Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0072, 11 Juillet 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0072, 11 Juillet 1844

Author: Various

Release Date: February 14, 2015 [EBook #48259]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 11 JUILLET 1844 ***




Produced by Rnald Lvesque








L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

N 73. Vol. III.--JEUDI 11 JUILLET 1844
Bureaux, rue Richelieu, 60.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois, 16 f.--Un an, 30 f.
Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 f.--6 mois, 17 f.--Un an, 32 f.
pour l'tranger,          --    10           --     20           --   40



SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Le Conseil de l'Ordre des Avocats devant la
cour royale_.--Courrier de Paris. _Mademoiselle Rachel dans Phdre et le
Dpit Amoureux; les Mnestrels de la Virginie; la plus belle moiti du
genre humain  la Cour d'Assises_.--Un voyage au long cours  travers la
France et la Navarre, par A. Aubert. Chap. VI et VII. _Neuf gravures,
par Bertall._--Romanciers contemporains. Eugne Sue.--Revue comique de
l'exposition de l'Industrie. _Dix-huit gravures, par Cham_.--Une soire
 Saint-Ptersbourg. _Statue de la Nva_.--Colonie de Saint Thomas de
Guatemala.--Les Forats. (Deuxime article.) _Sept gravures, d'aprs les
dessins de M. Letuaire, de Toulon_.--Bulletin bibliographique.--Incendie
de la Djeninah  Alger. _Une gravure_.--Caricature par
Seigneurgens.--Correspondances. Rbus.



Histoire de la Semaine.

[Illustration: Le Conseil de L'Ordre des Avocats devant la Cour royale
de Paris, Chambres runies, audience du 6 juillet 1844]

Nous nous garderons bien d'aller contre le voeu de la loi en rendant
compte de la sance secrte dans laquelle la cour royale, toutes
chambres runies, a fait comparatre devant elle, lundi dernier, le
btonnier et les vingt membres composant le conseil de l'ordre des
avocats. Nous ne nous aviserons pas d'imiter tous les journaux, qui ont
l'indiscrtion d'apprendre  leurs lecteurs que la cour, prside par M.
Sguier, tait au grand complet; que M. le procureur gnral, entour de
tous les membres de son parquet, occupait le sige du ministre public;
qu'on est entr en sance  une heure; que M. Hbert a donn ses
conclusions contre le conseil  l'occasion de la lettre crite par
celui-ci  M. le premier prsident et de sa rsolution  l'gard de la
premire chambre, et que le btonnier de l'ordre, M. Chaix-d'Est-Ange, a
rpondu par une dfense rdige en commun; que la cour est ente  deux
heures moins un quart en dlibration, et que ce n'est qu' six heures
qu'elle a donn lecture d'un arrt qui ordonne la suppression de la
lettre du conseil et prononce contre lui la peine disciplinaire de
l'avertissement. Mais la loi n'interdisant pas de reproduire la
physionomie d'une audience secrte, les artistes de l'_Illustration_
peuvent donc user d'un privilge que le lgislateur, par oubli sans
doute, a constitu au crayon. Nos abonns profiteront de cette
distraction, et seront peut-tre ports  penser que le silence de nos
lois sur la presse est plus libral que leurs prescriptions. Ce qu'il
nous est permis de dire, parce que ces rsolutions sont postrieures au
huis clos, c'est que les membres du conseil ont t unanimes  penser et
 dcider que, malgr les termes favorables d'un des considrants, o le
loyal concours que le barreau prte  la justice est reconnu, leur
situation, contre laquelle ils avaient protest, tait aggrave encore
par la peine disciplinaire qui venait de leur tre inflige; que ce qui
n'tait auparavant qu'un conflit avec M. le premier prsident semblait
en devenir un avec la cour tout entire, alors que, par le prononc
d'une peine, elle sanctionnait les procds contre lesquels le conseil
avait cru avoir le droit de rclamer; que la consquence logique devrait
tre pour les membres de l'ordre, de s'abstenir de plaider devant toutes
les chambres de la cour; mais qu'il tait plus convenable de maintenir
la dtermination premire, c'est--dire l'abstention de paratre devant
la chambre prside par M. Sguier, et de se pourvoir en cassation
contre l'arrt de la cour. Ces rsolutions ont t prises  l'unanimit,
et le conseil, pour les faire sanctionner par l'ordre tout entier, vient
de donner sa dmission et de se soumettre  une rlection  laquelle il
sera procd samedi 13. On se demandait, il y a huit jours, comment cela
finira t-il? Aujourd'hui, on se demande si cela finira.

C'est aussi la question que les dputs impatients s'adressent en voyant
la session se prolonger indfiniment. Les ministres ne seraient pas
moins dsireux de venir lire l'ordonnance de clture; nanmoins ils
paraissent appels  monter plus d'une fois encore  la tribune avant
d'y faire entendre cet _ite missa est_ parlementaire. Les succs leur
deviennent rares, et la fin de la tche est pour eux laborieuse. M. le
ministre de la guerre a, cette semaine, prouv le premier chec. La
chambre des pairs, cdant  son dsir, avait rtabli  huit annes la
dure un service militaire, ainsi fixe par le projet primitif de la
nouvelle loi sur le recrutement mais rduite  sept ans par la chambre
des dputs lors de la prcdente discussion qui a eu lieu cette anne
au palais Bourbon. Le projet y tant rapport de nouveau, un nouvel
amendement a t prsent pour que la Chambre maintnt son premier
chiffre, et ne rendt pas obligatoire pendant un plus long temps, et
sans profit pour la constitution d'une rserve srieuse  laquelle on ne
veut pas songer, ce service qu'on a appel l'_impt du sang_. A ces mots
M. Dupin l'an a paru pris d'une animation trs-grande. Il a combattu
vivement cette expression d'un dfenseur de l'amendement; en revanche il
a soutenu vivement l'amendement lui-mme; enfin il a fait une pointe
jusqu'il Versailles, et a trouv moyen d'exalter la liste civile pour
l'emploi national et bien entendu de ses revenus, comme, quelques jours
auparavant, il l'avait malmene pour l'insistance et l'pret de ses
rclamations pcuniaires. On n'est jamais sr, sans doute, avant le
dpart, de se rencontrer avec M. Dupin; mais quand on sait qu'il est
all par la rive gauche, on peut tre certain qu'il reviendra par la
rive droite. L'amendement et le terme de sept ans ont t adopts malgr
les efforts du ministre, dont l'autorit sur la Chambre avait faibli
dans cette question, par suite des opinions contraires qu'il a mises 
diffrentes fois, en invoquant toujours une exprience que personne ne
conteste, mais devant laquelle on s'incline plus volontiers quand elle
se montre consquente avec elle-mme.

M. le ministre des finances, dont le but tait de faire prendre patience
 la Chambre sur la question de la conversion de la rente, sans engager
le cabinet, n'a pas su conjurer un vote qui, en bonne logique
financire, peut tre regard comme les prmisses dont la rduction du 5
pour cent est la consquence. L'intrt pay par l'tat aux dpositaires
de cautionnements tait jusqu'ici de 4 pour cent. Sur la proposition de
M. Havin, et malgr tous les efforts de M. Lacave-Laplagne, il sera
rduit,  partir du 1er janvier prochain,  3 pour 100. Puisque c'est l
la valeur vritable que la Chambre assigne  la location de l'argent,
elle ne peut longtemps encore allouer 3 pour 100 aux rentiers. C'est, du
reste, une impatience que ne partage pas le ministre, car, avant
l'adoption de la mesure propose par M. Havin, il avait rpondu  une
interpellation de M. de Saint-Priest sur la conversion, qu'il en
reconnaissait le droit et les avantages, mais qu'il ne pouvait prendre
aucun engagement pour l'excuter, ni prciser l'poque  laquelle elle
serait opportune. C'est, depuis 1836, le langage qui se tient, la
dclaration qui se renouvelle chaque anne; mais on comprendra bientt
que cela ne fait pas avancer la question d'un pas, et que celle-ci veut
tre enfin rsolue.

M. le ministre de la justice et des cultes a eu aussi ses luttes 
soutenir. Une rintgration, au moins prmature, d'un chef de parquet,
que l'on s'tait vu forc de destituer par suite de la part scandaleuse
qu'il avait prise  des menes lectorales mises en lumire par la
commission de la chambre des dputs, a, ds l'ouverture de la
discussion sur le budget de ce double dpartement ministriel, amen un
dbat trs-vif. Il n'y avait pas l de vote possible, et comme les
propositions financires du ministre taient la reproduction de celles
de l'an dernier, la mauvaise humeur de la Chambre n'avait pas matire 
s'exercer. Cependant, dans un tout petit coin du budget des cultes, M.
Martin (du Nord) proposait de modifier une disposition de la loi
organique de l'an X, et d'accorder  M. l'archevque de Paris quatre
vicaires gnraux au lieu de trois. Cette cration tait motive en
partie sur l'accroissement d'occupation que ncessite l'examen des
livres nouveaux. MM. Dufaure, Dupin an et Isambert ont combattu
successivement la proposition. On a dit que c'tait tout simplement la
censure ecclsiastique que l'on arrivait  sanctionner ainsi, et que
pour modifier la loi qui a donn force et vigueur au concordat, ce n'est
point un article inaperu de budget qu'il faut, mais, si la ncessit en
est reconnue, une loi ostensiblement prsente, examine, rapporte et
discute. La proposition ministrielle a t repousse.

M. le ministre des affaires trangres a eu son tour. Le ton de
discussion de la presse et mme des tribunes anglaises,  l'occasion de
notre affaire du Maroc; les espces de menaces qu'on  lait entendre
contre la scurit de nos possessions d'Afrique; les interpellations
annonces  la chambre des communes, par M. Sheil, sur la question de
savoir si le consul d'Angleterre en Algrie exerce ses fondions en vertu
d'un _exequatur_ du gouvernement franais, ou en vertu d'une
autorisation du gouvernement prcdent, et sur la situation des
relations de l'Angleterre avec la France en ce qui concerne l'Algrie;
tout donnait un -propos nouveau  une question qui n'est cependant pas
nouvelle, celle prcisment que M. Sheil posait de son ct, M. Crmieux
a reproduit  M. Guizot l'interrogation des prcdentes annes.
Pourquoi, alors que tous les consuls et vice-consuls des puissances
trangres en Algrie ont demand depuis 1830, l'exequatur de la France,
l'Angleterre seule s'en est-elle cru dispense? M. Guizot a pens sortir
de la difficult en reproduisant la rponse qu'il avait faite les annes
prcdentes,  savoir, que l'_exequatur_ une fois donn  un agent lui
sert pendant tout son exercice et malgr tous les changements de
gouvernement qui peuvent survenir; que le consul anglais  Alger s'y
trouvant depuis plus de quatorze ans, il n'avait pas eu d'_exequatur_
nouveau  solliciter aprs la chute du dey. Mais M. Crmieux, qui
s'attendait  cette rponse strotype, et qui avait chelonn ses
moyens d'attaque, a fait observer  M. Guizot qu'en admettant qu'on dt
se contenter de cette explication pour le consul gnral d'Alger, il
resterait  expliquer comment les vice-consuls anglais de Bone, d'Oran,
de Bougie se trouvent galement tous sans _exequatur_, et comment
notamment il se fait que dans cette dernire ville, o un mme
personnage est tout  la fois vice-consul de Sardaigne, de Toscane et
d'Angleterre, cet agent ait demand et obtenu l'_exequatur_ du
gouvernement comme reprsentant de la Sardaigne et de la Toscane
seulement? M. Guizot laissait voir l'embarras le plus mal dissimul et
la crainte de se mettre en contradiction trop ouverte avec ce qu'il se
disait, sur le mme sujet, peut-tre au mme moment, de l'autre ct de
la Manche, quand M. Fulchiron s'est montr  la tribune, et un mouvement
d'hilarit a distrait la chambre et laiss respirer le ministre.

Les projets de lois  discuter entre les deux budgets s'amoncellent. M.
le ministre des travaux publics avait prsent un projet pour
l'tablissement d'un chemin de fer de Paris  Sceaux, partant de la
barrire d'Enfer, suivant le systme de M. Arnoux, lequel, on le sait, a
dj t expriment, sur une trs-petite chelle,  Saint-Mand, et
admet les courbes d'un rayon trs-rduit, sans crainte de draillement.
M. Dumon vient d'apporter une proposition nouvelle  la Chambre pour
essayer galement le systme atmosphrique. On ne lui fera pas attendre
le vote de ces deux lois et l'ouverture de ces deux crdits; ce sera
ensuite  lui  mettre son activit  faire procder le plus tt
possible  cette double exprience qui peut oprer une rvolution dans
le systme des chemins  tablir et apporter une conomie norme dans
leur confection.

On se rappelle la proposition relative  l'abolition du timbre des
journaux dpose il y a plusieurs mois par M. Chapuys-Montlaville. La
commission qui avait t charge, de son examen vient de terminer ses
travaux et de nommer son rapporteur. La majorit a repouss tout  la
fois deux mesures prsentes comme connexes; l'abolition du droit du
timbre rclame par M. Chapuys-Montlaville, et la fixation d'un droit 
percevoir sur les annonces. Elle s'est borne  proposer d'uniformiser
le timbre des journaux qui est aujourd'hui, selon le format, de quatre
centimes pour la plupart des feuilles de dpartement et pour le
_Charivari_, par exemple, de cinq centimes pour le _Sicle, le
Constitutionnel, la Presse_ et autres, et enfin de six centimes pour le
_Journal des Dbats_ et _la Gazette des Tribunaux_. Le timbre serait,
dsormais uniformment fix  quatre centimes, et il serait loisible aux
feuilles priodiques, selon les besoins de leur publicit, de s'en tenir
 un format rduit ou de recourir au plus tendu. La diffrence de
recettes cause par cette rduction est estime devoir tre
insignifiante pour le trsor.

La chambre des pairs, de son ct, poursuit activement ses travaux.

Elle a entendu le rapport fait par M Mrillion sur le projet de loi
relatif  l'tat de l'esclavage dans les colonies. La lecture de ce
travail n'a pas dur moins de deux heures.--Elle a vot le chemin de fer
d'Orlans  Bordeaux, en retranchant toutefois, sr les observations de
M. le comte Mol, assez dures pour le ministre, le fameux article 7 que
M. Crmieux y avait fait inscrire. Quel parti va prendre la chambre des
dputs,  laquelle le projet ainsi amend vient d'tre
rapport?--Enfin, la chambre des pairs, s'mouvant comme celle des
dputs et comme le pays, du ton et du langage des organes de la
Grande-Bretagne  l'occasion du Maroc, avait rsolu d'adresser, lundi
dernier, des interpellations au ministre des affaires trangres. La
discussion du budget de son dpartement dans l'autre enceinte
lgislative a forc M. Guizot de prier la Chambre d'ajourner au mercredi
cette conversation, qui se tient au moment mme o nous crivons.

Nous disions, il y a quinze jours, qu'on semblait vouloir nous imposer,
si nous faisions une pointe dans les tats de l'empereur de Maroc,
l'obligation de nous borner  toucher barre et  nous retirer aussitt.
La ralisation de cette prdiction ne s'est pas fait attendre. Des
dpches tlgraphiques, de M. le marchal Bugeaud, ont inform M. le
ministre de la guerre que, le 19 nos troupes taient entres sans coup
frir dans les murs d'Oneida, et que le 21 elles en taient ressorties
pour prendre la route quelles avaient suivie en sens contraire
quarante-huit heures auparavant, 100 hommes seulement avaient t
distraits de la colonne pour aller  Djeninah, point sur la cte distant
d'Oran de trente-cinq lieues, situ  quatre lieues de Nedroma et 
douze de Tlemcen, dont il serait devenu le port, si,  la suite de cette
pointe, on n'et reconnu qu'il n'offrait aucune sret pour les navires.
Pendant ces toutes petites promenades excutes l'arme au bras,
Abd-el-Kader et les siens, bien arms de fusils anglais, passent entre
nos colonnes, font des razzias sur le territoire de la rgence d'Alger,
et y lvent des contributions forces; dans le mme temps, le gnral
marocain qui nous a si inopinment et si brutalement attaqus nous crit
qu'il n'a pas la permission de faire la guerre, mais il se montre encore
moins autoris  faire sa paix avec nous; pendant ce temps, enfin, M. le
prince de Joinville a paru en vue de la cte d'Oran, et sa prsence a
lectris nos marins et nos soldats. A coup sr, ils ne seraient pas
moins anims si l'on mettait  l'ordre du jour de notre brave anne les
insolents discours qui se prononcent  cette occasion dans le parlement
anglais. Les questions de lord Palmerston, la dclaration  la chambre
des lords du comte de Minto qu'il a vu avec inquitude, le commandement
des forces navales franaises donn au prince de Joinville;
l'numration des forces considrables envoyes, dit le _Morning Post_,
pour stationner sur la cte d'Afrique et _surveiller_ la flotte
franaise sous le commandement de M. le prince de Joinville; tout cela
est triste et irritant, et il est fcheux que M. le ministre des affaires
trangres ait cru devoir faire  la tribune de notre chambre des
dputs un loge de la prudence du jeune amiral d'un ton qui ressemblait
 une leon  l'adresse de celui-ci et une satisfaction  ses censeurs
de l'autre ct de la Manche.--Lord Minto, que nous nommions tout 
l'heure, en posant quelques questions assez pressantes  lord Aberdeen,
s'est attir de lord Londonderry une rponse que nous devons rapporter:
En bonne justice, a dit Sa Seigneurie, la Chambre reconnatra que le
pays doit beaucoup  la sage politique du comte Aberdeen, qui a su
diriger habilement nos affaires dans un moment de crise trs difficile
pour nos relations avec la France, et l'on ne saurait avoir oubli
comment il a rgl la question du droit de visite. La question du droit
de visite est donc  la fin rgle? Eh! que ne nous le disait-on? Et
comment l'est-elle, s'il n'est pas trop indiscret de le demander?

On se proccupe fort, on le comprend,  Alger, de ce qui se passe; ou,
pour tre plus exact, de ce qui ne se passe pas sur la frontire du
Maroc. Toutefois, le mois dernier, une prdiction rapporte tout
rcemment de la Mecque avait donn  la population indigne une assez
forte distraction, en lui persuadant qu'une ville musulmane allait tre
engloutie par les eaux. Ce ne pouvait tre qu'Alger; mais on pouvait se
prserver en priant pendant trois jours et en gorgeant un mouton dans
chaque famille. En gnral, les Maures, qui se laissent un peu gagner
par l'esprit d'examen depuis la conqute, se sont dispenss du
prservatif; mais les ngres n'ont pas imit cette indiffrence, et le
mercredi, 19 juin, ils se sont rendus  la qoubbah de Ciddi-Bellal (leur
marabout spcial), auprs du quartier d'Hussein-Dey. L chaque
dar-el-djemaa (maison d'assemble) ou runion de chacune des six nations
du Soudan, avait ses reprsentants. Un boeuf a t immol et mang sur
place, car il ne fallait pas, disaient les convives, qu'une seule
parcelle de la victime entrt  Alger, sans quoi les prires et les
sacrifices eussent t perdus. Ils nous paraissent n'avoir russi qu'
faite changer l'inondation en incendie, car le 26 au soir, le feu a pris
dans la baraque d'un rtisseur juif, prs de la place Royale d'Alger et
s'est bientt communiqu  des constructions en bois et  un btiment
servant de magasin de campement. (Voir la dernire page de ce numro.)

Le _Moniteur_ vient de publier le tableau du mouvement commercial de
1843 compar  celui des annes 1842 et 1841. Les importations ont suivi
une marche constamment ascendante. Elles ont t:

En 1841, de 1,121 millions.

En 1842, de 1,142 id.

En 1843, de 1,187 id.

Ces chiffres embrassent les importations par terre et par mer. Sur un
mouvement de 16,411 navires, les ntres figurent au nombre de 6,106; les
navires trangers y entrent pour 10,305, c'est--dire pour prs du
double. On voit que la condition faite  notre marine par de dplorables
traits de commerce ne s'amliore que bien difficilement. Sous le
rapport du tonnage, les trangers ont sur nous un avantage plus marqu
encore. Ainsi, les 6,106 navires franais n'ont transport que 659,637
tonneaux, soit un peu plus de 1104 tonneaux par navire, tandis que
charnu des 10,305 navires trangers qui sont venus dans nos ports
portait en moyenne plus de 133 tonneaux. Les exportations se sont un peu
releves en 1843, sans pourtant atteindre encore le niveau de 1841.
Voici les chiffres:

1841, 1 milliard 65 millions

1842, 940 id.

