The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol.
14 / 20), by Adolphe Thiers

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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20)
       faisant suite  l'Histoire de la Rvolution Franaise

Author: Adolphe Thiers

Release Date: March 25, 2014 [EBook #45211]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  HISTOIRE
  DU
  CONSULAT
  ET
  DE L'EMPIRE


  TOME XIV




L'auteur dclare rserver ses droits  l'gard de la traduction en
Langues trangres, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.

Ce volume a t dpos au Ministre de l'Intrieur (Direction de la
Librairie), le 12 aot 1856.


PARIS. IMPRIM PAR HENRI PLON, RUE GARANCIRE, 8.




  HISTOIRE
  DU
  CONSULAT
  ET
  DE
  L'EMPIRE


  FAISANT SUITE 
  L'HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE


  PAR M. A. THIERS


  TOME QUATORZIME




  PARIS
  PAULIN, LIBRAIRE-DITEUR
  60, RUE RICHELIEU

  1856




LIVRE QUARANTE-QUATRIME.




MOSCOU.

     Napolon se prpare  marcher sur Wilna. -- Ses dispositions 
     Kowno pour s'assurer la possession de cette ville et y faire
     aboutir sa ligne de navigation. -- Mouvement des divers corps
     de l'arme franaise. -- En approchant de Wilna, on rencontre
     M. de Balachoff, envoy par l'empereur Alexandre pour faire une
     dernire tentative de rapprochement. -- Motifs qui ont provoqu
     cette dmarche. -- L'empereur Alexandre et son tat-major. --
     Opinions rgnantes en Russie sur la manire de conduire cette
     guerre. -- Systme de retraite  l'intrieur propos par le
     gnral Pfuhl. -- Sentiment des gnraux Barclay de Tolly et
     Bagration  l'gard de ce systme. -- En apprenant l'arrive
     des Franais, Alexandre se dcide  se retirer sur la Dwina
     au camp de Drissa, et  diriger le prince Bagration avec la
     seconde arme russe sur le Dniper. -- Entre des Franais
     dans Wilna. -- Orages d't pendant la marche de l'arme sur
     Wilna. -- Premires souffrances. -- Beaucoup d'hommes prennent
     ds le commencement de la campagne l'habitude du maraudage.
     -- La difficult des marches et des approvisionnements dcide
     Napolon  faire un sjour  Wilna. -- Inconvnients de ce
     sjour. -- Tandis que Napolon s'arrte pour rallier les
     hommes dbands et donner  ses convois le temps d'arriver, il
     envoie le marchal Davout sur sa droite, afin de poursuivre
     le prince Bagration, spar de la principale arme russe.
     -- Organisation du gouvernement lithuanien. -- Cration de
     magasins, construction de fours, tablissement d'une police sur
     les routes. -- Entrevue de Napolon avec M. de Balachoff. --
     Langage fcheux tenu  ce personnage. -- Oprations du marchal
     Davout sur la droite de Napolon. -- Danger auquel sont exposes
     plusieurs colonnes russes spares du corps principal de leur
     arme. -- La colonne du gnral Doctoroff parvient  se sauver,
     les autres sont rejetes sur le prince Bagration. -- Marche
     hardie du marchal Davout sur Minsk. -- S'apercevant qu'il est
     en prsence de l'arme de Bagration, deux ou trois fois plus
     forte que les troupes qu'il commande, ce marchal demande des
     renforts. -- Napolon, qui mdite le projet de se jeter sur
     Barclay de Tolly avec la plus grande partie de ses forces,
     refuse au marchal Davout les secours ncessaires, et croit y
     suppler en pressant la runion du roi Jrme avec ce marchal.
     -- Marche du roi Jrme de Grodno sur Neswij. -- Ses lenteurs
     involontaires. -- Napolon, mcontent, le place sous les ordres
     du marchal Davout. -- Ce prince, bless, quitte l'arme. --
     Perte de plusieurs jours pendant lesquels Bagration russit 
     se sauver. -- Le marchal Davout court  sa poursuite. -- Beau
     combat de Mohilew. -- Bagration, quoique battu, parvient  se
     retirer au del du Dniper. -- Occupations de Napolon pendant
     les mouvements du marchal Davout. -- Aprs avoir organis ses
     moyens de subsistance, et laiss  Wilna une grande partie
     de ses convois d'artillerie et de vivres, il se dispose 
     marcher contre la principale arme russe de Barclay de Tolly.
     -- Insurrection de la Pologne. -- Accueil fait aux dputs
     polonais. -- Langage rserv de Napolon  leur gard, et
     motifs de cette rserve. -- Dpart de Napolon pour Glouboko.
     -- Beau plan consistant, aprs avoir jet Davout et Jrme sur
     Bagration,  se porter sur Barclay de Tolly par un mouvement de
     gauche  droite, afin de dborder les Russes et de les tourner.
     -- Marche de tous les corps de l'arme franaise dfilant devant
     le camp de Drissa pour se porter sur Polotsk et Witebsk. -- Les
     Russes au camp de Drissa. -- Rvolte de leur tat-major contre
     le plan de campagne attribu au gnral Pfuhl, et contrainte
     exerce  l'gard de l'empereur Alexandre pour l'obliger 
     quitter l'arme. -- Celui-ci se dcide  se rendre  Moscou. --
     Barclay de Tolly vacue le camp de Drissa, et se porte  Witebsk
     en marchant derrire la Dwina, dans l'intention de se rejoindre
      Bagration. -- Napolon s'efforce de le prvenir  Witebsk.
     -- Brillante suite de combats en avant d'Ostrowno, et au del.
     -- Bravoure audacieuse de l'arme franaise, et opinitret
     de l'arme russe. -- Un moment on espre une bataille, mais
     les Russes se drobent pour prendre position entre Witebsk et
     Smolensk, et rallier le prince Bagration. -- Accablement produit
     par des chaleurs excessives, fatigue des troupes, nouvelle perte
     d'hommes et de chevaux. -- Napolon, prvenu  Smolensk, et
     dsesprant d'empcher la runion de Bagration avec Barclay de
     Tolly, se dcide  une nouvelle halte d'une quinzaine de jours,
     pour rallier les hommes rests en arrire, amener ses convois
     d'artillerie, et laisser passer les grandes chaleurs. -- Son
     tablissement  Witebsk. -- Ses cantonnements autour de cette
     ville. -- Ses soins pour son arme, dj rduite de 400 mille
     hommes  256 mille, depuis le passage du Nimen. -- Oprations
      l'aile gauche. -- Les marchaux Macdonald et Oudinot, chargs
     d'agir sur la Dwina, doivent, l'un bloquer Riga, l'autre
     prendre Polotsk. -- Avantages remports les 29 juillet et 1er
     aot par le marchal Oudinot sur le comte de Wittgenstein. --
     Napolon, pour procurer quelque repos aux Bavarois ruins par
     la dyssenterie, et pour renforcer le marchal Oudinot, les
     envoie  Polotsk. -- Oprations  l'aile droite. -- Napolon,
     aprs avoir t rejoint par le marchal Davout et par une partie
     des troupes du roi Jrme, charge le gnral Reynier avec les
     Saxons, et le prince de Schwarzenberg avec les Autrichiens,
     de garder le cours infrieur du Dniper, et de tenir tte au
     gnral russe Tormazoff, qui occupe la Volhynie avec 40 mille
     hommes. -- Aprs avoir ordonn ces dispositions et accord un
     peu de repos  ses soldats, Napolon recommence les oprations
     offensives contre la grande arme russe, compose dsormais des
     troupes runies de Barclay de Tolly et de Bagration. -- Belle
     marche de gauche  droite, devant l'arme ennemie, pour passer
     le Dniper au-dessous de Smolensk, surprendre cette ville,
     tourner les Russes, et les acculer sur la Dwina. -- Pendant
     que Napolon oprait contre les Russes, ceux-ci songeaient 
     prendre l'initiative. -- Dconcerts par les mouvements de
     Napolon, et apercevant le danger de Smolensk, ils se rabattent
     sur cette ville pour la secourir. -- Marche des Franais sur
     Smolensk. -- Brillant combat de Krasno. -- Arrive des Franais
     devant Smolensk. -- Immense runion d'hommes autour de cette
     malheureuse ville. -- Attaque et prise de Smolensk par Ney et
     Davout. -- Retraite des Russes sur Dorogobouge. -- Rencontre du
     marchal Ney avec une partie de l'arrire-garde russe. -- Combat
     sanglant de Valoutina. -- Mort du gnral Gudin. -- Chagrin de
     Napolon en voyant chouer l'une aprs l'autre les plus belles
     combinaisons qu'il et jamais imagines. -- Difficults des
     lieux, et peu de faveur de la fortune dans cette campagne. --
     Grande question de savoir s'il faut s'arrter  Smolensk pour
     hiverner en Lithuanie, ou marcher en avant pour prvenir les
     dangers politiques qui pourraient natre d'une guerre prolonge.
     -- Raisons pour et contre. -- Tandis qu'il dlibre, Napolon
     apprend que le gnral Saint-Cyr, remplaant le marchal
     Oudinot bless, a gagn le 18 aot une bataille sur l'arme
     de Wittgenstein  Polotsk; que les gnraux Schwarzenberg et
     Reynier, aprs diverses alternatives, ont gagn  Gorodeczna
     le 12 aot une autre bataille sur l'arme de Volhynie; que
     le marchal Davout et Murat, mis  la poursuite de la grande
     arme russe, ont trouv cette arme en position au del de
     Dorogobouge, avec apparence de vouloir combattre. --  cette
     dernire nouvelle, Napolon part de Smolensk avec le reste
     de l'arme, afin de tout terminer dans une grande bataille.
     -- Son arrive  Dorogobouge. -- Retraite de l'arme russe,
     dont les chefs diviss flottent entre l'ide de combattre, et
     l'ide de se retirer en dtruisant tout sur leur chemin. --
     Leur marche sur Wiasma. -- Napolon jugeant qu'ils vont enfin
     livrer bataille, et esprant dcider du sort de la guerre en
     une journe, se met  les poursuivre, et rsout ainsi la grave
     question qui tenait son esprit en suspens. -- Ordres sur ses
     ailes et ses derrires pendant la marche qu'il projette. --
     Le 9e corps, sous le marchal Victor, amen de Berlin  Wilna
     pour couvrir les derrires de l'arme; le 11e, sous le marchal
     Augereau, charg de remplacer le 9e  Berlin. -- Marche de la
     grande arme sur Wiasma. -- Aspect de la Russie. -- Nombreux
     incendies allums par la main des Russes sur toute la route
     de Smolensk  Moscou. -- Exaltation de l'esprit public en
     Russie, et irritation soit dans l'arme, soit dans le peuple,
     contre le plan qui consiste  se retirer en dtruisant tout
     sur les pas des Franais. -- Impopularit de Barclay de Tolly,
     accus d'tre l'auteur ou l'excuteur de ce systme, et envoi
     du vieux gnral Kutusof pour le remplacer. -- Caractre de
     Kutusof et son arrive  l'arme. -- Quoique penchant pour le
     systme dfensif, il se dcide  livrer bataille en avant de
     Moscou. -- Choix du champ de bataille de Borodino au bord de la
     Moskowa. -- Marche de l'arme franaise de Wiasma sur Ghjat.
     -- Quelques jours de mauvais temps font hsiter Napolon entre
     le projet de rtrograder, et le projet de poursuivre l'arme
     russe. -- Le retour du beau temps le dcide, malgr l'avis des
     principaux chefs de l'arme,  continuer sa marche offensive.
     -- Arrive le 5 septembre dans la vaste plaine de Borodino. --
     Prise de la redoute de Schwardino le 5 septembre au soir. --
     Repos le 6 septembre. -- Prparatifs de la grande bataille. --
     Proposition du marchal Davout de tourner l'arme russe par sa
     gauche. -- Motifs qui dcident le rejet de cette proposition.
     -- Plan d'attaque directe consistant  enlever de vive force
     les redoutes sur lesquelles les Russes sont appuys. -- Esprit
     militaire des Franais, esprit religieux des Russes. --
     Mmorable bataille de la Moskowa, livre le 7 septembre 1812. --
     Environ 60 mille hommes hors de combat du ct des Russes, et 30
     mille du ct des Franais. -- Spectacle horrible. -- Pourquoi
     la bataille, quoique meurtrire pour les Russes et compltement
     perdue pour eux, n'est cependant pas dcisive. -- Les Russes
     se retirent sur Moscou. -- Les Franais les poursuivent. --
     Conseil de guerre tenu par les gnraux russes pour savoir s'il
     faut livrer une nouvelle bataille, ou abandonner Moscou aux
     Franais. -- Kutusof se dcide  vacuer Moscou en traversant la
     ville, et en se retirant sur la route de Riazan. -- Dsespoir du
     gouverneur Rostopchin, et ses prparatifs secrets d'incendie. --
     Arrive des Franais devant Moscou. -- Superbe aspect de cette
     capitale, et enthousiasme de nos soldats en l'apercevant des
     hauteurs de Worobiewo. -- Entre dans Moscou le 14 septembre.
     -- Silence et solitude. -- Quelques apparences de feu dans la
     nuit du 15 au 16. -- Affreux incendie de cette capitale. --
     Napolon oblig de sortir du Kremlin pour se retirer au chteau
     de Petrowskoi. -- Douleur que lui cause le dsastre de Moscou.
     -- Il y voit une rsolution dsespre qui exclut toute ide
     de paix. -- Aprs cinq jours l'incendie est apais. -- Aspect
     de Moscou aprs l'incendie. -- Les quatre cinquimes de la
     ville dtruits. -- Immense quantit de vivres trouve dans les
     caves, et formation de magasins pour l'arme. -- Penses qui
     agitent Napolon  Moscou. -- Il sent le danger de s'y arrter,
     et voudrait, par une marche oblique au nord, se runir aux
     marchaux Victor, Saint-Cyr et Macdonald, en avant de la Dwina,
     de manire  rsoudre le double problme de se rapprocher de la
     Pologne, et de menacer Saint-Ptersbourg. -- Mauvais accueil que
     cette conception profonde reoit de la part de ses lieutenants,
     et objections fondes sur l'tat de l'arme, rduite  cent
     mille hommes. -- Pendant que Napolon hsite, il s'aperoit que
     l'arme russe s'est drobe, et est venue prendre position sur
     son flanc droit, vers la route de Kalouga. -- Murat envoy 
     sa poursuite. -- Les Russes tablis  Taroutino. -- Napolon,
     embarrass de sa position, envoie le gnral Lauriston  Kutusof
     pour essayer de ngocier. -- Finesse de Kutusof feignant
     d'agrer ces ouvertures, et acceptation d'un armistice tacite.


[Date en marge: Juin 1812.]

[Note en marge: Sjour de Napolon  Kowno.]

Le Nimen venait d'tre franchi le 24 juin sans aucune opposition de
la part des Russes, et tout annonait que les motifs qui les avaient
empchs de rsister aux environs de Kowno, les en empcheraient
galement sur les autres points de leur frontire. Ne doutant pas
qu' sa gauche le marchal Macdonald, charg de passer le Nimen prs
de Tilsit, qu' sa droite le prince Eugne, charg de le passer aux
environs de Prenn, ne trouvassent les mmes facilits, Napolon ne
songeait qu' se porter sur Wilna, pour s'emparer de la capitale de
la Lithuanie, et pour se placer entre les deux armes ennemies de
manire  ne plus leur permettre de se rejoindre. Toutefois, avant
de quitter Kowno, il voulut, tandis que ses corps marcheraient sur
Wilna, vaquer  divers soins que sa rare prvoyance ne ngligeait
jamais. Assurer sa ligne de communication, lorsqu'il se portait en
avant, avait toujours t sa premire occupation, et c'tait plus
que jamais le cas d'y penser, lorsqu'il allait s'aventurer  de si
grandes distances,  travers des pays si difficiles, et au milieu
d'une cavalerie ennemie la plus incommode qu'il y et au monde.

[Note en marge: Soins dont il s'occupe.]

[Note en marge: Ponts fixes jets sur le Nimen et la Wilia.]

[Note en marge: Hpitaux, manutentions de vivres, magasins, ligne de
navigation jusqu' Wilna.]

[Note en marge: Difficults de la navigation sur la Wilia.]

D'abord il fit lever les ponts jets au-dessus de Kowno, replacer
les bateaux sur leurs haquets, et acheminer l'quipage entier  la
suite du marchal Davout. Il chargea l'infatigable gnral bl de
construire  Kowno mme un pont sur pilotis, pour rendre certain,
dans tous les temps, le passage du Nimen. Il lui ordonna d'en
tablir un pareil sur la Wilia, afin d'assurer les communications de
l'arme dans tous les sens. Les ressources du pays en bois taient
considrables, et quant aux autres parties du matriel ncessaires 
l'tablissement des ponts, telles que ferrures, cordages et outils,
on doit se souvenir qu'il en avait largement approvisionn le corps
du gnie. Napolon s'occupa ensuite d'entourer la ville de Kowno
d'ouvrages de dfense, afin que les partis ennemis ne pussent y
pntrer, et que le vaste dpt de matires qu'on allait y laisser
s'y trouvt en parfaite sret. Aprs ces objets, les hpitaux pour
recevoir les blesss et les malades, les manutentions pour fabriquer
le pain, les magasins pour dposer les approvisionnements de tout
genre, et par-dessus tout les bateaux propres  remonter la Wilia
jusqu' Wilna, absorbrent son attention sans relche, et il donna
les ordres convenables pour que, moyennant un seul transbordement,
les convois venus de Dantzig par la Vistule, le Frische-Haff, la
Prgel, la Deime, le canal de Frdric, le Nimen, pussent remonter
de Kowno jusqu' Wilna. Malheureusement la Wilia, moins profonde que
le Nimen, et de plus trs-sinueuse, offrait un moyen de transport
presque aussi difficile que celui de terre. On n'estimait pas  moins
de vingt jours le temps indispensable pour remonter par la Wilia de
Kowno  Wilna, et c'tait  peu prs le temps exig pour venir de
Dantzig  Kowno. Toutefois Napolon ordonna de faire l'essai de cette
navigation, sauf  organiser d'autres moyens de transport si celui-l
ne russissait point.

[Note en marge: Distribution de l'arme russe autour de Wilna.]

Tout en s'occupant de ces soins avec son activit accoutume,
Napolon avait mis ses troupes en marche. Les rapports recueillis
sur la situation de l'ennemi, obscurs pour tout autre que Napolon,
reprsentaient l'arme de Barclay de Tolly comme formant une espce
de demi-cercle autour de Wilna, et se liant par un cordon de Cosaques
avec celle du prince Bagration, qui tait beaucoup plus haut sur
notre droite, dans les environs de Grodno. Voici comment, d'aprs
ces rapports, tait distribue autour de nous l'arme du gnral
Barclay de Tolly, particulirement oppose  la masse principale
de nos forces. (Voir la carte n 54.) On disait qu'entre Tilsit et
Kowno, vers Rossiena, c'est--dire  notre gauche, se trouvait le
corps de Wittgenstein, qu'on supposait de vingt et quelques mille
hommes (il tait de 24 mille); qu' Wilkomir s'en trouvait un autre,
celui de Bagowouth, d'une force moindre (il tait de 19 mille hommes
en y comprenant le corps de cavalerie d'Ouvaroff); qu' Wilna mme
tait campe la garde impriale avec les rserves (elle tait de 24
mille hommes en y joignant la grosse cavalerie du gnral Korff);
qu'en face de nous sur la route de Wilna, mais un peu sur notre
droite, taient rpandues d'autres troupes dont le nombre tait
inconnu, mais ne devait pas tre infrieur aux dtachements dj
numrs. C'taient le corps de Touczkoff, camp  Nowoi-Troki avec
environ 19 mille hommes, celui de Schouvaloff, camp  Olkeniki avec
14 mille, et enfin  l'extrme droite, celui de Doctoroff, tabli
 Lida avec 20 mille hommes, et li par les 8 mille Cosaques de
Platow  l'arme du prince Bagration. Cette rpartition des 130 mille
hommes de Barclay de Tolly n'tait qu'imparfaitement connue; mais
sa distribution en demi-cercle autour de Wilna, en masse plus forte
sur notre gauche et notre front, en masse un peu moindre sur notre
droite, se liant par des Cosaques  Bagration, tait assez clairement
entrevue pour que Napolon pt ordonner la marche de son arme sur
Wilna avec une connaissance suffisante des choses.

[Note en marge: Marche des corps franais sur Wilna, calcule d'aprs
la distribution prsume des troupes russes.]

Le marchal Macdonald,  notre extrme gauche, venait de franchir
sans difficult le Nimen  Tilsit. Il avait 11 mille Polonais, 17
mille Prussiens, et il reut l'ordre de s'avancer sur Rossiena,
sans prcipitation, de manire  couvrir la navigation du Nimen,
et  envahir successivement la Courlande,  mesure que les Russes
se replieraient sur la Dwina. Napolon dirigea le corps du marchal
Oudinot, fort d'environ 36 mille hommes, sur Janowo, et lui enjoignit
d'y passer la Wilia pour se porter sur Wilkomir. Il tait probable
que ce corps rencontrerait celui de Wittgenstein, qui en se retirant
de Rossiena devait traverser Wilkomir. Napolon le renfora d'une
division de cuirassiers, dtache du prince Eugne, et appartenant
au 3e corps de cavalerie de rserve. Il voulut porter aussi au
del de la Wilia le corps de Ney, qui tait galement de 36 mille
hommes, mais en lui faisant passer cette rivire plus prs de
Wilna. Oudinot et Ney, marchant paralllement et trs-prs l'un de
l'autre, taient assez forts pour tenir tte  quelque ennemi que
ce ft, et pour donner le temps de venir  leur secours, si, contre
toute vraisemblance, ils rencontraient le gros de l'arme russe.
Ils n'avaient donc rien  craindre de Wittgenstein et de Bagowouth,
spars ou runis, et devaient mme les accabler en combinant bien
leurs efforts.

Ces prcautions, presque surabondantes, prises sur sa gauche,
Napolon rsolut de marcher droit devant lui sur Wilna, avec les 20
mille cavaliers de Murat, les 70 mille fantassins de Davout, et les
36 mille soldats prouvs de la garde. Ayant ainsi directement sous
sa main 120 mille combattants au moins, il tait certain de vaincre
toutes les rsistances, et en coupant la ligne russe vers Wilna, de
sparer entirement Barclay de Tolly de Bagration.

Quant aux troupes ennemies rpandues sur sa droite, et qui, sans
qu'on le st avec prcision, se trouvaient entre Nowoi-Troki et Lida,
et formaient la gauche de Barclay, on ne pouvait pas les supposer de
plus de 40 mille hommes; or le prince Eugne, qui faisait ses apprts
pour franchir le Nimen  Prenn avec 80 mille, devait avoir raison
d'elles, si, contre le plan vident des Russes, elles prenaient
l'offensive.

[Note en marge: Marche de Murat et de Davout sur Wilna.]

Ces dispositions, ordonnes ds le lendemain du passage du Nimen,
s'excutaient pendant que Napolon, tabli  Kowno, se consacrait
aux soins divers que nous venons de retracer. De sa personne il
ne devait accourir que lorsque ses avant-postes lui signaleraient
la prsence de l'ennemi. D'ailleurs, avec le vaillant Murat  son
avant-garde, avec le solide Davout  son corps de bataille, il
n'avait gure  craindre une msaventure. Le 25, Murat et Davout
s'avancrent, l'un  la tte de sa cavalerie, l'autre  la tte
de son infanterie, jusqu' Zismory, aprs avoir travers un pays
difficile, et o l'arme russe aurait pu facilement les arrter. Ils
avaient chemin en effet sur le flanc des coteaux boiss qui sparent
le lit de la Wilia de celui du Nimen, serrs entre ces coteaux
et les bords escarps du Nimen, et n'ayant pas en cas d'attaque
beaucoup d'espace pour se dployer. Le 25 au soir ils couchrent 
Zismory, dans un pays plus facile, l'angle que forment la Wilia et le
Nimen tant infiniment plus ouvert. Le lendemain 26, ils allrent
coucher sur la route de Jewe, et ne rencontrrent sur leur chemin
que des Cosaques qui fuyaient  leur approche, en mettant le feu
aux granges et aux chteaux lorsqu'ils en avaient le temps. Le ciel
tait demeur pur et serein, mais les villages taient dj fort
loigns les uns des autres, et les ressources devenaient rares. Les
soldats du marchal Davout, portant leur pain sur le dos, et ayant un
troupeau  leur suite, ne manquaient de rien, mais ils taient un peu
fatigus de la longueur des marches, et laissaient parmi les jeunes
soldats, surtout parmi les Illyriens et les Hollandais, quelques
tranards sur la route. Les chevaux en particulier souffraient
beaucoup, et tous les soirs, faute d'avoine, on tait oblig de les
rpandre dans les champs pour y brouter le seigle vert, qui leur
plaisait sans les nourrir. L'artillerie de rserve, compose des
pices de douze, et les quipages chargs de munitions et de vivres,
taient en arrire. La cavalerie de Murat, que malheureusement il
mnageait peu, la mettant en mouvement ds le matin, et la faisant
courir  bride abattue dans tous les sens, tait dj trs-fatigue.
Le soigneux et svre Davout dsapprouvait cette imprvoyance, et,
quoique peu communicatif, laissait voir ce qu'il pensait. Il n'y
avait pas l de quoi rapprocher les deux chefs de notre avant-garde,
dj si dissemblables d'esprit et de caractre.

Le 27 on atteignit Jewe, qui n'est plus qu' une forte journe de
Wilna, et Murat, afin de pouvoir entrer le lendemain de trs-bonne
heure dans cette ville, se porta sur Riconti,  trois ou quatre
lieues en avant de Jewe.

[Note en marge: L'approche des Franais connue  Wilna le 24 au soir.]

On ne devait trouver  Wilna ni la cour du czar ni son arme. Le
passage du Nimen commenc le 24 au matin avait t connu le 24 au
soir  Wilna, pendant que l'empereur Alexandre assistait  un bal
donn par le gnral Benningsen.

[Note en marge: Effet produit par cette nouvelle.]

[Note en marge: MM. Araktchejef, Balachoff, Kotchoubey, Wolkonski,
Michaux, d'Armfeld, Paulucci, de Stein, Wolzogen, Pfuhl.]

Cette nouvelle, apporte par un domestique du comte Romanzoff, jeta
un grand trouble dans les esprits, et ne fit qu'ajouter  l'extrme
confusion qui rgnait dans l'tat-major russe. Voulant s'entourer
de nombreux avis, Alexandre avait emmen avec lui une foule de
personnages, tous diffrents de caractre, de rang et de nation.
Indpendamment du gnral Barclay de Tolly, qui ne donnait pas ses
ordres comme gnral en chef de l'arme, mais comme ministre de la
guerre, Alexandre avait auprs de lui le gnral Benningsen, le
grand-duc Constantin, un ancien ministre de la guerre Araktchejef,
les ministres de la police et de l'intrieur MM. de Balachoff et
Kotchoubey, le prince Wolkonski. Ce dernier remplissait auprs de
la personne de l'empereur les fonctions de chef d'tat-major.  ces
Russes, la plupart anims de passions fort vives, s'taient joints
une quantit d'trangers de toutes nations, fuyant auprs d'Alexandre
les perscutions de Napolon, ou seulement son influence et sa
gloire, qu'ils dtestaient. Parmi eux se trouvaient un officier
du gnie, nomm Michaux, Pimontais d'origine, ayant peu de coup
d'oeil militaire, mais savant dans son tat, et trs-considr par
Alexandre; un Sudois, comte d'Armfeld, qui avait t contraint
par les vnements politiques de la Sude  se rfugier en Russie,
homme d'esprit mais peu estim; un Italien, Paulucci, de beaucoup
d'imagination et de ptulance; plusieurs Allemands, particulirement
le baron de Stein, que Napolon avait exclu du ministre en
Prusse, qui tait en Allemagne l'idole de tous les ennemis de la
France, et qui joignait  un singulier mlange d'esprit libral
et aristocratique un patriotisme ardent; un officier d'tat-major
instruit, intelligent, actif, aimant  se produire, le colonel
Wolzogen; enfin un Prussien, plus docteur que militaire, le gnral
Pfuhl, exerant sur l'esprit d'Alexandre une assez grande influence,
dtest par ce motif de tous les habitus de la cour, se croyant
profond et n'tant que systmatique, ayant auprs de quelques adeptes
la rputation d'un gnie suprieur, mais auprs du plus grand nombre
celle d'un esprit bizarre, absolu, insociable, incapable de rendre
le moindre service, et fait tout au plus pour dominer quelque temps
par sa singularit mme la mobile et rveuse imagination d'Alexandre.

C'est au milieu de ces donneurs de conseils que l'empereur Alexandre,
ayant plus d'esprit qu'aucun d'eux, mais moins qu'aucun d'eux
la facult de s'arrter  une ide et d'y tenir, vivait depuis
plusieurs mois, lorsque le canon de Napolon vint l'arracher  ses
incertitudes, et l'obliger  se faire un plan de campagne.

[Note en marge: Deux opinions partagent les esprits autour de
l'empereur Alexandre.]

[Note en marge: Les uns veulent prendre l'offensive, les autres se
retirer dans l'intrieur de l'empire.]

Entre ces divers personnages, deux ides n'avaient cess d'tre
dbattues vivement. Les hommes d'un caractre ardent, qui suivant
l'usage n'taient pas les plus clairs, voulaient qu'on n'attendt
pas Napolon, qu'on le prvnt au contraire, qu'on se jett sur la
Vieille-Prusse et sur la Pologne, qu'on ravaget ces pays, allis ou
complices de la France, qu'on tcht mme de soulever l'Allemagne en
lui tendant une main prcoce, sauf, s'il le fallait,  se retirer
ensuite, aprs avoir agrandi de deux cents lieues le dsert dans
lequel on esprait que Napolon viendrait s'abmer. Les hommes calmes
et senss jugeaient ce projet dangereux, et soutenaient avec raison
qu'aller au-devant de Napolon, c'tait lui abrger le chemin, lui
pargner par consquent la plus grave des difficults de cette
guerre, celle des distances, lui offrir presque sur son territoire,
 porte de ses ressources, ce qu'il devait dsirer le plus, une
bataille d'Austerlitz ou de Friedland, bataille qu'il gagnerait
sans aucun doute, et qui, une fois gagne, dciderait la question,
ou tablirait au moins son ascendant pour tout le reste de la
guerre. Ils disaient encore qu'au lieu de diminuer la difficult des
distances, il fallait l'agrandir en se retirant devant Napolon, en
lui cdant du terrain autant qu'il en voudrait envahir, puis quand on
l'aurait attir bien loin, et qu'on le tiendrait dans les profondeurs
de la Russie, puis de fatigue et de faim, se prcipiter sur lui,
l'accabler, et le ramener  moiti dtruit  la frontire russe.
Ce plan prsentait l'inconvnient de livrer au ravage, non pas la
Pologne ou la Vieille-Prusse, mais la Russie elle-mme. Nanmoins
la presque certitude du succs tait une raison d'un tel poids,
qu'aucune considration d'intrt matriel ne mritait d'tre mise en
balance avec elle.

[Note en marge: L'opinion d'Alexandre favorable au systme de
retraite  l'intrieur.]

Cette controverse, commence  Saint-Ptersbourg, n'avait pas
encore cess  Wilna, lorsque la nouvelle du passage du Nimen vint
mettre fin au bal du gnral Benningsen. Alexandre avait l'esprit
trop clairvoyant pour hsiter un instant sur une question pareille.
Mnager  Napolon, sous le climat de la Russie, la campagne que
Massna venait de faire en Portugal sous le climat de la Pninsule,
tait une tactique trop indique pour qu'il songet  en suivre
une autre. De plus il avait eu pour l'adopter une raison dcisive,
c'tait la raison politique. Constamment appliqu  mettre l'opinion
de la Russie, de l'Europe, et mme de la France de son ct, afin
d'aggraver la situation morale de Napolon vis--vis des peuples,
il s'tait soigneusement gard de paratre le provocateur, et par
suite de ce systme s'tait promis d'attendre l'ennemi sans aller le
chercher. C'est l ce qu'il avait toujours annonc, et ce qu'il avait
fait en se tenant derrire le Nimen, sa frontire naturelle,  ce
point qu'il ne l'avait pas mme dfendue.

[Note en marge: Systme thorique du gnral Pfuhl, dduit des
campagnes de lord Wellington en Portugal.]

Cette conduite tait toute simple, et dicte par le bon sens. Mais on
avait voulu  cette occasion construire tout un systme, et c'tait
le gnral Pfuhl, auteur de ce systme, qui en tait le dmonstrateur
auprs d'Alexandre, qu'avec une certaine apparence de profondeur on
tait presque toujours assur de sduire.

[Note en marge: Le systme du gnral Pfuhl, fort agr d'Alexandre,
est mal accueilli,  cause de sa forme dogmatique, par les gnraux
russes.]

 chaque poque, lorsqu'un homme suprieur, s'inspirant non pas d'une
thorie, mais des circonstances, excute de grandes choses, les
esprits imitateurs viennent  la suite, et mettent des systmes  la
place des grandes choses que le vrai gnie a faites naturellement.
Dans le dix-huitime sicle, tout le monde voulait faire l'exercice
 la manire de Frdric, et depuis la bataille de Leuthen
construisait des systmes sur l'ordre oblique, auquel on attribuait
tous les succs du monarque prussien.  partir de l'anne 1800, et
des campagnes du gnral Bonaparte, qui avait su avec tant d'art
manoeuvrer sur les ailes et les communications de ses adversaires,
on ne parlait que de tourner l'ennemi.  Austerlitz les conseillers
d'Alexandre avaient voulu tourner Napolon, et on sait ce qu'il leur
en avait cot. En 1810, un homme de sens et de caractre, lord
Wellington, second par les circonstances et un bonheur rare, venait
de faire une campagne brillante en Portugal, et on ne parlait plus
en Europe que d'agir comme lui. Se retirer en dtruisant toutes
choses, se rfugier ensuite dans un camp inexpugnable, y attendre
l'puisement d'un ennemi tmrairement engag, enfin revenir sur cet
ennemi, l'assaillir, l'accabler, tait devenu pour certains esprits,
depuis Torrs-Vdras, toute la science de la guerre. C'est de cette
science que le gnral Pfuhl s'tait constitu le matre suprme au
milieu de l'tat-major russe. Except le czar, qui se complaisait
dans ces fausses profondeurs, le gnral Pfuhl avait fatigu, bless
tout le monde par son dogmatisme, ses prtentions, son orgueil. Mais
Alexandre l'avait accueilli comme un gnie mconnu, et lui avait
donn  rdiger tout le plan de la guerre.

Le gnral Pfuhl, aprs avoir tudi la carte de Russie, y avait
remarqu ce que chacun peut y apercevoir au premier aspect, la longue
ligne transversale de la Dwina et du Dniper, qui, en s'ajoutant
l'une  l'autre, forment du nord-ouest au sud-est une vaste et
belle ligne de dfense intrieure. Il voulait donc que les armes
russes s'y repliassent, y tablissent une espce de Torrs-Vdras
invincible, et qu'elles y tinssent la conduite des armes anglaise
et espagnole en Portugal. Ayant, dans cette tude attentive de la
carte de Russie, remarqu  Drissa sur la Dwina un emplacement qui
lui semblait propre  l'tablissement d'un camp retranch, il avait
propos d'en construire un dans cet endroit, et Alexandre, adoptant
cette proposition, avait envoy l'ingnieur Michaux sur les lieux
pour tracer et faire excuter les ouvrages. L'officier d'tat-major
Wolzogen, espce d'interprte du gnie mystrieux du gnral Pfuhl,
allait et venait pour appliquer les ides de son matre sur le
terrain. Enfin,  la cration de ce camp de Drissa, le gnral Pfuhl
avait ajout une distribution des forces russes approprie au systme
qu'il avait dduit des oprations de lord Wellington en Portugal.
Il avait en consquence demand deux armes, une principale, une
secondaire; l'une sur la Dwina recevant les Franais de front, les
attirant  sa suite, et devant se retirer au camp de Drissa; l'autre
sur le Dniper, reculant aussi devant les Franais, mais destine
 les assaillir en flanc et par derrire, lorsqu'on reprendrait
l'offensive pour les accabler. C'est en vertu de ce plan qu'avaient
t formes les deux armes de Barclay de Tolly et de Bagration.

[Note en marge: Exagrations thoriques du gnral Pfuhl, qui
dtruisent les principaux mrites de son plan.]

C'tait assurment une pense juste,  laquelle Alexandre dut plus
tard de grands rsultats, que de battre en retraite devant les
Franais, et de les attirer dans le fond de la Russie, et cette
pense, tout le monde l'avait en Europe. Mais pourquoi un camp
retranch, et surtout pourquoi si prs de la frontire? C'est ce
que tout le monde pouvait se demander, au simple nonc du plan du
gnral Pfuhl, plan qui n'tait, comme on le voit, que l'imitation
systmatise de la guerre de Portugal. Si lord Wellington avait
song  un camp retranch, c'est parce qu'il fallait qu'il s'arrtt
assez promptement, sans quoi il et t prcipit dans l'Ocan. Le
camp retranch pour les Russes c'tait l'espace, qui, pour eux, ne
finissait qu'au bord de l'Ocan glacial. Et puis, placer le point
d'arrt sur la Dwina, c'tait vouloir arrter les Franais au dbut
mme de leur course, quand ils avaient encore tout leur lan et
toutes leurs ressources, comme du reste l'vnement le prouva, et
s'exposer  tre emport d'assaut. Enfin, en admettant qu'on pt agir
utilement contre les flancs de l'ennemi, c'tait courir de grands
dangers que de diviser ds l'origine la masse principale des forces
russes, qui tait  peine suffisante pour tenir la campagne, et il
et t beaucoup mieux entendu de laisser aux troupes revenant d'Asie
le rle de cette arme de flanc destine  harceler les Franais,
peut-tre mme  leur fermer la retraite.

Voil ce que dmontrait le simple bon sens, mme avant la leon des
vnements. Au surplus Alexandre s'tait gard de mettre ce plan
en discussion; il l'avait soigneusement rserv pour lui et pour
quelques adeptes allemands, et s'tait born  en faire excuter les
prparatifs les plus importants. En attendant il s'tait avanc,
comme on l'a dj vu, en deux masses, l'une appuye sur la Dwina,
l'autre sur le Dniper, ayant pour point de direction, la premire
Wilna, la seconde Minsk.

[Note en marge: Sentiments diffrents de Barclay de Tolly et de
Bagration  l'gard du plan du gnral Pfuhl.]

Jusque-l, il n'y avait rien  redire, car il tait naturel que les
deux rassemblements principaux des Russes se formassent derrire
ces deux fleuves. Mais les hommes senss dans l'tat-major du czar
pensaient qu'on allait bientt runir l'une et l'autre arme russe,
se prsenter ensuite en une seule masse aux Franais, sauf  ne pas
leur livrer bataille,  se retirer  leur approche, et  attendre,
avant de se prcipiter sur eux, qu'ils fussent  la fois fatigus,
privs de vivres, et engags assez profondment en Russie pour n'en
pouvoir plus revenir. C'tait l'avis notamment du gnral Barclay de
Tolly, officier froid, ferme, instruit, issu d'une famille cossaise
tablie en Courlande, et  cause de cette origine peu agrable aux
Russes, qui prennent les trangers en haine ds que leurs passions
nationales commencent  fermenter. Mais, comme nous l'avons dit,
cet avis n'tait pas du got de tout le monde. Les hommes ardents,
dtestant la France, sa rvolution, sa gloire, qu'ils fussent
Russes, Sudois, Allemands ou Italiens, ne voulaient pas qu'on
ft aux Franais l'honneur de reculer devant eux, et prtendaient
qu'il fallait prendre l'offensive, se jeter sur la Prusse et la
Pologne, pour ravager une plus grande tendue de pays, et soulever
l'Allemagne, qui ne demandait qu' tre dlivre. Cette dernire
opinion dominait surtout au quartier gnral du prince Bagration.
Ce prince, Gorgien d'origine, brave, ayant du coup d'oeil sur le
terrain, mais dpourvu des talents d'un gnral en chef, charg
d'ailleurs, si on avait pris l'offensive, d'envahir la Pologne,
aurait voulu aller en avant, et se ruer sur les Franais avec une
nergie furieuse. Jaloux de Barclay, mprisant les militaires
savants, il favorisait autour de lui les dclamations contre les
trangers qui conseillaient Alexandre, et travaillaient, assurait-on,
 lui inspirer une conduite timide.

[Note en marge: La brusque apparition de Napolon oblige de prendre
un parti.]

Alexandre s'tait ainsi avanc avec ses deux armes, ne se prononant
pas encore, considrant en secret le plan du gnral Pfuhl comme le
salut de l'empire, mais hsitant  le dire, et se rservant de faire
successivement excuter ce plan, au fur et  mesure des vnements.
Aussi n'avait-il ni voulu ni os nommer un gnral en chef, ce qui
et t proclamer un systme, et avait-il charg le gnral Barclay
de Tolly de donner des ordres comme ministre de la guerre. La brusque
apparition de Napolon au del du Nimen l'obligea de mettre un terme
 ces hsitations, et d'arrter un plan.

[Note en marge: N'osant pas exposer aux chances d'une discussion le
plan du gnral Pfuhl, Alexandre confie au gnral Barclay de Tolly
le soin de diriger la retraite sur la Dwina.]

Le dsir d'Alexandre et t de convoquer sur-le-champ un conseil
de guerre, d'y appeler ses conseillers de toutes les nations, d'y
faire exposer le plan du gnral Pfuhl, non par le gnral Pfuhl
lui-mme, incapable de supporter une contradiction, mais par le
colonel Wolzogen, son interprte ordinaire, esprit clair et maniable,
puis enfin de demander  tous les assistants de se prononcer. Mais le
colonel Wolzogen lui fit sentir qu'on aboutirait ainsi  un nouveau
chaos, et qu'il valait mieux choisir tout simplement un gnral en
chef, auquel on confierait l'excution du plan jug le meilleur. Pour
un tel rle le gnral Barclay de Tolly tait le plus indiqu par
son obissance, sa fermet, ses talents pratiques, et sa qualit de
ministre de la guerre. D'ailleurs l'approche de l'ennemi avec une
masse crasante d'environ 200 mille hommes, quand on avait  peine
130 mille combattants  lui opposer, avait fort calm les partisans
de l'offensive, et la plupart des donneurs d'avis ne songeaient
mme qu' se retirer pour ne pas tomber dans les mains de Napolon,
qui ne les aurait probablement pas mnags. Il n'y avait donc pas 
craindre qu'on blmt beaucoup dans le moment un mouvement rtrograde
devenu invitable. En consquence Alexandre, adoptant l'avis du
colonel Wolzogen, qui du reste tait le seul admissible au point o
en taient les choses, confia au gnral Barclay de Tolly, non pas en
qualit de gnral en chef, mais en qualit de ministre de la guerre,
le soin d'oprer la retraite de l'arme principale sur la Dwina,
dans la direction du camp de Drissa. Ces dispositions arrtes, il
partit avec la foule de ses conseillers, en suivant la route qui par
Swenziany et Vidzouy menait  Drissa.

Ce n'tait pas chose aise que d'oprer devant Napolon,
ordinairement prompt comme la foudre, la retraite des six corps
russes rpandus autour de Wilna, et composant l'arme principale.

[Note en marge: Difficults de la retraite sur la Dwina pour une
partie de l'arme russe.]

Ainsi que nous l'avons dit, le premier de ces corps, sous le comte
de Wittgenstein, tait  Rossiena, o il formait l'extrme droite
des Russes, oppose  l'extrme gauche des Franais. Le second, sous
le gnral Bagowouth, tait  Janowo; le troisime, compos de la
garde russe et des rserves,  Wilna; le quatrime, sous le gnral
Touczkoff, entre Kowno et Wilna,  Nowoi-Troki[1]. Pour ces quatre
corps la retraite tait facile, car ils n'avaient qu' se retirer
directement sur la Dwina, sans tre exposs  trouver les Franais
sur leur chemin. Il n'y avait pas plus de difficult pour la grosse
cavalerie, distribue en deux corps de rserve sous les gnraux
Ouvaroff et Korff, et place en arrire. Mais le cinquime corps sous
le comte Schouvaloff, le sixime sous le gnral Doctoroff, tablis,
l'un  Olkeniki, l'autre  Lida, et formant l'extrme gauche du
demi-cercle que les Russes dcrivaient autour de Wilna, pouvaient,
avant d'avoir regagn la route de Swenziany, tre arrts par les
Franais, qui dj taient en marche sur Wilna. Quant  l'hetman
Platow, compltant avec 8 mille Cosaques les 130 mille hommes de
l'arme de la Dwina, il tait prs de Grodno, et on n'avait gure 
s'inquiter pour des coureurs aussi agiles que les siens.

[Note 1: En disant le premier, le second, le troisime corps russe,
nous ne les dsignons pas par le numro qu'ils portaient dans l'arme
russe, mais par leur rang dans la ligne qu'ils formaient alors autour
de Wilna.]

[Note en marge: Ordre de retraite aux divers corps de l'arme russe.]

Le gnral Barclay de Tolly se hta de donner  tous ses corps
l'ordre de se replier sur la Dwina, en prenant pour but le camp
de Drissa, et prescrivit aux deux qui taient les plus mal placs
d'oprer tout de suite leur mouvement de retraite, en tournant autour
de Wilna, et en se tenant pendant le trajet le plus loin qu'ils
pourraient de cette ville, afin de ne pas rencontrer les Franais.
Quant  lui, assez ddaigneux pour les donneurs d'avis qui avaient
montr tant d'empressement  partir, il affecta de rester  son
arrire-garde, et de se retirer lentement avec elle, en disputant le
terrain pied  pied. L'ordre envoy au prince Bagration, au nom de
l'empereur lui-mme, fut de se reporter sur le Dniper, en suivant
autant que possible la direction de Minsk, afin de se runir au
besoin  l'arme principale, si cette runion devenait ncessaire.
L'hetman Platow, toujours charg de lier entre eux Barclay de Tolly
et Bagration, eut ordre de harceler les Franais en courant sur leurs
flancs et leurs derrires.

[Note en marge: L'empereur Alexandre, en quittant Wilna, charge M. de
Balachoff d'une dernire dmarche auprs de Napolon.]

[Note en marge: Nature de la mission confie  M. de Balachoff.]

Avant de quitter Wilna, l'empereur Alexandre, tout en regardant la
guerre comme dsormais invitable, et quoique trs-dcid  la
soutenir nergiquement, voulut tenter une dernire dmarche, qui
ne pouvait arrter les hostilits, mais qui devait certainement
en rejeter la responsabilit sur Napolon. Voyant d'aprs les
nouvelles de Saint-Ptersbourg que le gnral Lauriston avait fond
la demande de ses passe-ports sur la demande que le prince Kourakin
avait faite des siens, et sur la prtendue condition impose aux
Franais d'vacuer la Prusse, il s'attacha surtout  rpondre 
ces deux griefs de manire  mettre tous les torts du ct de son
adversaire. Il fit donc appeler M. de Balachoff, ministre de la
police, venu avec lui  Wilna, homme d'esprit et de tact, et le
chargea d'aller dire  Napolon combien il s'tonnait d'une rupture
si brusque qu'aucune dclaration de guerre n'avait prcde, combien
il trouvait lger le motif tir d'une demande de passe-ports faite
par le prince Kourakin, lorsqu'on savait que ce prince n'tait pas
autoris  la faire; combien enfin la prtendue condition d'vacuer
la Prusse tait elle-mme un grief peu srieux, puisqu'elle avait t
propose, non comme une satisfaction pralable devant prcder toute
ngociation, mais seulement comme consquence promise et certaine de
tout arrangement pacifique. Alexandre autorisa mme M. de Balachoff
 dclarer que cette vacuation tait si peu une condition absolue,
que si les Franais voulaient s'arrter au Nimen, il consentait 
ngocier tout de suite sur les bases indiques dans les diverses
communications prcdentes. Ces ordres donns, l'empereur Alexandre
partit le 26 juin, en adressant  son peuple une proclamation
chaleureuse, dans laquelle il prenait l'engagement solennel de ne
jamais traiter tant que l'ennemi serait sur le sol de la Russie.

[Note en marge: Arrive de M. de Balachoff aux avant-postes franais.]

Tandis qu'Alexandre s'loignait, M. de Balachoff courut  la
rencontre de l'arme franaise, et la trouva en route sur Wilna. Il
eut d'abord quelque peine  se faire reconnatre comme aide de camp
de l'empereur Alexandre, puis fut admis  ce titre, et conduit auprs
de Murat, qui, chamarr d'or, la tte couverte de plumets, galopait
au milieu de ses nombreux escadrons.

[Note en marge: Sa rencontre avec Murat, et l'accueil qu'il reoit de
ce prince.]

[Note en marge: Accueil tout diffrent qu'il reoit du marchal
Davout.]

[Note en marge: M. de Balachoff oblig d'attendre l'entre de
Napolon  Wilna pour lui tre prsent.]

Murat, suivant sa coutume, facile, aimable, mais indiscret, fit
le plus gracieux accueil  M. de Balachoff, affecta de dplorer
cette nouvelle guerre, de regretter vivement son beau royaume de
Naples, de ne dsirer aucunement celui de Pologne, de se montrer
enfin l'instrument raisonnable d'un matre trs-peu raisonnable,
et accompagna ces sages propos d'une infinit de dmonstrations
gracieuses, dont il avait le talent naturel, malgr une ducation
peu soigne. Il renvoya ensuite M. de Balachoff aux avant-postes
de l'infanterie, qui venaient aprs ceux de la cavalerie. M. de
Balachoff y rencontra un tout autre accueil. Prsent au marchal
Davout, il fut reu avec froideur, rserve et silence. Ayant exprim
le dsir de pntrer immdiatement jusqu' l'empereur Napolon, il ne
put en obtenir l'autorisation. Le marchal lui allgua ses ordres, et
le retint pour ainsi dire prisonnier jusqu' une rponse du quartier
gnral. Sur la fin du jour, il l'engagea  partager son repas, et le
fit asseoir devant une table qui consistait en une porte de maison
qu'on avait arrache de ses gonds et tendue sur des tonneaux,
qui n'tait charge que de mets d'une extrme frugalit, s'excusa
de cette hospitalit toute militaire, et ne lui adressa pas une
parole qui et trait aux affaires de la guerre ou de la politique.
Le lendemain matin, l'ordre tant venu de garder M. de Balachoff
jusqu' Wilna, o il devait tre reu par l'Empereur, le marchal
Davout lui laissa sa maison qui ne faisait que d'arriver, l'engagea
 s'en servir librement, lui donna pour le garder un officier aussi
taciturne que lui-mme, et monta  cheval afin d'aller se mettre  la
tte de ses troupes. M. de Balachoff dut donc attendre l'entre des
Franais  Wilna pour entretenir Napolon.

[Note en marge: Entre des Franais  Wilna.]

[Note en marge: Accueil que leur font les Lithuaniens.]

Ce mme matin du 28 la cavalerie du gnral Bruyre arriva aux
portes de Wilna, en descendant les coteaux qui bordent la Wilia.
Elle y rencontra un gros dtachement de cavalerie russe appuy par
de l'infanterie et par quelques pices d'artillerie attele. Le
choc fut assez vif, mais l'avant-garde ennemie, aprs avoir rsist
quelques instants, se replia dans Wilna, en brlant les ponts de la
Wilia, et en mettant le feu aux magasins de vivres et de fourrages
que contenait la ville. Le marchal Davout, qui suivait  une lieue
de distance la cavalerie de Murat, entra dans Wilna avec elle. Les
Lithuaniens, quoique asservis aux Russes depuis plus de quarante
ans, et dj un peu faonns au joug, accueillirent les Franais
avec joie, et se htrent de les aider  rparer le pont de la
Wilia. Au moyen de quelques bateaux du pays, on rtablit le passage
de la rivire, peu large en cet endroit, et on courut ensuite  la
poursuite des Russes, qui se retirrent rapidement mais sans dsordre.

Ainsi la capitale de la Lithuanie venait d'tre conquise presque sans
coup frir, et aprs quatre jours seulement d'hostilits. Napolon,
parti la veille de Kowno, et arriv vers midi, fit son entre dans
Wilna au milieu du concours empress des habitants, qui peu  peu
s'chauffaient, s'animaient au contact de nos soldats, surtout des
soldats polonais, et au souvenir de leur antique libert, que les
plus gs d'entre eux avaient seuls connue, et dont ils avaient
souvent racont les scnes  leurs enfants. Les seigneurs lithuaniens
partisans des Russes s'taient enfuis; ceux qui ne l'taient pas
avaient eu soin de nous attendre. Parmi ces derniers les uns vinrent
spontanment, les autres se laissrent mander. Mais tous se prtrent
franchement  la cration d'autorits nouvelles pour administrer
le pays dans l'intrt de l'arme franaise, intrt qui dans le
moment tait celui de la Pologne elle-mme. Toutefois une grande
crainte retenait et glaait leur zle, c'est que cette tentative de
reconstituer la Pologne ne ft pas srieuse, et que sous peu de mois
on ne revt les Russes courroucs rentrer dans Wilna avec des ordres
de squestre et d'exil.

[Note en marge: Premires mesures de Napolon  Wilna.]

Le premier service  nous rendre tait de moudre du grain, de
construire des fours, de cuire du pain pour nos soldats, qui
arrivaient affams, non de viande dont ils avaient eu en abondance,
mais de pain dont ils avaient t privs presque partout. Le grain
n'tait pas rare; mais les Russes s'taient surtout appliqus 
dtruire les farines, les moulins et les avoines, prvoyant qu'avec
du bl on n'aurait pas immdiatement du pain, et que sans avoine
nous ne conserverions pas longtemps la grande quantit de chevaux
qui suivaient l'arme. Or la ville de Wilna, qui renfermait une
population de vingt-cinq mille mes environ, ne pouvait pas, sous le
rapport de la confection du pain, offrir les mmes ressources que
Berlin ou Varsovie. Napolon ordonna d'employer sur-le-champ  la
construction des fours les maons que le marchal Davout amenait avec
lui, et ceux dont la garde tait pourvue. On s'empara en attendant
des fours que contenait la ville, et qui suffisaient  peine  cuire
trente mille rations par jour. Il en aurait fallu cent mille tout de
suite, et dans quelques jours deux cent mille.

[Note en marge: Mouvements des divers corps d'arme.]

[Note en marge: Le marchal Ney passe la Wilia  Riconti, le marchal
Oudinot  Janowo.]

[Note en marge: Rencontre du marchal Oudinot avec le corps de
Wittgenstein  Deweltowo.]

Pendant que Napolon vaquait  ces premiers soins, les divers corps
de l'arme excutaient les mouvements qui leur taient prescrits,
sans autres accidents que ceux qu'on avait  craindre de la fatigue
et du mauvais temps. Le marchal Ney, comme on l'a vu, avait
d passer la Wilia plus prs de Wilna que le marchal Oudinot,
c'est--dire aux environs de Riconti, et il avait march dans la
direction de Maliatouy, apercevant de loin le corps de Bagowouth qui
tait d'abord  Wilkomir, mais qui dans le mouvement de retraite des
corps russes avait quitt ce point pour se diriger sur Swenziany et
Drissa. Du reste le marchal Ney n'eut affaire qu' l'arrire-garde
de Bagowouth, compose de Cosaques, qui s'efforaient de tout
brler, mais n'en avaient pas toujours le temps, et nous laissaient
heureusement encore quelques ressources pour vivre. Le marchal
Oudinot, ayant pass la Wilia au-dessous, c'est--dire  Janowo,
pour marcher sur Wilkomir, n'y rencontra plus Bagowouth, qui venait
d'en partir, mais Wittgenstein, qui de Rossiena s'tait report
sur Wilkomir. Ce dernier se trouva en position  Deweltowo, le 28
au matin, moment mme o le gros de l'arme franaise entrait dans
Wilna. Wittgenstein avait 24 mille hommes, beaucoup de cavalerie, et
tout ce qu'il fallait d'nergie pour ne pas se retirer timidement
devant nous. Il montra au marchal Oudinot une ligne d'environ 20
mille fantassins, oprant lentement leur retraite, et couverts par
une artillerie nombreuse et une cavalerie brillante. Wittgenstein
avait rencontr dans le marchal Oudinot un adversaire qui n'tait
pas homme  se laisser braver. Le marchal, n'ayant encore sous la
main que sa cavalerie lgre, son artillerie attele, la division
d'infanterie Verdier, et les cuirassiers de Doumerc, n'hsita point
 se jeter sur les Russes. Aprs avoir charg  outrance leur
cavalerie, et l'avoir oblige  repasser derrire les lignes de
l'infanterie, il aborda celle-ci avec la division Verdier, la fora 
se replier, et lui tua ou prit environ quatre cents hommes. Il n'eut
pas mme le temps d'employer ses cuirassiers, et encore moins les
divisions Legrand et Merle, qui arrivaient en toute hte. Il en fut
quitte pour une centaine d'hommes morts ou blesss. Les Russes se
mirent bientt hors de porte.

[Note en marge: Soldats qui commencent  rester en arrire.]

Nos troupes, dans le corps du marchal Oudinot comme dans celui du
marchal Ney, taient trs-fatigues, tant par les marches qu'elles
avaient d faire jusqu'au Nimen, que par celles qu'elles avaient
faites au del. Elles manquaient de pain, de sel et de spiritueux,
et s'ennuyaient de manger de la viande sans sel, avec un peu de
farine dlaye dans de l'eau. Les chevaux taient dj trs-affaiblis
faute d'avoine, et encore le temps avait-il t beau. Un grand nombre
de soldats rests sur les derrires y taient pour ainsi dire gars,
cherchaient leur chemin, et ne trouvaient personne  qui le demander,
car il y avait peu d'habitants, et le peu qu'il y avait ne parlaient
que le polonais. Une norme quantit de charrois, soit d'artillerie,
soit de bagages, allongeaient et embarrassaient cette queue de
l'arme.

[Note en marge: Difficults particulires qu'avait rencontres le
prince Eugne pour arriver aux bords du Nimen.]

Telle tait la situation des choses  notre gauche, au del de la
Wilia. Elle tait  peu prs la mme  notre centre, sur la route
directe de Kowno  Wilna, que les dernires divisions du marchal
Davout parcouraient en ce moment, suivies par la garde impriale.
 notre droite, au corps d'arme du prince Eugne, tout tait en
retard, la tte et la queue. Le prince Eugne ayant eu  traverser
non pas la Vieille-Prusse, comme les marchaux Davout, Oudinot et
Ney, mais la Pologne, avait franchi difficilement, au prix de grands
efforts et de grandes privations, les sables striles et mouvants de
ces contres, et n'tait arriv sur le Nimen que le jour mme o le
gros de l'arme entrait dans Wilna. En passant le Nimen  Prenn, ce
prince devait dboucher sur Nowoi-Troki et Olkeniki, points occups
par les corps de Touczkoff et de Schouvaloff, qui ne formaient pas
un total de plus de 34 mille hommes, et qui taient peu capables par
consquent de tenir tte aux 80 mille hommes de l'arme d'Italie.
Ce n'taient donc pas les difficults naissant de la prsence
de l'ennemi que le prince Eugne avait  craindre, et les lieux
pouvaient seuls faire obstacle  sa marche. Son opration devait
s'excuter du 28 au 30 juin.

Jusque-l, sauf quelques orages passagers, le ciel avait t pur,
la chaleur assez vive, sans tre encore importune, comme elle l'est
souvent dans ces contres extrmes, tour  tour prives du soleil
en hiver, ou fatigues de sa prsence continue en t. Cependant
la Pologne, qu'on avait trouve si triste dans l'hiver de 1807, se
montrait maintenant verdoyante, couverte de vastes forts, assez
agrable d'aspect, mais manquant de la vraie gaiet, celle que
l'homme rpand dans la nature par sa prsence et son travail. Les
routes, quoique non ferres, n'taient pas trop difficiles encore, le
soleil les ayant dessches.

[Note en marge: Orages subits qui enveloppent toute la Pologne.]

[Note en marge: Le prince Eugne interrompu dans le passage du
Nimen.]

Tout  coup, dans la soire du 28[2], ces conditions climatriques
cessrent brusquement. Le ciel se couvrit de nuages, et une suite
d'orages pouvantables enveloppa la Pologne presque entire. Des
torrents de pluie inondrent les terres, et les amollirent sous
les pieds des hommes et des chevaux. Pour comble de malheur, la
temprature changea comme l'aspect du ciel, et devint tout  coup
aussi froide qu'humide. Pendant les trois journes du 29 juin au 1er
juillet, le temps fut affreux, et les bivouacs devinrent extrmement
pnibles, car il fallut coucher dans une espce de fange. Beaucoup
d'hommes jeunes furent atteints de dyssenterie, et ils le durent
non-seulement au rapide changement de la temprature, mais aussi 
une nourriture compose presque uniquement de viande, et souvent
de viande de porc. Une partie des divisions du marchal Davout,
qui taient encore en marche sur Wilna le 29, toute la garde qui
les suivait, se trouvant sans abri, car on avait  peine de quoi
loger les tats-majors dans les rares habitations du pays, eurent
de grandes souffrances  essuyer. Les troupes des marchaux Ney
et Oudinot,  la gauche de la Wilia, ne jouirent pas d'un temps
meilleur, mais souffrirent un peu moins, parce que le pays qu'elles
traversaient n'avait t visit ni par les Russes ni par les
Franais.  droite, les souffrances du corps du prince Eugne, qui
en ce moment passait le Nimen, furent plus grandes encore. Le pont
avait t jet le 29 au soir, et une division avait dj franchi
le Nimen, lorsqu'un orage, violent, torrentueux, ml de vent, de
grle et de tonnerre, comme les orages des tropiques, emportant les
tentes, obligeant les cavaliers  mettre pied  terre, les fantassins
 se serrer les uns aux autres, causa une sorte de saisissement
universel. On ne pouvait pas mme se coucher  terre au milieu de
cette inondation. Le passage fut interrompu, et on resta pendant
quarante-huit heures une moiti au del du fleuve, et une autre
moiti en de. Les Bavarois surtout, qui avaient beaucoup march et
fait une grande consommation de porc, contractrent en cette occasion
le germe d'une dyssenterie qui leur devint bientt funeste.

[Note 2: Divers historiens de cette poque ont parl d'un orage
qui clata au moment du passage du Nimen, et ont voulu y voir de
sinistres prsages. Cette assertion mrite une explication. La
lecture attentive des dpches des gnraux relatant les faits jour
par jour, prouve que sur tous les points le mauvais temps, celui
qu'on peut vraiment appeler de ce nom, ne commena que du 28 au
29 juin, et dura jusqu'au 2 ou 3 juillet. Le principal passage du
Nimen ayant eu lieu le 24  Kowno, ne fut donc prcd d'aucun
signe alarmant, comme on dit que le fut chez les anciens la mort de
Csar. Il est bien vrai que vers la fin de la journe du 24 on essuya
un court orage, mais pendant la plus grande partie de la journe
du 24 le temps fut beau, et il ne justifie en rien la tradition
des prsages sinistres. Le passage du prince Eugne  Prenn, ayant
commenc le 29 au soir, fut en effet interrompu par l'orage, et c'est
sans doute ce qui a fourni occasion de dire que la foudre avait
averti Napolon de la destine qui l'attendait au del du Nimen.
C'est une preuve sur mille de la difficult d'arriver  l'exactitude
historique, et de la part que l'imagination des hommes cherche
toujours  prendre dans le rcit des choses aux dpens de la vrit
rigoureuse. Au reste, ce dtail est de peu d'importance, et nous ne
le mentionnons que parce qu'il a beaucoup occup M. Fain, et provoqu
de sa part de nombreuses rflexions.]

[Note en marge: Mortalit qui se dclare parmi les chevaux.]

[Note en marge: Voitures abandonnes sur les routes, et livres au
pillage.]

On franchit le Nimen cependant, et on s'achemina bientt sur
Nowoi-Troki, mais dans une sorte de dsordre produit par l'invasion
subite du mauvais temps. Napolon avait lev les chevaux comme les
conscrits par milliers, en Suisse, en Italie, en Allemagne, sans
s'inquiter de leur ge. Il avait bien fait  cet gard quelques
sages recommandations, mais les quantits demandes n'avaient pas
permis de les suivre. Ces chevaux, attels trop jeunes et sans
ducation pralable  d'immenses charrois, obligs de les traner
 travers les sables de la Pologne, nourris avec du seigle vert au
lieu de grain, taient dj trs-fatigus en arrivant au bord du
Nimen. Les nuits pluvieuses et froides des 29 et 30 juin en turent
plusieurs mille, particulirement dans le corps du prince Eugne.
En deux jours les routes furent couvertes de chevaux morts et de
voitures abandonnes. Si les soldats et les officiers du train
avaient t plus expriments, ils auraient pu parer au mal, du moins
en partie, en runissant en parcs au bord des routes les voitures
prives de chevaux, en laissant des dtachements pour les garder, et
en attelant ensuite avec les chevaux survivants les voitures qu'il
importait de faire arriver les premires. Un petit nombre d'entre
eux agirent ainsi, mais les autres abandonnrent les voitures aux
tranards affams, qui ne se firent pas scrupule de les piller.
Dans le corps du prince Eugne, o il y avait beaucoup d'Italiens
et de Bavarois, le dsordre fut extrme. Ce dsordre s'introduisit
galement sur les derrires du marchal Davout, parmi les Hollandais,
les Ansates, les Espagnols du 1er corps. Ces trangers, peu soucieux
de l'honneur d'une arme qui tait franaise, peu attachs  une
cause qui n'tait pas la leur, furent les premiers  se dbander, et
 profiter de l'obscurit de cette rgion forestire pour dserter ou
se livrer  la maraude. Parmi nos soldats eux-mmes il y eut quelque
relchement, mais ce fut seulement parmi les anciens rfractaires
arrachs par les colonnes mobiles  la vie errante, et amens de
force au drapeau. Du Nimen  Wilna on vit vingt-cinq  trente mille
Bavarois, Wurtembergeois, Italiens, Ansates, Espagnols, Franais,
s'chappant des rangs, pillant les voitures abandonnes, et aprs
les voitures, les chteaux des seigneurs lithuaniens. Le dommage
sans doute n'tait pas alarmant, et sur les 400 mille hommes qui
venaient de franchir le Nimen, 25 ou 30 mille maraudeurs n'taient
pas une diminution inquitante de nos forces, si le mal s'arrtait
l; mais il pouvait devenir contagieux, et la perte de 7  8 mille
chevaux surtout prouve en quatre jours tait difficile  rparer.
Le prince Eugne, dans les troupes duquel le mal avait svi avec le
plus de violence, arriv  Nowoi-Troki, sur la droite de Wilna, en
avertit l'Empereur, bien qu'il n'aimt pas  l'affliger. Les autres
commandants adressrent les mmes rapports, et signalrent des
symptmes fcheux dans tous les corps de l'arme.

Napolon n'tait pas homme  s'effrayer de pareils accidents, 
l'ouverture d'une campagne qui commenait  peine, et pour laquelle
il avait tant multipli les prcautions. Il avait vu d'ailleurs
quelque chose de semblable, mais dans une bien moindre proportion, en
1807, et il en avait triomph. Il ne douta pas de triompher galement
de ces difficults, auxquelles il s'tait attendu, qu'il regardait
comme toutes locales, et qui malheureusement tenaient  des causes
gnrales. Le mal dont l'arme tait atteinte, elle ne l'avait pas
pris dans les plaines de la Pologne; elle en avait apport le germe
avec elle. Les soldats de Massna en Portugal quittaient le drapeau
pour vivre, mais ils y revenaient le soir, parce qu'ils taient
Franais et vieux soldats. Dans l'arme amene en Russie, si on se
ft rduit aux hommes qui taient Franais et vieux soldats, le
nombre et t  peine de la moiti.

[Note en marge: Napolon, pour rallier ses colonnes, et donner  ses
convois le temps de rejoindre, prend le parti de faire un sjour 
Wilna.]

Napolon vit un remde facile  ce mal subit, qui ne l'alarmait que
trs-mdiocrement, c'tait de faire  Wilna une halte d'une quinzaine
de jours. Avec ce rpit on devait selon lui rallier la queue des
colonnes, et surtout celle des bagages. La longue trane de ses
convois ne s'tendait pas seulement de Wilna au Nimen, mais du
Nimen  la Vistule, de la Vistule  l'Elbe. Les corps n'avaient
pas encore reu la moiti des quipages qui leur taient destins.
Les lourdes voitures du nouveau modle taient restes la plupart
en route, mais les plus lgres paraissaient devoir arriver. En
s'arrtant quelques jours  Wilna, on tait certain de rallier ces
dernires, qu'on emmnerait seules avec soi, et quant aux plus
lourdes, qui devaient rejoindre postrieurement, on les laisserait
sur les derrires de l'arme, o elles auraient plus d'un service
 rendre. En mme temps on organiserait la Lithuanie, et on y
tablirait un gouvernement polonais, dont on avait grand besoin.

[Note en marge: Danger, en s'arrtant  Wilna, de rendre inexcutable
le plan conu par Napolon, et consistant  couper en deux la ligne
russe.]

Ce n'taient donc pas les occupations utiles qui manquaient pour
employer les quinze jours qu'il s'agissait de passer  Wilna. Mais
tandis qu'on y sjournerait, le beau plan de Napolon, consistant 
couper en deux la ligne russe, n'allait-il pas devenir inexcutable?
Barclay de Tolly et Bagration en rtrogradant, l'un sur la Dwina,
l'autre sur le Dniper, n'allaient-ils pas trouver le moyen de se
rejoindre au del de ces deux fleuves? N'allait-on pas, ce qui
tait plus grave encore, perdre l'occasion de les atteindre, et de
les battre, avant qu'ils eussent ralis leur projet de retraite
indfinie dans l'intrieur de la Russie? Et n'tait-ce pas le cas
de se demander, si,  faire une halte pour rallier ses colonnes et
ses convois, il n'aurait pas mieux valu la faire  Kowno mme, avant
d'avoir franchi le Nimen, lorsque l'ennemi immobile, et devant
persister  l'tre tant que nous ne violerions pas ses frontires,
n'avait pas reu de notre brusque apparition l'avertissement de se
retirer en toute hte sur la Dwina et le Dniper? Mais maintenant
qu'on avait agi autrement, et qu'on avait opr peut-tre quinze
jours trop tt, ne valait-il pas mieux poursuivre tmrairement une
entreprise tmrairement conue, et marchant avec ce qu'on avait de
plus dispos, se jeter sur les Russes, et obtenir un rsultat dcisif,
avant qu'ils eussent le temps de s'enfoncer dans l'intrieur de leur
pays? Questions graves, fort difficiles  rsoudre aprs coup, mais
qui dans le moment ne parurent point embarrasser Napolon, car tout
en s'arrtant  Wilna pour rallier les tranards, pour tablir une
bonne police sur ses derrires, pour rorganiser ses convois, et
crer un gouvernement de la Lithuanie, il n'entendait pas renoncer au
projet de se placer entre les deux principales armes russes, afin
de les isoler l'une de l'autre pendant tout le reste de la campagne.
Les circonstances en effet l'autorisaient jusqu' un certain point 
concevoir l'esprance de raliser toutes ces penses  la fois.

[Note en marge: Profonde combinaison de Napolon, pour laisser sa
gauche et son centre immobiles, tandis que sa droite poursuivra le
prince Bagration.]

 peine entr dans Wilna, c'est--dire le lendemain 29 juin, les
rapports de la cavalerie lgre annoncrent que beaucoup de troupes
russes taient en marche autour de Wilna, et couraient circulairement
de notre droite  notre gauche, sans doute pour rejoindre Barclay
de Tolly sur la Dwina. taient-ce quelques divisions dtaches,
n'ayant pu jusqu'ici rejoindre Barclay de Tolly, ou bien la tte de
Bagration, cherchant  former sur la Dwina une seule masse avec
l'arme principale? Voil ce qu'il n'tait pas possible de discerner
encore; mais, dans tous les cas, c'taient des troupes qu'on tait en
mesure d'intercepter, et au surplus, si on se trouvait en prsence
de Bagration lui-mme, on ne pouvait avoir affaire qu' la tte de
son corps d'arme, puisqu'il avait  remonter au nord de toute la
distance de Grodno  Wilna, et on tait certainement  temps de lui
barrer le chemin. Napolon rsolut donc, tandis qu'il s'arrterait
par sa gauche devant Barclay de Tolly, de marcher vivement par sa
droite, afin d'intercepter la route que devait suivre Bagration, de
l'envelopper s'il tait possible, ou de l'acculer au moins aux marais
de Pinsk, et de le paralyser ainsi pour le reste de la campagne.

Ce qui a t dit dans cette histoire du thtre de la guerre, indique
suffisamment les mouvements que Napolon avait  excuter pour
atteindre le but qu'il se proposait. Du Rhin au Nimen, Napolon
avait presque toujours march au nord-est. Aprs le passage du
Nimen, il avait tourn  l'est, et dsormais dans cette campagne
extraordinaire il allait toujours marcher  l'orient jusqu' Moscou.
Le Nimen franchi, la Wilia remonte jusqu' Wilna, il allait
rencontrer les grandes lignes transversales dont nous avons dj
parl, celles que forment la Dwina et le Dniper, et il devait
naturellement s'acheminer vers l'espace ouvert que ces fleuves
laissent  leur naissance entre Witebsk et Smolensk. (Voir la carte
n 54.) Dans ce mouvement, sa gauche faisait face  la Dwina, vers
laquelle se dirigeait Barclay de Tolly, et sa droite au Dniper, o
Bagration tendait  se retirer. Voulant tout  la fois ralentir le
pas afin de rallier ce qui tait en arrire, et poursuivre vivement
Bagration afin de le sparer de Barclay de Tolly, il devait s'arrter
par sa gauche, qui n'avait que peu de chemin  faire pour atteindre
la Dwina, tandis que par sa droite il tcherait, en marchant vite,
de devancer Bagration sur le Dniper. Ses dispositions furent
admirablement prises en vue de ce double but.

[Note en marge: Positions assignes aux corps d'Oudinot, de Ney, de
Murat, en face de la Dwina.]

Macdonald, dirig d'abord sur Rossiena, eut ordre d'appuyer  droite
sur Poniewiez, pour se rapprocher d'Oudinot; celui-ci de se porter
galement  droite, entre Avanta et Widzouy, pour se serrer sur Ney,
et Ney de se tenir vers Swenziany, prs de Murat, qui, avec toute
sa cavalerie, devait par Glouboko suivre l'arme russe en retraite
sur la Dwina. Macdonald, Oudinot, Ney, Murat, qui auraient d former
une masse de 120 mille hommes, et depuis la dernire marche en
comptaient tout au plus 107 ou 108 mille, avaient ordre de demeurer
en observation pour masquer les oprations du reste de l'arme, de
rallier leurs tranards, de runir des grains, de les convertir en
farine, de rparer les moulins dtruits par les Russes, de construire
des fours, d'amener  eux leur grosse artillerie et leurs quipages,
d'employer le temps enfin  se concentrer,  se rorganiser,  bien
se garder surtout, et  soigneusement tudier les mouvements de
l'ennemi.

Pour lier cette gauche immobile, et occupe  se refaire, avec sa
droite qui allait tre fort agissante, Napolon prescrivit  Murat
d'tendre sa cavalerie de Glouboko  Wileika, et, pour ne pas
laisser cette cavalerie sans appui, il la fit soutenir par une ou
deux des divisions du marchal Davout arrives les premires en
ligne. Il se proposait de porter bientt sur ce point, afin d'tablir
une liaison plus forte entre sa gauche et sa droite, le corps du
prince Eugne, qui venait de passer le Nimen  Prenn. Ce dernier
s'tait arrt  Nowoi-Troki, pour y prendre un peu de repos et
remettre quelque ordre dans ses colonnes.

[Note en marge: Le marchal Davout charg de poursuivre le prince
Bagration.]

Ce fut avec le corps de Davout, toujours le mieux constitu, le mieux
pourvu, le plus propre  supporter l'effet dissolvant des mouvements
trop rapides, que Napolon rsolut d'agir sur sa droite, contre
les troupes qu'on voyait courir circulairement autour de Wilna. Ce
pouvaient tre, comme nous venons de le dire, les restes de Barclay
lui-mme, ou la tte de Bagration: il fallait dans le premier cas
les prendre, dans le second les arrter court, et par un effort
vigoureux les acculer aux marais de Pinsk. La cavalerie lgre du
marchal Davout, sous les ordres des gnraux Pajol et Bordessoulle,
fut mise en mouvement ds le 29 juin, celle de Pajol sur la route
d'Ochmiana  Minsk, celle de Bordessoulle sur la route de Lida 
Wolkowisk. C'taient les deux grandes routes descendant de Wilna vers
la Lithuanie mridionale, et sur lesquelles on pouvait rencontrer ou
les dtachements retards de Barclay de Tolly, ou l'arme elle-mme
de Bagration. Les gnraux Pajol et Bordessoulle signalrent tous
deux des colonnes d'infanterie, d'artillerie, de bagages, s'efforant
de remonter assez haut pour tourner autour de Wilna, et aller de
notre droite  notre gauche rejoindre la principale arme russe.
Ils espraient l'un et l'autre ramasser quelques dbris de ces
colonnes; mais il fallait une force plus efficace, c'est--dire de
l'infanterie, pour oprer une bonne capture.

[Note en marge: Marche des diverses divisions charges de cooprer au
mouvement du marchal Davout.]

Le 30 au soir, Napolon fit partir le marchal Davout, avec la
division Compans, pour se porter  la suite du gnral Pajol dans la
direction d'Ochmiana; il dirigea la division Dessaix sur la route
de Lida,  la suite du gnral Bordessoulle; il tint la division
Morand prte  marcher  la suite du marchal Davout, si besoin
tait. Il pressa le mouvement du prince Eugne, qui, s'tant arrt 
Nowoi-Troki aprs le passage du Nimen, et recueillant l des bruits
contradictoires, craignait de s'aventurer en s'avanant trop vite.
Le prince Eugne, en remontant de Nowoi-Troki sur Ochmiana, devait
au besoin appuyer le marchal Davout, ou bien venir prendre sa place
dans la ligne de bataille  ct de Murat, de manire  former le
centre de l'arme, et en relier la droite avec la gauche. Napolon
prescrivit  la cavalerie du gnral Grouchy, qui appartenait au
prince Eugne, d'aider celle de Bordessoulle, et de se mettre, s'il
le fallait, aux ordres du marchal Davout. Il donna en outre  ce
dernier les cuirassiers de Valence.

Toutefois le marchal Davout, avec les deux divisions Compans et
Dessaix, qu'il allait avoir seules sous la main en s'loignant de
Wilna, n'aurait pas suffi pour envelopper Bagration, qui devait
compter environ 60 mille hommes, et  qui des bruits contradictoires
en attribuaient 100 mille; mais il restait l'extrme droite, forme
par le roi Jrme avec 75 mille hommes, laquelle, dbouchant de
Grodno, et suivant Bagration en queue pendant qu'on l'arrterait
en tte, devait contribuer  l'envelopper, ou  l'acculer vers les
marais de Pinsk.

Ainsi Napolon, par cet ensemble de mouvements, retenant en
observation devant la Dwina ses troupes de gauche, portant vivement
sur le Dniper une partie de ses troupes de droite, tandis que son
centre, aprs s'tre repos  Nowoi-Troki, s'apprtait  venir se
mettre en ligne, Napolon donnait aux deux tiers de son arme le
temps de se rallier, et en faisait agir un tiers tout au plus pour
couper la retraite au prince Bagration. On ne pouvait pas combiner
avec une habilet plus profonde les mouvements d'une arme immense,
en sachant allier tout  la fois le besoin de repos avec la ncessit
de certaines oprations actives. Quant  lui, tandis qu'il entrait
avec sa prodigieuse activit dans tous les dtails administratifs qui
intressaient ses troupes, il donnait en mme temps ses soins  la
Pologne, dont il tait urgent de s'occuper, car on tait chez elle,
on semblait tre venu pour elle, et, si on voulait rendre la guerre
heureuse et srieuse, on ne pouvait pas se passer d'elle.

[Note en marge: Pendant que ses corps marchent, Napolon organise
la Lithuanie, et s'efforce d'tablir l'ordre sur les derrires de
l'arme.]

[Note en marge: Motifs qui le portent  organiser la Lithuanie 
part.]

Dans ce moment en effet on s'agitait  Varsovie, et au bruit du
passage du Nimen par 400 mille soldats sous le grand homme du
sicle, on proclamait la reconstitution de la Pologne, on dcrtait
la runion de toutes ses provinces en un seul tat, on votait enfin
l'une de ces confdrations gnrales par lesquelles les Polonais
avaient jadis dfendu leur sol et leur indpendance. Il n'tait pas
possible de faire autrement ni moins, en prsence des vnements qui
se prparaient. Puisque Napolon tait oblig, en s'avanant jusqu'au
sein mme de la Russie, d'agiter la grave question de la Pologne,
dont il traversait le territoire et dont il allait demander les bras,
il et peut-tre bien fait d'en prendre son parti, et d'essayer de
la reconstituer compltement. Dans ce cas, il aurait d, comme nous
l'avons dj indiqu, runir l'arme polonaise en une seule masse de
70  80 mille hommes, en former son aile droite, et la porter, en
remontant le Bug, vers la Volhynie et la Podolie. Cette aile droite
et plus fidlement gard ses flancs, et aurait eu plus de chances
d'insurger la Volhynie que les Autrichiens. Il aurait d en outre,
au lieu de constituer  part le gouvernement de la Lithuanie, le
runir immdiatement au gouvernement gnral de la Pologne. Il et
ainsi, par cette double unit de l'arme et du gouvernement, rendu
 la Pologne le sentiment complet de son existence, et lui aurait
peut-tre imprim l'lan national dont il avait besoin pour russir
dans l'accomplissement de ses vastes desseins. Mais plein  cet
gard des doutes que nous avons dj exposs, ne voulant pas prendre
un engagement trop grand sans savoir si les Polonais l'aideraient
suffisamment  le tenir, il hsita, comme dans plusieurs occasions
dcisives de cette campagne, par un sentiment de prudence qui ne
rpondait pas  la tmrit de son entreprise, et s'appliqua  ne
rien faire de trop prononc,  cause de l'Autriche qu'il craignait
de s'aliner, et de la Russie  laquelle il n'entendait pas dclarer
une guerre  mort. Ayant dj divis l'arme polonaise en plusieurs
dtachements, qu'il avait placs partout o il y avait des allis
douteux  contenir, il renona  runir la Lithuanie  la Pologne,
et lui donna une administration spare. Il faut ajouter qu'il avait
pour agir ainsi une raison administrative des plus puissantes. Il
tait au milieu de la Lithuanie, et c'est l qu'il allait combattre,
peut-tre s'tablir pour une anne ou deux: or, la faire dpendre
d'un gouvernement plac  plus de cent lieues, gouvernement agit,
disputeur, et inactif dans les premiers moments du moins, c'tait
renoncer  tirer de cette province les ressources dont il avait
besoin, et qu'il tait certain d'en obtenir en l'administrant
lui-mme.

[Note en marge: Organisation du gouvernement lithuanien.]

Napolon donna donc  la Lithuanie une administration distincte et
indpendante. C'tait  l'gard de la Russie une menace, mais point
encore une dclaration de guerre implacable. Il forma une commission
de sept membres, et la composa des seigneurs lithuaniens les plus
considrables parmi ceux que la Russie n'avait pu gagner, ou avait
nglig de s'attacher. Persistant  relier la Pologne  la Saxe,
il nomma auprs de cette commission un reprsentant qui devait en
mme temps tre gouverneur de la province, et choisit pour ces
fonctions le comte Hogendorp, officier hollandais dont il avait fait
son aide de camp. Les quatre gouvernements secondaires de Wilna, de
Grodno, de Minsk, de Byalistok, entre lesquels se sous-divisait la
Lithuanie, furent forms chacun d'une commission de trois membres,
et d'un intendant dpendant du gouverneur gnral. Des agents
excutifs furent tablis dans chaque district sous le titre de
sous-prfets. Ce gouvernement de la Lithuanie, ainsi organis, fut
charg de recueillir et de conserver les proprits publiques, de
percevoir les impts, de lever les troupes, de maintenir l'ordre, de
rappeler les habitants, de veiller  ce que la moisson ft faite, de
rtablir la sret des routes, de crer des magasins et des hpitaux,
de contribuer en un mot  la reconstitution de la Pologne par le
plus puissant de tous les moyens, celui qui consistait  seconder
activement l'arme franaise. Ce gouvernement, plac sous l'action
directe de Napolon, tait du reste autoris  adhrer  la grande
confdration polonaise, qui venait d'tre dcrte  Varsovie.

[Note en marge: Cration de quelques rgiments lithuaniens.]

Le premier acte du nouveau gouvernement fut d'instituer une force
publique. Il vota la cration de quatre rgiments d'infanterie, et de
cinq rgiments de cavalerie. Sans doute on aurait pu faire davantage
avec la population de la Lithuanie, mais les ressources financires
et les officiers manquaient. Ces neuf rgiments, formant un total
de douze mille hommes, devaient coter quatre millions au moins de
premire cration. Or on n'avait pas la moindre partie de cette
somme. Napolon, qui, une fois engag dans une semblable aventure,
aurait d ne mnager aucun moyen, ne consentit  avancer que 400
mille francs. On choisit pour colonels de grands propritaires,
ayant servi autrefois, et attirs par l'appt d'un haut grade. On
demanda les officiers de grade infrieur au prince Poniatowski. La
population lithuanienne, quoique dj un peu faonne au joug de la
Russie, comme nous l'avons dit, n'tait pas sans zle pour la cause
de son indpendance, mais les seigneurs ne pouvaient se dfendre
de craindre le retour des Russes, et redoutaient singulirement
les exils et les squestres. La population des campagnes craignait
les pillages et la dvastation. La bourgeoisie des villes, moins
les Juifs, tait parfaitement dispose, mais peu nombreuse et fort
gne. Tous, pauvres ou riches, avaient t ruins par le blocus
continental et le sjour des troupes russes. Enfin on leur parlait de
leur indpendance avec une certaine rserve, dont Napolon ne voulait
pas se dpartir, et on ne mettait de la vhmence qu'en leur parlant
de la ncessit des sacrifices  faire. Ces causes attnuant le zle
sans le dtruire, les crations dont on avait  s'occuper, dj fort
difficiles par elles-mmes, en taient devenues plus difficiles
encore.

[Date en marge: Juillet 1812.]

[Note en marge: Institution d'une garde nationale  pied dans la
ville, et d'une garde nationale  cheval dans les campagnes.]

[Note en marge: La garde  cheval doit servir de guide  des
dtachements de vieille cavalerie qui sont chargs de rtablir
l'ordre dans les campagnes et sur les routes.]

Aux rgiments de ligne on ajouta des gardes nationales. On commena
par crer celle de Wilna, qui devait tre de 1500 hommes. La campagne
ayant spcialement besoin d'une milice pour le maintien de l'ordre,
on cra des gardes-chasse, espce de garde nationale  cheval, qui
convenait aux moeurs du pays, et aux distances  parcourir. Elle
fut porte d'abord  quatre escadrons de 120 hommes chacun, un
par gouvernement. Ces gardes  cheval devaient servir de guides 
des dtachements de cavalerie franaise chargs de poursuivre les
pillards, les maraudeurs, les bandits. Cette rpression du maraudage
avait paru  Napolon le premier soin  prendre, afin d'empcher
la dissolution de l'arme, et de ramener, en la rassurant, la
population dans ses demeures. Il fut donc form des colonnes
de vieille cavalerie, qui, ayant en tte des dtachements de
gardes-chasse polonais, se mirent  courir la campagne,  secourir
les seigneurs assaillis dans leurs chteaux,  ramener les paysans
cachs dans les bois,  recueillir les hommes de bonne volont
qui n'taient qu'gars,  saisir et  fusiller les pillards. Des
commissions militaires suivaient ces colonnes de cavalerie, et le
lendemain mme de leur institution, c'est--dire dans la premire
semaine de juillet, elles firent juger et fusiller des Allemands, des
Italiens, des Franais, sur la place publique de Wilna.

Malheureusement le mal tait dj bien grand, et le nombre de 25 ou
30 mille dbands s'accroissait au lieu de diminuer par les marches
prcipites de plusieurs des corps de l'arme. Il y avait notamment
dans le 1er corps, quelque bien tenu qu'il ft par le marchal
Davout, le 33e lger, rgiment hollandais, qui s'tait presque
dband en entier, et qui pillait impitoyablement le canton de Lida,
l'un des plus fertiles du pays. Les chteaux taient dvasts, les
vivres dtruits, ce qui, aprs le passage des Cosaques, avait achev
la ruine de ce canton. Le sous-prfet de Nowoi-Troki, se rendant 
son poste, avait t attaqu en route, et tait arriv sans aucune
espce de bagage  Nowoi-Troki. Des courriers venant de Paris avaient
dj t dvaliss. Heureusement les colonnes  cheval commenaient
 mettre les pillards en fuite,  rassurer un peu les seigneurs,
 ramener les paysans, mais ne pouvaient rattraper les tranards
qui s'enfonaient dans les bois, ou regagnaient le Nimen pour le
repasser. Ceux qui prenaient ce dernier parti taient, du reste, les
moins dangereux pour l'arme.

[Note en marge: Grand nombre de cadavres d'hommes et de chevaux
infectant les routes.]

[Note en marge: Les colonnes mobiles charges de les faire ensevelir.]

Un autre inconvnient  faire cesser sur les routes, tait celui des
cadavres d'hommes et de chevaux gisant sans spulture, et infectant
l'air, surtout par l'touffante chaleur qu'on ressentait depuis
quelques jours. En Italie, en Allemagne, pays trs-peupls, ds
qu'il y avait des morts par le feu ou par toute autre cause, les
habitants, intresss eux-mmes  la salubrit de leurs contres, se
htaient de les ensevelir. Ordinairement mme, l'empressement  les
dpouiller portait les paysans  ne pas perdre de temps. Mais ici,
avec des villages distants de cinq  six lieues les uns des autres,
quelquefois de dix, ce genre de soin tait absolument nglig, et
indpendamment de quelques jeunes soldats morts de fatigue, de faim
ou de saisissement, par suite des mauvais temps, huit mille cadavres
de chevaux infectaient l'atmosphre. Napolon ajouta aux devoirs
imposs aux colonnes qui parcouraient les routes, celui de faire
enterrer les cadavres d'hommes et d'animaux.

Il fit tablir, de Koenigsberg  Wilna, une suite de postes
militaires, o devaient se trouver un commandant, un magasin, un
petit hpital, un relais de chevaux, et une patrouille charge de
veiller  la sret de la route et  l'enterrement des morts.

[Note en marge: Construction des fours.]

En mme temps qu'il s'occupait de ces divers objets, Napolon donna
tous ses soins  une affaire devenue la plus urgente de toutes celles
qui pouvaient attirer son attention, l'affaire des vivres et des
convois. D'abord, avec les maons de la garde et ceux du marchal
Davout, il ordonna la construction  Wilna de fours capables de cuire
cent mille rations par jour. Les charpentiers manquant pour faonner
des cintres, on les prit dans les corps. Les briques, seul genre de
matriaux qu'on pt employer dans ce pays o la pierre tait rare,
ne se trouvaient malheureusement qu' quelque distance de Wilna. 
dfaut des chevaux de l'artillerie presque tous puiss, Napolon
n'hsita point  requrir les chevaux de voiture des tats-majors,
afin de transporter les briques  pied d'oeuvre. Chaque jour il
allait lui-mme examiner le degr d'avancement de ces travaux.

[Note en marge: Rparation des moulins.]

La construction des fours n'tait pas la seule des difficults 
vaincre pour assurer  Wilna la subsistance de l'arme. Les grains,
malgr les ravages de l'ennemi, taient assez abondants. Mais les
Russes, n'ayant pas toujours le temps de les dtruire, s'attaquaient
particulirement aux moulins. Il fallait donc les rparer, ou
requrir ceux qui taient intacts, pour convertir le grain en farine.
Provisoirement, on prit les farines du 1er corps, toujours le mieux
approvisionn, sauf  lui en tenir compte plus tard. Quant aux
boulangers pour ptrir et cuire le pain, on en avait suffisamment,
grce  ceux dont la garde et le 1er corps s'taient pourvus.

[Note en marge: Vastes approvisionnements prpars au moyen des
rquisitions.]

Napolon songea ensuite  crer de grands magasins, tant  Kowno et 
Wilna que dans les villes dont on allait successivement s'emparer. Il
rsolut de faire en Lithuanie une rquisition de 80 mille quintaux de
grains, d'une quantit proportionne d'avoine, de paille, de foin,
de fourrage, etc. Quant  la viande, elle abondait, grce au btail
qui avait t amen sur pied  la suite des troupes. La dyssenterie
mme, qui commenait  se rpandre, tenait en partie  la grande
quantit de viande mange sans sel, sans pain, sans vin. Napolon
ordonna qu'aprs ces premires rquisitions on se procurerait, soit
 compte des contributions dues par le pays, soit  prix d'argent,
un million de quintaux de grains. Si la rcolte tait bonne, et
que la moisson ne ft point trouble par la guerre, il n'tait pas
impossible de raliser cet immense approvisionnement.

[Note en marge: Moyens de transport, navigation de la Wilia.]

Les moyens de transport, indispensables  ajouter aux
approvisionnements, rclamaient une nouvelle intervention de la
puissante volont de Napolon. Les premiers convois, dirigs par le
colonel Baste, qui en plus d'un endroit avait t oblig de faire
curer les canaux, et auquel il en avait cot des peines infinies
pour approprier les btiments  la nature des cours d'eau, venaient
de franchir la distance de Dantzig  Kowno. Napolon en ressentit
une vraie joie. Mais il restait  faire remonter ces convois de
Kowno  Wilna par la rivire sinueuse de la Wilia. C'tait un trajet
de vingt jours, presque aussi long que celui de Dantzig  Kowno,
bien que la distance ne ft que d'un cinquime ou d'un sixime.
Napolon fit runir des bateaux pour essayer, avec le secours des
marins de la garde, d'abrger cette navigation. Son projet, si cet
essai ne russissait pas, tait d'y renoncer, et de la remplacer
par une grande entreprise de transports par terre, qu'il se
proposait de confier  une compagnie de juifs polonais. Les grains
n'tant pas difficiles  trouver dans les lieux o l'on tait, il
limita les objets  transporter aux farines, et aprs les farines
aux spiritueux, aux riz, aux effets d'habillement, aux munitions
d'artillerie.

[Note en marge: L'organisation des quipages militaires ne donne pas
tous les rsultats qu'on en avait attendus.]

[Note en marge: On se borne  mener avec soi les voitures les plus
lgres.]

L'organisation qu'on avait donne aux quipages militaires n'avait
pas eu les rsultats qu'on en attendait. On avait perdu, de l'Elbe au
Nimen, une moiti des voitures, un tiers des chevaux, un quart des
hommes. Ainsi que nous l'avons dit, les chars lgers  la comtoise
taient seuls arrivs. Il en restait toutefois un certain nombre
en arrire. Napolon dcida qu'on laisserait  Wilna les chars du
nouveau modle comme trop lourds, qu'on n'amnerait en Russie que
les caissons d'ancien modle et les chars  la comtoise, mais que le
train d'artillerie ayant perdu beaucoup de chevaux, et les munitions
de guerre lui semblant plus ncessaires que le pain, car si dans les
champs on trouvait  et l quelques vivres, on ne trouvait nulle
part des gargousses et des cartouches, on appliquerait  l'artillerie
une partie des chevaux des quipages. Quant aux voitures qui
resteraient ainsi sans attelages, il ordonna d'y atteler des boeufs,
et, lorsqu'on n'aurait pas de boeufs, des chevaux du pays, espce
petite, mais forte, et dure  la fatigue, quoique infecte comme les
hommes de l'horrible maladie de la plique. Malheureusement ces ordres
taient plus faciles  donner qu' excuter, car il n'tait pas ais
de se procurer des jougs pour atteler les boeufs, des fers pour
garantir leurs pieds, des bouviers pour les conduire.

[Note en marge: Malgr des difficults dj vivement senties,
Napolon ne cesse pas d'tre rempli de confiance.]

[Note en marge: Raisons de ne pas couter M. de Balachoff, mais
convenance  le bien recevoir.]

On voit que de soins divers, d'une multiplicit infinie, et d'un
succs douteux, exigeait la tmraire entreprise de transporter 600
mille hommes dans un pays lointain qui pouvait difficilement les
nourrir, avec un matriel trop peu prouv, et avec un trop grand
nombre de jeunes gens mls aux vieux soldats, les uns et les autres
gaux au feu sans doute, mais fort ingaux  la fatigue. Quoique
devenu plus soucieux en voyant de prs les obstacles, Napolon avait
encore tout entier le sentiment de sa puissance. En quelques jours
en effet il avait conquis la Lithuanie, et coup en deux l'arme
russe; il se flattait de prendre Bagration, ou de le mettre hors de
cause pour longtemps, et, malgr la difficult des lieux, du climat,
des distances, il esprait de ses savantes manoeuvres des rsultats
conformes  sa politique et  sa gloire. Aussi, tout en recevant
poliment le ministre d'Alexandre, M. de Balachoff, tait-il rsolu
 ne pas accepter les propositions dont cet envoy tait porteur.
Effectivement, pour Alexandre comme pour Napolon, il n'tait plus
temps de chercher  ngocier, et l'pe pouvait seule rsoudre la
terrible question qui venait d'tre souleve. Avant le passage du
Nimen, on aurait pu s'aboucher encore, et employer quelques jours
 parlementer, personne n'ayant un sacrifice de dignit  faire,
puisque Napolon n'avait pas  repasser le Nimen, et qu'Alexandre
n'tait pas rduit  traiter sur son sol envahi. Le Nimen pass,
l'honneur tait gravement engag d'un ct comme de l'autre. Pour
Napolon, il y avait d'autres raisons encore de ne rien couter, la
saison d'abord, car on tait en juillet, et il restait  peine trois
mois pour agir, ensuite le temps qu'on allait donner aux Russes en
ngociant, soit pour amener sur la Vistule les troupes de Turquie,
soit pour runir les troupes de Bagration  celles de Barclay de
Tolly. Napolon (l'avenir lui tant cach comme  tous les mortels)
ne devait donc pas couter les propositions de M. de Balachoff. Ne
pas commencer la guerre et cent fois mieux valu sans doute; mais,
la guerre commence, il tait impossible de s'arrter  Wilna, et la
seule chose convenable  faire tait de repousser poliment, et mme
courtoisement, l'envoy d'Alexandre. Malheureusement Napolon fit
davantage, et ne put s'empcher de piquer vivement M. de Balachoff,
entranement dont il ne savait plus se dfendre, ds qu'il prouvait
quelque contrarit, surtout depuis que l'ge et le succs l'avaient
port  mettre de ct toute contrainte. L'ge tempre, lorsque la
vie a t un mlange de succs et de revers; il enivre, au contraire,
il aveugle, lorsque la vie n'a t qu'une longue suite de triomphes.

[Note en marge: L'accueil que Napolon fait  M. de Balachoff
commence par tre poli.]

[Note en marge: Langage que lui tient cet envoy russe.]

Napolon reut d'abord M. de Balachoff avec assez de politesse,
l'couta mme avec une attention bienveillante, lorsque celui-ci
lui dit que son matre avait t tonn de voir la frontire russe
viole si brusquement, sans dclaration de guerre, et sur le double
prtexte, trs-peu srieux, de la demande de ses passe-ports faite
par le prince Kourakin, et de la condition d'vacuer le territoire
prussien, exige comme pralable indispensable de toute ngociation.
Napolon se laissa rpter qu'on avait vivement blm le prince
Kourakin, qu'en fait d'vacuation on ne demandait que celle du
territoire russe, et que si les Franais voulaient repasser, non
pas la Vistule et l'Oder, mais le Nimen seulement, on promettait de
ngocier avec franchise, cordialit et le dsir de s'entendre; que
la cour de Russie n'avait encore contract aucun engagement envers
l'Angleterre (Alexandre en faisait donner sa parole d'homme et de
souverain), que par consquent il y avait toute chance de revenir
au bon accord antrieur; mais que si cette condition n'tait pas
accepte, le czar, au nom de sa nation, prenait l'engagement, quelles
que fussent les chances de la guerre, de ne point traiter tant qu'il
resterait un seul Franais sur le sol de la Russie.

[Note en marge: Rponse de Napolon  M. de Balachoff.]

Napolon couta ce langage sans humeur, en homme qui a le sentiment
de sa force, et son parti pris. Il rpondit qu'il tait bien tard
pour entrer en pourparlers, et qu'il lui tait impossible de repasser
le Nimen. Il reproduisit son dire accoutum, c'est qu'il n'avait
arm que parce qu'on avait arm, que tout en armant, il avait voulu
ngocier, mais que la Russie s'y tait refuse; qu'aprs avoir
annonc l'envoi  Paris de M. de Nesselrode, elle n'en avait plus
parl; que de plus elle avait donn  M. de Kourakin la mission
d'exiger une condition dshonorante, celle de repasser la Vistule
et l'Oder; que c'taient l des choses qu'on proposerait  peine au
grand-duc de Bade; qu'enfin, pour couronner cette conduite, M. de
Kourakin avait persist  rclamer ses passe-ports, et que M. de
Lauriston avait essuy un refus lorsqu'il avait demand l'honneur de
se transporter auprs de l'empereur Alexandre; qu'alors la mesure
avait t comble, et que l'arme franaise avait d franchir le
Nimen.

M. de Balachoff n'tait pas assez instruit des faits pour rpondre 
ces assertions par la simple vrit. Il se contenta de rpter que
son matre souhaitait la paix, et que, libre de tout engagement, il
pouvait encore la conclure aux conditions qui avaient, depuis 1807,
maintenu la plus parfaite intelligence entre les deux empires.--Vous
tes libre, dit Napolon,  l'gard des Anglais, je le crois; mais
le rapprochement sera bientt fait. Un seul courrier suffira pour se
mettre d'accord et pour serrer les noeuds de la nouvelle alliance.
Votre empereur a depuis longtemps commenc  se rapprocher de
l'Angleterre; depuis longtemps j'ai vu ce mouvement se produire dans
sa politique. Quel beau rgne il aurait pu avoir s'il l'avait voulu!
Il n'avait pour cela qu' s'entendre avec moi.... Je lui ai donn la
Finlande (grande faute dont Napolon n'aurait pas d se vanter!),
je lui avais promis la Moldavie et la Valachie, et il allait les
obtenir; mais tout  coup il s'est laiss circonvenir par mes
ennemis, il s'en est mme entour exclusivement; il a tourn contre
moi des armes qu'il devait rserver pour les Turcs, et ce qu'il aura
gagn, ce sera de n'avoir ni la Moldavie ni la Valachie...--On dit
mme, ajouta Napolon d'un ton interrogateur, que vous avez sign la
paix avec les Turcs sans avoir obtenu ces provinces.--M. de Balachoff
ayant rpondu affirmativement, Napolon, vivement affect, sans le
tmoigner, continua l'entretien.--Votre matre, reprit-il, n'aura
donc pas ces belles provinces: il aurait pu cependant les ajouter 
son empire, et en un seul rgne il aurait ainsi tendu la Russie
du golfe de Bothnie aux bouches du Danube! Catherine la Grande n'en
avait pas fait autant. Tout cela il l'aurait d  mon amiti, et nous
aurions eu, lui et moi, la gloire de vaincre les Anglais, qui dj
taient rduits aux dernires extrmits. Ah! quel beau rgne, rpta
plusieurs fois Napolon, aurait pu tre celui d'Alexandre!... Mais
il a mieux aim s'entourer de mes ennemis. Il a appel auprs de lui
un Stein, un Armfeld, un Wintzingerode, un Benningsen! Stein, chass
de son pays; Armfeld, un intrigant, un dbauch; Wintzingerode,
sujet rvolt de la France; Benningsen, un peu plus militaire que
les autres, mais incapable, qui n'a rien su faire en 1807, et qui
ne rappelle  votre matre que d'horribles souvenirs! Recourir  de
telles gens, les mettre si prs de sa personne!...  la bonne heure,
s'ils taient capables; mais tels quels, on ne peut s'en servir ni
pour gouverner, ni pour combattre. Barclay de Tolly en sait, dit-on,
un peu plus que les autres; on ne le croirait pas  en juger d'aprs
vos premiers mouvements. Et  eux tous que font-ils? Tandis que Pfuhl
propose, Armfeld contredit, Benningsen examine, Barclay, charg
d'excuter, ne sait que conclure, et le temps se passe ainsi  ne
rien faire. Bagration seul est un vrai militaire; il a peu d'esprit,
mais il a de l'exprience, du coup d'oeil, de la dcision.... Et
quel rle fait-on jouer  votre jeune matre au milieu de cette
cohue? On le compromet, on fait peser sur lui la responsabilit de
toutes les fautes. Un souverain ne doit tre  l'arme que lorsqu'il
est gnral. Quand il ne l'est pas, il doit s'loigner, et laisser
agir en libert un gnral responsable, au lieu de se mettre  ct
de lui pour le contrarier, et assumer toute la responsabilit sur
sa tte. Voyez vos premires oprations: il y a huit jours que la
campagne est commence, et vous n'avez pas su dfendre Wilna; vous
tes coups en deux, et chasss de vos provinces polonaises. Votre
arme se plaint, murmure, et elle a raison. D'ailleurs je sais votre
force; j'ai compt vos bataillons aussi exactement que les miens.
Ici, en ligne, vous n'avez pas 200 mille hommes  m'opposer, et j'en
ai trois fois autant. Je vous donne ma parole d'honneur que j'ai
530 mille hommes de ce ct de la Vistule. Les Turcs ne vous seront
d'aucune utilit; ils ne sont bons  rien, et viennent de le prouver
en signant la paix avec vous. Les Sudois sont destins  tre mens
par des extravagants. Ils avaient un roi fou; ils le changent, et
ils en prennent un qui devient fou aussitt, car il faut l'tre pour
s'unir  vous quand on est Sudois. Mais que sont au surplus tous ces
allis ensemble? que peuvent-ils? J'ai de bien autres allis dans
les Polonais! ils sont 80 mille, ils se battent avec rage, et seront
bientt 200 mille. Je vais vous enlever les provinces polonaises;
j'terai  tous les parents de votre famille rgnante ce qui leur
reste en Allemagne. Je vous les renverrai tous sans couronne et sans
patrimoine. La Prusse elle-mme, si vous parvenez  l'branler, je
l'effacerai de la carte d'Allemagne, et je vous donnerai un ennemi
jur pour voisin. Je vais vous rejeter au del de la Dwina et du
Dniper, et rtablir contre vous une barrire que l'Europe a t
bien coupable et bien aveugle de laisser abattre. Voil ce que vous
avez gagn  rompre avec moi et  quitter mon alliance. Quel beau
rgne, rpta Napolon, aurait pu avoir votre matre[3]!--

[Note 3: Toujours fidle  la coutume de n'admettre que des discours
dont le fond au moins est certain, je n'aurais pas reproduit ce
dialogue si je n'avais sous les yeux le manuscrit trs-curieux,
videmment trs-impartial, dans lequel M. de Balachoff a racont
cette entrevue, et qui est tout autre qu'une brochure intressante
publie sur son compte, mais qui ne contient ce rcit que
trs-abrg.]

[Note en marge: Fin de l'entretien.]

M. de Balachoff, ayant peine  se contenir, rpondit nanmoins avec
respect que, tout en reconnaissant la bravoure des armes franaises
et le gnie de celui qui les commandait, on ne dsesprait pas encore
chez les Russes du rsultat de la lutte dans laquelle on tait
engag, qu'on se battrait avec rsolution, avec dsespoir mme, et
que Dieu favoriserait sans doute une guerre qu'on croyait juste, car,
rptait-il sans cesse, on ne l'avait pas cherche. La conversation
ramenant  peu prs les mmes ides, fut bientt interrompue, et
Napolon quitta M. de Balachoff pour monter  cheval, aprs l'avoir
fait inviter  dner pour le mme jour.

[Note en marge: Napolon ayant  sa table M. de Balachoff, lui
adresse des paroles blessantes.]

[Note en marge: En quittant M. de Balachoff, Napolon cherche 
pallier ce qu'il lui a dit de dsagrable.]

Revenu  la demeure qu'il occupait, et ayant admis M. de Balachoff 
sa table, il le traita avec bienveillance, mais avec une familiarit
souvent blessante, et le rduisit plusieurs fois  la ncessit
de dfendre son souverain et sa nation. Il lui parla  diverses
reprises de Moscou, de l'aspect de cette ville, de ses palais, de
ses temples, comme un voyageur qui va vers un pays questionne ceux
qui en reviennent. Napolon ayant mme parl des diverses routes qui
menaient  Moscou, M. de Balachoff, piqu au vif, lui rpondit qu'il
y en avait plusieurs, que le choix dpendait du point de dpart,
et que dans le nombre il y en avait une qui passait par Pultawa.
Napolon ayant ensuite amen l'entretien sur les nombreux couvents
qu'on trouvait en Pologne, et surtout en Russie, dit que c'taient
l de tristes symptmes de l'tat d'un pays, et qu'ils dnotaient
une civilisation bien peu avance. M. de Balachoff rpliqua que
chaque pays avait ses institutions propres, que ce qui ne convenait
pas  l'un pouvait convenir  l'autre. Napolon ayant insist, et
soutenu que cela dpendait moins des lieux que des temps, et que
les couvents ne convenaient plus au sicle actuel, M. de Balachoff,
pouss de nouveau  bout, rpondit qu' la vrit l'esprit religieux
avait disparu de l'Europe presque entire, mais qu'il en restait
encore dans deux pays, l'Espagne et la Russie. Cette allusion aux
rsistances qu'il avait rencontres en Espagne, et qu'il pouvait
rencontrer ailleurs, dconcerta quelque peu Napolon, qui, malgr son
prodigieux esprit, aussi prompt dans la conversation qu' la guerre,
ne sut que rpondre. De mme que l'extrme oppression provoque la
rvolte, l'esprit suprieur qui abuse de sa supriorit provoque
quelquefois de justes reparties, auxquelles, pour sa punition, il
ne trouve pas de rpliques. Tout ce qu'il y avait de sens dans
l'entourage de Napolon regretta le langage tenu  M. de Balachoff,
et en redouta les consquences. Napolon le sentit lui-mme, et
ce repas termin, il prit M. de Balachoff  part, lui parla plus
srieusement et plus dignement, lui dit qu'il tait prt  s'arrter
et  ngocier, mais  condition qu'on lui abandonnerait les anciennes
provinces polonaises, c'est--dire la Lithuanie, sinon comme
possession dfinitive, au moins comme occupation momentane pendant
la dure des ngociations; que la paix il la ferait  la condition
d'une coopration entire et sans rserve de la Russie contre
l'Angleterre, qu'autrement ce serait duperie  lui de s'arrter, et
de perdre les deux mois qui lui restaient pour tirer de la campagne
commence les grands rsultats qu'il en esprait. Il protesta au
surplus de ses bons sentiments pour la personne de l'empereur
Alexandre, rejeta sur les brouillons dont ce monarque tait entour
la msintelligence qui tait survenue entre les deux empires, renvoya
ensuite amicalement M. de Balachoff, et lui fit donner ses meilleurs
chevaux pour le reconduire aux avant-postes.

Ces mnagements tardifs ne pouvaient rparer le mal qui venait d'tre
fait. M. de Balachoff, sans tre narrateur malveillant, avait 
rapporter, s'il voulait seulement tre exact, une foule de propos qui
devaient blesser profondment Alexandre, et convertir une querelle
politique en une querelle personnelle. Napolon en eut plus tard la
preuve. Ainsi, quoique dou au plus haut point de l'art de sduire,
quand il se donnait la peine de l'employer, il ne pouvait plus sans
danger tre mis en prsence des hommes avec lesquels il avait 
traiter, tant l'irascibilit de la toute-puissance tait devenue chez
lui violente et difficile  contenir. Sa conversation clbre avec
lord Whitworth en 1803 montre que chez lui le mal tait ancien: mais
celle qu'il venait d'avoir avec M. de Balachoff, et celle que l't
prcdent il avait eue avec le prince Kourakin, prouvent que sous
l'influence de succs non interrompus le mal s'tait singulirement
accru.

[Note en marge: Dpart de M. de Balachoff, et sa dernire rencontre
avec Murat.]

M. de Balachoff partit  l'instant mme, rencontra encore une fois
Murat aux avant-postes, le trouva toujours gracieux, caressant,
protestant contre cette nouvelle guerre, se dfendant de toute
prtention  la royaut de Pologne, et cherchant  faire sa paix
personnelle avec Alexandre, tandis qu'il allait le combattre
vaillamment sur tous les champs de bataille de la Russie.

[Note en marge: Mouvement des divers corps russes pour rejoindre la
Dwina.]

[Note en marge: Ordre au prince Bagration de se porter  Minsk.]

Pendant que Napolon tait  Wilna occup des soins que nous venons
d'numrer, les armes russes et franaises continuaient leurs
mouvements. Les six corps d'infanterie et les deux corps de cavalerie
de rserve du gnral Barclay de Tolly s'taient mis en route pour
rejoindre la Dwina, les plus rapprochs, qui faisaient face  notre
gauche, y marchant directement, les autres, placs vers notre droite,
et ayant  excuter un mouvement circulaire autour de Wilna, forant
le pas pour n'tre pas coups par le marchal Davout. Le cri contre
les plans attribus au gnral Pfuhl, contre la division en deux
armes, tant devenu plus violent dans l'tat-major russe, et le
gnral Pfuhl ne sachant opposer aux objections qu'on lui faisait que
les boutades d'une humeur chagrine, ou le silence ddaigneux d'un
prtendu gnie mconnu, l'empereur Alexandre avait t oblig de
cder au soulvement des esprits, et d'envoyer au prince Bagration,
outre l'instruction dj donne de se replier sur le Dniper, celle
de se diriger en toute hte sur Minsk, afin de pouvoir se runir 
l'arme principale, ds qu'on le jugerait ncessaire.

[Note en marge: Marche des corps de Wittgenstein, de Bagowouth et de
la garde.]

[Note en marge: Ces corps rejoignent la Dwina sans difficult.]

[Note en marge: Les corps de Touczkoff et de Schouvaloff parviennent
aussi  se retirer, mais en laissant une arrire-garde compromise.]

[Note en marge: Marches forces au moyen desquelles le gnral
Doctoroff russit  se sauver.]

En consquence de ces divers ordres, chacun avait march le mieux
et le plus vite qu'il avait pu. Les trois corps de Barclay de Tolly
placs  notre gauche, ceux de Wittgenstein, de Bagowouth et de la
garde, qui au dbut se trouvaient  Rossiena,  Wilkomir,  Wilna,
s'taient retirs dans la direction de Drissa, sans rencontrer
d'obstacle, suivis seulement par les marchaux Macdonald, Oudinot et
Ney. L'un d'eux toutefois, comme on l'a vu, avait t assez fortement
entam  Deweltowo par le marchal Oudinot. Leur mouvement, grce
 leur position et  l'avance qu'ils avaient, s'tait achev sans
difficult, malgr les poursuites de notre cavalerie. Les corps de
Touczkoff et de Schouvaloff, placs, le premier  Nowoi-Troki, le
second  Olkeniky, l'un et l'autre  droite de Wilna (droite par
rapport  nous), s'tant mis en marche ds le 27 juin, veille du jour
o nous entrions dans Wilna, avaient eu le temps de se retirer, et
avaient pu se soustraire  notre poursuite avant que la cavalerie des
gnraux Pajol et Bordessoulle et l'infanterie du marchal Davout
parvinssent  les atteindre. Toutefois l'arrire-garde du corps
de Schouvaloff se trouvant  Orany n'avait pu dpasser  temps la
route d'Ochmiana  Minsk, que suivait le marchal Davout, et tait
demeure entre ce dernier et le Nimen, errant  et l, et tchant
de rejoindre l'hetman Platow, pour se rfugier avec lui auprs de
Bagration. Restaient enfin le 6e corps, celui du gnral Doctoroff,
et le 2e de cavalerie du gnral Korff, ports plus loin que les
autres sur notre droite, c'est--dire  Lida, et ayant un plus long
circuit  parcourir pour tourner autour de Wilna. L'ordre de se
retirer, expdi pour eux comme pour les autres corps le 26 juin,
leur tant parvenu le 27, ils s'taient mis immdiatement en route,
et avaient march sans relche sur Ochmiana et Smorgoni. Le vigilant
et brave Doctoroff, dj connu et estim de notre arme, dirigeait
leur mouvement. Il n'avait pas perdu de temps, avait dpass le 29
la route de Wilna  Minsk, et tait arriv le 30  Donachewo, ne
laissant aprs lui que des bagages et des arrire-gardes, que les
gnraux Pajol et Bordessoulle poussaient vivement. Le 1er juillet,
il s'tait remis en marche pour rejoindre en forant le pas la grande
arme de Barclay de Tolly.

[Note en marge: Troupes restes compromises, et errant sur notre
droite.]

Tel tait l'tat des choses le 1er juillet. Il n'y avait plus 
notre droite que quelques dtachements de Doctoroff, l'arrire-garde
du corps de Schouvaloff sous le gnral Dorokoff, l'hetman Platow
avec huit ou dix mille Cosaques, les uns comme les autres ayant pour
unique ressource de se reployer sur le prince Bagration en longeant
le Nimen.

[Note en marge: Poursuite par le marchal Davout des corps russes
dtachs de l'arme de Barclay de Tolly.]

Le marchal Davout, parti de Wilna pour soutenir la cavalerie des
gnraux Pajol et Bordessoulle, et interdire au prince Bagration la
retraite sur le Dniper, avait chemin aussi vite qu'il avait pu,
n'tait cependant pas arriv  temps pour donner aux gnraux Pajol
et Bordessoulle la force dont ils auraient eu besoin pour entamer le
corps de Doctoroff, et continuait  s'avancer sur Minsk, voyant bien
tout ce qui lui restait  faire contre le prince Bagration, qu'on
avait dans tous les cas spar de Barclay de Tolly.

[Note en marge: Obscurit du pays dans lequel opre ce marchal.]

Dans ce pays de forts et de marcages, dj fort obscur par
lui-mme, et dont les habitants rares et peu intelligents ne
contribuaient pas  dissiper l'obscurit, les bruits les plus
contradictoires circulaient, et tantt on donnait les troupes que
l'on venait de heurter pour les restes de l'arme de Barclay de
Tolly, tantt pour la tte de l'arme du prince Bagration, lequel
s'avanait avec 80 mille hommes, selon les uns, avec 100 mille
selon les autres. Le marchal Davout avait une exprience de son
mtier et une fermet de caractre qui le garantissaient d'un dfaut
frquent et dangereux  la guerre, celui de se grossir les objets.
Aprs avoir march en avant le 2 et le 3 juillet jusqu' Volosjin,
moiti chemin de Wilna  Minsk, recueillant avec attention et sans
trouble les rapports des prisonniers, des habitants, des curs, il
discerna clairement qu' sa gauche un corps lui avait chapp, celui
de Doctoroff, et qu' sa droite des arrire-gardes d'infanterie et
de cavalerie, coupes de leurs corps principaux, erraient dans les
forts, o il serait possible de les enfermer et de les prendre en
se portant sur Bagration. De quelle force disposait ce dernier? le
marchal l'ignorait. En ralit, Bagration avait environ cinquante
et quelques mille hommes avec lui, et s'il se renforait de
l'arrire-garde de Dorokoff, forte de 3 mille fantassins, et des 8
mille Cosaques de Platow, il tait en mesure de runir 65 ou 70 mille
combattants.

[Note en marge: Le marchal Davout s'attend  rencontrer le prince
Bagration avec 60 ou 70 mille hommes.]

[Note en marge: Forces dont dispose ce marchal.]

Le marchal Davout, d'aprs des indications gnrales, attribuait
au moins 60 mille hommes au prince Bagration, dont 40 mille
d'infanterie. Dans ce pays fourr, o la dfensive qu'il entendait
si bien tait facile, le marchal n'avait pas peur de rencontrer 40
mille Russes d'infanterie, pouvant leur en opposer 20 mille avec la
division Compans qu'il dirigeait lui-mme sur la route d'Ochmiana,
avec la division Dessaix qui tait sur la route de Lida, et qu'il
pouvait, par un mouvement transversal, attirer rapidement  lui.
Ces deux divisions auraient mme d lui fournir 24 mille hommes
d'infanterie, mais tout ce qui tait Illyrien, Ansate, Hollandais,
tout ce qui tait jeune surtout, languissait sur les chemins, ou
les pillait. Il n'avait donc que 18  20 mille fantassins, mais
des meilleurs. Il avait en cavalerie plus qu'il ne lui fallait,
c'est--dire les hussards et chasseurs des gnraux Pajol et
Bordessoulle, les cuirassiers Valence dtachs du corps de Nansouty,
et enfin le corps entier de Grouchy, spar momentanment du prince
Eugne, et lanc par Napolon dans la direction de Grodno pour
tablir une communication avec le roi Jrme. Toute cette cavalerie
avait ordre d'obir au marchal Davout, et pouvait prsenter 10 mille
hommes  cheval. Dans ce pays fourr, le marchal et certainement
prfr trois ou quatre mille hommes d'infanterie  la plus belle
cavalerie.

[Note en marge: Mouvement du marchal Davout sur Minsk.]

Il s'avana nanmoins sur Minsk, n'ayant aucune crainte de rencontrer
le prince Bagration, se faisant fort au contraire de l'arrter et
de l'empcher de gagner le Dniper, mais ne se flattant pas de
l'envelopper et de le prendre avec si peu de monde. C'tait, du
reste, un rsultat dj trs-important que d'opposer des obstacles
 sa marche, car on allait ainsi l'obliger de redescendre vers les
marais de Pinsk, et si le roi Jrme, qui avait d passer le Nimen
 Grodno, s'avanait rapidement avec les 70 ou 75 mille hommes dont
il disposait, on avait la chance d'enlever la seconde arme russe.
Le marchal Davout fit part de cette situation  Napolon, et de sa
rsolution de percer droit sur Minsk, malgr les fantmes dont il
marchait entour sur cette route, lui demanda de le faire appuyer,
soit vers sa gauche contre un retour offensif des colonnes qui lui
avaient chapp, soit en arrire pour qu'il pt, s'il le fallait,
arrter  lui seul le prince Bagration. Il crivit en mme temps
au roi Jrme de hter le pas, et d'tendre le bras vers Ivi ou
Volosjin, points sur lesquels il tait possible de se donner la main,
de ne rien ngliger enfin pour une runion qui promettait de si beaux
rsultats.

[Note en marge: Le marchal ralentit sa marche pour recevoir les
secours demands  Napolon.]

L'intrpide marchal s'avana ainsi, les 3, 4 et 5 juillet, de
Volosjin sur Minsk, tantt heurtant directement la colonne fugitive
de Dorokoff, tantt rencontrant sur sa droite les Cosaques de
Platow, qu'on lui signalait toujours comme tant la tte de l'arme
de Bagration. Sentant toutefois le danger s'accrotre en approchant
de Minsk, et voyant s'agrandir aussi la distance qui le sparait de
ses renforts, il multipliait les reconnaissances sur sa droite pour
savoir au juste ce qu'tait cette cavalerie courant de tout ct,
si par hasard elle ne serait pas le corps de Bagration lui-mme, et
s'il n'y aurait pas moyen de communiquer avec le roi Jrme. Il
finit ainsi par ralentir un peu sa marche, et s'arrta une journe
et demie entre Volosjin et Minsk, pour avoir le temps de ramener 
lui la division Dessaix, ainsi que la cavalerie de Grouchy lance 
une grande distance, et pour entrer  Minsk  la tte de ses forces
runies.

[Note en marge: Importance de secourir le marchal Davout.]

Napolon en attendant avait reu les demandes de secours  lui
adresses par le marchal Davout. Ces demandes taient fondes, car
si avec 20 mille hommes d'infanterie et 10 mille de cavalerie, ce
marchal ne craignait pas d'en rencontrer le double dans un pays
trs-favorable  la dfensive, nanmoins rduit  de telles forces
il tait oblig d'tre circonspect, de s'avancer avec prcaution,
d'envoyer des reconnaissances  droite et  gauche, de perdre ainsi
un temps prcieux. Avec deux divisions de plus, il et chemin
droit devant lui, sans s'inquiter s'il pouvait tre rejoint par
le roi Jrme; il et couru  Minsk sans s'arrter, de Minsk  la
Brzina, de la Brzina au Dniper, jusqu' ce qu'il et dbord
le prince Bagration. Jrme venant ensuite, on et envelopp le
prince gorgien, et probablement fait de lui ce qu'on avait fait du
gnral Mack  Ulm. C'tait l un si grand rsultat, qu'il valait la
peine d'y sacrifier toute autre combinaison. Mais pour l'atteindre
srement, il fallait que le marchal Davout pt marcher vite, pour
marcher vite, qu'il pt marcher sans prcaution, et pour marcher sans
prcaution, qu'il et des forces suffisantes, et ne ft pas oblig
d'attendre une jonction douteuse.

[Note en marge: Napolon comptant sur la jonction du roi Jrme avec
le marchal Davout, croit avoir envoy assez de forces contre l'arme
de Bagration.]

[Note en marge: Vastes combinaisons pour envelopper l'arme de
Barclay de Tolly.]

Napolon, proccup de trop de combinaisons  la fois, ngligea
malheureusement ces considrations. Couper Bagration de Barclay
de Tolly lui semblait dj fait, ou  peu prs. L'envelopper, le
prendre, lui paraissait un dsirable et beau triomphe, mais il avait
charg son frre Jrme de passer le Nimen avec 75 mille hommes 
Grodno, et il pensait que, sauf deux ou trois jours de retard, la
jonction du marchal Davout avec le roi de Westphalie tait presque
infaillible; que ces deux chefs devant runir cent mille hommes, en
finiraient de Bagration, soit qu'ils russissent  l'envelopper,
 le prendre, ou  le battre  plate couture. Il crut donc avoir
assez fait pour ce ct de l'immense champ de bataille sur lequel
s'exerait sa prvoyance. En ce moment il mditait une combinaison
qui tait digne de son vaste gnie, et qui devait lui livrer 
lui-mme Barclay de Tolly, tandis que Bagration serait livr 
Davout et  Jrme, ce qui pouvait amener d'un seul coup la fin de
la guerre. Entr le 28 juin  Wilna, ayant employ une dizaine de
jours  y rallier ses troupes, et  y rorganiser ses quipages,
il se flattait de pouvoir en partir le 9 juillet. Il avait donc
imagin de se diriger sur la Dwina,  la hauteur du camp de Drissa
(voir la carte n 54), et, tandis qu'Oudinot et Ney attireraient
les yeux de Barclay de Tolly avec environ 60 mille hommes, de
manoeuvrer derrire eux, de se porter  droite avec les trois
divisions restantes de Davout, avec la garde, avec le prince Eugne,
avec la cavalerie de Murat, de franchir brusquement la Dwina sur la
gauche de l'ennemi, aux environs de Polotsk par exemple, point o
la Dwina est trs-facile  franchir, d'envelopper la grande arme
russe dans son camp de Drissa, de la couper  la fois des routes de
Saint-Ptersbourg et de Moscou, et de ne lui laisser ainsi d'autre
ressource que celle de se faire jour ou de mettre bas les armes. Au
plan d'une retraite indfinie qu'il avait parfaitement discern chez
les Russes, Napolon ne pouvait pas opposer une combinaison plus
savante et plus redoutable, et avec les forces dont il disposait,
avec son art de manoeuvrer devant l'ennemi, toutes les chances
taient en sa faveur.

En effet, mme aprs les marches qu'on avait excutes, les
dsertions qu'on avait essuyes, Oudinot et Ney comptaient bien
encore 50 et quelques mille hommes, les trois divisions de Davout
qu'on avait retenues 30 mille, la garde 26 (en faisant une
dfalcation dont nous allons bientt dire le motif), le prince Eugne
70, Murat 15. C'tait une force totale de prs de deux cent mille
hommes, comprenant ce qu'il y avait de meilleur dans l'arme. Si
Napolon en employait 60 mille  masquer son mouvement, il lui en
restait 140 mille pour passer la Dwina sur la gauche de Barclay de
Tolly, pour envelopper celui-ci et le dtruire. Le rsultat semblait
certain, et on comprend qu'il enflammt la puissante imagination de
Napolon.

[Note en marge: Inconvnient de poursuivre trop de buts  la fois.]

Il n'y avait ici qu'un tort, c'tait de vouloir poursuivre tous les
buts  la fois. Il tait possible, en effet, que pour atteindre
Barclay on manqut Bagration, comme il tait possible que pour
atteindre Bagration on manqut Barclay. Il et donc fallu opter,
et s'assurer d'abord de la destruction de l'un, sauf  s'attacher
ensuite  la destruction de l'autre. Or, en se rservant 200
mille hommes, ce qui n'tait pas trop pour l'opration principale,
Napolon en aurait sans doute accord assez au marchal Davout pour
l'opration secondaire, en lui laissant 100 mille hommes, s'il les
lui avait mis dans la main. Mais de ces 100 mille hommes, il y en
avait 70 mille conduits par le roi Jrme, qui avaient d passer le
Nimen  Grodno, et avaient  excuter un trajet de plus de cinquante
lieues pour joindre le marchal Davout,  travers un pays couvert de
forts et d'affreux marcages.

[Note en marge: Napolon n'envoie d'autres secours au marchal Davout
que la division Claparde et les lanciers rouges.]

[Note en marge: Napolon presse la marche du roi Jrme, pour hter
la jonction de celui-ci avec le marchal Davout.]

Comptant nanmoins sur cette jonction, Napolon ne voulut pas se
dmunir des trois premires divisions du 1er corps, les divisions
Morand, Friant, Gudin, qu'il apprciait plus que la garde elle-mme;
et voulant en mme temps donner au marchal Davout un renfort qui
pt lui permettre de subsister seul, en attendant la jonction du
roi Jrme, il dtacha de la garde la division Claparde, compose
des fameux rgiments de la Vistule, et les lanciers rouges sous
le gnral Colbert. C'tait une fort belle troupe que la division
Claparde, mais recrute en entrant en Pologne avec des conscrits, il
tait  craindre qu'elle ne se trouvt rduite de 6 ou 7 mille hommes
d'infanterie  4 ou 5 mille, c'est--dire aux vieux soldats; et quant
aux lanciers rouges, ils ne comptaient pas plus de 1700 chevaux.
Quoique born  ces six mille hommes de toutes armes, ce renfort n'en
tait pas moins trs-utile, surtout  cause de sa valeur. Napolon
n'envoya pas d'autre secours au marchal Davout; il y ajouta force
excitations au roi Jrme, pour engager ce prince  marcher vite,
et il se prpara lui-mme  se mettre en mouvement le 9 ou le 10
juillet, afin de commencer l'opration dcisive qu'il avait mdite
contre Barclay de Tolly.

Le marchal Davout, certain avec la division Claparde et les
lanciers rouges de runir 24 mille hommes d'infanterie et 11 mille
chevaux, sachant qu'il tait couvert sur sa gauche par la prsence du
prince Eugne, n'prouva aucune inquitude de ce qu'il tait expos
 rencontrer devant lui. Ayant jadis rsist avec 22 mille Franais
 70 mille Prussiens, dans les champs ouverts d'Awerstaedt, il ne
craignait pas avec 35 mille hommes de rencontrer 60 mille Russes,
dans un pays sem d'obstacles de tout genre, o l'on pouvait derrire
un bois, un marais, un pont coup, arrter une arme.

[Note en marge: Entre du marchal Davout  Minsk.]

Le Nimen, qui de Grodno  Kowno coule droit au nord, prsente
au-dessus de Grodno une direction toute diffrente, car des environs
de Neswij  Grodno il coule de l'est  l'ouest, en dcrivant mille
contours. (Voir la carte n 54.) Le marchal Davout, marchant 
l'est avec une lgre dviation au sud, avait donc ce fleuve  sa
droite. Il tait spar par les nombreuses sinuosits de son cours du
prince Bagration et du roi Jrme. Ayant par de fortes et frquentes
reconnaissances rejet au del du Nimen la cavalerie ennemie qu'il
avait constamment aperue sur sa droite, il avait ramen  lui la
division d'infanterie Dessaix, toute la cavalerie de Grouchy, et il
s'avanait sur Minsk en une masse compacte. Ayant 35 mille hommes
environ dans la main, il n'hsita pas  se porter en avant, et entra
dans Minsk le 8 juillet au soir avec une simple avant-garde.

[Note en marge: Il y trouve d'assez grands magasins.]

[Note en marge: Soins que se donne le marchal pour rtablir la
discipline dans son corps d'arme.]

[Note en marge: Quelques actes de svrit envers les pillards.]

Bien lui prit d'avoir march sur Minsk si franchement et si vite,
car les Cosaques, expulss  temps par notre cavalerie lgre,
n'eurent pas le loisir de dtruire les magasins de cette ville. Le
marchal y trouva, ce qui tait d'un grand prix dans le moment,
un approvisionnement de 3,600 quintaux de farine, de 300 quintaux
de gruau, de 22 mille boisseaux d'avoine, de 6 mille quintaux de
foin, de 15 ou 20 barriques d'eau-de-vie. On avait trouv de plus
 Minsk une manutention o l'on pouvait cuire cent mille rations
par jour, des moyens de rparer l'habillement, le harnachement, et
beaucoup de zle pour l'indpendance polonaise, comme dans toutes
les grandes villes. Ces circonstances taient heureuses pour le
marchal Davout, dont le corps ayant march sans cesse de Kowno 
Wilna, de Wilna  Minsk, n'avait pas eu deux jours entiers de repos
depuis le 24 juin. Ce marchal se hta d'en profiter, car mme parmi
ses troupes, si fortement organises, le dsordre tait arriv au
comble. Un tiers de ses soldats tait en arrire; les chevaux taient
puiss, et le 33e lger surtout, rgiment hollandais, comme nous
l'avons dit, tait rest presque tout entier sur les derrires,
occup  piller. Le marchal n'tait pas homme  flchir, quelque
grandes que fussent les excuses qu'on pouvait faire valoir pour ces
soldats extnus. Il assembla les compagnies d'lite, les passa en
revue, leur dit que c'tait sur elles qu'il comptait pour donner de
bons exemples, leur tmoigna la satisfaction qu'il ressentait de
leur excellente conduite, car les capitaines avaient,  trs-peu
d'exceptions prs, des raisons valables  prsenter pour chaque
homme demeur en arrire, accorda des loges et des rcompenses 
ceux qui les mritaient, mais trouvant les compagnies d'lite du 33e
singulirement incompltes, les fit dfiler  la parade la crosse
en l'air, annona le prochain licenciement du rgiment s'il ne se
conduisait pas mieux, et toujours impitoyable pour les pillards, fit
fusiller sur-le-champ un certain nombre d'hommes qui avaient essay
de piller plusieurs boutiques  Minsk.

Sa svrit, blme par quelques chefs, approuve par quelques
autres, motive du reste par les circonstances, produisit une
salutaire impression, rassura les habitants du pays, intimida les
mauvais sujets, et, sans rendre des forces  ceux de ses soldats
qui taient puiss, ou de la bonne volont  ceux qui n'en avaient
pas pour une telle guerre, rveilla le sentiment du devoir chez
les masses, que le mauvais exemple, le got du pillage, l'impunit
assure dans la profondeur des bois, commenaient  corrompre. Les
approvisionnements en crales trouvs  Minsk taient heureusement
sous forme de farine: le marchal n'eut donc qu' faire ptrir et
cuire du pain. Il se procura des rations pour dix jours, donna de
l'avoine  ses chevaux, et remit tout en ordre parmi ses troupes,
afin d'entreprendre bientt de nouvelles marches.

[Note en marge: Motifs du marchal Davout pour s'arrter deux ou
trois jours  Minsk, afin de s'clairer sur la marche de l'ennemi.]

[Note en marge: Combinaisons du marchal Davout pour intercepter la
marche du prince Bagration.]

Entr  Minsk le 8 au soir avec son avant-garde, n'y ayant runi
ses divisions que le 9, il les avait dj un peu rtablies le 10,
et il aurait poursuivi son mouvement, si la situation autour de lui
n'tait devenue des plus ambigus, et n'avait exig de nouvelles
lumires avant de se porter plus loin. Une fois  Minsk, on pouvait,
en faisant quelques pas de plus, arriver sur la Brzina, et en
inclinant un peu  droite se rendre sous les murs de Bobruisk, place
forte qui commandait le passage de la Brzina, ou bien en perant
droit devant soi se transporter jusqu'aux bords du Dniper  Mohilew.
(Voir la carte n 54.) C'tait l'un ou l'autre de ces mouvements,
le plus ou le moins allong, qu'il fallait excuter, suivant que le
prince Bagration serait rput avoir plus ou moins d'avance sur nous.
Or, il rsultait des dtails recueillis de la bouche des prisonniers,
des juifs, des curs, des seigneurs, les uns dsirant dire la vrit
mais l'ignorant, les autres la connaissant mais la voulant taire, il
rsultait confusment que le prince Bagration s'tait d'abord avanc
jusqu'au Nimen, vers Nikolajef, puis, qu'aprs avoir ralli Dorokoff
et Platow, il s'tait repli vers la petite ville de Neswij, sur la
route de Grodno  Bobruisk, qui tait la route naturelle de l'arme
du Dniper. Il tait donc possible d'arrter le prince Bagration 
Bobruisk mme, surtout si on tait joint par le roi Jrme, dont
on n'avait que des nouvelles trs-vagues, mais qui, aprs tout, ne
devait pas tarder  paratre. Si, effectivement, en marchant sur
Bobruisk par Ighoumen on parvenait  arrter le prince Bagration au
passage de la Brzina, tandis que le roi Jrme l'assaillirait par
derrire, on pouvait l'envelopper de telle faon qu'il n'et plus que
les marais de Pinsk pour asile. Au contraire, en courant jusqu'au
Dniper pour intercepter sa marche  Mohilew, l'incertitude du succs
augmentait avec la distance. Il pouvait se faire en effet qu'arrt
 Mohilew, le gnral russe descendt plus bas pour passer le Dniper
 Rogaczew, et il tait douteux qu' cette distance le roi Jrme
se trouvt exactement sur ses derrires, et le serrt d'aussi prs.
En un mot, le cercle dans lequel on cherchait  l'envelopper tant
agrandi, il lui restait plus de points pour s'chapper. Le marchal
Davout rsolut donc d'attendre encore un jour ou deux pour savoir
ce qu'il convenait de faire, en prparant au surplus sa marche sur
Ighoumen, marche qui avait l'avantage de le rapprocher galement de
Mohilew et de Bobruisk, les deux buts dont il fallait qu'on atteignt
l'un ou l'autre.

[Note en marge: Blme ritr contre les retards du roi Jrme.]

Sa mauvaise humeur contre le roi Jrme, ainsi qu'il arrive  tous
ceux qui attendent, tait extrme, et il ne se faisait faute de
la communiquer  Napolon, qui la reportait  ce prince en termes
violents. Dans la vie commune, et plus encore dans la vie militaire,
on tient compte de ses propres embarras, et trs-peu des embarras
d'autrui. C'est ce qu'on pratiquait  l'gard du roi Jrme et de
ses troupes. On se plaignait de leur lenteur, tandis que soldats et
gnraux s'extnuaient pour ne pas manquer au rendez-vous. Voici en
effet ce qui leur tait advenu au passage du Nimen, et depuis.

[Note en marge: Difficults qu'prouve le roi Jrme pour atteindre
le Nimen.]

Partis des environs de Pultusk, et obligs de suivre la route
d'Ostrolenka et Goniondz, pour se rendre  Grodno,  travers un
pays pauvre o il fallait tout porter avec soi, sur des chemins o
tout fardeau un peu lourd s'enfonait profondment, les Polonais et
les Westphaliens, prcds par le corps de cavalerie du gnral
Latour-Maubourg, avaient eu la plus grande peine  gagner le Nimen
dans les derniers jours de juin. Tandis qu'ils se dirigeaient vers
Grodno pour y passer le Nimen, le gnral Reynier se portait sur
leur droite avec les Saxons, pour dboucher par Byalistok, et le
prince de Schwarzenberg avec environ 30 mille Autrichiens arrivait
de la Gallicie  Brezesc-Litowsky. Ce prince, aprs avoir hsit 
franchir le Bug, marchait en ttonnant sur Proujany, et s'y arrtait
de peur d'tre compromis devant les forces de Tormazoff, qu'il
s'exagrait beaucoup.

[Note en marge: Entre du prince Jrme  Grodno.]

Press par les ordres ritrs de l'Empereur, le roi Jrme, qui
avait mis en tte de sa colonne les excellentes troupes du prince
Poniatowski, avait sacrifi plus d'un millier de chevaux de trait
afin d'arriver plus vite  Grodno, et laiss en outre beaucoup
d'hommes en arrire, surtout parmi les recrues des rgiments
polonais. Le 28 juin, les chevaux-lgers polonais, anims d'une
vritable rage contre les Russes, avaient atteint Grodno, et vivement
refoul les Cosaques de Platow dans le faubourg de cette ville,
qui est situ sur la rive gauche du Nimen par laquelle nous nous
prsentions. Bientt ils s'taient empars du faubourg lui-mme,
et avaient fait leurs prparatifs pour passer le fleuve, aids des
habitants, que la prsence de leurs compatriotes et la nouvelle de
la reconstitution de la Pologne avaient remplis d'enthousiasme. Le
29 juin, Platow, qui avait reu l'ordre de se replier, avait tout 
coup vacu Grodno, et la cavalerie lgre polonaise, franchissant
le Nimen, avait occup cette ville, et enlev plusieurs bateaux
de grains que les Russes s'efforaient de sauver en leur faisant
remonter le fleuve. Sans prendre de repos, la cavalerie polonaise
avait couru sur la route de Lida, pour se conformer aux ordres de
l'tat-major gnral, qui prescrivaient de se lier avec le prince
Eugne, dont le passage, comme on l'a vu, s'tait opr  Prenn.

[Note en marge: Le roi Jrme se hte de prparer des
approvisionnements pour son corps d'arme.]

[Note en marge: Il ne perd pas un moment, et fait repartir ses
colonnes en ne leur accordant qu'un jour de repos.]

Le roi Jrme tait arriv le lendemain 30 juin avec le reste de sa
cavalerie, laissant  un ou deux jours en arrire l'infanterie de
son corps d'arme. Sur-le-champ il s'tait mis  prparer des vivres
pour ses troupes, qui taient harasses, et qui n'avaient pu se faire
suivre par leurs convois. Le vaste orage du 29 juin ayant envelopp
la Pologne tout entire, avait dans cette partie du thtre de la
guerre, comme dans les autres, rendu les routes impraticables, caus
la mort de quelques hommes, la dsertion d'un plus grand nombre, et
tu une quantit considrable de chevaux. La population de Grodno,
fort sensible, comme toutes les populations nombreuses,  la nouvelle
de l'indpendance de la Pologne et  la prsence d'un frre de
l'Empereur, avait pouss beaucoup d'acclamations, s'tait mise en
fte, et avait offert au jeune roi de Westphalie des festins et des
bals. Le prince s'tait prt  ces hommages, mais sans perdre de
temps, car tandis que ses colonnes arrivaient successivement les 1er,
2 et 3 juillet, il ne ngligeait rien pour les faire repartir, et
tchait de se procurer quelques quintaux de pain, que toute la joie
des habitants de Grodno n'avait pas rendu plus faciles  runir, et
surtout  transporter. Pendant ce temps les lettres de Napolon, qui
ne voulait pas tenir compte des difficults d'autrui, bien qu'il ft
trs-frapp des siennes, au point de faire un long sjour  Wilna,
les lettres de Napolon parvenaient coup sur coup au roi Jrme, et
lui apportaient des reproches aussi injustes qu'humiliants contre sa
lenteur, son incurie, son got pour les plaisirs. Jrme, qui voyait
prir autour de lui les hommes et les chevaux  force de marches
rapides, n'en avait pas moins achemin ses colonnes sur la route de
Minsk, en ne donnant  chacune d'elles qu'un jour entier de repos,
car il faisait partir le 3 celles qui taient arrives le 1er, le
4 celles qui taient arrives le 2, et ainsi de suite. Il s'tait
mis par Tzicoutzyn, Joludek, Nowogrodek,  la poursuite de l'arme
de Bagration, dont l'imagination polonaise grossissait le chiffre
jusqu' la dire forte de cent mille hommes.

[Note en marge: Marche du prince Bagration.]

[Note en marge: Impossibilit pour le roi Jrme de l'atteindre.]

Le roi Jrme, qui ne possdait pas l'exprience du marchal Davout
pour discerner la vrit  travers les exagrations populaires,
avait march avec une certaine apprhension de ce qu'il pourrait
rencontrer, mais avec un complet dvouement aux ordres de son frre,
et n'avait perdu ni un jour ni une heure, recommandant sans cesse au
gnral Reynier, qui s'avanait paralllement  lui par Byalistok et
Slonim, de hter le pas, et de se serrer  la colonne principale.
Mais le prince Bagration avait six ou sept marches d'avance, et il
n'tait pas facile de l'atteindre. Le gnral russe, en effet, parti
le 28 juin de Wolkowisk, sur le premier ordre qui lui prescrivait de
regagner les bords du Dniper, avait reu en route le second qui lui
prescrivait de se rapprocher de Barclay de Tolly dans son mouvement
de retraite, et s'tait port alors  Nikolajef, afin d'y passer
le Nimen, et d'oprer autour de Wilna le mouvement circulaire qui
avait sauv Doctoroff. L il avait recueilli Dorokoff et Platow, qui
lui avaient appris l'arrive de Davout sur leurs traces, et d'aprs
cet avis, au lieu de s'lever au nord, il tait descendu au sud,
pour se porter par Nowogrodek, Mir et Neswij, sur Bobruisk. (Voir
la carte n 54.) Bien qu'il et employ deux jours  Neswij pour
faire reposer ses troupes, extnues par la chaleur et la marche, il
tait en mesure d'en partir le 10 juillet, et il aurait fallu que le
roi Jrme y arrivt le 10 mme pour l'atteindre. Or c'tait chose
impossible. Il y avait de Grodno  Neswij, en passant par Nowogrodek,
prs de 56 lieues, et le roi de Westphalie, parti de Grodno le 4,
en faisant pendant huit jours sept lieues par jour, ce qui tait
excessif sur de telles routes et au milieu des chaleurs de juillet,
ne pouvait pas tre rendu  Neswij avant le 12. Tout le zle du monde
tait impuissant en prsence de telles difficults.

Le prince harcelait sans cesse ses gnraux, harcel qu'il tait
lui-mme par les lettres de Napolon. Ces lettres lui disaient
qu'ayant d arriver  Grodno le 30 juin, il devait tre rendu le 10
juillet  Minsk, auprs du marchal Davout,  quoi le prince piqu au
vif rpondait qu'entr le 30  Grodno avec une simple avant-garde, il
n'avait eu ses colonnes d'infanterie que le 2 et le 3 juillet, qu'il
lui avait fallu ramener sa cavalerie lgre envoye en reconnaissance
sur Lida, prparer ensuite des vivres, qu'il n'avait donc pu partir
que le 4; que la route tait jalonne d'hommes morts de chaleur, de
tranards extnus, de convois abandonns faute de chevaux; que sa
cavalerie vivait par miracle, que son infanterie se nourrissait de
viande sans sel, sans pain, sans eau-de-vie, et tait dj, grce
 cette nourriture,  la chaleur et aux fatigues, dcime par la
dyssenterie.

[Note en marge: Arrive du roi Jrme  Nowogrodek le 10 juillet.]

Le roi de Westphalie ainsi perscut par son intraitable frre,
parvint le 10 juillet  Nowogrodek, o il se trouvait  quatorze
lieues de Bagration qui tait  Neswij, et  vingt de Davout qui
tait  Minsk. Il avait fait sept lieues par jour pendant six jours,
et on ne pouvait certainement pas lui en demander davantage. En
approchant, le fantme de Bagration avait pris des proportions moins
effrayantes, et de 100 mille hommes il tait ramen  60 mille, ce
qui tait beaucoup encore pour les forces de Jrme, car les 30 mille
Polonais taient rduits  23 ou 24 mille, les 18 mille Westphaliens
 14, les 10 mille cavaliers de Latour-Maubourg  6 ou 7 mille, ce
qui faisait 45 mille hommes au plus. Les Saxons taient rduits de
17 mille  13 ou 14, et ils se trouvaient  deux journes du corps
principal. Le roi Jrme pouvait donc rencontrer 60 mille Russes avec
45 mille Polonais et Westphaliens, les Saxons tant trop loin de lui
pour le joindre  temps. Il faut ajouter que si les Polonais taient
fort aguerris et fort anims, les Westphaliens l'taient fort peu.
Nanmoins, le prince craignant son frre beaucoup plus que l'ennemi,
il continua de marcher devant lui, quoi qu'il pt en advenir.

[Note en marge: Combat de la cavalerie contre l'arrire-garde du
prince Bagration.]

Le jour mme du 10 sa cavalerie lgre, ayant couru au del de
Nowogrodek sur la route de Mir, rencontra l'arrire-garde du prince
Bagration, compose de 6 mille Cosaques, de 2 mille cavaliers
rguliers, et de 2 mille hommes d'infanterie lgre. Le gnral
Rozniecki avec six rgiments, les uns de chasseurs, les autres de
lanciers polonais, comprenant au plus 3 mille chevaux, ne put retenir
l'ardeur de sa cavalerie, se trouva engag contre 10 mille hommes,
se battit avec la plus grande bravoure, soutint plus de quarante
charges, perdit 500 hommes, en mit un millier hors de combat, et fut
enfin dgag par le gnral Latour-Maubourg, qui survint avec la
grosse cavalerie.

[Note en marge: Napolon impatient des prtendues lenteurs du roi
Jrme le place sous les ordres du marchal Davout.]

Telle avait t la conduite du roi Jrme jusqu'au 11 juillet. Le
marchal Davout n'avait pas encore pu communiquer avec lui, par une
raison facile  comprendre. Ce marchal portait ses reconnaissances
sur sa droite jusqu'au Nimen, sans oser toutefois le dpasser: si
en mme temps le roi Jrme et port les siennes vers sa gauche,
sur le Nimen aussi, une rencontre et t possible. Mais ce prince,
tout occup de Bagration, dirigeait ses reconnaissances dans un
sens absolument oppos, c'est--dire vers sa droite,  la suite
de l'ennemi. Il n'y avait donc pas moyen qu'il rencontrt les
patrouilles du marchal Davout. De son ct le marchal, qui tait
 Minsk depuis le 8 juillet, y tait rempli d'une impatience qu'il
exprimait chaque jour  Napolon, et celui-ci, ne se contenant plus,
envoya  son frre l'ordre de se ranger, aussitt la runion opre,
sous le commandement du marchal Davout. Il expdia en mme temps
cet ordre au marchal, pour qu'il pt en faire usage dans le moment
opportun. Rien n'et t plus simple que de placer un jeune prince,
mme portant une couronne, sous un vieux guerrier blanchi dans
le mtier des armes: mais si une telle disposition, prise ds le
commencement de la campagne, et t naturelle, elle pouvait, adopte
aprs coup,  titre de punition, produire des froissements fcheux,
et compromettre tous les rsultats qu'elle tait destine  sauver.

[Note en marge: Situation des choses du 12 au 15 juillet, et
possibilit  cette poque d'atteindre et d'envelopper le prince
Bagration.]

En effet, sans aucun changement de commandement, seulement avec
la bonne volont des uns et des autres, d'ailleurs bien assure,
les combinaisons de Napolon pouvaient parfaitement s'accomplir.
Bagration, rest  Neswij jusqu'au 11 juillet, s'tait dcid 
descendre sur Bobruisk, pour viter la rencontre du marchal Davout
qu'il croyait suprieur en forces, pour passer la Brzina sous la
protection de cette place, et pour se rendre ensuite sur le Dniper.
Il avait, dans cette intention, charg le gnral Raffskoi de former
l'avant-garde avec le 7e corps russe, et s'tait charg de former
lui-mme l'arrire-garde avec le 8e, afin de tenir tte  Jrme,
dont la cavalerie devenait extrmement pressante. Parti de Neswij
le 11, il tait le 12  Romanow, et ne s'tait avanc le 13 que
jusqu' Slouck. Il ne pouvait pas tre avant le 16  Bobruisk, et il
lui fallait bien deux jours pour rallier son monde, et franchir la
Brzina avec tous ses quipages. Or Jrme, rendu  Nowogrodek le
10 avec l'infanterie polonaise, s'tait mis immdiatement en route
pour Neswij, tait arriv le 12  Mir, et le 13  Neswij. Averti
de la prsence du prince Bagration sur la route de Bobruisk, de
celle du marchal Davout  Ighoumen, il tait prt  marcher, et
pouvait tre le 17  Bobruisk, c'est--dire  un moment o le prince
Bagration y serait encore, et bien avant que celui-ci et franchi
la Brzina avec tout son matriel. Le marchal Davout de son ct,
ayant ses avant-gardes prs d'Ighoumen, pouvait tre en trois jours 
Bobruisk, c'est--dire y arriver le 16 s'il partait le 13, le 17 s'il
partait le 14, ce qui tait facile. Dans ce cas, le marchal Davout
dbouchant sur Bobruisk par la gauche de la Brzina, tandis que le
roi Jrme s'y prsenterait par la rive droite, le premier avec 35
mille hommes, le second avec 45 mille sans les Saxons, et avec 58
mille si les Saxons le rejoignaient, il tait possible d'accabler
Bagration, et de lui faire essuyer un vritable dsastre. Il est
vrai que le prince Jrme tait spar du marchal Davout par une
rgion marcageuse et boise,  travers laquelle les communications
taient difficiles, et qu'il tait probable qu'on ne parviendrait
 se donner la main que sous Bobruisk mme, que ds lors on serait
spar jusque-l par toute la masse du corps de Bagration, qui
pouvait avec de l'nergie et de l'habilet se jeter tantt sur l'un,
tantt sur l'autre des gnraux franais. En revanche, les troupes
de Bagration taient harasses de fatigue, fort branles par une
retraite prcipite, et au contraire il n'y avait rien d'gal en
valeur  celles du marchal Davout, en animation  celles du prince
Poniatowski. Les Westphaliens sous les yeux de leur jeune roi
montraient du zle, et Reynier arrivait avec les Saxons, qui taient
excellents. On tait donc autoris en ce moment  concevoir les
plus belles esprances. Le roi Jrme, quoique ne se rendant pas un
compte bien clair de cette situation, actuellement assez obscure,
mais sachant le marchal Davout prs de lui, et ayant rencontr
quelques-unes de ses patrouilles de cavalerie, lui crivit qu'il
tait  Neswij, prt  marcher sur Bobruisk, et l'invita  s'y rendre
par Ighoumen, en lui promettant, et en se promettant  lui-mme les
plus heureux rsultats de cette runion.

[Note en marge: Aprs avoir attendu  Minsk jusqu'au 12, le marchal
Davout s'avance par Ighoumen sur Bobruisk.]

[Note en marge: Pour rendre plus certain le concert entre les divers
corps, ce marchal signifie au roi Jrme la dcision qui le place
sous ses ordres.]

Le marchal Davout avait attendu  Minsk jusqu'au 12, n'osant pas
se porter au del parce qu'il n'avait que deux divisions franaises
d'infanterie. Apprenant enfin le 13 par une lettre de Jrme que ce
prince tait  Neswij, qu'on tait  la veille de se runir sous
Bobruisk, il n'hsita plus  marcher, et prit la rsolution de partir
le lendemain 14 pour Ighoumen. (Voir la carte n 54.) Un repos de
trois jours avait remis et ralli ses troupes, lui avait permis de
cuire du pain, d'en charger ses voitures, et de tout disposer pour de
nouvelles marches forces. En mme temps, voulant rendre plus certain
le concert de toutes les forces qui allaient se trouver runies,
n'tant pas fch en outre de rduire  la position de son subordonn
un jeune prince dont il avait t plus d'une fois mcontent pendant
son sjour sur l'Elbe, il lui communiqua la dcision de Napolon
pour le cas de runion des deux corps d'arme, et prenant le rle de
gnral en chef, lui prescrivit, du reste avec beaucoup d'gards, de
marcher par Neswij et Slouck sur Bobruisk, tandis que lui-mme y
marcherait par Ighoumen. Il lui indiqua dans la mme lettre quelques
routes de traverse par lesquelles ils pourraient se donner la main au
moyen de leur cavalerie lgre.

[Note en marge: Vif dplaisir du roi Jrme en recevant la dpche
qui le place sous les ordres du marchal Davout.]

Bien qu'il y et quatre jours de marche pour une arme entre les
corps du prince Jrme et du marchal Davout, il n'y avait pas
trente heures pour des officiers  cheval. L'ordre de Davout, parti
le 13 juillet, arriva le 14 dans la journe  Neswij. Le prince
Jrme, qui avait t jusque-l de trs-bonne volont, prouva un
violent mouvement de dpit en recevant les dpches du marchal.
Cette position subordonne envers le commandant du 1er corps, qui
ne lui et pas plu, mme  l'origine, lui tant inflige comme une
sorte de punition, le mit au dsespoir, et il se crut profondment
humili. Sans doute il avait lieu d'tre froiss, il tait victime de
reproches injustes, et condamn, aux yeux de tout son corps d'arme,
 une vritable humiliation. Mais les humiliations sont en gnral
ce qu'on les fait soi-mme par la manire de les prendre. Si on se
montre bless, elles blessent; si on les accepte comme une simple
condition des choses, elles relvent souvent au lieu d'abaisser. Le
jeune roi de Westphalie se htant de reconnatre les titres que le
vieux marchal avait au commandement, et concourant avec zle  un
clatant triomphe, et partag sa gloire, peut-tre sauv la campagne
de 1812 et, en sauvant cette campagne, pargn  son frre et  sa
famille une grande catastrophe.

