta ce nom que lui renvoyrent les
chos du Plesa.

Soudain les yeux de Franz furent impressionns. Une lueur se glissait 
travers l'ombre - une lueur assez vive, dont le foyer devait tre plac
 une certaine hauteur.

 L est le burg... l !  se dit-il.

Et, vraiment, par la position qu'elle occupait, cette lueur ne pouvait
venir que du donjon central.

tant donn sa surexcitation mentale, Franz n'hsita pas  croire que
c'tait la Stilla qui lui envoyait ce secours. Plus de doute, elle
l'avait reconnu, au moment o il l'apercevait lui-mme sur le
terre-plein du bastion. Et, maintenant, c'tait elle qui lui adressait
ce signal, c'tait elle qui lui indiquait la route  suivre pour
arriver jusqu' la poterne...

Franz se dirigea vers cette lumire, dont l'clat s'accroissait 
mesure qu'il s'en rapprochait. Comme il tait port trop  gauche sur
le plateau d'Orgall, il fut oblig de remonter d'une vingtaine de pas 
droite, et, aprs quelques ttonnements, il retrouva le rebord de la
contrescarpe.

La lumire brillait en face de lui, et sa hauteur prouvait bien qu'elle
venait de l'une des fentres du donjon.

Franz allait ainsi se trouver en face des derniers obstacles --
insurmontables peut-tre !

En effet, puisque la poterne tait ferme, le pont-levis relev, il
faudrait qu'il se laisst glisser jusqu'au pied de la courtine... Puis,
que ferait-il devant une muraille qui se dresserait  cinquante pieds
au-dessus de lui ?...

Franz s'avana vers l'endroit o s'appuyait le pont-levis, lorsque la
poterne tait ouverte...

Le pont-levis tait baiss.

Sans mme prendre le temps de rflchir, Franz franchit le tablier
branlant du pont, et mit la main sur la porte...

Cette porte s'ouvrit.

Franz se prcipita sous la vote obscure. Mais  peine avait-il march
quelques pas que le pont-levis se relevait avec fracas contre la
poterne...

Le comte Franz de Tlek tait prisonnier dans le chteau des Carpathes.

                                  XIII

Les gens du pays transylvain et les voyageurs qui remontent ou
redescendent le col de Vulkan ne connaissent du chteau des Carpathes
que son aspect extrieur. A la respectueuse distance o la crainte
arrtait les plus braves du village de Werst et des environs, il ne
prsente aux regards que l'norme amas de pierres d'un burg en ruine.

Mais,  l'intrieur de l'enceinte, le burg tait-il si dlabr qu'on
devait le supposer ? Non. A l'abri de ses murs solides, les btiments
rests intacts de la vieille forteresse fodale auraient encore pu
loger toute une garnison.

Vastes salles votes, caves profondes, corridors multiples, cours dont
l'empierrement disparaissait sous la haute lisse des herbes, rduits
souterrains o n'arrivait jamais la lumire du jour, escaliers drobs
dans l'paisseur des murs, casemates claires par les troites
meurtrires de la courtine, donjon central  trois tages avec
appartements suffisamment habitables, couronn d'une plate-forme
crnele, entre les diverses constructions de l'enceinte,
d'interminables couloirs capricieusement enchevtrs, montant jusqu'au
terre-plein des bastions, descendant jusqu'aux entrailles de
l'infrastructure,  et l quelques citernes, o se recueillaient les
eaux pluviales et dont l'excdent s'coulait vers le torrent du Nyad,
enfin de longs tunnels, non bouchs comme on le croyait, et qui
donnaient accs sur la route du col de Vulkan, -- tel tait l'ensemble
de ce chteau des Carpathes, dont le plan gomtral offrait un systme
aussi compliqu que ceux des labyrinthes de Porsenna, de Lemnos ou de
Crte.

Tel que Thse, pour conqurir la fille de Minos, c'tait aussi un
sentiment intense, irrsistible qui venait d'attirer le jeune comte 
travers les infinis mandres de ce burg. Y trouverait-il le fil
d'Ariane qui servit  guider le hros grec ?

Franz n'avait eu qu'une pense, pntrer dans cette enceinte, et il y
avait russi. Peut-tre aurait-il d se faire cette rflexion : 
savoir que le pont-levis, relev jusqu' ce jour, semblait s'tre
expressment rabattu pour lui livrer passage !... Peut-tre aurait-il
d s'inquiter de ce que la poterne venait de se refermer brusquement
derrire lui !... Mais il n'y songeait mme pas. Il tait enfin dans ce
chteau, o Rodolphe de Gortz retenait la Stilla, et il sacrifierait sa
vie pour arriver jusqu' elle.

La galerie, dans laquelle Franz s'tait lanc, large, haute,  vote
surbaisse, se trouvait plonge alors au milieu de la plus complte
obscurit, et son dallage disjoint ne permettait pas d'y marcher d'un
pied sr.

Franz se rapprocha de la paroi de gauche, et il la suivit en s'appuyant
sur un parement dont la surface salptre s'effritait sous sa main. Il
n'entendait aucun bruit, si ce n'est celui de ses pas, qui provoquaient
des rsonances lointaines. Un courant tide, charg d'un relent de
vtust, le poussait de dos, comme si quelque appel d'air se ft fait 
l'autre extrmit de cette galerie.

Aprs avoir dpass un pilier de pierre qui contrebutait le dernier
angle  gauche, Franz se trouva  l'entre d'un couloir sensiblement
plus troit. Rien qu'en tendant les bras, il en touchait le revtement.

Il s'avana ainsi, le corps pench, ttonnant du pied et de la main, et
cherchant  reconnatre si ce couloir suivait une direction rectiligne.

A deux cents pas environ  partir du pilier d'angle, Franz sentit que
cette direction s'inflchissait vers la gauche pour prendre, cinquante
pas plus loin, un sens absolument contraire. Ce couloir revenait-il
vers la courtine du burg, ou ne conduisait-il pas au pied du donjon ?

Franz essaya d'acclrer sa marche ; mais,  chaque instant, il tait
arrt soit par un ressaut du sol contre lequel il se heurtait, soit
par un angle brusque qui modifiait sa direction. De temps en temps, il
rencontrait quelque ouverture, trouant la paroi, qui desservait des
ramifications latrales. Mais tout tait obscur, insondable, et c'est
en vain qu'il cherchait  s'orienter au sein de ce labyrinthe,
vritable travail de taupes.

Franz dut rebrousser chemin plusieurs fois, reconnaissant qu'il se
fourvoyait dans des impasses. Ce qu'il avait  craindre, c'tait qu'une
trappe mal ferme cdt sous son pied, et le prcipitt au fond d'une
oubliette, dont il n'aurait pu se tirer. Aussi, lorsqu'il foulait
quelque panneau sonnant le creux, avait-il soin de se soutenir aux
murs, mais s'avanant toujours avec une ardeur qui ne lui laissait mme
pas le loisir de la rflexion.

Toutefois, puisque Franz n'avait eu encore ni  monter ni  descendre,
c'est qu'il se trouvait toujours au niveau des cours intrieures,
mnages entre les divers btiments de l'enceinte, et il y avait chance
que ce couloir aboutt au don. on central,  la naissance mme de
l'escalier.

Incontestablement, il devait exister un mode de communication plus
direct entre la poterne et les btiments du burg. Oui, et au temps o
la famille de Gortz l'habitait, il n'tait pas ncessaire de s'engager
 travers ces interminables passages. Une seconde porte, qui faisait
face  la poterne,  l'oppos de la premire galerie, s'ouvrait sur la
place d'armes, au milieu de laquelle s'levait le donjon ; mais elle
tait condamne, et Franz n'avait pas mme pu en reconnatre la place.

Une heure s'tait passe pendant que le jeune comte allait au hasard
des dtours, coutant s'il n'entendait pas quelque bruit lointain,
n'osant crier ce nom de la Stilla, que les chos auraient pu rpercuter
jusqu'aux tages du donjon. Il ne se dcourageait point, et il irait
tant que la force ne lui manquerait pas, tant qu'un infranchissable
obstacle ne l'obligerait pas  s'arrter.

Cependant, sans qu'il s'en rendt compte, Franz tait extnu dj.
Depuis son dpart de Werst, il n'avait rien mang. Il souffrait de la
faim et de la soif. Son pas n'tait plus sr, ses jambes flchissaient.
Au milieu de cet air humide et chaud qui traversait son vtement, sa
respiration tait devenue haletante, son coeur battait prcipitamment.

Il devait tre prs de neuf heures, lorsque Franz, en projetant son
pied gauche, ne rencontra plus le sol.

Il se baissa, et sa main sentit une marche en contrebas, puis une
seconde.

Il y avait l un escalier.

Cet escalier s'enfonait dans les fondations du chteau, et peut-tre
n'avait-il pas d'issue ?

Franz n'hsita pas  le prendre, et il en compta les marches, dont le
dveloppement suivait une direction oblique par rapport au couloir.

Soixante-dix-sept marches furent ainsi descendues pour atteindre un
second boyau horizontal, qui Se perdait en de multiples et sombres
dtours.

Franz marcha ainsi l'espace d'une demi-heure, et, bris de fatigue, il
venait de s'arrter, lorsqu'un point lumineux apparut  deux ou trois
centaines de pieds en avant.

