The Project Gutenberg EBook of Les Forestiers du Michigan, by 
Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac

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Title: Les Forestiers du Michigan

Author: Gustave Aimard
        Jules Berlioz d'Auriac

Release Date: October 15, 2013 [EBook #43960]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FORESTIERS DU MICHIGAN ***




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1 fr. 25 c. le volume.

GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC

LES

FORESTIERS DU MICHIGAN

[Illustration]

PARIS

A. DEGORCE-CADOT, diteur, 9, rue de Verneuil

_Proprit exclusive de l'diteur_




COLLECTION DES OEUVRES

DE

CH. PAUL DE KOCK

_Avec gravures de la typographie Claye_

2 FRANCS LE VOLUME.

SOUSCRIPTION PERMANENTE

_OUVRAGES PUBLIS A CE JOUR:_

  L'Amoureux transi                                1 vol.
  Mon ami Piffard                                  1 vol.
  L'Ane  M. Martin                                1 vol.
  La Baronne Blagulskof                            1 vol.
  Bouquetire du Chteau-d'Eau                     2 vol.
  Carotin                                          1 vol.
  Cerisette                                        2 vol.
  Les Compagnons de la Truffe                      1 vol.
  Le Concierge de la rue du Bac                    1 vol.
  L'Amant de la Lune                               3 vol.
  La Dame aux trois corsets                        1 vol.
  La Demoiselle du cinquime                       2 vol.
  Les Demoiselles de magasin                       2 vol.
  Une Drle de maison                              1 vol.
  Les Etuvistes                                    2 vol.
  La Famille Braillard                             2 vol.
  La Famille Gogo                                  1 vol.
  Les Femmes, le Jeu et le Vin                     1 vol.
  Une Femme  trois visages                        2 vol.
  La Fille aux trois jupons                        1 vol.
  Friquette                                        1 vol.
  Une Gaillarde                                    2 vol.
  La Grande ville                                  1 vol.
  L'Amour qui passe et l'Amour qui vient           1 vol.
  Paul et son Chien                                2 vol.
  La Grappe de groseilles                          1 vol.
  L'Homme aux trois culottes                       1 vol.
  Les Intrigants
    Maison Perdaillon et Cie                       1 vol.
    Le Riche Cramoisan                             1 vol.
  Un Jeune homme mystrieux                        1 vol.
  La Jolie Fille du faubourg                       1 vol.
  Madame de Monflanquin                            2 vol.
  Madame Pantalon                                  1 vol.
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F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY




GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC

LES

FORESTIERS

DU MICHIGAN

[Marque d'imprimeur: D C]

PARIS

A. DEGORCE-CADOT, DITEUR

9, RUE DE VERNEUIL, 9

Tous droits de proprit expressment rservs




LES

FORESTIERS DU MICHIGAN




CHAPITRE PREMIER

L'HOSPITALIT AU DSERT


Il faisait nuit dans le dsert! une nuit de tempte, de sombre horreur!
une nuit de mort!

C'tait aux poques lgendaires de la jeune Amrique; antrieurement 
ses luttes glorieuses pour l'Indpendance; bien avant que la
civilisation et abord les profondeurs de ses forts immenses,
solitaires, mystrieuses.

L'hiver tait sur son dclin; depuis vingt-quatre heures la neige
tombait sans relche. Ses grands flocons blafards flottaient indcis
dans l'atmosphre, au gr des rafales, et s'abattaient silencieusement
sur le blanc linceul qui couvrait la terre. Toutes les formes des
arbres, des pierres, des monticules de terrain, taient mousses,
arrondies, niveles avec une uniformit spulcrale; on aurait dit la
valle de Josaphat o dormaient sous leur suaire immense, les morts, les
vieux morts des gnrations teintes.

La solitude s'panouissait dans toute sa muette et frissonnante horreur;
la solitude... peuple de fantmes qu'on sent, mais qu'on ne peut ni
voir ni entendre.

Par cette nuit dsole, un tre vivant s'agitait dans l'intrieur des
forts qui couvraient toute la rgion mridionale proche du lac ri.

Cette crature isole avait forme humaine; elle trahissait son existence
par le mouvement pnible et monotone de ses pieds qui gravissaient la
neige pour s'y enfoncer,... la gravissaient de nouveau pour s'y enfoncer
encore.

C'tait Basil Veghte, le robuste Yankee, l'homme de bronze, le forestier
aux muscles d'acier,  la volont indomptable. C'tait l'arrire
petit-fils de la vieille Europe, naturalis fils du dsert.

Depuis douze heures, il luttait contre la tempte avec la force
opinitre du buffle et la sagacit de la panthre. Il faut avoir essuy
bien des orages, pour se lancer ainsi en pleine fort lorsque toute voie
a disparu, lorsque sous le voile pais des frimas la bte fauve
elle-mme ne retrouverait plus sa piste.

Cependant Veghte n'avait pas mme song au pril; l'ide lui tait venue
de traverser la fort, il s'tait mis en route, et il l'avait traverse.

A la fin, il trouva bon de faire halte sous un arbre immense dont les
rameaux pais lui offraient un abri sr.

Pendant quelques instants il resta immobile et attentif, comme s'il et
pi quelque bruit lointain. Mais rien ne troublait l'effrayant silence
du dsert, si ce n'taient les mugissements intermittents des rafales,
et le sourd grondement du lac ri.

Alors il secoua la neige colle  sa carabine, l'appuya contre l'arbre
avec prcaution; ensuite il battit le sol de ses pieds avec une telle
vigueur, que bientt il eut aplani autour de lui une circonfrence
respectable.

Cette premire opration accomplie, il amoncela des broussailles en
forme de bcher, y entrelaa savamment des branches sches de toutes les
grosseurs; enfin il entreprit la tche d'allumer du feu,  la manire
indienne; tche difficile et dlicate  cause de l'humidit extrme de
la temprature.

Mais, en homme de prcaution, il tait muni: deux morceaux de bois durs
et secs taient soigneusement enferms dans sa gibecire. Il les sortit,
en planta un dans la terre,--celui-l portait un trou  son extrmit
suprieure;--prit entre ses deux mains l'autre qui tait pointu, et le
fit rouler dans le morceau creux avec une rapidit excessive.

Quelques instants aprs, le contact et le frottement avaient chauff
les deux morceaux de cet instrument primitif; une poussire embrase en
jaillit comme un tourbillon; les feuilles demi-sches fumrent,
flambrent, et le feu fut allum.

Bientt les joyeuses lueurs du brasier illuminant le bois, y dcouprent
de fantastiques silhouettes; Veghte s'installa sur un noeud saillant du
gros arbre, les pieds contre le foyer, fumant sa pipe avec batitude.

Qu'un bon bourgeois parisien de la rue Saint-Anastase ou de la rue
Saint-Paul se figure un pareil coin de feu pour sa nuit!... il se
croirait perdu. Basil Veghte tait content.

--Voil un cuisant orage, murmura-t-il tranquillement en secouant dans
le feu la neige attache  ses gutres: j'aurais, tout de mme, bien pu
continuer ma marche jusqu'au matin; mais,  quoi bon? J'arriverai
toujours assez tt au fort. Christie n'est pas particulirement press
de me voir; s'il tient  me rencontrer plus tt, rien ne l'empche de
venir au-devant de moi.

A ce moment, l'oreille exerce du chasseur saisit au vol le bruit d'une
sourde dtonation qui traversait l'air sur l'aile de la tempte.

--Ah! le canon du fort! Il est rveill tard cette nuit: dans tous les
cas, c'est marque que tout va bien, et je puis faire un bon somme.
Depuis si longtemps que j'tais en route, je commenais  craindre de
m'tre gar; mais ce petit mot d'amiti me fait voir que je me suis
bien tir d'affaire; me voici justement o je pensais tre: tout va
bien.

Notre homme tira mditativement quelques paisses bouffes de sa pipe,
et se dorlota pendant plusieurs minutes  la chaleur du feu. Aprs cette
concession faite au _far-niente_, il tourna la tte et jeta autour de
lui un regard investigateur qui cherchait  vaincre les tnbres.