[Note en marge: Ce prince se dmet du commandement.]

Quoi qu'il en soit, cdant  un sentiment fort explicable, il
rsolut non pas de dsobir, mais de rsigner son commandement.
Malheureusement, de toutes les rsolutions il n'en pouvait pas
prendre une plus funeste pour le succs des conceptions de son frre.
Il fit appeler son chef d'tat-major, le gnral Marchand, lui remit
le commandement en chef, le chargea de l'exercer en attendant la
jonction avec le marchal Davout, et, dans le dsir de pourvoir au
plus press, convint avec lui de porter les Polonais  une marche en
avant sur la route de Slouck, pour soutenir au besoin la cavalerie
du gnral Latour-Maubourg, et faire un pas de plus sur la route de
Bobruisk. Il porta  Neswij ses Westphaliens, qu'il n'avait point
la pense de retirer de l'arme, ne se rserva pour son escorte
personnelle que quelques compagnies de sa garde, et rapprocha de
Neswij les Saxons qui n'en taient plus qu' une journe. De sa
personne il rtrograda vers Mir et Nowogrodek, pour y attendre les
ordres de l'Empereur, et retourner dans ses tats si ces ordres
n'taient pas conformes  sa dignit telle qu'il la comprenait.

[Note en marge: Efforts du marchal Davout pour l'engager  reprendre
le commandement.]

Un officier courut auprs du marchal Davout pour lui porter la
rsolution du jeune prince, et le joignit le 15  Ighoumen. Le
marchal, en recevant cette rponse, ne se conduisit pas avec
la fermet qui convenait  son caractre. Au lieu de garder le
commandement dont il s'tait saisi trop vite, et de le manier avec
la vigueur que rclamaient les circonstances, il craignit d'avoir
bless un roi, un frre de l'Empereur, et se hta de lui crire une
lettre pleine de mnagements, pour l'engager  rester  la tte des
troupes polonaises et westphaliennes, toujours il est vrai sous ses
ordres, lui promettant l'entente la plus cordiale, et faisant valoir
 ses yeux la grande raison du service de l'Empereur, alors la seule
allgue, car de la France il n'en tait plus gure question dans le
langage du temps. Il fit partir sur-le-champ un officier pour porter
cette lettre au jeune prince, et corrigeant par sa vigilance des
hsitations qui n'taient pas ordinaires  son caractre, il disposa
les choses de manire que le temps de ces alles et venues ne ft
pas entirement perdu pour le succs des oprations militaires. Tout
en ayant l'oeil sur Bobruisk, il tendait son attention au del,
pour veiller  ce qui se passait de l'autre ct de la Brzina,
et s'assurer si l'ennemi ne songeait pas  la franchir, ce qui
alors aurait d le dcider  courir au Dniper, c'est--dire 
Mohilew. Dj il avait envoy la cavalerie de Grouchy  Borisow,
pour s'emparer de cette ville, de son pont sur la Brzina, de ses
magasins. Le pont avait t sauv, mais les magasins n'avaient
pu l'tre. Il fit jeter plusieurs autres ponts sur la Brzina,
notamment aux environs de Jakzitcy (voir la carte n 55), et il y
achemina ses forces ds le 15, parce que l il avait l'avantage
d'tre  une marche en avant d'Ighoumen, et plus prs  la fois de
Bobruisk et de Mohilew. Malheureusement ce n'est pas lui qu'il et
fallu d'abord rapprocher de Bobruisk, car il en tait le plus voisin,
mais l'arme du roi de Westphalie, qui en tait  trois journes, et
que tous ces dbats retardaient dplorablement, au moment d'atteindre
le rsultat peut-tre le plus important de la campagne.

[Note en marge: Le roi Jrme persiste  renoncer au commandement.]

Lorsque cette lettre arriva  Neswij, le roi Jrme n'y tait plus;
il l'avait quitt le 16, aprs avoir fait oprer une espce de
mouvement rtrograde  ses troupes, dans l'intention trs-approuvable
qu'on va voir.  Neswij, on tait spar d'Ighoumen par une rgion
marcageuse et boise,  travers laquelle les communications taient
presque impraticables, except pour la cavalerie lgre. Il fallait
donc, pour se joindre au marchal Davout, ou se porter directement
par la grande route sur Bobruisk, en avertissant le marchal de s'y
trouver de son ct, ce qui exposait  rencontrer au lieu du marchal
le prince Bagration lui-mme, ou bien, en se reportant  gauche,
contourner la rgion difficile dont il s'agit, et aller par Romanow,
Timkowiczy, Ouzda, Dukora, regagner Ighoumen, dtour qui n'exigeait
pas moins de quatre jours. (Voir la carte n 55.) Le prince Jrme,
jugeant avec raison que le plan dcisif mais hardi de se jeter tous
 la fois sur Bobruisk cessait d'tre praticable, avait pens qu'il
fallait acheminer ses troupes par le grand contour d'Ouzda et de
Dukora vers Ighoumen, ce qui d'ailleurs semblait conforme  quelques
indications antrieures du marchal Davout et du quartier gnral.
En consquence il avait envoy les Westphaliens  Ouzda, et laiss
les Polonais  Timkowiczy, sur la route de Bobruisk, de manire 
appuyer au besoin la cavalerie de Latour-Maubourg, qui poussait ses
courses jusqu'aux portes de Bobruisk. Cela fait, il tait parti pour
Nowogrodek.

[Note en marge: Le conflit lev entre le roi Jrme et le marchal
Davout entrane une perte de temps, qui rend impossible l'opration
sur Bobruisk.]

[Note en marge: Le marchal Davout se dcide  marcher sur Mohilew.]

C'est sur la route de Nowogrodek, et le 17, qu'il reut la lettre du
marchal Davout, et il y rpondit en persistant dans sa rsolution,
rponse qui ne devait arriver que le 18 ou le 19 au marchal. Ds
ce moment, la grande combinaison de Napolon tait avorte, car il
aurait fallu tre tous ensemble sous Bobruisk le 17, et ce n'tait
plus possible. Tout ce qu'on pouvait faire dsormais, l'occasion
d'arrter et d'envelopper Bagration sur la Brzina tant manque,
c'tait de le devancer sur le Dniper, en allant occuper Mohilew.
Mais alors les rsultats ne devaient plus tre les mmes. En arrtant
le prince Bagration sur la Brzina, on ne lui laissait gure de
retraite que vers Mozyr et les marais de Pinsk, o l'on avait le
moyen de l'assaillir, de l'envelopper, de le prendre tout entier.
En l'arrtant seulement sur le Dniper, on russissait  l'empcher
de passer par Mohilew, mais il redescendait alors sur Staroi-Bychow
(voir la carte n 55); si mme on l'arrtait vers ce dernier point,
il pouvait descendre encore sur Rogaczew, et dans le premier cas
c'taient cinq ou six jours qu'on lui faisait perdre, et dix ou douze
dans le second. Ce n'tait plus, comme on l'avait espr, sa ruine
ou son annulation pour toute la campagne; c'tait un rsultat utile,
mais nullement dcisif.

[Note en marge: Dispositions du marchal en se portant sur Mohilew.]

Le marchal Davout, sans attendre les dernires rponses du prince,
avait rsolu, sur la nouvelle de quelques mouvements de l'ennemi
au del de la Brzina, de renoncer  une opration combine
sur Bobruisk, et de marcher sur Mohilew, afin de ne pas laisser
chapper tous les rsultats  la fois. Il avait ds le 16 achemin
ses troupes par Jakzitcy au del de la Brzina; le 17, il suivit
lui-mme avec le reste de son corps d'arme, et se dirigea par
Pogost sur le Dniper, dans la direction de Mohilew. Ayant reu en
route des lettres du roi Jrme qui lui annonaient les rsolutions
dfinitives de ce prince, il prit le parti de donner des ordres 
tout le corps d'arme, qui n'avait plus que lui pour chef. Il ordonna
aux Westphaliens de se rendre par Ouzda, Dukora et Borisow  Orscha,
afin de les placer sur le Dniper, entre lui et la grande arme,
qu'il savait en marche vers la haute Dwina. En attendant l'arrive
des Westphaliens, qui ne pouvait avoir lieu avant huit ou dix jours,
il dirigea sur Orscha la cavalerie de Grouchy, pour tablir le plus
tt possible sa liaison avec la grande arme. Il prescrivit aux
Polonais, corps sur lequel il comptait le plus, de s'acheminer vers
Mohilew, par Ouzda, Dukora et Ighoumen, en contournant la rgion
marcageuse et boise qui l'avait spar de Jrme. C'tait un trajet
de six jours au moins. S'il pouvait runir les Polonais  temps, il
devait avoir cinquante et quelques mille hommes, c'est--dire de
quoi accabler Bagration. Quant  la cavalerie de Latour-Maubourg,
il la chargea d'envelopper Bobruisk, et de harceler cette place en
ayant soin de se tenir sur la Brzina et de se lier avec Mohilew.
Restaient les Saxons, et  la droite des Saxons les Autrichiens, dont
on verra bientt l'emploi tel que l'ordonna Napolon.

Ainsi, de la combinaison imagine pour envelopper et prendre le
prince Bagration, il ne restait plus que la chance de l'arrter 
Mohilew, et de l'obliger  passer le Dniper au-dessous, ce qui
retardait beaucoup, mais ne rendait pas impossible sa jonction avec
Barclay de Tolly.

[Note en marge: Irritation de Napolon contre le marchal Davout et
le roi Jrme, en apprenant le conflit lev entre eux.]

[Note en marge:  qui faut-il imputer la principale faute, dans le
conflit qui fit chouer la manoeuvre contre le prince Bagration?]

Lorsque Napolon apprit cette msaventure, il en conut une vive
irritation contre le marchal Davout et le roi Jrme, mais beaucoup
plus vive contre ce dernier. Il reprocha au marchal Davout d'avoir
pris trop tt le commandement (les deux armes n'tant pas encore
vritablement runies), et, le commandement pris, de ne l'avoir pas
exerc avec une vigueur suffisante. Il reprocha au roi Jrme de lui
avoir fait perdre le fruit de l'une de ses plus belles manoeuvres,
et le laissa retourner en Westphalie en gardant les Westphaliens. Il
ne se reprocha point  lui-mme, ce qui et t plus juste, d'avoir,
par une habitude royale, digne tout au plus de Louis XIV, confi 
un jeune homme dvou, brave, mais sans exprience, une arme de 80
mille hommes, puis, lorsque ce jeune prince n'avait commis encore
aucune faute, de l'avoir gourmand, humili de toutes les manires,
comme s'il avait t responsable de la rsistance des lments, de
s'tre ensuite brusquement dcid  le subordonner  un marchal,
parti qu'il aurait fallu prendre ds l'origine, dans l'intrt des
oprations, et non aprs coup,  titre de punition; de n'avoir prvu
ni l'esclandre qui devait en rsulter, ni la consquence bien plus
grave de faire manquer une manoeuvre dcisive et des plus savantes
qu'il et jamais imagines; enfin, et par-dessus tout, de n'avoir pas
accord au marchal Davout le renfort d'une ou de deux divisions,
renfort qui aurait mis ce marchal en mesure de ne pas faire dpendre
ses mouvements d'une jonction des plus problmatiques. Voil ce
que Napolon ne se dit point, et ce qui rvle chez lui, non pas
une dchance de son esprit, qui tait tout aussi vaste, tout aussi
prompt, tout aussi fertile qu' aucune autre poque, mais les progrs
de cette humeur despotique, fantasque et intemprante, qui ne tient
pas plus compte des caractres que des lments, qui traite les
hommes, la nature, la fortune, comme des sujets trop heureux de lui
obir, bien impertinents de ne pas le faire toujours, humeur fatale
et purile tout  la fois, prenant mme chez les hommes du plus grand
gnie quelque chose de l'enfant qui dsire tout ce qu'il voit, veut
tout ce qu'il dsire, le veut sur-le-champ, sans admettre un dlai
ni un obstacle, et crie, commande, s'emporte, ou pleure, quand il ne
l'obtient pas. C'est l bien plus que la dchance de l'esprit, c'est
celle du caractre, gt par le despotisme, et c'est la vraie cause
qu'on verra dominer d'une manire dsastreuse dans les vnements qui
vont suivre!

[Note en marge:  dfaut du grand rsultat qu'il n'espre plus,
Napolon compte sur le marchal Davout pour rejeter le prince
Bagration sur le bas Dniper.]

Quoiqu'il n'esprt plus le succs de sa manoeuvre contre l'arme
du Dniper, il y avait une chose qu'il esprait encore, et qu'il
attendait avec une pleine confiance du marchal Davout, c'est que le
prince Bagration serait rejet bien bas sur le Dniper, au-dessous de
Mohilew au moins, ce qui condamnerait la seconde arme russe  faire
un long dtour, et l'empcherait de venir au secours de Barclay de
Tolly en temps utile. Napolon ordonna donc au marchal Davout de
tenir ferme  Mohilew; il prescrivit au prince de Schwarzenberg de
s'approcher de la grande arme avec le corps autrichien, en remontant
la Lithuanie du sud au nord par Proujany, Slonim et Minsk (voir la
carte n 54), et aux Saxons de rtrograder pour aller prendre la
place des Autrichiens sur le haut Bug, aux frontires de la Volhynie
et du grand-duch de Varsovie. Il avait, en effet, promis  son
beau-pre de faire servir les Autrichiens sous ses ordres directs, et
pour ce motif il travaillait  les rapprocher du quartier gnral;
de plus, il ne comptait pas assez sur eux pour leur confier  la
fois la mission de garder le grand-duch, et la mission d'insurger
la Volhynie, et il aimait bien mieux, avec raison, confier l'une
et l'autre aux Saxons, possesseurs de la Pologne actuelle, et
probablement de la Pologne future.

Ces dispositions ordonnes, il revint tout entier  son autre
manoeuvre, qui tait bien plus importante encore que celle dont nous
venons de raconter l'avortement, car s'il russissait en marchant
par sa droite,  glisser avec la plus grande partie de ses forces
devant le camp de Drissa,  dborder Barclay de Tolly,  le tourner
en passant la Dwina  l'improviste,  le couper  la fois de Moscou
et de Saint-Ptersbourg, il rendait impossible le projet de retraite
indfinie conu par les Russes, ou les rduisait  ne l'excuter
qu'avec des dbris dsorganiss, et pouvait esprer de voir bientt
un nouveau Darius envoyer des suppliants au camp d'un nouvel
Alexandre!

[Note en marge: Napolon revient  sa grande manoeuvre contre Barclay
de Tolly.]

[Note en marge: Prparatifs du mouvement de Napolon sur la Dwina.]

[Note en marge: Marche de tous les corps d'arme vers la Dwina.]

Pour le succs de ce grand mouvement, le sjour fait  Wilna tait
regrettable. Entr le 28 juin dans cette ville, Napolon y tait
encore le 16 juillet au matin: mais ce temps avait t rigoureusement
ncessaire pour arrter la dsertion dans les corps, pour leur
expdier l'artillerie reste en arrire et attele avec une partie
des chevaux des quipages de vivres, pour rorganiser ces quipages
en les rduisant aux voitures les plus lgres, pour cuire du pain,
pour assurer huit ou dix jours de subsistance  la garde, condition
de discipline, indispensable mme dans ce corps d'lite, pour
procurer au gros de l'arme une rserve de vivres destine aux corps
qui n'auraient absolument rien trouv sur les routes, pour atteler
enfin les quipages de pont. Bien que dix-huit jours se fussent
couls, pas une heure n'avait t perdue pour assurer autant que
possible ces rsultats de premire ncessit. Ils taient enfin 
peu prs certains, et ds ce moment, Napolon, plein de confiance,
attendait tout de son gnie et de la bravoure de ses troupes. Il lui
tait arriv  Wilna des nouvelles du monde entier. On ne pouvait
plus douter, malgr la dissimulation des Turcs, de leur paix avec les
Russes, car, aprs en avoir reu la confidence orgueilleuse de M.
de Balachoff, Napolon venait d'en acqurir la presque certitude de
ses agents  Constantinople. En mme temps l'adhsion de Bernadotte
 la cause de la Russie n'tait plus  mettre en question. Napolon
pouvait donc, dans un avenir prochain, prvoir l'arrive sur sa
droite des armes russes de Tormazoff et de Tchitchakoff, et
peut-tre une descente des Sudois sur ses derrires. Ces nouvelles,
il est vrai, taient contre-balances par des nouvelles favorables
d'Angleterre et d'Amrique, car on annonait la mort de M. Perceval,
assassin  l'entre du Parlement, un revirement prochain dans la
politique britannique, enfin la certitude d'une dclaration de guerre
de l'Amrique  la Grande-Bretagne. Inquitantes ou favorables,
Napolon ne tenait compte de ces rumeurs lointaines, et, avec raison,
faisait tout consister dans le succs des grandes oprations qu'il
allait entreprendre. Il avait achemin dj la cavalerie lgre de
la garde sous le gnral Lefebvre-Desnottes, pour prparer son
mouvement, en runissant des farines, en construisant des fours, en
protgeant le corps des pontonniers qui devait mnager  l'arme
le passage non-seulement des rivires, mais des nombreux marcages
dont le pays tait couvert. Derrire la cavalerie lgre, Napolon
avait fait partir la jeune garde sous Mortier, la vieille garde sous
Lefebvre. La premire devait passer par Lowaritsky, Michaelisky,
Danilowitsky, la seconde par Swenziany et Postavy, et toutes deux
devaient aboutir  Glouboko, o Napolon allait fixer son quartier
gnral, en face de la Dwina, entre Drissa et Polotsk. (Voir les
cartes n{os} 54 et 55.) Napolon avait envoy derrire Mortier et
Lefebvre la rserve de l'artillerie de la garde, sur laquelle il
comptait particulirement pour les jours de bataille, et avait
recommand de la mener lentement, pour ne pas mettre les chevaux hors
de service. Il avait en outre dj dirig sur le mme point, mais un
peu  gauche, et derrire Murat, les trois divisions Morand, Friant,
Gudin, qu'il avait gardes par devers lui, pour excuter avec elles
la partie la plus difficile de sa manoeuvre, celle qui se ferait le
plus prs de l'ennemi, au point mme o l'on tournerait autour des
Russes pour les envelopper. Il avait en mme temps fait excuter 
Ney, Oudinot et Macdonald un mouvement de gauche  droite, port Ney
de Maliatoui sur Widzouy, Oudinot d'Avanta sur Rimchanoui, Macdonald
de Rossiena sur Poniewiez, avec l'instruction de ctoyer l'ennemi
sans l'aborder, de se charger de pain, de porter sur voitures la
farine qu'on pourrait recueillir, de se faire suivre par tout le
btail qu'on pourrait ramasser. Sur sa droite, Napolon avait enfin
mis le prince Eugne en mouvement de Nowoi-Troki sur Ochmiana,
Smorgoni, Wileika, en lui adressant les mmes recommandations. Le
prince Eugne avait perdu la moiti des Bavarois par la fatigue et la
dysenterie, et son corps tait dj fort amoindri. Il devait former
la droite de Napolon, et se lier par la cavalerie de Grouchy avec le
marchal Davout.

[Note en marge: M. de Bassano laiss  Wilna pour y reprsenter
Napolon pendant son absence.]

[Note en marge: Mouvement ordonn  la rserve afin de la rapprocher
de l'arme active.]

Avant de quitter Wilna, Napolon donna ses derniers ordres pour
assurer toutes les parties du service pendant son absence. Ne voulant
pas se priver des talents, du zle, de la probit de M. Daru, et
ayant besoin d'un autre lui-mme  Wilna, il rsolut d'y laisser
le duc de Bassano, sur le dvouement et l'application duquel il
pouvait compter entirement, et l'y laissa en effet avec autorisation
d'ouvrir non-seulement la correspondance diplomatique, mais la
correspondance administrative et militaire, de communiquer  chaque
chef de corps ce qu'il aurait intrt  savoir, de donner mme des
ordres pour tout ce qui intresserait l'approvisionnement de l'arme.
Il conclut avec les juifs polonais un march pour les transports
de Kowno  Wilna. Dcidment la navigation de la Wilia avait t
reconnue presque impraticable, et on tait rsolu  employer les
transports par terre. Les nombreux convois qui, grce au zle du
colonel Baste, parvenaient journellement de Dantzig  Kowno, et
contribuaient  remplir cette dernire ville de matires de toute
espce, durent dsormais rompre charge  Kowno pour terminer par
terre leur trajet jusqu' Wilna. Il y avait  Wilna mille voitures
au moins d'artillerie et d'quipages restes sans attelages. On
les avait ranges dans un vaste parc, et en plein air pour les
garantir du feu. Napolon ordonna d'en atteler une partie avec deux
mille chevaux, petits mais forts, que le marchal Macdonald avait
levs en Samogitie. Il envoya l'ordre au gnral Bourcier, laiss
en Hanovre, d'acheter de nouveau en Allemagne, et  quelque prix
que ce ft, tout ce qu'on pourrait trouver de chevaux de selle
et de trait, et de les expdier immdiatement sur Wilna. Enfin,
pour correspondre au mouvement que l'arme active allait faire en
avant, il voulut que l'arme de rserve en excutt un pareil. Il
prescrivit au marchal Victor, qui commandait le 9e corps  Berlin,
de s'avancer sur Dantzig; au marchal Augereau, qui commandait le
11e corps, compos de quatrimes bataillons et des rgiments de
rfractaires, de remplacer le duc de Bellune  Berlin. Les cohortes
dont Napolon avait prescrit l'organisation avant de quitter Paris,
durent remplacer sur la frontire de France les troupes du 11e
corps.  Wilna mme, il restait sous le gnral Hogendorp, nomm
gouverneur de la Lithuanie, et mis sous l'autorit de M. de Bassano,
une garnison mobile forme de toutes les troupes en marche,
laquelle habituellement ne serait pas moindre de 20 mille hommes,
et s'appuierait sur des ouvrages de campagne que Napolon avait
fait excuter lui-mme. Dans l'intrieur de Wilna, les fours, les
hpitaux dont il s'tait si fort occup, taient achevs. Il y avait
des fours pour cuire cent mille rations, des hpitaux pour recevoir
dix mille malades, et des officiers pour recueillir et incorporer
les tranards que les colonnes mobiles parviendraient  ramasser. Le
nombre des tranards tait dj de 40 mille au moins, surtout parmi
les trangers. On en avait recouvr  peine deux ou trois mille;
les autres taient occups  piller. La plupart, surtout parmi les
Allemands, repassaient le Nimen.

[Note en marge: Napolon, avant de quitter Wilna, reoit les dputs
de la dite polonaise.]

[Note en marge: Ce qui s'tait pass  Varsovie pendant les
oprations de l'arme franaise en Lithuanie.]

Tout ce que la prvoyance humaine permettait de faire pour corriger
les inconvnients d'une entreprise qui tait probablement la plus
tmraire des sicles, ayant t prescrit, Napolon rsolut de partir
dans la nuit du 16 au 17 juillet. Avant de quitter Wilna, il ne put
se dispenser de recevoir les reprsentants de la dite polonaise
runie extraordinairement  Varsovie. On se souvient que M. de Pradt,
archevque de Malines, avait t, au dfaut de M. de Talleyrand,
charg d'aller  Varsovie exciter et diriger l'lan patriotique des
Polonais. Ce personnage, incapable de se gouverner au milieu d'une
commotion populaire, tait arriv  son poste, et avait trouv
les Polonais fort mus par l'ide d'une reconstitution prochaine,
disposs comme de coutume  se battre vaillamment, mais ruins
par le blocus continental, manquant de confiance dans le succs
de cette guerre et dans les rsolutions de Napolon  leur gard,
proposant tous une chose diffrente, et autant que jamais agits,
bruyants, dsunis. Se faire couter au milieu du chaos des volonts
discordantes, temprer les violents, exciter les tides, concilier
les jaloux, amuser les chimriques, amener enfin  force de souplesse
et de vigueur la masse tourdissante et tourdie  des volonts
senses, fortes, uniformes, est un art suprieur, que la nature
seule ne suffit pas  donner si l'exprience ne l'a pas mri, et qui
ne s'acquiert que dans les pays libres. L'archevque de Malines,
surpris, dconcert, n'ayant que quelques saillies spirituelles pour
tout mange, ne savait comment se tirer de ce chaos. Mais la passion
supplant  tout, les Polonais aboutirent  l'ide d'une dite
gnrale, convoque immdiatement, et qui, suivant l'antique usage,
proclamerait, outre la reconstitution de la Pologne, la confdration
de toutes ses provinces, et la leve en masse de la population
contre la Russie. Le pauvre roi de Saxe, sur la tte duquel tait
tombe la couronne de Pologne, avait pourvu d'avance les ministres
du grand-duch des pouvoirs ncessaires, et ceux-ci s'taient
prts avec empressement  la convocation de la dite. Cette dite,
assemble extraordinairement, s'tait runie sur-le-champ, avait
choisi pour prsident le respectable prince Adam Czartoryski,
octognaire, et jadis marchal de l'une des anciennes dites, avait
proclam au milieu d'un enthousiasme universel le rtablissement de
la Pologne, la confdration de toutes ses provinces, l'insurrection
de celles qui taient encore sous des matres trangers, et une
dmarche auprs de Napolon pour le supplier de laisser tomber de sa
bouche souveraine ce grand mot: LA POLOGNE EST RTABLIE.

[Note en marge: Embarras et inhabilet de l'archevque de Malines.]

La dite s'tait spare en instituant une commission charge
de la reprsenter, et de remplir en quelque sorte le rle de la
souverainet nationale, tandis que les ministres du grand-duch
rempliraient celui du pouvoir excutif. C'tait une assez grande
difficult que de faire marcher ensemble ces reprsentants de la
souverainet nationale et ces agents du pouvoir excutif, les uns et
les autres voulant jouer les deux rles  la fois, mais ce n'tait
pas la plus grande. Il aurait fallu sans perdre de temps diriger
leur ardeur vers les deux objets essentiels, la leve des hommes
et la propagation de l'insurrection en Lithuanie, en Volhynie, en
Podolie. Si l'abb de Pradt avait eu de l'argent, un mandat tendu,
et un vritable gnie d'action, il aurait peut-tre russi  tirer
de ces lments en fermentation une force organise, capable d'aller
insurger la Volhynie et la Podolie, tandis que Napolon aurait
organis la Lithuanie, qu'il venait d'insurger par sa prsence.
Mais Napolon ne lui avait pas donn une obole, lui avait fait
compter  peine ses appointements, et lui avait accord un mandat
quivoque comme la confiance qu'il avait dans ses talents politiques
et administratifs. Aussi tout ce que l'abb de Pradt avait pu et
su faire, avait t d'aider les Polonais  rdiger le manifeste
qui annonait la reconstitution de la Pologne, document crit avec
quelque talent, mais sans convenance, et paraissant compos plutt
 Paris qu' Varsovie. Cette pice rdige, on tait tomb d'accord
d'envoyer  Wilna une dputation pour porter  Napolon l'acte
de la dite, et provoquer de sa part une dclaration solennelle.
M. de Pradt avait t forc de consentir  cette dmarche, fort
embarrassante pour Napolon, mais invitable et naturelle, il faut en
convenir, de la part des Polonais.

[Note en marge: Dputation polonaise envoye  Napolon.]

Les dputs, qui taient les snateurs Joseph Wybiski et Valentin
Sobolewski, les nonces Alexandre Beniski, Stanislas Soltyk, Ignace
Stadnicki, Matthieu Wodzinski, Ladislas Tarnowski, et Stanislas
Alexandrowicz, arrivrent  Wilna un peu avant le dpart de Napolon,
avec mission de lui prsenter une adresse, et d'en obtenir une
rponse qui pt tre communique au monde entier.

[Note en marge: Motifs de l'extrme rserve que Napolon veut garder
 l'gard des dputs polonais.]

Cette manire de le presser dsobligeait Napolon plus qu'elle ne
l'tonnait, et il se recueillit pour trouver une rponse qui, sans
dcourager les Polonais, ne l'entrant pas  plus d'engagements
qu'il n'en voulait prendre. Ce n'tait pas, nous l'avons dj dit,
la libert des Polonais qui l'effrayait, car, au contraire, on
excitait partout en son nom l'esprit insurrectionnel; ce n'tait
pas prcisment la crainte de l'Autriche, car, si le sacrifice de
la Gallicie dplaisait  celle-ci, l'Illyrie pouvait la consoler;
mais c'tait, surtout depuis qu'il avait pass le Nimen, la crainte
de rendre la paix avec la Russie trop difficile. De loin Napolon
avait considr cette guerre sinon comme aise, au moins comme
trs-praticable; de prs il la jugeait mieux, et entrevoyait la
difficult de suivre les armes russes dans les profondeurs de leur
territoire, si on ne parvenait  les saisir avant leur retraite. Il
voulait donc que la querelle restt une de celles qu'une bataille
gagne avec clat peut terminer, tandis que s'il s'tait propos
pour but essentiel le rtablissement de la Pologne, il et fallu
pour l'obtenir rduire la Russie  la dernire extrmit. Ajoutez
qu'il aurait voulu voir la Pologne sortir toute faite d'un lan
d'enthousiasme, tandis qu'elle ne pouvait renatre que d'une lente
et laborieuse rorganisation, peu favorise en ce moment par les
circonstances. Dans cette disposition d'esprit, il adressa aux
Polonais une rponse ambigu, qui avait l'inconvnient ordinaire aux
rponses ambigus, celui d'en dire trop pour les uns, trop peu pour
les autres, trop pour la Russie, trop peu pour les Polonais.

[Note en marge: Discours des dputs polonais.]

Napolon reut la dputation l'avant-veille de son dpart de Wilna.
Le snateur Joseph Wybiski, homme d'esprit, souvent employ par les
Franais en Pologne, porta la parole, et, dans un discours assez
long, dit que la dite du duch de Varsovie, runie pour satisfaire
aux besoins des armes de la France, avait senti qu'elle avait _des
devoirs d'un ordre plus lev  remplir_; que d'une voix unanime
elle s'tait constitue en confdration gnrale, avait proclam
la Pologne rtablie, et dclar nuls, arbitraires et criminels les
actes qui l'avaient partage; qu'aux yeux du monde civilis et de
la postrit, l'acte qui avait enlev son existence  la Pologne,
nation indpendante, ancienne en Europe, signale par ses services
envers la chrtient, tait un acte d'usurpation, de perfidie
et d'ingratitude, un abus indigne de la force, qui ne pouvait
constituer aucun droit, et devait cesser avec la force dont il
tait le produit; que cette force, en effet, longtemps du ct des
oppresseurs, passait aujourd'hui du ct des opprims par l'arrive
miraculeuse du grand homme du sicle, suscit par la Providence
pour changer la face du monde; qu'il n'avait  dire qu'un mot: _Le
royaume de Pologne existe_, et qu' l'instant ce mot _deviendrait
l'quivalent de la ralit_; que rien ne lui faisait obstacle; que
la guerre tait commence seulement depuis huit jours, et que dj
il recevait leurs hommages dans la capitale des Jagellons; que les
aigles franaises taient plantes sur les bords de la Dwina et du
Borysthne, aux limites de l'ancienne Moscovie; que les Polonais
taient d'ailleurs seize millions d'hommes prts  se dvouer pour
leur librateur, et qu'ils juraient tous de mourir pour la sainte
cause de leur indpendance; que le rtablissement de la Pologne
tait non-seulement un grand intrt pour la France, mais presque un
devoir d'honneur pour elle, car l'inique partage qui avait fait la
honte du dix-huitime sicle avait signal la dcadence de la maison
de Bourbon, et que c'tait au glorieux fondateur de la quatrime
dynastie  rparer les faiblesses et les fautes de la troisime; que
quant  eux ils poursuivraient par tous les moyens ce noble but, et
ne se reposeraient qu'aprs l'avoir atteint, avec l'approbation et
l'aide du glorieux et tout-puissant Empereur des Franais.

[Note en marge: Rponse de Napolon aux dputs polonais.]

Napolon, aprs avoir cout avec un certain malaise l'expression
brillante de ces penses, rpondit par le discours tudi qui suit:

Messieurs les dputs de la confdration de Pologne,

J'ai entendu avec intrt ce que vous venez de me dire.

Polonais, je penserais et j'agirais comme vous; j'aurais vot comme
vous dans l'assemble de Varsovie: l'amour de la patrie est la
premire vertu de l'homme civilis.

Dans ma position, j'ai bien des intrts  concilier, et bien des
devoirs  remplir. Si j'eusse rgn lors du premier, du second ou du
troisime partage de la Pologne, j'aurais arm tout mon peuple pour
vous soutenir. Aussitt que la victoire m'a permis de restituer vos
anciennes lois  votre capitale et  une partie de vos provinces, je
l'ai fait avec empressement, sans toutefois prolonger une guerre qui
et fait couler encore le sang de mes sujets.

J'aime votre nation: depuis seize ans j'ai vu vos soldats  mes
cts, sur les champs d'Italie comme sur ceux d'Espagne.

J'applaudis  tout ce que vous avez fait; j'autorise les efforts
que vous voulez faire; tout ce qui dpendra de moi pour seconder vos
rsolutions, je le ferai.

Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de
rduire vos ennemis  reconnatre vos droits; mais, dans ces contres
si loignes et si tendues, c'est surtout sur l'unanimit des
efforts de la population qui les couvre que vous devez fonder vos
esprances de succs.

Je vous ai tenu le mme langage lors de ma premire apparition en
Pologne; je dois ajouter ici que j'ai garanti  l'empereur d'Autriche
l'intgrit de ses tats, et que je ne saurais autoriser aucune
manoeuvre ni aucun mouvement qui tendrait  le troubler dans la
paisible possession de ce qui lui reste des provinces polonaises. Que
la Lithuanie, la Samogitie, Witebsk, Polotsk, Mohilew, la Volhynie,
l'Ukraine, la Podolie, soient animes du mme esprit que j'ai vu
dans la grande Pologne, et la Providence couronnera par le succs
la saintet de votre cause; elle rcompensera ce dvouement  votre
patrie qui vous a rendus si intressants, et vous a acquis tant de
droits  mon estime, et  ma protection sur laquelle vous devez
compter dans toutes les circonstances.

       *       *       *       *       *

Ce discours fort sens, fort raisonnable, qui devait avoir si peu de
succs parmi les Polonais, n'tait pas en lui-mme une faute, quoi
qu'on en ait dit depuis, mais il tait la suite d'une faute immense,
celle d'tre venu dans cette rgion lointaine, o il n'y avait qu'une
chose  faire, c'tait de tenter le rtablissement de la Pologne,
et o cependant cette chose unique tait presque impraticable, car
pour l'accomplir il fallait d'abord le concours zl de ceux qu'elle
tendait  dpouiller, la Prusse et l'Autriche, il fallait de plus
le dvouement absolu de ceux qu'elle intressait, les Polonais,
lesquels au lieu de se dvouer compltement faisaient dpendre leur
dvouement des engagements tmraires qu'on prendrait avec eux, de
faon qu'il s'agissait, avec des volonts, ou contraintes comme
celles des Prussiens et des Autrichiens, ou hsitantes comme celles
des Polonais et des Franais, d'entreprendre la plus difficile, la
plus nouvelle de toutes les tches, tellement nouvelle qu'elle est
encore sans exemple dans l'histoire, la tche de reconstituer un tat
dtruit!

Cette faute, Napolon la sentait dj en approchant de la difficult,
et par ce motif se mnageait trop peut-tre, tandis que les Polonais
dfiants se mnageaient encore davantage! Triste prsage, qui n'tait
pas le seul, de tous les malheurs de cette campagne!

[Note en marge: Effet produit par la rponse de Napolon.]

Objet de plus d'une ngociation avec les dputs de Varsovie, le
discours de Napolon ne les dsobligea pas prcisment, car il leur
tait  peu prs connu d'avance, sinon dans ses termes, du moins
dans son sens, mais il produisit un premier effet assez fcheux 
Wilna mme, malgr l'enthousiasme excit par la prsence des Franais
victorieux. Comment, se disaient les Lithuaniens, Napolon nous
demande de nous dvouer  lui, de lui prodiguer notre sang, nos
ressources, sans compter ce qu'il faut souffrir de ses soldats, et il
ne veut pas mme prononcer le mot que la Pologne est rtablie! Qui
le retient? Ce n'est pas la Prusse, soumise, abaisse; l'Autriche,
dpendante de lui et facile  ddommager en Illyrie; la Russie, dont
les armes sont dj en fuite! Qu'est-ce donc? Est-ce qu'il n'aurait
pas la volont de nous rendre notre existence? Est-ce qu'il serait
venu ici seulement pour gagner une bataille contre les Russes, puis
pour s'en aller sans rien entreprendre de srieux, que d'ajouter,
comme en 1809, un demi-million de Polonais au grand-duch, en
laissant la plus grande partie d'entre nous exposs aux exils et aux
squestres?....-- ces doutes d'autres Lithuaniens rpondaient que
Napolon avait raison, qu'il tait dans une position dlicate, qu'il
avait des mnagements  garder, mais qu' travers ces mnagements
il tait facile de lire sa vraie pense, qui tait de rtablir la
Pologne si on l'aidait srieusement; qu'il fallait donc le seconder
de toutes ses forces, se lever en masse, et lui fournir ainsi les
moyens d'achever l'oeuvre commence. Mais ceux qui parlaient de la
sorte, clairs, modrs, quitables, sentant la ncessit de ne pas
mnager les sacrifices, et de vaincre les hsitations de Napolon
 force de dvouement, taient,  cause de ces vertus mmes, les
moins nombreux. Pour la masse, la rserve de Napolon devait tre un
prtexte, dont allaient se couvrir toutes les faiblesses, toutes les
avarices, tous les calculs personnels.

[Note en marge: Dpart de Napolon pour Glouboko.]

[Note en marge: Difficults de la marche.]

Napolon partit de Wilna le 16 au soir, aprs avoir sjourn dix-huit
jours dans cette capitale de la Lithuanie. Il passa par Swenziany,
et arriva le 18 au matin  Glouboko. Il trouva encore sur son
chemin beaucoup de tranards et de voitures abandonnes. La chaleur
extrme du mois de juillet fatiguait singulirement les hommes et les
chevaux, et de plus on tait frquemment arrt par la destruction
des ponts. Dans ces contres marcageuses et boises, le nombre des
ponts tait infini. Il en fallait pour traverser non-seulement les
rivires et les ruisseaux, mais les eaux stagnantes qui couvraient
les campagnes. Les Russes les avaient dtruits autant qu'ils avaient
pu, et on ne devait pas compter pour les rparer sur les habitants
trs-clairsems. Aussi le corps des pontonniers tait-il fort occup,
et pour suffire  sa tche il avait besoin de tout le dvouement dont
il tait rempli, et du noble exemple de son chef le gnral bl.

[Note en marge: tablissement de Napolon  Glouboko.]

Glouboko tait une petite ville, construite en bois, comme toutes
celles de ces contres, et ayant pour btiment principal, non pas
un chteau, mais un gros couvent. Napolon s'y logea, et se hta,
suivant son usage, d'y prparer un tablissement qui pt servir de
lieu d'tape  l'arme.

[Note en marge: Marche du corps de Murat.]

Pendant ce temps les diffrents corps opraient leur mouvement et
dfilaient successivement devant le camp de Drissa, comme s'ils
avaient d l'attaquer, bien qu'ils eussent ordre de n'en rien faire.
(Voir les cartes n{os} 54 et 55.) Murat ayant sjourn quelques
jours en avant de Swenziany,  Opsa, avec la cavalerie des gnraux
Nansouty et Montbrun, avec les trois divisions du marchal Davout,
dfila devant le camp de Drissa, en se tenant  quelques lieues
en arrire, et vint se poster en face de Polotsk, tout prs de
Glouboko, et sous la main de Napolon. Pendant cette marche le
gnral Sbastiani se laissa surprendre par la cavalerie russe, qui
ayant franchi la Dwina afin d'observer nos mouvements, profita de ce
que nous nous gardions mal, pour assaillir le gnral Saint-Genis.
Ce dernier se dfendit vaillamment, mais fut enlev avec quelques
centaines d'hommes. Au bruit de cette apparition notre cavalerie
accourut, fondit sur les Russes, leur prit le gnral Koulnieff qui
commandait l'expdition, et les fora de repasser la Dwina. Sauf cet
accident, le mouvement de Murat s'accomplit conformment aux ordres
de Napolon. Les troupes vivaient partie de ce qu'elles apportaient,
partie de ce qu'elles ramassaient dans le pays que les Russes
n'avaient pas eu le temps de dvaster.

[Note en marge: Marche du corps de Ney.]

Ney suivait Murat; il excuta un mouvement pareil, et alla se
placer sur la gauche des divisions Morand, Friant et Gudin. Ses
troupes, venant aprs celles de Murat, avaient trouv les villages
dj puiss, mais elles furent ddommages par les voitures de
vivres restes en arrire, et s'en servirent pour se nourrir. On
n'conomisait pas la viande, qui abondait, mais on tait forc
d'conomiser le pain, qui tait rare. On donnait aux soldats ration
entire de viande, et demi-ration de pain. Ils supplaient au pain en
mettant du riz dans leur soupe, et  dfaut de riz du seigle grill.
La chaleur et l'alimentation avaient caus la dyssenterie chez les
jeunes soldats, et il tait  craindre qu'elle ne devnt contagieuse.

[Note en marge: Marche du corps d'Oudinot.]

Aprs Ney marchait Oudinot. Celui-ci, dfilant en vue de Dunabourg,
o les Russes avaient construit une forte tte de pont sur la Dwina,
ne sut pas se contenir, et, malgr les recommandations de Napolon,
assaillit l'ouvrage, que les Russes abandonnrent. L'incident n'eut
pas de suite, et le marchal Oudinot vint  son tour se ranger sur
la gauche de Ney. Tous ces corps se trouvrent donc runis dans un
espace de quelques lieues, les uns ayant dpass le camp de Drissa
devant lequel ils avaient dfil, les autres restant en face, et
tous placs sous la main de Napolon, qui tait  Glouboko avec la
garde. Le marchal Macdonald seul s'tait tenu  quelque distance
sur la gauche, entre Poniewiez et Jacobstadt, couvrant  la fois la
Samogitie, qui valait la peine d'tre soustraite aux ravages des
Cosaques, et le cours du Nimen, que suivaient nos convois pour
remonter jusqu' Kowno.

[Note en marge: Marche du corps du prince Eugne.]

Les mouvements ordonns sur la droite de Napolon s'taient excuts
aussi ponctuellement. C'tait le prince Eugne qui devait occuper
cette partie de la ligne, et former la liaison avec le marchal
Davout sur le Dniper. Aprs avoir ralli son monde et ses quipages
 Nowoi-Troki (voir les cartes n{os} 54 et 55), il en tait parti,
avait suivi la route de Minsk jusqu' Smorgoni, puis l'avait coupe,
et s'tait port  Wileika. Le gnral Colbert, renvoy en arrire
avec les lanciers rouges par le marchal Davout, l'y avait prcd,
et avait sauv quelques magasins. Le prince Eugne s'y procura pour
deux jours de vivres, ce qui lui vint fort en aide, et il continua
sa route par Dolghinow jusqu' Brzino, aux sources de la Brzina.
En cet endroit, un canal, dit canal de Lepel, runissait la Brzina
qui est un affluent du Dniper, avec l'Oula qui est un affluent
de la Dwina. On peut donc considrer ce canal comme la jonction
de la mer Noire avec la Baltique. Il s'y trouvait des bateaux, et
des approvisionnements que les Russes n'avaient pas eu le temps de
dtruire. Le prince Eugne s'appliqua  les recueillir, et surtout 
veiller au maintien d'une navigation qui pouvait tre fort utile 
l'arme. Le 21 il devait tre rendu  Kamen, et n'avait plus qu'un
pas  faire pour toucher  la Dwina, entre Oula et Beschenkowiczy, 
un endroit o cette rivire est si facile  franchir qu'en t on la
traverse  gu.

[Note en marge: Napolon se trouve en face de Barclay de Tolly avec
une masse de deux cent mille hommes.]

Napolon avait ainsi tous ses corps  sa porte, et disposait de prs
de 200 mille hommes, rpandus sur un espace de quelques lieues. La
marche avait, il est vrai, encore rduit le nombre des combattants;
mais sans Macdonald, post  gauche, sans Davout et le corps de
Jrme, rests au loin sur la droite, Napolon avait au moins 190
mille hommes prsents au drapeau, et les meilleurs de toute l'arme.
Il pouvait donc accabler Barclay de Tolly, et se prparait en effet
 franchir la Dwina sur la gauche de celui-ci, pour le tourner et
l'envelopper, comme il en avait form le projet. Jusqu'ici tout
marchait selon ses dsirs. Il n'attendait, pour excuter ses grands
desseins, que l'arrive de la grosse artillerie, toujours un peu
en retard, et comptait tre en mesure d'agir du 22 au 23 juillet.
En attendant il s'occupait avec son activit accoutume de crer
 Glouboko une tape pourvue de tout ce qui est ncessaire  une
arme. Il avait trouv, outre le couvent qu'il occupait, d'autres
couvents assez riches. Le voisinage du canal de Lepel offrait aussi
des ressources. Avec ces divers moyens, il avait ordonn de prparer
des magasins, des hpitaux et une manutention. Vingt-quatre fours
taient dj en construction, et tout promettait entre Wilna et
Witebsk un point intermdiaire bien approvisionn.

[Note en marge: Importance des mouvements du marchal Davout, et leur
simultanit avec ceux de Napolon.]

[Note en marge: Le marchal Davout  Mohilew.]

Tandis que Napolon oprait son mouvement, le marchal Davout
continuait le sien, qui, sans avoir la mme importance, en avait
une fort grande encore, puisqu'il s'agissait d'arrter Bagration 
Mohilew, et, en lui interdisant le passage du Dniper sur ce point,
de le forcer  redescendre plus bas, et  excuter un long dtour
pour rejoindre par del le Dniper et la Dwina, la grande arme de
Barclay de Tolly. Le succs de la rsistance du marchal Davout
importait donc au succs de la manoeuvre de Napolon, puisqu'elle
devait retarder la jonction de Bagration avec Barclay, et les obliger
 se runir plus loin et plus tard. Si le marchal Davout avait
eu tout le corps du roi Jrme sous la main, il et non-seulement
arrt, mais accabl Bagration. Malheureusement les troupes du roi
Jrme, comme on l'a vu, ds qu'elles ne passaient plus par Bobruisk
avaient six  huit jours de marche  faire pour le rejoindre, et
il tait avec les divisions Compans, Dessaix et Claparde, et une
division de cuirassiers,  Mohilew, o il avait couru en toute hte,
pour barrer le chemin  Bagration. (Voir les cartes n{os} 54 et 55.)
Le reste de sa cavalerie tait rpandu  gauche pour le lier au
prince Eugne, et  droite pour veiller sur les troupes polonaises et
westphaliennes actuellement en marche.

[Note en marge: Dtour du prince Bagration pour viter le marchal
Davout.]

Quant au prince Bagration, ayant travers librement la Brzina
 Bobruisk, sans y tre accabl par Davout et Jrme runis, il
se regardait comme sauv, car en arrire il avait pour se couvrir
contre Jrme la place forte de Bobruisk, et par devant il esprait
atteindre le Dniper  Mohilew sans rencontrer d'obstacle. Il ne
croyait pas y trouver encore le marchal Davout, et, en tout cas, il
commenait  ne plus le craindre, tant renseign assez exactement
sur les forces de ce marchal. Le 21 au soir, en effet, il approchait
de Mohilew, avait ainsi franchi l'espace qui spare la Brzina du
Dniper, et comptait environ 60 mille hommes prts  combattre.

[Note en marge: Forces dont le marchal Davout dispose  Mohilew.]

[Note en marge: Chaude alerte le 21 juillet au soir.]

Le marchal Davout, comme nous venons de le dire, occupait Mohilew
avec les divisions Compans, Dessaix, Claparde. Ses forces, rduites
par la marche, l'taient aussi par les dtachements qu'il avait t
oblig de laisser dans plusieurs postes. Il avait plac  Minsk
le 33e lger, pour s'y rallier et y tenir garnison, et il avait
t contraint de rpandre sa cavalerie dans un espace immense,
pour se lier aux troupes de Jrme d'un ct,  celles de Napolon
de l'autre. Il n'avait conserv sous la main que les cuirassiers
Valence, avec la cavalerie lgre des gnraux Pajol et Bordessoulle,
et pouvait prsenter  l'ennemi 22 mille hommes d'infanterie, 6 mille
de cavalerie, c'est--dire 28 mille combattants contre 60 mille.
Mais grce  la qualit de ses soldats et  la nature des lieux, il
craignait peu l'ennemi, et n'tait pas plus troubl  Mohilew qu'il
ne l'avait t jadis  Awerstaedt. Le 21 au soir, ses troupes eurent
une chaude alerte. La cavalerie lgre de Bordessoulle tait sur
la route de Staroi-Bychow, par laquelle arrivait l'avant-garde de
Bagration. Un escadron plac aux avant-postes fut assailli par le
corps de Platow, et fort maltrait. Heureusement que le 85e de ligne,
tabli en arrire, arrta par sa fusillade les nombreux escadrons
de Platow, et les obligea de se replier. On en fut quitte pour la
perte de quelques hommes et de quelques chevaux. Mais cette vive
escarmouche annonait l'arrive prochaine de toute l'arme du Dniper.

[Note en marge: Reconnaissance opre le 22 au matin par le marchal
Davout en avant de Mohilew.]

[Note en marge: Description des environs de Mohilew.]

Le lendemain matin 22, le marchal, avec sa vigilance ordinaire,
se porta ds la pointe du jour sur le terrain o il s'attendait 
combattre, et en fit une soigneuse reconnaissance, accompagn du
gnral Haxo. La route de Staroi-Bychow, sur laquelle avait eu lieu
l'escarmouche de la veille, n'tait autre que celle de Bobruisk,
qui, aprs avoir couru directement de la Brzina au Dniper, se
redressait presque  angle droit vers Staroi-Bychow, et remontait
la rive droite du Dniper jusqu' Mohilew. (Voir la carte n 55.)
Le marchal, et le gnral Haxo, sortis de Mohilew, descendirent
cette route, qui, borde d'un double rang de bouleaux comme toutes
les routes du pays, se prolongeait entre le Dniper qu'elle avait 
gauche, et le ruisseau de la Mischowska qu'elle avait  droite. Aprs
avoir chemin entre la Mischowska et le Dniper l'espace de trois ou
quatre lieues, ils virent la Mischowska tourner brusquement  gauche
dans la direction du Dniper, et envelopper ainsi d'un obstacle
continu le terrain long et troit qu'ils venaient de parcourir. Au
point o la Mischowska se dtournait pour se jeter dans le Dniper,
se trouvait un moulin, dit moulin de Fatowa, et pourvu d'une retenue
d'eau. La Mischowska coupait ensuite la route en passant sous un pont
surmont d'un gros btiment, qu'on appelait auberge de Saltanowka,
et allait se perdre dans le Dniper. Le terrain ainsi circonscrit se
prsenta tout de suite au marchal Davout et au gnral Haxo comme
celui o il fallait combattre, et o l'on avait la plus grande
chance de tenir tte  l'ennemi, quelles que fussent sa force et
son nergie. Ils firent barricader le pont, crneler l'auberge de
Saltanowka et le moulin de Fatowa, et couper la digue qui retenait
les eaux du moulin, de manire que l'ennemi ne pt point s'en servir
pour passer le ruisseau. Le marchal Davout confia la garde de ces
deux postes aux cinq bataillons du 85e de ligne, sous le gnral
Fridrichs, et plaa en arrire, sous le gnral Dessaix, le 108e
pour servir de rserve. Ces deux rgiments composaient toute la
division Dessaix, le 33e lger ayant t laiss  Minsk. Le marchal
disposa son artillerie le mieux possible, et du reste le lieu tait
favorable  cette arme, car la route de Staroi-Bychow par laquelle
les Russes devaient arriver aprs avoir travers des bois, dbouchait
tout  coup sur un terrain dgarni que nos canons pouvaient couvrir
de mitraille.

[Note en marge: Distribution que le marchal Davout fait de ses
forces en avant de Mohilew.]

Ces prcautions prises sur son front, le marchal remonta vers
Mohilew, pour s'assurer si on ne chercherait pas  traverser la
Mischowska sur sa droite, ce qui aurait rendu vaine la rsistance
oppose au pont de Saltanowka et au moulin de Fatowa. En remontant en
effet  une lieue en arrire, se trouvait au bord de la Mischowska
le petit village de Seletz, par lequel l'ennemi aurait pu franchir
le ruisseau. Le marchal y tablit un des quatre rgiments de la
division Compans, le 61e, avec une forte artillerie, qui avait,
comme au moulin de Fatowa, l'avantage de pouvoir tirer d'une rive
 l'autre, et au milieu d'un terrain dont les bois venaient d'tre
coups. Un peu plus en arrire le marchal plaa encore en rserve
les deux autres rgiments de la division Compans, les 57e et 111e de
ligne, avec les cuirassiers Valence, pour fondre sur quiconque aurait
forc le passage de la Mischowska. Enfin, comme dernire prcaution,
le marchal rangea la division polonaise Claparde derrire la
division Compans, pour lier avec la ville de Mohilew les troupes
qui gardaient la route de Staroi-Bychow. Le gnral Pajol, avec sa
cavalerie lgre et le 25e de ligne (quatrime rgiment de Compans),
fut charg de surveiller la route d'Ighoumen par Pogost, celle que
le marchal avait suivie de la Brzina au Dniper, en cas qu'une
portion de l'arme russe tentt de s'y prsenter pour tourner la
position de Mohilew. Aprs ces vigoureuses et habiles dispositions,
le marchal attendit avec sang-froid l'attaque du lendemain.

[Note en marge: Le 23 juillet au matin le prince Bagration attaque le
marchal Davout sur la route de Mohilew.]

Le lendemain, 23 juillet, en effet, ds qu'il fit jour, le prince
Bagration, aprs avoir laiss le 8e corps (celui de Borosdin) sur
la route de Bobruisk, pour se couvrir contre la poursuite possible
mais peu probable du roi Jrme, porta en avant le 7e corps (celui
de Raffskoi) sur le pont de Saltanowka et le moulin de Fatowa, avec
ordre d'enlever ces deux postes  tout prix.

[Note en marge: Premire tentative de la division Kolioubakin sur le
pont et l'auberge de Saltanowka.]

La division Kolioubakin attaqua le pont de Saltanowka, et la division
Paskewitch le moulin de Fatowa. L'une et l'autre, ranges  la
lisire des bois, n'avaient mis  dcouvert que leur artillerie et
leurs tirailleurs. Ces derniers avaient essay de s'embusquer dans
les broussailles, et derrire tous les accidents de terrain. Mais les
tirailleurs franais, mieux abrits derrire l'auberge de Saltanowka
et le moulin de Fatowa, et tirant trs-juste, causaient  l'ennemi
beaucoup plus de mal qu'ils n'en prouvaient. L'artillerie franaise,
de son ct, dmontait  chaque instant les pices russes. Aprs
quelque temps de ce combat dsavantageux, la division Kolioubakin
voulut s'avancer sur le pont de Saltanowka, mais elle fut accueillie
par un tel feu de mousqueterie et de mitraille qu'elle se vit oblige
de reculer, et de rentrer dans le bois.

Le marchal tait accouru au bruit du canon, et ayant reconnu que
tout se passait bien sur son front, s'tait report en arrire,
au village de Seletz, pour savoir si une attaque de flanc ne le
menacerait pas de ce ct. S'tant assur que le danger n'y tait pas
imminent, il avait plac un peu plus en avant le 61e, qui d'abord
tait au village de Seletz, et avait fait avancer galement les 57e
et 111e, ainsi que les cuirassiers, discernant bien que le plus grand
effort de l'ennemi se dirigerait sur le front de la position. Il y
tait immdiatement retourn de sa personne.

[Note en marge: Nouvel effort de la division Kolioubakin sur le pont
de Saltanowka, et attaque de la division Paskewitch sur le moulin de
Fatowa.]

Effectivement les Russes tentaient en ce moment un nergique et
dernier effort. La division Kolioubakin, dbouchant en masse par la
grande route, s'avanait en colonne serre sur le pont de Saltanowka,
et la division Paskewitch, se dployant  dcouvert devant le
moulin de Fatowa, venait border la retenue d'eau malgr les feux
bien dirigs de notre artillerie. Le gnral Fridrichs, avec le
85e, accueillit la division Kolioubakin par un feu de mousqueterie
si bien nourri, qu'aprs avoir d'abord march franchement vers
le pont, elle se mit  hsiter, et finit bientt par battre en
retraite. La division Paskewitch trouvant dans le ruisseau un
obstacle moins insurmontable, essaya de le franchir en passant sur
la digue qui retenait les eaux du moulin.  cette vue, un bataillon
du 108e, conduit par un officier brave jusqu' la tmrit, courut
 la rencontre des assaillants, les joignit  la baonnette, et
les obligea de repasser le ruisseau. Malheureusement, au lieu de
se contenter de cet avantage, il franchit  son tour l'obstacle si
vivement disput, et dboucha au milieu du terrain dcouvert qui
s'tendait au del.  peine arriv sur ce terrain, il se trouva
au centre d'un cercle de feux partant de la lisire des bois, fut
ensuite abord  la baonnette, et ramen en de du ruisseau, aprs
avoir laiss une centaine d'hommes dans les mains des Russes, et en
avoir perdu beaucoup plus par l'effet meurtrier de leur mousqueterie.

[Note en marge: Tous les efforts des Russes sur ces deux points
nergiquement repousss.]

C'tait le moment o le marchal arrivait aprs avoir parcouru les
derrires de la position. Il rallia le bataillon revenu en dsordre,
lui commanda quelques manoeuvres sous le feu pour lui rendre son
sang-froid, et jeta la cavalerie lgre sur plusieurs pelotons
ennemis qui avaient eu l'audace de franchir le ruisseau. Puis il
amena toute son artillerie, qui donnant en plein sur le terrain
dcouvert o la division Paskewitch s'tait dploye, et couvrant
celle-ci de mitraille, la fora de rentrer de nouveau dans les
bois. Ainsi, du moulin de Fatowa au pont de Saltanowka, les Russes
s'taient puiss en efforts impuissants, et ils tombaient dans la
proportion de trois ou quatre pour un Franais.

[Note en marge: Aprs avoir repouss les Russes, on prend l'offensive
contre eux, et on les poursuit l'espace d'une lieue.]

Pourtant la division Paskewitch essaya de remonter sur notre
droite, en longeant la Mischowska et la lisire des bois jusqu' la
hauteur du village de Seletz. Elle suivit le bord de la coupe pour
se mettre  l'abri de notre artillerie, et parvint ainsi jusqu'en
face du village de Seletz. Ses claireurs franchirent mme le
ruisseau. Les voltigeurs du 61e se prcipitrent aussitt sur ceux
qui avaient commis cette imprudence, et les forcrent  repasser.
Puis le rgiment tout entier, s'lanant au del de la Mischowska,
entra dans le bois, et prenant  revers la coupe dont les Russes
occupaient le bord, les obligea d'vacuer prcipitamment cette partie
du champ de bataille. Sur notre front le gnral Fridrichs excuta,
entre le moulin de Fatowa et le pont de Saltanowka, une manoeuvre
semblable. Avec quelques compagnies d'lite il traversa le ruisseau,
pntra dans le bois sans tre aperu, tourna l'espace dcouvert
dans lequel les Russes s'taient dploys en face du moulin, et les
assaillit par derrire  l'improviste. Nos grenadiers et voltigeurs
firent  la baonnette un vrai carnage de l'ennemi, et dgagrent
ainsi tout le front du champ de bataille. On voulut alors prendre
l'offensive. On dbarrassa le pont de Saltanowka, et on se porta en
masse sur la grande route de Staroi-Bychow. Aprs avoir poursuivi
les Russes pendant une lieue, on aperut sur un terrain dcouvert le
prince Bagration en position avec tout le reste de son arme. Sur
ce nouveau terrain, le combat, jusque-l si avantageux, allait nous
devenir aussi funeste qu'il l'avait t pour les Russes sur les bords
de la Mischowska. L'intrpide Compans, dont la sagesse galait la
bravoure, arrta l'ardeur de ses troupes, et les ramena en arrire,
pour ne pas convertir en une alternative de succs et de revers ce
beau combat dfensif, qui n'avait t jusque-l qu'une victoire non
interrompue. Il ne fut pas poursuivi. Le prince Bagration, pouvant
des pertes qu'il avait faites (environ 4 mille morts ou blesss
jonchaient les bords de la Mischowska), et inform que des renforts
allaient arriver au marchal Davout, crut devoir rtrograder sur
Staroi-Bychow, pour y passer le Dniper et se porter ensuite sur
Micislaw.

[Note en marge: Rsultats du combat de Mohilew.]

Ainsi se termina ce glorieux combat, dans lequel les 28 mille hommes
du 1er corps avaient arrt les 60 mille hommes de Bagration. Il est
vrai que 20 mille Russes seulement avaient combattu; mais il n'y
avait pas eu plus de 8  9 mille Franais vritablement engags, et
pour 4 mille morts ou blesss perdus par les Russes, les Franais
n'avaient  regretter qu'un millier d'hommes, dont une centaine
du 108e rests prisonniers au del de la Mischowska. Si le prince
Bagration avait mieux connu le terrain, il aurait pu excuter sur
la droite si allonge du marchal une attaque dangereuse avec le
corps de Borosdin. Mais il restait l'infanterie des gnraux Compans
et Claparde, les cuirassiers du gnral Valence, et il ne lui et
pas t facile de passer sur le corps de pareilles troupes. On doit
ajouter aussi que si, dans cette journe du 23, le prince Poniatowski
avait eu le temps de paratre par Jakzitcy sur les derrires ou le
flanc du prince Bagration, mme aprs l'occasion de Bobruisk manque,
il aurait pu faire encore essuyer  cette arme russe un sanglant
dsastre. On a vu plus haut les causes fatales qui en avaient dcid
autrement.

Le marchal Davout employa la journe du lendemain  ramasser
ses blesss, et  recueillir des nouvelles des Polonais et des
Westphaliens, ne voulant pas avant leur arrive sortir de cette
espce de camp retranch qui lui avait t si utile. Il disposa
tout pour remonter le Dniper jusqu' Orscha, afin de se rapprocher
de Napolon, qui, comme nous l'avons dit, attendait  Glouboko
l'instant propice pour tourner par Polotsk et Witebsk l'arme russe
de Barclay de Tolly. Empcher le prince Bagration de rejoindre
l'arme principale tait dsormais impossible, car on ne pouvait
le suivre indfiniment au del du Dniper; mais on avait retard
sa jonction avec Barclay de Tolly, et ce rsultat, quoique
bien infrieur  celui qu'on avait espr d'abord, suffisait 
l'accomplissement du principal dessein de Napolon.

[Note en marge: Position de Napolon le 23 juillet devant la Dwina.]

C'tait le 22 ou le 23 au plus tard que Napolon, dans ses profonds
calculs, avait choisi pour excuter sa grande manoeuvre. Il tait 
Glouboko, ayant  sa droite vers Kamen le prince Eugne, devant lui,
vers Ouchatsch, la cavalerie de Murat, les trois divisions Morand,
Friant, Gudin,  sa gauche enfin, Ney et Oudinot, vis--vis du camp
de Drissa. Il avait  Glouboko mme la garde impriale. Il se tenait
ainsi avec 190 mille hommes environ, prt  traverser la Dwina sur
la gauche de Barclay de Tolly. Le succs du marchal Davout tait
une circonstance heureuse pour l'excution de son dessein, mais en
ce moment il se passait une rvolution singulire dans l'tat-major
russe.

[Note en marge: Situation de l'arme russe.]

[Note en marge: Soulvement des esprits contre le plan de retraite
sur la Dwina.]

[Note en marge: Fausset de l'ide qui avait fait choisir le camp de
Drissa.]

[Note en marge: Mauvaise construction du camp de Drissa.]

Barclay de Tolly, ainsi qu'on l'a vu, s'tait repli sur le camp de
Drissa, et cette manoeuvre avait excit le mcontentement au plus
haut degr. Dans les rangs infrieurs de l'arme, o prdominaient
les passions nationales, le seul fait de reculer devant les Franais
avait bless profondment le sentiment gnral. Dans la partie
plus leve, capable d'apprcier la sagesse d'un plan de retraite
continue, l'tablissement au camp de Drissa ne prsentait  l'esprit
de personne un sens raisonnable. En effet, l'ide de se retirer 
l'intrieur tait fonde sur l'esprance et la presque certitude
d'puiser les Franais par une longue marche, et de tomber sur eux
lorsqu'ils seraient dcims par la fatigue, la faim et le froid. Un
camp retranch n'ajoutait pas beaucoup d'avantages  ce plan, car,
ainsi que nous l'avons dit, l'espace indfini tait le vritable
abri des Russes, et ils n'avaient pas besoin d'un Torrs-Vdras,
n'tant pas acculs  l'extrmit de leur continent. Mais en tout
cas, un camp sur la Dwina, plac sur le chemin des Franais, au
dbut pour ainsi dire de leur course, quand ils avaient encore
toutes leurs forces et toutes leurs ressources, tait un non-sens,
puisque Napolon pouvait ou forcer ce camp, ou le tourner, sans
compter qu'il lui tait facile, en profitant de l'immobilit oblige
de l'arme principale, de pntrer par sa droite dans la troue
qui spare les sources de la Dwina de celles du Dniper, et de
couper en deux, pour le reste de la campagne, la longue ligne des
armes russes. Le mouvement du marchal Davout contre le prince
Bagration, la concentration de Napolon  Glouboko, rvlaient
dj cette intention de la manire la plus frappante. Enfin le camp
lui-mme sur la Drissa n'offrait aucune scurit sous le rapport de
sa construction. Gnralement on se couvre d'un fleuve qu'on veut
dfendre, ici, au contraire, on s'tait plac en avant du fleuve, en
y appuyant ses derrires et ses ailes. Sur l'indication du gnral
Pfuhl, les ingnieurs russes avaient choisi un rentrant profond que
la Dwina forme  Drissa, et s'y taient adosss, comme s'ils avaient
t moins soucieux de se rendre inexpugnables sur leur front que sur
leurs flancs et leurs derrires. Il est vrai que sur le front de ce
camp on avait cherch  se crer par d'immenses ouvrages une sorte
d'inexpugnabilit artificielle, qui pt dfier tous les efforts de
l'ennemi. On avait ferm le rentrant dans lequel on s'tait log
par une premire ligne d'ouvrages de 3,300 toises de dveloppement,
allant de l'un  l'autre coude de la Dwina. C'taient des abatis,
des paulements en terre trs-difficiles  escalader, et de plus
hrisss d'artillerie. En seconde ligne, on avait construit dix
redoutes, lies par des espces de courtines, et armes galement
d'une artillerie trs-nombreuse. Une partie de l'arme russe occupait
ces ouvrages, et le reste, rang en arrire en masses profondes,
prsentait une rserve formidable. Quatre ponts devaient assurer la
retraite de cette arme, si elle tait oblige d'vacuer la position.
Quoique ce camp dt opposer de grands obstacles, mme  l'imptuosit
des Franais, il est bien vrai qu'il se prtait merveilleusement 
la manoeuvre de Napolon, qui songeait  le tourner, et  venir y
enfermer Barclay de Tolly. Si en effet Napolon avait le temps de
passer la Dwina et de se porter sur les derrires de l'arme russe,
on n'imagine pas comment celle-ci aurait pu dfiler par ces quatre
ponts devant deux cent mille Franais.

[Note en marge: Dchanement contre le gnral Pfuhl, et contre
l'empereur lui-mme.]

Quoi qu'il en soit, le cri dans l'arme russe tait universel.
Les uns s'en prenaient  l'ide mme de battre en retraite devant
les Franais, les autres  l'ide de s'arrter sitt, les autres
encore  celle de laisser Napolon s'lever sur la gauche de
l'arme principale, et s'interposer ainsi entre Barclay de Tolly et
Bagration. Tous unanimement imputaient l'ide qui leur dplaisait au
gnral Pfuhl, aprs lui aux trangers qui semblaient ses complices,
et aprs ces trangers  l'empereur Alexandre qui les patronait.
L'Italien Paulucci lui-mme, qui cherchait  se faire pardonner son
origine par la violence de son langage, avait dit  Alexandre que son
conseiller Pfuhl tait un idiot ou un tratre,  quoi Alexandre avait
rpondu en envoyant l'arrogant interpellateur  trente lieues sur les
derrires. Mais la colre gnrale n'en tait devenue que plus vive.

[Note en marge: On demande tout haut que l'empereur Alexandre quitte
l'arme.]

Bientt on ne s'tait plus born  blmer le plan de campagne; on
avait commenc  blmer la prsence mme de l'empereur  l'arme, et
 crier contre l'esprit de cour transport dans les camps, l o il
faut un chef dirigeant seul les oprations militaires, et point de
ces runions de courtisans propres seulement  troubler celui qui
commande,  branler la confiance de ceux qui obissent,  substituer
enfin la confusion  cette unit absolue, qui est l'indispensable
condition des succs  la guerre. On s'tait mis  dire qu'Alexandre
ne pouvait pas commander, qu'il ne le voulait mme pas, bien qu'il ne
ft point dpourvu d'intelligence militaire, et que, ne commandant
pas, il empchait de commander, parce qu'une dfrence invitable
pour ses avis, la crainte d'encourir son blme ou celui de ses
familiers, devaient ter toute dcision au chef d'arme le plus
rsolu; qu'il fallait la libert de verser, mme en se trompant, des
torrents de sang, et n'avoir pas derrire soi un matre mesurant
la quantit de ce sang vers, la regrettant, ou la reprochant aux
gnraux; que ds lors n'agissant pas et empchant d'agir, il
fallait qu'Alexandre s'en allt, et emment mme son frre, aussi
incommode que lui, et pas plus utile. trange spectacle que celui
de ce czar, type achev dans l'Europe moderne de la souverainet
absolue, dpendant de ses principaux courtisans, et presque exclu de
l'arme par une sorte d'meute de cour! tant est profonde l'illusion
du despotisme! On ne commande vritablement qu'en proportion des
volonts qu'on est capable de concevoir et d'excuter: le grade, le
rang n'y font rien, et le matre le plus absolu sur le trne le plus
redout, n'est souvent que le valet d'un valet qui sait ce que son
matre ignore. Le gnie seul commande parce qu'il voit et veut, et
lui-mme il dpend des bons conseils, car il ne saurait tout voir, et
si, aveugl par l'orgueil, il carte ces conseils, il aboutit  la
folie, et par la folie  la ruine!

L'aristocratie militaire russe, qui tour  tour intimidant ou
soutenant Alexandre, l'avait conduit peu  peu  rsister  la
domination franaise, n'tait pas dispose, maintenant qu'elle
l'avait entran  la guerre,  se laisser gner dans la manire
de la soutenir. Elle la voulait violente, acharne, dsespre;
elle tait mme rsolue  sacrifier au besoin toutes les richesses,
tout le sang de la nation, et n'admettait pas qu'un empereur,
patriote sans doute, mais doux, humain, variable, vnt arrter ses
patriotiques fureurs.

[Note en marge: Dmarche tente auprs d'Alexandre pour l'engager 
quitter l'arme.]

Dans leur animation, les principaux personnages de cette aristocratie
militaire convinrent de tenter une dmarche auprs de l'empereur
Alexandre, pour lui faire abandonner le plan du gnral Pfuhl et
l'tablissement au camp de Drissa, pour le dcider  remonter la
Dwina jusqu' Witebsk, o l'on serait en mesure de rejoindre l'arme
de Bagration par Smolensk. Ces points une fois obtenus, ils se
promirent de tenter davantage, et d'inviter Alexandre  quitter
l'arme. Ils prirent pour colorer cette invitation d'une manire
convenable, un prtexte non-seulement respectueux mais flatteur.
Ils durent allguer que la direction de la guerre n'tait pas
actuellement la principale tche du gouvernement, que le soin d'en
runir les moyens tait plus important encore; que derrire l'arme
qui allait combattre, il en fallait une, et deux au besoin; que
pour les avoir il fallait les obtenir du patriotisme de la nation,
qu'Alexandre, ador d'elle en ce moment, en obtiendrait tout ce qu'il
voudrait; qu'il fallait donc qu'il se rendt dans les principales
villes,  Witebsk,  Smolensk,  Moscou,  Saint-Ptersbourg, qu'il
convoqut toutes les classes de la population, la noblesse, le
clerg, la bourgeoisie, et leur demandt les derniers sacrifices;
que ce service tait  la fois plus urgent et plus utile que tous
ceux qu'il pourrait rendre en restant  l'arme; que c'tait  ses
gnraux  combattre ou  mourir sur le seuil de la patrie, et  lui
 s'en aller chercher d'autres enfants dvous de cette mme patrie,
pour mourir partout o il serait ncessaire, ft-ce dans les extrmes
profondeurs de la Russie. Et on doit reconnatre  l'honneur de cette
aristocratie imprieuse et dvoue, qui douze ans auparavant s'tait
dbarrasse violemment d'un prince en dmence, et qui aujourd'hui
loignait de l'arme un prince gnant, on doit reconnatre qu'elle
tait sincre, et qu'en l'cartant elle ne voulait qu'une chose,
verser le sang de l'arme et le sien, plus  son aise, et en plus
grande abondance.

L'ancien ministre de la guerre Araktchejef, homme d'une capacit
ordinaire, mais d'un caractre nergique, le ministre de la police
Balachoff, osrent crire un avis qu'ils remirent sign  Alexandre,
et par lequel ils concluaient  son dpart immdiat pour Moscou,
d'aprs les motifs que nous venons de retracer. Les chefs de corps
Bagowouth, Ostermann, supplirent Alexandre, avec une nergie qui
dpassait la simple prire, d'ordonner l'abandon immdiat du camp de
Drissa, et un mouvement de droite  gauche sur Witebsk, pour djouer,
en se runissant au prince Bagration, la manoeuvre de Napolon, que
l'on commenait  souponner.

[Note en marge: Alexandre cde aux instances imprieuses de ses
gnraux, et convoque un conseil de guerre.]

[Note en marge: La rsolution d'abandonner le camp de Drissa est
unanimement adopte.]

Alexandre, touch des observations qu'on venait de lui prsenter
sur les inconvnients de sa prsence  l'arme, frapp galement du
danger de la position prise  Drissa, sentit s'vanouir toutes ses
rsolutions. Il convoqua un conseil de guerre o il admit  siger
non-seulement son propre tat-major, mais celui du gnral Barclay
de Tolly. Il y appela l'ancien ministre de la guerre Araktchejef,
l'ingnieur Michaux, et le colonel Wolzogen, confident du gnral
Pfuhl. Alexandre, aprs avoir expliqu le plan dans son ensemble,
chargea le colonel Wolzogen de le justifier dans ses dtails.
Celui-ci, en convenant que certains travaux avaient t assez mal
conus, dfendit cependant l'emplacement du camp de Drissa par des
arguments plus ou moins spcieux. Ces arguments, au surplus, taient
sans force contre les objections que soulevait le plan du gnral
Pfuhl. Si, en effet, il s'agissait d'un plan de retraite calcule,
c'tait trop tt que de s'arrter  la Dwina, car on s'exposait 
tre assailli par les Franais au moment o ils disposaient encore
de toutes leurs ressources; de plus, en se retirant sur Drissa on
leur laissait la facult de s'interposer entre les deux armes de la
Dwina et du Dniper; enfin, si des corps agissant sur les ailes de
l'ennemi pouvaient se concevoir, ce n'tait pas un motif pour diviser
en deux la principale masse des forces russes, au point de n'tre
nulle part en tat de faire face  l'ennemi. Quoique ces raisons ne
fussent distinctement exprimes par aucun membre de l'tat-major
russe, elles agitaient confusment tous les esprits. Aussi M. de
Wolzogen s'empressa-t-il lui-mme d'admettre la ncessit de quitter
immdiatement le camp de Drissa et de se porter sur Witebsk, o l'on
donnerait la main  Bagration, qu'on esprait rejoindre  Smolensk.
Cet avis, conforme  tout ce qu'on dsirait, ne pouvait rencontrer
de contradicteur, et il fut adopt unanimement.

[Note en marge: Alexandre quitte l'arme avec ses conseillers
militaires, et laisse au gnral Barclay de Tolly le soin de diriger
les oprations en qualit de ministre de la guerre.]

Ainsi fut abandonne par une sorte de rvolte des esprits la partie
ridiculement systmatique du plan du gnral Pfuhl, qui consistait
 chercher  Drissa ce que lord Wellington avait trouv aux lignes
de Torrs-Vdras. Toutefois Alexandre n'abandonna pas la partie
essentielle du plan, qui, du reste, appartenait  tous les esprits
senss, celle de se retirer dans l'intrieur. Il confia l'excution
de cette pense au gnral Barclay de Tolly, sans lui donner le
titre de gnral en chef, afin de mnager l'amour-propre du prince
Bagration, et il lui laissa la qualit de ministre de la guerre, qui
lui subordonnait tous les chefs de corps. Il sentit en outre qu'il
fallait s'loigner, car il gnait les gnraux par sa prsence,
assumait une responsabilit effrayante, et prouvait au milieu de
tant d'avis divers un tourment d'esprit insupportable. Il accepta
donc volontiers le rle dont on lui suggrait l'ide, celui d'aller
 Moscou soulever les populations russes contre les Franais, et il
quitta sans diffrer le quartier gnral, emmenant tous les importuns
conseillers dont Barclay de Tolly ne voulait point, et l'arme
encore moins que lui. Le gnral Pfuhl partit pour Saint-Ptersbourg
avec l'ancien ministre Araktchejef, le Sudois Armfeld, et autres.
L'Italien Paulucci, d'abord disgraci pour sa franchise, fut nomm
gouverneur de Riga.

Barclay de Tolly, rest seul  la tte de l'arme avec la qualit
de ministre de la guerre, tait de tous les gnraux russes le
plus capable de la bien diriger. Instruit, connaissant  fond les
dtails de son mtier, flegmatique et opinitre, il n'avait qu'un
inconvnient, c'tait d'inspirer  ses subordonns de vives jalousies
qu'il ne pouvait faire taire par une supriorit reconnue, et d'tre
responsable aux yeux de l'arme d'un systme de retraite qui, tout
raisonnable qu'il tait, la blessait profondment. Pour le moment,
il adhra de grand coeur  la pense d'vacuer le camp de Drissa,
de remonter la Dwina jusqu' Witebsk, de s'tablir l en face de
Smolensk, o l'on esprait que Bagration arriverait bientt en
remontant le Dniper, et de tendre la main  celui-ci en se portant
au besoin au milieu de la troue qui spare les sources de la Dwina
de celles du Dniper. Par ce mouvement il allait nous interdire la
route de Moscou, mais celle de Saint-Ptersbourg restait ouverte.
Afin de la fermer autant que possible, il rsolut de laisser en
position sur la basse Dwina, entre Polotsk et Riga, le corps du comte
de Wittgenstein, lequel avec 25 mille hommes, bientt augments des
troupes de Finlande et des rserves du nord de l'empire, couvrirait
l'importante place de Riga, et menacerait le flanc gauche des
Franais, tandis que l'arme du Danube, si elle revenait de Turquie 
temps, menacerait leur flanc droit.

[Note en marge: Le gnral Barclay de Tolly remonte la Dwina pour se
porter  Witebsk.]

Ces dispositions arrtes, Barclay de Tolly se mit en marche le 19
juillet, et remonta la Dwina, l'infanterie sur la rive droite, la
cavalerie sur la rive gauche. Cette dernire en remontant la rive
gauche occupe par les Franais, pouvait avoir avec eux plus d'un
engagement; mais elle avait la ressource de repasser la Dwina 
gu, ce qui, dans cette saison, et au-dessus de Polotsk, tait
facile. Le gnral Doctoroff devait former l'arrire-garde. Aprs la
sparation du corps de Wittgenstein et les pertes rsultant de la
marche, Barclay de Tolly conservait encore environ 90 mille hommes.
L'adjonction du prince Bagration pouvait lui procurer 150 mille
hommes. Parti le 19, il marcha par les deux rives de la Dwina, les
20, 21, 22 juillet, en se tenant  une assez grande distance des
Franais, qui, dans leur projet de manoeuvre, avaient rsolu de ne
pas trop s'approcher des Russes.

[Note en marge: Au milieu des mouvements confus de la cavalerie
russe, Napolon discerne le plan de l'ennemi, consistant  rejoindre
le prince Bagration entre Witebsk et Smolensk.]

[Note en marge: Napolon persiste dans son dessein contre l'arme de
Barclay de Tolly, et suit son mouvement sur Witebsk.]

Napolon, qui, lorsqu'il tait en opration, avait les yeux
continuellement fixs sur l'ennemi, devait ne pas tarder 
s'apercevoir d'un tel mouvement, bien que la cavalerie russe
s'appliqut  le couvrir, et  le dissimuler par des reconnaissances
diriges dans tous les sens. Il remarqua bientt,  travers
l'agitation de cette cavalerie, un mouvement vers la haute Dwina, qui
pour les Franais tait de gauche  droite, et de droite  gauche
pour les Russes. Avec son incomparable discernement, il reconnut tout
de suite que Barclay de Tolly remontait la Dwina vers Witebsk, pour
tendre la main  Bagration, qui de son ct remonterait probablement
le Dniper jusqu' Smolensk. Cette manoeuvre de l'ennemi fut loin
de le dcourager de son grand dessein, bien au contraire. Si les
Russes avaient dcamp de Drissa pour s'enfoncer directement dans
l'intrieur de la Russie, il aurait pu dsesprer de les atteindre,
mais Barclay s'levant sur la Dwina par un mouvement transversal,
pendant que Bagration allait s'lever sur le Dniper par un mouvement
semblable, il avait toujours la chance de s'interposer entre l'un et
l'autre, pour excuter son plan primitif. Le marchal Davout aprs
avoir oblig le prince Bagration  descendre le Dniper, devait tre
bien avant celui-ci  Smolensk, et Napolon n'avait qu' remonter
lui-mme la Dwina, en s'levant vivement par sa droite, pour trouver
le moyen de faire  Witebsk ce qu'il n'avait pu faire  Polotsk,
c'est--dire de passer la Dwina sur la gauche de Barclay de Tolly,
de le dborder, et de le prendre  revers, pourvu toutefois que les
circonstances ne lui fussent pas compltement dfavorables.

Son plan tait donc tout aussi ralisable; il fallait seulement
l'excuter plus  droite. Il n'en diffra pas d'un seul jour
l'excution, et en aurait mme devanc le moment, si la runion de
son matriel l'avait permis. Le prince Eugne tait le 22 juillet 
Kamen; Murat, avec la cavalerie, avec les trois divisions dtaches
du 1er corps, tait tout prs sur la gauche du prince Eugne; Ney,
Oudinot venaient aprs, et la garde les suivait par Glouboko.
(Voir la carte n 55.) Napolon mit toute cette masse en marche sur
Beschenkowiczy. Se doutant cependant qu'il devait rester des forces
ennemies sur la basse Dwina, il prescrivit au marchal Oudinot de
franchir ce fleuve  Polotsk, de refouler au-dessous les troupes
qu'il y rencontrerait, et de s'appliquer  couvrir la gauche de la
grande arme. En dfalquant Macdonald, laiss en Samogitie pour
veiller sur le Nimen, en dfalquant Oudinot, destin  se tenir vers
Polotsk, il restait  Napolon, avec Murat, avec les trois divisions
du 1er corps, avec Ney, avec le prince Eugne, environ 150 mille
hommes. Sur sa droite, il devait retrouver le marchal Davout  la
tte de ses trois divisions et de toutes les forces qui avaient
compos le corps de Jrme. Il tait donc en mesure de frapper sur
Barclay de Tolly un coup terrible.

[Note en marge: Marche sur Beschenkowiczy.]

Le prince Eugne franchit l'Oula le 23, et se porta avec quelques
troupes lgres sur Beschenkowiczy, petit bourg situ au bord de
la Dwina, d'o l'on pouvait distinguer les mouvements de l'arme
russe au del du fleuve. C'tait l'arrire-garde de Doctoroff qu'on
apercevait en ce moment sur la route de Witebsk. Sur la rive gauche
de la Dwina que nous occupions, des arrire-gardes de cavalerie se
montrrent dans la direction de Witebsk, et se replirent, mais
en se dfendant avec plus de tnacit que de coutume, ce qui fit
natre l'esprance de voir les Russes accepter enfin la bataille
qu'on dsirait si ardemment. Napolon ordonna au prince Eugne, qui
n'avait pu se porter sur Beschenkowiczy qu'avec une avant-garde,
d'y runir le lendemain 24 son corps tout entier, ainsi que la
cavalerie Nansouty, et d'y jeter un pont sur la Dwina pour aller en
reconnaissance de l'autre ct. Quant  lui, il avait dj quitt
Glouboko avec son quartier gnral, et il tait  une demi-marche
en arrire du prince Eugne. Il fit excuter au reste de l'arme un
mouvement gnral dans le mme sens.

[Note en marge: Reconnaissance au del de la Dwina.]

Le 24, le prince Eugne porta son corps  Beschenkowiczy. Tandis que
la cavalerie lgre du gnral Nansouty, dpassant Beschenkowiczy,
courait sur la route d'Ostrowno, le prince dispersa ses voltigeurs
le long de la Dwina, pour en carter les Russes, qu'on voyait sur
l'autre rive, et fit approcher son artillerie afin de les tenir
encore plus loin. Les pontonniers de son corps, amens en cet
endroit, se jetrent hardiment dans le fleuve pour entreprendre
l'tablissement d'un pont. Ils l'eurent en peu d'heures rendu
praticable, de manire que les troupes purent commencer  y passer.
La cavalerie bavaroise du gnral Preysing, qui tait attache 
l'arme d'Italie, impatiente de se montrer au del de la Dwina, se
prcipita dans l'eau sans hsiter, traversa le fleuve  gu, et
courut nettoyer l'autre rive. Ses escadrons, mieux conservs que
l'infanterie bavaroise, galopant  la suite des Russes, se firent
admirer de toute l'arme par la prcision et la rapidit de leurs
manoeuvres.

[Note en marge: Cette reconnaissance confirme Napolon dans son
projet de marcher sur Witebsk, pour essayer de dborder et de tourner
Barclay de Tolly.]

Vers le milieu de l'aprs-midi, un grand tumulte de chevaux annona
la prsence de Napolon. Les troupes d'Italie, qui ne l'avaient
pas encore vu, le salurent de bruyantes acclamations, auxquelles
il rpondit par un brusque salut, tant il tait occup de l'objet
qui l'amenait. Il descendit prcipitamment de cheval pour adresser
quelques observations au chef des pontonniers, puis, se remettant
en selle, il traversa le pont au galop, et, suivant  toute bride
la cavalerie bavaroise, il se porta au loin sur la rive gauche
de la Dwina, pour observer la marche des Russes. Bien qu'avec sa
prodigieuse sagacit il devint la vrit sur les moindres rapports
des officiers d'avant-garde, il voulait toujours, quand il le
pouvait, avoir vu les choses de ses propres yeux.

Aprs avoir couru l'espace de deux ou trois lieues, il revint
convaincu que l'arme russe avait dfil tout entire sur Witebsk, et
il rsolut de s'avancer plus vite et plus hardiment encore dans cette
direction, pour se placer violemment, s'il le fallait, entre Witebsk
et Smolensk, entre Barclay de Tolly et Bagration. Il ordonna donc au
prince Eugne et au gnral Nansouty de s'acheminer, le lendemain 25,
sur Ostrowno. Murat, qui prcdemment avait march de sa personne
avec la cavalerie de Montbrun et les trois divisions Morand, Friant,
Gudin, dut se mettre  la tte de la cavalerie maintenant que l'arme
tait runie, et prcder le prince Eugne dans le mouvement sur
Ostrowno.

Le lendemain 25, on partit de trs-bonne heure. Le gnral Bruyre
ouvrait la marche avec sept rgiments de cavalerie lgre, et un
rgiment d'infanterie de la division Delzons, le 8e lger. Suivaient
les cuirassiers Saint-Germain; quant aux cuirassiers Valence, formant
le complment du corps du gnral Nansouty, ils taient, comme on l'a
vu ailleurs, dtachs auprs du marchal Davout.

[Note en marge: Premier combat d'Ostrowno, livr le 25 juillet.]

Ce mme jour le gnral Barclay de Tolly, voulant retarder les
progrs des Franais en leur disputant le terrain pied  pied, avait
plac en avant d'Ostrowno le 4e corps (celui d'Ostermann), avec une
brigade de dragons, avec les hussards de la garde, les hussards de
Soumy, et une batterie d'artillerie  cheval. Ces troupes taient en
reconnaissance entre Ostrowno et Beschenkowiczy.

Le gnral Pir avec le 8e de hussards et le 16e de chasseurs 
cheval, s'avanait sur la route d'Ostrowno, large, droite, borde de
bouleaux, lorsqu'au sommet d'une petite monte il dcouvrit tout 
coup la cavalerie lgre russe escortant son artillerie  cheval.
On ne se fut pas plutt reconnu, que le 8e de hussards et le 16e de
chasseurs furent couverts de mitraille. Le gnral Pir fondant alors
avec ces deux rgiments sur la cavalerie russe, mit d'abord en fuite
le rgiment qui occupait le milieu de la route, chargea ensuite le
second qui tait dans la plaine  droite, revint sur le troisime
qui tait dans la plaine  gauche, et aprs s'tre dfait de tout ce
qu'il y avait devant lui de troupes  cheval, se jeta sur les pices,
sabra les canonniers, et enleva huit bouches  feu. Murat arriva au
moment de ce brillant fait d'armes suivi par la seconde brigade du
gnral Bruyre, et par les cuirassiers de Saint-Germain. Il prit la
direction du mouvement.

 peine avait-il gravi la lgre minence au pied de laquelle venait
d'avoir lieu cette premire rencontre, qu'il aperut dans la plaine
au del le corps d'Ostermann tout entier, appuy d'un ct  la
Dwina, et de l'autre  des coteaux boiss. Sur-le-champ, il fit
ses dispositions pour tenir tte  cette infanterie nombreuse, que
flanquaient plusieurs milliers de chevaux.  sa gauche vers la Dwina,
il rangea ses rgiments de cuirassiers sur trois lignes. Au centre,
il dploya le 8e lger, afin de rpondre au feu de l'infanterie
russe, et le fit soutenir par une partie de la cavalerie du gnral
Bruyre. Il rangea sur sa droite le reste de cette cavalerie, qui se
composait du 6e de lanciers polonais, du 10e de hussards polonais, et
d'un rgiment de uhlans prussiens. Il envoya dire au prince Eugne
d'accourir le plus tt possible avec la division d'infanterie
Delzons.

[Note en marge: Brillante conduite de la cavalerie franaise.]

Ces dispositions n'taient pas acheves, que les dragons d'Ingrie
s'avancrent pour charger son extrme droite. Les Polonais, que
la vue des Russes animait d'une singulire ardeur, excutrent un
changement de front  droite, se prcipitrent au galop sur les
dragons d'Ingrie, les rompirent, en turent un grand nombre, et en
prirent deux ou trois cents. En un instant, cette partie du champ
de bataille se trouva balaye, et on donna ainsi  l'infanterie de
la division Delzons du temps pour arriver. Dans cet intervalle,
les deux bataillons dploys du 8e lger occupaient le milieu du
champ de bataille, et protgeaient notre cavalerie contre le feu
de l'infanterie russe. Pour s'en dbarrasser, le gnral Ostermann
envoya contre eux trois bataillons dtachs de sa gauche. Murat fit
aussitt charger ces trois bataillons par quelques escadrons, et
les fora de se replier. Notre cavalerie remplissait ainsi chacune
des heures de la journe par des combats brillants, en attendant
l'apparition de l'infanterie. Le comte Ostermann n'osant plus
aborder notre cavalerie de front, fit,  la faveur des bois, avancer
plusieurs autres bataillons sur notre droite, et en poussa aussi deux
sur notre gauche, dans le mme dessein. Murat, qui jusqu' ce moment
encore n'avait que de la cavalerie, lana contre les bataillons qui
se prsentaient sur sa droite les lanciers et hussards polonais et
les uhlans prussiens. Cette cavalerie trangre, fondant  toute
bride sur les bataillons russes, les culbuta, et les contraignit de
rentrer dans le bois.  l'aile oppose, le 9e de lanciers, soutenu
par un rgiment de cuirassiers, rompit avec la mme vigueur les
bataillons russes envoys contre notre gauche, et les mit dans la
ncessit de rtrograder.

Il y avait plusieurs heures que durait cette lutte incessante de
la cavalerie franaise contre toute l'infanterie russe, lorsque
arriva enfin la division Delzons, qui du reste avait march aussi
vite qu'elle avait pu, et  la vue de ses lignes profondes, le comte
Ostermann se mit en retraite sur Ostrowno. Cette journe, qui nous
avait cot tout au plus 3  4 cents hommes, avait fait perdre aux
Russes 8 bouches  feu, 7 ou 8 cents prisonniers, et 12 ou 15 cents
hommes mis hors de combat. Notre cavalerie s'tait signale par
la vigueur, la promptitude et l'-propos de ses manoeuvres, grce
surtout  Murat, qui possdait au plus haut degr l'art difficile,
non de la mnager, mais de s'en servir.

Ce combat annonait de la part des Russes l'intention de disputer
le terrain, et peut-tre de livrer bataille. Rien ne convenait
davantage  Napolon, qui en persistant dans la rsolution de
s'interposer entre Barclay de Tolly et Bagration, et surtout de
dborder le premier, ne demandait pas mieux que d'y parvenir au moyen
d'une bataille, laquelle aurait pu lui procurer sur-le-champ tous
les rsultats qu'il attendait d'une savante manoeuvre. Il ordonna
donc au prince Eugne et  Murat de se porter en masse le lendemain
sur Ostrowno, et de dpasser mme ce point, pour approcher le plus
possible de Witebsk.

[Note en marge: Second combat d'Ostrowno, livr le 26 juillet.]

Le lendemain en effet, Murat et Ney ayant bien concert leurs
mouvements s'avancrent fortement serrs l'un  l'autre. La cavalerie
lgre et les deux bataillons du 8e lger ouvraient la marche,
puis venaient les cuirassiers Saint-Germain, et enfin la division
d'infanterie du gnral Delzons. La division Broussier tait  une
heure en arrire. On traversa ainsi Ostrowno ds le matin, et  deux
lieues au del on trouva l'ennemi rang derrire un gros ravin, avec
de fortes masses d'infanterie et de cavalerie. On avait devant soi
la division Konownitsyn, que Barclay de Tolly avait envoye pour
soutenir le corps d'Ostermann, et le remplacer au besoin. Le champ de
bataille prsentait les mmes caractres que les jours prcdents.
Remontant la valle de la Dwina, nous avions  droite des coteaux
couverts de bois, au centre la grande route borde de bouleaux,
traverse de ravins sur lesquels taient jets de petits ponts, et 
gauche la Dwina dcrivant de nombreux circuits, et souvent guable en
cette saison.

Vers huit heures, au bord du ravin derrire lequel l'ennemi tait
tabli, on rencontra ses tirailleurs. Notre cavalerie lgre fut
oblige de se replier et de laisser  l'infanterie le soin de forcer
l'obstacle. Murat se tint un peu en arrire avec ses escadrons, se
contentant pour le moment d'envoyer au del de la Dwina une partie
de ses chevaux-lgers, afin de battre l'estrade et de menacer le
flanc des Russes. Le gnral Delzons arriv devant le ravin qui nous
arrtait, dirigea sur les bois pais qui taient  notre droite le
92e de ligne, avec un bataillon de voltigeurs du 106e, sur la gauche
un rgiment croate appuy par le 84e de ligne, et garda au centre
le reste du 106e en rserve. L'artillerie, mise en batterie par le
gnral d'Anthouard, dut protger de son feu l'attaque qu'allait
excuter l'infanterie.

Tandis que les troupes de droite essayaient de gravir les hauteurs
boises sous un feu trs-vif, celles de gauche, conduites par le
gnral Huard, s'approchrent du ravin, le franchirent, et parvinrent
 s'tablir sur un plateau que l'ennemi vacua. Le centre suivit
ce mouvement. Le 8e lger, l'artillerie, la cavalerie allrent
successivement occuper le plateau abandonn par l'ennemi. Pendant
que la gauche, compose du rgiment croate et du 84e, poursuivait
son succs sans s'inquiter de ce qui arrivait  l'aile oppose,
et s'engageait fort avant, la droite ne faisait pas des progrs
aussi rapides, et s'puisait en vains efforts pour pntrer dans
l'paisseur des bois, dfendus par une infanterie nombreuse. Notre
aile droite tait ainsi retenue en arrire, tandis que notre centre
se portait en avant, et notre gauche plus en avant encore. Le gnral
Konownitsyn discernant cette situation, dirigea contre notre gauche
et notre centre toutes ses rserves, et les conduisit vigoureusement
 l'attaque. Le rgiment croate et le 84e, qui ne s'attendaient pas 
ce brusque retour, se trouvant pris en flanc, furent bientt ramens
 la hauteur du centre. Dj mme ils allaient tre culbuts dans le
ravin, et notre artillerie courait le danger d'tre enleve, lorsque
Murat, prompt comme l'clair, se prcipitant avec les lanciers
polonais sur la colonne russe, renversa le premier bataillon, et se
servant de ses lances contre cette infanterie rompue, joncha la
terre de morts. Au mme instant le chef de bataillon Ricard,  la
tte d'une compagnie du 8e lger, se porta au secours de nos pices
dont l'ennemi tait prs de s'emparer. Eugne lana galement le
106e, tenu jusque-l en rserve, pour appuyer le 84e et les Croates.
Ces efforts runis arrtrent les masses russes, ramenrent notre
gauche en avant, et maintinrent notre centre. Pendant ce temps,
Murat, Eugne, Junot (celui-ci commandait l'arme d'Italie sous
Eugne) taient accourus  notre droite, o le gnral Roussel  la
tte du 92e de ligne et des voltigeurs du 106e avait la plus grande
peine  vaincre le double obstacle des hauteurs et des bois. Junot se
mit  la tte du 92e, l'lectrisa par sa prsence, et notre droite
triomphante fora enfin les Russes  se retirer.

Murat et Eugne apercevant au del des troupes de Konownitsyn
d'autres colonnes profondes (c'taient celles d'Ostermann), sur un
terrain toujours plus accident, craignaient, quoique victorieux,
de se trop engager, car ils ne savaient s'il convenait  Napolon
de provoquer une action gnrale. Mais tout  coup ils furent tirs
d'embarras par les cris de _Vive l'Empereur!_ qui signalaient
ordinairement l'approche de Napolon. Il parut en effet suivi de
son tat-major, jeta un coup d'oeil sur le champ de bataille, qu'il
trouva jonch de morts, mais de morts russes beaucoup plus que de
morts franais, et reconnut clairement l'intention de l'ennemi, qui
n'tait pas encore de livrer bataille, mais de disputer fortement le
terrain pour ralentir notre mouvement. Il ordonna de le poursuivre
sans relche jusqu'au soir.

Durant cette poursuite, que la droite tait toujours oblige
d'excuter en se soutenant sur le flanc de hauteurs boises, le
brave gnral Roussel qui disputait le terrain d'un bouquet de bois
 l'autre, fut atteint d'un coup de feu, et mourut en emportant les
regrets de l'arme.

[Note en marge: Rsultats du second combat d'Ostrowno.]

Cette seconde journe nous avait cot 1200 hommes, dont 400 morts,
les autres blesss. Les Russes en avaient perdu environ deux mille.
Nous n'avions pas pris de canons, et nous avions fait peu de
prisonniers. Les troupes, du reste, s'taient conduites avec la plus
rare valeur.

Napolon passa cette nuit au milieu de l'avant-garde, rsolu 
se mettre ds le matin  la tte de ses troupes, car chaque pas
qu'on faisait rendait la situation plus grave, et pouvait amener
des vnements importants. Il avait prescrit aux trois divisions
dtaches du 1er corps,  la garde, et au marchal Ney de rejoindre
la tte de l'arme le plus promptement possible, afin d'tre en
mesure de livrer bataille, s'il trouvait l'ennemi dispos  la
recevoir. Les Bavarois puiss de fatigue avaient t laisss en
arrire  Beschenkowiczy, pour couvrir les communications avec
Polotsk, poste assign  Oudinot, et avec Wilna, centre de toutes nos
ressources et de toutes nos communications.

[Note en marge: Combat livr le 27, en avant de Witebsk.]

Le lendemain ds la pointe du jour, Napolon, suivi du prince Eugne,
du roi Murat, se porta en avant, pour tout ordonner lui-mme dans
cette journe. On tait fort prs de Witebsk, dont on dcouvrait dj
les clochers sur notre gauche, au bord de la Dwina, et au pied d'un
coteau. Un ravin nous sparait de l'ennemi, et le pont qui servait 
le passer avait t brl. Plus loin on dcouvrait une plaine assez
tendue, dans laquelle une nombreuse arrire-garde, compose de
cavalerie et d'infanterie lgres, s'apprtait  disputer le passage
du ravin. Au fond de la plaine enfin, on apercevait une petite
rivire, se jetant dans la Dwina prs de Witebsk, et au del de
cette rivire, l'arme russe en bataille, prsentant une masse qu'on
pouvait valuer  90 ou 100 mille hommes. Voulait-elle enfin livrer
bataille, pour nous empcher de nous tablir entre elle et Bagration,
et de pntrer dans la troue qui spare la Dwina du Dniper? Son
attitude autorisait  le penser, et aussitt Napolon envoya aides
de camp sur aides de camp, afin de presser l'arrive du reste de
l'arme. Pour la journe il ne fallait s'attendre qu' un nouveau
choc de notre avant-garde contre l'arrire-garde russe, mais pour le
lendemain la bataille semblait certaine. Napolon l'appelait de tous
ses voeux; l'arme partageait ses dsirs et ses esprances.

[Illustration: Scne de bataille.]

En approchant du ravin qui nous sparait de l'arrire-garde ennemie,
il fallut s'arrter pour rtablir le pont, et dfiler ensuite par ce
pont, qui tait fort troit. Napolon se plaa un peu  gauche en
arrire, sur une minence d'o son regard embrassait toute l'tendue
du champ de bataille. Les chasseurs de la garde se rangrent devant
lui. La journe tait superbe, le soleil tincelant, la chaleur
extrmement vive. L'arme d'Italie formait comme les jours prcdents
la tte de notre colonne, de compagnie avec la cavalerie du gnral
Nansouty. La division Delzons ayant combattu la veille, avait cd
le pas  la vaillante division Broussier. Le gnral Broussier se
hta de faire rparer le pont, ce qui prit un peu de temps, aprs
quoi le 16e de chasseurs  cheval, de la brigade Pir, passa le
ravin, suivi de 300 voltigeurs du 9e de ligne. Ces troupes, dfilant
par la gauche au pied de l'minence o tait Napolon, s'avancrent
dans la plaine pendant que les rgiments de Broussier franchissaient
le pont. Ces rgiments vinrent l'un aprs l'autre se former en carr
dans la plaine, le 53e en tte, les autres en chelons successifs.
En mme temps le gnral de brigade Bertrand de Sivray, avec le
18e d'infanterie lgre, se dirigea vers les hauteurs boises qui
bordaient notre droite.

[Note en marge: Brillante aventure de trois cents voltigeurs du 9e de
ligne.]

[Note en marge: Probabilit d'une bataille pour le 28 juillet.]

[Note en marge: Joie de l'arme.]

Pendant que ces mouvements s'opraient sous la protection d'une
nombreuse artillerie, le 16e de chasseurs s'tant trop avanc 
gauche, avec les voltigeurs du 9e, attira un orage sur sa tte. Le
comte Pahlen lana sur lui les Cosaques de la garde impriale russe.
Le 16e n'ayant personne pour le soutenir s'il chargeait, rsolut
d'attendre de pied ferme la charge de l'ennemi, en l'amortissant par
ses feux de carabine. Il attendit en effet les escadrons russes avec
sang-froid, fit sur eux une dcharge gnrale, et abattit un bon
nombre de cavaliers, mais pas assez pour arrter leur impulsion. Il
fut donc heurt vivement et ramen en arrire. Au mme instant, la
plus grande partie de la cavalerie russe s'branla, et vint fondre
sur notre gauche. Les trois cents voltigeurs du 9e semblrent perdus
et comme engloutis au milieu de cette multitude de sabres levs
sur leurs ttes. Cependant ils se rapprochrent du ravin sans se
dsunir, se pelotonnrent sous les ordres de deux braves officiers,
les capitaines Guyard et Savary, et continurent  faire un feu
nourri contre les nombreux escadrons qui les chargeaient. Cette nue
de cavaliers poursuivant son mouvement en avant, arriva presque au
pied du monticule o se trouvait Napolon, et vint menacer notre
artillerie jusqu' la hauteur de nos carrs. Mais le premier de ces
carrs, form par le 53e de ligne, reut avec l'aplomb des vieilles
troupes d'Italie les charges de la cavalerie russe, et les arrta
court; puis s'avanant, sans se rompre, dgagea le 16e de chasseurs
et les trois cents voltigeurs du 9e, qui taient rests comme noys
au milieu d'un flot d'assaillants. L'arme, qui assistait  ce
spectacle avec une vive motion, vit avec joie le petit groupe des
voltigeurs du 9e sortir sain et sauf de cette effrayante mle.
Napolon, qui n'avait pas cess de l'observer avec sa lunette,
quitta la position qu'il occupait, franchit le ravin, et passant
 cheval devant ces braves voltigeurs: Qui tes-vous, mes amis?
leur dit-il.--Voltigeurs du 9e de ligne, et tous enfants de Paris,
rpondirent ces vaillants jeunes gens.--Eh bien, vous tes des
braves, et vous avez tous mrit la croix.--Ils le salurent des
cris de _Vive l'Empereur!_ et il se porta ensuite auprs des carrs
de la division Broussier. Celle-ci s'avanait dans la plaine, ayant
son artillerie dans l'intervalle des carrs, et poursuivant  coups
de canon la nombreuse cavalerie de Pahlen. Bientt arrivrent, au
centre la cavalerie Nansouty,  droite la division Delzons. Les
Russes ne croyant pas prudent de tenir contre de pareilles forces,
repassrent la petite rivire de la Loutcheza, derrire laquelle leur
arme tait en bataille. On avait ainsi gagn la moiti du jour, et
si toutes nos troupes avaient t runies, Napolon et accept sur
l'heure la bataille qu'on semblait lui offrir. Mais il n'avait sous
la main qu'une partie trop insuffisante de son arme. Il rsolut donc
d'employer le reste de cette journe en reconnaissances, en tudes du
terrain, en concentrations de forces. Aprs avoir observ la ligne
ennemie, et assign dans son esprit la place que chacun de ses corps
occuperait le lendemain, il vint bivouaquer au milieu de ses troupes,
que les succs des jours prcdents et la perspective d'une grande
bataille remplissaient de joie. Nos soldats souhaitaient un vnement
dcisif, quelque sanglant qu'il pt tre. Cette marche sans rsultat
les fatiguait. Ils cheminaient par une chaleur de 27 degrs Raumur;
ils avaient peu d'eau-de-vie, presque pas de pain, et mangeaient la
plupart du temps de la viande cuite sans sel. De braves soldats dans
une position qui leur dplat, dsirent toujours une bataille, ne
serait-ce qu' titre de changement. La fatigue avait fort clairci
nos rangs. Les derniers combats nous avaient enlev prs de 3 mille
hommes, sur lesquels 11 ou 1200 morts, et 1800 blesss. Le dpart des
Bavarois nous avait affaiblis d'environ 15 mille hommes. Il restait,
avec les deux corps de cavalerie des gnraux Nansouty et Montbrun,
avec l'arme d'Italie, avec les trois divisions du 1er corps, avec
la garde, et le marchal Ney, environ 125 mille hommes, et des
meilleurs. C'tait plus qu'il n'en fallait pour venir  bout de
Barclay de Tolly. On se promettait de l'craser le lendemain.

[Note en marge: Le gnral Barclay de Tolly rsolu un moment  livrer
bataille.]

[Note en marge: Ses motifs pour tout risquer dans une journe.]

En effet, Barclay de Tolly avait pris l'audacieuse dtermination de
livrer bataille. Les plaintes amres de ses soldats, leurs outrages
mme (car il s'entendait quelquefois insulter par eux,  cause de
cette retraite continue dans laquelle il s'obstinait), n'auraient
pas suffi pour le faire changer de conduite, si une puissante
considration n'tait venue le dcider. Un pas de plus en arrire,
et la communication entre Witebsk et Smolensk tait intercepte, et
Bagration, auquel il avait donn rendez-vous  Babinowiczi, tait
arrt dans sa marche, peut-tre pris entre Davout et Napolon,
ds lors dtruit. Il rsolut donc, quel que pt tre le danger, de
livrer, en arrire de la petite rivire de la Loutcheza, une bataille
acharne, avec ce qu'il avait de forces. La sparation du corps de
Wittgenstein et les longues marches l'avaient rduit  moins de 100
mille hommes. Les trois derniers jours de combat lui en avaient
cot plus de 7 mille, en morts, blesss ou prisonniers. Il lui
restait ainsi 90 mille hommes environ, soutenus, il est vrai, par
le courage du dsespoir, contre 125 mille, anims par le courage
qui nat de l'esprit militaire  son plus haut degr d'nergie. La
chance tait prilleuse; mais le moment tait de ceux o l'on ne doit
plus calculer, et o il faut sauver les empires par des rsolutions
dsespres.

[Note en marge: La nouvelle du combat de Mohilew et de la retraite de
Bagration au del du Dniper, l'amne  renoncer  son dessein.]

[Note en marge: Retraite de l'arme russe.]

[Note en marge: Position prise par l'arme russe derrire la Kasplia,
pour couvrir l'espace entre Witebsk et Smolensk.]

Il avait donc employ toute la journe  se prparer, lorsqu'un
officier arriv en toute hte lui apporta soudainement de
puissantes raisons de changer d'avis. C'tait un aide de camp du
prince Bagration, qui venait lui annoncer le combat de Mohilew et
les consquences de ce combat. Bagration, que Davout avait forc
de passer le Dniper beaucoup plus bas que Mohilew, tait oblig
de faire un plus long dtour pour rejoindre Barclay de Tolly dans
l'ouverture qui spare les sources des deux fleuves. Ce n'tait plus
par Orscha, point du Dniper le plus rapproch de la Dwina, que
Bagration conservait l'espoir de se runir  Barclay de Tolly, mais
tout au plus par Smolensk. (Voir la carte n 55.) Telles taient
les nouvelles qu'apportait l'aide de camp du prince Bagration. Ds
lors, on pouvait rtrograder encore sans compromettre la jonction
des deux armes derrire la ligne du Dniper et de la Dwina, et il
tait inutile de livrer une bataille extrmement dangereuse, pour
un but plac plus loin sans doute, mais nullement compromis par
un nouveau mouvement rtrograde. Dcharg de cette responsabilit
immense, Barclay prit le parti de dcamper dans la nuit mme. Le 27
fort tard, lorsque la fatigue commenait  endormir la vigilance des
Franais, l'ordre de retraite, communiqu  tous les chefs de corps,
fut excut avec un ensemble, une prcision, un silence remarquables.
On laissa des feux allums et l'arrire-garde du comte Pahlen sur les
bords de la Loutcheza, afin de tromper compltement l'ennemi, et l'on
se retira en trois colonnes, celle de droite compose des 6e et 5e
corps (Doctoroff et la garde) par la route de Roudnia sur Smolensk;
celle du centre, compose du 3e corps (Touczkoff), par Kolycki sur
Poreczi; celle de gauche, compose des 2e et 4e corps (Bagowouth
et Ostermann), par Janowiczi sur Poreczi. Ce dernier point, o
tendaient deux des colonnes russes, tait situ derrire une petite
rivire marcageuse et boise, la Kasplia. Cette rivire, coulant
de Smolensk  Sourage, barre en quelque sorte l'espace de dix-huit
 vingt lieues qui s'tend entre les sources du Dniper et celles
de la Dwina, et ferme pour ainsi dire les portes de la Moscovie.
(Voir la carte n 55.) tabli  Poreczi avec le gros de ses forces,
derrire une rgion de bois et de marais, protg par le cours
sinueux et fangeux de la Kasplia, libre de se porter sur Sourage,
au bord de la Dwina, ou sur Smolensk, au bord du Dniper, Barclay
de Tolly pouvait attendre quelques jours la jonction de Bagration,
en couvrant  la fois les routes de Moscou et de Saint-Ptersbourg.
Cette rsolution, prise avec autant de promptitude que l'avait t la
veille celle de combattre, excute avec une rare prcision, honorait
le jugement et le caractre militaire du gnral en chef Barclay de
Tolly, et prouvait que, livr  lui-mme, moins contrari tantt par
l'aristocratie militaire qui gouvernait l'empire, tantt par les
passions populaires qui dominaient l'arme, il aurait pu diriger
sagement les oprations de cette guerre si grave et si difficile.

[Note en marge: Regrets de l'arme franaise lorsqu'elle s'aperoit
que l'arme russe a dcamp pour viter la bataille.]

[Note en marge: Vive poursuite des Russes malgr une chaleur
touffante.]

Le 28 juillet, Napolon,  cheval de trs-grand matin, et entour
de ses lieutenants, courait sur les bords de la Loutcheza, o il
se flattait de trouver un nouveau Friedland, et surtout cette paix
qu'il avait si lgrement abandonne, et qu'il regrettait maintenant
comme on regrette tout ce qu'on a trop facilement dlaiss. Malgr
une brillante arrire-garde firement conduite par le comte Pahlen,
il n'tait gure possible de tromper un oeil aussi exerc que celui
de Napolon, et il reconnut bien vite que les Russes, aprs s'tre
hardiment poss devant lui la veille, venaient de dcamper pour
viter la bataille. Ignorant les motifs qui les avaient dcids tour
 tour  combattre et  rtrograder, il put croire que cette montre
d'une rsolution qu'ils n'avaient pas, et  laquelle avait succd
une retraite si brusque, n'tait de leur part qu'un calcul pour
attirer l'arme franaise  leur suite, la fatiguer et l'puiser.
Cette pense, qui pntra beaucoup plus avant dans l'esprit de ses
lieutenants que dans le sien, attrista les officiers et les soldats.
On se mit immdiatement en marche par une chaleur accablante de 27
 28 degrs Raumur, pour tcher de recueillir quelques dbris de
cette arme fugitive, et, malgr la fatigue des jours prcdents, on
courut  perte d'haleine. Mais la cavalerie du comte Pahlen, quoique
ne refusant pas les charges de la ntre, finissait toujours par se
retirer et par vacuer le terrain disput.

[Note en marge: Occupation de Witebsk par un dtachement.]

 peine eut-on fait les premiers pas, qu'on aperut  gauche sur la
Dwina la ville de Witebsk, capitale de la Russie Blanche, peuple
de vingt-cinq mille habitants, et assez commerante. L'un de nos
dtachements y entra sans difficult, chassant devant lui des
bandes de Cosaques, qui, semblables  des oiseaux malfaisants, ne
se retiraient jamais sans souiller les lieux qu'ils traversaient.
Ils n'avaient pas eu le temps de brler cette ville assez jolie,
mais ils avaient dtruit les principaux magasins, et surtout mis les
moulins hors de service. Les habitants,  l'exception de quelques
prtres et de quelques marchands, avaient fui  notre approche,
pouvants par le bruit fort exagr des ravages que nous avions
commis en Pologne, ravages presque nuls dans les villes protges par
la prsence de l'arme, mais trop rels dans les campagnes livres
sans dfense aux pillards isols.

Napolon entr dans Witebsk pour juger par ses propres yeux de
l'importance de cette ville, et de l'tendue des ressources qu'elle
pourrait lui offrir, y passa quelques instants, prit possession du
palais du gouverneur, palais peu somptueux mais suffisant pour sa
simplicit toujours grande  la guerre, et puis, aprs avoir donn
les ordres les plus indispensables, partit pour regagner  toute
bride la tte de ses colonnes. La chaleur du jour tait suffocante,
et, quand on la comparait au froid glacial qu'on serait expos 
prouver plus tard, semblait une drision de la nature. Les chevaux
et les hommes tombaient sur la route, par le double effet de la
mauvaise nourriture et de la chaleur, et ceux de nos soldats qui
 la suite de Napolon avaient dj vu tant de pays divers, ne se
rappelaient pas avoir respir en gypte un air plus brlant, charg
d'un sable plus fin et plus touffant. Chose trange, tandis que nous
laissions sur les chemins quantit de tranards, nous ne rencontrions
pas un seul Russe en arrire, quoiqu'ils fussent bien moins alertes
que les Franais. Mais ayant toujours march au milieu de leurs
magasins, ils n'avaient eu  supporter aucune privation, et de plus
ils avaient pour les retenir dans les rangs le stimulant de la
crainte, car, tandis que nos soldats en s'attardant taient assurs
d'tre recueillis par leurs camarades, eux n'avaient que la chance
d'tre pris ou sabrs par notre cavalerie acharne  les poursuivre.

[Note en marge: Aprs avoir en vain poursuivi les Russes pendant
toute une journe, Napolon prend le parti de s'arrter.]

[Note en marge: Rsolution de sjourner quelques jours  Witebsk.]

On chemina ainsi pendant plusieurs lieues sur les traces de l'arme
russe, sans trouver un seul homme de qui on pt savoir la vrit. On
finit pourtant vers la chute du jour par en ramasser quelques-uns,
qui n'avaient pu soutenir la rapidit de cette marche, et soit
 la direction lointaine des colonnes qu'on apercevait de temps
en temps des points culminants du terrain, soit aux rponses des
hommes recueillis sur la route, on crut dcouvrir que l'ennemi se
retirait, partie sur Smolensk, partie entre Smolensk et Sourage,
dans l'intention vidente de se runir au prince Bagration. Napolon
avait t jour par jour inform des oprations du marchal Davout, du
combat de Mohilew, des consquences de ce combat, du dtour auquel
le prince Bagration tait condamn, dtour qui retardait, mais qui
n'empchait pas sa runion avec Barclay de Tolly; il avait donc tous
les lments ncessaires pour bien juger des projets de l'ennemi.
Aprs avoir suivi les Russes jusqu' la fin du jour, il s'arrta de
sa personne en un petit endroit appel Haponowtschina. L il confra
quelques instants avec Murat et Eugne, reconnut avec eux l'inutilit
et le danger d'une poursuite prolonge, car le projet de dborder
Barclay de Tolly devenait impraticable, celui-ci tant aussi bien
sur ses gardes, et ayant sur nous autant d'avance. Ne pouvant pas
le dborder, on ne pouvait pas davantage empcher sa runion avec
Bagration, qui tait en marche au del du Dniper pour le rejoindre
derrire la Dwina. Tout ce qu'il y avait de possible, en s'obstinant
dans cette poursuite, c'tait d'obliger les deux gnraux russes 
oprer leur jonction dix ou quinze lieues plus loin, et cet avantage
de peu d'importance ne valait pas l'inconvnient d'puiser les forces
de l'arme. La cavalerie tait dans un tat pitoyable; l'artillerie
avait la plus grande peine  suivre. Napolon promit donc  Eugne et
 Murat de s'arrter de nouveau afin de procurer quelques jours de
repos aux troupes, de rallier les hommes en arrire, et de refaire
des magasins avec les ressources du pays que les Russes n'avaient pas
eu le temps de dtruire.

Cette rsolution adopte, Napolon se spara d'Eugne et de Murat,
qu'il laissa avec leurs troupes, et rentra dans Witebsk le soir mme.

[Note en marge: Par quelles causes avaient chou toutes les
combinaisons de la campagne.]

[Note en marge: Napolon n'avait peut-tre pas excut assez
tmrairement des combinaisons trop tmrairement conues.]

Ainsi ses combinaisons de l'ouverture de la campagne, qui taient
au nombre des plus belles qu'il et jamais conues, avaient chou,
quoiqu'il et battu l'ennemi dans toutes les rencontres, quoiqu'il
lui et dj fait perdre environ 15 mille hommes en morts, blesss
ou prisonniers, et lui et arrach plusieurs de ses meilleures
provinces, telles que la Lithuanie et la Courlande. Quelques fautes
d'excution avaient sans doute contribu  cet insuccs, comme
celle de s'tre trop ht de franchir le Nimen, et de n'avoir pas,
avant tout veil donn  l'ennemi, pass  Kowno le temps qu'il
fallut passer  Wilna pour rallier l'arme et ses bagages; comme
celles d'avoir trop compt sur la jonction du roi Jrme avec le
marchal Davout, de n'avoir pas mis celui-ci en mesure  lui seul
de poursuivre et d'envelopper le prince Bagration; d'avoir, en
traitant trop mal son jeune frre, amen une fcheuse interruption
de commandement, d'avoir enfin en toutes choses trop peu compt
avec les hommes et les lments. Mais indpendamment de ces fautes,
l'insuccs provenait, comme ces fautes elles-mmes, de l'imprudence
de cette guerre, consistant  tenter avec des soldats violemment
arrachs  tous les pays, et prcipitamment enrgiments, des marches
sans fin, dans des contres immenses, trop peu fertiles et trop peu
habites pour suppler  tout ce qu'il est impossible de porter
avec soi; d'avoir, non pas manqu de penser aux difficults d'une
telle entreprise, ou nglig les moyens de les vaincre, mais d'avoir
trop facilement cru  l'efficacit des moyens employs; d'avoir
agi, en un mot, avec tout l'enivrement d'un pouvoir abus par la
continuit des succs, et par la soumission gnrale des peuples.
Remarquons cependant que la folie de cette guerre tant commence,
si Napolon et t plus fou encore, s'il et march droit devant
lui, sans s'arrter dix-huit jours  Wilna pour y rallier ses troupes
et ses convois, il aurait sans doute laiss beaucoup plus de monde
en arrire, mais il et peut-tre aussi accabl Barclay de Tolly
d'un ct, Bagration de l'autre, et frapp des coups terribles, qui
auraient pu amener la paix, qui auraient suffi dans tous les cas 
remplir grandement cette premire campagne, et l'auraient dispens
d'aller chercher au fond de la Russie les rsultats clatants dont il
avait besoin pour conserver son prestige, pour imposer  l'Europe,
pour tenir ses troupes en haleine. Plus tard il et recueilli une
partie des hommes laisss en chemin, les plus solides au moins, et
du reste il n'en et jamais perdu autant qu'il en perdit bientt,
pour courir aprs un triomphe qui le fuyait sans cesse. On voit dj
ici, comme on le verra dans la suite, cette fatale guerre marque
au coin d'un double caractre, celui d'une conception tmraire, et
d'une excution incertaine, du gnie, en un mot, qui commence les
fautes, s'en repent aussitt aprs les avoir commences, et choue
par l'hsitation mme que ce repentir produit dans son action.
Oserons-nous le dire? Plus aveugl, Napolon et peut-tre mieux
russi! Il faut ajouter que, quoique sa sant ne ft pas atteinte,
son activit semblait moindre, qu'il allait plus souvent en voiture,
moins souvent  cheval, soit que la chaleur, un embonpoint croissant,
eussent quelque peu appesanti non pas son esprit mais son corps,
soit que l'normit de ce qu'il avait entrepris effrayt, nervt sa
volont jadis si forte et si ardente, soit, dirions-nous enfin si
nous partagions davantage les superstitions humaines, que la fortune
inconstante ou fatigue cesst de seconder ses desseins!

[Note en marge: Ncessit du parti pris par Napolon de se reposer
quinze jours  Witebsk.]

Certes, il restait encore  Napolon bien des combinaisons 
imaginer, et son inpuisable gnie n'tait pas  bout de ressources.
Barclay de Tolly, dont on n'avait pu empcher la jonction avec le
prince Bagration, et qui de 90 mille hommes allait se trouver
port  140 mille par la runion des deux armes de la Dwina et du
Dniper, n'en devenait pas invincible pour les 250 mille hommes
que Napolon tait en mesure de lui opposer aprs avoir ralli le
marchal Davout; Barclay de Tolly, qu'on n'avait pu jusqu'alors ni
surprendre ni envelopper, n'tait pas tout  coup devenu tellement
clairvoyant qu'il ft impossible d'endormir sa vigilance, et de faire
tomber sur sa tte l'un de ces coups imprvus sous lesquels avaient
succomb depuis quinze ans les plus vaillantes armes de l'Europe.
Les rsultats merveilleux qui signalaient chez Napolon tous ses
dbuts de campagne n'taient donc qu'ajourns, et en attendant on
avait des rsultats solides, la Lithuanie, la Courlande conquises,
et, de plus, l'ascendant des troupes franaises sur les troupes
ennemies maintenu dans tout son clat. On pouvait donc se reposer 
Witebsk sans de trop sombres penses; et si le repos qu'on avait pris
 Wilna prtait  la critique, celui qu'on allait prendre  Witebsk
tait  l'abri de tout reproche; car  Wilna, au prix de trente ou
quarante mille tranards de plus, il et t possible d'arriver 
temps sur les derrires de Bagration, sur le flanc de Barclay, mais
 Witebsk on ne pouvait rien, qu'agrandir davantage en s'avanant le
cercle que Barclay et Bagration allaient dcrire pour se rejoindre,
sans arriver  interrompre ce cercle nulle part, sans faire autre
chose que sacrifier  un rsultat insignifiant l'arme tout entire,
en l'exposant  prir actuellement de chaleur, de peur que plus tard
elle ne prt de froid.

[Note en marge: Distribution de la grande arme dans l'espace compris
entre la Dwina et le Dniper.]

Napolon s'installa donc pour douze ou quinze jours dans le palais
du gouverneur de Witebsk avec sa cour militaire. Il distribua
ses corps d'arme autour de lui, de manire  se garder de toute
surprise,  les nourrir le mieux possible,  leur prparer une
rserve de vivres pour les prochains mouvements, et  pouvoir se
concentrer  propos sur les points o il faudrait agir. Il tablit 
Witebsk mme la garde impriale; en avant de lui  Sourage, petite
ville situe au-dessus de Witebsk sur la Dwina, le prince Eugne; un
peu  droite, vers Roudnia, au milieu de l'espace compris entre la
Dwina et le Dniper, et derrire le rideau de bois qui longeait les
bords de la Kasplia, le marchal Ney, et en avant de celui-ci,  tous
les dbouchs par o l'ennemi pouvait se prsenter, la masse entire
de la cavalerie. (Voir la carte n 55.) Il fit camper derrire Ney,
entre Witebsk et Babinowiczi, les trois divisions du 1er corps, qui
attendaient avec impatience le moment de se runir au chef svre
mais paternel sous lequel elles avaient l'habitude de vivre et de
combattre.

[Note en marge: Runion du marchal Davout  la grande arme, et
distribution des troupes de ce marchal.]

Le marchal Davout, en effet, avait remont le Dniper, aprs le
combat de Mohilew. Il s'tait tabli  Orscha, o il gardait le
Dniper, comme  Witebsk Napolon gardait la Dwina. Il avait tendu
la cavalerie de Grouchy sur sa gauche, pour se lier vers Babinowiczi
avec la grande arme, et avait jet sur sa droite la cavalerie lgre
de Pajol et Bordessoulle, pour suivre et observer au del du Dniper
le prince Bagration, qui faisait un grand dtour par Micislaw afin
de rejoindre Barclay de Tolly vers Smolensk. Le marchal Davout
avait enfin ralli les Westphaliens et les Polonais, extnus les
uns et les autres par une marche de plus de cent cinquante lieues,
excute du 30 juin au 28 juillet, dans un pays difficile et la
plupart du temps sans vivres. Les Polonais taient  Mohilew, les
Westphaliens entre Mohilew et Orscha. Le gnral Latour-Maubourg,
avec sa cavalerie fatigue, se retirait lentement de Bobruisk sur
Mohilew, observant les troupes dtaches de Tormazoff. Reynier,  la
tte des Saxons destins  garder le grand-duch, se croisait avec
les Autrichiens, qui taient en marche vers la grande arme.

[Note en marge: Napolon rend  chaque commandant en chef les troupes
momentanment dtaches de son corps.]

Napolon tabli ainsi sur la haute Dwina avec la garde et le prince
Eugne, ayant entre la Dwina et le Dniper, Murat, Ney, les trois
premires divisions du marchal Davout, et sur le Dniper mme le
reste des troupes de ce marchal, plus les Westphaliens et les
Polonais, tait dans une position inattaquable, et en mesure de
prparer de nouvelles oprations. Son intention tait, en s'occupant
des besoins de ses soldats, de recomposer chaque corps suivant sa
formation primitive, de rendre au prince Eugne la cavalerie de
Grouchy, et mme les Bavarois, de rendre au gnral Montbrun les
cuirassiers de Valence un moment prts au marchal Davout, de rendre
 celui-ci ses trois premires divisions d'infanterie, de lui confier
outre le 1er corps, les Westphaliens, les Polonais, et la cavalerie
de rserve du gnral Latour-Maubourg.

[Note en marge: Soins pour les vivres, les hpitaux, les magasins.]

Suivant sa coutume, Napolon ordonna qu'on employt sur-le-champ
les ressources qu'offrait le pays, pour procurer aux troupes
la subsistance qui leur avait manqu pendant la marche, et leur
mnager une rserve de huit  dix jours de vivres.  Witebsk, il
y avait quelques provisions, notamment en vin, sucre, caf, et on
en disposa pour les hpitaux. Les bords de la Dwina taient assez
bien cultivs, et le pays au del, en entrant en Russie Blanche,
de Witebsk  Newel et Wielij, prsentait  et l du grain et du
btail. Les magasins des Russes avaient t gnralement dtruits,
mais on en avait conserv quelques portions qu'on transportait en
ce moment sur les voitures du pays  la suite de Barclay de Tolly.
Notre cavalerie profita de l'occasion, et fit des prises assez
importantes en avant des cantonnements du prince Eugne.  Liosna,
Roudnia, Babinowiczi, c'est--dire entre la Dwina et le Dniper,
les Russes n'ayant fait que passer, et nos tranards n'ayant pu se
rpandre encore, il restait des moyens de subsistance.  Orscha,
sur le Dniper, le marchal Davout avait trouv de quoi prparer
l'approvisionnement de ses troupes. Au del du Dniper, d'Orscha 
Micislaw, s'tendait une contre fertile, et o il y avait beaucoup
de moulins. Malheureusement ils avaient t la plupart mis hors de
service. Napolon ordonna de les rtablir, de construire des fours,
de former des magasins, particulirement  Witebsk et  Orscha, o
il prtendait placer ses deux principaux points d'appui sur la Dwina
et sur le Dniper. On manquait d'hpitaux, surtout  Witebsk, o
l'on avait  soigner, outre les 1800 blesss franais rests des
trois combats d'Ostrowno, 5  600 blesss russes, sans compter un
nombre considrable de malades. Le bon et habile chirurgien Larrey,
vritable hros d'humanit, soignant les blesss de l'ennemi afin que
l'ennemi soignt les ntres, se donnait  Witebsk des peines infinies
pour suppler aux effets d'ambulance qui n'taient pas encore
arrivs. Napolon lui fit livrer tout ce qu'on trouva de meilleur
dans les couvents. Il profita en outre de la prsence du marchal
Davout  Orscha pour faire prparer  Orscha mme, ainsi qu' Borisow
et  Minsk, des hpitaux capables de recevoir douze mille malades.

[Note en marge: Effrayante diminution d'effectif dans les corps, et
appels faits pour la constater.]

[Note en marge: Pertes dans les corps des marchaux Macdonald,
Oudinot et Ney.]

[Note en marge: Pertes de la cavalerie.]

[Note en marge: Pertes de la garde impriale.]

Si quelque chose peut donner une ide de la difficult des oprations
militaires  de si grandes distances, et avec de si grandes masses
d'hommes, c'est l'tendue et la multiplicit des souffrances de nos
soldats, malgr tous les efforts de gnie faits pour les prvenir.
Les combats livrs par la cavalerie de Poniatowski  Mir, par le
corps de Davout  Mohilew, par la grande arme  Ostrowno, par
Oudinot  Deweltowo, et par divers corps en plusieurs autres lieux,
nous avaient tout au plus cot 6  7 mille hommes en morts ou
blesss, et cependant 150 mille hommes environ avaient dj disparu
des rangs dans les marches du Nimen au Dniper et  la Dwina. Les
chefs de corps en parlaient avec tant d'insistance  Napolon,
qu'aprs s'tre dcid, par ce motif,  faire une nouvelle halte 
Witebsk, il ordonna pour connatre l'tendue du mal des appels dans
tous les rgiments[4]. En commenant cette revue dtaille des corps
de l'extrme gauche  l'extrme droite, du marchal Macdonald vers
Riga, jusqu'au gnral Reynier vers Brezesc, sur une ligne de plus
de deux cents lieues, on trouvait les tristes rsultats suivants. Le
marchal Macdonald, qui avait sous ses ordres des Prussiens et des
Polonais organiss de longue main, qui avait eu cinquante lieues tout
au plus  parcourir, et trs-peu de privations  endurer, n'avait
subi qu'une perte de 6 mille hommes. De 30 mille combattants, il
tait rduit  24 mille. Le marchal Oudinot, qui avec la division
des cuirassiers Doumerc, dtache du corps de cavalerie de Grouchy,
comptait environ 38 mille combattants au passage du Nimen, n'en
conservait pas plus de 22  23 mille  Polotsk. Il attribuait cette
dsolante diminution  la dsertion qui s'tait produite parmi
les troupes trangres, telles que les Croates, les Suisses, les
Portugais. Parmi les Franais, la dsertion ne s'tait manifeste que
chez les jeunes gens. Le marchal Ney, qui avait possd 36 mille
hommes au dbut des oprations, affirmait  Witebsk n'en pouvoir pas
mettre en ligne plus de 22 mille. Les trangers, c'est--dire les
Illyriens et les Wurtembergeois, taient dans ce corps comme dans
les autres la cause principale de la diminution d'effectif. Murat,
avec la cavalerie de rserve des gnraux Nansouty et Montbrun,
tait rduit de 22 mille cavaliers  13 ou 14 mille. Il faut ajouter
que la cavalerie lgre attache  chaque corps d'arme avait
diminu dans une proportion beaucoup plus forte encore, par suite
du service fatigant des avant-gardes, et de la protection dont il
fallait sans cesse entourer les troupes envoyes au fourrage. Elle
ne prsentait plus que la moiti de sa force primitive. La garde
impriale elle-mme ne comptait plus que 27 ou 28 mille hommes
environ au lieu de 37 mille, ce qui tait d aux pertes de la jeune
infanterie,  celles de la cavalerie lgre constamment employe aux
reconnaissances que l'Empereur ordonnait directement, et surtout
 l'incroyable disparition des nouvelles recrues dans la division
Claparde. Cette division tait tombe de 7 mille fantassins  moins
de 3 mille. Ne consistant plus  son retour d'Espagne que dans le
cadre des rgiments, on l'avait recrute avec de jeunes Polonais,
qui avaient tous succomb  la fatigue ou  la tentation de rentrer
chez eux. C'est ainsi que la garde elle-mme, quoique toujours bien
pourvue, comptait dj 10 mille hommes de moins. La vieille garde
tait la seule troupe qui n'et rien perdu.

[Note 4: Les historiens qui ont voulu excuser la campagne de Russie
se sont attachs  faire dater la ruine de l'arme de la retraite de
Moscou, des grands froids qui accompagnrent cette retraite, et des
privations qu'il fallut endurer pendant une marche de 250 lieues,
etc. C'est une erreur commise par des crivains qui n'ont pas examin
de prs les documents vritables. La correspondance des gnraux,
des ministres, des prfets mme, prouve que les causes de ce grand
dsastre taient plus anciennes et plus profondes. On touchait en
effet  la dissolution de l'arme par suite de guerres incessantes,
auxquelles il fallait suffire avec un recrutement prcipit, des
soldats enfants, braves mais faibles, avec des trangers de mauvaise
volont, et un matriel qui ne rsistait pas  de telles distances.
Ces causes commencrent la ruine de l'arme bien avant qu'on ft 
Moscou, et la retraite de Moscou ne fit que l'achever. La fatigue,
le dfaut de vivres, la mortalit des chevaux, qui mit une partie
de la cavalerie  pied, crrent de trs-bonne heure de funestes
habitudes de vagabondage, qui se dvelopprent ensuite dans cette
fatale campagne, lorsque les causes qui les avaient produites eurent
atteint leur dernier degr d'nergie. C'est ce commencement que nous
signalons ici au moyen de preuves irrfragables et soigneusement
recueillies. Notre travail a t fait sur les tats mmes prsents
 Napolon par les chefs de corps, tats d'aprs lesquels il tablit
ses propres calculs.]

[Note en marge: Pertes de l'arme d'Italie.]

[Note en marge: Situation un peu meilleure des troupes du marchal
Davout.]

Le corps du prince Eugne, valu  80 mille hommes lors du passage
du Nimen, n'tait plus que de 45 mille, dont 2 mille environ perdus
par le feu. Une affreuse dyssenterie, devenue pidmique parmi les
Bavarois, les avait rduits de 27  13 mille. Cette maladie tait
due  une nourriture o il entrait plus de viande que de pain,  la
viande de porc mange sans sel,  la privation de vin,  la fracheur
des bivouacs succdant brusquement  l'touffante chaleur des
jours, enfin et par-dessus tout aux marches rapides,  la jeunesse
des hommes,  leur peu de penchant  servir. On regardait ce corps
comme  peu prs hors d'tat d'tre utile, et on l'avait laiss 
Beschenkowiczy, parce que chaque jour de marche lui occasionnait
mille malades[5]. La division italienne tait le corps qui aprs les
Bavarois avait le plus souffert de la dyssenterie. La garde italienne
elle-mme, compose d'hommes de choix, n'en avait pas t exempte.
Les belles divisions franaises Broussier et Delzons avaient mieux
rsist  cette rude vie de marches et de privations. D'avril 
juillet elles taient venues de Vrone  Witebsk, de l'Adriatique
aux sources de la Dwina. Elles avaient perdu par le feu 2 mille
hommes  Ostrowno, et 3 mille par la fatigue, ce qui de 20 mille
les avait rduites  15. C'tait un grand avantage sur la division
italienne Pino, qui de 11 mille hommes tait tombe  5 mille. Le
corps du marchal Davout avait moins diminu que les autres, grce 
sa forte composition. S'il n'avait eu dans ses rangs des Hollandais,
des Hambourgeois, des Illyriens, des Espagnols, on aurait  peine
compt une rduction d'un dixime dans son effectif. Par suite de ce
mlange, et par suite aussi de l'incorporation des rfractaires dans
ses rgiments, il ne pouvait plus mettre en ligne que 52 ou 53 mille
hommes au lieu de 72. Le corps de Jrme, compos des Westphaliens,
des Polonais, des Saxons, de la cavalerie de Latour-Maubourg, avait
essuy les pertes suivantes: les Polonais taient rduits de 30 mille
hommes  22 mille, les Westphaliens de 18  10, les Saxons de 17 
13, la cavalerie Latour-Maubourg de 10  6 environ.

[Note 5: Il est bien entendu que je ne parle pas mme d'aprs les
mmoires du marchal Saint-Cyr, plus attristants encore que mon
rcit, mais d'aprs les correspondances quotidiennes des chefs de
corps. Il n'y a pas un des dtails de cet expos que je ne puisse
appuyer sur des tats authentiques et des calculs irrfragables.]

Ainsi l'arme active, qui au passage du Nimen comprenait 400 mille
combattants, et prs de 420 mille hommes de toutes armes avec les
parcs, ne comptait plus que 255 mille soldats, excellents sans
doute, tous fort solides, tous prsents au drapeau, mais pas trop
nombreux assurment si on voulait pntrer au coeur de la Russie. Il
est vrai qu'il y avait 140 mille hommes en seconde ligne, entre le
Nimen et le Rhin, et 50  60 mille malades dans les divers hpitaux
de l'Allemagne et de la Pologne, et qu'on pouvait de ces 200 mille
individus tirer d'utiles renforts. En laissant sous les marchaux
Macdonald et Oudinot 60 mille hommes sur la Dwina, 20 mille environ
sur le Dniper sous le gnral Reynier, il restait de l'arme active
175 mille hommes  porter en avant. Il faut observer que les 30 mille
Autrichiens du prince de Schwarzenberg, actuellement en marche vers
Minsk, devaient bientt grossir ce nombre, et que des 140 mille
chelonns entre le Nimen et le Rhin, Napolon pouvait tirer 30
mille bons soldats sous le marchal Victor, pour les rapprocher de
ses derrires. Quant  la rserve confie au marchal Augereau, quant
aux diverses garnisons de l'Allemagne, elles taient ncessaires
pour faire face aux Sudois, et il tait impossible de les dplacer.
Ainsi, en ajoutant aux 60 mille hommes des marchaux Macdonald
et Oudinot laisss sur la Dwina les 30 mille hommes du marchal
Victor, en ajoutant aux 20 mille hommes du gnral Reynier laisss
entre le Bug et le Dniper les 30 mille Autrichiens, Napolon avait
environ 175 mille hommes  mener avec lui, ou sur Moscou ou sur
Saint-Ptersbourg, ses flancs tant fortement protgs. On pouvait
sans doute avec cette masse qui tait organise frapper encore des
coups dcisifs, mais il tait cruel, aprs un mois de campagne, et
sans aucune grande bataille, d'tre ramen  de telles proportions.

[Note en marge: Causes de la diminution des effectifs.]

[Note en marge: Inquitudes que causent  Napolon les diminutions
d'effectif.]

Les causes de cette trange diminution ont dj t indiques. Les
dernires marches venaient de les rvler encore plus clairement.
L'arme d'Italie avait fait de mars  juillet six cents lieues,
l'arme partie du Rhin cinq cents. On avait runi 150 mille chevaux
pour traner les munitions et nourrir l'arme, mais une moiti
de ces chevaux avait dj succomb faute de trouver  se nourrir
eux-mmes, et une partie considrable de nos convois avait d tre
abandonne sur les routes. Les privations jointes  la longueur
des marches avaient ainsi empch beaucoup d'hommes, mme de bonne
volont, de suivre leur corps. Les trangers de toutes les nations,
Illyriens, Italiens, Espagnols, Portugais, Hollandais, Allemands,
Polonais, s'entendant difficilement les uns avec les autres et avec
les habitants des pays traverss, faisant de l'arme une Babel,
ne se sentant aucun got  servir avec nous, se battant bien par
amour-propre quand ils taient sous nos yeux, mais hors du champ
de bataille n'prouvant pas le moindre scrupule ds qu'ils taient
fatigus ou indisposs de rester en arrire, ayant dans les forts
de la Pologne une retraite assure pour se cacher, disparaissaient
 vue d'oeil. Quelques-uns mouraient ou pourrissaient dans les
hpitaux, quelques autres exeraient le mtier de brigands, le
plus grand nombre s'coulaient  travers l'Allemagne favoriss par
les habitants, et la plupart du temps rentraient chez eux. Aprs
les trangers, les rfractaires et les jeunes soldats franais
taient les plus enclins  quitter les rangs, les jeunes soldats
par dmoralisation, les rfractaires par got pour la vie errante.
Il ne restait sous le drapeau que les anciens soldats, ou bien
ceux qu'un temprament plus militaire avait promptement associs
 l'esprit des vieilles bandes, et ils formaient, comme on vient
de le voir, un total de 250 et quelques mille hommes.  commettre
la tmrit de cette campagne si lointaine, il et certainement
mieux valu n'avoir avec soi que 250 mille hommes au lieu de 400
mille, car on n'en aurait eu que 250 mille  nourrir, et de plus on
n'aurait pas infect le pays d'une multitude de dserteurs, dont la
conduite pouvait devenir contagieuse. C'tait en effet l'exemple de
la dsertion bien plus encore que la perte matrielle de 150 mille
hommes dont il fallait s'inquiter, car peu  peu cette facilit
 quitter le drapeau, jusqu' ce jour trangre  nos soldats, en
entranait beaucoup qui jamais n'y auraient pens s'ils n'avaient
eu continuellement sous les yeux le spectacle de la dsertion. 
la contagion de l'exemple se joignaient mille fcheux prtextes
pour s'loigner des rangs. Tous les soirs la course aux vivres,
l'attention  donner  d'immenses bagages, le soin des troupeaux
mens  la suite de l'arme, l'artillerie rgimentaire que Napolon
avait voulu confier aux rgiments d'infanterie, et qui dtournait
de leur service habituel beaucoup d'excellents fantassins pour en
faire de mauvais artilleurs, enfin la mortalit des chevaux qui
mettait forcment  pied une multitude de cavaliers rduits  se
traner pniblement  la suite des corps, grossissaient cette triste
queue qu'on aperoit ordinairement aprs le passage des armes,
et qui bientt s'allonge, se corrompt, devient mme infecte, en
proportion du mauvais tat des troupes. C'tait cet ensemble de
causes qui proccupait surtout Napolon, plus encore que le nombre
si considrable d'hommes dont il allait tre matriellement priv,
car,  la rigueur, avec 100 mille hommes distribus sur ses flancs,
et une masse bien compacte de 150 mille autres ports en avant, il
n'et pas t impossible de frapper sur la Russie un coup mortel;
mais  voir ce qui se passait, il tait  craindre que les 250 mille
hommes qui lui restaient ne fussent bientt rduits  200,  100,
et mme  beaucoup moins. Napolon en avait dans certains moments
le pressentiment sinistre, et prenait pour parer  ce danger les
prcautions les plus minutieuses et les plus profondment calcules.
Voici celles qu'il adopta pendant le sjour qu'il fit  Witebsk.

[Note en marge: Moyens qu'il emploie pour y remdier.]

[Note en marge: Nomination de deux inspecteurs gnraux de
l'infanterie et de la cavalerie pour la grande arme.]

[Note en marge: Revues continuelles de troupes sur la grande place de
Witebsk.]

[Note en marge: Allocution au gnral Friant.]

La gendarmerie d'lite, troupe sans pareille pour la qualit
des hommes, exerant ordinairement la police sur les derrires
de l'arme, et se composant de 3  400 cavaliers, lui parut
insuffisante, malgr les colonnes mobiles dont on l'avait renforce,
et il ordonna d'envoyer de Paris au quartier gnral tout ce qui
restait dans les dpts de la garde. Il cra, ce qu'il n'avait
pas fait encore, et ce qui attestait bien l'tat fcheux des
troupes, deux inspecteurs de la grande arme, qui, sous le titre
d'_aides-majors gnraux_ de l'infanterie et de la cavalerie, taient
chargs de veiller  la situation de ces deux armes,  leur tenue, 
leur effectif,  leurs besoins. Ils devaient s'assurer de la force
vraie des rgiments au moment de chaque action, et s'occuper surtout
des petits dpts que l'arme laissait sur sa route. Napolon fit,
pour ces fonctions, deux choix excellents, tant sous le rapport de
la vigilance que sous celui de la connaissance de chaque arme, ce
fut, pour l'infanterie, le comte Lobau, pour la cavalerie, le comte
Durosnel. Malheureusement la multiplication des emplois ne remdie
pas plus aux abus que la multiplication des mdecins n'assure la
gurison des malades. Napolon chercha avec plus de raison dans
cette seconde halte, qu'il se proposait de faire  Witebsk, et que
la chaleur, indpendamment de tout autre motif, aurait rendue
ncessaire, dans le ralliement des hommes, dans l'arrive des
convois, qu'un dlai de douze ou quinze jours devait singulirement
faciliter, dans le soin  runir une nouvelle rserve de vivres
qu'on essayerait cette fois de transporter rellement  la suite de
l'arme, le remde au mal qui l'inquitait. Toujours dans le dsir de
rveiller le sentiment de la discipline chez ses soldats, il voulut
passer lui-mme des revues sur la place de Witebsk, qu'il agrandit en
faisant abattre quelques-unes des maisons en bois qui l'obstruaient.
L il inspecta d'abord les diverses brigades de la garde impriale,
puis les corps qui taient  sa porte, examinant lui-mme en dtail
la tenue des hommes, leur armement, leur quipement, et parlant aux
soldats et aux officiers un langage fait pour exciter dans leurs
coeurs les plus nobles sentiments. Dans l'une de ces revues, il reut
le gnral Friant en qualit de colonel-commandant des grenadiers 
pied de la garde, dignit qui tait vacante par la mort du gnral
Dorsenne, et dont il voulut rcompenser l'un des trois anciens
divisionnaires du marchal Davout. Cette rception eut lieu aux
applaudissements de toute l'arme. Le gnral Friant tait alors le
modle accompli de ces vertus guerrires formes sous la Rpublique,
non corrompues par les prosprits de l'Empire, et consistant dans la
modestie, la probit, le dvouement au drapeau, la profonde science
du mtier unie  un vritable hrosme. Napolon, aprs avoir serr
dans ses bras cet homme rare, dont les cheveux avaient dj blanchi
sous les armes, lui dit: Mon cher Friant, vous ne prendrez ce
commandement qu' la fin de la campagne; ces soldats-ci vont tout
seuls, et il faut que vous restiez avec votre division, o vous
aurez encore de grands services  me rendre. Vous tes l'un de ces
hommes que je voudrais pouvoir placer partout o je ne puis pas tre
moi-mme.--

[Note en marge: L'arme discerne clairement le danger de cette
guerre, consistant surtout dans les distances  parcourir.]

[Note en marge: Ide de s'arrter  Witebsk trs-rpandue.]

Napolon n'tait pas le seul dans l'arme  s'tre aperu de la grave
difficult des distances, surtout dans un pays mal cultiv parce
qu'il tait mal peupl, avec un ennemi qui se retirait sans cesse
par ncessit et par calcul. Dans le premier lan on n'avait pas
dout d'atteindre les Russes, et de les battre une fois atteints,
mais la chaleur, la mauvaise nourriture, ayant tout  coup abattu les
forces, on commenait  mesurer les espaces parcourus,  s'inquiter
de ceux qu'il faudrait parcourir encore, et on se demandait avec
une sorte de chagrin quand est-ce qu'on pourrait joindre l'arme
ennemie[6]. C'tait le sujet des entretiens des gnraux, des
officiers et des soldats eux-mmes.--Ces misrables fuient toujours!
s'criaient les soldats.--Ces russ, disaient beaucoup d'officiers,
veulent nous entraner  leur suite, nous fatiguer, nous puiser,
et nous assaillir quand nous serons assez rduits en nombre et en
force physique pour n'tre plus  craindre.--Cette dernire pense
avait surtout germ dans les rangs les plus levs de l'arme, et on
entendait se demander autour de Napolon s'il ne serait pas temps
de s'arrter, puisqu'on tait arriv aux vritables limites qui
sparaient l'ancienne Pologne de la Moscovie, et pour ainsi dire
l'Europe de l'Asie; de s'tablir solidement sur la Dwina et sur le
Dniper, de fortifier Witebsk et Smolensk, de prendre Riga  gauche,
de s'tendre  droite jusqu'en Volhynie et en Podolie, d'insurger
ces provinces, d'organiser la Pologne, de lui crer une arme, un
gouvernement, de prparer aussi les cantonnements d'hiver, et d'y
attendre avec des troupes rorganises, bien armes, bien nourries,
cantonnes sur une bonne frontire, que les Russes vinssent nous
redemander la Pologne les armes  la main. Dans ce cas la rponse ne
prsentait pas de doute, et il n'y avait pas un soldat qui ne ft
certain de la faire victorieuse.

[Note 6: L'historien russe Boutourlin, le meilleur narrateur tranger
de cette guerre, a dit (page 453, tome II de son ouvrage) que la
retraite des Russes avait t l'effet non d'un calcul, dont tout
le monde s'tait vant aprs coup, mais de la faiblesse numrique
de leur arme. Cet crivain sens, et gnralement impartial,
prouvait le dsir bien naturel de rduire  leur juste valeur les
prtentions de ceux qui ont voulu s'attribuer exclusivement la
gloire des vnements de 1812, et se faire un mrite de ce qui ne
fut le plus souvent que le produit du hasard, ou plutt la faute
de celui qui dirigeait l'arme franaise. Il est bien vrai, en
effet, que l'arme russe se retirait parce qu'elle ne pouvait pas
faire autrement, et que fort souvent l'entranement des passions
agissant chez elle en sens contraire de la raison, elle et livr
bataille si son infriorit numrique le lui et permis. Il est bien
vrai encore que les mouvements de l'arme russe,  les considrer
dans leurs motifs de chaque jour, furent plutt commands par les
circonstances du moment que dirigs d'aprs un plan gnral. Mais ce
serait mconnatre aussi une partie non moins importante de la vrit
que de ne pas voir qu'au milieu des variations quotidiennes d'ides
produites par une situation violente, il y avait cependant une pense
gnrale, existant dans toutes les ttes indpendamment du plan du
gnral Pfuhl, pense consistant  croire que plus on rtrogradait
vers le centre de l'empire, plus les Franais s'affaiblissaient,
et plus les Russes devenaient relativement forts; qu'il ne fallait
donc pas se trop chagriner d'un mouvement rtrograde indfiniment
continu, et qu'on y perdait plus en apparence qu'en ralit. La
haine, l'orgueil, luttaient sans doute contre cette pense, et la
conduite des gnraux russes fut le rsultat d'un perptuel conflit
entre le calcul qui conseillait de rtrograder, et la passion qui
poussait  combattre. Une autre ide moins gnralement rpandue, et
 laquelle Alexandre s'tait fort attach, et que seul il pouvait
mettre  excution, parce que seul il donnait des ordres aux armes
loignes de Finlande, de Volhynie et de Moldavie, tait celle
d'agir sur les flancs de l'arme franaise, quand elle serait tout
 fait engage dans l'intrieur de la Russie. Cette ide tait
aussi juste que celle de rtrograder jusqu' l'entier puisement de
l'arme franaise, et l'une et l'autre appliques  propos devaient
malheureusement pour nous avoir des consquences immenses. Ces deux
ides, inspires  tout le monde par la nature mme des choses,
composrent le plan des Russes, et elles appartinrent  l'esprit de
tous, bien plus qu' l'esprit d'un seul, ce qui confirme l'assertion
si juste du gnral Clausewitz, que la campagne de 1812 se fit
presque toute seule. Le gnral Pfuhl, en les systmatisant beaucoup
trop, les gta peut-tre par des exagrations, mais ces ides n'en
existaient pas moins chez lui et chez d'autres, et Alexandre,
lorsqu'il le rcompensa plus tard, montra une justice gnreuse et
dlicate. Quant  la pense de se retirer, le gnral Boutourlin, en
accordant beaucoup  la ncessit, dit vrai, mais il exagre en tant
au calcul sa part vritable. On tait forc de se retirer, mais on
se retirait avec la conviction que le dommage rel tait plus grand
pour l'arme franaise que pour l'arme russe. Si nous insistons
pour claircir ce point de fait, c'est parce qu'il est du devoir de
l'histoire de prciser l'origine des rsolutions qui ont chang la
face du monde.  quel soin se vouerait l'histoire, si elle ngligeait
celui-l?]

[Note en marge: Rponse de Napolon  cette manire de penser.]

Ces ides taient justes assurment, et pourtant elles soulevaient
de fortes objections. Aussi Napolon, qui voyait tout, qui savait
tout, prouvait-il une sorte d'impatience  entendre les propos
d'hommes senss, ayant en grande partie raison, mais ngligeant un
ct important de la vrit. Condamn dans ces pays dpeupls par la
nature et par la guerre  vivre en tte  tte avec ses lieutenants,
y mettant mme plus de condescendance que de coutume  cause de
l'anxit dont il les voyait saisis, il rpondait  leurs opinions,
dont il ne mconnaissait pas la justesse, par les graves rflexions
qui suivent.