D'o provenait cette lueur ? tait-ce simplement quelque phnomne
naturel, l'hydrogne d'un feu follet qui se serait enflamm  cette
profondeur ? N'tait-ce pas plutt un falot, port par une des
personnes qui habitaient le burg ?

 Serait-ce elle ?...  murmura Franz.

Et il lui revint  la pense qu'une lumire avait dj paru, comme pour
lui indiquer l'entre du chteau, lorsqu'il tait gar entre les
roches du plateau d'Orgall. Si c'tait la Stilla qui lui avait montr
cette lumire  l'une des fentres du donjon, n'tait-ce pas elle
encore qui cherchait  le guider  travers les sinuosits de cette
substruction ?

A peine matre de lui, Franz se courba et regarda, sans faire un
mouvement.

Une clart diffuse plutt qu'un point lumineux, paraissait emplir une
sorte d'hypoge  l'extrmit du couloir.

Hter sa marche en rampant, car ses jambes pouvaient  peine le
soutenir, c'est  quoi se dcida Franz, et aprs avoir franchi une
troite ouverture, il tomba sur le seuil d'une crypte.

Cette crypte, en bon tat de conservation, haute d'une douzaine de
pieds, se dveloppait circulairement sur un diamtre  peu prs gal.
Les nervures de sa vote', que portaient les chapiteaux de huit piliers
ventrus, rayonnaient vers une clef pendentive, au centre de laquelle
tait enchsse une ampoule de verre, pleine d'une lumire jauntre.

En face de la porte, tablie entre deux des piliers, il existait une
autre porte, qui tait ferme et dont les gros clous, rouills  leur
tte, indiquaient la place o s'appliquait l'armature extrieure des
verrous.

Franz se redressa, se trana jusqu' cette seconde porte, chercha  en
branler les lourds montants...

Ses efforts furent inutiles.

Quelques meubles dlabrs garnissaient la crypte ; ici, un lit ou
plutt un grabat en vieux coeur de chne, sur lequel taient jets
diffrents objets de literie ; l, un escabeau aux pieds tors, une
table fixe au mur par des tenons de fer. Sur la table se trouvaient
divers ustensiles, un large broc rempli d'eau, un plat contenant un
morceau de venaison froide, une grosse miche de pain, semblable  du
biscuit de mer. Dans un coin murmurait une vasque, alimente par un
filet liquide, et dont le trop-plein s'coulait par une perte mnage 
la base de l'un des piliers.

Ces dispositions pralablement prises n'indiquaient-elles pas qu'un
hte tait attendu dans cette crypte, ou plutt un prisonnier dans
cette prison ! Le prisonnier tait-il donc Franz, et avait-il t
attir par ruse ?

Dans le dsarroi de ses penses, Franz n'en eut pas mme le soupon.
puis par le besoin et la fatigue, il dvora les aliments dposs sur
la table, il se dsaltra avec le contenu du broc ; puis il se laissa
tomber en travers de ce lit. grossier, o un repos de quelques minutes
pouvait lui rendre un peu de ses forces.

Mais, lorsqu'il voulut rassembler ses ides, il lui sembla qu'elles
s'chappaient comme une eau que sa main aurait voulu retenir.

Devrait-il plutt attendre le jour pour recommencer ses recherches ? Sa
volont tait-elle engourdie  ce point qu'il ne ft plus matre de ses
actes ?...

 Non ! se dit-il, je n'attendrai pas !... Au donjon... il faut que
j'arrive au donjon cette nuit mme !...  Tout  coup, la clart
factice que versait l'ampoule encastre  la clef de vote s'teignit,
et la crypte fut plonge' dans une complte obscurit.

Franz voulut se relever... Il n'y parvint pas, et sa pense s'endormit
ou, pour mieux dire, s'arrta brusquement, comme l'aiguille d'une
horloge dont le ressort se casse. Ce fut un sommeil trange, ou plutt
une torpeur accablante, un absolu anantissement de l'tre, qui ne
provenait pas de l'apaisement de l'esprit...

Combien de temps avait dur ce sommeil, Franz ne sut le constater,
lorsqu'il se rveilla. Sa montre arrte ne lui indiquait plus l'heure.
Mais la crypte tait baigne de nouveau d'une lumire artificielle.

Franz s'loigna hors de son lit, fit quelques pas du ct de la
premire porte : elle tait toujours ouverte ; -- vers la seconde porte
: elle tait toujours ferme.

Il voulut rflchir et cela ne se fit pas sans peine.

Si son corps tait remis des fatigues de la veille, il se sentait la
tte  la fois vide et pesante.

 Combien de temps ai-je dormi ? se demanda-t-il. Fait-il nuit, fait-il
jour ?... 

A l'intrieur de la crypte, il n'y avait rien de chang, si ce n'est
que la lumire avait t rtablie, la, nourriture renouvele, le broc
rempli d'une eau claire.

Quelqu'un tait-il donc entr pendant que Franz tait plong dans cet
accablement torpide ? On savait qu'il avait atteint les profondeurs du
burg ?... Il se trouvait au pouvoir du baron Rodolphe de Gortz...
tait-il condamn  ne plus avoir aucune communication avec ses
semblables ?

Ce n'tait pas admissible, et, d'ailleurs, il fuirait, puisqu'il
pouvait encore le faire, il retrouverait la galerie qui conduisait  la
poterne, il sortirait du chteau...

Sortir ?... Il se souvint alors que la poterne s'tait referme
derrire lui...

Eh bien ! il chercherait  gagner le mur d'enceinte, et par une des
embrasures de la courtine, il essaierait de se glisser au-dehors...
Cote que cote, il fallait qu'avant une heure, il se ft chapp du
burg...

Mais la Stilla... Renoncerait-il  parvenir jusqu' elle ?...
Partirait-il sans l'avoir arrache  Rodolphe de Gortz ?...

Non ! et ce dont il n'aurait pu venir  bout, il le ferait avec le
concours des agents que Rotzko avait d ramener de Karlsburg au village
de Werst... On se prcipiterait  l'assaut de la vieille enceinte... on
fouillerait le burg de fond en comble !...

Cette rsolution prise, il s'agissait de la mettre  excution sans
perdre un instant.

Franz se leva, et il se dirigeait vers le couloir par lequel il tait
arriv, lorsqu'une sorte de glissement se produisit derrire la seconde
porte de la crypte.

C'tait certainement un bruit de pas qui se rapprochaient -- lentement.

Franz vint placer son oreille contre le vantail de la porte, et,
retenant sa respiration, il couta...

Les pas semblaient se poser  intervalles rguliers, comme s'ils
eussent mont d'une marche  une autre. Nul doute qu'il y et l un
second escalier, qui reliait la crypte aux cours intrieures.

Pour tre prt  tout vnement, Franz tira de sa gaine le couteau
qu'il portait  sa ceinture et l'emmancha solidement dans sa main.

Si c'tait un des serviteurs du baron de Gortz qui entrait, il se
jetterait sur lui, il lui arracherait ses clefs, il le mettrait hors
d'tat de le suivre ; puis, s'lanant par cette nouvelle issue, il
tenterait d'atteindre le donjon.

Si c'tait le baron Rodolphe de Gortz -- et il reconnatrait bien
l'homme qu'il avait aperu au moment o la Stilla tombait sur la scne
de San-Carlo --, il le frapperait sans piti.

Cependant les pas s'taient arrts au palier qui formait le seuil
extrieur.

Franz, ne faisant pas un mouvement, attendait que la porte s'ouvrt...

Elle ne s'ouvrit pas, et une voix d'une douceur infinie arriva jusqu'au
jeune comte.

C'tait la voix de la Stilla... oui !... mais sa voix un peu affaiblie
avec toutes ses inflexions, son charme inexprimable, ses caressantes
modulations, admirable instrument de cet art merveilleux qui semblait
tre mort avec l'artiste.

Et la Stilla rptait l plaintive mlodie, qui avait berc le rve de
Franz, lorsqu'il sommeillait dans la grande salle de l'auberge de Werst
:

     Nel giardino de' mille fiori,
     Andiamo, mio cuore...

Ce chant pntrait Franz jusqu'au plus profond de son me... Il
l'aspirait, il le buvait comme une liqueur divine, tandis que la Stilla
semblait l'inviter  la suivre, rptant :

     Andiamo, mio cuore... andiamo...

Et pourtantl a porte ne s'ouvrait pas pour lui livrer passage !... Ne
pourrait-il donc arriver jusqu' la Stilla, la prendre entre ses bras,
l'entraner hors du burg ?...  Stilla... ma Stilla...  s'cria-t-il.

Et il se jeta sur la porte, qui rsista  ses effets.

Dj le chant semblait s'affaiblir... la voix s'teindre... les pas
s'loigner...

Franz, agenouill, cherchait  branler les ais, se dchirant les mains
aux ferrures, appelait toujours la Stilla, dont la voix ne s'entendait
presque plus.

C'est alors qu'une effroyable pense lui traversa l'esprit comme un
clair.

 Folle !... s'cria-t-il, elle est folle, puisqu'elle ne m'a pas
reconnu... puisqu'elle n'a pas rpondu !... Depuis cinq ans, enferme
ici... au pouvoir de cet homme... ma pauvre Stilla... sa raison s'est
gare... 