--Bah! il n'y a personne dehors par une nuit semblable, reprit-il en
prsentant son dos  la flamme bienfaisante; Pontiac lui-mme ne me
dpisterait pas; et je suppose qu'il n'aurait pas mme la tentation de
venir rder autour de moi, quand il saurait o je suis... Pourtant le
vieux drle aimerait mettre la main sur moi.

Basil se sourit  lui-mme avec une nuance de satisfaction orgueilleuse.

--A tout hasard, voyons un peu comment se porte _Doux-Amour_,
continua-t-il en prenant son fusil pour l'examiner.

--a me fait penser  la nuit, toute pareille, ma foi! et sur ce mme
chemin, o Wilkins et moi nous fmes bloqus dans les bois par les
Indiens.--Pauvre Wilkins! je fis un plongeon dans la neige!... moi je
m'en tirai avec un double trou dans mes gutres; quant  lui, il fut tu
sans y avoir song.

Sur ce propos, Veghte regarda encore autour de lui; il se disposait  se
rasseoir, lorsqu'un bruit furtif dans le bois le fit tressaillir.

Il s'adossa dans une anfractuosit de l'arbre, paula son fusil et cria:

--Qui va l?

--Ami!

Le forestier resta en garde. Au bout de quelques secondes, un homme
sortant de l'ombre apparut dans le cercle de lumire qui formait
l'aurole du brasier.

C'tait un Europen de petite taille, mais trapu et de corpulence
norme. Il s'avana sans crmonie vers le feu, poussetant la neige qui
couvrait ses vtements, mais sans faire le moindre salut  son hte
improvis. Celui-ci, de son ct, quoique dposant tout air de mfiance,
ne lui fit pas le moindre geste hospitalier.

--Voil une vilaine nuit, et qui n'engage pas  la promenade? dit Veghte
d'un ton interrogateur.

--Oui, rpliqua l'autre stoquement; et je me serais aussi bien attendu
 trouver une comte dans le bois, qu' y rencontrer un feu de
campement.

--De mon ct je n'aurais pas suppos qu'un homme, sans y tre forc,
s'amust  courir les forts, par ce temps-ci; et maintenant que nous
sommes runis, je parie bien qu' cinquante milles  la ronde, il ne se
trouve pas une Face-Ple ou un Peau-Rouge dispos  franchir le seuil de
sa porte.

--Ceci est pour moi une fort bonne aventure! reprit l'tranger en
rpondant moiti  ses propres penses, moiti  celles de son
interlocuteur.

En mme temps il retira en arrire son capuchon, pour en expulser une
vraie montagne de neige; puis, il complta sa toilette par un
trmoussement gnral identique  celui d'un chien qui se secoue.

--... Une fort bonne aventure! continua-t-il; nous sommes seuls dans le
bois, c'est vident. Et je ruminais dans mon esprit la pense de
m'abriter tant bien que mal, lorsque j'ai aperu votre feu; cette vue
m'a donn un courage extraordinaire comme je n'en avais pas ressenti
depuis longtemps.

Cependant Veghte l'observait d'un oeil perant qui semblait vouloir le
perforer d'outre en outre; il piait ses moindres mouvements et
cherchait  y dcouvrir quelque nuance suspecte. Enfin, il laissa
chapper la question qui tait sur ses lvres depuis le commencement de
l'entrevue.

--Vous vous dites ami, mais je n'ai pas entendu votre nom... si vous
l'avez dit.

--Je ne l'ai point dit; observa l'autre en croisant ngligemment ses
mains derrire lui, et tournant le dos au feu.

Cette froide et imperturbable assurance faillit dconcerter Veghte, tout
habitu qu'il ft aux plus tranges rencontres. Il revint cependant  sa
question.

--Eh bien! voyons donc ce nom? car je suppose que vous ne trouvez aucun
inconvnient  le donner.

--Oh! je n'y rencontre aucun inconvnient, rpondit indiffremment
l'tranger; mais... que signifie un nom, Basil Veghte?

Le forestier fut stupfait de voir que cet inconnu le connaissait.
Nanmoins il reprit d'un ton sec:

--Il ne s'agit pas de ce que peut signifier un nom; je vous donne le
choix entre deux choses que je vais vous proposer: dites-moi votre nom
ou allez-vous-en camper ailleurs.

L'tranger le regarda et se mit  rire.

--Basil, vous rappelez-vous Brock Bradburn?

Veghte l'enveloppa d'un regard rapide:

--Je ne me souviens pas, dit-il, d'avoir entendu ce nom.

--C'est mon opinion galement; car je ne vous l'avais point encore dit.

--Voudriez-vous me faire croire que ce n'est pas vous!

--Je serais assez de cet avis.

--Enfin! voulez-vous, oui ou non, me dire qui vous tes?

--Et si je ne le voulais pas?

--Eh bien! la question est tranche! Laissez-moi tranquille avec mon
feu. Vous tes venu sans tre invit; retirez-vous de mme.

--Et si je ne le voulais pas?... riposta l'tranger en le regardant
entre les deux yeux.

Le visage de Veghte prit une expression dangereuse.

--Si-vous-ne-vou-lez-pas, rpondit-il en appuyant sur les mots, je crois
qu'il se prsentera certaines circonstances qui vous feront changer
d'avis.

--Voyons, que pensez-vous du nom de Zacharie Smithson, Basil? Il n'est
pas absolument mlodieux, j'en conviens; mais cela ne doit pas vous
empcher de me serrer la main en me souhaitant la bienvenue.

--Si c'est rellement votre vrai nom, et si vos intentions sont droites,
vous avez place  mon feu et sous ma couverture, rpliqua Basil
sensiblement radouci.

--Merci, j'en ai une pour moi, et une bonne couverture. Mais je vous
vois fumer de si bonne grce que j'en deviens jaloux; permettez que j'en
fasse autant.

Et, joignant le geste  la parole, l'tranger prit au foyer une branche
enflamme, la prsenta  sa pipe qui exhala aussitt des bouffes
odorantes. Pendant l'opration ses traits furent vivement clairs par
cette flamme plus proche que celle du foyer. En ralit, il avait
d'abord vit de se laisser voir en pleine lumire; mais  ce moment il
affecta au contraire d'clairer longuement son visage, pour faciliter au
souponneux forestier l'examen auquel il s'acharnait visiblement.

Veghte put donc voir  son aise les sourcils pais, les yeux noirs et
expressifs, le nez court, la large face, l'paisse barbe de son
interlocuteur.

Dans les souvenirs de Basil il y avait quelque trace de ce visage-l; il
devait l'avoir vu; mais o?  quelle poque? Il eut beau remonter une 
une les annes de son aventureuse existence, il ne rencontra rien de
prcis  cet gard.

Cependant, aprs s'tre rpt plusieurs fois  lui-mme le nom de
Smithson, pour aider sa mmoire, il arriva  une conviction peu
flatteuse pour l'inconnu; savoir que, comme le prcdent, ce nom tait
une invention.

Cette conclusion le jeta dans une disposition d'esprit passablement
agressive; il en revint  son ultimatum, et se disposa  faire vider les
lieux au trop factieux tranger.

Mais celui-ci avait tendu sa couverture, s'y tait moelleusement
install et fumait comme un bienheureux. Il tait visiblement plong
dans les bates abstractions de la quitude, et se dlectait  la
contemplation de ses riantes penses intrieures.

Veghte fit un mouvement pour prendre la parole; l'autre le prvint:

--Il neige plus fort que jamais! dit-il en allongeant ses jambes vers le
feu. Voil bien la plus forte tourmente que j'aie vue. Si elle continue
comme a toute la nuit, ce ne sera pas une petite affaire de regagner le
fort demain matin.

--A quel fort allez-vous?

--Au Fort de Presqu'le, sur le Lac.

--C'est galement le but vers lequel je marche depuis trois jours.

--Oui, je sais, je sais, fit l'tranger d'un ton suffisant; vous vouliez
y arriver cette nuit mme. C'est comme moi, et figurez-vous que j'ai
fait tout mon possible; mais il n'y a pas eu moyen.

--Vous me semblez terriblement savant et perspicace, rpliqua le
forestier, outr des airs suprieurs que se donnait l'autre.