D'abord ces cantonnements, disait-il, n'taient pas si faciles
 tablir qu'on le pensait. Le Dniper et la Dwina, qui dans le
moment semblaient des frontires, n'en seraient plus dans trois
mois. La gele et la neige en feraient des plaines, sur lesquelles
une lgre cavit marquerait tout au plus le cours des fleuves. Que
seraient alors quelques points tels que Dunabourg, Polotsk, Witebsk,
Smolensk, Orscha, Mohilew, distants de trente ou quarante lieues
les uns des autres, et trs-lgrement fortifis? Comment dfendre,
contre des troupes que l'hiver serait loin de paralyser, contre
la facilit du tranage, une pareille ligne de cantonnements? Et
ces soldats franais, si prompts par nature, devenus plus prompts
encore par l'habitude des dernires guerres, comment les retenir,
et leur faire prendre patience, sous le plus triste climat du
monde, pendant neuf mois entiers, depuis aot de la prsente anne
jusqu' juin de l'anne suivante, sans tre mme assur de les bien
nourrir pendant ce long intervalle de temps? Interrompre en aot une
campagne commence  la fin de juin!... Comment leur expliquer une
telle timidit, comment la faire comprendre  l'Europe? Et celle-ci,
habitue  nos coups de foudre, en nous voyant hsiter, ttonner,
nous arrter aprs quelques combats, brillants mais sans rsultat,
n'allait-elle pas nous regarder d'un oeil moins humble, douter de
nous, et peut-tre s'agiter sur nos derrires? L'Espagne (dans
laquelle de fcheux vnements commenaient  se produire, ainsi
qu'on le verra bientt), l'Espagne n'allait-elle pas nous crer des
embarras, qui, peu inquitants lorsque la grande arme tait place
entre l'Elbe et le Rhin, deviendraient graves lorsqu'elle serait
avec son chef confine pour un temps indtermin entre le Nimen et
le Borysthne? Avait-on mesur toutes ces difficults, et beaucoup
d'autres auxquelles on devrait songer, quand on tait si prompt 
conseiller de s'arrter?--

Telles taient les objections que Napolon adressait  ceux qui
considraient l'tablissement sur le Dniper et la Dwina comme un
rsultat suffisant de la campagne, et il y avait bien d'autres
objections encore qu'il taisait, quoiqu'il les st bien, car s'il
tait plus prompt que personne, par caractre, par habitude, par
ambition,  se jeter dans d'inextricables difficults, il tait
plus prompt aussi que personne  dcouvrir ces difficults, quand
il s'y tait jet, et s'il les niait, ce n'tait pas par ignorance,
mais par rpugnance  s'avouer ses fautes, par calcul, et un peu
aussi par ce besoin d'illusions qui porte  se nier  soi-mme
des choses qu'on sait tre vraies, comme si en les niant on en
diminuait la ralit. Il savait, par exemple, sans en convenir,
que les esprits commenaient  s'loigner de lui, mme en France,
qu'en Europe ils taient profondment exasprs, que dans l'arme,
qui composait sa vritable clientle, la fatigue avait dj produit
le refroidissement, la critique, la mfiance, et que, dans cette
situation, il ne pouvait se soutenir qu' force de coups d'clat.

[Note en marge: Napolon ne repousse pas absolument l'ide de
s'arrter sur la Dwina et le Dniper, mais il veut auparavant avoir
rtabli par quelque grand triomphe le prestige de ses armes.]

Du reste, l'ide de ne point dpasser les limites de la Pologne, qui
se rpandait autour de lui, il n'en mconnaissait pas le mrite;
il tait mme prt  y adhrer, et  en faire le principe de sa
conduite, mais aprs avoir excut certaines oprations qu'il
mditait encore, aprs avoir remport quelque triomphe signal,
car il ne dsesprait pas, aprs ce second repos d'une quinzaine,
de frapper quelque grand coup, qui maintiendrait tout entier le
prestige de ses armes, et lui permettrait de s'arrter aux frontires
de la Moscovie, sans que le monde ni la France doutassent de lui,
point important  ne jamais oublier. Au surplus, les divergences
sur ce sujet n'avaient encore aucune gravit, car malgr quelques
doutes surgissant  et l, la confiance en lui tait entire parmi
ses soldats et ses gnraux, et si la fatigue inspirait parfois
des moments de tristesse, elle ne suggrait  personne l'ide d'un
dsastre.

[Note en marge: Mouvements de tous ses corps dirigs dans cette
pense.]

Napolon, nourrissant le projet de nouvelles et dcisives oprations,
dirigeait dans ce sens les mouvements des corps d'arme qui
actuellement ne prenaient point part au repos de Witebsk. On a vu
que sur la Dwina il avait ordonn au marchal Oudinot de marcher
l'pe haute sur le comte de Wittgenstein, de le pousser sur Sebej,
route de Saint-Ptersbourg par Pskow, afin de dgager la gauche de la
grande arme (voir la carte n 54); qu'il avait ordonn au marchal
Macdonald d'appuyer le mouvement du marchal Oudinot, de se porter
sur la basse Dwina, afin de faire tomber Dunabourg, et de prparer
le sige de Riga, ce qui devait assurer non-seulement l'occupation
paisible de la Courlande, mais probablement aussi la possession des
deux forts points d'appui de Dunabourg et de Riga. On a vu enfin que
vers le Dniper il avait ordonn au gnral Reynier avec les Saxons,
au prince de Schwarzenberg avec les Autrichiens, de se croiser, et de
se rendre, le prince de Schwarzenberg  Minsk, le gnral Reynier 
Brezesc ou Kobrin, ce dernier ayant mission de couvrir le grand-duch
et d'insurger la Volhynie. Ces ordres taient actuellement ou
excuts ou en cours d'excution, dans la mesure des circonstances et
du talent de ceux qui taient chargs de les excuter.

[Note en marge: Le marchal Oudinot passe la Dwina  Polotsk.]

Le marchal Oudinot, dont le corps tait rduit de 38 mille hommes 
28 mille au plus[7], avait successivement dfil devant Dunabourg,
Drissa, Polotsk, et enfin pass la Dwina  Polotsk mme. Il avait
d'abord, par ordre de Napolon, laiss sa troisime division,
compose de Suisses, d'Illyriens, de Hollandais, sous le gnral
Merle, au camp de Drissa, pour dtruire les ouvrages de ce camp
aussi clbre qu'inutile. Mais des bras puiss et privs d'outils
(le matriel du gnie tait rest en arrire) n'avaient pu avancer
beaucoup cette importante dmolition; et le marchal se trouvant
infiniment trop faible devant le corps de Wittgenstein, qui avait
t port par les renforts du prince Repnin  30 mille hommes, avait
rappel  lui la division Merle. Afin de se conformer  l'ordre de
s'lever jusqu' Sebej sur la route de Saint-Ptersbourg, il avait
pouss le 28 juillet une moiti de sa cavalerie lgre sur la petite
rivire de la Drissa (l'un des affluents de la Dwina), et avait
successivement chelonn ses premire et seconde divisions avec
les cuirassiers entre la Drissa et Polotsk. Pour se garder contre
les Russes de Wittgenstein, tablis au del de la Drissa, dans une
direction presque perpendiculaire  son flanc gauche, il avait post
 Lazowka le reste de sa division lgre, et la division trangre du
gnral Merle. (Voir la carte n 55.) Le 29, il avait fait un pas en
avant, pass la Drissa au gu de Sivotschina, port son avant-garde
prs de Kliastitsoui, rang ses deux principales divisions un
peu en arrire, et laiss la division Merle  la garde du gu de
Sivotschina. Quelques dtachements de cavalerie et d'infanterie
lgre le liaient avec Polotsk.

[Note 7: Il faut remarquer que si plus haut (page 160) nous l'avons
prsent comme rduit  environ 23 mille hommes, c'est aprs les
combats dont le rcit va suivre; mais  l'poque dont il s'agit ici
il comptait encore 28 mille hommes environ.]

[Note en marge: Combat du marchal Oudinot contre le corps de
Wittgenstein, livr le 29 juillet  Jakoubowo.]

Telle tait sa situation le 29 juillet, second jour de l'entre de la
grande arme  Witebsk. Ce jour-l de fortes attaques de cavalerie,
vers la tte et la queue de sa colonne, ne lui laissrent aucun doute
sur les projets offensifs des Russes. L'arrestation de deux officiers
ennemis lui apprit en outre que le comte de Wittgenstein, marchant
diagonalement vers lui, viendrait heurter sa tte  Kliastitsoui.
Il crut devoir le prvenir, et s'avana jusqu'au village et chteau
de Jakoubowo,  l'entre d'une petite plaine entoure de bois. Le
comte de Wittgenstein dboucha en effet dans cette plaine le 29 au
matin, et attaqua vivement le village et le chteau de Jakoubowo.
Le marchal Oudinot confiant la dfense de ce poste  la premire
brigade de la division Legrand, plaa le 26e lger dans Jakoubowo
mme, et tablit le 56e de ligne un peu  gauche, en liaison avec
les bois. Il garda en rserve la seconde brigade, commande par
le gnral Maison. Le combat fut trs-acharn de part et d'autre.
Le 26e disputa bravement  l'ennemi le village de Jakoubowo, et
le 56e tcha de lui enlever la lisire des bois. Un moment les
Russes pntrrent dans le village de Jakoubowo, et mme dans la
cour du chteau. Aussitt deux compagnies du 26e, fondant sur eux 
la baonnette, les repoussrent, leur turent deux ou trois cents
hommes, et leur en prirent  peu prs autant. De tous cts on les
refoula de la plaine dans les bois. Mais  la lisire de ces bois
ils avaient une artillerie nombreuse et bien servie, qui ne nous
permettait pas de rester dploys,  moins de prendre l'offensive et
de nous engager dans les bois eux-mmes pour les enlever, attaque
difficile que le marchal ne voulait pas risquer, tant incertain de
ce qui se passait sur ses derrires. Il craignait en effet, et avec
raison, tandis qu'il se dfendait en tte, d'tre pris  revers, et
coup de Polotsk, o il avait ses parcs et son matriel. Il crut donc
plus sage de rtrograder sur la Drissa, de la repasser au gu de
Sivotschina, et d'attendre l'ennemi dans cette position. Rapproch
de Polotsk, que la division Merle et la cavalerie lgre suffisaient
 couvrir, il pouvait runir derrire la Drissa les deux divisions
franaises Legrand et Verdier avec les cuirassiers, et si les Russes
tentaient de passer la Drissa devant lui, il avait en se prcipitant
sur eux tous les moyens de leur faire essuyer un sanglant chec.

[Date en marge: Aot 1812.]

Il employa la journe du 31  oprer ce mouvement rtrograde, et
il se trouva le soir en de du gu de Sivotschina, ayant ses
tirailleurs le long de la Drissa, les deux divisions Legrand et
Verdier  quelque distance en arrire, les cuirassiers prts 
soutenir l'infanterie, la division Merle en observation vers Polotsk.
Nos tirailleurs avaient ordre, si les Russes passaient la Drissa, de
ne leur rsister qu'autant qu'il le faudrait pour les attirer, et de
prvenir  l'instant le quartier gnral de leur approche.

[Note en marge: Combat de la Drissa le 1er aot.]

[Note en marge: Malgr des avantages brillants, le marchal Oudinot
croit prudent de ne pas dpasser Polotsk.]

Dans la nuit du 31 juillet au 1er aot, les Russes marchrent sur
la Drissa, et ds le matin du 1er aot commirent l'imprudence de
la traverser. C'est ce qu'attendait le marchal Oudinot. Aussitt
qu'il les vit engags au del de la rivire, il lana d'abord sur
eux la premire brigade de la division Legrand, et puis la seconde.
Courir sur les Russes, les pousser, les culbuter dans la Drissa, fut
l'affaire d'un instant. On leur tua ou blessa prs de deux mille
hommes, et on leur en prit plus de deux mille, avec une partie de
leur artillerie. La division Verdier s'tant mise  leur poursuite,
franchit aprs eux la Drissa, et, emporte par son ardeur, se laissa
entraner trop loin. Elle enleva encore beaucoup d'hommes aux Russes,
mais malheureusement elle s'en laissa prendre quelques-uns lorsqu'il
fallut repasser la Drissa. Ce faible ddommagement accord par la
fortune aux Russes n'empcha point que cette journe ne ft pour
eux un sanglant chec: ils y perdirent 4  5 mille hommes en morts,
blesss ou prisonniers; les jours prcdents leur en avaient cot
2  3 mille. Nous avions perdu de notre ct dans cette suite de
combats, de 3  4 mille hommes, dont 5 ou 600 morts, 2 mille blesss
et plusieurs centaines de prisonniers. La fatigue nous avait mis en
outre quelques hommes hors de service. Le marchal Oudinot, certain
d'avoir pour quelque temps dgot les Russes de s'attaquer  lui, ne
se trouvant pas assez fort pour s'loigner de la Dwina avec 24 mille
soldats trs-fatigus, jugea plus convenable de revenir  Polotsk
mme, o il avait ses parcs, ses vivres, et o il pouvait laisser
s'couler en sret, et dans une sorte de bien-tre, les chaleurs qui
avaient forc Napolon lui-mme  s'arrter  Witebsk. L'avantage
d'tre  cinq ou six lieues en avant de Polotsk, toujours inquiet
pour ses flancs et pour ses derrires, oblig d'puiser ses chevaux
afin d'amener au camp les vivres qu'on avait  Polotsk, ne valait pas
les peines que cette position offensive devait coter. Il n'y avait 
la quitter qu'un seul inconvnient, c'tait de perdre l'effet moral
des succs obtenus. Le marchal Oudinot informa Napolon de ce qu'il
avait fait pendant ces derniers jours, et dclara que, si on ne lui
accordait du repos et des renforts, il serait dans l'impossibilit
d'accomplir la tche qui lui tait impose.

[Note en marge: Occupation de la Courlande par le marchal Macdonald.]

Pendant que le marchal Oudinot agissait de la sorte, le marchal
Macdonald, avec la division polonaise Grandjean, et les 17 mille
Prussiens qui lui taient confis, s'tait port sur la Dwina, et
avait conquis la Courlande par une marche rapide. (Voir la carte n
54.) Les Russes en se retirant, pris en flanc par les Prussiens,
avaient essuy dans les environs de Mitau un chec assez grave, et
s'taient replis prcipitamment sur Riga, nous livrant Mitau et
toute la Courlande. C'tait un fait digne de remarque que la vigueur
avec laquelle se battaient pour nous des allis qui nous dtestaient,
et qui ne faisaient la guerre qu' contre-coeur. L'honneur militaire,
si vivement excit chez eux par notre prsence, les rendait presque
plus braves pour nous qu'ils ne l'avaient t contre nous. Il
faut ajouter que tandis que les allis appartenant  de petites
armes, comme les Bavarois, les Wurtembergeois, les Westphaliens,
dsertaient individuellement quand ils pouvaient, les Prussiens et
les Autrichiens, retenus par la puissance de l'esprit militaire, qui
est toujours proportionne  la grandeur des armes, ne dsertaient
pas, sauf  nous abandonner en masse par une rvolution dans les
alliances, quand le moment serait venu.

[Note en marge: Embarras du marchal Macdonald, oblig de s'tendre
de Riga  Polotsk.]

Le marchal Macdonald entreprit avec les Prussiens le blocus de
Riga, et  la tte de la division polonaise Grandjean s'approcha
de Dunabourg, prudemment toutefois, car cette ville passait pour
trs-fortifie. Mais les Russes ne voulant pas parpiller leurs
forces, et se contentant de dfendre l'importante place maritime de
Riga, aprs avoir livr la tte de pont de Dunabourg aux troupes du
marchal Oudinot, livrrent bientt la ville elle-mme aux troupes
polonaises du gnral Grandjean. La tche du marchal Macdonald se
trouvait ds lors bien simplifie, puisque des deux places de Riga et
de Dunabourg il n'avait plus  prendre que la premire. Mais cette
tche seule suffisait pour l'arrter longtemps, et peut-tre pendant
toute la campagne. En effet, il avait t contraint de laisser aux
environs de Tilsit et de Memel pour veiller sur la navigation du
Nimen et du Kurische-Haff, et aux environs de Mitau pour garder la
Courlande, 5 mille hommes du corps prussien. Il en conservait tout
au plus 10 mille devant Riga, dont les ouvrages offraient un immense
dveloppement, et contenaient une garnison de 15 mille hommes. Il lui
restait la division polonaise Grandjean, rduite de 12 mille soldats
 8 mille, et il tait oblig avec cette division de surveiller
l'espace de Riga  Polotsk, qui est d'environ soixante-dix lieues.
Que faire avec si peu de monde, sur une ligne aussi vaste, avec tant
d'objets proposs, imposs mme  son zle?

[Note en marge: Ce marchal demande  titre de renfort l'une des
divisions du marchal Victor.]

Il se hta d'instruire le quartier gnral de sa situation dans des
termes senss, mme un peu ironiques, qui n'taient pas propres 
plaire, et qui rappelaient l'ancienne opposition militaire de l'arme
du Rhin. Il dclara que sans une adjonction de forces considrables
il ne russirait ni  prendre Riga, ni  se tenir en relation
constante avec le corps d'Oudinot, car la division Grandjean tant
forcment dtourne du blocus de Riga pour rester en observation
devant Dunabourg, on ne pourrait pas mme approcher des ouvrages
de Riga; et quant  cette division, ayant  couvrir un espace de
soixante-dix lieues, elle serait dans l'impossibilit de maintenir
la libert des communications sur une pareille tendue de pays.
Dans cette situation, ce qu'il y avait de plus simple  proposer,
c'tait la runion du corps du marchal Macdonald avec celui du
marchal Oudinot, car alors Wittgenstein et t infailliblement
battu, Wittgenstein battu et repouss au loin, la Courlande et t
couverte, le Nimen et t mis  l'abri de toute insulte, Riga, il
est vrai, n'et pas t assig, et encore moins pris, mais enfin une
supriorit dcide nous aurait t acquise  l'aile gauche de notre
ligne d'oprations. Au lieu de proposer cette runion des deux corps,
qui tait possible et mme ncessaire, mais qui et exig de sa part
un dsintressement peu commun, car il aurait t subordonn au
marchal Oudinot, le marchal Macdonald sollicita une augmentation de
forces, qu'il n'avait aucune chance d'obtenir. Il demanda notamment
qu'on lui adjoignt une ou deux des divisions du marchal Victor, qui
se formaient, comme on l'a vu, entre Dantzig et Tilsit. C'tait une
manire assure de ne rien obtenir.

[Note en marge: vnements  l'autre extrmit du thtre de la
guerre.]

[Note en marge: Mouvement crois du gnral Reynier et du prince de
Schwarzenberg.]

 l'autre extrmit du vaste thtre de cette guerre,  cent
cinquante lieues au sud-est, c'est--dire vers le cours suprieur du
Bug, il venait de se produire certains accidents qui ne pouvaient
manquer d'entraner quelques changements dans les projets de
Napolon. (Voir la carte n 54.) Le gnral Reynier avec les Saxons
avait d rtrograder de Neswij sur Slonim, de Slonim sur Proujany,
pour couvrir le grand-duch, et envahir plus tard la Volhynie. Le
prince de Schwarzenberg avec l'arme autrichienne avait d marcher
en sens contraire, s'lever de Proujany sur Slonim et Neswij, pour
venir joindre le quartier gnral, disposition conforme aux dsirs de
l'empereur d'Autriche qui voulait que son arme ne ret d'ordre que
de Napolon lui-mme, et aux dfiances de Napolon qui n'entendait
pas remettre la dfense de ses derrires  une arme autrichienne.
Le gnral Reynier, dans ce mouvement crois avec le prince de
Schwarzenberg, avait vu ce prince, et tait convenu avec lui du
remplacement des postes autrichiens par les postes saxons sur la
lign du Bug et de la Mouckawetz, qui nous sparait des Russes. Ces
prcautions prises, le gnral Reynier avait continu son mouvement,
et envoy des dtachements pour remplacer les Autrichiens  Pinsk, 
Kobrin,  Brezesc.

[Note en marge: Marche du gnral Tormazoff sur le grand-duch.]

[Note en marge: Le gnral russe apprenant la situation isole d'un
dtachement saxon  Kobrin, enlve ce corps de deux mille hommes.]

 ce mme moment, celui o Napolon entrait dans Witebsk, le
gnral russe Tormazoff s'tait enfin mis en marche, conformment
 l'ordre qu'il avait reu de menacer le flanc droit des Franais,
mission dont le prince Bagration ne pouvait plus s'acquitter depuis
qu'il avait d rejoindre la grande arme russe. En attendant que
l'amiral Tchitchakoff, engag dans de vastes projets du ct de la
Turquie, pt ou les excuter, ou se rabattre sur la Pologne, le
gnral Tormazoff,  la tte d'environ 40 mille hommes, tait seul
charg d'une diversion sur nos ailes, et marchait hardiment vers le
haut Bug. Il avait rpandu environ une douzaine de mille hommes de
Bobruisk  Mozyr, de Mozyr  Kiew, pour se tenir en communication
avec le prince Bagration d'un ct, avec l'amiral Tchitchakoff de
l'autre. C'tait une prcaution contre les tentatives que pourraient
faire sur ses derrires les Autrichiens runis en Gallicie. Bien que
la cour de Vienne et fait donner  Saint-Ptersbourg l'assurance
que ses efforts en faveur des Franais se borneraient  l'envoi des
30 mille hommes du prince de Schwarzenberg, nanmoins, le gnral
Tormazoff n'avait pas voulu se porter en avant sans prendre ses
prcautions contre les ventualits de la politique autrichienne,
et aprs avoir laiss sur ses derrires les forces que nous venons
de mentionner, il s'tait avanc avec environ 28 mille hommes sur
le haut Bug, menaant le grand-duch, que le gnral Reynier devait
dfendre avec 12  13 mille Saxons. Les Cosaques taient alors en
possession, quoique bien peu redoutables pour des troupes rgulires,
de rpandre l'pouvante dans toutes les contres o on les annonait,
et en effet la soudainet de leurs apparitions, jointe  leur
barbarie, avait de quoi effrayer les peuples qui n'taient point en
armes. Prcdant de quinze  vingt lieues le gnral Tormazoff sur le
Bug, ils avaient excit dans toute la Pologne une terreur singulire,
et qui contrastait fort avec les grandes rsolutions qu'affichaient
les Polonais. Cette terreur devint bien plus vive et plus motive
quand le gnral Tormazoff lui-mme, avec 28 mille hommes de troupes
rgulires, s'approcha de Kobrin, l'un des postes que les Autrichiens
venaient de cder aux Saxons. Le gnral Tormazoff, instruit par
les juifs, qui trahissaient partout la cause de la Pologne, de la
prsence d'un dtachement saxon  Kobrin, rsolut de signaler son
approche par un coup d'clat sur ce dtachement, qui par malheur
tait dnu d'appui. Il marcha sur Kobrin, qu'occupait le gnral
saxon Klengel avec sa petite troupe. Cet officier, brave mais
imprudent, au lieu de se replier, s'obstina  tenir dans une ville
tout ouverte, et o il lui tait impossible de se dfendre. Il fut
assailli, envelopp, et aprs avoir combattu avec une rare vaillance,
oblig de remettre son pe au gnral ennemi. Cette rencontre, qui
eut lieu le 27 juillet, cota aux Saxons environ 2 mille hommes, en
morts, blesss ou prisonniers.

[Note en marge: Terreur panique  Varsovie lorsqu'on apprend
l'approche du gnral Tormazoff.]

Cet accident, qui avait son importance dans l'tat d'affaiblissement
auquel le corps saxon se trouvait rduit, tait plus fcheux encore
par son effet moral. Il produisit, surtout  Varsovie, une impression
des plus pnibles. Ces infortuns Polonais, qui s'taient jets avec
ardeur dans un projet d'insurrection gnrale, en apprenant que les
Russes taient si prs de chez eux, virent les exils, les squestres
suspendus sur leurs ttes, et un grand nombre donnrent le dangereux
exemple de runir ce qu'ils avaient de plus prcieux pour passer sur
la rive gauche de la Vistule. Bien qu'ils eussent appel de tous
leurs voeux la folle guerre que Napolon soutenait en ce moment, ils
en craignaient les consquences maintenant qu'elle tait commence.
Ils reprochaient  ce grand capitaine de s'engager imprudemment au
del de la Dwina et du Dniper, de les laisser sans appui, comme
s'il avait pu faire autrement que de s'avancer beaucoup pour obtenir
sur les Russes un triomphe dcisif, comme s'ils n'avaient pas d lui
rpondre eux-mmes de la sret de ses derrires, au lieu de lui
laisser la peine de les couvrir.  cette occasion ils se plaignaient
du froid discours de Wilna, imputaient  la tideur de ce discours la
tideur des Polonais, oubliant que c'tait  eux  provoquer par leur
ardeur l'ardeur de Napolon, et  vaincre ses hsitations par des
rsolutions nergiques, et mme tmraires. Malheureusement, ainsi
que nous l'avons dit, l'arme en Pologne tait seule dvoue sans
mesure; la nation regardait, jugeait, critiquait la tmrit de la
marche de Napolon, comme si cette tmrit et t plus grande que
celle qu'on exigeait de lui en voulant qu'il reconstitut la Pologne.

[Note en marge: Demande de secours adresse par M. de Pradt au
gnral Reynier et  M. de Bassano.]

[Note en marge: Le gnral Reynier tout occup de sauver l'arme
saxonne, ne s'occupe gure des demandes de l'ambassadeur de France.]

[Note en marge: Le prince de Schwarzenberg se hte d'aller au secours
des Saxons.]

On se mit donc  lever  Varsovie les plaintes les plus vives,
et  demander instamment  M. de Pradt des secours dont ce prlat
ambassadeur ne disposait point. Celui-ci, aprs avoir perdu la tte
au milieu des cris du concile, n'tait gure capable de rsister
aux motions d'une capitale pouvante, et avait montr moins de
caractre encore que certains habitants de Varsovie. Il usa de sa
seule ressource; il crivit  M. de Bassano d'un ct, au gnral
Reynier de l'autre, pour rclamer des envois de troupes. Le gnral
Reynier, qui avait une tout autre tche  remplir que de protger
Varsovie, car il lui fallait avec 11 mille Saxons tenir tte  30
mille Russes, rpondit  l'ambassadeur que c'tait aux habitants
de Varsovie  se dfendre eux-mmes, et que quant  lui il avait
autre chose  faire que de s'occuper de leur sret. Par une lettre
fort pressante il engagea le prince de Schwarzenberg  rtrograder
sur-le-champ, afin de l'aider  repousser l'ennemi, sauf  reprendre
sa marche vers le quartier gnral quand on aurait arrt les Russes,
et occup derrire les marais de Pinsk une forte position qui ne leur
permt gure de se porter plus avant[8]. Le prince de Schwarzenberg,
rapidement averti de cette chauffoure, car le bruit en avait
retenti dans toute la Pologne, rpondit au gnral Reynier qu'il
sentait le danger de la situation, et qu'il allait, malgr les ordres
du quartier gnral, rtrograder pour venir  son secours. Quant 
M. de Bassano, il rpondit avec assez d'ironie aux terreurs de M.
de Pradt, et ne pouvant rien statuer relativement aux demandes de
secours, les adressa toutes au quartier gnral.

[Note 8: Je parle ici d'aprs la correspondance des officiers
rests sur les derrires, d'aprs celle de M. de Bassano, des
administrations, et de l'ambassade de Varsovie.]

Napolon accueillit mal ces nouvelles, surtout par rapport  ceux qui
s'taient laiss si facilement intimider. Il approuva compltement
la dtermination qu'avait prise le prince de Schwarzenberg de
rtrograder sur Proujany pour secourir le gnral Reynier, et
plaa mme ce dernier sous les ordres du commandant autrichien. Il
enjoignit au prince de Schwarzenberg de marcher rsolment, avec les
40 mille hommes qu'il allait avoir, sur Tormazoff, qui n'en pouvait
compter plus de 30 mille, de le pousser  outrance, jusqu' ce qu'on
l'et rejet en Volhynie. Il lui promit, cette tche remplie, de le
rappeler au quartier gnral, conformment aux dsirs de l'empereur
d'Autriche, et crivit  celui-ci pour lui demander d'envoyer
un renfort au corps autrichien. Bien qu'il ignort les secrtes
relations subsistant entre la cour d'Autriche et la cour de Russie,
Napolon voyait clairement qu'il n'obtiendrait gure au del des 30
mille hommes du prince de Schwarzenberg; mais il aurait du moins
voulu que ces 30 mille hommes fussent toujours tenus au complet,
et sans de prompts renforts ils ne pouvaient pas l'tre, car ils
n'taient pas plus pargns que nous par les fatigues. Il aurait
voulu aussi qu'un corps d'arme autrichien, qui tait actuellement
runi en Gallicie, et dont on lui avait fait esprer le concours, ft
autoris  prendre une attitude menaante du ct de la Volhynie,
ce qui aurait oblig le gnral Tormazoff  se montrer moins
tmraire; mais il le demanda sans y compter beaucoup, et insista
particulirement sur l'envoi d'un renfort de 7  8 mille hommes au
prince de Schwarzenberg.

[Note en marge: Mesures de Napolon pour garantir ses ailes pendant
sa marche en avant.]

Ces mesures suffisaient pour tenir  distance le corps de Tormazoff
et pour le rduire  une complte impuissance,  moins que l'amiral
Tchitchakoff ne vnt bientt doubler ses forces. C'tait assez en
effet de quarante mille Autrichiens et Saxons pour ramener le gnral
russe en Volhynie; mais il fallait se tenir en communication avec
ces quarante mille hommes, qui allaient se trouver  cent lieues au
moins d'Orscha, point o s'appuyait la droite de la grande arme.
Napolon consentit  se priver de l'une des trois divisions du prince
Poniatowski, laquelle dut rester cantonne entre Minsk et Mohilew
pour nous garantir contre les surprises des Cosaques, et se lier par
des postes de cavalerie avec la gauche du corps autrichien.

Notre droite tait ainsi assure, du moins pour le moment. Quant 
notre gauche, Napolon prit des mesures moins efficaces, quoiqu'elles
pussent actuellement paratre suffisantes. Il blma fort le mouvement
rtrograde du marchal Oudinot sur Polotsk, ne tenant pas assez
compte de l'tat des troupes, et proccup exclusivement de l'effet
moral de ce mouvement, soit sur les Russes, soit sur l'Europe, qui
recueillait avidement les moindres dtails de cette guerre. Il
s'attacha, d'aprs les calculs fort ingnieux qu'il avait faits sur
les documents enlevs aux Russes,  prouver au marchal Oudinot que
le comte de Wittgenstein ne devait avoir que 30 mille soldats, de
trs-mauvaise qualit, qu'il ne pouvait ds lors tre  craindre pour
20 mille Franais aguerris, et lui ordonna de marcher hardiment sur
l'ennemi et de le rejeter au loin sur la route de Saint-Ptersbourg.
Afin de laisser le marchal sans objection, il rsolut de lui
envoyer le corps bavarois, qui tait, comme tous nos allis, bon
un jour d'action, mais qui fondait ensuite  vue d'oeil par la
fatigue, la maladie et la dsertion. Napolon continuait  compter
ce corps pour 15 ou 16 mille hommes (bien qu'il ne ft plus que de
13 mille), et estimant le corps du marchal Oudinot  24 mille, il
prtendit qu'avec 40 mille hommes on devait accabler Wittgenstein.
Il trouvait un avantage de plus  placer les Bavarois  Polotsk,
c'tait de leur rendre la sant et une partie de leur effectif par
le repos et la bonne nourriture. De toutes les troupes bavaroises
il ne garda que la cavalerie lgre, qui continua de servir auprs
du prince Eugne, et qui tait excellente. Avec ce renfort, il ne
doutait pas d'tre bientt dbarrass de Wittgenstein sur sa gauche
comme il esprait l'tre prochainement de Tormazoff sur sa droite
par la runion du prince de Schwarzenberg avec le gnral Reynier.
Du reste, dans sa pense, les oprations qu'il allait excuter
avec l'arme principale devaient bientt ranger au nombre des
circonstances insignifiantes de cette guerre les vnements qui se
passeraient sur ses ailes. Napolon se flattant que le marchal
Oudinot rejetterait le comte de Wittgenstein sur Sebej et Pskow, en
concluait que le marchal Macdonald pourrait immdiatement aprs
concentrer son corps tout entier sur Riga, et commencer le sige de
cette place. Aussi refusa-t-il de lui accorder l'une des divisions
du duc de Bellune dont il ne voulait pas disloquer le corps, mais il
le lui indiqua comme un secours ventuel qu'il pourrait au besoin
appeler  son aide, et qui en attendant, plac sur ses derrires,
lui apporterait un grand appui moral.  ces raisonnements, qui ne
valaient pas quelques rgiments de plus, Napolon ajouta un nombre
plus qu'ordinaire de croix d'honneur pour les Prussiens qui avaient
vaillamment combattu contre les Russes.

[Note en marge: Ordres de Napolon au marchal Victor pour le
rapprocher de ses derrires.]

[Note en marge: Utile emploi du temps pass  Witebsk.]

Tandis qu'il s'occupait ainsi d'assurer ses ailes pendant les
mouvements offensifs qu'il prparait, Napolon n'avait pas cess de
veiller  ses derrires, confis au marchal Victor et au marchal
Augereau, le premier vers Koenigsberg, le second vers Berlin.
Il avait par son active correspondance travaill  procurer au
marchal Victor 25 mille hommes d'infanterie, 3  4 mille hommes
de cavalerie, et 60 bouches  feu. Il avait fort recommand  ce
marchal, ordinairement trs-soigneux, la discipline des troupes,
et projetait de l'appeler bientt  Wilna, pour qu'il pt, si le
cas s'en prsentait, prter secours soit au marchal Macdonald,
soit au marchal Oudinot, soit au prince de Schwarzenberg. Il
s'tait occup galement de hter l'organisation des quatrimes
bataillons et des rgiments de rfractaires destins au marchal
Augereau, des cohortes de gardes nationales charges de remplacer
sur les frontires de l'Empire les troupes attires  Berlin, des
rgiments lithuaniens enfin qu'on esprait porter  12 mille hommes,
et pour lesquels l'argent manquait absolument. Napolon n'avait donc
pas perdu son temps  Witebsk, et ce n'tait pas, du reste, son
habitude. Il y tait depuis une dizaine de jours, et, outre qu'il
avait mnag  ses soldats un repos ncessaire, qu'il leur avait
fait passer sous des cabanes de feuillage le temps des plus fortes
chaleurs, il avait obtenu l'avantage de rallier, sinon toutes les
parties de l'artillerie en arrire, au moins quelques-unes, d'avoir
notamment amen cent bouches  feu de la garde avec un double
approvisionnement, d'avoir runi 600 voitures du train  Witebsk,
6  700 entre Kowno et Witebsk, ce qui faisait environ 1300, et
permettait de charrier dix ou douze jours de vivres pour une masse
de 200 mille hommes, enfin d'avoir donn le temps au prince Eugne
par des courses au del de la Dwina,  Ney par des courses entre la
Dwina et le Dniper,  Davout par des recherches actives au del
du Dniper, de runir six  sept jours de vivres, sans compter
l'alimentation quotidienne. Napolon en avait runi pour environ dix
jours  Witebsk, et les destinait  la garde. Le marchal Davout
avait en outre prpar  Orscha o il s'tait tabli d'abord, 
Doubrowna o il s'tait transport ensuite,  Rassasna o il avait
cantonn sa cavalerie, des magasins, des fours et des ponts. Par
ordre de Napolon, il avait jet  Rassasna quatre ponts de radeaux
sur le Dniper. L'abondance des bois, le mouvement trs-lent des
rivires, rendaient ce genre de pont facile et de bon usage dans ces
contres, et l'on y avait souvent recours.

[Note en marge: Napolon aprs avoir refait ses troupes et rorganis
ses quipages, songe  reprendre l'offensive.]

[Note en marge: Il forme le projet de s'couler sans tre aperu
devant les Russes, de passer le Dniper, de remonter ce fleuve, de
surprendre Smolensk, et de dboucher  l'improviste sur la gauche des
deux armes ennemies pour les tourner.]

[Note en marge: Immenses consquences de ce plan s'il peut russir.]

Tout tait donc prt pour un nouveau mouvement, qu'on avait cette
fois l'esprance de rendre dcisif. Aprs avoir profondment mdit
sur les oprations qu'on pouvait essayer en ce moment, Napolon
adopta celle qui lui semblait la seule praticable, et dont la
conception tait digne de son gnie. En prsence d'un ennemi qui
s'tudiait  chapper sans cesse, il avait tendu d'abord  couper
sa ligne en deux, puis  dborder,  tourner,  envelopper chacune
des deux parties de cette ligne, de manire  les dtruire l'une et
l'autre avant qu'elles eussent le temps de fuir. Cette manoeuvre
tait dsormais impossible depuis la runion du prince Bagration
avec le gnral Barclay de Tolly, runion qui portait l'arme russe,
aprs les pertes du feu et de la fatigue,  140 mille hommes environ.
Mais il n'tait pas impossible, en renonant  couper en deux cette
arme, d'essayer encore de la dborder, de la tourner, de la prendre
 revers, ce qui l'aurait mise hors d'tat d'viter une grande
bataille, et l'aurait oblige de l'accepter dans les conditions
les plus dsavantageuses. En consquence de cette donne que lui
inspiraient les lieux et la situation, Napolon rsolut, en profitant
du rideau de bois et de marcages qui le sparait des Russes (voir
la carte n 55), de s'couler clandestinement devant eux par un
mouvement de gauche  droite, semblable  celui qu'il s'tait propos
d'excuter devant le camp de Drissa, de se porter des bords de la
Dwina  ceux du Dniper, de Witebsk  Rassasna, de passer le Dniper,
de le remonter rapidement jusqu' Smolensk, de surprendre cette ville
qui n'tait pas dfendue, d'en dboucher brusquement avec toute la
masse de ses forces sur la gauche des Russes, qui se trouveraient
ainsi dbords et tourns; de pousser, si la fortune le secondait,
son mouvement  fond, et peut-tre de renouveler contre Bagration
et Barclay runis ce qu'il avait voulu faire contre Barclay seul,
et ce qu'il avait excut jadis avec tant de succs contre Mlas et
Mack. Avec un de ces moments de faveur que la fortune lui avait tant
de fois prodigus, il pouvait, il devait russir, et alors quels
rsultats! Probablement la paix arrache  la Russie dfinitivement
soumise, et le sceptre du monde remis en ses mains!

[Note en marge: Le marchal Davout consult approuve entirement le
plan propos.]

Ce mouvement toutefois, quoique bien couvert par la nature de ce
pays bois et marcageux, prsentait un inconvnient, celui d'tre
trs-allong, car la droite de l'arme, qui sous le marchal Davout
tait  Rassasna, devait avoir fait trente lieues avant d'arriver 
Smolensk, et la gauche, qui tait avec le prince Eugne  Sourage,
devait en faire  peu prs autant pour remplacer le marchal Davout 
Rassasna, et ce n'tait qu'aprs ce trajet qu'on pourrait commencer
 se trouver sur la gauche de l'ennemi. Mais il tait presque
impossible de s'y prendre autrement, et d'ailleurs le rideau de bois
et de marais qui nous sparait des Russes tait si pais, Napolon
tait si habile dans les marches, qu'on avait bien des chances de
russir. On aurait pu, il est vrai, abrger beaucoup ce trajet, en
se dispensant de passer le Dniper, en cheminant entre ce fleuve et
la gauche des Russes, en s'pargnant ainsi la prise de Smolensk, et
en tournant de plus prs l'ennemi qu'on voulait envelopper. Mais on
aurait de la sorte chang une difficult contre une autre; on aurait
chang la difficult de surprendre les Russes contre la difficult
de refouler brusquement leur gauche, forme en ce moment par le
vaillant Bagration, de la refouler si vite, si victorieusement, qu'on
empcht le reste de l'arme de nous chapper. Napolon avant de
prendre son parti consulta le marchal Davout, comme le plus capable
de donner sur cette grave question un avis utile, et comme le mieux
plac d'ailleurs pour apprcier la situation des deux armes. Aprs
l'avoir entendu, il se dcida pour le mouvement le plus allong,
celui qui consistait  passer le Dniper,  le remonter par la rive
gauche,  enlever Smolensk, et  dboucher  l'improviste sur la
gauche des Russes, surprise et dborde[9].

[Note 9: Quelques historiens ont prtendu que ce furent les
mouvements ultrieurs des Russes, mouvements dont on va lire le
rcit, qui dterminrent la marche de Napolon. La correspondance du
marchal Davout et de Napolon, inconnue de ces historiens, prouve
que Napolon avait consult le marchal ds le 6 aot, ce qui montre
que mme avant le 6 il y pensait. Le premier mouvement des Russes ne
se fit sentir que le 8, ne fut connu que le 9 au quartier gnral,
et ne fut point par consquent la cause des oprations excutes par
Napolon autour de Smolensk.]

[Note en marge: Force de l'arme franaise employe  cette nouvelle
opration.]

Cette belle et vaste manoeuvre tant rsolue, Napolon ordonna de
tout prparer pour le dpart des divers corps d'arme du 10 au 11
aot. Le marchal Davout devait rallier par Babinowiczi et Rassasna
ses trois divisions, Morand, Friant, Gudin, les runir aux divisions
Dessaix, Compans, aux Polonais, aux Westphaliens, et se tenir prt
avec la cavalerie du gnral Grouchy  venir couvrir les dbouchs
de Rassasna et de Liady, prs desquels il tait dcid que l'arme
passerait le Dniper. En dduisant de l'arme polonaise la division
Dombrowski, laisse  Minsk, l'ensemble de ces corps pouvait former
une masse de 80 mille hommes environ, placs sous la main du marchal
Davout. La cavalerie Montbrun et Nansouty sous Murat, le corps du
marchal Ney, devaient s'couler par Liosna et Lioubawiczi sur Liady
et Rassasna, et y franchir le Dniper tout prs du marchal Davout,
auquel ils apporteraient ainsi un renfort de 36 mille hommes. Enfin
le prince Eugne partant de Sourage, la garde de Witebsk, pour passer
par Babinowiczi et Rassasna, devaient ajouter, la garde 25 mille
hommes, le prince Eugne 30 mille, c'est--dire 55 mille hommes  la
masse totale de l'arme franaise, du moins  la partie qui tait
prte  se porter en avant. Le gnral Latour-Maubourg pouvant y
ajouter 5  6 mille cavaliers, s'il tait appel  rejoindre, il
fallait valuer  175 mille combattants prsents au drapeau, les
forces avec lesquelles Napolon se prparait  frapper le coup
dcisif. Si on compte en outre 18 ou 20 mille Saxons et Polonais
 droite vers le Dniper (non compris les Autrichiens), 60 mille
Franais et allis  gauche sur la Dwina, ce qui fait 80 mille,
on retrouve les 250 ou 255 mille hommes restant des 420 mille qui
avaient pass le Nimen. Napolon laissait  Witebsk pour y garder
ce point trs-important sur la Dwina, et de plus ses magasins et ses
hpitaux, environ 6  7 mille soldats, se composant d'un rgiment
de flanqueurs de la garde, d'un rgiment de tirailleurs, de trois
bataillons de marche, et des hommes isols qu'on esprait ramasser.
Ces corps devaient bientt rejoindre, mais tre remplacs par
d'autres, de manire  former comme  Wilna une garnison mobile, et
toujours suffisamment nombreuse. La cavalerie lgre fut charge
de battre le pays sur les deux rives de la Dwina pour ramener les
maraudeurs  Witebsk, en leur disant que leurs rgiments allaient
partir, et que s'ils restaient ils seraient pris par les Cosaques.

[Note en marge: Pendant que Napolon songe  prendre l'offensive, les
Russes y pensent de leur ct.]

[Note en marge: Ils croient les cantonnements de l'arme franaise
disperss, et veulent les surprendre.]

[Note en marge: Conseil de guerre convoqu par le gnral Barclay de
Tolly.]

[Note en marge: Continuation du conflit lev dans le camp russe
entre ceux qui veulent une retraite indfinie, et ceux qui sont
ports  combattre.]

[Note en marge: Le projet d'une attaque sur les cantonnements
franais l'emporte dans le conseil de guerre.]

Tandis que tout se disposait pour cette grande opration, les Russes
de leur ct en prparaient une moins bien concerte, et qui n'avait
pas les mmes chances de russir. Le prince Bagration s'tait runi
par Smolensk  l'arme principale. Aprs les pertes essuyes devant
Mohilew et dans les marches, il n'amenait pas plus de 45 mille hommes
 Barclay de Tolly, et portait ainsi  135 mille hommes environ,
peut-tre  140, l'arme totale oppose  Napolon. Ce qui subsistait
du plan gnral adopt par l'empereur Alexandre, et modifi depuis
par les vnements, c'tait la rsolution, tout en continuant  se
retirer devant l'arme franaise, de profiter chemin faisant des
fautes qu'elle pourrait commettre. Or on croyait en avoir aperu une
fort grave dans la dispersion apparente de ses cantonnements. En
les voyant commencer  Sourage, se continuer par Witebsk, Liosna,
Babinowiczi, jusqu' Doubrowna, on les supposait disperss sur plus
de trente lieues. On ne savait pas qu'aussitt qu'on aurait perc
le rideau des bois et des marcages, on rencontrerait Murat avec 14
mille cavaliers, appuy immdiatement par les 22 mille fantassins
du marchal Ney, ce qui faisait tout de suite 36 mille combattants
d'une qualit admirable, capables de tenir tte au triple de forces,
devant tre rejoints en quelques heures par les 30 mille hommes des
divisions Morand, Friant, Gudin! on ne savait pas qu'on recevrait
en flanc les 25 mille hommes du prince Eugne et les 30 mille de la
garde; que de telles troupes, de tels gnraux, disposs d'ailleurs
avec tant d'art les uns  ct des autres, n'taient pas faciles
 surprendre,  troubler et  mettre en droute par une attaque
imprvue sur l'un de leurs cantonnements! Quoi qu'il en soit, les
gnraux russes, qui formaient plutt une oligarchie militaire
qu'un tat-major subordonn  un seul chef, car, ainsi qu'on l'a
vu, le gnral Barclay de Tolly ne commandait au prince Bagration
qu'en qualit de ministre de la guerre, les gnraux russes, tout
en trouvant fort sage l'ide de se retirer jusqu' ce qu'on et
suffisamment affaibli l'arme franaise, ne cdaient  cette ide
qu' contre-coeur, et en prouvant  tout moment le dsir d'essayer
d'une bataille, s'il se prsentait une occasion favorable de la
livrer. Surtout depuis que les deux armes taient runies, et que
du nombre de 90 mille hommes on tait revenu  celui de 140 mille
environ, il y avait des raisons de plus  faire valoir en faveur du
projet de risquer une bataille. Le prince Bagration, avec son ardeur
accoutume, tait  la tte de ceux qui voulaient combattre. Dans la
masse de l'arme, o l'on n'tait pas assez clair pour apprcier
le mrite d'une retraite calcule, on qualifiait de lches tous
ceux qui parlaient de reculer encore. Les soldats allaient jusqu'
insulter le brave Barclay de Tolly, ce que celui-ci supportait avec
une indiffrence apparente, mais avec un chagrin intrieur, d'autant
plus profond qu'il tait plus cach. Dans certains moments mme, le
mouvement des esprits tant pouss jusqu' l'insubordination, il
avait t oblig de faire fusiller quelques mutins trop audacieux
dans leurs dmonstrations. Pourtant il assembla le 5 aot un conseil
de guerre auquel assistrent, outre les deux gnraux en chef Barclay
de Tolly et Bagration, le grand-duc Constantin, le gnral Yermolof
et le colonel Toll, l'un chef d'tat-major, l'autre quartier-matre
gnral de la premire arme, le comte de Saint-Priest, chef
d'tat-major de la seconde, et le colonel Wolzogen, reprsentant le
plus distingu du systme de retraite. Le colonel Toll fit valoir,
avec la vivacit et les formes tranchantes qui lui taient propres,
l'ide de l'offensive, et eut le succs qu'on a toujours quand on
parle dans le sens de la passion dominante. Le gnral Barclay de
Tolly et le colonel Wolzogen firent valoir en vain les avantages
d'une retraite, qui avait pour but d'attirer les Franais dans les
profondeurs de la Russie, et de les assaillir seulement quand ils
seraient assez affaiblis pour qu'on pt infailliblement triompher
de leur valeur. On ne les comprit pas, ou l'on feignit de ne pas
les comprendre, et on fit  leurs raisonnements l'accueil le plus
froid. Barclay de Tolly n'avait d'tranger que le nom, le colonel
Wolzogen avait  la fois le nom et l'origine. On leur laissa voir
assez clairement la dfiance qu'ils inspiraient, et l'offensive fut
immdiatement rsolue, bien que contraire  toute raison. Il n'tait
pas probable, en effet, que l'empereur Napolon ft devenu tout 
coup un gnral assez novice pour camper pendant quinze jours si
prs de l'ennemi sans avoir pris ses prcautions. On lui supposait
plus de 200 mille hommes sous la main, ce qui tait exagr; mais
il suffisait qu'il en et 100 mille seulement,  porte les uns des
autres, pour qu'avec les 140 mille hommes dont on disposait, et
dont on pouvait tout au plus faire concourir 80 sur un mme point,
on ft arrt court, et, vingt-quatre heures aprs une attaque
imprudente, envelopp, entran, Dieu sait  quelles consquences.
Mais il est rare que les hommes conservent leur raison en prsence
d'une ide dominante. Avant cette guerre, le penchant  l'imitation
avait dirig tous les esprits vers une retraite semblable  celle de
lord Wellington en Portugal; depuis le commencement des hostilits,
la passion nationale avait tourn les mmes esprits  la fureur de
combattre. Barclay de Tolly cda, et il fut convenu qu'on attaquerait
le 7 aot, en trois colonnes; que deux de ces colonnes, composes des
troupes de la premire arme, s'avanceraient par la haute Kasplia
sur Inkowo, contre les cantonnements de Murat, point milieu de la
ligne des Franais qu'on estimait le plus faible, et que la troisime
colonne, compose de la seconde arme sous le prince Bagration,
s'avancerait de Smolensk sur Nadwa, pour seconder l'effort des deux
autres. (Voir la carte n 55.)

[Note en marge: Le 7 aot les colonnes russes se mettent en
mouvement.]

[Note en marge: Le gnral Sbastiani se laisse surprendre, mais
les cantonnements de la cavalerie, replis sur le corps de Ney,
prsentent une rsistance que l'ennemi dsespre de vaincre.]

[Note en marge: Les Russes renoncent  l'offensive, et se rejettent
sur leur droite.]

Le 7 en effet on se mit en marche conformment au plan adopt. Le 8
une forte avant-garde de troupes  cheval, forme par les Cosaques
de Platow et par la cavalerie du comte Pahlen, s'approcha d'Inkowo,
o le gnral Sbastiani tait cantonn avec la cavalerie lgre de
Montbrun, et un bataillon du 24e lger appartenant au marchal Ney.
Le gnral Barclay de Tolly avait voulu tre de sa personne  cette
avant-garde, afin de juger par ses propres yeux de ce qui allait se
passer. Le gnral Sbastiani, dou de sagacit politique plus que
de sagacit militaire, s'tait laiss approcher sans presque s'en
douter, et s'tait born  mander  son chef, le gnral Montbrun,
que ses postes tant fort resserrs depuis la veille il craignait
d'avoir bientt de la peine  vivre. Sur ce simple indice le gnral
Montbrun tait accouru, et le 8 au matin, quoique malade, il tait
mont  cheval, et avait vu 12 mille chevaux fondre sur les 3 mille
du gnral Sbastiani. Le bataillon du 24e, conduit par un vigoureux
officier, arrta longtemps par son feu cette nue de cavaliers, et
les gnraux Montbrun et Sbastiani furent obligs de les charger
plus de quarante fois dans la journe. Enfin aprs avoir perdu 4
 500 hommes, notamment une compagnie entire du 24e, ces deux
gnraux regagnrent les cantonnements du marchal Ney, et ils
trouvrent dans le corps de ce marchal un appui invincible. Les
Russes firent halte. Cette tentative leur prouva que si quelques
postes franais n'taient pas en ce moment sur leurs gardes, la masse
tait impossible  entamer. Ils aperurent mme du ct de Poreczi,
vis--vis des cantonnements du prince Eugne, une extrme vigilance,
et des masses de troupes considrables, ce qui tait naturel, car
il y avait l beaucoup d'infanterie. Cette remarque fit croire
 Barclay de Tolly que les Franais avaient chang de position,
qu'ils s'taient reports sur leur gauche, pour tourner la droite
des Russes vers les sources de la Dwina, et les couper de la route
de Saint-Ptersbourg. Frapp de cette crainte, Barclay de Tolly qui
marchait  contre-coeur, envoya d'une aile  l'autre un contre-ordre
gnral, et prescrivit un mouvement rtrograde  ses deux principales
colonnes, celles qui lui obissaient directement, afin d'oprer tout
de suite une forte reconnaissance sur sa droite. Bien lui en prit,
car s'il se ft obstin dans cette marche offensive, il aurait reu
en flanc le choc des 120 mille hommes venant de la Dwina, aurait t
pouss sur les 55 mille qui gardaient le Dniper, et probablement se
serait vu touff entre les uns et les autres. Quant  Bagration, il
resta sur la route en avant de Smolensk, vers Nadwa.

[Note en marge: Napolon entreprend l'excution du grand mouvement
qu'il avait projet.]

[Note en marge: Tous les corps de l'arme, aprs avoir dfil
derrire le rideau des bois et des marcages, passent le Dniper
entre Rassasna et Liady.]

[Note en marge: Aspect magnifique de la grande arme.]

Ces mouvements assez obscurs de l'ennemi furent mands le 9 aot
au quartier gnral. Il tait difficile d'en pntrer l'intention,
mais Napolon avait une telle impatience d'tre aux prises avec
les Russes, qu'il se rjouissait de les rencontrer, n'importe o,
n'importe comment. Ayant  sa droite et un peu en avant Murat et
Ney, vers Liosna, en arrire les divisions Morand, Friant et Gudin,
pouvant lui-mme accourir avec le prince Eugne et la garde, il tait
certain d'accabler les Russes, et en les poussant au Dniper de les
livrer vaincus  Davout, qui les aurait ramasss par milliers. Il
prescrivit  tout le monde d'tre sur ses gardes, et voulut attendre
le dveloppement des desseins de l'ennemi avant d'entreprendre sa
grande manoeuvre. Mais le 9 et le 10 aot s'tant passs sans que les
Russes qui rtrogradaient lui eussent donn signe de vie, il supposa
que les mouvements qui avaient attir son attention n'avaient t que
des changements de cantonnements, et il mit l'arme en marche. Le
temps ayant t affreux le 10, on ne marcha que les 11 et 12[10].
Les corps de Murat, de Ney et d'Eugne, les trois divisions Morand,
Friant, Gudin, enfin la garde, s'branlrent, chacun de leur ct,
ds le 11 au matin, prcds par le gnral bl avec l'quipage de
pont. Murat et Ney dfilrent derrire les bois et les marcages qui
s'tendaient de Liosna  Lioubawiczi, et vinrent aboutir au bord
du Dniper en face de Liady. L on travaillait  jeter deux ponts
qui devaient tre praticables le 13. Le prince Eugne suivit Murat
et Ney  la distance d'une journe par Sourage, Janowiczi, Liosna,
Lioubawiczi. Les divisions Morand, Friant, Gudin, se rendirent par
Babinowiczi  Rassasna, o elles franchirent le Dniper sur quatre
ponts jets  l'avance. La garde les avait suivies. Toute l'arme
le 13 au soir, et dans la nuit du 13 au 14, passa le Dniper, et
le lendemain 14 au matin 175 mille hommes se trouvrent rassembls
au del de ce fleuve, le coeur plein d'esprance, ayant Napolon
 leur tte, et croyant marcher  des triomphes prochains et
dcisifs. Jamais on n'avait vu tant d'hommes, de chevaux, de canons,
vritablement runis sur un mme point, car lorsque les historiens
parlent de cent mille hommes, ce qui du reste est rare, il faut
bien se garder d'entendre cent mille hommes rellement prsents
au drapeau, mais cent mille supposs prsents, ce qui signifie
quelquefois la moiti. Ici les 175 mille hommes mentionns, rsidu
de 420 mille, y taient tous. L'affluence d'hommes, d'animaux, de
voitures de guerre tait extraordinaire. C'tait au premier aspect
une sorte de confusion, qui bientt laissait apercevoir l'ordre
qu'une volont suprieure savait y faire rgner. Le soleil avait
ressuy les chemins, et on marchait  travers d'immenses plaines,
couvertes de belles moissons, sur une large route borde de quatre
rangs de bouleaux, sous un ciel tincelant de lumire, mais moins
chaud que les jours prcdents. On remontait la rive gauche du
Dniper qu'on venait de passer, et dont les eaux peu abondantes dans
cette partie de son cours, coulant lentement dans un lit sinueux et
profondment encaiss, rpondaient mdiocrement  l'ide que l'arme
s'en tait faite d'aprs le nom antique de Borysthne: c'est qu'on
tait  la source de ce fleuve, et que les fleuves comme les hommes
sont humbles au dbut de leur carrire. Ce vaste mouvement d'arme,
l'un des plus beaux qu'on ait jamais excuts, s'tait opr dans
les journes des 11, 12, 13 aot, sans que les Russes en eussent
rien aperu. Ils taient encore occups  ttonner,  nous chercher
sur leur droite, tandis que nous venions de tourner leur gauche, et
n'osaient dj plus s'avancer, malgr leur plan d'attaque contre nos
cantonnements soi-disant disperss.

[Note 10: Voici la vraie distribution des forces au moment du
mouvement sur Smolensk:

  _Sous Napolon_.

  Le prince Eugne  Sourage                 30 mille hommes.
  Murat  Inkowo                             14
  Ney  Liosna                               22
  Les trois divisions Morand, Friant,
    Gudin, entre Janowiczi et Babinowiczi.   30
  La garde  Witebsk                         25
                                            ----------------------
                                            121 mille.  121 mille.

  _Sous le marchal Davout sur le Dniper_.

  Dessaix et Compans                         18 mille.
  Cavalerie lgre                            2
  Claparde                                   3
  Grouchy                                     4
  Poniatowski                                15
  Westphaliens                               10
                                            ----------------------
                                             52          52 mille.

  Latour-Maubourg                        5 ou 6
                                            ----------------------
                                             57          57 mille.
                                            ----------------------
  Sous Napolon                                         121 mille.
  Sous Davout                                            57
                                            ----------------------
  Total de l'arme agissante                     177 ou 178 mille.

Si on tient compte des cuirassiers Valence qui se trouvaient avec
le marchal Davout, il faut ajouter 2 mille  celui-ci, et les ter
 la masse qui tait sous la main de Napolon, ce qui donne le mme
rsultat.]

[Note en marge: Marche sur Smolensk.]

Le 14 au matin, Murat avec la cavalerie des gnraux Nansouty
et Montbrun, prcde par celle du gnral Grouchy, marchait sur
Krasno. Ney le suivait avec son infanterie lgre. Tout jusqu'ici se
passait comme on le dsirait. Napolon avait ordonn de se porter en
avant, et de remonter le Dniper dans la direction de Smolensk.

[Note en marge: Combat de Krasno le 14 aot.]

[Note en marge: Caractre et rsultat du combat de Krasno.]

Un peu avant Krasno, on dcouvrit l'ennemi pour la premire fois.
Les troupes qu'on aperut taient celles de la division Nvroffskoi,
forte de 5  6 mille hommes d'infanterie, de 1500 de cavalerie,
et place par le prince Bagration en observation  Krasno, pour
couvrir Smolensk contre les tentatives possibles du marchal Davout.
Jete seule sur la gauche du Dniper, tandis que Bagration et toute
l'arme russe taient sur la droite, elle courait un grave danger.
La cavalerie lgre de Bordessoulle marchant avec celle de Grouchy,
se prcipita sur l'ennemi, et le refoula dans Krasno. Ney avec
quelques compagnies du 24e lger, entra dans Krasno, en chassa les
Russes  la baonnette, et bientt se fit voir au del. Mais au
del existait un ravin, et sur ce ravin un pont rompu. Il fallait
rtablir le pont, et en attendant l'artillerie se trouvait arrte.
La cavalerie tournant  gauche descendit le long du ravin, trouva un
passage fangeux qu'elle parvint  franchir, et courut  la poursuite
des Russes. Le gnral Nvroffskoi avait form son infanterie en
un carr compact, avec lequel il suivait la large route borde
de bouleaux qui menait  Smolensk, et tirait parti le mieux qu'il
pouvait de l'obstacle que ces arbres prsentaient aux attaques de
notre cavalerie. Profitant de ce que nous n'avions pas d'artillerie,
il faisait  chaque halte feu de toute la sienne, et couvrait nos
cavaliers de mitraille. Mais chaque fois que le terrain arrtait
ce gros carr russe, et le forait  se dsunir pour dfiler, nos
escadrons profitaient  leur tour de l'occasion, le chargeaient,
y pntraient, lui prenaient des hommes et du canon, sans russir
toutefois  le disperser, car il se reformait aussitt l'obstacle
franchi. Ces fantassins pelotonns ainsi les uns contre les autres,
dfendant leurs drapeaux et leur artillerie, et sans cesse assaillis
par une nue de cavaliers, se retirrent jusqu'au bourg de Korytnia,
aprs nous avoir mis hors de combat 4 ou 500 cavaliers morts ou
blesss, mais laissant en nos mains 8 bouches  feu, 7  800 morts,
et un millier de prisonniers. Si nous avions eu notre artillerie et
notre infanterie, ils eussent certainement succomb jusqu'au dernier.

Notre avant-garde s'arrta en avant de Korytnia, le gros de l'arme
n'ayant pas dpass Krasno.

Le lendemain on ne fit qu'une tape fort courte, afin de se remettre
ensemble. Le marchal Davout avait rendu  la garde la division
polonaise Claparde,  Nansouty les cuirassiers Valence, et avait
repris ses trois divisions d'infanterie Morand, Friant, Gudin, fort
heureuses de se retrouver sous leur ancien chef. Les Polonais que
commandait Poniatowski, les Westphaliens que Napolon avait confis
au gnral Junot, taient rentrs sous les ordres directs du quartier
gnral, et se tenaient  la hauteur de l'arme, vers son extrme
droite. La cavalerie de Grouchy, en attendant que le prince Eugne,
qui avait le plus de chemin  faire, et rejoint, marchait avec
l'avant-garde de Murat et de Ney.

[Note en marge: Le 15 aot on clbre en pleine marche la fte de
Napolon.]

Le 15 on voulut sur ces bords lointains du Dniper clbrer la fte
de Napolon, au moins par quelques salves d'artillerie. Tous les
marchaux vinrent, entours de leurs tats-majors, lui prsenter
leurs hommages. Le canon retentit au mme instant, et comme
l'Empereur se plaignait de ce qu'on usait des munitions prcieuses 
la distance o l'on se trouvait, les marchaux lui rpondirent que
c'tait avec la poudre prise aux Russes  Krasno qu'ils faisaient
tirer le canon des rjouissances. Il sourit  cette rponse, et
accueillit volontiers les vivat de l'arme comme un signe de son
ardeur guerrire. Hlas! ni lui ni ses soldats ne se doutaient des
dsastres affreux qui, dans ces mmes lieux, les attendaient trois
mois plus tard!

[Note en marge: Arrive de l'arme sous les murs de Smolensk.]

Le lendemain 16 aot, l'avant-garde eut ordre de marcher sur
Smolensk, o l'on esprait entrer par surprise, car n'ayant rencontr
que la division Nvroffskoi, dont un tiers tait pris ou dtruit, on
supposait que cette ville devait tre peu garde, et par consquent
destine  nous appartenir en quelques heures. Dans ce pays rapproch
des ples, et dans cette saison, il faisait grand jour avant trois
heures du matin. La cavalerie de Grouchy se porta en avant avec
l'infanterie de Ney. Arrive sur les coteaux qui dominent Smolensk,
d'o l'on plonge sur la ville btie au bord du Dniper, elle put
juger que l'esprance de la surprendre tait peu fonde. On dcouvrit
en effet au del du Dniper une troupe nombreuse qui entrait dans
les murs de Smolensk. C'tait le 7e corps, celui de Raffskoi, que
Bagration, commenant  s'apercevoir de notre mouvement, y avait
dirig en toute hte. Lui-mme, s'avanant  marches forces par
la rive droite du Dniper, dont nous remontions la rive gauche,
courait au secours de l'antique cit de Smolensk, place frontire de
la Moscovie, qui tait chre aux Russes, et que pendant plusieurs
sicles ils avaient violemment dispute aux Polonais.

[Note en marge: Ney tomb dans une embuscade de Cosaques est sauv
par sa cavalerie lgre.]

[Note en marge: Inutile tentative sur la citadelle de Smolensk.]

 peine Ney s'tait-il approch d'un ravin qui le sparait de la
ville, qu'il fut assailli par plusieurs centaines de Cosaques
embusqus, reut une balle dans le collet de son habit, et ne fut
dgag qu'avec beaucoup de difficult par la cavalerie lgre du
3e corps. Ayant aperu  sa gauche qu'une partie de l'enceinte de
Smolensk tait ferme par une citadelle pentagonale en terre (voir la
carte n 57), il essaya de l'enlever avec le 46e de ligne. Mais ce
rgiment, accueilli par une grle de balles, perdit 3 ou 400 hommes,
et fut oblig de se retirer. Ney, ignorant  quel point la ville
tait abordable de ce ct, et ne voulant pas d'ailleurs risquer
une chauffoure avant d'tre rejoint par Napolon, s'arrta pour
l'attendre. Peu  peu le reste du 3e corps arriva, et se rangea en
ligne sur les hauteurs d'o l'on dcouvrait Smolensk au-dessous de
soi. Ney s'tablit  gauche et prs du Dniper avec son infanterie,
pendant que la cavalerie de Grouchy dbouchait sur la droite, et se
portait  la rencontre d'un gros corps de cavalerie russe. Ce corps
ayant fait mine de nous charger, le 7e de dragons se prcipita sur
lui au galop, l'aborda vigoureusement, et le refoula sur la ville.
Murat, toujours au milieu de ses cavaliers, battit lui-mme des mains
en voyant cette charge du 7e de dragons. L'artillerie attele de
Grouchy tant accourue sous un officier aussi hardi qu'habile, le
colonel Griois, couvrit d'obus les escadrons russes, et les obligea
de rentrer dans les faubourgs de Smolensk.

On employa ainsi le temps jusqu' l'arrive de l'Empereur et de
l'arme. Napolon survint vers le milieu du jour, et Ney se hta de
lui montrer le pourtour de la place qu'il avait dj reconnu.

[Note en marge: Description de Smolensk.]

[Note en marge: Arrive de Bagration et de Barclay de Tolly sous les
murs de Smolensk.]

[Note en marge: Napolon ddommag de ne pouvoir surprendre Smolensk,
par l'esprance d'une grande bataille.]

Smolensk, comme nous venons de le dire, est sur le Dniper, au pied
de deux ranges de coteaux qui resserrent le cours du fleuve (voir la
carte n 57). La vieille ville, de beaucoup la plus importante, est
sur la rive gauche, par laquelle nous arrivions; la ville nouvelle,
dite faubourg de Saint-Ptersbourg, est situe sur la rive droite,
par laquelle arrivaient les Russes. Un pont les runit. La vieille
ville est entoure d'un ancien mur en briques, pais de quinze pieds
 sa base, haut de vingt-cinq, et de distance en distance flanqu
de grosses tours. Un foss avec chemin couvert et glacis, le tout
mal trac, prcdait et protgeait alors ce mur, trs-antrieur 
la science de la fortification moderne. En avant et autour de la
ville on apercevait de grands faubourgs, l'un dit de Krasno, sur
la route de Krasno, touchant au Dniper; l'autre au centre, dit de
Micislaw, du nom de la route qui vient y aboutir; un troisime plus
au centre, dit de Roslawl, par le mme motif; un quatrime  droite,
dit de Nikolskoi; un cinquime et dernier, dit de Raczenska,
formant l'extrmit du demi-cercle et allant s'appuyer au Dniper.
Des hauteurs sur lesquelles l'arme tait venue successivement se
ranger, on dcouvrait la vieille ville, son enceinte flanque de
tours, ses rues tortueuses et inclines vers le fleuve, une belle et
antique cathdrale byzantine, le pont qui joignait les deux rives du
Dniper, au del enfin la nouvelle ville s'levant sur les coteaux
vis--vis. On voyait arriver par la rive droite du Dniper des
troupes nombreuses, dont la marche rapide annonait que les soldats
russes accouraient en masse pour dfendre une cit qui leur tait
presque aussi chre que Moscou. Napolon, s'il n'avait plus l'espoir
de surprendre Smolensk, et de dborder facilement Barclay de Tolly,
s'en ddommageait par l'esprance de voir l'arme russe dboucher
tout entire pour livrer bataille. Une grande victoire gagne sous
les murs de cette ville, suivie des consquences qu'il savait tirer
de toutes ses victoires, lui suffisait. Il avait appris par une
profonde exprience qu' la guerre ce n'est pas toujours le succs
cherch qui se ralise, mais que s'il y en a un, et qu'il soit grand,
peu importe que ce ne soit pas celui qu'on a prvu et dsir.

[Note en marge: Distribution des rles entre Bagration et Barclay de
Tolly pour la dfense de Smolensk.]

[Note en marge: Troupes charges de dfendre Smolensk.]

En effet, le prince Bagration remontait en toute hte la rive droite
du Dniper, par un mouvement parallle au ntre, et Barclay, venant
de son ct par la route transversale qui mne de la Dwina au
Dniper, commenait  paratre sur les hauteurs opposes  celles que
nous occupions. L'un et l'autre avertis des desseins de Napolon, et
revenus de leur projet d'offensive, se portaient avec empressement
 la dfense de l'antique cit russe, et, bien que ce ft une grande
imprudence que de combattre dans cette position, livrer Smolensk sans
la disputer tait une honte qu'ils ne pouvaient supporter, quel que
dt tre le rsultat. On ne discuta point, on cda  un mouvement
involontaire, et on se distribua sur-le-champ les rles sans aucune
contestation[11]. Il y en avait deux  remplir, tous deux fort
importants. Le premier, le plus indiqu, tait celui de dfendre
Smolensk. Mais si, tandis qu'on se battait pour Smolensk, Napolon ne
faisant qu'une attaque simule, passait le Dniper au-dessus, ce qui
tait possible, le fleuve dans cette saison et en cet endroit tant
guable, on pouvait tre tourn, coup  la fois de Moscou et de
Saint-Ptersbourg, et expos  un vrai dsastre, celui mme dont on
tait menac sans qu'on s'en doutt, depuis le dbut de la campagne.
Il fut donc convenu que le prince Bagration avec la seconde arme
irait prendre position au-dessus de Smolensk, sur le bord du Dniper,
pour en surveiller les gus, tandis que Barclay de Tolly disputerait
la ville elle-mme aux Franais. Cette distribution des rles tait
la plus naturelle, car il tait plus facile au prince Bagration,
arriv le premier, et ayant de l'avance sur le reste de l'arme
russe, de se porter au-dessus de Smolensk. Il partit immdiatement,
et alla se poster avec 40 mille hommes derrire la petite rivire de
la Kolodnia, affluent du Dniper. Le gnral Raffskoi, qui avec le
4e corps avait gard Smolensk pendant la journe du 15 et la matine
du 16, dut l'vacuer et y tre remplac par les troupes de Barclay de
Tolly. Celui-ci confia la dfense de Smolensk au 6e corps, command
par l'un des officiers les plus solides de l'arme russe, le gnral
Doctoroff. Il lui adjoignit la division Konownitsyn, les dbris de la
division Nvroffskoi, celle qui avait combattu  Krasno, et rangea
le reste de son arme de l'autre ct du Dniper, dans la nouvelle
ville, et sur les coteaux au-dessus. Les Franais au nombre de 140
mille hommes[12] occupant en amphithtre les hauteurs de la rive
gauche du Dniper, les Russes occupant au nombre de 130 mille celles
de la rive droite, prsentaient les uns pour les autres le spectacle
le plus saisissant et le plus extraordinaire!

[Note 11: On a prt au gnral Barclay de Tolly toute espce de
motifs pour expliquer la dfense de Smolensk. Le prince Eugne de
Wurtemberg, militaire aussi brave que spirituel, partisan avec raison
de Barclay de Tolly trop dprci dans l'arme russe, prtend que
Barclay de Tolly ne dfendit Smolensk que pour tromper Napolon, et
afin de ne pas trop lui rvler le projet de retraite indfinie, dont
il se serait infailliblement aperu si on avait cd sans combat un
point tel que Smolensk. C'est l une de ces hypothses ingnieuses au
moyen desquelles on prte souvent aux hommes plus de calcul qu'ils
n'en ont mis dans leur conduite. Un pareil calcul ne valait pas le
sacrifice de 12  15 mille hommes, la perte d'un temps prcieux, et
des mouvements autour de Smolensk qui exposaient l'arme russe 
perdre sa ligne de retraite. Les chefs d'arme comme les chefs d'tat
prouvent quelquefois des sentiments dont ils ne sont pas matres, ou
s'ils ne les prouvent pas, sont obligs d'y cder, et ces sentiments
amnent dans leur conduite des contradictions sur lesquelles, faute
de les bien comprendre, on fait plus tard des commentaires  perte
de vue. C'est un semblable sentiment auquel cda ici Barclay de
Tolly, car livrer Smolensk sans combat et t une honte  laquelle
personne, dans l'tat de l'arme russe, n'aurait voulu s'exposer.
On combattit en cette occasion sans se rendre compte du rsultat
qu'on allait obtenir, et, aprs tout, se bien battre, se battre
vigoureusement, ne fait jamais de tort, et puise toujours une partie
des forces physiques et morales de l'ennemi.

De son ct M. de Chambrai a prtendu que c'est pour sauver quelques
magasins que l'on disputa Smolensk. On ne fait pas tuer 12 mille
hommes, et on ne court pas la chance de deux jours perdus dans une
retraite, pour sauver des magasins. C'est, nous le rptons, le
sentiment prouv  la vue de la ville de Smolensk prs de tomber
dans les mains des Franais, qui dans cette circonstance dtermina
Barclay de Tolly. Ce sont l des effets moraux dont il faut tenir
compte  la guerre, et qui, plus que le calcul, dterminent en
maintes occasions la conduite des hommes de guerre, aussi bien que
celle des hommes politiques.]

[Note 12: Le prince Eugne et le gnral Junot taient  quelques
lieues en arrire, sans quoi les Franais eussent t 175 mille
prsents sous les armes.]

Tout ce que Napolon, avec son regard si exerc, parvint  discerner
dans ce qui se passait devant lui, c'est que l'arme russe accourait
tout entire pour dfendre une ville qui lui tenait fort  coeur.

[Note en marge: Ncessit pour Napolon de ne pas ttonner devant
Smolensk, et d'enlever cette ville de vive force.]

Les Russes s'arrtant enfin, Napolon ne pouvait ni reculer, ni
ttonner devant eux, et leur laisser l'avantage de lui avoir disput
un point tel que Smolensk. Il aurait pu sans doute remonter le
Dniper, peut-tre le traverser  gu au-dessus de Smolensk, et
excuter un peu plus haut sa grande manoeuvre. Mais d'une part il
n'avait pas eu le temps de reconnatre le fleuve, et de s'assurer si
le passage en tait facile, de l'autre il devait hsiter  tenter
en prsence de l'ennemi une telle opration, surtout en laissant
aux Russes le pont de Smolensk, par lequel ils taient matres de
dboucher  tout instant, et de lui couper  lui-mme sa ligne de
communication. Enlever Smolensk sous leurs yeux par un acte de
vigueur, tait donc la seule opration conforme  sa situation,
conforme  son caractre, et capable de lui conserver l'ascendant des
armes, dont il avait plus que jamais besoin.

[Note en marge: Distribution des corps franais autour de Smolensk.]

Napolon rangea immdiatement ses troupes en ligne.  gauche contre
le Dniper, vis--vis du faubourg de Krasno, il plaa les trois
divisions de Ney; au centre, vis--vis des faubourgs de Micislaw
et de Roslawl, les cinq divisions de Davout;  droite, devant les
faubourgs de Nikolskoi et de Raczenska, les Polonais de Poniatowski,
impatients d'attaquer la ville tant dispute aux Russes par leurs
aeux;  l'extrme droite enfin, sur un plateau le long du Dniper,
la masse de la cavalerie franaise. En arrire et au centre de
ce vaste demi-cercle, il tablit la garde impriale, et sur les
hauteurs, dans les emplacements les mieux choisis, sa formidable
artillerie, qui allait couvrir de feux plongeants la malheureuse cit
russe!

Le corps du prince Eugne tait encore  trois ou quatre lieues en
arrire,  Korytnia, le long du Dniper. Junot, charg de venir avec
les Westphaliens appuyer les Polonais, s'tait tromp de route.
Mais les 40 mille hommes auxquels s'levaient ces deux dtachements
de l'arme n'taient pas ncessaires pour accabler l'ennemi. Toute
la seconde moiti de la journe du 16 fut ainsi employe par les
Franais et les Russes  s'asseoir dans leurs positions, sans
engagement srieux de part ni d'autre, sauf, du ct des Franais,
un feu d'artillerie continuel qui causait dans la ville de grands
ravages, et y tuait beaucoup d'hommes  cause de l'entassement des
troupes.

[Note en marge: Reconnaissance faite par Napolon le 17 au matin.]

Le lendemain matin 17, Napolon, montant  cheval de trs-bonne
heure, voulut observer ce que faisait l'ennemi, et, entour de ses
lieutenants, parcourut le demi-cercle des hauteurs sur lesquelles
il avait camp. On voyait distinctement les 30 mille hommes de
Doctoroff, de Konownitsyn et de Nvroffskoi prendre leurs positions
dans la ville et les faubourgs, tandis que le reste des deux
armes russes demeurait immobile sur les hauteurs. Au nombre des
suppositions que Napolon avait regardes comme admissibles, mais
comme peu vraisemblables, tait celle que les Russes, matres de
Smolensk, pouvant  volont passer et repasser le Dniper  l'abri
de fortes murailles, viendraient lui offrir la bataille pour sauver
une ville  laquelle ils attachaient un grand prix. Il y avait en
effet  ct de Smolensk, vers notre droite, un plateau bien situ,
entour d'un ravin, et sur lequel Napolon se prparait  dployer
sa cavalerie. Il n'et pas t impossible que cet emplacement tentt
les Russes, et mme pour les y attirer Napolon avait eu le soin de
ne pas l'occuper encore, et de tenir sa cavalerie en arrire. Rien
ne lui aurait plus convenu assurment qu'une pareille faute de la
part des Russes. Mais venir livrer une bataille au del du Dniper,
en l'ayant ainsi  dos s'ils taient battus, et t de leur part
une bvue telle, qu'on ne devait gure l'esprer. D'ailleurs ils ne
songeaient pas en ce moment  livrer bataille, mais  verser du sang
pour Smolensk, et ce sacrifice  la passion nationale tait tout ce
qu'on pouvait attendre d'eux.

[Note en marge: Napolon, avant d'attaquer, attend quelques heures,
pour voir si les Russes ne songeraient pas  dboucher de Smolensk et
 livrer bataille.]

[Note en marge: Recherche d'un gu au-dessus de Smolensk, afin de
passer le Dniper sur la gauche des Russes.]

[Note en marge: N'ayant trouv aucun gu, et les Russes ne dbouchant
pas de Smolensk, Napolon ordonne l'attaque de cette ville.]

Napolon cependant laissa s'couler deux ou trois heures avant de
prendre un parti, afin d'puiser jusqu' la dernire les chances
d'une action gnrale. Autour de lui, il s'levait plus d'une
rflexion sur la difficult d'enlever Smolensk d'assaut, contre
trente mille Russes qui venaient de s'y enfermer. Il les coutait
sans y rpondre. Comme aucune des ides qu'une situation militaire
pouvait faire natre ne manquait de surgir dans son esprit, il
entrevit la possibilit de franchir le Dniper au-dessus de Smolensk,
et de dboucher  l'improviste sur la gauche des Russes, ce qui
l'aurait replac dans la pleine excution de sa grande manoeuvre.
Mais pour tenter sans imprudence une telle opration, il aurait
fallu qu'elle pt s'oprer avec une extrme clrit, c'est--dire
que le fleuve ft guable, que ses soldats pussent le franchir en
y entrant jusqu' la poitrine, et que, passant le Dniper comme
jadis le Tagliamento devant l'archiduc Charles, ils vinssent
dborder rapidement la gauche des Russes, et les prendre  revers.
Il tait en effet indispensable qu'une telle opration s'accomplt
en quelques instants, car si on tait rduit  jeter des ponts en
prsence de l'ennemi, les Russes viendraient infailliblement se
placer en masse sur le point de passage, et opposer des obstacles
presque insurmontables  l'tablissement des ponts, ou bien ils
dboucheraient par Smolensk sur notre flanc et nos derrires, pour
couper notre ligne de communication, ou bien enfin ils dcamperaient
et nous chapperaient de nouveau, en nous laissant, il est vrai,
Smolensk, mais en nous drobant encore l'occasion de combattre. Tout
dpendait donc d'une question: le fleuve tait-il guable au-dessus
de Smolensk, et trs-prs de notre position actuelle? car remonter
beaucoup plus haut, et laisser le dbouch de Smolensk ouvert sur
nos derrires, tait une imprudence inadmissible. Ruminant toutes
ces considrations dans son esprit, Napolon envoya un dtachement
de cavalerie au bord du fleuve, avec mission de chercher un gu. Le
fleuve en cet endroit paraissait en effet peu profond. Soit que la
reconnaissance ft mal excute, soit qu'elle ne ft pas pousse
assez haut, nulle part on ne trouva de gu praticable. On restait
ainsi avec un cours d'eau lent mais non guable devant soi, et avec
toute l'arme de Bagration range en bataille sur l'autre rive.
Jeter des ponts en prsence d'un ennemi ainsi prpar, tait sinon
impraticable, du moins trs-tmraire, et il ne restait qu'une
opration possible, celle de s'emparer de Smolensk par un coup
de vigueur[13]. Napolon ne s'arrta donc point devant quelques
objections leves autour de lui, et rsolut d'emporter Smolensk
d'assaut. tre venu si loin pour ttonner en prsence des Russes,
pour mnager les hommes dans le combat, quand on les mnageait si
peu dans la marche, pour hsiter  en perdre dix mille dans une
journe qui pourrait tre du plus grand effet moral, lorsqu'en
trois ou quatre jours de route on en perdait le double sans faire
autre chose que se dcourager, n'tait pas une conduite qui pt lui
convenir, ni qui ft soutenable, cette guerre une fois admise. En
consquence il donna le signal de l'attaque. Il tait dix ou onze
heures du matin: les Russes immobiles ne songeaient pas  passer le
Dniper; il fallait donc aller les chercher dans Smolensk, au risque
de verser bien du sang, mais avec la presque certitude d'ensevelir
douze ou quinze mille d'entre eux sous les ruines de la vieille cit
moscovite, et de produire dans l'me de ces soldats exalts, sinon un
complet abattement, du moins une forte impression de terreur.

[Note 13: Le colonel Boutourlin, dans son ouvrage dj cit, et aussi
impartial que peut l'tre un ouvrage ennemi, crit au moment o les
passions taient dans toute leur ferveur, a reproch  Napolon
d'avoir fort inutilement vers des torrents de sang devant Smolensk,
au lieu de remonter le Dniper pour le passer sur la gauche des
Russes. Les dtails dans lesquels nous sommes entrs prouvent qu'il
faut bien connatre les faits, et y bien regarder, avant d'accuser
Napolon d'avoir sur le terrain manqu de penser  l'ide qui tait
praticable. Quand ses passions l'garaient, il n'tait, hlas! que
trop facile  critiquer. Lorsqu'il agissait sur le terrain, sans
cder  aucune des passions qui le dominaient trop souvent, il est
rare, et on pourrait difficilement en citer des exemples, qu'il
manqut  ce qu'il y avait  faire, et qu'il y et une combinaison
excutable qui lui chappt. Les dtails que nous donnons ici, et qui
sont puiss  des sources authentiques, en fournissent une nouvelle
preuve.]

Le signal donn, chacun aborda les Russes conformment  la place
qu'il occupait.  droite la cavalerie, d'abord contenue, fut lance
sur le plateau qu'on avait laiss vacant, et qui s'tendait jusqu'au
Dniper. Les escadrons du gnral Bruyre refoulrent une brigade
de dragons russes, et protgrent l'tablissement d'une batterie de
soixante bouches  feu, que Napolon avait ordonn de disposer sur le
bord mme du fleuve, pour foudroyer Smolensk, pour prendre d'enfilade
le pont qui servait de communication entre les deux parties de la
ville, et battre aussi la rive oppose o les Russes taient en
bataille. L'artillerie ennemie voulut riposter, mais elle fut bientt
rduite  se taire.

[Note en marge: Le prince Poniatowski, les marchaux Davout et Ney,
rejettent les Russes dans les faubourgs de Smolensk.]

Pendant cette opration prliminaire excute  notre extrme droite,
le prince Poniatowski, se portant entre la droite et le centre avec
son infanterie, attaqua franchement les faubourgs de Raczenska et de
Nikolskoi, dfendus par la division Nvroffskoi, et parvint avec
ses braves troupes jusqu' la tte de ces faubourgs. Au centre, le
marchal Davout refoula les avant-postes russes dans les faubourgs
de Roslawl et de Micislaw, et commena un feu d'artillerie violent
contre les faubourgs et la ville, qui taient dfendus en cet
endroit par les divisions Konownitsyn et Kaptsewitch.  gauche Ney,
s'avanant avec deux divisions, et en laissant une troisime en
rserve, fit aborder par la division Marchand la citadelle, contre
laquelle le 46e avait chou la veille. Des broussailles paisses
empchaient de discerner la forme et la faiblesse de cette citadelle,
construite en terre, non palissade, et facile  enlever. Ney n'osa
pas la brusquer par le souvenir de ce qui lui tait arriv, mais
il pntra dans le faubourg de Krasno, occup par la division
Likhaczeff, qu'il refoula jusqu'aux fosss de la ville.

[Note en marge: Enlvement des faubourgs de Micislaw et de Roslawl
par une vigoureuse attaque du marchal Davout.]

C'tait le moment choisi pour l'attaque principale que le marchal
Davout devait excuter contre les faubourgs de Micislaw et de
Roslawl. Une grande route sparant ces deux faubourgs et descendant
sur la ville, allait aboutir  la porte de Malakofskia. Le marchal
dirigea d'abord la division Morand sur cette route, pour s'en
emparer, isoler en y pntrant les deux faubourgs l'un de l'autre, et
rendre plus facile l'attaque de front dont ils allaient tre l'objet.
Le 13e lger, conduit par le gnral Dalton, et appuy par le 30e de
ligne, joignit  la baonnette les troupes ennemies qui taient en
avant de la route, les refoula avec une vigueur irrsistible, leur
enleva un cimetire o elles s'taient tablies, puis, s'engageant
sur la route elle-mme, sous une grle de balles parties de tous
les cts, vainquit tous les obstacles, et aux yeux de l'arme,
saisie d'admiration, rejeta les Russes jusque sur l'enceinte de
la ville. C'tait avec la brave division Konownitsyn que les 13e
et 30e rgiments avaient t aux prises, et ils avaient jonch la
terre de ses morts. Au mme instant, et un peu sur la gauche, la
division Gudin, conduite par son gnral et par le marchal Davout
en personne, attaqua aussi vigoureusement le grand faubourg de
Micislaw, que dfendait la division Kaptsewitch, la repoussa d'abord
 la baonnette jusqu' l'entre du faubourg, puis y pntra  sa
suite, la chassa de rue en rue, et la mena ainsi jusqu'au bord du
foss, au moment o la division Morand y arrivait de son ct par la
grande route.  droite, la division Friant avait enlev avec moins
de difficult le faubourg de Roslawl, et tait parvenue comme les
deux autres divisions devant l'enceinte, d'o elles auraient pu tre
foudroyes toutes trois si des embrasures pour l'artillerie eussent
t mnages dans la vieille muraille. Toutefois elles reurent
des tours quelques boulets et quelques obus. Mais ce furent les
Russes qui eurent le plus  souffrir, car, rejets  la pointe des
baonnettes jusque dans les fosss de Smolensk, fusills ensuite 
bout portant, ils ne trouvaient pour rentrer en ville que quelques
rares issues pratiques dans l'enceinte.

[Note en marge: On se bat longtemps le long du foss et de
l'enceinte.]

Cependant les Russes, auxquels Barclay de Tolly avait envoy comme
renfort la division du prince Eugne de Wurtemberg, essayrent de
reprendre l'offensive, en excutant de violentes sorties par les
portes de Nikolskoi et de Malakofskia. Le prince Poniatowski, arriv
devant la porte de Nikolskoi, eut besoin de toute la bravoure de ses
Polonais pour ramener les Russes dans l'intrieur de la ville. Il en
fallut tout autant au marchal Davout devant la porte Malakofskia.
Il avait affaire  la division Konownitsyn et  la division du
prince de Wurtemberg, qui l'une et l'autre revinrent  la charge
avec fureur. On les refoula cependant, et on les contraignit de
rentrer par la porte Malakofskia, de laquelle elles avaient tent
de dboucher. Le gnral Sorbier ayant sur ces entrefaites amen la
rserve d'artillerie de la garde, compose de pices de 12, on la
disposa de manire  prendre soit  gauche, soit  droite, les fosss
d'enfilade, ce qui obligea les Russes  se renfermer dfinitivement
dans l'intrieur de Smolensk. Alors on dirigea contre l'enceinte
tout ce qu'on avait d'artillerie. Mais les boulets s'enfonant dans
le vieux mur en briques, n'y produisaient pas grand effet. On eut
recours  un autre moyen, ce fut de tirer dans la ville par-dessus
les murs, et on y employa plusieurs centaines de pices de canon.
Chaque projectile ou ravageait des maisons, ou tuait en grand nombre
les dfenseurs accumuls dans les rues et sur les places publiques.

[Note en marge:  la chute du jour l'enceinte intrieure spare les
combattants.]

Aprs six heures de ce terrible combat, l'obstacle de l'enceinte, que
nous ne pouvions pas forcer, que les Russes n'osaient plus franchir,
finit par sparer les combattants. Le marchal Davout, au centre,
prpara tout pour enlever la ville le lendemain matin, aprs l'avoir
accable toute la nuit de projectiles destructeurs. Napolon lui fit
dire qu'il fallait l'emporter  tout prix, et lui laissa le choix des
moyens. On ne pouvait effectivement, sans produire une impression
morale des plus fcheuses, surtout aprs avoir perdu autant de monde,
accepter le rle de gens qui avaient t repousss.

[Note en marge: Rsolution d'emporter l'enceinte d'assaut le
lendemain matin.]

Le marchal Davout, d'accord avec le gnral Haxo, qui tait all
sous un feu pouvantable reconnatre l'enceinte, rsolut de donner
l'assaut sur un point qui paraissait accessible, et qui tait situ
vers notre droite, entre l'emplacement du 1er corps et celui du
prince Poniatowski. Il y avait l une ancienne brche, dite brche
Sigismonde, qui n'avait jamais t rpare, et qui n'tait ferme que
par un paulement en terre. Le gnral Haxo ayant dclar la position
abordable, le marchal Davout destina au gnral Friant l'honneur de
mener sa division  l'assaut le lendemain matin.

[Note en marge: Les Russes vacuent Smolensk pendant la nuit, en y
mettant le feu.]

La nuit fut pouvantable. Les Russes, faisant enfin le sacrifice
de cette cit chrie, qui venait de leur coter tant de sang, se
joignirent  nous pour la dtruire, et y mirent volontairement le
feu, que nous n'y avions mis qu'involontairement avec nos obus. Au
milieu de l'obscurit, on vit jaillir tout  coup des torrents de
flammes et de fume. L'arme, debout sur les hauteurs, fut vivement
frappe de ce spectacle extraordinaire, semblable  une ruption du
Vsuve dans une belle nuit d't[14]. On pressentit  cet aspect
toute la fureur qui allait signaler la prsente guerre, et sans en
tre pouvant on en fut mu cependant. Notre nombreuse artillerie
vint ajouter de nouvelles flammes  cet incendie, afin de rendre le
sjour de Smolensk inhabitable  l'ennemi.

[Note 14: C'est l'expression de Napolon dans son bulletin.]

En effet, le sang qui avait coul en abondance parmi les Russes avait
satisfait chez eux  l'honneur, au devoir,  la pit religieuse,
 tous les sentiments qui les avaient ports  combattre en cette
occasion. Barclay de Tolly, aprs avoir sacrifi le calcul au
sentiment, ramen enfin au calcul, prescrivit  Doctoroff, 
Nvroffskoi, au prince Eugne de Wurtemberg, d'vacuer Smolensk
pendant la nuit, ce qu'ils firent en mettant partout le feu, afin de
nous livrer le cadavre calcin plutt que le corps de cette grande
ville.

[Note en marge: Les Franais entrent dans Smolensk en flammes.]

[Note en marge: Pertes des Franais et des Russes.]

 la pointe du jour, quelques soldats du marchal Davout s'tant
approchs du retranchement en terre qu'ils devaient enlever, et ne
le trouvant pas dfendu, le gravirent, entendirent l'accent slave de
l'autre ct, se crurent d'abord tombs au milieu des Russes, mais
reconnurent bientt les Polonais, qui venaient de pntrer par le
faubourg de Raczenska, leur donnrent la main, et coururent porter
cette bonne nouvelle au marchal. Alors on pntra en masse dans la
ville qu'on s'empressa de disputer aux flammes, dans l'esprance d'en
sauver une partie. Il y avait dans les faubourgs deux ou trois Russes
morts pour un Franais, ce qui s'explique par l'effet meurtrier de
notre artillerie, et par la situation des Russes, placs longtemps
 dcouvert entre les faubourgs et l'enceinte. Notre perte relle
fut de 6  7 mille morts ou blesss, celle des Russes, d'aprs les
valuations les plus exactes, de 12 ou 13 mille au moins[15].

[Note 15: On ne comprend pas que M. de Boutourlin ait pu attribuer
aux Franais une perte de 20 mille hommes, et aux Russes une de 6
mille seulement. Jamais, il faut le dire, on n'a dfigur les faits
 ce point. Le tmoignage du docteur Larrey, tmoin vridique et
gnralement bien inform, value la perte des Franais  environ
1200 morts, et  prs de 6 mille blesss. Les tmoignages de
l'administration donnent un chiffre moins lev. Je crois, aprs
avoir compar les divers documents, que le nombre des morts fut
de notre ct plus considrable que ne le dit le docteur Larrey,
et celui des blesss moindre. Je crois qu'on se rapprochera de la
vrit le plus possible en portant notre perte  7 mille hommes
hors de combat, morts et blesss. Comment d'ailleurs y aurait-il eu
20 mille hommes atteints par le feu sur 45 mille qui attaqurent
Smolensk, car il n'y en eut gure davantage d'engags, quoi qu'en
ait dit M. de Boutourlin, lequel value  72 mille hommes le nombre
de nos combattants qui prirent part  l'action. Il y eut tout au
plus 15 mille hommes engags du ct du marchal Ney, 14 ou 15
mille du ct du marchal Davout, et un peu moins du ct du prince
Poniatowski. Le nombre de 20 mille hommes frapps dans nos rangs est
donc une exagration ridicule, car il aurait fallu que la moiti des
attaquants et succomb. Quant aux pertes des Russes, les tmoins
les moins favorablement disposs conviennent qu'il y avait devant
Smolensk plusieurs Russes renverss pour un Franais. Le docteur
Larrey notamment, qui n'a point cherch  adoucir le tableau de
la campagne de 1812, l'affirme de la manire la plus positive.
On pourrait donc attribuer avec plus de raison aux Russes qu'aux
Franais le chiffre de 20 mille morts ou blesss. Ce qu'on peut dire
de plus vraisemblable en comparant toutes les relations, c'est que
les Russes perdirent de 12  13 mille hommes. Nous croyons cette
valuation plutt au-dessous qu'au-dessus de la vrit, surtout
quand on songe au chiffre gnralement attribu  l'arme russe
aprs le combat de Smolensk. Du reste nous ne donnons, suivant
notre usage, ces valuations que comme trs-approximatives. On fait
perdre son srieux  l'histoire lorsqu'on se montre trop affirmatif
dans des questions de cette nature. C'est en restant modeste dans
sa prtention de dcouvrir la vrit que l'histoire peut mriter
confiance lorsqu'elle devient tout  fait affirmative.]

Les ravages du feu taient considrables, les principaux magasins
dtruits, et les pertes, surtout en denres coloniales, immenses. Les
Russes au surplus taient les vrais auteurs de ce dommage; mais ce
qui de leur part diminuait le mrite du sacrifice, c'est que c'tait
l'arme et ses chefs qui dvastaient des proprits appartenant  de
pauvres marchands, et satisfaisaient ainsi leur rage aux dpens du
bien d'autrui. Les habitants avaient fui pour la plupart, et ceux
qui taient rests, faute de temps ou de moyens pour s'enfuir, se
trouvaient runis dans la principale glise de Smolensk, vieille
basilique byzantine fort en renom parmi les Russes. Ils taient l,
femmes, vieillards et enfants, saisis de terreur, embrassant les
autels et versant des larmes. Heureusement nos projectiles avaient
mnag le vnrable difice, et nous avaient pargn le chagrin de
causer d'inutiles profanations. On rassura ces infortuns, et on
essaya de les ramener dans celles de leurs demeures qui n'avaient pas
t consumes par l'incendie. Les rues offraient un spectacle hideux,
c'tait celui des morts et des blesss russes couvrant la terre.
L'excellent docteur Larrey les fit ramasser presque en mme temps que
les blesss franais, persistant dans sa bont naturelle, et dans sa
noble politique de soigner les blesss de l'ennemi, pour qu' son
tour l'ennemi soignt les ntres. Mais la fureur nationale, excite
au plus haut point contre nous, devait rendre son calcul  peu prs
strile.

[Note en marge: Pnible impression qu'prouve l'arme en entrant dans
Smolensk.]

Notre arme, malgr l'enivrement du combat et du succs, prouva
en entrant dans Smolensk une pnible motion. Autrefois, dans
nos longues courses victorieuses, lorsque nous pntrions dans
des villes conquises, aprs un premier moment de terreur, les
habitants, rassurs par la bienveillance ordinaire du soldat
franais, revenaient dans leurs demeures, qu'ils n'avaient pas song
 dtruire, et dont ils se htaient de nous faire partager les
ressources. Il n'y avait d'incendie que ceux que nos obus avaient
involontairement allums. Dans cette dernire campagne, surtout
depuis que la frontire moscovite tait franchie, nous trouvions
partout la solitude et les flammes, et si quelques rares habitants
restaient dans nos mains, la terreur et la haine rgnaient sur
leurs visages. Les juifs, si nombreux en Pologne, si serviables
par avidit, si empresss  nous offrir une hospitalit dgotante
mais utile, les juifs eux-mmes manquaient, car il n'en existait
point au del de la frontire polonaise. En voyant ces flammes,
cette solitude, ces cadavres gisants dans les rues, nos soldats
commencrent  comprendre que ce n'tait point l une de ces guerres
comme ils en avaient tant vu, et dans lesquelles avec des actes
brillants et de l'humanit on dsarmait l'ennemi. Ils sentirent que
c'tait une lutte plus grave. Mais le got de l'extraordinaire les
dominait et les entranait: la vue de Napolon les transportait
toujours, et ils croyaient marcher  une expdition merveilleuse, qui
surpasserait toutes celles de l'antiquit.

Napolon parcourut  cheval les faubourgs et la ville, puis vint
se placer dans une des tours qui flanquaient l'enceinte du ct du
Dniper, et de laquelle on pouvait discerner ce qui se passait au
del du fleuve. Il vit les Russes occupant l'autre rive, et tenant
encore la ville nouvelle, mais s'apprtant videmment  l'vacuer,
et ne songeant  la dfendre que pendant le temps ncessaire 
l'vacuation. Assurer le passage du Dniper tait donc la principale
opration de cette journe. Les Russes avaient dtruit le pont qui
unissait l'ancienne ville et la nouvelle, pas assez toutefois pour
empcher nos hardis fantassins de franchir le fleuve en cheminant sur
la tte des pilotis incompltement brls. Quelques-uns avaient us
de ce moyen pour aller tirailler au del du Dniper, mais ils avaient
t promptement repousss ou pris. L'Empereur ordonna au gnral bl
de jeter des ponts, et celui-ci se hta d'y employer activement ses
pontonniers et les troupes du marchal Ney.

[Note en marge: Tristes rflexions de Napolon, dont toutes les
manoeuvres ont chou dans cette campagne.]

Napolon, bien que partout il et triomph de l'ennemi, prouvait
mme au milieu de la victoire, mme au sein d'une ville enleve
d'assaut, le plus triste mcompte. C'tait la troisime de ses
grandes manoeuvres qui chouait depuis l'ouverture de cette campagne.
Il avait manqu Bagration  Bobruisk, avait en vain essay de
dborder Barclay de Tolly entre Polotsk et Witebsk, et maintenant,
aprs un mouvement des plus savants et des plus hardis pour tourner
les deux armes runies de Bagration et de Barclay, il venait d'tre
arrt par Smolensk, qui, tout en succombant, lui avait fait perdre
les journes du 16 et du 17 aot, et allait lui faire perdre encore
toute celle du 18. Ds lors l'esprance de dboucher au del du
Dniper assez  temps pour dborder la gauche de l'ennemi, n'avait
plus aucun fondement, car il fallait la journe au moins pour jeter
des ponts, et dans cet intervalle les Russes devaient avoir gagn
assez de terrain pour se soustraire  toutes nos manoeuvres. Napolon
songea bien encore  chercher un gu au-dessus de Smolensk, et en
chargea Junot, qui s'tant gar pendant la journe du 17, s'tait
lev assez haut sur notre droite. Mais rien ne pouvait faire que les
Russes n'eussent pas sur nous un jour d'avance, et ne fussent pas ds
lors en mesure de nous prcder sur la route de Saint-Ptersbourg,
ou sur celle de Moscou. Napolon rentra donc triste et affect
dans la demeure qu'on lui avait rserve  Smolensk, et se vengea
de ses dplaisirs en blmant beaucoup la malhabilet des gnraux
ennemis, qui venaient, selon lui, de sacrifier 12 mille hommes sans
aucun motif raisonnable. Si, en effet, ils n'avaient pas obi  un
sentiment puissant, leur conduite et t injustifiable; mais ils
avaient cd  un entranement irrsistible en cherchant  nous
disputer Smolensk, et, bien qu'habituellement la raison soit la vraie
lumire  suivre dans la guerre comme dans la politique, il faut
reconnatre que le coeur n'gare pas toujours, et les Russes, en nous
retenant deux jours devant Smolensk, s'taient sauvs, sans qu'ils
s'en doutassent, de la plus dangereuse des combinaisons de leur
redoutable adversaire. Quoique ayant perdu Smolensk et des milliers
d'hommes, ils taient moins confondus par l'vnement que Napolon
lui-mme.

[Note en marge: Fallait-il attribuer aux fautes de Napolon, ou 
la difficult mme de cette guerre, l'insuccs des manoeuvres qu'il
avait imagines?]

Des juges svres, devenus aprs la chute de Napolon aussi rigoureux
pour lui que la fortune, lui ont attribu l'insuccs de ses
combinaisons, aussi profondment conues cependant que toutes celles
qui ont immortalis son gnie. Ils lui ont adress des reproches,
dont les faits ci-dessus rapports peuvent montrer le plus ou moins
de fondement. Dans le projet d'envelopper le prince Bagration, ou de
l'isoler au moins pour le reste de la campagne, on a vu en effet que
Napolon n'avait pas assez exactement apprci les difficults que
le pays et les distances opposeraient  la jonction du roi Jrme
avec le marchal Davout, qu'il avait trop maltrait son jeune frre,
et mis trop peu de troupes  la disposition du marchal. On pouvait
donc lui imputer une part de ce premier insuccs. Dans le projet de
dfiler devant le camp de Drissa, de passer ensuite brusquement la
Dwina entre Polotsk et Witebsk, pour dborder Barclay de Tolly et le
prendre  revers, l'excution avait rpondu  la conception, et on
ne pouvait lui reprocher qu'une chose, c'tait d'avoir lui-mme, 
force de guerres, appris la guerre  ses ennemis, lesquels s'tant
aperus  temps du danger qui les menaait, s'en taient tirs en
faisant violence  leur matre. Enfin, dans le dernier projet, on
a blm Napolon d'avoir pouss trop loin son mouvement tournant,
de l'avoir pouss jusqu' franchir le Dniper pour venir repasser
ce fleuve  Smolensk; on a dit qu'il aurait d s'arrter avant
d'arriver au Dniper, remonter ce fleuve par la rive droite au
lieu de le remonter par la rive gauche, et tourner les Russes par
Nadwa. (Voir la carte n 55.) Mais les faits montrent qu'il avait
pes toutes ces chances, de concert avec le marchal Davout, et que
c'est aprs de mres rflexions qu'il avait rsolu de cheminer
par la rive gauche, que les Russes n'occupaient pas, ce qui lui
offrait pour les tourner un trajet plus prompt et plus sr, quoique
plus long. Il ressort en effet des vnements que s'il et suivi
l'avis contraire, il et trouv  Nadwa Bagration se battant avec
dsespoir, que probablement il et attir les Russes en masse sur
leur gauche, et couru le risque de se faire acculer lui-mme au
Dniper. Les faits le justifient donc ici compltement. D'autres
juges encore ont dit qu'au lieu de chercher  tourner les Russes
par leur gauche, il aurait d songer  les tourner par leur droite,
c'est--dire par Witebsk et Sourage; qu'il aurait d par consquent
remonter la Dwina, puis se rabattre sur les Russes par leur droite,
et les acculer au Dniper. Mais la carte prouve que son calcul tait
bien prfrable  celui de ses censeurs, car en rejetant les Russes
sur le Dniper, il les et rejets sur le pont de Smolensk, qu'ils
auraient pass sans difficult, aprs quoi ils auraient regagn
librement l'intrieur de l'empire par les provinces mridionales, qui
taient les plus fertiles, et offraient le champ le plus vaste  une
retraite continue. En les tournant par leur gauche au contraire, en
les rejetant sur la Dwina, il les rejetait dans un angle form par la
Dwina et la mer, et pouvait ainsi les y enfermer compltement. (Voir
la carte n 54.) Il suffisait pour cela qu'il et acquis sur eux une
ou deux journes d'avance en les dbordant. C'est l le motif profond
pour lequel il avait toujours tendu  dborder par leur gauche, et
non par leur droite, les Russes camps sur la Dwina. videmment ce
qui l'avait fait chouer ici, c'tait l'veil dans lequel il les
avait trouvs, c'tait l'nergie qu'ils avaient dploye  Smolensk,
et ce n'est pas son gnie militaire qu'on surprend en faute, c'est
ce que nous appelons sa politique, sa politique qui l'avait conduit
 braver les lieux, quels qu'ils fussent, et  pousser les hommes au
dsespoir  force de les vouloir dominer. Or les lieux mconnus, les
hommes pousss au dsespoir, qu'est-ce, sinon la nature des choses
rsistant invinciblement  qui prtend lui faire violence?

[Note en marge: Marche des colonnes russes au sortir de Smolensk.]

[Note en marge: Leur long dtour pour viter la rencontre des
Franais.]

Tandis que Napolon rentrait dans l'intrieur de Smolensk pour
donner des soins  son arme, tandis que nos pontonniers malgr un
feu trs-vif de tirailleurs, s'empressaient de jeter des ponts, les
gnraux russes s'occupaient d'assurer leur retraite. Ils avaient
besoin de se hter, car la route de Moscou, longeant pendant l'espace
de quelques lieues la rive droite du Dniper (voir la carte n 57),
tait expose  toutes les tentatives des Franais, qui pouvaient
bien finir par dcouvrir les gus du fleuve, et par le passer pour
leur barrer le chemin. Mais s'il faut peu de temps pour se dcider
quand on agit dans le sens de la passion gnrale, il en faut
davantage quand on agit en sens contraire. Barclay de Tolly, qui 
chaque pas rtrograde blessait les passions de son arme, ne prit
que le 18 au soir, lorsque nos ponts taient achevs, le parti de
livrer dfinitivement la ville nouvelle aux Franais. Il ordonna
donc au prince Bagration de se porter en avant pour s'emparer des
points les plus importants de la route de Moscou, que les Franais
devaient tre tents d'intercepter, et il fit ses dispositions pour
le suivre avec l'arme principale. Cette route de Moscou s'avance
droit  l'est, lorsqu'on a franchi l'ouverture de vingt lieues
dont nous avons dj parl plusieurs fois, et qui existe entre les
sources de la Dwina et celles du Dniper; elle rencontre ainsi deux
fois les sinuosits du Dniper, une premire fois  Solowiewo, 
une forte journe de Smolensk, et une seconde fois  Dorogobouge,
qui en est  deux journes. (Voir la carte n 55.)  Solowiewo la
route de Moscou passait de la rive droite du Dniper occupe par
les Russes, sur la rive gauche occupe par les Franais. L'arme
en retraite pouvait donc y tre arrte.  Dorogobouge la route
rencontrait le Dniper une dernire fois, et on y trouvait derrire
l'Ouja, petite rivire qui se jette dans le Dniper, une position o
il y avait aussi quelque utilit  nous prvenir. Le gnral Barclay
de Tolly prescrivit au prince Bagration de se porter tout de suite
sur Dorogobouge, et rsolut de se rendre lui-mme  Solowiewo, en
partant le 18 au soir, et en marchant toute la nuit afin d'y arriver
 temps. Mais cette retraite, facile pour le prince Bagration qui
avait beaucoup d'avance, ne l'tait pas pour le gnral Barclay de
Tolly, qui tait encore  Smolensk, et ne devait en sortir qu'au
dernier moment. De plus la route de Moscou, pendant deux lieues
environ, longeait le Dniper de si prs, qu'elle tait expose  une
subite irruption des Franais. Le gnral Barclay de Tolly conut la
pense d'viter ce danger en prenant des chemins de traverse qui le
mettraient hors d'atteinte, et le ramneraient sur la grande route
 une distance de trois ou quatre lieues, vers un endroit appel
Loubino. En consquence il divisa en deux colonnes l'arme qui tait
sous ses ordres directs. L'une, compose des 5e et 6e corps, sous
le gnral Doctoroff, des 2e et 3e corps de cavalerie, de toute la
rserve d'artillerie et des bagages, dut faire le dtour le plus
long, et passer par Zykolino, pour aboutir  Solowiewo. La seconde,
compose des 2e, 3e et 4e corps, et du 1er de cavalerie, conduite par
le lieutenant gnral Touczkoff, devait faire un dtour moins long,
et passer par Krakhotkino et Gorbounowo, pour tomber sur Loubino.
(Voir les cartes n{os} 55 et 57.) Cependant le gnral Barclay de
Tolly, qui n'avait envoy sur la route directe que quatre rgiments
de Cosaques sous le gnral Karpof, craignit que ce ne ft pas assez
pour occuper le point de Loubino, par lequel le chemin de traverse
rejoignait la grande route, et il dpcha le gnral-major Touczkoff
III, frre de celui qui commandait la seconde colonne, avec trois
autres rgiments de Cosaques, les hussards d'lisabethgrad, le
rgiment de Revel, et les 20e et 21e de chasseurs. C'taient environ
5 ou 6 mille hommes de toutes armes, chargs de s'emparer  l'avance
du dbouch par lequel la seconde colonne, la plus expose des deux,
devait regagner la grande route. Il fit partir ces dernires troupes
par la voie directe et de trs-bonne heure, et bien lui en prit,
comme on va le voir. Ces dispositions adoptes, il mit toute son
arme en mouvement pendant la nuit du 18 au 19, et laissa devant
Smolensk une arrire-garde sous le gnral Korff.

[Note en marge: Les Franais ayant russi  franchir le Dniper se
mettent  la poursuite des Russes.]

Vers la fin de la journe du 18, les Franais avaient fort avanc
l'tablissement de leurs ponts, et ils commencrent  se transporter
au del du Dniper dans la nuit du 18 au 19. Le 19 au matin, Ney
passa le fleuve avec son corps pour se mettre  la poursuite de
l'ennemi, et Davout en fit autant avec le sien. On batailla contre
l'arrire-garde du gnral Korff, et on la repoussa vivement. Arriv
sur les hauteurs de la rive droite on avait deux routes devant
soi: l'une s'levant droit au nord, conduisait par Poreczi et la
Dwina dans la direction de Saint-Ptersbourg, l'autre au contraire
allant  l'est, et longeant le Dniper, conduisait par Solowiewo
et Dorogobouge dans la direction de Moscou. (Voir la carte n 55.)
On voyait sur l'une et l'autre des arrire-gardes ennemies, ce qui
tait naturel, car le gros de l'arme de Barclay de Tolly destin
 prendre les chemins de traverse, devait suivre un moment la
route de Saint-Ptersbourg, et le dtachement du gnral Karpof,
au contraire, envoy par la voie la plus courte pour s'emparer du
dbouch de Loubino, devait suivre tout simplement la route de
Moscou. Ney incertain, courut au dtachement le plus rapproch de
lui, lequel marchait sur la route de Saint-Ptersbourg, l'assaillit,
et le rejeta assez loin. C'tait  un lieu dit Gdonowo[16]. Le
gnral Barclay de Tolly effray de voir les Franais si prs de lui,
et en mesure d'intercepter les chemins de traverse rservs aux
deux colonnes de son arme, accourut aussitt, et ordonna au prince
Eugne de Wurtemberg de conserver ce point  tout prix, pour donner
 ce qui tait encore en arrire le temps de dfiler. On combattit
en cet endroit avec beaucoup d'opinitret de la part des Russes,
qui regardaient leur salut comme attach  la conservation du poste
disput, avec beaucoup moins d'insistance de la part des Franais,
qui n'avaient aucun but dtermin, et cherchaient uniquement 
s'clairer par de nombreuses reconnaissances sur la direction adopte
par l'ennemi. Les Russes restrent donc matres de Gdonowo.

[Note 16: L'historien Boutourlin a plac cette rencontre 
Gorbounowo; le prince Eugne de Wurtemberg, dans une relation plus
rcente, l'a place  Gdonowo. Peu importe ce dtail; le fond du
fait, quelque part qu'on le place, importe seul, et ce fond est
incontestable.]

[Note en marge: Aprs quelques hsitations, Napolon dirige la
poursuite sur la route de Moscou.]

La matine s'coulait ainsi, lorsque Napolon survint, et regardant
tantt au nord, tantt  l'est, reconnut par le mouvement gnral des
troupes russes, que la retraite devait s'oprer dans la direction de
Moscou. Il dtourna donc le marchal Ney qui s'acharnait  batailler
sur la route de Saint-Ptersbourg, et le reporta sur la route de
Moscou, en lui affirmant que s'il marchait vite, il recueillerait
avant la fin du jour quelque brillant trophe. Il le fit suivre sur
cette mme route de Moscou par une partie des troupes du marchal
Davout, afin de l'appuyer au besoin, mais il laissa l'autre sur
la route de Saint-Ptersbourg, afin de s'clairer dans tous les
sens, et rentra dans Smolensk, o l'appelaient mille soins divers.
Il attendait pour prendre un parti dfinitif le rsultat des
reconnaissances que ses lieutenants allaient excuter.

[Note en marge: Rencontre du marchal Ney avec la seconde colonne de
Barclay de Tolly  Valoutina.]

[Note en marge: Combat terrible de Valoutina, l'un des plus sanglants
du sicle.]

Le marchal Ney, avec ses trois divisions, suivit le dtachement
russe charg d'occuper le dbouch de Loubino, et command,
avons-nous dit, par le gnral-major Touczkoff III. Il l'atteignit
sur le plateau de Valoutina, o, d'aprs les traditions du pays,
les Polonais et les Russes s'taient souvent combattus. Les Russes,
apprciant l'importance de la mission qui leur tait confie,
rsistrent vaillamment, mais furent rejets de ce plateau dans une
petite valle situe sur le revers, la traversrent de leur mieux,
gravirent un autre plateau qu'ils rencontrrent sur leur chemin,
s'y dfendirent avec la mme vigueur, furent culbuts de nouveau,
et firent leur retraite vers un dernier poste qu'ils rsolurent de
conserver  tout prix. Au del en effet se trouvait le dbouch de
Loubino, et s'ils faisaient un pas rtrograde de plus, ce dbouch
par lequel la seconde colonne de Barclay devait rejoindre la
grande route de Moscou, allait tomber aux mains des Franais. Le
sol favorisait les Russes, car ils avaient pris position derrire
un ruisseau fangeux, et sur une cte longue et leve, couverte
de distance en distance par des bouquets de bois et d'paisses
broussailles. La route franchissait le ruisseau sur un pont qu'ils
dtruisirent, puis traversait la cte elle-mme par une coupure
pratique entre deux monticules boiss. Le gnral Barclay de Tolly,
appel par le gnral-major Touczkoff III, tait accouru, et 
l'aspect du danger, il s'tait empress d'attirer en cet endroit
la tte de la seconde colonne, et avait mand  celle-ci d'arriver
au plus vite. Cette tte de colonne consistait en huit pices
d'artillerie, plusieurs rgiments de grenadiers et quelque cavalerie.
Il plaa les chasseurs au bord du ruisseau et dans les broussailles,
les grenadiers  droite et  gauche de la coupure, disposa un fort
dtachement en travers, et dpcha de nombreux officiers pour
demander du secours  toutes les troupes qui taient  porte.

Le marchal Ney parvenu dans l'aprs-midi devant cette troisime
position, rsolut de l'enlever. Il y employa les divisions
d'infanterie Razout et Ledru, essaya de gravir la cte couronne
d'artillerie, mais ne put y russir. La chose effectivement tait
trs-difficile. Pour emporter la position, il fallait forcer la
route qui descendait un peu  droite dans une espce de marcage,
qui passait ensuite le ruisseau sur le pont que les Russes avaient
dtruit, et enfin s'levait au milieu de broussailles remplies de
tirailleurs  travers la cte garnie de troupes et d'artillerie. Ney
refoula bien les avant-postes russes jusqu'au del du ruisseau; mais
pour oprer le passage de ce ruisseau dont le pont n'existait plus,
il avait besoin de renforts considrables. Il prit donc le parti de
faire rtablir en toute hte le petit pont, et en attendant d'envoyer
demander des secours  Napolon. Une forte canonnade remplit
l'intervalle entre ce combat du matin et celui qui se prparait pour
la fin du jour.

Sur ces entrefaites, Murat, aprs avoir battu l'estrade dans diverses
directions, tait survenu avec quelques rgiments de cavalerie sur
la route de Moscou, et il tait prt  joindre Ney. Junot, charg,
par suite de sa position des jours prcdents, de passer le Dniper
au-dessus de Smolensk, l'avait franchi  Prouditchewo, et se trouvait
sur le flanc des Russes. Des cinq divisions du marchal Davout,
deux taient en marche sur la route de Moscou, et une allait arriver
 temps, c'tait celle du gnral Gudin. Elle arriva effectivement
vers cinq heures de l'aprs-midi au petit pont qui venait d'tre
rtabli, et sur-le-champ elle fit ses dispositions d'attaque. Mais
dans l'intervalle un temps prcieux avait t perdu, et les Russes
s'taient singulirement renforcs. Barclay de Tolly avait reu
presque toute sa seconde colonne, sauf le corps de Bagowouth, retard
par le combat de Gdonowo. Les 3e et 4e corps, ceux de Touczkoff
et d'Ostermann, ayant atteint Loubino, avaient t aussitt ports
en ligne, et disposs en arrire,  droite et  gauche de la route.
La cavalerie avait t place au loin sur la gauche, vis--vis
le point de Prouditchewo, o Junot venait de passer le Dniper.
La position tait donc devenue des plus difficiles  emporter,
car elle tait dfendue par prs de 40 mille hommes et par une
artillerie formidable. Ney n'avait de vraiment disponibles que ses
deux divisions d'infanterie Razout et Ledru, rduites  12 mille
hommes par les combats de la veille, et la division Gudin, qui,
aprs la prise de Smolensk, ne devait pas compter plus de 8 mille
baonnettes. Les trois mille cavaliers de Murat taient au loin sur
la droite, cherchant  traverser les marcages qui s'tendaient le
long du Dniper pour dboucher sur la gauche des Russes, et les 10
mille Westphaliens de Junot taient tellement embarrasss dans ces
marcages, qu'il n'tait pas sr qu'on pt les faire concourir 
l'action principale.

[Note en marge: Efforts inous du gnral Gudin pour forcer la
position des Russes.]

Ces difficults n'arrtrent ni le marchal Ney, ni le gnral
Gudin. Ce dernier se mit hardiment  la tte de sa division pour
enlever  tout prix l'espce de coupe-gorge qui se trouvait au
del du petit pont. Il fallait en effet, comme nous venons de le
dire, s'enfoncer dans le marcage, franchir le pont sous le feu des
broussailles remplies de tirailleurs, gravir ensuite la route 
travers une gorge couronne des deux cts d'artillerie, puis enfin
dboucher sur un plateau o les Russes taient rangs en masses
profondes. Le gnral Gudin forma sa division en colonnes d'attaque,
tandis que le marchal Ney avec la division Ledru se prparait 
l'appuyer, que la division Razout occupait l'ennemi vers la gauche,
et qu' droite Murat galopant avec sa cavalerie cherchait un passage
 travers les marcages.

[Note en marge: Mort du gnral Gudin, remplac sur-le-champ par le
gnral Grard.]

Le signal donn, Gudin lance ses colonnes d'infanterie, qui dfilent
sur le pont aux cris de _Vive l'Empereur!_ et essuient sans en tre
branles, par ct le feu des tirailleurs, et de front celui de
l'artillerie ennemie braque sur la cte. Elles traversent le pont
au pas de charge, gravissent la cte, et rencontrent une troupe de
grenadiers qui les accueille  la pointe des baonnettes. Elles se
jettent sur eux, les repoussent, et russissent  dboucher sur le
plateau. Mais l de nouveaux bataillons viennent les assaillir, et
les obligent  reculer. Le brave Gudin les reporte en avant, et
une terrible mle s'engage alors entre le ruisseau et le pied de
la cte. Les hommes s'abordent, se saisissent corps  corps, et
combattent  l'arme blanche. Au milieu de cet affreux conflit, Gudin
avait mis pied  terre, et l'pe  la main conduisait ses soldats;
il est frapp par un boulet qui lui fracasse la cuisse, et en tombant
dans les bras de ses officiers dsigne pour le remplacer le gnral
Grard. Cet officier[17], d'une rare nergie, prend le commandement,
et, ramenant ses soldats  l'ennemi, gravit de nouveau la cte,
et apparat une seconde fois sur le plateau. Ney l'appuie avec la
division Ledru, et ils semblent matres de la position. Pourtant de
nouvelles troupes russes s'avancent pour la leur disputer, et il est
 craindre qu'elle ne leur soit arrache encore une fois.

[Note 17: C'est le mme que la gnration prsente a si justement
honor sous le titre de marchal Grard.]

[Note en marge: Fcheuses hsitations de Junot.]

Pendant ce temps, Murat, accouru vers la droite pour essayer de
dborder la position, trouve Junot transport au del du Dniper,
attendant des ordres qui ne lui arrivent pas, et ayant le tort de
ne pas y suppler. Murat le presse de marcher pour prendre  revers
la longue cte que Ney et Grard s'efforcent d'emporter de front.
Malheureusement, Junot sous l'influence de chaleurs brlantes,
atteint du mal dont il devait mourir et qui tait la suite de la
blessure reue  la tte en Portugal, Junot n'a pas sa vigueur
ordinaire. Il cherche en ttonnant  franchir le terrain marcageux
qui le spare de l'ennemi, et tche de s'y crer un passage, en
jetant des fascines dans la fange. Murat charge avec violence la
partie de la cavalerie russe qui se trouve  sa porte, mais ne peut
sur ce sol prendre le rle de l'infanterie. Il presse Junot, crie,
s'emporte, sans parvenir  rendre le terrain plus solide, ou Junot
plus expditif.

[Note en marge: Aprs de sanglants efforts, les Franais emportent la
position.]

Cependant vers le point principal cette lutte acharne tend  sa fin.
Barclay de Tolly, voulant tenter un dernier effort, lance la brave
division de Konownitsyn sur les divisions Gudin et Ledru, commandes
par Grard et Ney, afin de les culbuter du plateau qu'elles ont
russi  conqurir. Grard et Ney reoivent l'attaque, plient un
instant sous sa violence, mais reviennent  la charge, se prcipitent
sur l'infanterie russe avec furie, et la mettent en droute.  dix
heures du soir ils restent matres enfin du dbouch. La division
Razout les rejoint, et Murat  son tour, aprs avoir franchi tous
les obstacles, se dploie au galop sur le plateau, d'o il force les
Russes  se retirer dfinitivement.

[Note en marge: Rsultats du combat de Valoutina.]

Cette action terrible, qui a port le titre de combat de Valoutina,
et qui est l'une des plus sanglantes du sicle, avait cot 6  7
mille hommes aux Russes, et autant aux Franais. Il fallait remonter
aux souvenirs d'Hollabrunn, d'Eylau, d'Ebersberg, d'Essling, pour en
retrouver une pareille. Malheureusement, elle tait sans objet ds
qu'on ne pouvait plus prvenir les Russes au passage du Dniper 
Solowiewo, et n'avait que l'avantage de nous conserver l'ascendant
des armes.

[Note en marge: Napolon visite le champ de bataille.]

[Note en marge: Tristes rflexions que ce spectacle lui inspire.]

Lorsque Napolon sut ce qui s'tait pass, il fut surpris de la
gravit de cette rencontre, et profondment affect d'avoir manqu
une occasion si belle d'enlever une colonne entire de l'arme
russe, ce qui aurait donn  la prise de Smolensk l'importance d'une
grande victoire, et l'et dispens d'aller chercher plus loin un
triomphe clatant. Le lendemain 20, ds trois heures du matin, il
se transporta sur le champ de bataille pour voir de ses propres yeux
ce qu'avait t le combat de Valoutina, ce qu'il aurait pu tre, et
rcompenser les troupes, dont on clbrait l'nergie.  l'aspect du
champ de bataille, il fut frapp de la vigueur qu'elles avaient d
dployer, ce dont on pouvait juger au nombre et  la place des morts,
ainsi qu' la disposition des lieux. En s'levant sur le plateau,
et en portant ses regards vers la droite, il s'irrita fort contre
Junot, contre la lenteur qu'on lui reprochait, lenteur qui avait
contribu  sauver les Russes, car en les dbordant de ce ct, on
aurait singulirement abrg leur rsistance, et russi peut-tre 
les prendre en grand nombre. Mais on ne lui dit pas que le chemin
tait marcageux et difficile  franchir; on ne lui rappela point
que lui-mme avait eu le tort de laisser Junot sans ordres; on eut
la cruaut de l'exciter contre l'immobilit maladive de ce vieux
compagnon d'armes, et, dans le premier moment, il rsolut de le
remplacer en mettant le gnral Rapp  la tte des Westphaliens.
Revenu au milieu des bivouacs ensanglants de la division Gudin, il
fit former les troupes en cercle, leur distribua des rcompenses,
et donna de grandes marques de regret au brave gnral Gudin qui
tait expirant. Cet illustre gnral, qui depuis plusieurs annes
partageait avec les gnraux Morand et Friant la gloire du marchal
Davout, tait, par son courage hroque, sa bont parfaite, son
esprit cultiv, un objet d'estime pour les officiers, et d'affection
populaire pour les soldats. Sa mort fut sentie dans l'arme comme une
perte commune qui touchait tout le monde.

[Note en marge: Napolon sent qu'il manque quelque chose de dcisif
aux dbuts de cette campagne, et que les Russes tendent  l'attirer
dans l'intrieur de leur empire.]

De retour  Smolensk, Napolon ne put se dfendre des plus tristes
rflexions. Dans cette campagne, qu'il considrait comme la plus
dcisive de sa vie, comme la dernire si elle tait heureuse, et
pour laquelle il avait fait de si vastes prparatifs, son gnie
n'avait pas obtenu encore une seule faveur de la fortune. Ses plus
belles manoeuvres avaient chou, car, ainsi que nous l'avons fait
remarquer, Bagration spar de Barclay de Tolly par d'habiles
combinaisons, avait fini par le rejoindre; Barclay qui avait failli
tre dbord et tourn  Polotsk, qui devait l'tre  Smolensk,
venait de regagner, en compagnie de Bagration, la route de Moscou.
Partout, sans contredit, l'ennemi avait t vigoureusement battu;
il l'avait t  Deweltowo,  Mohilew,  Ostrowno,  Polotsk, 
Inkowo,  Krasno,  Smolensk,  Valoutina. On lui avait tu ou
bless trois fois plus d'hommes qu'on n'en avait perdu, et, sans
aucune grande bataille, on l'avait conduit du Nimen au Dniper et 
la Dwina, ce qui assurait la conqute de toute l'ancienne Pologne, 
l'exception seulement de la Volhynie. Mais cet clat foudroyant qui
avait toujours entour et rendu irrsistibles les armes de Napolon,
leur manquait jusqu'ici, et leur manquait dans le moment o l'on en
aurait eu le plus grand besoin pour contenir tant de peuples ennemis
sur le sol desquels il fallait passer, tant de peuples allis dont
la fidlit tait indispensable. Sans doute,  se placer dans le
cours ordinaire des choses, c'tait un rsultat considrable que
d'avoir enlev  l'ennemi ses plus importantes provinces, de l'avoir
partout mis en fuite, de l'avoir rduit  l'impossibilit d'opposer,
quelque part que ce ft, une rsistance srieuse; mais pour un
conqurant habitu  frapper par des coups surprenants l'imagination
des hommes, il semblait manquer quelque chose aux dbuts de cette
guerre, quelque chose sinon d'effectif, du moins d'clatant, et qui
maintnt tout entier le prestige de sa puissance. Napolon le sentait
plus qu'il n'en voulait convenir, et en tait vivement affect. Bien
que partout il et forc les Russes  la retraite, et qu' cet gard
il ne leur et pas laiss le choix, il voyait clairement cependant
qu'au milieu de beaucoup de mouvements contradictoires, il y avait
chez eux le secret calcul de transporter la guerre dans l'intrieur
de la Russie. Ce calcul, malgr quelques apparences contraires que
Napolon s'expliquait trs-bien, tait vident, et dans l'tat-major
de l'arme, beaucoup d'esprits, dj inquiets du caractre de cette
guerre, le remarquaient et le faisaient remarquer  Napolon, quand
il daignait s'entretenir avec eux sur la marche gnrale de la
campagne. Aussi, quoique sur ce sujet il n'et lui-mme aucun doute,
il niait cette tactique des Russes lorsqu'on la lui signalait, comme
on nie un danger qu'on veut d'autant moins avouer qu'on le redoute
davantage, et il ne cessait de dire que les Russes s'en allaient
parce qu'ils ne pouvaient pas faire autrement, parce qu'ils taient
battus, refouls, et que leur prtendue tactique n'tait autre chose
que l'impossibilit de nous tenir tte.

Mais il ne croyait pas ou presque pas ce qu'il disait  ce sujet, et
en voyant les rangs de son arme s'claircir, mme depuis Witebsk,
par la marche beaucoup plus que par le feu, il sentait vivement le
danger de porter la guerre plus loin.

Il semble qu'en pensant de la sorte, il y aurait eu pour lui un moyen
fort simple de parer  ce danger, c'et t de s'arrter sur la Dwina
et le Dniper, de s'enorgueillir hautement des belles conqutes qu'on
venait de faire, de s'en servir pour reconstituer la Pologne, de les
tendre mme en fournissant au gnral Reynier le moyen d'envahir la
Volhynie, d'employer l'automne et l'hiver  donner un gouvernement
et une arme  la Pologne, de transporter pendant le mme temps
ses magasins du Nimen au Dniper et  la Dwina, de choisir et de
fortifier ses cantonnements, de tout prparer enfin pour une nouvelle
campagne, qu'on remettrait  l'anne suivante, dans laquelle on
ferait encore cent lieues en avant, cent lieues dcisives si on les
faisait en sret, car cette fois elles mneraient  Moscou ou 
Saint-Ptersbourg. Ces ides, qui s'taient prsentes  Witebsk, se
prsentaient bien plus naturellement  Smolensk,  la frontire de
la Vieille-Russie, aprs la prise d'une ville importante, arrache
l'pe  la main aux deux armes russes runies, aprs le combat
nergique et brillant de Valoutina, et enfin  une poque dj bien
avance de la saison, puisqu'on touchait aux derniers jours d'aot!

[Note en marge: Difficult de djouer le calcul des Russes.]

[Note en marge: Danger d'un hiver pass sur les frontires de la
Lithuanie et de la Russie.]

Plus qu'aucun homme au monde Napolon tait capable de juger une
question aussi grave, aussi complique, et pour la solution de
laquelle il fallait peser tant de considrations administratives,
militaires et politiques. Certes il y avait dans ce genre de guerre
lent et mthodique quelque chose de nouveau qui pouvait flatter
son esprit, quelque chose de profond qui pouvait frapper aussi les
imaginations. D'ailleurs le comte de Wittgenstein  dtruire sur
sa gauche, le gnral Tormazoff sur sa droite, Riga  prendre d'un
ct, la Volhynie  envahir de l'autre, devaient ter  cette fin
de campagne tout caractre d'inertie, d'impuissance ou d'insuccs.
Mais la faute de venir si loin en passant  travers tant de peuples
ennemis, en menant avec soi tant d'allis douteux, en laissant
 l'autre extrmit de l'Europe une guerre mal conduite, celle
d'Espagne, cette faute commise, Napolon la sentait profondment,
trop profondment peut-tre, maintenant qu'elle n'tait plus
rparable, et il tait fortement proccup des prils de cette
trange situation. Il se rptait avec plus de chagrin tout ce qu'il
s'tait dj dit  Witebsk, et il se demandait ce que penseraient,
ce que feraient les Prussiens, les Autrichiens, les Allemands, les
Hollandais, les Italiens, s'ils le voyaient s'arrter pendant tout
un hiver de huit mois, et s'arrter devant des obstacles que tout le
monde serait libre d'apprcier  sa manire, de dire invincibles,
aussi insurmontables l'anne suivante que celle-ci? Son empire
n'allait-il pas s'branler tout entier sous sa main, quelque forte
qu'elle ft, et pourrait-il en contenir les parties si diverses, et
si portes  se disjoindre? Ces cantonnements dont on lui parlait
sans cesse sur la Dwina et le Dniper, seraient-ils donc, comme il
l'avait dj dit tant de fois, si faciles  tablir,  dfendre,
 approvisionner, sur une ligne de trois cents lieues, depuis
Bobruisk jusqu' Riga? Ces fleuves combls par les neiges en hiver,
seraient-ils, des derniers jours d'octobre aux premiers jours
d'avril, seraient-ils une frontire? Comment ses soldats, atteints
dj d'une maladie jusque-l inconnue parmi eux, la dsertion du
drapeau, comment supporteraient-ils immobiles, inactifs, ces huit
mois d'un pnible et ennuyeux hiver? Lui, leur chef accoutum,
resterait-il au milieu d'eux? S'il n'y restait pas, qui pourrait les
commander, les retenir, les rassurer? Et s'il y restait, sa main
serait-elle assez puissante, du milieu de cette situation difficile,
pour se faire sentir jusqu' Rome et  Cadix?

[Note en marge: Napolon se dcide  sjourner trois ou quatre jours
 Smolensk, pour savoir, avant de prendre un parti, ce qui se passe
sur ses ailes.]

C'taient l de srieuses considrations, dont tiennent trop peu
de compte ceux qui blment Napolon de n'avoir pas termin cette
premire campagne  Smolensk, et qui prouvent que le danger de cette
guerre tait bien plus dans l'entreprise elle-mme, que dans telle ou
telle manire de la diriger. Ces rflexions jetrent Napolon dans
une rverie profonde, rverie d'autant plus pnible, que ce n'tait
plus comme  Witebsk un parti encore loign  prendre, mais un parti
sur lequel il tait urgent de se prononcer immdiatement. Nanmoins,
bien qu'il fallt arrter ses rsolutions tout de suite, certaines
circonstances trs-prochaines pouvaient entraner la balance dans un
sens ou dans un autre, et dispenser de faire soi-mme un choix qui
tait bien difficile, bien embarrassant, bien redoutable, car  mal
choisir il y avait presque la certitude de prir. Ces circonstances
taient l'attitude de l'ennemi au del de Smolensk, la disposition
qu'il allait montrer  combattre ou  se retirer, la situation
des gnraux laisss sur les ailes de la grande arme, du marchal
Oudinot  Polotsk, du prince de Schwarzenberg et du gnral Reynier 
Brezesc, engags les uns et les autres dans des combats opinitres.
Si l'ennemi semblait vouloir livrer bataille, il n'y avait pas 
hsiter, et il fallait sur-le-champ accepter ce duel. Si le marchal
Oudinot, si le prince de Schwarzenberg et le gnral Reynier taient
vaincus, il fallait les secourir; s'ils taient vainqueurs, on tait
plus libre de se porter en avant.

[Note en marge: Pendant ce temps, Napolon fait suivre l'arme russe
par une puissante avant-garde, sous les ordres de Murat et de Davout,
afin de dcouvrir les intentions de l'ennemi.]

Peu de jours suffisaient pour tre clair sur ces divers points,
et Napolon, sans vouloir encore s'enchaner lui-mme, rsolut de
sjourner trois ou quatre jours  Smolensk, pour s'y renseigner sur
ce qu'il avait besoin de savoir, et pour prescrire des mesures qui
taient urgentes s'il devait se porter plus loin. En consquence il
prescrivit  Murat et au marchal Davout, les deux hommes les plus
dissemblables de l'arme, et dont le second corrigeait utilement le
premier, de se mettre en marche, l'un avec deux corps de cavalerie,
l'autre avec ses cinq divisions d'infanterie, pour suivre l'ennemi
pas  pas, et juger le plus exactement possible de ses projets. Le
marchal Ney, qui avait t  l'avant-garde depuis Witebsk, avait
besoin de faire reposer ses divisions, et il tait d'ailleurs trop
ardent pour qu'on pt s'en rapporter  ses jugements en cette
circonstance. Napolon lui enjoignit, aprs qu'il aurait pris un ou
deux jours de repos, de suivre Murat et Davout, mais en se tenant 
quelque distance. Il dirigea le prince Eugne un peu sur la gauche
du gros de l'arme, vers Doukhowtchina, afin de nettoyer le pays
entre le Dniper et la Dwina, et de s'clairer de ce ct sur les
projets des Russes. (Voir la carte n 54.) Il suffisait ainsi d'une
journe pour que toute l'arme ft runie et prte  combattre, si
l'on tait assez heureux pour que les Russes adoptassent ce parti.
En tout cas, on ne pouvait pas tarder  tre compltement inform,
et si la bataille ardemment dsire ne s'offrait pas, on tait libre
de rtrograder, car trois ou quatre marches de plus qu'on aurait
faites en avant n'taient point une raison de ne pas revenir s'il
le fallait, et n'taient pas au surplus un grand dommage dans cette
saison, et avec les moyens de transport dont on disposait encore.

Ces ordres donns, Napolon s'tablit  Smolensk, pour prendre
ses mesures dans la double supposition, ou d'une nouvelle marche
offensive, ou d'un tablissement dfinitif en Lithuanie, pour veiller
surtout  ce qui se passait sur ses ailes, et y pourvoir comme il
conviendrait.

Les renseignements en effet arrivaient  tout moment de la droite et
de la gauche, de Brezesc et de Polotsk, et ils taient satisfaisants.
Les vnements sur ces deux frontires avaient t les suivants.

[Note en marge: vnements sur la droite.]

[Note en marge: Marche du prince de Schwarzenberg et du gnral
Reynier contre le gnral russe Tormazoff.]

Le gnral Reynier avait rtrograd jusqu' Slonim, afin d'aller 
la rencontre du prince de Schwarzenberg, auquel avait t expdi,
comme on l'a vu, l'ordre de rebrousser chemin vers le Bug, et de
s'unir aux Saxons pour rejeter le gnral Tormazoff en Volhynie.
La runion des Saxons et des Autrichiens s'tant opre le 3 aot
sous les ordres du prince de Schwarzenberg, ils s'taient dirigs
tous ensemble sur Proujany et Kobrin, l mme o s'tait passe la
dsagrable msaventure du dtachement saxon surpris par le gnral
Tormazoff. Le gnral Reynier, aprs ses marches et contre-marches,
aprs l'vnement de Kobrin qui lui avait cot 2 mille hommes,
aprs le dtachement de presque toute sa cavalerie au corps de
Latour-Maubourg, aprs l'envoi d'un rgiment saxon  Praga (sous
Varsovie), ne comptait pas plus de 11 mille hommes, dont 1500 de
cavalerie. Le prince de Schwarzenberg de son ct,  la suite du long
trajet qu'il avait excut, ne comptait que 25 mille Autrichiens. Le
total des forces allies sur ce point s'levait donc  environ 36
mille hommes. On en prtait beaucoup plus au gnral Tormazoff, mais
il en avait  peine autant, ayant t oblig de laisser des troupes
 Mozyr pour garder ses derrires. Aussi n'avait-il pas manqu de
rtrograder, craignant d'expier son dernier succs par un chec plus
grave que celui que venaient d'essuyer les Saxons. Il s'tait donc
ht de revenir sur ses pas, et de retourner vers Kobrin et vers
Pinsk, pour se couvrir du Bug, du Pripet, et de tous les marcages
fameux de cette contre.

[Note en marge: Rencontre des Autrichiens et des Saxons avec les
Russes au del de Kobrin.]

[Note en marge: Position de Gorodeczna, auprs de laquelle s'opre la
rencontre.]

Les Autrichiens et les Saxons, marchant fort d'accord comme
Allemands, et comme gens qui avaient besoin les uns des autres,
forcrent en commun les dfils nombreux qu'on rencontre dans cette
rgion accidente, et suivirent activement l'arme russe. Le 11 aot
au soir ils taient parvenus  un endroit qu'on appelle Gorodeczna,
 quelques lieues de Kobrin, et ils y avaient trouv les Russes
tablis dans une bonne position, avec la rsolution vidente de s'y
dfendre.  Gorodeczna, la route de Kobrin gravissait une cte assez
leve, dont le pied tait baign par un ruisseau marcageux et
difficile  franchir. C'est sur cette cte que le gnral Tormazoff
s'tait post avec 36 mille hommes d'infanterie et 80 bouches  feu.
Le prince de Schwarzenberg et le gnral Reynier, ayant reconnu la
difficult d'emporter la position de front, cherchrent sur leur
droite un passage qui leur permt de dborder la gauche de l'ennemi.
Un peu sur la droite en effet, et  un village appel Podoubi, il
y avait un passage qui donnait accs sur la gauche des Russes, mais
c'tait toujours  travers un ruisseau marcageux, et d'ailleurs les
Russes y avaient l'oeil. Pourtant un peu au del, sur la dclivit de
la cte qu'il s'agissait d'enlever, se trouvait un bois qui n'tait
pas occup, et dans l'intrieur de ce bois un chemin de traverse qui
allait rejoindre  une lieue plus loin la grande route de Kobrin.

Le gnral Reynier, qui, bien que fort brave au feu, manquait de
caractre  la guerre, tait un officier savant, et un tacticien
habile. Il eut bientt dcouvert la faute de l'ennemi, et il offrit
au prince de Schwarzenberg d'en profiter, en pntrant au-dessous de
Podoubi dans le bois nglig par les Russes, de manire  tourner
leur position. Le prince de Schwarzenberg apportait dans les choses
une simplicit d'intention qui les rendait faciles; il consentit 
cette offre, et donna au gnral Reynier une division autrichienne
pour assurer le succs de la manoeuvre propose. Il y ajouta mme
une grande portion de sa cavalerie, dont il ne pouvait gure se
servir dans l'endroit o il tait. On convint que le lendemain
matin 12 aot, le prince avec le gros de ses forces attaquerait
srieusement Gorodeczna de front, pour attirer de ce ct l'attention
des Russes, tandis que le gnral Reynier dirigerait sur leur gauche
un effort vigoureux pour la tourner.

[Note en marge: Bataille de Gorodeczna, livre le 12 aot.]

Tout tant ainsi convenu, le gnral Reynier pntra pendant la
nuit dans le bois en question, s'y tablit, et ds qu'il fit jour,
dboucha  l'improviste dans une petite plaine, au milieu de laquelle
venait finir en s'abaissant la cte occupe par les Russes. Ceux-ci,
du point lev de Gorodeczna, s'tant aperus de bonne heure de la
marche des Saxons, laissrent  Gorodeczna une partie de leurs forces
pour rsister de front au prince de Schwarzenberg, et replirent le
reste sur leur flanc gauche, afin de tenir tte au gnral Reynier.
C'est sur cette double ligne qu'on se battit toute la journe du 12.

Le prince de Schwarzenberg attaqua vivement Gorodeczna, mais sans
beaucoup d'esprance de l'enlever, les Russes occupant la cte avec
une nombreuse artillerie. Nanmoins les Autrichiens se comportrent
bravement comme s'ils avaient agi pour eux-mmes.  droite, le
gnral Reynier, ayant dbouch du bois, trouva les Russes ploys en
potence, et faisant front de ce ct comme de l'autre. Ses efforts
pour les entamer furent nergiques, mais inutiles, car, bien que les
Saxons se battissent comme les Polonais (auxquels leur sort tait
li), ils furent constamment arrts par le feu d'une artillerie
dominante.  son tour, quand les Russes voulurent le refouler dans
le bois, le gnral Reynier les obligea de regagner la hauteur de
laquelle ils avaient tent de descendre.

[Note en marge: Retraite des Russes et avantage notable remport par
les Autrichiens et les Saxons.]

On serait rest toute la journe  lutter sans rsultat, si le
prince de Schwarzenberg n'avait essay une attaque vers le point
intermdiaire de Podoubi, qui donnait de plus prs dans le flanc
gauche des Russes. Le rgiment autrichien de Colloredo se joignant
aux chasseurs saxons, entra dans le marcage avec eux, y enfona
jusqu'aux genoux, le franchit, et gravit la cte au moment du plus
grand engagement des Russes avec le corps du gnral Reynier.  cette
vue, les Russes furent branls, et le gnral Reynier saisissant
l'occasion, les aborda plus vigoureusement encore avec les Saxons
et la division autrichienne mise sous ses ordres. Il gagna ainsi du
terrain sur leur gauche, et en mme temps il porta toute sa cavalerie
 son extrme droite, sur les derrires de l'ennemi, menaant par
ce mouvement la grande route de Kobrin. Les Russes craignant d'tre
coups, lancrent leur cavalerie sur la cavalerie allie, et, aprs
des chances diverses, jugrent prudent de ne pas disputer plus
longtemps une position difficile  conserver. La nuit favorisa leur
retraite, et empcha l'arme austro-saxonne de profiter de tous ses
avantages. Nanmoins la victoire tait incontestable pour celle-ci,
car, outre l'acquisition d'un poste si chaudement disput, et la
conqute de la route de Kobrin, elle avait fait essuyer aux Russes
des pertes considrables. Elle avait perdu environ 2 mille hommes en
morts ou blesss. Les Russes en avaient perdu plus du double, dont
500 prisonniers.

[Note en marge: Grandes rcompenses au corps autrichien, et
particulirement au prince de Schwarzenberg.]

Cette journe, si on savait en tirer parti, permettait de pousser
les Russes en Volhynie, de les y poursuivre mme, de les empcher
au moins d'en revenir, si toutefois leur force n'tait pas double
par l'arrive des troupes de Turquie. Pour le prsent, elle devait
apaiser les terreurs de la Pologne, et suffisait pour couvrir
notre flanc droit. Napolon, apprenant cette nouvelle au moment
de son entre  Smolensk, en prouva une vritable joie, envoya 
l'arme autrichienne un don de 500,000 francs (c'tait le second
de cette valeur), y joignit un grand nombre de dcorations, et
crivit  Vienne pour qu'on donnt le bton de marchal au prince de
Schwarzenberg. Pourtant il tait impossible qu'il se ft illusion sur
la force de cette aile, qui devait se trouver rduite par la dernire
bataille  32 ou 33 mille hommes, et il pria son beau-pre d'y
ajouter 3 mille hommes de cavalerie, 6 mille d'infanterie, ce qui,
avec quelques renforts demands aussi  Varsovie, pouvait procurer
au prince de Schwarzenberg une arme de 45 mille hommes, les Saxons
compris. S'obstinant  croire que Tormazoff n'en avait pas 30 mille,
il jugeait une force de 45 mille hommes suffisante pour le rejeter en
Volhynie, et dlivrer cette province du joug russe.

[Note en marge: Napolon, prenant en considration les derniers
vnements, renonce au projet d'attirer le prince de Schwarzenberg au
quartier gnral, et le laisse avec les Saxons sur son flanc droit.]

Cet vnement changeait forcment la premire rsolution de Napolon,
qui tait d'attirer le prince de Schwarzenberg  la grande arme,
conformment aux dsirs de l'empereur d'Autriche, et conformment 
ses propres calculs, car c'est aux Polonais et non aux Autrichiens
qu'il aurait voulu confier l'insurrection de la Volhynie, et la garde
de ses derrires. Mais faire parcourir cent vingt lieues au moins au
prince de Schwarzenberg pour l'amener  Smolensk, en faire parcourir
autant au prince Poniatowski pour le renvoyer de Smolensk  Kobrin,
paralyser ainsi pendant plus d'un mois ces deux corps dans le moment
le plus dcisif de la campagne, les condamner  perdre un quart ou
un cinquime de leur effectif par ces nouvelles marches, n'tait pas
raisonnable; et d'ailleurs la conduite des Autrichiens  Gorodeczna,
leur vigueur contre les Russes, la cordialit de leurs procds
envers les Saxons, mritaient quelque confiance. Il ne fallait pas,
sans doute, se flatter de trouver chez eux d'actifs propagateurs de
l'insurrection polonaise en Volhynie, mais on pouvait, sans trop de
prsomption, s'en fier  leur honneur du soin de garder fidlement
notre droite et nos derrires.

[Note en marge: vnements  notre aile gauche sur les bords de la
Dwina.]

[Note en marge: Mouvements du marchal Oudinot au del de la Dwina.]

Les vnements n'avaient pas t moins favorables sur notre gauche,
du ct de la Dwina. Le marchal Oudinot, aprs les checs infligs
au comte de Wittgenstein dans les journes du 24 juillet et du
1er aot, avait, comme on l'a vu, rtrograd sur Polotsk, afin de
procurer  ses troupes du repos, une position facile  dfendre, et
la commodit d'aller aux fourrages  l'abri de la Dwina. Napolon
craignant avec raison l'effet moral des mouvements rtrogrades,
et s'exagrant les ressources confies  ses lieutenants, avait
adress des reproches au marchal Oudinot, et lui avait dit qu'en se
retirant aprs une victoire, il avait pris pour lui l'attitude du
vaincu, qu'il aurait d laisser au comte de Wittgenstein, auquel elle
appartenait bien plus justement. Cette observation tait vraie sans
doute, mais ce qui tait plus vrai encore, c'est que les troupes du
marchal Oudinot taient extnues, rduites de 38 mille hommes  20
mille par la marche, la chaleur, la dsertion, et qu'il leur fallait
le sjour tranquille de Polotsk pour se reposer et pour vivre.
Napolon afin de renforcer le marchal Oudinot, lui avait envoy les
Bavarois, qui avaient galement besoin de se remettre des effets de
la fatigue, de la chaleur et de la dyssenterie. Ce corps, que la
sparation de sa cavalerie avait dj rduit de 28 mille hommes 
24, n'tait plus que de 13 mille grce aux maladies. En arrivant de
Beschenkowiczy  Polotsk, il tait hors d'tat d'agir.

Toutefois, aprs quelques jours de repos, aussi utiles au corps
d'arme tout entier qu'aux Bavarois, le marchal Oudinot, constamment
aiguillonn par Napolon, avait cru devoir reprendre l'offensive
contre le comte de Wittgenstein, et s'tait report  gauche de
Polotsk sur la Drissa, vers Valeintsoui,  quelques lieues au-dessous
du gu de Sivotschina, o il avait si maltrait les Russes quelque
temps auparavant. Ne les trouvant pas derrire la Drissa, il avait
franchi cette rivire et s'tait dirig sur la Svoiana, derrire
laquelle taient campes les troupes du comte de Wittgenstein. Tandis
que les Franais avaient t renforcs par les Bavarois, ce qui les
portait  32 ou 33 mille hommes environ, dont un cinquime toujours
employ aux fourrages, les Russes s'taient renforcs aussi d'une
manire au moins gale. Ils avaient reu la garnison de Dunabourg
tout entire, plus quelques-uns des bataillons de dpt qui taient
tenus en rserve dans le voisinage des armes agissantes pour les
recruter. Le tout pouvait bien monter  10 ou 12 mille hommes de
renfort, et portait  30 et quelques mille les forces du comte de
Wittgenstein. Mais ces troupes, ne manquant de rien et ayant peu
march, taient en beaucoup meilleur tat que les ntres, quoique
militairement fort infrieures. Il faut ajouter qu'elles taient
toutes russes, tandis que dans le corps du marchal Oudinot il y
avait  peine la moiti de Franais.

[Note en marge: Aprs quelques tentatives d'un mouvement offensif, le
marchal Oudinot croit plus prudent de revenir sur la Dwina.]

Le marchal Oudinot, valuant son corps  32 ou 33 mille hommes, et
sachant qu' cause des fourrages et des maladies il n'en pouvait
mettre plus de 25 mille en ligne, comptant peu sur les troupes
allies, n'avait repris l'offensive que parce qu'il avait senti trop
vivement la piqre des reproches de Napolon. Pendant plusieurs
jours, il resta le long de la Svoiana, devant le camp des Russes, les
provoquant avec des troupes lgres, et cherchant  les entraner 
une nouvelle faute, comme celle qu'ils avaient commise sur la Drissa,
au gu de Sivotschina. Mais les Russes n'avaient garde de se laisser
prendre une seconde fois au pige, et durant ces quelques jours on
tirailla de part et d'autre sans rsultat, si ce n'est la perte fort
inutile de plusieurs centaines d'hommes sacrifis dans ces embuscades.

[Note en marge: Ce marchal prend position en avant de Polotsk,
derrire la Polota.]

Pourtant le marchal Oudinot, qui avait pris une position avance 
gauche de Polotsk, et avait descendu la Drissa jusqu' Valeintsoui,
craignait non sans fondement d'tre tourn vers sa droite, par la
route de Polotsk  Sebej, laquelle tait reste dgarnie de troupes.
Il repassa donc la Drissa, et alla s'tablir entre Lazowka et Bilo,
en avant de la vaste fort de Gumzlva, qui couvre Polotsk. Affaibli
de nouveau par les dernires marches, s'exagrant les forces qui
avaient rejoint le comte de Wittgenstein, il rsolut de se rapprocher
encore davantage de Polotsk, de peur d'tre coup de cette ville,
et il vint se placer derrire la rivire de la Polota. Cette petite
rivire, couverte de moulins, de granges, de constructions de toute
espce, traverse au sortir de la fort de Gumzlva des prairies, des
champs cultivs, tourne autour de Polotsk, et tombe dans la Dwina
au-dessous de cette ville. Le marchal Oudinot occupait les divers
passages de la Polota, et avait toutefois gard une partie de ses
troupes en de pour se garantir contre un corps qui, ayant pass
la Polota plus haut, dboucherait sur ses derrires par la fort de
Gumzlva, et aborderait Polotsk par le ct dcouvert.

[Note en marge: Conseil de guerre convoqu par le marchal Oudinot,
pour savoir s'il faut livrer bataille.]

[Note en marge: L'apparition de l'ennemi rsout la question.]

[Note en marge: On reoit les Russes sur la Polota, et on les y
arrte.]

tabli ds le 16 aot dans cette position, il convoqua un conseil
de guerre afin d'examiner la question de savoir s'il fallait livrer
bataille, ou repasser la Polota et la Dwina, pour se mettre sous la
protection de ces deux rivires, vivre plus  l'aise, et se borner 
bien disputer le cours beaucoup plus large de la Dwina. Le gnral
Saint-Cyr, assistant  ce conseil en qualit de commandant de l'arme
bavaroise, soutint qu'il tait inutile de livrer bataille, et de
s'affaiblir en la livrant, si l'ennemi n'avait pas suivi l'arme
franaise, et si on n'avait nullement l'apparence de reculer devant
lui; mais que si au contraire il avait march sur nos traces, il
fallait l'arrter net par un combat vigoureux, et, en le rejetant au
loin, lui prouver qu'on se retirait non par crainte, mais par choix,
et par got pour une position plus commode. Cet avis fort sage et
fort militaire tait prs de rallier les esprits, lorsque le bruit du
canon mit fin  toute controverse, et fit courir chacun aux armes,
pour rsister aux Russes qui essayaient de franchir la Polota. Une
division bavaroise et une division franaise, places en avant de la
Polota, reurent vigoureusement les Russes, et les arrtrent sur le
bord de cette rivire. La nuit qui survint ne permit pas de donner
plus de suite  ce premier engagement.

Le lendemain 17, le marchal Oudinot s'exagrant toujours les forces
des Russes, et trouvant en outre sa position peu sre, n'tait pas
trs-fix sur la conduite qu'il avait  tenir. Cette position, en
effet, n'tait pas des meilleures. S'il avait sur son front pour
le couvrir la Polota, qui pouvait malheureusement tre passe vers
sa droite, il avait la Dwina par derrire, combattait donc avec
une petite rivire devant lui, et une grosse rivire  dos, et sur
celle-ci ne possdait d'autre pont que celui de Polotsk, moyen de
retraite bien insuffisant en cas d'chec. Comme il arrive trop
souvent en pareille occasion, il prit un parti moyen, celui de
disputer fortement la position avec une portion de ses troupes, et de
porter l'autre portion, ainsi que ses parcs et ses bagages, sur la
gauche de la Dwina.

[Note en marge: Non content de s'tre repli sur la Dwina, le
marchal Oudinot songe  la repasser, lorsqu'il est bless, et
remplac par le gnral Saint-Cyr.]

Par suite de cette rsolution il ordonna de dfendre vigoureusement
les bords de la Polota, pendant que le reste de son arme traversait
Polotsk et la Dwina. La dfense fut en effet trs-nergique et ne
permit point aux Russes de faire un pas. Mais le marchal Oudinot
fut gravement bless, comme sa rare bravoure l'y exposait trop
souvent; le gnral Saint-Cyr le fut aussi, toutefois d'une manire
plus lgre. L'tat du marchal Oudinot l'empchant de conserver le
commandement, le gnral Saint-Cyr, quoique frapp lui-mme, le prit
immdiatement. La direction des oprations ne pouvait tre remise
dans des mains plus habiles.