Alors il se releva, les yeux hagards, les gestes dsordonns, la tte
en feu...

 Moi aussi... je sens que ma raison s'gare !... rptait-il. je sens
que je vais devenir fou... fou comme elle... 

Il allait et venait  travers la crypte avec les bonds d'un fauve dans
sa cage...

 Non ! rpta-t-il, non !... Il ne faut pas que ma tte se perde !...
Il faut que je sorte du burg... J'en sortirai ! 

Et il s'lana vers la premire porte...

Elle venait de se fermer sans bruit.

Franz ne s'en tait pas aperu, pendant qu'il coutait la voix de la
Stilla...

Aprs avoir t emprisonn dans l'enceinte du burg, il tait maintenant
emprisonn dans la crypte.

                                  XIV

Franz tait atterr. Ainsi qu'il avait pu le craindre, la facult de
rflchir, la comprhension des choses, l'intelligence ncessaire pour
en dduire les consquences, lui chappaient peu  peu. Le seul
sentiment qui persistait en lui, c'tait le souvenir de la Stilla,
c'tait l'impression de ce chant que les chos de cette sombre crypte
ne lui renvoyaient plus.

Avait-il donc t le jouet d'une illusion ? Non, mille fois non !
C'tait bien la Stilla qu'il avait entendue tout  l'heure, et c'tait
bien elle qu'il avait vue sur le bastion du chteau.

Alors cette pense le reprit, cette pense qu'elle tait prive de
raison, et ce coup horrible le frappa comme s'il venait de la perdre
une seconde fois.

 Folle ! se rpta-t-il. Oui !... folle... puisqu'elle n'a pas reconnu
ma voix... puisqu'elle n'a pas pu rpondre... folle... folle ! 

Et cela n'tait que trop vraisemblable !

Ah ! s'il pouvait l'arracher de ce burg, l'entraner au chteau de
Krajowa, se consacrer tout entier  elle, ses soins, son amour
sauraient bien lui rendre la raison !

Voil ce que disait Franz, en proie  un effrayant dlire, et plusieurs
heures s'coulrent avant qu'il et repris possession de lui-mme.

Il essaya alors de raisonner froidement, de se reconnatre dans le
chaos de ses penses.

 Il faut m'enfuir d'ici... se dit-il. Comment ?... Ds qu'on rouvrira
cette porte !... Oui !... C'est pendant mon sommeil que l'on vient
renouveler ces provisions... J'attendrai... je feindrai de dormir... 

Un soupon lui vint alors : c'est que l'eau du broc devait renfermer
quelque substance soporifique... S'il avait t plong dans ce lourd
sommeil, dans ce complet anantissement dont la dure lui chappait,
c'tait pour avoir bu de cette eau... Eh bien ! il n'en boirait plus...
Il ne toucherait mme pas aux aliments qui avaient t dposs sur
cette table... Un des gens du burg ne tarderait pas  entrer, et
bientt...

Bientt ?... Qu'en savait-il ?... En ce moment, le soleil montait-il
vers le znith ou s'abaissait-il sur l'horizon ?... Faisait-il jour ou
nuit ?

Aussi Franz cherchait-il  surprendre le bruit d'un pas, qui se ft
approch de l'une ou de l'autre porte... Mais aucun bruit n'arrivant
jusqu' lui, il rampait le long des murs de la crypte, la tte
brlante, l'oeil gar, l'oreille bourdonnante, la respiration
haletante sous l'oppression d'une atmosphre alourdie, qui se
renouvelait  peine  travers le joint des portes.

Soudain,  l'angle de l'un des piliers de droite, il sentit un souffle
plus frais arriver  ses lvres.

En cet endroit existait-il donc une ouverture par laquelle pntrait un
peu de l'air du dehors ?

Oui... il y avait un passage qu'on ne souponnait pas sous l'ombre du
pilier.

Se glisser entre les deux parois, se diriger vers une assez vague
clart qui semblait venir d'en haut, c'est ce que le jeune comte eut
fait en un instant.

L s'arrondissait une petite cour, large de cinq  six pas, dont les
murailles s'levaient d'une centaine de pieds. On et dit le fond d'un
puits qui servait de prau  cette cellule souterraine, et par lequel
tombait un peu d'air et de clart.

Franz put s'assurer qu'il faisait jour encore. A l'orifice suprieur de
ce puits se dessinait un angle de lumire, oblique au niveau de la
margelle.

Le soleil avait accompli au moins la moiti de sa course diurne, car
cet angle lumineux tendait  se rtrcir.

il devait tre environ cinq heures du soir.

De l cette consquence, c'est que le sommeil de Franz se serait
prolong pendant au moins quarante heures, et il ne douta pas qu'il
n'et t provoqu par une boisson soporifique.

Or, comme le jeune comte et Rotzko avaient quitt le village de Werst
l'avant-veille, 11 juin, c'tait la journe du 13 qui allait
s'achever...

Si humide que ft l'air au fond de cette cour, Franz l'aspira  pleins
poumons, et se sentit un peu soulag. Mais, s'il avait espr qu'une
vasion serait possible par ce long tube de pierre, il fut vite
dtromp. Tenter de s'lever le long de ses parois, qui ne prsentaient
aucune saillie, tait impraticable.

Franz revint  l'intrieur de la crypte. Puisqu'il ne pouvait s'enfuir
que par l'une des deux portes, il voulut se rendre compte de l'tat
dans lequel elles se trouvaient.

La premire porte -- par laquelle il tait arriv tait trs solide,
trs paisse, et devait tre maintenue extrieurement par des verrous
engags dans une gche de fer : donc inutile d'essayer d'en forcer les
vantaux.

La seconde porte -- derrire laquelle s'tait fait entendre la voix de
la Stilla -- semblait moins bien conserve. Les planches taient
pourries par endroits... Peut-tre ne serait-il pas trop difficile de
se frayer un passage de ce ct.

 Oui... c'est par l... c'est par l !...  se dit Franz, qui avait
repris son sang-froid.

Mais il n'y avait pas de temps  perdre, car il tait probable que
quelqu'un entrerait dans la crypte, ds qu'on le supposerait endormi
sous l'influence de la boisson somnifre.

Le travail marcha plus vite qu'il n'aurait pu l'esprer, la moisissure
ayant rong le bois autour de l'armature mtallique qui retenait les
verrous contre l'embrasure. Avec son couteau, Franz parvint  en
dtacher la partie circulaire, oprant presque sans bruit, s'arrtant
parfois, prtant l'oreille, s'assurant qu'il n'entendait rien au dehors.

Trois heures aprs, les verrous taient dgags, et la porte s'ouvrait
en grinant sur ses gonds.

Franz regagna alors la petite cour, afin de respirer un air moins
touffant.

En ce moment, l'angle lumineux ne se dcoupait plus  l'orifice du
puits, preuve que le soleil tait dj descendu au-dessous du Retyezat.
La cour se trouvait plonge dans une obscurit profonde. Quelques
toiles brillaient  l'ovale de la margelle, comme si on les et
regardes par le tube d'un long tlescope. De petits nuages s'en
allaient lentement au souffle intermittent de ces brises qui mollissent
avec la nuit. Certaines teintes de l'atmosphre indiquaient aussi que
la lune,  demi pleine encore, avait dpass l'horizon des montagnes de
l'est.

Il devait tre  peu prs neuf heures du soir.

Franz rentra pour prendre un peu de nourriture et se dsaltrer  l'eau
de la vasque, ayant d'abord renvers celle du broc. Puis, fixant son
couteau  sa ceinture, il franchit la porte qu'il repoussa derrire lui.

Et peut-tre, maintenant, allait-il rencontrer l'infortune Stilla,
errant  travers ces galeries souterraines ?... A cette pense, son
coeur battait  se rompre.

Ds qu'il eut fait quelques pas, il heurta une marche. Ainsi qu'il
l'avait pens, l commenait un escalier, dont il compta les degrs en
le montant, -- soixante seulement, au lieu des soixante-dix-sept qu'il
avait d descendre pour arriver au seuil de la crypte. Il s'en fallait
donc de quelque huit pieds qu'il ft revenu au niveau du sol.

N'imaginant rien de mieux, d'ailleurs, que de suivre l'obscur corridor,
dont ses deux mains tendues frlaient les parois, il continua
d'avancer.

Une demi-heure s'coula, sans qu'il et t arrt ni par une porte ni
par une grille. Mais de nombreux coudes l'avaient empch de
reconnatre sa direction par rapport  la courtine, qui faisait face au
plateau d'Orgall.

Aprs une halte de quelques minutes, pendant lesquelles il reprit
haleine, Franz se remit en marche et il semblait que ce corridor ft
interminable, quand un obstacle l'arrta.

C'tait la paroi d'un mur de briques.

Et ttant  diverses hauteurs, sa main ne rencontra pas la moindre
ouverture.

Il n'y avait aucune issue de ce ct.

Franz ne put retenir un cri. Tout ce qu'il avait conu d'espoir se
brisait contre cet obstacle. Ses genoux flchirent, se jambes se
drobrent, il tomba le long de la muraille.

Mais, au niveau du sol, la paroi prsentait une troite crevasse, dont
les briques disjointes adhraient  peine et s'branlaient sous les
doigts.

 Par l... oui !... par l !...  s'cria Franz.