--Heu! pas trop! Cependant il est un point sur lequel j'ai l'avance 
votre gard, quoique je sois en arrire sur d'autres.

--Et lequel, s'il vous plat?

--Je sais votre nom; vous ne connaissez pas le mien.

--Ah! vous ne m'avez pas encore dclin votre vrai nom!

--Comprenez! je vous connais, _de souvenir_, pour vous avoir vu; tandis
que vous... depuis une heure que vous me dvisagez, vous ne pouvez pas
classer ma figure ni ma personne dans votre mmoire. Non! je ne vous ai
pas dit vraiment comment je m'appelle...

Veghte faisait dcidment mauvaise figure: pour prvenir l'explosion,
l'tranger se hta d'ajouter:

--Je vous ai un peu mystifi, Basil; mais c'est pour rire; voici mon
vrai nom. Je suis HORACE JOHNSON.




CHAPITRE II

UN CRI DE MORT


Ce nom n'tait pas tout  fait inconnu  Veghte, mais, pour le moment,
il lui aurait t impossible de se rappeler le lieu ni l'poque o il
l'avait dj entendu.

A la fin il crut se souvenir que le propritaire de ce nom avait voyag
avec lui, deux ans auparavant, sur les bords du lac Saint-Clair, et
qu'en cette circonstance, ayant t pourchasss par un dtachement de
Chippewas, ils avaient eu toutes les peines du monde  leur chapper.

--C'est bizarre que je ne vous aie pas reconnu! dit-il enfin en souriant
et lui tendant la main; il me semblait bien que j'avais entendu votre
voix et vu votre visage quelque part; mais, quand ma vie en aurait
dpendu, je n'aurais pu dire o; pourquoi avez-vous tant tard  vous
faire connatre?

--Eh! je vous l'ai dit: histoire de rire! Je vous avais reconnu au
premier coup-d'oeil: je me suis amus  me cacher le visage en
commenant, et je vous ai ensuite montr ma figure fort adroitement
lorsque j'ai allum ma pipe; j'avais passablement envie de rire en
examinant vos efforts pour me dvisager. A prsent, voyons un peu! Il y
a deux bonnes annes que nous avons essuy cette bousculade au bord du
vieux lac Saint-Clair, n'est-ce pas? Ce fut alors notre dernire
entrevue: qu'en dites-vous?

--Deux ans  l'automne pass. Vous avez considrablement chang depuis
cette poque, Horace.

--Hlas, oui! sans plaisanter. Je n'en puis dire autant de vous; vous
tes toujours le mme: toujours la mme chevelure, toujours le mme
visage. Qu'tes-vous donc devenu pendant tout ce temps?

--J'ai t beaucoup  Presqu'le; quoique depuis trois mois je sois
absent du fort. J'ai pass un certain temps  Michilimakinuk, ensuite au
fort Sandusky; puis,  Saint-Joseph; enfin  Ouatanon.

--Il est singulier que nous ne nous soyons pas rencontrs: j'ai
frquent ces trois forts, surtout le Sandusky.

--Quand avez-vous quitt ce dernier poste?

--Vers le milieu d'octobre.

--Eh bien! moi j'y ai pass la premire semaine de novembre. Vous avez
pris plus de temps que moi pour faire le voyage.

--Ma foi! je n'tais pas press: j'ai march  petites journes.

--Moi aussi: seulement, quand j'ai vu la tourmente qui se prparait,
j'ai doubl le pas dans l'espoir d'arriver au fort cette nuit. Mais, le
moyen de marcher!... quand il y a deux pieds de neige!

Les deux nouveaux amis se rassirent auprs du feu, et, commodment
appuys sur le coude, s'envoyrent rciproquement d'normes bouffes de
fume: la conversation continua, entremle d'un change de regards
curieux.

Par moments ils s'oubliaient dans une rveuse contemplation de leur feu
dont l'activit croissait avec la fureur de l'ouragan. Sur leurs ttes
se balanaient mlancoliquement les gigantesques branches charges de
neige, dversant par intervalles de petites avalanches qui roulaient
jusque dans le brasier.

--Encore un redoublement de neige! remarqua Johnson aprs avoir
vainement essay de sonder les tnbres du regard. Encore quelques
heures comme cela, et nous ne pourrons plus regagner le fort.

--Je ne m'tonnerais point qu'elle tombt sans discontinuer tout le
jour: la tempte a commenc d'une faon rgulire, elle durera
longtemps. Vous souvenez-vous de la tourmente qui eut lieu  Nol de
l'anne dernire? Il neigea sans relche pendant toute une semaine? fit
Veghte d'un ton interrogateur.

--Oui, oui! je m'en souviendrai tant que je vivrai. J'tais  une
douzaine de milles du fort Sandusky lorsque a commena, et j'tais un
peu indcis sur la direction que je prendrais. Je me dcidai  faire un
tour de chasse, et, dans l'aprs-midi je tirai un ours: cet animal, au
lieu de tomber mort tranquillement, prit ses jambes  son cou et se
sauva: naturellement, je lui courus aprs. A la trace du sang sur la
neige, je m'apercevais qu'il tait grivement bless, et je m'attendais,
de minute en minute,  le voir culbuter et me donner le temps de le
rejoindre. Mais la vilaine brute ne cessa de courir et courir encore
jusqu' la nuit close.

Sans me dcourager, je le suivis de mon mieux, tantt prs, tantt
loin, ne le perdant pas de vue. A la fin, le voyant disparatre comme
par enchantement, je doublai le pas si vivement, que, sans m'en
apercevoir je perdis pied et me trouvai culbut dans un trou avec mon
diable d'ours.

Il y eut un petit instant de confusion, j'avais les yeux, le nez, la
bouche, pleins de neige. En me relevant j'avais perdu mon gibier; plus
d'ours! J'eus beau fouiller les broussailles, vrifier tous les
environs; mon stupide animal avait dcamp; je n'en ai plus entendu
parler.

Pendant ce temps-l, il avait continu de neiger, et, pour conclusion,
il ne me restait d'autre ressource que d'allumer vivement du feu, et de
m'organiser un gte le plus confortablement possible jusqu'au jour.
Remarquez bien que l'air tait glacial quoiqu'il tombt tant de neige.
Nous autres, gens des bois, nous ne sommes jamais en peine pour nous
installer; au bout d'une minute j'avais trouv un gros, bel arbre, un
peu creux, parfait pour servir de chemine.

Bon! j'allume ma pipe, je m'adosse  mon arbre, et me voil 
rflchir... Je ne sais pas pourquoi, mais, sans m'en douter, je ne
pouvais me sortir cet ours de la tte: Et avec des ides bizarres! qui
auraient fait mourir de rire un Indien.

Je me le figurais grand-pre d'une nombreuse famille qui l'attendait ce
soir l pour fter son retour par un beau festin. Je le voyais encore
s'asseyant au haut bout de la table aussi majestueusement qu'un vieux
gnral anglais, racontant  ses convives que je l'avais fort maltrait
et presque tu, tandis que, lui, il n'avait pas daign faire un pas
contre moi pour se venger. Puis, il me semblait entendre tous ses
enfants et ses amis faire serment de me poursuivre  outrance pour laver
cette insulte dans mon sang.

Je ne sais combien de temps avait dur ce _fandango_ de rveries,
lorsque je m'avisai de lever les yeux: mon diable d'ours tait l,  six
pas, avec sa blessure saignante!

Oui, Sir! j'tais ptrifi! Je pense que mes cheveux se sont mis tout
debout sur ma tte, au point de soulever mon chapeau. Mais, le pire de
tout cela, c'tait que dans ma proccupation d'allumer le feu, j'avais
oubli mon fusil par terre, assez loin de moi et je n'y avais plus
pens. En regardant l'ours, je m'aperus que le bout du canon touchait
presque une de ses grosses pattes: il n'aurait pas fait bon aller le
chercher l.