[Note en marge: Le gnral Saint-Cyr prend la rsolution de livrer
bataille.]

Le gnral convoqua les principaux officiers de l'arme pour
s'entendre avec eux sur la manire de sortir d'une situation qui
s'tait fort complique. Alliant la vigueur  la prudence, il fit
sentir les inconvnients d'une attitude purement dfensive, et d'une
retraite en de de la Dwina trop videmment oblige; il montra le
danger d'tre bientt assailli, tourment sur l'une et l'autre rive
de la Dwina, au point mme de ne pouvoir plus aller aux fourrages, et
en preuve il allgua les prparatifs de passage que l'ennemi faisait
actuellement au-dessus de Polotsk. En consquence, il proposa pour
le lendemain, en continuant de se retirer en apparence, de profiter
du terrain couvert o l'on combattait pour repasser secrtement la
Dwina et la Polota avec la majeure partie des troupes, d'attaquer
les Russes  l'improviste, de leur infliger, si on le pouvait, un
sanglant chec, et de se reposer ensuite  l'abri de ce succs
derrire Polotsk et la Dwina. Cet avis si sage et si ferme  la
fois ne soulevait qu'une objection, c'tait l'puisement des soldats
marchant depuis quatre jours, se battant depuis trois, ayant pu
trouver  peine le temps de prendre quelque nourriture, et arrivs
 un tat de faiblesse physique vraiment inquitant. Pourtant le
gnral Saint-Cyr affirmant que quatre heures lui suffiraient pour
donner aux Russes un choc vigoureux, on convint de se reposer le
matin, et de combattre dans l'aprs-midi du lendemain. On se spara
ainsi avec la rsolution de livrer cette nouvelle et dernire
bataille.

[Note en marge: Belle manoeuvre, et bataille de Polotsk, livre le 18
aot.]

Le lendemain 18 aot, en effet, le gnral Saint-Cyr excuta toutes
ses dispositions comme il les avait annonces. Il laissa ses parcs et
ses bagages sur la rive gauche de la Dwina, o le marchal Oudinot
les avait dj envoys; il les dirigea mme sur la route d'Oula,
comme s'il allait se rapprocher de la grande arme en remontant sur
Witebsk (voir la carte n 55); il profita de ce mouvement simul pour
concentrer autour de Polotsk la division Verdier et les cuirassiers
Doumerc, puis vers le milieu du jour il fit brusquement repasser ses
troupes sur la droite de la Dwina, les porta entre cette rivire et
la Polota, et ordonna immdiatement l'attaque.

Les troupes bavaroises et franaises taient comme caches dans
le ravin de la Polota, les Bavarois  droite, les deux divisions
franaises Legrand et Verdier au centre, et une moiti de la division
suisse du gnral Merle  gauche, avec les cuirassiers Doumerc.
L'autre moiti de la division Merle tait en de de la Polota, pour
nous garder contre les troupes ennemies qui auraient pu franchir
cette rivire  notre extrme droite, et dboucher de la fort de
Gumzlva sur nos derrires.

[Note en marge: Le mouvement imprvu de l'arme franaise jette les
Russes dans un grand dsordre.]

[Note en marge: Les Russes aprs avoir cd s'arrtent, et rsistent,
mais sont enfoncs.]

[Note en marge: Mort du brave gnral Deroy, et regrets inspirs par
sa mort.]

De leur ct, les Russes taient rangs au del de la Polota,
dcrivant un demi-cercle autour de notre position, et placs
trs-prs de nos avant-postes, afin de fondre sur nous au moment o
nous battrions en retraite, comme ils s'y attendaient en apercevant
le mouvement de nos parcs sur la gauche de la Dwina.  un signal
donn, toute notre artillerie, tant bavaroise que franaise, s'tant
porte rapidement en avant, au nombre de soixante bouches  feu,
couvrit de ses projectiles les Russes surpris et dconcerts. En
effet, leur cavalerie n'tait pas  cheval, leur infanterie n'tait
qu'en partie dans les rangs, et il y eut parmi eux un moment de
grand trouble avant que tout le monde et repris son poste. Nos
divisions en profitrent, et marchrent en colonnes d'attaque dans
l'ordre o elles se trouvaient, les deux divisions bavaroises Deroy
et de Wrde  droite, les divisions franaises Legrand et Verdier
au centre, la division Merle  gauche, mais celle-ci ne s'avanant
gure, afin d'attirer prs de Polotsk la droite des Russes qu'on
se flattait d'envelopper ds qu'on aurait culbut leur centre. Les
Russes, d'abord surpris, furent refouls en grand dsordre, laissant
les prairies et les marcages couverts de leurs blesss qu'ils ne
pouvaient pas recueillir, et de leurs canons qu'ils ne pouvaient pas
emmener. Pourtant, aprs s'tre replis jusqu' leur seconde ligne,
ils s'arrtrent, et firent meilleure contenance. Alors la lutte
devint vive et acharne. Aprs une forte fusillade on s'aborda  la
baonnette, et la mle fut aussitt gnrale. Les Bavarois, comme
la plupart de nos allis, dsertant sur les routes et se comportant
bien au feu, se battirent avec la plus grande valeur. Malheureusement
le brave et digne gnral Deroy, vieillard de quatre-vingts ans,
l'honneur de l'arme bavaroise, et l'un des plus respectables
officiers de ce sicle, paya de sa vie les avantages remports par
ses troupes. Au centre la division Legrand enfona tout ce qui lui
fut oppos. La division Verdier, dont le chef fut bless, se montra
sa digne compagne. Pourtant la seconde brigade de cette division, o
l'on comptait beaucoup de conscrits, ayant faibli un instant devant
une attaque furieuse des Russes, le gnral Maison, qui joignait au
coup d'oeil le plus prompt une rare vigueur de caractre, sut rparer
avec la premire brigade la faute de la seconde, et mit les Russes en
droute.  peine l'engagement durait-il depuis deux heures, que dj
l'ennemi, refoul sur tous les points, tait oblig de nous cder le
champ de bataille couvert de ses morts et de son artillerie.

[Note en marge: chauffoure d'un moment bientt rpare.]

En ce moment toutefois une courte chauffoure faillit nous priver
des fruits de la victoire. Vers notre gauche un rgiment de dragons
russes ayant russi  se glisser  travers les sentiers marcageux du
pays, entre la division Verdier et la division Merle, pntra fort
avant dans l'intrieur de notre ligne, o il causa un instant de
trouble. Le gnral Saint-Cyr, que sa blessure empchait de se tenir
 cheval, et qui assistait  la bataille dans une petite voiture
polonaise, se trouvait en cet endroit. Il fut renvers dans cette
espce de bagarre, et foul aux pieds des chevaux. On le releva, et
il ne cessa pas de donner ses ordres. Un poste de la brigade Merle,
qui gardait les bords de la Polota, arrta les dragons russes  coups
de fusil. Les cuirassiers de Doumerc les chargrent en flanc, en
sabrrent une bonne partie, et mirent fin  cette bizarre aventure.

[Note en marge: Rsultat de la victoire de Polotsk.]

Nanmoins il en tait rsult un peu de temps perdu, et un peu de
confusion. La gauche, compose surtout de la division Merle, avait eu
le tort de s'avancer presque  la hauteur du centre, et de ramener
en arrire la droite des Russes, qu'autrement on aurait pu prendre
entre la Polota et la Dwina. Malgr cette faute, rsultat d'un excs
de bonne volont, sur le front entier des deux armes nous tions
compltement victorieux, et l'ennemi tait ramen sur tous les points
 la lisire de la fort de Gumzlva, d'o il avait dbouch sur
nous. Si nous avions eu encore une heure de jour, et si nos troupes
avaient t moins fatigues, nous aurions pu, en le suivant dans la
fort, lui enlever beaucoup de prisonniers et d'artillerie. Mais nos
soldats, tombant de lassitude et quelques-uns d'inanition, taient
hors d'tat d'aller plus loin. On s'arrta donc  la lisire de la
fort, aprs une victoire brillante dont les trophes consistaient
en 1500 prisonniers, 14 pices de canon, une grande quantit de
caissons, et 3 mille hommes tus  l'ennemi. Notre perte n'atteignait
pas un millier d'hommes. Le principal avantage de cette journe
tait d'avoir refoul au loin le comte de Wittgenstein, de lui avoir
fait perdre le got de l'offensive, du moins pour quelque temps,
de pouvoir nous reposer tranquillement en avant de Polotsk, et de
ne plus craindre de voir enlever nos fourrageurs, si loin qu'ils
allassent. Le seul regret tait celui qu'inspira la mort du gnral
Deroy, et il fut universel.

[Note en marge: Le bton de marchal envoy au gnral Saint-Cyr.]

Cette victoire connue  Smolensk le 19 aot, lendemain du jour o
l'on y tait entr, causa une vive satisfaction  Napolon, et
le rendit juste enfin pour le gnral Saint-Cyr, dont la rapide
dtermination nous avait fait regagner sur la Dwina le prestige de
la victoire. Napolon lui envoya le bton de marchal d'empire, bien
d  ses talents qui taient grands quoique gts par des dfauts de
caractre. Il lui adressa en mme temps de nombreuses rcompenses
pour les troupes franaises et bavaroises qui s'taient parfaitement
conduites, ne voulut pas qu'il y et entre elles la moindre
diffrence, et accorda des dotations aux veuves et aux orphelins
des officiers bavarois, tout comme aux veuves et aux orphelins des
officiers franais. Il dcerna aussi des honneurs tout particuliers
 la mmoire du gnral Deroy. La perte de ce gnral et celle du
gnral Gudin taient les plus grandes que l'arme et encore faites.
Elle devait, hlas! en faire bientt, sinon de plus grandes, au moins
de bien plus nombreuses! La blessure du marchal Oudinot n'avait
heureusement rien de grave, quoiqu'elle dt pendant plusieurs mois
lui interdire l'exercice du commandement.

[Note en marge: La scurit de nos ailes garantie par les deux
victoires de Gorodeczna et de Polotsk.]

[Note en marge: Napolon, rassur sur ses flancs, attend pour dcider
s'il se portera en avant, les rapports de son avant-garde.]

Ces deux victoires de Gorodeczna et de Polotsk, remportes, l'une
le 12 aot, l'autre le 18, semblaient garantir la scurit de nos
flancs, et nous permettre de nous avancer davantage, si l'esprance
d'une victoire dcisive venait luire sur la route de Moscou.
Napolon en jugea ainsi, et comptant que les Autrichiens et les
Saxons suffiraient sur sa droite pour contenir Tormazoff, que les
Franais et les Bavarois de Saint-Cyr suffiraient sur sa gauche pour
arrter Wittgenstein, sans compter le marchal Macdonald laiss entre
Polotsk et Riga, il ne trouva dans la situation de ses ailes aucune
raison de s'arrter, si toutefois il voyait chance, en se portant en
avant, ou de terminer la guerre, ou de lui donner un grand clat.
On ne pouvait entrevoir qu'une chance fcheuse, c'tait le retour
probable de l'amiral Tchitchakoff, que la paix des Russes avec les
Turcs allait rendre disponible. Mais le 9e corps, celui du duc de
Bellune (marchal Victor), soigneusement form d'avance pour toutes
ces ventualits, plac en juin  Berlin, en juillet  Tilsit,
allait, en se transportant  Wilna, offrir une prcieuse ressource
contre tous les accidents imaginables. Napolon pour asseoir ses
rsolutions dfinitives n'avait donc  prendre en considration que
ce qui allait se passer entre la grande arme runie sous sa main,
et la grande arme russe commande par Barclay de Tolly, laquelle
tait en retraite sur la route de Moscou. C'est sur ce point qu'il
avait les yeux constamment fixs, se demandant toujours s'il fallait
rester  Smolensk pour y organiser la Pologne, pour y prparer ses
moyens d'hivernage, au risque de tout ce que l'Europe penserait d'une
lenteur si nouvelle, ou bien s'il fallait continuer  s'enfoncer en
Russie, pour frapper avant la fin de la saison un coup dcisif,
auquel ne pt pas tenir le caractre mobile de l'empereur Alexandre.
C'taient les rapports de ses deux gnraux d'avant-garde qui
devaient faire pencher d'un ct ou de l'autre la balance oscillante
en ce moment dans ses mains.

[Note en marge: Conduite de Murat et de Davout  la tte de
l'avant-garde.]

[Note en marge: Frquents conflits entre ces deux chefs.]

Murat et Davout suivaient en effet, l'un avec sa cavalerie, l'autre
avec son infanterie, les traces de la grande arme russe qui se
retirait par la route de Moscou. Ils avaient occup Solowiewo, au
bord du Dniper, aprs quelques combats d'arrire-garde, et laissant
 d'autres le soin de conserver ce poste, ils avaient couru sur
Dorogobouge, dernier point o la route de Moscou rencontre les
sinuosits du Dniper. Les rapports de ces deux chefs diffraient
comme leurs caractres. La bravoure clatante mais inconsidre de
Murat, prodiguant follement sa cavalerie dans les reconnaissances,
mais dans les combats la jetant sur l'ennemi avec un merveilleux
-propos, et malheureusement ne sachant pas la mnager de manire 
la faire durer, tait antipathique  la solide et froide raison du
marchal Davout, qui ne dpensait inutilement ni la vie ni les forces
de ses hommes, avanait moins vite que d'autres, et en revanche
ne reculait jamais. Quand Murat, engag avec tmrit, demandait
l'infanterie du marchal, celui-ci l'amenait sans se faire attendre,
tirait d'embarras le brillant roi de Naples, sans jamais vouloir
toutefois lui confier des soldats de la vie desquels il tait avare.
Il n'y avait que quelques jours qu'ils marchaient ensemble, et dj
il s'tait lev entre eux de vives altercations, dans lesquelles
la vivacit du chef couronn de notre cavalerie tait venue se
briser contre la tnacit du chef de notre infanterie. Aussi se
contredisaient-ils sans cesse dans leurs rapports  l'Empereur.

[Note en marge: Leurs rapports contradictoires.]

[Note en marge: Tout en se contredisant, Murat et Davout sont
d'accord sur un point, c'est qu'il y aura une grande bataille.]

L'ennemi, dont le gnral Barclay de Tolly dirigeait la retraite,
se retirait avec ordre et fermet, ayant  son arrire-garde une
quantit restreinte, mais suffisante et bien choisie, d'infanterie
lgre, d'artillerie et de cavalerie. Il rtrogradait par chelons,
plaant sur toute position o il pouvait arrter nos cavaliers
quelques pices de canon atteles et des tirailleurs, et la dfendant
avec ces moyens jusqu'au moment o notre infanterie arrivait. Alors
seulement il s'en allait en toute hte, se repliait derrire d'autres
chelons aussi bien posts, et ne lanait enfin sa cavalerie que
dans les lieux dcouverts, quand elle avait chance de ramener la
ntre. Rien dans cette manire d'agir n'annonait du trouble ou
du dcouragement, et tout rvlait au contraire une rsistance
qui devait grandir successivement, jusqu' devenir une bataille
gnrale lorsque l'ennemi jugerait convenable d'en livrer une. Murat
n'observant que trs-superficiellement ce qui se passait devant lui,
ne tenant compte que de cet abandon successif des positions occupes
par l'ennemi, prtendait que les Russes taient dmoraliss, et que,
ds qu'on pourrait les joindre, on n'aurait qu' les aborder pour les
accabler, qu'il suffisait donc de marcher vite pour trouver sur son
chemin l'occasion d'un beau triomphe. Le marchal Davout soutenait
fortement le contraire, et affirmait qu'il n'avait jamais vu une
retraite mieux conduite, et dont il ft moins facile de triompher en
galopant sur les traces de l'ennemi. Il pensait que sans s'puiser
 courir aprs les Russes, qu'on ne russirait pas  devancer, on
les rencontrerait bientt dans une position de leur choix, o ils se
dfendraient  outrance, et devant laquelle on ferait bien, si on
voulait livrer bataille, d'arriver avec des forces sagement mnages.
Il croyait donc  une bataille prochaine, mais sanglante, et l'une
des plus terribles du sicle. Il crivait en ce sens  Napolon plus
d'une fois par jour, et contredisait par consquent tous les rapports
de Murat. Pourtant ces deux chefs de notre avant-garde taient
d'accord sur un point, c'est qu'on trouverait bientt une bataille
sur son chemin, facile suivant l'un, difficile suivant l'autre,
certaine suivant tous les deux.

[Note en marge: Les Russes trouvs un moment en position 
Dorogobouge, avec l'intention apparente de livrer bataille.]

[Note en marge: Murat et Davout mandent cette circonstance 
Napolon.]

En approchant de Dorogobouge, on aperut les Russes rangs en
bataille derrire une petite rivire qu'on appelle l'Ouja, et qui,
aprs avoir travers des terrains plus ou moins accidents, allait
se jeter vers notre gauche dans le Dniper,  un lieu nomm Ouswiat
(voir la carte n 55).  leur attitude,  leur nombre,  leur vaste
dploiement, on devait croire  une affaire gnrale. La petite
rivire qu'il fallait franchir pour les atteindre n'tait pas un
obstacle bien srieux, mais elle avait des bords fangeux et d'un
accs difficile. Toutefois, en remontant un peu sur notre droite,
on avait l'esprance de tourner les Russes, et, si on agissait
de ce ct avec des forces suffisantes, il tait probable qu'on
parviendrait  les refouler dans l'angle que l'Ouja forme avec le
Dniper. Il y avait donc en cet endroit chance d'une grande et
dcisive rencontre, et sur-le-champ Davout et Murat le mandrent
 Napolon, se trouvant cette fois seulement du mme avis dans le
rapport qu'ils lui adressrent. L'arme polonaise, qui marchait 
deux lieues sur notre droite, alla prendre position vers les sources
de l'Ouja, point par lequel on esprait tourner l'ennemi. C'est le 23
au soir que notre avant-garde, partie de Smolensk le 20, envoya ce
rapport  Napolon.

[Note en marge: Barclay de Tolly avait effectivement pris la
rsolution de livrer bataille, vaincu par les cris de ses soldats et
de ses officiers.]

Ce qu'elle avait cru apercevoir tait la vrit mme. Le judicieux
et intrpide Barclay de Tolly, aprs avoir brav courageusement
les propos injurieux dont il tait l'objet, sentait sa fermet
s'vanouir, surtout depuis la retraite de Smolensk, qu'il lui avait
fallu ordonner malgr tous les gnraux russes, et en particulier
malgr le prince Bagration. Le dchanement contre lui tait
universel. Les gnraux comme les hommes politiques ont besoin de
courage civil, et doivent savoir ddaigner les vains propos de la
soldatesque, qui a aussi souvent perdu les armes que la multitude a
perdu les tats libres quand on l'a coute. Pour nous Franais, il
ne pouvait rien arriver de plus heureux que de livrer bataille prs
de Smolensk; pour les Russes, il ne pouvait rien y avoir de plus
funeste. Mais les chefs de l'arme, recueillant les plaintes des
soldats et surtout celles de la nation, dont on brlait les villes
et les villages, disaient qu'on se dfendait avec des ruines, avec
des ruines russes, et qu'il serait plus noble et moins dommageable de
se dfendre avec du sang. L'emportement des esprits tait tel qu'on
se demandait avec raison, si, malgr tout le danger d'une bataille
livre aux Franais si prs de leurs ressources, il n'y aurait pas
un danger plus grand encore  laisser la dmoralisation s'introduire
dans les troupes, et  fournir plus longtemps prtexte  ce mpris
des chefs qui commenait  engendrer la plus affreuse indiscipline.
C'est ce motif qui avait dcid Barclay de Tolly, et lui avait fait
abandonner le projet de retraite  l'intrieur, pour celui d'une
bataille acharne livre immdiatement. En consquence, il avait
envoy le quartier-matre gnral, colonel Toll, pour choisir un
champ de bataille, et celui-ci avait adopt la position qui s'tait
offerte derrire l'Ouja, en avant de Dorogobouge. Arriv l le 22,
Barclay de Tolly avait chang l'emplacement de la deuxime arme,
que commandait le prince Bagration, et l'avait tablie  sa gauche,
au point mme o nous pouvions tourner la ligne des Russes. Toute
la journe du 23, en effet, il s'appliqua  tudier les lieux, 
s'y bien asseoir, et  y faire ses prparatifs de combat. Murat et
Davout, quoique apprciant diffremment l'tat moral de l'ennemi,
ne se trompaient donc pas en crivant  l'Empereur que les Russes
taient prts  livrer bataille, et que, si on tait dispos 
l'accepter, il fallait accourir en masse pour combattre avec toutes
ses forces.

[Note en marge: Napolon en apprenant que l'arme russe parat
dispose  accepter la bataille, forme la rsolution de se porter 
Dorogobouge.]

Napolon reut cette nouvelle quelques heures aprs qu'elle avait
t expdie, car, s'il avait fallu trois jours aux troupes de
l'avant-garde pour franchir cet espace, dix ou douze heures
suffisaient  un courrier. En la recevant, Napolon rsolut de
quitter Smolensk pour courir  cet vnement dcisif, clatant,
dont il croyait avoir besoin pour se soutenir dans la position o il
s'tait mis. Le fait seul de son dplacement avec toutes ses forces
pour se rendre  plusieurs journes de Smolensk, tranchait  moiti
la question qui le proccupait actuellement, mais la tranchait sans
qu'il s'en doutt, car les raisons d'aller chercher cette bataille
tant dsire, ft-ce  quelques marches, taient si fortes, qu'il
n'y avait pas  hsiter. Il n'hsita donc pas  partir le 24 avec
la garde, sans rsoudre encore au surplus d'une manire irrvocable
la question de savoir s'il hivernerait en Pologne, ou marcherait 
Moscou. Il n'en fit pas moins toutes ses dispositions comme pour un
dpart dfinitif, parce que, sans tre entirement dcid, il se
doutait qu'il pourrait tre entran plus loin, et qu'il ne voulait
pas faire un pas en avant sans avoir pris sur ses derrires des
prcautions dignes de sa prvoyance.

[Note en marge: Ordres ventuels donns  Smolensk, pour le cas,
incertain encore, o Napolon s'enfoncerait en Russie.]

Dj il avait employ cinq jours  ordonner  Smolensk les
tablissements militaires qu'il crait partout o il passait, et qui
malheureusement ne s'achevaient pas toujours quand il tait parti. Il
avait prescrit la construction de vingt-quatre fours, la conversion
des couvents et des glises en magasins, l'approvisionnement de ces
magasins avec les ressources du pays, la formation d'un vaste hpital
pourvu de tous les objets ncessaires, disposition urgente, car on
avait quatre mille Franais et trois mille Russes  panser, et le
matriel des ambulances tant rest en arrire, on tait oblig de
suppler au linge avec le papier des vieilles archives de Smolensk.
Il avait prescrit encore l'enlvement des corps morts, que la
population fugitive ne pouvait faire disparatre, et dont la prsence
sur un sol brlant tait non-seulement hideuse, mais pestilentielle;
l'tablissement d'un pont sur pilotis  Smolensk, la rparation
des murailles de cette ville, leur armement, et enfin cent autres
mesures d'une gale utilit. Il laissa dans Smolensk une division de
sa jeune garde sous le gnral Delaborde, celui qui avait si bien
servi en Portugal, en attendant que les dtachements rests sur les
derrires pussent venir former la garnison de cette ville importante.
Il y appela ceux qu'il avait laisss  Witebsk, o ils devaient tre
remplacs par d'autres. Il changea la route de l'arme, et au lieu
de la faire passer par les points que lui-mme avait parcourus dans
sa marche, c'est--dire par Glouboko, Ouchatsch, Beschenkowiczy et
Witebsk, il dcida qu'elle passerait par Smorgoni, Minsk, Borisow,
Orscha, parce qu'elle serait ainsi plus courte. Il dcida que les
bataillons de marche, amenant les recrues  l'arme selon les rgles
qu'il avait depuis longtemps tablies, suivraient cette nouvelle
ligne d'tapes. Il donna des ordres pour acclrer leur arrive. La
division polonaise Dombrowski, dtache du corps de Poniatowski,
et place  Mohilew pour lier la grande arme avec le corps
austro-saxon, reut une brigade de cavalerie lgre, afin qu'elle
pt tendre sa surveillance plus au loin, et mieux veiller sur notre
nouvelle base d'opration. Il crivit aux marchaux Saint-Cyr et
Macdonald qui gardaient la Dwina, au prince de Schwarzenberg qui
gardait le bas Dniper, les avertit les uns et les autres qu'il
allait se porter en avant pour livrer une bataille dcisive, et leur
recommanda de bien protger les flancs de la grande arme pendant
qu'il essayerait de frapper un coup mortel sur l'ennemi. Il manda
enfin au duc de Bellune de se prparer  venir  Wilna, parce que de
ce point central, le 9e corps serait la ressource de celui de nos
gnraux qui se serait laiss battre sur l'une ou l'autre de nos
ailes.

[Note en marge: Dpart de Napolon pour Dorogobouge.]

Ayant expdi sa garde le matin mme du 24, et ordonn  Ney, qui
suivait Davout, de se serrer sur la tte de l'arme, au prince Eugne
qui avait chemin sur la gauche par Doukhowtchina, de se diriger sur
Dorogobouge, il partit le soir de sa personne, et marcha toute la
nuit du 24 au 25 aot pour arriver le 25 avec le soleil levant, et
livrer peut-tre la bataille, objet de ses dsirs les plus ardents.

[Note en marge: Son arrive  Dorogobouge. Il trouve l'arme russe
dcampe.]

[Note en marge: Cette arme tait  la recherche d'un meilleur champ
de bataille.]

Mais en arrivant le 25, il trouva les apparences de cette bataille,
entrevues d'abord avec tant de joie,  peu prs vanouies, du moins
pour le moment. En effet, aprs un premier examen de la position,
le prince Bagration qui en occupait la partie difficile  dfendre,
puisqu'il tait au point mme o l'Ouja pouvait tre franchie, et
o la gauche des Russes courait le risque d'tre tourne, le prince
Bagration l'avait juge dtestable, et avait trait d'une manire
offensante le colonel Toll, qui s'attachait  la justifier auprs de
lui. Ds lors la bataille avait t encore ajourne par la volont
mme de celui qui la demandait avec le plus d'ardeur. Cela tant,
Barclay de Tolly avait pris le parti de dcamper, et de traverser
rapidement Dorogobouge pour se rendre  Wiasma, o l'on disait que se
trouvait une position beaucoup plus avantageuse.

[Note en marge: En voyant qu'au prix de quelques marches de plus, il
pourra joindre les Russes et les battre, Napolon se dcide  les
suivre.]

C'est ainsi que l'arme russe qu'on avait crue si dispose 
combattre, s'tait tout  coup drobe, de manire  persuader
qu'elle n'y avait jamais song. Mais le tact de Napolon tait si
sr, le marchal Davout avait tant d'exprience, qu'il leur tait
impossible de s'y mprendre, et qu'ils reconnurent parfaitement dans
ces haltes suivies de retraites subites, non pas les irrsolutions,
mais les ttonnements d'une arme qui, dtermine  combattre,
cherchait seulement le terrain o elle pourrait le faire avec le plus
d'avantage. Il tait vident qu'en la suivant deux ou trois jours
encore, on la trouverait enfin dispose  tenir ferme, et  recevoir
la bataille qu'on lui avait tant de fois offerte. Dans un tel tat
de choses, s'arrter pour deux ou trois marches qui restaient 
faire, ne semblait pas une rsolution suffisamment motive, et
Napolon ayant dj franchi les trois tapes qui sparaient Smolensk
de Dorogobouge, n'hsita point  franchir les trois qui sparaient
Dorogobouge de Wiasma, o il tait probable qu'on joindrait enfin
l'arme russe. Seulement, comme il n'tait pas homme  se tromper sur
les consquences de ses actions, il ne douta plus de ce qui allait
arriver, c'est--dire de l'enchanement de choses qui devait le
conduire jusqu' Moscou[18].  Wiasma il ne serait pas encore  la
moiti du chemin de Smolensk  Moscou, mais il en approcherait; il
l'aurait dpasse  Ghjat, et ce ne serait pas le cas, si on gagnait
une grande bataille  quelques journes de Moscou, de s'arrter, et
de renoncer  l'immense clat de l'entre des Franais dans cette
vieille capitale des czars. Parti de Smolensk sans tre encore fix,
il se dcida dfinitivement  Dorogobouge, et le 26 il donna ses
ordres comme il convenait de les donner pour une marche qui ne se
terminerait plus qu' Moscou mme.

[Note 18: C'est l'une des questions historiques qu'on s'est le plus
souvent adresses, que celle de savoir pourquoi Napolon ne s'tait
pas arrt  Smolensk, et n'avait pas employ le reste de la saison
 organiser la Pologne, et  prparer son point de dpart pour un
second mouvement offensif, qu'il aurait excut en 1813; en un mot,
pourquoi il ne s'tait pas rsign  faire cette guerre en deux
campagnes, au lieu de vouloir la faire en une seule. Cette question
toujours pose n'a jamais t bien rsolue, parce qu'on n'avait pas
cherch dans la correspondance de Napolon, demeure inconnue, les
motifs qui, jour par jour, l'avaient entran de Wilna  Witebsk,
de Witebsk  Smolensk, de Smolensk  Dorogobouge, de Dorogobouge
 Moscou. La lecture attentive de cette correspondance, curieuse
et toujours profonde, nous a tout expliqu, et nous a rvl les
chelons successifs par lesquels Napolon se trouva conduit jusqu'
Moscou mme. Nous essayons, dans ce rcit, de rendre cette succession
de penses avec la plus rigoureuse exactitude, et nous affirmons
que c'est en courant aprs une bataille, dont l'effet moral lui
semblait ncessaire, que Napolon, amen de Smolensk  Dorogobouge,
 Wiasma,  Ghjat,  Borodino, se trouva presque sans l'avoir voulu
aux portes de Moscou. Une fois arriv si prs, y entrer ne pouvait
plus tre l'objet d'un doute. Reste  savoir pourquoi il y demeura si
longtemps. La mme correspondance nous l'apprendra encore, et nous le
dirons avec la mme exactitude lorsque nous serons parvenu  cette
partie de notre rcit.]

[Note en marge: Soins de Napolon pour assurer sa base d'opration en
s'enfonant en Russie.]

[Note en marge: Le corps du duc de Bellune amen  Smolensk.]

Bien qu'en quittant Smolensk il se ft occup de sa base d'opration,
Napolon dut s'en occuper davantage encore en prenant le parti de
se porter  si grande distance. Cette base qui avait t d'abord 
Dantzig et  Thorn, puis  Koenigsberg et  Kowno, plus tard  Wilna,
s'tait dplace successivement  mesure que se prolongeait cette
marche extraordinaire  travers la Pologne et la Russie. La nouvelle
base sur laquelle il fallait s'appuyer tait videmment Smolensk.
C'est l qu'tait le noeud qui unissait la Dwina et le Dniper,
et les reliait avec Wilna et Kowno. Aussi Napolon rsolut-il d'y
appeler sur-le-champ le corps du marchal Victor, compos d'environ
30 mille hommes, dont un tiers de troupes franaises, un tiers
d'excellentes troupes polonaises, et un tiers de troupes de Baden et
de Berg trs-bien organises. Ce corps, qu'allait grossir le courant
continuel des bataillons de marche, tant plac  Smolensk, o il se
reposerait et se nourrirait bien, devait tre prt  soutenir ou le
marchal Saint-Cyr, ou le prince de Schwarzenberg, dans le cas o
l'un des deux viendrait  essuyer des revers. Napolon pensait que
loin d'prouver des revers ils obtiendraient au contraire des succs,
en usant bien de leurs forces. Mettant toutefois les choses au pis,
il supposait qu'ils seraient rduits  la dfensive, ce qui tait 
ses yeux la plus dfavorable des ventualits possibles, et ds lors
il considrait le corps du marchal Victor comme destin  faire face
aux troupes qui reviendraient de Turquie. Il ne lui semblait pas
qu'il pt venir plus de 30 mille hommes du bas Danube, ce qui tait
vrai, et dans ce cas, soit que ces troupes se dirigeassent par la
Volhynie sur la Pologne, soit qu'elles se dirigeassent par l'Ukraine
sur Kalouga et Moscou, le 9e corps nous mettrait en mesure de leur
tenir tte, en marchant au secours, ou du prince de Schwarzenberg, ou
de la grande arme elle-mme. Ce que Napolon tait le plus dispos
 croire, c'est que la Russie tant frappe au coeur par une marche
sur Moscou, ne songerait pas  porter des forces  ses extrmits,
et que l'amiral Tchitchakoff ne serait pas dirig sur Kiew, mais sur
Kalouga. Aussi regardait-il la position du duc de Bellune  Smolensk
comme la mieux choisie pour toutes les hypothses imaginables. En
consquence il lui envoya ses ordres de Dorogobouge le 26 aot,
et lui donna des instructions conformes aux ides que nous venons
d'mettre.

[Note en marge: Deux des divisions du corps d'Augereau amenes de
Prusse en Lithuanie.]

[Note en marge: Ces divisions remplaces en Prusse par les troupes du
gnral Grenier tires d'Italie.]

Il tendit sa prvoyance plus loin encore. Il ne voulait pas que
ce corps ft dissmin en petites garnisons: pour prvenir cet
inconvnient il avait attir dj sur Wilna divers rgiments saxons,
polonais, westphaliens, ansatiques, rests jusqu'ici  Dantzig et
 Koenigsberg. Il ordonna de les amener tous  Minsk et  Smolensk,
pour y fournir les garnisons et les dtachements dont on aurait
besoin. Afin de les remplacer  Dantzig, il avait prcdemment appel
dans cette place l'une des divisions du marchal Augereau, commande
par le gnral Lagrange, et toute compose de bataillons de marche.
Il rsolut de faire venir cette division elle-mme  Smolensk,
pour renforcer les divers corps de la grande arme, y remplir les
vides produits par les batailles qu'on allait livrer, et jalonner
la route en attendant. Cette division dut tre remplace  Dantzig,
par une autre, appartenant galement au corps du marchal Augereau,
celle du gnral Heudelet, qui comprenait uniquement des quatrimes
bataillons. Le marchal Augereau allait ainsi se trouver entirement
priv de l'une de ses quatre divisions, celle qu'on appellerait 
Smolensk. Napolon y pourvut au moyen de troupes qu'il rsolut
de tirer d'Italie. On se souvient sans doute que se dfiant de la
cour de Naples il avait, avec plusieurs beaux rgiments franais
et divers corps trangers au service de France, form entre Rome
et Naples un corps sous le gnral Grenier. Tenant Murat sous sa
main, et n'ayant plus rien  craindre de sa lgret, il pensa que
l'arme napolitaine, qui avait t organise avec soin, suffirait 
la garde du midi de l'Italie; il lui laissa d'ailleurs les rgiments
d'Isembourg et de Latour-d'Auvergne, et ordonna de runir  Vrone
les troupes franaises du gnral Grenier, pour en former une belle
division de 15 mille hommes, compose de ce qu'il y avait de meilleur
en Italie. Il prescrivit au gnral Grenier de s'acheminer vers
Augsbourg le plus tt possible, mais toutefois en marchant avec la
prudence convenable, afin de ne pas couvrir les routes de tranards.
Le corps du marchal Augereau allait ainsi gagner beaucoup plus qu'il
ne perdait, et se retrouver  quatre divisions, et au chiffre de 50
mille hommes de troupes actives.

Ainsi avec un corps de 50 mille hommes entre Berlin et Dantzig, avec
de fortes garnisons  Dantzig,  Koenigsberg,  Memel,  Kowno, 
Wilna,  Witebsk, avec les deux corps des marchaux Macdonald et
Saint-Cyr sur la Dwina, avec celui du prince de Schwarzenberg sur le
Dniper, avec une belle division polonaise  Mohilew pour relier le
prince de Schwarzenberg  la grande arme, avec le corps du duc de
Bellune parfaitement disponible  Smolensk, et prt  secourir celle
de ses ailes qui serait en pril ou  s'lever  sa suite jusqu'
Moscou, enfin avec un courant continuel de bataillons de marche
servant de garnisons dans toutes les villes de la route en attendant
qu'ils vinssent recruter la grande arme, avec tous ces moyens,
disons-nous, Napolon se regardait comme en sret, et ne croyait pas
qu'on pt jamais comparer sa conduite  celle de Charles XII.

[Note en marge: Immenses approvisionnements ordonns en Lithuanie
pour le cas o l'on viendrait y passer l'hiver.]

Assurment ces vastes mesures taient dignes de sa haute prvoyance,
et semblaient devoir le garantir contre tous les accidents. Cependant
l'une d'elles tait de la part de ses lieutenants l'objet de beaucoup
d'observations trop timidement prsentes, et malheureusement
justifies par l'vnement, c'tait celle qui consistait  laisser
diviss en deux corps les troupes destines  garder la Dwina. Le
corps du marchal Saint-Cyr, comptant depuis les derniers vnements
20 mille Franais et 10 mille Bavarois, et t suffisant peut-tre
avec un gnral trs-entreprenant, et surtout avec des subsistances,
pour battre le corps de Wittgenstein. Mais rduit  moins de 24 mille
combattants par l'envoi de nombreux dtachements  la recherche
des vivres, plac  de grandes distances de ses appuis, dans des
rgions inconnues, on ne devait pas s'tonner que, mme sous un
gnral habile comme le marchal Saint-Cyr, il ne ft rien de bien
dcisif. Le marchal Macdonald avec tout au plus 24 mille hommes,
rpartis entre Riga et Dunabourg, ne pouvait ni prendre Riga, ni
se tenir en communication avec le marchal Saint-Cyr. Au contraire
en runissant ces deux corps, ainsi que le proposait le marchal
Macdonald, on et accabl Wittgenstein, on et pu se porter bien au
del de la Dwina, s'tablir mme  Sebej, forcer ainsi Wittgenstein
 se replier sur Pskow, et avoir de ce ct une supriorit dcide.
(Voir la carte n 54.) Il est vrai que la Courlande et t expose
aux courses de la garnison de Dunabourg, et qu'on n'aurait pas
assig Riga, dont Napolon tenait  s'emparer. Mais si l'on occupait
fortement Tilsit, si l'on gardait bien le cours du Nimen jusqu'
Kowno, les courses des Cosaques en Courlande ne pouvaient pas
avoir de grandes consquences; et quant au sige de Riga, il tait
bien peu vraisemblable qu'un corps de moins de 24 mille hommes,
oblig de disperser un tiers de son effectif en dtachements, ft
capable de l'excuter. Sauf cette disposition, dont on verra plus
tard les consquences, et qui tenait au penchant fatal de vouloir
poursuivre tous les buts  la fois, Napolon prit les vritables
mesures que la situation comportait. Sentant la difficult d'assurer
la correspondance de la grande arme avec ses derrires,  travers
les bandes de Cosaques, il ordonna qu' tout relais de poste ft
tabli un blockhaus, espce de petite citadelle construite avec des
palissades, devant contenir cent hommes d'infanterie, deux bouches
 feu, quinze hommes de cavalerie, un magasin, un petit hpital,
des chevaux de poste, un commandant intelligent et nergique. Les
gouverneurs de Minsk, de Borisow, d'Orscha, de Smolensk, furent
chargs d'y pourvoir avec leurs garnisons, et de la sorte ni les
paysans ni les Cosaques ne pouvaient empcher la communication des
nouvelles et des ordres. Enfin s'attendant, si une victoire et la
prise de Moscou n'accablaient pas le courage d'Alexandre,  revenir
hiverner en Pologne, il voulut que soit avec de l'argent, soit
avec des rquisitions, on levt en Lithuanie et en Pologne 1200
mille quintaux de grains, 60 mille boeufs, 12 millions de boisseaux
d'avoine, 100 mille quintaux de foin, 100 mille de paille, et qu'on
runt ces vastes approvisionnements  Wilna,  Grodno,  Minsk, 
Mohilew,  Witebsk,  Smolensk. Il y avait l de quoi nourrir l'arme
pendant plus d'un an, et il tait trs-possible, surtout avec de
l'argent, de se procurer ces denres en Pologne. Napolon avait amen
 sa suite un gros trsor en numraire, et de plus de faux roubles
en papier, qu'il avait sans aucun scrupule fait fabriquer  Paris,
se croyant justifi par la conduite des coaliss, qui,  une autre
poque, avaient rempli la France de faux assignats.

[Note en marge: Aprs toutes ces prcautions, Napolon quitte
Dorogobouge.]

[Note en marge: Distribution de l'arme pendant sa marche en avant.]

Toutes ces prcautions prises, Napolon quitta Dorogobouge dans
l'ordre suivant. Murat, avec la cavalerie lgre des marchaux
Davout et Ney, avec la cavalerie de rserve des gnraux Nansouty et
Montbrun, avec beaucoup d'artillerie attele formait l'avant-garde;
le marchal Davout le suivait immdiatement, ayant toujours une de
ses divisions prte  soutenir la cavalerie. Aprs Davout marchait
Ney, aprs Ney la garde.  droite le prince Poniatowski avec son
corps et la cavalerie de Latour-Maubourg, se tenant  deux ou trois
lieues de la grande route, s'appliquait  dborder l'ennemi, et
recueillait des informations, que la langue parle par les Polonais
et la moindre disparition des habitants sur les routes latrales,
lui permettaient de se procurer plus facilement. Le prince Eugne
occupait une semblable position sur la gauche, et marchait  deux ou
trois lieues de la grande route, toujours un peu en avant du gros
de l'arme, afin de dborder les Russes. Il tait prcd par la
cavalerie du gnral Grouchy.

Le quartier gnral suivait avec les parcs d'artillerie et du
gnie, avec mille voitures d'quipages charges de vivres. Ces
vivres taient destins  nourrir la garde, que Napolon ne voulait
pas habituer  la maraude, et  fournir la subsistance de l'arme
elle-mme le jour o il faudrait se concentrer pour livrer bataille.
Sauf le corps de Davout qui avait huit jours de vivres sur le dos des
soldats, et une rserve de trois ou quatre sur voitures, les autres
corps devaient se nourrir dans le pays. On s'tait aperu en effet
que les villages taient moins dpourvus qu'on ne l'avait suppos
d'abord, et que sur les routes latrales notamment, o les Russes
n'avaient pas eu le temps de tout dtruire, il restait une assez
grande masse de subsistances. C'tait la ressource rserve au prince
Eugne sur la gauche, au prince Poniatowski sur la droite.

[Note en marge: Sa force numrique.]

[Note en marge: Ses dispositions morales.]

[Note en marge: Bruit rpandu qu'on va  Moscou, et entranement vers
ce but lointain.]

L'arme tait donc dbarrasse d'une partie de ses charrois. Elle
ne portait en quantit considrable que des munitions d'artillerie,
et en fait d'quipages de pont elle s'tait restreinte aux fers
et aux outils ncessaires pour jeter des ponts de chevalets. Sur
ce plateau central, qui spare la Baltique de la mer Noire, les
rivires, presque toutes  leur naissance, taient lentes et peu
profondes, et pour les franchir on n'avait pas besoin de traner des
bateaux avec soi. Sous le rapport de la qualit des hommes, l'arme
tait ramene  ce qu'elle avait compt de meilleur dans ses rangs.
Elle avait perdu depuis Witebsk environ 15 mille hommes en divers
combats, notamment  Smolensk et  Valoutina; elle en avait bien
perdu 10 mille par la marche. Elle avait laiss une division de la
garde  Smolensk, une division italienne, et la cavalerie lgre du
gnral Pajol en observation sur la route de Witebsk, et par toutes
ces causes elle tait rduite de 175 mille hommes  environ 145
mille. Il est vrai qu'on ne pouvait rien voir de plus beau. Le temps
tait d'une parfaite srnit: on marchait sur une large et belle
route, borde de plusieurs ranges de bouleaux,  travers de vertes
plaines, et, quoique l'esprit des gnraux ft assombri, les soldats
se laissaient guider superstitieusement par l'toile de leur chef. Le
bruit s'tait dj rpandu qu'on allait  Moscou.-- Moscou! criaient
les soldats,  Moscou!... et ils suivaient Napolon comme autrefois
les soldats macdoniens suivaient Alexandre  Babylone.

[Note en marge: Arrive  Wiasma le 28 aot.]

Le 28, on arriva  Wiasma, jolie ville assez peuple, traverse par
une rivire dont les ponts taient dtruits. (Voir la carte n 55).
N'pargnant pas plus les cits que les hameaux, les Russes avaient
mis le feu  cette pauvre ville de Wiasma, mais, suivant leur
coutume, ils l'avaient mis  la hte, et au dernier moment. Aussi
nos soldats parvinrent-ils  l'teindre, et  sauver une partie des
maisons et des vivres. Ils s'empressrent galement de rtablir les
ponts. Les habitants avaient tous pris la fuite, et l'on n'tait
retenu ni par les gards de l'humanit, ni par ceux de la politique,
dans la manire de jouir du pays conquis. On s'tablissait donc
dans ce qu'on avait arrach au feu, comme dans un bien  soi, et
l'on en vivait sans rserve, mme sans conomie, devant partir le
lendemain. Malheureusement, si on tait prompt  se jeter au milieu
des flammes pour arrter leur ravage, on parvenait difficilement 
s'en rendre matre  cause du bois, qui est en Russie la matire de
la plupart des constructions; et puis quand on avait russi, les
soldats en voulant cuire du pain dans les fours que chaque maison
renfermait, mettaient par ngligence le feu que les Russes avaient
mis par calcul, et qu'on avait teint par besoin. Pourtant, quoique
avec peine et  travers mille hasards, on vivait, car l'industrie du
soldat franais galait son courage.

[Note en marge: On trouve les Russes encore en retraite.]

[Note en marge: Les Russes recherchent  chaque station un poste
favorable pour combattre.]

D'aprs les bruits recueillis  l'avant-garde, bruits vrais
d'ailleurs, nous aurions d rencontrer les Russes  Wiasma prts
 recevoir cette terrible bataille,  laquelle ils avaient fini
par se rsoudre, et qu'ils taient dcids  accepter ds que le
terrain leur paratrait favorable. Mais les Russes n'ayant pas jug
convenable celui de Wiasma, avaient report leurs vues sur celui
de Czarewo-Zaimitch, situ  deux journes au del, lequel devait
opposer  l'assaillant de trs-grandes difficults. Il semblait que
depuis que le gnral Barclay de Tolly avait concd aux passions
de son arme la bataille tant demande, on ft moins impatient de
la livrer, et plus difficile sur le choix du terrain. La multitude,
dans les camps comme sur la place publique, est toujours la mme: lui
accorder ce qu'elle dsire, est presque un moyen de l'en dgoter.
Les plus ardents partisans de la bataille, le prince Bagration entre
autres, ne trouvaient aucun terrain  leur gr. Ils n'avaient pas
voulu de celui de l'Ouja, ils ne voulaient pas davantage de celui de
Wiasma; ils remettaient maintenant jusqu' Czarewo-Zaimitch. On voit
 travers quelles vicissitudes finissait par prvaloir le systme
d'une retraite continue, tendant  nous attirer dans les profondeurs
de l'empire.

[Note en marge: Napolon, dcid  les suivre, ne compte plus les
distances.]

[Note en marge: Inquitudes qui commencent  s'emparer de l'esprit
des principaux chefs de l'arme franaise.]

[Note en marge: Timides reprsentations de Berthier.]

[Note en marge: Dure rponse de Napolon.]

Du reste, pour Napolon ce n'tait plus une question que celle de
savoir s'il fallait suivre les Russes. Il avait pris son parti  cet
gard, depuis qu'il tait convaincu qu'ils finiraient par accepter la
bataille, et une ou deux marches de plus pour arriver  ce rsultat,
qui  ses yeux devait tre dcisif, n'taient plus une considration
capable de l'arrter. Il ne fut donc ni tonn ni dpit de
trouver  Wiasma les Russes encore dcamps, et il rsolut de les
suivre sur la route de Ghjat. Pourtant autour de lui de sinistres
pressentiments commenaient  proccuper les esprits. Chaque soir
la ncessit d'aller aux fourrages faisait perdre des centaines
d'hommes, et la fatigue tuait des centaines de chevaux. L'arme
diminuait  vue d'oeil, surtout la cavalerie, et on pouvait craindre
que ce systme des Parthes, dont les Russes se vantaient dans leurs
bivouacs tout en insultant les gnraux qui le pratiquaient, ne ft
que trop rel, et trop prs de russir. Berthier, quoique d'une
rserve extrme, Berthier, qui avait  la guerre le bon sens du
prince Cambacrs dans la politique, mais qui n'tait pas plus hardi
lorsqu'il fallait en tenir le langage, Berthier se permit d'adresser
quelques reprsentations  l'Empereur sur les dangers de cette
expdition pousse  outrance, et excute en une seule campagne
au lieu de deux. Il fit valoir les fatigues, la disette de vivres,
l'affaiblissement successif de l'effectif, la mortalit des chevaux,
et par-dessus tout la difficult du retour. Napolon, qui savait bien
tout ce qu'on pouvait dire sur ce sujet, et qui s'irritait de trouver
dans la bouche des autres l'expression de penses qui obsdaient son
esprit, reut fort mal les observations du major gnral, et lui
adressa ce reproche blessant qu'il jetait  la face de quiconque lui
faisait une objection:--Et vous aussi, vous tes de ceux qui n'en
veulent plus!--Puis il alla presque jusqu' l'injurier, le comparant
 une vieille femme, lui disant qu'il pouvait, s'il le voulait,
retourner  Paris, et qu'il saurait se passer de ses services.
Berthier, humili, lui rpondit avec une douleur concentre, se
retira au quartier du major gnral, et pendant plusieurs jours
cessa d'aller s'asseoir  la table impriale, bien qu'il y prt
ordinairement tous ses repas[19].

[Note 19: On a racont beaucoup d'altercations, ou fausses ou
exagres, de Napolon avec ses lieutenants pendant cette campagne.
Je me borne, en ceci comme en toutes choses,  ce qui est constat.
Je tiens d'un tmoin oculaire, digne de foi, aussi dvou  Napolon
qu' Berthier, et occupant un rang lev dans l'arme, le fait que
je viens de rapporter. Du reste cette altercation avec Berthier a
t fort connue dans le temps, et elle se trouve mentionne dans
plusieurs des mmoires contemporains. C'est la plus constate de
toutes celles qu'on a racontes, et c'est pour cela que je la crois
digne d'tre consacre par l'histoire. Le personnage de Berthier, et
l'authenticit du fait, me semblent lui mriter cette exception.]

[Note en marge: Dsagrment inflig au marchal Davout,  l'occasion
de la rsistance que ce marchal veut opposer  Murat.]

Un autre incident galement regrettable eut lieu  la mme poque.
On a vu comment le marchal Davout et Murat taient toujours en
dissentiment  l'avant-garde, ainsi qu'il convenait  des caractres
aussi diffrents. Le marchal Davout  Wiasma, irrit de voir la
cavalerie trop peu mnage par Murat, lui refusa son infanterie, ne
voulant pas qu'elle ft traite comme l'tait la cavalerie. Murat
eut beau allguer sa qualit de roi, de beau-frre de l'Empereur, le
marchal Davout s'obstina dans son refus, et devant toute l'arme
dfendit au gnral Compans d'obir au roi de Naples. L'altercation
avait t si vive qu'on ne savait ce qu'elle amnerait, mais elle fut
bientt apaise par la prsence de Napolon, qui, tout en partageant
l'opinion du marchal Davout, fut bless du peu d'gards de ce
marchal pour la parent impriale, et lui infligea un dsagrment
public en dcidant que la division Compans, pendant qu'elle serait 
l'avant-garde, obirait aux ordres de Murat.

[Note en marge: Marche de Wiasma sur Ghjat.]

[Note en marge: Conversation d'un Cosaque interrog par Napolon.]

On partit de Wiasma le 31 aot pour Ghjat. Sur le chemin on
esprait rencontrer les Russes  Czarewo-Zaimitch. En y arrivant
on les trouva partis, comme  Wiasma, comme  Dorogobouge. On ne
s'en tonna point cependant, et on rsolut de les suivre, certain
qu'on tait de les atteindre bientt. En effet, tous les tranards
qu'on recueillait, rapportaient unanimement que l'arme allait
livrer bataille, et qu'elle n'attendait pour s'y dcider que les
renforts envoys du centre de l'empire. Dans cette mme journe, la
cavalerie lgre s'empara d'un Cosaque, canonnier dans le corps de
Platow. Comme il paraissait fort intelligent, l'Empereur dsirant
l'interroger lui-mme pendant la marche, ordonna qu'on lui fournt
un cheval, et le fit placer entre lui et M. Lelorgne d'Ideville,
interprte attach au quartier gnral. Le Cosaque, ignorant la
compagnie dans laquelle il se trouvait, car la simplicit de Napolon
n'avait rien qui pt rvler  une imagination orientale la prsence
d'un souverain, s'entretint avec la plus extrme familiarit des
affaires de la guerre actuelle. Il raconta tout ce qu'on disait
dans l'arme russe des divisions des gnraux, prtendit que Platow
lui-mme avait cess d'tre ami de Barclay de Tolly, vanta les
services des Cosaques, sans lesquels les Russes, affirmait-il,
auraient t dj vaincus, assura que sous peu de jours on aurait
une grande bataille, que si elle avait lieu avant trois jours les
Franais la gagneraient, mais que si elle tait livre plus tard,
Dieu seul savait ce qu'il en arriverait. Il ajouta que les Franais
taient commands,  ce qu'on rapportait, par un gnral du nom de
Bonaparte, qui avait l'habitude de battre tous ses ennemis, mais
qu'on allait recevoir d'immenses renforts pour lui tenir tte, et
que cette fois peut-tre il serait moins heureux, etc... Cette
conversation, dans laquelle se refltaient de la manire la plus
naturelle et la plus originale toutes les ides qui circulaient
dans l'arme russe, intressa beaucoup et fit sourire  plusieurs
reprises le puissant interlocuteur du jeune Cosaque. Voulant
essayer l'effet de sa prsence sur cet enfant du Don, Napolon dit
 M. Lelorgne d'Ideville de lui apprendre que ce gnral Bonaparte
tait justement le personnage auprs duquel il cheminait.  peine
l'interprte de Napolon avait-il parl, que le Cosaque, saisi
d'une sorte d'bahissement, ne profra plus une parole, et marcha
les yeux constamment attachs sur ce conqurant, dont le nom avait
pntr jusqu' lui,  travers les steppes de l'Orient. Toute sa
loquacit s'tait subitement arrte, pour faire place  un sentiment
d'admiration nave et silencieuse. Napolon aprs l'avoir rcompens,
lui fit donner la libert, comme  un oiseau qu'on rend aux champs
qui l'ont vu natre[20].

[Note 20: L'loignement que j'prouve pour tout ce qui n'est pas la
vrit rigoureuse en histoire, m'aurait empch de rapporter cette
prcieuse anecdote, malgr l'avantage qu'elle a de peindre avec
justesse l'tat moral des masses que nous avions  combattre, si
je n'avais t certain de son authenticit. Elle m'a t raconte
il y a bien des annes par M. Lelorgne d'Ideville lui-mme, avec
les dtails que je donne, et ce souvenir, qui a dj vingt ans de
date, n'aurait peut-tre pas suffi pour me dcider  la rapporter,
si je ne l'avais trouve reproduite tout entire, et avec les
plus grandes particularits, dans la correspondance intime de M.
Lelorgne d'Ideville avec M. de Bassano. C'est par M. de Bassano
que M. Lelorgne d'Ideville avait t plac comme secrtaire
interprte auprs de l'Empereur, et tous les soirs il payait sa
dette envers M. de Bassano en lui racontant ce qui s'tait pass
dans la journe, surtout relativement  la personne de Napolon.
M. Lelorgne d'Ideville avait longtemps vcu en Russie, connaissait
parfaitement la langue du pays, et pendant cette marche sur Moscou
il fut constamment  cheval  ct de l'Empereur. Aussi tait-il un
des tmoins les plus intressants  entendre sur cette campagne, et
sa correspondance en est-elle un des plus prcieux restes. Adresse
 Wilna, elle ne partagea point le sort des papiers de Napolon, qui
furent brls ou dtruits au passage de la Brzina.]

[Note en marge: Arrive  Ghjat.]

[Note en marge: Napolon, certain dsormais d'une prochaine rencontre
avec les Russes, veut donner deux jours de repos  l'arme pour la
rallier.]

L'avant-garde s'tait porte pendant cette journe jusqu' Ghjat,
petite ville qui tait assez bien pourvue de ressources surtout en
grains, et qu'on eut le temps d'arracher aux flammes. Le lendemain
1er septembre le quartier gnral alla s'y tablir. Une pluie subite
avait converti la poussire des campagnes moscovites en une fange
paisse, dans laquelle on enfonait profondment. Napolon pouvant
des pertes d'hommes et de chevaux qu'on faisait en avanant, rsolut
de s'arrter  Ghjat deux ou trois jours. Son intention tant
dsormais de suivre les Russes jusqu' Moscou, il tait certain
de les rencontrer, ft-ce aux portes mmes de cette capitale,
dtermins  la dfendre  outrance. Il n'y avait donc aucun motif
de courir  perte d'haleine pour les devancer, et il valait bien
mieux arriver plus nombreux et moins fatigus sur le terrain du
combat. En consquence il prescrivit  tous les chefs de rallier
leurs hommes rests en arrire, de constater par des appels rigoureux
le nombre de combattants qu'on pourrait mettre en ligne, de faire
la revue des armes et le compte des munitions, de se pourvoir par
le moyen ordinaire de la maraude de deux ou trois jours de vivres,
de disposer enfin le corps et l'me des soldats  la grande lutte
qui se prparait. Au surplus ces braves soldats s'y attendaient,
d'aprs tous les rapports des avant-postes, et il n'tait pas besoin
de beaucoup d'efforts pour les y disposer, car ils la dsiraient
ardemment, et la considraient comme devant tre le terme de leurs
fatigues, et l'une des plus grandes journes de leur glorieuse vie.

[Note en marge: La grande bataille rsolue du ct des Russes, par
suite d'une rvolution dans le commandement.]

Le moment de cette bataille tait arriv en effet, et les Russes
taient rsolus  la livrer. Ils l'auraient mme livre 
Czarewo-Zaimitch, si un nouveau changement survenu dans leur arme
n'avait entran encore un retard de quelques jours. Ce changement
avait sa cause  Saint-Ptersbourg, au sein mme de la cour de
Russie.

[Note en marge: Ce qui s'tait pass  la cour de Russie, depuis
qu'Alexandre avait quitt l'arme.]

[Note en marge: Alexandre  Moscou.]

Alexandre expuls en quelque sorte de l'arme, s'tait transport 
Moscou pour y remplir le rle qu'on lui avait reprsent comme plus
appropri  sa dignit, comme plus utile  la dfense de l'empire,
celui d'enthousiasmer et de soulever les populations russes contre
les Franais. Arriv  Moscou, il y avait convoqu le corps de la
noblesse et celui des marchands, afin de leur demander des preuves
efficaces de leur dvouement au prince et  la patrie. C'est le
gouverneur Rostopchin qui avait t charg de ces convocations, et
il n'avait pas eu de peine  enflammer les esprits, que la prsence
de l'ennemi sur la route de la capitale remplissait d'une sorte de
fureur patriotique.  la vue d'Alexandre venant rclamer l'appui
de la nation contre un envahisseur tranger, des sanglots, des
cris d'amour avaient clat. La noblesse avait vot la leve d'un
homme sur dix dans ses terres; le commerce avait vot des subsides
considrables, et avec ces hommes et cet argent on devait former une
milice, qui dans le gouvernement de Moscou serait, disait-on, de
quatre-vingt mille hommes. Ces leves, indpendantes de celles que
l'empereur allait ordonner dans les domaines de la couronne, devaient
tre imites dans tous les gouvernements que l'ennemi n'occupait
point.

[Note en marge: Alexandre  Saint-Ptersbourg.]

[Note en marge: Il est presque gard  vue par les partisans de la
guerre  outrance.]

[Note en marge: Leur influence renforce par l'arrive de lord
Cathcart, ambassadeur d'Angleterre.]

Aprs avoir recueilli ces tmoignages d'un patriotisme ardent
et sincre, Alexandre s'tait rendu  Saint-Ptersbourg, pour y
prescrire toutes les mesures qu'exigeait cette espce de leve en
masse, et pour prsider  la direction gnrale des oprations
militaires. La noblesse rsidant en ce moment dans la capitale se
composait des vieux Russes que leur ge forait  vivre loigns
des camps; elle tait charme d'avoir ramen Alexandre au centre de
l'empire, de le tenir en quelque sorte sous sa main, loin des fortes
impressions du champ de bataille, loin surtout des sductions de
Napolon, car on craignait toujours qu'une entrevue aux avant-postes
le soir d'une bataille perdue, ne le fit tomber de nouveau dans les
liens de la politique de Tilsit. MM. Araktchejef, Armfeld, Stein,
tous les conseillers russes ou allemands, qui depuis le dpart
de Wilna taient alls attendre Alexandre  Saint-Ptersbourg,
l'entouraient, le tenaient pour ainsi dire assig, et n'auraient
pas permis une rsolution qui ne ft pas conforme  leurs passions.
Ils avaient trouv un renfort d'influence dans la prsence de
lord Cathcart, le gnral qui avait command l'arme britannique
devant Copenhague, et qui venait reprsenter l'Angleterre 
Saint-Ptersbourg, depuis la paix de cette puissance avec la cour de
Russie.

[Note en marge: Alexandre profondment bless par les procds de
Napolon, veut maintenant soutenir la guerre jusqu' la dernire
extrmit.]

[Note en marge: Inconsquence des Russes, qui bien qu'ils se vantent
d'attirer les Franais dans un abme en les attirant dans l'intrieur
de l'empire, se dchanent contre les gnraux qui se retirent au
lieu de se battre.]

Cette paix s'tait conclue en un instant, immdiatement aprs
l'ouverture des hostilits, mais point avant, ainsi qu'Alexandre
l'avait promis  M. de Lauriston. Elle s'tait ngocie entre M. de
Suchtelen, reprsentant de la Russie, et M. Thornton, agent anglais
envoy en Sude, et elle avait stipul le concours de toutes les
forces des deux empires pour le succs de la nouvelle guerre. Lord
Cathcart tait arriv aussitt la paix signe. Le langage de cet
ambassadeur et des conseillers allemands, appuy par le prince royal
de Sude, consistait  dire que dans cette guerre on ne triompherait
que par la persvrance; que sans doute on perdrait des batailles,
une, deux, trois peut-tre, mais qu'il suffirait d'en gagner une
pour que les Franais fussent dtruits, avancs comme ils l'taient
dans l'intrieur de l'empire. Alexandre qui tait bless au fond du
coeur de la manire hautaine dont Napolon l'avait trait depuis deux
annes, de l'insensibilit visible avec laquelle ses ouvertures de
paix avaient t accueillies, tait dcid, maintenant que la guerre
tait engage,  ne pas cder, et  rsister jusqu' la dernire
extrmit. Il avait confiance dans le systme de retraite continue,
il en avait compris la porte, et il le voulait suivre, sans tomber
dans la triste inconsquence dont ses compatriotes donnaient
actuellement l'exemple. En effet, tandis qu'ils se prvalaient tous
les jours de l'avantage qu'il y aurait pour eux  se retirer dans
les profondeurs de l'empire, et  y attirer les Franais, ils ne
savaient pas faire en attendant tous les sacrifices que comportait
ce genre de guerre. Il fallait effectivement se rsigner  une sorte
d'humiliation passagre, celle de rtrograder sans cesse, et de plus
 des pertes cruelles, car ce n'taient pas les malheureuses villes
de Smolensk, de Wiasma, de Ghjat, qui payaient seules cette tactique
ruineuse, c'taient aussi les seigneurs propritaires de chteaux et
de villages situs sur la route des Franais, dans une zone de douze
 quinze lieues de largeur. Dans toute cette rgion il ne restait que
des cendres, car ce que les Franais sauvaient de l'incendie, ils le
brlaient ensuite eux-mmes par ngligence; et, par une contradiction
singulire, tandis qu'on aurait d comprendre la ncessit de ces
sacrifices, et approuver les gnraux qui battaient en retraite en
dtruisant tout sur leur chemin, on les appelait des lches ou des
tratres qui n'osaient pas regarder les Franais en face, et qui
aimaient mieux leur opposer des ruines que du sang!

[Note en marge: Impopularit du gnral Barclay de Tolly.]

[Note en marge: Fureurs contre ce gnral tant dans l'arme que dans
les populations.]

Alexandre ayant cess d'tre responsable de la conduite de la guerre
depuis son loignement de l'arme, tout l'odieux des derniers
vnements militaires tait retomb sur l'infortun Barclay de Tolly.
Avoir perdu Wilna, Witebsk, Smolensk sans bataille, tre en retraite
sur la route de Moscou, livrer le coeur de l'empire  l'ennemi sans
immoler des milliers d'hommes, tait un crime, une vraie trahison, et
les masses en prononant le nom de Barclay de Tolly qui n'tait pas
russe, disaient qu'il n'y avait pas  s'tonner de tant de revers,
que tous ces trangers au service de la Russie la trahissaient,
et qu'il fallait s'en dfaire. Ce cri populaire retentissait
non-seulement dans l'arme, mais dans les villes et les campagnes,
et surtout  Saint-Ptersbourg. Les envieux s'taient joints aux
emports, pour dnoncer Barclay de Tolly comme l'auteur de la
catastrophe de Smolensk. Et qu'y pouvait-il, l'infortun? Rien, comme
on l'a vu. Il avait sacrifi douze mille Russes pour que cette perte
ne ft pas consomme sans une large effusion de sang, et son tort,
s'il en avait un, c'tait d'avoir fait ce sacrifice, car Smolensk ne
pouvait pas tre srieusement dfendue. Toutefois, dans les malheurs
publics, il faut qu'on s'en prenne  quelqu'un, et la multitude
choisit souvent pour victime le bon et courageux citoyen, qui seul
sert utilement le pays! Ces misres ne sont pas particulires aux
tats libres, elles appartiennent  tous les tats o il y a des
masses aveugles, et il y en a sous le despotisme au moins autant
qu'ailleurs.

[Note en marge: Ncessit de sacrifier Barclay de Tolly.]

[Note en marge: Popularit subite et presque inexplicable du vieux
gnral Kutusof.]

[Note en marge: Caractre de Kutusof.]

Barclay de Tolly tait donc perdu. Les gens senss eux-mmes,
voyant le dchanement auquel il tait en butte, l'insubordination
qui en rsultait dans l'arme, taient d'avis de le sacrifier. Au
milieu de ce dlire, il y avait un nom qui se trouvait dans toutes
les bouches, c'tait celui du gnral Kutusof, ce vieux soldat
borgne, que l'amiral Tchitchakof avait remplac sur le Danube, qui
prcdemment avait perdu la bataille d'Austerlitz, et qui nanmoins
tait devenu, par son nom tout  fait russe, par sa qualit d'ancien
lve de Souvarof, le favori de l'opinion publique. Ce qu'il y a de
singulier, c'est qu'on ignorait que la bataille d'Austerlitz avait
t perdue malgr lui, car le public ne savait pas qu'il avait
conseill de ne point la livrer; mais la passion n'a pas besoin
de bonnes raisons: elle est toujours pour elle-mme sa raison la
meilleure. Il faut ajouter cependant, que Kutusof avait rtabli les
affaires des Russes dans la dernire campagne contre les Turcs, et
que, bien qu'g de soixante-dix ans, entirement us par la guerre
et les plaisirs, pouvant  peine se tenir  cheval, profondment
corrompu, faux, perfide, menteur, il avait une prudence consomme,
un art d'en imposer aux hommes ncessaire dans les temps de passion,
au point d'tre devenu l'idole de ceux qui voulaient la guerre de
bataille, tout en tant lui-mme partisan dcid de la guerre
de retraite. Mais aucun homme n'tait plus capable que lui de
s'emparer des esprits, de les diriger, de les dominer en affectant
les passions qu'il n'avait point, d'opposer  Napolon la patience,
seule arme avec laquelle on pt le battre, et de l'employer sans
la montrer. La Providence, qui, dans ses impntrables desseins,
avait sans doute condamn Napolon, la Providence, qui lui avait
rserv pour adversaire aux extrmits de la Pninsule, un esprit
ferme et sens, solide comme les rochers de Torrs-Vdras, lord
Wellington, lui rservait dans les profondeurs de la Russie, non pas
un caractre inbranlable, ainsi qu'il le fallait aux extrmits de
la Pninsule o il n'y avait plus  reculer, mais un astucieux et
patient antagoniste, flexible comme l'espace dans lequel il fallait
s'enfoncer, sachant  la fois cder et rsister, capable non pas de
vaincre, mais de tromper Napolon, et de le vaincre en le trompant.
Ce ne sont pas des gaux que la Providence oppose au gnie quand elle
a rsolu de le punir, mais des infrieurs, instruments bien choisis
de la force des choses, comme si elle voulait le chtier davantage en
le faisant succomber sous des adversaires qui ne le valent point.

[Note en marge: L'aveugle fureur populaire, sans savoir pourquoi,
avait trouv dans Kutusof le vrai sauveur de l'empire.]

[Note en marge: Alexandre le choisit, sans got et sans confiance,
pour obir  l'opinion publique.]

Le vieux Kutusof tait donc le second adversaire qui allait
arrter Napolon  l'autre extrmit du continent europen, et
il faut reconnatre que jamais la passion populaire, dans ses
engouements irrflchis, ne s'tait moins trompe qu'en dsignant
Kutusof au choix de l'empereur de Russie. Quand nous disons
la passion populaire, nous ne prtendons pas que la populace
de Saint-Ptersbourg se ft souleve pour imposer un choix 
l'empereur, bien que le peuple  demi barbare de ces contres prt
une part considrable et lgitime aux circonstances du moment; mais
la passion peut avoir le caractre populaire, mme dans une cour.
Elle a ce caractre, lorsque sages et fous, jeunes et vieux, hommes
et femmes, exigent une chose sans savoir pourquoi, l'exigent pour un
nom, pour des souvenirs mal apprcis, et presque jamais pour les
bonnes raisons qu'il serait possible d'en donner. C'est ainsi que les
cercles les plus levs de la capitale, mus de la prise de Smolensk,
demandaient Kutusof, qui depuis son retour de Turquie s'tait plac
trs-hypocritement  la tte de la milice de Saint-Ptersbourg,
et s'tait offert de la sorte  tous les regards. Alexandre
n'avait aucune confiance en lui, n'avait conserv que de fcheuses
impressions de la campagne de 1805, ne l'avait trouv ni ferme ni
habile sur le terrain, car Kutusof ne l'tait pas en effet, et
n'avait qu'un mrite, fort grand du reste, celui d'tre profondment
sage dans la conduite gnrale d'une guerre, ce que son matre, gar
par quelques jeunes tourdis, tait alors incapable de reconnatre.
Alexandre, nanmoins, vaincu par l'opinion, s'tait dcid  choisir
Kutusof pour commander en chef les armes runies de Bagration et de
Barclay, ces deux gnraux restant commandants de chacune d'elles. Le
gnral Benningsen, qui avait suivi Alexandre  Saint-Ptersbourg, et
dont le caractre, malgr de fcheux souvenirs, aurait rpondu assez
aux passions du moment s'il avait port un nom russe, le gnral
Benningsen fut donn  Kutusof comme chef d'tat-major.

[Note en marge: Arrive de Kutusof  l'arme.]

[Note en marge: Choix de la position de Borodino pour livrer bataille
aux Franais.]

[Note en marge: tat de l'arme russe aprs l'arrive de ses
renforts.]

Aussitt nomm, le gnral Kutusof tait parti pour se rendre 
l'arme, et c'est son arrive  Czarewo-Zaimitch qui avait empch
qu'on ne livrt bataille sur ce terrain. Le colonel Toll, rest
quartier-matre gnral, avait trouv aux environs de Mojask,
 vingt-cinq lieues de Moscou, dans un lieu nomm Borodino, une
position aussi dfensive qu'on pouvait l'esprer dans le pays peu
accident o se faisait cette guerre, et le gnral Kutusof, qui,
tout en improuvant l'ide de se battre actuellement, tait prt
cependant  livrer une bataille pour en refuser ensuite plusieurs,
avait adopt le choix du colonel Toll, s'tait rendu de sa personne
 Borodino, et y avait ordonn des travaux de campagne, afin
d'ajouter les dfenses de l'art  celles de la nature. Le gnral
Miloradovitch venait d'y amener 15 mille hommes des bataillons de
rserve et de dpt, qu'on devait verser dans les cadres de l'arme.
Dix mille hommes environ des milices de Moscou, n'ayant pas encore
d'uniformes, et arms de piques, venaient galement d'y arriver. Ce
renfort reportait  un effectif de 140 mille hommes l'arme russe,
qui tait fort affaiblie non-seulement par les combats de Smolensk et
de Valoutina, mais par des marches incessantes, dont elle souffrait
presque autant que nous quoiqu'elle ft trs-bien nourrie. Ainsi
tabli  Borodino derrire des retranchements en terre, le vieux
Kutusof attendait Napolon avec cette rsignation de la prudence, qui
en commettant une faute la commet parce qu'elle est ncessaire, et ne
songe qu' la rendre le moins dommageable possible.

[Date en marge: Sept. 1812.]

[Note en marge: Mauvais temps qui retient Napolon  Ghjat.]

[Note en marge: Un moment dcourag par les difficults de la marche,
Napolon est prs de rebrousser chemin.]

[Note en marge: Le retour subit du beau temps le dcide  reprendre
sa marche en avant.]

Ce sont ces dtails connus en gros de Napolon, grce  l'usage qu'il
savait faire de l'espionnage, qui lui avaient persuad qu'au del de
Ghjat il rencontrerait l'arme russe dispose  combattre. Toutefois
le temps fut si affreux les 1er, 2 et 3 septembre, qu'il se sentit
branl un moment dans sa rsolution. Tout le monde se plaignait dans
l'arme de l'tat des routes, sur lesquelles notre artillerie et nos
quipages roulaient nagure assez facilement, mais que les dernires
pluies avaient changes tout  coup en une espce de marcage.
Les chevaux mouraient par milliers de fatigue et d'inanition; la
cavalerie diminuait  vue d'oeil, et, ce qu'il y avait de pis, on
pouvait craindre pour les transports de l'artillerie, ce qui et
rendu toute grande bataille impossible. Les bivouacs devenus froids
et pnibles, taient aussi fort nuisibles  la sant des hommes.
Napolon s'en prenait  ses lieutenants. Il avait vivement gourmand
le marchal Ney qui perdait quelques centaines de soldats par jour.
Le corps de ce marchal, plac entre celui du marchal Davout qui
avait t  demi pourvu par l'extrme prvoyance de son chef, et la
garde dont les provisions suivaient sur des chariots, tait rduit 
vivre de ce qu'il ramassait, et s'affaiblissait par la maraude autant
qu'il aurait pu le faire par une sanglante bataille[21]. Le marchal
Ney s'en tait veng en relevant avec raison les souffrances de
cette trop longue marche, et en crivant  Napolon qu'on ne pouvait
aller plus loin sans exposer l'arme  prir. Murat, qui avait bien
 se reprocher une partie des maux dont on se plaignait, s'tait
joint  Ney; Berthier, qui n'osait plus parler, avait confirm
leur tmoignage par un morne silence, et Napolon, presque vaincu,
avait rpondu: Eh bien, si le temps ne change pas demain, nous nous
arrterons...--Ce qui voulait dire qu'il y verrait le commencement
de la mauvaise saison, et qu'il retournerait  Smolensk! Jamais la
faveur de la fortune, qui lui procura tantt la brume dans laquelle
sa flotte chappa  Nelson lorsqu'il allait en gypte, tantt le
petit chemin au moyen duquel il tourna le fort de Bard, tantt le
soleil d'Austerlitz, n'aurait clat d'une manire plus visible,
qu'en lui envoyant encore trois ou quatre jours d'un trs-mauvais
temps. La fortune, hlas! ne l'aimait plus assez pour lui mnager
une telle contrarit! Le 4 septembre au matin, le soleil se leva
radieux, et on sentit un air vif, capable de scher les routes en
quelques heures.--Le sort en est jet! s'cria Napolon; partons,
allons  la rencontre des Russes!...--Et il prescrivit  Murat et 
Davout de partir vers midi, quand les chemins seraient schs par
le soleil, et de se diriger sur Gridnewa, moiti chemin de Ghjat 
Borodino. Tout le reste de l'arme eut ordre de suivre le mouvement
de l'avant-garde.

[Note 21: Ce reproche assez injuste, car le marchal Ney n'y pouvait
pas grand'chose, est contenu dans une lettre que nous citons, parce
qu'elle rvle l'tat vritable de l'arme. Nous la copions sur la
minute des archives, avec toutes ses incorrections.

                                          Ghjat, le 3 septembre 1812.

     _Au major gnral_.

     Mon cousin, crivez aux gnraux commandant les corps d'arme
     que nous perdons tous les jours beaucoup de monde par le dfaut
     d'ordre qui existe dans la manire d'aller aux subsistances;
     qu'il est urgent qu'ils concertent avec les diffrents chefs de
     corps les mesures  prendre _pour mettre un terme  un tat de
     choses qui menace l'arme de sa destruction; que le nombre des
     prisonniers que l'ennemi fait se monte chaque jour  plusieurs
     centaines_; qu'il faut, sous les peines les plus svres,
     dfendre aux soldats de s'carter, et envoyer aux vivres comme
     l'ordonnance prescrit de le faire pour les fourrages, par corps
     d'arme quand l'arme est runie, et par division quand elle
     est spare; qu'un officier gnral ou suprieur doit commander
     le fourrage pour les vivres, et qu'une force suffisante doit
     protger l'opration contre les paysans et les Cosaques; que le
     plus possible quand on rencontrera des habitants, on requerra
     ce qu'ils auront  fournir, sans faire plus de mal au pays;
     enfin que cet objet est si important, que j'attends du zle
     des gnraux et des chefs de corps pour mon service de prendre
     toutes les mesures capables de mettre un terme au dsordre
     dont il s'agit. Vous crirez au roi de Naples qui commande
     la cavalerie qu'il est indispensable que la cavalerie couvre
     entirement les fourrageurs, et mette ainsi les dtachements
     qui iront aux vivres  l'abri des Cosaques et de la cavalerie
     ennemie. Vous recommanderez au prince d'Eckmhl de ne pas
     s'approcher  plus de deux lieues de l'avant-garde. Vous lui
     ferez sentir que cela est important pour que les fourrageurs
     n'aillent pas aux vivres trop prs de l'ennemi. _Enfin vous
     ferez connatre au duc d'Elchingen qu'il perd tous les jours
     plus de monde que si on donnait bataille_; qu'il est donc
     ncessaire que le service des fourrageurs soit mieux rgl et
     qu'on ne s'loigne pas tant.]

[Note en marge: Arrive  Gridnewa le 4 septembre, et marche vers la
plaine de Borodino.]

[Note en marge: Aspect de la plaine de Borodino.]

On partit en effet, obissant au destin, et on alla coucher 
Gridnewa. Le lendemain 5 septembre on se remit en marche, et on se
dirigea vers la plaine de Borodino, lieu destin  devenir aussi
fameux que ceux de Zama, de Pharsale ou d'Actium. En route on
rencontra une abbaye clbre, celle de Kolotskoi, gros btiment
flanqu de tours, dont la toiture en tuiles colores contrastait avec
la couleur sombre du paysage. Depuis plusieurs jours nous avions
chemin sur les plateaux levs qui sparent les eaux de la Baltique
de celles de la mer Noire et de la Caspienne, et  partir de Ghjat,
on commenait  descendre les pentes d'o la Moskowa  gauche, la
Protwa  droite, se jettent par l'Oka dans le Volga, par le Volga
dans la mer Caspienne. Le sol semblait effectivement s'incliner vers
l'horizon, et s'y couvrir d'une bande d'paisses forts. Un ciel
 demi voil par de lgers nuages d'automne achevait de donner 
cette plaine un aspect triste et sauvage. Tous les villages taient
incendis et dserts. Il restait seulement quelques moines  l'abbaye
de Kolotskoi. On laissa cette abbaye  gauche, et on s'enfona
dans cette plaine, en suivant le cours d'une petite rivire  demi
dessche, la Kolocza, qui coulait droit devant nous, c'est--dire
vers l'est, direction dans laquelle nous n'avions pas cess de
marcher depuis le passage du Nimen. Des arrire-gardes de cavalerie,
aprs une certaine rsistance bientt vaincue, se rejetrent  la
droite de la Kolocza, et coururent se grouper au pied d'un mamelon
fortifi, o se trouvait un gros dtachement d'environ quinze mille
hommes de toutes armes.

[Note en marge: Description de la position occupe par l'arme russe.]

Napolon s'arrta pour considrer cette plaine o allait se dcider
le sort du monde. (Voir la carte n 56.) La Kolocza coulait,
avons-nous dit, droit devant nous, parcourant un lit tour  tour
fangeux ou dessch, puis arrive au village de Borodino, elle
tournait  gauche, baignait des coteaux assez escarps pendant plus
d'une lieue, et finissait, aprs mille dtours, par se perdre dans la
Moskowa. Les coteaux  notre gauche, dont le pied tait baign par la
Kolocza, paraissaient couverts de troupes et d'artillerie.  droite
de cette petite rivire la chane des coteaux continuait, mais elle
tait moins escarpe, et de simples ravins en marquaient le pied. La
ligne de l'arme russe suivait ce prolongement des coteaux: l, le
site tant moins fort, les ouvrages taient plus considrables, et
de grandes redoutes armes de canons couronnaient les sommits du
terrain. On sentait au premier coup d'oeil qu'il fallait attaquer
les Russes de ce ct, car, au lieu de la Kolocza, c'tait seulement
des ravins qu'on avait  franchir. Les redoutes bien armes qu'on
apercevait taient un obstacle srieux sans doute, mais certainement
pas invincible pour l'arme franaise.

[Note en marge: Napolon, afin de pouvoir se dployer plus  l'aise,
fait enlever la redoute de Schwardino, place  droite du champ de
bataille.]

[Note en marge: Enlvement de la redoute de Schwardino, le 5
septembre au soir.]

Cependant pour se porter  droite de la Kolocza il s'offrait un
premier obstacle, celui d'une redoute plus avance que les autres,
construite sur un mamelon, et vers laquelle s'tait replie
l'arrire-garde russe. Napolon pensa qu'il fallait l'enlever
sur-le-champ, afin de pouvoir s'tablir  son aise dans cette partie
de la plaine, et y faire ses dispositions pour la grande bataille.
Il avait sous la main la cavalerie de Murat et la belle division
d'infanterie Compans, dtache momentanment du corps du marchal
Davout pour servir  l'avant-garde. Napolon fit appeler Murat et
Compans, et leur ordonna d'emporter immdiatement cette redoute,
qu'on appela la redoute de Schwardino, parce qu'elle s'levait prs
du village de ce nom. Murat avec sa cavalerie, Compans avec son
infanterie, avaient dj pass la Kolocza, et se trouvaient  droite
de la plaine. On approchait de la fin du jour. Les escadrons de Murat
forcrent la cavalerie russe  se replier, et nettoyrent ainsi
le terrain sur les pas de notre infanterie. Il existait un petit
monticule en face de la redoute qu'on allait attaquer. Le gnral
Compans y plaa les pices de 12, et quelques tirailleurs choisis
pour dmonter l'artillerie ennemie en abattant ses canonniers. Aprs
une canonnade assez vive, le gnral Compans dploya les 57e et 61e
de ligne  droite, les 25e et 111e  gauche. Il fallait descendre
d'abord dans un petit ravin, puis remonter la cte oppose, sur
laquelle la redoute tait construite, et non-seulement enlever
cette redoute, mais culbuter l'infanterie russe qui tait range en
bataille de l'un et de l'autre ct. Le gnral Compans dirigeant
lui-mme les 57e et 61e, confiant au gnral Dupellin les 25e et
111e, donna l'ordre de franchir le ravin. Nos troupes s'avancrent
avec promptitude et aplomb, sous un feu des plus vifs. Couvertes
dans le fond du ravin, elles cessaient de l'tre en s'levant sur
la cte que couronnait la redoute. Parvenues sur le sommet de cette
cte, elles changrent avec l'infanterie russe pendant quelques
instants et  trs-petite porte un feu de mousqueterie extrmement
meurtrier. Le gnral Compans, qui pensait avec raison qu'une attaque
 la baonnette serait moins sanglante, donna le signal de la charge;
mais au milieu du bruit et de la fume, son ordre fut mal saisi.
Se portant alors au galop vers le 57e qui tait le plus prs de la
redoute, et le conduisant lui-mme, il le mena baonnette baisse
sur les grenadiers de Woronzoff et du prince de Mecklenbourg. Le
57e lanc au pas de charge renversa la ligne ennemie qui lui tait
oppose. Son exemple fut suivi par le 61e qui tait  ses cts, et
 notre gauche, les 25e et 111e en ayant fait autant, la redoute se
trouva dborde par ce double mouvement, ce qui la fit tomber en
notre pouvoir. Les canonniers russes furent presque tous tus sur
leurs pices.

Mais vers la gauche le 111e s'tant trop avanc, fut charg tout 
coup par les cuirassiers de Douka, et mis un moment en pril. Il se
forma sur-le-champ en carr, et arrta par une grle de balles les
vaillants cavaliers qui l'avaient assailli. Un rgiment espagnol
d'infanterie (le rgiment Joseph-Napolon), qui appartenait  la
division Compans, accourut bravement au secours de son camarade,
mais il n'eut aucun effort  faire, le 111e ayant suffi  lui tout
seul pour se dgager. Le 111e eut cependant un chagrin, ce fut de
perdre son artillerie rgimentaire, compose de deux petites pices
de canon, qu'en se repliant pour se reformer en carr il n'eut pas
le temps d'emmener. C'tait une nouvelle preuve des vices de cette
institution, laquelle absorbait par rgiment une centaine d'hommes,
qui eussent t beaucoup plus utiles dans les rangs de l'infanterie
qu'attachs  des pices dont ils se servaient mal, et qu'ils ne
savaient ni porter en avant, ni retirer  propos. Napolon ne s'tait
obstin  cette institution, malgr ses inconvnients vidents, que
parce qu'il regardait l'artillerie comme le moyen le moins coteux de
dtruire l'infanterie russe.

Ce combat court et glorieux, dans lequel 4  5 mille hommes
succombrent de notre ct, et 7  8 mille du ct de l'ennemi, nous
ayant rendus matres de toute la plaine  la droite de la Kolocza,
Napolon s'empressa d'y tablir l'arme. On ne dsigna pour rester
 la gauche de la Kolocza que les troupes qui n'taient pas encore
arrives. L'attitude des Russes, en position depuis deux jours sur
les hauteurs de Borodino, les ouvrages dont ils s'taient couverts,
les rapports des prisonniers, tout donnait la certitude qu'on
allait avoir enfin la bataille, dsire  la fois par les Franais
qui espraient en tirer un rsultat dcisif, et par les Russes qui
taient honteux de se retirer toujours, et fatigus de ruiner leur
pays en l'incendiant. Napolon ne pouvant plus douter de cette
bataille, crut devoir se donner toute une journe de repos, soit pour
rallier ce qu'il avait d'hommes en arrire, soit pour reconnatre
mrement le terrain. Il annona son intention aux chefs de corps, et
on bivouaqua de la droite  la gauche de cette vaste plaine avec la
perspective d'un complet repos le lendemain, et d'une pouvantable
bataille le surlendemain. On alluma de grands feux, et on en avait
besoin, car il tombait une pluie fine et froide qui pntrait les
vtements. Ainsi finit la journe du 5 septembre.

[Note en marge: Journe du 6.]

[Note en marge: Reconnaissance du champ de bataille par Napolon.]

Le lendemain 6, le soleil qui tait ordinairement assez radieux au
milieu du jour, et qui ne se montrait voil de nuages que pendant les
matines et les soires, claira de nouveau des milliers de casques,
de baonnettes, de pices de canon sur les hauteurs de Borodino, et
on eut la satisfaction d'apercevoir les Russes toujours en position,
et videmment dtermins  combattre. Napolon, qui avait bivouaqu 
la gauche de la Kolocza, au milieu de sa garde, monta de trs-bonne
heure  cheval entour de ses marchaux, pour faire lui-mme la
reconnaissance du terrain sur lequel on allait se mesurer avec les
Russes.

[Note en marge: Force de la position des Russes, et travaux par
lesquels ils avaient ajout  cette force naturelle.]

Aprs l'avoir parcouru deux fois avec la plus grande attention, et
avoir mis souvent pied  terre pour observer les lieux de plus prs,
il se confirma dans l'opinion conue ds le premier instant, qu'il
fallait ngliger la gauche, o la position des Russes fortement
escarpe tait protge  partir de Borodino par le lit profond de
la Kolocza, et se porter  droite o les coteaux moins saillants
taient dfendus par des ravins sans profondeur et sans eau. La
grande route de Moscou que nous avions suivie, trace d'abord 
la gauche de la Kolocza, passait sur la droite  Borodino, et,
s'levant sur le plateau de Gorki, traversait la chane des coteaux
pour tomber sur Mojask. (Voir la carte n 56.) Cette partie de la
position qui en formait le centre, tait aussi peu accessible que
la partie  gauche. C'tait en s'loignant de Borodino, et en se
portant  droite de la Kolocza, que le terrain commenait  tre plus
abordable. Le premier monticule  la droite de Borodino tait couvert
d'paisses broussailles  son pied, termin en forme de plateau assez
large  son sommet, et surmont d'une vaste redoute, dont les cts
s'allongeaient en courtines. Vingt et une bouches  feu de gros
calibre remplissaient les embrasures de cette redoute. Les Russes
n'avaient pas eu le temps de la palissader, et son relief,  cause
de la nature peu consistante du sol, n'tait pas fort saillant.
Elle devait recevoir dans la mmorable bataille qui se prparait
le nom de grande redoute. En inclinant plus  droite encore se
trouvait un autre monticule, spar du premier par un petit ravin
dit de Smnoffskoi, parce qu'en le remontant on rencontrait  son
origine le village de ce nom. Ce second monticule moins large, plus
saillant que le premier, tait surmont de deux flches hrisses
aussi d'artillerie, et d'une troisime place en retour, et tourne
vers le ravin de Smnoffskoi. Le village de Smnoffskoi, situ
 la naissance du ravin qui sparait ces deux monticules, avait t
incendi d'avance par les Russes, entour d'une leve de terre, et
arm de canons. Il formait en quelque sorte un rentrant dans la ligne
ennemie. Plus  droite enfin existaient des bois, les uns taillis,
les autres de haute futaie, s'tendant au loin, et traverss par la
vieille route de Moscou, laquelle allait par le village d'Outitza
rejoindre la route neuve  Mojask. Il et t possible de tourner
par ce ct la position des Russes; mais ces bois taient profonds,
peu connus, et on ne pouvait y pntrer qu'en faisant un trs-long
dtour.

[Note en marge: Plan arrt par Napolon.]

Aprs cette inspection des lieux plusieurs fois rpte, Napolon
ayant arrt ses ides, rsolut de ne laisser sur la gauche de la
Kolocza que trs-peu de forces, d'excuter une attaque assez srieuse
au centre, vers Borodino, par la route neuve de Moscou, afin d'y
attirer l'attention de l'ennemi, mais de diriger son principal effort
vers la droite de la Kolocza, tant sur le premier monticule couronn
par la grande redoute, que sur le second surmont des trois flches,
et d'acheminer en mme temps  travers les bois et sur la vieille
route de Moscou le corps du prince Poniatowski, lequel avait toujours
form l'extrme droite de l'arme. Son intention tait de faire
dboucher sur ce point une force inquitante pour les Russes, et mme
plus qu'inquitante si l'attaque en cet endroit russissait.

[Note en marge: Proposition de tourner l'ennemi faite par le marchal
Davout.]

Pendant qu'il ordonnait ces dispositions, le marchal Davout
qui venait d'oprer en s'enfonant dans les bois une exacte
reconnaissance des lieux, et s'tait ainsi convaincu de la
possibilit de tourner la position des Russes, offrit  Napolon
d'excuter avec ses cinq divisions le dtour qui,  travers les bois,
conduisait sur la vieille route de Moscou, promit en partant dans la
nuit d'tre le lendemain matin  huit heures sur le flanc des Russes
avec 40 mille hommes, de les refouler sur leur centre, et de les
jeter ple-mle dans l'angle que la Kolocza formait avec la Moskowa.
Bien que la Kolocza ft dessche en plus d'un endroit, et que la
Moskowa sans tre dessche ft guable, il leur et t difficile de
se tirer d'un pareil coupe-gorge, et certainement ils n'auraient pas
sauv un canon.

[Note en marge: Motifs de Napolon pour ne point accueillir cette
proposition.]

La proposition tait sduisante et d'un succs probable, car la
position des Russes, presque inattaquable vers leur droite et
leur centre, suffisamment dfendue  leur gauche par les redoutes
que nous venons de dcrire, n'tait de facile abord que vers leur
extrme gauche, par les bois d'Outitza, et ces bois ne pouvaient
pas tre supposs impntrables, lorsqu'un homme aussi exact que le
marchal Davout s'engageait  les traverser dans le courant de la
nuit. Cependant Napolon en jugea autrement. Il lui sembla que ce
dtour serait bien long, qu'il s'excuterait  travers des bois bien
pais, bien obscurs, que durant quelques heures l'arme serait coupe
en deux portions fort loignes l'une de l'autre, et surtout que
l'effet si dcisif de la manoeuvre serait, par ses avantages mmes,
un inconvnient grave dans la situation, car, en se voyant ainsi
tourns, les Russes dcamperaient peut-tre, et, avec eux, fuirait
encore l'occasion si dsire d'une bataille; que cette bataille il
valait mieux la payer de plus de sang, mais l'avoir, que de s'puiser
indfiniment  courir aprs elle; qu'au surplus la manoeuvre propose
on l'excuterait, mais de plus prs, avec moins de hasards, en
passant entre les redoutes et la lisire des bois, avec deux ou trois
des divisions du marchal Davout, et en ne risquant dans l'paisseur
des bois que le corps du prince Poniatowski; qu'on aurait ainsi tous
les avantages de l'ide propose sans aucun de ses inconvnients.

Tel fut le sentiment de Napolon. Entre de pareils contradicteurs,
aprs un demi-sicle coul, loin des lieux, des circonstances, qui
oserait prononcer? Quoi qu'il en soit, Napolon ayant irrvocablement
arrt son plan, distribua leur tche  chacun de ses lieutenants de
la manire suivante.

[Note en marge: Distribution et rle des divers corps de l'arme
franaise, pour la bataille qui se prpare.]

Le prince Eugne, qui depuis Smolensk avait toujours form la gauche
de l'arme, fut charg seul d'oprer  la gauche de la Kolocza, et
eut mme pour instructions de n'agir de ce ct qu'avec la moindre
portion de ses forces. Il dut laisser sa cavalerie lgre et la garde
italienne devant cette partie des hauteurs que leur escarpement et
la Kolocza rendait inabordables, et il eut ordre d'excuter avec
la division franaise Delzons une vive attaque sur Borodino, de
s'en emparer, de franchir le pont de la Kolocza, mais de ne point
s'engager au del, et de placer  Borodino mme une forte batterie
qui prendrait en flanc la grande redoute russe. Avec la division
franaise Broussier, et deux des divisions du marchal Davout qui lui
taient confies pour la journe, les divisions Morand et Gudin, il
avait mission d'attaquer  fond la grande redoute, et de l'emporter
 tout prix. Le marchal Ney avec les deux divisions franaises
Ledru et Razout, avec la division wurtembergeoise Marchand et les
Westphaliens de Junot, devait assaillir de front le second monticule
et les trois flches, que le marchal Davout avait ordre d'attaquer
en flanc par la lisire des bois, avec les divisions Compans et
Dessaix. Enfin le prince Poniatowski, jet en enfant perdu dans
la profondeur des bois, devait essayer de tourner la position des
Russes, en dbouchant par la vieille route de Moscou sur Outitza.

Les trois corps de cavalerie Nansouty, Montbrun, Latour-Maubourg,
eurent pour instructions de se tenir, le premier derrire le marchal
Davout, le second derrire le marchal Ney, le troisime enfin en
rserve. Le bord des hauteurs franchi, on allait se trouver sur des
plateaux trs-praticables  la cavalerie, et celle-ci devait en
profiter pour achever la droute de l'ennemi. Le corps du gnral
Grouchy continua d'tre attach au vice-roi.

En arrire et en rserve furent ranges la division Friant et toute
la garde impriale, pour tre employes suivant les circonstances.
Napolon voulant contre-battre les redoutes des Russes, avait fait
lever trois batteries couvertes d'paulements en terre, l'une 
notre droite devant les trois flches, l'autre  notre centre devant
la grande redoute, la troisime  notre gauche devant Borodino.
Cent vingt bouches  feu, tires principalement de la rserve de la
garde, taient destines  l'armement de ces batteries. Napolon,
pour ne pas donner  l'ennemi le secret de son plan d'attaque, avait
dcid qu'on passerait la journe du 6 dans les mmes positions
qu'on occupait le 5. On ne devait prendre son rang dans la ligne de
bataille que pendant la matine du 7, et tout  fait  la pointe
du jour. Pour faciliter les communications, les gnraux bl et
Chasseloup avaient construit sur la Kolocza cinq ou six petits ponts
de chevalets, qui permettaient de la passer sur les points les
plus importants, sans descendre dans son lit fangeux et encaiss.
Comme chacun avait pu se procurer des vivres par la maraude de
l'avant-veille, personne n'avait la permission de quitter les rangs.
En dfalquant les hommes perdus en route depuis Smolensk, il restait
environ 127 mille combattants, rellement prsents au drapeau, tous
anims d'une confiance et d'une ardeur extraordinaires, et pourvus de
580 bouches  feu.

L'arme russe tait de son ct prpare  une rsistance opinitre,
et rsolue  ne cder le terrain qu' peu prs dtruite. Le gnral
Kutusof, lev  la qualit de prince en rcompense des services
rendus rcemment en Turquie, avait le gnral Benningsen pour chef
d'tat-major, et le colonel Toll pour quartier-matre gnral: ce
dernier tait la plupart du temps non-seulement l'excuteur, mais
l'inspirateur de ses rsolutions. Sous ses ordres, Barclay de Tolly
et Bagration continuaient  commander, l'un l'arme de la Dwina,
l'autre l'arme du Dniper. L'un et l'autre taient parfaitement
dcids  se faire tuer s'il le fallait, Barclay par une indignation
hroque des procds qu'il avait essuys, Bagration par ardeur
patriotique, haine des Franais, engagement pris aux yeux de l'arme
de sacrifier des milliers de Russes, pourvu qu'il immolt des
milliers de Franais. Tous les officiers partageaient ces sentiments:
c'tait l'aristocratie moscovite qui tait en cause autant que l'tat
lui-mme dans cette guerre, et elle tait prte  payer de tout son
sang les passions dont elle tait anime.

[Note en marge: Distribution de l'arme russe.]

Les Russes taient rangs dans l'ordre suivant.  leur extrme
droite, vis--vis de notre gauche, en arrire de Borodino, point le
moins menac, taient placs le 2e corps, celui de Bagowouth, et le
4e, celui d'Ostermann, sous le commandement suprieur du gnral
Miloradovitch. En arrire taient le 1er corps de cavalerie du
gnral Ouvaroff, le 2e du gnral Korff, et un peu plus loin, vers
l'extrme droite, les Cosaques de Platow, veillant sur les bords de
la Kolocza jusqu' sa jonction avec la Moskowa. Les rgiments de
chasseurs  pied, soit de la garde, soit des corps de Bagowouth et
d'Ostermann, gardaient Borodino. Au centre se trouvait le 6e corps,
celui du gnral Doctoroff, appuyant sa droite  la hauteur de Gorki,
derrire Borodino, sa gauche  la grande redoute. Derrire le corps
de Doctoroff tait rang le 3e de cavalerie, sous les ordres du
baron de Kreutz, remplaant le comte Pahlen, malade. L finissait la
premire arme, et le commandement du gnral Barclay de Tolly.

Immdiatement aprs commenait la seconde arme, et le commandement
du prince Bagration. Le 7e corps, sous Raffskoi, appuyait sa droite
 la grande redoute, sa gauche au village brl de Smnoffskoi.
Le 8e, sous Borosdin, avait sa droite ploye en arrire,  cause du
rentrant de la ligne russe autour de Smnoffskoi, et sa gauche
tablie prs des trois flches. La 27e division, sous Nvroffskoi,
celle qui avait soutenu le combat de Krasno, contribu  disputer
Smolensk, et dfendu la redoute de Schwardino, gardait les trois
flches. Elle tait pour cette journe sous les ordres du prince
Gortschakoff avec le 4e corps de cavalerie du gnral Siewers. De
nombreux bataillons de chasseurs  pied remplissaient les taillis
et les bois. La milice, rcemment arrive de Moscou avec quelques
Cosaques, tait poste  Outitza. Fort en arrire du centre enfin,
aux environs de Psarewo, se tenait la rserve, compose de la garde,
du 3e corps, celui de Touczkoff, et d'une immense artillerie de gros
calibre.

[Note en marge: Force numrique de l'arme russe.]

[Note en marge: Elle avait ses principales forces du ct o le
danger tait moindre.]

[Note en marge: On en fait inutilement l'observation  Kutusof.]

La force de l'arme russe s'levait  environ 140 mille hommes
prsents sous les armes, dont 120 mille de troupes rgulires, le
reste de Cosaques et de milices de Moscou[22]. Les principales
forces des Russes taient  leur droite en face de notre gauche,
l mme o aucune tentative de notre part n'tait  supposer, et
les moindres  leur gauche, vis--vis de notre droite, o Napolon
avait rsolu de porter son principal effort. Bien que Napolon
n'et en rien rvl ses desseins, pourtant la prise de la redoute
de Schwardino dans la soire du 5, le passage d'une partie de nos
troupes sur la droite de la Kolocza, et par-dessus tout la nature des
lieux, inaccessibles derrire la Kolocza, depuis Borodino jusqu'
la Moskowa, assez accessibles au contraire vers les monticules
surmonts d'ouvrages de campagne, montraient suffisamment que le
danger pour les Russes tait  leur gauche, vers Smnoffskoi,
les trois flches, et les bois d'Outitza. On en fit la remarque au
gnralissime Kutusof, qui tait plus propre  diriger sagement
une campagne qu' livrer une grande bataille. Il ne se montra pas
trs-sensible  ces observations, maintint obstinment les corps
d'Ostermann et de Bagowouth o ils taient, parce qu'il voyait encore
le gros de l'arme franaise sur la nouvelle route de Moscou, et
seulement dtacha de la rserve le 3e corps, celui de Touczkoff,
pour le placer  Outitza. Ce furent l ses uniques dispositions de
bataille. Du reste, l'nergie de son arme devait suppler  tout ce
qu'il ne faisait pas. Quant aux rsolutions  prendre sur le terrain
mme et dans le fort de l'action, il pouvait s'en fier  la fermet
de Barclay de Tolly, et  la bravoure inspire de Bagration.

[Note 22: Ces valuations ont d naturellement varier beaucoup. La
relation de Danilewski, faite par ordre de l'empereur de Russie,
et pour flatter l'orgueil national, sans tenir aucun compte de
la vrit, rduit  113 mille hommes la force de l'arme russe,
oubliant qu'alors il faut supposer qu' Smolensk,  Valoutina, elle
avait perdu beaucoup plus de monde qu'on ne veut en convenir. L'un
des narrateurs les plus impartiaux, le gnral Hoffmann, tmoin
oculaire, la porte  140 mille hommes. Ce chiffre, aprs beaucoup
de comparaisons, me semble le plus rapproch de la vrit. Du reste
quelques mille hommes de plus ou de moins ne changent en rien le
caractre de ce grand vnement, et ces valuations n'intressent
que la conscience de l'historien, qui ne doit pas un instant se
relcher de ses scrupules et de son ardeur pour arriver  la vrit
rigoureuse.]

[Note en marge: Calme profond pendant la journe du 6.]

[Note en marge: Animation et gaiet du soldat franais.]

Par une sorte de consentement mutuel, on laissa s'couler la
journe du 6 sans tirer un coup de fusil. Ce fut le calme, sinistre
avant-coureur des grandes temptes. Les Franais employrent la
journe  se reposer,  jouir des vivres ramasss la veille, 
prparer leurs armes,  tenir dans leurs bivouacs les propos
ordinaires au soldat franais, le plus gai et le plus brave peut-tre
des soldats connus. Ils se demandaient lequel d'entre eux serait
vivant le lendemain, et ils poussaient de bruyants clats de rire en
mangeant ce qu'ils avaient drob dans les villages voisins; mais pas
un d'eux ne doutait de la victoire, ni de l'entre prochaine dans
Moscou, sous leur invincible et toujours heureux gnral. L'amour de
la gloire tait la passion qui enflammait leur me.

[Note en marge: Sombre disposition du soldat russe.]

[Note en marge: Procession la veille de la bataille, en l'honneur de
la Madone de Smolensk.]

Un sentiment bien diffrent animait les Russes. Tristes, exasprs,
rsolus  mourir, n'esprant qu'en Dieu, ils taient  genoux, au
milieu de mille flambeaux, devant une image miraculeuse de la Madone
de Smolensk, sauve, disait-on, sur les ailes des anges de l'incendie
de la cit infortune, et, dans ce moment, porte en procession par
les prtres grecs  travers les bivouacs du camp de Borodino. Les
soldats taient prosterns, et le vieux Kutusof, qui loin de croire
 cette madone, croyait  peine au Dieu si visible de l'univers,
le vieux Kutusof, le chapeau  la main, l'oeil qui lui restait
baiss jusqu' terre, accompagnait avec son tat-major cette pieuse
procession. On la voyait de nos bivouacs  la chute du jour, et on
pouvait la suivre  la trace lumineuse des flambeaux.

[Note en marge: Occupations de Napolon  son bivouac.]

Napolon sous sa tente, comptant sur l'esprit militaire de ses
soldats pour triompher de la foi ardente des Russes, s'occupait
d'objets tout positifs. Il achevait de donner ses ordres, il se
faisait rendre compte des moindres dtails, et entendait avec
un mlange singulier d'humeur et de raillerie, le rcit de la
bataille de Salamanque, que lui faisait le colonel Fabvier, parti
des Arapiles, et arriv dans la journe. Ce que nous avons racont
des faux mouvements de nos armes en Espagne, de la division du
commandement qui exposait le marchal Marmont aux coups de l'arme
britannique, doit faire comprendre comment celui-ci avait t
condamn  livrer et  perdre une importante bataille. Napolon,
qui avait t entran  chercher en Russie le dnoment qu'il ne
trouvait pas assez vite dans la Pninsule, aprs avoir cout le
colonel Fabvier, le renvoya en disant qu'il rparerait le lendemain
sur les bords de la Moskowa les fautes commises aux Arapiles.

M. de Bausset, prfet du palais, arrivant ce jour-l de Paris, venait
de lui apporter le portrait du roi de Rome, excut par l'illustre
peintre Grard. Napolon considra un moment avec motion les traits
de son fils, fit ensuite renfermer ce portrait dans son enveloppe,
puis jeta un dernier coup d'oeil sur la ligne des positions ennemies
pour s'assurer que les Russes ne songeaient point  dcamper,
reconnut avec une vive satisfaction qu'ils tenaient ferme, et rentra
dans sa tente pour prendre quelques instants de repos.

Un calme absolu, un silence profond rgnaient dans cette plaine qui
le lendemain allait tre le thtre de la scne la plus horrible et
la plus retentissante. Les rires de nos soldats, les chants pieux des
Russes avaient fini par s'teindre dans le sommeil. Les uns et les
autres dormaient autour de grands feux qu'ils avaient allums pour
se garantir du froid de la nuit, et de l'humidit d'une pluie fine
tombe pendant la soire.

[Note en marge: Tous les corps franais en mouvement ds trois heures
du matin pour prendre leur position de combat.]

[Note en marge: Attitude et costume de Murat devant ses cavaliers.]

 trois heures du matin, on commena de notre ct  prendre les
armes, et  profiter du brouillard pour passer  la droite de la
Kolocza, et se rendre chacun  son poste de combat, le prince Eugne
vis--vis de Borodino et de la grande redoute, devant se tenir 
cheval sur la Kolocza, Ney et Davout en face des trois flches, la
cavalerie derrire eux, Friant et la garde en rserve au centre,
Poniatowski au loin sur la droite cheminant  travers les bois.
Ces mouvements s'excutrent en silence, afin de ne pas attirer
l'attention de l'ennemi. Pendant ce temps, les canonniers de nos
trois grandes batteries, destines  contre-battre les ouvrages des
Russes, taient  leurs pices, attendant le signal que devait donner
Napolon quand il jugerait les places assez bien prises. Celui-ci,
debout de grand matin, mais atteint d'un gros rhume contract au
bivouac, s'tait tabli  la redoute de Schwardino, dans une position
o il pouvait voir ce qui se passait, et s'abriter un peu contre
les boulets, dont le nombre devait tre considrable dans cette
journe. Murat, brillant d'ardeur et de broderies, revtu d'une
tunique de velours vert, portant une toque  plumes, des bottes
jaunes, ridicule si l'hrosme pouvait l'tre, galopait devant les
rangs de ses cavaliers, radieux de confiance, et l'inspirant  tous
par son attitude martiale. Des nuages obscurcissaient le ciel, et le
soleil, se levant en face de nous et au-dessus des Russes, dont il
dessinait les lignes, ne s'annonait que par une teinte rougetre
longuement marque  l'horizon. Bientt son disque se dtacha comme
un globe de fer rougi au feu, et Napolon, regardant ses lieutenants,
s'cria:--Voil le soleil d'Austerlitz!--Hlas! oui, mais voil de
nuages.

[Note en marge: Proclamation lue aux troupes.]

Napolon avait prpar pour le moment de la bataille une proclamation
courte et nergique. Les capitaines de chaque compagnie, les
commandants de chaque escadron, sortant des rangs, firent former leur
troupe en demi-cercle, et lurent  haute voix cette proclamation, qui
fut chaudement accueillie.

[Note en marge: Signal de la bataille donn par un coup de canon.]

Puis, cette lecture termine et toutes les positions prises, vers
cinq heures et demie du matin un coup de canon fut tir  la batterie
de droite:  ce funeste signal un bruit effroyable succda au silence
le plus profond, et une longue trane de feu et de fume marqua en
traits sinistres la ligne des deux armes.  la batterie de droite,
la distance ayant t juge trop grande, nos braves artilleurs, sous
la conduite du gnral Sorbier, sortirent de leurs paulements,
et vinrent se placer  dcouvert devant les trois flches qu'ils
devaient cribler de projectiles.

[Note en marge: Activit de notre artillerie contre les redoutes des
Russes.]

Pendant que cent vingt bouches  feu tiraient sur les ouvrages des
Russes, pendant qu' droite Davout et Ney s'en approchaient au pas
de l'infanterie,  gauche le prince Eugne avait fait passer la
Kolocza aux divisions Morand et Gudin pour les porter sur la grande
redoute, avait laiss sur le bord de cette petite rivire la division
Broussier en rserve, et avec la division Delzons s'tait port vers
Borodino, point o la Kolocza, comme nous l'avons dit, tournait
 gauche, et couvrait la droite des Russes jusqu' son confluent
avec la Moskowa. Le prince Eugne devait ainsi commencer l'action
par l'attaque sur Borodino, afin de persuader  l'ennemi que nous
voulions dboucher par la grande route de Moscou, dite la route neuve.

[Note en marge: Le prince Eugne commence la bataille par l'attaque
de Borodino.]

[Note en marge: Occupation de ce point, que les Franais conservent
pendant toute la bataille.]

Ces dispositions termines, le prince Eugne avec la division Delzons
s'avana sur le village de Borodino, situ en avant de la Kolocza,
et gard par trois bataillons de chasseurs de la garde impriale
russe. Le gnral Plauzonne,  la tte du 106e de ligne, pntra dans
l'intrieur du village, tandis qu'en dehors les autres rgiments
de la division passaient  droite et  gauche. Le 106e expulsa les
Russes, les suivit hors du village, et les poussa vivement sur
le pont de la Kolocza, qu'ils n'eurent pas le temps de dtruire.
Entran par son ardeur, ce rgiment franchit le pont, et courut
au del de la Kolocza, malgr les instructions de Napolon, qui
ne voulait pas dboucher par la grande route de Moscou, et avait
ordonn seulement d'en faire le semblant. Deux rgiments de chasseurs
russes, les 19e et 20e, placs sur ce point, firent un feu soudain
et si terrible sur les compagnies du 106e aventures au del du
pont, qu'ils les culbutrent, et prirent ou turent tous les hommes
qui n'eurent pas le temps de fuir. Le brave gnral Plauzonne reut
lui-mme un coup mortel. Mais le 92e s'tant aperu du danger que
courait le 106e, s'empressa d'aller  son aide sous la conduite de
l'adjudant commandant Boisserole, le rallia, et s'tablit solidement
dans Borodino, malgr tous les efforts des Russes. Ce point ne devait
plus tre perdu.

Ce premier acte de la bataille accompli, le prince Eugne devait
attendre, pour attaquer avec les divisions Morand et Gudin la grande
redoute du centre, qu' la droite Davout et Ney eussent enlev les
trois flches qui couvraient la gauche des Russes.

[Note en marge: Attaque du marchal Davout contre les ouvrages de
droite.]

[Note en marge: Le gnral Compans et le marchal Davout tant
gravement blesss, la division Compans reste sans direction.]

Le marchal Davout, en effet, prcd de trente bouches  feu,
s'tait mis en marche  la tte des divisions Compans et Dessaix, et
avait long les bois que Poniatowski traversait dans leur profondeur.
Arriv  leur lisire par des chemins difficiles, il s'tait approch
de celle des trois flches qui tait le plus  droite, afin de la
prendre par ct, et de l'enlever brusquement. Aprs avoir loign
les tirailleurs ennemis en faisant avancer les siens, il avait form
la division Compans en colonnes d'attaque, et laiss la division
Dessaix en rserve pour garder son flanc droit et ses derrires. 
peine la division Compans se trouva-t-elle  porte de l'ennemi qu'un
feu horrible, parti des trois flches et des lignes des grenadiers
Woronzoff, l'accueillit subitement. Son brave gnral fut renvers
d'un biscaen. Presque tous ses officiers furent frapps. Les
troupes, sans tre branles, restrent un moment sans direction.
Le marchal les voyant indcises, et apprenant pourquoi, accourut
pour remplacer le gnral Compans, et poussa le 57e sur la flche de
droite. Ce rgiment y entra baonnette baisse, et tua les canonniers
russes sur leurs pices. Mais au mme instant un boulet frappa le
cheval du marchal Davout, et fit une forte contusion au marchal
lui-mme, qui perdit connaissance.

[Note en marge: Napolon envoie Murat pour remplacer Davout.]

[Note en marge: Ney attaque au mme instant, enlve la flche de
droite, et envoie la division Razout enlever la flche de gauche.]

Immdiatement inform de cette circonstance, Napolon envoya au
marchal Ney l'ordre d'attaquer sur-le-champ. Il expdia Murat pour
remplacer le marchal Davout, et son aide de camp Rapp pour remplacer
le gnral Compans. Murat, dont le coeur tait excellent, se rendit
avec empressement auprs du marchal son ennemi, mais le trouva
remis d'un premier saisissement, et malgr d'affreuses souffrances
persistant  se tenir  la tte de ses soldats. Le roi de Naples se
hta de transmettre cette bonne nouvelle  l'Empereur, qui la reut
avec une vive satisfaction. Au mme instant Ney, la division Ledru
en tte, la division wurtembergeoise en arrire, la division Razout
 gauche, se porta sur la flche de droite, que le 57e venait de
conqurir, et avait la plus grande peine  conserver en prsence des
grenadiers Woronzoff. Il y entra de sa personne avec le 24e lger,
et s'y soutint malgr les grenadiers Woronzoff, revenus plusieurs
fois  la charge. On se battait  coups de baonnette, et avec une
vritable fureur. L'audacieux et invulnrable Ney tait au milieu de
la mle comme un capitaine de grenadiers. En ce moment Nvroffskoi,
avec sa vaillante division, tait accouru au secours des grenadiers
Woronzoff, et tous ensemble ils s'taient jets sur l'ouvrage
disput qu'ils avaient failli reprendre. Mais Ney avait fait avancer
la division Marchand, et dbouchant avec elle  droite et  gauche de
la flche, il tait parvenu  repousser les Russes. En mme temps il
avait envoy la division Razout sur la flche de gauche, et le combat
tait devenu l aussi violent qu' la flche de droite.

[Note en marge: Bagration jette une masse de forces sur les ouvrages
qui viennent de lui tre enlevs.]

Ds les premires dtonations de l'artillerie, le prince Bagration,
oppos aux deux marchaux Ney et Davout, se voyant menac par des
forces redoutables, avait retir quelques bataillons du 7e corps,
celui de Raffskoi, plac entre Smnoffskoi et la grande redoute,
avait fait avancer les grenadiers de Mecklenbourg, les cuirassiers
de Douka, le 4e de cavalerie de Siewers, et mand la division
Konownitsyn, qui faisait partie du corps de Touczkoff, dirig sur
Outitza. Il n'avait pas perdu un instant pour instruire le gnral
en chef Kutusof de ce qui se passait de son ct, afin qu'on lui
expdit de nouveaux secours.

[Note en marge: La division Razout perd la flche de gauche qu'elle
avait conquise.]

[Note en marge: Murat accouru sur-le-champ ramne la division Razout
dans l'ouvrage disput.]

 l'aide de ces forces runies, il tenta de grands efforts pour
reprendre les deux flches conquises par les Franais. On ne se
battait plus dans les ouvrages disputs, trop troits pour servir
de champ de bataille, mais  droite,  gauche, en avant, en
employant tantt les feux de mousqueterie, tantt les charges  la
baonnette. Ney occupant la flche de droite avec la division Ledru
et la division Compans que Davout lui avait remise, n'avait pu se
porter  la flche de gauche, attaque et prise par la division
Razout. Les renforts des Russes se dirigeant en masse sur celle-ci,
l'enlevrent, et repoussrent les soldats du gnral Razout. Les
cuirassiers de Douka les ramenrent mme jusqu'au bord du plateau sur
lequel s'levaient les trois flches. Heureusement Murat, envoy par
Napolon sur ce point pour juger du moment o la cavalerie pourrait
agir, arrivait au galop, suivi seulement de la cavalerie lgre du
gnral Bruyre.  l'aspect de nos soldats en retraite et presque en
droute, il met pied  terre, les rallie et les reporte en avant.
Aprs les avoir remis en ligne, il leur fait excuter de trs-prs
des feux meurtriers sur les cuirassiers de Douka, puis lance sur
ceux-ci la cavalerie lgre de Bruyre, et parvient ainsi  dblayer
le terrain. Il fait ensuite sonner la charge, et, l'pe  la main,
conduit lui-mme les soldats de Razout dans l'ouvrage vacu. On y
rentre avec fureur, on tue les canonniers russes sur leurs pices, et
on s'y tablit pour ne plus le perdre. Pendant ces exploits de Murat,
Ney n'ayant sous la main que la cavalerie lgre wurtembergeoise
du gnral Beurman, la lance sur les lignes de Nvroffskoi et de
Woronzoff, les refoule les unes sur les autres, et les oblige  se
replier.

[Note en marge: Le terrain tant propre  la cavalerie sur le plateau
dont on s'tait empar, Ney et Murat font excuter plusieurs charges.]

Grce  ces actes vigoureux, le combat venait d'tre rtabli sur
ces deux points. Murat prenant de ce ct, de concert avec Ney, la
direction de la bataille, ordonna au gnral Nansouty de franchir
tous les obstacles du terrain, d'en gravir les pentes hrisses
de broussailles, et de venir se placer  la droite des ouvrages
emports, car au del on avait devant soi une sorte de plaine
lgrement incline vers les Russes, et la cavalerie pouvait y
rendre de grands services. Ney disposant dsormais des divisions
Compans et Dessaix, que Davout, malgr sa persistance  rester au
feu, ne pouvait plus conduire, les porta sur sa droite. Il y joignit
les Westphaliens qu'il avait derrire lui, et tcha d'tendre la main
vers le prince Poniatowski, dont on commenait  entendre le canon 
travers les bois d'Outitza.

[Note en marge: Ney et Murat gagnent du terrain en obliquant 
droite, et viennent jusqu'au bord du ravin de Smnoffskoi.]

On gagna ainsi du terrain en s'tendant obliquement  droite.
Matres des hauteurs, nous avions maintenant sur les Russes
l'avantage des feux plongeants, et on se hta d'amener en ligne
non-seulement l'artillerie de tous les corps, mais l'artillerie de
rserve, qui au commencement de l'action avait t place dans nos
batteries en terre. Les Russes rpondirent par des feux moins bien
dirigs, mais aussi nourris, et bientt la canonnade sur ce point
devint pouvantable. Pendant qu'on avanait, Ney  droite, Murat
 gauche, on s'approcha du ravin de Smnoffskoi, et on dpassa
la troisime flche, qui formait retour en arrire, ce qui la fit
tomber naturellement dans nos mains. Mais, dans cette position, nous
nous trouvions tout  fait  dcouvert sous les feux du village de
Smnoffskoi, et sous ceux du corps de Raffskoi, lequel occupait
l'autre ct du ravin, et s'tendait du village de Smnoffskoi
jusqu' la grande redoute.

[Note en marge: Sur l'ordre de Murat, le gnral Latour-Maubourg
franchit le ravin de Smnoffskoi, et excute au del plusieurs
charges heureuses.]

Murat et ses troupes en souffraient beaucoup. N'ayant pas
d'infanterie sous la main, et s'apercevant que dans cette partie le
ravin de Smnoffskoi tait peu profond, Murat fit amener par son
chef d'tat-major Belliard la cavalerie de Latour-Maubourg, lui
ordonna de franchir le ravin, de charger l'infanterie russe, de lui
enlever ses pices, et de revenir s'il jugeait le poste impossible
 conserver. Afin de l'aider dans cette prilleuse entreprise, il
runit toute l'artillerie attele, ordinairement attache  la
cavalerie, et la rangea sur le bord du ravin, de manire  protger
nos escadrons.

[Note en marge: Il est par prudence oblig de repasser le ravin.]

Latour-Maubourg obissant au signal de Murat, descendit avec les
cuirassiers saxons et westphaliens dans le ravin de Smnoffskoi,
remonta sur le bord oppos, fondit sur l'infanterie russe, renversa
deux de ses carrs, et la fora de se replier. Mais, aprs l'avoir
ainsi loigne, il fut oblig de revenir, pour ne pas demeurer seul
expos  tous les coups de l'arme russe.

[Note en marge: La division Morand, confie pour la journe au prince
Eugne, enlve la grande redoute.]

Pendant que ces vnements se passaient  droite en avant des trois
flches, le prince Eugne  gauche, ayant fait franchir la Kolocza
ds le matin aux deux divisions Morand et Gudin, avait dirig la
division Morand sur la grande redoute, et laiss la division Gudin
au pied de l'ouvrage, dans l'intention de mnager ses ressources.
La division Morand, conduite par son gnral, avait gravi au pas
le monticule sur lequel la formidable redoute tait construite, et
avait support avec un admirable sang-froid le feu de quatre-vingts
pices de canon. Marchant au milieu d'un nuage de fume qui
permettait  peine  l'ennemi de l'apercevoir, cette hroque
division tait arrive trs-prs de la redoute, et lorsqu'elle avait
t  porte de l'assaillir, le gnral Bonamy,  la tte du 30e de
ligne, s'y tait lanc  la baonnette, et s'en tait empar en
tuant ou expulsant les Russes qui la gardaient. Alors la division
tout entire, dbouchant  droite et  gauche, avait repouss la
division Paskewitch du corps de Raffskoi, lequel se trouvait ainsi
refoul d'un ct par Morand, de l'autre par les cuirassiers de
Latour-Maubourg.

[Note en marge: tat de la bataille  dix heures du matin.]

[Note en marge: Ney et Murat croient voir un moyen de gagner la
bataille d'une manire dcisive en perant par Smnoffskoi.]

Le moment tait dcisif, et la bataille pouvait tre gagne avec
des rsultats immenses, quoiqu'il ft  peine dix heures du matin.
En effet, au centre, la grande redoute tait prise;  droite, les
trois flches taient prises galement, et si on dirigeait un effort
vigoureux sur le village de Smnoffskoi, en passant en force le
ravin que Latour-Maubourg venait de franchir  l'aventure, que le
corps dtruit de Raffskoi tait incapable de dfendre, on pouvait
faire une profonde troue dans la ligne ennemie, y pntrer comme un
torrent, et en se portant jusqu' Gorki, derrire Borodino, enfermer
le centre et la droite de l'arme russe, actuellement inactifs, dans
l'angle form par la Kolocza et la Moskowa. Du point o Murat et
Ney taient placs, c'est--dire du bord du ravin de Smnoffskoi,
d'o ils formaient un rentrant dans la ligne russe, ils voyaient par
derrire les corps de Doctoroff, de Bagowouth et d'Ostermann; ils
voyaient les parcs et les bagages de l'arme russe, amasss sur la
route neuve de Moscou, qui commenaient  battre en retraite, et ils
brlaient d'impatience  l'aspect de tant de rsultats possibles,
presque certains, qu'il suffisait d'une demi-heure pour recueillir,
mais d'une demi-heure aussi pour laisser chapper sans retour.

[Note en marge: Ils l'envoient dire  Napolon, et lui demandent
toutes ses rserves.]

Malheureusement Napolon n'tait pas l, et ce n'tait pas sa place,
il faut le reconnatre, car vingt gnraux et colonels y avaient dj
succomb. C'tait un miracle que Ney et Murat fussent debout, et il
et t peu sens de faire dpendre d'un boulet le sort de l'arme
et de l'Empire. Il tait  Schwardino, o passaient encore bien des
projectiles, et d'o il dcouvrait mieux l'ensemble de la bataille.
Murat et Ney lui firent demander par le gnral Belliard de leur
envoyer tous les renforts dont il lui serait possible de disposer,
la garde elle-mme, s'il n'avait pas d'autre ressource, car en moins
d'une heure, s'il les laissait libres d'agir, ils lui auraient
ramass plus de trophes qu'il n'en avait jamais conquis sur aucun
champ de bataille.

[Note en marge: Napolon trouve que c'est trop tt pour faire agir
ses rserves.]

[Note en marge: Il n'accorde que la division Friant.]

Belliard s'tant transport  Schwardino, trouva Napolon, qu'un
gros rhume fatiguait, moins anim que ses deux lieutenants, moins
convaincu qu'on pt sitt gagner la bataille. Faire donner ses
rserves  dix heures du matin, lui semblait extraordinairement
prmatur. De Schwardino il ne pouvait pas apercevoir ce que Ney
et Murat discernaient trs-clairement l o ils taient, et il
inclinait  croire qu'en cette journe, comme  Eylau, il y aurait
peu  manoeuvrer, mais beaucoup  canonner, et que c'tait avec
l'artillerie qu'on parviendrait  dmolir l'arme russe. De tout
ce qu'on lui demandait, il n'accorda que la division Friant, la
seule rserve qui lui restt en dehors de la garde. Si au lieu de
confier deux des divisions de Davout au prince Eugne, qui tait peu
capable de s'en servir, et qui, sur trois qu'il avait  la droite
de la Kolocza, en laissait deux oisives dans un ravin, il lui en
et donn une de moins, et qu'il et envoy les divisions Gudin et
Friant  Smnoffskoi, peut-tre qu'avec celles-ci Murat et Ney
eussent tout dcid. Quoi qu'il en soit, Belliard retourna auprs de
Murat, rencontra la division Friant en marche vers Smnoffskoi,
et, par son rcit, provoqua plus d'un mouvement d'impatience, plus
d'un propos fort vif de la part des deux hros de cette sanglante et
immortelle journe.

[Note en marge: Dans le mme moment, Barclay de Tolly et Bagration
demandent des renforts  Kutusof pour fermer la troue de
Smnoffskoi.]

[Note en marge: Secours envoys, soit  Smnoffskoi, soit 
Outitza, et diversion de cavalerie ordonne au del de Borodino sur
la gauche de l'arme franaise.]

Au milieu de ces pripties, Kutusof, qui tait  table un peu
en arrire du champ de bataille, tandis que Barclay et Bagration
s'exposaient au feu le plus vif, Kutusof tait, lui aussi, assig
des plus pressantes instances pour qu'il fermt avec ses rserves les
troues formes dans sa ligne. Sur les demandes ritres de Barclay
de Tolly et de Bagration, et sur le conseil du colonel Toll, il avait
dtach de la garde, qui tait  Psarewo, les rgiments de Lithuanie
et d'Ismalow, les cuirassiers d'Astrakan, ceux de l'impratrice et
de l'empereur, plus une forte rserve d'artillerie, et les avait
envoys vers Smnoffskoi. Il s'tait galement dcid  retirer de
l'extrme droite le corps de Bagowouth, et avait achemin les deux
divisions dont ce corps se composait, l'une, celle du prince Eugne
de Wurtemberg, vers Smnoffskoi, l'autre, celle d'Olsoufief, vers
Outitza, afin d'aider Touczkoff  rsister au prince Poniatowski.
Enfin press par Platow et Ouvaroff qui, posts  l'extrme droite de
l'arme russe, sur les hauteurs protges par la Kolocza, voyaient
notre gauche dgarnie, et taient impatients d'en profiter, il
leur avait permis de passer la Kolocza avec leur cavalerie, et de
faire une diversion dont l'effet pouvait tre grand, parce qu'il
serait imprvu. Ces mesures, arraches  la sagacit paresseuse du
gnralissime russe, taient malheureusement ce qui convenait  la
circonstance, sinon pour vaincre, au moins pour nous empcher de
vaincre.

[Note en marge: Tandis que la division du prince Eugne de Wurtemberg
est employe  fermer l'ouverture de Smnoffskoi, les gnraux
Yermoloff et Kutaisoff reprennent la grande redoute.]

[Note en marge: chec de la division Morand.]

Pendant ce temps, les gnraux chargs de commander sur le terrain
faisaient des deux cts des prodiges de bravoure et d'intelligence.
Barclay et Bagration avaient rsolu de reconqurir  tout prix la
grande redoute et les trois flches. Barclay avait mand au prince
Eugne de Wurtemberg, dont la division tait destine au centre, de
se porter sur-le-champ  Smnoffskoi pour fermer la troue. Au
mme instant son chef d'tat-major Yermoloff, le jeune Kutaisoff,
commandant son artillerie, taient accourus en toute hte pour
rallier le corps de Raffskoi mis en droute, et empruntant 
Doctoroff qui tait post dans le voisinage la division Likatcheff,
ils avaient march sur la grande redoute conquise par la division
Morand. Par malheur, la division Morand venait de perdre son gnral,
atteint d'une blessure grave, et se trouvait presque sans direction.
Le 30e de ligne, tabli dans la redoute, y tait priv de l'appui des
deux autres rgiments de la division, laisss  gauche et  droite,
et beaucoup trop en arrire. En mme temps la division Gudin tait
dans un ravin  droite, la division Broussier  gauche au bord de
la Kolocza, toutes deux inactives par la faute du prince Eugne,
valeureux autant qu'on pouvait l'tre, mais n'ayant ni l'exprience
ni l'ardente activit qu'il faut dans ces moments dcisifs.  cet
aspect, Yermoloff et Kutaisoff marchant  la tte du rgiment d'Ouja,
et de l'infanterie de Raffskoi rallie, se portent sur le 30e, qui,
plac sur le revers de la grande redoute par lui conquise, n'avait
rien pour se couvrir. Ce brave rgiment, sous la conduite du gnral
Bonamy, tient ferme d'abord. Aprs l'avoir accabl de mitraille,
 laquelle il ne peut rpondre, car il n'avait pas d'artillerie,
Yermoloff et Kutaisoff fondent sur lui  la baonnette, et le
rduisent  plier sous le nombre. L'intrpide Bonamy, rest dans la
redoute  la tte de quelques compagnies, tombe perc de plusieurs
coups de baonnette. Les Russes, s'imaginant que c'est le roi Murat,
poussent des cris de joie, et l'pargnent pour en faire un trophe.
Au mme moment, ils lancent  droite et  gauche le 2e corps de
cavalerie du gnral Korff, le 3e du baron de Kreutz, et forcent 
reculer les deux autres rgiments de Morand, placs de chaque ct
de la grande redoute. Cette vaillante infanterie est sur le point
d'tre prcipite au pied du monticule, quand le prince Eugne arrive
enfin  la tte de la division Gudin, commande par le gnral Grard
depuis le combat de Valoutina. Le 7e lger prend position  gauche de
la redoute, le reste de la division  droite. Le 7e lger, survenant
au moment o la cavalerie russe fondait sur les dbris de la division
Morand, se forme en carr, reoit les cavaliers ennemis par un feu 
bout portant, et les oblige  rebrousser chemin.  droite le gnral
Grard, avec les deux autres rgiments de sa division, rallie les
troupes de Morand, et arrte les progrs des Russes, qui ne peuvent
nous chasser du plateau, et qui sont rduits  se contenter de la
reprise de la grande redoute.

[Note en marge: Ney et Murat, violemment assaillis de leur ct, ne
se laissent pas enlever les trois flches.]

Ce triomphe avait cot cher  l'ennemi. Le gnral Yermoloff
avait t gravement bless, et le jeune Kutaisoff tu, ce qui
tait pour les Russes une perte sensible. Pendant ce temps,
Barclay, accouru avec le prince Eugne de Wurtemberg, et trouvant
la redoute reprise, avait plac le prince entre la redoute et le
village de Smnoffskoi, pour combler le vide que laissaient les
deux divisions de Paskewitch et de Kolioubakin, composant le corps
de Raffskoi presque entirement dtruit. En cet instant le feu
tait pouvantable sur ce point, car Murat avec l'artillerie de
toutes les divisions de Ney, avec l'artillerie attele de la garde,
remplissait de ses projectiles cet espace qu'avait ouvert un moment
le sabre des cuirassiers de Latour-Maubourg, et dans lequel il aurait
voulu se prcipiter avec toutes les rserves de l'arme franaise.
Barclay, ayant ferm la troue avec l'infanterie du prince Eugne de
Wurtemberg, s'y tenait immobile, sous un feu qu'on ne se rappelait
pas avoir vu depuis vingt ans de guerre, et pendant que ses officiers
tombaient autour de lui, prouvait une sorte de plaisir  repousser
si noblement les indignes calomnies de ses ingrats compatriotes.

[Note en marge: Effroyable lutte dans cette partie du champ de
bataille.]

[Note en marge: La division Friant remonte le ravin de Smnoffskoi,
et se plaant en avant du village, rsiste  tous les efforts des
Russes.]

Bagration, de son ct, ayant reu la division Konownitsyn, dtache
du corps de Touczkoff, plus les rgiments  pied et  cheval de
la garde, avait jur de mourir ou de reprendre, lui aussi, les
trois flches situes  sa gauche et  notre droite. Il avait
port en avant, d'un ct Konownitsyn, de l'autre les grenadiers
de Mecklenbourg, et avait runi  la cavalerie de Siewers, aux
cuirassiers de Douka, les trois rgiments de cuirassiers de la
garde. Mais il avait affaire  Murat et  Ney, ayant  leur gauche
Latour-Maubourg et Friant, au centre les divisions Razout, Ledru,
Marchand,  droite enfin les divisions Compans et Dessaix, les
cuirassiers de Nansouty et l'infanterie westphalienne. Murat en outre
avait amen en ligne la cavalerie de Montbrun, car, ainsi que nous
l'avons dit, les hauteurs franchies, on se trouvait sur un terrain
assez uni, et lgrement inclin vers les Russes. Le combat sur ce
point devint bientt terrible, et rien dans la mmoire de nos gens de
guerre ne ressemblait  ce qu'ils avaient sous les yeux. La division
Friant, s'enfonant dans le ravin de Smnoffskoi, l'avait remont,
et, sans prendre les ruines du village, s'tait dploye  droite et
 gauche sous un pouvantable feu d'artillerie et de mousqueterie. Le
brave Friant, voyant tomber son jeune fils  ses cts, l'avait fait
emporter, et avait continu  se tenir au milieu de ses troupes, dont
il dirigeait le dploiement. Tous les efforts des Russes n'avaient
pu l'branler ni lui faire quitter la position de Smnoffskoi.
Au mme instant, les grenadiers de Mecklenbourg, l'infanterie de
Konownitsyn abordaient  la baonnette les troupes de Ney pour tcher
de leur arracher les trois flches, et, tour  tour victorieuses ou
vaincues, les troupes de Ney disputaient le terrain avec le dernier
acharnement. L'un des Touczkoff tomba en combattant  la tte du
rgiment de Revel. C'tait le frre de celui qui avait t pris 
Valoutina, et le frre de celui qui en ce moment dfendait Outitza
contre Poniatowski.

[Note en marge: Ney et Murat emploient de nouveau la cavalerie.]

[Note en marge: Charges brillantes et acharnes.]

[Note en marge: Friant bless  ct de son fils.]

Murat et Ney, voulant alors terminer la bataille sur ce point, se
dcident  ordonner un vaste mouvement de cavalerie.  droite les
cuirassiers Saint-Germain et Valence, sous Nansouty, s'lancent au
galop;  gauche, ceux des gnraux Vathier et Defrance s'lancent
galement. La terre tremble sous les pas de ces puissants cavaliers.
Une partie de la cavalerie russe est rompue; l'autre, compose des
rgiments de Lithuanie et d'Ismalow, rsiste, et soutient le choc.
On se mle; les cuirassiers russes s'avancent jusqu' nos lignes; on
les repousse; pas un de nos carrs n'est entam. La mle devient
meurtrire, et les victimes sont aussi nombreuses qu'illustres.
Montbrun, l'hroque Montbrun, le plus brillant de nos officiers
de cavalerie, tombe mortellement frapp par un boulet. Rapp, qui
tait venu se mettre  la tte de la division Compans, reoit quatre
blessures. Le gnral Dessaix quitte ses propres troupes pour le
remplacer, et se sent frapp  son tour. Il n'y a plus que des
gnraux de brigade pour commander les divisions. Au milieu de ce
carnage, Murat et Ney, comme invulnrables, sont toujours debout,
toujours au milieu du feu, sans tre atteints. Un homme rare, Friant,
le modle de toutes les vertus guerrires, le seul des anciens chefs
du corps de Davout qui n'et pas encore t frapp, car Davout venait
d'tre mis hors de combat, Morand tait gravement bless, et Gudin
venait de mourir  Valoutina, Friant tombe  son tour, et il est
emport  la mme ambulance o l'on donnait des soins  son fils.
Murat accourt  la division Friant, demeure sans chef. C'tait un
jeune Hollandais, le gnral Vandedem, qui devait la commander.
Courageux, mais dpourvu d'exprience, il s'empresse de cder cet
honneur au chef d'tat-major Galichet. Celui-ci prend le commandement
au moment o Murat arrive. Tandis qu'ils se parlent, un boulet passe
entre eux et leur coupe la parole.--Il ne fait pas bon ici, dit
Murat en souriant.--Nous y resterons cependant, rpond l'intrpide
Galichet.--Au mme instant, les cuirassiers russes fondent en masse.
La division Friant n'a que le temps de se former en deux carrs,
lis par toute une ligne d'artillerie. Murat entre dans l'un, le
commandant Galichet dans l'autre, et pendant un quart d'heure ils
reoivent, avec un imperturbable sang-froid, les charges furieuses de
la cavalerie russe.--Soldats de Friant, s'crie Murat, vous tes des
hros!--Vive Murat! vive le roi de Naples! rpondent les soldats de
Friant.--

[Note en marge: Bagration mortellement bless.]

C'est ainsi que de notre ct on occupait, faute de forces plus
considrables, cette partie du champ de bataille qui s'tendait
de Smnoffskoi jusqu'au bois d'Outitza. Tout  coup une grande
victime tait tombe parmi les Russes. Bagration avait t frapp
mortellement, et on l'avait emport au milieu des cris de douleur de
ses soldats qui avaient pour lui une sorte d'idoltrie. La seconde
arme russe se trouvait  son tour sans chef. On appela Raffskoi,
mais il ne pouvait quitter les dbris du 7e corps, qui occupait
toujours avec le prince Eugne de Wurtemberg l'intervalle de la
grande redoute  Semnoffskoi. Alors on manda le gnral Doctoroff
pour qu'il vnt remplacer Bagration.

[Note en marge: Ney et Murat reprennent l'avantage, et voient
s'ouvrir encore une fois la troue de Smnoffskoi.]

Dans ce mme moment, on apprenait chez les Russes que Poniatowski,
aprs avoir travers les bois, avait enlev les hauteurs d'Outitza
 Touczkoff, qui tait priv de la division Konownitsyn sans avoir
encore t rejoint par celle d'Olsoufief, la seconde de Bagowouth,
que Touczkoff, l'an des trois frres, tait mort, ce qui faisait
deux Touczkoff tus dans la journe, et trois perdus pour leur
famille en moins de quinze jours. Dans le trouble qu'on prouvait,
on avait demand  grands cris et fait partir immdiatement le reste
du corps de Bagowouth, c'est--dire la division du prince Eugne de
Wurtemberg, qui n'avait pas cess d'occuper sous un feu d'artillerie
terrible l'espace presque ouvert entre Smnoffskoi et la grande
redoute.

Cet espace de si haute importance, que les Russes tchaient sans
cesse de nous fermer, o Raffskoi avait perdu presque tout son
monde, et o le prince Eugne de Wurtemberg venait de voir tomber
la moiti du sien, tait prs de se rouvrir devant nous. La fortune
nous offrait de nouveau une occasion dcisive, et en portant toute la
garde impriale sur ce point, on pouvait encore pntrer  coup sr
dans les entrailles de l'arme russe.

[Note en marge: Ils proposent de nouveau la manoeuvre dj propose
le matin.]

[Note en marge: Napolon est prt  l'excuter, lorsqu'une
chauffoure vers la gauche de l'arme l'oblige  suspendre le
mouvement commenc.]

[Note en marge: Napolon envoie toute son artillerie de rserve  Ney
et  Murat.]

Ney et Murat envoyrent proposer pour la seconde fois cette manoeuvre
 Napolon. Celui-ci, trouvant la bataille arrive  maturit,
accueillit la proposition de ses lieutenants, et donna les premiers
ordres pour son excution. Il fit avancer la division Claparde
et la jeune garde, et, quittant Schwardino, se mit lui-mme  leur
tte. Mais tout  coup un tumulte effroyable se produisit  gauche
de l'arme, au del de la Kolocza. En regardant de ce ct on voyait
des cantiniers en fuite, des bagages en dsordre; on entendait des
cris, on apercevait en un mot tous les signes d'une droute.  cet
aspect, Napolon fit arrter sa garde sur place, et s'lana au
galop pour savoir ce que c'tait. Aprs quelque temps il finit par
l'apprendre. D'aprs l'autorisation de Kutusof, les deux cavaleries
de Platow et d'Ouvaroff avaient franchi la Kolocza sur notre gauche
dgarnie, et avaient fondu, Platow sur nos bagages, Ouvaroff sur la
division Delzons. Cette brave division, aprs avoir conquis Borodino
le matin, attendait l'arme au pied qu'on demandt encore quelque
chose  son dvouement. Dans l'impossibilit de prvoir exactement ce
qui allait se passer de ce ct, Napolon ne voulut pas se dmunir
de sa rserve. Il envoya  Ney et  Murat tout ce qui restait de
l'artillerie de la garde, porta en avant la division Claparde,
prte  se diriger, ou  droite vers Smnoffskoi, ou  gauche vers
Borodino, et se tint lui-mme  la tte de l'infanterie de la garde,
dans l'attente de ce qui arriverait  la gauche de la Kolocza, o le
prince Eugne venait de se rendre de sa personne.

[Note en marge: Diversion excute au del de Borodino par la
cavalerie de Platow et d'Ouvaroff.]

[Note en marge: La division Delzons repousse la cavalerie russe.]

Le vice-roi, au premier bruit de cette subite irruption, avait quitt
le centre, et passant sur la rive gauche de la Kolocza, s'tait port
de toute la vitesse de son cheval jusqu' Borodino. Mais il avait
trouv ses rgiments dj forms en carr, et attendant l'ennemi
de pied ferme.  la vue des nombreux escadrons russes la cavalerie
lgre du gnral Ornano, trop faible pour rsister aux huit
rgiments de cavalerie rgulire d'Ouvaroff, se replia successivement
et avec ordre sur notre infanterie. Les Croates qui taient sur les
bords de la Kolocza, et  qui la cavalerie russe prtait le flanc
par son mouvement hasard, la salurent d'un feu bien nourri. Cette
cavalerie alors se jeta sur le 84e de ligne, celui qui avait fait
en 1809 une si belle rsistance  Gratz, le trouva form en carr,
et vint inutilement essuyer son feu, sans oser toutefois braver ses
baonnettes. Le reste alla tourbillonner autour du 8e lger et du
92e, et, aprs quelques volutions, se retira, dsesprant d'obtenir
aucun rsultat. Il n'tait pas prudent en effet de s'opinitrer
contre une telle infanterie avec de la cavalerie seule, et tout ce
qu'on pouvait se promettre, c'tait de faire une dmonstration. On
l'avait faite et paye de quelques hommes, les uns tus par notre
mousqueterie et notre mitraille, les autres pris au retour par notre
cavalerie lgre, qui sabrait les moins prompts  repasser la Kolocza.

[Note en marge: L'chauffoure de la gauche fait perdre une heure.]

Toute vaine qu'elle tait, cette tentative nous avait cot beaucoup
plus d'une heure, avait interrompu le mouvement de la garde, et donn
 Kutusof, qui s'clairait lentement, mais qui s'clairait enfin, le
temps d'amener au centre le corps d'Ostermann, inutilement laiss 
sa droite vis--vis notre gauche. Il avait mme mis toute la garde
impriale russe en marche pour fermer la troue si inquitante de
Smnoffskoi. De notre ct, Ney et Murat avaient vu cette troue
se fermer de nouveau, et dans leur dpit n'avaient pas mnag
Napolon absent, et occup ailleurs de soins qu'ils ignoraient.

[Note en marge: Lorsque Napolon est rassur sur sa gauche, il n'est
plus temps d'envoyer sa garde  Smnoffskoi, o toutes les rserves
russes se sont accumules.]

L'occasion tait donc encore passe, et cette fois par un de ces
accidents fortuits qu'on appelle avec raison faveurs ou dfaveurs de
la fortune.

[Note en marge: Ordre au prince Eugne de reprendre la grande
redoute.]

Napolon, qui avait envoy le marchal Bessires auprs de Murat et
de Ney, et qui venait d'apprendre par ce marchal que le centre des
Russes tait de nouveau renforc, que les vues de Ney et de Murat
n'taient plus excutables (Bessires prtendait mme qu'elles ne
l'avaient jamais t), Napolon ordonna au prince Eugne de faire la
seule chose qui dans le moment lui part propre  terminer la lutte,
c'tait d'enlever la grande redoute du centre, car il pensait avec
raison que ce point d'appui arrach  la ligne russe, on finirait
par l'enfoncer d'une manire ou d'une autre. Murat avait sous la
main une immense quantit d'artillerie, toute celle d'abord des
divisions d'infanterie employes o il tait, ensuite toute celle
de la cavalerie, et en outre les batteries de rserve de la garde.
Napolon lui fit dire d'accabler de mitraille les fortes colonnes qui
s'approchaient, puis de se tenir prt  lancer sur elles sa cavalerie
 l'instant dcisif, car on allait enlever d'assaut la grande redoute.

[Note en marge: Ney et Murat arrtent les masses russes en avant de
Smnoffskoi, par un pouvantable feu d'artillerie.]

[Note en marge: Murat lance tous les cuirassiers au del du ravin de
Smnoffskoi.]

[Note en marge: pouvantable charge de grosse cavalerie.]

[Note en marge: Le gnral Caulaincourt entre avec les cuirassiers
dans la redoute pendant que le prince Eugne y entre de son ct avec
le 9e de ligne.]

Cet instant dcisif approchait enfin. D'un ct, Murat avait rang
sur sa gauche, le long du ravin de Smnoffskoi, sur le bord duquel
la division Friant n'avait pas cess de tenir ferme, la masse
d'artillerie dont on l'avait pourvu, et derrire cette artillerie
les trois corps de cavalerie des gnraux Montbrun, Latour-Maubourg
et Grouchy, attendant l'ordre de passer le ravin et de charger les
lignes de l'infanterie russe. De l'autre ct le prince Eugne,
concentrant sur la droite de la grande redoute les divisions Morand
et Gudin, avait amen sur la gauche de cette redoute la division
Broussier, toute frache, et brlant de se signaler  son tour.
Cette division tait embusque dans un ravin, et prte  se jeter
au premier signal sur les parapets de l'ouvrage  conqurir. Il
tait environ trois heures de l'aprs-midi. Il y avait neuf heures
que cet horrible carnage tait commenc. Murat et Ney vomissaient
le feu de deux cents pices de canon sur le centre des Russes.
Le corps de Doctoroff avait t envoy tout entier derrire la
redoute, et quoiqu'il souffrt beaucoup, il souffrait moins que
le corps d'Ostermann, plac  dcouvert entre la redoute mme et
Smnoffskoi.  une fort petite distance, qui tait celle de la
largeur du ravin, on voyait les Russes tomber par centaines dans les
corps de Doctoroff et d'Ostermann, ainsi que dans la garde russe
dploye en arrire, et recevant les coups qui avaient pargn la
premire ligne. Murat et Ney, qu'une sorte de miracle avait jusque-l
protgs, pleins de joie en voyant l'effet de leurs canons, en
redoublaient le feu. Croyant la ligne ennemie assez branle, Murat
se dcide enfin  recommencer l'attaque de cavalerie, qui avait si
bien russi le matin au gnral Latour-Maubourg. Il lance d'abord
le 2e corps de cavalerie,  la tte duquel le gnral Caulaincourt,
frre du duc de Vicence, avait remplac Montbrun. Il ordonne au
corps de Latour-Maubourg de soutenir le 2e, et  celui de Grouchy
de se prparer  soutenir l'un et l'autre. Quant  la cavalerie du
gnral Nansouty, nous avons dj dit qu'elle tait  la droite de
Ney. Au signal convenu, Caulaincourt traverse le ravin, dbouche au
del, et fond sur tout ce qu'il rencontre avec les 5e, 8e et 10e
de cuirassiers. Le gnral Defrance le suit avec deux rgiments de
carabiniers. En un clin d'oeil, l'espace est franchi; quelques restes
du corps de Raffskoi debout encore sur cette partie du terrain sont
enfoncs, la cavalerie de Korff et du baron de Kreutz est culbute,
et la masse de nos cavaliers, lance  toute bride, dpasse la grande
redoute.  ce spectacle, le gnral Caulaincourt dcouvrant derrire
lui l'infanterie de Likatcheff qui gardait la redoute, se rabat sur
elle par un brusque mouvement  gauche, et la sabre  la tte du 5e
de cuirassiers. Malheureusement il tombe frapp  mort. L'infanterie
de Morand et de Gudin, qui tait place  la droite de la grande
redoute, et voyait les casques de nos cuirassiers briller au del,
pousse des cris de joie et d'admiration. De son ct, le prince
Eugne, qui tait  la gauche, se met  la tte du 9e de ligne, celui
qui avait fourni les braves tirailleurs d'Ostrowno, lui adresse
quelques paroles vhmentes, lui fait gravir le monticule  perte
d'haleine, puis profitant du tumulte du combat, de l'paisseur de la
fume, escalade les parapets de la redoute, et les franchit au moment
mme o le 5e de cuirassiers sabrait les fantassins de la division
Likatcheff. Les trois bataillons du 9e fondent  la baonnette sur
les soldats de cette division, en prennent quelques-uns, en tuent
un plus grand nombre, et vengent le 30e de ligne de ses malheurs du
matin. Ils allaient mme venger le gnral Bonamy sur le commandant
de la division, le gnral Likatcheff, mais  l'aspect de ce
vieillard respectable tomb en leurs mains, ils lui laissent la vie,
et l'envoient  l'Empereur. Ils se rangent en bataille sur le revers
de la redoute, et viennent assister au terrible combat de cavalerie
engag entre la garde  cheval russe et nos cuirassiers.

En effet la garde russe  cheval dploye tout entire, se prcipite
sur nos cuirassiers, et les charge  fond en passant sous la
fusillade du 9e. Elle les oblige  cder. Les carabiniers sous le
gnral Defrance la ramnent. Chaque fois qu'elle passe et repasse,
elle reoit les coups de fusil du 9e. Incommode du feu de ce
rgiment, elle veut le charger pour s'en dbarrasser, mais elle est
arrte par ses balles. Nos cuirassiers viennent au secours du 9e, et
en dfilant devant lui crient: Vive le 9e!  quoi celui-ci rpond:
Vivent les cuirassiers!--La cavalerie de Grouchy charge  son tour,
voit son brave gnral renvers d'un biscaen, continue  s'avancer,
et arrive jusqu'aux lignes de l'infanterie russe, range en masse
tellement profonde qu'on ne peut esprer d'y pntrer. Mais tout ce
qui se trouve entre deux est balay, et la cavalerie ennemie est
force de chercher asile derrire son infanterie.

[Note en marge: La bataille tant perdue pour elle sur tous les
points, l'arme russe se retire en ordre sur Psarewo.]

Pendant ce temps le 9e plac seul en avant de la grande redoute
souffre cruellement. Les divisions Morand et Gudin restes sur la
droite lui prtent enfin leur appui; elles se portent au del de
la redoute, tandis que Murat et Ney, formant un angle avec elles,
gagnent peu  peu du terrain, dpassent le ravin de Smnoffskoi,
et s'avancent leur droite en avant. Notre arme entire forme ainsi
une ligne brise, qui enveloppe dans un angle de feu l'arme russe
horriblement dcime. Celle-ci rtrograde lentement sous une affreuse
mitraille, et vient s'adosser  la lisire du bois de Psarewo. On ne
la charge plus, et dans l'attente d'un mouvement dcisif, on met en
ligne l'artillerie de tous les corps, et on fait converger sur elle
trois cents pices de canon. Sous la masse de projectiles dont on
l'accable, elle demeure immobile et fortement serre.

[Note en marge: On pouvait peut-tre achever de la dtruire en
faisant donner la garde.]

[Note en marge: Motifs pour lesquels Napolon refuse de faire donner
sa garde.]

[Note en marge: La journe finit par une horrible canonnade dirige
contre l'arme russe.]

En ce moment la bataille tait gagne assurment, car partout le
champ de bataille nous appartenait.  l'extrme droite, au del des
bois, le prince Poniatowski aprs un combat sanglant avait fini
par prendre position en avant d'Outitza, sur la vieille route de
Moscou;  l'extrme gauche Delzons occupait toujours Borodino, et
au point essentiel, c'est--dire entre la grande redoute et les
flches qu'on avait enleves, on tenait le gros de l'arme russe
accul  la lisire du bois de Psarewo, et expirant sous le feu de
trois cents pices de canon. Toutefois il restait encore plusieurs
heures de jour, et bien qu'il ne s'offrt plus, comme deux fois
dans la journe, de manoeuvre dcisive  excuter, on pouvait en
abordant l'arme russe une dernire fois, la droite en avant, avec
une masse de troupes fraches, on pouvait, disons-nous, la refouler
vers la Moskowa, et lui faire subir un vritable dsastre. Un tel
rsultat mritait certainement de nouveaux sacrifices, quels qu'ils
dussent tre, car devant une victoire compltement destructive pour
l'arme russe, la constance d'Alexandre et probablement flchi.
Mais pour cela il fallait faire donner la garde impriale tout
entire, laquelle comptait environ 18 mille hommes d'infanterie et de
cavalerie, qui n'avaient pas combattu. Il restait  gauche dans la
division Delzons, au centre dans les divisions Broussier, Morand et
Gudin,  droite dans la division Dessaix, des troupes qui, quoique
ayant dj combattu, taient capables encore d'un grand effort,
surtout s'il devait tre dcisif. Les troupes qui n'taient qu' demi
fatigues auraient valu des troupes fraches pour ce moment suprme.
Quant  la garde, elle et fait des prodiges, et demandait  les
faire. Napolon, pour qui la hauteur du soleil sur l'horizon tait un
motif tout aussi pressant que les instances de ses lieutenants, et
pour ainsi dire un reproche, monta  cheval afin d'examiner lui-mme
le champ de bataille. Le rhume dont il tait atteint l'incommodait
fort, mais pas de manire  paralyser sa puissante intelligence.
Cependant les horreurs de cette affreuse bataille sans exemple encore
pour lui, quoiqu'il en et vu de bien sanglantes, avaient comme
tonn son gnie. Il ne s'tait pas coul un instant sans qu'on
vnt lui annoncer que quelques-uns des premiers officiers de l'arme
taient frapps. C'taient les gnraux et officiers suprieurs
Plauzonne, Montbrun, Caulaincourt, Romeuf, Chastel, Lanabre,
Compre, Bessires, Dumas, Canouville, tus; c'taient le marchal
Davout, les gnraux Morand, Friant, Compans, Rapp, Belliard,
Nansouty, Grouchy, Saint-Germain, Bruyre, Pajol, Defrance, Bonamy,
Teste, Guilleminot, blesss gravement. L'opinitret des Russes,
quoiqu'elle n'et rien d'inattendu, avait un caractre sinistre
et terrible, qui lui inspirait de srieuses rflexions, car, pour
l'honneur de la nature humaine, il y a dans le patriotisme vaincu
mais furieux, quelque chose qui impose mme  l'agresseur le plus
audacieux. Aussi Napolon, dans cet tat d'irrsolution si nouveau
chez lui, parut-il inexplicable  ceux qui l'entouraient,  ce point
qu'ils cherchaient  se l'expliquer en disant qu'il tait malade.
Sans s'occuper de ce qu'ils pensaient, il parcourut au galop la
ligne des positions enleves, vit les Russes acculs mais serrs en
masse et immobiles, n'offrant nulle part une prise facile, pouvant
nanmoins par un dernier choc, donn obliquement, tre rejets en
dsordre vers la Moskowa. Pourtant on ne savait, aprs tout, si
le dsespoir ne triompherait pas des dix-huit mille hommes de la
garde, si par consquent on ne la sacrifierait pas inutilement pour
gorger quelques milliers d'ennemis de plus; et  cette distance
de sa base d'opration, ne pas garder entier le seul corps qui ft
encore intact, parut  Napolon une tmrit dont les avantages
ne compensaient pas le danger. Se tournant vers ses principaux
officiers: Je ne ferai pas dmolir ma garde, leur dit-il.  huit
cents lieues de France, on ne risque pas sa dernire rserve.-- Il
avait raison sans doute, mais en justifiant sa rsolution du moment,
il condamnait cette guerre, et, pour la deuxime ou troisime fois
depuis le passage du Nimen, il expiait par un excs de prudence qui
ne lui tait pas ordinaire, la faute de sa tmrit. En dpassant la
grande route de Moscou, et en s'approchant de Borodino, on apercevait
Gorki, seule position un peu avance conserve par les Russes.
Napolon se demanda s'il fallait l'enlever. Il y renona, car le
rsultat n'en valait pas la peine. Au fond du champ de bataille,
les Russes, serrs en masse, offraient une large prise au canon, et
semblaient nous dfier.--Puisqu'ils en veulent encore, dit Napolon
avec la cruelle familiarit du champ de bataille, donnez-leur-en.--Il
prescrivit de mettre en batterie tout ce qui restait d'artillerie non
employe, et  partir de ce moment on fit agir prs de quatre cents
bouches  feu. On tira ainsi pendant plusieurs heures sur les masses
russes, qui persistrent  se tenir en ligne sous cette pouvantable
canonnade, perdant des milliers d'hommes sans s'branler. On tuait
donc au lieu de faire des prisonniers! nous perdions aussi des
hommes, mais certainement pas le sixime de ceux que nous immolions.