1833, 992 id.

Ici, la proportion est meilleure pour le pavillon national. Sur 11,585
navires qui se sont partag les transports par mer, l'tranger ne compte
que pour 6,260. Mais il n'en demeure pas moins vrai que, sur l,230,756
tonneaux de produits exports en 1843, nous n'en transportons pas mme
la moiti (565,282).

Le 24 avril un combat a eu lieu prs de Montevido. Dans cette affaire,
Oribe a perdu 800 hommes et les Montevidens ont en 200 des leurs tus
ou blesss. Parmi les morts malheureusement se trouvent 40 braves de la
lgion franaise, qui sont tombs dans une embuscade et ont t
impitoyablement massacrs. Le gnral commandait les Montevidens dans
cette affaire trs-srieuse,  laquelle une lgion forme d'italiens a
pris une glorieuse part. Mais un fait non moins digne d'attention, c'est
le dchirement qui vient de s'oprer entre M. l'amiral Lain et M. le
consul Bichon, dont la conduite dans toute cette affaire a t si peu
digne de la nation qu'il reprsentait. Aprs que la lgion franaise,
pour obtemprer aux injonctions de l'amiral, eut quitt notre cocarde et
se fut place sous les couleurs montevidennes, M. l'amiral Lain se
dclara officiellement satisfait. Mais le lendemain 14, il transmit la
demande faite par M. Pichon d'tre rintgr dans ses fonctions; le
gouvernement monteviden s'y refusa, et de dpit M. Bichon s'est retir
avec sa famille  Buenos-Ayres, auprs de Rosas, d'o il s'amuse 
lancer des pamphlets contre les Franais, les Montevidens et les
amiraux qui se sont succd  la Plata et desquels il avait toujours et
vainement sollicit le bombardement de Montevido. C'tait l'ide fixe
de ce diplomate.

Il nous faudrait beaucoup plus de place qu'il ne nous en reste  remplir
pour donner avec quelques dtails les faits intrieurs ou extrieurs qui
ont mrit d'occuper l'attention publique cette semaine. Mentionnons les
donc rapidement, sans dveloppement, sans prambule, sans transition.

M. Charles Laffitte a t rlu pour la quatrime fois au collge de
Louviers. Il avait eu le bon esprit, cette fois, de retirer
pralablement sa soumission. Le conseil lui en avait t donn beaucoup
plus tt, mais il avait cout M. Liavires; aujourd'hui il a t mieux
inspir. Jamais sa position n'avait t meilleure, car il sera reu
dput, et, si l'amendement de M. Crmieux est rintroduit dans la loi
du chemin de Bordeaux, il sera dbarrass de la condition que Louviers y
avait mise.

Cinq voyageurs dpendant de notre tablissement du Sngal ont remont
le fleuve de ce nom, remorqus par bateau  vapeur jusqu' Bakel,
capitale du royaume de Galam, situ sur le fleuve,  cent myriamtres de
Saint-Louis. Ce trajet leur avait demand dix-sept jours. Au-dessus de
Bakel, une rivire qui vient du sud se jette dans le Sngal; elle
s'appelle Falm. Sur la rive droite de la Falm mais en la remontant,
est le royaume de Bambouck; sur la rive gauche, le royaume de Bondou. Il
ont visit l'un et l'autre. Le Bambouck est fameux par ses mines d'or,
qu'ils tudirent et o ils firent des expriences, qui taient le
principal but de leurs voyages. Les obstacles que nos courageux
compatriotes ont eu  surmonter sont innombrables. Cette expdition aura
d'utiles rsultats. Le Bambouck compte soixante mille habitants. Le
lavage de l'or, dont est sem ce pays, est l'objet d'un commerce actif
de la part de ces peuplades et de leurs chefs. Indpendamment des
avantages que rserve l'avenir il ne pouvait pas tre indiffrent de
diriger vers nous le commerce du Bambouck, en prsence surtout de la
concurrence que nous font les Anglais dans ces contres.

Parmi les nouvelles apportes par la dernire malle de l'Inde, il s'en
trouvait une dont la gravit n'a pas t suffisamment apprcie. C'est
l'tat de rbellion ouverte dans lequel se sont placs plusieurs
rgiments natifs au service de compagnie des Indes. Les 1er, 34e, 64e et
69e rgiments d'infanterie indigne et le 7e de cavalerie lgre sont
ceux qui ont le plus vivement manifest cet esprit d'insubordination. Le
64e notamment, qui en a donn le premier exemple, est montr tout
dispos  recommencer en arrivant  Sakkir sur l'Indus. La _Gazette de
Delhi_ nie le fait, il est vrai; mais d'autres journaux de l'Inde
discutent la probabilit d'une seconde rbellion. Le _Friend of India_,
journal dvou au gouverneur gnral, lord Ellenborough, remarque qu'une
seconde rvolte  cause du Scinde ferait autant de tort au gouverneur
actuel que le drame de Caboul en avait fait  lord Strickland. Mais il
soutient qu'un second clat pareil n'aura pas lieu, et la raison qu'il
en donne est curieuse  noter: C'est, dit-il, parce que toute
disposition  la rvolte qui pourrait se manifester de nouveau sur les
bords de l'Indus, sera calme  l'amiable par des concessions qui
dpasseront celles que la notifications du gouvernement avait fait
connatre; si les troupes demandent l'argent de leurs rations, en vertu
des promesses qui leur ont t faites  Ferozepote, elles
l'obtiendront; en effet, le rsultat d'une seconde rvolte serait plus
funeste  la stabilit de l'empire que ne serait grand le dommage caus
au trsor par des allocations extraordinaires qui, pour une arme de
15,000 hommes, s'lveront peu au del de 7 lacs de roupies par an (un
million 550,000 fr.).

Aprs le Maroc, l'enqute  faire sur la violation du secret de lettres,
et le droit  cet gard du ministre de l'intrieur a beaucoup occup les
deux Chambres anglaises. Le cabinet t oblig, chez les lords comme aux
communes, de laisser nommer une commission pour rechercher les abus
commis dans le Post-Office. Lord Radmor, qui a jou dans la chambre
haute le rle qu'a rempli dans l'autre M. Duncombe, a fait une
dclaration que nous devons consigner ici: M. Guizot, a-t-il dit, a t
interpell ces jours derniers  la chambre des dputs sur la question
du secret des lettres. La rponse qu'il a faite m'a caus le plus grand
plaisir. Le ministre a dclar que le secret des lettres tait respect
en France, tant  l'gard des trangers que des nationaux. Cette
dclaration fait honneur  la France. Chez nous, au contraire, on viole
le secret des lettres. N'est-ce pas une honte pour le pays, n'est-ce pas
l une ignoble pratique?

La chambre des lords est constitue en cour de justice pour examiner le
pourvoi d'O'Connell et de ses codtenus. Pendant ce mme temps, un
meeting monstre de douze mille spectateurs avait lieu  Covent-Garden,
et, ce mme jour, la cit de Westminster se runissait pour voter une
proclamation en faveur d'O'Connell. Une double ptition a t discute
et arrte pour inviter le parlement  intervenir auprs de la reine 
l'effet de faire largir O'Connell et ses frres martyrs.--L'illustre
prisonnier s'est refus  se laisser porter candidat pour le poste de
lord-maire de Dublin, et un protestant modr, M. Arabin, a t nomm 
son refus.

Une lettre d'Akanra (Nouvelle-Zlande), en date du 28 janvier dernier,
rapporte que la tribu des Mahouris a tu trente Anglais appartenant  la
colonie et a mang ces malheureux.

--Nous avions t faire, dit une lettre, une partie de chasse dans
l'intrieur; nous y tions depuis huit jours, ignorant le conflit lev
entre les Anglais et les Mahouris, lorsqu'un soir nous sommes arrivs
chez nne tribu amie des Terauparan ou Mahouris. Nous les avons trouvs
mangeant des dbris humains; nous crmes tous qu'ils mangeaient des
prisonniers ou esclaves de leur nation. Comme j'entends la langue des
Mahouris, je ne pus m'empcher de leur tmoigner mon indignation, en les
menaant de les faire chtier par les hommes de la corvette. Ces
sauvages, effrays, me dirent: Ce ne sont point les hommes de Mahouri
que nous mangeons, ce sont des _yes, yes._ (C'est ainsi qu'ils
appellent les Anglais.) Ils me montrrent alors les ttes des Anglais,
parmi lesquelles je reconnus le capitaine Wakefield, un des notables
habitants du port Nicholson, qui nous avait reus chez lui lorsque nous
avions t faire des vivres dans cette ville. Je fus saisi d'horreur 
cet aspect. Mes compagnons me firent des reproches d'avoir risqu
d'irriter ces cannibales, car nous n'tions que cinq contre deux cents.
Mais ils nous rassurrent en nous disant; Oh! les _oui, oui_ (c'est
ainsi qu'ils nous appellent), sont bons, mais les _yes, yes_ sont
mchants. Alors ils nous racontrent pourquoi ils avaient tu les
Anglais; que c'tait parce qu'ils avaient voulu s'tablir dans une baie
qu'ils n'avaient pas achete, et que d'ailleurs ils ne voulaient plus
vendre de terre aux Anglais. Nous nous retirmes alors le coeur soulev
d'horreur et de dgot.

--Nous attendrons, pour enregistrer les dmissions ministrielles en
Espagne, qu'elles aient t officiellement acceptes et que la lutte o
le gnrai Narvaez se distingue, dit-on, par un esprit tout nouveau de
constitutionalisme, compte enfin des vainqueurs et des vaincus. Alors
sans doute nous cil connatrons mieux les bulletins.

--Les feuilles italiennes prsentent toujours comme ayant chou la
tentative des fils de l'amiral Bandiera.--Cependant leur nom n'a pas
figur parmi ceux des rebelles arrts.

--En Grce, le gnral Grivas, chef de partisans, s'est rfugi  bord
du btiment franais _le Papin_, dont le capitaine lui a donn asile. On
l'a fait passer  bord de la _Diligente_, autre btiment franais qui
doit le dposer en lieu sr. Les ministres se sont adresss  M.
Piscatory, notre ambassadeur, qui a hautement approuv la conduite du
commandant du _Papin_. Nous voulons, a-t-il rpondu, aider la Grce de
tout notre pouvoir, mais jamais aux dpens de la dignit de notre
pavillon.

--_Le Moniteur_ vient de publier une circulaire par laquelle M. le garde
des sceaux se propose d'empcher le retour du scandale qu'ont donn les
avides et lgantes spectatrices des dbats de l'assassinat de Pontoise.
Les motions de la cour d'assises ou du moins ses places rserves
seront dsormais interdites  _la plus belle moiti du genre humain_.
(Voir la page 308 de ce numro.) Il peut leur rester encore l'espoir de
la police correctionnelle, car la circulaire ne parle que des
inconvnients qu'un encombrement semblable peut avoir pour l'attention
du jury.



COURRIER DE PARIS

Bien que le drame soit termin, Paris s'est encore occup pendant
quelques jours de Rousselet et d'douard Donon-Cadot. Que voulez-vous?
Aprs toute une semaine d'attention donne aux dbats de la sanglant
affaire, il tait difficile de l'oublier tout  coup, ds le premier
instant qui a suivi le dnouement; et d'ailleurs, quand ces terribles
procs sont achevs, la curiosit publique ne trouve-t-elle pas 
s'exercer encore hors de l'enceinte du tribunal dont les accuss
viennent de sortir condamns ou absous?--ne cherche-t-elle pas 
pntrer dans le secret de la prison o le coupable que la justice a
frapp commence  subir sa peine? Ne s'attache-t-elle pas  suivre, dans
les premiers moments de sa libert, l'homme que la voix du juge vient
d'amnistier? Que se passe-t-il dans cette prison? Comment le condamn
supporte-t-il l'arrt? Dites-nous son air et son attitude.
Rapportez-nous chacun de ses gestes, chacune de ses parole. A-t-il pli?
S'est-il trouv mal? Montre-t-il de la rsolution ou de l'insouciance?
Il faut que tous ces curieux insatiables soient satisfaits; car ils ne
laisseront leur proie qu' la dernire extrmit, quand les jours qui
passent auront remplac ce drame qui les occupe par un autre non moins
terrible et fatal. La cour d'assises ne chme jamais!

Aussi les journaux judiciaires, qui connaissent et flattent la passion
de leurs lecteurs, ont ils prolong les motions du cette lugubre
affaire de Pontoise, bien au del de l'arrt. Les uns ont montr
Rousselet mu pour la premire fois, et parlant avec tristesse de sa
femme et de ses enfants; les autres l'ont dpeint au contraire farouche
et impassible; ceux-ci lui laissent la teinte sombre que son crime a
jet sur lui; ceux-l le transforment tout  coup en idylle, et le font
voir cultivant les fleurs dans un coin solitaire de son cachot; de sorte
qu'il y en a pour tous les gots, pour ceux qui aiment les criminels
repentants, et pour ceux qui prfrent les endurcis. On ne saurait mieux
traiter son monde, et les journaux judiciaires sont de complaisants
compres et d'habiles conteurs.

Quant  douard Donon-Cadot, son acquittement ne l'a pas mis  l'abri
des descriptions, des narrations, des indiscrtions et de tout ce qui
s'ensuit. On a dit, racont, imprim que le lendemain de sa mise en
libert, il tait retourn  Pontoise, o il avait fait son apparition
en tilbury; on ajoutait qu'douard Donon se dispose  entrer comme clerc
dans l'tude d'un des notaires de la ville: qu'douard retourne 
Pontoise; qu'il cherche  effacer par le travail et par une conduite
honorable le souvenir des tristes soupons qui ont pes sur lui; que son
avenir rachte ce pass fatal, et fortifie de toute l'autorit d'une vie
srieuse et irrprochable le jugement qui a dclar son innocence, rien
de mieux; c'est ce qu'il faut croire, c'est ce qu'il faut esprer;
cependant il y a quelque chose de trop dans cette affaire: c'est le
tilbury. Nous aimerions  savoir que ce tilbury-l a t fabrique par
l'imagination peu scrupuleuse des feuilletonistes de cours d'assises et
des marchands de _faits Paris._--Mais il est temps d'abandonner ce drame
Donon-Cadot au silence du greffe et  l'diteur des _Causes clbres_:
c'est la dernire fois que nous en parlerons pour notre compte: ces
images sanglantes nous rpugnent, et nous n'aimons gure  nous arrter
longtemps sur ces dplorables spectacles. En fait de drames, la fiction
nous convient mieux que la ralit. Avec la fiction du moins on a l'me
en repos, et si par hasard il vous arrive de vous laisser aller et de
croire un moment que vous assistez  un drame rel, la toile qui tombe
et les quinquets qui s'teignent vous rendent bien vite votre
tranquillit, en vous montrant qu'aprs tout il ne s'agissait que d'un
drame pour rire.

Malheureusement,  l'heure o nous parlons, il s'est jou plus de drames
vritables que de drames d'imagination, les vols, les guets-apens, les
assassinats se multiplient avec une abondance effrayante. Pour ne parler
que des huit derniers jours qui viennent de s'couler: ici, on a surpris
des fabricants de fausse monnaie; l, un saint homme en apparence,
pratiquant la pit avec ostentation s'est enfui, emportant la cassette,
comme ce bon M. Tartufe; et quelle cassette! la cassette des rvrends
pres de la congrgation, une cassette contenant 250,000 fr. Notre
larron est une espce de Janus, un congrgationiste  double face: les
jours de sa pieuse comdie, il se faisait un visage candide, revtait la
robe d'innocence baissait les yeux, se signait  tous moments, et
assistait aux offices avec componction; mais ce n'tait l qu'une moiti
de son visage: de l'autre ct, notre homme n'tait plus le mme; au
lieu de ce regard contrit, vous trouviez un oeil anim par le plaisir;
et tandis que la main droite tenait un chapelet et un rosaire, la main
gauche recouverte d'un gant paille, maniait impertinemment une cane de
dandy ou offrait un bouquet de fleurs mondaines  quelque bayadre. Que
vous dirai-je? le hros de cette comdie  double visage prenait, d'un
air de canonis, dans la caisse de la congrgation l'or qu'il semait 
pleines mains pour ses passe-temps paen et de damn. Il a t arrt 
la sortie de l'Opra, muni d'or et de billets de banque. On ne dit pas
encore son nom; mais le rquisitoire du procureur du roi et la cour
d'assises ne tarderont pas  nous le faire connatre.

A ct de cette grande comdie, qu'est-ce que la petite pice dont le
thtre du Vaudeville nous a gratifis cette semaine? Bien peu de chose,
en vrit. Nous en dirons quelques mots cependant, ne fut-ce que pour la
raret du fait. Et n'est-ce pas vraiment une raret, par ce temps de
disette dramatique, qu'un drame nouveau en deux actes? Les thtres
vivent en effet les bras croiss depuis longtemps, et ne produisent rien
de neuf. Jetons-nous donc avidement sur ce morceau de vaudeville qu'ils
offrent, par hasard,  notre apptit.

Le titre dissimule; le litre est; _un Mystre_. Qu'y a-t-il dans ce
mystre? Il y a une veuve et un colonel: la veuve est duchesse, rien que
cela; vous voyez que je ne vous mets pas en compagnie de petites gens.
Quant au colonel, il est le brave des braves, et se bat avec acharnement
pour son pays, jusqu' la dernire extrmit.

Le hasard de la guerre l'emmne loin de duchesse; puis, la guerre finie,
la duchesse et lui se retrouvent. A la vue du colonel, la duchesse plit
et frissonne,  la vue de la duchesse, le colonel se trouble; pourquoi?
C'est l le mystre; mais comme je suis, de ma nature, un homme fort peu
mystrieux, je vais vous dire le mot de l'nigme.

Il y a deux ou trois ans de cela le colonel avait sauv la duchesse d'un
grand danger; la reconnaissance fit natre l'amour dans le coeur de la
tendre femme; le colonel profita de la circonstance; mais le lendemain
du jour o il avait tout obtenu d'elle, il crivit  cette pauvre
duchesse une lettre insolente o il lui dclarait qu'il ne l'aimait pas,
qu'il ne l'avait jamais aime, et que fini tait fini entre eux; c'tait
l un terrible outrage. Comment un si brave colonel a-t-il pu commettre
une si grande lchet? Que voulez-vous, mon colonel avait une vengeance
 exercer contre les femmes et particulirement contre les duchesses, et
celle-l lui tait tombe la premire sous la main; remarquez que
j'explique mon colonel et que je ne l'excuse pas.

Mais voici que la duchesse prend sa revanche: le remords est entr dans
l'me du coupable, et en revoyant sa victime, il se met  l'adorer;
d'abord la duchesse, se rappelant l'outrage, le repousse avec ddain,
avec colre, avec mpris; mais les colonels sont bien habiles, et les
duchesses bien faibles! Celui-ci fait tant qu' force de repentir, de
dsespoir et d'amour, il apaise le ressentiment de la comtesse; que
dis-je? il fait de nouveau la conqute de son amour, et cette fois la
conclusion de l'aventure est un bon et lgitime mariage qui absout le
pass et assure le prsent. Mon colonel, tu dois tre content! De son
ct, le public n'a pas troubl, par aucun signe quivoque, cette
satisfaction du colonel et de la duchesse. L'auteur est M. Alexis de
Comberousse.