La brute avait la gueule grande, ouverte, pleine de sang:  son air je
reconnus sans peine qu'elle n'avait pas de bons sentiments pour moi. Je
suppose que sa premire ide avait t de s'enterrer dans quelque arbre
creux pour y mourir; mais ensuite, ne se trouvant pas aussi gravement
blesse qu'elle l'avait cru d'abord, elle avait un peu repris courage,
avait fait un petit tour dans les environs, et apercevant le feu, tait
venue voir ce que a signifiait.

Il parat que nous tions tous deux aussi stupfaits l'un que l'autre,
car l'ours s'arrta en grognant, et me regarda sans bouger pendant deux
ou trois minutes. Si j'avais eu l'esprit de me tenir tranquille,
l'animal serait parti sans rien me dire: mais j'tais compltement
abruti. Voyant que je ne pouvais mettre la main sur mon fusil, je me
levai sans trop savoir pourquoi. Tant que j'tais rest immobile, il
avait eu l'air de ne pas me reconnatre; ds que j'eus boug, il comprit
son affaire.

Avec un grondement trs-srieux il marcha sur moi. Je reculai, je pris
un tison et le lui prsentai au nez. Cette dmonstration ne fut pas de
son got; elle le fit reculer  son tour. Cependant il ne s'avoua pas
vaincu, et cinq secondes aprs, il avait regagn son premier poste, et
de l, il me guettait avec un certain air qui ne prsageait rien de bon.

Je connus de suite qu'il tait dtermin  me surveiller jusqu'au jour:
cela me fit songer. Je passai en revue ma provision de bois; il m'en
restait juste pour deux heures au plus.

J'tais donc assez embarrass de savoir quel parti prendre.

En regardant autour de moi, je remarquai que l'arbre avait de grosses
racines saillantes; je pouvais m'lancer et  l'aide de ce marchepied
naturel, grimper sur l'arbre. Mais, au mme instant, je fis la rflexion
que le tronc tait assez gros pour que mon ennemi pt y monter aprs
moi, et qu'il serait fort capable de commettre cette indlicatesse. A ce
moment je ne pus m'empcher de conclure que j'avais tir un mchant coup
de fusil, et que j'avais t bien stupide de laisser fuir cette bte
avec une aussi minime blessure.

Si, seulement, j'avais pu rattraper mon fusil, j'aurais pu terminer
assez bien la plaisanterie; mais, comme vous voyez, c'tait l,
prcisment, le point difficile. L'ours tait, pour ainsi dire, assis
dessus; et il n'aurait, vraiment, pas t commode de le dranger.

Enfin je me rappelai qu'aucun animal ne tient bon contre le feu, et je
me dcidai  le charger avec un bon tison.

J'avisai une superbe branche bien enflamme; pour aviver encore son
incandescence, je la fis tournoyer pendant quelques secondes autour de
ma tte, et je me jetai sur l'animal en poussant un grand cri.

Probablement j'aurais russi  ravoir mon fusil si je n'avais pas fait
une fcheuse glissade. Le talon me tourna si malheureusement que je
tombai, et le tison sauta loin de moi.

Je ne fus pas long  me relever; mais toute mon agilit ne me procura
d'autre profit que de n'avoir pas t mis en pices par les griffes de
cette brute obstine.

Pendant ce temps, mon feu baissait; il n'en avait pas pour longtemps 
s'teindre. a me contrariait, car il n'allait pas faire bon, sans
foyer, par une nuit aussi froide; impossible de faire du bois, _l'autre_
me guettait.

Vlan! je prends mon lan, je saute en l'air et me voil sur l'arbre!
Avant de gagner la cime, je donne un coup d'oeil en bas, pour savoir ce
que faisait mon compagnon.

Il parat que j'avais fait mon ascension au moment o il ne me
regardait pas, car je l'aperus tournant la tte en tout sens comme s'il
me cherchait.

Ce n'tait pas le cas de rien dire; je grimpai tout doucement jusqu'aux
plus hautes branches, et je m'y installai le mieux possible en attendant
le jour. Mais, le poste tait terriblement peu confortable, je vous en
rponds! Il n'y faisait pas bon,  cheval sur la rude corce, dans une
atmosphre glaciale, sous la neige tombant  gros flocons. Que
voulez-vous? Je n'avais pas le choix de prendre un autre parti, il
fallait bien en passer par l.

Ds les premiers moments le froid et le sommeil,--deux vilains
camarades,--vinrent me visiter rudement... si rudement qu'au bout de
quelques minutes je dgringolais dans la neige, juste  deux pieds de
mon ours.

La chute m'avait trs-bien rveill, je bondis comme un ressort, et je
saisis dans le foyer un tison demi-mort pour m'en faire une arme. Je le
rallumai en le faisant tournoyer au-dessus de ma tte, et j'attendis de
pied ferme mon noir ennemi.

L'animal ne bougea pas et ne souffla mot. Aprs avoir attendu une ou
deux minutes je m'approchai; il tait mort, raide, froid comme une
pierre. Je pris mon fusil avec une satisfaction facile  concevoir, je
renouvelai ma provision de bois, je rallumai mon feu, et je pus enfin
examiner l'animal  mon aise. Il avait t touch au coeur;
positivement, il tait bless mortellement; je ne comprends pas comment
il avait pu courir aussi longtemps. Il me semble...

Le narrateur s'interrompit en voyant Basil lui faire un signe de la
main: il s'assit aussitt et se tut, en prtant l'oreille. Durant
quelques secondes tous deux coutrent, retenant mme leur souffle pour
mieux entendre.

--Un son a frapp mes oreilles pendant que vous parliez; dit Basil en
reprenant avec soin sa position.

--Bah! c'est le vent, et rien de plus.

--'a t ma premire pense, mais le son s'est rpt; je ne pouvais
m'y tromper.

--Eh bien! qu'est-ce que c'tait?

--Quelque chose comme un cri de dtresse. Il venait des profondeurs du
bois,  environ un quart de mille.

Johnson regarda son compagnon d'un air significatif.

--Savez-vous quel animal fait entendre cette voix, Basil? Ne l'avez-vous
jamais remarqu...?

--Je sais ce que vous voulez dire. Le cri de la panthre ne m'est pas
inconnu, je ne m'y trompe pas; c'est un rauquement furibond: mais cette
fois il n'y a rien de semblable.

--Mais, l'loignement peut l'avoir modifi en l'affaiblissant.

Veghte secoua la tte d'un air de supriorit ddaigneuse.

--Pensez-vous que j'aie vcu trente ans dans les bois, pour commettre
une pareille erreur? Ah! le voil encore...! interrompit brusquement
Basil en se levant pour sonder du regard les tnbres environnantes.

Il tait impossible de rien voir dans l'infernale obscurit de cette
sombre nuit: Basil se retourna vers Johnson qui, demi-couch, fumait
imperturbablement sa pipe.

--L'avez-vous entendu, cette fois?...

--Oui... oui... quelque chose; un murmure; mais je n'oserais dire que ce
n'est pas le vent. Justement! entendez-le hurler dans les cimes des
arbres.

Veghte lui lana un coup d'oeil presque irrit: il ne pouvait lui
pardonner sa froide apathie.

--Je vous dis, Horace Johnson, qu'il y a un tre vivant prs de nous
dans le bois et cet tre, quel qu'il soit, est en souffrance.

--Pshaw!... rpliqua l'autre en riant: vous tes fou, ami Basil! qui,
diable! peut avoir  faire dehors, par une semblable nuit?

--Eh! qu'avons-nous  faire, nous?...

--Ah! nous, c'est autre chose: nous sommes dans les bois parce que a
nous convient; nous suivons _notre ide_.

--Enfin!  vous entendre, on croirait que nous sommes les deux seuls
personnages, au sud du lac ri, qui ayons quelque chose  faire. Je ne
conois pas votre insouciance! dit Basil d'un ton de reproche.

Johnson pina ddaigneusement les lvres.

--Bon! j'admets qu'il y a par ici une me en peine. Qu'est-ce que a
nous fait?

--Ce que a nous fait! Qu'est-ce que a me faisait de vous donner asile
auprs de mon feu?

--C'est tout diffrent! Si quelqu'un vient nous demander l'hospitalit,
nous le recevrons, nous lui donnerons part au foyer, part  la pipe;
mais si ce _quelqu'un_ est  un quart de mille, en quoi a peut-il nous
concerner?