[Note en marge: Nuit qui succde  la bataille.]

Le soleil s'abaissa enfin sur cette scne atroce, sans gale dans les
annales humaines: la canonnade finit par se ralentir successivement,
et chacun puis de fatigue s'en alla prendre quelque repos. Nos
gnraux ramenrent un peu en arrire leurs divisions, de manire
 les garantir des boulets ennemis, et se placrent au pied des
hauteurs conquises, bien convaincus que les Russes n'essayeraient
pas de les reprendre. Nos soldats, qui n'taient gure pourvus de
vivres, se mirent au bivouac  dvorer ce qu'ils avaient, et se
dlassrent en se racontant les horreurs tonnantes que chacun d'eux
avait vues. Napolon victorieux rentra dans sa tente entour de ses
lieutenants, les uns mcontents de ce qu'il n'avait pas fait, les
autres disant qu'on avait eu raison de s'en tenir au rsultat obtenu,
que les Russes aprs tout taient dtruits, et que les portes de
Moscou taient ouvertes. Mais pendant cette soire les tmoignages de
joie, d'admiration, qui avaient clat jadis  Austerlitz,  Ina, 
Friedland, ne se firent pas entendre dans la tente du conqurant.

[Note en marge: Affreux spectacle du lendemain.]

Russes et Franais couchrent les uns  ct des autres sur le champ
de bataille. Au point du jour, on fut tmoin d'un spectacle horrible,
et on put se faire une ide de l'pouvantable sacrifice d'tres
humains qui avait t consomm la veille. Le champ de bataille tait
couvert de morts et de mourants, comme jamais on ne l'avait vu. Chose
cruelle  dire, nombre effrayant  prononcer, quatre-vingt dix mille
hommes environ, c'est--dire la population entire d'une grande cit,
taient tendus sur la terre, morts ou blesss. Quinze  vingt mille
chevaux renverss ou errants, et poussant d'affreux hennissements,
trois ou quatre cents voitures d'artillerie dmontes, mille dbris
de tout genre compltaient ce spectacle, qui soulevait le coeur
surtout en approchant des ravins, o par une sorte d'instinct les
blesss s'taient ports afin de se mettre  l'abri de nouveaux
coups. L ils taient accumuls les uns sur les autres, sans
distinction de nation.

[Note en marge: pouvantable relev des pertes de part et d'autre.]

Heureusement, si le patriotisme permet de prononcer ce mot inhumain,
heureusement le partage dans cette liste funbre tait fort ingal.
Nous comptions environ 9  10 mille morts, 20 ou 21 mille blesss,
c'est--dire 30 mille hommes hors de combat, et les Russes, d'aprs
leur aveu, prs de 60 mille[23]! Nous avions tu tout ce qu'autrefois
nous prenions par de savantes manoevres. La faux de la mort semblait
ainsi avoir remplac dans les mains de Napolon l'pe merveilleuse
qui jadis dsarmait plus d'ennemis qu'elle n'en dtruisait. Ce qu'on
ne croirait pas, si des documents authentiques ne l'attestaient,
nous avions quarante-sept gnraux et trente-sept colonels tus ou
blesss, les Russes  peu prs autant, preuve de l'nergie que les
chefs avaient dploye des deux cots, et de la petite distance 
laquelle on avait combattu. Aprs cet affreux duel, il nous restait
cent mille hommes, car ce qui pouvait manquer  ce chiffre tait
remplac par la division italienne Pino, et par la division Delaborde
de la jeune garde, l'une et l'autre arrives aprs la bataille. Les
Russes n'auraient pas pu mettre cinquante mille hommes en ligne, mais
ils taient chez eux, et nous tions  huit cents lieues de notre
capitale! Ils faisaient une guerre ncessaire, et nous faisions une
guerre d'ambition! Et  chaque pas en avant, quand l'tourdissement
de la gloire laissait chez nous place  la rflexion, nous
condamnions au fond du coeur le chef entranant dont nous suivions la
fortune blouissante!

[Note 23: Les nombres franais sont emprunts  des tats
authentiques; les nombres russes aux relations ordonnes depuis, et
admises par le gouvernement russe lui-mme.]

[Note en marge: Faux rcit de la bataille de la Moskowa par le
gnral Kutusof.]

Kutusof, menteur autant que rus, satisfait de n'tre pas dtruit,
eut l'audace d'crire  son matre qu'il avait rsist toute une
journe aux assauts de l'arme franaise, et lui avait tu autant
d'hommes qu'il en avait perdu, que s'il quittait le champ de
bataille, ce n'tait pas qu'il ft vaincu, mais c'est qu'il prenait
les devants pour aller couvrir Moscou. Plus qu'aucun homme au monde,
il savait  quel point on peut mentir aux passions, surtout aux
passions des peuples peu clairs, et except de se dire victorieux,
il osa crire tout ce qui approchait le plus de ce mensonge. Il
manda au gouverneur de Moscou, le comte Rostopchin, destin bientt
 une effroyable immortalit, qu'il venait de livrer une sanglante
bataille pour dfendre Moscou, qu'il tait loin de l'avoir perdue,
qu'il allait en livrer d'autres encore, qu'il promettait bien que
l'ennemi n'entrerait point dans la ville sacre, mais qu'il tait
urgent de lui envoyer tous les hommes capables de porter les armes,
surtout les miliciens de Moscou, dont on avait promis 80 mille, et
dont il avait reu 15 mille au plus. Il ordonna la retraite pour le
8 septembre au matin, en prescrivant de disputer Mojask tout le
temps ncessaire pour vacuer les vivres, les munitions, les blesss
transportables. Il donna au gnral Miloradovitch le commandement de
son arrire-garde.

[Note en marge: Embarras qu'prouve Napolon pour publier mme les
pertes de l'ennemi.]

Napolon qui n'avait pas les mmes raisons de dissimuler, car il
tait victorieux d'une manire incontestable, prouvait cependant
une sorte d'embarras  raconter son triomphe. Autrefois il avait
 annoncer pour quelques mille morts trente ou quarante mille
prisonniers, quelques centaines de canons et de drapeaux enlevs. Ici
il n'y avait ni prisonniers, ni drapeaux, ni canons pris (except un
petit nombre de pices de position trouves dans les redoutes); mais
soixante mille morts ou mourants appartenant  l'ennemi couvraient le
terrain. Chose extraordinaire, dans ses bulletins et dans ses lettres
(notamment  son beau-pre) il en dit beaucoup moins qu'il n'y en
avait, soit qu'il l'ignort, soit qu'il n'ost pas l'avouer au monde.
Suivant son usage, cette bataille, que les Russes appelrent du nom
de Borodino, il la qualifia d'un nom retentissant et parlant aux
imaginations, de celui de la Moskowa, rivire qui passait  une lieue
du champ de bataille, pour aller ensuite traverser Moscou. Ce nom lui
restera dans les sicles.

[Note en marge: Dispositions prises par Napolon  la suite de la
bataille.]

[Note en marge: tablissement  l'abbaye de Kolotskoi pour les
blesss.]

[Note en marge: Junot laiss  la garde de l'hpital de Kolotskoi.]

[Note en marge: Ordres pour remplacer l'immense quantit de munitions
de guerre qu'on avait consommes.]

[Note en marge: Appel de tous les renforts pour remplir les vides
dans les cadres de l'arme.]

Mais aprs quelques moments donns  l'effet, Napolon songea aux
consquences  tirer de la victoire. Il achemina sur Mojask Murat
avec deux divisions de cuirassiers, avec plusieurs divisions de
cavalerie lgre, et une des divisions d'infanterie du marchal
Davout. Ce marchal suivit avec ses quatre autres divisions, en se
faisant transporter dans une voiture, car il ne pouvait se tenir
 cheval. Le prince Poniatowski fut dirig comme il l'avait t
pendant toute la marche sur la droite de la grande route, par le
chemin de Wereja, et le prince Eugne sur la gauche par le chemin de
Rouza (voir la carte n 55). Cette double force, place sur les deux
flancs de l'arme, avait pour but de faire tomber toute rsistance
en dbordant l'ennemi, d'tendre le rayon d'approvisionnement, et de
couvrir nos fourrageurs. Napolon avec le corps de Ney, qui avait
horriblement souffert, avec la garde qui ne le quittait pas, resta
encore un jour sur le champ de bataille, pour y donner des ordres
indispensables, dicts autant par l'humanit que par l'intrt
de l'arme. Il convertit d'abord en hpital la grande abbaye de
Kolotskoi, parce qu'aise  dfendre elle devait offrir un abri sr
aux blesss qui n'taient pas transportables. Ceux qui pouvaient tre
transports, devaient tre envoys  Mojask ds qu'on serait matre
de cette ville. Il y avait aussi beaucoup de chevaux lgrement
blesss, faciles  gurir, beaucoup de pices dmontes faciles 
rparer. Par ce motif Napolon tablit un dpt de cavalerie et
d'artillerie dans les villages environnant l'abbaye de Kolotskoi, et
dcida que Junot avec ses Westphaliens occuperait ce lieu funbre,
pour garder les prcieux restes qu'on y laissait, et pour aller au
loin recueillir les vivres que les malheureux blesss seraient dans
l'impossibilit de se procurer eux-mmes. Le bienfaiteur de tous ceux
qui souffraient, l'illustre Larrey, voulut rester  Kolotskoi avec
la majeure partie des chirurgiens de l'arme. Trois jours entiers
devaient  peine suffire pour appliquer le premier pansement sur
toutes les blessures, et par un temps dj froid et humide, surtout
la nuit, un grand nombre de blesss taient rduits  attendre
les secours de l'art couchs en plein air sur la paille. Tout ce
qu'on pouvait pour eux c'tait de leur apporter quelques aliments,
et notamment un peu d'eau-de-vie, afin de soutenir leurs forces.
Au surplus Napolon veilla lui-mme  ce qu'on ft ce qui tait
possible, avec le matriel qu'on tait parvenu  transporter  cette
distance. Aprs ces premiers et indispensables soins il envoya des
ordres  Smolensk pour qu'on remplat les munitions d'artillerie
consommes. On avait tir 60 mille coups de canon, et brl 1400
mille cartouches d'infanterie. Il fit ordonner des transports
extraordinaires de munitions par le chef de l'artillerie de la grande
arme, le gnral de Lariboisire, qui dans cette campagne, plus
difficile pour son arme que pour toute autre, dployait  un ge fort
avanc le courage et l'activit d'un jeune homme. N'ayant plus de
grandes rivires  traverser, Napolon avait laiss  Smolensk ses
gros quipages de ponts, et n'avait amen que le matriel ncessaire
pour jeter des ponts de chevalets. Grce  cette disposition, six 
huit cents chevaux de trait taient rests disponibles  Smolensk.
Il prescrivit de les employer sur-le-champ  charrier des munitions
d'infanterie et d'artillerie. Enfin il ordonna un nouveau mouvement
en avant  tous les corps franais ou allis qui se trouvaient dans
les diverses stations de Smolensk, Minsk, Wilna, Kowno, Koenigsberg,
particulirement  tous les bataillons et escadrons de marche
destins  recruter les corps.

L'arme avait continu  cheminer pendant que Napolon donnait ces
ordres, et Murat tait arriv le 8 au soir devant Mojask, ville de
quelque importance qu'il y avait intrt  possder intacte.  mesure
qu'on approchait de Moscou les ressources du pays augmentaient,
mais la rage de les dtruire augmentait aussi chez l'ennemi. On
rencontrait plus de villages florissants, et plus de colonnes de
flammes. Les Russes voulant se mnager le temps d'oprer quelques
vacuations de blesss et de matriel, avaient plac en avant
d'un ravin marcageux une forte arrire-garde d'infanterie et
de cavalerie, et ils taient rsolus  dfendre cette position.
Il tait possible de la tourner, mais l'obscurit ne permettait
pas d'apercevoir le point par lequel on aurait pu y russir, et
pour viter la confusion d'une scne de nuit, on fit halte, et on
bivouaqua  porte du canon des Russes.

[Note en marge: Entre dans Mojask.]

[Note en marge: Napolon s'y arrte quelques jours de sa personne,
tandis que l'arme marche en avant.]

Le lendemain 9 on voulut entrer de vive force dans Mojask, et aprs
avoir sacrifi quelques hommes sans utilit, on pntra dans cette
ville, o il y avait plusieurs magasins en flammes, mais o la plus
grande partie des habitations taient restes intactes. On y trouva
beaucoup de blesss russes, qu'on respecta et qu'on abandonna aux
soins de leurs propres chirurgiens. La ville contenait des vivres et
des btiments pour un second hpital, circonstance fort heureuse,
car celui de Kolotskoi tait loin de suffire  nos besoins. Napolon
rsolut de s'arrter de sa personne  Mojask, afin de soigner le
rhume dont il tait atteint, et qui l'importunait sans altrer en
rien l'usage de ses facults[24]. Son projet tait de partir pour
rejoindre l'arme ds qu'elle serait arrive aux portes de Moscou,
afin d'y entrer avec elle, ou de se mettre  sa tte s'il y avait une
nouvelle bataille  livrer.

[Note 24: La supposition que Napolon tait malade  la bataille de
la Moskowa, admise par des historiens respectables pour expliquer
son inaction dans cette journe, n'a rien de fond, si on la pousse
jusqu' prsenter ses facults comme atteintes. Nous avons lu et relu
les correspondances les plus intimes, crites jour par jour, en toute
sincrit, par des hommes qui ne quittaient pas le quartier gnral,
et qui n'avaient aucun intrt  altrer la vrit, et on voit  la
libert mme de leur langage,  l'absence de toute proccupation,
combien tait lgre l'indisposition de Napolon. C'tait un gros
rhume et rien de plus. Lui et ses lieutenants en parlrent dans leurs
lettres de manire  ne laisser aucun doute sur la nature de cette
indisposition. Napolon, qui ordinairement ne se mnageait gure, et
qui avait le mrite, presque indiffrent au milieu de tous ses autres
dons prodigieux, d'une rare bravoure personnelle, prit pendant la
bataille une position o passaient encore bien des boulets, mais o
il n'avait pas la presque certitude d'tre frapp, comme sur le point
o taient Ney et Murat, et ce fut, avec la rpugnance  engager
ses rserves, la vraie cause de ses ordres tardifs et incomplets.
Qu'il et bien fait de ne pas s'exposer  un tel feu, c'est une
chose hors de doute, car le salut de l'arme tenait  sa personne,
et on peut se faire une ide du pril quand on songe au phnomne
de 47 gnraux tus ou blesss de notre ct, et autant du ct des
Russes, c'est--dire au sacrifice de presque tous les gnraux qui
des deux cts dirigrent les troupes. Barclay de Tolly, Ney et
Murat furent les seuls vraiment engags qui chapprent  la mort ou
aux blessures. On ne pouvait paratre au feu sans tre atteint. En
moins de deux heures la division Compans eut cinq chefs renverss:
le gnral Compans, le gnral Dupellin, le marchal Davout, le
gnral Rapp, le gnral Dessaix. Pour soustraire les hommes  ce feu
effroyable, Ney, dans certains moments, faisait coucher ses soldats 
terre, lui seul restant debout, puis les faisait relever quand il y
avait utilit  les prsenter en ligne.]

[Note en marge: Entre du prince Eugne  Rouza.]

[Note en marge: Dispositions dans lesquelles on trouve la population.]

Les Russes continurent leur retraite et les Franais leur poursuite.
Le prince Eugne ayant pris la route latrale de gauche, s'empara
de Rouza, jolie petite ville, riche en ressources, que les paysans
furieux allaient dtruire, lorsqu'on arriva fort  propos pour les
en empcher. L'pouvante des habitants en apprenant qu'on les avait
tromps, que la sanglante bataille du 7 avait t entirement perdue
pour les Russes, tait parvenue au comble, et se changeait en une
sorte de rage. On leur avait tellement dpeint les Franais comme
des monstres sauvages, qu'ils taient partags entre la peur et la
fureur,  la seule ide de leur approche. Aussi, dsesprant de se
sauver, voulaient-ils tout dtruire, et quand on avait le temps de
les joindre, de leur parler, d'arracher la torche de leurs mains,
ils taient tonns d'avoir affaire  des vainqueurs humains, mais
affams, dont on dsarmait la prtendue barbarie avec un peu de pain.

Entr  Rouza, le prince Eugne s'y reposa un jour, et y ramassa des
vivres dont il fit part  la grande arme. Sur la route latrale de
droite, le prince Poniatowski rencontra partout les mmes symptmes
de terreur et de colre, la mme abondance et les mmes ravages,
mais comme il faut du temps pour dtruire, et que ce temps on ne le
laissait pas  l'ennemi, on trouvait encore le moyen de subsister.
Seulement la maraude consommait toujours un gal nombre d'hommes,
qui s'attardaient, se laissaient prendre, ou renonaient  rejoindre
l'arme.

[Note en marge: Combat d'arrire-garde  Krimskoi.]

La colonne principale sous Murat arriva le 10 septembre  Krimskoi.
Le commandant de l'arrire-garde russe Miloradovitch, voulant
profiter d'une bonne position qu'il avait reconnue prs des sources
marcageuses de la Nara, s'tablit avec des troupes d'infanterie
lgre et de l'artillerie derrire un terrain fangeux, couvert
d'paisses broussailles, n'offrant d'accs que par la grande route
qu'il eut soin d'occuper en force. On passa toute la journe 
batailler autour de cette position, et on y perdit de part et d'autre
beaucoup d'hommes, les Russes pour ne pas se retirer trop tt, les
Franais pour ne pas mollir dans leur poursuite.  la nuit les Russes
furent obligs de dcamper en laissant prs de deux mille hommes sur
le terrain, en morts ou blesss.

[Note en marge: Arrive le 13 septembre devant Moscou.]

[Note en marge: Situation prise par l'arme russe en avant de Moscou.]

[Note en marge: Gravit des rsolutions qu'elle avait  prendre.]

[Note en marge: Le gnralissime Kutusof convoque un conseil de
guerre.]

[Note en marge: Composition de ce conseil.]

[Note en marge: Diversit des avis qu'on y met.]

[Note en marge: Le gnralissime a un avis arrt.]

Le 11 on atteignit Koubinskoi, le 12 Momonowo, le 13 enfin
Worobiewo, dernire position en avant de Moscou. (Voir la carte n
57.) L'arme russe s'tablit aux portes mmes de Moscou, vers la
barrire dite de Drogomilow. La Moskowa, en entrant dans Moscou, o
elle dcrit de nombreux contours, forme un arc trs-concave, ouvert
du ct de la route de Smolensk. L'arme russe vint s'y adosser,
appuyant sa droite au village de Fili, sa gauche  la hauteur de
Worobiewo, et traant en quelque sorte la corde de l'arc dcrit par
la Moskowa. Elle avait derrire elle pour toute issue un pont jet
sur la Moskowa dans l'intrieur du faubourg de Drogomilow, et les
rues de cette immense ville. Ce n'tait gure une position de combat,
car si on tait vigoureusement assailli, on pouvait tre refoul en
dsordre sur le pont de la Moskowa, ou sur les gus de cette rivire,
et pouss dans les rues, o l'on aurait couru, en s'y engorgeant,
les plus grands dangers. Kutusof le savait bien, et tait convaincu
de l'impossibilit d'arrter les Franais en avant de Moscou. Mais
fidle  son systme de flatter constamment la passion populaire,
qu'il croyait plus facile  conduire en la flattant qu'en l'irritant,
il avait crit tous les jours au comte de Rostopchin, gouverneur de
Moscou, qu'il dfendrait la capitale  outrance, et probablement avec
succs. Aussi fut-on bien tonn  Moscou de voir paratre l'arme
russe dans l'tat o elle tait, et se placer si prs de la ville
qu'il ne restait plus de terrain pour combattre. Quoique son parti
ft pris de sauver l'arme de prfrence  la capitale, Kutusof
rsolut de convoquer un conseil de guerre, pour faire partager  ses
lieutenants la pesante responsabilit qu'il allait encourir. Malgr
son astuce et son flegme ordinaire, il tait agit en entendant les
cris de rage qui clataient autour de lui, et le voeu mille fois
exprim de s'ensevelir tous sous les ruines de Moscou, plutt que
d'abandonner cette ville aux Franais, comme l'poux qui disputant
 des ennemis une pouse chrie, aime mieux la poignarder de ses
mains que la livrer  leurs outrages. Kutusof savait parfaitement
que Moscou ft-elle perdue, la Russie ne le serait pas, mais qu'au
contraire la Russie pourrait bien tre perdue si la grande arme
venait  tre dtruite, et il tait fermement dcid  empcher un
tel malheur. Mais s'il avait le courage de prendre les rsolutions
ncessaires quoique odieuses  la foule, il n'avait pas celui d'en
assumer la charge  lui seul, et il et bien voulu en faire peser
la responsabilit sur d'autres ttes que la sienne. Il admit  ce
conseil mmorable, tenu sur la hauteur mme de Worobiewo d'o l'on
apercevait la capitale infortune qu'il fallait livrer, les gnraux
Benningsen, Barclay de Tolly, Doctoroff, Ostermann, Konownitsyn,
Yermoloff. Le colonel Toll y assista comme quartier-matre gnral.
Barclay de Tolly, avec sa simplicit ordinaire et son exprience
pratique, dclara la position qu'on occupait intenable, affirma que
la conservation de la capitale n'tait rien auprs de la conservation
de l'arme, et conseilla d'vacuer Moscou, en se retirant par la
route de Wladimir, ce qui ajoutait de nouveaux espaces  ceux que
les Franais avaient dj parcourus, laissait l'arme russe en
communication avec Saint-Ptersbourg, et permettait, le moment
venu, de reprendre l'offensive. Benningsen, assez expriment pour
apprcier la justesse d'un tel avis, comptant bien d'ailleurs qu'on
renoncerait, sans qu'il s'en mlt,  dfendre la capitale, mais
certain qu'on n'en pardonnerait point l'abandon  celui qui l'aurait
conseill, soutint qu'il fallait combattre  outrance, plutt que de
livrer aux Franais la ville sacre de Moscou. Konownitsyn, brave
officier s'il en fut, cdant au sentiment gnral, opina pour une
dfense opinitre, non point sur le terrain o l'on tait, mais sur
un terrain qu'on irait chercher en se portant  la rencontre des
Franais, et en se heurtant contre eux avec furie. Les gnraux
Ostermann et Yermoloff adhrrent  cet avis, qui tait celui de la
bravoure au dsespoir. Le colonel Toll, recherchant des combinaisons
plus savantes, proposa de se retirer, en se portant immdiatement
 droite, sur la route de Kalouga, ce qui plaait l'arme dans une
position menaante pour les communications de l'ennemi, et la mettait
en relation directe avec les riches provinces du midi. Comme toujours
en pareille circonstance, ce conseil de guerre fut agit, confus, et
fertile en contradictions. Kutusof se leva, sans exprimer hautement
son avis, mais en prononant ces paroles qu'il semblait s'adresser
 lui-mme: Ma tte peut tre bonne ou mauvaise, soit, mais c'est 
elle, aprs tout,  dcider une question aussi grave.--

[Note en marge: Quel est cet avis, et sur quels motifs il se fonde.]

Son parti tait videmment arrt, et, il faut le dire, ce parti
tait digne d'un grand capitaine. De tous les avis exprims, aucun
n'tait parfaitement bon, bien que la plupart continssent quelque
chose d'utile. Livrer bataille pour Moscou tait une rsolution
insense.  quelques lieues en avant, comme au pied de ses murs,
on et t battu, seulement on l'et t plus dsastreusement en
combattant le dos appuy  la ville, et en ayant un pont et quelques
rues troites pour unique moyen de retraite.  combattre, il fallait
se barricader dans l'intrieur de Moscou, en disputer toutes les
issues, engager avec soi la population tout entire, y soutenir
opinitrement la guerre des rues comme  Saragosse, et en ayant soin
de disposer en dehors sur la route par laquelle on voulait s'en aller
la plus grande partie de l'arme. La ville et pri dans les flammes,
car elle tait construite en bois et non en pierre comme Saragosse,
mais on aurait immol plus d'ennemis qu' Borodino, en perdant
soi-mme peu de monde, ce qui et t un immense rsultat.  dfendre
Moscou, il n'y avait que ce moyen[25], qui consistait du reste  la
dtruire pour la dfendre, mais personne n'y avait pens, parce que
personne ne songeait  sacrifier cette capitale, et qu'on ne pensait
pas que la livrer aux Franais ft une manire de la faire prir. Ne
pouvant combattre en avant de Moscou, ne voulant pas la dtruire pour
la disputer, se retirer tait le seul parti  suivre. Rtrograder
sur Wladimir, comme le proposait Barclay de Tolly, c'tait pousser
trop loin le systme de retraite, que le gnral Pfuhl n'avait
pas pouss assez loin en imaginant de s'arrter  Drissa; c'tait
d'ailleurs perdre les communications avec le midi de l'empire,
bien plus riche que le nord en ressources de tout genre. Il n'y
avait donc d'admissible que la retraite sur la droite de Moscou (la
droite par rapport  nous), laquelle plaait l'arme russe sur les
communications des Franais, et la mettait en communication directe
avec les provinces du midi et avec l'arme revenant de Turquie.
Mais marcher immdiatement dans cette direction, comme l'avait
propos le colonel Toll, c'tait tout de suite attirer sur soi les
Franais, qui, se contentant d'occuper Moscou par un dtachement, se
prcipiteraient  l'instant mme sur l'arme russe pour l'achever;
c'tait leur rvler la pense du systme de retraite qu'on allait
adopter, et qui consistait, maintenant qu'on avait amen les
Franais si loin,  manoeuvrer sur leurs flancs pour les assaillir
ds qu'ils seraient suffisamment affaiblis. Ils pouvaient bien, en
effet, avertis sitt, se raviser  temps, s'arrter, et courir pour
l'accabler sur l'ennemi qui laisserait voir de telles intentions. Il
y avait un plan bien mieux calcul, c'tait de se retirer au travers
de Moscou mme, de livrer cette capitale comme une dpouille qu'on
jette sur les pas d'un ennemi afin de l'occuper, de profiter du temps
que les Franais perdraient invitablement  se saisir de cette
riche proie, pour dfiler tranquillement devant eux, et pour prendre
ensuite sur leur flanc, en tournant autour de Moscou, la position
menaante que le colonel Toll conseillait de prendre immdiatement,
et sans aucun dtour. C'est l ce qu'il fallait tirer de tout ce
qu'on avait dit, et c'est ce qu'en tira le vieux Kutusof, avec une
profonde sagesse, sagesse fatale pour nous, mais qui, quelque funeste
qu'elle ait pu nous devenir, n'en mrite pas moins l'admiration de la
postrit.

[Note 25: C'est l'opinion du prince Eugne de Wurtemberg, qui, dans
ses mmoires aussi spirituels que senss, a parfaitement dmontr la
possibilit et la convenance de ce plan, si l'on et t ce qu'on
n'tait pas, rsolu  sacrifier Moscou.]

[Note en marge: L'arme russe se retire en traversant Moscou, pour
prendre position sur la route de Riazan.]

En consquence, il dcida qu'on se retirerait dans la nuit du 13 au
14 septembre, qu'on traverserait Moscou sans mot dire, en vitant les
combats d'arrire-garde, pour que cette grande ville qu'on voulait
sauver, et qu'on croyait sauver en la remettant dans les mains des
Franais, ne ft pas incendie par les obus[26]; qu'ensuite on ne
suivrait, ni la route de Wladimir, trop dirige au nord, ni celle de
Kalouga, trop dirige au midi, surtout trop indicative de la secrte
pense qu'on nourrissait, mais une route intermdiaire, celle de
Riazan, de laquelle il serait facile, moyennant un lger dtour, de
revenir se placer quelques jours aprs sur la route de Kalouga, qui
tait la vritable sur laquelle il fallait oprer plus tard.

[Note 26: C'est l'opinion du gnral Clausewitz, tmoin oculaire,
lequel est convaincu que les Russes ne songeaient nullement 
dtruire Moscou, et que le soin de conserver cette ville, en la
livrant pour quelques jours aux Franais, fut un des motifs de leur
rsolution. Cette opinion nous semble dmontre par une quantit de
circonstances et de tmoignages irrcusables, et c'est pour cela que
nous l'adoptons comme une certitude acquise  l'histoire.]

Cette rsolution, une des plus importantes qu'on ait jamais prises,
et qui est un des principaux titres de gloire du gnral Kutusof, une
fois adopte, il l'annona avec fermet, quelque dsagrables que
fussent les cris de l'arme, et quelque crainte que lui inspirassent
les emportements de la population de Moscou.

[Note en marge: Irritation du gouverneur Rostopchin en apprenant la
rsolution d'vacuer Moscou.]

[Note en marge: Rsolution qu'il prend de livrer Moscou aux flammes,
et silence qu'il garde sur cette rsolution.]

Il fallait avertir le gouverneur Rostopchin, Russe plein de passions
sauvages caches sous des moeurs polies, et plein surtout d'un
sentiment toujours estimable sous quelque forme qu'il se manifeste,
le patriotisme, mme pouss jusqu'au fanatisme. Il nous hassait
 tous les titres, comme Russe, et comme membre de l'aristocratie
europenne. Il aurait souhait qu'on sacrifit la ville mme, pour
faire prir vingt ou trente mille Franais de plus, et pensait
qu'aprs avoir brl tant de villages, il n'y avait pas une seule
raison honorable de mnager Moscou. Si on lui avait offert de s'y
barricader, de s'y dfendre  outrance, il n'et pas hsit  exposer
cette grande ville  une entire destruction. Mais ce projet n'ayant
t ni adopt ni mme propos par personne, il n'en pouvait parler,
et quant  celui qu'il mditait dans le fond de son me exaspre,
il se garda bien d'en rien dire. Les vaines esprances dont l'avait
entretenu le gnral Kutusof l'avaient profondment irrit contre
ce gnral, et il s'en exprima avec une extrme amertume; mais il
n'tait plus temps de rcriminer, il fallait prparer l'vacuation.
Dans l'excs de sa haine, il ne voulait pas qu'un seul Russe
restt dans Moscou pour orner le triomphe des Franais, pour leur
rendre un service quelconque, ou pour leur fournir l'occasion de
faire clater leur douceur aux yeux des vaincus. Usant de son
autorit de gouverneur, il enjoignit  tous les habitants de sortir
immdiatement de Moscou en emportant ce qu'ils pourraient, et menaa
des chtiments les plus svres ceux qui ne l'auraient pas quitte
ds le lendemain. D'ailleurs on avait rpandu des calomnies si
atroces sur la conduite des Franais, qu'il n'y avait pas besoin de
menaces pour obliger la population  fuir leur approche. Il comptait
donc ne leur livrer qu'une ville morte et sans habitants. Il voulait
plus, il voulait, sans en calculer toutes les consquences, sans
savoir quel serait le rsultat, leur livrer, au lieu d'un sjour de
dlices, un monceau de cendres, sur lequel ils ne trouveraient rien
pour vivre, et qui serait un tmoignage de l'horrible haine qu'ils
inspiraient, une dclaration de guerre  mort. Mais un tel projet,
le dire  quelqu'un, c'tait le rendre impossible, car le dire 
qui? Au doux Alexandre, c'et t rvolter ce prince;  un gnral,
c'et t l'effrayer du poids d'une pareille responsabilit; aux
habitants, c'et t les soulever contre soi, et se montrer  eux
comme cent fois plus hassable que les Franais. Il ne parla donc 
personne de ce qu'il mditait dans les profondeurs de son me. Mais,
sous le prtexte de faire fabriquer une machine infernale dirige
contre l'arme ennemie, il avait accumul beaucoup de matires
inflammables dans un de ses jardins, sans que personne pt se douter
de leur destination. Le moment de partir venu et une heure avant
l'vacuation, il choisit pour confidents, pour complices, pour
excuteurs de son projet, ces tres infmes, qui ne possdent rien
que la prison o leurs crimes leur ont cr un asile, et qui ont le
got inn de la destruction, les condamns enfin. Il les runit, les
dlivra, et leur donna la mission, ds qu'on serait parti, de mettre
secrtement le feu  la ville, et de l'y mettre sans relche, sans
bruit, leur affirmant que cette fois, en ravageant leur patrie, ils
la serviraient, et obiraient  ses volonts. Il ne fallait pas de
grands encouragements  ces natures perverses pour les exciter  en
agir ainsi, car l'homme livr  lui-mme aime  dtruire, semblable
sous ce rapport  ces animaux qui de domestiques redeviennent
trs-vite sauvages, ds que l'ducation cesse un instant d'adoucir
leurs penchants. Il leur adjoignit quelques soldats de la police
pour les diriger dans cette cruelle mission. Ces ordres donns, le
comte de Rostopchin craignit de laisser dans les mains des Franais
des moyens d'arrter l'incendie, moyens fort perfectionns dans les
villes bties en bois, et il fit partir toutes les pompes devant
lui. Au moment o il ouvrait les prisons aux condamns, il en fit
amener deux devant lui, un Franais, un Russe, accuss d'avoir
rpandu les bulletins de l'ennemi. Il dit au Franais, qui tait
un de ces expatris cherchant leur subsistance  l'tranger, et
qui l'avait trouve en Russie: Toi, tu es un ingrat, mais enfin le
sentiment qui t'a fait agir est naturel; prends ta libert, et va
rejoindre tes compatriotes, en leur racontant ce que tu as vu.--Toi,
dit-il au Russe, tu es un sclrat, un parricide, et tu vas expier
ton crime...--Et cela dit il le fit sabrer sous ses yeux. Aprs
cette sanglante excution, il sortit de Moscou, le 14 au matin,
 la suite de l'arme, n'emportant rien de ses richesses, et se
consolant par la pense de la surprise affreuse qu'il avait prpare
aux Franais. Le colonel Wolzogen l'ayant rencontr au sortir de la
ville avec le convoi des pompes  incendie, et lui ayant demand
dans quel but il les emmenait, obtint cette unique rponse: J'ai mes
raisons...--Le comte de Rostopchin ajouta ensuite ces paroles, sans
liaison apparente avec la question qu'on lui adressait: Pour moi,
je n'emporte de cette ville que le vtement que vous voyez sur mon
corps.--Il n'en dit pas davantage au colonel Wolzogen, qui dans le
moment ne saisit point sa pense[27], mais qui la comprit plus tard.

[Note 27: Je rapporte les faits qui prcdent d'aprs les
renseignements les plus certains. Une multitude de tmoins oculaires,
Russes et Allemands, ont maintenant racont leurs souvenirs
personnels dans des mmoires pleins d'intrt, et il n'est plus
permis de conserver de doutes sur les causes et les circonstances de
l'incendie de Moscou. Il est positif que l'empereur Alexandre n'en
sut rien, que l'arme n'en sut pas davantage, et que le comte de
Rostopchin, inspir par une ardente haine nationale, unique haine
qui soit toujours pardonnable, rsolut  lui seul, sans calculer
toutes les consquences de sa rsolution, l'incendie de la vieille
capitale moscovite. Plus tard, revenu  plus de calme, habitant de la
France, contre laquelle il avait commis cet excs de fureur, entour
de doutes jusque dans son pays sur le mrite de sa conduite, il fut
branl, et dsavoua presque ce qu'il avait fait, de faon que cet
acte extraordinaire semblerait mme fltri par son auteur. On verra
bientt les consquences, non pas militaires, mais morales d'une
action qui conservera aux yeux de la postrit sa sauvage grandeur,
quelques vicissitudes d'apprciation qu'elle ait encourues dans
l'opinion des contemporains.]

[Note en marge: Retraite de l'arme russe  travers la ville de
Moscou.]

[Note en marge: Sortie de tous les habitants.]

[Note en marge: Affreuses perplexits des rares habitants rests dans
Moscou.]

L'arme russe employa toute la soire du 13, toute la nuit du 13 au
14, et une partie de la journe du 14,  dfiler  travers la ville
de Moscou. Les troupes, arrtes au pont de la Moskowa, qui tait
le seul existant sur ce point, s'accumulrent dans le faubourg de
Drogomilow jusqu' faire craindre une chauffoure, et on put ainsi
se former une ide du dsastre qu'on se serait prpar, si l'on avait
eu cette traverse de la ville  excuter aprs une bataille perdue.
L'encombrement augmentant, les troupes prirent le parti de passer
la Moskowa  gu, ce qui mit fin  l'engorgement. Kutusof, n'ayant
pas le courage de sa sagesse, se cacha en traversant Moscou; Barclay
de Tolly, au contraire, se tint ostensiblement  cheval  la tte
de ses soldats. Le dsordre, dans cette malheureuse capitale, tait
 son comble. Les riches, nobles ou commerants, avaient dj fui
pour se retirer dans leurs terres les plus loignes. Les autres,
apprenant la contrainte odieuse qu'on prtendait exercer sur eux,
entendant aussi parler d'incendie par la main des Franais, s'taient
dcids, le dsespoir dans l'me,  quitter leurs demeures, emmenant
leurs familles, et emportant ce qu'ils avaient de plus prcieux sur
des voitures, ou sur leurs paules qui pliaient sous le poids. Les
gens du peuple, ne sachant o ils iraient, comment ils vivraient,
poussaient d'affreux gmissements, et suivaient machinalement
l'arme. Pourtant tous les habitants de cette malheureuse ville
n'avaient pas consenti  fuir. Quelques-uns, trouvant trop grand le
sacrifice qu'on voulait leur imposer, ou plus instruits que leurs
compatriotes, sachant que les Franais ne brlaient pas, ne pillaient
pas, n'assassinaient pas, qu'ils usaient mme assez rarement des
droits de la guerre dans les villes conquises, aimaient mieux vivre
avec les vainqueurs quelques jours, que de fuir  la suite d'une
arme dont on ignorait la marche et les intentions. Parmi ces
derniers se trouvaient beaucoup de ngociants de diverses nations, et
notamment de la ntre, qui n'avaient aucune crainte des Franais,
et qui apprhendaient mme, en suivant l'arme de Kutusof, d'tre
exposs  tous les excs de la brutale soldatesque avec laquelle on
voulait les obliger  se retirer. Pour ces infortuns, il y eut un
moment d'affreuse motion. Le 14 au matin, ils apprirent tout  coup
que les troupes russes sortaient avec les autorits de la ville, que
trois mille sclrats chapps des prisons enfonaient les boutiques,
que les gens de la basse populace s'taient joints  eux, et que tous
ensemble ils se livraient  l'ivresse et au pillage. Ces malheureux
habitants, tremblants dans leurs maisons, attendaient avec impatience
qu'une arme ft venue prendre la place de l'autre.

Toute la premire moiti de la journe du 14 s'coula pour eux dans
ces cruelles perplexits, l'arme russe traversant lentement les rues
de Moscou, et ses parcs, ses bagages, surtout ses blesss, traversant
plus lentement encore. Le gnral Miloradovitch, qui commandait
l'arrire-garde, sentant qu'il lui fallait quelques heures pour
achever l'vacuation, imagina de conclure une convention verbale avec
l'avant-garde des Franais, et lui fit proposer de s'interdire toute
hostilit, dans l'intrt de ceux qui entraient comme de ceux qui
sortaient, car si un combat s'engageait, il tait, disait-il, dcid
 se dfendre  outrance, et dans ce cas la ville serait en flammes
dans peu d'instants. Un officier fut envoy auprs de Murat pour
convenir de cette espce de suspension d'armes.

[Note en marge: Arrive des Franais devant Moscou.]

Pendant ce temps l'arme franaise s'avanait d'un pas rapide vers
les hauteurs d'o elle esprait enfin apercevoir la grande ville
de Moscou. Si du ct des Russes tout tait dsolation, tout tait
joie, orgueil, brillantes illusions du ct des Franais. Notre
arme rduite  100 mille hommes de 420 mille qu'elle comptait au
passage du Nimen (cent mille, il est vrai, gardaient ses derrires),
extnue de fatigue, tranant avec elle beaucoup de soldats blesss
qui pouvant marcher avaient voulu suivre, sentait s'vanouir le
sentiment de ses peines  l'approche de la brillante capitale de
la Moscovie. Dans ses rangs il y avait une quantit de soldats et
d'officiers qui avaient t aux Pyramides, aux bords du Jourdain,
 Rome,  Milan,  Madrid,  Vienne,  Berlin, et qui frmissaient
d'motion  l'ide qu'ils allaient aussi visiter Moscou, la plus
puissante des mtropoles de l'Orient. Sans doute l'espoir d'y trouver
le repos, l'abondance, la paix probablement, entrait pour quelque
chose dans leur satisfaction, mais l'imagination, cette dominatrice
des hommes, surtout des soldats, l'imagination tait fortement
branle  la pense d'entrer dans Moscou, aprs avoir pntr dans
toutes les autres capitales de l'Europe, Londres, la protge des
mers, seule excepte. Tandis que le prince Eugne venu par la route
de Zwenigorod s'avanait sur la gauche de l'arme, que le prince
Poniatowski venu par celle de Wereja s'avanait sur sa droite, le
gros de l'arme, Murat en tte, Davout et Ney au centre, la garde en
arrire, suivaient la grande route de Smolensk. Napolon,  cheval
de bonne heure, tait au milieu de ses soldats, qui  sa vue et 
l'approche de Moscou, oubliant bien des jours de mcontentement,
poussaient des acclamations pour clbrer sa gloire et la leur. Le
temps tait beau, on htait le pas malgr la chaleur, pour gravir les
hauteurs d'o l'on jouirait enfin de la vue de cette capitale tant
annonce, et tant promise.

L'officier envoy par Miloradovitch tant survenu fut parfaitement
accueilli, obtint ce qu'il demandait, car on n'avait pas la moindre
envie de mettre le feu  Moscou, et on promit de ne pas tirer un
coup de fusil,  condition, ajouta Napolon, que l'arme russe
continuerait, sans s'arrter un instant, de dfiler  travers la
ville.

[Note en marge: Aspect de Moscou.]

Enfin, arrive au sommet d'un coteau, l'arme dcouvrit tout  coup
au-dessous d'elle, et  une distance assez rapproche, une ville
immense, brillante de mille couleurs, surmonte d'une foule de dmes
dors resplendissants de lumire, mlange singulier de bois, de lacs,
de chaumires, de palais, d'glises, de clochers, ville  la fois
gothique et byzantine, ralisant tout ce que les contes orientaux
racontent des merveilles de l'Asie. Tandis que des monastres
flanqus de tours formaient la ceinture de cette grande cit, au
centre s'levait sur une minence une forte citadelle, espce de
Capitole o se voyaient  la fois les temples de la Divinit et
les palais des empereurs, o au-dessus de murailles crneles
surgissaient des dmes majestueux, portant l'emblme qui reprsente
toute l'histoire de la Russie et toute son ambition, la croix sur le
croissant renvers. Cette citadelle c'tait le Kremlin, ancien sjour
des czars.

[Illustration: L'Arme Franaise devant Moscou.]

[Note en marge: Enthousiasme de l'arme.]

[Note en marge: motion de Napolon.]

 cet aspect magique l'imagination, le sentiment de la gloire,
s'exaltant  la fois, les soldats s'crirent tous ensemble: Moscou!
Moscou!--Ceux qui taient rests au pied de la colline se htrent
d'accourir; pour un moment tous les rangs furent confondus, et
tout le monde voulut contempler la grande capitale o nous avait
conduits une marche si aventureuse. On ne pouvait se rassasier de
ce spectacle blouissant, et fait pour veiller tant de sentiments
divers. Napolon survint  son tour, et saisi de ce qu'il voyait,
lui qui avait, comme les plus vieux soldats de l'arme, visit
successivement le Caire, Memphis, le Jourdain, Milan, Vienne, Berlin,
Madrid, il ne put se dfendre d'une profonde motion. Arriv  ce
fate de sa grandeur, aprs lequel il allait descendre d'un pas si
rapide vers l'abme, il prouva une sorte d'enivrement, oublia tous
les reproches que son bon sens, seule conscience des conqurants,
lui adressait depuis deux mois, et pour un moment crut encore que
c'tait une grande et merveilleuse entreprise que la sienne, que
c'tait une grande et heureuse tmrit justifie par l'vnement que
d'avoir os courir de Paris  Smolensk, de Smolensk  Moscou! Certain
de sa gloire, il crut encore  son bonheur, et ses lieutenants,
merveills comme lui, ne se souvenant plus de leurs mcontentements
frquents dans cette campagne, retrouvrent pour lui ces effusions
de la victoire auxquelles ils ne s'taient pas livrs  la fin de
la sanglante journe de Borodino. Ce moment de satisfaction, vif et
court, fut l'un des plus profondment sentis de sa vie! Hlas! il
devait tre le dernier!

[Note en marge: Entre de Murat dans Moscou  la tte de notre
avant-garde.]

[Note en marge: Murat chasse du Kremlin quelques bandits qui s'en
taient empars.]

Murat reut l'injonction de marcher avec clrit pour prvenir
tout dsordre. Le gnral Durosnel fut envoy en avant pour aller
s'entendre avec les autorits, et les amener au pied du vainqueur,
qui dsirait recevoir leurs hommages et calmer leurs craintes. M.
Dennie fut charg d'aller prparer les vivres et les logements de
l'arme. Murat galopant  la tte de la cavalerie lgre, parvint
enfin  travers le faubourg de Drogomilow au pont de la Moskowa. Il y
trouva une arrire-garde russe qui se retirait, et s'informa s'il n'y
avait pas l quelque officier qui st le franais. Un jeune Russe qui
parlait correctement notre langue, se prsenta sur-le-champ devant
ce roi que les peuples ennemis connaissaient si bien, et s'informa
de ce qu'il voulait. Murat ayant exprim le dsir de savoir quel
tait le commandant de cette arrire-garde, le jeune Russe montra
un officier  cheveux blancs, revtu d'un manteau de bivouac 
longs poils. Murat, avec sa bonne grce accoutume, tendit la main
au vieil officier, et celui-ci la prit avec empressement. Ainsi la
haine nationale se taisait devant la vaillance! Murat demanda au
commandant de l'arrire-garde ennemie si on le connaissait.--Oui,
rpondit celui-ci par le moyen de son jeune interprte, nous vous
avons assez vu au feu pour vous connatre.--Murat ayant paru frapp
de ce manteau  longs poils qui semblait devoir tre fort commode
au bivouac, le vieil officier le dtacha de ses paules pour lui en
faire prsent. Murat le recevant avec autant de courtoisie qu'on
en mettait  le lui offrir, prit une belle montre, et en fit don 
l'officier ennemi, qui accepta ce prsent comme on avait accept le
sien. Aprs ces politesses, l'arrire-garde russe dfila rapidement
pour cder le terrain  notre avant-garde. Le roi de Naples, suivi
de son tat-major et d'un dtachement de cavalerie, s'enfona dans
les rues de Moscou, traversa tour  tour d'humbles quartiers et des
quartiers magnifiques, des ranges de maisons en bois serres les
unes contre les autres, et des suites de palais splendides s'levant
au milieu de vastes jardins: partout il n'aperut que la solitude
la plus profonde. Il semblait qu'on pntrt dans une ville morte,
et dont la population aurait subitement disparu. Ce premier aspect,
fait pour surprendre, ne rappelait point notre entre  Berlin ou 
Vienne. Cependant un premier sentiment de terreur prouv par les
habitants pouvait expliquer cette solitude. Tout  coup quelques
individus perdus apparurent: c'taient des Franais, appartenant
aux familles trangres tablies  Moscou, et demandant au nom du
ciel qu'on les sauvt des brigands devenus matres de la ville. On
leur fit bon accueil, on essaya mais vainement de dissiper leur
effroi, on se fit conduire au Kremlin, et  peine arriv en vue de
ces vieux murs on essuya une dcharge de coups de fusil. C'taient
les bandits dchans sur Moscou par le froce patriotisme du comte
de Rostopchin. Ces misrables avaient envahi la citadelle sacre,
s'taient empars des fusils de l'arsenal, et tiraient sur les
Franais qui venaient les troubler dans leur rgne anarchique de
quelques heures. On en sabra plusieurs, et on purgea le Kremlin
de leur prsence. Mais en questionnant on apprit que toute la
population avait fui, except un petit nombre d'trangers, ou de
Russes clairs sur les moeurs des Franais, et ne redoutant pas leur
prsence. Cette nouvelle attrista les chefs de notre avant-garde,
qui s'taient flatts de voir venir au-devant d'eux une population
qu'ils auraient le plaisir de rassurer, de remplir de surprise et
de reconnaissance. On se hta de remettre un peu d'ordre dans les
quartiers de la ville, et de poursuivre les pillards, qui avaient
cru jouir plus longtemps de la proie que le comte de Rostopchin leur
avait livre.

[Note en marge: Napolon passe la nuit dans le faubourg de
Drogomilow.]

Ces dtails transmis  Napolon l'affligrent. Il avait attendu toute
l'aprs-midi les clefs de la ville, qu'aurait d lui apporter une
population soumise, venant implorer sa clmence toujours prompte
 descendre sur les vaincus. Ce mcompte, succdant  un moment
d'enthousiasme, fut pour ainsi dire l'aurore de la mauvaise fortune.
Ne voulant pas entrer la nuit dans cette vaste capitale, qu'un
ennemi implacable vacuait  peine, et qui pouvait recler bien des
embches, Napolon s'arrta dans le faubourg de Drogomilow, et envoya
seulement des dtachements de cavalerie pour occuper les portes de
la ville, et en faire la police. Il tait naturel de supposer que
beaucoup de blesss et de tranards se trouvaient encore dans Moscou,
et il tait simple de chercher  s'en emparer. Eugne  gauche,
garda la porte  laquelle aboutit la route de Saint-Ptersbourg;
Davout au centre, garda celle de Smolensk par laquelle arrivait le
gros de notre arme, et s'tendit mme par sa droite jusqu' celle
de Toula. La cavalerie, qui avait travers la ville, dut garder
les portes du nord et de l'est, opposes  celles par lesquelles
nous nous prsentions. Mais dans l'ignorance o l'on tait des
lieux, en l'absence d'habitants, on laissa ouvertes bien des issues,
et il put s'chapper encore douze ou quinze mille tranards de
l'arme russe, capture qui et t bonne  faire. Toutefois il
resta quinze mille blesss au moins que les Russes recommandrent 
l'humanit franaise. C'est  l'humanit russe qu'ils auraient d les
recommander, car ces malheureux allaient prir par d'autres mains que
les ntres!

[Note en marge: Napolon entre le 15 septembre dans Moscou, au milieu
d'une solitude profonde.]

L'arme bivouaqua cette nuit, et ne jouit point encore de l'abondance
et des dlices qu'elle se promettait. Le lendemain matin 15
septembre, Napolon fit son entre dans Moscou  la tte de ses
invincibles lgions, mais traversa une ville dserte, et pour la
premire fois ses soldats, en entrant dans une capitale, n'eurent
qu'eux-mmes pour tmoins de leur gloire. L'impression qu'ils
ressentirent fut triste. Napolon arriv au Kremlin, se hta de
monter  la tour leve du grand Ivan, et de contempler de cette
hauteur sa magnifique conqute, que la Moskowa traversait lentement
en y dcrivant de nombreux contours. Des milliers d'oiseaux noirs,
corbeaux et corneilles, aussi multiplis dans ces rgions que les
pigeons  Venise, voltigeant autour du fate des palais et des
glises, donnaient  cette grande ville un aspect singulier, qui
contrastait avec l'clat de ses brillantes couleurs. Un morne
silence, interrompu seulement par les pas de la cavalerie, avait
remplac la vie de cette cit, qui la veille encore tait l'une des
plus animes de l'univers. Malgr la tristesse de cette solitude,
Napolon, en trouvant Moscou abandonne comme les autres villes
russes, s'estima heureux cependant de ne pas la trouver incendie, et
ne dsespra pas de calmer peu  peu les haines qui depuis Witebsk
accueillaient la prsence de ses drapeaux.

[Note en marge: Distribution de l'arme dans les divers quartiers de
Moscou.]

[Note en marge: Premiers instants de vive jouissance.]

L'arme fut distribue dans les divers quartiers de Moscou. Il fut
dcid qu'Eugne occuperait le quartier du nord-ouest, compris
entre la route de Smolensk et celle de Saint-Ptersbourg, ce qui
rpondait  la direction par laquelle il tait arriv (voir la carte
n 57). D'aprs le mme principe, le marchal Davout dut occuper la
partie de la ville qui s'tendait de la porte de Smolensk  celle
de Kalouga, c'est--dire tout le quartier situ au sud-ouest, et le
prince Poniatowski le quartier situ au sud-est. Le marchal Ney,
qui avait travers Moscou de l'ouest  l'est, dut s'tablir dans les
quartiers compris entre les routes de Riazan et de Wladimir. La garde
fut naturellement place au Kremlin et dans les environs. Les maisons
regorgeaient de vivres de toute espce. Avec un peu de soin on put
satisfaire largement aux premiers besoins des soldats. Les officiers
suprieurs furent accueillis  la porte des palais par de nombreux
valets en livre empresss de leur offrir une brillante hospitalit.
Les matres de ces palais, ne prvoyant pas que Moscou ft destine
 prir, avaient eu grand soin, quoiqu'ils partageassent la haine
nationale, de prparer des protecteurs  leurs riches demeures en
y recevant les officiers franais. On s'tablit ainsi avec un vif
sentiment de plaisir dans ce luxe, qui devait durer si peu. On se
promenait avec curiosit dans ces palais o taient prodigus
tous les raffinements de la mollesse, o l'on trouvait des salles
de bal splendides, des thtres particuliers aussi grands que des
thtres publics, des bibliothques remplies des livres franais
les plus licencieux du dix-huitime sicle, des peintures respirant
le got effmin de Watteau et de Boucher, tous les signes enfin
d'une licence qui formait avec l'ardente dvotion du peuple, avec la
sauvage nergie de l'arme, un contraste singulier mais frquent chez
les nations parvenues brusquement de la barbarie  la civilisation,
car ce que les hommes empruntent avec le plus de facilit  ceux
qui les ont devancs dans l'art de vivre, c'est l'art de jouir. Il
pouvait paratre trange de rencontrer partout l'imitation de la
France dans un pays avec lequel nous tions si violemment en guerre,
et peu flatteur aussi de nous voir spcialement imits dans ce que
nous avions de moins louable.

[Note en marge: Les quatre villes composant la ville de Moscou.]

Sortis de ces brillantes demeures, nos officiers erraient avec une
gale curiosit au milieu de cette cit, qui ressemblait  un camp
tartare, sem  et l de palais italiens. Ils contemplaient avec
surprise plusieurs villes concentriquement places les unes dans les
autres: d'abord au centre mme, sur une minence, et au bord de la
Moskowa, le Kremlin, environn de tours antiques et rempli d'glises
dores; au pied du Kremlin, sous sa protection en quelque sorte, la
vieille ville, dite ville chinoise, renfermant l'ancien et le vrai
commerce russe, celui de l'Orient; puis tout autour, et enveloppant
la prcdente, une ville large, espace, brillante de palais, dite la
ville blanche; puis enfin, les englobant toutes trois, la ville dite
de terre, mlange de villages, de bosquets, d'difices nouveaux et
imposants, ceinte d'un paulement en terre. Ce qu'on voyait surtout
rpandu galement dans ces quatre villes enfermes les unes dans les
autres, c'taient plusieurs centaines d'glises surmontes de dmes
qui affectaient comme en Orient la forme d'immenses turbans, de
clochers qui taient aussi lancs que des minarets, et rvlaient
d'anciennes frquentations avec la Perse et la Turquie, car, chose
trange, les religions, en se combattant, s'imitent du moins sous
le rapport de l'art! Moscou quelques jours auparavant contenait un
peuple de trois cent mille mes, et de ce peuple, dont il restait
un sixime  peine, une partie tait cache dans les maisons et
n'en sortait pas, une autre tait aux pieds des autels qu'elle
embrassait avec ferveur. Les rues taient de vraies solitudes, o
l'on n'entendait que le pas de nos soldats.

[Note en marge: Scurit de l'arme se flattant de jouir des
richesses de Moscou.]

Quoique devenus possesseurs sans partage, et en quelque sorte
lgitimes, d'une ville dlaisse, nos officiers et nos soldats,
toujours sociables, regrettaient d'tre si riches, et de n'avoir
point  partager avec les habitants eux-mmes l'abondance qu'on
leur cdait. Il leur plaisait en gnral, quand ils entraient dans
une ville, de trouver la population sur leurs pas, de la rassurer,
de s'en faire aimer, de recevoir de ses mains ce qu'ils auraient
pu prendre, et de l'tonner par leur bonhomie aprs l'avoir
effraye par leur audace. La solitude de Moscou, quoiqu'elle ft
une cession volontaire en leur faveur des richesses de cette ville,
les affligeait, et pourtant ils ne souponnaient rien, car l'arme
russe, qui seule jusqu'ici avait mis le feu, tant partie, l'incendie
ne semblait plus  craindre.

[Note en marge: Premier incendie dans le magasin des spiritueux,
attribu au hasard, et bientt teint.]

On esprait donc jouir de Moscou, y trouver la paix, et, en tous
cas, de bons cantonnements d'hiver, si la guerre se prolongeait.
Cependant le lendemain du jour o l'on y tait entr quelques
colonnes de flammes s'levrent au-dessus d'un btiment fort vaste,
qui renfermait les spiritueux que le gouvernement dbitait pour son
compte au peuple de la capitale. On y courut, sans tonnement ni
effroi, car on attribuait  la nature des matires contenues dans ce
btiment, ou  quelque imprudence commise par nos soldats, la cause
de cet incendie partiel. En effet on se rendit matre du feu, et on
eut lieu de se rassurer.

[Note en marge: Autre incendie, plus considrable, galement attribu
au hasard.]

Mais tout  coup, et presque au mme instant, le feu clata avec
une extrme violence, dans un ensemble de btiments qu'on appelait
le Bazar. Ce bazar, situ au nord-est du Kremlin, comprenait les
magasins les plus riches du commerce, ceux o l'on vendait les
beaux tissus de l'Inde et de la Perse, les rarets de l'Europe, les
denres coloniales, le sucre, le caf, le th, et enfin les vins
prcieux. En peu d'instants l'incendie fut gnral dans ce bazar,
et les soldats de la garde accourus en foule firent les plus grands
efforts pour l'arrter. Malheureusement ils n'y purent russir, et
bientt les richesses immenses de cet tablissement devinrent la
proie des flammes. Presss de disputer au feu, et pour eux-mmes,
ces richesses dsormais sans possesseurs, nos soldats n'ayant pu les
sauver, essayrent d'en retirer quelques dbris. On les vit sortir
du bazar emportant des fourrures, des soieries, des vins de grande
valeur, sans qu'on songet  leur adresser aucun reproche, car ils
ne faisaient tort qu'au feu, seul matre de ces trsors. On pouvait
le regretter pour leur discipline, on n'avait pas  le reprocher
 leur honneur. D'ailleurs, ce qui restait de peuple leur donnait
l'exemple, et prenait sa large part de ces dpouilles du commerce de
Moscou. Toutefois ce n'tait qu'un vaste btiment, extrmement riche
il est vrai, mais un seul, qui tait atteint par les flammes, et on
n'avait aucune crainte pour la ville elle-mme. On attribuait  un
accident trs-naturel et trs-ordinaire, plus explicable encore dans
le tumulte d'une vacuation, ces premiers sinistres jusqu'ici fort
limits.

[Note en marge: Un vent violent d'quinoxe se lve, et tout  coup
l'incendie devient gnral.]

[Note en marge: L'arrestation de plusieurs incendiaires, surpris
en flagrant dlit, ne laisse plus aucun doute sur la cause de
l'incendie.]

Dans la nuit du 15 au 16 septembre, la scne changea subitement.
Comme si tous les malheurs avaient d fondre  la fois sur la vieille
capitale moscovite, le vent d'quinoxe s'leva tout  coup avec
la double violence propre  la saison, et aux pays de plaines, o
rien n'arrte l'ouragan. Ce vent soufflant d'abord de l'est, porta
l'incendie  l'ouest, dans les rues comprises entre les routes de
Tver et de Smolensk, et qui sont connues pour les plus belles,
les plus riches de Moscou, celles de Tverskaia, de Nikitskaia, de
Povorskaia. En quelques heures le feu violemment propag au milieu
de ces constructions en bois, se communiqua des unes aux autres avec
une rapidit effrayante. On le vit, s'lanant en longues flches de
flammes, envahir les autres quartiers situs  l'ouest. On aperut
aussi des fuses en l'air, et bientt on saisit des misrables
portant des matires inflammables au bout de grandes perches. On les
arrta, on les interrogea en les menaant de mort, et ils rvlrent
l'affreux secret, l'ordre donn par le comte de Rostopchin de mettre
le feu  la ville de Moscou, comme au plus simple village de la route
de Smolensk.

[Note en marge: Napolon ordonne de les fusiller sur-le-champ, et de
les pendre  des gibets.]

Cette nouvelle rpandit en un instant la consternation dans l'arme.
Douter n'tait plus possible, aprs les arrestations faites, et les
dpositions recueillies sur plusieurs points de la ville. Napolon
ordonna que dans chaque quartier, les corps qui s'y trouvaient
cantonns formassent des commissions militaires, pour juger
sur-le-champ, fusiller et pendre  des gibets les incendiaires pris
en flagrant dlit. Il ordonna galement d'employer tout ce qu'il y
avait de troupes en ville pour teindre le feu. On courut aux pompes,
mais on n'en trouva aucune. Cette dernire circonstance n'aurait
plus laiss de doute, s'il en tait rest encore, sur l'effroyable
combinaison qui livrait Moscou aux flammes.

[Note en marge: Le vent se dplaant sans cesse, sous l'influence de
l'quinoxe, porte alternativement le dsastre dans presque tous les
quartiers de la ville.]

[Note en marge: Le Kremlin atteint par les flammes, au moment o le
parc d'artillerie y est runi, est menac d'une affreuse explosion.]

Outre que les moyens pour teindre le feu manquaient, le vent, qui
 chaque minute augmentait de violence, aurait dfi les efforts de
toute l'arme. Avec la brusquerie de l'quinoxe, de l'est il passa
au nord-ouest, et le torrent de l'incendie changeant aussitt de
direction, alla tendre ses ravages l o la main des incendiaires
n'avait pu le porter encore. Cette immense colonne de feu, rabattue
par le vent sur le toit des difices, les embrasait ds qu'elle les
avait touchs, s'augmentait  chaque instant des conqutes qu'elle
avait faites, rpandait avec la flamme d'affreux mugissements,
interrompus par d'effrayantes explosions, et lanait au loin des
poutres brlantes, qui allaient semer le flau o il n'tait pas,
ou tombaient comme des bombes au milieu des rues. Aprs avoir
souffl quelques heures du nord-ouest, le vent se dplaant encore,
et soufflant du sud-ouest, porta l'incendie dans de nouvelles
directions, comme si la nature se ft fait un cruel plaisir de
secouer tour  tour dans tous les sens la ruine et la mort sur cette
cit malheureuse, ou plutt sur notre arme, qui n'tait coupable,
hlas! que d'hrosme,  moins que la Providence ne voult punir
sur elle les desseins dsordonns dont elle tait l'instrument
involontaire! Sous cette nouvelle impulsion partie du sud-ouest,
le Kremlin, jusque-l mnag, fut tout  coup mis en pril. Des
flammches brlantes tombant au milieu des toupes de l'artillerie
rpandues  terre, menaaient d'y mettre le feu. Plus de quatre cents
caissons de munitions taient dans la cour du Kremlin, et l'arsenal
contenait quelques cent mille livres de poudre. Un dsastre tait
imminent, et Napolon pouvait avec sa garde et le palais des czars
tre emport dans les airs.

[Note en marge: On force Napolon  sortir de Moscou.]

Les officiers qui accompagnaient sa personne, les soldats de
l'artillerie, sachant que sa mort serait la leur, l'entourrent, et
le pressrent avec des cris de s'loigner de ce cratre enflamm. Le
pril tait des plus menaants: les vieux artilleurs de la garde,
quoique habitus  des canonnades comme celle de Borodino, perdaient
presque leur sang-froid. Le gnral Lariboisire s'approchant de
Napolon, lui montra le trouble dont il tait la cause, et, avec
l'autorit de son ge et de son dvouement, lui fit un devoir de
les laisser se sauver seuls, sans augmenter leurs embarras par
l'inquitude qu'excitait sa prsence. D'ailleurs plusieurs officiers
envoys dans les quartiers adjacents rapportaient que l'incendie,
toujours plus intense, permettait  peine de parcourir les rues et
d'y respirer, qu'il fallait donc partir, si on ne voulait pas tre
enseveli dans les ruines de cette ville frappe de maldiction.

[Note en marge: L'arme tout entire se replie sur les routes par
lesquelles elle est entre; la garde seule reste dans Moscou pour
sauver le Kremlin.]

[Note en marge: Fuite du petit nombre d'habitants rests dans Moscou.]

Napolon, suivi de quelques-uns de ses lieutenants, sortit de ce
Kremlin, dont l'arme russe n'avait pu lui interdire l'accs, mais
d'o le feu l'expulsait aprs vingt-quatre heures de possession,
descendit sur le quai de la Moskowa, y trouva ses chevaux prpars,
et eut beaucoup de difficult  traverser la ville, qui vers le
nord-ouest, o il se dirigeait, tait dj tout en flammes. Le
vent, dont la violence croissait sans cesse, faisait quelquefois
ployer jusqu' terre les colonnes de feu, et poussait devant lui
des torrents d'tincelles, de fume, de cendres touffantes. Au
spectacle horrible du ciel rpondait sur la terre un spectacle non
moins horrible. L'arme pouvante sortait de Moscou. Les divisions
du prince Eugne et du marchal Ney, entres de la veille, s'taient
replies sur les routes de Zwenigorod et de Saint-Ptersbourg; celles
du marchal Davout s'taient replies sur la route de Smolensk,
et sauf la garde, laisse autour du Kremlin pour le disputer aux
flammes, nos troupes se rejetaient en arrire, saisies d'horreur
devant ce feu, qui, aprs s'tre lanc vers le ciel, semblait se
reployer sur elles, comme s'il avait voulu les dvorer. Les habitants
rests en petit nombre  Moscou, cachs d'abord dans leurs maisons
sans oser en sortir, s'en chappaient maintenant, emportant ce
qu'ils avaient de plus cher, les femmes leurs enfants, les hommes
leurs parents infirmes, sauvant ce qu'ils pouvaient de leurs hardes,
poussant des gmissements douloureux, et souvent arrts par les
bandits que Rostopchin avait dchans sur eux, en croyant les
dchaner sur nous, et qui s'battaient au milieu de cet incendie
comme le gnie du mal au milieu du chaos.

Nos soldats consterns se retiraient, secourant quelquefois, quand
ils en avaient le temps, les malheureux ruins  cause d'eux, mais
plus ordinairement se htant de suivre leurs rgiments hors de cette
ville, o ils s'taient vainement flatts de trouver le repos et
l'abondance.

[Note en marge: Napolon s'tablit pour quelques jours au chteau de
Ptrowskoi.]

Napolon alla s'tablir au chteau de Ptrowskoi,  une lieue
de Moscou, sur la route de Saint-Ptersbourg, au centre des
cantonnements du prince Eugne. Il attendit l qu'il plt au flau de
suspendre sa fureur, car les hommes n'y pouvaient plus rien, ni pour
l'exciter ni pour l'teindre. On avait pris et fusill quelques-uns
de ces misrables incendiaires, qui subissaient leur supplice sans
mot dire, et n'taient sur les gibets auxquels on les suspendait
qu'un avertissement inutile, car leurs complices n'avaient plus de
mal  faire. Le vent y suffisait, et devanait toutes les mains avec
son haleine infernale.

[Note en marge: Affreux effets de l'incendie.]

Par un dernier et fatal soubresaut, le vent passa le lendemain du
sud-ouest  l'ouest pur, et alors les torrents de flammes furent
ports vers les quartiers de l'est, vers les rues de Messnitskaia et
de Bassmanaia, et vers le palais d't. Les restes de la population
se rfugirent dans les champs dcouverts qui se rencontrent de ce
ct. L'incendie approchant de son affreuse maturit, on entendait 
chaque minute des croulements pouvantables. Les toits des difices,
dont les appuis taient consums, s'affaissaient sur eux-mmes, et
s'abmaient avec fracas, en faisant jaillir des torrents de flammes
sous la pression produite par leur chute. Les faades lgantes,
composes d'ornements appliqus sur des constructions en charpente,
s'croulaient, et remplissaient les rues de leurs dcombres. Les
tles rouges, emportes par le vent, allaient tomber  et l encore
toutes brlantes. Le ciel, recouvert d'un pais nuage de fume,
apparaissait difficilement  travers ce voile, et chaque jour le
soleil se montrait  peine comme un globe d'un rouge sanglant. Pas un
instant, dans ces trois journes des 16, 17, 18 septembre, la nature
ne cessa d'tre aussi effroyable dans ses aspects que dans ses effets.

[Note en marge: Aprs quatre jours entiers, l'incendie commence 
s'apaiser.]

[Note en marge: Il n'y a de sauv que le Kremlin, et un cinquime de
la ville.]

Enfin, les quatre cinquimes de la ville tant dvors, l'incendie
s'arrta presque sans cause, car dans notre monde fini, le mal,
mme excessif, ne s'achve pas plus que le bien. La pluie qui, dans
l'quinoxe, succde ordinairement aux violences du vent, tomba tout
 coup sur ce volcan, et, sans l'teindre, parvint  l'amortir.
D'ouragan qu'il tait, le feu se convertit en un affreux brasier,
dont la pluie, heureusement persistante, calma peu  peu les ardeurs.
On ne voyait debout que quelques murs en brique, quelques hautes
chemines chappes au feu, et se prsentant comme les spectres de
cette magnifique cit. Le Kremlin tait sauv, et avec le Kremlin
un cinquime  peu prs de la ville. La garde impriale, en portant
de l'eau avec des seaux, et en la jetant sur les toits d'un certain
nombre d'habitations, avait contribu  les garantir.

[Note en marge: On livre au peuple et aux soldats les quartiers
incendis, pour en tirer ce qu'ils pourront.]

Dans diverses maisons  moiti brles, dans d'autres qui l'taient
entirement, la populace de Moscou avait tent de s'introduire, et
de drober ce qu'elle avait pu. Il n'tait gure possible d'empcher
nos soldats d'en faire autant pour eux-mmes, et on leur avait
permis cette espce de pillage, qui ne consistait, aprs tout, qu'
piller l'incendie. Ils taient donc rentrs par bandes pour essayer
de soustraire au feu quelques-unes des ressources qu'il allait
dtruire. Bientt ils s'aperurent que sous les dcombres de ces
maisons incendies, si on pntrait jusqu'aux caves, on trouvait des
provisions de bouche, quelquefois un peu chauffes, mais en gnral
intactes, et trs-abondantes dans un pays o rgnait l'habitude, 
cause de la longueur des hivers, de s'approvisionner pour plusieurs
mois. Ils dcouvrirent en grande quantit du bl excellent, de la
viande sale, du vin, de l'eau-de-vie, de l'huile, du sucre, du caf,
du th. Dans beaucoup de maisons o le feu, sans tout dtruire, avait
donn cependant le droit de fouiller, ils trouvrent les objets du
plus beau luxe, des vtements, des fourrures surtout, que l'hiver
qui s'approchait rendait fort apprciables, de l'argenterie que leur
imprvoyante avidit les portait  prfrer aux vtements et aux
vivres, des voitures que la perspective du retour faisait estimer
beaucoup, enfin des porcelaines superbes, dont leur ignorance riait,
et qu'ils brisaient nonchalamment.

[Note en marge: Spectacle de Moscou aprs l'incendie.]

Bientt le bruit de ce singulier genre de sauvetage s'tant rpandu
parmi les corps demeurs en dehors de la ville, il fallut leur
permettre d'aller chacun  leur tour lever cette dme sur l'incendie,
et s'y pourvoir de vivres, de spiritueux, de vtements chauds. On mit
des sauvegardes, dans l'intrt des officiers, des blesss et des
malades,  tous les btiments conservs, et on livra le reste  la
curiosit et  l'avidit du soldat, guid par la populace de Moscou,
qui, connaissant les lieux et les habitudes du pays, dcouvrait mieux
les secrets asiles o l'on pouvait faire de prcieuses trouvailles.
Ce fut un lamentable spectacle, lamentable et grotesque tout  la
fois, que cette foule de soldats et de gens du peuple fouillant dans
les dcombres fumants d'une magnifique capitale, s'affublant en
riant des plus singuliers costumes, emportant dans leurs mains les
objets les plus prcieux, les vendant presque pour rien  ceux qui
taient capables de les apprcier, ou les brisant avec une ignorance
purile, et souvent s'enivrant des liqueurs dcouvertes dans les
caves. Ce spectacle bizarre et triste prenait  chaque instant un
caractre plus triste encore par le retour des infortuns habitants,
qui avaient fui au moment de l'incendie ou de l'vacuation, et qui
venaient savoir si leurs demeures taient sauves ou brles, et
s'ils pouvaient s'y procurer les moyens de vivre. Le plus souvent
ils taient rduits  pleurer sur les ruines de leurs habitations,
incendies jusqu'aux fondements, ou bien il leur fallait disputer 
une populace effrne les dbris de leur aisance dtruite, et ils
n'taient pas les plus forts lorsque nos soldats ne venaient pas
les aider. Pour se garantir de l'intemprie de l'air, la plupart,
ramassant les tles tombes des toits de Moscou, et les plaant sur
des perches  demi calcines, se construisaient ainsi des abris,
sous lesquels ils avaient pour lit les cendres de leurs anciennes
demeures. Ils taient l sans autre ressource que de mendier auprs
de nos soldats pour obtenir un morceau de pain. Moscou se repeuplait
ainsi peu  peu, mais de malheureux en larmes. Avec eux taient
rentrs aussi, en poussant des croassements sinistres, les milliers
de corbeaux que l'incendie avait chasss, et qui venaient reprendre
possession des antiques difices o ils taient accoutums  vivre.
 ces spectacles dsolants, il en faut ajouter un plus dsolant
encore, c'tait celui que prsentait l'intrieur de certaines
maisons incendies, o l'arme russe avait en partant accumul ses
blesss. Ces pauvres gens, ne pouvant se mouvoir, avaient pri dans
les flammes. On value  quinze mille le nombre de ces victimes du
barbare patriotisme de Rostopchin[28].

[Note 28: C'est une nouvelle preuve que l'arme russe tait trangre
 l'incendie de Moscou. Elle n'y aurait certainement laiss ni ses
soldats ni ses officiers blesss, si elle s'tait attendue  cette
affreuse catastrophe. Elle et mme, si ce sacrifice avait t
rsolu par elle, fait de Moscou un champ de bataille, comme nous
l'avons dj dit, dans lequel aurait pu prir une partie de l'arme
franaise en sachant l'y attirer. Le prince Eugne de Wurtemberg,
dans ses Mmoires, a pouss cette dmonstration jusqu'au dernier
degr d'vidence, et on ne peut plus dtourner de son auteur la
responsabilit de ce tragique vnement, aussi difficile  juger du
reste que l'acte de Brutus, mais qui ne doit tre rejet, quel qu'il
soit, ni sur l'arme russe ni sur l'arme franaise.]

[Note en marge: Napolon fait cesser les recherches qu'on avait
permises aux soldats dans les ruines de Moscou, et qui avaient pris
l'aspect d'un pillage.]

Les scnes qu'offrait Moscou taient  la fois dchirantes et
dangereuses pour la discipline de l'arme, et il tait urgent de les
faire cesser. Nos soldats n'taient pas coupables, car ils n'avaient
fait qu'arracher aux flammes ce que le fanatisme d'un Russe y avait
jet; mais il ne fallait pas leur permettre de s'obstiner  une
occupation abrutissante, et de s'habituer  la ruine des populations
conquises, n'en fussent-ils pas les auteurs. D'ailleurs ces dbris
de la superbe Moscou, il importait de les sauver, non pour servir 
l'intemprance du soldat, mais pour alimenter l'arme, et apaiser la
faim des malheureux habitants rests dans leur ville par confiance
pour nous. Des ordres taient ncessaires.

[Note en marge: Napolon rentre avec l'arme dans Moscou, le 19
septembre.]

Napolon rentra dans Moscou le 19 septembre, le coeur attrist, et
l'esprit gravement proccup de cet horrible vnement. Il avait
pouss sa marche jusqu' Moscou, quelques objections que son gnie
levt contre cette course tmraire, dans l'esprance d'y trouver la
paix, comme il l'avait trouve  Vienne et  Berlin: mais qu'attendre
de gens qui venaient de commettre un acte si pouvantable, et de
donner une preuve si cruelle d'une haine implacable? Sur chacun
de ces palais incendis, dont il ne restait que les murs noircis,
Napolon semblait lire ces mots crits en traits de sang et de feu:
POINT DE PAIX... GUERRE  MORT!

[Note en marge: Pnibles rflexions qui lui sont inspires par le
spectacle des ruines de cette ville.]

Aussi les rflexions qu'il fit pendant cet affreux incendie
furent-elles les plus amres, les plus sombres de sa vie. Jamais,
dans sa longue et orageuse carrire, il n'avait dout de sa fortune,
ni  Arcole sur le pont qu'il ne pouvait franchir, ni  Saint-Jean
d'Acre au moment de huit assauts repousss, ni  Marengo au moment
d'une bataille perdue, ni  Eylau au moment d'une bataille longtemps
douteuse, ni mme  Essling au moment d'tre prcipit dans le
Danube. Mais, pour la premire fois, il entrevit la possibilit d'un
grand dsastre, car il se savait plac au sommet d'un difice d'une
hauteur prodigieuse, dont un simple branlement pouvait entraner la
ruine.

[Note en marge: Les recherches, rgulirement organises, amnent la
dcouverte de quantits considrables de vivres.]

Pourtant, sans s'appesantir encore sur les consquences ultrieures
de l'incendie de Moscou, il s'occupa d'en prvenir les consquences
immdiates pour l'humanit et pour l'arme. Il donna les ordres les
plus svres afin de mettre un terme au pillage, qui s'tait tabli
sous le prtexte d'arracher  l'incendie ce que l'incendie allait
dvorer. On eut quelque peine  dtourner les soldats de cette espce
de jeu de hasard, o, au prix de beaucoup d'efforts, quelquefois
mme d'assez grands dangers, ils faisaient d'heureuses trouvailles,
et dcouvraient des richesses qu'ils se promettaient de rapporter en
France sur leurs paules: infortuns, qui ignoraient que les plus
favoriss pourraient  peine y rapporter leur corps! On russit
cependant  mettre fin au dsordre, et on y substitua des recherches
rgulirement conduites, pour crer des magasins, et pour se procurer
ainsi le moyen de passer  Moscou tout le temps ncessaire. Les
recherches auxquelles on se livra rvlrent bientt l'existence de
quantits considrables de grains, de viandes sales, de spiritueux,
surtout de sucre et de caf, boisson prcieuse dans les pays o le
vin est rare. On partagea la ville entre les divers corps d'arme,
 peu prs comme au jour de leur arrive, chacun ayant sa tte de
colonne au Kremlin, et sa masse principale dans la partie de la ville
par laquelle il tait entr, le prince Eugne entre les portes de
Saint-Ptersbourg et de Smolensk, le marchal Davout entre celles de
Smolensk et de Kalouga, le prince Poniatowski vers la porte de Toula,
la cavalerie en dehors,  la poursuite de l'ennemi, le marchal Ney
 l'est, entre les portes de Riazan et de Wladimir, la garde seule
au centre, c'est--dire au Kremlin. On rserva pour les officiers
les maisons conserves, et on convertit en magasins les grands
btiments qui avaient chapp  l'incendie. Chaque corps dut dposer
dans ces magasins ce qu'il dcouvrait journellement, de manire 
faire, indpendamment des distributions quotidiennes, des provisions
d'avenir, soit qu'il fallt rester, soit qu'il fallt partir. On
acquit la certitude qu'il y aurait en pain, viandes sales, boissons
du pays, des vivres pour plusieurs mois, et pour toute l'arme[29].

[Note 29: Le docteur Larrey, l'un des tmoins les mieux informs
de cette situation, croyait qu'on pouvait vivre six mois sur les
provisions trouves  Moscou.]

[Note en marge: Il ne reste d'inquitude si on doit hiverner 
Moscou, que pour la viande frache et les fourrages.]

Mais la viande frache, qu'on ne pouvait se procurer qu'avec du
btail, et le btail qu'avec du fourrage, tait un sujet de grave
inquitude. La conservation des chevaux de l'artillerie et de la
cavalerie, qui dpendait galement des fourrages, tait un sujet
de proccupation encore plus grave. Napolon espra y pourvoir en
tendant ses avant-postes jusqu' dix ou quinze lieues de Moscou,
de manire  embrasser une portion de territoire assez vaste pour
y trouver des lgumes et des fourrages en quantit suffisante. Il
imagina une autre mesure, c'tait d'attirer les paysans en les
payant bien. Les roubles en papier tant la monnaie qui avait cours
en Russie, et le trsor de l'arme en contenant une quantit dont
nous avons dit l'origine, ignore de tout le monde, il fit annoncer
qu'on payerait comptant les vivres apports dans Moscou, surtout les
fourrages, et recommanda expressment de protger les paysans qui
rpondraient  cet appel; il fit acquitter la solde de l'arme en
roubles-papier, ayant toutefois la prcaution d'ajouter (ce qui tait
un acte indispensable de loyaut envers l'arme) que les officiers
qui dsireraient envoyer leurs appointements en France, auraient la
facult d'y faire convertir en argent,  tous les bureaux du Trsor,
ces papiers d'origine trangre.

[Note en marge: Secours au habitants qui rentrent.]

Relevant l'emploi de ces moyens par un acte d'humanit digne de lui
et de l'arme franaise, il fit distribuer des secours  tous les
incendis. On aida les uns  se crer des cahutes, on offrit un asile
aux autres dans les btiments qui ne servaient pas  l'arme, et en
outre on leur accorda des vivres. Mais ces vivres, dont le besoin
pouvait devenir bien grand, suivant la dure du sjour  Moscou,
taient trop prcieux pour tre donns longtemps  des trangers,
la plupart ennemis. Napolon aima mieux leur fournir de l'argent,
afin qu'ils se pourvussent au dehors, et il leur fit distribuer
des roubles-papier. Les Franais anciennement tablis  Moscou
furent traits comme notre propre arme, et ceux qui taient lettrs
furent employs  crer une administration municipale provisoire, en
attendant qu'on et ramen les Russes eux-mmes dans leur capitale.

[Note en marge: Hospice des enfants trouvs, plac au-dessous du
Kremlin.]

[Note en marge: Napolon va faire visite  cet hospice.]

[Note en marge: Accueil qu'il reoit des enfants de l'hospice et de
son gouverneur. Insinuations de paix qui en rsultent.]

Au-dessous des murs du Kremlin, Napolon avait sous les yeux un
vaste btiment qui, ds le jour de son entre  Moscou, avait attir
ses regards: c'tait l'hospice des enfants trouvs. Cet hospice
magnifique, plac sous la direction de l'impratrice mre, objet de
toute la prdilection de cette princesse, avait t vacu en grande
partie. Mais la difficult des transports avait t cause qu'on y
avait laiss les enfants en bas ge, les plus difficiles  dplacer,
et les moins menacs, car nos soldats eussent-ils t aussi froces
qu'on se plaisait  le dire, n'auraient pas exerc leur barbarie sur
des enfants de quatre ou cinq ans. Quand nous entrmes dans Moscou,
ces pauvres enfants, saisis d'pouvante, taient en pleurs autour
de leur respectable gouverneur, le gnral Toutelmine, vieillard
en cheveux blancs. Napolon averti, lui envoya une sauvegarde qui
veilla sur ce noble tablissement, avant et pendant l'incendie.
Revenu  Moscou, il s'y rendit  pied, car il n'avait qu' franchir
la porte du Kremlin pour se trouver dans l'hospice, devenu,
comme on va le voir, l'objet de son intrt et de son ingnieuse
politique. Le gouverneur vint le recevoir  la porte, entour de ses
pupilles, qui se prcipitrent au-devant de Napolon, baisant ses
mains, saisissant les pans de son habit pour le remercier de leur
avoir sauv la vie.--Vos enfants, dit Napolon au vieux gnral
Toutelmine, ne croient donc plus que mon arme va les dvorer? Quels
barbares que les hommes qui vous gouvernent! quel stupide rostrate
que votre gouverneur Rostopchin! Pourquoi tant de ruines? pourquoi
des moyens si sauvages, qui coteront  la Russie plus que ne lui
aurait cot la guerre la plus malheureuse? Un milliard ne payerait
pas l'incendie de Moscou! Si, au lieu de se livrer  ces fureurs, on
et pargn votre capitale, je l'aurais mnage comme Paris mme;
j'aurais crit  votre souverain, j'aurais trait avec lui  des
conditions quitables et modres, et cette guerre terrible serait
bien prs de finir! Loin de l, on brle, on brlera encore, et on
aura, je vous l'assure, beaucoup  brler, car je ne suis pas prs
de quitter le sol de la Russie, et Dieu sait ce que cette guerre
cotera encore  l'humanit!--Le gnral Toutelmine, qui dtestait
l'acte de Rostopchin, comme tous les habitants de Moscou, convint de
la vrit de ces observations, exprima le regret que les dispositions
de Napolon ne fussent pas mieux apprcies, et sembla dire que si on
les connaissait  Saint-Ptersbourg, les choses pourraient prendre
une marche diffrente. Napolon, se prtant  cette ouverture, qu'il
avait eu l'intention de provoquer, demanda au gnral Toutelmine
ce qu'il voulait pour ses enfants, et celui-ci ayant rpondu qu'il
sollicitait seulement la permission d'apprendre  l'impratrice
mre que ses pupilles taient sauvs, Napolon l'invita  crire,
et lui promit de faire parvenir sa lettre.--Dois-je ajouter, reprit
le gnral Toutelmine, que les dispositions de Votre Majest sont
telles qu'elle vient de les exprimer?--Oui, rpondit Napolon;
dites que si des ennemis, intresss  nous brouiller, cessaient
de s'interposer entre l'empereur Alexandre et moi, la paix serait
bientt conclue.--

[Note en marge: Autres ouvertures par un personnage russe qui avait
demand  passer sur les derrires de l'arme.]

La lettre du gouverneur des pupilles, crite sur-le-champ, fut
envoye  Saint-Ptersbourg avant la fin de la journe.  peu prs en
mme temps on avait rencontr un personnage qui paraissait honorable,
un Russe rest  Moscou, et demandant  se rendre sur les derrires
de l'arme, pour y mettre ordre  ses proprits incendies. Il
tait moins aveugl par la colre que ses compatriotes, et dplorait
l'atroce fureur de Rostopchin, qui,  ne juger que par les effets
matriels, avait caus plus de mal aux Russes qu'aux Franais, car
ceux-ci, mme sous les ruines fumantes de Moscou, trouvaient encore 
vivre, et les autres erraient mourants de faim dans les bois. On le
fit venir, on l'admit  l'honneur de voir Napolon, de s'entretenir
avec lui, et de s'assurer directement de ses dispositions pacifiques.
Napolon, qui n'entendait plus donner  la guerre actuelle toute
la porte qu'il avait song  lui donner dans le premier moment,
rpta ce qu'il avait dit au gnral Toutelmine, qu'il avait voulu
entreprendre une guerre politique, et non une guerre sociale et
dvastatrice; qu'ayant pu en Lithuanie insurger les paysans, il ne
l'avait pas fait; que les incendies allums sur son chemin il s'tait
efforc de les teindre; que le thtre de cette guerre aurait d
tre en Lithuanie, et non dans la Moscovie elle-mme; que l, une ou
deux batailles auraient d dcider la question, et qu'un trait peu
onreux aurait rtabli l'alliance de la Russie avec la France, et non
point sa dpendance, comme on se plaisait  le dire pour exciter les
esprits; qu'au lieu de cela on cherchait  imprimer  cette guerre un
caractre atroce, digne des ngres de Saint-Domingue; que le comte
de Rostopchin, en voulant jouer le Romain, n'tait qu'un barbare, et
qu'il tait temps, dans l'intrt de l'humanit et de la Russie, de
mettre un terme  tant d'horreurs.

Le personnage russe dont il s'agit, M. de Jakowleff, ne contesta
aucune des assertions de Napolon, car, sortant des ruines fumantes
de Moscou, ayant vu les horribles souffrances endures par les
malheureux habitants de cette capitale, il tait indign contre la
fureur de Rostopchin, et pensait qu'une pareille guerre devait ou
tre termine le plus tt possible, ou du moins tre soutenue par
d'autres moyens. Ayant, comme le gnral Toutelmine, dit  Napolon
qu'il devrait bien faire connatre ses dispositions pacifiques 
l'empereur Alexandre, et qu'il serait sant au vainqueur d'tre
le premier  parler de paix, Napolon qui ne demandait pas mieux,
offrit  son interlocuteur de se rendre lui-mme  Saint-Ptersbourg,
afin d'y porter crites les paroles qu'il venait d'entendre. M. de
Jakowleff s'empressa d'y consentir, et partit avec une lettre pour
Alexandre, lettre  la fois courtoise et hautaine, comme Napolon
n'avait cess d'en crire, mme au moment de la dclaration de
guerre. Napolon le fit accompagner par un officier, pour assurer sa
marche  travers les dtachements franais.

[Note en marge: Avantages et inconvnients de ces ouvertures
pacifiques.]

L'inconvnient de ces ouvertures tait sans doute de laisser
entrevoir les embarras que nous commencions  prouver, et ds lors
d'engager l'empereur Alexandre  faire autant de pas en arrire, que
nous en ferions en avant pour nous rapprocher de lui. D'un autre
ct, on pouvait tre certain que si on ne prenait pas l'initiative
avec ce prince, son orgueil, profondment bless, l'empcherait de
la prendre, et qu'un excs de rserve aurait autant d'inconvnients
pour la paix qu'une dmarche indiscrtement pacifique. Napolon
n'hsita donc pas  tenter ces ouvertures, sans ngliger du reste les
soins qu'il devait  cette guerre, devenue justement plus difficile
 mesure qu'elle semblait plus heureuse, puisque chaque progrs en
avant tait une difficult ajoute au retour.

[Note en marge: Pendant que Napolon s'occupe  Moscou des premiers
soins de son tablissement, on s'aperoit que l'ennemi s'est drob
au gnral Sbastiani, qui tait charg de l'observer.]

[Note en marge: Au mme moment un de nos convois est intercept sur
la route de Smolensk.]

Il fallait effectivement songer aux projets ultrieurs que commandait
la situation extraordinaire dans laquelle on s'tait mis, en se
transportant  six ou sept cents lieues de la frontire de France,
au milieu de cette capitale incendie de la vieille Russie. Mais
ces projets dpendaient en partie de ceux de l'ennemi, et depuis
quelques jours on commenait  ne plus savoir ce qu'il tait devenu.
Le gnral Sbastiani, qui avait remplac  la tte de l'avant-garde
Murat, venu accidentellement  Moscou, fut oblig d'avouer qu'il
avait t tromp par les Russes aussi compltement qu' Roudnia.
En effet, tout en suivant l'arme de Kutusof d'abord sur la route
de Wladimir, puis sur celle de Riazan (voir la carte n 54), il
s'tait avanc jusqu'au bord de la Moskowa, que cette route rencontre
 huit ou neuf lieues de Moscou, avait franchi la Moskowa  la
suite des Russes, et voyant toujours devant lui des Cosaques avec
quelque cavalerie rgulire, sans songer  s'clairer sur sa droite,
il avait couru dans le sens du sud-est jusqu' Bronitcy,  vingt
lieues au moins, prenant constamment l'apparence pour la ralit.
Arriv l, il avait fini par reconnatre qu'on l'avait induit en
erreur, que l'ennemi n'tait plus devant lui, et il l'avait mand 
Moscou, disant avec franchise qu'il ne savait o le chercher. Sur ces
entrefaites, on apprenait que deux escadrons de marche escortant des
caissons de munitions, et s'acheminant vers Moscou par la route de
Smolensk, celle mme que nous avions suivie, avaient t surpris par
une nue de Cosaques aux environs de Mojask, envelopps, et forcs
de se rendre avec leur convoi. L'alarme avait t aussitt donne
sur toute la route de Moscou  Smolensk, et on criait dj, avec un
trouble qu'il n'est que trop facile de produire sur les derrires
d'une arme, que l'ennemi s'tait plac sur nos communications, et
qu'il tait ds ce moment en mesure de nous couper la retraite.

Ce fut dans les journes des 21 et 22 septembre que Napolon apprit
ces dsagrables nouvelles, qui faisaient suite, d'une manire
fcheuse,  l'incendie de Moscou. Il s'emporta fort contre le gnral
Sbastiani, malgr l'estime qu'il lui accordait; mais les cris, les
emportements ne remdiaient  rien.

[Note en marge: Napolon se doutant que l'ennemi s'est port sur
la route de Kalouga, pour manoeuvrer sur nos flancs, envoie  sa
recherche Murat, Poniatowski et Bessires.]

[Note en marge: Le marchal Davout conseille  Napolon de ne pas
s'arrter  Moscou, et d'aller livrer une seconde bataille  Kutusof.]

[Note en marge: Dans quel cas Napolon est dispos  suivre ce
conseil.]

Napolon prescrivit  Murat d'aller immdiatement se mettre  la
tte de l'avant-garde, et lui confia le corps de Poniatowski, tout
fatigu et puis qu'tait ce corps d'arme, pour qu'il pt, avec
des soldats parlant la langue slave, se renseigner plus facilement
sur la marche de l'ennemi. Les courses des Cosaques donnant lieu
de penser que le gnral Kutusof avait opr un mouvement de flanc
vers notre droite, pour se diriger sur nos derrires par la route
de Kalouga, Napolon enjoignit  Murat de se reporter du sud-est au
sud, c'est--dire de la route de Riazan sur celle de Toula, et de
marcher jusqu' ce qu'il et des nouvelles de Kutusof. Ne voulant pas
laisser Murat aventur seul  la recherche de la grande arme russe,
il fit partir par la porte de Kalouga, en lui ordonnant de marcher
sur Kalouga mme, le marchal Bessires avec les lanciers de la
garde, la cavalerie de Grouchy, la cavalerie lgre et la quatrime
division d'infanterie du marchal Davout; enfin il fit rtrograder
par la route de Smolensk les dragons de la garde, une division de
cuirassiers, et la division Broussier du prince Eugne. Ces trois
corps de troupes, se dployant en ventail sur nos derrires, de la
route de Toula  celle de Smolensk, devaient s'avancer en ttonnant
jusqu' ce qu'ils eussent rejoint l'ennemi. Napolon se doutait bien
du point o l'on rencontrerait Kutusof, car il le supposait sur la
route de Kalouga, attir dans cette direction par la double raison
de menacer nos derrires, et de se mettre en communication avec les
plus riches provinces de l'empire. Quoiqu'il en ft presque certain,
il tait nanmoins impatient de le savoir d'une manire positive.
Il ne partageait aucunement les terreurs de ceux qui nous croyaient
coups, mais il tait rsolu  ne pas souffrir de la part de Kutusof
un tablissement inquitant sur nos derrires, et  sortir de Moscou
pour aller livrer une seconde bataille, si le gnral russe prenait
position trop prs de nous et de notre ligne de retraite. Le marchal
Davout, dont la prvoyance s'inquitait  la vue d'un ennemi rest
assez fort pour manoeuvrer sur nos flancs, supplia Napolon de partir
immdiatement pour aller le combattre, et l'craser, aprs quoi on
pourrait dormir tranquille  Moscou, mme tout l'hiver, si on le
dsirait. Napolon tait bien de cet avis, pourvu qu'il ne fallt
pas aller chercher les Russes trop loin. L'arme, en effet, n'tait
 Moscou que depuis sept jours, dont quatre passs au milieu des
flammes, et il ne voulait pas l'arracher aux premires douceurs du
repos,  moins que ce ne ft pour frapper un coup dcisif. Il se tint
donc prt  partir, mais sans dplacer encore ses principaux corps
d'arme, en attendant qu'on et clairci le mystre de la nouvelle
position prise par les Russes.

[Note en marge: Mouvements de l'arme russe depuis sa sortie de
Moscou.]

[Note en marge: Conformment  son plan, Kutusof veut tourner autour
de Moscou, pour venir prendre position dans notre flanc droit, sur la
route de Kalouga.]

[Note en marge: Cependant il veut tourner  grande distance, pour ne
pas se heurter contre les Franais dans l'tat de dcouragement o se
trouve l'arme russe.]

Voici, pendant ce temps, quels avaient t les rsolutions du gnral
Kutusof et les mouvements excuts par son arme. Sa pense, en
sortant de Moscou, avait t de suivre un plan moyen entre tous ceux
qui lui avaient t proposs, et d'aller se placer sur le flanc des
Franais, mais en ne tournant pas trop prs d'eux, afin de ne pas
les avoir trop tt sur les bras. En consquence son premier projet,
concert avec l'aide de camp d'Alexandre, l'officier pimontais
Michaud, avait t de rtrograder jusque derrire l'Oka, puissante
rivire qui, naissant au midi, passant par Orel, Kalouga, Riazan,
recueille une quantit d'affluents, notamment la Moskowa (voir
la carte n 54), et va se jeter dans le Wolga  Nijney-Nowogorod.
Derrire cette rivire on et t bien couvert, et abondamment nourri
par tous les produits des provinces du Midi, transports de Kalouga
par l'Oka elle-mme. Mais c'tait s'loigner beaucoup des Franais,
laisser un vaste champ  leurs fourrages, et accrotre infiniment le
dcouragement de l'arme russe, qui croyait avoir manqu sa mission
depuis qu'elle n'avait pas pu dfendre Moscou. En effet la tristesse,
l'abattement taient au comble dans cette arme, et le spectacle
des milliers de familles qu'elle tranait  sa suite, les unes 
pied, les autres sur des chars, n'tait pas fait pour diminuer les
sentiments amers qui l'oppressaient. Aussi tout Russe qu'il tait, le
vieux Kutusof commenait-il  n'tre pas beaucoup plus populaire que
Barclay de Tolly. Pour refaire sa popularit, il cherchait par des
propos perfidement sems,  rpandre l'opinion que ce n'tait pas lui
qui avait voulu vacuer Moscou, qu'il y avait t forc par plusieurs
chefs de l'arme, et parmi ces chefs il dsignait Barclay de Tolly,
Benningsen lui-mme, car ce dernier, depuis la mort de Bagration,
devenait  son tour l'objet de ses ombrages. Craignant l'effet que
la perte de Moscou pourrait produire surtout  Saint-Ptersbourg, il
avait expdi l'aide de camp Michaud, pour aller exposer  la cour
ses rsolutions et ses motifs, et faire agrer les unes et les autres.

[Note en marge: Tandis que l'arme russe tourne autour de Moscou,
elle aperoit pendant une nuit l'incendie de cette ville.]

[Note en marge: Fureur inoue rveille dans l'arme russe par ce
douloureux spectacle.]

Tel tait l'tat des choses lorsque tout  coup, dans l'affreuse
nuit du 16 au 17, le vent violent du nord-ouest avait port jusqu'
l'arme russe, qui tournait autour de Moscou, les mugissements et
les sombres lueurs de l'incendie. Ce spectacle horrible surgissant
 l'horizon comme l'ruption d'un volcan, avait arrach l'arme et
le peuple fugitif  leurs bivouacs, et tous s'appelant les uns les
autres, s'taient levs pour contempler ce dsastre de la vieille
capitale de leur patrie. La fureur  cette vue avait t porte
au comble. Le vritable incendiaire, c'est--dire le comte de
Rostopchin, et Kutusof lui-mme, qui n'avait pas le secret du comte
de Rostopchin, mais qui le souponnait, s'taient hts d'annoncer
que c'taient les Franais qui avaient mis le feu  Moscou, et cette
calomnie, si peu vraisemblable, s'tait rpandue dans les rangs du
peuple et de l'arme avec une incroyable promptitude.--Les Franais
ont mis le feu  Moscou! criait-on de toutes parts, et  cette
nouvelle la haine tait devenue ardente comme l'immense bcher de
la malheureuse cit. De tous cts on poussait des cris de rage, on
se montrait avec dsespoir les traits de feu qui jaillissaient de
ce vaste incendie, et qui de temps en temps clairaient l'horizon
entier d'une clatante et sinistre lumire. On demandait vengeance,
on voulait tout de suite aller au combat[30]. Ainsi Rostopchin, qui
en brlant Moscou ne nous avait privs de rien, car il restait
dans cette vaste capitale assez de toits pour nous abriter, assez
de vivres pour nous nourrir, avait nanmoins creus un abme entre
les deux nations, rveill contre nous toute la violence des haines
nationales, rendu les ngociations impossibles, et ranim toute
l'nergie de l'arme russe, que l'impuissance apparente de ses
efforts commenait  dcourager.

[Note 30: Le prince de Wurtemberg dit dans ses Mmoires que lui et
beaucoup d'autres regardaient la cause russe comme perdue aprs la
sortie de Moscou, surtout  cause du dcouragement qui rgnait dans
l'arme, mais que la vue des flammes qui dvoraient la capitale
rendit  cette arme une ardeur nouvelle, et que les esprances
de tous ceux qui taient attachs  la Russie se ranimrent
instantanment. Du reste le tmoignage des trangers qui servaient
dans les armes russes est unanime sur ce point. Militairement l'acte
du comte de Rostopchin fut nul, moralement il eut des consquences
incalculables.]

[Note en marge: Tout le monde criant vengeance, Kutusof se dcide 
oprer son mouvement plus prs de l'ennemi.]

Ce n'tait pas le cas en ce moment de s'loigner trop des Franais,
et de leur laisser le champ libre, avec les dispositions qui se
manifestaient chez les soldats russes. Descendre sur la route de
Riazan jusqu' la ville de Kolomna pour rejoindre l'Oka, c'tait
afficher trop de prudence, et une prudence d'ailleurs inutile, car
exclusivement occups d'arracher aux ruines de Moscou le pain dont
ils avaient besoin, les Franais n'taient pas en mesure de suivre
et d'inquiter l'arme russe. Aussi Kutusof, arriv sur la route de
Riazan jusqu'au bord de la Moskowa, avait-il cru devoir s'y arrter,
et entreprendre,  partir de ce point, le mouvement de flanc projet
autour de l'arme franaise, c'est--dire donner un rayon de dix
lieues, au lieu d'un rayon de trente,  l'arc de cercle qu'il se
proposait de dcrire autour de Moscou, de l'est au sud.

[Note en marge: Manire dont il chappe au gnral Sbastiani.]

Le gnral Kutusof profitant de quelques pourparlers engags entre
le gnral Sbastiani et le gnral Raffskoi, dans le but d'viter
les batailleries inutiles, avait ordonn de se prter  tout ce que
voudraient les Franais, d'endormir ainsi leur vigilance, et de leur
cacher compltement la direction qu'on allait suivre.  dater du 17
en effet, tandis qu'une arrire-garde de cavalerie continuait 
marcher nonchalamment sur la route de Riazan, et attirait  sa suite
le gnral Sbastiani, le gros de l'arme changeant subitement de
direction, s'tait mis  tourner du sud-est au sud-ouest, et s'tait
port derrire la Pakra, petite rivire qui, naissant prs de la
route de Smolensk (voir la carte n 55), trace autour de Moscou un
cercle semblable  celui que les Russes voulaient dcrire, et ds
lors tait propre  leur servir de ligne de dfense. C'est donc
derrire cette rivire, et non derrire l'Oka, que Kutusof vint
se poster, s'tablissant non pas prcisment sur notre ligne de
communication, mais  ct, et pouvant s'y transporter en une marche.

Arriv le 18  Podolsk, Kutusof tait le 19  Krasnaia-Pakra,
derrire la Pakra. C'est de ce point situ tout  fait au sud-ouest,
fort prs de notre ligne de communication, qu'il avait envoy des
coureurs sur la route de Smolensk, pour enlever nos postes et nos
convois, ce qui avait donn l'veil  Napolon, et dtermin de sa
part les mesures que nous venons de faire connatre.

[Note en marge: Murat et Bessires retrouvent la piste de l'ennemi.]

Telle tait la situation prise par l'arme russe, lorsque les
corps de Murat et de Bessires mis en mouvement, commencrent  la
chercher, Murat au sud-est sur la route de Riazan, Bessires au sud,
sur la route de Toula. (Voir les cartes n{os} 54 et 55.) L'erreur du
gnral Sbastiani fut bientt reconnue, et Murat, avec son instinct
d'officier d'avant-garde, tournant  droite, et remontant la Pakra,
eut promptement retrouv la piste de l'ennemi, tandis que Bessires,
appuyant de son ct plus  droite, et du sud tournant un peu au
sud-ouest, vint  Podolsk puis  Desna, o il rencontra le gros de
l'arrire-garde russe commande par Miloradovitch. Les gnraux
franais qui avaient ordre de pousser vivement l'ennemi, afin de
dcouvrir ses desseins, marchrent rsolment  lui; et Murat qui
avait franchi la Pakra sur les traces de l'arme russe, vint  son
tour menacer de la prendre en flanc.

[Note en marge: Benningsen voudrait qu'on livrt bataille aux
Franais.]

[Note en marge: Motifs de Kutusof pour ne pas le vouloir.]

 la vue de Murat tabli au del de la Pakra, le hardi Benningsen
aurait voulu qu'on se rut sur lui pour l'accabler. Mais Kutusof,
qui dj n'tait plus d'accord avec Benningsen, son vrai rival 
cette heure, ne fut pas de cet avis. Il avait en effet d'excellentes
raisons  faire valoir. On ne savait pas dans le camp russe que
Murat tait l uniquement avec sa cavalerie et l'infanterie de
Poniatowski, et on pouvait craindre qu'il n'y ft avec l'arme
franaise elle-mme. Or Kutusof, en comptant tout ce qu'il avait
ramass, n'avait pas plus de 70 mille hommes de troupes rgulires,
et il ne croyait pas sage,  la veille de recueillir le prix d'un
plan de campagne douloureux, mais profond, d'y renoncer tout  coup
pour courir la chance d'une affaire incertaine. De Kalouga, il
allait lui arriver des renforts considrables de troupes rgulires;
il attendait de l'Ukraine une superbe division de vieux Cosaques,
et dans cet intervalle la mauvaise saison, qui s'approchait, la
pnurie de vivres, la difficult des distances, devaient avoir
affaibli l'arme franaise, presque autant que l'arme russe se
serait renforce. Ce n'tait donc pas le cas de livrer bataille avant
le jour o la proportion des forces serait entirement change au
profit des Russes. Bien qu'en fait Kutusof et tort, puisque Murat
ne disposait que d'un dtachement, il avait thoriquement raison, et
sa pense fondamentale tait parfaitement sage. En consquence il
rsolut de se retirer plus loin sur la route de Kalouga, aussi loin
qu'il le faudrait pour viter Murat, car il n'y avait pas de milieu,
il fallait ou l'attaquer ou l'viter.

[Date en marge: Octob. 1812.]

[Note en marge: Il vient prendre position au camp de Taroutino, sur
la route de Kalouga.]

[Note en marge: Murat et Bessires s'arrtent devant le camp de
Taroutino.]

Ayant pris ce dernier parti, on rtrograda encore le 27, en tenant
tte cependant  Murat, qui devenait pressant sur la droite, tandis
que le marchal Bessires se montrait entreprenant sur la gauche,
et les jours suivants on alla s'tablir successivement  Woronowo,
 Winkowo, et enfin  Taroutino derrire la Nara. (Voir la carte
n 55.) Dans son projet d'viter une bataille, le gnral Kutusof
ne pouvait pas mieux faire que de rtrograder jusqu'au point o il
trouverait une position assez forte pour arrter les Franais. La
Nara est une rivire qui naissant comme la Pakra prs de la route de
Smolensk, aux environs de Krimskoi, vient tourner autour de Moscou,
mais en dcrivant un arc plus tendu que la Pakra, ce qui, au lieu
de la faire aboutir dans la Moskowa, la conduit jusqu' l'Oka. Ses
rives sont escarpes, surtout sa rive droite, o s'taient posts les
Russes, et on pouvait y tablir un camp presque inexpugnable. C'est
ce que rsolut le gnral Kutusof, et ce qu'il mit beaucoup de soin
 excuter. Il se proposait l, tandis qu'il serait bien nourri par
les magasins de Kalouga, d'appeler ses recrues, de les verser dans
ses cadres, de les instruire, et de reporter son arme  un nombre
tel qu'il pt enfin affronter les Franais avec avantage. Bessires
et Murat l'ayant suivi jusque-l, s'arrtrent dans l'attitude de
gens qui n'avaient pas renonc  l'offensive, mais qui attendaient
de nouveaux ordres. Ils taient en effet  vingt lieues en arrire
de Moscou, presque sur la route que nous avions suivie pour nous
y rendre, et assez prs de Mojask o s'tait livre la bataille
de la Moskowa. Pousser plus loin ne pouvait tre que le rsultat
d'une grande et dfinitive dtermination, que leur matre seul tait
capable de prendre.

[Note en marge: Moment dcisif pour Napolon, duquel dpend son sort
et celui de l'arme.]

[Note en marge: Divers partis qui s'offrent  lui.]

C'tait pour Napolon un moment grave, qui allait dcider de cette
campagne et probablement de son sort. Aussi ne cessait-il au fond du
Kremlin de mditer sur le parti auquel il devait se rsoudre. Exposer
l'arme  de nouvelles fatigues pour courir aprs les Russes, sans
la certitude de les atteindre, et pour l'unique avantage de leur
livrer encore quelque combat plus ou moins meurtrier, n'tait pas
aux yeux de Napolon une rsolution admissible. L'infanterie tait
trs-fatigue et fort amoindrie par la maraude, la cavalerie tait
ruine. L'arme entire  peine entre  Moscou, et depuis qu'elle y
tait ayant pass presque toutes ses journes  se dbattre contre
l'incendie, n'avait pas eu le loisir de respirer. C'est tout au plus
si elle avait got cinq  six jours d'un vrai repos. Il fallait donc
la mnager, et ne la tirer de son immobilit qu'au moment de prendre
un parti dcisif. Mais ce parti le temps tait venu d'y penser, car
le mois de septembre s'tant coul, et aucune rponse aux ouvertures
qu'on avait essayes n'tant arrive de Saint-Ptersbourg, il
fallait songer ou  s'tablir  Moscou, ou  quitter cette capitale
pour se rapprocher de ses magasins, de ses renforts, de ses
communications avec la France, c'est--dire de la Pologne.

[Note en marge: Hiverner  Moscou.]

[Note en marge: Rentrer en Pologne.]

[Note en marge: C'est le parti qui plat  tout le monde, et qui
dplat  Napolon.]

Hiverner  Moscou tait une rsolution qui au premier abord n'avait
l'approbation de personne, car personne n'admettait qu'on pt
s'immobiliser pendant six mois  deux cents lieues de Wilna,  trois
cents de Dantzig,  sept cents de Paris, avec le plus grand doute
sur les moyens de nourrir l'arme, avec la perspective d'tre bloqu
non-seulement par l'hiver, mais par toutes les forces russes. Quitter
Moscou, pour retourner en Pologne, tait au contraire une ide qui
rpondait  la pense de tous, Napolon seul except. Pour lui,
quitter Moscou c'tait rtrograder, c'tait avouer au monde qu'on
avait commis une grande faute en marchant sur cette capitale, qu'on
dsesprait d'y trouver ce qu'on tait venu y chercher, la victoire
et la paix; c'tait renoncer  cette paix, ressource la plus prompte,
et incontestablement la plus sre de se tirer de l'embarras o l'on
s'tait mis en s'avanant si loin; c'tait dchoir, c'tait perdre
en partie, peut-tre en entier, ce prestige qui tenait l'Europe
subjugue, la France elle-mme docile, l'arme confiante, nos allis
fidles; c'tait non pas descendre, mais tomber de l'immense hauteur
 laquelle on tait parvenu.

[Note en marge: Motifs de Napolon pour rpugner  tout ce qui aurait
l'apparence d'une retraite.]

Aussi fallait-il s'attendre que Napolon ne prendrait ce parti qu'
la dernire extrmit; et ce n'tait pas l'orgueil seul de ce grand
homme qui rpugnait  un mouvement rtrograde, c'tait le sentiment
profond de sa situation prsente; car il suffisait d'un doute inspir
au monde sur la ralit de ses forces, pour que tout l'difice de sa
grandeur ft expos  s'crouler d'un seul coup. Dj Torrs-Vdras
avait sembl arrter sa puissance au Midi; toutefois il y avait une
explication, c'tait son absence, et la prsence en Portugal de l'un
de ses lieutenants, qui, quelque grand qu'il ft, n'tait pas lui.
Mais s'il rencontrait au Nord, l o il commandait en personne, et 
la tte de ses principales armes, un nouvel obstacle, on n'allait
pas manquer de le regarder comme dfinitivement arrt dans le cours
de ses victoires; on allait concevoir l'esprance de le vaincre, et
une seule esprance rendue  l'Europe esclave pouvait la soulever
tout entire sur ses derrires, et submerger le nouveau Pharaon sous
les flots d'une insurrection europenne.

Napolon avait donc raison de se proccuper gravement de la manire
dont il quitterait Moscou, et de ne vouloir en sortir qu'avec
l'attitude d'un ennemi qui manoeuvre, et non pas avec celle d'un
ennemi qui bat en retraite. Dans cette vue plusieurs conduites
s'offraient. Ainsi, par exemple, un retour par la route de Kalouga,
o l'on trouverait toutes les ressources des riches provinces du
midi, sur laquelle on battrait l'arme russe, et d'o l'on pourrait
enfin revenir par Jelnia sur Smolensk, devait bien ressembler  une
manoeuvre autant qu' une retraite. Mais cette marche, qui serait
toujours au fond un mouvement rtrograde, quelque soin qu'on prt
de le dissimuler, car il serait impossible d'hiverner  Kalouga 
cause de la distance de cette ville  Smolensk, nous condamnerait 
un trajet de cent cinquante lieues au moins, et  toutes les pertes
insparables d'un pareil trajet; elle nous procurerait  la vrit
l'avantage de rencontrer et de battre l'arme russe, mais en nous
obligeant de porter avec nous cinq ou six mille blesss,  moins
qu'on ne les livrt  l'exaspration de l'ennemi, et tout en nous
ramenant vers nos quartiers, ramnerait aussi les Russes vers leurs
provinces les plus riches, et surtout vers les renforts qui leur
arrivaient de Turquie. Aussi Napolon n'avait-il que trs-peu de
penchant pour cette opration, et,  battre en retraite, il aimait
mieux purement et simplement refaire la route,  nous connue, de
Mojask, Wiasma, Dorogobouge, Smolensk, moins longue que celle de
Kalouga d'une cinquantaine de lieues, ruine il est vrai, mais sur
laquelle les convois de vivres sortis de Smolensk pouvaient venir
 notre rencontre jusqu' mi-chemin, et sur laquelle d'ailleurs
devaient nous suivre dix jours de vivres tirs de Moscou; sur
laquelle enfin nous protgerions toutes nos vacuations par notre
seule prsence, et ne serions que trs-peu exposs  livrer bataille,
et  nous charger de nouveaux blesss.

[Note en marge: Belle opration imagine par Napolon, consistant
dans un mouvement combin qui le rapprocherait de la Pologne, en
menaant Saint-Ptersbourg.]

Mais ni l'un ni l'autre de ces projets, qui tous deux taient une
renonciation vidente  l'offensive, ne convenait  Napolon. Le
plan le seul bon  ses yeux, tait celui qui runirait les quatre
conditions suivantes: 1 de le replacer dans des communications
certaines et quotidiennes avec Paris; 2 de rapprocher l'arme de
ses ressources en vivres, quipements et recrues; 3 de conserver
entier le prestige de nos armes; 4 enfin d'appuyer fortement les
ngociations de paix rcemment essayes. Ces quatre conditions,
il les avait trouves dans un plan que son gnie inpuisable, et
fortement excit par le danger de la situation, avait conu, et qui
tait digne de tout ce qu'il avait jamais imagin de plus profond et
de plus grand. Ce plan consistait dans une retraite oblique vers le
nord, qui, se combinant avec un mouvement offensif du duc de Bellune
sur Saint-Ptersbourg, aurait le double avantage de nous ramener
en Pologne, en nous laissant aussi menaants que jamais, ds lors
tout aussi puissants pour ngocier. Voici le dtail de ce plan que
Napolon voulut rdiger, et rdigea en effet, comme il avait coutume
de faire quand il cherchait  se bien rendre compte de ses propres
ides.

Napolon, ainsi qu'on l'a vu, s'tait mnag, outre l'arme du
prince de Schwarzenberg sur le Dniper, et l'arme des marchaux
Saint-Cyr et Macdonald sur la Dwina, le corps du duc de Bellune
au centre, lequel attendait  Smolensk des ordres ultrieurs. Le
corps de ce marchal, fort de 30 mille hommes, pouvait tre lev
 40 mille par la runion d'une partie des troupes westphaliennes,
saxonnes, polonaises, qui n'avaient pas eu le temps de rejoindre,
et des bataillons de marche destins au recrutement de l'arme.
Il tait facile de le porter au nord de la Dwina, sur la route
de Saint-Ptersbourg par Witebsk et Veliki-Luki. (Voir la carte
n 54.) Runi l au marchal Saint-Cyr et  une division du
marchal Macdonald, il devait compter 70 mille hommes au moins,
prts  se diriger sur la seconde capitale de la Russie, sige
actuel du gouvernement. Devant ce corps le comte de Wittgenstein
n'aurait autre chose  faire qu' se retirer promptement sur
Saint-Ptersbourg. Au moment o le duc de Bellune commencerait son
mouvement, Napolon avec la garde, le prince Eugne, le marchal
Davout, pouvait se retirer obliquement au nord, dans la direction
de Veliki-Luki, en marchant presque paralllement  la route de
Smolensk, et  une distance de douze ou quinze lieues de cette
route, par Woskresensk, Wolokolamsk, Zubkow, Bieloi, tandis que le
marchal Ney suivant avec son corps la route directe de Moscou 
Smolensk, couvrirait toutes nos vacuations, et que Murat se drobant
 Kutusof, par un mouvement sur sa droite, se porterait  Mojask, et
viendrait avec le marchal Ney s'tablir entre Smolensk et Witebsk.
Aprs dix ou douze jours de cette marche si profondment combine,
l'arme serait ainsi place: le duc de Bellune avec 70 mille hommes 
Veliki-Luki, menaant Saint-Ptersbourg, Napolon avec 70  Wielij,
prt  l'appuyer, ou  se runir aux 30 mille hommes de Ney et de
Murat pour tenir tte  Kutusof, par quelque route que celui-ci vnt
nous chercher. D'aprs toutes les probabilits, on devait achever
ce trajet sans tre rejoint par l'ennemi, sans tre talonn, sans
perdre tout ce qu'on perd quand on est suivi de trop prs, sans
souffrir de la disette, car la route de Woskresensk, Wolokolamsk,
Bieloi, que Napolon se proposait de prendre, tait toute neuve, par
consquent assez bien approvisionne, et Ney et Murat, sur la route
de Smolensk, qui tait la ntre, pouvaient bien amener des vivres
pour 30 mille hommes. De plus nous aurions attir les Russes en
sens inverse de leurs renforts, ce qui les exposerait  en perdre
la moiti pour nous rejoindre, et tout en nous retirant en Pologne,
nous aurions pris une position offensive, ncessaire  la paix; nous
serions ainsi, sans avoir rien perdu, ni moralement ni physiquement,
sortis du mauvais pas de Moscou par une marche des plus hardies et
des plus belles qu'on et jamais excutes. Quant  l'hivernage, tout
annonait que dans ces conditions il serait facile. Nos magasins
tant runis  Wilna, pouvaient par le tranage, si commode en hiver,
tre prochainement transports  Polotsk et  Witebsk, d'o l'arme
tirerait ses vivres. L'immense quantit de boeufs runis  Grodno,
n'ayant qu' traverser un pays ami, arriveraient  Witebsk sans
difficult. Puis, le printemps venu, Napolon ayant employ l'hiver
 rassembler de nouvelles forces, serait en mesure de marcher avec
300 mille hommes sur Saint-Ptersbourg. Il est probable que devant
la simple menace d'une telle marche, la paix, si nous n'tions pas
trop difficiles sur les conditions, serait signe, ou qu'en tout cas
nous occuperions Saint-Ptersbourg comme nous avions occup Moscou,
sans danger de trouver cette seconde capitale incendie, car le bois
y tait moins employ dans les constructions qu' Moscou, car les
Russes ne feraient pas deux fois un pareil sacrifice, car enfin le
fanatisme moscovite y tait beaucoup moins ardent.

[Note en marge: La disposition des esprits dans l'arme rend
impraticable le beau plan que Napolon avait conu.]

Ce plan runissait donc toutes les conditions que Napolon s'tait
proposes, de rtablir ses communications quotidiennes avec le
centre de son empire, de ramener l'arme vers la Pologne, de
conserver intact le prestige de ses armes, et d'appuyer par un
mouvement srieusement offensif les ngociations pacifiques qu'il
avait le projet d'entamer. Son gnie n'avait jamais rien imagin
de plus habile, de plus profond, de plus admirable. Conu dans les
derniers jours de septembre, arrt et rdig[31] dans les deux
ou trois premiers jours d'octobre, ce projet pouvait, en partant
immdiatement, tre compltement excut au 15 octobre, poque o
le temps devait tre beau encore, et o il fut en effet superbe.
Tout se prtait donc parfaitement  l'excution du nouveau plan, qui
tait en quelque sorte une inspiration d'en haut venue  Napolon
pour son salut. Mais tout ce qu'il imaginait de meilleur tait
destin  chouer, par le vice mme de la situation qu'il s'tait
cre, en s'aventurant  une pareille distance. Ayant dj tant
demand  ses soldats et  ses lieutenants, les ayant mens si loin,
et n'ayant  leur offrir  Moscou que des ruines, il tait oblig
de les mnager infiniment, de les consulter plus que de coutume,
de chercher  les concilier  ses projets, au lieu de commander
imprieusement, brivement, comme il avait fait  toutes les poques
de sa carrire, o chaque jour amenait un rsultat prodigieux, et
accroissait son ascendant. Or, il commenait  rgner dans l'arme,
outre une immense lassitude, une tristesse profonde, qui naissait de
la vue seule de cette ville en cendres, et du secret effroi qu'on
prouvait en songeant  la longueur du retour, et  ce terrible
hiver de Russie, duquel on tait spar par un mois tout au plus.
 des esprits ainsi disposs il fallait parler non plus en matre
imprieux qui commande sans explication parce que le succs quotidien
suffit  tout expliquer, mais en matre doux, presque caressant, qui
consulte, et persuade plutt qu'il n'ordonne. Napolon entretint donc
successivement chacun de ses lieutenants de son projet, mais  peine
avait-il dit les premiers mots qu'ils se rcrirent tous contre une
nouvelle course au nord, contre une nouvelle conqute de capitale.
Le mouvement sur Moscou, auquel, dans l'espoir d'un grand rsultat,
on avait sacrifi toutes les considrations de prudence, avait trop
mal russi, pour qu'on ft tent de recommencer, en s'engageant
plus loin, au milieu d'une saison plus avance, dans une marche sur
Saint-Ptersbourg.

[Note 31: Ce projet est rapport, mais entirement dfigur, dans
le rcit de M. Fain (Manuscrit de 1812). Il est rapport  une date
qui ne peut tre la vritable, car M. Fain prtend que l'Empereur
le conut et l'arrta au chteau de Ptrowskoi, o il sjourna
pendant l'incendie de Moscou, du 16 au 19 septembre. Or il existe
aux archives et dans la correspondance de Napolon, un expos de
ce plan, divis en titres et articles comme un projet de loi, et
contenant l'opinion de Napolon sur l'tat de la guerre de Russie,
et sur les meilleurs moyens de la terminer. Ce document, l'un des
plus importants de la campagne et des plus glorieux pour le gnie de
Napolon, porte la date d'octobre, sans dsignation de jour. Il ne
pouvait donc avoir t arrt au chteau de Ptrowskoi, que Napolon
quitta le 19 septembre. De plus tout donne lieu de croire, d'aprs
les circonstances indiques dans l'expos lui-mme, que le plan se
rapporte aux deux ou trois premiers jours d'octobre, et point du tout
au 16, 17 ou 18 septembre. videmment ce plan fut rdig pour tre
communiqu aux lieutenants de Napolon, et ne dut tre abandonn
qu'aprs une consultation avec eux. Il fut vraisemblablement conu
dans les derniers jours de septembre, et mis par crit du 1er au 3
octobre. Dans l'ordre des ides qui ont d se succder dans l'esprit
de Napolon, on ne peut le placer ni avant ni aprs. M. Fain n'a d
avoir que le souvenir de cette dicte, et ne l'avait certainement pas
sous les yeux en crivant son ouvrage, sans quoi il l'aurait ajoute
aux pices justificatives, dans lesquelles il a mis tout ce qu'il
possdait de la correspondance de Napolon.]

Il ne s'agissait pourtant pas d'aller conqurir la seconde capitale
de la Russie, mais de rtrograder obliquement sur la Pologne, et
de se placer,  titre d'appui seulement, derrire un corps qui
lui-mme tait appel non pas  se porter sur Saint-Ptersbourg,
mais  le menacer, ce qui tait bien diffrent, et ce qui a donn
lieu depuis  la fausse version d'un projet de marcher de Moscou
sur Saint-Ptersbourg, que Napolon aurait, dit-on, form  cette
poque. La diffrence tait essentielle, mais les esprits, inquiets
et rebuts, ne s'arrtaient pas  toutes ces distinctions. Les uns
allguaient les bruyres, les marcages, la strilit des provinces
du nord, qu'il s'agissait de traverser; les autres faisaient
valoir, malheureusement avec trop de raison, l'tat de l'arme,
l'puisement de la cavalerie, la ruine des charrois de l'artillerie,
l'indispensable ncessit de laisser reposer hommes et chevaux,
afin qu'ils pussent refaire la route si longue qui nous sparait de
Smolensk, la ncessit aussi de se retirer avant la mauvaise saison,
et d'entamer en attendant quelques ngociations qui pussent conduire
 la paix, moyen toujours le plus assur de sortir sains et saufs du
mauvais pas o l'on s'tait engag.

[Note en marge: Napolon, contrari dans l'excution du plan le
meilleur, flotte entre divers projets, et songe  des ouvertures de
paix.]

Napolon s'aperut bien vite qu'il ne fallait actuellement rien
demander  des esprits rebuts, et assombris par le spectacle qu'ils
avaient sous les yeux, et se laissa surtout dtourner de son projet
par l'tat de l'arme, qui exigeait imprieusement quelque repos.
Oblig d'abandonner, ou d'ajourner au moins le seul plan capable de
le tirer d'embarras, il laissa flotter son esprit entre plusieurs
projets, qui d'abord lui avaient paru inadmissibles, comme celui
de s'tablir  Moscou mme, et d'y passer l'hiver en tendant ses
cantonnements pour se procurer des fourrages, comme celui de placer
une garnison  Moscou, et d'aller ensuite se fixer dans la riche
province de Kalouga, d'o il tendrait sa main gauche sur Toula,
sa main droite sur Smolensk. Mais  tous ces projets il y avait de
graves objections, et leur difficult le ramenait sans cesse vers le
dsir de cette paix qu'il avait follement sacrifie  ses prtentions
de domination universelle, et qu'il souhaitait maintenant, quoique
victorieux, aussi ardemment qu'aucun vaincu ait jamais pu la dsirer.

[Note en marge: Mission de M. de Lauriston auprs du gnral Kutusof.]

[Note en marge: Ce qu'il doit dire au gnralissime russe.]

Dans ces continuelles perplexits, il imagina d'envoyer M. de
Caulaincourt  Saint-Ptersbourg, afin d'y ouvrir franchement
une ngociation avec l'empereur Alexandre. Quels que fussent ses
embarras, son attitude de vainqueur, traitant de Moscou mme, avait
assez de grandeur pour qu'il pt hasarder une pareille dmarche. Mais
M. de Caulaincourt, qui craignait que sous cette grandeur apparente
ne pert la difficult de la situation, qui craignait aussi de
ne plus trouver  Saint-Ptersbourg la faveur dont il avait joui
autrefois, refusa une telle mission, en affirmant, du reste avec
raison, qu'elle ne russirait pas. Napolon s'adressant alors  M.
de Lauriston, dont il avait trop ddaign le modeste bon sens, le
chargea de se rendre au camp du gnral Kutusof, non point pour y
offrir la paix, mais pour aller y exprimer au gnralissime russe le
dsir de donner  la guerre un caractre moins froce. Le gnral
Lauriston devait prendre prtexte de l'incendie de Moscou, pour
dire que les Franais, habitus  mnager les populations vaincues,
 leur pargner les maux inutiles, avaient le coeur contrist de
ne rencontrer partout que des villes incendies, des populations
dsoles, des blesss expirant au milieu des flammes, et qu'il
tait cruel pour leur humanit, fcheux pour l'honneur de tous,
mais particulirement dommageable pour la prosprit de la Russie,
de continuer un pareil genre de guerre; que s'il venait faire une
telle dmarche, ce n'est pas que ce genre de guerre et embarrass
les Franais, car jusqu'ici on n'avait pas russi  les empcher
de vivre, tmoin l'abondance dont ils jouissaient sur les ruines
fumantes de Moscou; mais parce qu'ils voyaient avec regret qu'on
imprimt  une guerre toute politique, terminable par un trait
facile  conclure, un caractre rvoltant de barbarie et de haine
irrconciliable.

De ces insinuations  des paroles de paix il n'y avait pas loin,
et on tait sur une pente qui ne pouvait manquer d'y conduire
assez rapidement. Si on l'coutait, M. de Lauriston avait mission
de s'avancer davantage; il devait dire qu'il y avait dans la
dernire brouille bien plus de malentendu que de causes vritables
d'inimitis, surtout d'inimitis implacables, et que c'taient
les ennemis des deux pays qui s'taient interposs entre les deux
souverains pour les brouiller au profit de l'Angleterre. Il devait
insinuer que la paix serait facile, et que, si la Russie la dsirait,
les conditions n'en seraient pas rigoureuses. Il devait enfin
mettre tous ses soins  obtenir au moins un armistice provisoire,
qui pargnt l'effusion du sang, effusion inutile quant  prsent,
puisque aucune des deux armes ne semblait dispose  tenter quelque
chose de srieux. Certes,  descendre  de telles dmarches, tout
victorieux qu'on tait, il et bien mieux valu ne pas commencer une
guerre aussi fatale, et on peut dire que M. de Lauriston tait bien
veng en ce moment du peu d'accueil que ses conseils avaient reu 
Paris six mois auparavant. Mais pour un bon citoyen la vengeance qui
sort des malheurs de son pays n'est qu'un malheur de plus.

[Note en marge: Dpart de M. de Lauriston pour le camp russe.]

[Note en marge: Kutusof de peur de se compromettre refuse d'abord de
voir M. de Lauriston.]

[Note en marge: Fiert de celui-ci.]

[Note en marge: On court aprs lui pour le ramener.]

M. de Lauriston partit le 4 octobre, aprs s'tre fait prcder
auprs du gnral Kutusof par un billet qui annonait son dsir
d'un entretien direct avec le chef de l'arme russe. Il arriva
au camp ennemi le jour mme. Le prudent Kutusof, entour par les
partisans les plus exalts de la guerre, et notamment par les agents
anglais accourus pour le surveiller, hsita d'abord  recevoir
personnellement M. de Lauriston, dans la crainte d'tre compromis,
et appel un tratre, comme Barclay de Tolly. Il envoya donc l'aide
de camp de l'empereur, prince Wolkonsky, pour recevoir et entretenir
le gnral Lauriston au quartier de Benningsen. M. de Lauriston,
offens de ce procd, refusa de s'aboucher avec le prince Wolkonsky,
et rentra au quartier gnral de Murat, disant qu'il n'entendait
traiter qu'avec le gnralissime lui-mme. Cette brusque rupture
de relations  peine commences inquita cependant l'tat-major
russe. Si dans les rangs infrieurs de l'arme la passion contre
les Franais tait toujours ardente, dans les rangs plus levs on
commenait  se diviser,  trouver cette guerre bien atroce et bien
ruineuse, et  ne plus regarder les Franais comme les auteurs de
l'incendie de Moscou; on sentait en un mot sa colre diminuer avec
son sang si abondamment rpandu. On n'aurait donc pas voulu qu'on
rendt toute paix absolument impossible[32]. Les ennemis eux-mmes de
la paix regrettaient la conduite tenue envers le gnral Lauriston,
par un tout autre motif. Comprenant trs-bien la situation des
Franais, sentant l'intrt qu'on avait  les retenir  Moscou, dans
cette Capoue bien attrayante encore quoique incendie, craignant
qu'une rupture aussi offensante ne les attirt pleins de colre
et de rsolution sur l'arme russe, qui n'tait ni renforce ni
remise, ils regrettaient qu'on et si mal accueilli l'envoy de
Napolon, et voulurent qu'on court en quelque sorte aprs lui. Le
rus Benningsen, qui joignait la finesse  l'audace, tcha de voir
Murat, s'entretint avec lui, profita de sa facilit pour lui arracher
bien des aveux regrettables, et en lui exprimant un dsir de la paix
qui tait feint, l'amena  en exprimer un qui ne l'tait pas, et
qui n'tait que trop visible. Des rapprochements semblables eurent
lieu presque spontanment aux avant-postes, entre des officiers de
divers grades, et il s'tablit une espce d'armistice de fait,  la
suite duquel il fut convenu qu'on recevrait le gnral Lauriston au
quartier mme du gnralissime.

[Note 32: Le gnral Clausewitz, dans ses intressants Mmoires si
remplis de sens et d'impartialit, dit formellement que la fatigue
commenait  se faire sentir dans l'arme russe, qu'il tait donc
heureux que l'empereur Alexandre n'y ft pas, car peut-tre ses
dispositions habituellement pacifiques s'accordant avec celles
de l'arme, on et trait avec Napolon, et perdu l'occasion
d'affranchir l'Allemagne, ce qui pour le gnral Clausewitz, Allemand
et Prussien, tait naturellement l'objet essentiel de la guerre.
Cette assertion, quoique vraie, n'empche pas qu'il y et aussi une
part de calcul dans l'accueil fait au gnral Lauriston, ainsi qu'on
va le voir. Il y eut tout  la fois ruse pour tromper les Franais,
et quelque peu de penchant pour la paix. Les sentiments des hommes
sont toujours plus complexes qu'on ne l'imagine, ce qui rend si
difficile de les dmler, et de les reproduire dans la juste mesure
de la vrit.]

[Note en marge: Entrevue de M. de Lauriston avec le gnral Kutusof.]

[Note en marge: Envoi d'un officier  Saint-Ptersbourg, et, en
attendant la rponse d'Alexandre, on convient d'un armistice tacite.]

M. de Lauriston se rendit donc auprs du prince Kutusof, et eut avec
lui plusieurs entretiens. Les Russes sont aussi doux que braves,
aussi dissimuls que violents, selon le calcul ou l'entranement
du moment. Soit dsir de la paix, soit intention d'endormir les
Franais, on avait des raisons de bien accueillir leur reprsentant,
et cela ne cotait d'ailleurs pas beaucoup aux gnraux russes, 
qui la politesse est naturelle, et  qui M. de Lauriston inspirait
une juste estime. Le prince Kutusof l'entretint longtemps, rpondit
avec adresse et dignit  toutes ses observations, lui dit, au
sujet des plaintes contre le caractre imprim  la guerre, qu'il
s'appliquait de son mieux  lui conserver le caractre d'une guerre
rgulire entre nations civilises, qu'elle le conserverait partout
o il pourrait se faire obir, mais que sa voix ne serait pas coute
des paysans russes, et qu'il n'tait pas tonnant qu'on ne pt
pas civiliser en trois mois un peuple que les Franais appelaient
barbare. Il rpondit aux justifications du gnral Lauriston
relativement  l'incendie de Moscou, que pour lui il tait loin
d'en accuser les Franais, et que dans son opinion le patriotisme
moscovite tait le seul auteur de ce grand sacrifice, car les Russes
aimaient mieux rduire leur pays en cendres que de le livrer 
l'ennemi. Relativement aux insinuations de paix, relativement mme
 un armistice, le gnral Kutusof se prsenta comme dpourvu
de tout pouvoir, et comme oblig d'en rfrer  l'empereur. Il
proposa, ce qui fut accept, d'expdier l'aide de camp Wolkonsky
 Saint-Ptersbourg, afin d'y porter les ouvertures de Napolon,
et d'en rapporter une rponse. Quant  l'armistice, il n'tait pas
possible d'en signer un, mais il fut convenu que sur toute la ligne
des avant-postes on cesserait de tirailler, ce qui ne s'tendrait pas
toutefois aux ailes extrmes des deux armes, et ce qui n'tait pas
ds lors un empchement aux courses des Cosaques et aux fourrages de
notre arme.

Quelques politesses qu'on et prodigues au gnral Lauriston, il
ne voulut pas demeurer au camp des Russes, comme aurait pu faire
un vaincu attendant la paix dont il avait besoin, et il revint 
Moscou pour transmettre  Napolon le dtail de ce qu'il avait dit et
entendu.

[Note en marge: Napolon emploie le temps pass  Moscou  refaire
l'arme, et  rendre possible l'excution de divers plans.]

[Note en marge: Ses ordres sur ses derrires.]

[Note en marge: vacuation des blesss.]

[Note en marge: Travaux de dfense au Kremlin.]

[Note en marge: Soin pour se procurer des vivres.]

[Note en marge: Genre de vie de Napolon pendant son sjour  Moscou.]

Bien que Napolon comptt peu sur la paix depuis l'accs de
rage qui avait produit l'incendie de Moscou, depuis surtout les
ouvertures infructueuses dont MM. Toutelmine et Jakowleff avaient
t les intermdiaires, il crut devoir cependant attendre les dix
ou douze jours qu'on disait ncessaires pour avoir une rponse de
Saint-Ptersbourg. Quelque vagues que fussent ses esprances de paix,
il ne put toutefois se dfendre d'en concevoir quelques-unes, tant
tait grand le besoin qu'il en prouvait; et, en tout cas, il ne
croyait pas que cette prolongation de sjour ft un temps perdu,
car elle servirait  refaire l'arme. Les gens les plus habitus
au climat du pays lui affirmaient que les geles n'arrivaient
point avant le milieu ou la fin de novembre. Un ajournement de dix
ou douze jours devait le conduire  la mi-octobre, et rien ne le
portait  croire qu'en partant du 15 au 18 il partt trop tard. En
attendant, il se prparait  toutes fins,  se retirer sur Smolensk,
comme  passer l'hiver  Moscou. Il enjoignit  Murat de se tenir
en observation devant le camp de Taroutino, d'y faire reposer les
troupes en les nourrissant le mieux possible, et il lui envoya,
autant que ses moyens de transport le lui permettaient, des vivres
tirs des caves de Moscou. Il ordonna un nouveau mouvement en avant,
tant aux troupes laisses sur les derrires, qu'aux bataillons de
marche destins  recruter les corps. Il prescrivit la formation
d'une division de quinze mille hommes  Smolensk, laquelle devait
s'avancer sur Jelnia pour lui donner la main s'il se portait sur
Kalouga. Il recommanda au duc de Bellune de se tenir prt  toute
sorte de mouvements; il ordonna de faire partir pour Moscou tous les
hommes dbands qui  Wilna, Minsk, Witebsk, Smolensk, avaient t
recueillis, qu'on ne mettait pas en marche faute d'avoir des armes 
leur fournir, et qu'il se proposait d'armer avec les nombreux fusils
trouvs dans le Kremlin. Il recommanda de les faire venir au milieu
de convois capables de les protger. Il arrta un rglement pour ces
convois, dfendit de les faire partir  moins qu'ils ne fussent de
1500 hommes d'infanterie bien arms, indpendamment des troupes de
cavalerie et d'artillerie qui pourraient s'y joindre, leur prescrivit
expressment de camper en carr, le commandant au milieu, veilla de
nouveau  l'approvisionnement  prix d'argent de tous les postes de
la route, et commena de s'occuper des vacuations de blesss. Il
enjoignit  Junot d'en faire trois parts, une de ceux qui seraient
capables de marcher dans quinze jours, une de ceux auxquels un temps
plus long serait ncessaire, une troisime enfin de ceux qu'on devait
renoncer  transporter. Il dfendit de s'occuper des premiers qui
pouvaient se retirer  pied, et des derniers qu'il fallait laisser
mourir sur place; il ordonna l'vacuation des autres sur Wilna, soit
au moyen des voitures du pays, soit au moyen des voitures du train
des quipages, dont il y avait environ 1200  Moscou, et dont il
consacra 200  cet objet. Dans la supposition mme de l'hiver pass 
Moscou, car dans sa perplexit Napolon n'excluait aucune hypothse,
il entreprit des travaux de dfense au Kremlin, fit dtruire les
btiments adosss  cette forteresse, hrisser les tours de canons,
couvrir les portes de tambours, fortifier quelques-uns des principaux
couvents de la ville servant de magasins, fabriquer avec les poudres
trouves au Kremlin des gargousses et des cartouches, afin d'assurer
un double approvisionnement aux 600 bouches  feu de l'arme, veiller
avec le plus grand soin  la dcouverte,  la conservation des
denres alimentaires, de manire  pourvoir chaque corps de cinq
ou six mois de vivres, en pain, sel, spiritueux, viandes sales.
L'approvisionnement en fourrages tant toujours la principale
difficult, il porta le prince Eugne sur la route de Jaroslaw, et le
marchal Ney sur celle de Wladimir,  une distance de douze ou quinze
lieues, pour occuper, pacifier, conserver une grande tendue de pays,
et s'y procurer l'aliment du btail et de la cavalerie. De plus
il tcha d'attirer les paysans, en payant comptant et  trs-haut
prix les lgumes, les fourrages, les vivres de toute espce. Il fit
chercher des popes, et les engagea  rouvrir les glises de Moscou,
 y clbrer le culte divin,  y prier mme pour leur souverain
lgitime, l'empereur Alexandre. Enfin, non pour s'amuser, car il
n'en avait pas besoin, mais pour distraire ses officiers, surtout
pour donner du pain  de pauvres Franais exerant en Russie le
mtier de comdiens, il fit rouvrir les thtres, et, entour d'une
brillante cour militaire, assista aux reprsentations dramatiques qui
faisaient jadis les dlices de la noblesse russe, s'y prenant ainsi
de son mieux pour ressusciter le cadavre de la malheureuse Moscou.
Il passait ensuite les nuits  expdier les affaires administratives
de son empire, qu'une estafette arrivant de Paris en dix-huit
journes lui apportait plusieurs fois par semaine. Quelquefois il
tait attir tout  coup aux fentres du Kremlin par des colonnes
de fume, s'levant de temps en temps de l'incendie qui consumait
encore sourdement la ville infortune. Confiant quand il revenait au
souvenir de tant de dangers glorieusement surmonts, triste quand il
voyait l'abme dans lequel il s'tait enfonc si profondment, il ne
montrait rien sur son superbe visage de ses agitations intrieures,
car il n'y avait pas un coeur autour de lui qu'il et voulu exposer
au pesant fardeau de ses confidences. Ainsi, tantt rassur, tantt
inquiet, pouvant faire encore un miracle aprs en avoir accompli tant
d'autres, il tait l, dans cet antique palais des czars, au solstice
de sa puissance, c'est--dire  cette espce de temps indtermin qui
spare l'poque de la plus grande lvation des astres de celle de
leur dclin.

FIN DU QUARANTE-QUATRIME LIVRE.




LIVRE QUARANTE-CINQUIME.

LA BRZINA.

     tat des esprits  Saint-Ptersbourg. -- Entrevue de l'empereur
     Alexandre  Abo avec le prince royal de Sude. -- Plan d'agir
     sur les derrires de l'arme franaise tmrairement engage
     jusqu' Moscou. -- Renfort des troupes de Finlande envoy au
     comte de Wittgenstein, et runion de l'arme de Moldavie 
     l'arme de Volhynie sous l'amiral Tchitchakoff. -- Ordres aux
     gnraux russes de se porter sur les deux armes franaises qui
     gardent la Dwina et le Dniper, afin de fermer toute retraite 
     Napolon. -- Injonction au gnral Kutusof de repousser toute
     ngociation, et de recommencer les hostilits le plus tt
     possible. -- Pendant ce temps, Napolon, sans beaucoup esprer
     la paix, est retenu  Moscou par sa rpugnance pour un mouvement
     rtrograde, qui l'affaiblirait aux yeux de l'Europe, et rendrait
     toute ngociation impossible. -- Il penche pour le projet de
     laisser une force considrable  Moscou, en allant avec le
     reste de l'arme s'tablir dans la riche province de Kalouga,
     d'o il tendrait la main au marchal Victor, amen de Smolensk
      Jelnia. -- Pendant que Napolon est dans cette incertitude,
     Kutusof ayant procur  son arme du repos et des renforts,
     surprend Murat  Winkowo. -- Combat brillant dans lequel Murat
     rpare son incurie par sa bravoure. -- Napolon irrit marche
     sur les Russes afin de les punir de cette surprise, et quitte
     Moscou en y laissant Mortier avec 10 mille hommes pour occuper
     cette capitale. -- Dpart le 19 octobre de Moscou, aprs y
     tre rest trente-cinq jours. -- Sortie de cette capitale. --
     Singulier aspect de l'arme tranant aprs elle une immense
     quantit de bagages. -- Arrive sur les bords de la Pakra. --
     Parvenu en cet endroit, Napolon conoit tout  coup le projet
     de drober sa marche  l'arme russe, et,  la confusion de
     celle-ci, de passer de la vieille sur la nouvelle route de
     Kalouga, d'atteindre ainsi Kalouga sans coup frir, et sans
     avoir un grand nombre de blesss  transporter. -- Ordres pour
     ce mouvement, qui entrane l'vacuation dfinitive de Moscou. --
     L'arme russe, avertie  temps, se porte  Malo-Jaroslawetz, sur
     la nouvelle route de Kalouga. -- Bataille sanglante et glorieuse
     de Malo-Jaroslawetz, livre par l'arme d'Italie  une partie de
     l'arme russe. -- Napolon, se flattant de percer sur Kalouga,
     voudrait persister dans son projet, mais la crainte d'une
     nouvelle bataille, l'impossibilit de traner avec lui neuf ou
     dix mille blesss, les instances de tous ses lieutenants, le
     dcident  reprendre la route de Smolensk, que l'arme avait
     dj suivie pour venir  Moscou. -- Rsolution fatale. --
     Premires pluies et difficults de la route. -- Commencement
     de tristesse dans l'arme. -- Marche difficile sur Mojask et
     Borodino. -- Disette rsultant de la consommation des vivres
     apports de Moscou. -- L'arme traverse le champ de bataille
     de la Moskowa. -- Douloureux aspect de ce champ de bataille.
     -- Les Russes se mettent  notre poursuite. -- Difficults que
     rencontre notre arrire-garde confie au marchal Davout. --
     Surprises nocturnes des Cosaques. -- Ruine de notre cavalerie.
     -- Danger que le prince Eugne et le marchal Davout courent au
     dfil de Czarewo-Zaimitch. -- Soldats qui ne peuvent suivre
     l'arme faute de vivres et de forces pour marcher. -- Formation
     vers l'arrire-garde d'une foule d'hommes dbands. -- Mouvement
     des Russes pour prvenir l'arme franaise  Wiasma, tandis
     qu'une forte arrire-garde sous Miloradovitch doit la harceler,
     et enlever ses tranards. -- Combat du marchal Davout  Wiasma,
     pris en tte et en queue par les Russes. -- Ce marchal se
     sauve d'un grand pril, grce  son nergie et au secours du
     marchal Ney. -- Le 1er corps, puis par les fatigues et les
     peines qu'il a eu  supporter, est remplac par le 3e corps
     sous le marchal Ney, charg dsormais de couvrir la retraite.
     -- Froids subits et commencement de cruelles souffrances.
     -- Perte des chevaux, qui ne peuvent tenir sur la glace, et
     abandon d'une partie des voitures de l'artillerie. -- Arrive 
     Dorogobouge. -- Tristesse de Napolon, et son inaction pendant
     la retraite. -- Nouvelles qu'il reoit du mouvement des Russes
     sur sa ligne de communication, et de la conspiration de Malet
      Paris. -- Origine et dtail de cette conspiration. -- Marche
     prcipite de Napolon sur Smolensk. -- Dsastre du prince
     Eugne au passage du Vop, pendant la marche de ce prince sur
     Witebsk. -- Il rejoint la grande arme  Smolensk. -- Napolon,
     apprenant  Smolensk que le marchal Saint-Cyr a t oblig
     d'vacuer Polotsk, que le prince de Schwarzenberg et le gnral
     Reynier se sont laiss tromper par l'amiral Tchitchakoff, lequel
     s'avance sur Minsk, se hte d'arriver sur la Brzina, afin
     d'chapper au pril d'tre envelopp. -- Dpart successif de
     son arme en trois colonnes, et rencontre avec l'arme russe
      Krasno. -- Trois jours de bataille autour de Krasno, et
     sparation du corps de Ney. -- Marche extraordinaire de celui-ci
     pour rejoindre l'arme. -- Arrive de Napolon  Orscha. --
     Il apprend que Tchitchakoff et Wittgenstein sont prs de se
     runir sur la Brzina, et de lui couper toute retraite. -- Il
     s'empresse de se porter sur le bord de cette rivire. -- Grave
     dlibration sur le choix du point de passage. -- Au moment
     o l'on dsesprait d'en trouver un, le gnral Corbineau
     arrive miraculeusement, poursuivi par les Russes, et dcouvre 
     Studianka un point o il est possible de passer la Brzina. --
     Tous les efforts de l'arme dirigs sur ce point. -- Admirable
     dvouement du gnral bl et du corps des pontonniers. --
     L'arme emploie trois jours  traverser la Brzina, et pendant
     ces trois jours combat l'arme qui veut l'arrter en tte pour
     l'empcher de passer, et l'arme qui l'attaque en queue afin
     de la jeter dans la Brzina. -- Vigueur de Napolon, dont le
     gnie tout entier s'est rveill devant ce grand pril. --
     Lutte hroque et scne pouvantable auprs des ponts. --
     L'arme, sauve par miracle, se porte  Smorgoni. -- Arriv 
     cet endroit, Napolon, aprs avoir dlibr sur les avantages
     et les inconvnients de son dpart, se dcide  quitter l'arme
     clandestinement pour retourner  Paris. -- Il part le 5 dcembre
     dans un traneau, accompagn de M. de Caulaincourt, du marchal
     Duroc, du comte de Lobau, et du gnral Lefebvre-Desnottes. --
     Aprs son dpart, la dsorganisation et la subite augmentation
     du froid achvent la ruine de l'arme. -- vacuation de Wilna
     et arrive des tats-majors  Koenigsberg sans un soldat. --
     Caractres et rsultats de la campagne de 1812. -- Vritables
     causes de cet immense dsastre.


[Note en marge: Soins qui occupent l'empereur Alexandre depuis son
retour  Saint-Ptersbourg].

Tandis que ces choses se passaient  Moscou, l'empereur Alexandre,
retir  Saint-Ptersbourg, consacrait  cette guerre ses jours et
ses nuits, et bien qu'il et renonc  en ordonner les oprations sur
le terrain, il s'occupait d'en diriger l'ensemble, d'en prparer les
ressources, et d'en tendre le cercle par des alliances.

[Note en marge: Alliance avec l'Angleterre.]

[Note en marge: Moyens employs pour resserrer l'alliance avec la
Sude.]

[Note en marge: Entrevue d'Abo.]

[Note en marge: Accueil flatteur fait au prince royal de Sude.]

[Note en marge: Il est convenu entre l'empereur Alexandre et le
prince royal de Sude, qu'au lieu d'employer les forces communes en
Norvge, on transportera les troupes russes de Finlande en Livonie,
et les troupes sudoises de Norvge en Allemagne.]

Nous avons dj dit qu'il s'tait refus  traiter avec les Anglais
jusqu'au jour de la rupture dfinitive avec la France, mais qu'
dater de sa sortie de Wilna, c'est--dire aprs le retour de M.
de Balachoff, il n'avait plus hsit, et que sous les yeux, et
par l'entremise du prince royal de Sude, il avait autoris M.
de Suchtelen  signer le 18 juillet la paix de la Russie avec la
Grande-Bretagne, aux conditions les plus simples et les plus brves,
celles d'une alliance offensive et dfensive, sans aucune dsignation
des moyens, qui, abandonns aux circonstances, devaient tre les plus
grands possibles. Nous avons encore dit que lord Cathcart, celui
qui avait acquis  Copenhague une sinistre clbrit, tait accouru
sur-le-champ  Saint-Ptersbourg pour y reprsenter l'Angleterre.
Sous les auspices de cet ambassadeur avait t prpare et ralise
une entrevue, qui tait l'objet des ardents dsirs du prince royal
de Sude. tre admis auprs d'Alexandre, recevoir ses tmoignages de
confiance, ses marques de distinction, sa parole impriale d'tre
maintenu sur le trne de Sude et gratifi de la Norvge, tait chez
le nouveau prince sudois une passion vritable. Bien que la fiert
d'Alexandre souffrt singulirement de s'aboucher avec un pareil
alli, et qu'il st faire la diffrence entre les familiarits avec
un grand homme tel que Napolon, et les familiarits avec un favori
de la fortune tel que le gnral Bernadotte, il y avait un si grand
intrt pour lui  s'assurer le concours de l'arme sudoise, qu'il
avait consenti  une entrevue, laquelle avait t fixe  Abo, point
de la Finlande le plus rapproch des ctes de Sude. Cette entrevue
importait d'autant plus  l'empereur Alexandre, qu'il avait en
Finlande 20 mille hommes de bonnes troupes, dont l'adjonction au
corps de Wittgenstein pouvait avoir les plus grandes consquences, et
qui avaient t laisses dans le nord de l'empire sous le prtexte
de concourir  la conqute de la Norvge, conformment au trait
du 24 mars, mais en ralit pour se garantir contre une trahison
imprvue. En effet, malgr les instances apparentes du prince royal
pour resserrer ses liens avec la Russie, de bons observateurs
avaient cru dcouvrir quelquefois sur son visage des hsitations,
des regrets, des colres mal contenues, surtout depuis les dbuts de
la campagne qui n'taient pas favorables aux Russes, et l'avaient
entendu exprimer des plaintes assez amres de ce qu'on ne l'aidait
pas tout de suite  conqurir la Norvge. Par ces divers motifs,
l'entrevue avait t accepte et avait eu lieu le 28 aot dans la
ville d'Abo, en prsence de lord Cathcart, et sous les auspices
de la marine anglaise, dont les btiments avaient transport le
prince Bernadotte de la cte de Sude  celle de Finlande. Ce
dernier,  peine arriv, avait t trait avec les prvenances les
plus dlicates, car, lorsque le besoin l'exige, l'orgueil russe
se change tout de suite en une dfrence obsquieuse, accompagne
d'une grce asiatique qui n'appartient au mme degr qu' cette
nation redoutable. Alexandre dployant  Abo l'amabilit intresse
qu'il avait dploye  Tilsit et  Erfurt, sans avoir cette fois
d'autre excuse pour sa dignit que celle de la politique; avait
fait au prince sudois la premire visite, lui avait prodigu les
embrassements, avait reu les siens, et du reste avait obtenu le
prix de sa condescendance, car le nouveau prince, saisi d'une sorte
d'ivresse, s'tait prt  tous les arrangements dsirs par la
Russie. Il avait t convenu qu'au lieu de dpenser inutilement
les forces de la coalition en Norvge, province dont on pourrait
toujours s'emparer, on porterait toutes les forces disponibles sur
le thtre o allait se dcider vritablement le sort de la guerre,
qu'on enverrait sur la Dwina le corps russe retenu en Finlande, qu'on
rserverait l'arme sudoise pour un dbarquement sur les derrires
des Franais, que ce dbarquement devant, d'aprs toutes les
apparences, s'excuter en Danemark, le prince sudois se nantirait
lui-mme d'un gage facile  changer plus tard contre la Norvge,
qu'en un mot on emploierait les forces communes  battre Napolon,
car l tait le but essentiel de la guerre, et le moyen assur, pour
le futur roi de Sude, de conqurir la Norvge. Ces choses admises,
le prince royal avait donn  l'empereur Alexandre les conseils
les meilleurs, les plus funestes pour nous, conseils tirs de son
exprience, et exprims dans le langage de la haine la plus violente.
Napolon, avait-il dit  Alexandre, n'tait pas tout ce que la
stupide admiration de l'Europe en voulait faire; il n'tait pas ce
gnie de guerre profond, universel, irrsistible, qu'on s'tait plu
 imaginer; il n'tait qu'un gnral bouillant, imptueux, sachant
uniquement aller en avant, jamais en arrire, mme quand la situation
le commandait. Avec lui il ne fallait qu'un talent, celui d'attendre,
pour le vaincre et le dtruire. Son arme n'tait plus ce qu'on
l'avait connue. Elle tait trop recrute d'trangers, et surtout de
jeunes soldats; les gnraux qui la commandaient taient fatigus
de guerres incessantes, et elle ne rsisterait pas  l'preuve 
laquelle on venait de l'exposer en la conduisant dans les profondeurs
de la Russie. Napolon aprs l'y avoir engage ne saurait pas l'en
retirer; et, pour obtenir sur lui un triomphe complet, il fallait
une chose, une seule: persvrer. Des batailles, on en perdrait une,
deux, trois; puis on en aurait de douteuses, et aprs les douteuses
de victorieuses, pourvu qu'on st tenir et ne pas cder. tez de ces
conseils, que le bon sens inspirait alors  tout le monde, tez le
langage de la haine, et tout tait malheureusement vrai.