Nous avons dj parl de la double apparition que Mademoiselle Rachel a
faite, avant de partir pour Bruxelles, dans _Phdre_ et dans le _Dpit
amoureux_; Molire et Racine tout  la fois, ce n'est pas peu
d'ambition. Dans _Phdre_, mademoiselle Rachel a t admirable; il est
difficile d'allier un art plus exquis  une vrit plus potique; quant
 la Marinette du _Dpit amoureux_, les loges lui sont plus disputes.
Nous ne reviendrons pas sur ceux que nous lui avons donns la semaine
dernire; peut-tre, dans notre enthousiasme pour _Phdre_, avons-nous
un peu flatt Marinette; nous aussi, d'autres ne l'ont ils pas trop
maltraite? Sans doute Rachel-Marinette n'a pas interprt Molire avec
la vrit de Phdre-Rachel rcitant les beaux vers de Racine; mais
a-t-elle jou aussi maladroitement dans cette comdie que de rudes
critiques l'ont prtendu? ce n'est pas notre avis. Je crois qu'il est
plus juste de dire que dans ce rle de Marinette, mademoiselle Rachel a
t plutt singulire que mauvaise. Quoi qu'il en soit, nous offrons 
nos lecteurs cette Phdre et cette Marinette en personne. Voici la ple
et malheureuse fille de Pasipha et de Minos; voici l'amante joviale de
Gros-Ren. L, les soupirs, le remords, la fatalit; ici, le gros rire
et le propos gaillard; toute la posie du malheur, toute la folle
insouciance de la gaiet; ce qu'il y a de sr, c'est que Phdre convient
naturellement  mademoiselle Rachel, et que l'une semble avoir t cre
pour l'autre; tandis que le bavolet, le jupon court et la gaiet de
Marinette lui vont comme va un costume d'emprunt qu'on a pris par hasard
et pour une fantaisie. Il est probable que mademoiselle Rachel ne le
reprendra pas de sitt: on ne se dguise pas tous les jours.

[Illustration: Mademoiselle Rachel, rle de Phdre.]

Il s'est pass au thtre du Palais-Royal quelque chose d'assez bizarre;
nous voulons parler de l'apparition des mnestrels de la Virginie. Ces
mnestrels sont au nombre de quatre; on les avait annoncs avec grand
fracas, et pendant huit jours, de solennelles affiches placardes sur
tous les murs sollicitaient d'avance l'admiration publique; les curieux
sont donc accourus; mais ces affiches, comme tant d'autres, avaient
battu la grosse caisse avec beaucoup trop de bruit; vrification faite
de ces merveilleux phnomnes, on a reconnu qu'ils n'taient en ralit
que des bipdes fort ordinaires.

D'abord ils ont l'air de ngres; mais mfiez-vous-en, ce sont des ngres
qui dteignent; un homme digne de foi m'a certifi qu'il les avait vus,
de ses propres yeux vus, se barbouiller de noir dans la coulisse.

Cependant les voici tous quatre qui entrent en scne; les frais de cette
entre ne sont pas considrables; avec quatre chaises, on fait
l'affaire; or, les chaises tant gnralement faites pour s'asseoir, nos
mnestrels y sont bientt assis; l'un racle du violon, l'autre d'une
espce de guitare, le troisime agite des petits btons en forme de
castagnettes, et je ne sais plus ce que fait le quatrime, pas
grand'chose, j'imagine,  l'exemple de ses trois confrres. Pour
rehausser l'agrment de cet orchestre baroque, nos ngres faux teint
baragouinent des chansonnettes dont la plus courte et la plus agrable
semble lutter de monotonie et de longueur avec la complainte du Juif
errant; ces chansons se donnent pour crites en pure langue de l'Ohio,
mais la vrit est que c'est du picard tout franc; cela chant, un des
quatre mnestrels se met  remuer la tte, puis  danser une danse qui
rappelle  s'y mprendre le sautillement d'un frotteur qui donnerait un
coup de brosse  un parquet.--On a rarement vu une mystification plus
complte; c'est comme souvenir de ce _puff_ sans pareil, mme dans ce
sicle du _puff_ par excellence, que nous avons cru devoir recueillir
l'image de ces tonnants mnestrels et les mettre sous vos yeux, chers
abonns.--Ne touchez pas  ces ngres, vous vous noirciriez les doigts.

[Illustration: Les mnestrels de la Virginie.]

[Illustration: Mademoiselle Rachel, rle de Marinette dans le _Dpit
amoureux._]

On se rappelle les soeurs Romanini, fameuses danseuses de corde, ou
plutt danseuses de fil d'archal; tout Paris avait admir, il y a
quelques annes, leur adresse et leur intrpidit. On annonce leur
prochain retour et leur rentre au Cirque-Olympique; nul doute que leur
vogue ne s'accroisse encore de la singularit d'une aventure dont une
des Jeux soeurs Romanini vient d'tre l'hrone en Afrique,
Mademoiselle Romanini l'ane en sa qualit de femme intrpide, s'tait
tout rcemment aventure un peu avant dans le dsert; une bande de
quatre ou cinq Zeybecks l'aperut, vinrent  elle et voulut s'en
emparer. Mademoiselle Romanini est jolie, et les Zeybecks sont fort
galants un peu rudes, mais fins connaisseurs; une autre que mademoiselle
Romanini se serait vanouie, et Dieu sait que MM. les Zeybecks en
auraient fait; mais rien ne donne plus de courage  l'innocence que la
danse de corde et l'usage du fil d'archal; donc, notre demoiselle
Romanini, au lieu d'avoir une crise de nerfs, s'lance hardiment  la
rencontre des Zeybecks, se prcipite sur le premier qui se prsente lui
enlve son yatagan, v'lan! lui en donne un coup dans le flanc et le tue;
les quatre autres Zeybecks menacent mais la Romanini leur tient tte;
elle en blesse un profondment, elle en gratigne autre, et les deux qui
reste sans blessures s'enfuient pouvants. Voil ce qu'a fait
mademoiselle Romanini, et la danse qu'elle a fait danser aux Zeybecks...
sans balancier.

Mademoiselle Romanini sera  Paris dans quinze jours; elle dbutera par
une reprsentation au bnfice de la veuve et des enfants du Zeybeck
qu'elle a tu, et des deux Zeybecks qu'elle a mis hors de combat.

Mademoiselle Romanini est une ennemie gnreuse; comme tous les grands
vainqueurs elle panse les blessures qu'elle a faites, et tend la main au
vaincus. Mais, tudieu! quelle rude vertu! nous ne conseillons pas aux
Zeybecks du Jockey's-club de s'y frotter sans la permission de
mademoiselle Romanini; on voit ce qu'il en cote.

[Illustration: La plus belle moiti du genre humain  la Cour
d'Assises.]



Un Voyage au long cours  travers la France et la Navarre.

Rcit philosophique, sentimental et pittoresque. (Voir t. III, p. 249 et
263.)

[Illustration: Vingt fois on avait vu Othon seller sa grande jument
poulinire.]

[Illustration: Othon revenait tristement charg de sa fameuse graine,
dont regorgea bientt la maison paternelle.]

[Illustration: Louise, qui tricotait au coin du feu, entendant le rcit
de ces prouesses, levait ses yeux timides vers les deux hercules.]


CHAPITRE VI.

LA GRAINE DE LUZERNE.

Pourquoi donc M. Robinard avait-il serr le bras de madame Verdelet avec
cette grossire familiarit? Et pourquoi la jeune dame avait-elle baiss
les yeux en rougissant?--Je connais, parmi les lecteurs, de si mauvaises
langues, que je dois me hter de prvenir les inductions malignes que
plus d'un tirerait sans doute de l'impertinence et de la rougeur de nos
deux personnages.

Le prsent chapitre sera donc uniquement consacr  dmentir les
malhonntes apparences des prcdents; car, comme l'a dit M. Ponsard:

        La maison d'une pouse est un temple sacr,
        O mme le soupon ne soit jamais entr.

[Illustration: Trois jours aprs, Othon s'tait gliss dans la chambre
de l'hritire, et lui demandait sa main  genoux.]

[Illustration: Ce fut ainsi que Louise devint madame Verdelet.]

[Illustration: Une Bibiaderi dansant.]

M. Othon Robinard de la Villejoyeuse cachait pourtant, sous cette mine
superbe que vous lui connaissez, un souci rongeur comparable au ver qui
mord le coeur d'une belle pomme. M. Othon voulait se marier, et
quoiqu'il ft dou d'un physique plus que convenable, qu'il portt un
beau nom et qu'il et une bourse ronde, aucune demoiselle de l'Orlanais
ne s'tait encore soucie de s'appeler madame de la Villejoyeuse. _Inde
ira._ Vingt fois, on avait vu Othon seller sa grosse jument poulinire
et embrasser son affectionn pre, en lui disant de faire prparer la
chambre verte, destine, depuis un temps immmorial, aux nouveaux maris
de la famille Villejoyeuse, et vingt fois aussi on avait vu le mme
Othon revenir l'oreille basse, le chapeau enfonc sur les yeux, et
garon comme devant. Les bonnes gens s'imaginaient qu'un malin sorcier
avait jet un sort sur le beau blond.

Ici Othon tait supplant par un misrable _maigre_ qu'il aurait tu de
son petit doigt; l, les trois soeurs dclaraient qu'elles voulaient se
faire religieuses plutt que d'pouser le magnifique baronnet; nagure
enfin, pour comble de honte, une riche hritire des environs d'tampes,
courtise en mme temps par un vieil employ de la douane et par le bel
Othon, avait fait choix de celui-l  la barbe rousse de celui-ci.

[Illustration: Je me rappelle, dit l'abb, avoir lu les aventures
extraordinaire d'un coche parti de Nantes, en Bretagne, et qui demeura
plus de deux ans en route avant d'arriver  Paris, lieu de sa
destination.]

[Illustration: Premire banquette du coche.]

[Illustration: Deuxime banquette du coche.]

Dcidment Othon mettait sa gloire  vaincre la rigueur du destin, et,
jour et nuit, il n'avait plus qu'une ide: Il faut que je me marie, il
faut que je trouve une femme plus belle et plus riche que toutes celles
qui m'ont rebut; il faut, pour vexer tout le pays, que je fasse une
noce dont on se souviendra comme de la plus fameuse de toutes les
noces. Et l-dessus, il sellait derechef sa jument, embrassait encore
son pre, lui disant dsormais, par prudence:

Je m'en vais  tampes chercher de la graine de luzerne.

--Bon, rpliquait le vieux baronnet; moi, je m'en vais faire prparer la
chambre verte.

Ce qui donnait aux plus madrs le mot du rbus. Et, dans la province, on
commenait  nommer graines de luzerne toutes les demoiselles  marier.

Mais Othon, toujours poursuivi par un sort contraire, s'en revenait
tristement, charg de sa fameuse graine, dont regorgea bientt la maison
paternelle, de telle sorte que le vieux baronnet et fort dsir que son
bien-aim fils varit un peu son prtexte, quand il allait aux champs
pour chercher femme.

Sur ces entrefaites, Othon crut un instant toucher au terme de ses
voeux, et se vit au moment de djouer la malice de la fortune
ennemie.--Il parvint  se faire aimer.--Voici comment.

Mademoiselle Louise tait la nice d'un sieur Bouchard, qui se disait
descendant direct des Bouchard de Montmorency, et avait un gros moulin 
bl sur la rivire du Loir. Louise passait, dans le pays, pour un
trs-bon parti, mais les prtendants  sa main taient fort rares parce
que, de bonne heure, Antoine Bouchard, son cousin, fils du meunier,
avait bonnement annonc qu'il casserait les reins au malappris qui
marcherait sur ses traces conjugales. Cet Antoine tait haut de prs de
six pieds, il avait des paules carres comme la porte de son moulin, et
des poings normes toujours au service, de son humeur revche, et de son
caractre batailleur. Mais Antoine joignait  ces solides qualits une
laideur au moins gale  sa stature. La roue de son moulin loi avait un
beau jour attrap la joue gauche, dont un morceau fut enlev, que les
plus habiles mdecins ne purent jamais remplacer.

Mademoiselle Louise, leve au moulin, grandit dans le respect absolu et
dans l'admiration des gants: tout le jour elle entendait son oncle et
son cousin, ces deux colosses, mpriser le reste des hommes et apprcier
chacun de leurs voisins au degr de sa vigueur ou de sa taille. Le soir,
aprs souper, il n'tait question, entre le pre et le fils, que des
fameux coups de poing que l'un et l'autre se vantaient d'avoir donns,
et des tours de force incomparables que tous deux avaient excuts. Le
pre avait un jour, disait-il, arrt d'une main sa voiture lance au
grand galop; le fils avait soulev un tonneau tout rempli de vin; le
pre s'tait, en son jeune temps, battu contre cinq goujats ensemble; le
fils avait, d'un coup d'paule, jet bas un gros mur, etc., etc.

Louise, qui tricotait au coin du feu, entendant le rcit de ces
prouesses, levait ses yeux timides vers les deux Hercules, qui lui
semblaient alors les premiers du monde, et dont un geste, un regard
mme, la faisait trembler de tous ses membres. Mais son cousin tait si
laid!... Louise avait bien soin de toujours placer sa chaise du ct
droit d'Antoine, c'est--dire du ct de la joue qui n'tait point
balafre; et pourtant, malgr cette prcaution, la pauvre demoiselle ne
pouvait s'empcher de penser souvent  cette horrible, joue gauche
qu'elle serait bien, un jour, oblige de voir: car, quand on se marie,
c'est pour longtemps, comme disait Oscar, et votre mari, madame, ne sera
pas toujours tourn du ct, droit.

Othon avait puis dj la plus grande partie de l'Orlanais, et, en
dsespoir de cause, il rsolut d'aller chercher de la graine de luzerne
au moulin du sieur Bouchard. Il n'ignorait point les charitables
avertissements que le terrible Antoine avait sems dans le pays, mais il
savait aussi que les Bouchard avaient entendu parler de lui d'une faon
qui devait leur donner de la jalousie; et comme jusqu'alors Othon avait
toujours ross, il ne s'imaginait pas qu'il pt trouver  son tour qui
le rosst.

Donc, il s'en allait fort tranquille et donnant des coups de poing dans
l'air pour se faire le bras. A deux portes de fusil du moulin, il
entendit une voix lamentable qui implorait son assistance; c'tait le
vieux Bouchard qui s'tait dmis la jambe en tombant de cheval et gisait
sur la route, sans pouvoir mme se traner. L'occasion tait belle.
Othon chargea vigoureusement, sur ses paules le gros homme bless, et,
leste sous ce faix norme, il fit une entre triomphale au moulin.

Louise et Antoine poussrent un cri d'admiration  sa vue; le fils
Bouchard plit d'tonnement et de jalousie, car, s'il prtendait avoir
soulev un tonneau de vin, assurment il ne s'tait jamais vant d'avoir
soulev l'auteur de ses jours. Louise, qui, par habitude, regardait
d'abord le nouvel arriv du ct droit, sembla surprise agrablement
lorsque la joue gauche de M. Othon lui parut tout  fait semblable  la
droite, et dsormais elle levait sans prcaution ses yeux sur le bel
tranger.

Antoine considrait le baronnet d'un oeil sournois, et plusieurs fois il
grogna en voyant les regards d'Othon dirigs fixement sur mademoiselle
Louise. Le soir venu, Bouchard le pre, la jambe enveloppe, tait
tendu sur une bergre, et la conversation se tourna naturellement vers
son objet habituel, je veux dire la force des poignets. Antoine se vanta
magnifiquement:  l'en croire, chacun de ses coups de poing aurait tu
un boeuf. Othon avec modestie rappelait quelques succs obtenus par lui
dans les foires du dpartement; sur quoi, le jeune meunier lui prit la
main, et, tout en feignant de rire, il lui serrait le poignet de faon 
le briser. Othon ne sourcilla pas; de la main qui lui restait libre il
saisit  son tour l'autre poignet d'Antoine, et celui-ci ne put
s'empcher de jeter un cri.--Ds ce moment, Antoine fut dchu du premier
rang aux yeux de Louise.

Trois jours aprs, Othon, qui ne perdait point de temps, s'tait gliss
dans la chambre de l'hritire, et,  genoux, lui demandait sa main en
les termes les plus fleuris que lui pouvait fournir sa littrature
fablire. Louise rougissait, baissait les yeux, ne rpondait rien, mais
son silence tait beaucoup plus clair que les plus longs discours du
monde. Tout  coup un bruit de pas se fit entendre dans le corridor.

Fuyez, disait Louise toute tremblante.

--Fuir? jamais! rpliquait le superbe Othon.

--C'est Antoine, il vous tuera!

--Me tuer?

Othon retroussait dj ses manches. Louise joignit les mains, et si
vivement elle le supplia, que, maugrant et jurant, il consentit enfin 
se blottir au fond d'un placard, que la demoiselle referma sur lui.
Antoine frappait  la porte d'entre, il frappait  coups redoubls;

Ouvre-moi, mille tonnerres! ouvre-moi!

Louise alla ouvrir  son cousin. Quand il la vit ple et chancelante, il
ne conserva plus aucun doute: la colre lui monta au visage, et sa
balafre, devenue pourpre, tait horrible  voir.

O est-il? que je le tue! s'criait-il, heurtant violemment son bton
sur le carreau; sacredieu! o est-il? sacrebleu! Louise tait prs de
se trouver mal; Othon, blotti au fond du placard, se contenait encore,
quoique ses oreilles commenaient  s'allumer. Mille dieux! s'criait
le terrible cousin, frappant du pied; il a bien fait de se sauver, ce
craquelin, ou je l'aurais extermin!

Craquelin! extermin! Othon, bouillonnant dans son trou, donna
violemment du poing dans la porte du placard, et s'cria de toute sa
force:

Ici! matre sot, ici, ouvre-moi!

Et il frappait coups sur coups dans la porte. Mais Antoine, renversant
des chaises de droite et de gauche:

Mille, dieux, si je le trouve! s'il a le malheur de vous regarder
encore, je l'aplatis comme un oeuf sur le mur!

--Ouvre-moi donc, gredin! lche! blitre! ouvre-moi donc, grand
gladiateur!

Othon faisait rage dans son placard et y pitinait sur la faence avec
un vacarme effroyable. Louise avait pris le parti de
s'vanouir.--Antoine lcha encore une vingtaine de jurons pouvantables,
frappa du pied et du bton sur tous les meubles, et sacra de toutes ses
forces en s'criant qu'il tuerait Othon, partout o il le
rencontrerait.--L-dessus il sortit.

Othon, cumant, parvint  forcer la porte de sa prison, et s'lana, le
poing lev,  la poursuite de son exterminateur; mais la premire
personne qu'il rencontra dans le corridor, ce fut le vieux Bouchard, qui
le prit par le milieu du corps et, avec l'aide de deux valets de
charrue, le jeta enfin  la porte, dans un foss plein d'eau.

Louise dclara  son oncle qu'elle n'pouserait jamais Antoine, et
celui-ci, par vengeance, conseilla  son pre d'accepter la demande de
M. Verdelet, pharmacien retir et adjoint au maire d'Orlans.--Ce fut
ainsi que Louise devint madame Verdelet,  son grand deuil. Othon, dans
sa premire exaspration, avait bien song  massacrer le vieil
apothicaire, mais il se ravisa, et sachant que Louise avait conserv de
lui un tendre souvenir, il prfra la ruse  la force vis--vis du mari.
Electeur influent, la maison de l'adjoint lui fut ouverte d'abord, et
quoique M. Verdelet le juget par derrire t'animal le plus
insupportable, par-devant il le traitait flatteusement, et l'invitait
toujours  dner lorsqu'il venait en ville. Louise, trs-rserve avec
son ancien prtendant, lui marquait nanmoins un reste d'intrt ou
d'admiration; et M. Othon, triomphant de quelques regards qu'on lui
adressait tous les huit jours, s'apitoyait dj publiquement, comme nous
avons vu, et trs-prmaturment, ce semble, sur le sort futur rserv 
ce pauvre mari Verdelet.

D'o il suit que le jeune Oscar avait eu grand tort de prendre un avenir
douteux pour un pass bien accompli; et dsormais, nous le promettons 
nos lecteurs, notre hros se gardera, dans ses jugements, d'une
semblable tmrit.


CHAPITRE VII.

AVANT D'ARRIVER A ORLANS.

Le jeune Oscar, plac, on s'en souvient, vis--vis de madame Verdelet
dans le wagon, se perdait en toutes sortes de rflexions analytiques;
car c'tait l le faible ou le fort, comme vous voudrez, de notre
personnage, de vouloir toujours analyser ses moindres impressions, et
d'employer un tiers de sa vie  chercher intrieurement le pourquoi des
deux autres; encore souvent cette recherche n'aboutissait-elle  rien de
satisfaisant.--Or,  ce moment, Oscar se demandait compte  lui-mme du
plaisir manifeste que lui causaient les jolis yeux de madame Verdelet,
et  bon droit il s'tonnait de se trouver si jeune en voyage, lui  qui
les dames de Paris reprochaient de valser comme aurait pu faire Caton le
censeur dans ses jours de liesse.