--Nous devons lui porter secours.

--Vous le pouvez si a vous convient: moi, non! c'est rgl!

--Si, pourtant, il y avait par l quelque pauvre malheureux, massacr
par les Peaux-Rouges, et laiss mourant sous la neige?...

--Il subira son sort, si ses forces ne peuvent le soutenir jusqu'au
jour! Basil, avez-vous perdu le sens commun? Voyez quelle furie nouvelle
a la neige! Et vous voudriez quitter ce bon feu alors que vous n'y
verriez pas  mettre un pied devant l'autre! Quelle obligation
trouvez-vous donc  courir le risque certain de vous perdre pour
secourir je ne sais qui, sans savoir mme si vous pourrez lui tre
utile?

--Je ne regarde pas tout a; je ne me perds pas si facilement. J'ai trop
couru les bois pour ne point savoir retrouver le campement  mon retour.

--Enfin! vous n'y songez pas; au milieu d'une telle nuit!

--Aussi bien celle-ci qu'une autre.

--Ah! mon Dieu! neige, tempte, nuit partout! sous vos pieds! sur votre
tte!

--Vous tirerez quelques coups de fusil pour m'aider  m'orienter.

--Oui, je peux le faire..., rpliqua Johnson aprs quelques instants de
mditation.

--Bien! n'y manquez point: me voil parti. Adieu.

Au mme instant on entendit dans le lointain une clameur tremblante et
plaintive, lamentable comme un cri d'agonie.

--D'o a arrive-t-il? demanda Veghte.

--De l-bas: rpondit Johnson en indiquant une direction prcisment
oppose  celle que Basil aurait dsigne.

--Impossible! observa ce dernier tonn: je l'ai entendu par ici.

--Vous vous tes tromp, fit Johnson avec une assurance qui fit hsiter
le forestier.

Il s'arrta un moment, indcis. Au bout de quelques secondes le mme cri
trange se fit entendre.

--C'tait bien la direction que je pensais, dit Veghte: je parierais que
c'est la voix d'une femme. Adieu! n'oubliez pas de tirer quelques coups
de feu pour me remettre dans la bonne route.

Les dernires paroles du brave forestier se perdirent dans
l'loignement: il marchait droit au but de sa courageuse expdition.




CHAPITRE III

DCOUVERTE TRANGE


Il fallait vraiment ton courage et bon coeur  l'intrpide chasseur,
pour affronter cette noire profondeur du dsert, cette sinistre tempte,
cette neige mortelle amoncele en menaantes avalanches.

Quand il eut fait une centaine de pas, il se retourna pour voir s'il
apercevrait son feu. Plus rien n'apparaissait.

--Un beau noir! un joli sombre! murmura-t-il en reprenant sa marche: ma
foi! il tombe de la neige de faon  puiser toutes les provisions _d'en
haut_. Brrrrt! ce n'est pas un badinage de se promener  cette heure!

Au mme instant, en dpit de toute sa prcaution, il se cogna rudement
contre un arbre; en se dtournant pour l'viter, il en heurta un autre
avec la mme violence.

--Il n'y a rien d'agrable  se renfoncer ainsi le nez contre les
arbres, se dit-il avec un sang-froid que rien ne pouvait dconcerter.

Et il poussa en avant. Soudain le cri se fit entendre, mais si prs de
lui, que, malgr toute son assurance, il ne put rprimer un frisson et
un ressaut en arrire. Il resta immobile, coutant toujours.

--C'est la voix d'une femme, pensa-t-il; aussi sr que mon nom est Basil
Veghte; c'est un peu fort! que fait-elle l?

Bien des gens auraient pouss un cri d'appel en forme de signal;
assurment il et t entendu. Mais le forestier tait trop avis pour
commettre une telle imprudence. Son oreille exerce avait reconnu la
voix d'une squaw indienne.

Mille penses inquites se pressrent tumultueusement dans son esprit.
Toutes ces aventures ne cachaient-elles pas quelque artifice perfide
combin pour le massacrer ou le faire prisonnier?... N'tait-il pas
possible que son mystrieux et impassible compagnon et organis cette
trame diabolique?... Et sans courir aucun risque, quelque lche ennemi
ne pouvait-il pas prcipiter Basil dans un gouffre inconnu?...

En une seconde tous ces soupons tourbillonnrent dans son esprit;
Veghte se sentit mal  l'aise et couta plus minutieusement que jamais.
Un moment vint, o il s'imagina _sentir_ la prsence de plusieurs
ennemis; il tourna l'oreille et l'oeil dans toutes les directions pour
sonder le tnbreux et impntrable espace.

Puis, il fit quelques pas avec prcaution: la voix s'leva de nouveau;
cette fois c'tait une sorte de chant sourd et monotone que Veghte
reconnut  l'instant.

--Dieu me bnisse! fit-il tonn; c'est le chant de mort. Je vois bien
maintenant qu'il n'y a aucune trahison; mais il y a une crature en
danger. Hol! qui est l?

Le chant continua comme si rien n'tait venu l'interrompre. Pensant
n'avoir pas t entendu, Basil ritra son appel.

--Hol! h! m'entendez-vous?

Sa voix dominant la tempte, alla se rpercuter dans les chos endormis
de la fort: nul doute qu'elle n'et t entendue.

--Rien n'arrte un Indien qui psalmodie son chant de mort! grommela
Veghte avec impatience; voil une Peau-Rouge encore plus obstine que
les autres.

Quelques pas le portrent  ct de la femme qui se livrait  ce
spulcral exercice. D'abord, il ne distingua rien: peu  peu le large
tronc d'un arbre se dessina dans les tnbres, et devant lui une forme
humaine qui s'y appuyait.

Basil s'avana et tta avec les mains: cette investigation matrielle
acheva de le renseigner.

Mais une chose l'exasprait considrablement: la femme continuait de
chanter avec une persistance inexorable.

--Chut donc! Silence! ou bien je vais vous y forcer. Qu'est-ce que a
signifie de brailler ainsi, alors que personne ne peut vous entendre?
Taisez-vous,  la fin! ou je me fcherai!

Ses injonctions ne produisirent pas plus d'effet que s'il se ft adress
au vent ou  la neige.

--Ah! ah! vous ne voulez pas vous arrter? Eh bien! nous allons voir!

A ces mots il dploya sa large main et l'appliqua sans crmonie sur la
bouche de la chanteuse. Force lui fut d'interrompre pour le moment ses
manifestations musicales.

Veghte tta ensuite ses bras, ses mains et ses pieds pour savoir quels
vtements garantissaient la pauvre crature contre les rigueurs du
temps: il ne trouva, hlas! qu'une mince robe en calicot, suffisante 
peine pour la fracheur d'une nuit d't.

--Gele, glace  mort! murmura-t-il; par le ciel! tout allait tre fini
pour vous, pauvre fille! hein? que vois-je par terre?... Ah! une
couverture!... mais elle est toute raide de glace. Il nous faut du feu,
c'est vident! H! vous, ne bougez pas, ou je vous tue! ajouta-t-il en
dblayant le sol et recollant  et l des broussailles pour construire
son bcher humide.--Je ne sais trop comment elle ferait pour courir, la
malheureuse crature, si l'envie lui venait d'essayer!...--Attention,
vous! de ne pas chercher  fuir: j'ai l'oeil sur vous, et si vous faites
un pas je vous crase! poursuivit-il en s'efforant de rendurcir sa
bonne voix mue de compassion.

Le bon forestier ne doutait pas que l'Indienne ne ft arrte par cette
ide qu'il avait l'oeil sur elle.--Au milieu de cette obscurit
paisse dans laquelle ils ne pouvaient s'apercevoir, ce propos aurait pu
paratre prsomptueux! mais il n'y regardait pas de si prs, l'excellent
homme! Il ne songeait qu' l'empcher de fuir, c'est--dire de courir 
une mort certaine: pour cela il s'efforait de l'pouvanter en la
menaant de sa colre, si elle bougeait.