[Note en marge: Conditions de la paix avec les Turcs.]

[Note en marge: Invitation  l'amiral Tchitchakoff de se rendre en
Volhynie pour se porter avec l'arme du gnral Tormazoff sur les
derrires de l'arme franaise.]

Alexandre, persuad d'avance de ces vrits, s'en tait pntr
davantage en coutant le prince royal de Sude, et ils s'taient
quitts enchants l'un de l'autre, l'un tout glorieux d'une pareille
intimit[33], l'autre non pas glorieux, mais convaincu qu'il pouvait,
quelque peu sre que ft la foi du nouveau Sudois, rappeler sans
danger ses troupes de Finlande pour les porter en Livonie, rsultat
qui tait en ce moment le plus utile qu'il pt tirer de cette
entrevue. Tandis qu'il prenait ces arrangements avec la Sude,
l'empereur Alexandre venait d'en finir avec la Porte, et d'accepter
ses conditions, quelque diffrentes qu'elles fussent de celles qu'il
s'tait longtemps flatt d'obtenir. Aprs s'tre successivement
dsist de la Valachie, puis de la Moldavie jusqu'au Sereth, et enfin
de la Moldavie tout entire, il n'avait tenu dfinitivement qu' la
Bessarabie, afin d'acqurir au moins les bouches du Danube, et avait
insist surtout pour avoir l'alliance des Turcs, dans l'intention
chimrique, dont nous avons dj parl, de les amener  envahir les
provinces illyriennes, peut-tre mme l'Italie, en commun avec une
arme russe. Les Turcs, fatigus de la guerre, fatigus aussi de
leurs relations avec les puissances europennes, et voulant n'avoir
plus rien  dmler avec elles, avaient fait le sacrifice imprudent
de la Bessarabie, que quelques jours de patience auraient suffi pour
leur conserver, mais s'taient constamment refuss  toute alliance
avec la Russie. Le trait de paix dj sign n'avait t tenu en
suspens que par ce motif. L'amiral Tchitchakoff, dont l'esprit
ardent poursuivait un grand rsultat, quel qu'il ft, se voyant
frustr de l'espoir d'envahir l'empire franais de compagnie avec les
Turcs, avait imagin bien autre chose, c'tait d'envahir l'empire
turc lui-mme, et avait propos  Alexandre de marcher droit sur
Constantinople pour s'en emparer. Dans le bouleversement continuel
des tats, auquel on tait si habitu alors, il esprait que cette
belle conqute pourrait rester  la Russie par les arrangements
de la prochaine paix. Lorsque cette proposition tait parvenue 
Alexandre, il en avait t profondment mu: son coeur, oppress par
les malheurs de la guerre, s'tait soulev tout  coup, et il avait
failli donner l'ordre d'entreprendre cette marche audacieuse. Mais
la rflexion tait bientt venue calmer les premires ardeurs du
petit-fils de Catherine. Songeant  ses allis dclars, l'Angleterre
et la Sude,  ses allis cachs, et prochains peut-tre, la Prusse
et l'Autriche, craignant de leur dplaire mortellement  tous, de
les loigner mme de lui en osant mettre la main sur Constantinople,
considrant la difficult de marcher sur cette capitale avec tout au
plus cinquante mille hommes, l'imprudence qu'il y avait  envahir
autrui quand on tait envahi soi-mme, le grand profit qu'on pourrait
tirer de ces cinquante mille hommes en les runissant aux trente
mille hommes de Tormazoff, pour les porter sur les flancs de l'arme
franaise, il avait retenu son tmraire ami, l'amiral Tchitchakoff,
et cependant au lieu de lui donner un ordre positif, tant cette
renonciation temporaire  des vues hrditaires lui cotait, il lui
avait recommand plutt qu'ordonn d'ajourner ces beaux desseins
sur Constantinople, d'en finir avec les Turcs, et de marcher
immdiatement sur la Volhynie, o il tait attendu sous trs-peu de
semaines[34].

[Note 33: Je n'ai pas besoin de dclarer que, toujours soigneux de
ne dire que la vrit, j'emprunte ces dtails aux dpches les plus
authentiques, les unes adresses au cabinet franais, les autres
communiques  ce cabinet par une cour allie qui avait conserv un
ambassadeur  Saint-Ptersbourg.]

[Note 34: Cette proposition de l'amiral Tchitchakoff est certainement
une des circonstances les plus curieuses de l'histoire moderne,
et nous ne la rapporterions pas si nous n'en avions la certitude.
Ayant pu nous procurer, non par la famille de l'amiral, tablie 
Paris, mais par des communications puises  d'autres sources, la
correspondance personnelle de l'empereur Alexandre avec l'amiral
Tchitchakoff, nous citons la pice suivante, qui ne laisse aucun
doute sur le fait que nous allguons.

_L'empereur Alexandre  l'amiral Tchitchakoff,_

                         Liakow prs Polotsk, le 6 (18) juillet 1812.

     J'allais vous expdier ma rponse  votre lettre du 26 juin
     (8 juillet), quand je reois votre expdition du 29 (11). Je
     voulais approuver compltement toutes les dterminations que
     vous avez prises jusqu'au 26, et vous donner carte blanche pour
     agir: votre lettre du 29, je l'avoue, me met dans l'embarras
     pour la dcision que j'ai  vous donner. Le plan est trs-vaste,
     trs-hardi, mais qui peut rpondre de sa russite? Et en
     attendant nous nous privons de tout l'effet que votre diversion
     pouvait produire sur l'ennemi, et en gnral nous nous tons
     pour un temps trs-long la coopration de toutes les troupes
     qui se trouvent sous vos ordres, en les portant du ct de
     Constantinople.

     Sans parler dj de l'opinion gnrale, tant de nos
     compatriotes que de nos allis les Anglais et les Sudois,
     que nous allons choquer par une dtermination pareille,
     n'allons-nous pas gratuitement ajouter  nos embarras? Les
     Autrichiens, qui en ce moment ne se trouvent en lice qu'avec
     30,000 hommes, voyant l'empire ottoman menac dans ses
     fondements, se trouveront obligs, si ce n'est par leur propre
     volont, trs-certainement par celle de l'empereur Napolon, de
     faire marcher toutes leurs forces pour empcher des rsultats
     pareils, et alors, entrant en Moldavie et en Valachie, mettront
     vos derrires et mme les forces avec lesquelles vous marcherez
     sur Constantinople dans les plus grands embarras. Si la
     diversion  laquelle vous paraissiez tout  fait dcid dans
     votre lettre du 26 juin (8 juillet) vous parat maintenant
     rencontrer tant d'obstacles, il y aurait peut-tre une autre
     dtermination  prendre, plus sage que tout le reste, et qui
     pourrait produire des rsultats non moins utiles. Ce serait,
     en changeant les ratifications, de se contenter pour le
     moment de cette paix, sans exiger imprieusement l'alliance,
     et porter toutes les forces sous vos ordres par Holting et
     Camenisk-Podolsk du ct de Doubna, o vous seriez renforc
     par toute l'arme de Tormazoff, auquel je donnerai ordre de
     vous remettre le commandement, en l'envoyant lui-mme commander
      Kiew, et avec cette arme imposante, compose de huit 
     neuf divisions, de marcher sur tout ce que vous rencontrerez
     devant vous du ct de Varsovie, et de produire une diversion
     trs-efficace pour les deux premires armes, qui se trouvent
     avoir devant elles des forces trs-suprieures. Je crois qu'il
     n'y a de choix  faire qu'entre ces deux plans, ou celui de la
     division du cot de la Dalmatie et de l'Adriatique, ou par la
     Podolie du ct de Varsovie.

     L'histoire de Constantinople peut tre reproduite plus tard.
     Une fois nos affaires marchant bien contre Napolon, nous
     pourrons reprendre vos, etc...]

[Note en marge: Impression produite sur l'esprit d'Alexandre par la
bataille de la Moskowa et l'incendie de Moscou.]

Tels avaient t les arrangements politiques conclus par Alexandre,
avec ceux qui pouvaient le seconder, comme avec ceux qui auraient
pu lui faire obstacle. Rentr  Saint-Ptersbourg aprs l'entrevue
d'Abo, il y avait reu la nouvelle de la bataille de la Moskowa,
avait d'abord pris cette bataille pour une victoire, avait envoy
au prince Kutusof le bton de marchal, un prsent de 100,000
roubles (400,000 francs) pour lui, de 5 roubles pour chaque soldat
de l'arme, et avait ordonn qu'on rendt au ciel des actions de
grces dans toutes les glises de l'empire. Mais bientt il avait su
la vrit, avait t indign de l'impudence de son gnral en chef,
sans oser toutefois le tmoigner, car il profitait lui-mme d'un
mensonge qui soutenait le coeur de ses sujets; puis il avait prouv
une motion profonde  la nouvelle de la prise de Moscou, et de la
catastrophe de cette cit dvoue aux dieux infernaux de la guerre
et de la haine. L'impression avait t immense dans tout l'empire,
surtout  Saint-Ptersbourg, et dans cette seconde capitale, la peur,
il faut le dire, avait gal la douleur.

[Note en marge: tat des esprits  Saint-Ptersbourg, et craintes de
cette capitale.]

Saint-Ptersbourg, cration artificielle de Pierre le Grand, ville
de fonctionnaires, de gens de cour, de commerants, d'trangers,
n'tait pas comme Moscou le coeur mme de la Russie, elle en tait
plutt la tte, tte toute remplie d'ides empruntes au dehors. Au
commencement elle avait dsir la guerre, quand elle n'y avait vu que
le rtablissement des relations commerciales avec la Grande-Bretagne;
mais maintenant qu'elle y voyait une longue carrire de sacrifices et
de dangers, elle en tait un peu moins d'avis. Elle s'en prenait elle
aussi des malheurs actuels  ce systme de retraite indfinie, qui
avait amen les Franais jusqu'au centre de l'empire; elle accusait
les gnraux de trahison ou de lchet, l'empereur de faiblesse, et
se vengeait des terreurs qu'elle prouvait par un langage des plus
amers et des plus violents. Le gnral Pfuhl ne pouvait paratre dans
les rues sans courir le risque d'tre insult. Le gnral Paulucci,
suppos son contradicteur, tait accueilli avec les dmonstrations
les plus flatteuses.

[Note en marge: Prparatifs d'vacuation dans le cas d'un mouvement
des Franais sur Saint-Ptersbourg.]

[Note en marge: Quelques-uns des esprits les plus fermes sont
branls, et penchent pour la paix.]

La pense que Napolon marcherait bientt de Moscou sur
Saint-Ptersbourg tait universellement rpandue, et dj on
faisait des prparatifs de dpart. Des quantits d'objets prcieux
taient achemins sur Archangel et sur Abo. On tait partag quant
 la conduite  tenir. Les esprits ardents voulaient une guerre 
outrance, et n'hsitaient pas  dire que si Alexandre flchissait,
il fallait le dposer, et appeler au trne la grande-duchesse
Catherine, sa soeur, pouse du prince d'Oldenbourg, celui dont
Napolon avait pris l'hritage, princesse belle, spirituelle,
entreprenante, rpute ennemie des Franais, et rsidant en ce moment
auprs de son mari, gouverneur des provinces de Twer, de Jaroslaw
et de Kostroma. Les esprits les plus modrs, au contraire, taient
d'avis de saisir une occasion pour ngocier. Voir les Franais 
Saint-Ptersbourg, l'empereur en fuite vers la Finlande, province
douteuse, ou vers Archangel, province situe sur la mer Blanche,
les pouvantait. L'impratrice mre, cette princesse si fire, si
peu favorable aux Franais, effraye des dangers de son fils et de
l'empire, avait senti tout  coup son coeur dfaillir, et tait
revenue  l'ide de la paix, comme le grand-duc Constantin lui-mme,
qui avait quitt l'arme depuis la perte de Smolensk, et pensait
qu'il fallait se borner  une de ces guerres politiques qu'on
termine aprs deux ou trois batailles perdues, par un trait plus
ou moins dfavorable, mais ne pas en venir  une de ces guerres de
destruction, comme les Espagnols en soutenaient une contre la France
depuis quatre annes. Ce qui tait plus tonnant, M. Araktchejef
lui-mme, rcemment l'un des plus nergiques partisans de la guerre 
outrance, inclinait aussi  la paix. M. de Romanzoff, qui se taisait
depuis que les nouvelles inimitis avec la France avaient donn
un si cruel dmenti  son systme, et qui et t dj totalement
cart des affaires, si Alexandre, en frappant le reprsentant de
la politique de Tilsit n'avait paru se condamner lui-mme, M. de
Romanzoff avait retrouv la voix pour parler en faveur de la paix.
Toutefois les cris de guerre avaient couvert ces timides paroles de
paix, et les migrs allemands surtout, qui taient venus chercher
un asile en Russie, et lui demander de se mettre  la tte d'une
insurrection europenne, voyant leur cause prs de succomber,
redoublaient d'efforts et d'instances pour encourager la famille
impriale  la rsistance. M. de Stein,  leur tte, se montrait le
plus vhment et le plus ferme. Au milieu de ce conflit entre la
haine et la crainte, l'agitation tait gnrale et profonde.

[Note en marge: Alexandre soutenu par son orgueil profondment
froiss.]

Alexandre avait le coeur navr des malheurs actuellement irrparables
de Moscou, des malheurs possibles de Saint-Ptersbourg, n'tait pas
bien sr de pouvoir sauver cette dernire capitale, et aurait faibli
peut-tre, tant il tait branl, si son orgueil profondment bless
ne l'et soutenu. Rendre encore une fois son pe  cet imprieux
alli de Tilsit et d'Erfurt, par lequel il avait t trait si
ddaigneusement, lui semblait impossible. Il avait la noble fiert
de prfrer la mort  cette humiliation, et disait  ses intimes que
lui et Napolon ne pouvaient plus rgner ensemble en Europe, et qu'il
fallait que l'un ou l'autre dispart de la scne du monde.

[Note en marge: Sa rsolution de ne pas cder.]

Du reste, au sein de ce chaos d'opinions discordantes, affect de la
timidit des uns, froiss par l'ardeur presque insultante des autres,
fatigu du tumulte de tous, il s'tait soustrait aux regards du
public, et avait pris en silence la rsolution irrvocable de ne pas
cder. Un instinct secret lui disait que parvenu  Moscou, Napolon
courait plus de dangers qu'il n'en faisait courir  la Russie, et
l'hiver d'ailleurs, tout prs d'arriver, lui semblait un alli qui
couvrirait bientt Saint-Ptersbourg d'un bouclier de glace.

[Note en marge: Mesures qui rsultent de cette rsolution.]

[Note en marge: La flotte russe de Kronstadt confie  l'Angleterre.]

Sa rsolution arrte, il adopta les mesures qui en devaient tre
la consquence. La flotte russe de Kronstadt pouvait prochainement
se trouver enferme dans les glaces, et expose  devenir la proie
des Franais: il se dcida au sacrifice pnible de la confier aux
Anglais. Il fit appeler lord Cathcart, lui avoua ses apprhensions,
lui dclara en mme temps ses dterminations irrvocables, et lui
en donna la preuve la moins quivoque en lui demandant de prendre
en dpt la flotte russe avec tout ce qu'elle aurait  bord, lui
disant qu'il la confiait  l'honneur et  la bonne foi de la
Grande-Bretagne. L'ambassadeur britannique, enchant d'une pareille
ouverture, promit que le dpt serait fidlement gard, et que la
flotte russe serait reue avec la plus cordiale hospitalit dans les
ports d'Angleterre. Alexandre ordonna de la mettre  la voile, de la
charger de tout ce qu'il avait de plus prcieux, et de l'acheminer
vers le Grand-Belt, pour la faire sortir de la Baltique au premier
signal, sous l'escorte et la protection du pavillon britannique.
Beaucoup d'autres objets appartenant  la couronne, surtout en fait
de papiers d'tat, furent dirigs sur Archangel.

[Note en marge: L'invitation adresse  l'amiral Tchitchakoff de se
rendre en Volhynie convertie en un ordre formel.]

[Note en marge: Ordres  l'amiral Tchitchakoff et au comte de
Wittgenstein de se runir sur la haute Brzina, pour couper 
Napolon sa ligne de retraite.]

 ces prcautions, prises pour le cas de nouveaux malheurs, Alexandre
en ajouta de beaucoup mieux entendues, et dont l'effet probable
devait tre de faire succder la victoire  la dfaite. Il venait
de se mettre d'accord avec la Sude pour l'envoi en Livonie du
corps d'arme du gnral Steinghel, qui avait t jusque-l retenu
en Finlande. Il fut convenu que la plus grande partie de ce corps,
transporte par mer d'Helsingford  Revel, irait par terre  Riga,
pour s'y joindre au comte de Wittgenstein, ce qui procurerait  ce
dernier une force totale de 60 mille hommes. Il arrta dfinitivement
ses rsolutions relativement  l'arme de l'amiral Tchitchakoff, et
renonant  tous les plans sduisants mais actuellement funestes
qui lui avaient t proposs, il ordonna formellement  l'amiral
de marcher sur la Volhynie, d'y runir sous son commandement les
troupes du gnral Tormazoff, ce qui devait lui composer une arme
de 70 mille hommes, et de remonter le Dniper pour concourir 
un mouvement concentrique des armes russes sur les derrires de
Napolon. Parmi les ides dont l'avait constamment entretenu le
gnral Pfuhl, il y en avait une qui avait particulirement frapp
Alexandre, c'tait celle d'agir sur les flancs et les derrires de
l'arme franaise, lorsqu'on l'aurait attire dans l'intrieur de
l'empire. Cette ide prmature en juillet, quand Napolon tait 
Wilna, prmature encore quand il tait entre Witebsk et Smolensk, et
en mesure de djouer toutes les tentatives prpares sur ses flancs,
venait fort  propos, pouvait tre de grande consquence en octobre,
quand il se trouvait  Moscou. C'tait, en effet, le cas ou jamais
de se porter sur sa ligne de communication, car il tait bien loin
de son point de dpart, les troupes qu'il avait laisses en arrire
n'avaient acquis nulle part un ascendant dcid, et si le comte de
Wittgenstein, largement renforc, parvenait  repousser le marchal
Saint-Cyr de la Dwina, et  s'avancer entre Witebsk et Smolensk,
dans la troue mme par laquelle Napolon avait pass pour marcher
sur Moscou; si l'amiral Tchitchakoff, laissant un corps devant le
prince de Schwarzenberg pour le contenir, remontait avec 40 mille
hommes le Dniper et la Brzina, pour donner la main  Wittgenstein,
ils pouvaient l'un et l'autre se runir sur la haute Brzina, et y
recevoir  la tte de cent mille hommes Napolon revenant de Moscou,
puis par une longue marche, harcel par Kutusof, et expos  tre
pris entre deux feux.

[Note en marge: M. de Czernicheff envoy pour faire concourir tous
les gnraux russes au mme but.]

[Note en marge: Recommandations au gnralissime Kutusof de feindre
et de temporiser pour retenir les Franais  Moscou le plus longtemps
possible.]

Amen  ces vues par ses entretiens avec le gnral Pfuhl, encourag
 y persvrer par son aide de camp pimontais Michaud, l'empereur
Alexandre chargea M. de Czernicheff de se rendre auprs du prince
Kutusof pour les lui faire agrer, d'aller ensuite les communiquer
 l'amiral Tchitchakoff, de se transporter enfin pour le mme
objet auprs du comte de Wittgenstein, et de courir sans cesse
des uns aux autres jusqu' ce qu'il et russi  les runir, et 
les faire concourir au mme but. Ce n'est pas avec de pareilles
vues qu'Alexandre aurait pu rpondre favorablement aux ouvertures
de Napolon. Aussi ds qu'il avait connu ces ouvertures, avait-il
pris la rsolution de ne pas les couter. Elles lui causrent
toutefois une vive satisfaction, car il y trouva une nouvelle preuve
des embarras que les Franais commenaient  prouver au milieu
de Moscou, embarras qui lui prsageaient non-seulement le salut,
mais le triomphe de la Russie. Pourtant il importait de retenir
Napolon  Moscou le plus longtemps possible, car s'il en sortait
trop tt, il pourrait en revenir sain et sauf, et par ce motif
Alexandre rsolut de lui faire attendre sa rponse, sans laisser
souponner quel en serait le sens. En consquence des projets que
nous venons d'exposer, M. de Czernicheff tait parti pour le camp du
gnralissime Kutusof, et lui avait communiqu le plan adopt de se
taire, de temporiser, d'attendre les progrs de la mauvaise saison,
et de prparer en attendant sur les derrires de l'arme franaise
une runion de forces accablante. Il n'y avait  cet gard rien 
dire, rien  conseiller au vieux Kutusof, qui mieux que personne
en Russie comprenait ce systme de guerre, et tait capable de le
faire russir. Il avait donc admis sans discussion un plan qui tait
la confirmation de ses ides, et en outre la justification de sa
conduite tout entire.

[Note en marge: tat d'esprit de Napolon pendant son sjour 
Moscou.]

[Note en marge: Il espre peu la paix, et projette tous les jours de
se retirer.]

[Note en marge: Bon tat de l'infanterie refaite par un mois de
repos.]

[Note en marge: Mauvais tat de la cavalerie.]

Pendant qu'il tait l'objet de ces redoutables calculs, Napolon
consumait le temps  Moscou, dans les occupations que nous avons
dcrites, dans l'expectative des rponses qui n'arrivaient pas, et
suivant les oscillations ordinaires de tout esprit agit, quelque
ferme qu'il soit, tantt croyait  ce qu'il dsirait, c'est--dire
 la paix, tantt cessait d'y croire, uniquement parce qu'il y
avait cru un instant, et en dsesprait le plus habituellement,
se fondant pour n'y plus compter sur l'incendie de Moscou, sur
cet acte qui attestait un patriotisme furieux, et aussi sur le
silence de l'empereur Alexandre, qui avait d recevoir depuis
longtemps les premires ouvertures transmises par MM. Toutelmine
et Jakowleff. Il se disait donc qu'il fallait prendre un parti,
le prendre prochainement, et il s'y prparait bien avant que les
paroles portes le 5 octobre au marchal Kutusof pussent recevoir
une rponse. Le temps tait superbe, d'une puret, d'une douceur
extrmes. Jamais automne plus serein dans nos climats de France,
n'avait embelli en septembre les campagnes de Fontainebleau et de
Compigne. Mais plus ce temps tait sduisant, plus il devait tre
suivi d'une raction prompte et complte, et plus il fallait songer
 se retirer. Les soldats de l'infanterie s'taient rtablis par
le repos et une abondante nourriture; ils respiraient la sant et
la confiance. Il tait arriv outre la division italienne Pino, du
corps du prince Eugne, et la division de la jeune garde Delaborde,
un certain nombre de blesss de la journe du 7, remis de leurs
blessures, et quelques bataillons et escadrons de marche. L'arme
se trouvait donc reporte  100 mille hommes de toutes armes,
vraiment prsents au drapeau, avec 600 bouches  feu parfaitement
approvisionnes. Le respectable gnral Lariboisire, qui avait perdu
 la Moskowa un fils tu sous ses yeux, et que sa profonde douleur
n'empchait pas de remplir ses devoirs avec l'activit d'un jeune
homme, ne voyait pas avec plaisir cette masse d'artillerie, et aurait
mieux aim avoir moins de canons et plus de munitions, car il savait
avec quelle rapidit elles s'taient consommes dans cette guerre,
et quelle peine on aurait  traner aprs soi un approvisionnement
proportionn au nombre de bouches  feu. Mais Napolon se rappelant
l'effet produit  la Moskowa par l'artillerie, prvoyant que les
hommes lui manqueraient bientt, et se flattant de suppler  la
mousqueterie par de la mitraille, persistait dans ses rsolutions.
Il avait fait prendre tous les petits chevaux du pays, que l'arme
appelait cognats, pour traner les voitures prives d'attelages, et
esprait avec ce secours surmonter les difficults qui proccupaient
le gnral Lariboisire. Tout tait donc en bon tat dans l'arme,
sauf les moyens de transport. Tandis que les hommes taient pleins
de sant, les chevaux, dpourvus de fourrages, taient maigres,
faibles, et dans un tat  inspirer les plus vives inquitudes. La
cavalerie runie presque tout entire sous Murat, devant le camp de
Taroutino, offrait l'aspect le plus triste. Murat, camp dans une
plaine, derrire la petite rivire de la Czernicznia, mal couvert sur
ses ailes, et mal protg par l'armistice verbal que les Cosaques
n'observaient gure, tait oblig de tenir sa cavalerie toujours en
mouvement, ce qui, avec la mauvaise nourriture, compose de la paille
pourrie qui recouvrait les chaumires, contribuait  la ruiner.
Pour venir  son secours, Napolon avait envoy  Murat quelques
fourrages, et l'autorisation de se replier sur Woronowo, dans une
position meilleure,  sept ou huit lieues en arrire de l'ennemi.
Mais Murat, dans la prvoyance d'un mouvement gnral et prochain, ne
voulant pas fatiguer ses troupes par un changement de cantonnements
qui leur profitait  peine quelques jours, tait rest  Winkowo,
devant Kutusof qui tait tabli  Taroutino.

[Note en marge: Tandis qu'il sent la ncessit de revenir sur ses
pas, Napolon prouve cependant une grande rpugnance  commencer aux
yeux du monde un mouvement rtrograde.]

[Note en marge: Il en craint avec raison les consquences.]

Ds le 12 octobre, lorsqu'il n'tait pas encore possible d'avoir de
Saint-Ptersbourg la rponse  une dmarche faite le 5, Napolon,
aprs avoir pass vingt-sept jours  Moscou, sentait qu'il fallait
prendre son parti, et qu'il devait, s'il restait  Moscou, loigner
les Russes de ses cantonnements; s'il en partait, entreprendre sa
retraite avant la mauvaise saison. En consquence il avait dj
ordonn le dpart de tous les blesss transportables, achemin ce
qu'on appelait les trophes, c'est--dire divers objets enlevs au
Kremlin, dfendu qu'on envoyt quoi que ce ft de Smolensk  Moscou,
et prescrit qu'on se tnt prt dans la premire de ces villes 
lui donner la main dans la direction qu'il indiquerait. Mais une
pense, une seule, le retenait comme malgr lui, et l'arrtait toutes
les fois qu'il allait prendre une dtermination. Ce n'tait pas,
comme on l'a cru, l'esprance de la paix, esprance qu'il n'avait
gure, c'tait la crainte de perdre l'ascendant de la victoire, en
commenant aux yeux du monde un mouvement rtrograde, et en cela il
cdait non point  une illusion purile, mais  un sentiment profond
de sa situation. Il se disait que le premier pas fait en arrire
serait le commencement d'une suite d'aveux pnibles et dangereux,
aveux qu'il tait all trop loin, qu'il lui tait impossible de
se soutenir  cette distance, qu'il s'tait tromp, qu'il avait
manqu son but dans cette campagne. Que de dfections, que de
penses insurrectionnelles pouvait susciter le spectacle de Napolon
jusque-l invincible, oblig enfin de rtrograder! Orgueil  part,
et l'orgueil sans doute avait sa place dans les sentiments qu'il
prouvait, il y avait un immense danger  ce premier pas en arrire.
Ce pouvait tre, en effet, le commencement de sa chute[35].

[Note 35: C'est pices en main, d'aprs la correspondance mme de
Napolon, et d'aprs une quantit de notes crites par lui, toutes
rvlant sa vritable pense, que j'avance et que j'affirme cette
vrit, que Napolon, contre la tradition reue, fut retenu  Moscou
moins par l'esprance de la paix, que par la crainte de perdre son
ascendant moral et militaire en oprant un mouvement rtrograde. J'ai
peu le got de changer les versions reues en histoire; je cherche
 tre vrai, non  tre nouveau. On est dj bien assez nouveau par
cela seul qu'on est vrai. Je soutiens donc l'assertion dont il s'agit
sur les motifs du long sjour de Napolon  Moscou, parce que j'ai
la conviction et la preuve de son exactitude.]

[Note en marge: Y avait-il moyen d'hiverner  Moscou?]

[Note en marge: Raisons pour et contre cette rsolution.]

Proccup de ce danger, il songeait toujours ou  hiverner 
Moscou, ou  excuter un mouvement qui, en le rapprochant de ses
magasins, et l'apparence d'une manoeuvre et non d'une retraite.
Hiverner  Moscou tait une rsolution d'une singulire audace, et
cette rsolution avait des partisans. Il en tait un mritant la
plus grande considration, c'tait M. Daru, qui avait accompagn
Napolon en qualit de secrtaire d'tat, qui tait charg de tous
les dtails de l'intendance de l'arme, et s'en acquittait avec
un zle, une intelligence, une activit dignes de cette haute et
difficile fonction. Cet administrateur minent jugeait encore plus
facile de nourrir l'arme  Moscou, et d'y assurer ses communications
pendant l'hiver, que de la ramener saine et sauve  Smolensk, par
une route inconnue si on en prenait une nouvelle, ou dvaste si
on reprenait celle qu'on avait dj parcourue. Napolon appelait
ce conseil un conseil de lion, et il est certain qu'il et fallu
une rare audace pour oser le suivre. La plus grande difficult
n'tait pas celle de nourrir les hommes, comme nous l'avons dj
dit; on avait en effet du bl, du riz, des lgumes, des spiritueux
et quelques viandes sales. On pouvait mme se procurer de la
viande frache,  la condition toutefois de runir du btail avant
la mauvaise saison, et de se procurer du fourrage pour alimenter
ce btail pendant quelques mois. La principale difficult c'tait
de faire vivre les chevaux qui expiraient d'inanition, et qu'on ne
savait trop comment nourrir, mme dans ce moment qui n'tait pas
le plus dfavorable de l'anne. On avait bien encore la ressource
de porter ses cantonnements  douze ou quinze lieues  la ronde,
comme on l'avait dj fait, mais outre qu'il n'tait pas certain que
ce ft assez pour trouver les fourrages ncessaires, comment, la
mauvaise saison arrive, pourrait-on soutenir ces cantonnements  une
pareille distance, avec une cavalerie lgre puise, et contre une
innombrable quantit de Cosaques, dj venus, ou prts  venir des
bords du Don? Ces difficults vaincues, il en restait une non moins
grave, celle d'entretenir la communication entre tous les postes qui
jalonnaient la route de Smolensk  Moscou, d'assurer non-seulement
leurs relations de l'un  l'autre, mais la conservation particulire
de chacun d'eux, car  moins de les convertir en places fortes,
comment s'y prendre pour les mettre  l'abri d'un corps de douze 
quinze mille hommes qui entreprendrait la tche de les attaquer et de
les emporter successivement? Il en fallait  Dorogobouge,  Wiasma,
 Ghjat,  Mojask, etc., sans compter beaucoup d'autres moins
importants mais ncessaires, et en supposant tous ces postes arms,
approvisionns, pourvus non-seulement de garnisons permanentes mais
de forces mobiles capables de s'entre-secourir, il tait vident que
cet objet seul exigerait presque la valeur d'une arme. Et malgr
tous ces soins pour maintenir les communications, que deviendrait
Paris, que ferait l'Europe, si un jour on n'avait pas de nouvelles
de Napolon, et si on tait spar de lui comme on l'avait t de
Massna pendant la campagne de Portugal? Enfin, ces difficults si
multiplies une fois surmontes de la manire la plus heureuse,
qu'aurait-on gagn, le printemps venu,  se trouver  Moscou? 
Moscou, on tait  180 lieues de Saint-Ptersbourg, 180 lieues d'une
route dtestable, sans compter 100 pour venir de Smolensk  Moscou,
ce qui en faisait 280 pour les renforts qui auraient  joindre la
grande arme en marche sur Saint-Ptersbourg, tandis qu' Witebsk,
par exemple, on n'en serait qu' 150 lieues. Si la campagne prochaine
consistait  diriger ses efforts sur la seconde capitale de la
Russie, il valait mieux videmment partir de Witebsk que de Moscou;
c'tait mme le seul point de dpart qu'on pt adopter.

L'hivernage  Moscou soulevait donc les plus graves objections.
Toutefois la rpugnance de Napolon pour un mouvement rtrograde
tait si prononce, qu'il n'excluait pas l'hypothse de l'hivernage
 Moscou, et que tout en ayant ordonn le dpart des blesss
transportables, afin d'tre libre de ses mouvements, il faisait
fortifier le Kremlin, dblayer les approches de ce chteau, couvrir
ses portes de tambours, armer de canons ses murailles et ses tours,
amener des renforts  l'arme, et porter assez loin ses postes
avancs pour tudier les ressources du pays soit en vivres soit en
fourrages.

[Note en marge: La difficult de passer l'hiver  Moscou rendant un
prochain dpart invitable, Napolon prfre toujours un mouvement
oblique au nord.]

[Note en marge: Les vnements de Turquie et l'arrive de l'amiral
Tchitchakoff sur le Dniper, ramnent forcment l'attention de
Napolon vers le midi.]

Au milieu de ces cruelles perplexits, la prfrence de Napolon
tait toujours pour la belle manoeuvre qui, le rapprochant de la
Pologne par une marche oblique vers le nord, l'et plac derrire
le duc de Bellune  Veliki-Luki, et lui et donn l'apparence
non pas de se retirer, mais d'appuyer un mouvement offensif sur
Saint-Ptersbourg. Malheureusement chaque jour qui s'coulait, en
amenant l'hiver, rendait une direction au nord plus antipathique 
l'arme, et d'ailleurs, les nouvelles venues du midi reportaient
forcment de ce ct les combinaisons du moment. Tandis que tout
tait stationnaire sur la Dwina, que Macdonald se morfondait devant
Riga sans pouvoir assiger cette place, que le marchal Saint-Cyr
restait immobile  Polotsk, sans pouvoir tirer de sa victoire du 18
aot d'autre rsultat que celui de se maintenir dans sa position,
au contraire, l'amiral Tchitchakoff revenant de Turquie, aprs la
signature de la paix avec les Turcs, avait travers la Podolie et la
Volhynie, et, rassur par la neutralit de la Gallicie secrtement
convenue avec l'Autriche, avait pntr jusqu'au bord du Styr pour
renforcer Tormazoff. Oblig de laisser quelques mille hommes sur
ses derrires, il n'en amenait gure que 30 mille, ce qui portait 
60 mille les deux armes runies. Il en avait pris le commandement
gnral, et il avait oblig Schwarzenberg et Reynier, qui n'en
comptaient pas 36 mille  eux deux, de se replier sur le Bug, puis
derrire les marais de Pinsk, afin de couvrir le grand-duch. De tout
ce que Napolon avait demand pour le prince de Schwarzenberg il
n'tait arriv que le bton de marchal, et la promesse d'un renfort
de 7  8 mille hommes qu'on ne voyait point paratre. L'alarme
s'tait de nouveau rpandue  Varsovie, o rgnait, au lieu d'un
enthousiasme crateur, un abattement gnral, o l'on se disait
abandonn par Napolon, o l'on se plaignait de ce qu'il n'avait
pas runi la Lithuanie  la Pologne, o l'on faisait de toutes ces
plaintes une excuse pour ne point agir, pour n'envoyer ni recrues ni
matriel au prince Poniatowski.

Ce n'est pas dans une situation pareille qu'on pouvait penser  un
mouvement vers le nord, car c'et t laisser un champ trop vaste
aux entreprises de l'amiral Tchitchakoff. Une marche vers Kalouga
convenait bien mieux  la direction actuelle des forces ennemies,
et  la disposition des esprits, qu'on rassurait en leur offrant en
perspective le climat et l'abondance des provinces mridionales.

[Note en marge: Napolon se dcide  une combinaison mixte,
consistant dans une marche sur Kalouga, sans abandonner Moscou, et en
se liant avec Smolensk par Jelnia.]

Par toutes ces raisons, Napolon imagina une combinaison mixte,
consistant  se porter sur le camp de Taroutino,  en chasser
Kutusof, ce qui n'avait pas certes l'apparence d'une retraite, 
le refouler soit  droite, soit  gauche,  se porter ensuite sur
Kalouga,  y amener par la route de Jelnia le duc de Bellune, ou au
moins une forte division toute prte  Smolensk, d'hiverner ainsi 
Kalouga, au milieu d'un pays fertile, sous un ciel peu rigoureux,
en communication par sa droite avec Smolensk, et par ses derrires
avec Moscou. Dans ce plan, Napolon songeait  garder le Kremlin,  y
laisser le marchal Mortier avec 4 mille hommes de la jeune garde,
avec 4 mille hommes de cavalerie dmonte organiss en bataillons
d'infanterie,  y dposer son matriel le plus lourd, ses blesss,
ses malades, ses tranards,  fournir ainsi  ce marchal d'un
caractre prouv 10 mille hommes de garnison, et des vivres pour six
mois. Napolon, plac  Kalouga, au sein d'une sorte d'abondance,
pouvant donner la main ou au marchal Mortier, dont il serait  cinq
journes, ou au duc de Bellune, dont il serait  cinq journes aussi
en l'amenant  Jelnia, se trouverait comme une araigne au centre de
sa toile, prt  courir partout o un mouvement se ferait sentir.
Il n'aurait de cette faon rien vacu; il aurait au contraire
envahi de nouvelles provinces, en prenant position dans le pays le
plus beau, le plus central de la Russie. Supposez une bataille bien
compltement gagne sur Kutusof aux environs de Taroutino, supposez
de plus un hiver d'une rigueur ordinaire, et ce plan avait de grandes
chances de russir, sans compter que si on voulait dfinitivement se
rapprocher de la Pologne, Mortier pouvait prendre des vivres pour dix
jours, vacuer Moscou par la route directe qu'on avait dj suivie,
et rentrer tranquillement  Smolensk, en recueillant tous les postes
intermdiaires, et en tant couvert par la prsence de Napolon
 Kalouga. Cette combinaison  elle seule suffisait pour ramener
l'amiral Tchitchakoff sur Mozyr, et pour le dcourager de ses projets
feints ou rels contre le grand-duch.

[Note en marge: Une lgre gele, survenue le 13 octobre, oblige
Napolon  prendre un parti dfinitif.]

[Note en marge: Conseil de guerre tenu  Moscou.]

Cette nouvelle conception, preuve de l'inpuisable fertilit d'esprit
de Napolon, tait non pas celle qu'il et prfre, mais celle que
dans le moment il croyait la plus convenable. Une lgre gele tant
tout  coup survenue le 13 octobre, sans que le beau temps dont on
jouissait en ft altr, tout le monde sentit que le moment tait
arriv de se dcider. Napolon runit ses marchaux pour avoir leur
avis, bien qu'ordinairement il se soucit peu de l'opinion d'autrui;
mais dans la position o l'on se trouvait, chacun acqurait avec
la gravit croissante des circonstances un certain droit d'tre
consult. Le prince Eugne, le major gnral Berthier, le ministre
d'tat Daru, les marchaux Mortier, Davout et Ney, assistaient 
cette runion. Il n'y manquait que Murat et Bessires, retenus devant
le camp de Taroutino. La premire question portait sur la situation
de chaque corps, la seconde sur le parti  prendre. L'tat des corps
n'avait rien que de triste quant au nombre, car celui du marchal
Davout tait rduit de 72 mille hommes  29 ou 30 mille; celui
du marchal Ney de 39  10 ou 11 mille. Le prince Poniatowski ne
comptait plus que 5 mille hommes, les Westphaliens 2 mille, la garde,
sans avoir combattu, 22 mille. En tout on pouvait, avec les parcs,
estimer l'arme  cent et quelques mille combattants, au lieu de 175
mille qui composaient sa force relle en partant de Witebsk, au lieu
de 420 qui la composaient en passant le Nimen. Du reste, l'tat des
hommes tait satisfaisant. Ils taient frais, reposs, pleins de
rsolution, quoique assez inquiets de cette position hasarde, que
leur rare intelligence apprciait parfaitement.

Quant au parti  prendre, les opinions se trouvrent fort partages.
Le marchal Davout fut d'avis que les hommes lgrement blesss
tant rentrs dans les rangs, les corps tant parfaitement reposs,
il tait grandement temps de partir; que la route de Kalouga nous
ramenant au milieu de pays fertiles et point dvasts, et sous des
climats moins rigoureux, il n'y avait pas d'autre direction  suivre.
On pouvait apercevoir au langage du marchal Davout que selon lui
on tait dj demeur trop longtemps  Moscou. Le major gnral
Berthier, souvent dispos  contredire le marchal Davout, et charg
naturellement de dfendre les rsolutions qui avaient prvalu,
puisqu'il reprsentait l'tat-major gnral, soutint au contraire que
le sjour  Moscou avait t utile et ncessaire, qu'on lui avait d
la possibilit de refaire les troupes, et de leur rendre la sant
et les forces. Il convint toutefois que le moment de partir tait
venu. Habitu  se conformer  l'opinion de Napolon, et sachant
la prfrence qu'il avait toujours eue pour la route du nord, il
proposa le retour sur Witebsk, en marchant latralement  la route
de Smolensk par Woskresensk, Wolokolamsk, Zubkow, Bieloi. C'tait
le plan de Napolon quand il n'tait plus temps de l'excuter.
Le marchal Mortier, loyal mais soumis, opina comme Berthier, le
reprsentant ordinaire de la pense impriale. Le marchal Ney,
rude et indocile quand il suivait son premier mouvement, appuya
fortement l'opinion du marchal Davout, consistant  dire qu'on tait
assez demeur  Moscou, ce qui signifiait trop, et qu'il fallait
en partir le plus tt possible. Il parla beaucoup de l'tat de son
corps rduit  10 mille hommes, sans les Wurtembergeois, et soutint
que la direction de Kalouga tait la seule admissible. Le prince
Eugne, trop doux et trop timide pour avoir une autre opinion que
celle de l'tat-major gnral, parla comme Berthier. M. Daru au
contraire n'hsita point  dclarer qu'il n'tait de l'avis ni des
uns ni des autres, et  soutenir qu'on devait hiverner  Moscou.
Il y avait, selon lui, dans la ville des vivres en riz, farine,
spiritueux pour tout l'hiver. On pouvait, en tendant ses quartiers,
se procurer des fourrages, et nourrir par ce moyen le btail et les
chevaux. Il tait donc possible d'viter le double inconvnient d'un
mouvement rtrograde, et d'une retraite  travers des pays, les uns
inconnus, les autres ruins par un premier passage, dans une saison
trs-avance, avec des soldats fort propres aux marches offensives,
trs-peu aux marches rtrogrades.

Napolon, qui tait si prompt  former son opinion et  l'exprimer,
avait l'habitude de se taire, d'couter, de rflchir sur ce qu'il
entendait, lorsqu'il cherchait l'opinion des autres. Il parat qu'il
se tut et rserva sa dcision, ainsi qu'il lui tait arriv dans plus
d'une occasion de ce genre.

[Note en marge: Perplexits de Napolon.]

Il fallait du reste chercher dans ses perplexits la cause de son
silence. Il aurait voulu rester, mais il sentait la difficult en
restant de vivre et de conserver ses communications. Rduit  partir,
il aurait prfr la marche au nord, qui avait le caractre de
l'offensive; mais la mauvaise saison, l'apparition sur le bas Dniper
de l'amiral Tchitchakoff, le ramenaient forcment au midi, et la
marche sur Kalouga, l'tablissement dans cette riche province, en
laissant une garnison au Kremlin, et en plaant le duc de Bellune 
Jelnia pour communiquer avec Smolensk, lui semblaient dfinitivement
le plan le mieux appropri aux circonstances. Il tait donc dcid 
l'adopter, mais la vague esprance de recevoir de Saint-Ptersbourg
une rponse, bien qu'il n'y comptt gure, la lenteur des vacuations
due au manque de voitures, le beau temps qui tait blouissant, comme
si la nature et t complice des Russes pour nous tromper, enfin
la rpugnance toujours grande  commencer un mouvement rtrograde,
le retinrent encore quatre ou cinq jours, et il allait se dcider
 donner ses derniers ordres pour la marche sur Kalouga, lorsque
le 18 octobre un accident soudain et grave vint l'arracher  ces
dplorables retards.

[Note en marge: Subite attaque des Russes, qui l'oblige  sortir de
son inaction.]

Le 18, en effet, par une superbe matine, il passait en revue le
corps du marchal Ney, lorsque tout  coup on entendit les sourds
retentissements du canon, dans la direction du midi, sur la route de
Kalouga. Bientt un officier expdi de Winkowo annona que Murat,
comptant sur la parole verbale qu'on s'tait donne de se prvenir
quelques heures  l'avance dans le cas d'une reprise d'hostilits,
avait t surpris et assailli le matin mme par l'arme russe tout
entire, que, suivant son usage, il s'en tait tir  force de
bravoure et de bonheur, mais non sans perdre des hommes et du canon.
Voici du reste le dtail de ce qui s'tait pass.

[Note en marge: Profonds calculs du gnral Kutusof.]

Depuis quelque temps on voyait les renforts arriver  l'arme russe,
et, aux dtonations continuelles des armes  feu, il tait facile
d'apercevoir que le vieux Kutusof exerait ses recrues pour les
incorporer dans ses bataillons. Dbarrass de l'infortun Barclay
de Tolly par l'intrigue, de Bagration par le feu de l'ennemi, il
ne lui restait d'autre censeur incommode que Benningsen, et il
cherchait  s'en dlivrer,  l'annuler du moins, afin de suivre
plus librement sa propre pense. Cette pense profondment sage,
consistait  renforcer tranquillement son arme pendant que celle
des Franais diminuait,  ne rien brusquer,  ne rien risquer contre
un ennemi tel que Napolon, et  n'agir contre lui que lorsque le
climat le lui livrerait vaincu aux trois quarts. Encore voulait-il
le laisser tellement vaincre par le climat qu'il ne restt presque
rien  faire  ses soldats, tant il aimait  jouer  coup sr, et
tant il craignait son adversaire! Les choses jusqu'ici s'taient
passes comme il le souhaitait. Il avait reu vingt et quelques
rgiments de Cosaques, tous vieux soldats, secours fort apprciable
quand on aurait  poursuivre l'ennemi. Il lui tait venu des dpts
de nombreuses recrues qu'il avait incorpores dans ses rgiments.
Beaucoup de soldats gars ou lgrement blesss l'avaient rejoint,
et il comptait  la mi-octobre environ 80 mille hommes d'infanterie
et de cavalerie rgulire, et 20 mille Cosaques excellents.
Conformment aux intentions de l'empereur Alexandre, il n'avait rien
rpondu  Napolon, afin de prolonger le sjour des Franais  Moscou.

[Note en marge: On lui fait violence, et on l'oblige  prendre
l'offensive.]

Malgr sa rsolution de ne point agir encore, la situation de
Murat avait de quoi le tenter, car, ainsi que nous l'avons dit,
Murat tait au milieu d'une grande plaine, derrire le ravin de la
Czernicznia, sa droite couverte par la partie profonde de ce ravin,
qui allait tomber dans la Nara, mais sa gauche reste en l'air,
parce que de ce ct la Czernicznia ayant peu de profondeur n'tait
pas un obstacle contre les attaques de l'ennemi. En profitant d'un
bois qui s'tendait entre les deux camps, et qui pouvait cacher
les mouvements de l'arme russe, il tait facile de dboucher sur
la gauche de Murat, de le tourner, de le couper de Woronowo, et
peut-tre de dtruire son corps, qui comprenait, outre l'infanterie
de Poniatowski, presque toute la cavalerie franaise.

L'ardent colonel Toll ayant de concert avec le gnral Benningsen
reconnu cette position, avait propos d'inaugurer la reprise des
hostilits par ce hardi coup de main, aprs lequel Napolon, si on
russissait, serait tellement affaibli, qu'il tomberait tout  coup
dans une trs-grande infriorit numrique par rapport  l'arme
russe. Quoique bien dcid  ne rien risquer, Kutusof vaincu par la
vraisemblance du succs, par les instances du colonel Toll, par la
crainte de donner  Benningsen des armes contre lui, avait consenti
 l'opration propose. En consquence, le 17 octobre au soir, le
gnral Orloff-Denisoff, avec une grande masse de cavalerie et
plusieurs rgiments de chasseurs  pied, le gnral Bagowouth avec
toute son infanterie, avaient eu ordre de s'avancer secrtement 
travers le bois qui se trouvait entre les deux camps, de dboucher
soudainement sur la gauche des Franais, tandis que le gros de
l'arme russe marcherait de front sur Winkowo.

[Note en marge: Combat de Winkowo.]

[Note en marge: Manire brillante dont Murat, surpris par l'ennemi,
se tire du pril qui le menaait.]

Ce plan convenu avait t mis  excution dans la nuit du 17, et le
18 au matin le gnral Sbastiani avait t assailli  l'improviste.
 notre gauche, notre cavalerie lgre, dissmine pour aller
aux fourrages, avait t rejete au del du ravin naissant de la
Czernicznia; au centre notre infanterie veille en sursaut dans
les villages o elle campait, avait couru aux armes, et tait venue
faire le coup de fusil le long de ce mme ravin de la Czernicznia,
plus profond en cette partie. Nous avions perdu l quelques pices
d'artillerie, quelques centaines de prisonniers, une assez grande
quantit de bagages, mais Poniatowski et le gnral Fridrichs avec
leur infanterie avaient arrt net la marche des Russes sur notre
front, et vers notre gauche surprise, Murat, rparant toujours sur le
champ de bataille la lgret de ses lieutenants et la sienne, avait
excut des charges de cavalerie si rptes, si bien diriges, si
vigoureuses, qu'il avait dispers la cavalerie d'Orloff-Denisoff,
et enfonc et sabr quatre bataillons d'infanterie. Grce  ces
prodiges de valeur, grce aussi aux fausses manoeuvres des Russes,
qui avaient agi avec hsitation, toujours dans la crainte d'avoir
devant eux Napolon lui-mme, Murat avait pu se replier sain et sauf
sur Woronowo, vainqueur autant que vaincu, et matre de la route de
Moscou. Il avait perdu 1500 hommes environ, et en avait tu 2 mille
aux Russes. Ceux-ci avaient prouv en outre une perte regrettable
dans le brave gnral Bagowouth, qui offens d'un propos blessant du
colonel Toll, tait venu se mettre  la bouche de nos canons, et s'y
faire tuer.

[Note en marge: Napolon ne peut plus hsiter  sortir de Moscou pour
marcher sur le camp de Taroutino.]

[Note en marge: Son projet est de marcher sur Kalouga en occupant
toujours le Kremlin.]

[Note en marge: Mortier laiss au Kremlin avec 10 mille hommes.]

En apprenant cette action qui tait brillante, mais qui dnotait la
fausset de la position de Murat, ainsi que son imprvoyance et celle
de ses lieutenants, Napolon s'emporta fort contre les uns et les
autres, s'emporta beaucoup aussi contre la mauvaise foi des Russes,
qui n'avaient pas respect l'engagement verbal de se prvenir trois
heures  l'avance. Il fallait videmment les en punir, et ds lors,
de toutes les combinaisons celle qui consistait  marcher sur Kalouga
devenait non-seulement la meilleure, mais la seule praticable.
Napolon donna tous ses ordres sur-le-champ, dans le sens de cette
combinaison, telle que nous l'avons prcdemment expose. Le prince
Eugne, les marchaux Ney et Davout, la garde impriale, devaient
dans l'aprs-midi du 18 octobre faire tous leurs prparatifs de
dpart pour le lendemain matin, charger sur les voitures attaches 
leurs corps et sur celles qu'ils taient parvenus  se procurer les
vivres qu'il leur serait possible de transporter, valus  douze ou
quinze jours de subsistances pour l'arme entire, puis traverser
Moscou, et venir bivouaquer en avant de la porte de Kalouga, afin
de pouvoir excuter une forte marche dans la journe du 19. N'tant
nullement rsolu  vacuer Moscou, et voulant se rserver la
possibilit de garder ce poste, d'y revenir mme au besoin, Napolon
prescrivit au marchal Mortier de s'y tablir avec environ 10 mille
hommes, dont 4 mille de la jeune garde, 4 mille de cavalerie  pied,
le reste de cavalerie monte et d'artillerie. Il lui recommanda
de charger les mines qu'on avait prpares, afin de faire sauter
le Kremlin au premier ordre, d'y runir en attendant, en fait de
matriel, d'hommes clopps ou malades, tout ce qu'on n'avait pas
encore pu expdier sur Smolensk. Quant  ceux des blesss qui ne
pourraient ni marcher ni supporter le transport, il les fit dposer
 l'hospice des enfants trouvs qu'il avait sauv, et les remit  la
garde du respectable gnral Toutelmine, sur la reconnaissance duquel
il comptait. Il enjoignit galement au gnral Junot de se tenir
prt  quitter Mojask au premier moment, pour regagner Smolensk.
Il crivit au gouverneur de Smolensk d'acheminer sur Jelnia une
division qu'on y avait compose avec des troupes de marche, sous
le gnral Baraguey d'Hilliers, et au duc de Bellune de s'apprter
lui-mme  suivre cette division. Il disposa toutes choses, en un
mot, pour la double ventualit ou d'un simple mouvement sur Kalouga,
Moscou restant toujours en nos mains, ou d'une retraite dfinitive
sur Witebsk et Smolensk. Les ordres tant ainsi donns, on se
prpara pour une vritable vacuation de Moscou, et l'arme fit ses
dispositions de dpart dans l'ide de ne plus revoir cette capitale.

[Note en marge: Sortie de Moscou le 19 octobre.]

[Note en marge: Ordre de marche.]

[Note en marge: Singulier spectacle offert par l'arme en sortant de
Moscou.]

[Note en marge: Napolon voulait d'abord donner des ordres pour
diminuer la trop grande quantit des bagages, mais il laisse au temps
et  la marche le soin de l'en dbarrasser.]

On passa toute la nuit  charger les voitures de vivres et de
bagages, et  traverser les rues ruines de Moscou pour prendre
sa position de marche prs de la porte de Kalouga. Le lendemain
19 octobre, premier jour de cette retraite  jamais mmorable par
les malheurs et l'hrosme qui la signalrent, l'arme se mit en
mouvement. Le corps du prince Eugne dfila le premier, celui du
marchal Davout le second, celui du marchal Ney le troisime.
La garde impriale fermait la marche. La cavalerie sous Murat,
les Polonais sous le prince Poniatowski, une division du marchal
Davout sous le gnral Fridrichs, taient  Woronowo, en face
des arrire-gardes russes. Une division du prince Eugne, celle du
gnral Broussier, avait depuis quelques jours pris position sur la
nouvelle route de Kalouga, laquelle passait entre l'ancienne route
de Kalouga que suivait le gros de l'arme, et celle de Smolensk.
L'arme prsentait un trange spectacle. Les hommes, comme on l'a
vu, taient sains et robustes, les chevaux maigres et puiss. Mais
c'tait surtout la suite de l'arme qui offrait l'aspect le plus
extraordinaire. Aprs un immense attirail d'artillerie comme il le
fallait pour 600 bouches  feu abondamment approvisionnes, venaient
des masses de bagages telles que jamais on n'en avait vu de pareilles
depuis les sicles barbares, o sur toute la surface de l'Europe des
populations entires se dplaaient pour aller chercher de nouveaux
territoires. La crainte de manquer de vivres avait conduit chaque
rgiment, chaque bataillon  mettre sur des voitures du pays tout ce
qu'ils taient parvenus  se procurer en pain ou en farine, et ceux
qui avaient pris cette prcaution n'taient pas les plus chargs.
D'autres avaient ajout aux bagages les dpouilles recueillies dans
l'incendie de Moscou, et beaucoup de soldats en avaient rempli
leurs sacs, comme si leurs forces avaient pu suffire  porter  la
fois leurs vivres et leur butin. La plupart des officiers s'taient
empars des lgres voitures des Russes, et les avaient charges de
vivres ou de vtements chauds, afin de se prmunir contre la disette
et le froid. Enfin les familles franaises, italiennes, allemandes,
qui avaient os rester avec nous  Moscou, craignant le retour des
Russes, avaient demand  nous accompagner, et formaient une sorte
de colonie plore  la suite de l'arme.  ces familles s'taient
mme joints les gens de thtre, ainsi que les malheureuses femmes
qui vivaient  Moscou de prostitution, tous redoutant galement
la colre des habitants rentrs dans leur ville. Le nombre, la
varit, l'tranget de ces quipages, charrettes, calches, droskis,
berlines, trans par de mauvais chevaux, encombrs de sacs de
farine, de vtements, de meubles, de malades, de femmes et d'enfants,
offraient un spectacle bizarre, presque sans fin, et de plus
trs-inquitant, car on se demandait comment on pourrait manoeuvrer
avec un semblable attirail, et comment surtout on pourrait se
dfendre contre les Cosaques. Quoique dans la large avenue de Kalouga
on marcht sur huit voitures de front, et que la file ne ft pas un
instant interrompue, la sortie, commence le matin du 19, continuait
encore le soir. Napolon surpris, choqu, alarm presque  cette vue,
voulut d'abord mettre ordre  un pareil embarras; mais aprs y avoir
rflchi, il se dit que la marche, les accidents de la route, les
consommations journalires, auraient bientt rduit la quantit de
ces bagages; qu'il tait donc inutile d'affliger leurs propritaires
par des rigueurs auxquelles la ncessit supplerait toute seule;
qu'au surplus, si on avait des combats, ces voitures serviraient
 porter des blesss, et par ces raisons il consentit  laisser
chacun traner ce qu'il pourrait. Seulement il ordonna de mnager
un certain espace entre les colonnes de bagages et les colonnes de
soldats, afin que l'arme pt manoeuvrer librement. Quant  lui, il
ne sortit de Moscou que le lendemain, voulant veiller de sa personne
aux derniers dtails de l'vacuation, et comptant sur la facilit
qu'il aurait toujours de regagner  cheval la tte de l'arme, ds
que sa prsence y serait ncessaire.

[Note en marge: Dernier regard jet sur Moscou.]

Cette premire journe du 19 employe  sortir de Moscou, ne le
fut point  faire du chemin. Arriv sur les hauteurs qui dominent
Moscou, on s'arrta pour jeter un dernier regard sur cette ville,
terme extrme de nos fabuleuses conqutes, premier terme de nos
immenses infortunes. Au pied des coteaux que nous avions gravis, on
apercevait la large et interminable colonne de nos bagages, au del
les dmes dors de la grande capitale moscovite, ceux du moins que
l'incendie n'avait pas dvors, et au fond de ce tableau le ciel le
plus pur. On contempla encore une fois ces objets qu'on ne devait
plus revoir, et on continua sa route avec le dsir d'avoir bientt
regagn les contres de la Pologne et de l'Allemagne, qu'on tait
si fier nagure, et qu'on tait si fch aujourd'hui d'avoir tant
dpasses. Le ciel du reste tait toujours parfaitement pur, on avait
des vivres, et on prouvait pour l'ennemi le plus confiant ddain.
Ce premier jour on fit trois ou quatre lieues au plus. On devait en
faire davantage le jour suivant.

[Note en marge: Soudaine dtermination de Napolon le lendemain de la
sortie de Moscou.]

[Note en marge: Au lieu d'aller combattre Kutusof  Taroutino, il
songe  l'viter en se portant de la vieille route de Kalouga sur
la nouvelle, afin de s'pargner une perte de 15 mille hommes, et la
ncessit de porter 10 mille blesss.]

[Note en marge: La nouvelle rsolution comporte ncessairement
l'vacuation dfinitive de Moscou, et l'abandon du Kremlin.]

[Note en marge: Ordre  Mortier de faire sauter le Kremlin.]

Le lendemain 20 le temps ayant continu  tre beau, on vint par
une forte marche camper entre la Desna et la Pakra. Napolon parti
le matin de Moscou, arriva promptement au chteau de Troitsko,
et l, en voyant la situation des deux armes, en rflchissant
aux renseignements reus, il prit soudain la rsolution la plus
importante. Il tait sorti de Moscou non pas avec l'ide de battre
en retraite, mais avec celle de punir l'ennemi de la surprise de
Winkowo, de le refouler au del de Kalouga, de s'tablir ensuite
dans cette ville, en tendant une main aux troupes venues de Smolensk
sur Jelnia, et en reportant son autre main vers Mortier laiss au
Kremlin.  la vue du terrain et de la position de l'ennemi, il
modifia tout  coup sa dtermination, avec une admirable promptitude.
En effet, il y avait deux routes pour se rendre  Kalouga, l'une 
droite, latrale  celle de Smolensk, dite la route neuve, passant
par Scherapowo, Fominsko, Borowsk, Malo-Jaroslawetz, entirement
libre d'ennemis, occupe par la division Broussier, et traversant de
plus des pays qui n'avaient pas t dvors; l'autre, celle que nous
suivions, passant par Desna, Gorki, Woronowo, Winkowo, Taroutino, sur
laquelle les Russes taient fortement tablis dans un camp prpar
de longue main. Pour les dloger, il fallait leur livrer une grande
bataille, et l'avantage de la gagner ne valait pas l'inconvnient de
perdre douze ou quinze mille hommes peut-tre, et d'avoir  traner
avec soi ou d'abandonner sur les routes dix mille blesss. Mieux
valait assurment, si on le pouvait, dfiler devant l'arme russe
sans tre aperu d'elle, lui drober son mouvement en se portant
par un brusque dtour  droite, de la vieille route de Kalouga sur
la nouvelle, prendre par Fominsko, Borowsk, Malo-Jaroslawetz,
et se mettre ainsi hors d'atteinte aprs avoir compltement tromp
l'ennemi. Cette manoeuvre si habile, si heureuse, dans le cas o
elle aurait russi, tait un triomphe qui valait la victoire la plus
brillante, et qui devait couvrir de confusion le gnralissime russe,
car sans combat nous aurions  sa face gagn la route de Kalouga,
recouvr nos communications compromises, et conquis le pays le plus
fertile que nous pussions rencontrer dans ces climats et dans cette
saison. Mais cette rsolution en impliquait une autre, c'tait
l'abandon dfinitif de Moscou. Lorsque nous en sortions pour battre
les Russes, pour les refouler devant nous, la route de Moscou 
Kalouga se trouvait pour ainsi dire dbarrasse de leur prsence, et
s'ils revenaient sur Moscou aprs que nous les aurions battus, leur
retour sur cette capitale  la suite d'une grande dfaite, n'tait
pas pour nous un empchement de communiquer avec elle. Mais renonant
 les vaincre afin de les viter, les laissant entre Moscou et nous
avec cent mille hommes bien intacts, nous ne pouvions plus maintenir
le marchal Mortier dans le Kremlin, car il et t impossible de
l'y secourir. D'ailleurs, aprs deux journes de cette marche, aprs
la vue de ces immenses bagages, suivis en flanc et en queue par une
multitude de Cosaques, aprs avoir arrach enfin son corps, son
me, son orgueil surtout de Moscou, Napolon tait plus facile 
dcider  cette vacuation dfinitive, et, prenant son parti avec la
promptitude d'un grand capitaine, le soir mme il expdia du chteau
de Troitsko l'ordre au marchal Mortier d'vacuer Moscou avec les
dix mille hommes qui lui avaient t confis, de faire sauter le
Kremlin au moyen des mines pratiques  l'avance, et d'emmener tout
ce qu'il pourrait de malades et de blesss, lui rappelant qu' Rome
il y avait des rcompenses pour chaque citoyen dont on sauvait la
libert ou la vie. Il lui indiquait la route de Wereja comme celle
par laquelle il devait rejoindre l'arme, lui assignait le 22 ou le
23 pour mettre le feu aux mines, moment o notre marche de flanc
serait presque acheve, et enjoignait au gnral Junot d'vacuer
Mojask avec les dernires colonnes de blesss par la route de
Smolensk, que l'arme allait couvrir par sa prsence sur la nouvelle
route de Kalouga[36].

[Note 36: C'est une ide gnralement admise par tous les historiens
soit franais, soit trangers, mme par M. Fain, qui avait eu
pourtant connaissance d'une partie de la correspondance impriale,
que Napolon sortit de Moscou avec la rsolution dfinitive de
quitter cette capitale pour rentrer en Pologne, et qu'il se dirigea
d'abord sur la vieille route de Kalouga, avec l'intention conue
d'avance de changer de direction en chemin, de se reporter de la
vieille route sur la nouvelle, afin de surprendre ainsi le passage
par Malo-Jaroslawetz, et de rentrer en Pologne en passant par la
riche province de Kalouga. La correspondance de Napolon, reste
secrte jusqu'ici, dmontre que c'est l une erreur. Cette erreur a
un premier inconvnient, c'est de laisser inconnue la vraie cause
qui retarda si longtemps le dpart de Napolon, et qui ne fut autre
que sa rpugnance  excuter un mouvement rtrograde, rpugnance
qui fut si grande qu'en sortant de Moscou il avait la prtention
de ne pas vacuer cette capitale, et de ne faire qu'une manoeuvre.
Cette erreur a un second inconvnient, c'est de faire commettre 
Napolon une faute grave (qu'en ralit il ne commit pas), celle de
suivre un chemin dtourn, qui lui fit perdre deux jours, deux jours
fort regrettables comme on le verra bientt, pour se reporter de la
vieille route de Kalouga sur la nouvelle, tandis qu'en prenant tout
de suite la nouvelle, sauf  faire sur l'ancienne, par Murat qui s'y
trouvait dj, les dmonstrations les plus apparentes, il aurait pu
tre le 22 ou le 23  Malo-Jaroslawetz, ce qui aurait rendu certaine
son arrive sur Kalouga, et infaillible le succs de ce mouvement.
Or cette faute, qui eut d'immenses consquences, fut de sa part tout
involontaire, car il partit d'abord avec l'intention d'aller droit 
l'ennemi, et non de l'viter, ce qui explique comment il ne craignit
pas de laisser le marchal Mortier au Kremlin. Mais chemin faisant
s'tant aperu que Kutusof restait camp obstinment sur la vieille
route de Kalouga, il eut l'ide de lui chapper en le trompant,
et pour cela de se porter sur la nouvelle route de Kalouga par un
chemin de traverse, changement de direction qui amena la perte de
deux jours,  laquelle il ne se serait pas expos s'il avait ds le
dbut adopt la nouvelle route. On s'explique alors que, laissant
l'ennemi non battu sur ses derrires, il ne voulut plus que le
marchal Mortier restt au Kremlin avec 10 mille hommes, expos aux
coups d'une arme demeure intacte. C'est pour n'avoir pas connu ces
dterminations successives qu'on ne reprsente pas Napolon tel qu'il
fut vritablement dans ces moments dcisifs, c'est--dire sortant de
Moscou sans croire en sortir, quittant cette capitale sans l'ide de
l'vacuer, et puis changeant tout  coup de dtermination, lorsqu'il
espra par un beau mouvement gagner Kalouga sans combat.

Aprs avoir montr l'importance de l'erreur historique que l'on
commet en faisant sortir Napolon de Moscou autrement qu'il n'en
sortit, il me reste  donner les preuves de ce que j'avance. Elles
consistent en plusieurs lettres, en une suite d'ordres authentiques
dont la minute existe aux archives de l'Empire, et qui ont tous t
expdis. D'abord Napolon crivant  Murat,  Junot, leur rpte
pendant plusieurs jours conscutifs qu'il sort pour _repousser
l'ennemi_... pour _aller  l'ennemi_. Le 18 Napolon fait crire 
Murat par Berthier: _L'Empereur a fait partir ce soir ses chevaux,
et aprs-demain l'arme arrivera sur vous pour se porter sur l'ennemi
et le chasser_. Le 18 il fait crire par Berthier  l'intendant
gnral de l'arme: Je vous prviens que l'Empereur porte ce soir
son quartier gnral _dans le faubourg de Kalouga, afin d'tre
en mesure de mettre demain l'arme en mouvement pour marcher sur
l'ennemi_. Le 20,  huit heures du matin, il fait crire  Junot:
_L'Empereur est parti ce matin avec l'arme pour marcher  l'ennemi,
qui est entre la Nara et la Pakra, route de Kalouga_. Ces textes
ne peuvent laisser aucun doute. Mais il y en a un autre qui achve
de rendre absolument certaine la preuve de cette intention. Depuis
quelques jours la division Broussier du prince Eugne et la cavalerie
d'Ornano taient  Fominsko mme, sur la nouvelle route de Kalouga,
par laquelle Napolon se dcida  percer dans la soire du 20. Si ds
l'origine Napolon avait eu l'intention de suivre la nouvelle route,
qui passe par Fominsko et Malo-Jaroslawetz, il aurait au moins
laiss la division Broussier  Fominsko, et d'autant plus que le
prince Eugne devant attaquer Malo-Jaroslawetz, il et t naturel
de concentrer dans sa main toutes les divisions de son corps. Or, au
contraire, le 18 au matin, Napolon fait crire  Murat qu'il part
pour aller  lui, _que la division Broussier est  Fominsko avec
le gnral Ornano; qu'il est ncessaire qu'il lui envoie des ordres
pour se porter partout o les mouvements de l'ennemi l'exigeraient,
soit vers Woronowo, soit vers Desna, etc_... Or Woronowo et Desna
sont sur la vieille route de Kalouga, et Napolon n'aurait pas
dgarni la nouvelle route s'il avait voulu la prendre, et aurait
plutt renforc Murat par un envoi direct de Moscou, car il n'y avait
pas plus loin pour le renforcer de Moscou que de Fominsko. Il est
donc bien certain qu'il partit avec l'intention non pas d'viter
l'ennemi, mais de le combattre, et de le pousser devant lui, ce qui
explique comment il croyait pouvoir laisser le marchal Mortier 
Moscou.

Maintenant, voulut-il en effet laisser le marchal Mortier  Moscou?
Il y a de cette intention une preuve non contestable, c'est une
longue lettre du 18, dans laquelle il ordonne  ce marchal de s'y
tablir avec environ 10 mille hommes, d'y faire ses vivres pour
plusieurs mois, de s'y retrancher, d'y runir tous les malades, etc.
On pourrait dire que c'tait l une feinte, mais d'abord il n'avait
aucune raison d'employer un tel subterfuge, car il n'en avait pas
besoin pour le succs de son mouvement. Secondement, lorsque Napolon
avait recours  une feinte, il l'avouait  celui qu'il en chargeait,
afin que celui-ci entrt mieux dans ses intentions, et y contribut
plus srement, et de tous les hommes il n'y en avait pas un auquel
il pt davantage confier un secret qu'au marchal Mortier. Enfin
Napolon, employant une feinte, n'aurait pas donn tous les dtails
qu'il donne sur la manire de fortifier et de dfendre le Kremlin.
Cette lettre est tellement prcise et dtaille, qu'elle ne peut
laisser aucun doute sur son intention vritable. Enfin il y a de
cette intention une preuve morale irrfragable. Il restait quelques
centaines de blesss  Moscou, qu'il ordonna de runir les uns au
Kremlin, les autres aux Enfants trouvs, et lorsque le 20 au soir
il changea de dtermination, il prescrivit tout  coup au marchal
Mortier de les emmener, mme sur les chevaux de l'tat-major,
lui rappelant qu'il y avait  Rome des rcompenses pour ceux qui
sauvaient un citoyen. Or si Napolon n'avait pas voulu garder Moscou,
il n'aurait pas perdu trois jours pour faire partir ces blesss,
et ds le 19 il les aurait achemins sur la route de Smolensk par
les moyens qu'on dut employer le 23. Enfin, envoyant des ordres 
l'intendant, il lui fait dire le 18:

_Le major gnral  l'intendant gnral_.

     L'Empereur ordonne que les voitures de transports militaires
     charges de vivres et les ambulances soient parques demain
     matin  la pointe du jour, et mme dans la nuit, dans le grand
     emplacement qui se trouve prs des oblisques de la porte de
     Kalouga. Je vous prviens que l'Empereur porte ce soir son
     quartier gnral dans le faubourg de Kalouga, afin d'tre en
     mesure de mettre demain l'arme en mouvement pour marcher sur
     l'ennemi. Je vous recommande de donner les ordres les plus
     prcis pour que tous les hommes rests dans les hpitaux soient
     transports demain aux Enfants trouvs, comme je vous l'ai crit
     il y a un moment.

     L'Empereur laisse le marchal duc de Trvise avec tout son
     corps pour garder le Kremlin et les principaux magasins de la
     ville. Quant au quartier gnral de l'intendance, compos de
     tout ce qui en fait partie et du trsor, il se tiendra prt 
     partir demain au soir; il partira sous l'escorte de la division
     du gnral Roguet.

     L'intention de l'Empereur est que vous dsigniez un ordonnateur
     et quelques commissaires des guerres, un directeur des hpitaux,
     enfin les officiels de sant et agents ncessaires, tant pour
     l'administration des magasins que pour soigner les malades non
     transportables, qui seront tous runis aux Enfants trouvs.

     _L'Empereur tant dans l'intention de revenir ici, nous
     garderons les principaux magasins de farine, d'avoine et
     d'eau-de-vie_. Tous les agents dont je viens de parler ci-dessus
     coucheront au Kremlin, et l'ordonnateur prendra les ordres du
     duc de Trvise.

Il est donc certain que le 18 Napolon voulait deux choses: 1
marcher  l'ennemi; 2 laisser Mortier pour garder Moscou. Tout
 coup le 20 au soir, au chteau de Troitsko, ses intentions
changent, et au lieu de marcher  l'ennemi, il prend  droite, et
donne des instructions pour transporter l'arme de la vieille sur
la nouvelle route de Kalouga. En mme temps il prescrit  Mortier
d'vacuer le Kremlin et de le joindre par la route de Wereja. Le
style des ordres indique une dtermination soudaine, instantane et
tellement nouvelle, qu'elle entrane la rvocation d'ordres dj
donns.--Tout s'explique lorsqu'on admet qu'arriv sur les lieux,
voyant les Russes obstins  se tenir sur la vieille route de
Kalouga, et concevant l'esprance de leur drober sa marche par la
nouvelle route, il aime mieux arriver  son but sans bataille, sans
dix ou douze mille blesss qu'il faudrait traner  sa suite, et ne
veut plus alors laisser Mortier seul, spar de lui par une arme
intacte et non battue. C'est l'unique version qui concorde avec tous
les ordres mis. Une fois admise, elle rvle ce fait important, que
Napolon, mme en quittant Moscou, ne pouvait se dcider  l'vacuer,
et elle fait tomber le reproche d'avoir perdu en route deux jours,
dont la perte fut dcisive pour le mouvement sur Kalouga. S'il avait
voulu y marcher directement et sans combat, il y aurait march tout
simplement par la route nouvelle, et se serait born  une fausse
dmonstration sur la vieille route.]

[Note en marge: Mouvement de tous les corps franais pour passer
par un chemin de traverse, de la vieille route de Kalouga sur la
nouvelle.]

Ces ordres expdis relativement  l'vacuation de Moscou, Napolon
s'occupa de donner ceux qui concernaient le mouvement de gauche 
droite, que l'arme devait excuter, afin de se porter de la vieille
route de Kalouga sur la nouvelle. Il choisit pour oprer ce mouvement
le chemin de traverse de Gorki  Fominsko par Ignatowo (voir la
carte n 55), et ordonna au prince Eugne, qui avait dj une partie
de sa cavalerie et la division Broussier  Fominsko, de passer le
premier par ce chemin, au marchal Davout de passer le second, et
 la garde de passer la dernire. Le marchal Ney, rest  Gorki
avec son corps, avec la division polonaise Claparde et une partie
de la cavalerie lgre, devait prendre devant Woronowo la place de
Murat, se rendre trs-apparent devant les avant-postes russes, se
montrer vers Podolsk, afin de donner lieu  toutes les suppositions,
mme  celle d'un mouvement par notre gauche, et jouer cette sorte
de comdie jusqu'au 23 au soir, afin de tromper plus longtemps les
Russes, et de mnager  nos bagages le loisir de s'couler. Ce rle
jou, le marchal Ney devait dans la nuit du 23 s'branler lui-mme,
pour passer de la vieille route de Kalouga sur la nouvelle, excuter
une marche force, tre le 24 au matin  Ignatowo, le 24 au soir 
Fominsko, le 25  Malo-Jaroslawetz, ce qui tait suffisant pour que
cette belle opration ft termine.

Napolon n'avait jamais t ni mieux inspir ni plus soudain dans
ses conceptions, et il y avait pour celle-ci de nombreuses chances
de succs, sauf toutefois une difficult, qui, depuis un certain
temps, devenait l'cueil ordinaire de tous ses plans, celle de
manoeuvrer avec de telles masses d'hommes et de bagages. Le grand
art de la guerre ne perdait rien par ses combinaisons, mais perdait
tous les jours par ses entreprises, grce  la proportion dmesure
qu'il avait donne  toutes choses. Avec une arme comme celle qu'il
commandait en Italie, ou comme celle que commandait le gnral Moreau
en Allemagne, un tel mouvement et russi, et aurait t un des plus
beaux titres de gloire de celui qui l'avait conu. Mais avec tout ce
que Napolon menait  sa suite c'tait difficile. Il faut ajouter
qu'il et mieux valu prendre ce parti  Moscou mme, sortir ds lors
par la nouvelle route de Kalouga, en laissant Murat sur la vieille
route, pour y tromper l'ennemi par sa prsence, arriver avec le gros
de l'arme  Malo-Jaroslawetz deux jours plus tt, et s'assurer de la
sorte beaucoup plus de chance de percer sans combat par la route de
Kalouga. Mais il aurait fallu pour qu'il en ft ainsi que Napolon
se ft rsign dans Moscou mme  l'ide d'une retraite, ce qui
n'tait pas, puisqu'il n'en sortit qu'avec l'intention de manoeuvrer,
puisqu'il ne prit le parti dfinitif de s'en sparer qu' la vue
des lieux, en reconnaissant la possibilit d'une manoeuvre hardie,
en apercevant l'occasion de racheter l'effet fcheux d'un mouvement
rtrograde par l'effet clatant d'une savante manoeuvre, manoeuvre
qui, sans combat, lui rendait ses communications, le remettait sain
et sauf au milieu d'un pays riche et habitable en hiver, et exposait
aux rises de l'Europe l'ennemi qui l'avait laiss chapper.

[Note en marge: Difficults que la masse des bagages oppose  la
marche des colonnes.]

Voil de quelle manire trange Napolon se dcida enfin  battre en
retraite et  vacuer Moscou, pour ainsi dire  l'improviste, sans
l'avoir voulu, par une soudaine inspiration du moment. Ce sacrifice
fait, sacrifice dont il se ddommageait par la perspective d'une
marche prodigieusement hardie et habile, il passa la journe entre
Troitsko et Krasno-Pakra, pour assister lui-mme au dfil de son
arme, qui continuait  prsenter le spectacle le plus singulier et
le plus inquitant sous le rapport des embarras qui encombraient ses
derrires. Au passage de tous les ravins, de tous les petits ponts,
que le plus souvent il fallait rparer ou consolider, au passage de
tous les villages dont il fallait traverser les longues avenues, les
colonnes s'allongeaient afin de franchir ces dfils, s'attardaient
bientt de la manire la plus fcheuse, et il tait facile de prvoir
que, lorsqu'on serait suivi par une innombrable cavalerie lgre,
on serait expos aux plus graves accidents. Du reste, les Cosaques
taient encore tenus  distance,  gauche par la prsence de Ney sur
la vieille route de Kalouga,  droite par l'occupation de la route de
Smolensk, et on n'avait pas jusqu'ici  souffrir de leur prsence. Le
temps n'avait pas cess d'tre beau; les vivres abondaient, car outre
qu'on en portait beaucoup avec soi, on en trouvait suffisamment dans
les villages. Mais dj une quantit de voitures abandonnes parce
qu'on ne pouvait pas leur faire franchir les dfils, ou parce que
les troupes presses d'avancer les jetaient  droite et  gauche des
chemins, trompaient la prvoyance de ceux qui avaient voulu se mettre
 l'abri du besoin, ou l'avarice de ceux qui avaient espr conserver
le butin de Moscou.

[Note en marge: Repos accord au prince Eugne le 22, pour donner aux
troupes le temps de dfiler.]

Le corps du prince Eugne ayant t fatigu le 21 de la longue marche
qu'il avait excute par la traverse de Gorki  Fominsko, on lui
accorda le 22 pour se reposer, se rallier, ressaisir ses bagages, et
recevoir l'adjonction des cinq divisions du marchal Davout, avec
lesquelles il pouvait prsenter une masse de 50 mille fantassins,
les premiers du monde,  tout ennemi qu'il trouverait devant lui.
Napolon, aprs avoir couch le 21  Ignatowo, se transporta le 22 
Fominsko, et dirigea un peu plus  droite sur la ville de Wereja le
prince Poniatowski, afin de se lier plus troitement  la route de
Smolensk, par laquelle s'opraient toutes nos vacuations de blesss
et de matriel sous la garde du gnral Junot.

[Note en marge: Le 23, arrive du prince Eugne  Borowsk.]

[Note en marge: Occupation de Malo-Jaroslawetz le soir mme, pour
s'assurer le lendemain le passage de la Lougea.]

Le 23, le prince Eugne ayant la division Delzons et la cavalerie
Grouchy en tte, la division Broussier au centre, la division Pino
et la garde royale italienne  son arrire-garde, atteignit Borowsk.
Il n'y avait plus qu'un pas  faire pour avoir achev la manoeuvre
dont Napolon avait conu l'ide le 20 au soir, car  Borowsk on
tait sur la route nouvelle de Kalouga, juste  la hauteur o les
Russes taient sur la route vieille en occupant le camp de Taroutino,
et pour avoir dpass cette hauteur il suffisait de s'emparer de la
petite ville de Malo-Jaroslawetz. Cette petite ville tait situe
au del d'une rivire appele la Lougea, et fangeuse comme toutes
celles qui traversent ces plaines  pentes incertaines. Par ordre de
Napolon, le prince Eugne fit forcer le pas au gnral Delzons, et
le poussa au del de Borowsk o l'on tait arriv de bonne heure,
afin qu'il pntrt le jour mme dans Malo-Jaroslawetz. Le gnral
Delzons y parvint trs-tard, trouva le pont sur la Lougea dtruit,
se hta de faire passer comme il put deux bataillons pour les jeter
dans la ville, garde par quelques postes insignifiants, et avec les
sapeurs de l'arme d'Italie s'occupa immdiatement de la rparation
du pont. Il ne voulait pas porter toute sa division au del de la
Lougea tant que le pont ne serait pas rtabli. On consacra la nuit 
cette opration.

[Note en marge: Quelques circonstances accidentelles rvlent au
gnral Kutusof le projet form par Napolon de se transporter de la
vieille route de Kalouga sur la nouvelle.]

[Note en marge: N'tant plus  temps d'arrter les Franais 
Borowsk, il essaye de les arrter  Malo-Jaroslawetz.]

Pendant que ce beau mouvement allait s'achever, l'arme russe tait
reste avec un singulier aveuglement  son camp de Taroutino, ne
se doutant en aucune manire de l'humiliation qu'on lui prparait.
Elle ne supposait  Napolon d'autre intention que d'attaquer et
d'emporter Taroutino, en reprsailles de la surprise de Winkowo.
Toutefois les troupes lgres du gnral Dorokoff ayant signal la
prsence  Fominsko de la division Broussier, laquelle occupait
depuis quelques jours la nouvelle route de Kalouga, le gnralissime
Kutusof s'tait imagin que cette division n'avait d'autre but que
de lier la grande arme de Napolon, trs-distinctement aperue
sur la vieille route de Kalouga, avec les troupes qui suivaient la
route de Smolensk, et avait rsolu d'enlever cette division, dont il
jugeait la position trs-hasarde. Il en avait charg le gnral
Doctoroff avec le 6e corps. Le gnral Doctoroff s'tant avanc
jusqu' Aristowo le 22, avait cru dcouvrir devant lui quelque chose
de plus considrable qu'une simple division; en mme temps, des
partisans avaient vu des troupes oprant un mouvement transversal
de Krasno-Pakra  Fominsko, et avaient envoy leur rapport au
gnralissime Kutusof dans la matine du 23. Celui-ci  de tels
signes avait reconnu que Napolon abandonnant la vieille route de
Kalouga songeait  percer par la nouvelle, et  tourner le camp
de Taroutino. Arrter Napolon  Borowsk n'tait plus possible.
Il n'y avait chance de lui barrer le chemin qu'en se portant 
Malo-Jaroslawetz, derrire la Lougea. Le gnralissime Kutusof
avait donc ordonn au gnral Doctoroff de s'y rendre en toute
hte d'Aristowo, et lui-mme il s'tait dpch de runir l'arme
russe pour la diriger par Letachewa sur Malo-Jaroslawetz, dont la
possession semblait devoir dcider de la fin de cette mmorable
campagne.

Le 24, le gnral Doctoroff ayant pass la Protwa, dans laquelle se
jette la Lougea, au-dessous de Malo-Jaroslawetz, arriva au point du
jour devant Malo-Jaroslawetz mme, occup par les deux bataillons du
gnral Delzons. Voici quel tait le site qu'on allait se disputer.

[Note en marge: Description du site de Malo-Jaroslawetz.]

Malo-Jaroslawetz est sur des hauteurs au pied desquelles coule
la Lougea, dans un lit marcageux. Les Franais venant de Moscou
avaient  franchir la Lougea, puis  gravir ces hauteurs, et  se
soutenir dans Malo-Jaroslawetz. Les Russes marchant par leur gauche
sur l'autre ct de la rivire, n'avaient qu' s'introduire dans la
petite ville, objet du combat sanglant qui allait se livrer,  nous
refouler en dehors, et  nous jeter ensuite de haut en bas dans le
lit de la Lougea. Le gnral Doctoroff, profitant des sinuosits des
coteaux, avait plac sur sa droite et sur notre gauche des batteries
qui, enfilant le pont de la Lougea, devaient nous cribler de boulets,
soit lorsque nous passerions le pont pour gravir les hauteurs, soit
lorsque nous descendrions de ces hauteurs vers le pont.

[Note en marge: Sanglante bataille de Malo-Jaroslawetz.]

[Note en marge: Mort hroque du gnral Delzons.]

Ds cinq heures du matin, le 24 octobre, il attaqua les deux
bataillons du gnral Delzons avec quatre rgiments de chasseurs,
et n'eut pas de peine  les dposter, car il avait huit bataillons
contre deux. Le gnral Delzons, que le prince Eugne s'apprtait 
soutenir avec tout son corps d'arme, se hta de passer le pont, de
gravir les hauteurs sous le feu d'charpe de l'artillerie russe, et
de rentrer dans Malo-Jaroslawetz. On y pntra baonnette baisse,
et on en chassa les Russes. Le gnral Doctoroff y revint  son tour
avec son corps tout entier, qui tait de 11  12 mille hommes, tandis
que Delzons en avait  peine 5  6 mille, et russit  faire plier
les troupes franaises. Le brave Delzons les ramena l'pe  la main,
et tomba mortellement frapp de trois coups de feu. Son frre qui
servait avec lui, et dont il tait aim comme il mritait de l'tre,
se prcipita sur son corps pour l'arracher des mains des Russes, et
tomba perc de balles. Une mle affreuse s'engagea, et la division
Delzons fut de nouveau refoule. Mais le prince Eugne envoyant
sur-le-champ le gnral Guilleminot, son chef d'tat-major, pour
remplacer Delzons, accourut lui-mme avec la division Broussier afin
de rtablir le combat, et laissa en rserve, de l'autre ct de la
Lougea, la division Pino avec la garde italienne.

[Note en marge: Valeureuse conduite des Italiens.]

La division Broussier gravit sous un feu pouvantable la cte
couverte des cadavres de la division Delzons, pntra dans la
petite ville de Malo-Jaroslawetz, chassa de rue en rue les troupes
de Doctoroff, et les contraignit  se replier sur le plateau. Mais
en ce moment le corps du gnral Raffskoi devanant l'arme russe
arrivait aux abords de la ville; il s'y lana sur-le-champ avec une
ardeur singulire. Les Russes, tous leurs gnraux en tte, luttaient
avec fureur pour interdire aux Franais cette prcieuse retraite de
Kalouga; les Franais de leur ct combattaient avec une sorte de
dsespoir pour se l'ouvrir, et quoique ceux-ci fussent dix ou onze
mille au plus contre vingt-quatre, et sous une artillerie dominante,
ils tinrent ferme. Cette malheureuse ville, bientt en flammes, fut
prise et reprise six fois. On se battait au milieu d'un incendie qui
dvorait les blesss et calcinait leurs cadavres. Enfin une dernire
fois nous tions prs de succomber, lorsque la division italienne
Pino, qui n'avait pas encore combattu dans cette campagne et qui
brlait de se signaler, franchit le pont, gravit les hauteurs, arriva
sur le plateau malgr une affreuse pluie de mitraille, et dbouchant
 gauche de la ville, parvint  refouler les masses de l'infanterie
russe. Le corps de Raffskoi se prcipita sur elle; mais elle lui
tint tte, et il s'engagea un combat furieux  la baonnette. La
brave division Pino avait besoin de renfort: les chasseurs de la
garde royale italienne accoururent  leur tour, et la soutinrent
vaillamment. Ainsi, pour la septime fois, Malo-Jaroslawetz repris
par les Franais avec l'aide des Italiens, demeura en notre pouvoir.
Des milliers d'hommes couvraient cet affreux champ de bataille, et
encombraient les ruines fumantes de Malo-Jaroslawetz.

[Note en marge: Affreux aspect du champ de bataille.]

Le jour baissait, et rien ne disait pourtant que la bataille ft
termine, que le point disput dt nous rester, car Napolon, plac
sur la berge oppose de la Lougea, en face de ce champ de carnage,
pouvait voir les masses profondes de l'arme russe accourir  marche
force. Heureusement deux des divisions du 1er corps arrivaient sous
la conduite du marchal Davout, et avec ce secours on tait certain
de rsister  tous les efforts de l'ennemi. Sur l'ordre de Napolon,
la division Grard (ancienne division Gudin) s'tant porte  droite
de Malo-Jaroslawetz, la division Compans  gauche, les Russes
perdirent l'esprance de nous dloger, car ils voyaient eux aussi
du plateau qu'ils occupaient nos masses s'avancer avec ardeur, et
ils se retirrent  une petite lieue en arrire, en nous abandonnant
Malo-Jaroslawetz, horrible thtre des fureurs de la guerre, o
quatre mille Franais et Italiens, six mille Russes taient morts,
les uns calcins, les autres broys sous la roue des canons qui dans
la prcipitation du combat avaient roul sur des cadavres. Le champ
de bataille de la Moskowa lui-mme n'tait pas plus affreux autour
de la grande redoute. Il y avait de plus ici l'incendie, qui avait
ajout  la mort de nouvelles difformits.

[Note en marge: Perplexits de Napolon le lendemain de la bataille
de Malo-Jaroslawetz.]

[Note en marge: Reconnaissance de la nouvelle position prise par les
Russes.]

[Note en marge: Subite irruption d'une bande de Cosaques, et danger
personnel couru par Napolon.]

On bivouaqua le coeur serr en pensant  ce qui se prparait pour
le lendemain. Napolon avait camp un peu en arrire de la Lougea
au village de Gorodnia. Ce beau mouvement dont il avait espr, et
dont il aurait obtenu le succs, s'il avait manoeuvr  la tte de
masses moins considrables, n'tait plus possible sans une grande
bataille, que certainement il aurait gagne avec des troupes qui
savaient combattre dans la proportion d'un contre trois, mais il
venait de voir depuis quatre jours ce que pouvait tre une pareille
retraite, gne par une si grande quantit de bagages, harcele par
une innombrable cavalerie lgre, et il frmissait  l'ide d'avoir
dix mille blesss  porter  la suite de l'arme. La journe lui en
avait donn deux mille au moins, les autres tant ou morts, ou non
transportables, et devant,  la grande douleur de tout le monde,
tre abandonns sur le thtre de leur glorieux dvouement. Il passa
donc cette nuit  ruminer dans sa vaste tte, pleine dj de cruels
soucis, les chances favorables ou contraires d'une marche obstine
sur Kalouga, et se hta de monter  cheval ds le 25 au matin, pour
reconnatre la position que les Russes taient alls occuper 
une lieue au del. Sorti du village de Gorodnia et entour de ses
principaux officiers, il tait sur le bord de la Lougea, prt  la
franchir, lorsque tout  coup on entendit des cris tumultueux de
vivandiers et de vivandires poursuivis par une nue de Cosaques,
qui, au nombre de quatre  cinq mille, avaient pass la Lougea sur
notre droite, avec un art de surprise qui n'appartient qu' ces
sauvages infatigables, traversant les rivires  la nage, galopant
sur le flanc des coteaux comme en plaine, russ, impitoyables, aussi
prompts  se montrer qu' disparatre. Le rve constant de l'hetman
Platow, et de toute la nation cosaque, c'tait d'enlever le grand
Napolon, et de l'emmener prisonnier  Moscou. Ils pensaient que des
centaines de millions ne seraient pas un trop grand prix pour une
telle capture, et cette fois, si un seul d'entre eux avait connu le
visage de celui qui excitait si fort leur avidit, leur rve et
t ralis. Courant  droite et  gauche, ils se rurent  coups
de lance sur le groupe imprial, et allaient y faire des victimes,
mme des prisonniers, lorsque Murat, Rapp, Bessires avec tous les
officiers de l'tat-major mirent le sabre  la main, et combattirent
serrs autour de Napolon, qui souriait de cette msaventure.
Heureusement les dragons de la garde avaient aperu le danger. Ils
accoururent au galop sous le brave lieutenant Dulac, fondirent sur
les assaillants, en sabrrent quelques-uns, et les ramenrent vers
le lit fangeux de la Lougea, dans lequel ces cavaliers du Don se
plongrent comme des animaux habitus  vivre dans les marcages. Ils
avaient enlev quelques pices de canon, quelques voitures de bagages
qu'on leur reprit, et on les renvoya ainsi passablement maltraits
vers les lieux d'o ils taient venus. Depuis la sortie de Moscou
on ne les avait pas encore vus de si prs, parce que l'tendue de
nos ailes les tenait loigns. Mais ils avaient reu tout rcemment
un renfort de douze mille cavaliers rputs les meilleurs de leurs
tribus, et on pouvait juger de ce qu'ils feraient par le spectacle
qu'on avait sous les yeux. Des centaines de chevaux que les valets de
l'arme menaient  l'abreuvoir, ayant chapp  leurs conducteurs,
erraient  et l; des quantits de voitures d'artillerie et de
bagages enleves du parc o elles avaient pass la nuit, jonchaient
la plaine en dsordre; des femmes, des enfants, poussaient des cris:
c'tait une confusion aussi inquitante que dsagrable  voir.

[Note en marge: Aprs avoir reconnu le terrain, Napolon vient tenir
conseil dans une chaumire du village de Gorodnia.]

Napolon affecta de n'en tenir compte, et continua la reconnaissance
qu'il avait commence au del de Malo-Jaroslawetz. Il fut frapp
plutt qu'mu de la vue de cet affreux champ de bataille, car aucun
homme dans l'histoire n'avait assist  de plus horribles scnes de
carnage, et ne s'y tait plus habitu, et il alla reconnatre de
trs-prs l'arme russe. Le sage Kutusof n'ayant plus l'appui de
Malo-Jaroslawetz que nous lui avions enlev, craignant d'ailleurs
d'tre tourn sur sa droite ou sur sa gauche s'il s'obstinait 
dfendre le bord mme de la Lougea, avait jug prudent de prendre une
position un peu plus loigne, o il tait couvert par un fort ravin,
et laissait aux Franais, s'ils venaient l'attaquer, l'inconvnient
de livrer bataille avec la Lougea derrire eux. Napolon, aprs avoir
parcouru le terrain dans tous les sens, et l'avoir profondment
tudi en silence, tandis que ses lieutenants l'tudiaient aussi
attentivement que lui, rebroussa chemin, repassa la Lougea, et vint
discuter, dans une grange du village de Gorodnia, le parti qu'il
convenait de prendre, et qui devait dcider du sort de la grande
arme, c'est--dire de l'empire.

[Note en marge: Conseil de guerre du 25 octobre.]

[Note en marge: Faut-il persister  percer sur Kalouga, au risque de
perdre 15 ou 20 mille hommes dans une bataille, ou regagner la route
connue de Smolensk?]

Il posa la question aux gnraux prsents, et les admit  donner leur
avis en parfaite libert. La gravit de la situation ne comportait
ni la rserve ni la flatterie. Fallait-il s'obstiner, et livrer
une seconde bataille pour percer sur Kalouga, ou tout simplement
se rabattre par la droite sur Mojask, afin de regagner la grande
route de Smolensk, qui tait devenue notre proprit inconteste
par les postes nombreux qui l'occupaient, et par les convois qui la
parcouraient? Gagner la bataille, si on la livrait, ne faisait doute
pour personne, mais ce qui n'en faisait pas davantage, c'tait la
perspective de perdre une vingtaine de mille hommes, dont dix mille
blesss au moins qu'on serait oblig de porter avec soi, ou bien
d'abandonner. Or,  la distance o l'on se trouvait de la Pologne, et
surtout de la France, en tre arriv  une sorte d'galit numrique
avec l'ennemi, prsentait un danger auquel il et t fort imprudent
d'ajouter la perte d'un cinquime de l'arme. Il importait dsormais
de ne pas perdre un seul homme inutilement. De plus, abandonner
les blesss  la rage des paysans russes, tait non-seulement un
dchirement de coeur, mais un grave pril, car c'tait dmoraliser le
soldat, et lui dire que toute blessure quivalait  la mort.

D'autre part, reprendre par un mouvement  droite la grande route
de Smolensk, c'tait se condamner  faire cent lieues  travers un
pays que l'arme russe et l'arme franaise avaient dj converti en
dsert. On avait apport des vivres, mais on venait d'en consommer
une grande partie dans les sept jours employs  se rendre de
Moscou  Malo-Jaroslawetz, et on aurait certainement achev de les
consommer en arrivant  Mojask, o l'on ne pouvait pas tre avant
trois jours. On aurait ainsi perdu  excuter un trajet inutile, dix
journes et des vivres en proportion, et avec ces dix journes et ces
vivres on aurait pu, en prenant tout simplement la route de Smolensk,
approcher beaucoup de cette ville, atteindre au moins Dorogobouge, et
l trouver des convois envoys  notre rencontre! ternel sujet de
regrets, si les regrets servaient  quelque chose, d'avoir sacrifi 
des calculs de politique et d'orgueil ce parti si simple, si modeste,
de retourner par o l'on tait venu!

[Note en marge: La presque unanimit des avis se prononce pour un
prompt retour par la route de Smolensk.]

[Note en marge: Le marchal Davout opine pour suivre une route
intermdiaire entre celle de Kalouga et celle de Smolensk, sur
laquelle on aurait trouv des vivres.]

Ces regrets, tout le monde les prouvait, mais ce n'tait pas le
cas de rcriminer. On ne l'aurait pas os, et on ne le devait pas.
Dans ce conseil mmorable tenu sous le toit d'une obscure chaumire
russe, on obit  un sentiment unanime en conseillant sans rserve
la retraite la plus prompte, la plus directe par Mojask et la route
battue de Smolensk. Les raisons que tous les opinants avaient 
la bouche, parce que tous les avaient dans l'esprit, c'taient la
certitude de s'affaiblir beaucoup par une bataille dans une situation
o tout homme tait devenu prcieux, l'impossibilit de traner aprs
soi dix ou douze mille blesss, enfin, si on s'obstinait  combattre
pour percer sur Kalouga, le danger de voir l'ennemi profiter de nos
nouveaux retards pour se porter en masse sur notre droite, et nous
barrer le chemin de Mojask, maintenant notre dernire ressource.
Quand le trouble s'empare des esprits, mme les plus courageux, ce
n'est point  demi. On n'avait qu'un spectacle sous les yeux, c'tait
celui des forces russes runies  Mojask pour nous fermer la route
de la Pologne. Pourtant on n'est jamais coup avec des soldats et des
officiers tels que ceux que nous avions, car on est toujours sr de
se faire jour. L'un des lieutenants de Napolon, qui joignait  la
vigueur dans l'action une rare fermet d'esprit, le marchal Davout,
partageant l'opinion qu'il fallait renoncer  percer sur Kalouga,
mit cependant un avis moyen, c'tait de prendre un chemin qui tait
ouvert encore, et qui, situ entre la nouvelle route de Kalouga
ferme par Kutusof, et la route de Smolensk ferme par la misre,
passait par Mdouin, Juknow, Jelnia,  travers des pays neufs et
abondants en vivres. Avec des moyens de subsistance, on tait sr de
maintenir l'arme ensemble, et de rentrer  Smolensk forts, respects
et toujours formidables.

[Note en marge: Napolon aurait prfr livrer une bataille qu'on
tait sr de gagner, et percer sur Kalouga.]

Cet avis reut peu d'accueil de la part des collgues du marchal
Davout, qui ne voyaient de sret qu' regagner par le plus court
chemin, c'est--dire par Mojask, la route de Smolensk. Napolon ne
lui donna pas l'appui qu'il aurait d, parce qu'il ne partageait ni
l'opinion du marchal Davout, ni celle de ses autres lieutenants.
Il persistait  penser que le mieux serait de livrer bataille, de
percer sur Kalouga, et d'aller s'tablir victorieusement dans la
fertile province dont les Russes mettaient tant de prix  nous
interdire l'entre. Outre l'avantage de remporter une victoire, de
rtablir l'ascendant des armes, dj un peu compromis, il y voyait
celui d'tre en pays riche, et il ne doutait pas de l'arme quand
elle aurait de quoi manger et s'abriter. Restait, il est vrai, le
danger de s'affaiblir numriquement, bien compens suivant Napolon
par l'avantage de se renforcer moralement, mais restait aussi
l'inconvnient auquel il ne trouvait pas de rponse, de laisser
gisants  terre dix ou douze mille blesss. Il faut dire  sa louange
que, tout habitu qu'il tait aux horreurs de la guerre, la vue de
son esprit se troublait en se figurant tant de malheureux abandonns,
malgr leurs cris et leurs prires, sur une route fraye par leur
dvouement. Ah! si le livre des destins avait t ouvert un moment,
soit  lui, soit aux siens, et qu'on et pu y voir cent mille hommes
mourant de faim, de froid et de fatigue sur la route de Smolensk, il
et sacrifi sans hsiter vingt mille blesss  l'avantage d'viter
la route de la misre pour gagner celle de l'abondance!

[Note en marge: Napolon ajourne son avis dfinitif jusqu'au
lendemain.]

Perplexe, agit, tourment par les spectacles contraires que lui
prsentait sans cesse sa forte imagination, il hsitait, lorsque
par un geste familier qu'il se permettait quelquefois avec ses
lieutenants, prenant l'oreille du comte Lobau, ancien gnral Mouton,
soldat rude et fin, ayant l'adresse de se taire et de ne parler qu'
propos, il lui demanda ce qu'il pensait des diverses propositions
mises. Le comte Lobau lui rpondit sur-le-champ et sans hsiter, que
son avis tait de sortir tout de suite et par le plus court chemin,
d'un pays o l'on avait sjourn trop longtemps. Cette dernire
rponse, faite en termes incisifs, acheva d'branler Napolon,
qui, sans se rendre immdiatement, parut toutefois incliner vers
l'opinion qui semblait prvaloir. Cette fois encore pour avoir trop
os en entreprenant cette guerre, il osait trop peu dans la manire
de la diriger. Il remit sa dcision au lendemain. Ce temps du reste
n'tait pas perdu, car Ney, ayant quitt Gorki dans la nuit du 23,
dfilait en ce moment derrire le gros de l'arme, et avait besoin de
deux jours pour en prendre la tte. Une pluie subite et de mauvais
augure tait tombe dans la nuit du 23 au 24, avait ramolli les
routes, et prpar aux chevaux des fatigues fort au-dessus de leurs
forces. Le bivouac tait dj froid. Tout prenait un aspect triste
et sombre. On alluma, comme on put et o l'on put, avec les dbris
des chaumires russes, de grands feux, afin de conjurer cet hiver qui
commenait.

[Note en marge: Sur les nouvelles instances de ses lieutenants,
Napolon se dcide  regagner la route directe de Smolensk.]

Le lendemain 26 octobre, Napolon,  cheval de trs-bonne heure,
voulut reconnatre de nouveau la position des Russes. Ils semblaient
rtrograder, probablement pour prendre en arrire une meilleure
position, et se mettre en mesure de mieux dfendre la route de
Kalouga. Napolon trouva tous les avis aussi prononcs que la veille
pour une prompte retraite sur Mojask. Malheureusement le prince
Poniatowski ayant tent de se porter de Wereja o il tait, sur le
chemin de Mdouin, direction intermdiaire que le marchal Davout
avait conseille, y avait essuy un chec qui n'tait gure de nature
 recommander l'avis du marchal. Napolon prit donc son parti,
et se dcida enfin  ce retour direct par la route de Smolensk,
qu'il n'avait pas admis d'abord, comme rvlant trop clairement la
rsolution de battre en retraite. Ainsi, pour n'avoir pas voulu
faire un aveu indispensable, pour n'avoir pas voulu le faire 
temps, il fallait le faire aujourd'hui plus compltement, plus
tristement, et avec les inconvnients graves rsultant du temps perdu
et des vivres consomms!

[Note en marge: On doit se rendre par la traverse de Wereja sur la
route de Smolensk, et la rejoindre prs de Mojask.]

Quoi qu'on pt en penser, il fallait bien se rsigner, et prendre la
traverse de Wereja qui allait en trois jours nous conduire  Mojask,
ce qui ferait onze jours pour arriver  ce point o l'on aurait pu se
rendre en quatre. Napolon donna tous les ordres pour le commencement
de ce mouvement, qu'il importait de ne pas diffrer. La garde dut
marcher en tte avec le quartier gnral; le marchal Ney, qui avait
dj dfil derrire le gros de l'arme, dut suivre la garde avec ce
qui restait de la cavalerie. Aprs devaient venir le prince Eugne et
le prince Poniatowski, et enfin aprs eux tous le marchal Davout,
dont le corps, plus consistant que les autres, tait appel  remplir
le rle si difficile et si prilleux de l'arrire-garde. Les dbris
de la cavalerie de Grouchy, dont ce brave gnral avait repris le
commandement malgr sa blessure, furent donns au marchal Davout
pour le seconder dans l'accomplissement de sa mission.

[Note en marge: Le marchal Davout charg de former l'arrire-garde.]

Le mouvement dfinitif de retraite commena le 26 octobre, et pendant
toute cette journe le marchal Davout resta en position, afin de
protger la marche des autres corps.  partir de ce moment une sorte
de tristesse se rpandit dans les esprits. Jusqu'ici on avait cru
manoeuvrer, en passant par des pays fertiles, pour se porter vers des
climats meilleurs. Mais il n'tait dsormais plus possible de se
faire illusion, et de mconnatre la cruelle vrit. On se retirait
forcment, par une route connue, qui ne promettait rien de nouveau,
et offrait la misre en perspective. Toutefois on ne craignait gure
l'ennemi, et si on faisait un voeu c'tait de le rencontrer, et de se
venger sur lui des fcheuses rsolutions qu'on avait t oblig de
prendre.

[Note en marge: Le 27 octobre toute l'arme se met en marche sur
Mojask par la traverse de Wereja.]

Le lendemain 27 tout le monde tait en marche de Malo-Jaroslawetz
sur Wereja, la garde en tte, comme nous l'avons dit, Murat et Ney
derrire la garde, Eugne derrire ceux-ci, Davout derrire tous
les autres, avec la charge de les protger. C'tait en particulier
 cette arrire-garde qu'on devait essuyer le plus de difficults,
et courir le plus de prils. Elle l'prouva cruellement pendant les
trois journes employes  se rendre de Malo-Jaroslawetz  Mojask
par Wereja. Les troupes de chaque corps devanaient leurs bagages,
afin d'arriver le plus tt possible au lieu o elles devaient
passer la nuit, et s'inquitaient fort peu de la queue de ces
bagages, qu'elles laissaient traner loin derrire elles. C'tait
l'arrire-garde qui en avait l'embarras, parce que devant couvrir la
marche elle tait oblige de s'arrter  tous les passages, souvent
de rparer les ponts qui n'avaient pu rsister  de trop lourds
fardeaux, d'y rester en position sous un feu d'artillerie incommode,
et au milieu des hourras continuels des Cosaques. Une cavalerie
nombreuse et bien monte aurait t indispensable pour aider
l'infanterie dans ce pnible service. Mais  la troisime marche
celle du gnral Grouchy, courant toute la journe pour veiller sur
nos derrires et nos ailes, et oblige le soir d'aller chercher au
loin ses fourrages, tait si fatigue, que le marchal Davout la
voyant menace d'une dissolution totale, envoya ce qui en restait sur
les devants de son corps d'arme, et rsolut de faire le service de
l'arrire-garde avec son infanterie toute seule.

[Note en marge: Difficults que le marchal Davout prouve 
l'arrire-garde.]

[Note en marge: Ses efforts pour ne laisser en arrire ni blesss ni
canons.]

[Note en marge: Malheureuse habitude que prend Napolon dans cette
retraite de n'tre pas lui-mme  l'arrire-garde.]

Cet intrpide et soigneux marchal ne quittait pas ses troupes un
moment, veillant  tout lui-mme, faisant rparer les ponts, dblayer
les passages, dtruire les bagages qu'on ne pouvait emmener, sauter
les caissons de munitions qui n'avaient plus d'attelages. Dj on
entendait le bruit sinistre de ces explosions qui annonaient la
dfaillance de nos moyens de transport, et on voyait les routes
couvertes de ces voitures dont on n'avait pas voulu faire le
sacrifice en sortant de Moscou, et dont il fallait bien se sparer
maintenant, faute de pouvoir les traner plus loin! Il y avait
un sacrifice plus pnible encore, c'tait celui des blesss, et
malheureusement il se renouvelait  chaque pas. On avait ramass
comme on avait pu les blesss de Malo-Jaroslawetz, on avait ensuite
forc toutes les voitures de bagages  s'en charger, sans en exempter
les voitures de l'tat-major, et le marchal Davout avait annonc
qu'il ferait brler celles qui n'auraient pas gard le prcieux dpt
qu'on leur avait confi. On avait ainsi obtenu du moins pour les
premiers jours le transport de ces blesss, mais les braves soldats
de l'arrire-garde, qui couvraient l'arme de leur dvouement,
n'avaient personne pour les recueillir quand ils taient atteints,
et on les entendait pousser des cris dchirants, et supplier en
vain leurs camarades de ne pas les laisser mourir sur les routes,
privs de secours, ou achevs par la lance des Cosaques. Le marchal
Davout faisait placer sur les affts de ses canons tous ceux qu'il
avait le temps de relever, mais  chaque pas il tait oblig d'en
abandonner qu'on n'avait ni le loisir ni le moyen d'emporter, et le
coeur de fer de l'inflexible marchal en tait lui-mme dchir.
Il mandait ses embarras  l'tat-major gnral, qui, marchant en
tte de l'arme, s'occupait trop peu de ce qui se passait  sa
queue. Napolon s'tant habitu depuis longtemps  s'en fier  ses
lieutenants des dtails d'excution, n'ayant d'ailleurs plus aucune
manoeuvre  ordonner, n'ayant qu' cheminer tristement au pas de son
infanterie, voyant dj beaucoup de maux sur la route, en prvoyant
de plus grands encore, profondment humili de cette retraite que
plus rien ne dissimulait, Napolon commena de se renfermer dans
l'tat-major gnral, se bornant, sans aller y veiller lui-mme, 
blmer le marchal commandant l'arrire-garde, qui, disait-il, tait
trop mthodique, et marchait trop lentement. Par surcrot de malheur,
dans son irritation contre les Russes il avait ordonn de brler
tous les villages que l'on traversait. C'est un soin qu'il et fallu
abandonner  l'arrire-garde, qui et mis le feu quand elle n'aurait
plus eu aucun avantage  tirer des villages o l'on passait, mais
chacun se donnant le cruel plaisir de rpandre l'incendie, le 1er
corps trouvait le plus souvent en flammes des villages o il aurait
pu se procurer un abri et des vivres.

[Note en marge: Trois jours employs  gagner Mojask.]

On employa ainsi trois pnibles journes  gagner Mojask par
Wereja. Malgr ces premires peines de la retraite, qui taient
presque exclusivement le partage du 1er corps, la confiance tait
encore dans tous les coeurs. Arriv  Mojask, on avait  faire sept
ou huit marches pour gagner Smolensk; le temps quoique froid la nuit,
continuait  tre beau le jour, et on se flattait aprs quelques
moments de souffrance de trouver  Smolensk le repos, l'abondance, et
de chauds quartiers d'hiver.

[Note en marge: Jonction avec le marchal Mortier, sorti de Moscou
aprs avoir fait sauter le Kremlin.]

Le marchal Mortier avait rejoint l'arme  Wereja. Aprs avoir fait
sauter le Kremlin dans la nuit du 23 au 24, il tait sorti de Moscou
avec ce qu'il avait pu emporter de blesss et de malades, avec les
4 mille hommes de la jeune garde, les 4 mille hommes de cavalerie
dmonts, et les 2 mille hommes d'artillerie, de cavalerie, du gnie,
qui compltaient sa garnison. Il avait laiss aux Enfants trouvs
quelques centaines d'hommes non transportables, qu'il avait confis
 l'honneur et  la reconnaissance du respectable M. Toutelmine. Au
moment de partir il avait fait une capture assez importante, c'tait
celle de M. de Wintzingerode, qui tait Wurtembergeois de naissance,
que la France avait toujours rencontr parmi ses ennemis les plus
actifs, et qui pass au service de Russie, commandait un corps de
partisans aux environs de Moscou. Trop press de rentrer dans cette
capitale qu'il croyait vacue, il s'y tait aventur, et avait t
fait prisonnier avec un de ses aides de camp, jeune homme de la
famille Narishkin. Ces deux officiers ennemis ayant t amens au
quartier gnral, Napolon reut fort mal M. de Wintzingerode, lui
dit qu'il tait de la Confdration du Rhin, ds lors son sujet,
son sujet rebelle, qu'il n'tait pas un prisonnier ordinaire, qu'il
allait tre dfr  une commission militaire, et trait suivant la
rigueur des lois. Quant au jeune Narishkin, Napolon s'adoucissant 
son gard, lui dit qu'tant Russe il serait trait comme les autres
prisonniers de guerre, mais qu'on avait lieu de s'tonner qu'un jeune
homme de grande famille servt sous l'un de ces trangers mercenaires
qui infectaient la Russie. Les officiers qui entouraient Napolon,
regrettant pour sa dignit, pour celle de l'arme franaise, qu'il
ne contnt pas mieux l'explosion de ses chagrins, se htrent de
consoler M. de Wintzingerode, de l'entourer de leurs soins, de
le faire manger avec eux, bien convaincus que Napolon ne leur
saurait pas mauvais gr de rparer eux-mmes les fautes auxquelles
l'entranait son humeur imptueuse.

[Note en marge: L'arme traverse le champ de bataille de la Moskowa.]

[Note en marge: Tristes rflexions des soldats.]

L'arme tant arrive  la hauteur de Mojask, qu'elle mit trois
jours  traverser, bivouaqua sur le funbre champ de bataille de
Borodino, et ne put le revoir sans prouver les impressions les plus
pnibles. Dans un pays peupl, qui a conserv ses habitants, un champ
de bataille est bientt dbarrass des tristes dbris dont il est
ordinairement couvert, mais la malheureuse ville de Mojask ayant
t brle, ses habitants s'tant enfuis, tous les villages voisins
ayant subi le mme sort, il n'tait rest personne pour ensevelir
les cinquante mille cadavres qui jonchaient le sol. Des voitures
brises, des canons dmonts, des casques, des cuirasses, des fusils
rpandus  et l, des cadavres  moiti dvors par les animaux,
encombraient la terre, et en rendaient le spectacle horrible. Toutes
les fois qu'on approchait d'un endroit o les victimes taient
tombes en plus grand nombre, on voyait des nues d'oiseaux de proie
qui s'envolaient en poussant des cris sinistres, et en obscurcissant
le ciel de leurs troupes hideuses. La gele qui commenait  se faire
sentir pendant les nuits, en saisissant ces corps, avait suspendu
heureusement leurs dangereuses manations, mais nullement diminu
l'horreur de leur aspect, bien au contraire! aussi les rflexions
que leur vue excitait taient-elles profondment douloureuses. Que
de victimes, disait-on, et pour quel rsultat! On avait couru de
Wilna  Witebsk, de Witebsk  Smolensk, dans l'espoir d'une bataille
dcisive; on avait poursuivi cette bataille jusqu' Wiasma, puis
jusqu' Ghjat; on l'avait trouve enfin  Borodino, sanglante,
acharne; on tait all  Moscou dans l'espoir d'en recueillir le
fruit, et on n'y avait rencontr qu'un vaste incendie! on en revenait
sans avoir contraint l'ennemi  se rendre, et sans les moyens de
vivre pendant le retour; on revenait vers le point d'o l'on tait
parti, diminus de moiti, jonchant tous les jours la terre de
dbris, avec la certitude d'un pnible hiver en Pologne, et avec des
perspectives de paix bien loignes, car la paix ne pouvait tre le
prix d'une retraite videmment force, et c'est pour un tel rsultat
qu'on avait couvert la terre de cinquante mille cadavres!

[Note en marge: On retrouve Junot charg de garder l'abbaye de
Kolotskoi.]

[Note en marge: Blesss rests  Kolotskoi, soins du chirurgien
Larrey pour eux.]

Ces rflexions dsolantes, tout le monde les faisait, car dans
l'arme franaise le soldat pense aussi vite, et souvent aussi bien
que le gnral. Napolon ne voulut pas que les soldats eussent le
temps de s'appesantir sur ce triste sujet, et ordonna que chaque
corps ne sjournt que pendant une soire dans ce funeste lieu de
Borodino. On avait retrouv l les Westphaliens, sous le pauvre
gnral Junot, toujours souffrant de sa blessure, souffrant encore
plus des mcomptes prouvs dans cette campagne, et ne conservant
gure plus de 3 mille hommes sur les 10 mille qui existaient 
Smolensk, sur les 15 mille qui avaient pass le Nimen! Pendant que
l'arme tait  Moscou, il avait employ son temps  garder les
blesss de l'abbaye de Kolotskoi, et il en avait achemin autant
qu'il avait pu sur Smolensk, au moyen des voitures qu'il tait
parvenu  se procurer. Il en restait cependant plus de deux mille
 emporter. Napolon, conservant sa sollicitude pour les blesss,
donna l'ordre d'en charger les voitures de bagages, et imposa 
tout officier,  tout cantinier,  tout rfugi de Moscou qui avait
une voiture, l'obligation de prendre une partie de ce prcieux
fardeau. Le chirurgien Larrey, dans sa bont inpuisable, tait
accouru  l'avance pour donner aux blesss de Kolotskoi les soins
qu'un sjour rapide lui permettait de leur consacrer. Il fit enlever
ceux qui taient transportables, prodigua aux autres les dernires
ressources de son art, et trouvant l des officiers russes qui lui
devaient la vie, et qui lui en tmoignaient leur gratitude, il en
exigea pour unique rcompense leur parole d'honneur que, libres, et
matres sous quelques heures de leurs compagnons d'infortune, ils
leur rendraient le bien qu'ils avaient reu du chirurgien en chef de
l'arme franaise. Tous le promirent, et Dieu seul a pu savoir s'ils
payrent cette dette contracte envers le meilleur des hommes!

[Note en marge: L'arrire-garde va coucher  Ghjat le 31.]

[Note en marge: Disparition de l'arme de Kutusof pendant notre
marche.]

[Note en marge: Profonde sagesse de Kutusof.]

[Note en marge: Son systme d'viter la bataille, et de laisser au
climat le soin de nous dtruire.]

L'arrire-garde du marchal Davout quitta le 31 au matin ces lieux
affreux, et alla coucher  moiti chemin de la petite ville de Ghjat.
La nuit fut des plus froides, et on commena ds lors  souffrir
vivement de la temprature. L'ennemi continuait  nous suivre avec
de la cavalerie rgulire, de l'artillerie bien attele, et une nue
de Cosaques, le tout sous les ordres de l'hetman Platow. Quant 
l'arme principale on ne la voyait plus. Le gnral Kutusof, depuis
Malo-Jaroslawetz, avait t aussi perplexe que son adversaire avait
t triste. Dans sa rare prudence, il se disait que ce n'tait pas
la peine de courir les chances d'actions sanglantes contre un ennemi
que le mauvais temps, la fatigue, la misre allaient lui livrer
presque dtruit, et qui tait capable au contraire, si on l'attaquait
lorsqu'il tait encore dans toute sa force, de se retourner comme un
sanglier press par les chasseurs, et de porter des coups mortels aux
imprudents qui auraient os l'aborder de trop prs. Il aimait mieux
devoir modestement le salut de sa patrie au temps,  la persvrance,
que de le devoir  une victoire, glorieuse mais incertaine, et en
cela il mritait la reconnaissance de sa nation autant que les
loges de la postrit! La jeunesse prsomptueuse et passionne, les
officiers anglais accourus  son camp, l'obsdaient, le gourmandaient
souvent pour qu'il tentt contre l'arme franaise quelque chose de
plus dcisif, et il s'y refusait avec un courage plus mritoire que
celui qu'on dploie sur un champ de bataille. Comme nous l'avons
dit, il avait cart Barclay de Tolly, et la mort l'avait dlivr de
Bagration. Mais il lui restait le rus et audacieux Benningsen, le
fougueux Miloradovitch, un jeune tat-major exalt, et il y avait l
de quoi lasser sa patience, si elle avait t moins grande et moins
rflchie. Le surlendemain du combat de Malo-Jaroslawetz, tandis que
Napolon rtrogradait sur Mojask, il avait rtrograd sur Kalouga,
jusqu' un lieu nomm Gonzerowo, sous prtexte de couvrir la route
de Mdouin, qu'il aurait bien plus srement couverte en restant 
Malo-Jaroslawetz, mais videmment pour viter une bataille, dont avec
raison il voulait se prserver.

[Note en marge: Il vient prendre position sur notre flanc gauche,
entre Ghjat et Wiasma, en nous faisant suivre par de la cavalerie et
de l'artillerie attele.]

Bientt ayant appris que Napolon avait gagn Mojask, il l'avait
suivi, pensant qu'au lieu de prendre la route de Smolensk dj
ruine, il prendrait la route plus au nord, qui se dirige par
Woskresensk, Wolokolamsk, Bieloi sur Witebsk, route  laquelle
Napolon avait song dans son grand projet offensif sur
Saint-Ptersbourg, et que le prince Eugne avait en effet trouve
assez bien fournie. Il avait ainsi couru aprs nous fort inutilement
jusque prs de Mojask, faisant  notre suite le dtour de Wereja.
S'tant aperu de son erreur, il avait rebrouss chemin, et avait
repris la route de Mdouin et de Juknow, latrale  celle de
Smolensk, que le marchal Davout avait vainement propose. Par cette
route il allait flanquer la marche de l'arme franaise, la harceler
chemin faisant, et peut-tre la devancer  quelque passage difficile,
o il serait possible de l'arrter. De Jucknow  Wiasma notamment,
il y avait un chemin assez court et assez praticable, qui venait
tomber sur la grande route de Smolensk aux environs de Wiasma. Y
devancer l'arme franaise que tant d'embarras retardaient, et se
mettre en travers pour l'empcher d'aller au del, n'et pas t
impossible. Mais le sage Kutusof tait loin de nourrir de si grandes
prtentions. S'exposer  ce que l'arme franaise lui passt sur le
corps tait un triomphe qu'il ne voulait pas lui mnager, mais la
harceler constamment, lui enlever de temps en temps quelques colonnes
attardes, renouveler ce succs le plus souvent possible, la mener
ainsi jusqu' Wilna, o elle arriverait puise,  peu prs dtruite,
tait une tactique certaine et point dangereuse, qu'il prfrait,
et qu'il tait dcid  faire prvaloir par la patience, par la
ruse mme, quand il ne le pourrait point par l'emploi direct de son
autorit. Il continua donc  marcher dans l'ordre adopt, ayant sur
nos derrires un fort dtachement de cavalerie et d'artillerie pourvu
de bons chevaux, et se tenant lui-mme sur notre flanc avec le gros
de l'arme russe.

[Note en marge: Marche de Ghjat  Czarewo-Zaimitch.]

[Note en marge: L'infanterie oblige de remplir le rle de toutes les
armes.]

Aprs avoir couch entre Borodino et Ghjat, le marchal Davout,
toujours charg de l'arrire-garde, alla coucher  Ghjat mme. Chaque
jour rendait la retraite plus difficile, car chaque jour le froid
devenait plus intense et l'ennemi plus pressant. De la cavalerie
du gnral Grouchy il ne restait rien. L'infanterie tait donc
condamne  faire seule le service de l'arrire-garde, et  remplir
 la fois le rle de toutes les armes. Il lui fallait souvent tenir
tte  l'artillerie attele de l'ennemi, la ntre, trane par des
chevaux puiss, tant devenue presque incapable de se mouvoir. Les
vieux fantassins du marchal Davout suffisaient  tout; tantt ils
arrtaient la cavalerie de l'ennemi avec leurs baonnettes, tantt
ils fondaient sur son artillerie, et l'enlevaient quoique rduits
 la laisser ensuite sur la route, mais contents de s'en tre
dbarrasss pour quelques heures. Peu  peu il fallait nous sparer
de la ntre.  choisir entre les bouches  feu et les caissons de
munitions, il et mieux valu abandonner les premires, puisqu'on
avait deux ou trois fois plus de canons qu'on ne pourrait bientt en
traner et en servir, tandis que les munitions devaient tre toujours
utiles. Mais les bouches  feu taient des trophes  laisser dans
les mains de l'ennemi, et l'orgueil qui nous avait retenus si
longtemps  Moscou, avait fait donner l'ordre de garder les pices de
canon et de dtruire les caissons, lorsque les attelages viendraient
 manquer. Le marchal Davout avait rsist d'abord  cet ordre, mais
il avait fallu obir, et plusieurs fois dans la journe de sinistres
explosions apprenaient  l'arme sa dtresse croissante.

[Date en marge: Nov. 1812.]

[Note en marge: Abandon des blesss par les conducteurs de voitures
auxquels on les avait confis.]

[Note en marge: Effrayante diminution du 1er corps.]

[Note en marge: Le marchal Davout veut svir contre ceux qui
quittent les rangs.]

[Note en marge: Napolon s'y oppose.]

Une autre cause de chagrin incessamment renouvele, c'tait l'abandon
des blesss.  mesure que l'inquitude augmentait, l'gosme
augmentait aussi, et les misrables conducteurs de voitures auxquels
on avait confi les blesss, profitant de la nuit, les jetaient sur
les routes, o l'arrire-garde les trouvait morts ou expirants.
Cette vue exasprait les soldats rests fidles  leurs drapeaux.
On svissait contre les coupables quand on le pouvait; mais les
dcouvrir dans la confusion qui commenait  natre, tait difficile.
Napolon avait ordonn  Malo-Jaroslawetz de numroter les voitures
auxquelles les blesss seraient confis; mais la surveillance qu'une
telle mesure supposait tait devenue impossible aprs deux marches.
Le spectacle des blesss abandonns se reproduisait  chaque pas.
Ce spectacle n'branlait pas les vieux soldats du marchal Davout,
habitus  la rigoureuse discipline du 1er corps; mais tout ce qui
n'avait pas reu l'inspiration du mme esprit faisait la rflexion
que le dvouement tait une duperie, et quittait le rang. La queue
de l'arme compose de cavaliers dmonts, de soldats fatigus,
dcourags ou malades, tous marchant sans armes, s'allongeait sans
cesse. Les allis illyriens, hollandais, ansates, espagnols,
appartenant au 1er corps, taient alls s'y soustraire  toute
espce de devoirs, et parmi les Franais, les jeunes soldats, les
rfractaires arrachs rcemment  leur vie errante, avaient suivi
cet exemple. On s'loignait des rangs sous prtexte d'aller chercher
des vivres, on jetait son fusil, puis on venait se cacher dans la
foule sans nom qui vivait comme elle pouvait  la suite de l'arme.
Les soldats de l'arrire-garde qui devaient attendre cette multitude
aux passages difficiles et aux bivouacs du soir, la voyaient grossir
avec chagrin, avec colre, car elle aggravait leur embarras, et
tait un refuge pour tout ce qui ne voulait pas se dvouer au salut
commun. De 28 mille fantassins qu'il comprenait encore en sortant de
Moscou, le 1er corps en conservait tout au plus 20 mille aprs onze
jours de marche. Svir contre ceux qui abandonnaient les rangs, dj
trs-difficile  la sortie de Moscou, allait devenir impossible. Le
marchal Davout le fit proposer  Napolon, qui, ne voulant pas voir
de ses yeux des maux dont la ralit l'et confondu et condamn,
aimait mieux s'en prendre au caractre du marchal, trop minutieux,
trop exigeant, suivant lui, et  chacune de ses demandes rpondait
par l'ordre d'avancer plus vite.

[Note en marge: Le 31, l'arrire-garde va coucher  Ghjat.]

On alla ainsi coucher  Ghjat le 31 octobre au soir. En approchant de
cette ville le marchal avait voulu faire un grand fourrage  droite
et  gauche de la route, avec des colonnes d'infanterie lgre, faute
de cavalerie, et cheminer lentement pour donner  ces colonnes le
temps de fouiller les villages et de recueillir des vivres, tant
pour le 1er corps que pour la foule affame qui le suivait. Mais
la cavalerie ennemie se montra si nombreuse sur nos flancs, et nos
derrires, qu'on ne put ni s'loigner ni ralentir la marche, et qu'il
fallut renoncer  cette sage mesure, et vivre  l'aventure.

[Note en marge: Encombrement le 1er novembre au passage de
Czarewo-Zaimitch.]

Le 1er novembre, en quittant Ghjat, le marchal savait qu'on
trouverait au village de Czarewo-Zaimitch un dfil difficile, et o
il fallait s'attendre  un grand encombrement. On avait  traverser
une petite rivire marcageuse, prcde et suivie de terrains
fangeux, o l'on ne pouvait passer que sur une chausse troite,
qui devait tre bientt obstrue. Prvoyant cette difficult, le
marchal avait fait conjurer le prince Eugne de hter le pas,
promettant quant  lui de le ralentir le plus possible. Malgr ces
prcautions, le corps du prince Eugne s'tait accumul au passage de
ce dfil, et le pont avait flchi sous le poids. Quelques voitures
d'artillerie, voulant dbarrasser la route, avaient essay de passer
 gu, et y avaient russi. D'autres s'taient embourbes, et ces
dernires faisant obstacle  celles qui suivaient, le dsordre avait
t port au comble. Le 1er corps arriva un peu avant la nuit devant
ce triste encombrement, qu'il fallait protger contre l'ennemi,
chaque jour plus nombreux et plus incommode, car aprs avoir eu
seulement Platow sur nos derrires, nous avions de plus Miloradovitch
sur le flanc.

[Note en marge: Le gnral Grard et le marchal Davout protgent et
font couler l'encombrement form  Czarewo-Zaimitch.]

En quelques instants une masse de cavalerie, accompagne de beaucoup
d'artillerie, couvrit de feux tant la colonne du prince Eugne,
accumule autour du pont, que les divisions du 1er corps. L'intrpide
gnral Grard, commandant la division Gudin, se rangea en bataille
 l'extrme arrire-garde, et on le vit tantt avec son artillerie
loigner celle de l'ennemi, tantt courir lui-mme  la tte d'un
bataillon sur les batteries ennemies pour les enlever ou les obliger
 fuir. Il protgea ainsi pendant la fin du jour et une partie de
la nuit cette espce de droute, partout prsent au plus fort du
danger. Pendant ce mme temps, le marchal, tantt avec le gnral
Grard, tantt avec les sapeurs du 1er corps, tait occup  diriger
le combat,  rtablir le pont rompu,  jeter des chevalets sur
d'autres points, et  faire couler la foule. Lui, ses gnraux,
et les soldats de la division Grard passrent cette nuit debout,
sans manger ni dormir, exclusivement consacrs au salut du reste de
l'arme.

[Note en marge: Craintes de rencontrer  Wiasma l'arme russe tout
entire.]

[Note en marge: Instances du marchal Davout au prince Eugne pour
qu'il hte la marche de ses troupes.]

[Note en marge: Le corps du prince attard en avant de Wiasma o se
trouvait toute l'arme russe.]

Le lendemain 2 novembre  la pointe du jour, le marchal Davout
supplia de nouveau le prince Eugne de se hter, afin d'tre
rendu le 3 de bonne heure  Wiasma, o Napolon, qui s'y trouvait
depuis le 31, pressait l'arrive de l'arrire-garde, et o l'on
pouvait craindre en effet de rencontrer le gros de l'arme russe
dbouchant par la route de Jucknow. La journe fut employe  gagner
Fdrowskoi, qui est  une petite distance de Wiasma. Il fut convenu
que le prince Eugne partirait le jour suivant  3 heures du matin.
Malheureusement ce jeune prince, dou de qualits chevaleresques,
mais n'apportant dans le commandement ni la prcision ni la vigueur
du marchal Davout, ne sut pas faire partir ses troupes  temps. 
six heures du matin elles n'taient pas en marche. Le 1er corps qui
suivait devait attendre l'coulement des troupes du prince Eugne,
des tranards et des bagages. Il ne put donc se mettre que trs-tard
en route. Il fit de son mieux pour regagner le temps perdu.

[Note en marge: L'ennemi russit  couper la route entre le corps du
prince Eugne et celui du marchal Davout.]

 une lieue et demie de Wiasma, on aperut tout  coup l'ennemi
sur la gauche du chemin, et ses boulets vinrent tomber au milieu
de la masse dbande, qui marchait  la suite de l'arme, et avant
l'extrme arrire-garde.  chaque dcharge de l'artillerie russe
c'taient des cris affreux, un flottement pouvantable dans cette
foule impuissante, compose de soldats dsarms, de blesss, de
malades, de femmes et d'enfants. Le 4e corps, celui du prince Eugne,
tchait de la faire avancer, et la maltraitait souvent, les soldats
rests au drapeau se croyant le droit de mpriser ceux qui de gr
ou de force l'avaient abandonn. Enfin le corps du prince Eugne
poussant devant lui la masse qui lui faisait obstacle, tait parvenu
 dfiler presque tout entier, lorsque, profitant d'un intervalle
laiss entre les deux brigades de la division Delzons, un parti de
cavalerie ennemie se jeta  la traverse, et intercepta la route.
C'tait la cavalerie de Wasiltchikoff, qui avec une nombreuse
artillerie  cheval vint barrer le chemin, tandis que celle du
gnral Korff, dploye sur la gauche de ce mme chemin, le couvrait
aussi de ses projectiles. On tait coup, et il fallait se faire jour.

Une brigade de la division Delzons et les restes de Poniatowski se
trouvaient arrts par la manoeuvre de l'ennemi, et repousss sur la
tte du 1er corps, dont les cinq divisions s'avanaient en bon ordre,
sous la conduite du marchal Davout lui-mme. Ce marchal se doutant
qu' Wiasma, o la route de Jucknow venait joindre celle de Smolensk,
on pourrait rencontrer Kutusof avec toute l'arme russe, confirm
dans cette conjecture par les frquentes apparitions de la cavalerie
rgulire, avait pris toutes ses prcautions, et marchait en ordre
de bataille. De ses vieux gnraux Gudin tait tu; Friant tait
bless si gravement qu'il tait dans l'impossibilit de se tenir
debout; Compans avait t bless au bras  la Moskowa, et Morand 
la tte. Ces deux derniers taient  cheval malgr leurs blessures.
Grard n'avait pas cess d'y tre. Les uns et les autres entouraient
le marchal, et dirigeaient les dbris du 1er corps rduit  15
mille hommes de 20 mille qui lui restaient  Mojask, de 28 qu'il
avait encore  Moscou, de 72 mille qu'il avait eus en passant le
Nimen. C'taient tous de vieux soldats dont la nature pouvait seule
triompher.

[Note en marge: Le gnral Grard ouvre la route.]

Le brave gnral Grard qui formait l'avant-garde avec sa division,
en voyant la queue du 4e corps surprise et refoule, hta le pas,
et sous un feu trs-vif d'artillerie courut aux pices de l'ennemi
pour les enlever. La cavalerie de Wasiltchikoff qui les couvrait ne
l'attendit pas et s'enfuit au galop. Mais derrire cette cavalerie
se voyait dj en bataille l'infanterie du prince Eugne de
Wurtemberg, qui avait eu le temps de couper le chemin tandis que
celle d'Olsoufief tait venue le flanquer. La division Grard marcha
droit sur la division du prince Eugne de Wurtemberg, que la seconde
brigade de Delzons et les restes des Polonais placs  droite de la
route menaaient de prendre en flanc. Miloradovitch, qui commandait,
n'osa pas tenir dans cette position, et ramena la division Eugne
de Wurtemberg sur le ct gauche de la route. Le passage se trouva
rouvert. Quelques escadrons de cavalerie russe, rejets sur notre
droite, et coups  leur tour, essuyrent, en repassant au galop sur
notre gauche, un feu violent de notre infanterie.

La seconde brigade de Delzons et les Polonais, dlivrs par le 1er
corps, se htrent d'entrer dans Wiasma au pas de course, afin de
franchir la rivire de ce nom, qui partage la ville en deux, et
de dsencombrer le chemin. Si on avait pu traverser Wiasma sans
combattre, il et fallu le faire, le sort des blesss tant des plus
 plaindre, et le moral de l'arme n'ayant pas besoin de combats
pour se relever. Mais de nouvelles masses ennemies se montrant 
chaque instant sur le flanc de la route, et le gros de l'arme
russe apparaissant dans la direction de Jucknow, le combat tait
invitable, et il fallait se prparer  le soutenir.

[Note en marge: Le marchal Ney tient tte  Kutusof, le marchal
Davout  Miloradovitch.]

Le marchal Ney, au bruit de la canonnade, avait arrt son corps au
moment de quitter Wiasma, et s'tait rendu de sa personne auprs de
Davout et d'Eugne. Il fut convenu entre eux qu'il se dploierait
devant la route de Jucknow pour tenir tte  Kutusof, arriv en
effet avec le gros de l'arme russe, qu'Eugne placerait la division
Broussier entre Wiasma et le corps de Davout, et que ce dernier se
mettrait en bataille sur la gauche de la route pour tenir tte 
Miloradovitch. Tout ce qui ne serait pas oblig d'tre en ligne,
notamment les divisions Delzons et Poniatowski, les bagages, les
dbands avaient ordre de franchir au plus vite les ponts de Wiasma,
et de gagner en toute hte la route de Dorogobouge.

Une petite rivire se jetant dans la Wiasma, formait une dfense
naturelle autour de la ville du ct de Jucknow. Ney s'tablit
derrire cette petite rivire, avec les divisions Razout et Ledru,
rduites  6 mille hommes. Il mit toute son artillerie en batterie,
et, par sa belle contenance, fit passer son intrpidit dans l'me
de ses soldats, qui voyaient non sans quelque apprhension s'avancer
sur eux les colonnes profondes de l'arme russe. Broussier forma la
jonction entre Wiasma et le corps du marchal Davout. Ce marchal
rangea en bataille sur le flanc de la route ses 4e et 3e divisions
sous le gnral Compans, et derrire elles, pour leur servir d'appui,
la division Grard. Morand arriv avec la 1re division, qui tait
la sienne, avec la 2e, qui tait celle de Friant, appuya sa droite
 Compans, et le dos  la grande route qu'il eut soin de barrer en
formant un crochet avec sa gauche reploye. Le 1er corps n'avait plus
que 40 bouches  feu en tat de servir, quoiqu'on lui en et fait
traner 127.

[Note en marge: Beau combat de Wiasma.]

[Note en marge: L'arme russit  traverser Wiasma.]

Miloradovitch commena la canonnade avec cent bouches  feu, et fit
tirer  outrance sur les cinq divisions du marchal Davout. Nos
quarante bouches  feu lui rpondirent avec avantage. Tout fougueux
qu'il tait, Miloradovitch n'osa pas aborder ce front imposant de
vieux soldats, et se contenta d'employer contre eux son artillerie.
La tte de l'arme russe, parvenue devant la petite rivire qui
couvrait Ney, se mit  canonner de son ct, mais Ney lui rpondit
sur-le-champ par une grle de boulets. On demeura ainsi quelque temps
en prsence les uns des autres, occups  changer un violent feu
d'artillerie, et l'ennemi, qui aurait d nous accabler, puisqu'il
tait l dans la proportion d'un contre quatre, se gardant bien de
nous attaquer. Il tait temps pour nous de battre en retraite, car
nous avions assez impos  l'arme russe pour qu'elle s'abstnt
de toute tentative srieuse, et d'ailleurs la nuit s'avanant, il
importait de traverser Wiasma. Tandis que le gnral Broussier se
retirait sur cette petite ville, profitant de ce qu'il en tait
le plus voisin, les cinq divisions du marchal Davout dfilrent,
chaque ligne aprs avoir fait feu se reployant et passant dans
les intervalles de la ligne suivante, qui faisait feu  son tour
pour protger le mouvement des colonnes en retraite. Ces mouvements
s'oprrent comme sur un champ de manoeuvres. Le 85e qui appartenait
 la division Dessaix, et formait la droite du marchal Davout, se
sentant maltrait par l'artillerie ennemie, courut  elle, s'en
empara, et ramena trois pices que, faute d'attelages, on ne put
pas conserver. Le gnral Morand resta le dernier en bataille pour
couvrir la retraite de tout le monde. Il se reploya  son tour, et
comme il tait vivement press, le 57e s'arrta, fit volte-face,
marcha sur les Russes baonnette baisse, les refoula, puis reprit
son chemin vers Wiasma. Par malheur il tait nuit; la partie de la
ville qui tait situe en de de la Wiasma, et que la retraite du
marchal Ney avait dcouverte, avait t subitement envahie par
l'ennemi. On l'y trouva, et il fallut un engagement des plus violents
pour s'ouvrir une issue. On perdit deux bouches  feu dans cette
confusion. Comme il n'y avait que deux ponts sur la Wiasma, l'un dans
la ville, l'autre en dehors, l'affluence des troupes, l'obscurit, le
feu de l'artillerie amenrent quelque dsordre. Le brave 57e,  force
de charges rptes, contint les Russes et protgea le passage.

[Note en marge: Rsultats du combat de Wiasma.]

[Note en marge: Le 3e corps, sous le marchal Ney, remplace le 1er
dans le rle de l'arrire-garde.]

Cette journe nous cota 15  1800 soldats des plus vieux et des
meilleurs. Notre artillerie tant mieux dirige, l'ennemi eut au
moins le double d'hommes mis hors de combat; mais ses blesss
n'taient pas perdus, tandis qu'il tait impossible de sauver un
seul des ntres. Le dfaut absolu de soins, le froid qui commenait 
devenir vif, et surtout la cruaut de paysans froces, condamnaient
 mourir tout ce qu'on laissait sur la route. On ne quittait donc
pas un champ de bataille sans avoir le coeur navr, et il fallait le
sentiment de l'honneur militaire dans cette arme, l'ascendant de ses
gnraux blesss la commandant avec le bras en charpe ou la tte
bande, pour y maintenir un dvouement si cruellement rcompens.
En entrant dans Wiasma, on ne trouva aucun moyen de subsistance.
La garde et les corps qui avaient pass avaient tout dvor. Il ne
restait plus rien des vivres de Moscou. On se jeta par une nuit
sombre et froide dans un bois; on y alluma de grands feux, et on y
fit rtir de la viande de cheval. Les soldats du prince Eugne et du
marchal Davout, surtout les derniers, qui avaient t constamment
sur pied depuis trois jours, se couchrent devant leurs feux de
bivouacs et dormirent profondment. On tait au 3 novembre, et il y
avait quinze jours qu'ils taient chargs de couvrir la retraite.
Ils avaient perdu plus de la moiti de leur effectif. Napolon
avait dcid qu'ils prendraient un peu de repos, et que Ney les
remplacerait  l'arrire-garde. Du reste, ce n'tait pas justice de
sa part, mais injustice. Il se plaignait de ce qu'ils avaient march
trop lentement. Vivant au milieu de la garde, qui tenait la tte de
l'arme, qui consommait le peu qu'on trouvait encore sur les routes,
et laissait du cheval mort  ceux qui suivaient, il ne voyait rien
de la retraite et n'en voulait rien voir, car il et t oblig
d'assister de trop prs aux affreuses consquences de ses fautes.
Il aimait mieux les nier, et,  deux marches de l'arrire-garde,
n'apercevant aucun de ses embarras, il persistait  se plaindre
d'elle, au lieu d'aller la diriger.

Ce n'taient pas de grandes conceptions qu'il et fallu dans ce
moment, mais le courage de voir de ses propres yeux tout le mal qu'on
avait fait, d'tre  cheval du matin au soir pour prsider au passage
des rivires, au rtablissement des ponts,  l'coulement de la foule
dsarme, pour soutenir de son ascendant l'autorit branle des
gnraux, pour faire entre eux un partage quitable des difficults,
s'en rserver la plus forte part, mourir de fatigue s'il le fallait,
car il n'y avait pas une souffrance, pas une mort dont on ne ft
l'auteur, sourire aux visages abattus, calmer les visages furieux,
s'exposer mme aux emportements du dsespoir, car il tait possible
qu'on en rencontrt de terribles! Loin de l, Napolon, non par
faiblesse, mais pour se soustraire au spectacle accusateur de cette
retraite, ne quittait pas la tte de l'arme, et tantt  cheval,
tantt  pied, plus souvent en voiture, entre Berthier constern,
Murat teint, passait des heures entires sans profrer une parole,
plong dans un abme de rflexions dsolantes dont il ne sortait que
pour se plaindre de ses lieutenants, comme s'il avait pu faire encore
illusion  quelqu'un en blmant d'autres que lui!

[Note en marge: Vive explication de Napolon avec le marchal Davout.]

[Note en marge: Disgrce de ce marchal.]

Il n'avait pas entretenu depuis Malo-Jaroslawetz le marchal Davout
toujours rest  l'arrire-garde. En le revoyant il eut avec lui
une explication des plus vives. Le marchal, quoique faonn 
l'obissance du temps, avait un orgueil qu'aucune autorit ne
pouvait faire flchir. Il dfendit avec amertume l'honneur du 1er
corps. Des officiers tels que les gnraux Compans, Morand, Grard,
toujours  cheval quoique blesss, n'avaient pas pu mriter un
reproche. Le marchal Davout ne se dfendit pas, lui, il dfendit
ses glorieux lieutenants, auxquels il n'tait d que des hommages.
Napolon se tut, mais jusqu'au jour de son dpart de l'arme, il
n'changea presque plus une parole avec le marchal Davout, pour
lequel au demeurant le silence n'tait gure une punition. Mais comme
il faut au despotisme en faute des victimes qui prennent sa place
dans le blme gnral, cet illustre personnage fut sacrifi ici,
comme Massna en Portugal. On se mit  rpter, aprs Napolon, que
dans cette retraite il n'avait pas tenu une conduite digne de son
grand caractre. C'tait aussi vrai qu'il tait vrai que Massna
et t la cause des malheurs de l'arme dans la Pninsule. Il
avait conduit pendant quinze jours avec une infatigable vigilance,
avec une fermet froide mais inbranlable, une retraite des plus
difficiles, hritant de tous les embarras que les autres rejetaient
sur lui, et vivant de ce qu'ils lui laissaient, c'est--dire de
rien. Les troupes du prince Eugne,  la vrit, s'taient rues
avec quelque prcipitation dans Wiasma, au moment o dgages par
le 1er corps, elles se htaient bien naturellement de franchir le
dfil. C'tait le 1er corps qui, marchant avec un imperturbable
sang-froid, avait couvert tout le monde, et on l'accusait de s'tre
dband! C'tait la tte de l'arme, pourvue sinon de tout, du moins
de ce qui restait dans ces campagnes dsoles, et n'ayant jamais
l'ennemi  dos, qui parlait ainsi de l'arrire-garde! Le marchal
Ney, dont la raison n'galait pas le courage, eut le tort de tenir,
lui aussi, quelques propos de ce genre contre son collgue. Il allait
bientt faire lui-mme une glorieuse mais terrible preuve du rle
d'arrire-garde[37].

[Note 37: Le prince Eugne de Wurtemberg, l'un des narrateurs
trangers les plus quitables, dit,  propos des plaintes du marchal
Ney sur le 1er corps, ces paroles: _mais Ney n'avait point t ce
jour-l dans la position scabreuse de son collgue_.--Le prince
Eugne de Wurtemberg veut parler de la journe de Wiasma.]

[Note en marge: Arrive  Dorogobouge.]

[Note en marge: Premiers froids.]

[Note en marge: tat des corps.]

[Note en marge: L'arme dj rduite de moiti depuis le dpart de
Moscou.]

Napolon arriva le 5 novembre  Dorogobouge. Le prince Eugne y
arriva le 6, les autres corps le 7 et le 8. Jusqu'ici le froid avait
t piquant, incommode, mais point encore mortel. Tout  coup,
dans la journe du 9, le temps se chargea de sombres vapeurs, et
des torrents de neige pousss par un vent violent tombrent sur la
terre. Nos rgiments partis de la Pologne par une chaleur touffante,
conduits  Moscou sans l'ide d'y sjourner, avaient laiss dans
les magasins de Dantzig les vtements les plus chauds, et avaient
cru que ce serait assez pour eux de les trouver  Wilna. Quelques
soldats avaient des fourrures prises  Moscou, mais c'tait le petit
nombre, car la plupart les avaient vendues  leurs officiers. Bien
nourris, ils auraient support le froid, qui n'tait encore que de
9  10 degrs Raumur; mais vivant d'un peu de farine dlaye dans
de l'eau, de viande de cheval rtie au feu des bivouacs, couchant 
terre sans tentes ni abris, ils devaient tre cruellement prouvs
par des froids mme infrieurs  ceux qu'ils avaient supports jadis
soit en Allemagne, soit en Pologne. Cette premire neige tombe
aprs qu'on eut pass Dorogobouge, accrut singulirement la misre
gnrale. Except  l'arrire-garde, que Davout avait conduite avec
une inflexible fermet, que Ney conduisait en ce moment avec une
nergie de courage et de bonne sant qu'aucune souffrance ne pouvait
vaincre, le sentiment du devoir commenait d'abandonner tout le
monde. Il n'y avait que le canon qui rendt l'honneur, la dignit,
le courage  ces soldats extnus. Tous les blesss avaient t
dlaisss, et des soldats allis, dont nous ne dsignerons pas ici le
corps, chargs d'escorter les prisonniers russes, s'en dbarrassaient
en leur cassant la tte  coups de fusil. Quiconque tait atteint de
cette contagion d'gosme si gnrale, si tristement frappante dans
les grandes calamits, ne songeant qu' soi, dsertant ses rangs
pour chercher  vivre, allait accrotre la foule errante et dsarme
qui tait en sortant de Dorogobouge de 50 mille individus environ,
compris les fugitifs de Moscou et les conducteurs de bagages. Plus
de dix mille soldats taient dj morts sur les routes. Il restait
 peine cinquante mille hommes sous les armes. Toute la cavalerie,
except celle de la garde, tait dmonte. Pourtant on n'avait plus
que trois marches  faire pour atteindre Smolensk. Une fois l, on
se flattait de trouver des magasins, des vivres, des vtements, des
abris, des renforts et des murailles fortifies. Cette esprance
soutenait le coeur de l'arme. Smolensk! Smolensk! tait le cri
sortant de toutes les bouches. On comptait les lieues, les heures.
Jamais, aprs la tempte, port n'avait t si vivement dsir!

[Note en marge: tranges nouvelles reues  Dorogobouge.]

Mais  Dorogobouge de fcheuses nouvelles vinrent assaillir
Napolon: nouvelles dfavorables des oprations militaires sur les
ailes, nouvelles tranges de France, o le gouvernement avait t
audacieusement attaqu, car, comme on le dit vulgairement, jamais un
malheur n'arrive seul.

[Note en marge: vnements sur le Dniper.]

[Note en marge: Extrme circonspection du prince de Schwarzenberg, et
incertitude de ses mouvements.]

Sur les deux ailes de l'arme les plans de l'ennemi s'taient
entirement dvoils. L'amiral Tchitchakoff, aprs avoir rejoint
Tormazoff avec environ 30 mille hommes, et l'avoir remplac dans
le commandement des deux armes runies, avait pris l'offensive en
septembre contre le prince de Schwarzenberg et le gnral Reynier,
commandant avec beaucoup d'accord, mais sans beaucoup d'nergie, le
corps austro-saxon. Le nouveau gnral russe avait pouss devant
lui, de la ligne du Styr sur celle du Bug, les deux gnraux allis.
Ceux-ci n'ayant gure que 35 mille hommes  eux deux, 25 mille
Autrichiens et 10 mille Saxons, n'avaient pas cru devoir risquer une
bataille dont la perte et dcouvert la droite de la grande arme,
et alarm Varsovie dj trop facile  pouvanter. Ils avaient donc
rtrograd jusqu' Brezesc, et taient venus se blottir derrire
leur asile ordinaire, les marais de Pinsk. Il n'y avait gure  les
en blmer. Le gnral Reynier ne pouvait pas tre plus entreprenant
que le prince de Schwarzenberg, et celui-ci de son ct n'aurait pas
pu faire beaucoup plus qu'il ne faisait. C'tait de sa part non pas
trahison, non pas mme tideur, mais extrme circonspection. Charg
du sort d'une arme de 30 mille Autrichiens, dj rduite  25 mille
par les pertes de la campagne, il mettait son honneur de militaire et
son devoir de citoyen  la conserver, et il s'y appliquait peut-tre
encore plus qu' la rendre utile. Trait par Napolon avec infiniment
de bont, reconnaissant envers lui, incapable de le trahir, mme 
moiti, il s'attachait seulement  ne pas se faire battre, et bien
qu'il ft assur de la conduite honorable de ses troupes au feu, il
les savait tellement froides pour la cause qu'on leur avait donne
 dfendre, qu'il ne voulait pas trop exiger d'elles. Renforc de
10 mille hommes comme il l'avait demand, il aurait pu se montrer
plus hardi, mais le gouvernement autrichien, rsolu  se tenir dans
la mesure qu'il avait secrtement promis  la Russie de garder,
n'avait gure envie d'accrotre sa participation  la guerre. Tout
au plus consentait-il  reporter  30 mille hommes par un renfort
de 5  6 mille, le corps auxiliaire fourni  Napolon. Il avait
bien en Gallicie une arme qu'il aurait pu faire agir contre la
Volhynie, mais il et attir en Gallicie les Russes, envers lesquels
il s'tait engag  ne pas passer la frontire s'ils ne la passaient
pas eux-mmes; c'est ce qu'il appelait assez franchement _la
neutralisation de la Gallicie_, et il dsirait ne pas sortir de cette
situation.

[Note en marge: L'amiral Tchitchakoff laissant 25 mille hommes devant
le corps austro-saxon, avait remont avec 35 mille le Dniper et la
Brzina.]