Le coeur de l'homme, se disait notre hros, a beau se fortifier et mme
se durcir, il sera toujours faible et mou dans le changement, et le
moyen de demeurer sage, c'est de rester immobile; pourtant je ne veux
point monter sur la colonne du Stylite, ni regarder ternellement mon
nombril, comme font les fakirs de l'Inde.--Et parbleu! j'y pense
maintenant, ces pieux missionnaires qui ont appris  coups de discipline
 se mortifier la chair dans la poudre de saint Sulpice... je m'imagine
que le diable doit trouver son compte lorsque nos saints hommes,
abordant sur le rivage indien, aperoivent d'abord une bibiadri portant
 sa cheville blanche et rose de jolis petites clochettes qui sonnent en
mesure  chacun des pas harmonieux de la danseuse!--Bref, j'estime que
les grands voyageurs doivent tre d'insignes amoureux, et, quand je
serai mari, j'entends bien que ma femme ne monte jamais en voiture sans
moi; voyager avec son mari, cela diminue beaucoup l'influence perfide du
changement, la figure d'un poux tant toujours le contraire et
l'antidote de cette hassable nouveaut...

Tandis que le jeune Oscar mditait ainsi dans son for, le vieil abb,
ami de la conversation, et passionn, en sa qualit de gographe, pour
les beaux discours, avait recommenc  deviser avec le gros Verdelet sur
les chemins de fer, les diligences et autres modes de transport; et, de
fil en aiguille, il en vint  trouver pour sa fameuse histoire
l'-propos qu'il guettait, ou plutt qu'il s'efforait d'amener depuis
dix minutes. Il s'cria donc... modestement toutefois;

C'tait en l'an de grce 1567...  la tombe de la nuit, le coche de
Paris partit de Nantes... Huit personnes se trouvaient entasses dans la
pesante voiture, huit personnes de sexe, d'ge et d'tat diffrents...
d'abord un soldat breton qui s'en allait en guerre, et portait sur le
visage un coup de sabre trs-bien affil du coin de l'oeil droit
jusqu'au bout de la moustache gauche, en passant par ou sur le nez;
ensuite une comdienne, femme d'une vie hasardeuse, qui depuis
longtemps, adorait les faux dieux, et avait contract, sur le thtre,
l'habitude de porter du rouge sur les deux joues, ce qui la faisait
ressembler  une peinture; troisimement et quatrimement, une grosse
dame de petite noblesse, avec sa fille grande demoiselle que l'on avait
leve les yeux baisss, ce qui annonait sur sa figure une vive
dvotion; cinquimement un moine de l'ordre des Carmes, gras et frais,
comme il convient  un serviteur de Dieu, exempt des soucis qui font
ptir le commun des hommes; siximement, un cavalier encapuchonn dans
son manteau, et dont on ne voyait encore que le bout du nez, mais qui
grommelait  part lui, ce qui n'annonait rien de bon; septimement et
huitimement, deux Gascon qui hblaient en leur coin et parlaient tout
haut de la Dordogne en des termes libidineux pour faire sourire la
comdienne assise  ct d'eux.

Ainsi tait compose notre carrosse, et dj l'on tait  la bailleur
d'un village nomm Oudon, qui a une grosse tour lorsque tout  coup
l'essieu crie et se rompt...

Le convoi arrivait  Orlans. Madame Verdelet donna deux ou trois coups
du coude  son mari, qui enfin, d'un ton froid se rsigna  offrir
l'hospitalit  nos deux voyageurs. La politesse du gros monsieur tait
si force et si impolie, que notre hros, par malice, accepta ses offres
avec une cordialit apparente qui dut faire enrager l'amphitryon.

Et moi, s'cria Robinard, o me logerez-vous, mon cher adjoint, car je
vous prviens que j'ai compt sur votre domicile?--M. Verdelet ouvrait
une grande bouche, mais il ne rpondait point...--Mon Dieu! point de
faons, s'cria le baronnet, un lit de sangle au salon... deux nuits,
c'est bientt pass; et parbleu! je ne caserai point vos deux Chinois de
faence verte!

Madame Verdelet avait un air mcontent qui rconcilia un peu le jeune
Oscar avec elle.

(_La suite  un prochain numro._)

Albert Aubert.



Les Romanciers contemporains.

M. EUGNE SUE.

Si le mrite d'un crivain se devait mesurer au bruit que ses livres
font dans le monde, l'auteur des _Mystres de Paris_ serait justement
mis  la premire place parmi les romanciers contemporains. Les succs
les plus fameux oui plit prs des siens, et l'immense popularit des
deux grands auteurs anglais, Walter Scott et Charles Dickens, ne
surpasse point celle que M. Eugne Sue a conquise rapidement depuis
quelques annes. Quatre-vingt mille exemplaires des _Mystres de Paris_
se sont vendus dans les seuls tats-Unis et j'imagine que les meilleurs
romans de Cooper n'ont jamais reu un semblable accueil des Amricains
eux-mmes. Chez nous, depuis les romans infinis du dix-septime sicle,
on n'avait point vu de livres obtenir une faveur aussi universelle que
ceux de M. Eugne Sue; et, s'il nous tait permis de toucher  la
biographie d'un crivain encore vivant, nous trouverions sans doute, de
la part des lecteurs et des lectrices d'aujourd'hui, des marques de
sympathie et d'admiration plus flatteuses encore que l'offre de mariage
faite autrefois  Calprende par une trs-riche veuve, sous cette
condition que le mari achverait son interminable roman de _la
Cloptre_.

Le succs, quand il dpasse ainsi toutes les limites, doit tre tenu
d'abord, et avant examen, pour parfaitement lgitime; dsormais le rle
de la critique se borne  chercher,  discerner,  expliquer le mrite
de l'oeuvre, mrite ncessaire, mrite que ne peut laisser en doute
l'extraordinaire applaudissement du public. Pourtant je ne sache point
de livre qui ait t critiqu, je dirai mme invectiv avec autant
d'amertume que le furent les _Mystres de Paris_, et nous avons vu des
Aristarques s'attarder encore  nier le succs, alors mme qu'il
devemait de jour en jour plus clatant et plus incontestable. Que la
mode s'en soit un peu mle, je le veux bien; de quoi la mode un se
mle-t-elle point depuis que le monde est monde? Mais  coup sr la
sottise serait trange d'attribuer tout le succs des _Mystres_  cette
insaisissable frivole faveur qui a introduit dans tous nos salons la
gigue hongroise que vous savez.

D'ailleurs, je veux le dire tout de suite, le roman de M. Eugne Sue a
obtenu son plus grand succs peut-tre parmi une classe de lecteur sur
laquelle la mode n'a que bien peu d'empire; j'entends la classe des
pauvres et des malheureux, elle est alle, cette fois, chercher dans ces
feuilletons, lecture ordinaire des gens dont les heures ne sont pas
comptes, les paroles gnreuses, les librales penses de l'crivain,
sa touchante sympathie, sa noble piti pour ceux qui souffrent et qui
gmissent dans ce meilleur des mondes. Que de belles histoires de coeur,
que d'extraordinaires aventures, que d'admirables lgies, que de drames
effrayants nous ont t conts bien conts depuis tantt vingt ans! Que
d'esprit et style, que de sentiment et d'imagination ont t jets,
comme  pleines mains, dans tous ces romans psychologiques, intimes,
historiques ou goguenards dont notre poque s'est montre
merveilleusement abondante. Mais le peuple ne les a point lus, mais le
peuple les a laisss de ct, ne les jugea point faits pour lui, ne les
considrant gure que comme chimre agrable d'un monde qu'il ne connat
point, d'une socit qui lui est trangre. Seul il a t vritablement
populaire et dans toute l'acception de ce mot, l'crivain gnreux qui
entreprit de Rvler les relles et douloureuses misres du pauvre, qui
mit pour ainsi dire sa grande imagination au service de cette cause
charitable, qui st btir avec les souffrances et les vices d'en bas une
histoire plus mouvante, un roman plus pathtique que les autres
n'avaient su faire avec tous les pleurs d'amour, toutes les peines du
coeur, toutes les maladies de l'esprit, toutes les infirmits de la
grandeur humaine. Celui-ci avait touch la plaie vive, celui-l avait
fait vibrer la corde affreuse, et, terreur et piti, ces deux grands
ressorts de tout drame possible, emplissaient tellement le coeur de
l'crivain, qu'il lui fallait modrer toujours l'expression de son
sentiment, plutt que de l'exalter et de l'exagrer, selon l'usage des
romanciers d'amour. On sent bien que l'auteur a souffert lui mme en
crivant ces pages douloureuses; on voit bien que, comme autre fois
Diderot, composant sa _Religieuse_, M. Sue, composant les _Mystres de
Paris_, il s'est dsol du conte qu'il faisait!

Ce serait une tude intressante que de suivre dans les romans de M.
Eugne Sue le progrs et la transformation du systme perptuel de
l'auteur, qui repose tout entier sur ce vieil antagonisme, deux
principes, le bien et le mal. A son dbut, le romancier, frapp dj de
la double domination qui se partage le monde, imagine toujours,  ct
du ses hros excellents par le coeur et par l'esprit, un personnage
effroyable dans lequel semblent se runir les vices et les mchancets,
une sorte de tratre un peu mlodramatique, disons-le sans compter
l'imitation de Mphistophls. Ainsi nous allons du Szaffie de la
Salamandre au Lugarto de Mathilde,  travers plusieurs hros du mal
couls dans le mme monde. Mais aujourd'hui le romancier a fait ce grand
progrs de ne plus imaginer de semblables parangons de vertu ou de vice,
et de chercher plutt le bien et le mal dans la ralit mme. Alors, au
lieu de Lugarto, ce monstre impossible, charg de rtablir l'quilibre
quand Mathilde et Rochegune font par trop pencher la balance du ct de
la vertu; au lieu, dis-je, de Lugarto, nous avons eu les misres du
peuple et les vices affreux engendrs par ces mmes misres; un lieu des
noirceurs d'une me diabolique, l'auteur nous a montr ce gouffre sans
fond plein d'infamies, de crimes et de douleurs qui se creuse nuit et
jour au plus bas de la socit. Alors aussi s'est subitement lev le
talent du conteur. Soutenu, pour ainsi dire, par la force de la ralit,
l'crivain ne s'est plus puis en ces paginations excessives qui
pchaient toujours par leur excs mme; dsormais il n'avait besoin que
de reflchir dans son oeuvre ces vrits effrayantes qu'on n'invente
point, et qui laissent bien loin, pour la terreur et la piti, pour la
curiosit mme, toutes les inventions humaines; dsormais le roman
devenait presque de l'histoire.--Aprs cela, on a cri de toutes parts 
l'immoralit. A quoi non parler aux pauvres de leur pauvret, aux
misrables de leur misre, aux dsesprs de leur dsespoir? S'ils
allaient s'irriter enfin  la vue de ce tableau trop vrai de l'atroce
destine que le monde leur a faite?... Rognez ce chapitre, la morale le
rprouve; cachez cette plaie, l'humanit n'en supporte point la vue;
touffez ce cri, l'ordre public en serait troubl; taisez ce scandale,
la religion s'en indignerait, etc. Ainsi les scrupuleux effarouchaient
de la nudit de ces tableaux; les dlicats ne pouvaient tolrer la
crudit de ces tons, et les uns et les autres condamnaient chaque
chapitre en particulier, oubliant en vue de quel enseignement gnral
l'auteur les avait tracs, ne voyant pas quelle haute moralit il avait
eu le gnreux dessin de tirer de ces pages immorales et scandaleuses!

Dieu merci! tout cela est devenu bien clair aujourd'hui; la faveur
publique, qui ne peut, quoi qu'on dise, s'attacher jamais  une oeuvre
foncirement immorale, a fait justice dj de toutes ces fausses
accusations diriges contre l'auteur des _Mystres de Paris_, et il nous
est permis maintenant de louer, le louer hardiment et sans restrictions
ce merveilleux talent de conteur qui a gagn  M. Eugne Sue tous les
lecteurs du monde.

Il ne faut point se dissimuler que le roman franais a toujours t
quelque peu bavard. Souvenez-vous des volumineuses histoires du _Cyros_
et de la _Cltie_. Que de conversations mles au rcit! que de
portrait-tracs au milieu des vnements! que de rflexions au travers
de l'aventure! Mademoiselle de Scudry est bien la patronne de tous nos
romanciers passs, prsents et futurs. Toujours nous avons vu nos
conteurs les plus excellents songer  faire ainsi, tout en contant, les
affaires de pur esprit. Nos historiens mme crivaient des chapitres
entiers, o ils se dlassaient du rcit en discutant les traits, en
raisonnant sur la politique, en dployant toutes les richesses de leur
style. Aucun d'eux, avant M. de Barante, n'avait eu assez de rsignation
pour accepter la fameuse devise: _Scribitur ad narrandum, non ad
probandum_. Parmi nos romanciers, prenez tel que vous voudrez, prenez,
comme j'ai dit, ceux qui content par excellence, prenez Lesage lui-mme;
ne sentez-vous pas  chaque page l'esprit satirique de l'auteur percer
sous les discours qu'il met dans la bouche de ses personnages. Souvent
ne voyez-vous pas l'histoire interrompue par des rflexions que les
faits suggrent  l'auteur, plutt qu'aux personnages du roman? De la
_Glbe_ on pourrait extraire un volume entier de conversations, de
digressions morales et de portraits inutiles  l'action. De _Gil Blas_
on tirerait de mme un _Lesagana,_ c'est--dire un recueil d'aphorismes
critiques, de hors-d'oeuvre littraires ou moraux appartenant en propre
 l'auteur, et  peu prs tranger  son rcit. Enfin, il n'y aurait pas
jusqu'au roman burlesque et goguenard de Pagault-Lebrun qui ne nous
offrt un pareil exemple de digression personnelle, et je n'en veux pour
preuve que le fameux chapitre de la lanterne magique dans _Monsieur
Halle_.

Aujourd'hui le spectacle est beaucoup moins philosophique, et se tourne
de prfrence vers la description.

        Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.

Nos meilleurs romans, les plus tendres, les plus passionns, les plus
mouvants, dcrivent encore plus qu'ils ne content; pas une scne ne se
peut passer sans que le lieu ne soit peint avec une exactitude
rigoureuse, pas une parole d'amour ne sera dite sans que nous sachions
sous quels arbres et auprs de quelles fleurs elle doit tre prononce.
M. de Balzac, cet esprit si fcond, si fin et si vigoureux, a plus que
tout autre sacrifi  la description, et, pour citer ici l'un de ses
meilleurs livres, _le Lys dans la valle_ est plutt un paysage qu'un
roman. Jusqu' Mathilde, nous avons vu M. Sue payer aussi son tribut 
la mode descriptive qui gouverne toute notre poque, depuis les potes
jusqu'aux avocats; mais _les Mystres de Paris_ semblent purs de cet
lment si funeste au rcit, et nous montrent un conteur vritable, un
conteur uniquement jaloux de conter, se sacrifiant lui-mme  son conte,
lve et rival des conteurs modles, Walter Scott et Dickens.

On a souvent rpt, comme loge insigne, que Walter Scott avait fond
le roman historique;  mon sens, il et mieux valu dire, pour l'honneur
de l'crivain, qu'il avait fond le roman conteur; et personne ne pourra
douter du mrite singulier de ce nouveau genre, si l'on rflchit aux
difficults presque insurmontables de la narration. Les plus grands
crivains de notre langue, Bossuet, Fnelon, Voltaire, n'ont jamais
donn de marque plus visible et plus belle de leur talent d'crire que
lorsqu'ils abordrent le _narratif._ L'action d'abord, l'action ensuite,
et encore l'action, voil la triple et unique qualit essentielle au
vritable rcit, et sans laquelle il ne saurait exister. Volontiers
j'adopterais comme emblme allgorique du roman conteur cette
caricature, o nous voyons une locomotive qui tire derrire elle une
immense page de papier noir sci  la vapeur, et la droule incessamment
sur le _railway._ Vous ne conterez point, si vous n'avez dans l'esprit
comme un mouvement perptuel, comme une agitation, comme un souffle
d'air qui enfle la voile de votre invention et vous pousse toujours en
avant; nous l'avons dit, le vrai conteur conte pour conter, ne se
proccupant gure du pays dj parcouru, moins encore de l'espace qui
lui reste  franchir; tout entier  l'action du prsent, il se meut, il
avance, entendant rsonner  son oreille la voix imprieuse dont parle
Bossuet, et qui lui crie sans trve; Marche! marche!--Aussi semble-t-il
que M. Eugne Sue vient de rencontrer le sujet unique, le sujet par
excellence, le vrai sujet du roman conteur, je veux dire le _Juif
errant_, cet ternel voyageur sur les pas duquel l'crivain doit marcher
d'un pas infatigable, rglant l'action de son livre sur l'action
perptuelle du hros, et obissant nuit et jour au mouvement d'en haut,
qui pousse sans fin et sans relche Ahasvrus!

Remarquez, en effet, que les romans anglais, et surtout ceux de Cooper,
ne sont autre chose,  bien prendre, que des marches et des
contre-marches perptuelles. Le dernier roman de Dickens, le _Marchand
d'antiquits_, qu'tait-ce, s'il vous plat? simplement un voyage de
Londres en cosse, un voyage  pied, celui d'un pauvre vieillard et de
sa petite fille. Et le fameux conte de Cooper, _le Dernier des
Mohicans_? une marche encore, une marche presque militaire, au travers
des savanes et des forts, ou plutt une course tellement longue et
tellement rapide que les hros, arrivs au bout de leur route, doivent
mourir d'puisement.--Mais le Juif errant est un personnage admirable,
parce qu'il ne se lasse point, et, cependant, ne sait point ce que c'est
que de s'arrter.

_Les Mystres de Paris_ sont dj un premier chef-d'oeuvre de rcit, et
tout ce peuple de lecteurs entran pendant dix volumes, captiv durant
une anne entire, et comme garrott par l'intrt croissant du rcit,
fait assez foi de cette perfection dont nous parlons; le roman de M.
Eugne Sue est du petit nombre de ceux qui ne souffrent pas qu'on les
laisse avant d'tre arriv  leur dernire page, et dont la lecture est
tellement attachante qu'elle vous fait tout oublier. Une fois que le
livre vous tient, bon gr, mal gr, il faut bien aller jusqu'au bout, et
si vous rsistez, soyez sr que le livre vous fera violence.