Et il commenait  enlever les briques une  une, lorsqu'un bruit se
fit entendre de l'autre ct.

Franz s'arrta.

Le bruit n'avait pas cess, et, en mme temps, un rayon de lumire
arrivait  travers la crevasse.

Franz regarda.

L tait la vieille chapelle du chteau. A quel lamentable tat de
dlabrement le temps et l'abandon l'avaient rduite: une vote  demi
effondre, dont quelques nervures se raccordaient encore sur des
piliers gibbeux, deux ou trois arceaux de style ogival menaant ruine ;
un fenestrage disloqu o se dessinaient de frles meneaux du gothique
flamboyant ;  et l, un marbre poussireux, sous lequel dormait
quelque anctre de la famille de Gortz ; au fond du chevet, un fragment
d'autel dont le retable montrait des sculptures gratignes, puis un
reste de la toiture, coiffant le dessus de l'abside, qui avait t
pargn par les rafales, et enfin au fate du portail, le campanile
branlant, d'o pendait une corde jusqu' terre, -- la corde de cette
cloche, qui tintait quelquefois,  l'inexprimable pouvante des gens de
Werst, attards sur la route du col.

Dans cette chapelle, dserte depuis si longtemps, ouverte aux
intempries du climat des Carpathes, un homme venait d'entrer, tenant 
la main un fanal, dont la clart mettait sa face en pleine lumire.

Franz reconnut aussitt cet homme.

C'tait Orfanik, cet excentrique dont le baron faisait son unique
socit pendant son sjour dans les grandes villes italiennes, cet
original que l'on voyait passer  travers les rues, gesticulant et se
parlant  lui-mme, . ce savant incompris, cet inventeur toujours  la
poursuite de quelque chimre, et qui mettait certainement ses
inventions au service de Rodolphe de Gortz !

Si donc Franz avait pu conserver jusque-l quelque doute sur la
prsence du baron au chteau des Carpathes, mme aprs l'apparition de
la Stilla, ce doute se ft chang en certitude, puisque Orfanik tait
l devant ses yeux.

Qu'avait-il  faire dans cette chapelle en ruine,  cette heure avance
de la nuit ?

Franz essaya de s'en rendre compte, et voici ce qu'il vit assez
distinctement.

Orfanik, courb vers le sol, venait de soulever plusieurs cylindres de
fer, -auxquels il attachait un fil, qui se droulait d'une bobine
dpose dans un coin de la chapelle. Et telle tait l'attention qu'il
apportait  ce travail qu'il n'et pas mme aperu le jeune comte, si
celui-ci avait t  mme de s'approcher ;

Ah ! pourquoi la crevasse que Franz avait entrepris d'largir
n'tait-elle pas suffisante pour lui livrer passage ! Il serait entr
dans la chapelle, il se serait prcipit sur Orfanik, il l'aurait
oblig  le conduire au donjon...

Mais peut-tre tait-il heureux qu'il ft hors d'tat de le faire, car,
en cas que sa tentative et chou, le baron de Gortz lui aurait fait
payer de sa vie les secrets qu'il venait de dcouvrir !

Quelques minutes aprs l'arrive de Orfanik, un autre homme pntra
dans la chapelle.

C'tait le baron Rodolphe de Gortz.

L'inoubliable physionomie de ce personnage n'avait pas chang. Il ne
semblait mme pas avoir vieilli, avec sa figure ple et longue que le
fanal clairait de bas en haut, ses longs cheveux grisonnants, rejets
en arrire, son regard tincelant jusqu'au fond de ses noires orbites.

Rodolphe de Gortz s'approcha pour examiner le travail dont s'occupait
Orfanik.

Et voici les propos qui furent changs d'une voix brve entre ces deux
hommes.

                                   XV

 Le raccordement de la chapelle est-il fini, Orfanik ? -- je viens de
l'achever.

-- Tout est prpar dans les casemates des bastions ?

-- Tout.

-- Maintenant les bastions et la chapelle sont directement relis au
donjon ?

-- Ils le sont.

-- Et, aprs que l'appareil aura lanc le courant, nous aurons le temps
de nous enfuir ?

-- Nous l'aurons.

-- A-t-on vrifi si le tunnel qui dbouche sur le col de Vulkan tait
libre ?

-- Il l'est. 

Il y eut alors quelques instants de silence, tandis que Orfanik, ayant
repris son fanal, en projetait la clart  travers les profondeurs de
la chapelle.

 Ah ! mon vieux burg, s'cria le baron, tu coteras cher  ceux qui
tenteront de forcer ton enceinte ! 

Et Rodolphe de Gortz pronona ces mots d'un ton qui fit frmir le jeune
comte.

 Vous avez entendu ce qui se disait  Werst ? demanda-t-il  Orfanik.

Il y a cinquante minutes, le fil m'a rapport les propos que l'on
tenait dans l'auberge du _Roi Mathias_.

Est-ce que l'attaque est pour cette nuit ?

-- Non, elle ne doit avoir lieu qu'au lever du jour.

-- Depuis quand ce Rotzko est-il revenu  Werst ? -- Depuis deux
heures, avec les agents de la police qu'il a ramens de Karlsburg.

Eh bien ! puisque le chteau ne peut plus se dfendre, rpta le baron
de Gortz, du moins crasera-t-il sous ses dbris ce Franz de Tlek et
tous ceux qui lui viendront en aide. 

Puis, au bout de quelques moments :

 Et ce fil, Orfanik ? reprit-il. Il ne faut pas que l'on puisse jamais
savoir qu'il tablissait une communication entre le chteau et le
village de Werst... -- On ne le saura pas ; je dtruirai ce fil.  A
notre avis, l'heure est venue de donner l'explication de certains
phnomnes, qui se sont produits au cours de ce rcit, et dont
l'origine ne devait pas tarder  tre rvle.

A cette poque -- nous ferons trs particulirement remarquer que cette
histoire s'est droule dans l'une des dernires annes du XIXe sicle,
-- l'emploi de l'lectricit, qui est  juste titre considre comme 
l'me de l'univers , avait t pouss aux derniers perfectionnements.
L'illustre Edison et ses disciples avaient parachev leur oeuvre.

Entre autres appareils lectriques, le tlphone fonctionnait alors
avec une prcision si merveilleuse que les sons, recueillis par les
plaques, arrivaient librement  l'oreille sans l'aide de cornets. Ce
qui se disait, ce qui se chantait, ce qui se murmurait mme, on pouvait
l'entendre quelle que ft la distance, et deux personnes, comme si
elles eussent t assises en face l'une de l'autre [Elles pouvaient
mme se voir dans des glaces relies par des fils. grce  l'invention
du tlphote.] .

Depuis bien des annes dj, Orfanik, l'insparable du baron Rodolphe
de Gortz, tait, en ce qui concerne l'utilisation pratique de
l'lectricit, un inventeur de premier ordre. Mais, on le sait, ses
admirables dcouvertes n'avaient pas t accueillies comme elles le
mritaient. Le monde savant n'avait voulu voir en lui qu'un fou au lieu
d'un homme de gnie dans son art. De l, cette implacable haine que
l'inventeur, conduit et rebut, avait voue  ses semblables.

Ce fut en ces conditions que le baron de Gortz rencontra Orfanik,
talonn par la misre. Il encouragea ses travaux, il lui ouvrit sa
bourse, et, finalement, il se l'attacha  la condition, toutefois, que
le savant lui rserverait le bnfice de ses inventions et qu'il serait
seul  en profiter.

Au total, ces deux personnages, originaux et maniaques chacun  sa
faon, taient bien de nature  s'entendre. Aussi, depuis leur
rencontre, ne se sparrent-ils plus -- pas mme lorsque le baron de
Gortz suivait la Stilla  travers toutes les villes de l'Italie.

Mais, tandis que le mlomane s'enivrait du chant de l'incomparable
artiste, Orfanik ne s'occupait que de complter les dcouvertes qui
avaient t faites par les lectriciens pendant ces dernires annes, 
perfectionner leurs applications,  en tirer les plus extraordinaires
effets.

Aprs les incidents qui terminrent la campagne dramatique de la
Stilla, le baron de Gortz disparut sans que l'on pt savoir ce qu'il
tait devenu. Or, en quittant Naples, c'tait au chteau des Carpathes
qu'il tait all se rfugier, accompagn de Orfanik, trs satisfait de
s'y enfermer avec lui.

Lorsqu'il eut pris la rsolution d'enfouir son existence entre les murs
de ce vieux burg, l'intention du baron de Gortz tait qu'aucun habitant
du pays ne pt souponner son retour, et que personne ne ft tent de
lui rendre visite. Il va sans dire que Orfanik et lui avaient le moyen
d'assurer trs suffisamment la vie matrielle dans le chteau. En
effet, il existait une communication secrte avec la route du col de
Vulkan, et c'est par cette route qu'un homme sr, un ancien serviteur
du baron que nul ne connaissait, introduisait  dates fixes tout ce qui
tait ncessaire  l'existence du baron Rodolphe et de son compagnon.

En ralit, ce qui restait du burg -- et notamment le donjon central
--, tait moins dlabr qu'on ne le croyait et mme plus habitable que
ne l'exigeaient les besoins de ses htes. Aussi, pourvu de tout ce
qu'il fallait pour ses expriences, Orfanik put-il s'occuper de ces
prodigieux travaux dont la physique et la chimie lui fournissaient les
lments. Et alors l'ide lui vint de les utiliser en vue d'loigner
les importuns.