Ces dispositions auraient suffi  elles seules, quand mme les
vnements militaires ne seraient pas venus s'y joindre, pour rendre
le prince de Schwarzenberg extrmement circonspect. Ayant appris
qu'un renfort de 6 mille hommes, longtemps annonc, arrivait enfin,
il avait laiss le gnral Reynier derrire les marais de Pinsk,
et il tait all tendre la main  ce renfort, qui s'avanait par
Zamosc. Aprs l'avoir ralli, il tait revenu par Brezesc se runir
au gnral Reynier, qui de son ct attendait une division franaise
d'environ 12  15 mille hommes, la division Durutte, emprunte
au corps d'Augereau, et compose des bataillons tirs des les
de Walcheren, de R, de Belle-le. Napolon avait encore dtach
cette division du corps d'Augereau, comptant pour la remplacer en
Allemagne sur la superbe division Grenier, qui arrivait d'Italie. Le
prince de Schwarzenberg ayant reu 5  6 mille hommes de renfort,
le gnral Reynier tant  la veille d'en recevoir 12  15 mille,
allaient se trouver  la tte de 50 et quelques mille hommes, et
en mesure de rsister aux 60 mille de l'amiral Tchitchakoff. Mais
tandis qu'ils employaient le temps en mouvements dcousus pour aller
 la rencontre, l'un des Autrichiens venant par Zamosc, l'autre des
Franais arrivant par Varsovie, l'amiral Tchitchakoff, se conformant
aux instructions que l'empereur Alexandre lui avait envoyes par
l'intermdiaire de M. de Czernicheff, avait laiss le gnral Sacken
avec 25 mille hommes devant les gnraux allis, et avait march avec
35 mille sur la haute Brzina, afin de donner la main au comte de
Wittgenstein, qui tait charg de repousser le marchal Saint-Cyr
des bords de la Dwina, et de se porter  la rencontre de l'arme de
Moldavie. Le plus simple et t de suivre l'amiral Tchitchakoff,
mais le prince de Schwarzenberg et le gnral Reynier, ne dmlant
pas bien les intentions assez obscures des Russes, ne savaient
quel parti prendre, entre Sacken qu'ils avaient devant eux, et
Tchitchakoff qu'on disait en marche vers Minsk. Au milieu de ces
incertitudes, ils laissaient l'amiral achever son mouvement.

[Note en marge: Triste tat des affaires sur la Dwina.]

[Note en marge: Le marchal Macdonald oblig de se runir aux
Prussiens devant Riga, avait t tout  fait annul, et spar du
marchal Saint-Cyr.]

Voil ce que M. de Bassano mandait  Napolon des affaires de la
droite, c'est--dire de la Volhynie et du bas Dniper. Les affaires
allaient encore pis sur la gauche, c'est--dire sur la Dwina haute
et basse. Le marchal Macdonald aprs tre rest pendant les mois
de septembre et d'octobre  se morfondre prs de Dunabourg avec une
division polonaise de 7  8 mille hommes, pour atteindre deux buts
qu'il manquait tous les deux, celui de couvrir le sige de Riga, et
celui de se maintenir en communication avec le marchal Saint-Cyr,
avait t ramen vers la basse Dwina pour soutenir les Prussiens
contre les troupes de Finlande, transportes en Livonie d'aprs les
arrangements de la Russie avec la Sude. Dfinitivement rejet depuis
ce moment hors du rayon des oprations de la grande arme, il s'tait
vu condamn, comme il l'avait craint,  une longue inutilit.

[Note en marge: Runion des troupes de Finlande sous le comte de
Steinghel, aux troupes de la Dwina sous le comte de Wittgenstein.]

[Note en marge: Rsolution du comte de Wittgenstein de faire
abandonner la Dwina au marchal Saint-Cyr.]

 Polotsk mme les choses s'taient passes encore plus tristement.
Les troupes de Finlande embarques pour Revel, aprs avoir perdu
quelque peu de monde par des accidents de mer, avaient pris terre
en Livonie, march sur Riga, second le gnral Essen dans les
dmonstrations qui avaient rappel le marchal Macdonald sur la
basse Dwina, et remont ensuite cette rivire au nombre de 12 mille
hommes, sous le comte de Steinghel. Wittgenstein renforc par ces
troupes et par quelques milices, qui toutes ensemble portaient
son corps  un total de 45 mille hommes, avait rsolu de prendre
l'offensive afin d'obliger le marchal Saint-Cyr  vacuer Polotsk,
et de venir donner la main  l'amiral Tchitchakoff, sur la haute
Brzina. Conformment au plan envoy de Saint-Ptersbourg, le comte
de Steinghel devait franchir la Dwina au-dessous de Polotsk, pour
inquiter le marchal Saint-Cyr sur ses derrires, et rendre ainsi
plus facile l'opration directe prpare contre lui.

[Note en marge: Faiblesse du corps du marchal Saint-Cyr par suite
des privations que ses troupes avaient essuyes.]

En prsence des hostilits dont il tait menac, le marchal
Saint-Cyr ayant eu la plus grande peine pendant septembre et octobre
 vivre dans un pays ruin par le passage des troupes de toutes les
nations, demandant vainement  Wilna des subsistances que le dfaut
de moyens de transport ne permettait pas de lui envoyer, n'avait pu
refaire son corps, ni rtablir son effectif. Le 2e corps, celui du
marchal Oudinot, ne s'levait pas  plus de 15  16 mille hommes,
dont 12 mille Franais, et environ 4 mille Suisses ou Croates. Les
Bavarois tombs  3 mille, avaient reu quelques recrues qui les
reportaient  5 ou 6 mille. Le marchal Saint-Cyr comptait donc tout
au plus 21  22 mille hommes contre 45 mille, dont 33 mille allaient
l'assaillir directement, et 12 mille devaient en passant la Dwina
au-dessous de Polotsk, le prendre  revers. Heureusement le marchal
Saint-Cyr tait un homme de ressources, il avait une position tudie
longtemps  l'avance, de bons soldats, d'excellents lieutenants, et
il tait rsolu  bien disputer le terrain.

[Note en marge: Dispositions du marchal pour faire face aux forces
de Wittgenstein et de Steinghel runis.]

La ville de Polotsk, situe, comme nous l'avons dit, au sein de
l'angle que forment la Polota et la Dwina vers leur confluent, avait
t couverte d'ouvrages de campagne d'une assez bonne dfense. 
gauche, la Polota protgeant le front de la position et la plus
grande partie de la ville, avait t parseme de redoutes bien
armes;  droite, dans l'ouverture de l'angle form par les deux
rivires, des ouvrages en terre avaient t construits, et les
troupes pouvant se porter rapidement d'un front  l'autre, taient
en mesure de faire face partout. Le marchal Saint-Cyr avait plac
 gauche derrire les ouvrages de la Polota les plus faciles 
dfendre, la division suisse et croate, et  droite, vers l'ouverture
de l'angle, l o l'attaque avait le plus de chance de succs, les
divisions franaises Legrand et Maison, capables de tenir tte  un
ennemi trs-suprieur en nombre. Les Bavarois taient en de de la
Dwina, avec la cavalerie qu'on avait lance au loin, afin d'observer
et de contenir les troupes de Finlande, qui se disposaient  nous
attaquer  revers. Plusieurs ponts dans l'intrieur de Polotsk
devaient servir au passage de l'arme en cas de retraite force.
C'est dans cette position que le marchal Saint-Cyr avait attendu de
pied ferme les deux attaques dont il tait menac.

Les 16 et 17 octobre l'ennemi s'tait successivement avanc vers nos
positions, et les avait enfin abordes rsolment le 18 au matin.

[Note en marge: Seconde bataille de Polotsk livre et gagne le 18
octobre.]

Le comte de Wittgenstein, dont un officier jeune, habile et ardent,
destin plus tard  une grande renomme, le gnral Diebitch,
inspirait les dterminations, avait port ses meilleures et ses plus
nombreuses troupes sur notre droite, vers l'ouverture de l'angle
form par la Polota et la Dwina. Son intention tait d'attirer toutes
nos forces vers cette partie la plus accessible de notre position, et
de faire ensuite enlever par le prince de Jackwill, avec le reste de
son arme, la Polota dgarnie de troupes.

En effet, les Russes ayant dbouch hardiment sur notre droite,
s'taient approchs sans le savoir de batteries places  Struwnia,
lesquelles flanquaient la partie dcouverte de la ville. Il aurait
fallu les laisser venir sans faire feu, pour les mitrailler 
outrance quand ils n'auraient plus eu le temps de rtrograder. Mais
dans leur ardeur les artilleurs bavarois qui servaient ces batteries
ayant tir trop tt, les Russes avertis s'taient avancs avec
plus de mesure qu'il n'et t  souhaiter pour le succs de notre
manoeuvre. Toutefois ils s'taient ports sans hsiter vers ce front
de la ville que la Polota ne protgeait point. Mais les divisions
Legrand et Maison s'taient dployes, et avaient march  eux
rsolment. La division Maison surtout, plus expose que la division
Legrand, avait tenu ferme quoique assaillie de tous cts, et avait
fini par rejeter l'ennemi  une grande distance. La division Legrand
n'avait pas t indigne de sa voisine, et partout les Russes avaient
t contenus et repousss. Le marchal Saint-Cyr ne se laissant pas
trop affecter par le danger de sa droite, avait eu la sagesse de
ne pas dgarnir sa gauche, et bien il avait fait, car le prince de
Jackwill dbouchant  son tour, s'tait jet sur les redoutes de la
Polota. En lui permettant d'arriver jusqu'au pied des ouvrages, on
l'et accabl par les feux seuls des redoutes. Mais les Suisses comme
les Bavarois, pchant par trop d'ardeur, avaient fondu sur les Russes
 la baonnette, et en les refoulant, avaient paralys l'artillerie
de nos redoutes sous lesquelles ils taient venus se placer. De plus
ils avaient sacrifi des hommes pour un rsultat que nos boulets
seuls auraient obtenu. Nanmoins sur ce point comme sur l'autre,
l'arme du comte de Wittgenstein avait t repousse avec une perte
de 3  4 mille hommes. Notre perte  nous n'tait pas de la moiti.

[Note en marge: Malgr les avantages remports, le marchal
Saint-Cyr, menac sur ses derrires par Steinghel, est oblig
d'abandonner la Dwina.]

Si le comte de Steinghel n'et pas menac de le prendre  dos, le
marchal Saint-Cyr pouvait se considrer comme bien tabli sur la
Dwina. Mais le corps de Finlande aprs avoir pass la Dwina en
remontait la rive gauche pour faire sa jonction sous Polotsk avec une
partie des forces de Wittgenstein. En prsence de ce nouveau danger,
le marchal Saint-Cyr avait renforc les Bavarois sous le gnral de
Wrde, de dtachements pris dans chacune de ses trois divisions, et
l'avait mis en mesure de rsister au comte de Steinghel. Le 19, en
effet, aprs un choc vigoureux, le corps de Finlande avait t oblig
de rtrograder. Mais devant une double attaque sur les deux rives
de la Dwina, qui menaait de se renouveler avec plus d'ensemble et
de vigueur, surtout depuis que les deux armes ennemies, arrives
 la mme hauteur, pouvaient communiquer d'une rive  l'autre, il
n'tait pas prudent de s'obstiner, et le marchal Saint-Cyr avait cru
devoir vacuer Polotsk pendant la nuit, pour se retirer en bon ordre
derrire l'Oula, que le canal de Lepel, comme on l'a vu, runit  la
Brzina. En se retirant, nos troupes avaient fait un affreux carnage
des Russes, trop presss de se jeter au milieu des ruines de la ville
de Polotsk incendie.

[Note en marge: Retraite sur l'Oula, et remplacement du marchal
Saint-Cyr bless par le marchal Oudinot,  peine remis de sa
blessure.]

Les jours suivants nous avions continu cette retraite, le gnral
de Wrde tenant tte au comte de Steinghel, le marchal Saint-Cyr
au comte de Wittgenstein, dans l'esprance de rencontrer le duc de
Bellune sur l'Oula.

[Note en marge: Le duc de Bellune dcid  secourir le marchal
Oudinot, avait quitt Smolensk pour se porter  Lepel.]

Celui-ci, en effet, aprs avoir longtemps hsit entre l'amiral
Tchitchakoff qui arrivait par le sud, et les gnraux Wittgenstein
et Steinghel qui arrivaient par le nord, avait t dcid enfin par
l'vnement de Polotsk  courir au nord, afin de porter secours au
marchal Saint-Cyr. Malheureusement se trouvant tabli non pas 
Witebsk mais  Smolensk, par suite de la nouvelle disposition qui
avait chang la route de l'arme, il avait eu un assez long trajet
 faire pour se rendre  Lepel. Le marchal Saint-Cyr, gravement
bless  la dernire journe de Polotsk, avait d abandonner le
commandement, que le marchal Oudinot, trs-imparfaitement remis de
sa blessure, avait repris avec un zle des plus louables.

[Note en marge: Danger d'une runion de 80 mille hommes sous
Tchitchakoff et Wittgenstein sur la haute Brzina, si le duc de
Bellune et le marchal Oudinot ne sont pas victorieux.]

Ainsi  la fin d'octobre deux armes, l'une de 35 mille hommes
environ, l'autre de 45 mille, la premire ayant chapp au prince de
Schwarzenberg, la seconde refoulant devant elle le 2e corps, taient
prs de se donner la main sur la haute Brzina, et de nous fermer
la retraite avec 80 mille hommes. Il n'y avait que la runion et la
victoire des marchaux Oudinot et Victor qui pussent conjurer ce
grave danger.

[Note en marge: L'abondance qu'on esprait trouver  Smolensk est
beaucoup moins grande qu'on ne l'avait imagin.]

Nous allions donc trouver Smolensk priv du puissant renfort du 9e
corps, et mme de la division Baraguey d'Hilliers, que Napolon,
aprs l'avoir prpare de longue main, avait attire sur Jelnia,
quand il songeait  marcher sur Kalouga. Il est vrai qu'il avait
depuis contremand cet ordre, mais trop tard, et la division Baraguey
d'Hilliers, dj partie, pouvait tomber au milieu de toute l'arme
de Kutusof. Ainsi les circonstances inquitantes se multipliaient de
toutes parts sur les pas de Napolon. L'abondance dont on s'tait
flatt de jouir  Smolensk n'tait plus telle qu'on l'avait espr.
La navigation intrieure de Dantzig  Kowno n'ayant pu tre continue
jusqu' Wilna, une compagnie de transports avait t organise,
grce aux soins trs-actifs de M. de Bassano, et elle portait 1500
quintaux par jour de Kowno  Minsk, par Wilna. Mais on avait appliqu
ces moyens de transport aux spiritueux et aux munitions de guerre,
dans la confiance o l'on tait de trouver des bls en Lithuanie.
On en avait trouv en effet, par suite d'une vaste rquisition,
mais les fermiers lithuaniens manquant de charrois, ou ne voulant
pas en fournir, dans l'espoir que leurs denres finiraient par leur
rester faute de pouvoir tre dplaces, on n'avait pu runir qu'une
partie des grains et des farines demands pour Wilna, Minsk, Borisow,
Smolensk. Les boeufs se portant eux-mmes, la viande manquait moins.
Mais c'est tout au plus si l'arme devait avoir pour 7 ou 8 jours
de vivres  Smolensk, pour 15  Minsk, pour 20  Wilna. Toutefois,
en s'y employant avec zle, il tait possible de la pourvoir de
subsistances pour un temps beaucoup plus long. Actuellement il n'y
avait d'assure que la subsistance des premiers jours.

[Note en marge: Nouvelles de France tout aussi tristes et plus
tranges encore que celles reues du Dniper et de la Dwina.]

Cette esprance de riches quartiers d'hiver en Lithuanie n'tait donc
pas si prs de se raliser qu'on l'avait cru. Il est vrai que c'tait
le secret de Napolon seul, mais il n'y avait pas l de quoi rjouir
son me, que tant de choses attristaient profondment. Il lui restait
bien pis  apprendre encore. La France, qu'il avait laisse si
tranquille, si soumise, avait failli tre bouleverse, peut-tre mme
arrache  sa domination, par un fou, par un maniaque audacieux, dont
le facile succs pendant quelques heures prouvait combien tout en
France dpendait de la vie d'un seul homme, vie incessamment menace
non par les poignards, mais par les boulets.

[Note en marge: Le gnral Malet, son caractre et ses vues.]

[Note en marge: Sa proccupation constante, qu'on pouvait se servir
de la nouvelle de la mort de Napolon, vraie ou feinte, pour
renverser le gouvernement.]

[Note en marge: La campagne de Russie le confirme dans ses penses
habituelles, et le dtermine  tenter la plus extraordinaire des
entreprises.]

[Note en marge: Conspiration conue et organise  lui seul.]

On dtenait depuis plusieurs annes, dans les prisons de la
Conciergerie, un ancien officier, le gnral Malet, gentilhomme
franc-comtois, rpublicain ardent et sincre, form comme beaucoup
d'hommes de son temps et de sa naissance  l'cole de J. J. Rousseau,
devenu gnral de la Rpublique, et ne pardonnant pas  Napolon
de l'avoir dtruite. La domination d'une seule ide rend un homme
fou, ou capable de choses extraordinaires, et produit souvent les
deux rsultats  la fois. L'ide unique qui remplissait l'esprit
du gnral Malet, c'est qu'un chef d'tat faisant constamment
la guerre devait tre un jour ou l'autre emport par un boulet,
qu'avec cette nouvelle, vraie ou mme invente, il devait tre
facile d'enlever toutes les autorits, et de faire accepter  la
nation un autre gouvernement, car la personne de Napolon tait
tout, hommes, choses, lois, institutions. Sous l'empire de cette
proccupation, il avait sans cesse combin dans son esprit les moyens
de surprendre les autorits avec la nouvelle invente de la mort
de Napolon, de proclamer un gouvernement nouveau, et d'amener aux
pieds de ce gouvernement la nation fatigue de despotisme, de silence
et de guerre. En 1807 et en 1809, il avait song un instant  la
ralisation de sa chimre, et quelques confidences, invitables ou
non, ayant mis la police sur la voie de ce qu'il mditait, on l'avait
enferm. Il tait depuis cette poque dtenu  Paris. Prisonnier, sa
proccupation n'en tait devenue que plus exclusive, et en voyant
Napolon  Moscou, il s'tait dit que c'tait le moment ou jamais
d'essayer l'excution de son plan, mais cette fois en ne mettant
personne dans son secret, en tirant tout de lui-mme, de lui seul,
et au moyen de la plus incroyable audace. Transfr dans une maison
de sant prs de la porte Saint-Antoine, et l s'tant li avec un
prtre dou de la mme discrtion, et anim des mmes sentiments que
lui, il avait imagin de supposer la mort de Napolon, en n'avouant
 personne le mensonge de cette supposition, de fabriquer de faux
ordres, une fausse dlibration du Snat, et  l'aide de cette
dlibration imaginaire qui rtablirait la rpublique, de se rendre
 une caserne, d'entraner un rgiment, avec ce rgiment d'aller aux
prisons pour dlivrer plusieurs militaires actuellement dtenus,
tels que le gnral Lahorie, ancien chef d'tat-major de Moreau, le
gnral Guidal, compromis pour quelques relations avec les Anglais,
de partir avec ces gnraux, de s'emparer de la personne de tous
les ministres, de convoquer  l'htel de ville un certain nombre de
grands personnages rputs peu favorables au gouvernement, et d'y
proclamer la rpublique. Quoiqu'il et profondment mdit sur son
sujet, et beaucoup song  tous les dtails d'excution, il restait
des choses pourtant auxquelles il n'avait pas pourvu, soit qu'il
ft press d'agir, soit qu'il s'en fit  la fortune, qui doit tre
de moiti dans toutes les entreprises extraordinaires,  condition
cependant qu'on ne lui laisse  faire que le moins possible.

[Note en marge: Il s'chappe le 22 octobre au soir d'une maison
de sant o il tait dtenu, se rend  la caserne Popincourt, et
entrane les troupes par la nouvelle fausse de la mort de Napolon.]

Aid du prtre qu'il s'tait associ, il avait choisi deux jeunes
gens, fort innocents, mais fort courageux, n'ayant pas son secret, et
destins  lui servir d'aides de camp. Avec leur secours il s'tait
procur, dans un lieu voisin de sa maison de sant, des uniformes
et des pistolets. Le 22 octobre au soir, jour mme o Napolon
manoeuvrait autour de Malo-Jaroslawetz, il profite de la nuit faite,
s'chappe par une fentre de la maison de sant o il tait (le
prtre, qui l'avait assist de sa plume, s'tait enfui  l'avance),
court au logement o l'attendaient ses deux jeunes gens, habille
l'un d'eux en aide de camp, revt lui-mme l'habit de gnral, leur
dit que Napolon est mort le 7 octobre  Moscou, que le Snat runi
la nuit a vot le rtablissement de la rpublique, et, montrant les
faux ordres soigneusement prpars dans sa prison, se rend  la
caserne Popincourt o se trouvait la dixime cohorte de la garde
nationale, commande par un ancien officier tir de la rforme. Ce
dernier, avant d'tre mis  la tte de cette cohorte, avait servi
quelque temps en Espagne, et trs-honorablement. Il s'appelait
Soulier. Le gnral Malet le fait veiller, s'introduit auprs de
son lit, lui annonce que Napolon est mort, tu  Moscou d'un coup
de feu le 7 octobre, que le Snat s'est assembl secrtement, a
dcid le rtablissement de la rpublique, a nomm le gnral Malet
commandant de la force publique dans Paris, et feignant de n'tre
pas le gnral Malet, mais le gnral Lamotte, l'un des gnraux
employs  Paris, dit qu'il vient par ordre suprieur prendre la 10e
lgion pour la conduire sur divers points de la capitale o il a des
missions  remplir. Le commandant Soulier, saisi de cette nouvelle,
n'imaginant pas dans sa simplicit qu'on pt l'inventer, la dplore,
mais se met en devoir d'obir. Il se lve, fait assembler la cohorte,
lui transmet dans la cour de la caserne la nouvelle apporte par le
prtendu gnral Lamotte, nouvelle accueillie avec surprise, mais
sans incrdulit, tant elle parat  tous naturelle et  quelques-uns
agrable, car il y avait dans les cohortes d'anciens officiers
rpublicains rappels au service, et beaucoup de soldats tirs  leur
grand dplaisir de leurs foyers, aprs avoir satisfait plusieurs fois
 toutes les lois de la conscription. Tous obissent sans un doute,
sans une objection.

[Note en marge: Le gnral Malet s'tant transport  la Force,
dlivre les gnraux Lahorie et Guidal.]

Le gnral Malet, prtendu gnral Lamotte, les conduit  la Force
avant le jour, mande le chef de la prison, lui montre un ordre
d'largissement pour les gnraux Lahorie et Guidal, obtient leur
dlivrance par suite de la mme crdulit, les fait appeler, leur
annonce en les embrassant la grande nouvelle, les trompe comme les
autres, assiste  leur joie qu'il feint de partager, leur exhibe
les dcrets du Snat, et leur trace la conduite qu'ils ont  tenir.
Guidal doit aller enlever le ministre de la guerre, Lahorie doit se
rendre chez le ministre de la police, le saisir, le transfrer  la
Conciergerie, tandis que lui, Malet, se transportant  l'tat-major
de la place, s'emparera du gnral Hulin. La consigne donne c'est
de faire sauter la cervelle  quiconque refusera d'obtemprer aux
ordres du Snat, que Guidal et Lahorie ne songent mme pas  rvoquer
en doute. Malet s'tait dit avec raison que des complices tromps
n'hsiteraient point, et excuteraient ses instructions avec une
bonne foi qui entranerait tout le monde. Malet se sert de l'un de
ses jeunes gens pour envoyer au prfet de la Seine, Frochot, les faux
dcrets du Snat, et l'injonction de prparer l'htel de ville, o
doit se runir le gouvernement provisoire. L'autre agent improvis
de Malet court  l'un des rgiments de la garnison, avec ordre au
colonel de garder par des dtachements toutes les barrires de Paris,
de manire  ne laisser ni entrer ni sortir personne.

[Note en marge: Le gnral Lahorie envoy chez le duc de Rovigo, et
le gnral Guidal chez le duc de Feltre.]

[Note en marge: Arrestation du duc de Rovigo et son envoi  la
Conciergerie.]

Toutes ces choses rapidement convenues, afin de mener  bien cette
surprise de Paris endormi, on se rend chez le duc de Rovigo au
moment o le jour allait poindre. Le ministre de la police, ayant
pass la nuit  expdier des dpches, avait rigoureusement interdit
qu'on l'veillt. Le gnral Lahorie,  la tte d'un dtachement
de la 10e cohorte, pntre dans son htel, enfonce la porte de sa
chambre, entre  travers les dbris de cette porte, et le frappe de
surprise en apparaissant devant lui. Il avait servi avec le duc de
Rovigo, et avait avec lui des relations d'amiti.--Rends-toi sans
rsistance, lui dit-il, car je t'aime et ne veux pas te faire de
mal. L'Empereur est mort, l'Empire est aboli, et le Snat a rtabli
la rpublique.--Le duc de Rovigo rpond  Lahorie qu'il est insens,
qu'une lettre de l'Empereur arrive dans la soire dment cette
assertion, que la nouvelle est fausse, et qu'il est l'auteur ou le
jouet d'une imposture. Lahorie, aussi convaincu que peut l'tre le
duc de Rovigo, affirme; le duc de Rovigo nie. Lahorie ordonne alors
qu'on le saisisse. Le duc de Rovigo cherche  dtromper la troupe,
mais il est naturel  l'homme qu'on arrte de contester, et sa
position suffit pour empcher qu'on ne le croie. Lahorie, d'aprs
ses instructions, aurait d brler la cervelle au duc de Rovigo; il
ne le veut pas, court auprs de Guidal, qui tait prs de l, pour
se consulter avec lui. Guidal le suit. Tous les deux persistant dans
leur crdulit, mais ne voulant pas tuer un ancien camarade, imposent
silence au duc de Rovigo, et sans lui faire de mal l'envoient  la
Conciergerie, o dj le prfet de police tait transfr par les
mmes moyens.

[Note en marge: Le gnral Malet chez le gnral Hulin.]

[Note en marge: Le gnral Hulin ayant voulu rsister, le gnral
Malet le renverse d'un coup de pistolet.]

[Note en marge: Malet reconnu et arrt par un officier de
l'tat-major.]

Jusqu'ici tout va bien; mais l'arrestation du duc de Rovigo a
retard un peu celle du ministre de la guerre, et de son ct le
gnral Malet perd du temps  celle du gnral Hulin, commandant la
place de Paris. S'tant transport chez lui avec un dtachement
de la mme cohorte, il le surprend au lit, le fait lever, emploie
auprs de lui les assertions qui ont dj eu tant de succs, ne le
trouve pas incrdule  la nouvelle de la mort de Napolon, mais
trs-rcalcitrant quand il s'agit du rtablissement de la rpublique
par une dlibration du Snat, et en reoit pour rponse l'invitation
de produire ses ordres. Le gnral Malet, plus fidle  son plan que
ses complices improviss, rpond au gnral Hulin qu'il va les lui
communiquer dans son cabinet, se fait conduire dans ce cabinet, et
l renverse le gnral d'un coup de pistolet tir  bout portant.
Malet sort ensuite, se rend chez le chef d'tat-major Doucet, lui
rpte tout ce qu'il avait dit aux autres, lui annonce de plus sa
nomination au grade de gnral, et l'engage  livrer sur-le-champ
le commandement de la place. Soit que l'acte de violence auquel le
gnral Malet venait de se porter et affaibli sa rsolution, soit
que le premier doute rencontr dans cette journe l'et branl, il
se montre moins ferme avec ce chef d'tat-major. Il hsite, perd du
temps, et encourage l'incrdulit qu'il n'accable pas sur-le-champ
d'une affirmation absolue ou d'un nouveau coup de pistolet. Un autre
officier de la place, nomm Laborde, survient, se rappelle les
traits du gnral Malet, devine tout de suite qu'il s'agit d'une
audacieuse conspiration, appelle un officier de police qui justement
connaissait Malet, et qui avait contribu  sa translation d'une
prison  l'autre. Cet officier de police, certain que le gnral
est un des sujets de son autorit, lui demande pourquoi et comment
il a quitt sa prison, l'embarrasse, le dconcerte, et lui fait
perdre tout ascendant sur sa troupe. Malet veut alors se servir de
ses armes. On se jette sur lui, on lui lie les mains, on le met en
arrestation devant sa troupe hsitante et commenant  croire qu'elle
a t trompe. Il se flatte encore d'tre secouru par ses complices,
mais au lieu d'eux ce sont des soldats de la garde impriale, qui,
prvenus en toute hte, accourent, dbarrassent l'tat-major de la
place de ses assaillants, et font prisonniers ceux qui taient venus
faire des prisonniers.

[Note en marge: Fin de cette singulire conspiration.]

En une heure le duc de Rovigo est dlivr, le prfet de police
galement, et chacun d'eux a repris possession de son ministre. Ce
qui paratra plus singulier que tout ce dont on vient de lire le
rcit, c'est que le prfet de la Seine, arrivant de la campagne  la
pointe du jour, surpris de tous cts par la nouvelle dont l'htel
de ville tait plein, n'avait pas pu croire qu'elle ft invente,
et s'tait mis  disposer les appartements demands, lentement  la
vrit, non pas qu'il doutt, mais parce qu'il avait peu de got
pour le gouvernement rpublicain qui paraissait devoir succder 
l'Empire. Ce qui n'tonnera pas moins, c'est que le chef du rgiment
qu'on avait charg de garder les barrires avait obi, et avait
envoy des dtachements pour s'en emparer.

Il tait  peine midi que tout tait termin, que les choses taient
remises  leur place, les autorits, un moment surprises, rtablies
dans leurs fonctions, et que Paris, apprenant cette rapide succession
de scnes, passait de la crainte que lui inspiraient toujours les
tentatives de ce qu'on appelait les _terroristes,_  un immense
clat de rire contre une police dteste, et si aisment prise au
dpourvu. Que tout autre ministre et t enlev, soit; mais le
ministre de la police lui-mme! c'est ce dont on ne pouvait trop
rire, trop s'amuser, trop parler, et la crainte, aprs avoir prcd
le rire, le suivait aussi, car il y avait  faire de bien tristes
rflexions sur un pareil tat de choses.

[Note en marge: Causes qui avaient rendu possible et avaient un
moment fait russir cette tentative trange.]

Tant de crdulit  admettre les ordres les plus tranges, tant
d'obissance  les excuter, accusaient non pas les hommes, toujours
si faciles  tromper, et si prompts  obir quand ils en ont pris
l'habitude, mais le rgime sous lequel de telles choses taient
possibles. Sous ce rgime de secret, d'obissance passive et aveugle,
o un homme tait  lui seul le gouvernement, la constitution,
l'tat, o cet homme jouait tous les jours le sort de la France et
le sien dans de fabuleuses aventures, il tait naturel de croire
 sa mort, sa mort admise, de chercher une sorte d'autorit dans
le Snat, et de continuer  obir passivement, sans examen, sans
contestation, car on n'tait plus habitu  concevoir,  souffrir une
contradiction. On n'aurait pas surpris par de tels moyens un tat
libre, parce qu'il y a mille contradicteurs  rencontrer  chaque
pas dans un pays o tout homme raisonne et discute ses devoirs. Dans
un tat despotique, le tmraire qui met la main sur le ressort
essentiel du gouvernement, est le matre, et c'est ce qui donne
naissance aux conspirations de palais, signe honteux de la caducit
des empires vous au despotisme. Il existait pourtant un hritier de
Napolon, et on n'y avait pas mme song!

[Note en marge: Lutte entre la police et l'autorit militaire,
cherchant  rejeter l'une sur l'autre la responsabilit de
l'vnement.]

[Note en marge: Renvoi de tous les accuss  une commission
militaire.]

[Note en marge: Condamnation de quatorze malheureux, et excution
immdiate de douze,  l'occasion de la dernire conspiration.]

Il n'y avait donc personne  accuser que le rgime existant, mais
la police et l'autorit militaire craignant que Napolon ne s'en
prt  l'une ou  l'autre de cette bizarre aventure, voulaient
chacune que de l'examen des faits ressortt sa propre justification
et la condamnation de sa rivale. La police n'avait pas dcouvert ce
complot, et l'autorit militaire s'y tait prte avec une facilit
qui pouvait passer pour de la connivence. Toutes deux cependant
taient innocentes. La police n'avait pu dcouvrir ce qui tait dans
la tte d'un seul homme, et il tait naturel que l'autorit militaire
infrieure crt une chose aussi croyable que la mort de Napolon.
La premire n'tait donc pas inepte, ni la seconde infidle, mais
de peur d'tre accus il fallait accuser. D'ailleurs le ministre
de la police et le ministre de la guerre ne s'aimaient point. Le
duc de Feltre avait tous les dehors du bien, le duc de Rovigo tous
les dehors du mal, et chez aucun des deux la ralit ne rpondait
aux apparences. Le duc de Rovigo chercha la vrit,  la dcouverte
de laquelle il avait grand intrt, et cette vrit tournait  la
dcharge de tout le monde, le gnral Malet except. Le duc de Feltre
voulut voir partout des complices de Malet, afin que la police part
coupable de ne les avoir pas trouvs, quand ils taient en si grand
nombre. Sous un pareil rgime, de telles proccupations devaient
avoir sur le sort des accuss une influence funeste. Le gouvernement,
compos des ministres, des grands dignitaires prsents  Paris,
s'assembla sous la prsidence de l'archichancelier Cambacrs, et
arrta ce qu'il y avait  faire. L'archichancelier, avec son art
d'adoucir les asprits, de neutraliser les propositions extrmes, ce
qui est du bon sens, mais ce qui n'est pas toujours de la justice,
fit dcider la formation d'une commission militaire  laquelle
furent dfrs plus de vingt prvenus. En ralit il n'y avait qu'un
coupable, car outre l'attentat politique que le gnral Malet avait
essay de commettre, il avait renvers presque mort  ses pieds un
homme qui heureusement n'en mourut pas. Mais les gnraux Lahorie
et Guidal, entrs volontiers sans doute dans son projet, entrs
toutefois sur l'articulation d'un fait faux auquel ils avaient cru,
d'ordres supposs qu'ils avaient admis, n'taient des coupables
ni devant Dieu ni devant les hommes. C'taient,  la vrit, des
officiers d'un grade lev, et fort suspects; ils avaient particip
assez longuement  un attentat, soit; mais si pour eux un doute
pouvait natre, pouvait-il y en avoir un seul  l'gard du commandant
de la 10e cohorte, le commandant Soulier, brave militaire, qui
avait appris la mort de Napolon avec chagrin, y avait ajout foi,
et avait obi? Quant  celui-l, une peine, et une peine telle que
la mort, tait une iniquit! Pourtant il fut condamn avec treize
autres accuss. La police demanda en sa faveur un sursis, qui tait
ncessaire  la continuation de l'instruction. Ce sursis fut refus.
En cinq jours quatorze malheureux furent arrts, jugs, condamns,
et douze excuts!

[Note en marge: Impression que fait cet vnement sur l'esprit de
Napolon, et jugement qu'il porte sur la conduite des autorits
publiques.]

Telles furent les tranges nouvelles qui assaillirent Napolon 
Dorogobouge. Elles avaient certes de quoi l'affecter, car celles
qui arrivaient des armes devaient l'inquiter gravement pour sa
retraite, et celles qui arrivaient de Paris rvlaient tout ce
qu'avait d'phmre son prodigieux pouvoir. Ce qui dans ces dernires
nouvelles frappa le plus Napolon, ce fut la facilit de chacun 
croire,  obir sous son rgne, et surtout l'oubli complet de son
fils!--Mais quoi, s'cria-t-il plusieurs fois, on ne songeait donc
pas  mon fils,  ma femme, aux institutions de l'Empire!--Et chaque
fois qu'il avait pouss cette exclamation de surprise, il retombait
dans ses sombres rflexions, dont on pouvait juger l'amertume  la
morne expression de son visage.

Plus juste envers les malheureux qu'on venait d'immoler que ceux
qui les avaient si lgrement condamns, il demanda au gnral
Lariboisire, qui avait connu auprs de Moreau tous les gnraux
rpublicains, ce qu'tait Lahorie.--Un brave officier, rpondit le
respectable commandant de l'artillerie, un officier du plus haut
mrite, qui vous aurait bien servi, si on ne s'tait attach  le
perdre dans votre esprit, qui vous aurait servi comme le fait le
gnral bl, qu'on n'avait pas manqu, lui aussi, de vous rendre
suspect, et dont vous pouvez tous les jours apprcier le caractre
et les talents.--Vous avez raison, reprit tristement Napolon; ces
imbciles, prs s'tre laiss prendre, cherchent  se racheter auprs
de moi en faisant fusiller les gens par douzaine.

Du reste il y avait pour Napolon quelque chose de plus urgent 
faire que de s'occuper de cette conspiration, accident phmre,
sans autre consquence pour lui qu'une lueur sinistre jete sur
sa situation politique: il fallait donner des ordres aux divers
corps d'arme, dont le concours tait indispensable pour empcher
la runion de toutes les forces ennemies sur nos derrires, runion
dj bien  craindre, et qui pouvait nous rduire  passer sous les
fourches caudines, peut-tre mme constituer Napolon le prisonnier
d'Alexandre!

[Note en marge: Ordres donns pour empcher la runion de
Tchitchakoff et de Wittgenstein sur la haute Brzina.]

Napolon fit crire au prince de Schwarzenberg et au gnral Reynier
par M. de Bassano, de ne plus ttonner entre Brezesc et Slonim,
de laisser l le corps de Sacken, qui n'tait pas bien dangereux
pour Varsovie, que bientt d'ailleurs on accablerait d'autant plus
srement qu'il aurait t plus tmraire, et de marcher  l'amiral
Tchitchakoff sans relche, car la prsence de ce gnral russe sur la
Brzina, c'est--dire sur la ligne de retraite de la grande arme,
pouvait tre dsastreuse. Il crivit au duc de Bellune pour lui
ordonner de se runir sur-le-champ au marchal Oudinot; il recommanda
 tous deux de marcher vivement sur Wittgenstein, qu'ils surpassaient
en quantit et en qualit de troupes, de le pousser  outrance
au del de la Dwina, de gagner sur lui une bataille dcisive, de
dispenser ainsi la grande arme d'en livrer une elle-mme, car elle
tait singulirement fatigue (Napolon n'osait pas dire ruine),
de se hter surtout, car il se pourrait que leur concours ft
galement indispensable contre Tchitchakoff. Il crivit  Wilna
pour qu'on fit venir de Koenigsberg l'une des divisions du marchal
Augereau, celle qui avait dj t amene  Dantzig, et qui des
mains du gnral Lagrange avait pass  celles du gnral Loison.
La division Durutte, envoye  Varsovie pour renforcer le gnral
Reynier, composait avec cette division Loison, les deux qui avaient
t dtaches de l'arme d'Augereau, et qui allaient tre remplaces
par la division Grenier, tire d'Italie, et porte en ce moment  18
mille hommes.

Napolon recommanda en outre  M. de Bassano, qui dployait  Wilna
la plus grande activit administrative, de diriger sur les divers
dpts de l'arme, c'est--dire sur Minsk, Borisow, Orscha, Smolensk,
tous les vivres, tous les spiritueux, tous les vtements, tous les
chevaux qu'on pourrait se procurer. Il ordonna un achat de 50 mille
chevaux, pays comptant, en Allemagne et en Pologne. Le gnral
Bourcier, commandant les dpts de cavalerie en Hanovre, dut partir
sur-le-champ pour excuter cet achat, s'il tait possible de le
raliser.

[Note en marge: Dpart pour Smolensk.]

[Note en marge: Le prince Eugne dirig sur Doukhowtchina.]

Napolon, ces ordres expdis, partit pour Smolensk en recommandant
au marchal Ney, qui allait couvrir la retraite, de ralentir le plus
possible la marche de l'ennemi, afin de donner aux tranards le temps
de rejoindre. Il prescrivit au prince Eugne de quitter  Dorogobouge
la route de Smolensk, pour prendre celle de Doukhowtchina, que ce
prince avait dj parcourue, qui prsentait quelques ressources en
vivres, et d'o l'on pourrait s'assurer de la situation de Witebsk,
menace en ce moment par Wittgenstein. Si cette place tait en
pril, le prince Eugne devait s'y porter, et s'y tablir, Witebsk
tant avec Smolensk appele  former les deux points d'appui de nos
cantonnements.

[Note en marge: Perte des chevaux d'artillerie faute de clous 
glace.]

Napolon quitta Dorogobouge le 6 novembre. Toute l'arme suivit le
7 et le 8. Le froid devenu plus sensible fit ressortir de nouveau
l'oubli bien regrettable des vtements d'hiver, et un autre oubli
plus fcheux encore, celui des clous  glace pour les chevaux. La
saison dans laquelle on tait parti, la croyance o l'on tait en
partant d'tre de retour avant les mauvais temps, expliquaient
cette double omission. Nos malheureux soldats marchaient affubls
de vtements de tout genre, enlevs dans l'incendie de Moscou, sans
pouvoir se garantir d'un froid de 9 ou 10 degrs; et  chaque monte,
rendue glissante par la glace, nos chevaux d'artillerie, mme en
doublant et triplant les attelages, ne parvenaient pas  tirer les
pices du plus faible calibre. On les battait, on les mettait en
sang, ils tombaient les genoux dchirs, et ne pouvaient surmonter
l'obstacle, privs qu'ils taient de forces et de moyens de tenir sur
la glace. On avait abandonn des caissons au point de n'avoir presque
plus de munitions; bientt il fallut abandonner des canons, trophe
que notre brave artillerie ne livra aux Russes que la douleur dans
l'me, et la confusion sur le front. Les voitures taient ainsi fort
diminues en nombre, et chaque jour on en abandonnait de nouvelles,
les chevaux expirant sur les chemins. Ces chevaux du reste on en
vivait. La nuit venue on se jetait sur ceux qui avaient succomb, on
les dpeait  coups de sabre, on en faisait rtir les lambeaux 
d'immenses feux allums avec des arbres abattus, on les dvorait, et
on s'endormait autour de ces feux. Si les Cosaques ne venaient pas
troubler un sommeil chrement achet, on se rveillait quelquefois 
demi brl, quelquefois enfonc dans une fange que la chaleur avait
change de glace en boue. Tous pourtant ne se relevaient pas, car 
mesure que le thermomtre descendait au-dessous de 10 degrs, il y en
avait dj un certain nombre qui ne rsistaient pas  la temprature
des nuits. On partait nanmoins, regardant  peine les malheureux
qu'on laissait morts ou mourants au bivouac, et pour lesquels on ne
pouvait plus rien. La neige les recouvrait bientt, et de lgres
minences marquaient la place de ces braves soldats sacrifis  la
plus folle entreprise.

[Note en marge: Marche du corps du prince Eugne.]

[Note en marge: Premire nuit au chteau de Zazel.]

Tandis que Napolon avec la garde impriale, le corps du marchal
Davout, la cavalerie  pied, et une masse de tranards que l'abandon
des rangs accroissait plus que la mort ne la diminuait, marchait
sur Smolensk escort du marchal Ney, le prince Eugne avait pris
la route de Doukhowtchina. Il tait suivi d'environ six  sept
mille hommes arms, la garde royale italienne comprise, de quelques
restes de cavalerie bavaroise qui avaient conserv leurs chevaux,
de son artillerie encore attele, de beaucoup de tranards, et
d'un certain nombre de familles fugitives qui s'taient attaches
 l'arme d'Italie. Arriv  la fin de la premire journe, 8
novembre, prs du chteau de Zazel, o l'on esprait trouver
quelques ressources et des abris pour la nuit, on fut saisi par un
froid trs-vif. L'artillerie et les bagages se virent tout  coup
arrts au pied d'une cte, sans pouvoir la franchir. Le verglas
tait si glissant qu'il tait impossible de faire gravir la monte
aux moindres fardeaux. En dtelant les pices pour doubler et tripler
les attelages, on parvint  lever sur la hauteur les pices de
petit calibre, mais il fallut absolument renoncer  celles de 12,
qui composaient la rserve. Les canonniers, aprs avoir perdu toute
leur journe pour un si mince rsultat, taient extnus eux et
leurs chevaux, et humilis d'tre obligs d'abandonner ainsi leur
artillerie la plus pesante. Pendant qu'ils s'puisaient inutilement,
Platow les ayant suivis avec ses Cosaques et de lgers canons ports
sur traneaux, n'avait pas cess de leur envoyer des boulets. En
cette occasion le gnral d'Anthouard fut gravement bless, au point
de ne pouvoir plus commander l'artillerie de l'arme d'Italie. On le
remplaa par le colonel Griois, brave officier, modeste et distingu,
que la destruction de la cavalerie de Grouchy,  laquelle il tait
attach, avait laiss sans emploi.

[Note en marge: Arrive au bord du Vop.]

[Note en marge: Dsastre du corps du prince Eugne au passage du Vop.]

On passa une triste nuit au chteau de Zazel. Le lendemain 9 on
partit de bonne heure pour franchir le Vop, petite rivire qui au
mois d'aot prcdent ne prsentait qu'un filet d'eau se tranant
dans un lit presque dessch. Elle roulait maintenant dans un lit
large et profond, haute de quatre pieds au moins, charge de fange et
de glaons. Les pontonniers du prince Eugne ayant pris les devants,
avaient employ la nuit  construire un pont, et gels, mourants
d'inanition, ils avaient suspendu leur travail quelques heures,
avec l'intention de reprendre et de terminer leur ouvrage aprs ce
court repos. Mais au point du jour les plus presss de la foule
dsarme viennent se placer sur le pont inachev. Grce  un pais
brouillard qui ne permet pas de discerner clairement les objets, la
masse croyant le pont praticable, suit ceux qui ont voulu passer les
premiers, s'accumule derrire eux, bientt s'impatiente de ne pas
les voir avancer, s'irrite, pousse et jette dans l'eau bourbeuse et
glace les imprudents qui se sont engags dans ce passage sans issue.
Les cris des malheureux prcipits dans le torrent, avertissent
enfin la queue de la colonne qui revient sur ses pas, et on regarde
avec dsespoir cette rivire qui semble impossible  franchir.
Quelques pelotons de cavalerie ayant conserv leurs chevaux essayent
de la traverser  gu, et aprs avoir ttonn trouvent en effet un
endroit, o ils passent en ayant de l'eau jusqu' l'aron de leur
selle. L'infanterie suit alors leur exemple, et entre dans ce torrent
rapide et charriant d'normes glaons. Elle dfile ainsi presque
tout entire, et parvenue sur l'autre bord, se hte d'allumer des
feux pour se rchauffer et se scher. La foule dsarme essaye de
traverser le torrent  son tour: les uns russissent, les autres
tombent pour ne plus se relever. On entreprend en mme temps de
transporter l'artillerie d'une rive  l'autre. En triplant les
attelages on fait franchir le lit du torrent aux premires pices,
mais le sol s'enfonce, se creuse, le gu s'approfondit, les eaux
commencent  tre trop hautes, et quelques pices restent engages
dans le gravier. Le gu est alors obstru, et le passage devient
impraticable. Les infortuns qui se tranaient sur de petites
voitures russes, et qui n'avaient pu passer encore, voient avec
dsespoir l'obstacle grandir, au point de ne pouvoir tre surmont.
Au mme instant trois  quatre mille Cosaques accourent en poussant
des cris sauvages. Arrts par la fusillade de l'arrire-garde,
ils n'osent approcher jusqu' la porte de leurs lances, mais
avec leur artillerie sur traneaux ils envoient des boulets  la
foule pouvante, brisent les voitures  bagages, et rpandent une
vritable dsolation. Le prince Eugne accourt pour rendre un peu de
calme  cette multitude dsespre, et n'y peut russir. On voit de
pauvres cantinires, des femmes italiennes ou franaises, fugitives
de Moscou, embrassant leurs enfants, et pleurant au bord de ce
torrent qu'elles n'osent affronter, pendant que de braves soldats
pleins d'humanit, prenant ces enfants dans leurs bras, vont et
viennent jusqu' deux et trois fois pour transporter  l'autre bord
ces familles plores. Mais  chaque instant le tumulte augmente, il
faut renoncer  ces prcieux bagages dont les fugitifs vivaient, et
dont les officiers tiraient encore quelques ressources. Alors les
soldats  l'aspect de cette proie qui va tre livre aux Cosaques ne
se font pas scrupule de la piller. Chacun prend ce qu'il peut sous
les yeux de malheureuses familles dsoles qui voient disparatre
leurs moyens de subsistance. Les Cosaques eux-mmes voulant avoir
leur part du butin, s'avancent pour piller; on les carte  coups de
baonnette ou de fusil, au milieu d'une pouvantable confusion.

Ce dplorable vnement, qu'on appela dans la retraite le dsastre
du Vop, et qui tait le prlude d'un autre dsastre de mme nature,
destin  tre cent fois plus horrible, retint l'arme d'Italie
jusqu' la nuit. On s'arrta de l'autre ct du Vop, on alluma des
feux, on scha ses vtements, on fit d'amres rflexions sur la
misre  laquelle on allait tre rduit, et le lendemain on reprit
la route de Doukhowtchina. Tous les bagages, toute l'artillerie, 
l'exception de sept ou huit pices, taient perdus. Un millier de
malheureux atteints par les boulets, ou tombs dans l'eau, avaient
pay de leur vie cette marche bien inutile, comme on le verra tout 
l'heure.

[Note en marge: Sjour  Doukhowtchina, qui remet un peu l'arme
d'Italie de ses souffrances.]

Dans la journe du 10 on arriva enfin  Doukhowtchina. C'tait une
petite ville, assez riche, o dj l'arme d'Italie avait bien vcu
au mois d'aot prcdent. Les Cosaques l'occupaient. On les en
chassa sans beaucoup de peine, car, vritables oiseaux de proie, ces
lgers cavaliers, pillards et fuyards, ne tenaient jamais ferme, et
se contentaient de suivre nos colonnes, pour achever les blesss,
les dpouiller, et vider les voitures abandonnes. La ville de
Doukhowtchina tait dserte, mais point incendie, et suffisamment
pourvue de vivres. Il y avait de la farine, des pommes de terre, des
choux, de la viande sale, de l'eau-de-vie, et, ce qui valait tout le
reste, des maisons pour s'y loger. Cet infortun corps d'arme trouva
l un peu de repos, une demi-abondance, et surtout des abris dont
il tait priv depuis longtemps, avantages qui furent sentis comme
aurait pu l'tre la plus clatante prosprit.

Il en cotait de se dtacher d'un si bon gte. Aussi le prince Eugne
aprs avoir dlibr avec son tat-major, jugea prudent avant de se
risquer jusqu' Witebsk au milieu d'une nue d'ennemis, d'envoyer aux
nouvelles, pour savoir si par hasard on n'irait pas au secours d'une
ville dj perdue pour nous. On dpcha donc quelques Polonais pour
chercher des renseignements, et pendant ce temps on laissa reposer le
corps d'arme  Doukhowtchina.

[Note en marge: Ayant t inform de la prise de Witebsk, le prince
Eugne se dcide  rejoindre Napolon  Smolensk.]

[Note en marge: Dpart du prince, et son arrive en vue de Smolensk.]

On y passa toute la journe du 10 et celle du 11 novembre, dans un
tat qui et t le bonheur, si de tristes pressentiments n'avaient
obsd sans cesse les esprits les moins prvoyants. On ne put pas
apprendre grand'chose; cependant, d'aprs quelques renseignements
recueillis par les Polonais, on eut lieu de croire presque avec
certitude que la ville de Witebsk tait prise. Ce n'tait plus le
cas de se hasarder si loin, et l'ide de rejoindre la grande arme
en marchant droit sur Smolensk convint  tout le monde. Dans cette
cruelle dtresse, on tenait  se runir les uns aux autres, et se
sparer tait une vritable aggravation d'infortune. Afin de gagner
une marche, on partit dans la nuit du 11 au 12, en mettant le feu 
cette pauvre ville de bois, qui pourtant avait t bien secourable.
On chemina ainsi l'espace de deux lieues  la lueur de ce sinistre
fanal, qui colorait de teintes sanglantes les sapins couverts de
neige.

On marcha toute la nuit et une partie de la journe du 12,
constamment poursuivis par les Cosaques, et on s'tablit le soir
comme on put dans quelques hameaux, pour passer  l'abri la nuit du
12 au 13. Le 13 au matin on se remit en route, et vers la moiti de
la journe on aperut du haut des coteaux qui bordent le Dniper, au
milieu de plaines clatantes de blancheur, les clochers de Smolensk.
On avait perdu ses bagages, son artillerie, un millier d'hommes, mais
la vue de Smolensk, qui semblait presque la frontire de France,
causa un vritable mouvement de joie! On ne savait pas, hlas! ce
qu'on allait y trouver.

[Illustration: Conduite Hroque du Marchal Ney dans la Retraite de
Russie. (Combat prs de Smolensk)]

[Note en marge: Marche de la grande arme de Dorogobouge  Smolensk.]

[Note en marge: Manire d'tre du marchal Ney pendant cette marche.]

[Note en marge: me et corps de fer de cet illustre marchal.]

Pendant ces mmes journes des 9, 10, 11 et 12 novembre, la grande
arme avait continu sa route de Dorogobouge  Smolensk, jonchant
 chaque pas la terre d'hommes et de chevaux morts, de voitures
abandonnes, et se consolant avec l'ide qui soutenait tout le
monde, celle de trouver  Smolensk vivres, repos, toits, renforts,
tous les moyens enfin de recouvrer la force, la victoire, et cette
supriorit glorieuse dont on avait joui vingt annes. Tandis que
la tte de l'arme marchait sans avoir  sa poursuite des ennemis
acharns, mais sous un ciel qui tait le plus grand de tous les
ennemis, l'arrire-garde conduite par le marchal Ney soutenait 
chaque passage des combats opinitres, pour arrter sans artillerie
et sans cavalerie les Russes qui taient abondamment pourvus de
toutes les armes.  Dorogobouge, le marchal Ney s'tait obstin
 dfendre la ville, se flattant de la conserver plusieurs jours,
et de donner ainsi  tout ce qui se tranait, hommes et choses, le
temps de rejoindre Smolensk. Cet homme rare, dont l'me nergique
tait soutenue par un corps de fer, qui n'tait jamais ni fatigu
ni atteint d'aucune souffrance, qui couchait en plein air, dormait
ou ne dormait pas, mangeait ou ne mangeait pas, sans que jamais la
dfaillance de ses membres mt son courage en dfaut, tait le
plus souvent  pied, au milieu des soldats, ne ddaignant pas d'en
runir cinquante ou cent, de les conduire lui-mme comme un capitaine
d'infanterie sous la fusillade et la mitraille, tranquille, serein,
se regardant comme invulnrable, paraissant l'tre en effet, et ne
croyant pas dchoir, lorsque, dans ces escarmouches de tous les
instants, il prenait un fusil des mains d'un soldat expirant, et
qu'il le dchargeait sur l'ennemi, pour prouver qu'il n'y avait pas
de besogne indigne d'un marchal, ds qu'elle tait utile. Sans piti
pour les autres comme pour lui, il allait de sa propre main veiller
les engourdis, les secouait, les obligeait  partir, leur faisait
honte de leur engourdissement (lches du jour qui souvent avaient
t des hros la veille), ne se laissait point attendrir par les
blesss tombant autour de lui et le suppliant de les faire emporter,
leur rpondait brusquement qu'il n'avait pour se porter lui-mme que
ses jambes, qu'ils taient aujourd'hui victimes de la guerre, qu'il
le serait lui-mme le lendemain, que mourir au feu ou sur la route
c'tait le mtier des armes. Il n'est pas donn  tous les hommes
d'tre de fer, mais il leur est permis de l'tre pour autrui, quand
ils le sont d'abord et surtout pour eux-mmes! Aprs avoir tenu toute
une journe, puis une seconde  Dorogobouge, le marchal se retira
lorsque les Russes ayant pass le Dniper sur sa droite, il fut
menac d'tre envelopp et pris. Il se reporta alors vers l'autre
passage du Dniper,  Solowiewo, le dfendit galement, et  quelques
lieues de cet endroit, sur le plateau de Valoutina, que trois mois
auparavant il avait couvert de morts, s'obstina encore  disputer le
terrain. Arriv l il fallait bien rentrer dans Smolensk. Il y rentra
enfin, mais le dernier, et aprs avoir fait tout ce qu'il pouvait
pour retarder la marche de l'ennemi.

[Note en marge: Entre  Smolensk.]

[Note en marge: Pour rallier les dbands on essaye de ne faire de
distribution qu'au corps.]

[Note en marge: Dsespoir des soldats, et pillage des magasins de
Smolensk.]

Chaque corps, marchant  son rang, s'approchait successivement de
Smolensk; tous, hlas! devaient y prouver de cruels mcomptes.
Napolon, arriv le premier, savait bien qu'il n'y avait pas dans
cette ville les vastes magasins sur lesquels on comptait, mais
avec les huit ou dix jours de subsistances qui s'y trouvaient, il
s'tait flatt de ramener au drapeau les hommes dbands, en leur
faisant des distributions de vivres qui ne seraient accordes qu'au
quartier mme de chaque rgiment. Avec les fusils qui taient 
Smolensk, il esprait les armer aprs les avoir rallis. Entr dans
Smolensk  la tte de la garde, il ordonna qu'on ne laisst pntrer
qu'elle; il lui fit donner des vivres et distribuer les logements
disponibles. La foule de tranards qui suivait, se voyant interdire
l'accs de cette ville, objet de toutes ses esprances, fut saisie de
dsespoir et de colre, et son courroux s'exhala surtout contre la
garde impriale,  laquelle tout tait sacrifi, disait-on. Il est
vrai que le grand intrt d'y maintenir la discipline justifiait la
prfrence dont elle jouissait dans la rpartition des ressources.
Mais cette garde, qui dans cette campagne avait rendu si peu de
services, et qu'on usait sur la route en ne voulant pas l'user au
feu, n'inspirait pas assez de gratitude pour imposer silence  la
jalousie. Aprs les tranards, les vieux soldats du 1er corps, qu'on
n'avait pas mnags un seul jour, se joignant  la foule dsarme
qui obstruait les portes de Smolensk, et se plaignant vivement
tout disciplins qu'ils taient, il fallut renoncer  des dfenses
chimriques, et impuissantes  prvenir la dissolution de l'arme
dj presque accomplie. Il n'y avait que l'abondance, le repos, la
scurit, qui pussent rendre aux hommes la force physique et morale,
la dignit, le sentiment de la discipline. La foule pntra donc
violemment dans les rues de Smolensk, et se porta aux magasins. Les
gardiens de ces magasins renvoyant les affams au quartier de leur
rgiment, promettant qu'on y trouverait des distributions, furent
mal accueillis, et cependant, crus et obis dans le premier instant.
Mais lorsqu'aprs avoir err de droite et de gauche, dans cette ville
ruine et en confusion, les soldats n'eurent rencontr nulle part
ces lieux de distribution tant promis, ils revinrent, poussrent des
cris de rvolte, se jetrent sur les magasins, en enfoncrent les
portes, et les mirent au pillage.--On pille les magasins! fut le cri
gnral, cri d'pouvante et de dsespoir! Tout le monde voulut y
courir, pour en arracher quelques dbris dont il pt vivre. On finit
nanmoins par remettre un peu d'ordre, et par sauver quelque chose
pour les corps du prince Eugne et du marchal Ney, qui arrivaient
en se battant toujours, et en couvrant la ville contre les troupes
ennemies. Ils reurent  leur tour des aliments et un peu de repos,
non pas  couvert, mais dans les rues,  l'abri non du froid mais de
l'ennemi. Pourtant il n'tait plus possible de se faire illusion:
l'arme, qui avait cru trouver  Smolensk des subsistances, des
vtements, des toits, des renforts et des murailles, et qui n'y
trouvait rien de tout cela, si ce n'est des vivres, reconnut bien
vite qu'il faudrait repartir le lendemain peut-tre, et recommencer
ces courses interminables, sans abri le soir pour dormir, sans pain
pour se nourrir, en livrant des combats incessants, avec des forces
puises, presque sans armes, et avec la cruelle certitude, si on
recevait une blessure, d'tre la proie des loups et des vautours.
Cette perspective jeta l'arme entire dans un vritable dsespoir;
elle se vit dans un abme, et cependant elle ne savait pas tout.

[Note en marge: Nouvelles que Napolon apprend en entrant dans
Smolensk.]

[Note en marge: Le danger de trouver la Brzina ferme par une arme
de 80 mille hommes s'accrot  chaque instant.]

En abordant Smolensk, Napolon venait de recevoir des nouvelles
bien plus sinistres encore que celles qui l'avaient accueilli 
Dorogobouge. D'abord le gnral Baraguey d'Hilliers s'tant avanc,
d'aprs les ordres du quartier gnral, avec sa division sur la route
de Jelnia, en se faisant prcder d'une avant-garde sous le gnral
Augereau, tait tomb au milieu de l'arme russe, et soit qu'il et
manqu de vigilance, soit (ce qui est beaucoup plus vraisemblable)
que la situation ne permt pas de s'en tirer autrement, avait perdu
la brigade Augereau, forte de 2 mille hommes. Il tait revenu 
Smolensk avec le reste de sa division. Napolon, que ses fautes
auraient d rendre indulgent pour celles d'autrui, ordonna au gnral
Baraguey d'Hilliers par un ordre du jour de retourner en France,
pour y soumettre sa conduite au jugement d'une commission militaire.
Tandis que cette malheureuse division, dshonore par cet ordre du
jour bien plus que par la conduite qu'on lui reprochait, rentrait 
Smolensk, Napolon apprenait que l'arme de Tchitchakoff avait fait
de nouveaux progrs, qu'elle menaait Minsk, les immenses magasins
que nous y avions, et surtout la ligne de retraite de l'arme; que le
prince de Schwarzenberg, partag entre le dsir de marcher  la suite
de Tchitchakoff et la crainte de laisser Sacken sur ses derrires,
perdait le temps en perplexits inutiles, et n'avanait pas; que
le duc de Bellune (marchal Victor) avait trouv sur l'Oula le 2e
corps spar des Bavarois, rduit par cette sparation  10 mille
hommes, qu'il n'en avait lui-mme que 25 mille, ce qui faisait 35 en
tout, que les deux marchaux Victor et Oudinot, dsormais runis,
s'exagrant la force de Wittgenstein, craignant de livrer une action
dcisive, s'entendant peu, se bornant  des marches et contre-marches
entre Lepel et Sienno, n'avaient pas, comme il l'aurait fallu,
rejet par une prompte victoire Wittgenstein et Steinghel au del
de la Dwina. Tchitchakoff et Wittgenstein s'avanaient donc d'un
pas rapide, n'taient plus qu' trente lieues l'un de l'autre, ce
qui faisait quinze lieues  franchir pour chacun, n'taient spars
que par l'arme des marchaux Oudinot et Victor qu'ils pouvaient
battre ou viter, et runis enfin sur la haute Brzina,  la hauteur
de Borisow, allaient peut-tre nous opposer 80 mille hommes! Et
alors que ferions-nous avec des dbris, entre Kutusof en queue,
Tchitchakoff et Wittgenstein en tte? Cette marche qui en sortant
de Moscou avait commenc par une manoeuvre offensive, qui s'tait
ensuite change en retraite, d'abord fire, puis triste, tourmente,
douloureuse, pouvait donc aboutir  un dsastre sans gal, peut-tre
 une captivit du chef et des soldats, les uns et les autres matres
du monde six mois auparavant!

[Note en marge: Ncessit et rsolution de quitter Smolensk au plus
tt.]

Pourtant il tait urgent de prendre un parti. Rester  Smolensk tait
impossible. C'est tout au plus si on pouvait y subsister sept ou huit
jours avec ce qu'on avait de grains et de viande. On tait donc forc
d'aller vivre ailleurs, au milieu de la Pologne, et surtout au del
de cette Brzina, que deux armes russes menaaient de fermer sur
nos pas. Il fallait marcher l'pe haute sur elles, pousser d'une
part Oudinot et Victor sur Wittgenstein, se jeter en passant sur
Tchitchakoff, l'accabler, et ensuite venir s'tablir entre Minsk et
Wilna, appuys sur le Nimen. Mais pour cela il ne fallait pas perdre
un moment, il ne fallait pas demeurer un jour de plus  Smolensk.

[Note en marge: Manire dont Napolon distribue sa marche.]

[Note en marge: Illusion qu'il se fait sur l'arme russe.]

[Note en marge: Dispositions vraies de Kutusof.]

[Note en marge: Profondeur des vues de ce sage capitaine.]

Napolon y tait avec la garde impriale depuis le 9 novembre; les
autres corps y taient successivement entrs le 10, le 11, le 12, le
13. Il rsolut d'en sortir le 14 avec les troupes arrives le 9, et
d'en faire partir les 15, 16 et 17, celles qui taient arrives les
10, 11 et 12. C'tait l une faute de prvoyance peu digne de son
gnie, et qui n'est explicable que par l'illusion qu'il se faisait
sur l'arme de Kutusof. Cette arme avait souffert aussi, et, de
80 mille hommes de troupes rgulires (sans les Cosaques), elle
tait rduite  50 mille par les combats de Malo-Jaroslawetz et de
Wiasma, par la fatigue et par le froid. Elle nous avait poursuivis
jusqu'ici avec des avant-gardes de troupes lgres, se contentant
de nous harceler, d'ajouter  notre dtresse, de ramasser les
tranards, mais ne semblant pas, sauf  Wiasma, dispose  se mettre
en travers pour nous barrer le chemin. Le vieux Kutusof, heureux de
nous voir prir un  un, ne voulait pas affronter notre dsespoir
en cherchant  nous arrter. Il n'attachait pas sa gloire  nous
battre, mais  nous dtruire. Il avait dit au prince de Wurtemberg
ces paroles remarquables: Je sais que vous, jeunes gens, vous mdisez
du vieux (c'est ainsi qu'il se qualifiait lui-mme), que vous le
trouvez timide, inactif..... mais vous tes trop jeunes pour juger
une telle question. L'ennemi qui se retire est plus terrible que
vous ne croyez, et s'il se retournait, aucun de vous ne tiendrait
tte  sa fureur. Pourvu que je le ramne ruin sur la Brzina, ma
tche sera remplie. Voil ce que je dois  ma patrie, et cela, je le
ferai.--Pourtant, dans sa constante sagesse, il savait qu'il fallait
accorder quelque chose aux passions de l'arme, et quelque chose
aussi  la fortune de l'empire, qui pouvait bien, aprs tout, lui
livrer Napolon dans tel passage o il serait facile de le dtruire
d'un seul coup. Il n'y renonait pas absolument, mais il n'en faisait
pas le but essentiel de sa marche. Il nous suivait latralement, sur
une route bien pourvue, nous harcelant avec les troupes lgres de
Platow et de Miloradovitch, prt, s'il pouvait nous devancer quelque
part, non pas  se mettre en travers, ce qui nous aurait forcs de
lui passer sur le corps, mais  nous coudoyer fortement, et  couper
quelque tronon de notre longue colonne.

[Note en marge: Pourquoi Napolon ne songe pas  mettre le Dniper
entre lui et Kutusof, pourquoi surtout il fait une retraite
successive au lieu d'une retraite en masse.]

Napolon, comme il arrive toujours dans les situations extrmes,
avait des alternatives d'abattement et de confiance, de svrit
et de complaisance pour lui-mme, et devinant la peur qu'il
faisait  Kutusof, y puisant une consolation, s'y fiant trop, ne
croyait nullement le trouver sur son chemin de Smolensk  Minsk.
Il ne craignait sur cette voie que la runion de Tchitchakoff 
Wittgenstein, et ne s'attendait de la part de Kutusof qu' quelques
alertes d'arrire-garde. C'est par ce motif que, tout en ayant sur
ses derrires et sur sa gauche la grande arme russe de Kutusof,
il ne songea mme pas  mettre entre elle et lui le Dniper, ni 
continuer sa retraite sur Minsk par la rive droite de ce fleuve.
Il aima mieux prendre la route battue de la rive gauche, celle de
Smolensk  Orscha, par laquelle il tait venu, qui tait la meilleure
et la plus courte. C'est aussi par ce motif qu'il ne partit pas en
une seule masse, ce qui aurait rendu tout accident impossible, et
lui aurait permis d'accabler Kutusof s'il avait d le rencontrer
quelque part. Pouvant opposer encore, le dirons-nous, hlas! 36 mille
hommes arms aux 50 mille hommes de Kutusof, il et t en mesure de
lui passer sur le corps, s'il l'avait trouv sur son chemin. Mais
ne supposant pas que cela pt tre, et press d'avoir franchi les
soixante lieues qui le sparaient de Borisow sur la Brzina, il
pensa qu'en faisant partir le 14 ceux qui taient arrivs le 9, le
15 ceux qui taient arrivs le 10, le 16 et le 17 ceux qui taient
arrivs le 11 et le 12, il donnerait  chacun le temps de se reposer,
de se rorganiser un peu, de reprendre quelque force, afin de se
prsenter en meilleur tat devant l'arme de Moldavie, seul ennemi
auquel on songet dans le moment! Fcheuse illusion qui faillit nous
tre fatale, qui nous valut des pertes cruelles, et qu'une forte
proccupation, celle d'atteindre promptement Borisow, peut seule
expliquer chez un aussi grand esprit que Napolon!

[Note en marge: Ce qui restait  Smolensk des cent mille hommes
sortis de Moscou.]

[Note en marge: Un peu d'ordre remis dans l'arme  Smolensk, surtout
dans l'artillerie.]

Il fit toutes ses dispositions en consquence. On avait t
rejoint par quelques bataillons et quelques escadrons de marche,
figurant pour la plupart dans la division Baraguey-d'Hilliers,
si malheureusement compromise sur la route de Jelnia. Il les fit
verser dans les cadres, ce qui rendit un peu de force aux divers
corps. Celui du marchal Davout fut ainsi report  11 ou 12 mille
hommes, celui du marchal Ney  5 mille, celui du prince Eugne 
6 mille. Il ne restait qu'un millier d'hommes  Junot commandant
les Westphaliens, 7 ou 800 au prince Poniatowski commandant les
Polonais. La garde qu'on avait tant mnage, pour la voir prir sur
les routes, ne conservait gure plus de 10  11 mille hommes sous
les armes. Le reste de la cavalerie ne comprenait pas 500 cavaliers
monts. C'est tout au plus si en marchant en masse on pouvait
opposer 36 ou 37 mille hommes arms  Kutusof. Ce qui manquait 
ce chiffre pour parfaire les cent et quelques mille hommes qu'on
avait en sortant de Moscou, suivait  la dbandade, ou tait mort en
chemin. Napolon, aprs les reprsentations ritres des chefs de
l'artillerie, consentit enfin  sacrifier une partie de ses canons,
et  en proportionner le nombre  la quantit de munitions qu'on
avait le moyen de transporter. Ainsi le marchal Davout, qui avait
encore son artillerie presque tout entire, et qui tait parvenu 
amener jusqu' Smolensk 127 bouches  feu pour 11  12 mille hommes
restant debout et arms dans ses cinq divisions, n'avait pas de
munitions pour 30 pices de canon. Il se rduisit  24 bouches  feu
convenablement approvisionnes. Il en fut de mme pour les autres
corps. Les attelages furent rpartis entre les voitures conserves.

[Note en marge: Ordre dans lequel devaient marcher les corps de
l'arme, de Smolensk  Orscha.]

Aprs avoir quelque peu rorganis son arme, Napolon fit pour
la seconde fois ordonner au prince de Schwarzenberg de poursuivre
vivement l'amiral Tchitchakoff, afin de le prendre en queue avant
qu'il pt tomber sur nous, et aux marchaux Oudinot et Victor
d'aborder franchement Wittgenstein, pour l'loigner au moins de la
Brzina, si on ne pouvait le rejeter au del de la Dwina. Il partit
ensuite de Smolensk le 14 au matin avec la garde, prcd de la
cavalerie  pied sous le gnral Sbastiani, et suivi d'une grande
partie des embarras de l'arme. Il tait dcid que le prince Eugne
partirait le lendemain 15, et tcherait de faire passer devant lui
toute la masse dbande. Le 16 le marchal Davout prcd de son
artillerie et des parcs, de manire  ne laisser que peu de chose
aprs lui, devait quitter Smolensk  son tour, et enfin le marchal
Ney avait ordre d'vacuer cette ville le 16, aprs en avoir fait
sauter les murailles. On convint de ne pas emmener plus loin les
femmes qu'on tranait aprs soi depuis Moscou, car vu le froid, la
proximit de l'ennemi, les dangers qu'on allait rencontrer, il y
avait plus d'humanit  les remettre dans les mains des Russes.
Au dernier moment, Napolon tenant  sauver de Smolensk tout ce
qu'on pourrait, et surtout  en dtruire compltement les dfenses,
prescrivit au marchal Ney de ne partir que lorsque les ordres
qu'il avait reus seraient compltement excuts, et lui donna pour
cela jusqu'au 17, fatale rsolution qui cota la vie  quantit de
soldats, les meilleurs de l'arme!

Napolon, comme on vient de le voir, s'tait mis en route le 14
novembre au matin. Dj on avait achemin bien des hommes mutils,
bien des voitures portant des rfugis et des malades, et le froid
devenu encore plus vif (le thermomtre Raumur tait descendu  21
degrs[38]), en avait tu un grand nombre. La route tait couverte de
dbris humains qui peraient sous la neige. Napolon avec la garde
alla coucher  Koritnia, moiti chemin de Smolensk  Krasno. La
contre qu'on traversait tait compltement dnue de ressources,
et on ne put vivre que de ce qu'on avait emport de Smolensk, ou de
viande de cheval grille au feu des bivouacs.

[Note 38: C'est l'assertion de M. Larrey, qui, portant un thermomtre
suspendu  la boutonnire de son habit, est le seul tmoin oculaire
dont les assertions, relativement  la temprature qu'on eut 
essuyer pendant cette mmorable retraite, soient dignes de confiance.]

[Note en marge: Arrive de Napolon avec la garde  Krasno.]

[Note en marge: On s'aperoit trop tard qu'on a Kutusof sur son flanc
gauche, et mme un peu en avant.]

Le gnral Sbastiani prcdant avec la cavalerie  pied la colonne
de la garde, tait entr ce jour-l dans Krasno, y avait trouv
l'ennemi, et avait t oblig de s'enfermer dans une glise pour
s'y dfendre, en attendant qu'on vnt  son secours. Le lendemain
15, en effet, Napolon partit de Koritnia le matin, arriva dans la
soire  Krasno, dgagea le gnral Sbastiani, et apprit avec une
pnible surprise que Kutusof, ne se bornant plus cette fois  nous
ctoyer, s'approchait de Krasno avec toutes ses forces, soit pour
nous barrer le chemin, soit pour couper au moins une partie de notre
longue colonne. C'tait le cas de regretter vivement cette marche
successive, qui laissait la queue de l'arme  trois jours de sa
tte, et offrait  l'ennemi le moyen presque assur d'en couper telle
partie qu'il voudrait. Quoiqu'on ne ft que 36 ou 37 mille hommes
ayant conserv un fusil  l'paule, ces survivants de la discipline
dtruite valaient bien, malgr leur puisement, deux ou trois ennemis
chacun. Kutusof d'ailleurs n'ayant gure que 50 mille combattants
sans les Cosaques, on se serait aisment fait jour, si on avait
march en une seule masse; et comme le motif ordinaire de s'tendre
pour vivre avait peu de valeur dans un pays entirement dvast, o
les premiers venus absorbaient le peu qui restait, et o les autres
se nourrissaient de viande de cheval, on aurait bien pu marcher
tous ensemble, cheminer en outre sur la rive droite du Dniper, qui
n'tant pas solidement gel partout, prsentait encore une protection
de quelque importance.

[Note en marge: Kutusof avait laiss passer Napolon avec la garde,
afin de barrer ensuite le chemin au reste de l'arme.]

Napolon le sentit trop tard, car il ne s'tait attendu de la part
de Kutusof qu' quelques tracasseries d'arrire-garde, et nullement
 une attaque en rgle. clair enfin sur l'imminence du danger, il
conut de vives inquitudes pour le sort de tout ce qui le suivait.
Ayant trouv quelques restes d'approvisionnement  Krasno, qui
avait t l'un des postes d'tape de l'arme, il rsolut d'y
sjourner au moins jusqu'au lendemain 16, pour tendre la main  ses
lieutenants chelonns en arrire, et fort menacs par la position
que le gnral Kutusof venait de prendre.

Le gnralissime russe en effet, bien qu'il ne voult point, ainsi
que le pensait Napolon, nous barrer compltement le chemin, ni
provoquer de notre part un accs de dsespoir, n'avait pas renonc 
faire sur nous quelque grosse capture, et profitant du repos forc
que nous avions pris  Smolensk, il tait venu se placer au dfil
de Krasno, qui est situ  moiti chemin de Smolensk  Orscha.
videmment il voulait couper et enlever une portion de notre arme.
Le dfil de Krasno o il s'tait post consistait en un pont jet
sur un ravin assez large et assez profond, dans lequel la Lossmina
coulait, pour se runir au Dniper  deux lieues de Krasno. Il
fallait, quand on venait de Smolensk, franchir le pont et le ravin
qu'on rencontrait un peu avant d'tre  Krasno. L'ennemi ayant avec
intention laiss dfiler la premire partie de notre arme, et lui
ayant permis la libre entre de Krasno, pouvait bien, en la bloquant
avec une moiti de ses forces, et en occupant le bord du ravin avec
le reste, intercepter celles de nos colonnes qui marchaient les
dernires.

[Note en marge: Arrive du prince Eugne devant Krasno.]

[Note en marge: Hrosme de la division Broussier, qui ne parvient
pas cependant  ouvrir le passage.]

Napolon passa la matine du 16 fort inquiet sur le prince Eugne,
qui, parti le 15 de Smolensk pour aller coucher  Koritnia, devait
paratre devant Krasno le 16 dans la journe. Ce prince, accompagn
de beaucoup d'hommes dbands, et escortant en outre presque tous
les parcs d'artillerie, soit de la garde, soit du 1er corps, arriva
au bord du ravin de la Lossmina suivi de 6 mille combattants. Il y
trouva le corps de Miloradovitch, qui, plac le long de la route, la
flanquait avec une partie de ses forces, et la barrait avec l'autre.
Derrire Miloradovitch on voyait d'autres colonnes d'infanterie et de
cavalerie entourant en masses profondes la petite ville de Krasno.
Ce seul aspect suffisait pour rvler la situation, et dmontrait
que l'ennemi ayant, par un habile calcul, ouvert le passage  la
garde impriale et  Napolon, l'avait referm sur les autres corps,
avec l'intention arrte de le tenir bien ferm pour eux. Le gnral
Ornano ayant tent de s'avancer avec quelques dbris de cavalerie,
avait t ramen malgr ses efforts et sa bravoure. Il ne restait
qu' se frayer le chemin l'pe  la main. Le prince n'hsita point.
Plaant la division Broussier  gauche de la route, la division
Delzons sur la route elle-mme, les dbris des troupes italiennes,
des Polonais et des Westphaliens en arrire, il se porta vivement sur
la ligne ennemie. Mais les Russes avaient, outre l'avantage de la
position, une immense artillerie bien poste, et ils nous couvrirent
de mitraille. Toujours hroque, la division Broussier s'avana
vers la gauche de la route sous cette mitraille meurtrire, bien
rsolue  enlever  la baonnette les batteries ennemies. Cependant
charge par une nue de cavaliers, les recevant en carr, leur tenant
tte obstinment, elle se vit bientt oblige de plier, et de se
rapprocher du corps de bataille. En moins d'une heure deux mille
hommes sur trois mille taient tombs  terre, et morts ou blesss
taient galement perdus, puisqu'on tait contraint, pour prix de
leur dvouement, d'abandonner ces admirables soldats de l'arme
d'Italie.

[Note en marge: Le prince Eugne sauve son corps en sacrifiant la
division Broussier.]

Percer la muraille de fer que nous opposaient les Russes semblait
impossible; il fallait songer  s'ouvrir une autre voie. Un officier
de Kutusof tant venu sommer le prince avec beaucoup de respect,
celui-ci le renvoya ddaigneusement, rpondant qu'on devait
s'apprter  combattre, et non pas  recueillir des prisonniers.
Mais le prince, aprs s'tre concert avec ses gnraux, rsolut
d'employer une feinte, qui prsentait quelques chances de succs.
C'tait, en laissant la division Broussier en ligne pour simuler une
nouvelle attaque sur la gauche contre les hauteurs qui bordaient
la route, de gagner la plaine  droite, le long du Dniper, et
de dfiler ainsi clandestinement vers Krasno,  la faveur de la
nuit, qui en cette saison commenait entre quatre et cinq heures de
l'aprs-midi. Les dbris de la division Broussier devaient payer de
la vie cette manoeuvre, mais on pouvait compter sur le dvouement de
cette troupe hroque.

Vers la chute du jour, le prince Eugne ayant port en avant sur la
gauche cette malheureuse division Broussier, de manire  fixer sur
elle l'attention de l'ennemi, fit dfiler en grand silence, et en
se couvrant de quelques plis de terrain, tout le reste de son corps
d'arme dans la direction du Dniper, et parvint ainsi  se drober 
la vue des Russes. La division Broussier, expose  la mitraille et
sans esprance de se sauver elle-mme, bravait en attendant la mort
ou une captivit presque certaine.

[Note en marge: Adroit subterfuge d'un officier polonais pour sauver
le corps du prince Eugne.]

Tandis que la colonne du prince Eugne s'chappait sur la neige,
sans autre bruit que la chute des hommes qui tombaient de fatigue,
ou trbuchaient pendant cette marche de nuit, on rencontra tout 
coup un dtachement des troupes lgres de Miloradovitch,  qui la
clart de la lune avait rvl notre manoeuvre. Heureusement un
officier polonais du corps de Poniatowski, sachant le russe, et se
servant de la connaissance qu'il avait de cette langue avec une rare
prsence d'esprit, dit  l'officier ennemi qu'il et  se taire et 
s'loigner, car le corps qu'il voulait arrter tait un dtachement
de Miloradovitch excutant une manoeuvre autour de Krasno. On
parvint ainsi aprs deux heures de marche  Krasno, laissant
toutefois plus de deux mille morts ou blesss sur la route, ainsi que
les restes de la division Broussier, qui ne pouvaient tre sauvs que
par l'arrive des marchaux Davout et Ney.

[Note en marge: Joie et chagrin de Napolon en retrouvant le prince
Eugne.]

[Note en marge: Il se dcide  s'arrter  Krasno, malgr le danger
d'y tre pris, afin de rallier Ney et Davout.]

Napolon reut son fils adoptif avec une sorte de joie mle
d'amertume, et, rassur sur son compte, se mit alors  penser avec
un profond souci au destin qui menaait Davout et Ney demeurs en
arrire. Si les deux marchaux avaient march ensemble, il y aurait
eu peu de crainte  concevoir pour eux, car runis ils comptaient une
masse de 17  18 mille hommes de la meilleure infanterie de l'arme,
et commands par Davout et Ney, il n'tait gure  craindre que
Kutusof pt ni les arrter, ni les prendre. Mais d'aprs les ordres
donns, Davout devait arriver seul le lendemain, et Ney seul le
surlendemain. C'taient donc deux jours  attendre, deux batailles
 soutenir pour les rallier, et de cruelles pertes  essuyer,
d'pouvantables hasards  courir. Nouveau sujet de douleur, et
surtout de regret, d'avoir adopt un pareil systme de marche! Mais
plus Napolon avait  se reprocher de n'avoir pas quitt Smolensk
en masse, ou de n'avoir pas pris la rive droite du Dniper, plus
il tait rsolu d'attendre  Krasno l'arrive des deux marchaux,
quoi qu'il pt en advenir, et de livrer bataille s'il le fallait
pour leur ouvrir la route. Napolon en risquant une action gnrale
pouvait la perdre; il pouvait encore, en diffrant de vingt-quatre
heures le moment de partir avec la garde, s'exposer  tre fait
prisonnier; mais il y a des cas o la mort mme est prfrable  une
rsolution prudente, quelque rang qu'on occupe, et en raison mme de
ce rang! Napolon tir de cet tat de torpeur o on l'avait vu plong
pendant quelques jours, rendu soudainement  toute la grandeur de son
caractre, n'hsita point, et prit son parti avec une noble vigueur.
Cette garde qu'il avait mis tant de soin  conserver, il rsolut
de la dpenser tout entire s'il le fallait, pour rallier ses deux
lieutenants, et c'tait se prparer la meilleure des excuses pour ne
l'avoir pas employe  Borodino.

[Note en marge: Dispositions autour de Krasno pour la journe du
lendemain 17.]

Son plan tait simple. Il tait dcid  sortir de Krasno le
lendemain avec sa garde, non par la route d'Orscha, qui l'aurait men
au but de sa retraite, mais par celle de Smolensk, qui le ramenait
en arrire, et qui tait celle que Davout et Ney devaient suivre. Il
se proposait de dployer sur un plateau en arrire de Krasno, au
pied duquel passait le ravin de la Lossmina, la jeune garde  gauche,
la vieille garde  droite, et d'y attendre en bataille, sous le feu
de trois cents pices de canon, l'apparition du marchal Davout. La
cavalerie de la garde fut place plus  gauche, dans la plaine le
long du Dniper  travers laquelle le prince Eugne avait trouv une
issue; ce qui restait de cavalerie monte (500 hommes environ) fut
rang  l'autre extrmit, c'est--dire  droite, au del de Krasno,
pour observer la route d'Orscha. Les troupes du prince Eugne
cruellement prouves durent garder Krasno, en s'y reposant, et en
mangeant ce qui restait du magasin form dans cette ville. Le soir
mme les Russes ayant pris position dans le village de Koutkowo, et
ce village tant trop rapproch de Krasno pour y souffrir l'ennemi,
Napolon le fit enlever  la baonnette par un rgiment de la jeune
garde, qui se vengea sur les troupes du comte Ojarowski des pertes de
la journe. On tua tout ce qui n'eut pas le temps de se retirer.

[Note en marge: Bataille de Krasno, livre le 17 novembre.]

Ds le lendemain matin 17 novembre, Napolon  pied, car les
chevaux ne tenaient point sur le verglas, rangea lui-mme sa jeune
et sa vieille garde en bataille sous le canon de l'ennemi, et put
se convaincre au bruit de la fusillade que le marchal Davout
approchait. Sa prsence, sa rsolution, son noble sang-froid, la
gravit du pril, lectrisaient tous les coeurs.

Le marchal Davout ayant fait coucher ses divisions  Koritnia,
s'tait personnellement avanc pendant la nuit sur la route de
Krasno, parce qu'avec sa vigilance ordinaire, il voulait s'assurer
par ses propres yeux de la nature des dangers qui le menaaient. Il
les croyait grands,  en juger par la canonnade qu'il avait entendue
dans la journe, et dont le prince Eugne avait tant souffert. Une
lieue en avant du ravin de la Lossmina, il avait trouv l'infortune
division Broussier rduite  400 hommes, de 3 mille qu'elle comptait
encore en sortant de Smolensk, entirement coupe de Krasno, et
confusment couche sur la neige, les morts, les blesss, les vivants
mls ensemble. Les gnraux Lariboisire et bl taient en cet
endroit avec le reste des parcs d'artillerie, attendant qu'on vnt
les dgager.

[Note en marge: Le marchal Davout se dcide  se faire jour  la
tte de ses quatre divisions.]

 ce spectacle, le marchal avait promptement pris la rsolution
de se faire jour le lendemain, et de sauver l'pe  la main,
non-seulement son corps, mais tout ce qui restait de la colonne du
prince Eugne. Il n'avait que quatre de ses cinq divisions, la 2e,
l'ancienne division Friant, actuellement division Ricard, ayant t
laisse au marchal Ney pour renforcer l'arrire-garde. C'taient
environ 9 mille hommes, prs de dix avec ce qui se trouvait sur la
route, et il comptait bien que rien ne l'empcherait de passer avec
une pareille force marchant rsolument contre l'obstacle, quel qu'il
ft, qu'on lui opposerait.

Un peu avant le jour il fit avancer ses quatre divisions, les forma
en colonnes serres, et n'ayant point d'artillerie, par suite de
l'ordre que Napolon avait donn de la faire marcher en avant, il
enjoignit  ses troupes de fondre  la baonnette sur l'ennemi,
et, sans endurer le feu, de s'ouvrir le chemin par un combat corps
 corps. Puis il marcha en tte de la division Grard, qui devait
s'lancer la premire.

Kutusof sans s'en douter lui avait facilit la tche. Croyant
Napolon dj en route sur Orscha, il avait envoy une partie de ses
forces sous le gnral Tormazoff pour l'empcher de rentrer dans
Krasno, il avait dispos le reste sous le prince Gallitzin tout
autour de Krasno, et n'avait laiss que Miloradovitch le long du
ravin de la Lossmina pour barrer la route de Smolensk.

[Note en marge: Il fond  la baonnette sur Miloradovitch, et s'ouvre
le chemin.]

[Note en marge: Il vient s'tablir  la gauche de la garde, sur le
plateau de Krasno.]

Les quatre divisions du marchal Davout, conformment  l'ordre
qu'elles avaient reu, fondirent sur l'ennemi en colonnes serres.
Les troupes de Miloradovitch les accueillirent par une forte
fusillade, mais intimides par leur lan n'attendirent pas leur
charge  la baonnette, et se retirrent sur le ct de la route. Les
divisions du marchal Davout arrivrent ainsi presque sans dommage
jusqu'au bord du ravin de la Lossmina, trouvrent la jeune garde
qui les y attendait, prirent sa place, se rangrent  cheval sur le
ravin, les unes  droite et contre la garde, les autres  gauche et
en travers de la route de Smolensk, afin de tendre la main  tout ce
qui tait demeur en arrire. Les dbris de la division Broussier
furent ainsi sauvs avec les parcs qui taient venus les joindre.

[Note en marge: Longue lutte sur ce plateau.]

[Note en marge: Hrosme de la jeune garde et des divisions du
marchal Davout.]

Mais le prince Gallitzin, qui avec le 3e corps et la deuxime
division de cuirassiers, tait charg de contenir les troupes
dployes sur le plateau de Krasno, Miloradovitch, qui, avec les 2e
et 7e corps, et la plus grande partie de la cavalerie de rserve,
tait charg de suivre en flanc les colonnes franaises venant de
Smolensk, runirent leurs efforts pour attaquer la garde et Davout
qui taient en bataille  droite et  gauche du ravin. Ils avaient
une artillerie formidable, et ils accablrent de feux nos soldats
bien serrs, sans parvenir  les branler. Il y avait un petit
village, celui d'Ouwarowo, situ un peu en avant du demi-cercle que
dcrivaient la garde et les quatre divisions de Davout, et d'o le
feu des Russes tait fort incommode. La jeune division Roguet se
jeta sur ce village, et l'enleva  la baonnette. Les Russes s'y
portant en masse le reprirent; la garde le leur enleva de nouveau,
et on le couvrit tour  tour de cadavres franais et russes. Le
prince Gallitzin envoya les cuirassiers de Duka pour charger les
tirailleurs de la jeune garde. Ceux-ci, forms en carr sous les yeux
du brave Mortier, repoussrent toutes les charges des cuirassiers.
Mais le prince Gallitzin ayant dirig un grand nombre de bouches 
feu atteles contre l'un des carrs, en fit abattre un angle avec de
la mitraille, et les cuirassiers russes entrant par cette brche, nos
hroques tirailleurs rompus furent obligs de se retirer en toute
hte, en laissant la terre couverte de leurs morts.

La division Morand vint sur-le-champ prendre leur place et les
couvrir. Pendant ce temps les autres divisions du marchal Davout,
compltant le demi-cercle autour de Krasno, arrtaient par leur
attitude imposante les entreprises de l'ennemi, qui n'osait pas les
attaquer.

[Note en marge: Le gnral Tormazoff oprant un mouvement sur les
derrires de Krasno, Napolon se voit dans la ncessit de partir.]

[Note en marge: Il quitte Krasno en laissant au marchal Davout
l'ordre quivoque de le suivre, et d'attendre Ney.]

Il fallait cependant prendre un parti, et fondre sur les Russes
pour les culbuter, ou bien se retirer dans l'intrieur de Krasno,
afin d'viter une destruction d'hommes inutile. Mais le gnral
Tormazoff ayant commenc son mouvement autour de Krasno pour
intercepter la route d'Orscha, Napolon qui s'en tait aperu ne
voulut pas prolonger cette tentative audacieuse de s'arrter 
Krasno, tandis que l'on pouvait tre coup d'Orscha, seul pont que
l'on et encore sur le Dniper, et rduit  mettre bas les armes.
Prendre le parti de se retirer, c'tait probablement sacrifier le
marchal Ney, car il n'tait pas supposable que le marchal Davout,
par exemple, pt rester seul  Krasno pour attendre le marchal
Ney, lorsqu'on avait tant de peine  s'y maintenir tous ensemble. On
pouvait bien s'allonger pendant quelques heures encore pour tendre
la main  Ney, mais il fallait ou demeurer tous  Krasno, ou en
partir tous, sous peine de perdre ce qu'on y laisserait, et d'avoir
fait une chose inutile en s'y arrtant les journes du 16 et du
17. Napolon nanmoins, ne voulant ni renoncer  gagner Orscha 
temps, ni commander lui-mme l'abandon du marchal Ney, parti cruel
dont il pouvait seul assumer la responsabilit, donna des ordres
quivoques, qui n'taient dignes ni de la nettet de son esprit, ni
de la vigueur de son caractre, et qui rvlaient toute l'horreur de
la position o il s'tait mis. Il prescrivit  la garde de partir,
lui adjoignit, pour compenser les pertes qu'elle venait de faire,
la division Compans, laissa ds lors le marchal Davout avec trois
divisions seulement, celle du gnral Ricard ayant dj t dtache,
ordonna au marchal Davout de remplacer le marchal Mortier autour de
Krasno d'abord, puis dans Krasno mme, d'y tenir le plus longtemps
possible, afin d'attendre le marchal Ney, mais de suivre pourtant
le marchal Mortier, ordre quivoque, qui, en imposant au 1er corps
deux devoirs inconciliables, celui de rallier Ney, et celui de ne
pas se sparer de Mortier, faisait peser sur ce corps, le premier en
renomme, en dvouement, en hrosme, en discipline, comme en rang
de bataille, la terrible responsabilit d'abandonner le marchal
Ney. Il et t plus noble  Napolon de prendre lui-mme cette
responsabilit, car il tait seul capable de la porter.

[Note en marge: Davout remplace la garde en avant de Krasno, et
tient tte  toute l'arme russe.]

Le remplacement de la jeune garde par les trois divisions qui
restaient au marchal Davout ne se fit qu'avec beaucoup de peine.
Il fallait manoeuvrer sans artillerie sur le plateau de Krasno,
sous une canonnade de plus de deux cents bouches  feu et sous les
charges rptes de la nombreuse cavalerie russe, puis tour  tour
dfiler ou s'arrter pour se former en carr, quelquefois courir 
la baonnette sur les canons de l'ennemi pour les loigner, et enfin
se retirer successivement par chelons dans l'intrieur de Krasno.
Les divisions Morand, Grard, Fridrichs, soutinrent avec moins de
cinq mille hommes l'effort de vingt-cinq mille, et couvrirent la
terre des morts de l'ennemi. Les 30e de ligne et 7e lger, souffrant
trop de l'artillerie russe, fondirent sur elle  la baonnette, lui
enlevrent ses pices, et se dbarrassrent ainsi de son feu. Les
trois divisions du 1er corps rentrrent dans Krasno sans avoir t
entames. Toutefois la division Fridrichs qui tait  l'extrme
droite, en se reployant la dernire, fut assaillie par la cavalerie
ennemie. Le 33e lger, rgiment hollandais dont on avait eu tant  se
plaindre sous le rapport de la discipline, se forma en carr, rsista
opinitrement aux charges furieuses de la cavalerie russe, mais finit
par tre enfonc et sabr en partie.

[Note en marge: Davout rentre enfin dans Krasno, et reoit de
Mortier l'avis qu'il faut partir.]

[Note en marge: Il ne se retire qu' la dernire extrmit.]

Pendant ce temps Napolon se retirait en toute hte par la route
de Krasno  Orscha. Il aurait pu la trouver barre, si Kutusof
apprenant enfin qu'il tait encore l, n'avait prouv un mouvement
de faiblesse, et n'avait ramen Tormazoff, qu'il avait d'abord plac
en travers de cette route. Napolon put donc sortir avec la garde en
essuyant un feu pouvantable, et sans rencontrer cependant d'obstacle
invincible. Mais,  mesure que chaque corps dfilait, on voyait les
colonnes de Tormazoff tour  tour s'avancer ou s'arrter, comme
attendant visiblement l'ordre de fermer dfinitivement le chemin, que
du reste elles couvraient de feux.  cette vue on criait dans nos
rangs qu'il fallait partir, que bientt on ne pourrait plus passer.
Le marchal Mortier, qui sortait de Krasno sous les charges de la
cavalerie ennemie, en apercevant l'imminence du danger, fit prvenir
de son dpart le marchal Davout, et le pressa de le suivre, car il
n'y avait pas une minute  perdre. La nuit commenait, les boulets
pleuvaient sur Krasno, la confusion y tait au comble. Les trois
divisions qui restaient au marchal Davout, et qui ne comptaient pas
cinq mille hommes, toujours sans artillerie, demandaient qu'on ne
les dvout pas inutilement  une mort ou  une captivit certaines.
Le marchal Davout se conforma donc  l'ordre qui dans le moment
tait le seul excutable, celui de suivre le mouvement du marchal
Mortier. Le marchal Ney,  la vrit, se trouvait abandonn; mais 
qui la faute, si elle tait  quelqu'un, sinon  celui qui, au lieu
de sortir en masse de Smolensk, avait dfil en une colonne longue
de trois marches? Le marchal Davout attendit jusqu' la nuit faite,
s'il n'entendrait rien du ct de Smolensk; mais le marchal Ney
n'tant parti de Smolensk que le 17 au matin, ne pouvait arriver
que le 18 au soir devant Krasno. Diffrer jusque-l c'tait, sans
sauver le marchal Ney, exposer les trois divisions du 1er corps 
tre prises ou dtruites. Le marchal Davout se mit donc en route
pour Liady, sans cesse harcel par une cavalerie innombrable, et se
retournant  chaque pas pour lui tenir tte. Napolon et la vieille
garde s'taient arrts  Liady. Mortier et Davout bivouaqurent en
plein champ et comme ils purent entre Krasno et Liady. Le lendemain
on marcha, la tte de l'arme sur Doubrowna, la queue sur Liady, tout
le monde, malgr l'gosme des grands dsastres, tant constern du
sort rserv au marchal Ney.

[Note en marge: Funeste scurit de Ney  Smolensk. Il n'en part que
le 17 au matin, et n'arrive que le 17 au soir  Koritnia.]

Nous avions bien, dans ces deux journes du 16 et du 17, laiss sur
le terrain 5 mille morts ou blesss, tous galement perdus pour
l'arme, sans compter 6 ou 8 mille tranards, dont les Russes, dans
leurs relations ridiculement mensongres, firent des prisonniers
recueillis sur le champ de bataille. Nous avions perdu en outre une
grande quantit de bagages, de canons et de caissons abandonns.
Mais la plus grande perte dont nous tions menacs tait celle du
corps entier du marchal Ney, et de la division Ricard, qui lui
avait t confie. Le 17 au matin, aprs avoir fait sauter les tours
de Smolensk, enfoui dans la terre ou jet dans le Dniper toute
l'artillerie qu'il ne pouvait pas emmener, et pouss devant lui le
plus possible de ces hommes qui avaient pris l'habitude de marcher 
la dbandade, le marchal Ney tait parti de Smolensk, s'attendant 
trouver l'ennemi sur ses derrires, mme sur ses flancs, se prparant
 lui tenir tte vigoureusement, mais ne supposant point qu'il dt
le rencontrer sur ses pas, comme une muraille de fer impossible 
percer. Le marchal Davout lui avait bien adress de Koritnia, le 16
au soir, un avis des dangers qui s'annonaient pour la journe du 17;
mais l'ennemi s'tant bientt interpos entre eux, il n'y avait plus
eu moyen de communiquer avec lui, circonstance des plus malheureuses,
car prvenu  temps il aurait pu sortir de Smolensk par la droite du
Dniper, et, en faisant une marche de nuit, gagner peut-tre Orscha
avant que les Russes, avertis, eussent pass le fleuve sur la glace
qui n'tait pas encore solide partout. Encourag dans sa confiance
ordinaire par le dfaut d'avis prcis, le marchal Ney partit donc le
17, comme il tait convenu, atteignit Koritnia le 17 au soir, moment
o le gros de l'arme tait oblig d'vacuer Krasno, entendit la
canonnade, ne s'en tonna pas, et se prpara  franchir l'obstacle
le lendemain, comme ses collgues l'avaient dj fait. Il croyait
que l o d'autres avaient pass, il passerait bien lui-mme. Le
lendemain 18 il s'achemina sur Krasno.

[Note en marge: Inutile effort de la division Ricard pour se faire
jour.]

La division Ricard arriva la premire devant l'ennemi. Habitue  ne
pas ttonner, conduite par un officier distingu qui voulait sortir
de la disgrce o il tait depuis l'affaire d'Oporto, elle marcha
rsolment sur l'ennemi. Les Russes taient rangs en masse sur le
bord du ravin de la Lossmina, ayant sur leur front une artillerie
formidable. En un instant la malheureuse division Ricard fut crible,
et perdit une grande partie de son monde. Elle attendit le marchal
Ney, qui, tant survenu, et ayant vu le danger, n'hsita point, et
disposa tout son corps, ainsi que la division Ricard, en colonnes
d'attaque pour fondre sur la ligne ennemie et se faire jour.

En un instant ses troupes furent formes. Le 48e, occupant l'extrme
droite, devait, aprs avoir franchi le ravin, s'lancer sur les
Russes  la baonnette, et tcher de les reployer sur la gauche de la
route.

[Note en marge: Violente tentative de Ney pour forcer l'obstacle par
un effort dsespr de toutes ses troupes.]

[Note en marge: Ney, trouvant l'obstacle invincible, prend la
rsolution de ne pas se rendre, et de se sauver en passant sur la
rive droite du Dniper.]

Tout le reste du corps d'arme devait suivre cet exemple, et, en
se rabattant  gauche, rejeter les Russes par ct, pour pntrer
ensuite dans Krasno. Jamais troupe bien conduite ne soutint avec
plus de vigueur un feu pareil. Les colonnes de Ney furent accueillies
par la mitraille ds qu'elles parurent sur le bord du ravin. Elles y
descendirent et en remontrent le bord oppos, toujours sous cette
mitraille pouvantable, et n'en furent point arrtes dans leur
lan. Elles russirent mme  enlever quelques pices ennemies.
Mais foudroyes par cent bouches  feu, charges  la baonnette,
elles furent rejetes dans le fond du ravin, et ramenes au point
d'o elles taient parties. La vue des colonnes russes, qui taient
les unes derrire les autres, car l'arme de Kutusof tait l tout
entire, ne laissait aucune esprance. Sept mille combattants,
rduits  quatre mille en une heure, ne pouvaient assurment pas
enfoncer cinquante mille hommes rangs en bataille. Le marchal
Ney y renona donc, mais sans songer  se rendre et  remettre son
pe aux Russes. Le parti qu'il allait adopter devait sauver moins
d'hommes que ne l'aurait fait une capitulation; il devait mme les
exposer  prir presque tous, mais il sauvait l'honneur de l'arme
et le sien! Il n'hsita point. Il forma la rsolution d'attendre la
fin du jour, hors de porte du feu, puis de profiter des ombres de la
nuit pour passer le Dniper, et de s'chapper par la rive droite, ce
qu'il aurait pu faire  Smolensk mme, si un avis lui tait arriv 
temps. Par malheur on n'avait pour franchir le Dniper que la glace,
qui pouvait, quoique le froid ft vif, n'tre pas capable de porter
une arme. Le marchal Ney, avec sa confiance habituelle, ne parut
concevoir aucun doute sur l'tat du fleuve, et un de ses officiers
ayant voulu lui adresser une observation, il rpondit brusquement que
le Dniper devait tre gel, qu'on le trouverait tel, qu'on passerait
sur la glace ou autrement, qu'on passerait enfin, n'importe de quelle
manire.

[Illustration: Le Marchal Ney.]

[Note en marge: Sommation de capituler adresse au marchal Ney.]

[Note en marge: Rponse du marchal.]

[Note en marge: Il se dcide  s'chapper la nuit en passant sur la
droite du Dniper.]

Les Russes ne souponnant pas ce qu'il mditait, et le voyant se
mettre hors de porte du feu, se crurent certains de l'avoir le
lendemain pour prisonnier, et voulurent lui laisser le temps de
la rsignation, afin de s'pargner  eux-mmes une effusion de
sang inutile. Ils envoyrent dans la soire un parlementaire, pour
lui faire connatre sa situation dsespre, lui dire que 80 mille
hommes (il y en avait 50 mille, et c'tait suffisant) lui barraient
le chemin, qu'il tait donc sans ressource, et qu'il devait songer
 capituler, que du reste on accorderait  la vaillance de ses
soldats,  sa glorieuse renomme, les conditions qu'ils avaient tous
mrites. Le marchal ne daigna pas mme rpondre au parlementaire,
et de peur que son retour ne donnt  l'ennemi quelque lumire, il le
retint prisonnier, en lui disant qu'il voulait l'avoir pour tmoin
de la rponse qu'il prparait au prince Kutusof. Le soir,  la nuit
faite, il runit tout ce qui tait encore capable de se soutenir,
tout ce qui conservait quelque force morale et physique, en laissant
malheureusement la terre couverte de ses morts, de ses blesss, de
tous ceux dont la constance tait  bout. Il s'achemina en silence
vers le Dniper. Dans l'obscurit, dans la confusion o l'on tait,
on pouvait craindre de se tromper sur la direction  suivre, et de
retomber au milieu des bivouacs de l'ennemi. Un petit ruisseau gel,
qui devait videmment aboutir au Dniper, servit de guide. On suivit
son cours; on arriva ainsi au bord du fleuve. Heureuse faveur de
la nature, bien due  l'hrosme du marchal et de ses soldats! Le
Dniper tait gel, non pas trs-solidement, mais assez pour passer
avec prcaution, et en s'assurant  chaque pas de la solidit de la
glace sur laquelle on cheminait. Dans certains endroits, on trouva
des crevasses. On y jeta quelques planches, et on parvint ainsi 
gagner l'autre rive.

[Note en marge: Passage miraculeux du Dniper.]

Pour l'artillerie, pour les voitures de bagages, le trajet tait plus
difficile. Quelques pices de canon avec leurs caissons passrent,
quelques voitures de bagages aussi. On laissa le reste, s'inquitant
peu de ce qui ne pouvait pas suivre, et ne tenant  sauver que ce qui
aurait la rsolution de marcher sans relche, et jusqu' puisement
de forces. Le marchal tenait  sauver son honneur, celui de son
corps, mais nullement la vie de ses soldats.

[Note en marge: Marche sur Orscha  perte d'haleine.]

[Note en marge: Poursuite de la colonne de Ney par les Cosaques.]

Le Dniper franchi, on prit  gauche, et on longea le fleuve dans la
direction d'Orscha. On avait quinze ou seize lieues  parcourir 
travers un pays inconnu, et par consquent pas un moment  perdre. On
traversa un premier village rempli de Cosaques, mais endormis. On les
tua, et on passa outre. Le 19 au matin  la pointe du jour, marchant
toujours  perte d'haleine, on aperut de nouveaux Cosaques sur ses
flancs, mais encore en petit nombre, et on n'en tint pas compte.
Vers le milieu du jour on rencontra des villages, dont les habitants
surpris abandonnrent  nos soldats affams quelques provisions
que ceux-ci se htrent de dvorer.  peine ce repas termin les
Cosaques arrivrent, cette fois en grand nombre, commands par Platow
lui-mme, ayant comme les jours prcdents leur artillerie sur
traneaux. Il n'y avait pas l de quoi enfoncer les carrs de nos
intrpides fantassins, mais de quoi nous faire perdre du temps et des
hommes, car il fallait s'arrter quelquefois pour se former en carr,
repousser les cavaliers ennemis, puis se remettre en marche, et dans
ces volutions on laissait toujours sur la route ou des blesss,
ou des marcheurs extnus de fatigue. Vers la chute du jour on fut
assailli par une telle masse d'ennemis, et envelopp de telle faon,
que la route semblait coupe. Toutefois on se jeta dans les bois qui
bordent le Dniper, et on se dfendit le long d'un ravin jusqu' la
nuit. La nuit venue, on chemina au hasard  travers ces bois, on se
dispersa souvent, et on avana au milieu d'affreuses perplexits.
Vers minuit, rallis par les feux les uns des autres, on finit par
se runir autour d'un village o il y avait quelques vivres.  deux
heures du matin on partit, afin de parcourir dans cette journe du
20 les quelques lieues qui restaient  faire pour arriver  Orscha.
Sans tenir compte de la fatigue de ceux qui taient dj puiss par
les journes du 18 et du 19, on se mit en route avec l'esprance de
triompher des dernires difficults, si comme la veille on n'avait 
sa suite que les cavaliers de Platow, quelque nombreux qu'ils fussent.

[Note en marge: Attaque gnrale des Cosaques reue en carr et
repousse.]

[Note en marge: Arrive  Orscha, joie de l'arme en apprenant le
retour du marchal Ney.]

Vers le milieu du jour on eut malheureusement  traverser une vaste
plaine, dans laquelle les bandes de Platow, plus considrables que
la veille, fondirent sur nos fantassins avec beaucoup d'artillerie.
Le marchal Ney forma sur-le-champ les restes de sa petite troupe en
deux carrs, plaa dans l'intrieur de ces carrs quelques pauvres
tranards qui s'taient attachs  sa colonne, quelques soldats qui
n'avaient pu suivre qu'en laissant chapper leurs armes, et les
maintint contre les attaques ritres des Cosaques, qui mettaient
 honneur d'avoir vaincu au moins une fois un lambeau quelconque
de l'infanterie franaise. C'tait bien le cas de s'y obstiner,
tant elle tait peu nombreuse dans cette rencontre, tant on tait
nombreux soi-mme, et tant tait grande la gloire de prendre, ou de
tuer au moins d'un coup de lance le marchal Ney. Il n'en fut rien
cependant. L'illustre marchal soutint ses soldats prts plusieurs
fois  dfaillir de fatigue et de dcouragement, car on ne voyait
pas encore Orscha. Aprs avoir repouss les Cosaques et leur avoir
tu bien du monde, on gagna un village o l'on trouva un abri, et o
l'on prit quelque nourriture. Le marchal avait envoy un Polonais
porter  Orscha la nouvelle de sa miraculeuse retraite, et demander
du secours. On s'y achemina dans la seconde moiti du jour, et vers
la nuit on finit par en approcher. Arriv  une lieue de distance,
on aperut avec une sorte de saisissement indicible des colonnes de
troupes. taient-ce les Franais, taient-ce les Russes? Le marchal,
toujours confiant, et comptant sur l'avis qu'il avait fait parvenir
 Orscha, n'hsita pas, s'avana, et entendit parler franais:
c'taient le prince Eugne et le marchal Mortier, qui sortis avec
trois mille hommes venaient au secours de leur camarade, dont on
s'tait spar avec tant de chagrin et de remords. On se jeta dans
les bras les uns des autres, on s'embrassa avec effusion, et dans
toute l'arme ce ne fut qu'un cri d'admiration pour l'hrosme du
marchal Ney.

[Note en marge: Le marchal Davout injustement accus d'avoir
abandonn le marchal Ney.]

De six  sept mille hommes, il en ramenait douze cents au plus,
mourants de fatigue, et incapables d'tre utiles avant de s'tre
refaits moralement et physiquement; mais il ramenait l'honneur,
lui, son nom, sa personne, et il avait fait expier  l'ennemi par
une vraie confusion les cruels avantages de ces derniers jours.
Napolon, qui avait quitt Orscha dans la journe du 20, en apprenant
au chteau de Baranoui, o il s'tait rendu, ce retour inespr, en
tressaillit de joie, car on venait de lui pargner une bien cruelle
humiliation, celle de faire dire  l'Europe que le marchal Ney
tait prisonnier des Russes! Napolon eut la faiblesse de laisser
peser sur le marchal Davout le tort d'avoir abandonn le marchal
Ney. Le tort de ces malheureuses journes, c'tait d'tre parti
de Smolensk en trois dtachements spars,  vingt-quatre heures
d'intervalle les uns des autres, et d'avoir ainsi fourni  l'ennemi
le moyen d'enlever chaque jour une partie de l'arme franaise; et
si le dernier de ces funestes jours il y avait eu faute de la part
de quelqu'un dans l'abandon du marchal Ney, c'et t de la part
de Napolon, qui au lieu de rester un jour de plus pour attendre
l'arrire-garde et se sauver tous ensemble, s'tait au contraire
loign de Krasno en y laissant le marchal Davout avec 5 mille
hommes, sans un canon, presque sans cartouches, plus compromis que
la veille, rduit  partir immdiatement ou  mettre bas les armes,
et avec l'ordre d'ailleurs de rejoindre Mortier. Du reste Napolon
lui-mme dans cette circonstance n'avait aucun reproche  s'adresser,
car s'il n'avait quitt Krasno l'arme tout entire et t prise;
mais alors il ne devait faire peser sur personne en particulier la
responsabilit de cette rsolution, et il devait la confondre dans
la responsabilit gnrale de cette affreuse campagne. Au contraire,
soit dsir de se dcharger, soit humeur chagrine croissant avec les
circonstances, il manifesta au sujet de la conduite du marchal
Davout une dsapprobation que tout le monde dans la douleur qu'on
prouvait, dans le plaisir toujours grand de dprcier une renomme
jusque-l sans tache, se hta de recueillir et de propager. Le propos
de la fin de cette pouvantable retraite fut donc que le marchal
Davout avait abandonn le marchal Ney, mais que celui-ci s'tait
sauv par un prodige. Il n'y avait que la seconde de ces assertions
qui ft vraie. Ainsi que nous l'avons dj dit, Napolon, chemin
faisant, jetait ses premiers lieutenants comme victimes  la fortune:
vains sacrifices! il n'y avait que lui, lui seul, qui pt bientt
apaiser cette fortune justement courrouce de tant d'entreprises
insenses.

[Note en marge: Rsultat et caractre de la succession de combats
livrs autour de Krasno.]

[Note en marge: Apprciation de la conduite du gnral Kutusof 
Krasno.]

Ces journes cotrent  l'arme vritable,  celle qui portait
encore les armes, environ dix  douze mille hommes, morts, blesss
ou prisonniers; elle cota sept ou huit mille tranards et beaucoup
de bagages  la masse flottante. Il restait  Orscha tout au plus 24
mille hommes arms et environ 25 mille tranards. C'tait la moiti
de tout ce qui tait sorti de Moscou, le huitime des 420 mille
hommes qui avaient pass le Nimen[39]. Quant aux Russes, si le
rsultat tait grand pour eux, la gloire ne l'tait pas, car avec
50  60 mille hommes pourvus de tout, et notamment d'une artillerie
immense, avec une position comme celle de Krasno, ils auraient d,
sinon arrter toute l'arme, du moins en prendre la majeure partie,
et si, Napolon pass avec le prince Eugne, ils s'taient placs
en masse entre Krasno et le marchal Davout, celui-ci devait tre
pris tout entier, et le marchal Ney aprs lui. Mais nous coudoyant
un peu chaque jour, se retirant pouvants ds qu'ils avaient senti
le choc, ils laissrent l'arme franaise se sauver pice  pice,
et le dernier jour ils eurent la confusion de ne pas mme prendre le
marchal Ney, qui n'aurait pas d leur chapper. Ils ne recueillirent
d'autre trophe que beaucoup de nos soldats tombs morts ou blesss
sous leur paisse mitraille, et beaucoup de nos tranards faciles 
ramasser par centaines depuis que la misre les avait privs d'armes.
Le nombre des uns et des autres n'tait, hlas! que trop grand.
C'taient des rsultats importants assurment, et dsolants pour
nous, mais ce n'taient pas des merveilles d'art militaire mritant
les titres qu'on s'est plu  leur prodiguer. Dans ces oprations
il y avait toutefois un mrite, un seul, mais rel, la prudence
constante du gnralissime Kutusof, qui, comptant sur le climat et
sur l'hiver, voulait dpenser peu de sang, et ne rien hasarder mme
pour recueillir les plus brillants trophes. Mais dans cette pense
mme, il aurait d mieux mesurer la proie qu'il prtendait saisir;
il aurait d juger la portion de notre longue colonne qu'il voulait
couper, couper celle-l rsolment, et l'enlever en laissant passer
le reste. Sa prudence, fort louable sans doute, quand on considre
l'ensemble de la campagne, ne fut pendant ces journes, qui auraient
pu tre dcisives, que celle d'un vieillard timide, hsitant sans
cesse, et  la fin se glorifiant de rsultats qui taient l'oeuvre de
la fortune bien plus que la sienne.

[Note 39: On ne comprend pas comment M. de Boutourlin, crivain
srieux, peut allguer  tout moment des chiffres aussi trangement
exagrs que ceux qui sont noncs dans son livre. Si on additionnait
toutes les pertes numres aprs chaque action, il n'aurait plus
exist un seul homme debout  notre arrive  Wiasma. Voici un
singulier exemple de ces exagrations. M. de Boutourlin dit que la
journe du 18 cota aux Franais 8,500 hommes du corps de Ney qui
capitulrent, et 3,500 qui furent faits prisonniers par les Russes
dans le courant du combat, sans compter les tus (tome 2, page 229).
Assurment ce n'est pas trop que de supposer que le marchal Ney
perdit un millier d'hommes sur le champ de bataille: les hommes qui
capitulrent, les prisonniers, les tus, feraient donc 13 mille en
tout. Or, avec son corps et la division Ricard, le marchal Ney
ne comptait pas sept mille hommes sous ses ordres en sortant de
Smolensk. Comment aurait-il pu en perdre 13 mille? M. de Boutourlin
dit encore, page 231 du mme volume, que les Franais en tout
perdirent dans ces journes des 16, 17, 18 novembre, qualifies par
lui de chef-d'oeuvre de l'art, 26 mille prisonniers, 10 mille tus,
blesss ou noys, et 228 bouches  feu. Ce sont l des assertions
insoutenables.  ce compte il aurait fallu que l'arme franaise
ft rduite  rien en arrivant  la Brzina. Elle tait sortie
de Smolensk au nombre de 36 mille hommes arms, et de 30 mille
tranards environ. Aprs les fatales journes de Krasno, la garde
restait environ  8 mille hommes, le prince Eugne  3, le marchal
Davout  8, le marchal Ney  1500, Poniatowski et Junot  2,500:
total 23 mille hommes. C'tait donc tout au plus 13 mille hommes qui
auraient t perdus. Reste ce qu'on put enlever de tranards, et
c'est beaucoup dire que de supposer qu'on en prit 7  8 mille, ce
qui ferait une perte de 20 mille hommes environ, et non de 36 mille.
Quant  l'artillerie, l'arme avait 150 bouches  feu atteles en
sortant de Smolensk, comment aurait-elle pu en perdre 228? Assurment
nos dsastres furent grands, et il serait aussi puril de les
dissimuler qu'il l'est de les exagrer; mais il faut songer qu'avec
ces manires de compter, il ne resterait plus rien pour suffire,
non pas seulement  de nouvelles exagrations, mais  la simple
numration des pertes trop relles que nous fmes plus tard.]

[Note en marge: Nouvelle tentative de Napolon  Orscha pour
rorganiser l'arme, en lui faisant des distributions rgulires.]

[Note en marge: Les soldats dbands s'taient cr des habitudes 
part, dont il tait impossible de les faire revenir.]

Quoi qu'il en soit, Napolon, aprs avoir quitt Krasno, avait
couch le 17 mme  Liady, le 18  Doubrowna, le 19  Orscha. Il y
avait  Orscha un pont sur le Dniper, et si Kutusof tait all nous
attendre sur ce point au lieu de nous attendre  Krasno, il est
probable que nous ne nous serions pas tirs de ce gouffre, car nous
n'aurions pas franchi le Dniper aussi facilement que le ravin de la
Lossmina, et ce fleuve d'ailleurs n'tait pas encore assez solidement
gel, surtout aux environs d'Orscha, o il avait deux cents toises de
largeur, pour qu'il ft possible de le passer sur la glace. Napolon,
heureux d'tre enfin dans un lieu sr, et d'y trouver des vivres,
car il y avait  Orscha des magasins trs-bien fournis, tenta un
nouvel essai de ralliement de l'arme, au moyen des distributions
rgulires. Un dtachement de la gendarmerie d'lite rcemment arriv
fut employ  faire dans Orscha la police des ponts,  engager
chacun, par la persuasion ou la force,  rejoindre son corps. Ces
braves gens habitus  rprimer les dsordres qui se produisaient sur
les derrires de l'arme, n'avaient jamais rien vu de pareil. Ils en
taient consterns. Tous leurs efforts furent vains. Les menaces, les
promesses de distributions au corps, rien n'y fit. Les hommes isols,
arms ou non arms, trouvaient plus commode, surtout plus sr, de
s'occuper d'eux, d'eux seuls, de ne pas s'exposer pour le salut des
autres  tre blesss, ce qui quivalait  tre tus, et une fois
le joug de l'honneur secou, ne voulaient plus le reprendre. Parmi
les hommes dbands quelques-uns avaient gard leurs armes, mais
uniquement pour se dfendre contre les Cosaques, et pour marauder
plus fructueusement.  mesure que la retraite se prolongeait, ils
s'taient faits  cette misre, et s'taient organiss en socits de
marche, vivant de leur propre industrie, profitant de l'escorte des
corps arms sans jamais leur rendre aucun service, rsistant si on
cherchait  les ramener  leurs rgiments, ne voulant faire usage de
leurs armes que contre les Cosaques ou leurs camarades, maraudant,
pillant sur les cts de la route, ou sur la route, portant leur
butin sur des voitures qui contribuaient  allonger les colonnes,
dtruisant autant qu'ils consommaient, et souvent mme pour se
chauffer mettant le feu  des maisons occupes par des officiers ou
par des blesss, dont beaucoup prirent ainsi dans les flammes: tant
est ncessaire le joug de la discipline sur ces tres chez lesquels
on a dvelopp l'instinct de la force, pour qu'ils n'en abusent
pas, et ne deviennent point de vritables btes froces! Parmi ces
maraudeurs obstins, se trouvaient beaucoup d'anciens rfractaires,
et trs-peu de vieux soldats, car la plupart de ceux-ci restaient et
mouraient au drapeau.  la suite des plus alertes venait la foule
des hommes faiblement constitus, marchant sans armes, victimes de
tous, de l'ennemi et de leurs camarades, se tranant et vivant comme
ils pouvaient, jonchant les routes ou les bivouacs de leurs corps
extnus, et dans leur profond abattement se dfendant  peine contre
la mort. En gnral c'taient les plus jeunes, les moins indociles,
les derniers tirs de leurs familles par la conscription.

[Note en marge: Situation de la garde impriale.]

Cette contagion morale avait atteint mme la garde. Napolon la
runit pour la haranguer, pour la rappeler au sentiment du devoir,
lui dit qu'elle tait le dernier asile de l'honneur militaire, qu'
elle surtout il appartenait de donner l'exemple, et de sauver ainsi
les restes de l'arme de la dissolution dont ils taient menacs;
que si la garde devenait coupable  son tour, elle serait plus
coupable que tous les autres corps, car elle n'aurait pas l'excuse
du besoin, le peu de ressources dont on disposait lui ayant toujours
t exclusivement rserves; qu'il pourrait employer les chtiments,
et faire fusiller le premier de ses vieux grenadiers rencontr hors
des rangs, mais qu'il aimait mieux compter sur leurs anciennes vertus
guerrires, et obtenir de leur dvouement, non de la crainte, les
bons exemples qu'il invoquait de leur part. Il arracha  ces vieux
serviteurs quelquefois mcontents, mais toujours fidles au devoir,
des cris d'assentiment, et, ce qui valait mieux, des rsolutions de
bonne conduite, qui au surplus n'taient pas nouvelles, car except
ce qui tait mort, presque tout le reste de la vieille garde tait
dans le rang. Des six mille soldats qui la composaient au passage du
Nimen, il survivait environ 3,500 hommes. Les autres avaient pri
par la fatigue ou le froid, trs-peu par le feu. Presque aucun ne
s'tait dband. La jeune garde dcime par le feu et la fatigue,
quelque peu aussi par la dsertion du drapeau, comptait encore 2
mille hommes, la division Claparde 1500. Ceux-ci taient le dernier
dbris des vieux rgiments de la Vistule. Il y avait encore parmi
la cavalerie de cette mme garde quelques centaines de cavaliers
monts. Les cavaliers dmonts suivaient le corps en assez bon ordre.
Les troupes du marchal Davout pouvaient seules prsenter un tel
effectif.

[Note en marge: Napolon fait brler la plus grande partie des
voitures de bagages.]

Napolon frapp des inconvnients des longues files de bagages,
dcida qu'on brlerait les voitures qui ne contiendraient pas des
blesss ou des familles fugitives, et qui n'appartiendraient ni 
l'artillerie ni au gnie. Il n'en permit qu'une pour lui et Murat,
une pour chacun des marchaux commandants de corps, et fit brler
impitoyablement toutes les autres. Dans son zle pour la conservation
de l'artillerie, il voulut, malgr les sages reprsentations du
gnral bl, qu'on dtruist les deux quipages de pont, consistant
en bateaux transports sur voitures. Ces quipages avaient t
laisss  Orscha lors du dpart pour Moscou, et avaient un attelage
de 5  600 chevaux, forts et reposs. Le gnral bl pensait qu'avec
quinze de ces bateaux seulement on aurait de quoi jeter un pont
qui pourrait tre bien utile dans certains moments, et n'exigerait
pour le traner que le tiers des chevaux disponibles. Mais Napolon
ordonna la destruction de tous ces bateaux, et ne concda aux
instances du gnral bl que le transport du matriel ncessaire 
un pont de chevalets. La correspondance militaire de Napolon et une
quantit de papiers prcieux furent dtruits en cette occasion.

[Note en marge: Aprs un essai infructueux de distributions
rgulires, on est oblig d'ouvrir indistinctement  tout le monde
les magasins d'Orscha.]

Ces efforts pour rendre quelque ensemble  l'arme furent inutiles
cette fois comme la prcdente. Les soldats, ayant encore en
perspective une longue route  parcourir, de grandes souffrances 
endurer, n'taient pas disposs  changer de moeurs. Il et fallu
un repos prolong, la scurit, l'abondance, le voisinage de corps
sains, pour les forcer  rentrer sous le joug de la discipline. La
dfense de faire des distributions  d'autres qu' ceux qui taient
au drapeau tint  peine quelques heures. Aprs un moment de rigueur
aucun magasin ne demeura ferm  la faim, car en agissant autrement
on et provoqu le pillage. D'ailleurs l'ennemi approchant, le feu
devait dvorer ce qu'on aurait laiss, et, plutt que de le dtruire,
il valait mieux le donner  des Franais que la souffrance seule
avait arrachs  l'observation de leurs devoirs.

[Note en marge: L'arme cependant gagne quelque chose au sjour
d'Orscha.]

Les quarante-huit heures passes  Orscha ne servirent donc qu'
faire reposer et  nourrir quelque peu les hommes et les chevaux, ce
qui du reste n'tait pas indiffrent,  mieux atteler l'artillerie
dont on conserva encore une centaine de pices bien approvisionnes,
et enfin  reprendre haleine avant de recommencer cette affreuse
retraite. Mais la discipline n'y gagna rien. La dissolution de
l'arme tait une de ces maladies qui ne peuvent s'arrter qu'avec la
mort mme du corps qui en est atteint.

[Note en marge: Nouvelles alarmantes reues d'Orscha.]

[Note en marge: Le prince de Schwarzenberg s'est laiss devancer par
l'amiral Tchitchakoff sur la haute Brzina.]

[Note en marge: Les gnraux polonais Dombrowski et Bronikowski,
aprs avoir perdu Minsk, se sont rfugis  Borisow.]

 Orscha, des nouvelles plus dsolantes que toutes celles qu'il
avait dj reues, vinrent assaillir Napolon. Dcidment le prince
de Schwarzenberg avait t devanc par l'amiral Tchitchakoff sur la
haute Brzina. Ce prince, combattu entre la crainte de laisser sur
ses derrires Sacken libre de marcher  Varsovie, et la crainte de
laisser Tchitchakoff libre de se porter sur la haute Brzina, avait
perdu plusieurs jours  se dcider, et pendant ce temps Tchitchakoff
avait march par Slonim sur Minsk. Il y avait pour dfendre Minsk le
gnral Bronikowski, avec un bataillon franais, quelque cavalerie
franaise, et l'un des nouveaux rgiments lithuaniens, plus la
belle division polonaise Dombrowski, demeure en arrire pour garder
le Dniper. Le gnral Dombrowski, oblig de se partager en divers
dtachements, et ayant d'ailleurs du duc de Bellune l'ordre d'tre
toujours prt  se concentrer sur Mohilew, n'avait pas voulu se
joindre au gnral Bronikowski pour dfendre Minsk, ce qui avait
rduit les forces de celui-ci  3 mille hommes environ. Le gnral
Bronikowski, aprs avoir perdu un dtachement de 2 mille hommes hors
de la place, en partie par la faute du nouveau rgiment lithuanien
qui avait jet ses armes, avait t contraint d'vacuer Minsk.
C'tait  largement approvisionner cette ville que tous les efforts
de M. de Bassano avaient t consacrs. On y perdait donc l'un des
principaux points de la route de Wilna, et de quoi nourrir l'arme
pendant plus d'un mois. Runis maintenant, mais trop tard, les
gnraux Bronikowski et Dombrowski s'taient ports  Borisow sur
la haute Brzina. Mais disposant de 4 ou 5 mille hommes au plus,
grce aux pertes de l'un, et aux dtachements laisss par l'autre
 Mohilew, il n'tait pas sr qu'ils pussent dfendre le pont de
Borisow; et si ce pont sur la Brzina tombait dans les mains de
Tchitchakoff, le chemin tait entirement ferm  la grande arme,
 moins qu'elle ne remontt jusqu'aux sources de la Brzina. Dans
ce cas mme elle tait expose  rencontrer Wittgenstein, plus
redoutable encore que Tchitchakoff, d'aprs les nouvelles que
le gnral Dode de la Brunerie venait d'apporter. Ces nouvelles
n'taient pas moins tristes que les prcdentes.

[Note en marge: Nouvelles tout aussi tristes des marchaux Oudinot et
Victor.]

[Note en marge: Ces deux marchaux n'ont pu vaincre Wittgenstein.]

Napolon avait compt que les marchaux Oudinot et Victor, qu'il
supposait forts de 40 mille hommes, pousseraient devant eux
Wittgenstein et Steinghel, les rejetteraient au del de la Dwina,
et lui ramneraient ensuite sur la Brzina ces 40 mille hommes
victorieux, comme Schwarzenberg et Reynier devaient y amener de
leur ct les 40 mille dont ils disposaient, aprs avoir battu
Tchitchakoff. On et ainsi runi 80 mille hommes, avec lesquels on
aurait pu frapper un grand coup sur les Russes avant la fin de la
campagne. Mais tout avait t illusion du ct de la Dwina comme du
ct du Dniper. D'abord aprs la seconde bataille de Polotsk, qui
avait entran l'vacuation de cette place importante, le gnral
bavarois de Wrde s'tait laiss sparer du 2e corps, et tait rest
avec ses cinq ou six mille Bavarois vers Glouboko. Le 2e corps, dont
le marchal Oudinot avait repris le commandement, s'tait trouv
rduit  10 mille hommes extnus. Le duc de Bellune, avec les
trois divisions du 9e corps, affaibli par les marches qu'il avait
faites, en conservait  peine 22 ou 23 mille. Les deux marchaux
ne comptaient donc ensemble que 32 ou 33 mille hommes. Opposs 
Wittgenstein et  Steinghel, qui n'en avaient plus que quarante
mille depuis les derniers combats, ils auraient pu les battre. Mais
Wittgenstein avait pris position derrire l'Oula, qui forme comme
nous l'avons dit la jonction de la Dwina avec le Dniper, par le
canal de Lepel et la Brzina. Les deux marchaux avaient essay
d'attaquer Wittgenstein dans une forte position prs de Smoliantzy,
avaient perdu 2 mille hommes sans russir  le dloger, ce qui les
rduisait  30 mille hommes au plus, et n'avaient rien os tenter de
dcisif, craignant de compromettre un corps qui tait la dernire
ressource de Napolon. Peut-tre avec plus d'accord et plus de
dcision, il leur et t possible d'entreprendre davantage, mais
leur situation tait difficile, et leur perplexit bien naturelle.
Sur les instances du gnral Dode, ils s'taient runis aprs un
moment de sparation, afin d'agir ensemble, et ils attendaient
 Czria,  deux marches sur la droite de la route que suivait
Napolon, ses intentions dfinitives. Ce sont ces intentions que le
gnral Dode venait chercher  connatre, aprs lui avoir expos fort
exactement ce qui s'tait pass du ct de la Dwina[40].

[Note 40: La part que le gnral Dode eut  ces vnements, les
scnes dont il fut tmoin, ont t rapportes de la manire la plus
diffrente, et toujours la plus inexacte, ce qui s'explique parce
que jamais il n'avait donn de communications prcises sur ce point
important d'histoire. Cet homme respectable et vridique, l'un des
plus clairs et des meilleurs de notre temps, excuteur, de moiti
avec le marchal Vaillant, du beau monument lev  la dfense de la
France dans les fortifications de Paris, voulut bien en 1849, quelque
temps avant sa mort, crire une relation dtaille de tout ce qu'il
avait vu  l'poque du passage de la Brzina, et me l'adresser. Le
gnral Corbineau avait bien voulu en faire autant quelques annes
auparavant, et c'est dans leurs rcits, signs de leur main, et
dignes de toute croyance, que j'ai puis la plupart des faits qu'on
va lire. Quant au passage mme de la Brzina, c'est galement dans
une narration prcieuse du gnral Chapelle et du colonel Chapuis,
l'un chef d'tat-major du gnral bl, l'autre commandant des
pontonniers, tous deux tmoins oculaires et acteurs principaux, que
j'ai trouv en partie les lments de mon rcit. Je me suis servi en
outre d'une foule de relations manuscrites qui m'ont t fournies par
des tmoins oculaires srieux et dignes de foi. Je puis donc affirmer
la parfaite exactitude des dtails extraordinaires qu'on va lire.]

[Note en marge: Situation de Napolon si la Brzina est occupe par
les gnraux Wittgenstein et Tchitchakoff.]

Si on se rappelle les lieux prcdemment dcrits, on comprendra
aisment quelle tait en ce moment la situation de Napolon. Pour
marcher sur Moscou, il avait pass par l'espace ouvert que laissent
entre eux la Dwina et le Dniper, entre Witebsk et Smolensk. En
partant, il avait la Dwina  sa gauche, le Dniper  sa droite; au
contraire en revenant, il avait le Dniper  sa gauche, la Dwina 
sa droite, et venait de franchir l'ouverture de Smolensk  Witebsk,
puisqu'il tait  Orscha. Mais au del, la Dwina et le Dniper se
trouvaient en quelque sorte runis secondairement par une ligne d'eau
continue, tantt canal, tantt rivire, consistant dans l'Oula qui
est un affluent de la Dwina, dans le canal de Lepel qui joint l'Oula
avec la Brzina, et enfin dans la Brzina elle-mme, qui rejoint
le Dniper au-dessous de Rogaczew. Il fallait donc forcer cette
seconde ligne. Sur sa gauche, autrefois sa droite, Napolon voyait
Tchitchakoff matre de Minsk et des vastes magasins de cette ville,
prt  s'emparer du pont de Borisow sur la haute Brzina. Sur sa
droite, autrefois sa gauche, il voyait Wittgenstein et Steinghel
prts  profiter de la premire fausse manoeuvre des marchaux
Oudinot et Victor, pour gagner en suivant l'Oula la haute Brzina,
et donner la main  Tchitchakoff. Enfin il avait sur ses derrires
Kutusof avec la grande arme russe. Il y avait l beaucoup de chances
de prir, et bien peu de se sauver. Cependant au milieu de toutes
ses peines, Napolon eut une consolation, ce fut d'apprendre que les
corps d'Oudinot et de Victor, quoique trs-affaiblis par le feu, la
marche et le froid, comptaient encore 23 mille hommes, anims du
meilleur esprit, ayant conserv toute leur discipline, et pouvant
avec ce qui lui restait de soldats arms, mettre dans ses mains
une force de cinquante mille hommes, laquelle habilement dirige
serait une sorte de marteau d'armes, dont il saurait bien frapper
tour  tour ceux qui oseraient l'aborder de trop prs. Il fallait
 la vrit s'en servir avec dextrit, et  cet gard on pouvait
s'en fier  lui, car personne ne l'galait dans l'art de manoeuvrer
concentriquement entre des ennemis spars les uns des autres, et il
avait aprs un moment de confusion et d'abattement retrouv toute
l'nergie de ses puissantes facults.

[Note en marge: Fermet de Napolon, et ordres qu'il envoie par le
gnral Dode aux marchaux Victor et Oudinot.]

Malgr l'horreur de cette situation, il se flatta encore de sortir
d'embarras par un dernier, et peut-tre par un clatant triomphe. Il
ordonna au gnral Dode, sans critiquer ce qui avait t fait, de se
rendre auprs des deux marchaux, de prescrire au marchal Oudinot
de se porter sur-le-champ par un mouvement transversal de droite 
gauche, de Czria  Borisow, afin d'y soutenir les Polonais et de
les aider  conserver le pont de la Brzina; au marchal Victor de
rester sur la droite, en face de Wittgenstein et de Steinghel, de les
contenir en leur faisant craindre une manoeuvre de la grande arme
contre eux, et de lui donner ainsi le temps d'atteindre la Brzina.
Si ces instructions, comme on devait le penser, taient bien suivies,
Tchitchakoff tant loign de Borisow par Oudinot, et Wittgenstein
tant contenu par Victor, on pouvait arriver  temps sur la Brzina,
la passer en ralliant Victor et Oudinot, reprendre Minsk et ses
magasins dont Tchitchakoff n'avait pu consommer qu'une bien petite
partie, rallier Schwarzenberg, se trouver ainsi avec 90 mille hommes
dans la main, en mesure d'accabler une ou deux des trois armes
russes, et terminer par un triomphe une campagne brillante jusqu'
Moscou, calamiteuse depuis Malo-Jaroslawetz, mais destine peut-tre
 redevenir brillante, mme triomphale en finissant. Quoique devenu
mfiant envers la fortune, Napolon ne dsespra pas de se relever au
dernier moment, et en renvoyant le gnral Dode, laissa voir un rayon
de satisfaction sur son visage. Il se mit immdiatement en marche
d'Orscha sur Borisow.

[Note en marge: Relchement de temprature en quittant Orscha;
difficults qui en rsultent pour la marche de l'arme.]

Le 20 novembre, il s'tait port d'Orscha sur le chteau de Baranoui.
Il vint le 21  Kokanow, et le 22 se mit en marche pour Bobr. Le
temps, quoique trs-froid encore, s'tait tout  coup relch de son
extrme rigueur. Mais on ne s'en trouvait pas mieux. Les superbes
bouleaux qui bordaient la route laissaient s'couler en gouttes de
pluie la neige et la glace dont ils taient couverts, et les soldats
marchaient dans la boue exposs  une humidit qui rendait le froid
plus pntrant. Quant aux voitures d'artillerie, elles avaient la
plus grande peine  rouler au milieu de cette fange  demi glace.
Ainsi malgr les inconvnients d'une temprature rigoureuse, mieux
et valu un terrain solide, des rivires geles, maintenant surtout
que le premier intrt tait d'aller vite. Mais on n'en tait plus
 compter avec le malheur, et on semblait marcher sous ses coups
comme on marche sous la mitraille devant un ennemi qu'on est rsolu 
braver.

[Note en marge: Napolon apprend  Toloczin que les Russes ont enlev
aux Polonais le pont de Borisow, seul pont qui restt pour passer la
Brzina.]

[Note en marge: Immensit du danger, et situation presque dsespre.]

Arriv le 22 au milieu du jour  Toloczin, Napolon reut une
dpche de Borisow, qui lui apprenait la plus cruelle de toutes les
nouvelles, c'est que les gnraux Bronikowski et Dombrowski, aprs
avoir dfendu d'une manire opinitre la tte de pont de Borisow sur
la Brzina, aprs avoir repouss plusieurs assauts, perdu 2  3
mille hommes, caus  l'ennemi une perte au moins gale, bless ou
tu des officiers de la plus grande distinction, notamment le gnral
russe Lambert, avaient t obligs de se retirer en arrire de la
ville de Borisow, et d'abandonner le pont de la Brzina. Ils taient
sur la grande route qu'on suivait,  une marche et demie en avant.
On n'tait plus en effet qu' quelques lieues de l'ennemi qui nous
barrait le passage de la Brzina, et on tait priv du seul pont
sur lequel on pt franchir cette rivire. Comment en jeter un, avec
le peu de moyens dont on disposait, surtout avec aussi peu de temps,
ayant  gauche Tchitchakoff victorieux, qui pouvait venir dtruire
tous nos travaux de passage;  droite Wittgenstein, qui ne manquerait
pas de nous prendre en flanc pendant que nous essayerions de passer,
et par derrire enfin Kutusof, qui, d'aprs toutes les probabilits,
devait nous assaillir en queue tandis que les autres gnraux russes
nous attaqueraient de front ou par ct! Jamais on ne s'tait trouv
dans une position plus affreuse, surtout si on compare cette position
au degr de fortune duquel on tait tomb depuis le passage du Nimen
 Kowno, au mois de juin prcdent. Quelle chute pouvantable en cinq
mois!

[Note en marge: Entretien de Napolon avec le gnral Dode.]

[Note en marge: Sur quel point faut-il essayer de passer la Brzina?]

Napolon, en recevant cette dpche, descendit de cheval, la lut
avec une motion dont il ne laissa rien percer, fit quelques pas
vers un feu de bivouac qu'on venait d'allumer sur la grande route,
et apercevant le gnral Dode qui tait de retour de sa mission
auprs des marchaux Oudinot et Victor, il lui ordonna d'approcher.
 peine le gnral fut-il prs de lui, que Napolon le regardant
avec des yeux dont l'expression tait sans gale, lui adressa ces
simples mots: _Ils y sont_... ce qui se rapportait aux entretiens
antrieurs du gnral avec l'Empereur, et voulait dire: Les Russes
sont  Borisow.--Napolon alors entra dans une chaumire, et talant
sur une table de paysan la carte de Russie, se mit  discuter avec
le gnral Dode les moyens de sortir de cette situation presque
sans issue. Napolon tait affect, mais non abattu. Quelquefois il
tait attentif  la conversation, quelquefois il semblait absent,
coutait sans entendre, regardait sans voir, puis revenait  son
interlocuteur et au sujet de l'entretien. Il laissa au gnral Dode,
dou d'un esprit ferme quoique modeste, l'initiative du parti 
proposer. Le gnral connaissait le cours de la Brzina, qui est
borde sur ses deux rives d'une zone de marcages de plusieurs mille
toises de largeur, et il soutint  l'Empereur qu'il fallait renoncer
 percer par Borisow mme, parce que les Russes brleraient le pont
de cette ville s'ils ne pouvaient le dfendre, et au-dessous de
Borisow, parce que le pays en descendant la Brzina tait toujours
plus bois et plus marcageux. Ce n'taient pas seulement les ponts
sur les eaux courantes qu'on trouverait coups, mais les ponts sur
les marais, beaucoup plus longs et plus difficiles  franchir. Au
contraire, en remontant la Brzina vers son point de jonction avec
l'Oula, dans les environs de Lepel, on arriverait  des endroits
o cette rivire coulait sur des sables, dans un lit peu profond,
et on la franchirait avec de l'eau jusqu' la ceinture. Le gnral
Dode affirmait que jamais le 2e corps, auquel il tait attach, n'en
avait t embarrass dans ses nombreux mouvements. Il proposa donc 
l'Empereur d'appuyer  droite, de rallier en remontant la Brzina
Victor et Oudinot, de passer sur le corps de Wittgenstein, et ce
dtour termin, de rentrer  Wilna par la route de Glouboko.

[Note en marge: Souvenir de Pultawa.]

[Note en marge: Entretien avec le gnral Jomini.]

Napolon, malgr ce qu'on lui disait, n'avait pas encore pu
dtacher son esprit de la route de Minsk, la plus belle, la mieux
approvisionne, sur laquelle il tait certain de rallier, outre
Victor et Oudinot qui taient dj presque runis  lui, le prince
de Schwarzenberg et Reynier, et pouvait se mnager une concentration
de forces de 90,000 soldats arms. Il adressait deux objections 
la proposition du gnral Dode: premirement la longueur du dtour
qui l'loignait de Wilna, et l'exposait  y tre prvenu par les
Russes, et secondement la rencontre probable dans cette direction
de Wittgenstein et de Steinghel, que Victor et Oudinot n'avaient pu
vaincre  eux deux. Le gnral Dode rpondait que probablement on
viterait les deux gnraux russes, que d'ailleurs ils n'auraient pas
vers les sources de la Brzina un terrain aussi facile  dfendre
que sur les bords de l'Oula, et n'oseraient pas tenir lorsqu'ils
verraient Napolon runi aux marchaux Victor et Oudinot. Du
reste, tout en discutant, Napolon, qui n'avait pas besoin qu'on
lui rpondt, car il s'tait fait d'avance  lui-mme toutes les
rponses que le sujet comportait, examinait la carte tale devant
lui, sans presque couter les paroles du gnral Dode, suivait du
doigt la Brzina, puis le Dniper, et, ayant rencontr des yeux
Pultawa, s'cria tout  coup: Pultawa! Pultawa!--puis laissant
l cette carte, et parcourant la chtive pice o avait lieu cet
entretien, se mit  rpter: Pultawa! Pultawa!... sans regarder son
interlocuteur, sans mme faire attention  lui. Le gnral Dode,
saisi de ce spectacle extraordinaire, se taisait, et contemplait avec
un mlange de douleur et de surprise le nouveau Charles XII, cent
fois plus grand que l'ancien, mais, hlas! cent fois plus malheureux
aussi, et en ce moment reconnaissant enfin sa vraie destine.  ce
point de l'entretien arrivrent Murat, le prince Eugne, Berthier,
et le gnral Jomini qui, ayant t gouverneur de la province
pendant la campagne, avait fait comme le gnral Dode une tude
attentive des lieux, et tait fort capable de donner un avis. Le
gnral Dode, par modestie, crut devoir se retirer, et sortit sans
que Napolon, toujours distrait, s'en apert. En voyant le gnral
Jomini, Napolon lui dit: Quand on n'a jamais eu de revers, on doit
les avoir grands comme sa fortune...--Puis il provoqua l'opinion du
gnral. Celui-ci, partageant en un point l'avis du gnral Dode,
jugeait impossible de traverser la Brzina au-dessous de Borisow,
mais trouvait bien long, bien fatigant, pour une arme dj puise,
de remonter la Brzina afin d'aller franchir cette rivire vers
ses sources. Il pensait, d'aprs les rapports du pays, qu'il tait
possible de passer droit devant soi, un peu au-dessus de Borisow,
et ds lors de rejoindre la route de Smorgoni, la plus courte pour
aller  Wilna, et la moins dvaste par les armes belligrantes.
L'vnement prouva bientt que cet avis tait fort sage. Napolon,
sans le combattre, car il coutait  peine, parut se reporter
tout  coup au temps de ses plus brillantes oprations, et, se
plaignant de tout le monde, marchant et parlant avec une animation
extraordinaire, se mit  dire que si tous les coeurs n'taient pas
abattus (et en prononant ces paroles il semblait regarder ses
principaux lieutenants prsents autour de lui), il aurait une bien
belle manoeuvre  excuter, ce serait de remonter vers la haute
Brzina, comme le lui conseillait le gnral Dode, et au lieu d'y
chercher seulement un passage, de se jeter sur Wittgenstein, de
l'enlever, de le faire prisonnier. Il ajoutait que si, en rentrant en
Pologne aprs de grands malheurs, il emmenait cependant avec lui une
arme russe prisonnire, l'Europe reconnatrait Napolon, la grande
arme et la fortune de l'Empire! Son imagination s'exaltant  mesure
qu'il parlait, il embellissait de mille dtails qui la rendaient
vraisemblable cette supposition avec laquelle il consolait sa
dtresse actuelle. Le gnral Jomini se contenta de lui rpondre que
ce beau mouvement serait excutable sans doute, mais en Italie, en
Allemagne, dans des pays o l'on rencontrait partout de quoi vivre,
et avec une arme saine et vigoureuse, que de longues privations
n'auraient pas entirement puise. Il et pu ajouter, mais ce
n'tait pas le moment, que celui qui trouve les caractres nervs,
les a le plus souvent nervs lui-mme en abusant de leur dvouement,
et ressemble  l'imprudent cavalier qui a tu de fatigue le cheval
destin  le porter!

[Note en marge: Napolon choisit avec une incomparable sret de coup
d'oeil le point o il faut passer la Brzina.]

[Note en marge: Il se dcide  la passer un peu au-dessus de Borisow.]

Napolon ne tint pas plus compte des observations qu'on lui fit, que
des rves brillants auxquels il venait de se livrer, et qui n'taient
que les prliminaires  travers lesquels son puissant esprit allait
arriver  sa vritable dtermination. Son parti, en effet, tait pris
avec ce tact, avec ce discernement qui taient infaillibles, quand de
tristes entranements ne l'garaient pas, et le danger tait assez
grand, assurment, pour se garder de toute erreur. Passer  gauche,
au-dessous de Borisow, lui semblait impossible aprs avoir entendu
le gnral Dode. Passer  droite et au-dessus, tait trop long,
l'exposait  tre prvenu sur Wilna, et il partageait en ce point
l'avis du gnral Jomini. Percer droit devant lui pour aller par le
plus court chemin sur Wilna, de manire  devancer tous ceux qui le
menaaient en flanc et par derrire, tait le meilleur, le plus sage
de tous les plans, quoique le plus modeste. Mais la difficult tait
immense, puisqu'il fallait, ou reprendre le pont de Borisow sur les
Russes, ou en jeter un dans les environs, malgr tous les ennemis qui
nous serraient de prs, deux succs bien peu vraisemblables,  moins
d'un dernier coup de fortune gal  ceux que Napolon avait eus dans
ses plus beaux jours. Il n'en dsespra pas, et rsolut de se porter
droit sur la Brzina, de pousser vivement Oudinot sur Borisow afin
de reprendre ce point, et s'il n'y parvenait pas, de chercher un
passage dans les environs.

Il adressa les instructions convenables  Oudinot, qui arrivait
prcisment sur notre droite, et il se porta lui-mme  Bobr pour
veiller de sa personne  l'excution de ses volonts. L'intrt de
n'tre pas pris lui et toute son arme lui avait rendu l'ardente
activit de ses premiers temps, et il cessait d'tre empereur pour
devenir gnral. Retrouverait-il avec ses qualits sa bonne fortune?
Ce n'tait pas certain, mais c'tait possible.

[Note en marge: Miraculeuse arrive du gnral Corbineau.]

[Note en marge: Ce brave gnral, poursuivi par une nue de Cosaques,
tandis qu'il cherche  rejoindre le 2e corps, dcouvre un point de
passage sur la Brzina.]

Il semble, en effet, qu'en ce moment la fortune lasse de tant
de rigueurs, lui accordait enfin un miracle pour le sauver des
dernires humiliations. On a vu que le marchal Saint-Cyr, aprs
l'vacuation de Polotsk, avait dtach du 2e corps le gnral de
Wrde pour l'opposer  Steinghel, et que ce gnral bavarois, par
got ou par circonstance, s'tait laiss isoler du 2e corps, et
confiner dans les environs de Glouboko. Il avait conserv avec
lui la division de cavalerie lgre du gnral Corbineau, compose
des 7e et 20e de chasseurs, et du 8e de lanciers, division que le
2e corps regrettait beaucoup et rclamait avec instance. Parti de
Glouboko le 16 novembre pour se runir au 2e corps, le gnral
Corbineau tait venu successivement  Dolghinow,  Pletchenitzy, 
Zembin, tout prs de Borisow, et tait tomb au milieu des partis
ennemis que l'amiral Tchitchakoff avait lancs en avant pour se
lier avec Wittgenstein sur la haute Brzina. Au nombre de ces
partis se trouvait un corps de 3 mille Cosaques, sous l'aide de camp
Czernicheff, qu'Alexandre venait d'envoyer tour  tour  Kutusof,
 Tchitchakoff,  Wittgenstein, pour leur communiquer le fameux
plan d'agir sur les derrires de Napolon, et les amener  marcher
d'accord. L'aide de camp Czernicheff, ayant quitt Tchitchakoff
qui tait sur la droite de la Brzina, remontait cette rivire,
et cherchait  la passer pour aller joindre Wittgenstein sur la
rive gauche, et amener un concert d'efforts contre Napolon, qui
tait aussi sur la rive gauche. Chemin faisant il avait eu la bonne
fortune de dlivrer le gnral Wintzingerode, envoy en France comme
prisonnier, et, par un hasard moins heureux pour lui, avait heurt
en passant le gnral Corbineau. Celui-ci, qui sous les apparences
les plus simples runissait  beaucoup de finesse un grand courage,
n'avait pas perdu la tte, quoiqu'il n'et que 700 chevaux, s'tait
dbarrass  coups de sabre de ses assaillants, et avait pouss
jusque prs de Borisow, o les Russes taient dj entrs. Trouvant
les Russes devant lui  Borisow, les ayant laisss la veille sur
ses derrires, il n'avait vu qu'une manire de se tirer d'embarras,
c'tait de traverser la Brzina, et d'aller  la rencontre de la
grande arme, qui devait lui offrir un refuge assur. Il ne se
doutait pas qu'en voulant se sauver, il la sauverait, et qu'elle
tait tellement affaiblie en cavalerie que 700 chevaux seraient un
important secours  lui apporter. Il s'tait donc mis  longer la
rive droite de la Brzina au-dessus de Borisow, cherchant s'il
n'y aurait pas un gu praticable, lorsqu'il avait aperu sortant de
l'eau un paysan polonais, qui venait de la franchir, et qui lui avait
indiqu, vis--vis du village de Studianka,  trois lieues au-dessus
de Borisow, un endroit o les chevaux pouvaient passer avec de l'eau
jusqu'aux reins. La Brzina, noirtre et fangeuse, charriait de
gros glaons fort dangereux. Le gnral nanmoins avait form sa
cavalerie en colonne serre, tait entr dans l'eau et avait pass la
rivire en perdant une vingtaine d'hommes entrans par les glaons.
Heureux d'avoir surmont cet obstacle, il avait gagn au galop
Lochnitza, et enfin Bobr, o il avait rencontr le marchal Oudinot
coupant transversalement la route de Smolensk  Bobr pour marcher sur
Borisow. Le gnral Corbineau avait fait son rapport  son marchal,
et rejoint ensuite le 2e corps auquel il appartenait. Presque au mme
moment le marchal Oudinot, se jetant brusquement sur Borisow, y
avait surpris, envelopp l'avant-garde du comte Pahlen, fait cinq 
six cents prisonniers, tu ou bless un nombre gal d'hommes, enlev
plusieurs centaines de voitures de bagages, pris la ville, et fondu
ensuite sur le pont, que les Russes, presss de s'enfuir, avaient
brl, dsesprant de le dfendre. Borisow tait donc aux mains du
2e corps, sans que notre position ft amliore, puisque le pont de
la Brzina tait brl; mais la dcouverte inattendue du gnral
Corbineau faisait luire un rayon d'esprance, et le marchal Oudinot
dpcha le gnral  Bobr auprs de l'Empereur.

[Note en marge: D'aprs le rapport du gnral Corbineau, Napolon se
dcide  choisir le point de Studianka au-dessus de Borisow, pour y
jeter un pont.]

[Note en marge: Fausse dmonstration ordonne au-dessous de Borisow
pour tromper les Russes.]

Napolon connaissait et aimait les frres Corbineau, dont l'an
avait t tu  ct de lui  Eylau. Il accueillit celui-ci comme
un envoy du ciel, le questionna longuement, lui fit dcrire
minutieusement les lieux, bien expliquer la possibilit de passer la
rivire  Studianka sur de simples ponts de chevalets, et rsolut
sur-le-champ de l'essayer. Il renvoya sans diffrer le gnral
Corbineau  Oudinot, avec ordre de commencer tout de suite et
trs-secrtement les prparatifs de passage  Studianka, au-dessus
de Borisow, mais en faisant des dmonstrations trs-apparentes
au-dessous de cette ville, de manire  tromper Tchitchakoff, et 
dtourner son attention du vritable point o l'on voulait passer.
Ce n'tait pas tout, en effet, que d'avoir miraculeusement trouv un
point o, grce au peu de profondeur de la Brzina, des chevalets
suffiraient pour la franchir. Il fallait que le travail auquel on
allait se livrer restt assez longtemps inaperu de l'ennemi pour
que l'on et le moyen de porter sur l'autre rive des forces capables
d'arrter les Russes de Tchitchakoff, et de les empcher de s'opposer
au passage. Napolon ordonna mme  Oudinot de rpandre dans l'arme
le bruit qu'on devait passer au-dessous de Borisow, afin d'y attirer
la foule des tranards et de rendre complte chez l'ennemi l'illusion
qui pouvait seule nous sauver.