Mais ce serait dire trop peu que d'appeler seulement M. Eugne Sue un
conteur; il est aussi un homme d'imagination, et, en cela, il dpasse de
beaucoup les romanciers anglais, ses modles en l'art du rcit. A coup
sr, je ne veux point dire le plus petit mal du talent de Walter Scott
et de celui de ses successeurs; mais je m'tonne souvent du peu
d'invention que ces romanciers ont fait voir dans leurs livres, si
attachants d'ailleurs et si merveilleusement conts. Une histoire toute
simple, une histoire unique qui se droule tout droit devant elle,
coupe de temps en temps par ces accidents faciles  prvoir, et pour
ainsi dire tirs du sujet mme. Prenez _Ivanhoe_ ou _les Puritains_, ces
chefs-d'oeuvre, et comparez-les, pour l'invention, aux romans espagnols
ou italiens, comparez-les aussi  la _Crte_ ou  la _Cloptre_, ce ne
sera plus qu'un fil auprs d'une trame, qu'une rue auprs d'un
carrefour. L'Arioste fut le grand matre en l'art de ces aventures
croises, toutes marchant de front, enjambant les unes sur les autres,
suspendant l'intrt sans le ralentir, irritant la curiosit du lecteur
sans jamais la lasser, et menant le livre par vingt routes  la fois aux
vingt dnouements runis enfin dans un seul et mme chapitre. A
l'exemple du grand pote italien, nos premiers romanciers excellrent
aussi dans ce genre _crois_, qui demande une fertilit singulire
d'invention et une industrie de talent plus merveilleuse encore. La
dernire partie de la _Crte_ offre un dnouement modle; trente-deux
mariages, clbrs du mme coup aprs des traverses infinies et des
infortunes inextricables! M. Eugne Sue a retrouv, dans _les Mystres
de Paris_, cet art si difficile des vieux conteurs, cet art si important
aux romans de longue haleine, et sans lequel on ne saurait remplir des
volumes,  moins de tomber dans l'insipide monotonie de Richardson. Les
_Mystres_, qui avaient eu, dans ce genre, pour prcurseurs _les Mmoire
du Diable_ de M. Frdric Souli, se montrent  nous comme un monde tout
entier, o les personnages de toutes sortes se mlent sans se confondre,
o la comdie vient interrompre le drame, et rciproquement, o
l'aimable scne d'amour est continue par le spectacle hideux du crime
ou de la misre, o le rire succde aux larmes et l'attendrissement  la
terreur; fleuve profond, qui suit sa pente sans relche et sans repos!
mais cent affluents y viennent jeter leurs eaux  droite et  gauche,
acclrant son cours au lieu de le ralentir; tout y roule ple-mle, 
pleins bords, tout s'y prcipite  la fois vers l'embouchure lointaine
et mystrieuse. Que de types varis! que de physionomies diverses!
sombres ou gracieuses, douces ou terribles! quelle multitude vivante et
remuante! Et par combien de situations l'auteur sait-il encore en varier
les aspects! Pas un thtre qu'il n'explore, pas une scne o il ne
fasse jouer tous les personnages,  la fois fantastiques et rels, que
son imagination a crs, depuis le boudoir aux parfums exquis jusqu'aux
bouges noirs et fangeux, depuis la mansarde au bord des toits, fleurie
et toute brillante de soleil, jusqu'aux sombres greniers de la misre et
de la souffrance! A ct de l'assassin ivre et furieux, Fleur-de-Marie
portant entre ses bras son rosier malade et qui va prir faute d'air et
de rayons; auprs de la belle et pure madame d'Harville, Sarah
intrigante et criminelle; auprs de Fernand, cet avare tach de sang,
Rodolphe, le soutien du malheureux, la providence du pauvre, la
consolation des affligs! L'auteur semble avoir tout vu, tout connu,
tout prouv; il nous fait parcourir la socit entire;  tous les
chelons, sous tous les costumes, nous voyons s'agiter cette multitude
bruyante, qui pleure et qui rit, ne d'un souffle du pote et de sa
fantaisie; anges et dmons s'y coudoient, allant et venant, montant et
descendant; on dirait une autre chelle de Jacob!

Pour une imagination abondante et exubrante comme celle de M. Eugne
Sue, le plan du livre n'est proprement qu'un cadre; rien ne la gne,
tout peut entrer dans le livre, livre divers, fourmillant et touffu, si
je puis dire ainsi. Ne demandez pas trop  l'auteur la mthode, ce qu'on
appelait autrefois le dessin de l'ouvrage; il ne se pique pas de
construire son volume svrement et correctement: _tenui deducta poemata
filo_; son talent n'est pas l, son talent plein de verve et de hasards,
talent d'improvisation et de mouvement; il n'est pas de ceux qui
distillent leur oeuvre, lentement, filtre goutte  goutte par un
alambic; le travail de la lime ne lui convient pas, il laisse  son
livre les imperfections du premier jet et les lignes du moule, mais
aussi la physionomie vive et les artes saillantes. On sent bien que
s'il pouvait s'arrter, il corrigerait, il retoucherait; mais videmment
il est entran lui-mme et pouss en avant par la force irrsistible de
son rcit.

Je ne crains point, d'ailleurs, d'aller trop loin dans mes loges, quand
je songe que l'imagination de M. Eugne Sue, brillante ds son dbut, a
acquis chaque jour un nouvel clat, et deviendra sans doute plus
blouissante encore. La plupart de nos romanciers rinventent
aujourd'hui leurs premires inventions,  peu prs comme les ours
sauvages qui, s'tant engraisss pendant l'hiver, se sustentent, quand
la bise est venue, en se lchant les pattes avec assiduit. L'auteur de
_la Salamandre_, au contraire, a toujours renchri sur lui-mme, sa
veine est fconde, inpuisable; aprs _Mathilde, les Mystres de Paris_,
et maintenant le _Juif Errant_, admirable sujet, comme nous l'avons dit,
et qui saurait donner de l'imagination  l'esprit le moins inventif du
monde, et au-dessous duquel M. Eugne Sue ne restera point, j'en suis
sr.

Encore un mot,--sur ce qu'on appelle _la curiosit_ en termes
littraires.--Vous pouvez, n'est-ce pas? inventer de fort belles choses,
sans en trouver une seule de curieuse. Or, par le temps qui court, et la
fatigue gnrale qui alanguit les esprits, il faut du nouveau,
c'est--dire du _curieux_; il faut que vous saisissiez d'abord votre
lecteur par un tableau trange, que tout de suite sa langueur
s'vanouisse et son attention se rveille. _Les Mystres de Paris_,
chef-d'oeuvre de rcit et d'imagination, sont encore un chef-d'oeuvre de
_curiosit_, curiosit non point close dans les rves bizarres, dans
les fantaisies excentriques de l'auteur, non point artificiellement
compose  l'aide de spirituels paradoxes ou d'axiomes pris au rebours,
mais puise tout entire,--et c'est l ce qui en fait le mrite,--dans
la ralit mme, plus curieuse, quand on la sait observer, que toutes
les lanternes magiques du monde, plus bizarre cent fois que tous les
cerveaux connus des potes et des chimriques. La Cit et ses mystres
taient  deux pas de nous; il suffisait d'y regarder pour en tirer des
scnes saisissantes, d'affreux tableaux, d'tonnants spectacles. C'est
ce qu'a fait M. Eugne Sue; et, de mme, nous le verrons encore demander
 la vie,  la socit, aux secrets du riche et du pauvre, sa
_curiosit_, bien suprieure  celle des romanciers allemands, qui ont
pouss jusqu' la folie la recherche du bizarre et de l'original. Pour
moi, le rosier de Fleur de Marie est plus curieux certainement que le
docteur Sphex de Jean-Paul, pleurant dans une soucoupe parce qu'il veut
faire sur ses larmes une exprience chimique!

Que si, maintenant, quelques-uns, plus svres, me trouvent excessif
dans l'loge, je ne nierai point que ces louanges me sont dictes aussi
par une sorte de reconnaissance envers M. Eugne Sue. N'est-ce donc rien
d'avoir _amus_, pour prendre le terme le plus mince, d'avoir amus,
dis-je, les lecteurs des deux mondes durant une anne entire, d'avoir
donn une pture au commun des esprits (et j'en sais des plus fiers qui
s'en sont nourris comme les autres), d'avoir enfin, parmi toutes le
pauvrets courantes, trouv une mine riche et fconde? Un bon roman, je
l'avoue, m'a toujours sembl un vritable bienfait rendu  la pauvre
espce humaine, qui s'ennuie si fort; et j'estime qu'on doit de la
reconnaissance  celui qui nous a tir, ne ft-ce qu'une demi-heure par
jour, de notre assiette ordinaire, plate et nausabonde, qui nous a
mens avec lui dans les espaces de l'imagination, qui nous a fait goter
un peu l'oubli de nous-mmes et des autres. A ce compte, jamais
romancier n'a mieux mrit de la race des lecteurs que M. Eugne Sue, et
il y aurait plus que de l'ingratitude  oublier ces dix volumes de
feuilletons, notre lecture quotidienne et presque ncessaire pendant
plus d'une anne.

--Le paradis, disait un Anglais, c'est le coin du feu et un roman pour
l'ternit.--Un roman comme _Mathilde_, s'entend, ou comme _les
Mystres de Paris._



Revue comique de l'Exposition, par Cham.

[Illustration: Billard  bandes en caoutchouc.]

[Illustration: Eau africaine pour teindre les cheveux.]

[Illustration: Lit en fer assur contre l'incendie.]

[Illustration: Avantages d'un chapeau qui prend la forme de la tte.]

[Illustration: Le lundi,  l'Exposition.--les exposants curieux de voir
la famille royale.]

[Illustration: Animaux empaills.]

[Illustration: Un fusil  deux coup perfectionn.]

[Illustration: La gravure sur bois est trop haut place cette anne pour
qu'on puisse en faire un loge suffisant.]

[Illustration: Application de la ceinture de sauvetage au transport des
troupes.]

[Illustration: Bottes  15 fr.]

[Illustration: Faux toupets  l'usage des vieillards qui, n'ayant plus
le droit d'avoir des cheveux, veulent avoir un front chauve.]

[Illustration: Une voiture inversable: elle ne peut pas marcher.]

[Illustration: Parapluie impermable.]

[Illustration: Savon de toilette  tacher les mains.]

[Illustration: Un chapeau impermable.]

[Illustration: Napolon en tapisserie, d'aprs M. Gros.]

[Illustration: Drap Sedan... cdant au moindre effort.]

[Illustration: Nouveau modle de pendule.--On demande o est le cadran.]



Une Soire  Saint-Ptersbourg.

STATUE DE LA NVA, PAR JACQUES.

Un jeune sculpteur franais, nomm Jacques, qui avait obtenu jadis le
premier prix de Rome, tait venu s'tablir  Saint-Ptersbourg, o il
exerait son art avec un succs gal  son talent. Non-seulement il
suffisait  tous ses besoins, mais il avait dj amass une petite
fortune, lorsqu'en 1842 il renona  tous les travaux qui le faisaient
vivre et qui l'enrichissaient pour s'adonner exclusivement  une oeuvre
colossale qui, si ses esprances se ralisaient, devait rendre son nom
immortel. La gloire tait dsormais l'unique pense de son ambition; 
cet avenir incertain il sacrifiait avec joie le prsent. Enferm dans
son atelier, il passa une anne entire et il composa le modle en
pltre, de la statue dont _l'Illustration_ offre aujourd'hui un dessin 
ses abonns.

C'tait la Nva. Depuis longtemps, les architectes russes ou trangers
tablis  Saint Ptersbourg cherchaient, sans pouvoir les trouver, les
moyens de construire sur la Nva un pont qui lit ensemble,  l'poque
de la dbcle, les deux parties de la capitale de la Russie. Personne
n'ignore qu'au moment de la fonte des glaces toutes les communications
sont interrompues souvent pendant plusieurs jours entre la rive droite
et la rive gauche du fleuve. Plus d'un habitant de Saint-Ptersbourg
reste ainsi parfois une semaine entire forcment absent de son
domicile. Une multitude de projets avaient t successivement prsents
au comit spcial charg de les examiner: tous furent rejets.

Enfin, en 1841, un nouveau plan obtint, l'assentiment universel. Pour
l'excuter il fallait, il est vrai, abattre un nombre considrable de
maisons, combler des canaux, percer des rues, etc. Une vaste place
devait, en outre, aboutir au pont, du ct du quai Anglais. A peine M.
Jacques eut-il connaissance de ce projet, il conut l'ide de sculpter
une statue colossale destine  l'ornement de cette place, et il fit, en
consquence, un modle en pltre qui excita des transports unanimes
d'admiration.

Heureux et fier de ce premier succs l'artiste croyait toucher au terme
de ses voeux; dj il s'apprtait  transformer ce modle fragile en un
bloc de pierre ici imprissable, lorsqu'un matin,-- douleur!--on vint
lui apprendre que pendant la nuit un incendie avait tout dvor; son
atelier, son modle, sa petite fortune, son avenir, sa gloire, ses
esprances et ses rves... Il supporta ce coup affreux avec une noble
fermet; mais, s'il se montra rsign, s'il cacha ses douleurs  tous
les yeux, son dsespoir n'en fut pas moins violent.

A cette nouvelle, tous les trangers tablis  Saint-Ptersbourg
ouvrirent une souscription en faveur de notre malheureux compatriote.
Pour en augmenter le chiffre, qui s'levait cependant avec rapidit,
quelques Franais formrent le projet de donner une reprsentation
publique de _Tartufe_. S. E. le gnral de Guidennoff directeur en chef
de tous les thtres de l'empire, s'empressa d'accorder l'autorisation
qu'on lui avait demande; et, le 6 mai dernier, le chef d'oeuvre de
Molire a t jou par des amateurs, dans la grande et belle salle de la
maison Paguellard, en prsence d'une assemble nombreuse et rjouie.
Toute l'aristocratie de la capitale tait  cette reprsentation, qui a
rappel  tous les assistants les plus belles soires du thtre
imprial italien, o Pauline Viardo-Garcia, Rubini et Tamburini
obtenaient tant d'applaudissements, de rappris, de bouquets et de
couronnes. La recette s'est leve  4,500 roubles, sans compter les
dons particuliers.

M. Jacques a donc t rembours de ses frais; il a pu faire honneur  sa
signature; mais, de son chef-d'oeuvre, il ne reste plus maintenant qu'un
souvenir... et notre dessin.



Le Sacrifice d'Alceste.

(2e partie.--Voir page 237.)

Le mariage projet entre Nathaniel de Keraudran et Mathilde de Larcy,
reprit mon oncle Antoine commenant une seconde histoire, avait surtout
pour but de terminer des dmls d'intrts qui avaient divis leurs
familles. Mathilde, par ses ides romanesques, en exigeant un homme qui
et sacrifi sa vie pour elle, rompit tous ces projets. Aussitt que
Keraudran eut refus la fiole de poison, elle refusa son alliance. Les
procs recommencrent; et au lieu du notaire on vit paratre les
avocats.

Nathaniel de Keraudran en tait dsol.

Faut-il donc devenir ennemis? disait-il.

Dans son dsir de la paix, il et souscrit  toutes les conditions pour
obtenir un arrangement amiable. Il me pressa d'tre son ngociateur, et
je partis pour le chteau de Larcy charg de cette dlicate mission.
J'avoue aussi que, de mon autorit prive, j'en avais pris une plus
dlicate encore. Je connaissais l'amour de Keraudran pour Mathilde; il
n'avait fait que s'enflammer depuis leur rupture. D'un autre ct,
j'tais persuad que Mathilde aimait Nathaniel, et que sa tendresse
avait survcu au bizarre caprice qui avait provoqu leur sparation. Je
ne dsesprais donc pas de les runir, et je partis dans ce but, tout
autant que dans celui de terminer leur procs.

Je fus parfaitement accueilli au chteau de Larcy. J'avais t l'ami de
la famille avant mme d'tre celui de Keraudran. De plus, je ne
dissimulai pas le moins du monde mon caractre officiel d'ambassadeur.
Je m'annonai comme messager de paix, charg de pleins pouvoirs, et je
m'aperus bien vite qu'on dsirait terminer les hostilits aussi bien au
chteau de Larcy qu' celui de Keraudran.

Mais je vis aussi que ma seconde entreprise serait plus difficile: ce
n'tait pas seulement un caprice de jeune fille, mais une volont
srieuse, un calcul bien arrt d'avance, qui avaient amen la bizarre
preuve dans laquelle Nathaniel avait chou. Prendre un poux, c'tait
dans la pense de Mathilde, lui donner sa vie; elle ne voulait la donner
qu' un homme qui l'et, paye d'un semblable retour. Aussi, lorsque je
lui parlai de l'amour de Keraudran, lorsque je peignis son dsespoir,
elle haussa les paules.

J'en ai fait l'exprience, rpondit-elle avec un sourire ironique; je
suis maintenant que cette passion si vive, que cet amour si dvou ne
peut aller jusqu' boire deux cuilleres de potion! Que voulez-vous?
continua-t-elle d'un ton agaant, je m'tais mis dans la tte que je
valais la peine d'tre aime pour tout de bon. J'attendrai de l'tre
pour me dcider.

--Personne ne vous aimera plus que Nathaniel, rpliquai-je.

--Eh bien! alors... j'attendrai toujours! et je ne ma dciderai pour
personne!

Je revins souvent sur le mme sujet, et toujours avec aussi peu de
succs. Je commenai donc  dsesprer de renouer une alliance qui
paraissait dfinitivement rompue, et si j'en parlais encore  Mathilde,
ce n'tait plus que pour trouver un sujet d'amusantes querelles et
d'innocentes coquetteries. De son ct, Mathilde semblait se plaire
beaucoup  ces taquineries galantes qui occupaient nos tte--tte sans
les rendre dangereux, et qui lui rappelaient un nom et des souvenirs
beaucoup plus chers peut-tre qu'elle n'et voulu le laisser croire.

Je dois avouer aussi que j'avais  cette poque une assez mauvaise
habitude: c'tait, de faire la cour  toutes les jolies femmes que je
rencontrais; et cela presque sans but, par simple passe-temps, comme un
jeu d'esprit, et de mme qu'on dit en termes d'escrime, pour
m'entretenir la main. J'avais conserv cette habitude dans mes nouvelles
relations avec Mathilde, et elle rpondait  mes galanteries avec une
prsence d'esprit et une gaiet qui m'encourageaient  continuer en me
permettant de croire qu'elle ne s'abusa pas sur leur vritable valeur.
Que pouvious-nous, d'ailleurs, faire de mieux pour tromper les loisirs
de cette vie de chteau monotone et solitaire?

C'taient donc des agaceries, des taquineries, des coquetteries sans
fin. Jamais le pre de Larcy n'avait assist  de semblables
remue-mnage.

La paix, la paix, que diable! enfants! disait-il par intervalles; vous
ne pouvez donc pas tre deux minutes ensemble sans vous chamailler?
Quelle langue, bon Dieu! parbleu, marquis, on voit bien que vous tes
Gascon!

--Gascon? repartis-je; merci! Il y a des Bretons et mme des Bretonnes
qui ne leur cdent en rien.

--Ou s'en flatte! rpliqua vivement Mathilde; mais on sait ce que vaut
la Garonne... et nous sommes francs, au moins!

--J'en suis d'avis. Il n'y a que les Bretonnes pour tenir ce qu'elles
promettent...

--Et les Bretons, donc! rpondit Mathilde avec un sourire un peu forc;
nous en savons quelque chose. Je doute cependant que les Gascons
valussent beaucoup mieux, et ce sont des rpondants auxquels je me
fierais peu.

--Je vous dirai comme la premire fois: Essayez!

--Un dfi!... nous verrons. Mais savez-vous bien que j'ai t sur le
point de vous envoyer aussi la fameuse bouteille? J'aurais t curieuse
de savoir ce que vous auriez fait, monsieur le Gascon.

--Ce que j'aurais fait? je vais vous le dire, parbleu! J'aurais jet la
fiole par les fentres et ross le sorcier pour lui apprendre  rendre
les gens malades... et dites que ce n'eut pas t une preuve frappante
de ma tendresse!

Mathilde se mit  lire aux clats, et nous continumes sur ce ton de
folle gaiet. Au reste, loin d'entraver notre intimit croissante, le
vieux papa semblait au contraire la favoriser de tout son pouvoir. Je ne
doute pas qu'il n'et pens que je pouvais remplacer avantageusement
Keraudran, et il et reu avec, plaisir la proposition d'carteler mon
blason avec celui de sa fille; mais j'tais loin d'une semblable ide.
Engag ailleurs dans les liens d'une vritable tendresse, je ne pouvais
dpasser avec Mathilde les limites de la simple et pure amiti, malgr
les amusements de nos causeries et de nos agaceries rciproques.

Avec tout cela, mon sjour se prolongeait au chteau de Larcy; je m'y
plaisais trop pour chercher  le quitter bien vite. Toutefois, je
songeais dj srieusement  prparer mon dpart, lorsque Mathilde
m'apprit un soir qu'elle s'tait engage  honorer de sa prsence,
suivant le style d'usage, une fte qui devait avoir lieu dans une ferme
situe quelques lieues plus loin.

Nous partirons demain matin, ajouta-t-elle; soyez prt de bonne heure.

--Nous? rpondis-je en riant; c'est  merveille. Vous disposez de moi en
vritable despote. Il n'y a pas mme d'observations  faire,  ce que je
vois: allons, je me rsigne.

--Pauvre jeune homme! rpliqua Mathilde; voyez-vous, il se sacrifie!
Soyez sr de toute ma reconnaissance, monsieur le marquis, pour cette
complaisance inespre.

Et elle fit ironiquement une profonde rvrence.

J'y compte, dis-je, et je la rclamerais au besoin.

Nous partmes, en effet, le lendemain de bonne heure. Le temps tait
superbe, mais la route dtestable; elle traversait les bois, en
tournant, montant, descendant et remontant sans cesse, creuse de
ravins, encombre de pierres et de branches d'arbres. La voiture ne
pouvait marcher qu'au pas.