Le baron de Gortz accueillit la proposition avec empressement, et
Orfanik installa une machinerie spciale, destine  pouvanter le pays
en produisant des phnomnes, qui ne pouvaient tre attribus qu' une
intervention diabolique.

Mais, en premier lieu, il importait au baron de Gortz d'tre tenu au
courant de ce qui se disait au village le plus rapproch. Y avait-il
donc un moyen d'entendre causer les gens sans qu'ils puissent s'en
douter ? Oui, si l'on russissait  tablir une communication
tlphonique entre le chteau et cette grande salle de l'auberge du
_Roi Mathias_, o les notables de Werst avaient l'habitude de se runir
chaque soir.

C'est ce que Orfanik effectua non moins adroitement que secrtement
dans les conditions les plus simples. Un fil de cuivre, revtu de sa
gaine isolante, et dont un bout remontait au premier tage du donjon,
fut droul sous les eaux du Nyad jusqu'au village de Werst. Ce premier
travail accompli, Orfanik, se donnant pour un touriste, vint passer une
nuit au _Roi Mathias_, afin de raccorder ce fil  la grande salle de
l'auberge. On le comprend, il ne lui fut pas difficile d'en ramener
l'extrmit, plonge dans le lit du torrent,  la hauteur de cette
fentre de la faade postrieure qui ne s'ouvrait jamais. Puis, ayant
plac un appareil tlphonique, que cachait l'pais fouillis du
feuillage, il y rattacha le fil. Or, cet appareil tant
merveilleusement dispos pour mettre comme pour recueillir les sons,
il s'en suivit que le baron de Gortz pouvait entendre tout ce qui se
disait au _Roi Mathias_, et y faire entendre aussi tout ce qui lui
convenait.

Durant les premires annes, la tranquillit du burg ne fut aucunement
trouble. La mauvaise rputation dont il jouissait suffisait  en
carter les habitants de Werst. D'ailleurs, on le savait abandonn
depuis la mort des derniers serviteurs de la famille. Mais, un jour, 
l'poque o commence ce rcit, la lunette du berger Frik permit
d'apercevoir une fume qui s'chappait de l'une des chemines du
donjon. A partir de ce moment, les commentaires reprirent de plus
belle, et l'on sait ce qui en rsulta.

C'est alors que la communication tlphonique fut utile, puisque le
baron de Gortz et Orfanik purent tre tenus au courant de tout ce qui
se passait  Werst. C'est par le fil qu'ils connurent l'engagement
qu'avait pris Nie Deck de se rendre au burg, et c'est par le fil qu'une
voix menaante se fit soudain entendre dans la salle du _Roi Mathias_
pour l'en dtourner. Ds lors, le jeune forestier ayant persist dans
sa rsolution malgr cette menace,. le baron de Gortz dcida-t-il de
lui infliger une telle leon qu'il perdt l'envie d'y jamais revenir.
Cette nuit-l, la machinerie de Orfanik, qui tait toujours prte 
fonctionner, produisit une srie de phnomnes purement physiques, de
nature  jeter l'pouvante sur le pays environnant : cloche tintant au
campanile de la chapelle, projection d'intenses flammes, mlanges de
sel marin, qui donnaient  tous les objets une apparence spectrale,
formidables sirnes d'o l'air comprim s'chappait en mugissements
pouvantables, silhouettes photographiques de monstres projetes au
moyen de puissants rflecteurs, plaques disposes entre les herbes du
foss de l'enceinte et mises en communication avec des piles dont le
courant avait saisi le docteur par ses bottes ferres, enfin dcharge
lectrique, lance des batteries du laboratoire, et qui avait renvers
le forestier, au montent o sa main se posait sur la ferrure du
pont-levis.

Ainsi que le baron de Gortz le pensait, aprs l'apparition de ces
inexplicables prodiges, aprs la tentative de Nic Deck qui avait si mal
tourn, la terreur fut au comble, et, ni pour or ni pour argent,
personne n'et voulu s'approcher -- mme  deux bons milles de ce
chteau des Carpathes, videmment hant par des tres surnaturels.

Rodolphe de Gortz devait donc se croire  l'abri de toute curiosit
importune, lorsque Franz de Tlek arriva au village de Wertz.

Tandis qu'il interrogeait soit Jonas, soit matre Koltz et les autres,
sa prsence  l'auberge du _Roi Mathias_ fut aussitt signale par le
fil du Nyad. La haine du baron de Gortz pour le jeune comte se ralluma
avec le souvenir des vnements qui s'taient passs  Naples. Et non
seulement Franz de Tlek tait dans ce village,  quelques milles du
burg, mais voil que, devant les notables, il raillait leurs absurdes
superstitions ; il dmolissait cette rputation fantastique qui
protgeait le chteau des Carpathes, il s'engageait mme  prvenir les
autorits de Karlsburg, afin que la police vnt mettre  nant toutes
ces lgendes !

Aussi le baron de Gortz rsolut-il d'attirer Franz de Tlek dans le
burg, et l'on sait par quels divers moyens il y tait parvenu. La voix
de la Stilla, envoye  l'auberge du _Roi Mathias_ par l'appareil
tlphonique, avait provoqu le jeune comte  se dtourner de sa route
pour s'approcher du chteau ; l'apparition de la cantatrice sur le
terre-plein du bastion lui avait donn l'irrsistible dsir d'y
pntrer ; une lumire, montre  une des fentres du donjon, l'avait
guid vers la poterne qui tait ouverte pour lui donner passage. Au
fond de cette crypte, claire lectriquement, de laquelle il avait
encore entendu cette voix si pntrante, entre les murs de cette
cellule, o des aliments lui taient apports alors qu'il dormait d'un
sommeil lthargique, dans cette prison enfouie sous les profondeurs du
burg et dont la porte s'tait referme sur lui, Franz de Tlek tait au
pouvoir du baron de Gortz, et le baron de Gortz comptait bien qu'il
n'en pourrait jamais sortir.

Tels taient les rsultats obtenus par cette collaboration mystrieuse
de Rodolphe de Gortz et de son complice Orfanik. Mais,  son extrme
dpit, le baron savait que l'veil avait t donn par Rotzko qui,
n'ayant point suivi son matre  l'intrieur du chteau, avait prvenu
les autorits de Karlsburg. Une escouade d'agents tait arrive au
village de Werst, et le baron de Gortz allait avoir affaire  trop
forte partie. En effet, comment Orfanik et lui parviendraient-ils  se
dfendre contre une troupe nombreuse ? Les moyens employs contre Nic
Deck et le docteur Patak seraient insuffisants, car la police ne croit
gure aux interventions diaboliques. Aussi tous deux s'taient-ils
dtermins  dtruire le burg de fond en comble, et ils n'attendaient
plus que le moment d'agir. Un courant lectrique tait prpar pour
mettre le feu aux charges de dynamite qui avaient t enterres sous le
donjon, les bastions, la vieille chapelle, et l'appareil, destin, 
lancer ce courant, devait laisser au baron de Gortz et  son complice
le temps de fuir par le tunnel du col de Vulkan. Puis, aprs
l'explosion dont le jeune comte et nombre de ceux qui auraient escalad
l'enceinte du chteau seraient les victimes, tous deux s'enfuiraient si
loin que jamais on ne retrouverait leurs traces.

Ce qu'il venait d'entendre de cette conversation avait donn  Franz
l'explication des phnomnes du pass. Il savait maintenant qu'une
communication tlphonique existait entre le chteau des Carpathes et
le village de Werst. Il n'ignorait pas non plus que le burg allait tre
ananti dans une catastrophe qui lui coterait la vie et serait fatale
aux agents de la police amens par Rotzko. Il savait enfin que le baron
de Gortz et Orfanik auraient le temps de fuir, -- fuir en entranant la
Stilla, inconsciente...

Ah ! pourquoi Frantz ne pouvait-il forcer l'entre de la chapelle, se
jeter sur ces deux hommes !... il les aurait terrasss, il les aurait
frapps, il les aurait mis hors d'tat de nuire, il aurait pu empcher
l'effroyable ruine !

Mais ce qui tait impossible en ce moment, ne le serait peut-tre pas
aprs le dpart du baron. Lorsque tous deux auraient quitt la
chapelle, Franz, se jetant sur leurs traces, les poursuivrait jusqu'au
donjon, et, Dieu aidant, il ferait justice !

Le baron de Gortz et Orfanik taient dj au fond du chevet. Franz ne
les perdait pas du regard. Par quelle issue allaient-ils sortir ?
Serait-ce une porte donnant sur l'une des cours de l'enceinte, ou
quelque couloir intrieur qui devait raccorder la chapelle avec le
donjon, car il semblait que toutes les constructions du burg
communiquaient entre elles ? Peu importait, si le jeune comte ne
rencontrait pas un obstacle qu'il ne pourrait franchir.

En ce moment, quelques paroles furent encore changes entre le baron
de Gortz et Orfanik.

 Il n'y a plus rien  faire ici ?

-- Rien.

-- Alors sparons-nous.

-- Votre intention est toujours que je vous laisse seul dans le chteau
?...

-- Oui, Orfanik, et partez  l'instant par le tunnel du col de Vulkan.