Le gnral Corbineau quittant Napolon le 23 novembre fort tard,
rejoignit en toute hte le marchal Oudinot, et celui-ci ds le
lendemain matin 24, se conformant aux ordres qu'il venait de
recevoir, fit les dmonstrations prescrites au-dessous de Borisow,
puis profitant de la nuit et des bois qui bordaient la Brzina,
envoya secrtement le gnral Corbineau avec ce qu'il avait de
pontonniers pour commencer les travaux de passage  Studianka.
C'tait une grande et difficile opration, car il fallait trouver
des bois prpars, ou en prparer, les disposer, les fixer dans
l'eau, tout cela devant les avant-postes de Tchitchakoff, qui, aprs
la perte de Borisow, tait rest sur l'autre rive, et avait des
vedettes jusque vis--vis de Studianka. Il y avait donc cent chances
d'insuccs contre une ou deux de russite.

Pendant ce temps, Napolon s'tait transport le 24  Lochnitza, sur
la route de Borisow, se proposant d'arriver le lendemain 25 avec
la garde  Borisow mme, pour confirmer les Russes dans la pense
qu'il voulait passer au-dessous de cette ville, tandis qu'il tait
rsolu au contraire  passer au-dessus, c'est--dire  Studianka,
et  se rendre secrtement en ce dernier endroit au moyen d'un
chemin de traverse. Il avait expdi au marchal Davout, qui depuis
la bataille de Krasno formait de nouveau l'arrire-garde, l'ordre
de hter le pas, afin d'acclrer le passage de la Brzina si on
parvenait  se procurer les moyens de la franchir, mais avant tout il
avait envoy le gnral bl avec les pontonniers et leur matriel
directement  Studianka, pour excuter la construction des ponts que
les pontonniers du 2e corps n'avaient pu que commencer.

[Note en marge: Le gnral bl charg de jeter deux ponts 
Studianka.]

Le moment tait venu o le respectable gnral bl allait couronner
sa carrire par un service immortel. Du matriel que Napolon avait
fait dtruire  Orscha, il avait sauv six caissons renfermant des
outils, des clous, des crampons, tous les fers enfin ncessaires 
la construction des ponts de chevalets, et deux forges de campagne.
Ces diverses voitures tant bien atteles avaient la possibilit de
cheminer rapidement. Dans sa profonde prvoyance, le gnral bl
s'tait rserv deux voitures de charbon, afin de pouvoir forger sur
place les pices dont on manquerait. Il lui restait de son corps
quatre cents pontonniers prouvs, sur lesquels il avait conserv un
empire absolu. bl et Larrey taient les deux hommes de bien que
toute l'arme continuait  respecter et  couter, mme quand ils lui
demandaient des choses presque impossibles.

[Note en marge: Noble dvouement des pontonniers  la voix du gnral
bl.]

Le gnral bl partit donc le 24 au soir de Lochnitza pour Borisow
avec ses quatre cents hommes, suivi de l'habile gnral Chasseloup,
qui avait encore quelques sapeurs, mais sans aucun reste de
matriel, et qui tait digne de s'associer  l'illustre chef de
nos pontonniers. On marcha toute la nuit, on atteignit Borisow le
25  5 heures du matin, on y laissa une compagnie pour faire les
trompeurs apprts d'un passage au-dessous de cette ville, et on
s'engagea ensuite  travers les marcages et les bois pour remonter,
par un mouvement  droite, le bord de la rivire jusqu' Studianka.
On n'arriva en cet endroit que dans l'aprs-midi du 25. Dans son
impatience, Napolon aurait voulu que les ponts fussent tablis le
25 au soir. C'tait chose impossible, mais ils pouvaient l'tre
le 26 en travaillant toute la nuit, ce qu'on tait bien dcid 
faire, quoiqu'on et march les deux nuits et les deux journes
prcdentes. Le gnral bl parla  ses hommes, leur dit que le
sort de l'arme tait en leurs mains, leur communiqua ses nobles
sentiments, et en obtint la promesse du dvouement le plus absolu. Il
fallait, par un froid qui tait tout  coup redevenu des plus vifs,
travailler dans l'eau toute la nuit et toute la journe du lendemain,
au milieu d'normes glaons, peut-tre sous les boulets de l'ennemi,
sans une heure de repos, en prenant -peine le temps d'avaler, au
lieu de pain, de viande et d'eau-de-vie, un peu de bouillie sans
sel. C'tait  ce prix que l'arme pouvait tre sauve. Tous ces
pontonniers le promirent  leur gnral, et on va voir comment ils
tinrent parole.

[Note en marge: Nature du travail  excuter.]

Les pontonniers que le marchal Oudinot avait envoys avaient dj
prpar quelques chevalets, mais ils ne possdaient pas la mme
exprience que ceux du gnral bl, et il fallut recommencer le
travail. Le gnral bl avait pour le seconder des officiers
dignes de s'associer  son oeuvre, notamment son chef d'tat-major
Chapelle, et le colonel d'artillerie Chapuis. N'ayant ni le temps
d'abattre des bois ni celui de les dbiter, on alla au malheureux
village de Studianka, on en dmolit les maisons, on en retira les
bois qui semblaient propres  l'tablissement d'un pont, on forgea
les fers ncessaires pour les lier, et avec les uns et les autres on
construisit une suite de chevalets.  la pointe du jour du 26, on fut
prt  plonger ces chevalets dans l'eau de la Brzina.

[Note en marge: Anxit de tous ceux qui entourent Napolon, car il
s'agit de savoir s'il sera prisonnier des Russes.]

[Note en marge: On apprend avec joie que l'amiral Tchitchakoff n'est
pas encore  Studianka.]

Napolon, aprs s'tre port de Lochnitza  Borisow, et avoir
couch au chteau de Staro-Borisow (voir les cartes n{os} 55 et
57), tait accouru au galop  Studianka ds le 26 au matin, pour
assister  l'tablissement des ponts. Arriv avec ses lieutenants,
Murat, Berthier, Eugne, Caulaincourt, Duroc, qui tous avaient
l'expression de la plus profonde anxit sur leur visage, car en
ce moment il s'agissait de savoir si le matre du monde serait le
lendemain prisonnier des Russes, il regardait travailler, et n'osait
presser des hommes qui,  la voix de leur respectable gnral,
dployaient tout ce qu'ils avaient de force et d'intelligence. Ce
n'tait pas tout que de plonger hardiment dans cette eau glaciale
pour y fixer les chevalets, il fallait encore achever ce difficile
ouvrage malgr l'ennemi, dont on apercevait les vedettes sur la rive
oppose. tait-il l seulement avec quelques Cosaques ou avec tout un
corps de troupes? Aurait-on quelques coureurs  carter ou une arme
entire  combattre au moment du passage? Telle tait la question
qu'il importait d'claircir. Le marchal Oudinot avait un aide de
camp aussi adroit qu'intelligent, dou en outre du plus rare courage.
Cet aide de camp, qui tait le chef d'escadron Jacqueminot, suivi de
quelques cavaliers portant en croupe un voltigeur, s'lana  cheval
dans la Brzina. La traversant tantt  gu, tantt  la nage, il
atteignit l'autre rive hrisse de glaons qui rendaient l'abordage
trs-difficile. Il surmonta ces difficults, fondit sur un petit bois
occup par quelques Cosaques, et s'en empara. On n'apercevait qu'un
trs-petit nombre d'ennemis, et le chef d'escadron Jacqueminot vint
porter  Napolon cette bonne nouvelle. Il aurait fallu cependant un
prisonnier pour se renseigner plus exactement sur ce qu'on avait 
craindre ou  esprer. Le brave Jacqueminot repassa la Brzina, prit
avec lui quelques cavaliers dtermins, se jeta sur un poste russe
qui se chauffait autour d'un grand feu, enleva un sous-officier, et
le ramena dans le petit bois o il avait tabli son dtachement. Puis
le forant  monter en croupe avec lui, et traversant de nouveau
la Brzina, il l'amena aux pieds de Napolon. On interrogea le
prisonnier, et on apprit avec une satisfaction facile  comprendre
que Tchitchakoff tait avec le gros de ses forces devant Borisow,
tout occup du prtendu passage des Franais au-dessous de cette
ville, et qu' Studianka il n'y avait qu'un dtachement de troupes
lgres.

[Note en marge: Le gnral Corbineau jet sur la rive droite de la
Brzina pour carter les Cosaques.]

Il fallait se hter de profiter de ces heureuses conjonctures. Mais
les ponts n'taient pas prts. Le brave Corbineau avec sa brigade
de cavalerie prenant en croupe un certain nombre de voltigeurs
s'engagea dans la Brzina, la traversa, comme il avait dj fait,
ces cavaliers ayant pied quelquefois, quelquefois ports par leurs
chevaux  la nage, et quelquefois aussi emports par le torrent. Le
lit de la rivire franchi, il surmonta les difficults que prsentait
le bord hriss de glaons, et vint s'tablir en force dans le bois
qui devait nous servir d'appui. Il manquait d'artillerie, Napolon y
suppla en disposant sur la rive gauche une quarantaine de bouches
 feu, qui devaient tirer d'une rive  l'autre par-dessus la tte
de nos hommes, au risque de les atteindre. Mais dans la situation
o l'on se trouvait on n'en tait pas  compter les inconvnients.
Cette premire opration termine, on pouvait se flatter de rester
matre de la rive droite jusqu' ce que les ponts tant achevs,
l'arme pt dboucher tout entire. L'toile de Napolon semblait
reluire, et ses officiers groups autour de lui la salurent avec un
sentiment de joie qu'ils n'avaient pas prouv depuis longtemps.

[Note en marge: Construction de deux ponts, un pour les pitons, un
pour les voitures.]

[Note en marge: Le corps d'Oudinot heureusement transport sur
l'autre ct de la Brzina.]

[Note en marge: Gravit du danger qui reste encore  surmonter.]

Tout dpendait maintenant de l'tablissement des ponts. Le projet
tait d'en jeter deux  cent toises de distance, l'un  gauche pour
les voitures, l'autre  droite pour les pitons et les cavaliers.
Cent pontonniers taient entrs dans l'eau, et s'aidant de petits
radeaux qu'on avait construits pour cet usage, avaient commenc 
fixer les chevalets. L'eau gelait, et il se formait autour de leurs
paules, de leurs bras, de leurs jambes, des glaons qui s'attachant
aux chairs, causaient de vives douleurs. Ils souffraient sans se
plaindre, sans paratre mme affects, tant leur ardeur tait grande.
La rivire n'avait en cet endroit qu'une cinquantaine de toises de
largeur, et avec vingt-trois chevalets pour chaque pont on runit
les deux bords. Afin de pouvoir transporter plus tt des troupes
sur l'autre rive, on concentra tous ses efforts sur le pont de
droite, celui qui tait destin aux pitons et aux cavaliers, et 
une heure de l'aprs-midi il fut praticable. Napolon avait amen 
Studianka le corps du marchal Oudinot, et avait remplac celui-ci 
Borisow par les troupes qui suivaient. Il fit immdiatement passer
sur la rive droite les divisions Legrand et Maison, les cuirassiers
de Doumerc, composant le 2e corps, et y joignit les restes de la
division Dombrowski, le tout montant  9 mille hommes environ. On fit
rouler avec beaucoup de prcaution deux bouches  feu sur le pont
des pitons, et arm de ces moyens Oudinot, se rabattant brusquement
 gauche, fondit sur quelques troupes d'infanterie lgre que le
gnral Tchaplitz, commandant l'avant-garde de Tchitchakoff, avait
portes sur ce point. Le combat fut vif, mais court. On tua deux
cents hommes  l'ennemi, et on put s'tablir dans une bonne position,
de manire  couvrir le passage. On avait le temps, en employant
bien la fin de cette journe du 26 et la nuit suivante, de faire
passer assez de troupes pour tenir tte  l'amiral Tchitchakoff.
Il est vrai qu'il fallait au moins deux jours pour que l'arme
parvenue tout entire  Studianka et franchi les deux ponts, et en
deux jours Tchitchakoff pouvait se concentrer devant le point de
passage pour nous empcher de dboucher sur la rive droite. De son
ct Wittgenstein, qui tait comme nous sur la rive gauche, pouvait
culbuter Victor, et se jeter dans notre flanc droit, pendant que
Kutusof viendrait assaillir nos derrires. Dans ce cas la confusion
devait tre pouvantable, et il tait  craindre que la tentative de
passage ne se convertt en un dsastre. Pourtant une moiti de nos
dangers tait heureusement surmonte, et il tait permis d'esprer
qu'on surmonterait l'autre moiti.

[Note en marge: Achvement des deux ponts.]

[Note en marge: Premire rupture du pont des voitures.]

 quatre heures de l'aprs-midi le second pont fut termin, et
Napolon s'employa de sa personne  faire dfiler sur la rive droite
tous ceux qui arrivaient. Quant  lui, il voulut demeurer sur la
rive gauche, pour ne passer que des derniers. Le gnral bl, sans
prendre lui-mme un moment de repos, fit coucher sur la paille une
moiti de ses pontonniers, afin qu'ils pussent se relever les uns les
autres dans la pnible tche de garder les ponts, d'en exercer la
police, et de les rparer s'il survenait des accidents. Dans cette
journe, on fit passer la garde  pied, et ce qui restait de la garde
 cheval. On commena ensuite le dfil des voitures de l'artillerie.
Par malheur le pont de gauche destin aux voitures chancelait sous
le poids norme des charrois qui se succdaient sans interruption.
Press comme on tait, on n'avait pas eu le temps d'quarrir les bois
formant le tablier du pont. On s'tait servi de simples rondins, qui
prsentaient une surface ingale, et pour adoucir les ressauts des
voitures, on avait mis dans les creux de la mousse, du chanvre, du
chaume, tout ce qu'on avait pu arracher du village de Studianka. Mais
les chevaux enlevaient avec leurs pieds cette espce de litire, et
les ressauts tant redevenus trs-rudes, les chevalets qui portaient
sur les fonds les moins solides avaient flchi, le tablier avait
form ds lors des ondulations, et  huit heures du soir trois
chevalets s'taient abms avec les voitures qu'ils portaient dans le
lit de la Brzina.

[Note en marge: Premire rparation de l'accident survenu au pont des
voitures.]

On fut oblig de remettre  l'ouvrage nos hroques pontonniers, et
de les faire rentrer dans l'eau, qui tait si froide qu' chaque
instant la glace brise se reformait. Il fallait la rompre  coups
de hache, se plonger dans l'eau, et placer de nouveaux chevalets 
une profondeur de six  sept pieds, quelquefois de huit dans les
endroits o le pont avait flchi. Elle n'tait ailleurs que de quatre
 cinq pieds.  onze heures du soir le pont redevint praticable.

[Note en marge: Incomparable dvouement du vieux gnral bl.]

Le gnral bl, qui avait eu soin de tenir veills une moiti de
ses hommes, tandis que l'autre dormait (lui veillant toujours),
fit construire des chevalets de rechange afin de parer  tous les
accidents. L'vnement prouva bientt la sagesse de cette prcaution.
 deux heures de la nuit trois chevalets cdrent encore au pont de
gauche, celui des voitures, et par malheur au milieu du courant, l
o la rivire avait sept ou huit pieds de profondeur. Il fallait de
nouveau se mettre au travail, et cette fois excuter ce difficile
ouvrage au milieu des tnbres. Les pontonniers grelottants de
froid, mourants de faim, n'en pouvaient plus. Le vnrable gnral
bl, qui n'avait pas comme eux la jeunesse et l'avantage d'un peu
de repos pris, souffrait plus qu'eux, mais il avait la supriorit
de son me, et il la leur communiqua par ses paroles. Il fit appel
 leur dvouement, leur montra le dsastre assur de l'arme s'ils
ne parvenaient  rtablir le pont, et sa vertu fut coute. Ils se
mirent  l'oeuvre avec un zle admirable. Le gnral Lauriston, qui
avait t envoy par l'Empereur pour savoir la cause de ce nouvel
accident, serrait en versant des larmes la main d'bl, et lui
disait: De grce, htez-vous, car ces retards nous menacent des
plus grands prils.--Sans s'impatienter de ces instances, le vieil
bl, qui ordinairement avait la rudesse d'une me forte et fire,
lui rpondait avec douceur: Vous voyez ce que nous faisons...
et retournait non pas stimuler ses hommes, qui n'en avaient pas
besoin, mais les encourager, les diriger, et quelquefois plonger
sa vieillesse dans cette eau glace que leur jeunesse supportait 
peine.  six heures du matin (27 novembre) ce second accident fut
rpar, et le passage du matriel d'artillerie put recommencer.

[Note en marge: Obstination des tranards  rester sur la rive gauche
de la Brzina pendant la nuit du 26 au 27, parce qu'ils y ont trouv
de la paille et du bois  brler.]

Le pont de droite, consacr aux pitons et aux fantassins, n'ayant
pas eu les mmes secousses  essuyer, n'avait pas cess un moment
d'tre praticable, et on aurait pu faire couler dans cette nuit du
26 au 27 novembre presque toute la masse dsarme. Mais l'attrait
de quelques granges, d'un peu de paille, de quelques vivres trouvs
 Studianka, en avait retenu une grande partie sur la gauche de
la rivire. Quoique le froid qui avait repris ne ft pas encore
suffisant pour arrter l'eau courante, nanmoins tous les marais aux
approches de la rivire taient gels, ce qui tait fort heureux,
car sans cette circonstance on n'aurait pas pu les franchir. On
avait donc allum sur la glace des marcages des milliers de feux,
et, pour ne pas aller courir ailleurs la chance de bivouacs moins
supportables, dix ou quinze mille individus s'taient tablis sur la
rive gauche sans vouloir la quitter, de manire que la ngligence
des pitons rendit inutile le pont de droite, tandis que les deux
ruptures survenues coup sur coup rendaient inutile celui de gauche,
pendant cette nuit du 26 au 27, temps prcieux qu'on devait bientt
regretter amrement!

[Note en marge: Passage d'une grande partie de l'arme dans la
journe du 27.]

Le matin du 27, Napolon traversa les ponts avec tout ce qui
appartenait  son quartier gnral, et alla se loger dans un petit
village, celui de Zawnicky, sur la rive droite, derrire le corps
du marchal Oudinot. Toute la journe il se tint  cheval pour
acclrer lui-mme le passage des divers dtachements de l'arme. Ce
qui restait du 4e corps (prince Eugne), du 3e (marchal Ney), du 5e
(prince Poniatowski), du 8e (Westphaliens), passa dans cette journe.
C'taient  peine deux mille hommes pour chacun des deux premiers,
cinq ou six cents pour chacun des deux autres, c'est--dire deux ou
trois cents hommes arms par rgiment, persistant  se tenir avec
leurs officiers autour des aigles, qu'ils conservaient prcieusement
comme le dpt de leur honneur. La dsorganisation depuis Krasno
avait fait des progrs effrayants par suite de la lassitude
croissante, laquelle tait cause que beaucoup de soldats, mme de
trs-bonne volont, restaient en arrire, et une fois en retard
demeuraient machinalement dans l'immense troupeau des hommes marchant
sans armes.

[Note en marge: Arrive et passage du 1er corps.]

Vers la fin du jour arriva le 1er corps, sous son chef, le
marchal Davout, qui depuis Krasno avait recommenc  diriger
l'arrire-garde. C'tait le seul qui et conserv un peu de tenue
militaire. L'immortelle division Friant, devenue division Ricard,
avait pri presque tout entire  Krasno, et ses dbris suivaient
confusment le 1er corps. Les quatre divisions restantes prsentaient
trois  quatre mille hommes, mais arms, rangs autour de leurs
drapeaux, et amenant leur artillerie. Le marchal Davout, plus triste
que de coutume, prouvait une sorte de rvolte intrieure en voyant
l'arme rduite  un tel tat. Moins soumis, il et laiss clater
son irritation. Les complaisants qui dans cette affreuse situation
n'avaient pas encore perdu le courage de flatter, peignaient 
Napolon la tristesse du marchal comme une faiblesse, et exaltaient
 qui mieux mieux la belle sant, la bonne humeur du marchal Ney,
dont la rsistance  toutes les misres tait, en effet, admirable.
Pour bien flatter Napolon en ce moment, il fallait n'avoir ni froid,
ni faim, ni sommeil, ni aucune trace de maladie! Malheureusement
toutes les sants ne se prtaient pas  ce genre de flatterie.

[Note en marge: Distribution de nos forces pour la journe du 28, qui
s'annonce comme la plus difficile.]

Le 9e corps, celui du marchal Victor, aprs avoir lentement
rtrograd devant Wittgenstein, auquel il disputait le terrain pied
 pied, venait enfin de se replier en couvrant la grande arme. Il
s'tait plac entre Borisow et Studianka, de manire  protger ces
deux positions. On avait bien prvu que le passage serait peu troubl
pendant les deux premires journes, celle du 26 et du 27, parce que
sur la rive droite Tchitchakoff, ignorant le vrai point de passage,
cherchait  nous arrter au-dessous de Borisow, et que sur la rive
gauche Wittgenstein et Kutusof n'ayant pas encore eu le temps de se
runir, ne nous serraient pas d'assez prs. Il tait probable que le
passage serait moins paisible le 28, que Tchitchakoff mieux clair
nous attaquerait violemment sur la rive o nous avions commenc 
descendre, et que Wittgenstein et Kutusof arrivs enfin sur notre
flanc et nos derrires, nous attaqueraient tout aussi violemment
sur la rive que nous achevions de quitter. Napolon s'attendait
avec raison que la journe dcisive serait celle du lendemain 28,
que Tchitchakoff tcherait de jeter la tte de notre colonne dans
la Brzina, et que Wittgenstein et Kutusof s'efforceraient d'y
jeter la queue. Ne rptant pas ici la faute commise  Krasno,
celle d'une retraite successive, il tait rsolu  se sauver ou 
prir tous ensemble, et en consquence il avait destin Oudinot
pass le premier, Ney et la garde passs aprs Oudinot,  contenir
Tchitchakoff, et Victor,  couvrir la fin du passage avec le 9e
corps. Mettant toujours un extrme soin  tromper Tchitchakoff,
il prescrivit au marchal Victor de laisser  Borisow la division
franaise Partouneaux, dj rduite par les marches, les combats,
de 12 mille hommes  4 mille. Avec la division polonaise Girard et
la division allemande Daendels, ne prsentant pas plus de 9 mille
hommes  elles deux, et 7  800 chevaux, le marchal Victor devait
couvrir Studianka. Voil ce qui survivait des 24 mille hommes avec
lesquels ce marchal avait quitt Smolensk pour aller rejoindre
Oudinot sur l'Oula. En un mois de marche, en quelques combats, 10
 11 mille hommes avaient disparu. Au surplus, la tenue de ce qui
restait tait excellente, et en voyant arriver la grande arme, dont
la gloire faisait rcemment l'objet de leur jalousie, ils taient
saisis de piti, et demandaient  ces soldats accabls, ayant presque
perdu l'orgueil  force de misre, quelles calamits avaient pu les
frapper.--Vous serez bientt comme nous! rpondaient tristement les
vainqueurs de Smolensk et de la Moskowa  la curiosit de leurs
jeunes camarades.--

Napolon avait complt ses dispositions pour la journe redoute
du 28, en ordonnant au marchal Davout, ds qu'il aurait pass, de
s'avancer sur la route de Zembin, qui tait celle de Wilna, afin de
n'tre pas prvenu par les Cosaques  plusieurs dfils importants de
cette route borde de bois et de marcages.

La journe du 27 fut ainsi employe  franchir la Brzina, et 
prparer une rsistance dsespre. Le mme jour, un troisime
accident survint  deux heures de l'aprs-midi, toujours au pont de
gauche. Il fut bientt rpar, mais les voitures arrivant en grand
nombre  la suite des corps, se pressaient  ce pont, et il tait
extrmement difficile de les obliger  ne dfiler que successivement.
Les gendarmes d'lite, les pontonniers avaient des peines infinies
 maintenir l'ordre, et la force dans ce qu'elle a de plus brutal
pouvait seule se faire couter de ces esprits effars.

[Note en marge: Vues et projets des Russes pour la journe du 28.]

[Note en marge: Opinion de Tchitchakoff et motifs de sa rsolution.]

On avait raison de se presser, et on ne se pressait mme pas assez,
surtout au pont des pitons, car l'heure de la crise suprme
approchait. L'ennemi ou tromp, ou en retard, se ravisait, et
accourait enfin. N'ayant pas su nous empcher de jeter des ponts, il
allait nous assaillir au moment o, n'ayant pas fini de les passer,
nous tions encore partags entre les deux rives de la Brzina.
Tchitchakoff heureusement s'tait compltement tromp sur le lieu
qui devait servir  notre passage. Arrivant par la route de Minsk,
ayant pu se convaincre de ses propres yeux des efforts que nous
avions faits pour nous approvisionner dans cette direction, il
avait d considrer Borisow et Minsk comme les points par lesquels
Napolon chercherait  regagner Wilna. La prsence du prince de
Schwarzenberg dans le voisinage de cette route tait pour lui une
raison de plus de croire que Napolon la prendrait pour rallier en
passant l'arme austro-saxonne. Ajoutez que Kutusof inform par des
rapports d'espions que la route de Minsk tait celle de l'arme
franaise, l'avait averti de prendre garde  lui du ct de Borisow,
et au-dessous. Pour Tchitchakoff, qui avait  la fois un chef et un
ennemi dans Kutusof, depuis qu'il l'avait remplac en Orient, un tel
avis tait de grande importance.  se tromper avec Kutusof, il y
avait une excuse. Il n'y en avait pas  se tromper tout seul. Enfin
les dmonstrations de passage ordonnes par Napolon au-dessous de
Borisow, avaient t une dernire cause d'illusion, et le gnral
Tchaplitz ayant signal  l'amiral Tchitchakoff les prparatifs
qu'il apercevait  Studianka, c'taient ces prparatifs, les seuls
srieux, que l'amiral avait pris pour les simples dmonstrations
destines  l'abuser. C'est ainsi que nous ne l'avions eu sur les
bras ni le 26 ni le 27, concentr qu'il tait au-dessous de Borisow.
Pourtant les troupes lgres de Tchaplitz ayant vu bien positivement
le passage d'une arme le soir du 26 et le matin du 27, le gnral
de l'arme d'Orient avait fini par se dtromper, et il avait rsolu
de nous attaquer violemment sur la rive droite. Mais ne voulant le
faire qu'avec le concours des deux autres armes russes places sur
la rive gauche, il s'tait ht de se mettre en rapport avec elles,
et leur avait propos le 28 pour le jour d'une attaque nergique
et simultane. Il devait porter le gros de ses troupes sur le point
de passage choisi par les Franais, et tcher de refouler dans la
Brzina tout ce qui l'avait dj traverse, tandis que Kutusof et
Wittgenstein devaient essayer d'y prcipiter tout ce qui n'aurait pas
achev de la franchir. Afin de lier leurs mouvements, Tchitchakoff
avait imagin de faire passer son arrire-garde sur les restes du
pont brl de Borisow, et de se mettre ainsi en communication avec
Kutusof et Wittgenstein. Il pouvait disposer d'environ 30 ou 32 mille
hommes, dont 10 ou 12 mille en cavalerie, ce qui n'tait pas un
avantage sur le terrain o l'on allait combattre.

[Note en marge: Conduite du gnral Kutusof.]

[Note en marge: Rle et force des trois armes qui doivent assaillir
les Franais le 28.]

Quant  Kutusof et  Wittgenstein, voici quelle tait leur situation.
Kutusof, qui croyait avoir rempli sa tche  Krasno, en livrant
Napolon presque dtruit aux deux armes russes de la Dwina et du
Dniper, qui d'ailleurs n'avait pas le moindre dsir de contribuer
 la gloire de Tchitchakoff, et trouvait ses soldats extnus,
Kutusof s'tait arrt sur le Dniper,  Kopys, afin de procurer
quelque repos  ses troupes, et de leur rendre un peu d'ensemble, car
elles taient de leur ct dans un tat fort misrable. Il s'tait
donc content d'envoyer au del du Dniper Platow, Miloradovitch
et Yermoloff avec une avant-garde d'environ dix mille hommes. Ces
troupes, arrives  Lochnitza, taient prtes  cooprer avec
Tchitchakoff et Wittgenstein  la destruction de l'arme franaise.
Quant  Wittgenstein, ayant ainsi que Steinghel suivi le corps de
Victor, il tait sur les derrires de celui-ci, entre Borisow et
Studianka, avec une trentaine de mille hommes, prt  peser de toutes
ses forces sur Victor pour le jeter dans la Brzina. C'taient donc
environ 72 mille combattants, sans compter les 30 mille rests en
arrire avec Kutusof, qui allaient fondre en queue sur les 12 ou 13
mille hommes de Victor, fondre en tte sur les 9 mille d'Oudinot et
les 7  8 mille de la garde. Eugne, Davout, Junot, tous en marche
sur Zembin, n'taient gure en mesure de servir sur ce point, et 28
ou 30 mille hommes, partags sur les deux rives de la Brzina, gns
par 40 mille tranards, allaient avoir  combattre en tte et en
queue 72 mille hommes, pendant la difficile opration d'un passage de
rivire.

[Note en marge: La lutte commence le 27 au soir contre la division
Partouneaux, laisse devant Borisow.]

[Note en marge: Position prilleuse de la division Partouneaux,
demeure seule  Borisow.]

[Note en marge: Dsastre de la division Partouneaux.]

Cette terrible lutte commena ds le 27 au soir. L'infortune
division franaise Partouneaux, la meilleure des trois de Victor,
avait reu ordre de Napolon de se tenir encore toute la journe du
27 devant Borisow, afin d'y contenir et d'y tromper Tchitchakoff.
Dans cette position, elle tait spare du gros de son corps, qui
tait concentr autour de Studianka, par trois lieues de bois et
de marcages. Il tait donc  craindre qu'elle ne ft coupe par
l'arrive des troupes de Platow, de Miloradovitch et d'Yermoloff, qui
nous avaient suivis sur la grande route d'Orscha  Borisow. Cette
triste circonstance, si facile  prvoir, s'tait en effet ralise,
et l'avant-garde de Miloradovitch, oprant sur la route d'Orscha sa
jonction avec Wittgenstein et Steinghel, s'tait interpose entre
la division Partouneaux consigne  Borisow, et les deux divisions
de Victor charges de couvrir Studianka. La malheureuse division
Partouneaux se trouvait donc coupe,  moins que longeant la gauche
de la Brzina  travers les bois et les marcages, elle ne parvnt
 rejoindre le corps de Victor par le chemin qu'Oudinot avait pris
la veille pour remonter jusqu' Studianka. C'est le 27 au soir que
le gnral Partouneaux s'aperut de cette situation, qui, prilleuse
d'abord, d'heure en heure devenait presque dsespre.  l'instant
o il se sentait assailli sur la route d'Orscha, il se vit tout 
coup attaqu d'un autre ct par les troupes de Tchitchakoff, qui
essayaient de passer la Brzina sur les dbris du pont de Borisow.
Aux immenses prils dont il tait menac se joignait l'affreux
embarras de plusieurs milliers de tranards, qui dans la croyance
d'un passage au-dessous de Borisow, s'y taient accumuls avec
leurs bagages, et attendaient vainement la construction de ponts
qu'on ne jetait pas. Pour mieux tromper l'ennemi, on les avait
tromps eux-mmes, et ils allaient tre sacrifis avec la division
Partouneaux  la terrible ncessit d'abuser Tchitchakoff. Le danger
d'tre envelopp devenant de moment en moment plus vident, les
boulets arrivant de tous cts, le dsordre, la confusion furent
bientt au comble, et les trois petites brigades de Partouneaux,
voulant se former pour se dfendre, se trouvrent comme inondes
de quelques milliers de malheureux, qui poussaient des cris, se
prcipitaient dans leurs rangs, et empchaient toute manoeuvre.
Des femmes faisant partie de la colonne des bagages, ajoutaient
leur pouvante et leurs clameurs  cette scne de dsolation. Le
gnral Partouneaux rsolut nanmoins de se faire jour, et sortant
de Borisow, la gauche  la Brzina, la droite sur les coteaux de
Staro-Borisow, il essaya de remonter  travers le ddale de bois et
de marcages glacs qui le sparaient de Studianka. Form sur autant
de colonnes que de brigades, il s'avana tte baisse, dcid 
s'ouvrir un chemin ou  prir. Il avait 4 mille hommes pour rsister
 40 mille. Les trois brigades, suivies de la cohue pouvante,
firent d'abord quelques progrs; mais accueillies de front par
toute l'artillerie russe qui tait sur les hauteurs, assaillies
en queue par une innombrable cavalerie, elles furent horriblement
maltraites. Le gnral Partouneaux, qui marchait avec la brigade de
droite, la plus menace, voulut se dgager, prit trop  droite, ne
tarda pas  tre spar de ses deux autres brigades, fut envelopp
et presque dtruit. Il ne cda point cependant, refusa de se rendre
malgr plusieurs sommations, et continua de combattre. Ses deux
brigades de gauche, isoles de lui, suivirent son exemple, sans avoir
reu ses ordres. L'ennemi, puis lui-mme, suspendit son feu vers
minuit, certain de prendre jusqu'au dernier homme cette poigne de
braves qui s'obstinait hroquement  se faire gorger. Il esprait
que l'vidence de la situation les amnerait  capituler, et lui
pargnerait une plus grande effusion de sang.  la pointe du jour,
28 au matin, les gnraux russes sommrent de nouveau le gnral
Partouneaux, rest debout sur la neige avec 4 ou 500 hommes de sa
brigade, lui montrrent qu'il tait sans ressources, rduit  faire
tuer inutilement les quelques soldats qu'il avait encore auprs
de lui, et le dsespoir dans l'me il se rendit, ou plutt il fut
pris. Les deux autres brigades, auxquelles on alla porter cette
nouvelle, mirent bas les armes, et les Russes firent environ 2 mille
prisonniers, dernier reste de 4 mille et quelques cents hommes[41].
Un bataillon de 300 hommes russit seul  la faveur des tnbres 
remonter la Brzina, et  gagner Studianka. Les Cosaques purent
ensuite recueillir  coups de lance quelques milliers de tranards
qui taient enferms dans le mme coupe-gorge.

[Note 41: M. de Boutourlin, toujours prodigue de chiffres incroyables
malgr son impartialit d'apprciation, parle de 7 mille prisonniers
faits sur une division qui tait d'environ 4 mille hommes, et dont
2 mille au moins avaient succomb dans le combat. Nous ne faisons
cette remarque que dans l'intrt de la vrit, car ces cruels
dsastres, dont le rcit nous dchire le coeur, sont assez grands
pour que nous n'ayons aucun intrt  les diminuer, ni nos ennemis 
les exagrer. N'ayant sauv que notre gloire, il importe peu d'avoir
sauv quelques hommes de plus, lorsqu'il est malheureusement certain
que presque toute l'arme se trouva dtruite ou disperse  la fin de
la campagne.]

On avait entendu de Studianka, pendant cette cruelle nuit, la
fusillade et la canonnade qui retentissaient du ct de Borisow.
Napolon en tait inquiet, et le marchal Victor bien davantage,
car de l'endroit o il tait, il apprciait mieux le danger de sa
principale division, et pensait que l'ordre de demeurer  Borisow
tait une prcaution inutile, par consquent barbare, puisque aprs
le passage du 26, et surtout aprs celui du 27, il n'tait plus
possible de prolonger l'illusion de l'ennemi, qu'on s'exposait
donc  perdre sans profit 4 mille hommes dont la conservation et
t du plus grand prix. Mais on tait en proie  des soucis de
tant d'espces, qu'on sentait  peine les nouveaux qui venaient
vous assaillir  tout moment. On passa cette nuit dans de cruelles
inquitudes, mais lorsque le silence, survenu le 28 au matin, aurait
pu nous rvler la catastrophe de la division Partouneaux, le feu
commena sur les deux rives de la Brzina,  la rive droite contre
celles de nos troupes qui avaient pass,  la rive gauche contre
celles qui couvraient la fin du passage. Ds lors on ne songea
plus qu' combattre. La canonnade, la fusillade devinrent bientt
extrmement violentes, et Napolon, courant sans cesse  cheval d'un
point  l'autre, allait s'assurer tantt si Oudinot tenait tte 
Tchitchakoff, tantt si bl continuait  maintenir ses ponts, et
si Victor, qu'on voyait aux prises avec Wittgenstein, n'tait pas
prcipit dans les flots glacs de la Brzina, avec la foule qui
n'avait pas achev de franchir cette rivire.

Quoique le feu ft terrible sur tous les points, et emportt des
milliers de victimes qui devaient toutes expirer sur ce champ
lugubre, pourtant sur l'une et l'autre rive on se soutenait. Les
gnraux russes, comme on l'a vu, taient convenus entre eux
d'assaillir les Franais sur les deux rives de la Brzina, et de
les prcipiter tous ensemble dans cette rivire, si toutefois ils
pouvaient y russir. Mais heureusement ils taient si intimids par
la prsence de Napolon et de la grande arme, que mme en ayant tous
les avantages de la situation et du nombre, ils agissaient avec une
extrme rserve, et ne nous pressaient pas avec la vigueur qui aurait
pu dcider notre ruine.

[Note en marge: Combat du marchal Oudinot sur la droite de la
Brzina contre l'arme de Tchitchakoff.]

[Note en marge: Oudinot bless est remplac par Ney.]

Le marchal Oudinot avait eu affaire ds le matin aux troupes
de Tchaplitz et de Pahlen, appuyes par le reste des forces de
Tchitchakoff, et par un dtachement de Yermoloff, qui, pour les
joindre, avait travers la Brzina sur les dbris rpars du pont
de Borisow. Le terrain sur lequel on combattait, appel Ferme de
Brill, et situ sur la rive droite,  la mme hauteur que Studianka
sur la rive gauche, tait une suite de bois de sapins, au milieu
desquels avaient t opres des coupes nombreuses. Les arbres
abattus couvraient encore la terre. Le champ de bataille tait donc
plus propre  des combats de tirailleurs qu' de grandes attaques
en ligne, circonstance trs-favorable pour nos soldats, aussi
intelligents que braves. Le marchal Oudinot, avec les divisions
Legrand et Maison, avec les 1200 cuirassiers du gnral Doumerc,
et les 700 cavaliers lgers du gnral Corbineau, soutenait une
lutte opinitre dans ces bois, tour  tour fort pais ou prsentant
d'assez vastes claircies. C'tait un combat de tirailleurs des plus
vifs, des plus meurtriers, et tout  l'avantage de nos soldats. Les
gnraux Maison, Legrand, Dombrowski, dirigeant leurs troupes avec
autant d'habilet que de vigueur, tantt remplissant les bois d'une
nue de tirailleurs, tantt faisant des charges  la baonnette quand
ils avaient de l'espace, avaient fini par gagner du terrain, et par
rejeter Tchaplitz et Pahlen sur le gros du corps de Tchitchakoff. Le
marchal Oudinot, qui, toujours malheureux au feu, tait aussi prompt
 exposer sa personne que s'il n'et jamais t atteint, avait t
bless, et emport du champ de bataille. Le gnral Legrand avait t
frapp galement, et Ney, sur l'ordre de Napolon, tait accouru
pour remplacer Oudinot. Napolon avait adjoint aux 2 mille hommes
environ qui restaient des corps de Ney et de Poniatowski, 1500 hommes
de la lgion de la Vistule sous Claparde. Il tenait en rserve
Mortier avec 2 mille soldats de la jeune garde, Lefebvre avec 3,500
de la vieille garde, et environ 500 cavaliers, dernier reste de ses
grenadiers et chasseurs  cheval.

[Note en marge: Belle charge des cuirassiers Doumerc.]

[Note en marge: Victoire complte sur la droite de la Brzina.]

La prsence de Ney suffisait pour ranimer les coeurs que
l'loignement forc d'Oudinot et de Legrand avait affects. Se
faisant suivre de Claparde, et conduisant les dbris de son corps,
il s'attacha d'abord  soutenir Maison et Legrand, puis les aida
 rejeter la tte des troupes de Tchitchakoff sur leur corps de
bataille. Le terrain, plus dcouvert en cet endroit, permettait des
attaques en ligne. Ney prescrivit  Doumerc de se tenir prt avec
les cuirassiers  charger vers la droite, et il disposa ses colonnes
d'infanterie de manire  charger lui-mme  la baonnette soit au
centre, soit  gauche. En attendant il tablit un feu d'artillerie
violent sur les masses russes adosses  la partie la plus paisse
des bois. Doumerc, impatient de saisir l'occasion, aperut sur la
droite six ou sept mille Russes de vieille infanterie (c'tait celle
qui depuis trois ans combattait les Turcs) appuys par une ligne de
cavalerie, et fit ses dispositions pour les charger. Afin de garantir
ses flancs pendant qu'il serait engag, il plaa sa cavalerie lgre
 droite, le 4e de cuirassiers  gauche, puis il lana le 7e sur
l'infanterie russe, et se mit en mesure de le soutenir avec le 14e.
Le colonel Dubois, colonel du 7e de cuirassiers, anima ses soldats,
leur dit que le salut de l'arme dpendait de leur courage, ce
qu'il n'eut pas de peine  leur persuader, et fondit au galop sur
l'infanterie russe forme en carr. La charge fut si violente, que,
malgr un feu de mousqueterie des mieux nourris, le carr enfonc
livra entre  nos cavaliers. Ceux-ci alors se rabattant sur les
fantassins rompus, se mirent  les percer de leurs longs sabres.
Au mme instant Doumerc accourut avec le 14e de cuirassiers pour
empcher les lignes russes de se reformer, tandis que le 4e contenait
 gauche la cavalerie ennemie, et que la cavalerie lgre la
contenait  droite. On ramassa ainsi environ deux mille prisonniers,
outre un millier d'hommes frapps  coups de sabre. Ney,  son
tour, porta son infanterie en avant. L'hroque Maison mettant pied
 terre, se saisit d'un fusil, chargea l'ennemi  la tte de ses
fantassins, culbuta les Russes, et les obligea de se replier dans
l'paisseur des bois. Ney, qui dirigeait le combat, fit continuer
la poursuite jusqu' l'extrmit de la fort de Stakow,  moiti
chemin de Brill  Borisow. L, devant un ravin qui sparait les
deux armes, il s'arrta, et entretint une canonnade pour finir la
journe. Mais il n'y avait plus aucun danger d'tre forc de ce ct,
et la victoire y tait assure. L'ennemi avait perdu, outre 3 mille
prisonniers, environ 3 mille morts ou blesss.

Cette bonne nouvelle, rpandue sur les derrires, y provoqua les
acclamations de la jeune et de la vieille garde, qui ds ce moment
restaient disponibles pour porter secours de l'autre ct de la
Brzina, si un danger pressant venait  s'y produire. Le combat y
tait acharn, car Victor, avec 9  10 mille soldats, embarrass de
10 ou 12 mille tranards, et d'une multitude de bagages, y tenait
tte  prs de 40 mille ennemis.

[Note en marge: Bataille sur la rive gauche entre Victor et
Wittgenstein.]

Heureusement, sur cette rive gauche de la Brzina qu'il
fallait disputer le plus longtemps possible avant de la quitter
dfinitivement, le terrain se prtait  la dfense. Le marchal
Victor avait pris position sur le bord d'un ravin assez large, qui
venait aboutir  la Brzina, et y avait rang la division polonaise
Girard, ainsi que la division allemande et hollandaise de Berg. Par
sa droite il couvrait Studianka, et protgeait les ponts; par sa
gauche il s'appuyait  un bois qu'il n'avait pas assez de forces pour
occuper, mais en avant duquel il avait plac les 800 chevaux qui lui
restaient, et qui taient sous les ordres du gnral Fournier. Avec
son artillerie de 12, il avait tabli sur les Russes un feu dominant
et meurtrier, et tait ainsi parvenu  les contenir.

[Note en marge: Le marchal Victor se soutient pendant la matine
malgr son infriorit numrique.]

C'tait le gnral Diebitch, chef d'tat-major de Wittgenstein,
qui dirigeait l'attaque, devenue trs-vive ds la pointe du jour.
Aprs une forte canonnade, le gnral russe, voulant se dbarrasser
de la gauche des Franais, compose de la cavalerie Fournier, la
fit attaquer par de nombreux escadrons, qui, placs  la naissance
du ravin, n'avaient pas de grands obstacles  franchir pour nous
aborder. Le gnral Fournier, chargeant  son tour avec la plus
extrme vigueur, parvint  repousser la cavalerie ennemie, quoique
trois ou quatre fois plus nombreuse que la ntre, et russit mme
 la ramener au del du ravin. En mme temps les chasseurs russes
d'infanterie, attaquant sur notre droite, taient descendus dans le
fond du ravin, s'taient logs dans les broussailles, et avaient
donn le moyen au gnral Diebitch d'tablir une forte batterie, qui,
tirant par del notre droite, atteignait les ponts, prs desquels une
masse de tranards et de bagages se pressait avec pouvante.

[Note en marge: Vive canonnade tablie d'une rive  l'autre.]

Le marchal Victor, qui craignait pour ce ct de sa ligne, car
c'taient les ponts qu'il devait surtout s'attacher  dfendre, lana
plusieurs colonnes d'infanterie afin d'carter les batteries russes,
tandis que sur l'autre bord de la Brzina la garde impriale,
s'tant aperue du pril, avait dispos quelques pices de canon
pour contre-battre l'artillerie ennemie. On changea ainsi pendant
quelques heures une grle de boulets de l'une  l'autre rive, et tout
prs des ponts qui recevaient une partie des projectiles russes.

[Illustration: Passage de la Brzina.]

[Note en marge: Les boulets arrivant au milieu de la foule accumule
prs des ponts, y produisent un dsordre effroyable.]

Il n'est pas besoin de dire quelle confusion effroyable se produisit
alors dans la foule de ceux qui avaient nglig de passer les ponts,
ou de ceux qui taient arrivs trop tard pour en profiter. Les uns et
les autres, ignorant que le premier pont tait rserv aux pitons
et aux cavaliers, le second aux voitures, s'entassaient avec une
impatience dlirante vers la double issue. Mais les pontonniers
placs  la tte de celui de droite, taient obligs de repousser les
voitures, et de leur indiquer le pont  gauche, situ  cent toises
plus bas. Si ce n'et t qu'une affaire de consigne, on aurait pu
se relcher, mais c'tait une ncessit absolue, puisque le pont
de droite tait incapable de porter des voitures. Les malheureux,
obligs de rebrousser chemin, ne pouvaient rompre qu'avec la plus
grande peine la colonne qui les pressait, et leur effort pour revenir
sur leurs pas, oppos  l'effort de ceux qui taient impatients
d'arriver, produisait une lutte pouvantable. Ceux qui russissaient
 s'arracher  ce conflit de deux courants contraires, se rejetant de
ct, y trouvaient une autre masse tout aussi serre, celle qui se
dirigeait sur le pont des voitures. La passion de parvenir aux ponts
tait telle, qu'on avait bientt fini par s'immobiliser les uns les
autres. Les boulets de l'ennemi, tombant au milieu de cette masse
compacte, y traaient d'affreux sillons, et arrachaient des cris de
terreur aux pauvres femmes, cantinires ou fugitives, qui taient sur
les voitures avec leurs enfants. On se serrait, on se foulait, on
montait sur ceux qui taient trop faibles pour se soutenir, et on les
crasait sous ses pieds. La presse tait si grande que les hommes 
cheval taient, eux et leurs montures, en danger d'tre touffs. De
temps en temps des chevaux, devenus furieux, s'lanaient, ruaient,
cartaient la foule, et un moment se faisaient un peu de place en
renversant quantit de malheureux. Mais bientt la masse se reformait
aussi paisse, flottant et poussant des cris douloureux sous les
boulets[42]: spectacle atroce, bien fait pour rendre odieuse, et 
jamais excrable, cette expdition insense!

[Note 42: Je parle ici d'aprs des relations manuscrites qui sont en
mes mains, et qui sont dignes de toute confiance.]

[Note en marge: Efforts impuissants du gnral bl pour rtablir
l'ordre prs des ponts.]

L'excellent gnral bl, dont ce spectacle dchirait le coeur,
voulut rtablir un peu d'ordre, mais ce fut en vain. Plac  la tte
des ponts, il tchait de parler  la foule, pour dgager au moins
les plus rapprochs, et leur faciliter le moyen de passer, mais ce
n'tait qu' coups de baonnette qu'on parvenait  se faire couter,
et qu'arrachant quelques victimes, femmes, enfants, ou blesss, on
russissait  les amener jusqu' l'entre du pont. Cette espce
de rsistance qu'on s'opposait ainsi les uns aux autres par excs
d'ardeur, fut cause qu'il ne s'coula pas la moiti de ceux qui
auraient pu profiter des ponts. Beaucoup de guerre lasse se jetaient
dans l'eau, d'autres y taient pousss par la foule, essayaient de
traverser  la nage, et se noyaient. D'autres, ayant cherch  passer
sur la glace, la rompaient par leur poids, flottaient dessus quelque
temps, et taient emports au loin par le courant. Et cet horrible
conflit, aprs avoir dur toute la journe, loin de diminuer,
devenait plus horrible  chaque va-et-vient de la lutte engage entre
Victor et Wittgenstein.

[Note en marge: Triomphe dfinitif du marchal Victor.]

Victor, qui en cette journe dploya le plus noble courage, en
se voyant prs d'tre forc sur sa droite, ce qui et amen une
affreuse catastrophe vers les ponts, rsolut de tenter une attaque
furieuse contre le centre de l'ennemi. Il jeta d'abord une colonne
d'infanterie dans le ravin, pendant que le gnral Fournier
renouvelait  gauche une charge de cavalerie des plus vives. Un feu
pouvantable de quarante pices de canon accueillant subitement nos
fantassins, ils se dispersrent dans les broussailles du ravin, mais
sans fuir, se rpandirent en tirailleurs, se soutinrent, gagnrent
mme un peu de terrain sur les Russes. Profitant de la circonstance,
le marchal Victor lana une nouvelle colonne, qui se prcipita
dans le ravin, en remonta le bord oppos sans se rompre, assaillit
la ligne russe, et la fora de reculer. Au mme instant, le gnral
Fournier excutant une dernire charge de cavalerie, appuya ce
mouvement et le rendit dcisif. Ds ce moment, l'artillerie russe
repousse cessa de porter le dsordre sur les ponts en y envoyant ses
boulets.

[Note en marge: Rsultats du combat livr  la rive gauche.]

Mais le gnral Diebitch ne voulant pas se tenir pour battu, reforma
sa ligne trois fois plus nombreuse que la ntre, revint  la charge,
et nous ramena en de du ravin, qui resta nanmoins la limite des
deux armes. Heureusement la nuit commenait, et elle spara bientt
les combattants puiss. De 7  800 chevaux, le gnral Fournier
en conservait  peine 300; le marchal Victor, de 8  9 mille
fantassins, en conservait  peine 5 mille, et de tous ces braves
gens, Hollandais, Badois, Polonais surtout, qui s'taient dvous, et
dont un grand nombre seulement blesss auraient pu tre sauvs, on
avait la douleur de se dire que pas un ne pourrait tre recueilli,
faute de moyens de transport. Les Russes, exposs en masse plus
considrable  notre artillerie, avaient perdu 6  7 mille hommes.
Cette double bataille sur les deux rives de la Brzina, avait donc
cot de 10  11 mille hommes aux Russes, sans compter les 3 mille
prisonniers qu'avait faits le gnral Doumerc. Mais leurs blesss
taient sauvs, les ntres au contraire taient sacrifis d'avance,
et avec eux taient sacrifis aussi les tranards, auxquels il
fallait dsesprer de faire passer la Brzina en temps utile.

La nuit survenue ramena[43] un peu de calme dans ce lieu de carnage
et de confusion. Quoique  peine chapps  un affreux dsastre, et
par une sorte de miracle, car il avait fallu  travers un fleuve 
demi gel (ce qui tait la pire des conditions) se soustraire  trois
armes poursuivantes, quoique ayant la queue de notre colonne encore
engage dans les mains de l'ennemi, nous avions le sentiment d'un
vrai triomphe, triomphe sanglant et douloureux, pay par de cruels
sacrifices, triomphe nanmoins, et l'un des plus glorieux de notre
histoire, car les 28 mille hommes qui combattaient ainsi  cheval sur
une rivire, contre 72 mille, auraient d tre pris jusqu'au dernier!
Notre malheur, tel quel, tait donc un prodige.

[Note 43: M. de Boutourlin suppose qu'il y eut 5 mille tus ou
blesss du ct des marchaux Oudinot et Ney, et 5 mille du ct
du marchal Victor. Ces chiffres sont inexacts. Quatre mille du
ct de Victor, 3 mille du ct d'Oudinot et Ney sont  peu prs la
vrit. Mais les pertes de l'ennemi furent beaucoup plus grandes,
car indpendamment du nombre bien plus considrable d'hommes que
nous tumes aux Russes, nous leur fmes environ 3 mille prisonniers
par la main des cuirassiers du gnral Doumerc. M. de Boutourlin dit
que nous perdmes 11 mille prisonniers appartenant au corps seul de
Victor, la division Partouneaux comprise. Or le marchal Victor arm
 Studianka ne conservait pas plus de 13  14 mille hommes avec la
division Partouneaux. Il en perdit par le feu 2 mille de la division
Partouneaux, 4 mille des divisions Girard et Daendels, il en ramena
5 mille; comment aurait-il pu en laisser 11 mille dans les mains des
Russes? Ce sont l des exagrations videntes. Les Russes prirent
2 mille hommes au gnral Partouneaux, et quelques centaines aux
divisions Girard et Daendels, ce qui avec les 6 mille perdus au feu
dans les trois divisions, et les 5 mille ramens, compose les 13 ou
14 mille du corps du marchal Victor. Les prtendus prisonniers faits
par les Russes ne furent videmment que des tranards ramasss sur
les chemins. Les Russes ont parl encore de 200 bouches  feu prises
 la Brzina. Ils prtendirent en avoir pris 220  Krasno, 200 
la Brzina, total 420. Or Napolon n'en avait pas emport 200 de
Smolensk. D'aprs le rapport vridique des pontonniers, il ne resta
pas un canon de l'autre ct de la Brzina. Des tranards ramasss
sur les routes, les Russes ont fait des prisonniers pris sur le champ
de bataille; et des voitures de bagages ils ont fait aussi des canons
pris en combattant. C'est ce qui explique chez un crivain tel que M.
de Boutourlin les tranges exagrations que nous venons de signaler.]

L'arme le sentait, et mme dans ce dsastre dont nous partagions la
perte matrielle avec les Russes, mais dont la confusion tait toute
pour eux, Napolon crut retrouver la grandeur de sa destine, sinon
de sa puissance. Le lendemain, toutefois, il fallait recommencer non
pas  se retirer, mais  fuir. Il fallait en effet arracher des mains
de l'ennemi les 5 mille hommes qui restaient au marchal Victor,
son artillerie, ses parcs, et le plus qu'on pourrait des malheureux
qui n'avaient pas su employer les journes prcdentes  passer les
ponts. Napolon ordonna au marchal Victor de se transporter sur la
droite de la Brzina pendant la soire et la nuit, d'emmener toute
son artillerie, et de faire couler la plus grande partie des hommes
dbands qui taient encore sur la rive gauche.

Singulier flux et reflux de la multitude pouvante! Tant que le
canon avait grond, tout le monde voulait passer, et,  force de le
vouloir, ne le pouvait plus. Quand avec la nuit vint le silence de
l'artillerie, on ne songea plus qu'au danger de se trop presser,
danger dont on avait fait dans la journe une cruelle exprience; on
s'loigna de la scne d'horreur que prsentait le lieu du passage,
afin, disait-on, de cder le pas aux plus impatients, de manire
que la difficult allait tre maintenant de forcer ces malheureux 
dfiler avant l'incendie des ponts, qu'il fallait absolument dtruire
le lendemain, si on voulait gagner un peu d'avance sur l'ennemi.

[Note en marge: Efforts des pontonniers pour dsencombrer l'avenue
des ponts, et faire couler la foule dsarme.]

Mais la premire chose  faire tait de dblayer les avenues des
deux ponts de la masse de chevaux et d'hommes morts par le boulet ou
par l'touffement, de voitures brises, d'embarras de toute espce.
C'tait, suivant le langage des pontonniers, une sorte de tranche 
excuter au milieu des cadavres et des dbris de voitures. Le gnral
bl, avec ses pontonniers, entreprit cette tche aussi pnible
que douloureuse. On ramassait les cadavres et on les jetait sur le
ct, on tranait les voitures jusqu'au pont, et on les prcipitait
ensuite du tablier dans la rivire. Il restait nanmoins une masse de
cadavres dont on n'avait pu dlivrer les approches des deux ponts. Il
fallait donc cheminer en passant sur ces corps, et au milieu de la
chair et du sang.

[Note en marge: Victor passe avec les dbris de ses divisions.]

Le soir, de neuf heures  minuit, le marchal Victor traversa la
Brzina en se drobant  l'ennemi, trop fatigu pour songer  nous
poursuivre. Il fit couler son artillerie par le pont de gauche,
son infanterie par celui de droite, et sauf les blesss, sauf deux
bouches  feu, parvint  transporter tout son monde et son matriel
sur la droite de la Brzina. Le passage opr, il mit son artillerie
en batterie afin de contenir les Russes, et de les empcher de passer
les ponts  notre suite.

[Note en marge: La nuit venue, et le canon ne les alarmant plus, les
tranards refusent de passer, pour ne pas sacrifier les bivouacs
qu'ils se sont procurs.]

Restaient plusieurs milliers de tranards dbands ou fugitifs, qui
avaient encore  passer, qui dans la journe le voulaient trop, et
qui le soir venu ne le voulaient plus, ou du moins ne le voulaient
que le lendemain. Napolon ayant donn l'ordre de dtruire les ponts
ds la pointe du jour, fit dire au gnral bl, au marchal Victor
d'employer tous les moyens de hter le passage de ces malheureux.
Le gnral bl se rendit lui-mme  leurs bivouacs, accompagn de
plusieurs officiers, et les conjura de traverser la rivire, en leur
affirmant qu'on allait dtruire les ponts. Mais ce fut en vain.
Couchs  terre, sur la paille ou sur des branches d'arbre, autour de
grands feux, dvorant quelques lambeaux de cheval, ils craignaient
les uns la trop grande affluence surtout pendant la nuit, les autres
la perte d'un bivouac assur pour un bivouac incertain. Or avec le
froid qu'il faisait, une nuit sans repos et sans feu c'tait la mort.
Le gnral bl fit incendier plusieurs bivouacs pour rveiller
ces obstins, engourdis par le froid et la fatigue; mais ce fut
sans succs. Il fallut donc voir s'couler toute une nuit sans que
l'existence des ponts, qui allait tre si courte, ft utile  tant
d'infortuns.

[Note en marge: Le lendemain 29 il faut incendier les ponts.]

[Note en marge: Touchante humanit du gnral bl.]

[Note en marge: Ses efforts pour sauver encore quelques malheureux.]

Le lendemain 29,  la pointe du jour, le gnral bl avait reu
ordre de dtruire les ponts ds sept heures du matin. Mais ce noble
coeur, aussi humain qu'intrpide, ne pouvait s'y dcider. Il avait
fait disposer d'avance sous le tablier les matires incendiaires,
pour qu' la premire apparition de l'ennemi on pt mettre le feu,
et qu'en attendant les retardataires eussent le temps de passer.
Ayant encore t debout cette nuit, qui tait la sixime, tandis que
ses pontonniers avaient dans chaque journe pris un peu de repos,
il tait l, s'efforant d'acclrer le passage, et envoyant dire
 ceux qui taient en retard qu'il fallait se hter. Mais le jour
venu il n'y avait plus  les stimuler, et, convaincus trop tard, ils
n'taient que trop presss. Toutefois on dfilait, mais l'ennemi
tait sur les hauteurs vis--vis. Le gnral bl, qui, d'aprs les
ordres du quartier gnral, aurait d avoir dtruit les ponts 
sept heures au plus tard, diffra jusqu' huit.  huit, des ordres
ritrs, la vue de l'ennemi qui approchait, tout lui faisait un
devoir de ne plus perdre un instant. Cependant, comme l'artillerie
du marchal Victor tait l pour contenir les Russes, il tait venu
se placer lui-mme  la cule des ponts, et retenait la main de ses
pontonniers, voulant sauver encore quelques victimes si c'tait
possible. En ce moment son me si bonne, quoique si rude, souffrait
cruellement.

[Note en marge: Incendie des ponts, et dsespoir de ceux qui n'ont pu
passer.]

Enfin, ayant attendu jusqu' prs de neuf heures, l'ennemi arrivant
 pas acclrs, et les ponts ne pouvant plus servir qu'aux Russes
si on diffrait davantage, il se dcida, le coeur navr, et en
dtournant les yeux de cette scne affreuse,  faire mettre le feu.
Sur-le-champ des torrents de fume et de flammes envelopprent les
deux ponts, et les malheureux qui taient dessus se prcipitrent
pour n'tre pas entrans dans leur chute. Du sein de la foule qui
n'avait point encore pass, un cri de dsespoir s'leva tout 
coup: des pleurs, des gestes convulsifs s'apercevaient sur l'autre
rive. Des blesss, de pauvres femmes tendaient les bras vers leurs
compatriotes, qui s'en allaient, forcs malgr eux de les abandonner.
Les uns se jetaient dans l'eau, d'autres s'lanaient sur le pont en
flammes, chacun enfin tentait un effort suprme pour chapper  une
captivit qui quivalait  la mort. Mais les Cosaques, accourant au
galop, et enfonant leurs lances au milieu de cette foule, turent
d'abord quelques-uns de ces infortuns, recueillirent les autres, les
poussrent comme un troupeau vers l'arme russe, puis fondirent sur
le butin. On ne sait si ce furent six, sept ou huit mille individus,
hommes, femmes, enfants, militaires ou fugitifs, cantiniers ou
soldats de l'arme, qui restrent ainsi dans les mains des Russes.

[Note en marge: Immortel dvouement du gnral bl et de ses
pontonniers.]

L'arme se retira profondment affecte de ce spectacle, et personne
n'en fut plus affect que le gnreux et intrpide bl, qui en
dvouant sa vieillesse au salut de tous, pouvait se dire qu'il tait
le sauveur de tout ce qui n'avait pas pri ou dpos les armes. Sur
les cinquante et quelques mille individus arms ou dsarms qui
avaient pass la Brzina, il n'y en avait pas un seul qui ne lui
dt la vie ou la libert,  lui et  ses pontonniers. Mais ce grand
service, la plupart des pontonniers qui avaient travaill dans l'eau
l'avaient dj pay ou allaient le payer de leur vie; et le gnral
bl lui-mme avait contract une maladie mortelle  laquelle il
devait promptement succomber.

[Note en marge: Grandeur tragique de l'vnement de la Brzina.]

[Note en marge: Injustice de Napolon envers le marchal Victor.]

Tel fut cet immortel vnement de la Brzina, l'un des plus
tragiques de l'histoire. Les Russes effrays du grand nom de
Napolon, hsitant  lui barrer le chemin, ne voulant l'essayer qu'en
masse, lui avaient ainsi laiss le temps de trouver un passage, d'y
jeter des ponts, et de le franchir. Napolon dut au hasard miraculeux
de l'arrive de Corbineau,  la sagacit et au courage de celui-ci,
au noble dvouement d'bl,  la rsistance dsespre de Victor et
de ses soldats,  l'nergie d'Oudinot, de Legrand, de Maison, de
Zayonchek, de Doumerc, de Ney, et enfin  son discernement sr et
profond qui lui avait rvl le vrai parti  prendre, Napolon dut
d'avoir chapp, par une scne sanglante, au plus humiliant, au plus
accablant des dsastres. Cette tragique fin couronnait dignement
cette terrible campagne, et malheureux par sa faute, Napolon restait
grand nanmoins! Il devait donc remercier tout le monde, car il tait
ce jour-l plus que dans ses plus clatantes victoires, l'oblig de
ses gnraux, de ses soldats, de ses allis eux-mmes. Nanmoins,
aprs avoir flicit Victor, le 28 au soir, des prodiges de valeur
excuts dans la journe, il lui prodigua le lendemain 29, quand
il connut la catastrophe de la division Partouneaux, de sanglants
reproches, revint sur le pass, sur le temps perdu le long de l'Oula
en fausses manoeuvres, et paya d'une excessive svrit le plus
grand service que Victor lui et jamais rendu. Pourtant le malheur
de Partouneaux, s'il tait reprochable  quelqu'un, tait sa faute
autant au moins que celle de Victor, car il avait voulu prolonger la
fausse dmonstration sur Borisow au del du temps ncessaire. Victor,
au lendemain d'un admirable dvouement, se retira le coeur contrist.

[Note en marge: Marche de l'arme sur Molodeczno.]

Il fallait marcher cependant, et marcher sans perdre une minute pour
rejoindre par Zembin, Pletchenitzy, Ilia, Molodeczno, la route de
Wilna, qu'on retrouvait  Molodeczno. Du point o l'on avait pass
la Brzina jusqu' Molodeczno, on rentrait dans une rgion o les
routes, construites au milieu de forts marcageuses, taient tantt
tablies sur des lits de fascines, tantt sur des ponts de plusieurs
centaines de toises. Il y avait trois de ces ponts  franchir entre
la Brzina et Pletchenitzy, o les Russes, en mettant le feu,
auraient facilement arrt toute l'arme. Ils avaient une avant-garde
de Cosaques appuye de quelque cavalerie rgulire  Pletchenitzy,
sous le gnral russe Landskoy. Cette avant-garde heureusement
ne fit rien de ce qu'elle aurait pu faire. Elle tait occupe
d'assiger, dans une grange  Pletchenitzy, le marchal Oudinot
gravement bless, et n'ayant avec lui qu'une cinquantaine d'hommes
qui escortaient quelques officiers atteints dans la journe du 28.
L'intrpide marchal se soutenant  peine se dfendait, avec ceux qui
l'entouraient, contre de nombreux assaillants, et lui-mme se servant
de ses pistolets, tirait  travers quelques ouvertures pratiques
dans les murailles de sa chaumire. L'arme, en arrivant, dgagea lui
et ses compagnons d'infortune, et dispersa les Cosaques.

[Note en marge: Ney et Maison achvent la retraite, en restant les
derniers  la tte de l'arrire-garde.]

Grce  cette incurie de l'avant-garde russe, l'arme tout entire
put traverser sans obstacle les ponts si longs de la route de
Zembin  Molodeczno, et arriver sans encombre au point o les
plus difficiles passages taient franchis. Le marchal Ney, ayant
remplac le marchal Oudinot dans le commandement du 2e corps, avait
rencontr un lieutenant digne de lui, c'tait le gnral Maison, son
gal en bonne sant, en bonne humeur, en intrpidit, et joignant 
toutes les qualits du soldat une rare sagacit militaire. Le gnral
Legrand, qui commandait l'une des deux divisions franaises du 2e
corps, ayant t bless, le gnral Maison runissait dans sa main
les 3 mille hommes restant de ce 2e corps, qui tait de 39 mille
hommes  l'ouverture de la campagne. Ney et Maison s'entendaient
parfaitement. S'tant arrts aux ponts de Zembin, ils les couvrirent
de fascines auxquelles ils mirent le feu, et quand la cavalerie
ennemie s'y prsenta, elle n'eut pour passer que des monceaux de
cendres brlantes tendus sur la glace  demi fondue des marais.

[Date en marge: Dc. 1812.]

[Note en marge: Redoublement de froid.]

[Note en marge: Nouvelle diminution du nombre d'hommes ayant conserv
leurs armes.]

Ce ne fut que le lendemain 30 que l'arrire-garde atteignit
Pletchenitzy. L elle fut assaillie par le gnral Platow, qui
dirigeait la poursuite. Un encombrement effroyable se produisit 
l'entre du village, et un moment le marchal Ney et le gnral
Maison furent dans l'impossibilit de se mouvoir et de faire agir
leur artillerie. Ayant enfin russi  se dbarrasser, ils ne
trouvrent plus qu'un millier d'hommes dans le rang, les autres
s'tant laiss dbaucher par la foule des dbands. Le froid, qui
avait un moment flchi avant le passage de la Brzina, avait
repris depuis, et de 11 ou 12 degrs, le thermomtre Raumur tait
descendu  18, 19 et 20 degrs. La souffrance s'tait augmente 
proportion, et les hommes ne pouvaient presque plus se tenir debout.
La vue des blesss, qu'on ne songeait pas  ramasser, n'tait pas
faite d'ailleurs pour encourager les combattants, et il n'tait
point tonnant qu'ils profitassent d'un moment de confusion pour se
soustraire  une charge qui ne pesait que sur les derniers rests au
drapeau. Le marchal Ney et le gnral Maison ne se dconcertrent
pas, tinrent tte  l'ennemi, et, seconds par 12 ou 1500 Polonais
qui arrivrent sur ce point, parvinrent  repousser les Russes.

On fut, grce  cet nergique effort, dlivr de la cavalerie ennemie
pour deux ou trois jours, mais le froid ayant atteint 24 degrs, la
perte des hommes alla encore en augmentant. Les bivouacs taient
couverts de ceux qui ne se rveillaient pas, ou qui se rveillaient
avec des membres gels, et qui, rduits  l'impossibilit de marcher,
taient dpouills par les Russes, et laisss nus sur la terre glace.

[Note en marge: Dernier et rude combat  Molodeczno, o l'on se venge
en faisant un horrible carnage des Russes.]

Le 4 dcembre la tte de l'arme tait arrive  Smorgoni,
l'arrire-garde  Molodeczno. Il y eut l un violent et terrible
combat entre les Russes et l'arrire-garde commande par Ney
et Maison.  la cavalerie de Platow s'tait jointe la division
Tchaplitz. Maison et Ney n'avaient pas plus de 6  700 hommes, mais
un reste assez considrable d'artillerie du 2e corps, qu'on avait
tran jusque-l, et dont il n'tait pas  esprer, vu l'tat des
chevaux, qu'on pt se faire suivre plus longtemps. Ney et Maison
rsolurent de dpenser l leurs dernires munitions, et de faire
une pouvantable immolation des Russes pour venger nos pertes
quotidiennes. Ils criblrent de mitraille la cavalerie de Platow
et l'infanterie de Tchaplitz, et les arrtrent longtemps devant
Molodeczno. Le marchal Victor, qui avait devanc Ney et Maison
 Molodeczno, et qui s'y trouvait avec 4 mille hommes rests du
9e corps, se joignit  eux et les aida  repousser les Russes.
Ceux-ci firent une perte considrable, et ne nous prirent que des
hommes isols, que malheureusement ils ramassaient chaque jour par
centaines. Ce dernier combat nous valut encore quelques jours de
rpit.

Mais arrivs l, Ney et Maison n'ayant gure que 4  500 hommes, ne
pouvaient plus suffire au service de l'arrire-garde. Le marchal
Victor en fut charg, avec les Bavarois du gnral de Wrde, qui
aprs une longue sparation rejoignaient enfin, dj privs en grande
partie des quatre mille recrues reues le mois prcdent.

[Note en marge: Napolon songe enfin  quitter l'arme.]

[Note en marge: Opinions de MM. Daru et de Bassano sur ce dpart.]

Napolon, parvenu  Smorgoni, et croyant avoir assez fait pour son
honneur en restant avec l'arme jusqu'au point o les fourches
caudines n'taient plus  craindre pour elle, rsolut enfin
d'excuter le projet qu'il mditait depuis plusieurs jours, et
dont il ne s'tait ouvert qu'avec M. Daru de vive voix, avec M. de
Bassano par crit. Ce projet, fort sujet  contestation, tait celui
de partir pour retourner  Paris. M. Daru, toujours appliqu avec
fermet  ses devoirs, et, sans se faire une vertu de dplaire, se
faisant une obligation de dire la vrit quand elle tait utile,
soutint  Napolon que l'arme tait perdue s'il la quittait. M. de
Bassano, qui n'avait pas mme le stimulant de ses dangers personnels
pour opiner comme il le fit, car il n'tait pas dans les rangs de
l'arme, eut le mrite bien grand dans la situation actuelle,
d'crire  Napolon une longue lettre pour lui conseiller de rester.
Il lui disait que la conspiration de Malet n'avait produit en France
aucune motion, que les esprits taient plus soumis que jamais
(assertion vraie, s'il s'agissait de soumission matrielle), qu'il
serait obi de Wilna aussi bien que des Tuileries mme; que sans sa
prsence, au contraire, l'arme achverait de se dissoudre, et que
la dissolution complte de cette arme serait la plus grande des
calamits qui pt terminer la campagne. Comme dernier motif, M. de
Bassano disait  l'Empereur que sa prsence  la tte de ses soldats
contiendrait l'Allemagne, et l'empcherait de se jeter sur nos
dbris. Aucune de ces raisons ne toucha Napolon, et quelques-unes
mme produisirent chez lui l'effet tout oppos  celui qu'en
attendait M. de Bassano.

[Note en marge: Motifs srieux et puissants qui dcident Napolon 
partir.]

Napolon croyait l'arme plus prs de sa dissolution qu'il n'en
voulait convenir, mme avec M. de Bassano; considrant donc le mal
comme  peu prs accompli, il n'envisageait plus que le danger de
se trouver avec quelques soldats extnus, incapables d'aucune
rsistance,  quatre cents lieues de la frontire franaise, ayant
sur ses derrires les Allemands fort enclins  la rvolte. Or il se
demandait ce qu'il deviendrait, ce que deviendrait l'Empire, si les
Allemands faisaient cette rflexion si simple, qu'en l'empchant de
retourner en France, ils dtruisaient son pouvoir avec sa personne,
et si, cette rflexion faite, ils se soulevaient sur ses derrires
pour fermer la route du Rhin  lui et aux dbris qu'il commandait.
Alors tout tait perdu, et la guerre devait en quelques jours
finir par sa captivit. Or on rend  la libert un prince comme
Franois Ier, qui a pour le remplacer un successeur incontest,
mais on dtrne un homme, quelque grand qu'il soit, qui, port par
le hasard des rvolutions sur un trne o il n'tait pas n, o
il n'a pas habitu le monde  le voir, a, au lieu d'un successeur
universellement reconnu, des concurrents souvent appels par le
voeu public, parce qu'il a fait leur popularit par ses fautes.
S'exagrant mme ce genre de pril avec la vivacit de perception
qui lui tait particulire, Napolon tait impatient de quitter son
arme, surtout depuis que la Brzina tant miraculeusement passe,
un devoir d'honneur imprieux ne le retenait plus  la tte de ses
soldats. Il craignait que son dsastre, qui tait inconnu encore,
venant  se rvler soudainement, les esprits n'en prouvassent une
telle commotion, que son retour ne devnt impossible, et que sur
sa route il ne trouvt mille bras levs pour l'arrter. Il voulait
donc, avant que les malheurs qui l'avaient frapp fussent connus,
ou pendant qu'on emploierait le temps  y croire, s'chapper avec
quatre hommes srs, Caulaincourt, Lobau, Duroc, Lefebvre-Desnottes,
traverser la Pologne en traneau, l'Allemagne en poste, l'une et
l'autre trs-secrtement, et arriver aux Tuileries avant d'y tre
attendu mme par sa femme. Lorsque l'Europe saurait son dsastre,
mais son retour  Paris en mme temps que son dsastre, elle y
regarderait avant de se soulever, et en tout cas elle le trouverait
 la tte des forces considrables qui restaient  l'Empire, et elle
pourrait payer bien cher une joie d'un moment.

[Note en marge: Raisons qui pouvaient cependant contre-balancer
celles qui dcidrent Napolon.]

[Note en marge: Forces qui seraient restes  Napolon s'il avait
voulu demeurer  la tte de l'arme.]

Il y avait certainement de trs-puissantes raisons pour penser
ainsi, et assez pour qu'il faille laisser  la tourbe des partis le
soin de qualifier de dsertion ce dpart de l'arme. Pourtant il y
en avait quelques autres  faire valoir en opposition  celles-l,
qui, sans les galer peut-tre, avaient nanmoins leur valeur. Avec
l'opinitret de Massna ou le flegme de Moreau, il et t possible
de tirer quelques ressources de cette situation, et de trouver
enfin une limite o l'on pourrait arrter les Russes, et rallier
les dbris de l'arme. En effet, on avait encore en comprenant la
garde, les corps de Davout et de Victor, 12 mille hommes portant
un fusil, suivis de quarante mille tranards environ, capables de
redevenir des soldats ds qu'on leur aurait procur quelque part
des vivres, des toits, du repos, de la scurit. Toutefois, ce
n'tait pas avant un mois ou deux que ces dbands redeviendraient
des soldats. Mais, en attendant, les 12 mille qui avaient conserv
leurs armes allaient rencontrer entre Molodeczno et Wilna de Wrde
avec 6 mille Bavarois,  Wilna mme Loison avec 9 mille Franais,
Franceschi et Coutard avec deux brigades de 7  8 mille Polonais
et Allemands, et, indpendamment de ces corps organiss, quelques
escadrons et bataillons de marche s'levant  4 mille hommes, plus
6 mille Lithuaniens, c'est--dire 33 mille hommes, qui, joints aux
restes de la grande arme, pouvaient opposer une certaine rsistance
 l'ennemi, puisqu'ils ne seraient pas moins de 45 mille combattants
runis et bien arms.  droite on avait Schwarzenberg avec 25 mille
Autrichiens, Reynier avec 15 mille Franais et Saxons excellents,
c'est--dire 40 mille hommes qui ne manqueraient pas d'arriver ds
qu'on leur ferait parvenir l'ordre d'avancer. Enfin  gauche on
avait Macdonald avec 10 mille Prussiens, qui n'oseraient abandonner
l'arme franaise que lorsqu'elle s'abandonnerait elle-mme, et 6
mille Polonais  l'abri de toute sduction ennemie. Il tait donc
possible d'avoir encore,  Wilna, 45 mille hommes, si toutefois on
ne les envoyait pas mourir sur les routes pour aller au-devant de la
grande arme, plus 40 mille  droite de Wilna, et 15 mille  gauche,
auxquels il fallait de huit  dix jours pour se runir au rendez-vous
commun. En arrire,  Koenigsberg, la division Heudelet du corps
d'Augereau arrivait forte de 15 mille Franais. Il en restait une
autre  Augereau de pareil nombre, outre beaucoup de troupes de
marche, et enfin le corps de Grenier qui venait de passer les Alpes
avec 18 mille soldats des anciennes troupes d'Italie. Augereau
pouvait donc tenir Berlin avec 30 mille hommes, Heudelet remplir
l'intervalle avec 15 mille, et Napolon en runir 100 mille autour de
Wilna, dont la moiti  Wilna mme[44]. Or, les Russes n'en avaient
pas plus. Il restait environ 50 mille hommes  Kutusof, 20 mille
 Wittgenstein, et  peu prs autant  Tchitchakoff. Sacken, aprs
les combats malheureux qu'il venait de soutenir contre Schwarzenberg
et Reynier, comme on le verra tout  l'heure, n'avait pas 10 mille
hommes sous les armes. Ce total prsentait 100 mille hommes au plus,
excellents sans doute, mais pas meilleurs assurment que ceux de
Napolon, pas beaucoup plus concentrs, car c'est  peine si devant
Wilna Wittgenstein, Tchitchakoff et l'avant-garde de Kutusof auraient
pu runir 40 mille hommes, et Napolon tait en mesure d'en avoir au
moins autant. Supposez une bataille gagne devant Wilna, et, sous
l'influence d'un pareil succs, on aurait fait rentrer trente ou
quarante mille tranards dans les rangs, et reconstitu une vritable
arme, capable d'arrter les Russes, d'attendre les secours venant
de France, et de tirer de la Pologne de grandes ressources. Dt-on
plus tard rtrograder sur la Vistule, pour se rapprocher de ses
secours, pour diminuer l'inconvnient des distances, pour l'augmenter
au dsavantage des Russes, on aurait rtrograd avec cent mille
hommes, en ayant sous ses pieds l'Allemagne contenue, autour de soi
la Pologne arme, et derrire soi les cohortes accourant de France.
Napolon, ressaisissant la victoire du milieu de son dsastre, et
t obi de tous  Wilna comme  Paris.

[Note 44: Loin d'exagrer ces chiffres, je les ai plutt rduits,
et je les ai pris dans la correspondance mme de M. de Bassano,
qui envoyait tous les jours  Napolon l'tat des troupes passant
par Wilna. Le chiffre des forces des gnraux Schwarzenberg et
Reynier, je l'ai pris dans la correspondance de ces gnraux, qui
certainement, en s'excusant sans cesse de ne pas obtenir de plus
grands rsultats, n'auraient pas exagr les moyens dont on leur
reprochait de ne pas faire un usage suffisant.]

Il y avait  Wilna 25 ou 30 jours de vivres-pain, 10 mille boeufs
arrivant de toutes les parties de la Lithuanie, et beaucoup de
spiritueux.  Kowno, il y avait des magasins considrables en
vtements, munitions et vivres. Enfin chez les fermiers polonais
on aurait trouv les grains et les farines que les rquisitions de
l'autorit militaire y avaient runis, et que le dfaut de transport
n'avait pas permis d'en tirer. Le tranage allait en procurer le
moyen. On aurait donc pu vivre  Wilna, et en rtrogradant en tout
cas sur le Nimen, la Vieille-Prusse,  prix d'argent, aurait fourni
tout ce dont on aurait eu besoin[45].

[Note 45: Ces assertions sont bases sur la correspondance de M. de
Bassano.]

En n'abandonnant pas l'arme  la dsorganisation croissante qui
s'tait empare d'elle, il tait possible de composer encore une
force respectable avec ce qui restait de l'immense multitude d'hommes
attire en Pologne au mois de juin prcdent, et de recommencer
avec quelques chances de succs une lutte qui cette fois tait
devenue ncessaire. Il aurait fallu pour cela beaucoup moins de
cette prvoyance politique dont Napolon avait eu trop peu avant de
commencer la guerre, et dont il avait beaucoup trop depuis que cette
guerre avait si mal tourn.

[Note en marge: Ce sont des motifs politiques qui dcident surtout
Napolon  partir.]

Toutefois sur ce grave sujet on pouvait soutenir le pour et le
contre avec un gal fondement, et pour pencher vers le parti que
nous regardons comme soutenable, il aurait fallu l'impulsion d'un
sentiment moral, qui et port  prfrer mme la perte du trne 
l'abandon d'une arme qu'on avait entrane dans un dsastre. S'il
n'y avait eu que danger de la vie (et il n'y tait pas), Napolon
tait assez bon soldat pour le courir sans hsiter avec une arme
compromise par sa faute; mais tre dtrn, et, qui pis est,
prisonnier des Allemands, tait une perspective devant laquelle il ne
tint pas, et il prit  Smorgoni mme la rsolution de partir.

[Note en marge: Napolon, en partant, dsigne Murat pour le remplacer
dans le commandement.]

Il lui fallait un remplaant, et aprs y avoir pens, il n'en trouva
qu'un seul qui et assez de renomme, assez d'lvation de rang,
pour qu'on lui obt, c'tait le roi de Naples. Eugne tait plus
sage, plus constant, et avait acquis dans ces jours nfastes la haute
estime de tous les honntes gens de l'arme, mais il tait capable
d'obir  Murat, et Murat ne l'tait pas de lui obir  lui. Parmi
les marchaux, Ney, quoique s'tant couvert de gloire, n'avait pas
l'autorit ncessaire, et Davout l'avait perdue depuis que Napolon
avait donn  son gard le signal du dnigrement. En laissant le
major gnral Berthier  Murat, Napolon esprait placer auprs
de lui un conseiller sage, laborieux, en tat de le contenir et
de suppler  son ignorance des dtails. Malheureusement le major
gnral tait compltement dmoralis, et sa sant tait tout  fait
dtruite. Les maux qu'il venait d'endurer avaient ruin son corps
et profondment branl sa haute raison. Il voulait partir avec
Napolon, et il fallut un langage des plus durs pour l'obliger 
demeurer. Il s'y rsigna avec sa docilit accoutume, mais avec un
violent chagrin, car son rare bon sens ne lui faisait entrevoir que
de nouveaux et plus affreux dsastres aprs le dpart de Napolon.

[Note en marge: Adieux de Napolon  ses marchaux, et son dpart
dans un traneau.]

Le 5 dcembre au soir,  Smorgoni o l'on tait arriv, Napolon
assembla Murat, Eugne, Berthier, ses marchaux, leur fit part de
sa dtermination, qui les tonna, les affecta sensiblement, mais
qu'ils n'osrent dsapprouver, craignant encore leur matre vaincu,
et trouvant d'ailleurs bien puissantes les raisons qu'il allguait,
car il leur disait qu'en deux mois il leur amnerait 300 mille
hommes de renfort, et que lui seul pouvait tirer de la France de
tels secours. Il fut en outre plus caressant que de coutume, leur
adressa des paroles affectueuses  tous, mme au marchal Davout
qu'il avait si maltrait pendant cette campagne, et chercha ainsi
 conqurir par des caresses une approbation qu'il craignait de ne
pas obtenir avec les bonnes raisons qu'il avait  faire valoir.
Il les flatta mme jusqu' s'accuser, en disant que tout le monde
avait commis des fautes, lui comme les autres, qu'il tait rest
trop longtemps  Moscou, qu'il avait t sduit par la prolongation
de la belle saison et le dsir de la paix; qu'en ralit la cause
des revers qu'on venait d'essuyer, c'tait la prcocit et la
rigueur de l'hiver; que c'tait l un malheur plutt qu'une faute,
qu'au surplus il fallait tre indulgent les uns pour les autres, se
soutenir, s'aimer, et reprendre confiance; qu'il reparatrait bientt
au milieu d'eux  la tte d'une arme formidable, et qu'il leur
recommandait en attendant de s'entr'aider, et d'obir fidlement 
Murat. Ces discours termins, il les embrassa, ce qui ne lui tait
peut-tre jamais arriv, et, s'enfonant dans un traneau, suivi de
M. de Caulaincourt, du marchal Duroc, du comte Lobau, du gnral
Lefebvre-Desnottes, il partit au milieu de la nuit, laissant ses
lieutenants soumis,  peu prs convaincus, mais au fond consterns et
sans esprance.

[Note en marge: Le secret du dpart de Napolon gard pendant
vingt-quatre heures, afin qu'aucune nouvelle ne puisse le prcder.]

Le plus grand secret devait tre observ jusqu'au lendemain, afin
qu'aucune nouvelle de son dpart ne pt le prcder dans les lieux
qu'il allait traverser en gardant le plus rigoureux incognito. Avant
de partir il avait rdig le 29e bulletin, si clbre depuis, dans
lequel, parlant pour la premire fois de la retraite, il avouait la
partie de nos malheurs qu'on ne pouvait pas absolument nier, les
mettait sur le compte de l'hiver, et relevait l'historique de ses
revers par la belle et immortelle scne du passage de la Brzina.

[Note en marge: Sentiment qu'on prouve dans l'arme en apprenant son
dpart.]

[Note en marge: Continuation de la marche sur Wilna.]

[Note en marge: Le froid acquiert une intensit de 30 degrs Raumur.]

[Note en marge: La souffrance arrive au dernier terme.]

Lorsque le lendemain 6 dcembre on apprit dans l'arme le dpart de
Napolon, la stupfaction fut grande, car avec lui s'vanouissait
la dernire esprance. Toutefois la nouvelle ne fit sensation que
sur les hommes capables de rflchir, et auprs de ceux-ci bien des
raisons plaidaient en faveur de la dtermination que Napolon venait
de prendre. Quant  la masse, le sentiment tait tellement amorti
chez elle, que l'impression ne fut pas ce qu'elle aurait t en toute
autre circonstance. On continua donc  cheminer machinalement devant
soi, en dsirant d'arriver  Wilna, comme un mois auparavant on
dsirait d'arriver  Smolensk.  Wilna, on se promettait des vivres
dont, il est vrai, on manquait un peu moins depuis qu'on tait en
Lithuanie, et surtout des abris, du repos, et des troupes organises
pour arrter la poursuite des Russes. Mais chaque jour venait
accrotre les souffrances de cette marche. En quittant Molodeczno,
le froid devint encore plus rigoureux, et le thermomtre descendit 
30 degrs Raumur. La vie se serait interrompue mme dans des corps
sains,  plus forte raison dans des corps puiss par la fatigue et
les privations. Les chevaux taient presque tous morts; quant aux
hommes, ils tombaient par centaines sur les chemins. On marchait
serrs les uns contre les autres, en troupe arme ou dsarme, dans
un silence de stupfaction, dans une tristesse profonde, ne disant
mot, ne regardant rien, se suivant les uns les autres, et tous
suivant l'avant-garde, qui suivait elle-mme la grande route de Wilna
partout indique.  mesure qu'on marchait, le froid, agissant sur
les plus faibles, leur tait d'abord la vue, puis l'oue, bientt la
connaissance, et puis au moment d'expirer, la force de se mouvoir.
Alors seulement ils tombaient sur la route, fouls aux pieds par
ceux qui venaient aprs comme des cadavres inconnus. Les plus forts
du jour taient  leur tour les plus faibles du lendemain, et chaque
journe emportait de nouvelles gnrations de victimes.

[Note en marge: Divers genres de mort parmi les soldats qui terminent
cette affreuse retraite.]

Le soir au bivouac, il en mourait par une autre cause, c'tait
l'action trop peu mnage de la chaleur. Presss de se rchauffer,
la plupart se htaient de prsenter  l'ardeur des flammes leurs
extrmits glaces. La chaleur ayant pour effet ordinaire de
dcomposer rapidement les corps que le principe vital ne dfend
plus, la gangrne se mettait tout de suite aux pieds, aux mains, au
visage mme de ceux qu'une trop grande impatience de s'approcher du
feu portait  s'y exposer sans prcaution. Il n'y avait de sauvs
que ceux qui par une marche continue, par quelques aliments pris
modrment, par quelques spiritueux ou quelques boissons chaudes,
entretenaient la circulation du sang, ou qui, ayant une extrmit
paralyse, y rappelaient la vie en la frictionnant avec de la neige.
Ceux qui n'avaient pas eu ce soin se trouvaient paralyss le matin
au moment de quitter le bivouac, ou de tout le corps, ou d'un membre
que la gangrne avait atteint subitement. D'autres, plus favoriss en
apparence, mouraient au milieu d'une bonne fortune inespre. Si par
exemple, ils avaient trouv une grange pour y passer la nuit, ils y
allumaient de grands feux, s'endormaient, laissaient l'incendie se
communiquer, et ne se rveillaient que lorsque le toit en flammes
s'abmait sur eux. On compta une quantit de morts par cet trange
accident, celui de tous auquel on se serait le moins attendu.

[Note en marge: Perte en quelques jours des dernires troupes
envoyes  la rencontre de la grande arme.]

 cette multitude de victimes vinrent bien inutilement s'en ajouter
d'autres, qui succombrent plus vite encore que celles dont nous
avons racont le sort lamentable. Napolon n'avait laiss en partant
que des instructions extrmement vagues, tant il tait proccup des
dsastres qui l'avaient frapp, et de ceux qui le menaaient encore.
Il avait recommand, ds qu'on serait  Wilna, de rallier l'arme, de
la nourrir, de la rarmer, de la concentrer, et de se replier ensuite
sur le Nimen, si on ne pouvait tenir sur la Wilia. Malheureusement
il n'avait rien prescrit pour les vingt-cinq mille hommes environ
qu'on avait  Wilna, et dont la conservation dpendait du soin qu'on
apporterait  ne pas les dplacer sans ncessit. M. de Bassano et
le gouverneur de la Lithuanie, sachant la grande arme vivement
poursuivie par les Russes, n'ayant surtout pas prouv ce qu'une
troupe pouvait devenir en quatre ou cinq jours de marche par le temps
qu'il faisait, expdirent sur Smorgoni, et  trs-bonne intention,
ce qu'il y avait de meilleur  Wilna, notamment la division franaise
Loison, les brigades Coutard et Franceschi, la cavalerie napolitaine,
et la cavalerie de marche. C'taient tous jeunes gens, trs-capables
de se bien battre, comme l'avait prouve rcemment la division
Durutte envoye au gnral Reynier, mais incapables de supporter
quarante-huit heures les souffrances qu'enduraient depuis deux mois
les malheureux revenus de Moscou. Sortant de casernes chauffes 
douze ou quinze degrs, passant  un froid de trente, ils furent
saisis, et en quelques jours prirent pour la plupart.

L'arme ayant quitt Molodeczno, les rencontra les uns  Smorgoni,
les autres  Ochmiana, bien vtus, bien nourris, et morts cependant
d'un saisissement subit. Elle en eut piti, malgr la profonde
insensibilit dans laquelle elle tait tombe. Huit ou dix mille de
ces nouveaux venus moururent en cinq ou six jours. Les Napolitains
surtout, amens de si loin pour faire sous le ciel de la Russie
le premier apprentissage des armes, succombrent  la soudainet
d'une pareille preuve. Les moins maltraits ne perdirent que leurs
chevaux. C'est ainsi que commencrent  se dissiper sans aucun profit
les dernires ressources, dont on aurait pu se servir pour arrter
l'ennemi, et rorganiser l'arme.

[Note en marge: Arme devant Wilna le 9 dcembre.]

[Note en marge: Affreuse confusion  Wilna.]

Enfin  force de marcher, de souffrir, de joncher la terre de ses
morts, cette masse dsole, hve, amaigrie, couverte de haillons,
portant par-dessus ses uniformes les plus singuliers vtements
imaginables, des fourrures d'hommes et de femmes prises  Moscou,
des soieries salies et brles, des couvertures de cheval, tous
les objets en un mot qu'elle avait pu s'approprier, cette masse
arriva le 9 dcembre aux portes de Wilna. Ce fut pour ces coeurs qui
paraissaient dsormais insensibles  toute impression, l'occasion
d'un dernier sentiment de joie. Wilna! Wilna!... Il semblait que le
repos, l'abondance, la scurit, la vie enfin, allaient se retrouver
dans cette heureuse capitale de la Lithuanie, o l'on se plaisait 
annoncer,  rpter, que la prvoyance de Napolon avait accumul
d'immenses ressources. Il n'y en avait certainement pas autant
qu'on le disait, mais il y en avait plus qu'il n'en fallait pour
satisfaire les premiers besoins de l'arme, et pour lui donner la
force de rejoindre le Nimen en meilleur ordre.  la vue des murs de
la ville, la foule oubliant que la porte mme la plus large serait
un dfil bien troit pour tant d'hommes qui voulaient entrer 
la fois, et surtout pour la masse de bagages qu'on avait encore,
ne songea pas  faire le tour de ces murs, afin d'y pntrer par
plusieurs issues. On suivait machinalement la tte de la colonne,
et on s'accumula bientt devant la porte qui tait tourne vers
Smolensk, on s'y touffa, on s'y battit, on s'y tua comme au pont
de la Brzina. Vingt-quatre heures durant ce fut la mme presse,
la mme difficult d'entrer, par l'extrme dsir qu'on en avait.
Bientt, comme  Smolensk, les efforts de l'autorit pour rtablir
l'ordre dans les corps, produisirent le dsordre. On voulait du pain,
de la viande, du vin, des abris surtout, et on n'tait pas d'humeur
 se laisser renvoyer par des commis au rgiment qui n'existait
plus, et dont il ne restait que quelques officiers, marchant ensemble
autour du porte-drapeau, qui lui-mme avait souvent pli son drapeau
dans son sac afin de le sauver. On se prcipita de nouveau sur les
magasins pour les piller. Les soldats qui avaient rapport un peu
d'argent, rencontrant des cafs, des cabarets, des auberges, des
magasins de tout genre chez une population amie qui n'avait pas
fui, se prcipitrent pour acheter ce dont ils avaient besoin,
effrayrent par leurs cris ceux qui auraient pu le leur fournir,
firent fermer tous ces lieux o ils auraient trouv  vivre, et les
voyant se fermer mme devant leur argent, en enfoncrent les portes.
Wilna fut bientt une ville saccage. Si des troupes sous un chef
ferme et prvoyant, avaient d'avance t conserves pour maintenir
l'ordre, si dans des lieux aisment accessibles des vivres eussent
t d'avance mis  la porte des plus impatients, cette confusion
et t prvenue. Mais Napolon parti, personne n'ordonnait, et
personne n'obissait. Murat n'tait pas plus capable de faire l'un
que d'obtenir l'autre.

[Note en marge: Le dfaut d'ordres empche le prince de Schwarzenberg
et le gnral Reynier de venir au secours de Wilna, qu'ils auraient
pu protger contre les armes russes.]

[Note en marge: Wilna reste ainsi dcouvert, et expos  l'invasion
du premier ennemi prt  s'y prsenter.]

L'arme arriva successivement les 8 et 9 dcembre. Quelques jours
de repos taient bien ncessaires  nos soldats puiss, et il et
t facile de les leur procurer, si on n'avait pas expos  prir
inutilement sur les routes les troupes fraches qui occupaient Wilna,
surtout si on avait fait parvenir au prince de Schwarzenberg et au
gnral Reynier des ordres qu'ils taient en mesure et en disposition
d'excuter. En effet, le prince de Schwarzenberg, aprs avoir reu
cinq  six mille hommes de renfort, tait revenu sur Slonim, et le
gnral Reynier s'tait avanc vers la Narew pour donner la main  la
division Durutte, qui venait de Varsovie. Ce dernier avait rencontr
sur son chemin le gnral russe Sacken, l'avait attir  lui, et lui
avait fait essuyer un sanglant chec. Le prince de Schwarzenberg,
averti  temps, s'tait rabattu sur le flanc de Sacken, l'avait
assailli  son tour, et avait contribu  le rejeter en dsordre
vers la Volhynie. Ces succs qui avaient cot 7  8 mille hommes
 Sacken, avaient l'inconvnient d'tre remports trop loin de la
Brzina, et du point dcisif de la campagne; mais ils avaient
l'avantage de mettre Sacken hors de cause pour quelque temps, ds
lors de rendre au prince de Schwarzenberg et  Reynier une scurit
pour leurs derrires, dont ils avaient besoin pour marcher en avant;
et si ds le 19 ou le 20 novembre on leur et parl clairement, si on
ne se ft pas born  leur dire, comme le faisait M. de Bassano, que
tout allait bien  la grande arme, que l'Empereur revenait de Moscou
victorieux, si on leur et dit au contraire que l'arme arrivait
poursuivie, cruellement traite par la saison, que son retour  Wilna
n'tait assur qu' la condition d'un puissant secours, certainement
le prince de Schwarzenberg, arrach  sa timidit par sa loyaut
personnelle, aurait march, et il pouvait tre avec le gnral
Reynier,  Minsk avant le 28 novembre,  Wilna avant le 10 dcembre.
Dans ce cas, avec les troupes qu'on avait  Wilna, on aurait runi
une soixantaine de mille hommes, et soixante-douze avec les dbris
de la grande arme. Or les Russes taient loin de pouvoir en runir
autant. Mais Napolon tait parti sans donner d'ordres; M. de
Bassano, qui l'avait immdiatement suivi, ne s'tait pas cru autoris
 le suppler, et le prince de Schwarzenberg ainsi que le gnral
Reynier taient  se morfondre entre Slonim et Neswij, ne sachant que
faire, ne sachant que croire entre les nouvelles satisfaisantes qui
leur venaient des Franais, et les nouvelles toutes contraires que
leur faisaient parvenir les Russes[46]. On vient de voir que le corps
bavarois de de Wrde, la division Loison, les brigades Coutard et
Franceschi, envoys du sein de l'abondance et d'une bonne temprature
au milieu des horreurs de cette retraite, avaient t frapps par le
froid et compltement dsorganiss. Wilna tait donc tout ouvert, et
il n'y avait aucune chance de s'y dfendre contre les trois corps
ennemis qui s'avanaient.

[Note 46: La correspondance de ces deux corps d'arme donne la
preuve certaine des dispositions de leurs gnraux  obir aux
ordres qu'on leur aurait envoys. Le courage de nous abandonner
ne vint que beaucoup plus tard  l'Autriche; et d'ailleurs la
fidlit personnelle du prince de Schwarzenberg, qui ne flchit
postrieurement que devant un grave intrt de son pays, ne laisse
aucun doute sur ce qu'on aurait pu obtenir de lui dans le moment.
Nous n'avanons donc ici que des choses dont nous sommes parfaitement
assur.]

Depuis le passage de la Brzina, le gnralissime Kutusof ayant
laiss sa principale arme en arrire pour prendre le commandement
suprieur des armes russes runies, avait charg Wittgenstein de
s'avancer sur Wilna par la route de Swenziany, Tchitchakoff d'y
accourir par celle d'Ochmiana, et avait achemin enfin, mais plus
lentement, ses propres troupes sur Novo-Troki, afin d'empcher la
jonction de Schwarzenberg avec Napolon. Certainement il n'avait
pas en tout 80 mille hommes disponibles, et il n'en pouvait pas
rassembler plus de 40 mille sur le mme point, un jour de bataille.
Mais Wilna tant dcouvert, une avant-garde de cinq  six mille
hommes suffisait pour y jeter la confusion. Cette avant-garde
existait dans les Cosaques de Platow et l'infanterie de Tchaplitz.

[Note en marge: Situation de Wilna o personne ne commande.]

Du ct des Franais il n'y avait pas un seul corps dont il restt
quelque dbris. Le 1er (Davout), le 2e (Oudinot), le 3e (Ney), le 4e
(prince Eugne), le 9e (Victor) avaient achev de se dissoudre dans
ces derniers jours, sous l'action du froid sans cesse croissant et
d'une marche sans repos. Aux portes de Wilna, le marchal Victor,
qui avait rempli le dernier le rle d'arrire-garde, avait fini par
se trouver sans un homme. Chaque soldat allait se chauffer, manger
o il pouvait, et surtout cherchait  viter les blessures, qui
quivalaient  la mort. Il n'avait survcu que 3 mille hommes au plus
de la division Loison, et peut-tre autant de la garde impriale.
Tous les gnraux blesss ou valides, n'ayant plus personne 
commander, s'en taient alls chacun de leur ct; et Murat, au
milieu de ce dsordre, dsol de la responsabilit qui pesait sur sa
tte, alarm pour son royaume  l'aspect du vaste naufrage qui avait
commenc sous ses yeux, peu soutenu par Berthier malade et constern,
Murat, la tte trouble, ne savait que faire ni qu'ordonner.

[Note en marge: Les Cosaques s'tant prsents devant Wilna, Murat
quitta cette ville avec tous les tats-majors.]

[Note en marge: On perd encore une vingtaine de mille hommes 
l'vacuation de Wilna.]

Mais l'ennemi ne lui laissa pas mme le temps d'hsiter. Les dbris
de l'arme, comme nous l'avons dit, taient successivement arrivs
les 8 et 9 dcembre, et ils encombraient Wilna, pillant les magasins
de vivres et de vtements, lorsque le 9 au soir Platow parut avec ses
Cosaques aux portes de cette ville. Aux premiers coups de fusil, le
trouble et le dsordre furent au comble. D'arrire-garde il n'y en
avait plus. Le gnral Loison, qui seul avait quelques forces  sa
disposition, accourut avec le 19e, ancien rgiment recrut de jeunes
gens, et essaya de se placer en dehors de la ville. Le marchal Ney,
qui n'avait pas de commandement, mais qui en prenait partout o il
y avait du danger, ce qu'on lui permettait volontiers, le vieux
Lefebvre retrouvant dans le pril son ancienne nergie, couraient
dans les rues de Wilna, criant aux armes, et s'efforant de ramasser
quelques soldats arms pour les conduire sur les remparts. Spectacle
douloureux et digne d'une affreuse compassion, que de voir la grande
arme rduite  de telles misres par des desseins insenss! Enfin
on arrta les Cosaques, mais pour quelques heures seulement, et
chacun ne songea plus qu' fuir. Murat, si hroque dans les champs
de la Moskowa, Murat, l'invulnrable Murat, que les balles et les
boulets semblaient ne pouvoir atteindre, atteint tout  coup de la
maladie gnrale, imita son matre, et ne voulant pas plus livrer aux
Russes un roi prisonnier, que Napolon n'avait voulu leur livrer un
empereur, se transporta dans le faubourg de Wilna qui s'ouvrait sur
la route de Kowno. Il s'y rendit afin d'tre en mesure de partir des
premiers. Il se mit en route dans la nuit du 10, en disant qu'il
allait  Kowno, o l'on essayerait de runir l'arme derrire le
Nimen. Il n'y avait au surplus pas d'ordre  donner pour que chacun
s'apprtt  partir. On s'en alla en confusion, qui d'un ct, qui de
l'autre, laissant  l'ennemi de vastes magasins de tout genre, et,
ce qui tait infiniment plus regrettable, une quantit de blesss
et de malades, les uns placs dans les hpitaux, les autres dposs
chez les habitants, o le chirurgien Larrey avait employ ces deux
jours  les faire recevoir, enfin douze ou quinze mille soldats
puiss, aimant mieux devenir prisonniers que de continuer cette
marche mortelle par 30 degrs de froid, sans abri pour la nuit, sans
pain pour la journe. On perdit encore  cette brusque vacuation 18
ou 20 mille hommes qu'il et t facile de sauver. Toute la nuit du
10 fut employe  sortir de Wilna devant les Cosaques impatients de
s'y introduire. Les coups de fusil de ceux qui entraient, auxquels
rpondaient les coups de fusil de ceux qui se retiraient, tinrent
cette malheureuse ville dans l'pouvante. Chose horrible  dire,
les misrables juifs polonais qu'on avait forcs  recevoir nos
blesss, ds qu'ils virent l'arme en retraite, se mirent  jeter
ces blesss par les fentres, et quelquefois mme  les gorger,
s'en dbarrassant ainsi aprs les avoir dpouills. Triste hommage 
offrir aux Russes dont ils taient les partisans!

[Note en marge: Perte du trsor de l'arme, et des trophes, au pied
d'une cte au sortir de Wilna.]

Aux portes de Wilna et  une lieue, une autre scne vint affliger les
regards. Une montagne, qui formait la berge gauche de la Wilia, et
que six mois auparavant nos escadrons victorieux avaient descendue
au galop en poursuivant les Russes, tait couverte de verglas,
et prsentait aux voitures un obstacle presque insurmontable. Des
chars sur lesquels on avait plac des officiers blesss ou malades,
des caissons d'artillerie, enfin les fourgons du trsor, que M. de
Bassano, pour ne pas avouer trop tt le danger de la situation, avait
laiss le plus longtemps possible  Wilna, encombraient le pied de la
monte. Les conducteurs, saisis d'pouvante au bruit de la fusillade,
criaient, fouettaient leurs chevaux en profrant d'affreux jurements.
Les chevaux ne pouvant tenir sur la glace, la faisaient clater sous
leurs pieds, et tombaient les genoux en sang, tandis que des pices
d'artillerie, abandonnes  moiti de la monte parce qu'il tait
impossible de les lever plus haut, s'chappaient sur la pente, et
roulaient en brisant tout ce qu'elles rencontraient. Aprs plusieurs
heures de ce tumulte et de cette impuissance, on prit le parti de
couper les traits des chevaux, et d'abandonner les prcieux objets
accumuls au pied de cette monte. Il y prit encore des blesss et
des malades. Les fourgons du trsor contenaient dix millions en or et
en argent. Le payeur, fort attach  ses devoirs, parvint cependant
 sauver quelques-uns de ces fourgons, mais en abandonna le plus
grand nombre  l'avidit des soldats. Il y eut des malheureux qui,
sentant leurs forces ranimes par ce spectacle, eurent le courage
de se charger de mtaux prcieux. Mais aprs avoir ventr les
fourgons, ils donnaient mille francs en argent pour avoir cent francs
en or, car le poids tait toute valeur  ce qu'il fallait emporter.
L restrent quelques-uns des trophes de Moscou, et beaucoup de
drapeaux enlevs  l'ennemi. La nuit s'achevait lorsque les Cosaques
accoururent pour mettre fin au pillage des Franais, et y substituer
le pillage des Russes. Jamais l'avidit de ces fuyards ne s'tait
trouve appele  faire un pareil butin.

[Note en marge: Arrive  Kowno, les 11 et 12 dcembre.]

Le 10, le 11, le 12 furent employs  parcourir les vingt-six lieues
qui sparent Wilna de Kowno, et les dbris de l'arme afflurent
dans cette dernire ville pendant les journes du 11 et du 12
dcembre. Dans quel tat, dans quel dnment, dans quelle confusion
on repassait ce Nimen glac, que six mois auparavant on avait
franchi par un beau soleil, au nombre de 400 mille hommes, avec 60
mille cavaliers, avec 1200 bouches  feu, avec un clat incomparable!
Quiconque n'avait pas perdu le sentiment sous ces trente degrs de
froid, ne pouvait s'empcher de faire cette cruelle comparaison, et
d'en avoir les yeux remplis de larmes. Le Nimen tant gel, les
ponts que nous avions construits et entours de solides ouvrages,
n'taient plus un moyen exclusif de passer le fleuve, et les Cosaques
l'avaient dj travers au galop. On ne pouvait donc pas aspirer
 garder Kowno, pas plus que Wilna, le Nimen n'offrant plus dans
cette saison une vritable ligne de dfense. Vider les magasins,
c'est--dire les piller, tait la seule manire d'en tirer parti.
On s'y rua avec une sorte de fureur. Ils taient bien autrement
riches que ceux de Wilna, parce que la navigation intrieure de
la Vistule au Nimen y avait fait affluer, grce  l'activit du
gnral Baste, toutes les richesses de Dantzig. Nos malheureux
soldats s'adressrent surtout aux magasins de spiritueux, cherchant
dans la chaleur intrieure un secours contre le froid extrieur,
et ils se tuaient par impatience de revivre. Les rues furent en un
instant couvertes de tonneaux enfoncs, de soldats expirant entre le
saisissement du froid et celui de l'ivresse.

[Note en marge: Conseil de guerre  Kowno.]

[Note en marge: Altercation entre Murat et le marchal Davout.]

[Note en marge: Le marchal Ney et le gnral Grard chargs de la
dfense de Kowno.]

Le 12 dcembre au matin, Murat avait assembl les marchaux, le
prince Berthier et M. Daru, pour dlibrer sur la conduite  tenir.
Le rapport de tous les chefs fut qu'il n'y avait plus de soldats
dans aucun corps, qu'il restait encore 2 mille hommes peut-tre 
la division Loison, et 1500 dans les rangs de la garde, dont 500
tout au plus capables de tirer un coup de fusil. Murat qui, dans sa
mobilit, passait pour Napolon de l'amour  la haine, et qui en ce
moment ne lui pardonnait pas de mettre en pril les couronnes de la
famille Bonaparte, laissa chapper des plaintes contre le matre
dont l'ambition insense, disait-il, les avait prcipits dans un
abme. Tous les coeurs partageaient ces sentiments; mais la plupart
retenus encore par la crainte, d'autres, comme Ney, consols des
malheurs prsents par la gloire acquise dans cette campagne, d'autres
aussi, comme Davout, trouvant trange que les hommes qui avaient le
plus profit de l'ambition de Napolon fussent les premiers  s'en
plaindre, accueillirent les rcriminations de Murat par le silence
ou par le blme. Davout surtout qui avait une aversion instinctive
pour les qualits autant que pour les dfauts du roi de Naples, et
qui avait eu avec lui de violentes altercations, lui imposa silence
en disant que si l'ambition de Napolon devait rencontrer des
censeurs dans l'arme, ce n'tait pas chez ceux de ses lieutenants
qu'il avait faits rois, que du reste il ne fallait avoir dans les
circonstances prsentes qu'un objet en vue, celui de se sauver, sans
ajouter par de mauvais exemples  l'indiscipline des troupes. Cette
scne, qui rvlait l'tat des esprits, n'ayant pas eu de suite, on
s'occupa de ce qu'il y avait  faire. On dfra d'un commun accord
au marchal Ney la dfense de Kowno, et la direction de cette fin de
retraite. Il devait, pour donner au torrent des fuyards le temps de
s'couler, dfendre Kowno pendant quarante-huit heures, avec le reste
de la division Loison, avec quelques troupes de la Confdration
germanique, et ensuite se retirer sur Koenigsberg, o il serait joint
par le marchal Macdonald, qui, de son ct, rtrogradait de Riga sur
Tilsit. Quant aux tristes dbris de l'arme, il fut jug impossible
de les rallier ailleurs que sur la Vistule, c'est--dire derrire une
ligne o ils cesseraient d'tre poursuivis. Il fut dcid que les
cadres, consistant en trente ou quarante officiers par rgiment, et
quelques sous-officiers portant les drapeaux, se runiraient ceux de
la garde  Dantzig, ceux des 1er et 7e corps (Davout et Westphaliens)
 Thorn, ceux des 2e et 3e corps (Oudinot et Ney)  Marienbourg,
ceux des 4e et 6e (prince Eugne et Bavarois)  Marienwerder, ceux
du 5e (Polonais)  Varsovie, et qu'on pousserait vers ces points de
ralliement les soldats pars sur les routes. Le marchal Ney demanda,
pour faire un dernier effort sous les murs de Kowno, qu'on lui
adjoignt le gnral Grard, ce qui lui fut accord.

[Note en marge: Vains efforts du marchal Ney et du gnral Grard
pour dfendre Kowno.]

[Note en marge: Ils sont rduits  sortir de Kowno avec quelques
centaines d'hommes.]

Aussitt ces rsolutions adoptes, tout le monde partit pour
Koenigsberg. Ney et Grard demeurrent seuls  Kowno pour essayer
d'arrter les Cosaques. Ney plaa dans les ouvrages qu'on avait
construits en avant des ponts de la Wilia et du Nimen, quelques
troupes allemandes, et le long du lit gel de la Wilia et du Nimen
qu'il fallait disputer sans l'appui d'aucun ouvrage dfensif, les
restes de la division Loison, le 29e notamment, vieux rgiment, comme
nous l'avons dit, recrut avec de jeunes soldats. Ds le 13 au matin
les Cosaques parurent avec leur artillerie porte sur traneaux. Ils
se prsentrent d'abord au pont du Nimen par la route de Wilna, et
envoyrent des boulets sur la tte de pont. Les soldats allemands de
Reuss et de la Lippe, saisis d'une terreur panique, ne voulurent plus
entendre parler de se dfendre, jetrent leurs armes, et enclourent
leurs canons. L'officier plein d'honneur qui les commandait se brla
la cervelle de dsespoir. Au bruit qui se faisait de ce ct, Grard
et Ney accoururent, et prenant les soldats par la main, les conjurant
de s'arrter, saisissant chacun un fusil, faisant feu eux-mmes pour
les encourager, en retinrent  peine quelques-uns.  cette vue deux
cents Cosaques mirent pied  terre, et marchrent le fusil  la main
sur la tte de pont. Grard et Ney allaient se trouver seuls, lorsque
l'aide de camp du marchal Ney, Rumigny, amena un dtachement du 29e,
qui par son feu contint les Cosaques, et les fora de rebrousser
chemin. Le marchal Ney crut avoir sauv Kowno, et dans un mouvement
d'effusion embrassa le gnral Grard. Mais bientt les Allemands se
dbandrent, les soldats du 29e entrans par l'exemple, pouvants
surtout d'tre rduits  quelques centaines d'hommes pour dfendre
Kowno, s'en allrent peu  peu, et  la fin de la journe du 13, Ney
et Grard n'eurent plus auprs d'eux que 5  600 hommes, et 8 ou 10
bouches  feu de la division Loison. Ils rsolurent, aprs avoir tenu
toute cette journe du 13, et avoir fait couler le plus de tranards
qu'ils pourraient, de partir eux-mmes dans la nuit, avec les
quelques hommes fidles qu'ils avaient conservs. Il y avait dans ce
qui restait de quoi rsister au moins  une charge de Cosaques. Vers
le milieu de la nuit, s'tant assurs que tout ce qui pouvait marcher
avait dfil devant eux, ils essayrent de gravir cette mme hauteur,
d'o l'arme planait le 24 juin sur le cours du Nimen qu'elle allait
passer. Mais le verglas, comme au sortir de Wilna, avait arrt les
dernires voitures de bagages et d'artillerie, et quelques fourgons,
dernier dbris du trsor. Mme scne, mmes efforts, mmes cris qu'au
pied de la montagne de Wilna, et mme impuissance! Par surcrot de
dtresse, quelques Cosaques ayant travers le Nimen sur la glace,
avaient gravi le revers de la hauteur, et menaaient de couper la
route.  ce nouveau danger, les 5  600 hommes de Ney et Grard se
dispersrent dans l'obscurit, chacun cherchant son salut o il
esprait le trouver. Le marchal Ney et le gnral Grard, laisss
presque seuls avec quelques officiers, n'eurent plus qu' songer 
leur sret personnelle, et tournant  droite, suivirent le cours
du Nimen, pour se drober  l'ennemi en longeant le lit encaiss et
fortement gel du fleuve. Ils rejoignirent ensuite sains et saufs la
route de Gumbinnen  Koenigsberg, dernier et unique service qu'ils
pussent rendre, car c'tait quelque chose dans l'immensit de ce
dsastre que de sauver ces deux hommes.

 dater de ce moment, il n'y eut plus un seul corps arm, et la
retraite s'acheva par petites bandes, fuyant  travers les plaines
glaces de la Pologne devant les dernires courses des Cosaques.
Ceux-ci, aprs avoir fait quelques lieues au del du Nimen,
rentrrent sur la ligne du fleuve, que les armes russes triomphantes
mais puises, et rduites des deux tiers, ne voulaient pas franchir.

[Note en marge: Arrive  Koenigsberg.]

[Note en marge: Ce qui restait de la garde  Koenigsberg.]

 Koenigsberg s'taient rendus les tats-majors et la vieille garde.
Sur environ 7 mille hommes que la vieille garde comptait au dbut
de la campagne, il lui en restait 5,962 en vacuant Smolensk. Sur
ces 5,962 elle avait perdu  son arrive  Koenigsberg, 528 hommes
tus ou blesss qu'on n'avait pas pu transporter, 1,377 qu'on savait
morts de fatigue ou de misre, 2,586 qu'on supposait gels, ou pris
pour n'avoir pu suivre, c'est--dire 4,491 disparus depuis Smolensk,
parmi lesquels 528 seulement atteints par le feu. Il y en avait
1,471 debout le 20 dcembre, dont 500 capables de tirer un coup de
fusil. Le tableau de ces pertes fut remis par le marchal Lefebvre
 l'tat-major, et c'tait le seul corps auquel il et t fait des
distributions rgulires! De la jeune garde il ne restait rien.

[Note en marge: Noble dvouement du mdecin Larrey.]

[Note en marge: Mort des gnraux bl et Lariboisire.]

Il y avait  Koenigsberg environ dix mille individus dans les
hpitaux, dont un petit nombre blesss, et la plupart malades. Parmi
ces derniers, les uns avaient des membres gels, les autres taient
atteints d'une espce de peste que les mdecins appelaient fivre
de conglation, et qui tait horriblement contagieuse. L'hroque
Larrey, quoique puis de fatigue et de souffrance, tait accouru
 ces hpitaux pour y soigner nos malades, et il y gagna cette
contagion funeste dont il faillit mourir. L'hrosme, de quelque
genre qu'il soit, est la consolation des grands dsastres. Cette
consolation nous fut accorde tout entire; elle gala la grandeur
de nos malheurs.  Koenigsberg, au milieu de la foule des infortuns
qui expiaient en mourant, ou l'ambition de Napolon, ou leur propre
intemprance, il y eut des morts  jamais regrettables, deux
notamment, celle du gnral Lariboisire et celle du gnral bl!
Le premier, accabl de fatigues, supportes avec une rare constance
malgr son ge, mais inconsolable surtout de la mort d'un fils tu
sous ses yeux  la bataille de la Moskowa, mourut de la contagion
rgnante  Koenigsberg. On lui donna l'illustre bl pour successeur
dans la place de commandant gnral de l'artillerie. Mais ce noble
vieillard, atteint lui-mme d'une maladie mortelle  la Brzina,
et n'ayant fait que languir depuis, expira deux jours aprs le
chef qu'il venait de remplacer. Des cent pontonniers qui  sa voix
s'taient plongs dans l'eau de la Brzina pour construire les
ponts, il en restait douze. Des trois cents autres, il en restait un
quart  peine.

[Note en marge: Pertes de l'expdition de Russie approximativement
values.]

Ce ncrologe de l'arme est dchirant, mais il faut que les grands
hommes et les nations sachent ce que cotent les folles entreprises,
et ce que cota celle-ci, certainement l'une des plus insenses
et des plus meurtrires que jamais on ait tentes. On a souvent
essay d'valuer les pertes de la France et de ses allis dans
l'expdition de Russie, compte effroyable et impossible! Toutefois
on peut approcher de la vrit sans y atteindre. L'arme totale
destine  agir du Rhin au Nimen s'levait  612 mille hommes et
 150 mille chevaux, et avec les Autrichiens  648 mille hommes.
420 mille avaient pass le Nimen. Depuis il s'tait joint  eux
le 9e corps (marchal Victor) de 30 mille combattants, la division
Loison de 12 mille, la division Durutte de 15 mille, quelques allis
et quelques bataillons de marche au nombre de 20 mille hommes, et
enfin les 36 mille Autrichiens, ce qui fait une masse totale de 533
mille hommes qui avaient pass le Nimen. Il restait sous le prince
de Schwarzenberg et le gnral Reynier environ 40 mille Autrichiens
et Saxons, se retirant  pas compts entre le Bug et la Narew, 15
mille Prussiens et Polonais sous le marchal Macdonald, s'efforant
de rejoindre le Nimen, et quelques soldats isols, regagnant 
travers les plaines de la Pologne la ligne de la Vistule. De ces
soldats isols, on en recueillit plus tard trente ou quarante
mille. Resteraient donc 438 mille hommes qui auraient t perdus,
et sur lesquels les Russes en retenaient cent mille environ comme
prisonniers.  ce compte 340 mille auraient pri. Heureusement
non! Un nombre, qu'on ne peut pas dterminer, s'tant dbands au
commencement de la campagne, avaient rejoint peu  peu leur pays 
travers la Pologne et l'Allemagne, mais il n'y a aucune exagration 
dire que 300 mille hommes environ moururent par le feu, par la misre
ou par le froid. Quelle part les Franais avaient-ils dans cette
horrible hcatombe? Les flatteurs de Napolon dans tous les temps,
car il en a eu rgnant et dtrn, vivant et mort, les flatteurs ont
voulu nous consoler, en disant que les allis de la France avaient
dans ce sacrifice de trois cent mille hommes une plus large part que
nous, fausset matrielle, car nous avions plus des deux tiers de ce
lot affreux. Mais repoussons cette indigne consolation, et tenons
pour Franais tout alli mort avec nous!

Ce triste compte tabli, que dire de l'entreprise elle-mme? quel
jugement porter, que n'ait prononc d'avance le bon sens des nations?

[Note en marge: Jugement  porter sur l'expdition de Russie.]

Quant  l'entreprise, rien ou presque rien ne pouvait la faire
russir. L'infaillibilit mme de la conduite n'en aurait pas corrig
le vice essentiel. Avec les fautes qui furent commises, et qui pour
la plupart dcoulaient du principe lui-mme de l'entreprise, le
succs tait encore plus impossible.

[Note en marge: Vice essentiel de cette expdition.]

D'abord politiquement elle n'tait pas ncessaire  Napolon: en
poursuivant avec persvrance la guerre d'Espagne, tout ingrate
qu'tait cette guerre, en y consacrant d'une manire exclusive ses
forces et son argent, il et rsolu la question europenne, et en
sacrifiant en outre quelques-unes de ses acquisitions de territoire
plus onreuses qu'utiles, il et sans aucun doute obtenu la paix
gnrale. En supposant mme que ce soit l une erreur, et qu'avant
d'en arriver  la paix gnrale, la Russie dt invitablement s'unir
encore une fois  l'Angleterre, il fallait ne pas la prvenir,
lui laisser le tort de l'agression, l'attendre sur la Vistule, o
certainement on l'et battue, car on aurait eu 300 mille combattants
sur 500 mille soldats mis en mouvement, tandis que sur la Moskowa
on en avait  peine 130 mille sur plus de 600, et, battue sur la
Vistule, la Russie et t aussi vaincue, et plus vaincue que sur la
Dwina ou sur la Moskowa. tre all chercher les Russes au lieu de les
attendre sur la Vistule, est l'une des plus grandes fautes politiques
de l'histoire, et cette faute fut le fruit non d'une erreur d'esprit
chez Napolon, mais d'un emportement de ce caractre imptueux qui ne
savait ni patienter ni attendre. Les Russes chez eux sont invincibles
pour un conqurant; ils ne le seraient pas pour l'Europe franchement
ligue dans l'intrt de son indpendance. L'Europe en attaquant par
mer, ou bien en s'avanant par terre mthodiquement et patiemment,
en marchant avec constance d'une ligne  l'autre, sans avoir comme
Napolon  s'inquiter de ses derrires, l'Europe arriverait 
vaincre mme chez lui ce vaste empire, si elle tait unie pour un
intrt gnral et universellement senti. Mais marcher sur Moscou
 travers l'Europe secrtement conjure, et en la laissant pleine
de haines derrire soi, tait une aveugle tmrit, tandis qu'en
attendant la Russie en Pologne ou en Allemagne, on et du mme coup
vaincu la Russie et l'Allemagne elle-mme, si l'Allemagne se ft
constitue son allie.

Si donc l'entreprise tait draisonnable en principe, elle l'tait
bien davantage encore en considrant l'tat dans lequel Napolon se
trouvait en 1812 sous le rapport des forces militaires. Il n'avait
plus les vieilles bandes d'Austerlitz et de Friedland; ces bandes
taient alles mourir, ou achevaient de mourir en Espagne. Il lui en
restait bien quelques-unes, dans le corps de Davout, dans quelques
anciennes divisions de Ney, Oudinot et Eugne; malheureusement on
les avait dmesurment accrues avec de jeunes conscrits, amens par
force au drapeau, les uns robustes mais indociles, les autres dociles
mais trop jeunes; et ces vieilles bandes ainsi affaiblies, on les
avait mlanges en outre d'allis qui nous hassaient, se battaient
sans doute, mais dsertaient ds qu'ils en trouvaient l'occasion. Ce
n'tait pas avec cet assemblage incohrent que se devait tenter une
telle entreprise. Il et mieux valu 300 mille anciens soldats comme
ceux du marchal Davout, que les 600 mille qu'on avait runis, car on
n'aurait eu que la moiti de la difficult pour les nourrir, et en
les nourrissant on les aurait conservs au drapeau. En 1807, avec des
soldats excellents, on avait failli succomber pour tre all jusqu'au
Nimen: essayer en 1812 d'aller deux fois plus loin, avec des soldats
valant deux fois moins, c'tait rendre le dsastre infaillible. Et
ici ressort une vrit frappante, c'est que Napolon touchait  la
fin de son systme ambitieux, consistant  vaincre les affections
des peuples avec des forces de tout genre, leves  la hte, et
imparfaitement organises. On tait tout  la fois au dernier terme
de la difficult et des moyens, car aprs avoir mis contre soi
la rage des Espagnols qui consumait une partie de nos meilleures
troupes, passer par-dessus la rage concentre des Allemands, pour
aller,  des distances immenses, provoquer la rage incendiaire des
Russes, et  cette rvolte des coeurs dans toute l'Europe, rvolte
sourde ou clatante, opposer des soldats  peine forms,  peine
agrgs les uns aux autres, mls d'une foule de nations secrtement
hostiles, retenues par l'honneur seul au moment du combat, mais
prtes  dserter ds que l'honneur le leur permettrait, runir
ainsi la difficult des haines  vaincre, des distances  franchir,
en ayant des forces non pas plus fortement composes en raison de
la difficult, mais au contraire d'autant plus faiblement composes
que la difficult tait plus grande, c'tait rassembler dans une
entreprise tous les genres d'illusions que le despotisme enivr par
le succs puisse se faire! C'tait se prparer presque invitablement
la plus horrible des catastrophes.

[Note en marge: Le vice essentiel de l'expdition cause vritable de
toutes les fautes d'excution.]

La faute essentielle fut donc l'entreprise elle-mme. Rechercher les
fautes d'excution qui purent s'ajouter encore  la faute principale,
serait de peu de fruit, si presque toutes ces fautes d'excution
n'avaient dcoul de la faute principale, comme des consquences
dcoulent invitablement de leur principe.

[Note en marge: Leons  tirer du grand dsastre de 1812.]

Ainsi, il est vrai que Napolon, entr en Russie le 24 juin, perdit
dix-huit jours  Wilna, dix-huit jours bien prcieux; que poussant
Davout sur Bagration, il ne lui donna pas les forces ncessaires,
dans la pense de se rserver  lui-mme une masse crasante afin
d'accabler immdiatement Barclay de Tolly; qu'arriv  Witebsk, il
perdit encore douze jours; que parti de Witebsk pour tourner les
deux armes russes runies  Smolensk, il hsita peut-tre trop 
remonter le Dniper jusqu'au-dessus de Smolensk, ce qui lui et
probablement permis d'atteindre le rsultat dsir; qu'au lieu de
s'arrter  Smolensk, il se laissa entraner par le besoin d'un
rsultat clatant,  la suite de l'arme russe dans des profondeurs
o il devait prir; qu' la grande bataille de la Moskowa, il
hsita trop  faire donner sa garde, ce qui l'empcha de rendre
complte la destruction de l'arme russe; qu'entr dans Moscou, s'y
voyant entour de l'incendie, sentant la ncessit d'en sortir, et
ayant imagin une combinaison vaste et profonde pour revenir sur
la Dwina par Veliki-Luki, il ne sut pas vaincre la rsistance de
ses lieutenants; que voyant le danger de rester dans Moscou, il y
resta par l'orgueil de ne pas avouer au monde qu'il tait en pleine
retraite; qu'il sacrifia  ce sentiment un temps prcieux qui lui
aurait suffi pour se sauver; que sorti de Moscou sans vouloir en
sortir, et ayant imagin une manire de tourner l'arme russe 
Malo-Jaroslawetz, pour percer dans le beau pays de Kalouga, il ne
sut pas persvrer, et cda encore cette fois au dcouragement de
ses lieutenants; qu'enfin, oblig de fuir sur cette triste route
de Smolensk, il ngligea le soin de la retraite, et ne fit rien de
sa personne pour en diminuer les malheurs; qu' Krasno, il passa
dtachement par dtachement, au lieu de passer en masse, et y perdit
tout le corps du marchal Ney, sauf le marchal lui-mme, presque
tout ce qui restait du prince Eugne, une partie de la garde et du
marchal Davout; enfin que, sauv miraculeusement  la Brzina, il
laissa chapper, en partant de l'arme, l'occasion de ramasser ses
dbris, et avec ces dbris de frapper sur les Russes, presque aussi
puiss que nous, un coup terrible qui et compens un dsastre par
un triomphe. Tout cela est incontestablement vrai; mais ceux qui
veulent y voir le gnie de Napolon ou obscurci ou affaibli, et qui
n'y voient pas presque partout la faute principale se reproduisant
et se diversifiant  l'infini, et le systme lui-mme arriv 
son dernier excs, portent un faible jugement sur cette grande
catastrophe. Certes, lorsque Napolon s'avanant sur Wilna coupait
l'arme russe en deux, lorsque s'coulant silencieusement de Wilna
 Witebsk d'abord, puis de Witebsk  Smolensk, il faillit deux fois
dborder et tourner cette mme arme russe, lorsqu'au milieu des
ruines de Moscou il imaginait un mouvement sur Veliki-Luki, qui en
tant rtrograde restait offensif, et le ramenait de Moscou sans
l'avoir affaibli; lorsqu'il choisissait si bien le point de passage
sur la Brzina, personne ne serait fond  dire que la prodigieuse
intelligence de Napolon ft affaiblie! Et au contraire on peut
soutenir qu'il ne commettait pas une faute qui ne rsultt forcment
de l'entreprise elle-mme. Ainsi quand il perdait du temps  Wilna,
 Witebsk, c'tait pour rallier ses soldats pars et fatigus par
la distance, et la vraie faute ce n'tait pas de les attendre, mais
de les avoir mens si loin; s'il ne donnait pas assez de troupes
 Davout pour en finir avec Bagration avant de courir  Barclay,
c'est qu'il comptait sur des runions de forces que la nature du
pays rendait presque impossibles, et l'entreprise elle-mme tait
pour beaucoup dans son erreur; si  Smolensk il ne s'arrtait
pas, c'tait tout  fait la faute de l'entreprise elle-mme, car
s'il tait dangereux d'aller  Moscou, il ne l'tait pas moins
d'hiverner en Lithuanie, avec des fleuves gels pour frontire,
avec l'Europe remplie de haine derrire soi, et commenant  douter
de l'invincibilit de Napolon; si  la Moskowa il n'osa point
faire donner la garde, qui tait son unique rserve, il faut s'en
prendre encore  l'entreprise dont il sentait la folie, et qui tout
 coup le rendait timide, en punition d'avoir t trop tmraire;
si  Moscou il resta trop longtemps, ce ne fut point par la vaine
esprance d'obtenir la paix, mais par la difficult d'avouer ses
embarras  l'Europe toujours prte  passer de la soumission  la
rvolte; s'il hsita devant ses lieutenants, soit lors du mouvement
projet sur Veliki-Luki, soit lors du mouvement projet sur Kalouga,
c'est qu'aprs avoir trop exig d'eux, il tait rduit  ne plus
oser leur demander le ncessaire; si dans la retraite il n'eut pas
l'activit et l'nergie dont il avait donn tant de preuves, ce fut
le sentiment excessif de ses torts qui paralysa son nergie. Un homme
moins pntrant, moins bon juge des fautes d'autrui et des siennes,
et t moins accabl, et nourri moins de regrets, et mieux rpar
son erreur. C'est le chtiment du gnie de sentir ses fautes plus
que la mdiocrit, et d'en tre plus puni dans le secret de sa
conscience. Enfin, s'il partit de Smorgoni en abandonnant son arme,
c'est qu'il prvit trop, c'est qu'il s'exagra mme les consquences
immdiates de son dsastre, et crut ne pouvoir les rparer qu'
Paris. Dans tout cela on aurait tort de le croire affaibli sous le
rapport de l'esprit ou du caractre, car il ne l'tait pas, et il le
prouva bientt sur de nombreux champs de bataille; il faut le voir
tel qu'il tait, c'est--dire accabl sous sa faute mme, et si on
peut dcouvrir quelques erreurs de dtail qui ne se rattachent pas
 la faute principale, dans l'ensemble tout vient d'elle, ou de ce
caractre dsordonn qui porta Napolon  la commettre, et alors
tout le dsastre n'est plus imputable  un accident, mais  une
cause morale, ce qui est  la fois plus instructif et plus digne
de la Providence, notre souverain juge, notre suprme rmunrateur
en ce monde comme dans l'autre. Selon nous, il faut voir dans ces
tragiques vnements non pas tel ou tel manquement dans la manire
d'oprer, mais la grande faute d'tre all en Russie, et dans cette
faute une plus grande, celle d'avoir voulu tout tenter sur le monde,
contre le droit, contre les affections des peuples, sans respect
des sentiments de ceux qu'il fallait vaincre, sans respect du sang
de ceux avec lesquels il fallait vaincre, en un mot l'garement du
gnie n'coutant plus ni frein, ni contradiction, ni rsistance,
l'garement du gnie aveugl par le despotisme. Pour tre vrai, pour
tre utile, il ne faut pas rabaisser Napolon, car c'est abaisser la
nature humaine que d'abaisser le gnie; il faut le juger, le montrer
 l'univers, avec les vritables causes de ses erreurs, le donner
en enseignement aux nations, aux chefs d'empire, aux chefs d'arme,
en faisant voir ce que devient le gnie livr  lui-mme, le gnie
entran, gar par la toute-puissance. Il ne faut pas vouloir tirer
un autre enseignement de cette pouvantable catastrophe. Il faut
laisser  celui qui se trompe si dsastreusement sa grandeur, qui
ajoute  la grandeur de la leon, et qui pour les victimes laisse au
moins le ddommagement de la gloire.


FIN DU LIVRE QUARANTE-CINQUIME

ET DU QUATORZIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES

DANS LE TOME QUATORZIME.


LIVRE QUARANTE-QUATRIME.

MOSCOU.

     Napolon se prpare  marcher sur Wilna. -- Ses
     dispositions  Kowno pour s'assurer la possession de
     cette ville et y faire aboutir sa ligne de navigation.
     -- Mouvement des divers corps de l'arme franaise. --
     En approchant de Wilna, on rencontre M. de Balachoff,
     envoy par l'empereur Alexandre pour faire une
     dernire tentative de rapprochement. -- Motifs qui
     ont provoqu cette dmarche. -- L'empereur Alexandre
     et son tat-major. -- Opinions rgnantes en Russie
     sur la manire de conduire cette guerre. -- Systme
     de retraite  l'intrieur propos par le gnral
     Pfuhl. -- Sentiment des gnraux Barclay de Tolly et
     Bagration  l'gard de ce systme. -- En apprenant
     l'arrive des Franais, Alexandre se dcide  se
     retirer sur la Dwina au camp de Drissa, et  diriger
     le prince Bagration avec la seconde arme russe sur
     le Dniper. -- Entre des Franais dans Wilna. --
     Orages d't pendant la marche de l'arme sur Wilna.
     -- Premires souffrances. -- Beaucoup d'hommes
     prennent ds le commencement de la campagne l'habitude
     du maraudage. -- La difficult des marches et des
     approvisionnements dcide Napolon  faire un sjour
      Wilna. -- Inconvnients de ce sjour. -- Tandis que
     Napolon s'arrte pour rallier les hommes dbands et
     donner  ses convois le temps d'arriver, il envoie
     le marchal Davout sur sa droite, afin de poursuivre
     le prince Bagration, spar de la principale arme
     russe. -- Organisation du gouvernement lithuanien.
     -- Cration de magasins, construction de fours,
     tablissement d'une police sur les routes. -- Entrevue
     de Napolon avec M. de Balachoff. -- Langage fcheux
     tenu  ce personnage. -- Oprations du marchal Davout
     sur la droite de Napolon. -- Danger auquel sont
     exposes plusieurs colonnes russes spares du corps
     principal de leur arme. -- La colonne du gnral
     Doctoroff parvient  se sauver, les autres sont
     rejetes sur le prince Bagration. -- Marche hardie
     du marchal Davout sur Minsk. -- S'apercevant qu'il
     est en prsence de l'arme de Bagration, deux ou
     trois fois plus forte que les troupes qu'il commande,
     ce marchal demande des renforts. -- Napolon, qui
     mdite le projet de se jeter sur Barclay de Tolly
     avec la plus grande partie de ses forces, refuse au
     marchal Davout les secours ncessaires, et croit y
     suppler en pressant la runion du roi Jrme avec
     ce marchal. -- Marche du roi Jrme de Grodno sur
     Neswij. -- Ses lenteurs involontaires. -- Napolon,
     mcontent, le place sous les ordres du marchal
     Davout. -- Ce prince, bless, quitte l'arme. --
     Perte de plusieurs jours pendant lesquels Bagration
     russit  se sauver. -- Le marchal Davout court
      sa poursuite. -- Beau combat de Mohilew. --
     Bagration, quoique battu, parvient  se retirer au
     del du Dniper. -- Occupations de Napolon pendant
     les mouvements du marchal Davout. -- Aprs avoir
     organis ses moyens de subsistance, et laiss  Wilna
     une grande partie de ses convois d'artillerie et de
     vivres, il se dispose  marcher contre la principale
     arme russe de Barclay de Tolly. -- Insurrection de
     la Pologne. -- Accueil fait aux dputs polonais. --
     Langage rserv de Napolon  leur gard, et motifs de
     cette rserve. -- Dpart de Napolon pour Glouboko.
     -- Beau plan consistant, aprs avoir jet Davout et
     Jrme sur Bagration,  se porter sur Barclay de
     Tolly par un mouvement de gauche  droite, afin de
     dborder les Russes et de les tourner. -- Marche de
     tous les corps de l'arme franaise dfilant devant
     le camp de Drissa pour se porter sur Polotsk et
     Witebsk. -- Les Russes au camp de Drissa. -- Rvolte
     de leur tat-major contre le plan de campagne attribu
     au gnral Pfuhl, et contrainte exerce  l'gard
     de l'empereur Alexandre pour l'obliger  quitter
     l'arme. -- Celui-ci se dcide  se rendre  Moscou.
     -- Barclay de Tolly vacue le camp de Drissa, et se
     porte  Witebsk en marchant derrire la Dwina, dans
     l'intention de se rejoindre  Bagration. -- Napolon
     s'efforce de le prvenir  Witebsk. -- Brillante
     suite de combats en avant d'Ostrowno, et au del.
     -- Bravoure audacieuse de l'arme franaise, et
     opinitret de l'arme russe. -- Un moment on espre
     une bataille, mais les Russes se drobent pour prendre
     position entre Witebsk et Smolensk, et rallier le
     prince Bagration. -- Accablement produit par des
     chaleurs excessives, fatigue des troupes, nouvelle
     perte d'hommes et de chevaux. -- Napolon, prvenu
      Smolensk, et dsesprant d'empcher la runion de
     Bagration avec Barclay de Tolly, se dcide  une
     nouvelle halte d'une quinzaine de jours, pour rallier
     les hommes rests en arrire, amener ses convois
     d'artillerie, et laisser passer les grandes chaleurs.
     -- Son tablissement  Witebsk. -- Ses cantonnements
     autour de cette ville. -- Ses soins pour son arme,
     dj rduite de 400 mille hommes  256 mille, depuis
     le passage du Nimen. -- Oprations  l'aile gauche.
     -- Les marchaux Macdonald et Oudinot, chargs d'agir
     sur la Dwina, doivent, l'un bloquer Riga, l'autre
     prendre Polotsk. -- Avantages remports les 29 juillet
     et 1er aot par le marchal Oudinot sur le comte
     de Wittgenstein. -- Napolon, pour procurer quelque
     repos aux Bavarois ruins par la dyssenterie, et pour
     renforcer le marchal Oudinot, les envoie  Polotsk.
     -- Oprations  l'aile droite. -- Napolon, aprs
     avoir t rejoint par le marchal Davout et par une
     partie des troupes du roi Jrme, charge le gnral
     Reynier avec les Saxons, et le prince de Schwarzenberg
     avec les Autrichiens, de garder le cours infrieur du
     Dniper, et de tenir tte au gnral russe Tormazoff,
     qui occupe la Volhynie avec 40 mille hommes. --
     Aprs avoir ordonn ces dispositions et accord un
     peu de repos  ses soldats, Napolon recommence les
     oprations offensives contre la grande arme russe,
     compose dsormais des troupes runies de Barclay
     de Tolly et de Bagration. -- Belle marche de gauche
      droite, devant l'arme ennemie, pour passer le
     Dniper au-dessous de Smolensk, surprendre cette
     ville, tourner les Russes, et les acculer sur la
     Dwina. -- Pendant que Napolon oprait contre les
     Russes, ceux-ci songeaient  prendre l'initiative.
     -- Dconcerts par les mouvements de Napolon, et
     apercevant le danger de Smolensk, ils se rabattent
     sur cette ville pour la secourir. -- Marche des
     Franais sur Smolensk. -- Brillant combat de Krasno.
     -- Arrive des Franais devant Smolensk. -- Immense
     runion d'hommes autour de cette malheureuse ville.
     -- Attaque et prise de Smolensk par Ney et Davout. --
     Retraite des Russes sur Dorogobouge. -- Rencontre du
     marchal Ney avec une partie de l'arrire-garde russe.
     -- Combat sanglant de Valoutina. -- Mort du gnral
     Gudin. -- Chagrin de Napolon en voyant chouer l'une
     aprs l'autre les plus belles combinaisons qu'il et
     jamais imagines. -- Difficults des lieux, et peu de
     faveur de la fortune dans cette campagne. -- Grande
     question de savoir s'il faut s'arrter  Smolensk
     pour hiverner en Lithuanie, ou marcher en avant pour
     prvenir les dangers politiques qui pourraient natre
     d'une guerre prolonge. -- Raisons pour et contre.
     -- Tandis qu'il dlibre, Napolon apprend que le
     gnral Saint-Cyr, remplaant le marchal Oudinot
     bless, a gagn le 18 aot une bataille sur l'arme de
     Wittgenstein  Polotsk; que les gnraux Schwarzenberg
     et Reynier, aprs diverses alternatives, ont gagn 
     Gorodeczna le 12 aot une autre bataille sur l'arme
     de Volhynie; que le marchal Davout et Murat, mis 
     la poursuite de la grande arme russe, ont trouv
     cette arme en position au del de Dorogobouge, avec
     apparence de vouloir combattre. --  cette dernire
     nouvelle, Napolon part de Smolensk avec le reste
     de l'arme, afin de tout terminer dans une grande
     bataille. -- Son arrive  Dorogobouge. -- Retraite
     de l'arme russe, dont les chefs diviss flottent
     entre l'ide de combattre, et l'ide de se retirer en
     dtruisant tout sur leur chemin. -- Leur marche sur
     Wiasma. -- Napolon jugeant qu'ils vont enfin livrer
     bataille, et esprant dcider du sort de la guerre en
     une journe, se met  les poursuivre, et rsout ainsi
     la grave question qui tenait son esprit en suspens.
     -- Ordres sur ses ailes et ses derrires pendant
     la marche qu'il projette. -- Le 9e corps, sous le
     marchal Victor, amen de Berlin  Wilna pour couvrir
     les derrires de l'arme; le 11e, sous le marchal
     Augereau, charg de remplacer le 9e  Berlin. --
     Marche de la grande arme sur Wiasma. -- Aspect de
     la Russie. -- Nombreux incendies allums par la main
     des Russes sur toute la route de Smolensk  Moscou. --
     Exaltation de l'esprit public en Russie, et irritation
     soit dans l'arme, soit dans le peuple, contre le
     plan qui consiste  se retirer en dtruisant tout sur
     les pas des Franais. -- Impopularit de Barclay de
     Tolly, accus d'tre l'auteur ou l'excuteur de ce
     systme, et envoi du vieux gnral Kutusof pour le
     remplacer. -- Caractre de Kutusof et son arrive 
     l'arme. -- Quoique penchant pour le systme dfensif,
     il se dcide  livrer bataille en avant de Moscou.
     -- Choix du champ de bataille de Borodino au bord de
     la Moskowa. -- Marche de l'arme franaise de Wiasma
     sur Ghjat. -- Quelques jours de mauvais temps font
     hsiter Napolon entre le projet de rtrograder et le
     projet de poursuivre l'arme russe. -- Le retour du
     beau temps le dcide, malgr l'avis des principaux
     chefs de l'arme,  continuer sa marche offensive.
     -- Arrive le 5 septembre dans la vaste plaine de
     Borodino. -- Prise de la redoute de Schwardino le
     5 septembre au soir. -- Repos le 6 septembre. --
     Prparatifs de la grande bataille. -- Proposition
     du marchal Davout de tourner l'arme russe par sa
     gauche. -- Motifs qui dcident le rejet de cette
     proposition. -- Plan d'attaque directe consistant 
     enlever de vive force les redoutes sur lesquelles
     les Russes sont appuys. -- Esprit militaire des
     Franais, esprit religieux des Russes. -- Mmorable
     bataille de la Moskowa, livre le 7 septembre 1812.
     -- Environ 60 mille hommes hors de combat du ct
     des Russes, et 30 mille du ct des Franais. --
     Spectacle horrible. -- Pourquoi la bataille, quoique
     meurtrire pour les Russes et compltement perdue pour
     eux, n'est cependant pas dcisive. -- Les Russes se
     retirent sur Moscou. -- Les Franais les poursuivent.
     -- Conseil de guerre tenu par les gnraux russes
     pour savoir s'il faut livrer une nouvelle bataille,
     ou abandonner Moscou aux Franais. -- Kutusof se
     dcide  vacuer Moscou en traversant la ville, et
     en se retirant sur la route de Riazan. -- Dsespoir
     du gouverneur Rostopchin, et ses prparatifs secrets
     d'incendie. -- Arrive des Franais devant Moscou. --
     Superbe aspect de cette capitale, et enthousiasme de
     nos soldats en l'apercevant des hauteurs de Worobiewo.
     -- Entre dans Moscou le 14 septembre. -- Silence et
     solitude. -- Quelques apparences de feu dans la nuit
     du 15 au 16. -- Affreux incendie de cette capitale. --
     Napolon oblig de sortir du Kremlin pour se retirer
     au chteau de Petrowskoi. -- Douleur que lui cause
     le dsastre de Moscou. -- Il y voit une rsolution
     dsespre qui exclut toute ide de paix. -- Aprs
     cinq jours l'incendie est apais. -- Aspect de Moscou
     aprs l'incendie. -- Les quatre cinquimes de la ville
     dtruits. -- Immense quantit de vivres trouve dans
     les caves, et formation de magasins pour l'arme. --
     Penses qui agitent Napolon  Moscou. -- Il sent le
     danger de s'y arrter, et voudrait, par une marche
     oblique au nord, se runir aux marchaux Victor,
     Saint-Cyr et Macdonald, en avant de la Dwina, de
     manire  rsoudre le double problme de se rapprocher
     de la Pologne, et de menacer Saint-Ptersbourg. --
     Mauvais accueil que cette conception profonde reoit
     de la part de ses lieutenants, et objections fondes
     sur l'tat de l'arme, rduite  cent mille hommes. --
     Pendant que Napolon hsite, il s'aperoit que l'arme
     russe s'est drobe, et est venue prendre position
     sur son flanc droit, vers la route de Kalouga. --
     Murat envoy  sa poursuite. -- Les Russes tablis 
     Taroutino. -- Napolon, embarrass de sa position,
     envoie le gnral Lauriston  Kutusof pour essayer de
     ngocier. -- Finesse de Kutusof feignant d'agrer ces
     ouvertures, et acceptation d'un armistice tacite.         1  426


LIVRE QUARANTE-CINQUIME.

LA BRZINA.

     tat des esprits  Saint-Ptersbourg. -- Entrevue de
     l'empereur Alexandre  Abo avec le prince royal de
     Sude. -- Plan d'agir sur les derrires de l'arme
     franaise tmrairement engage jusqu' Moscou. --
     Renfort des troupes de Finlande envoy au comte de
     Wittgenstein, et runion de l'arme de Moldavie 
     l'arme de Volhynie sous l'amiral Tchitchakoff. --
     Ordres aux gnraux russes de se porter sur les
     deux armes franaises qui gardent la Dwina et le
     Dniper, afin de fermer toute retraite  Napolon.
     -- Injonction au gnral Kutusof de repousser toute
     ngociation, et de recommencer les hostilits le
     plus tt possible. -- Pendant ce temps, Napolon,
     sans beaucoup esprer la paix, est retenu  Moscou
     par sa rpugnance pour un mouvement rtrograde, qui
     l'affaiblirait aux yeux de l'Europe, et rendrait
     toute ngociation impossible. -- Il penche pour le
     projet de laisser une force considrable  Moscou,
     en allant avec le reste de l'arme s'tablir dans
     la riche province de Kalouga, d'o il tendrait la
     main au marchal Victor, amen de Smolensk  Jelnia.
     -- Pendant que Napolon est dans cette incertitude,
     Kutusof ayant procur  son arme du repos et des
     renforts, surprend Murat  Winkowo. -- Combat brillant
     dans lequel Murat rpare son incurie par sa bravoure.
     -- Napolon irrit marche sur les Russes afin de
     les punir de cette surprise, et quitte Moscou en y
     laissant Mortier avec 10 mille hommes pour occuper
     cette capitale. -- Dpart le 19 octobre de Moscou,
     aprs y tre rest trente-cinq jours. -- Sortie
     de cette capitale. -- Singulier aspect de l'arme
     tranant aprs elle une immense quantit de bagages.
     -- Arrive sur les bords de la Pakra. -- Parvenu en
     cet endroit, Napolon conoit tout  coup le projet de
     drober sa marche  l'arme russe, et,  la confusion
     de celle-ci, de passer de la vieille sur la nouvelle
     route de Kalouga, d'atteindre ainsi Kalouga sans coup
     frir, et sans avoir un grand nombre de blesss 
     transporter. -- Ordres pour ce mouvement, qui entrane
     l'vacuation dfinitive de Moscou. -- L'arme russe,
     avertie  temps, se porte  Malo-Jaroslawetz, sur la
     nouvelle route de Kalouga. -- Bataille sanglante et
     glorieuse de Malo-Jaroslawetz, livre par l'arme
     d'Italie  une partie de l'arme russe. -- Napolon,
     se flattant de percer sur Kalouga, voudrait persister
     dans son projet, mais la crainte d'une nouvelle
     bataille, l'impossibilit de traner avec lui neuf
     ou dix mille blesss, les instances de tous ses
     lieutenants, le dcident  reprendre la route de
     Smolensk, que l'arme avait dj suivie pour venir 
     Moscou. -- Rsolution fatale. -- Premires pluies et
     difficults de la route. -- Commencement de tristesse
     dans l'arme. -- Marche difficile sur Mojask et
     Borodino. -- Disette rsultant de la consommation des
     vivres apports de Moscou. -- L'arme traverse le
     champ de bataille de la Moskowa. -- Douloureux aspect
     de ce champ de bataille. -- Les Russes se mettent 
     notre poursuite. -- Difficults que rencontre notre
     arrire-garde confie au marchal Davout. -- Surprises
     nocturnes des Cosaques. -- Ruine de notre cavalerie.
     -- Danger que le prince Eugne et le marchal Davout
     courent au dfil de Czarewo-Zaimitch. -- Soldats
     qui ne peuvent suivre l'arme faute de vivres et de
     forces pour marcher. -- Formation vers l'arrire-garde
     d'une foule d'hommes dbands. -- Mouvement des Russes
     pour prvenir l'arme franaise  Wiasma, tandis
     qu'une forte arrire-garde sous Miloradovitch doit
     la harceler, et enlever ses tranards. -- Combat du
     marchal Davout  Wiasma, pris en tte et en queue
     par les Russes. -- Ce marchal se sauve d'un grand
     pril, grce  son nergie et au secours du marchal
     Ney. -- Le 1er corps, puis par les fatigues et les
     peines qu'il a eu  supporter, est remplac par le
     3e corps sous le marchal Ney, charg dsormais de
     couvrir la retraite. -- Froids subits et commencement
     de cruelles souffrances. -- Perte des chevaux, qui
     ne peuvent tenir sur la glace, et abandon d'une
     partie des voitures de l'artillerie. -- Arrive 
     Dorogobouge. -- Tristesse de Napolon, et son inaction
     pendant la retraite. -- Nouvelles qu'il reoit du
     mouvement des Russes sur sa ligne de communication,
     et de la conspiration de Malet  Paris. -- Origine et
     dtail de cette conspiration. -- Marche prcipite
     de Napolon sur Smolensk. -- Dsastre du prince
     Eugne au passage du Vop, pendant la marche de ce
     prince sur Witebsk. -- Il rejoint la grande arme 
     Smolensk. -- Napolon, apprenant  Smolensk que le
     marchal Saint-Cyr a t oblig d'vacuer Polotsk,
     que le prince de Schwarzenberg et le gnral Reynier
     se sont laiss tromper par l'amiral Tchitchakoff,
     lequel s'avance sur Minsk, se hte d'arriver sur la
     Brzina, afin d'chapper au pril d'tre envelopp.
     -- Dpart successif de son arme en trois colonnes, et
     rencontre avec l'arme russe  Krasno. -- Trois jours
     de bataille autour de Krasno, et sparation du corps
     de Ney. -- Marche extraordinaire de celui-ci pour
     rejoindre l'arme. -- Arrive de Napolon  Orscha. --
     Il apprend que Tchitchakoff et Wittgenstein sont prs
     de se runir sur la Brzina, et de lui couper toute
     retraite. -- Il s'empresse de se porter sur le bord
     de cette rivire. -- Grave dlibration sur le choix
     du point de passage. -- Au moment o l'on dsesprait
     d'en trouver un, le gnral Corbineau arrive
     miraculeusement, poursuivi par les Russes, et dcouvre
      Studianka un point o il est possible de passer la
     Brzina. -- Tous les efforts de l'arme dirigs sur
     ce point. -- Admirable dvouement du gnral bl et
     du corps des pontonniers. -- L'arme emploie trois
     jours  traverser la Brzina, et pendant ces trois
     jours combat l'arme qui veut l'arrter en tte pour
     l'empcher de passer, et l'arme qui l'attaque en
     queue afin de la jeter dans la Brzina. -- Vigueur
     de Napolon, dont le gnie tout entier s'est rveill
     devant ce grand pril. -- Lutte hroque et scne
     pouvantable auprs des ponts. -- L'arme, sauve par
     miracle, se porte  Smorgoni. -- Arriv  cet endroit,
     Napolon, aprs avoir dlibr sur les avantages et
     les inconvnients de son dpart, se dcide  quitter
     l'arme clandestinement pour retourner  Paris. -- Il
     part le 5 dcembre dans un traneau, accompagn de
     M. de Caulaincourt, du marchal Duroc, du comte de
     Lobau, et du gnral Lefebvre-Desnottes. -- Aprs son
     dpart, la dsorganisation et la subite augmentation
     du froid achvent la ruine de l'arme. -- vacuation
     de Wilna et arrive des tats-majors  Koenigsberg
     sans un soldat. -- Caractres et rsultats de la
     campagne de 1812. -- Vritables causes de cet immense
     dsastre.                                               427  679


FIN DE LA TABLE DU QUATORZIME VOLUME.






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
(Vol. 14 / 20), by Adolphe Thiers

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONSULAT ET DE L'EMPIRE ***

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