J'tais sur le devant de la calche, dont Mathilde et son pre
occupaient le fond. Mathilde tait en toilette de bal, et franchement je
ne l'avais jamais vue si jolie. Je me trouvais, d'ailleurs, en
disposition taciturne et rveuse, en sorte que le voyage tait
silencieux. Je me contentais de regarder mon gracieux vis--vis, et sans
doute mes yeux expliquaient trop clairement mes impressions, car
souvent, lorsque nos regards se rencontraient, elle rougissait et
tournait lgrement la tte. Peu  peu elle devint pensive, elle-mme,
la chaleur du jour qui s'levait avec le soleil, le silence du bois, 
peine troubl par le bruit monotone et cadenc des roues et des chevaux,
le bercement lent et uniforme de la voiture, l'air embaum de la fort,
ces alternatives d'ombre et de lumire qui passaient et repassaient sur
nous  travers les branchages qui se courbaient au-dessus de nos ttes,
enfin une sorte d'influence magntique nous disposaient tous deux  la
rverie; et mes yeux, qui rencontraient maintenant plus souvent et plus
longtemps ses grands yeux bleus, y lisaient cette langueur veloute, ce
feu pntrant et voil... qui vous entrane plus loin qu'on ne voudrait
souvent.

L'influence avait galement agi sur le vieux baron.--Il dormait
profondment sur son coussin.

Je ne suis comment cela se fit, mais, aprs un long regard change
presqu' notre insu, Mathilde tressaillit, et se tourna brusquement pour
regarder dans le bois.

Il fait une chaleur touffante, murmura-t-elle en entrouvrant ses
dentelles, et nous sommes exposs au soleil sur cette maudite route...
tandis qu'il y a l-bas dans les taillis des pelouses si vertes, si
fraches, si bien ombrages!

--Nous pourrions peut-tre suivre le voiture  pied, le long du bois...
Voulez-vous mon bras?

Il y eut comme un moment d'indcision.

Non, je vous remercie, dit-elle sans lever les yeux.

--On pourrait peut-tre remdier au soleil. repris-je.

Et pendant que la voilure longeait un taillis d'glantiers et
d'aubpines en fleurs, j'en cueillis de longs rameaux; puis, les tenant
runis en forme, d'ventail, je me penchai vers Mathilde pour l'abriter
sous leur berceau embaum. Elle sourit et me remercia d'un signe de
tte.--Mais la position que j'avais prise tait fatigante et peu
commode; je fus bientt oblig de me courber tout  fait pour appuyer
mon bras du ct de Mathilde: ma main touchait presque son paule, et
mes genoux frlaient sa robe de satin. Elle avait t oblige elle-mme
de se renverser en arrire, dans une pose coquette et gracieuse. Elle
tait si jolie, si sduisante ainsi, que peu  peu je me sentis enivr
d'une vive motion. De son ct, Mathilde semblait palpiter sous le feu
de mes regards; ses yeux, qu'elle tenait baisss, se relevrent
languissamment et se fixrent sur les miens...--Mais elle tressaillit de
nouveau, et, poussant un cri lger, se rejeta vers son pre dont elle
saisit le bras.

Quoi? quoi?--s'cria le vieux baron, se relevant et se rveillant en
sursaut;--qu'y-a-t-il? qu'y-a-t-il? sommes-nous verss?

--Non, dit Mathilde d'une voix mue... mais c'est un cahot... J'ai eu
peur!

--Cette route est dtestable, reprit le baron. J'en suis terriblement
fatigu. Arrivons-nous bientt?

On prit des informations auprs du cocher, qui rpondit qu'il n'y avait
plus qu'une petite demi-heure de marche. D'ailleurs la route
s'amliorait en sortant du bois, et nous arrivmes assez rapidement.

Pendant la fte, Mathilde fut excessivement rserve. Du mon ct, en
rflchissant aux circonstances de notre voyage, je compris cette
rserve, et j'avoue mme que j'en fus bien aise. J'aurais t embarrass
pour recommencer avec elle nos enfantillages des premiers jours; je
craignais mme d'avoir t trop loin, et je rsolus de partir le plus
promptement possible.

La fte champtre tait, au reste, fort gaie. Il y eut une espce de feu
d'artifice, et le bal finit fort tard, il avait t dcid que nous
passerions la nuit chez nos htes, et on nous conduisit  nos
appartements respectifs. Mathilde et son pre furent logs dans le
btiment principal,  un tage au-dessus l'un de l'autre Pour moi, l'on
m'avait assign un petit pavillon sur le jardin. Je m'y endormis
profondment.

Un grand bruit et des cris me rveillrent au point du jour. Lorsque
j'ouvris les yeux, je vis ma chambre entirement claire d'une rouge et
sinistre lueur. Je me jetai prcipitamment en bas du lit; j'ouvris ma
porte... Le feu tait  la ferme. A peine vtu, je me prcipitai vers
les btiments embrass; j'eus en un instant travers le jardin, et
j'arrivai dans la cour.

C'tait affreux: le logis principal, assez solidement construit en
maonnerie, tait entour des btiments d'exploitation levs en
charpente, couverts en chaume pour la plupart et adosss aux murs de la
maison: tous ces btiments taient en feu. Quelques flammches
d'artifice avaient sans doute caus cet incendie. Les habitants de la
maison, rveills par les flammes, s'taient sauvs  demi nus dans la
cour; on criait, on courait, on s'appelait, on se heurtait, et, dans ce
dsordre, il n'y avait aucun moyen de combattre et d'arrter les progrs
du feu, qu'attisait encore la brise du matin. Au reste, il n'y avait
plus gure d'espoir: les btiments lgers construits en avant taient
dj presque entirement consums, et les flammes enveloppaient le corps
de logis principal, qu'elles commenaient  dvorer. Quelques seaux
d'eau, jets  et l au hasard, sans ensemble et sans direction, par
des mains perdues, ne faisaient qu'irriter la fureur de l'incendie.

Mon premier soin fut de chercher Mathilde et son pre dans la foule.--Je
rencontrai le vieux baron qui appelait sa fille  grands cris.--Mathilde
n'y tait pas! Ce fut un coup terrible; personne ne l'avait vue!

Cherchez-la! ramenez-la moi! criait ce pre plor.

--Pas moyen de rentrer dans la maison, rpondit un valet de ferme,
revenant, ses habits  demi brids. L'escalier s'est croul; il a
failli me tomber sur la tte.

A ce moment, ce fut comme une ineffable et terrible vision; tout en
haut, sur le sommet de la maison, on vit apparatre Mathilde: fuyant
devant les flammes qui s'lanaient d'tage en tage, elle tait monte
jusqu'au fate. La pauvre enfant avait, pour fuir, revtu ses habits de
la veille; elle tait l, accroupie sur le bord du toit, en parure de
bal, blanche et brillante comme une fe. Au-dessous d'elle, les flammes
tourbillonnaient avec des bruissements de fureur, et une large nappe de
fume brillante et rouge se droulait derrire en ondoyant sous le vent.
Perdue au milieu de l'incendie qui l'entourait de toutes parts, prt 
la dvorer, elle restait immobile, les mains croises sur sa poitrine,
et si elle appelait du secours, sa voix, touffe dans les mugissements
du feu, ne parvenait pas jusqu' nous.

Vingt mille livres, trente mille livres, cent mille livres  qui me
ramnera ma fille! s'criait le vieux baron en se tordant les mains de
dsespoir.

--Ce n'est pas possible! rptait-on autour de lui.--Et tous les yeux
se fixaient mit elle.--Comment arriver l-haut? Tout brle dessous.

Un jeune homme, plus hardi, courut vers la maison et voulut franchir le
premier btiment embras; un chevron du toit se dtacha et l'tendit
presque sans vie sur les charbons ardents. On le retira priv de
connaissance.

J'avais dj pris mon parti: je m'tais empar de deux couvertures de
laine que je plongeai dans un des tonneaux de la cour; je saisis un
paquet de cordes, une longue chelle, et je me prcipitai  travers le
feu et la fume, au milieu des cris des spectateurs. Arriv au pied du
mur principal, dj crevass et fumant, je plantai l'chelle et je
gravis rapidement jusqu'au toit, disputant chaque chelon aux flammes
qui commenaient  s'y attacher. Lorsque je parvins sur la corniche, le
pied de l'chelle tait en feu, et, un instant aprs, elle tomba.
J'tais auprs de Mathilde.

Venez, lui dis-je, htons nous.

Et en mme temps je l'enveloppais des convertures mouilles.

Serrez-les bien autour de vous, et ne craignez rien.

--Non, me rpondit-elle, il est trop tard.--Comment descendrons-nous?
Voyez, l'chelle est brle.

--Laissez-moi faire.

Et t'attachais fortement aux barreaux de la lucarne la corde que j'avais
apporte.

Maintenant, Mathilde, couvrez bien votre visage et vos beaux cheveux.
Tenez-vous fortement  moi.--Puis, coutez-moi bien: si, quand je serai
arriv en bas, je tombais... ne vous arrtez, pas, et courez toujours
devant vous.

En achevant ces mots, je lui fis passer ses bras autour de moi, et,
cramponn  la corde, je commenai  descendre.

Ce fui un cri d'effroi et d'anxit qui parvint jusqu' mes oreilles,
lorsqu'on nous vit abandonner le mur et disparatre au milieu des
flammes et de la fume. J'ignore,  partir de ce moment, comment
j'accomplis ce prilleux trajet. tourdi, aveugl, je me laissai glisser
jusqu'en bas, puis je tombai sur les poutres embrases, je fus couvert
de feu, je roulai sur les charbons et je ne sais trop ce que devint
Mathilde. Enfin j'arrivai, chancelant, suffoqu, les cheveux et les
mains brls, les habits en lambeaux, presque inanim, au milieu de la
cour; alors je revis Mathilde et son pre, qui me reurent dans leurs
bras.--Je m'vanouis.

Heureusement, je n'avais pas de blessures graves. Quelques jours de
repos suffirent pour me rtablir. Mathilde, protge par les couvertures
dont je l'avais enveloppe, n'avait reu aucune atteinte; et jusqu' mon
rtablissement, elle ne quitta pas mon chevet.

Aussitt que mes blessures furent cicatrises, j'annonai mon dpart. A
cette nouvelle inattendue, Mathilde tressaillit.

Quoi! dit-elle d'une voix videmment altre par la surprise, vous
voulez partir... si tt?

--Il y a longtemps que j'abuse de la permission qui m'a t donne de
rsider au chteau. Ma mission, qui pouvait seule justifier mon sjour,
est termine; la transaction a t signe il y a huit jours, et...

--Il s'agit bien de cela! interrompit-elle assez vivement. Me suis-je
jamais occupe de ce procs? Et vous...

Elle s'arrta.

J'espre bien aussi que notre sparation ne sera pas de longue dure,
repris-je en souriant. Le plaisir que j'prouve ici et la peine que
j'prouve en vous quittant, me font dsirer le moment o je pourrai vous
revoir.

--Plaisantez-vous? demanda-t-elle avec une certaine agitation. Vous me
quittez ainsi!... vous qui avez donn votre vie pour la mienne?

--Moi, rpondis-je en riant et en lui prenant la main; Vous ne vous
souvenez, donc plus?... J'ai acquitt la lettre de change que vous avez
tire sur Keraudran.

--Eh bien!... ensuite?

Et elle tenait ses yeux baisss, tandis que son sein palpitait
violemment.

Eh bien! rpliquai-je d'un ton plus srieux; Nathaniel vous aime,
Mathilde, comme vous ne serez jamais mieux aime; vous l'aimez aussi, je
le sais, j'en suis sr... et moi...

--Vous m'avez donn votre vie! interrompit-elle.

--C'est possible..., mais je ne puis aussi vous donner que mon amiti;
je compte sur la vtre, c'est la seule reconnaissance que j'exigerai...
Et je vous le rpte, Mathilde, c'est la seule, je le sais, que votre
coeur pourrait me donner. Aussi, j'y compte, n'est-ce pas?

Elle me serra la main sans rpondre, je portai la sienne  mes lvres...
et trois jours aprs, je quittai le chteau de Lurcy...

Alors mon oncle Antoine se tut et se renversa sur son fauteuil en
croisant les jambes.

Eh bien! m'criai-je, qu'est-ce que cela prouve? vous avez sauv la vie
 Mathilde sans l'aimer! Vous avez eu raison; mais cela n'empche pas
que Keraudran n'ait eu tort.

--Ta, la, la, dit mon oncle Antoine; en toute chose, avant de juger, il
faut attendre la fin.--C'est un prcepte de Solon qui, aprs tout,
n'tait pas un sot, bien qu'il ait t un des sept sages de la Grce.

D. Fabre d'Olivet.



Colonie de Santo-Thomas de Guatemala.

Il n'est pas d'oeuvre importante dans le monde sur laquelle
_l'Illustration_ n'ait le droit d'appeler l'attention de ses lecteurs.
Pendant que nos hommes d'tat, nos publicistes s'vertuent  trouver un
systme de colonisation applicable  l'Algrie, il se passe  nos portes
un fait capital  l'gard duquel la presse franaise est d'une
inexplicable indiffrence. Coloniser l'Algrie, c'est pour le
gouvernement franais une rude tche,  laquelle il voudrait bien se
soustraire; mais les vnements qui se passent en Afrique, et l'opinion
publique aidant, ne lui permettent pas de se dbarrasser de ce lourd
fardeau.

La Belgique, au contraire,  qui la conqute n'avait pas donn, comme 
la France, un vaste territoire  coloniser, un empire  fonder, n'a pas
eu de repos qu'elle n'et trouv un coin de terre o elle pt faire de
gaiet de coeur ce que la France ne fait pas mme  contre-coeur. La
Belgique a dnich, dans un coin de l'Amrique, un territoire o elle
fait de la colonisation.

Nous allons donner en peu de mots  nos lecteurs une ide de la
situation actuelle de l'tablissement belge de Santo-Thomas. Les
rsultats obtenus dans l'intervalle d'une anne sont consigns dans un
rapport adress par l'agent gnral de la compagnie belge de
colonisation au conseil gnral et au consul de commerce et d'industrie
de cette compagnie.

Un arrt royal, en date du 31 mars dernier, a autoris toutes les
communes du la Belgique  ouvrir dans leur sein une souscription pour le
placement des lots de la communaut. Cette souscription est confie 
MM. les bourgmestres; le produit en sera peru par les receveurs des
contributions de l'tat et vers au trsor.

Cette souscription, ferme le 1er juillet courant, offre aux communes
des avantages positifs. La moiti des souscriptions prises dans les
communes, soit par l'administration communale, soit par des particuliers
ou des trangers, devrait tre employe en achats des produits
industriels de cette commune; la seconde moiti sera employe  conduire
 Santo-Thomas des colons choisis dans les communes par le bourgmestre
et le cur.

Ce sont l deux avantages incontestables.

Le territoire du district de Santo-Thomas comprend une tendue de
100,000 hectares; il possde un port vaste et sr dans la mer des
Antilles. Ce gouvernement de l'tat de Guatemala concda en 1841, ce
territoire  la compagnie; la chambre lgislative de Belgique ratifia
cette concession. La compagnie est donc propritaire en vertu d'un
titre gal et authentique; une loi de l'tat l'a mise en possession, et
a confr en mme temps  tous les colons la jouissance des droits
civils et publiques des nationaux.

Ce territoire est couvert de forts, et les diverses voies navigables,
qui prsentent un dveloppement de prs de deux cents lieues, offrent
des moyens de transport convenables  l'exploitation de ces bois. La
latitude du district est gale  celle de la Havane, qui est la plus
riche colonie des Antilles.

L'administration a divis la proprit du district en deux portions
gales: 200,000 hectares sont rservs pour la communaut; 200,000
hectares ont t diviss en 8,000 lots de 25 hectares chacun. Le prix de
chaque lot a t fix  500 fr., soit 20 fr. par hectare.

Les acqureurs de bois sont intresss dans la communaut pour une
partie de leur acquisition; le prix des lots est vers dans la caisse de
la communaut, et forme son capital d'exploitation. Les lots de la
communaut de l'Union se composent de deux titres distincts: l'un
reprsentant 20 hectares de terre dont le propritaire dispose  son
gr; l'autre reprsentant 5 hectares dont l'exploitation est rserve 
la compagnie, et en change desquels elle donne une action de la
communaut. Cette action donne droit au partage dans le tiers des
bnfices de toute nature raliss dans les oprations industrielles,
agricoles ou commerciales, et au partage en liquidation dans la moiti
de tous les biens meubles et immeubles de la communaut.

La valeur des lots a mont aujourd'hui de 500  1,000 francs, et cette
valeur grandit de jour en jour. Une dcision rcente du conseil gnral
(3 mai 1844) a garanti un dividende annuel du 40 francs  chaque action
de communaut, de sorte que l'acqureur actuel d'un lot au taux du 1,000
fr. a la certitude de recevoir au moins le 4 pour cent de la somme
dbourse, et il lui reste comme prime les 20 hectares de terre qu'il
peut vendre, louer, exploiter ou faire exploiter.

On peut se faire une ide du dveloppement inou que l'esprit
d'association a imprim  la colonie belge, si je songe, que
l'installation des soixante-neuf premiers colons date  peine d'une
anne, et que leur nombre s'lve aujourd'hui  huit cents. Les
fondations d'une ville ont t jetes, des routes sont ouvertes, les
terres se dfrichent, les travaux du port s'excutent, des fermes sont
construites, et l'administration est assez forte pour maintenir l'ordre,
faire respecter la loi, et mme expulser de la colonie les perturbateurs
et les membres inutiles. Le crdit de la communaut est fond, et les
traites qu'elle tire sur la compagnie en Europe sont prises par toutes
les maisons de banque et de commerce.

L'administration approvisionne elle-mme ses magasins, et elle fourni
aux colons, au prix cotant augment seulement de 5 pour cent, tous les
objets ncessaires  leur consommation, en leur garantissant une part
dans les bnfices gnraux et du travail pour toute l'anne de telle
sorte que dans ces pays, o toutes les provenances d'Europe sont  des
prix excessifs, o les conditions de l'existence sont si pnibles, les
colons du Santo-Thomas y peuvent vivre, en gagnant peu, mieux qu'ils ne
vivraient  la Havane ou  la Nouvelle-Orlans, quand mme ils y
recevraient un triple salaire.

Nous avons cru devoir offrir  nos lecteurs une situation sommaire de la
colonie belge, qui est sans contredit une des oeuvres les plus
importantes qu'ait produites de nos jours l'expansion du gnie europen.
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si les mesures adoptes par la
compagnie belge sont ou ne sont pas susceptibles d'amlioration. Nous
constatons seulement le progrs immense qu'elle a accompli, et nous
appelons l'attention des hommes qui se proccupent  bon droit des
difficults que soulve la question bien plus vaste de la colonisation
de l'Algrie, sur les rsultats obtenus  Guatemala par l'esprit
d'association, par l'nergie que donne aux travailleurs l'assurance
d'une part dans les bnfices que leur travail procure.



Les Forats.

(2e Article.--Voir t. III, p. 299.)

Les travaux sont suspendus ou termins; les forats rentrent dans leurs
salles, soit pour y faire le repas, dont nous parlerons tout  l'heure,
soit pour s'y reposer des fatigues du jour,  onze heures du matin, ou 
quatre et cinq heures du soir. Avant qu'ils repassent le seuil de la
porte du bagne, un garde-chiourme les fouille de la tte aux pieds.
Durant la matine ou la journe, ils ont tous eu, en effet, de frquents
rapports avec les ouvriers libres et les visiteurs du bagne; peut-tre
ont-ils obtenu de leur piti un peu d'argent ou quelques douceurs
prohibes; peut-tre se sont-ils rendus coupables d'un vol au prjudice
de l'administration pendant les travaux; leurs fers ne sont-ils pas
lims? qui sait mme si un parent, un ami, un complice, ne leur a pas
remis des scies, des limes ou des objets d'habillement pour faciliter
leur vasion et leur fuite? D'importantes saisies justifient tous les
jours cette utile prcaution. Chaque forat passe  son tour  la
visite. Il tient son bonnet  la main, parce qu'elle a lieu en prsence
d'un adjudant suprieur. A mesure qu'un garde-chiourme les fouille, un
autre les compte, pour s'assurer que tous les hommes sortis et marqus
sur la planche de sret rentrent au bagne.