-- Mais vous ?...

-- Je ne quitterai le burg qu'au dernier instant.

-- Il est bien convenu que c'est  Bistritz que je dois aller vous
attendre ?

-- A Bistritz.

-- Restez donc, baron Rodolphe, et restez seul,

puisque c'est votre volont.

-- Oui... car je veux l'entendre... je veux l'entendre encore une fois
pendant cette dernire nuit que j'aurai passe au chteau des Carpathes
! 

Quelques instants encore et le baron de Gortz, avec Orfanik, avait
quitt la chapelle.

Bien que le nom de Stilla n'et pas t prononc dans cette
conversation, Frantz l'avait bien compris, c'tait d'elle que venait de
parler Rodolphe de Gortz.

                                  XVI

Le dsastre tait imminent. Franz ne pouvait le prvenir qu'en mettant
le baron de Gortz hors d'tat d'excuter son projet.

Il tait alors onze heures du soir. Ne craignant plus d'tre dcouvert,
Franz reprit son travail. Les briques de la paroi se dtachaient assez
facilement ; mais son paisseur tait telle qu'une demi-heure s'coula
avant que l'ouverture ft assez large pour lui livrer passage.

Ds que Franz eut mis pied  l'intrieur de cette chapelle ouverte 
tous les vents, il se sentit ranim par l'air du dehors. A travers les
dchirures de la nef et l'embrasure des fentres, le ciel laissait voir
de lgers nuages, chasss par la brise.  et l apparaissaient
quelques toiles que faisait plir l'clat de la lune montant sur
l'horizon.

Il s'agissait de trouver la porte qui s'ouvrait au fond de la chapelle,
et par laquelle le baron de Gortz et Orfanik taient sortis. C'est
pourquoi, ayant travers la nef obliquement, Franz s'avana-t-il vers
le chevet.

En cette partie trs obscure, o ne pntraient pas les rayons
lunaires, son pied se heurtait  des dbris de tombes et aux fragments
dtachs de la vote.

Enfin,  l'extrmit du chevet, derrire le retable de l'autel, prs
d'une sombre encoignure, Franz sentit une porte vermoulue cder sous sa
pousse.

Cette porte s'ouvrait sur une galerie, qui devait traverser l'enceinte.

C'tait par l que le baron de Gortz et Orfanik taient entrs dans la
chapelle, et c'tait par l qu'ils venaient d'en sortir.

Ds que Franz fut dans la galerie, il se trouva de nouveau au milieu
d'une complte. obscurit. Aprs nombre de dtours, sans avoir eu ni 
monter ni  descendre, il tait certain de s'tre maintenu au niveau
des cours intrieures.

Une demi-heure plus tard, l'obscurit parut tre moins profonde : une
demi-clart se glissait  travers quelques ouvertures latrales de la
galerie.

Franz put marcher plus rapidement, et il dboucha dans une large
casemate, mnage sous ce terre-plein du bastion, qui flanquait l'angle
gauche de la courtine.

Cette casemate tait perce d'troites meurtrires, par lesquelles
pntraient les rayons de la lune.

A l'oppos il y avait une porte ouverte.

Le premier soin de Franz fut de se placer devant une des meurtrires,
afin de respirer cette frache brise de la nuit durant quelques
secondes.

Mais, au moment o il allait se retirer, il crut apercevoir deux ou
trois ombres, qui se mouvaient  l'extrmit infrieure du plateau
d'Orgall, clair jusqu'au sombre massif de la sapinire.

Franz regarda.

Quelques hommes allaient et venaient sur ce plateau, un peu en avant
des arbres -- sans doute les agents de Karlsburg, ramens par Rotzko.
S'taient-ils donc dcids  oprer de nuit, dans l'espoir de
surprendre les htes du chteau, ou attendaient-ils en cet endroit les
premires lueurs de l'aube ?

Quel effort Franz dut faire sur lui-mme pour retenir le cri prt  lui
chapper, pour ne pas appeler Rotzko, qui aurait bien su entendre et
reconnatre sa voix ! Mais ce cri pouvait arriver jusqu'au donjon, et,
avant que les agents eussent escalad l'enceinte, Rodolphe de Gortz
aurait le temps de mettre son appareil en activit et de s'enfuir par
le tunnel.

Franz parvint  se matriser et s'loigna de la meurtrire. Puis, la
casemate traverse, il franchit la porte et continua de suivre la
galerie.

Cinq cents pas plus loin, il arriva au seuil d'un escalier qui se
droulait dans l'paisseur du mur.

tait-il enfin au donjon qui se dressait au milieu de la place d'armes
? Il avait lieu de le croire.

Cependant, cet escalier ne devait pas tre l'escalier principal qui
accdait aux divers tages. Il ne se composait que d'une suite
d'chelons circulaires, disposs comme les filets d'une vis 
l'intrieur d'une cage troite et obscure.

Franz monta sans bruit, coutant, mais n'entendant rien, et, au bout
d'une vingtaine de marches, il s'arrta sur un palier.

L, une porte s'ouvrait attenant  la terrasse, dont le donjon tait
entour  son premier tage.

Franz se glissa le long de cette terrasse et, en prenant le soin de
s'abriter derrire le parapet, il regarda dans la direction du plateau
d'Orgall.

Plusieurs hommes apparaissaient encore au bord de la sapinire, et rien
n'indiquait qu'ils voulussent se rapprocher du burg.

Dcid  rejoindre le baron de Gortz avant qu'il se ft enfui par le
tunnel du col, Franz contourna l'tage et arriva devant une autre
porte, o la vis de l'escalier reprenait sa rvolution ascendante.

Il mit le pied sur la premire marche, appuya ses deux mains aux
parois, et commena  monter.

Toujours mme silence.

L'appartement du premier tage n'tait point habit.

Franz se hta d'atteindre les paliers qui donnaient accs aux tages
suprieurs.

Lorsqu'il eut atteint le troisime palier, son pied ne rencontra plus
de marche. L se terminait l'escalier, qui desservait l'appartement le
plus lev du donjon, celui que couronnait la plate-forme crnele, o
flottait autrefois l'tendard des barons de Gortz.

La paroi,  gauche du palier, tait perce d'une porte, ferme en ce
moment.

A travers le trou de la serrure, dont la clef tait en dehors, filtrait
un vif rayon de lumire.

Franz couta et ne perut aucun bruit  l'intrieur de l'appartement.

En appliquant son oeil  la serrure, il ne distingua que la partie
gauche d'une chambre, qui tait trs claire, la partie droite tant
plonge dans l'ombre.

Aprs avoir tourn la clef doucement, Franz poussa la porte qui
s'ouvrit.

Une salle spacieuse occupait tout cet tage suprieur du donjon. Sur
ses murs circulaires s'appuyait une vote  caissons, dont les
nervures, en se rejoignant au centre, se fondaient en un lourd
pendentif. Des tentures paisses, d'anciennes tapisseries 
personnages, recouvraient ses parois. Quelques vieux meubles, bahuts,
dressoirs, fauteuils, escabeaux, la meublaient assez artistement. Aux
fentres pendaient d'pais rideaux, qui ne laissaient rien passer
au-dehors de la clart intrieure. Sur le plancher se dveloppait un
tapis de haute laine, sur lequel s'amortissaient les pas.

L'arrangement de la salle tait au moins bizarre, et, en y pntrant,
Franz fut surtout frapp du contraste qu'elle offrait, suivant qu'elle
tait baigne d'ombre ou de lumire.

A droite de la porte, le fond disparaissait au milieu d'une profonde
obscurit.

A gauche, au contraire, une estrade, dont la surface tait drape
d'toffes noires, recevait une puissante lumire, due  quelque
appareil de concentration, plac en avant, mais de manire  ne pouvoir
tre aperu.

A une dizaine de pieds de cette estrade, dont il tait spar par un
cran  hauteur d'appui, se trouvait un antique fauteuil  long
dossier, que l'cran entourait d'une sorte de pnombre.

Prs du fauteuil, une petite table, recouverte d'un tapis, supportait
une bote rectangulaire.

Cette bote, longue de douze  quinze pouces, large de cinq  six, dont
le couvercle, incrust de pierreries, tait relev, contenait un
cylindre mtallique.

Ds son entre dans la salle, Franz s'aperut que le fauteuil tait
occup.

L, en effet, il y avait une personne qui gardait une complte
immobilit, la tte renverse contre le dos du fauteuil, les paupires
closes, le bras droit tendu sur la table, la main appuye sur la
partie antrieure de la bote.

C'tait Rodolphe de Gortz.

tait-ce donc pour s'abandonner au sommeil que le baron avait voulu
passer cette dernire nuit  l'extrme tage du vieux donjon ?

Non !... Cela ne pouvait tre, d'aprs ce que Franz lui avait entendu
dire  Orfanik.

Le baron de Gortz tait seul dans cette chambre, d'ailleurs, et,
conformment aux ordres qu'il avait reus, il n'tait pas douteux que
son compagnon ne se ft dj enfui par le tunnel.

Et la Stilla ?... Rodolphe de Gortz n'avait-il pas dit aussi qu'il
voulait l'entendre une dernire fois dans ce chteau des Carpathes,
avant qu'il n'et t dtruit par l'explosion ?... Et pour quelle autre
raison aurait-il regagn cette salle, o elle devait venir, chaque
soir, l'enivrer de son chant ?...