--Ah! ah! grondait-il tout en btissant son feu; oh! oh! je suis un
terrible homme, quand on m'irrite! je ne sais pas ce dont je suis
capable dans ma colre! si vous faites un mouvement, je vous tuerai
avant de m'en apercevoir.--Hol! elle remue, je crois! s'cria-t-il en
entendant un lger froissement sur la neige.

Prompt comme l'clair, il jeta la poigne de petit bois qu'il tenait, et
bondit vers elle.

--Non! elle ne peut aller loin...: Ah! Seigneur! elle est tombe!
poursuivit-il, lorsque ses mains aprs l'avoir cherche contre l'arbre,
l'eurent trouve affaisse dans la neige.--Patience! encore une minute,
pauvre mourante! le feu va briller; ajouta-t-il en l'enveloppant de son
mieux avec la couverture.

En effet, au bout de quelques instants, la flamme jaillit, chaude,
brillante, joyeuse; en dpit du noir orage et de l'humidit glace.

Basil prit dans ses bras l'Indienne, et la coucha avec prcaution prs
du feu: l, il s'empressa de l'examiner.

C'tait une trs jeune fille,  peine sortie de l'enfance; son visage
marbr par le froid avait une expression charmante et noble; ses yeux
noirs, profonds, expressifs; ses longs cheveux brillants attestaient sa
race.

Un frisson traversa l'me bronze du forestier en voyant cette frle
crature raidie par un mortel engourdissement, presque sans haleine, et
qui se mourait au souffle fatal du vent de neige.

Il lui sembla, au premier coup d'oeil, l'avoir dj vue quelque part:
mais ce n'tait pas le moment de se rpandre en hypothses, il fallait
agir, il fallait lutter; la mort tait l, attendant sa proie.

Basil lui retira ses moccassins, et examina ses petits pieds:

--Tonnerre! ils sont gels, je m'en doutais! grommela-t-il en prenant
une poigne de neige pour les frictionner.

Le brave forestier mit une telle ardeur  cette utile opration, que la
jeune fille poussa un cri de douleur.

C'tait mieux que rien: c'tait signe de vie.

--Bon! elle reprend la parole! dit-il en riant dans sa barbe; et dans ce
discours il y a plus de sens que dans tout son baragouin sauvage.
Allons! criez un peu, petite fille! a me rjouit de vous entendre. Le
sang commence  circuler dans ces mignonnes pattes; je vais les bien
envelopper de la couverture, ensuite je donnerai une frotte aux bras.

Effectivement, il donna une telle frotte aux deux bras, que la jeune
fille en poussa des cris. Mais le vaillant Basil ne s'arrta pas pour si
peu, et il ne discontinua sa vigoureuse mdication que lorsqu'il fut
certain d'un bon rsultat.

Il y a bien des mdecins qui n'en font pas autant: cela tient sans doute
 un excs de science.

--Je ne m'tonnerais pas si son nez avait besoin d'une ou deux
frictions; poursuivit le forestier, qui, joignant le geste  la parole,
opra sur le champ, d'une manire dlicate, avec le pouce et l'index. Il
est froid comme un glaon, observa-t-il au bout d'un moment: ce n'est
pas l ce qui m'inquite; la voil en bon chemin.

Alors, satisfait de sa cure, il emmaillota sa protge dans deux
couvertures, et la coucha sur un tas de fougres, de la mme faon que
si c'et t un petit enfant de quinze mois.

--Les femmes sont des _choses_ bizarres, grommela Veghte en regardant
l'Indienne qui continuait de rester immobile: tout--l'heure celle-ci
chantait, alors qu'elle avait tout sujet de pleurer; maintenant elle
reste muette comme un poisson, comme si a ne valait pas la peine de me
dire merci. Vraiment, je n'y connais pas grand chose, aux femmes. Il y
avait bien ma vieille mre, et une soeur, je crois; par l-bas, derrire
le levant... mais elles sont mortes, j'imagine.

Il se tut un moment pour essuyer le brouillard qui humecta ses yeux 
ces souvenirs; puis il reprit son monologue:

--Oui, les femmes sont de drles de _choses_; elles ont t pour moi la
cause de plus d'une preuve. Toutes les fois que j'y ai pens, a m'a
fait tourner la tte. Une autre chose bizarre... Je n'ai jamais vu de
femme avec des moustaches; a m'tonne qu'elles n'aient pas de
moustaches comme nous autres hommes! C'est, sans doute, parce qu'elles
ne sauraient pas se raser: oui, mais... elles pourraient se faire raser
par quelqu'un. C'est bizarre!...

Le problme lui paraissant de solution trop difficile, il prit le parti
de n'y plus songer.

--... Encore une chose singulire! les femmes ont de longs cheveux!...
a m'a embarrass longtemps de deviner pourquoi: je l'ai trouv ce
_pourquoi_... C'est parce qu'elles les laissent pousser. Je parierais
que les miens seraient tout aussi longs, si je leur en laissais le
temps.

Veghte prouva le besoin de respirer aprs ce laborieux travail
d'esprit. Il se reposa donc avec un soupir de satisfaction orgueilleuse;
jamais colier laurat, jamais mathmaticien venant  bout d'un problme
ardu, ne se sentirent plus triomphants et plus joyeux que l'innocent
forestier quand il fut arriv  cette ingnieuse solution.

Il se sourit  lui-mme et jeta un regard sur la jeune Indienne:
celle-ci, toujours muette et immobile, tenait ses yeux noirs dirigs sur
lui avec une fixit farouche dont l'trange expression le mit mal 
l'aise.

--Parlez-vous anglais? lui demanda-t-il. S'il en tait ainsi, je serais
bien aise de vous adresser quelques questions. Hein, parlez-vous?...

Un coup d'oeil plus fixe encore s'il tait possible, fut son unique
rponse.

--Allons! parlez-vous?... ou bien je vous tire les oreilles! fit-il en
allongeant le bras vers elle.

L'excellent homme se serait brl les deux mains plutt que de toucher 
un cheveu de la jeune fille. Mais cette dernire, au geste qu'il fit,
rpondit par un regard de reproche et d'pouvante qui lui alla jusqu'au
coeur. C'tait le coup d'oeil suprme et lamentable de la biche immole
par le chasseur.

--Dieu me bnisse! s'cria-t-il; vous avez pu croire que je voudrais
faire du mal  une pauvre infortune crature comme vous! N'avez-vous
pas compris que je plaisantais?

La jeune fille fit un brusque mouvement pour repousser le forestier; une
expression d'embarras courrouc se peignit sur son visage, comme pour
rprimander Basil de cette familiarit irrflchie.

Il se trouva tout interdit, la replaa auprs du feu, et impressionn
par la fixit trange de ces yeux plus noirs, plus sombres que la nuit,
il se prit  souhaiter d'tre  cent lieues de l, au fond de quelque
paisse fort, bien loin de cette fille extraordinaire.

Tout  coup elle lui dit avec une nergie soudaine qui le fit
tressaillir;

--Allez-vous-en!

La surprise de Veghte fut telle qu'il ne put rpondre tout d'abord.

--M'en aller! rpliqua-t-il enfin: et pourquoi?... vous voulez donc que
je vous abandonne?

--Allez-vous-en, rpta-t-elle avec une nergie croissante.

--Oui, n'est-ce pas? pour vous laisser geler  mort?

--Allez-vous-en!

--Eh, non! que je sois pendu si je fais un pas!

Un sentiment de mfiance s'leva de nouveau dans l'esprit de Basil; il
trouvait une expression offensante et suspecte dans les allures de cette
fille,  laquelle il venait de sauver la vie. Tous ses soupons lui
revinrent, il enveloppa sa protge d'un regard rude et investigateur
destin  la fouiller d'outre en outre.

Mais celle-ci, s'apercevant que les recommandations taient inutiles, se
renferma dans son silence, et lui lana un coup d'oeil presque suppliant
et si expressif que Basil en fut touch; ses mfiances s'vanouirent, il
comprit qu'elle cherchait  lui faire viter un danger srieux.

Nanmoins ses aventures de la nuit l'avaient prdispos  l'imprvu tout
extraordinaire qu'il pt tre; et, en rsum, Veghte ne connaissait pas
la peur.