Tous les matins, avant la sortie, on distribue  chaque homme, dans
l'intrieur du bague, un morceau de pain noir. A onze heures, aprs leur
rente, a lieu le dner. Outre le pain, la ration quotidienne d'un
forat se compose d'un litre de bouillon trs-faible, de quatre onces de
fves et de quarante-huit centilitres de vin.

La cuisine et la cantine des forats sont trs-simples, ainsi qu'on peut
s'en convaincre en jetant les yeux sur les dessins ci-joints. La cuisine
est une petite salle carre attenante  la salle du bagne et
communiquant avec cette salle par une fentre. Au fond, prs de la
fentre, on aperoit un petit cabinet servant de bcher, un fourneau,
une norme marmite, des seaux, une pole, tels sont les seuls ustensiles
de la cuisine. Contre le mur pendent un faubert, une pincette et une
barre de fer. Ce sont les forats qui remplissent les fonctions de
cuisiniers c'est--dire qui font cuire des fves dans de l'eau sale,
avec du beurre ou de la graisse. Un seau contient la ration de cinq
hommes.

[Illustration: Visite au retour des travaux.]

A la cantine le service est fait par un commis aux vivres et un
sous-adjudant; la barrique de vin se trouve en face de la porte
d'entre, et les forats viennent par escouades prendre leur ration,
consistant, comme nous l'avons dit, en quarante-huit centilitres de vin
par jour. Cette ration, qui s'appelle une _carte_, se distribue en deux
fois. Un _demi_ signifie la moiti ou vingt-quatre centilitres. La
mesure est place sur une planche perce de petits trous,  travers
lesquels le trop-plein tombe dans un baquet infrieur. Diverses mesures
et une sonde sont suspendues au mur.

[Illustration: La barbe.]

Tous les forats devraient tre soumis au mme rgime, mais ce principe
d'galit absolue est souvent viol: au bagne, nous l'avouons avec
peine, le pauvre expie plus cruellement ses crimes que le riche. A leur
arrive, on enlve aux condamns, en mme temps que leurs habits, tout
l'argent qu'ils ont apport avec eux, et on le dpose sous leur nom dans
une caisse institue  cet effet dans les bureaux du commissaire.
D'aprs les rglements du bagne, un forat ne doit pas avoir sur lui
plus de 5 francs, mais  mesure que cette somme diminue, il peut la
complter en donnant une note de ses dpenses. Ainsi, ceux qui sont
riches, ceux qui reoivent des secours de leur famille ou de leurs
complices, se procurent certaines petites jouissances dont les pauvres
sont privs; ils achtent surtout du pain blanc et du ragot  un
marchand _fricottier_, tabli dans l'intrieur du bagne avec une
permission de l'autorit suprieure. On en voit souvent qui se rgalent
le matin de _ratatouille_, tel est le nom de ce ragot, sans en offrir 
leur camarade de chane, que la misre contraint  manger son pain noir
sec. La peine du pauvre s'augmente donc de la diminution de celle du
riche.

Les fonctions de barbier (au bagne on nomme les barbiers barberots)
sont, comme celles de cuisinier, exerces par les forats qui ont mrit
des rcompenses. Cette opration se fait dans un coin de la salle
commune; un grand fauteuil en bois grossirement travaill est destin
aux forats, qui vont, se laver  une fontaine voisine ds qu'ils sont
rass.

Lorsque les forats sont valides et bien portants, il faut qu'ils paient
 l'tat ce qu'il fait pour eux, c'est--dire qu'ils excutent avec
soumission et rsignation les travaux qui leur sont imposs; il faut que
toujours et partout leur conduite soit bonne, rgulire, paisible; sinon
des chtiments proportionns aux fautes, aux dlits dont ils se rendent
coupables ou complices, leur sont infligs avec svrit.

On pense bien que, parmi un aussi grand nombre de dtenus, la colre, la
haine, l'irritation, la vengeance, souvent mme le dsir de la mort,
qu'ils n'usent pas se donner eux-mmes, font commettre des crimes qu'on
n'a pas eu le temps ni la possibilit d'empcher.

Ces crimes sont jugs le plus tt possible et sans appel par un tribunal
maritime spcial. Les condamnations qui sont prononces reoivent leur
excution dans les vingt-quatre heures; il faut en excepter toutefois
les arrts de mort, qui maintenant sont soumis pralablement  la
dcision royale.

[Illustration: La Cuisine.]

Le chef de service du bagne a  sa disposition les moyens ncessaires
pour y faire rgner le plus grand ordre et une parfaite scurit. Ces
moyens consistent dans la dispensation qu'il fait seul des punitions et
des rcompenses.

Autrefois, quand les forats servaient sur les galres de l'tat, ils
taient soumis  un code d'autant plus rigoureux qu'il fallait prvenir
ou punir sur l'heure les attentats de tout genre et les dlits
d'insubordination ou de dsobissance dont ces criminels se rendaient
coupables.

Ce code, qui se ressentait de la barbarie des lois pnales de cette
poque, tait effrayant; il infligeait des chtiments terribles, tels
que la mutilation, la perte du nez, des oreilles, de la langue, etc.,
mme pour des fautes peu graves.

Mais  mesure que les moeurs s'adoucirent, on renona  toutes ces
punitions, et il n'y a plus aujourd'hui contre les individus qui
contreviennent aux lois et aux rglements intrieurs que des peines que
l'humanit avoue et qui sont suffisantes.

Jadis la bastonnade tait une des moindres punitions; elle est
aujourd'hui la plus forte, et encore n'est-elle applique que dans le
cas d'vasion, de tentative d'vasion non consomme, ou pour excitation,
dans les salles et sur les travaux,  des rsistances ou mutineries
qu'il est essentiel de rprimer promptement et avec vigueur.

La bastonnade est aussi donne aux condamns qui volent  leurs
camarades, soit des vivres, soit de l'argent ou de menus effets.

[Illustration: Cantine.]

Le forat condamn  la bastonnade subit sa peine tendu, la figure vers
la terre, sur un banc, dit _banc de justice_, et recouvert d'un petit
matelas; ses mains sont lies ensemble avec une corde, un forat lui
tient les pieds, l'excuteur du bague met  nu son paule droite et
frappe le nombre de coups fix par l'arrt de condamnation. L'instrument
du supplice est un rotin en corde qui, aprs avoir tremp plusieurs
jours dans l'eau, est devenu, en schant, aussi dur mais plus flexible
que du bois. En gnral, la bastonnade rend malades les forats qui la
reoivent, quelques-uns cependant bravent la douleur ou ne la ressentent
pas.

Les autres punitions disciplinaires sont:

Le retranchement du vin;

La perte de la chane brise, ou, ce qui est la mme chose, _la remise
en couple_ pour un temps plus ou moins long;

L'exposition, pour les forats qui se sont vads;

Le cachot, que nous ferons voir  nos lecteurs dans un troisime et
dernier article.

Ces punitions sont tout  fait suffisantes. En gnral, elles sont peu
nombreuses, et rarement appliques, grce  la surveillance attentive
que l'on exerce envers les condamns, qui sentent la ncessit de la
soumission.

[Illustration: Exposition d'un forat vad.]

A peine l'vasion d'un forat est-elle connue, on hisse au bagne un
pavillon jaune, et le btiment amiral tire un coup de canon, pour
avertir tous les habitants de la ville et des campagnes environnantes.
L'arrestation d'un forat vad se paie 50 fr., si elle a lieu dans
l'arsenal ou dans la ville; 100 fr. dans la banlieue. Aux signaux
d'alarmes, citadins et paysans se mettent  la recherche et  la
poursuite des malheureux qui sont parvenus  tromper l'active
surveillance des chiourmes. La crainte d'tre vols ou assassins, plus
encore que l'espoir, de cette rcompense, stimule leur zle.

Aussi les forats vads parviennent-ils rarement  se procurer des
vtements et une perruque, ou  gagner un asile sr. Tant qu'ils ne sont
pas dcouverts, le pavillon jaune reste hiss. Quelquefois ils
demeurent, pendant plusieurs jours, cachs dans le bagne mme, entre des
pices de bois, et leurs camarades leur remettent des provisions. Quand
ils sont repris, ils sont condamns  la bastonnade et au cachot, on
augmente d'une ou de deux annes la dure de leur peine, et on les
expose, assis sur une barrique,  la porte du bagne.

--Leur tte est rase, et on ne leur laisse qu'une petite touffe de
cheveux; leurs mains sont garrottes, et sur leur poitrine est un
criteau qui porte ces mots:

VAD RAMEN.

La distribution des rcompenses  la bonne conduite,  l'obissance et
aux bons services, est encore plus efficace, dit M. Vnuiste-Gleizes,
dans son mmoire sur l'tat actuel des bagnes en France (1840), que les
punitions infliges aux mauvais sujets et aux hommes turbulents. Ces
rcompenses encouragent les bons, elles les maintiennent dans la voie du
bien, et elles y ramnent souvent les dtenus qui en sont dtourns par
la violence de leur caractre.

Voici de quelle nature sont ces rcompenses:

D'aprs les dispositions de la loi, les forats dtenus au bagne sont,
ainsi que nous l'avons montr dans notre premier article, accoupls,
c'est--dire attachs deux  deux par une chane en fer, dont chacun
trane la moiti.

Cet accouplement dure plusieurs annes; il dure mme toujours pour les
hommes suspects et dangereux; et il ne cesse, aprs _quatre ou cinq ans
d'expiation_, que lorsqu'un condamn s'est fait remarquer par une
conduite rgulire, par son repentir, par sa rsignation, et par son
mrite comme ouvrier ou comme infirmier. Alors le chef du service
ordonne par crit le dsaccouplement, ce qui s'exprime au bagne par ces
mots; _mis en chane brise_. L'homme dans cet tat porte la
demi-chane, dont un bout est scell dans la manille place autour du
bas de la jambe, et l'autre bout, repli autour du corps, reste attach
 la ceinture.

C'est la plus douce rcompense, la plus grande faveur qu'un forat
puisse recevoir.

Cette diffrence de position est en effet immense, et l'on comprend
aisment combien elle est prcieuse pour lui! Quelle satisfaction il
prouve de pouvoir marcher seul, sans tre oblig d'attendre que son
compagnon veuille, ou puisse se mouvoir en mme temps que lui; et
souvent celui-ci lui est inconnu, antipathique, a un caractre
difficile, violent, etc.

--Contraste horrible, qui rend encore mille fois plus amre et plus
cruelle la condition des condamns.

Aussi, dans tous les temps, depuis que les bagnes existent, le chef du
service a trouv dans la mise en chane brise un des moyens les plus
puissants pour maintenir la paix et le repos parmi le personnel de la
chiourme et dans les travaux qui lui sont imposs.

[Illustration: La messe.]

On accorde cette faveur insigne, qui se retire impitoyablement pour les
moindres fautes, aux vieillards, aux infirmes, aux forats employs
comme infirmiers et servants dans les hpitaux, et aux ouvriers
recommands par les ingnieurs.

Les autres rcompenses accordes aux forats, outre la chane brise,
sont leur place dans une salle d'preuve, les fonctions de servants et
d'infirmiers dans les hpitaux, et des postes de confiance dans
l'intrieur des bagnes.--On choisit parmi les forats les infirmiers et
servants pour les malades de toutes armes en traitement dans les
hpitaux de la marine. En gnral ces hommes sont actifs, soigneux,
fidles, subordonns, parce qu'ils craignent d'tre renvoys au bagne,
o ils seraient bien plus mal.--Les postes de confiance dans l'intrieur
du bagne occupent un certain nombre de forats comme crivains de
salles, balayeurs, donneurs de pain, sbires, barberots, etc. Ces divers
employs, pris ordinairement parmi les anciens de la maison, ne vont
point aux travaux du port, et sont par consquent moins misrables que
les autres.--Les forats placs dans une salle d'preuves ont un petit
matelas pour la nuit, et de la viande deux fois par semaine.

[Illustration: La Bastonnade.]

Enfin, le maximum des rcompenses que puissent obtenir les forats, le
but de tous leurs voux, le remde le plus efficace contre leurs
souffrances, c'est la perspective loigne ou prochaine du terme de leur
captivit, et cette perspective leur parat se rapprocher  mesure
qu'ils se mettent en position d'tre ports sur le tableau des grces,
qui est soumis annuellement  la clmence du roi.

Tous les ans, une commission spciale, compose de plusieurs officiers
de la marine, attachs aux diverses directions du port, d'ingnieurs des
constructions navales et des travaux maritimes, ainsi que des officiers
suprieurs d'artillerie, du commissaire des hpitaux et du chef du
service des chiourmes, se runit sous la prsidence du commissaire
gnral de la marine, et examine successivement tous les noms dont le
chef du bagne a prpar la liste aprs avoir compuls tous les dossiers
des condamnes. Cet examen achev, elle arrte le tableau des malheureux
qu'elle croit devoir recommander  la misricorde royale.

Bien que le nombre des gracis ou des commus soit peu considrable
puisqu'il n'est rglementairement que le trentime du personnel de la
chiourme, on ne peut imaginer, dit M. le directeur du bagne de Brest,
les transports de joie, les ravissements, les cris de bonheur qui
retentissent dans toutes les salles  la proclamation des noms de ceux
qui ont obtenu une commutation de peine ou leur grce entire.

A part un certain nombre d'individus inaccessibles au remords et  la
piti, il est un grand nombre de condamns qui sont en droit d'obtenir
leur libert  des poques plus ou moins rapproches.

Frustrs dans leur attente  diverses reprises, parce qu'ils ne peuvent
pas bien juger de leur position comparativement avec celle des autres,
ils se flattent d'tre plus heureux l'anne suivante. Souvent tromps,
ils ne renoncent pas  revoir leur famille et leur pays,  mourir
libres. En attendant, ils augmentent la grande masse des condamnes
soumis, rsigns, dignes de misricorde et de pardon.

Il n'est pas dans le monde entier un tablissement o la religion puisse
porter ses esprances et ses consolations avec plus de fruit qu'au
bagne. Des prtres chrtiens sont toujours prts,  prodiguer avec un
admirable dvouement les secours de leur ministre aux forats qui les
rclament ou qui en ont besoin,  essuyer leurs larmes,  les exhorter 
la patience et  la rsignation,  leur promettre, au nom d'un Dieu
tout-puissant et misricordieux, le pardon entier des fautes qu'ils
expient... Tous les dimanches, ils leur disent la messe et leur
adressent des instructions religieuses. L'immense majorit des forats
assiste au service divin et coute les sermons avec un pieux
recueillement...

(_La fin  un prochain numro._)



Bulletin bibliographique.


_De la loi du Contraste simultan des Couleurs, et de ses applications_;
par M. Chevreul, membre de l'institut, de le Socit royale de Londres,
etc.--_Chez Langlois et Leclercq._

Le livre que nous allons essayer d'analyser est  la fois un livre de
science et un livre d'application. Livre de science, en ce qu'il nous
rvle les lois qui prsident aux modifications que les couleurs
prouvent dans leurs apparences par leur juxtaposition ou leur
succession: livre d'application, en ce qu'il fait voir le parti qu'on
peut tirer de ces influences rciproques dans la peinture, la
fabrication des tapis, l'emploi des couleurs dans l'architecture,
l'assortiment des toffs pour les meubles, l'habillement et la coiffure
des femmes, et la disposition des fleurs des parterres. Le sujet du
livre tant ainsi suffisamment indiqu, traons d'abord l'historique de
son origine. Lorsque M. Chevreul fut appel, par ses beaux travaux de
chimie organique,  diriger les ateliers de teinture de la manufacture
des Gobelins, on appela son attention sur les couleurs noires employes
dans l'tablissement. Les artistes qui peignent avec des fils colors
ces admirables tapisseries se plaignaient que le noir tait trop ple,
et que leurs ombres manquaient de vigueur dans les draperies bleues et
violettes. M. Chevreul se procura des laines teintes en noir, provenant
des ateliers les plus renommes de la France et de l'tranger, et
reconnut qu'elles n'avaient aucune supriorit sur celles des Gobelins,
et que le dfaut du vigueur reproch au noir tenait  sa juxtaposition
avec d'autres couleurs. Physicien aussi bien que chimiste, M. Chevreul
reconnut qu'il avait  tudier  la fois le contraste des couleurs
juxtaposes, et les moyens chimiques de leur donner toute la vivacit et
la fixit dsirables. Le premier problme rentrait dans le domaine de
l'optique, le second appartenait  la chimie.

Si l'on regarde  la fois deux zones peu tendues, ingalement fonces
et d'une mme couleur, ou deux zones galement fonces de couleurs
diffrentes, qui soient contigus par un de leurs bords, ces couleurs
paratront plus diffrentes qu'elles ne le sont rellement; c'est ce
phnomne que M. Chevreul appelle le _contraste simultan des couleurs_.
Ce contraste est de deux espces: ou bien il porte sur l'intensit de la
couleur, c'est le _contraste de ton_; ou bien sur la nuance, c'est le
_contraste de couleur._

L'exprience suivante est propre  faire voir le _contraste de ton_.
Prenez deux morceaux de papier non satin, A et a, de la grandeur d'une
carte, colors avec le mme gris, et deux autres, B et b, de mme
grandeur, colores en gris plus fonc; puis placez sur une feuille de
papier blanc A et B de manire a ce que leurs bords se touchent, tandis
que a et b sont loigns l'un de l'autre et du groupe AB. En considrant
attentivement ces quatre cartes, vous verrez que A vous paratra plus
clair que a et B, plus fonce que b; ce qui tient uniquement au contraste
des deux gris dont les tons sont diffrents. On russira galement avec
toute autre couleur que le gris, et l'on verra que c'est le long de la
ligne de contact des deux cartes juxtaposes que le contraste est le
plus frappant; il va en s'affaiblissant  mesure qu'on s'loigne de
cette ligne.

Les _contrastes de couleurs_ s'obtiennent en juxtaposant des papiers et
des toffes colors: ainsi, le rouge juxtapose  l'orange, tire sur le
violet; tandis que l'orange tire sur le jaune. Si l'on juxtapose du
rouge et du bleu, le premier lire sur le jaune, le second sur le vert,
etc.

Voici l'explication de ces apparences. On lit dans les traits de
physique que les couleurs complmentaires sont celles qui, ajoutes 
une autre couleur, donnent du blanc. Le rouge est complmentaire du
vert, l'orange du bleu, le jaune-verdtre du violet, l'indigo du
jaune-orange. Si donc vous juxtaposez deux Couleurs, A et B, l'effet de
cette juxtaposition est de faire paratre les deux couleurs aussi
dissemblables que possible. Le phnomne provient de ce que la couleur
C, complmentaire de A, s'ajoutera  la couleur B; tandis que D,
complmentaire de B, s'ajoutera  la couleur A.

Exemple: Juxtaposez de l'orang et du vert. Le bleu, tant
complmentaire de l'orange, s'ajoutera au vert et le rendra moins jaune.
D'un autre cte le rouge, complmentaire du vert, s'ajoutant  l'orange,
le vert tirer sur le rouge. Tel est le principe trs-simple au moyen
duquel on peut prvoir l'effet de la juxtaposition des couleurs, ou de
leur contraste; simultan. M. Chevreul examine ensuite avec dtail le
rsultat de la juxtaposition des corps colors et des corps blancs, des
corps colors et des corps noirs, des corps colors et des corps gris.

Le _contraste successif_ se distingue du contraste simultan en ce qu'il
a lieu quand on considre plusieurs couleurs l'une aprs l'autre.
Regardez pendant quelque temps un papier rouge, puis portez les yeux sur
une surface blanche, vous y verrez du vert, qui est la couleur
complmentaire du rouge. Depuis longtemps les marchands d'toffes ou de
papiers peints avaient remarqu le fait suivant. Si l'on prsente  un
acheteur successivement douze ou quinze pices du mme rouge, il
trouvera que les dernires ont une teinte verdtre; mais si, aprs avoir
fait passer sous les veux de l'acheteur cinq ou six pices rouges, on
lui en prsente plusieurs qui soient vertes, et qu'il revienne ensuite
au rouge, celui-ci lui semblera trs-vif et trs-pur. Cela tient  ce
que l'oeil, fatigu de rouge, est trs-bien prpar  recevoir
l'impression du vert, et vice versa. En un mot, une couleur tend  faire
natre la sensation de sa couleur complmentaire. Ainsi, lorsqu'on fixe
les yeux sur un carr de papier ronge plac sur un fond blanc, il parat
bord d'un vert faible; jaune, il parat entour de bleu; vert, de
blanc-pourpre, etc.