O tait donc la Stilla ?...

Franz ne la voyait ni ne l'entendait...

Aprs tout, qu'importait, maintenant que Rodolphe de Gortz tait  la
merci du jeune comte !... Franz saurait bien le contraindre  parler.
Mais, tant donn l'tat de surexcitation o il se trouvait,
n'allait-il pas se jeter sur cet homme qu'il hassait comme il en tait
ha, qui lui avait enlev la Stilla... la Stilla, vivante et folle...
folle par lui... et le frapper ?...

Franz vint se poster derrire le fauteuil. Il n'avait plus qu'un pas 
faire pour saisir le baron de Gortz, et, le sang aux yeux, la tte
perdue, il levait la main...

Soudain la Stilla apparut.

Franz laissa tomber son couteau sur le tapis.

La Stilla tait debout sur l'estrade, en pleine lumire, sa chevelure
dnoue, ses bras tendus, admirablement belle dans son costume blanc de
l'Anglica d'Orlando, telle qu'elle s'tait montre sur le bastion du
burg. Ses yeux, fixs sur le jeune comte, le pntraient jusqu'au fond
de l'me...

Il tait impossible que Franz ne ft pas vu d'elle, et, pourtant, la
Stilla ne faisait pas un geste pour l'appeler... elle n'entrouvrait pas
les lvres pour lui parler... Hlas ! elle tait folle !

Franz allait s'lancer sur l'estrade pour la saisir entre ses bras,
pour l'entraner au-dehors...

La Stilla venait de commencer  chanter. Sans quitter son fauteuil, le
baron de Gortz s'tait pench vers elle. Au paroxysme de l'extase, le
dilettante respirait cette voix comme un parfum, il la buvait comme une
liqueur divine. Tel il tait autrefois aux reprsentations des thtres
d'Italie, tel il tait alors au milieu de cette salle, dans une
solitude infinie, au sommet de ce donjon, qui dominait la campagne
transylvaine !

Oui ! la Stilla chantait !... Elle chantait pour lui... rien que pour
lui !... C'tait comme un souffle s'exhalant de ses lvres, qui
semblaient tre immobiles... Mais, si la raison l'avait abandonne, du
moins son me d'artiste lui tait-elle reste toute entire !

Franz, lui aussi, s'enivrait du charme de cette voix qu'il n'avait pas
entendue depuis cinq longues annes... Il s'absorbait dans l'ardente
contemplation de cette femme qu'il croyait ne jamais revoir, et qui
tait l, vivante, comme si quelque miracle l'et ressuscite  ses
yeux !

Et ce chant de la Stilla, n'tait-ce pas entre tous celui qui devait
faire vibrer plus vivement au coeur de Franz les cordes du souvenir ?
Oui ! il avait reconnu le finale de la tragique scne d'_Orlando_, ce
finale o l'me de la cantatrice s'tait brise sur cette dernire
phrase :

     Innamorata, mio cuore tremante,
      Voglio morire...

Franz la suivait note par note, cette phrase ineffable... Et il se
disait qu'elle ne serait pas interrompue, comme elle l'avait t sur le
thtre de San-Carlo !... Non !... Elle ne mourrait pas entre les
lvres de la Stilla, comme elle tait morte  sa reprsentation
d'adieu...

Franz ne respirait plus... Toute sa vie tait attache  ce chant...
Encore quelques mesures, et ce chant s'achverait dans toute son
incomparable puret...

Mais voici que la voix commence  faiblir... On dirait que la Stilla
hsite en rptant ces mots d'une douleur poignante :

     Voglio morire...

La Stilla va-t-elle tomber sur cette estrade comme elle est autrefois
tombe sur la scne ?...

Elle ne tombe pas, mais le chant s'arrte  la mme mesure,  la mme
note qu'au thtre de San-Carlo...

Elle pousse un cri... et c'est le mme cri que Franz avait entendu ce
soir-l...

Et pourtant, la Stilla est toujours l, debout, immobile, avec son
regard ador, -- ce regard qui jette au jeune comte toutes les
tendresses de son me...

Franz s'lance vers elle... Il veut l'emporter hors de cette salle,
hors de ce chteau...

A ce moment, il se rencontre face  face avec le baron, qui venait de
se relever.

 Franz de Tlek !... s'crie Rodolphe de Gortz. Franz de Tlek qui a
pu s'chapper... 

Mais Franz ne lui rpond mme pas, et, se prcipitant vers l'estrade :

 Stilla... ma chre Stilla, rpte-t-il, toi que je retrouve ici...
vivante...

-- Vivante... la Stilla... vivante !...  s'crie le baron de Gortz.

Et cette phrase ironique s'achve dans un clat de rire, o l'on sent
tout l'emportement de la rage.

 Vivante !... reprend Rodolphe de Gortz. Eh bien ! que Franz de Tlek
essaie donc de me l'enlever ! 

Franz a tendu les bras vers la Stilla, dont les yeux sont ardemment
fixs sur lui...

A ce moment, Rodolphe de Gortz se baisse, ramasse le couteau qui s'est
chapp de la main de Franz, et il le dirige vers la Stilla immobile...

Franz se prcipite sur lui, afin de dtourner le coup qui menace la
malheureuse folle...

Il est trop tard... le couteau la frappe au coeur...

Soudain, le bruit d'une glace qui se brise se fait entendre, et, avec
les mille clats de verre, disperss  travers la salle, disparat la
Stilla...

Franz est demeur inerte... Il ne comprend plus... Est-ce qu'il est
devenu fou, lui aussi ?...

Et alors Rodolphe de Gortz de s'crier :

 La Stilla chappe encore  Franz de Tlek !... Mais sa voix... sa
voix me reste... Sa voix est  moi...  moi seul... et ne sera jamais 
personne ! 

Au moment o Franz va se jeter sur le baron de Gortz, ses forces
l'abandonnent, et il tombe sans connaissance au pied de l'estrade.

Rodolphe de Gortz ne prend mme pas garde au jeune comte. Il saisit la
bote dpose sur la table, il se prcipite hors de la salle, il
descend au premier tage du donjon ; puis, arriv sur la terrasse, il
la contourne, et il allait gagner l'autre porte, lorsqu'une dtonation
retentit.

Rotzko, post au rebord de la contrescarpe, venait de tirer sur le
baron de Gortz.

Le baron ne fut pas atteint, mais la balle de Rotzko fracassa la bote
qu'il serrait entre ses bras.

Il poussa un cri terrible.

 Sa voix... sa voix !... rptait-il. Son me... l'me de la Stilla...
Elle est brise... brise... brise !... 

Et alors, les cheveux hrisss, les mains crispes, on le vit courir le
long de la terrasse, criant toujours :  Sa voix... sa voix !... Ils
m'ont bris sa voix !... Qu'ils soient maudits ! 

Puis, il disparut  travers la porte, au moment o Rotzko et Nic Deck
cherchaient  escalader l'enceinte du burg, sans attendre l'escouade
des agents de police.

Presque aussitt, une formidable explosion fit trembler tout le massif
du Plesa. Des gerbes de flammes s'levrent jusqu'aux nuages, et une
avalanche de pierres retomba sur la route du Vulkan.

Des bastions, de la courtine, du donjon, de la chapelle du chteau des
Carpathes, il ne restait plus qu'une masse de ruines fumantes  la
surface du plateau d'Orgall.

                                  XVII

On ne l'a point oubli, en se reportant  la conversation du baron et
de Orfanik, l'explosion ne devait dtruire le chteau qu'aprs le
dpart de Rodolphe de Gortz. Or, au moment o cette explosion s'tait
produite, il tait impossible que le baron et eu le temps de s'enfuir
par le tunnel sur la route du col. Dans l'emportement de la douleur,
dans la folie du dsespoir, n'ayant plus conscience de ce qu'il
faisait, Rodolphe de Gortz avait-il provoqu une catastrophe immdiate
dont il devait avoir t la premire victime ? Aprs les
incomprhensibles paroles qui lui taient chappes, au moment o la
balle de Rotzko venait de briser la bote qu'il emportait, avait-il
voulu s'ensevelir sous les ruines du burg ?

En tout cas, il fut trs heureux que les agents, surpris par le coup de
fusil de Rotzko, se trouvassent encore  une certaine distance, lorsque
l'explosion branla le massif. C'est  peine si quelques-uns furent
atteints par les dbris qui tombrent au pied du plateau d'Orgall.
Seuls, Rotzko et le forestier taient alors au bas de la courtine, et,
en vrit, ce fut miracle qu'ils n'eussent pas t crass sous cette
pluie de pierres.

L'explosion avait donc produit son effet, lorsque Rotzko, Nic Deck et
les agents parvinrent, sans trop de peine,  franchir l'enceinte, en
remontant le foss, qui avait t  demi combl par le renversement des
murailles.

Cinquante pas au-del de la courtine, un corps fut relev au milieu des
dcombres,  la base du donjon.

C'tait celui de Rodolphe de Gortz. Quelques anciens du pays -- entre
autres matre Koltz -- le reconnurent sans hsitation.

Quant  Rotzko et  Nic Deck, ils ne songeaient qu' retrouver le jeune
comte. Puisque Franz n'avait pas reparu dans les dlais convenus entre
son soldat et lui, c'est qu'il n'avait pu s'chapper du chteau.