Il se pencha donc trs prs de l'Indienne et lui demanda  l'oreille:

--Parlez, mon enfant, dites sans crainte vos penses. Il y a par ici des
Peaux-Rouges sur ma piste. Quoique vous soyez de leur race, vous ne
pouvez dsirer ma perte, moi qui viens de vous sauver?...

--Allez-vous-en! allez-vous-en! reprit-elle en le regardant dans les
yeux.

Mais, soit ignorance, soit obstination, elle ne dit pas d'autre parole.

--Vous laisserai-je donc l?

Apparemment elle ne comprit pas cette question: sans quoi elle y aurait
rpondu.

--Eh! bien! je pars, mais je vous emmne! dit-il soudain, en s'enfonant
avec elle dans les tnbres.

Le feu, pendant ce temps, s'tait presque teint, et les derniers tisons
ne jetaient plus qu'une fume rougetre: tout disparut au milieu des
sombres obscurits de la tempte.

Quand il vit que tout tait noir autour de lui, Basil prouva une
certaine satisfaction: quels que fussent ses ennemis, Blancs ou Rouges,
il se trouvait dans des conditions gales vis--vis d'eux; la nuit,
l'ouragan, le dsert taient pour lui comme pour d'autres.

Tout en cheminant  pas prcipits, il repassait et commentait dans son
esprit les vnements inous dont il tait le hros. On peut croire que
la question tait au moins aussi grave et perplexe que son prcdent
problme sur les femmes. Mais ici, Basil tait _sur son terrain_, il
examina les choses sur toutes leurs faces avec une grande facilit
d'esprit.--Une jeune Indienne se mourant de froid, au coeur du grand
dsert amricain, par cette nuit d'horrible tempte;--cette mme
Indienne cherchant obstinment  loigner son sauveur!

Veghte eut beau tourner et retourner cette nigme complexe; il n'y put
rien comprendre.

Une proccupation dtourna l'honnte forestier de ses spculations
mtaphysiques; il s'aperut qu'il marchait parfaitement  l'aventure.
Toute sa perspicacit sauvage lui devenait inutile au milieu des
tnbres palpables qui l'entouraient. A cette observation dsobligeante
s'en joignait une autre: Johnson n'avait nullement fait retentir sa
carabine, ainsi qu'il avait t convenu entre eux. Et pourtant,
l'excursion de Basil avait dur assez longtemps, pour que son mystrieux
compagnon s'inquitt de lui, et songet  donner quelque signal.

A la fin, se sentant mal  l'aise, il prit le parti de faire feu,
lui-mme,  trois reprises diffrentes.

Rien ne lui rpondit.

Cependant, comme il avait march avec une prcaution extrme, il se
croyait certain de n'tre pas loin de son premier campement.

--Ce coquin l doit pourtant m'avoir entendu! grommela-t-il; c'est un
singulier compagnon, celui-l! et sa conduite me parat louche. Je ne me
fie que tout juste  son amiti, et si nous devons faire route ensemble,
il faudra que je le fasse marcher. Impossible qu'il se soit endormi
comme une brute!

Comme il parlait encore, une lueur fugitive, ou plutt une ombre de
lueur frappa ses yeux vigilants.

C'tait son bienheureux foyer, dont il ne s'tait gure dtourn, dans
sa course  ttons.

Quelques secondes lui suffirent pour y arriver; il s'installa en jetant
 Johnson un regard de travers.




CHAPITRE IV

PROBLME INSOLUBLE


--Pourquoi n'avez-vous pas tir des coups de fusil, comme je vous
l'avais recommand? demanda Veghte, assez aigrement,  Johnson qui
s'tait mis debout pour le recevoir.

--Au nom du ciel qu'amenez-vous l? riposta ce dernier.

--Eh! une crature qui s'en allait mourant de froid si je ne lui avais
port secours, malgr vos bons conseils.

--Tiens! tiens! une femme! s'cria Johnson au comble de l'tonnement:
que je sois pendu si ce n'en est pas une!... et vivante, encore!

--Eh bien! oui, vivante! qu'y a-t-il l d'extraordinaire?

A ce moment, la jeune fille se dbattit si fort dans ses couvertures
qu'elle les fit tomber et bondit comme une biche effarouche.

--L! l! doucement! fit Basil; reprenez vos couvertures et ne faites
pas de sottises! Enfant! ou bien!... mais non; je vous ai effraye une
fois dj; je n'y veux plus revenir. Allons! voyons! soyez sage!
remettez votre manteau, sans quoi vous mourrez de froid.--Vous!
ajouta-t-il en s'adressant  Horace; parlez-moi un peu ici: n'avez-vous
pas entendu mes coups de feu?

--Il m'a bien sembl our quelque chose; mais je n'ai pas trop su ce que
c'tait.

--Pas-trop-su-ce-que-c'-tait!... reprit Basil avec humeur, et
contrefaisant la parole nonchalante de son interlocuteur. Vous allez
peut-tre me faire croire que vous ne distinguez pas un coup de feu du
miaulement d'un chat!

--Peut-tre, oui! rpliqua l'autre avec un redoublement de flegme
irritant.

--Pourquoi n'avez-vous pas fait parler votre fusil? Vous m'auriez vit
bien des ttonnements dans ce bois obscur, au moment de mon retour?

--Peuh! savais-je que vous iriez si loin? D'ailleurs,  vous voir si
passionn pour vous mettre en campagne, je m'imaginais qu'une tourne de
chasse, en pleine nuit, tait ncessaire pour votre sant.

--Enfin! vous n'auriez donc pas tir un seul coup de fusil?

--Oh! vers l'aurore, j'aurais peut-tre song  y penser... mais vous
tes arriv trop tt.

Veghte lui lana un coup d'oeil qui n'avait rien de pacifique, et
rprima une violente envie de lui rpondre sur un autre ton. Mais, aprs
un moment de silence il se calma, et reprit la conversation sur un autre
sujet.

--N'est-ce pas la chose du monde la plus bizarre Johnson? Quant  moi,
cette aventure-l me dpasse.

--Quelle aventure?

--Eh donc! la manire dont j'ai dcouvert cette fille.

--Comment l'avez-vous trouve?

--Debout contre un arbre, gele  mort.

--Ah! et comment avez-vous connu qu'elle tait gele?

--Potence et corde! comment voit-on avec les yeux? comment touche-t-on
avec les mains? vous tes stupide, ce soir, mon camarade!

Johnson sourit paisiblement de cette boutade, et poursuivit avec son
flegme habituel:

--Vous ne voyez pas que je cherche  plucher la question. Est-ce que
c'est la jeune fille qui vous a dit qu'elle allait mourir de froid?

--Si elle ne s'en tait pas doute, pourquoi aurait-elle chant son
chant de mort?

--Certes! elle le chantait?

--Oui bien! et c'tait parfaitement l'occasion pour elle.

--Ceci est fort. Si elle tait mourante, c'est--dire sans connaissance,
comment s'apercevait-elle de la chose, et comment pouvait-elle chanter?

--Je n'en sais rien. Ce qui m'tonne encore plus, c'est qu'elle ft
seule en pareil endroit et dans une pareille nuit.

--Pourquoi pas? Il n'y a rien l d'impossible. D'ailleurs qui empche de
penser qu'elle tait venue l avant la tempte?

--Mais, comment y serait-elle arrive seule?

--Je ne puis rien dcider l-dessus: on peut dire oui et non. Je suppose
qu'elle avait t accompagne par quelqu'un.

--Alors, comment se fait-il qu'on l'ait laisse seule?

--C'est ce qui reste  savoir: peut-tre _les autres_ n'taient pas
loin.

Cette dernire remarque et le ton sur lequel elle fut faite
impressionnrent Veghte; il abaissa pendant quelques instants sur le feu
un regard distrait, et s'absorba dans ses penses. Enfin il releva les
yeux et dit:

--S'ils taient proches, pourquoi la laissaient-ils mourir de froid?

--Peut-tre l'avait-on mise l en punition.

--Bah! quelle punition pouvait mriter une innocente enfant comme a?
Parlez-vous srieusement?

--Vous savez bien que ces petits tres aux yeux innocents sont presque
toujours de dangereuses cratures.