Aprs avoir expos ces principes, que nous n'avons pu qu'noncer
brivement, M. Chevreul passe  l'application. Il examine d'abord le
coloris en peinture, et met l'artiste en garde contre les effets de
contraste qui tendent a altrer les couleurs du modle; il prouve que
souvent, dans ses retouches continuelles, il ne fait que s'loigner de
plus en plus de la vrit, s'il ne connat pas la loi du contraste
simultan et successif des couleurs: ainsi il saura qu'une toffe
blanche, borde de rouge, paratra ncessairement un peu verdtre dans
le voisinage de la bordure rouge, et il ne mlera pas du vert au blanc
contigu  cette bordure rouge.

Les lois s'appliquent avec plus de bonheur encore  la fabrication des
tapis, o l'on produit les couleurs en juxtaposant des fils de nuances
diffrentes, et conduisent l'auteur  donner des conseils aux fabricants
de tapis sur le choix des dessins et l'assortiment des couleurs, de
manire  produire le meilleur effet possible, sans lever dmesurment
le prix des tapisseries.

Passant  une industrie moins releve, celle des toiles peintes, M.
Chevreul fait voir que l'ignorance de ces lois a mme donn lieu  des
procs qu'il a t assez heureux pour terminer  l'amiable. Ainsi un
marchand de nouveauts ayant donn des toffes de couleur unie, rouge,
violette et bleue  des imprimeurs pour qu'ils y appliquassent des
dessins noirs, se plaignit que les noirs taient verts, jauntres ou
cuivrs. Il a suffi au savant professeur de circonscrire ces dessins
noirs avec des papiers blancs dcoups pour convaincre ce marchand que
les dessins taient du plus beau noir, et qu'il tait abus par un effet
de contraste.

Nous ne saurions suivre l'auteur dans ses savantes et potiques
considrations sur l'architecture polychrome des gyptiens, des Grecs,
et les vitraux des glises gothiques. De ces hautes rgions de l'art,
nous descendrons avec lui dans des considrations plus prosaques, mais
qui nous touchent de plus prs. Il s'agit des toffes pour meubles. Ici
le contraste est tout-puissant, car il s'agit  la fois de faire
ressortir la couleur du bois et celle de l'toffe; c'est ainsi que vous
emploierez des toffes violettes ou bleues avec des bois jaunes, telles
que ceux de citron ou de racine de frne; les toffes vertes avec
l'acajou; si votre meuble est en velours cramoisi, alors sparez, le
velours du bois par des clous dors, ou un galon jaune ou noir. Le
palissandre s'harmonisera avec le brun, le rouge, le bleu, le vert et le
violet.

Le choix des couleurs pour la dcoration d'une salle de spectacle est un
des problmes les plus compliqus que puisse se proposer l'architecte
dcorateur. Crer un ensemble harmonieux  la vue, clair par une
lumire artificielle, tantt vive, tantt mnage; viter les contrastes
dsagrables avec les dcors du thtre et les costumes des acteurs;
faire ressortir la toilette des femmes et les peintures du plafond ou du
rideau, telles sont les conditions  remplir. Le fond des loges ne devra
jamais tre rose ou lie de vin, car il donnerait  la peau un aspect
verdtre; le vert ple, au contraire, fera valoir les carnations roses,
un fond rouge blanchira la peau; le rebord pourra tre vert pour
s'harmoniser avec le rouge du fond.

Les uniformes militaires fournissent de nombreuses occasions de vrifier
les vues de M. Chevreul. L'on ne doit jamais oublier, dans l'assortiment
de leurs couleurs, les effets de contraste: le bleu et le jaune, le
rouge et le vert, le jaune et le vert, convenablement assortis, sont des
combinaisons heureuses et qui ont t adoptes instinctivement dans les
diffrentes armes de l'Europe.

Parmi les uniformes franais, M. Chevreul critique celui des
cuirassiers, o le retroussis carlate du 1er rgiment, cramoisi du 2e
aurore du 3e et rose du 4e, vont mal avec le rouge garance du pantalon.

Ceux des hussards lui paraissent pcher tous en ce que le rouge du
pantalon ne s'harmonise pas par sa nuance avec la couleur du dolman.
Celui de l'artillerie est irrprochable.

Je ne sais si beaucoup de lectrices auront eu la patience de me suivre
dans cette analyse, mais celles qui auraient persvr jusqu' ce
paragraphe, l'achveront certainement: il s'agit du l'assortiment des
couleurs pour leurs chapeaux, leurs robes et leurs bonnets. Oui,
mesdames, une femme qui s'habille mal viole non-seulement les rgles du
got, mais encore celles de la physique. Le got exquis des Parisiennes
est une divination instinctive des phnomnes du contraste; toutes font
de la chromatologie (terrible mot!) sans le savoir. Avant que M.
Chevreul vint dvoiler ces lois, elles les mettaient en pratique, et en
tudiant la toilette d'une femme du monde, le savant professeur a pu
souvent jouir de la continuation de ses principes. Pourquoi entrerai-je
dans ces dtails superflus? qu'apprendrai-je  ces savantes analystes
qu'elles ne sachent mieux que moi? Si nous tions dans la saison des
bals, je quitterais ma plume, j'irais dans un salon, et j'achverais mon
article en rentrant. Mais j'ai promis une analyse, je la ferai en
tremblant, car je parle  des juges trop comptents pour n'tre pas
svres.

La couleur des cheveux blonds tant le rsultat d'un mlange de rouge,
de jaune et de brun, il faut la considrer comme de l'orange trs-ple;
les yeux bleus forment avec ces cheveux une harmonie de contraste, et la
couleur de la peau une harmonie d'analogue; le bleu de ciel,
complmentaire de l'orange, sied, comme chacun sait, trs-bien aux
blondes.

Chez les brunes, les harmonies du contraste remportent sur les harmonies
d'analogue. La couleur des cheveux, des sourcils et des yeux contrastent
avec la blancheur de la peau, et leurs lvres, plus vermeilles que
celles des blondes, font paratre les cheveux et les sourcils encore
plus foncs. Le jaune et l'orange, en mlant aux cheveux des teintes de
violet et de bleutre, produisent le meilleur effet.

Les tissus en contact avec la carnation devront varier suivant que la
peau est blanche ou rose. Dans le premier cas, on emploiera le vert
tendre; dans le second, le rose spar de la peau par une ruche de
tulle. Quand la peau a une teinte orange, le jaune lui prtera une
teinte rose en neutralisant le jaune, et c'est encore une raison
pourquoi le jaune sied bien aux brunes. Le violet est une des couleurs
les moins favorables  la peau; il donne du jaune verdtre aux peaux
blanches, augmente la teinte jaune des peaux oranges, et s'il y a du
bleu dans la carnation, il le verdit. L'orange bleuit les peaux
blanches, blanchit les peaux oranges et verdit celles qui ont une
couleur jauntre. Le blanc lve le ton de toutes les couleurs, va bien
aux peaux roses, mal  toutes les autres; le tulle, la mousseline font
plutt l'effet du gris, parce qu'elles laissent passer la lumire outre
leurs mailles. Le noir blanchit la peau qui lui est contigu, mais par
cela mme, il fait paratre celles qui sont plus loignes rouges ou
jaunes, pour peu qu'elles aient quelques nuances de ces couleurs.

Quand on discute la couleur d'un chapeau, il faut non-seulement avoir
gard aux couleurs juxtaposes, mais encore aux couleurs refltes par
le chapeau. Ainsi un chapeau rose reflte du rose sur la figure, ce rose
engendre des teintes verdtres; heureusement les couleurs refltes ont
moins d'influence que les femmes ne le croient gnralement, car leur
effet n'est gure sensible que sur les tempes, et fort infrieur  celui
du contraste avec les cheveux ou les carnations auxquelles le chapeau
est juxtapos. M. Chevreul s'en est assur par des expriences directes.
Aux blondes conviennent des chapeaux noirs avec des plumes blanches ou
de fleurs roses; bleus clairs avec des fleurs jaunes ou oranges; verts
avec des fleurs roses. Les brunes prfreront un chapeau noir avec des
accessoires blancs, roses, oranges ou jaunes; rose, rouge ou cerise,
avec des fleurs blanches entoures de feuilles; jaune avec du violet ou
du bleu.

Qu'ajouterai-je aprs avoir analys cet important chapitre si propre 
rhabiliter la physique dans l'esprit des dames, o elle se liait
ordinairement avec des ides de tubes de cuivre, de ballons de verre, de
fioles pleines de mercure ou de machines  vapeur toujours prtes 
clater.

J'engagerai les horticulteurs  mditer les prceptes de M. Chevreul sur
l'art d'assortir les fleurs des parterres, les massifs de verdure de
mme nuance ou de nuances varies. Les artistes liront avec fruit les
considrations sur le jugement des divers objets dont la perception nous
arrive par le sens de la vue, et le philosophe mditera le dernier
chapitre, o l'auteur examine si les autres sens sont soumis au
contraste, et o il jette en quelques pages une vive lumire sur
quelques phnomnes de l'entendement qui ont de l'analogie avec ceux qui
font le sujet de son ouvrage.

CH. M.


_Les Heures_, posies par M. Louis de Ronchaud. 1 vol. in-8.--1844.
_Amyot_.

_Les Heures_ sont soeurs cadettes des _Mditations_ et des _Harmonies_.
M Louis de Ronchaud, comme tant d'autres jeunes potes, est un cho de

                                        Ce pote sublime
        Dont le nom, cher  tous, sur ses lvres ranime
                             Tant de divins concerts.

Mais, jusqu' ce jour, l'cole de M. de Lamartine n'avait peut-tre pas
vu se produire devant le public un disciple qui se ft plus rapproch du
matre. Facile et lgant, le vers de M. Louis de Ronchaud a une
franchise et une vigueur naturelles bien rares chez les dbutants. A
part quelques ngligences chappes sans doute  l'improvisation:

        Et s'approchant alors prs de la jeune fille,

et certaines phrases peu potiques:

        Mes rves,--doux troupeau dont je suis le berger!--
        _Comme cela va, fuit, monte, tournoie et plane_
        Dans la chaude lumire.

Le style est toujours correct et harmonieux, surtout lorsque M. Louis de
Ronchaud ne se sert pas de mots nouveaux semblables  celui-ci:

        Un pote a bti Nphlocorygie...

M. Louis de Ronchaud a assez de talent pour que nous nous permettions de
lui adresser un reproche plus srieux. La pense, dans ses posies,
reste souvent au-dessous de l'expression; nous aimerions mieux que le
contraire ft vrai. En gnral, il y a dans la plupart des _Heures_
beaucoup trop de mots vagues et sonores. Que M. Louis de Ronchaud se
mfie de sa facilite; qu'il mdite avant de chanter, ou que les caprices
de son imagination soient moins vulgaires et plus nets. Des penses
nouvelles, fortes et profondes ou des fantaisies vraiment saisissantes
et originales, tels sont les deux buts o doit tendra avant tout le
pote qui aspire, non pas  un succs phmre, mais  une renomme
solide et durable.

Parmi les meilleures pices de ce remarquable recueil, nous choisissons
 l'appui de nos loges les deux fragments suivants empruntes  l'_Hymne
du Printemps_ et  _Mon Jardin_.

        Oui, je te reconnais, c'est bien ton doux sourire,
        O Printemps! Cette voix qui mollement soupire,
        C'est bien la douce voix dont tout tre est charm.
        Quand tu viens dlivrer la nature enchane.
        Quand tu fais du tombeau sortir la jeune anne.
        Qui ne t'aime,  Printemps, dans ton lit parfum!

        Souvenir de l'Eden qui traverse notre ge.
        Sur ton berceau pourtant flotte plus d'un nuage;
        Plus d'une fleur succombe  tes matins frileux;
        Plus d'un souffle, fatal aux bourgeons dans leur sve,
        Brusquement interrompt le pote qui rve
        Une rive inconnue aux printemps fabuleux!

        O fils an du ciel, dont l'haleine fconde
        Couvrit de tant d'attrait la jeunesse du monde.
        Que ton souffle tait doux sur le globe naissant.
        Quand tout avait sa grce et sa beaut premire
        Sur terre et dans le ciel, o la jeune lumire
        Achevait de tomber des doigts du Tout-Puissant!

        Quelle tait,  Printemps, ta puret sonore
        Sur cette terre neuve, o toute chose encore
        De la virginit gardait le don charmant;
        O le vent, vierge encor de toute haleine immonde,
        Parcourait, libre et pur, la mer vierge dont l'onde
        Sur une rive vierge expirait doucement!

        Mais la chute de l'homme entrane la nature.
        Un seul crime commis par une crature
        A suffi pour changer l'universelle loi.
        Avant l'homme dchu par un arrt suprme,
        La terre en mme temps fut dchue elle-mme,
        Et l'univers suivit le destin de son roi.

        Le rgne de l'hiver commena sur la terre
        Avec celui du Mal, son triste et sombre frre;
        Et l'on vit remonter au ciel en mme temps,
        De peur de se souiller  nos ombres funestes,
        Ces deux enfants de Dieu, ces deux jumeaux clestes,
        L'Innocence divine et le divin Printemps.

        ...................................................................

        Le pote est sans doute une double personne:
        La moiti de lui-mme est roi dans un palais,
        Magnifique, entour d'un peuple de valets,
        La pourpre sur l'paule et la couronne en tte,
        Habitant au milieu d'une ternelle fte!
        L'autre est un malheureux, marchant les yeux baisss,
        Les habits en lambeaux, les pieds demi-chausss.
        Un bton  la main, sur son dos la besace
        Que les enfants au doigt se montrent quand il passe
        Sur l'or de son balcon, un matin s'appuyant,
        Le prince voit en bas passer le mendiant,
        Et dans ce vagabond, pauvre, souffrant et blme,
        Reconnat aussitt la moiti de lui-mme.
        Il l'appelle, il l'embrasse. Il le prend par la main;
        Il l'invite chez lui jusques au lendemain;
        Il le fait souverain de sa riche demeure,
        Il lui met dans la main le sceptre... pour une heure;
        Il ordonne aux valets d'obir  sa voix.
        Pendant un jour entier le mendiant est roi.
        Le lendemain, quand l'aube a ouvert sa paupire,
        Il se retrouve assis sur la borne de pierre;
        Il reprend son chemin, pieds nus, sur le pav,
        Et, pour soulagement, se dit... qu'il a rv.



Incendie de la Djeninah,  Alger.

On nous crit d'Alger, 28 juin 1844;

Le mercredi 26 juin,  neuf heures du soir, deux coups de canon tirs de
la rade jetrent l'alarme dans la population de la ville d'Alger. Tous
les habitants, Europens ou Maures, se prcipitaient hors de leurs
maisons et demandaient avec anxit ce que signifiait cet effrayant
signal. Les conjectures les plus tranges circulaient dj parmi la
foule; mais la vrit ne tarda pas  tre connue. Un violent incendie
venait d'clater prs de la place Royale. Le feu avait pris dans la
baraque d'un juif marchand de beignets, et s'tait communiqu rapidement
aux autres constructions en bois situes entre la rue Bab-Azoun et la
Djeninah. Quand les premiers secours arrivrent sur le lieu du sinistre,
les flammes avaient fait de tels progrs qu'on ne dut plus songer qu'
sauver les btiments voisins, qu'elles menaaient d'envahir, la Djeninah
et l'vch. Mais tous les efforts furent inutiles; malgr le dvouement
de la population civile, des troupes de toutes armes, malgr le gnreux
empressement des marins de la frgate sarde _Beroldo_, mouille dans la
rade, on ne parvint  se rendre matre du feu que le lendemain matin, et
l'incendie avait dvor l'aile droite de la Djeninah et une partie des
objets de campement qui y taient emmagasins.

La perte est, dit-on, considrable.--Personne n'a pri; mais le nombre
des blesss s'lve  trente. A Alger, comme partout ailleurs, des
voleurs ont profil du dsordre pour piller. On a arrt en flagrant
dlit une cinquantaine de ces misrables.--Les malheureuses victimes de
ce sinistre ont ainsi perdu, pour la plupart, le peu d'objets prcieux
qu'elles avaient arrachs aux flammes. Ds le lendemain de l'incendie,
la chambre du commerce ouvrit en leur faveur une souscription qui, dans
la journe, se monta  8,000 francs.

De mmoire d'homme Alger n'avait vu un incendie pareil  celui du 20
juin.

[Illustration.]

Voici, d'aprs une chronique arabe, la liste de ceux qui ont t le plus
violents.

1025 de l'hgire (1616 de J.-C.), sous Mustapha, explosion des poudres;
incendie du quartier des Kilchawas.

1041 (1632), sous Schikh Hussein, incendie de la Casbah.

1044 (1635), sous Youssef, la Casbah est incendie de nouveau.

1091 (1670), sous Baba-Hassan, incendie de la grande poudrire.

1155 (1742), sous Ibrahim, incendie du fort l'Empereur.

La Djeninah, qui vient d'tre en partie dtruite par les flammes, et que
reprsente notre dessin, fut fonde en 939 de l'hgire (1553 de J.-C.),
sous le pachalik de Saleh. Dapper en donne la description suivante,
d'aprs Hado et Marmol, historiens espagnols:

Le plus beau btiment d'Alger est le palais du bacha, qui est au milieu
de la ville, entour de deux belles galeries l'une au-dessus de l'autre,
soutenues par deux rangs de colonnes de marbre.--Il va aussi deux cours,
dont la plus grande a trente pieds en carr, o le divan s'assemble tous
les samedis, les dimanches, les lundis et les mardis.--C'est l que le
bacha traite les conseillers du divan au temps de la fte du Beyram.
L'autre cour est devant le palais du vice-roi.

La Djeninah se composait encore, pour le service intrieur, d'un ct
d'une suite de maisons dmolies aprs la conqute, pour faire place aux
baraques provisoires devenues la proie des flammes, et, de l'autre, de
deux btiments, dont l'un sert pour la manutention, et l'autre pour le
corps de garde de la milice.

Une inscription place au-dessus de la porte du corps de garde relate
que prs de l, et adoss contre le mur, il existait jadis un mortier de
marbre dans lequel on pilait les condamns  mort.--De pauvres soldat;
ivres, coupables seulement de dsertion, ont subi cet horrible supplice;
c'est du moins ce qu'ajoute l'inscription.

Quoi qu'il en soit, la Djeninah a servi de palais aux dey d'Alger
jusqu'en 1232 de l'hgire (1817 de J.-C.). A cette poque, Ali, l'avant
dernier dey, transporta le sige du gouvernement  la Casbah pour
chapper au despotisme sanglant de la milice turque. Hussein, son
successeur, imita son exemple. Depuis la conqute franaise en 1830, la
Djeninah servait de magasin pour les objets de campement.



[Illustration: Il vit de ses rentes, tu vis de tes gages, et je vide ses
poches.]



On lit dans le _Journal de la Librairie_:

_A monsieur le Rdacteur._

Monsieur, la librairie allemande est fort tonne, en ce moment, de la
publication des premires livraisons de _l'Histoire du Consulat et de
l'Empire_, de M. Thiers. Cette publication, faite par un diteur de
Leipzig, M. Schfer, est une audacieuse mystification contre laquelle je
dois prvenir ses compatriotes. Il parat que, dans la prtendue
traduction de l'ouvrage de M. Thiers, _l'Histoire du Consulat et de
l'Empire_ commence  la naissance de Napolon. L'histoire vritable
commence aprs le 18 brumaire, et fait suite, sans lacune ni
interruption,  l'_Histoire de la Rvolution franaise_, de l'auteur. Il
n'est pas encore sorti des mains de M. Thiers un seul feuillet de copie,
et il n'en sortira pas un seul avant le mois d'aot prochain, poque 
laquelle commencera rellement l'impression en France et en Allemagne.
L'dition allemande est cde par M Thiers  M. J.-P. Metine, diteur 
Leipzig.

Agrez, etc.

Paulin.

Paris, le 5 Juillet 1844.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS

Toi que l'oiseau ne suivrait pas,
Toi qui n'es pas de nos climats.


[Illustration: nouveau rbus.]
















End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0072, 11 Juillet
1844, by Various

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agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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