Mais Rotzko n'osait esprer qu'il et survcu, qu'il ne ft pas une
victime de la catastrophe ; aussi pleurait-il  grosses larmes, et Nic
Deck ne savait comment le calmer.

Cependant, aprs une demi-heure de recherches, Lejeune comte fut
retrouv an premier tage du donjon, sous un arc-boutement de la
muraille, qui l'avait empch d'tre cras.

 Mon matre... mon pauvre matre...

--Monsieur le comte... 

Ce furent les premires paroles que prononcrent Rotzko et Nic Deck,
lorsqu'ils se penchrent sur Franz. Ils devaient le croire mort, il
n'tait qu'vanoui.

Franz rouvrit les veux ; mais son regard sans fixit ne semblait ni
reconnatre Rotzko ni l'entendre.

Nic Deck, qui avait soulev le jeune comte dans ses bras, lui parla
encore ; il ne fit aucune rponse.

Ces derniers mots du chant de la Stilla s'chappaient seuls de sa
bouche :

     Innamorata... Voglio morire...

Franz de Tlek tait fou.

                                  XVIII

Personne, sans doute, puisque le jeune comte avait perdu la raison,
n'aurait jamais eu l'explication des derniers phnomnes dont le
chteau des Carpathes avait t le thtre, sans les rvlations qui
furent faites dans les circonstances que voici :

Pendant quatre jours, Orfanik avait attendu, comme c'tait convenu, que
le baron de Gortz vnt le rejoindre  la bourgade de Bistritz. En ne le
voyant pas reparatre, il s'tait demand s'il n'avait pas t victime
de l'explosion. Pouss alors par la curiosit autant que par
l'inquitude, il avait quitt la bourgade, il avait repris la route de
Werst, et il tait revenu rder aux environs du burg.

Mal lui en prit, car les agents de la police ne tardrent pas 
s'emparer de sa personne sur les indications de Rotzko, qui le
connaissait et de longue date'.

Une fois dans la capitale du comitat, en prsence des magistrats devant
lesquels il fut conduit, Orfanik ne fit aucune difficult de rpondre
aux questions qui lui furent poses au cours de l'enqute ordonne sur
cette catastrophe.

Nous avouerons mme que la triste fin du baron Rodolphe de Gortz ne
parut pas mouvoir autrement ce savant goste et maniaque, qui n'avait
 coeur que ses inventions.

En premier lieu, sur les demandes pressantes de Rotzko, Orfanik affirma
que la Stilla tait morte, et -- ce sont les expressions mmes dont il
se servit --, qu'elle tait enterre et bien enterre depuis cinq ans
dans le cimetire du Campo Santo Nuovo,  Naples.

Cette affirmation ne fut pas le moindre des tonnements que devait
provoquer cette trange aventure.

En effet, si la Stilla tait morte, comment se faisait-il que Franz et
pu entendre sa voix dans la grande salle de l'auberge, puis la voir
apparatre sur le terre-plein du bastion, puis s'enivrer de son chant,
lorsqu'il tait enferm dans la crypte ?... Enfin comment l'avait-il
retrouve vivante dans la chambre du donjon ?

Voici l'explication de ces divers phnomnes, qui semblaient devoir
tre inexplicables.

On se souvient de quel dsespoir avait t saisi le baron de Gortz,
lorsque le bruit s'tait rpandu que la Stilla avait pris la rsolution
de quitter le thtre pour devenir comtesse de Tlek. L'admirable
talent de l'artiste, c'est--dire toutes ses satisfactions de
dilettante, allaient lui manquer.

Ce fut alors que Orfanik lui proposa de recueillir, au moyen
d'appareils phonographiques, les principaux morceaux de son rpertoire
que la cantatrice se proposait de chanter  ses reprsentations
d'adieu. Ces appareils taient merveilleusement perfectionns  cette
poque, et Orfanik les avait rendus si parfaits que la voix humaine n'y
subissait aucune altration, ni dans son charme, ni dans sa puret.

Le baron de Gortz accepta l'offre du physicien. Des phonographes furent
installs successivement et secrtement au fond de la loge grille
pendant le dernier mois de la saison. C'est ainsi que se gravrent sur
leurs plaques, cavatines, romances d'opras ou de concerts, entre
autres, la mlodie de Stfano et cet air final d'Orlando qui fut
interrompu par la mort de la Stilla.

Voici en quelles conditions le baron de Gortz tait venu s'enfermer au
chteau des Carpathes, et l, chaque soir, il pouvait entendre les
chants qui avaient t recueillis par ces admirables appareils. Et non
seulement il entendait la Stilla, comme s'il et t dans sa loge, mais
-- ce qui peut paratre absolument incomprhensible --, il la voyait
comme si elle et t vivante, devant ses yeux.

C'tait un simple artifice d'optique.

On n'a pas oubli que le baron de Gortz avait acquis un magnifique
portrait de la cantatrice. Ce portrait la reprsentait en pied avec son
costume blanc de l'Anglica d'Orlando et sa magnifique chevelure
dnoue. Or, au moyen de glaces inclines suivant un certain angle
calcul par Orfanik, lorsqu'un foyer puissant clairait ce portrait
plac devant un miroir, la Stilla apparaissait, par rflexion, aussi 
relle  que lorsqu'elle tait pleine de vie et dans toute la splendeur
de sa beaut. C'est grce  cet appareil, transport pendant la nuit
sur le terre-plein du bastion, que Rodolphe de Gortz l'avait fait
apparatre, lorsqu'il avait voulu attirer Franz de Tlek ; c'est grce
 ce mme appareil que Lejeune comte avait revu la Stilla dans la salle
du donjon, tandis que son fanatique admirateur s'enivrait de sa voix et
de ses chants.

Tels sont, trs sommaires, les renseignements que donna Orfanik d'une
manire plus dtaille au cours de son interrogatoire. Et, il faut le
dire, c'est avec une fiert sans gale qu'il se dclara l'auteur de ces
inventions gniales, qu'il avait portes au plus haut degr de
perfection.

Cependant, si Orfanik avait matriellement expliqu ces divers
phnomnes, ou plutt ces  trucs , pour employer le mot consacr, ce
qu'il ne s'expliquait pas, c'tait pourquoi le baron de Gortz, avant
l'explosion, n'avait pas eu le temps de s'enfuir par le tunnel du col
du Vulkan. Mais, lorsque Orfanik eut appris qu'une balle avait bris
l'objet que Rodolphe de Gortz emportait entre ses bras, il comprit. Cet
objet, c'tait l'appareil phonographique qui renfermait le dernier
chant de la Stilla, c'tait celui que Rodolphe de Gortz avait voulu
entendre une fois encore dans la salle du donjon, avant son
effondrement. Or, cet appareil dtruit, c'tait la vie du baron de
Gortz dtruite aussi, et, fou de dsespoir, il avait voulu s'ensevelir
sous les ruines du burg.

Le baron Rodolphe de Gortz a t inhum clins le cimetire de Werst
avec les honneurs dus  l'ancienne famille qui finissait en sa
personne. Quant au jeune comte de Tlek, Rotzko l'a fait transporter au
chteau de Krajowa, o il se consacre tout entier  soigner son matre.
Orfanik lui a volontiers cd les phonographes o sont recueillis les
autres chants de la Stilla, et, lorsque Franz entend la voix de la
grande artiste, il y prte une certaine attention, il reprend sa
lucidit d'autrefois, il semble que son me s'essaie  revivre dans les
souvenirs de cet inoubliable pass.

De fait, quelques mois plus tard, le jeune comte avait recouvert la
raison, et c'est par lui qu'on a connu les dtails de cette dernire
nuit au chteau des Carpathes.

Disons maintenant que le mariage de la charmante Miriota et de Nic Deck
fut clbr dans la huitaine qui suivit la catastrophe. Aprs que les
fiancs eurent reu la bndiction du pope au village de Vulkan, ils
revinrent  Werst, o matre Koltz leur avait rserv la plus belle
chambre de sa maison.

Mais, de ce que ces divers phnomnes ont t mis au jour d'une faon
naturelle, il ne faudrait pas s'imaginer que la jeune femme ne croit
plus aux fantastiques apparitions du burg. Nic Deck a beau la raisonner
-- Jonas aussi, car il tient  ramener la clientle au _Roi Mathias_
--, elle n'est point convaincue, pas plus, d'ailleurs, que ne le sont
matre Koltz, le berger Frik, le magister Hermod et les autres
habitants de Werst. On comptera bien des annes, vraisemblablement,
avant que ces braves gens aient renonc  leurs superstitieuses
croyances.

Toutefois, le docteur Patak, qui a repris ses fanfaronnades
habituelles, ne cesse de rpter  qui veut l'entendre :

 Eh bien ! ne l'avais-je pas dit ?... Des gnies dans le burg !...
Est-ce qu'il existe des gnies ! 

Mais personne ne l'coute, et on le prie mme de se taire, lorsque ses
railleries dpassent la mesure.

Du reste, le magister Hermod n'a pas cess de baser ses leons sur
l'tude des lgendes transylvaines. Longtemps encore, la jeune
gnration du village de Werst croira que les esprits de l'autre monde
hantent les ruines du chteau des Carpathes.

                                  Fin





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