--Moi, j'ignore tout a: les femmes sont bizarres, n'est-ce pas? On a
bien de la peine  les comprendre.

--Il y en a qui les comprennent, rpliqua Johnson avec une orgueilleuse
suffisance; moi, elles ne m'ont jamais embarrass.

--Mais, je reviens  ma question; si _les autres_ l'ont laisse seule,
pour se retirer  peu de distance, comment se fait-il qu'ils me l'aient
laiss emmener?

--Ah! c'est l le mystre. Peut-tre sont-_ils_ partis convaincus
qu'elle succomberait sous la tempte, et ne se sont-ils pas donn la
peine de la surveiller.

--Je ne suis pas convaincu de cette ide. Johnson, vous parlez l'Indien,
n'est-ce pas?

--Oui, pourquoi?

--Pour lui parler, la questionner; tirer au clair tout ce qui la
concerne.

--Ne lui avez-vous fait aucune question?

--Si, mais elle n'a pas l'air de comprendre l'Anglais.

Johnson se livra  un silencieux sourire:

--Pshaw! Elle l'entend aussi bien que nous. Voyez donc comme elle vous
observe: je parierais qu'elle sait, jusqu'au moindre mot, tout ce que
nous avons dit l'un et l'autre.

--Mais, par le ciel! pourquoi ne dit-elle rien?

--Ah! ah! c'est qu'elle ne veut pas; apprenez que lorsqu'une femme a mis
quelque chose dans sa tte, vous la tueriez plutt que de l'en arracher.

--En vrit?... murmura Basil, au comble de la stupfaction.

--Vrai comme je le dis!

--Eh! bien les femmes sont d'tranges tres. Nous autres hommes
n'agirions pas ainsi.

--C'est ce qui vous trompe, un homme ferait de mme.

--Bah! ce n'est pas possible, nous ne sommes pas si fantasques, aprs
tout! Et si un bon garon m'avait rendu un service pareil  celui que je
viens de lui rendre, par la neige et la tempte, par ma foi! je
rpondrais congruement  ses questions.

--coutez un peu: elle ne trouve peut-tre pas qu'il y ait tant  vous
remercier dans cette affaire.

--Je pense autrement que vous; regardez ses yeux, et dites-moi s'ils ne
parlent pas de reconnaissance?

--Je ne comprends gure ce langage muet. Et dans ses yeux je ne vois
rien, si ce n'est qu'ils sont noirs comme la nuit et luisants comme des
charbons.

--Dites-lui donc encore quelque chose en langue indienne; pour voir si
elle nous comprend, oui ou non.

Johnson lui demanda son nom. A peine la question tait-elle faite que la
jeune fille rpondit:

--Mariami!

--Mary Ann?... elle dit? demanda Veghte fort intrigu.

--Mariami--un joli nom pour une indienne. Voulez-vous que je lui demande
encore quelque chose?

--Oui: tchez de savoir pourquoi elle tait reste seule.

Johnson l'interrogea de nouveau, mais sans succs: il fut dsormais
impossible de lui arracher une parole. A la fin, Veghte se consola en
rptant son axiome que les femmes taient d'tranges choses; et se
renferma dans le silence, aprs avoir invit, par signes, la jeune fille
 dormir.

Pendant prs d'un quart d'heure pas un mot ne fut prononc: Basil
fumait, les yeux nonchalamment fixs sur le feu, lorsque tout  coup une
ide lui vint, il releva la tte pour parler. En faisant ce mouvement il
s'aperut que Johnson et l'indienne se regardaient avec un air qui lui
parut minemment suspect. A l'instant o Veghte bougea, les yeux de son
mystrieux compagnon s'abaissrent vivement vers le feu, et y restrent
fixs avec une expression affecte de somnolence et de rverie. On
aurait pu croire que Johnson, absorb dans ses mditations, avait depuis
longtemps oubli l'univers entier, l'Indienne et Veghte lui-mme.

Basil finissait par ne rien comprendre  tout ce qui se passait autour
de lui. Il demeura convaincu que Johnson et la fille sauvage
changeaient des signaux mystrieux: il fut tellement impressionn de
cette ide qu'il voulut en avoir le coeur net, et se mit  questionner
Johnson.

--Horace! lui dit-il, vous avez dj vu cette fille quelque part?

--Qu'en rsulterait-il si c'tait vrai?

--Pourquoi m'avez-vous cach cela lorsque je l'ai apporte ici?

--Comment voulez-vous que je vous l'eusse dit, puisque je n'en sais rien
moi-mme.

--Enfin! vous la connaissez, vous savez qui elle est?

--Je sais le nom qu'elle vient de dire: Mariami.

--Eh bien! moi, je soutiens que vous n'ignorez ni d'o elle vient, ni
les circonstances dans lesquelles on l'a laisse seule dans ce bois.

--Doucement, doucement! ricana Johnson, o, diable! voulez-vous que
j'aie puis toute cette science? J'ai rencontr pas mal d'Indiens dans
ma vie, parmi eux pouvait tre cette fille; observez-la, du reste; elle
nous dvore des yeux comme si nous tions pour elle de vieilles
connaissances. Je puis dire, mme, une chose: c'est que, peut-tre, je
l'ai vue quelque part, mais o? mais quand? Impossible.

--Je voudrais bien que la mmoire vous revnt; vous ne sauriez croire
quelle est ma curiosit  son gard. Vraiment je ne me suis jamais senti
si curieux.

--Vous lui portez beaucoup d'intrt; je vous en flicite, matre Basil!
rpondit Johnson avec un regard trange qui rveilla tous les soupons
du forestier.--Chut! ajouta-t-il en baissant la voix, elle s'endort.

En effet, les grands yeux noirs de la pauvre enfant se fermaient, et un
sommeil paisible descendait sur elle. Elle en avait assurment besoin
aprs les preuves qu'elle venait de traverser, et qui eussent bris
toute jeune fille d'une autre race.

Les deux forestiers gardrent le silence, retenant mme leur respiration
pour ne pas la rveiller. Ils l'examinrent curieusement jusqu' ce que
ses paupires fermes et son souffle gal, leur eussent annonc que leur
protge dormait profondment.

Il tait pass minuit. Le feu continuait  flamber joyeusement, car le
combustible ne manquait pas. La neige tombait avec plus de fureur que
jamais, tournoyant dans l'air en tourbillons blafards, et paississant
le formidable linceul qui couvrait la terre. videmment si la tempte
continuait ainsi jusqu'au matin, tout trajet dans les bois devait tre
impraticable: cependant Veghte ne manifesta aucune apprhension  ce
sujet; le mot impossible lui tait inconnu.

--Je pense maintenant qu'elle doit tre affame, murmura-t-il sans
bruit: n'est-ce pas votre opinion, Johnson?...

--Peut-tre, d'aprs les apparences.

--Pauvre petite! pourquoi n'y avons-nous pas song?

--A quoi bon y penser, alors que nous n'avons rien  manger pour
nous-mmes?

--J'ai une bonne pice de venaison, rpliqua Basil; ce n'est pas norme,
et pourtant, si elle parvient  l'expdier, elle est plus forte mangeuse
qu'elle ne le parat.

--C'est une Indienne. Ces _espces_-l peuvent jener sans que a y
paraisse.

--C'est peut-tre une sorcire! fit Veghte d'un air prodigieusement fin;
qui sait si nous ne la verrons pas s'envoler au point du jour avec des
ailes de chauve-souris et un bec de corbeau?

--A quel moment de la nuit sommes-nous?

--Il doit tre minuit pass.

--Si nous essayions de faire un petit sommeil? fit Johnson en baillant.

--C'est une proposition dont je ne suis pas ennemi.

--Eh bien! disposons-nous pour cela. Tout porte  croire que nous ne
serons pas drangs par quelque nouvelle visite: en tout cas nous
saurons bien nous rveiller au moindre bruit. Le feu ne s'teindra pas,
il y a assez de bois pour l'alimenter jusqu'au jour.

--Oui, oui! tout va bien; dormons.

Avant de s'tendre sur son lit de broussailles, Basil alla inspecter
l'Indienne pour s'assurer qu'elle tait assez chaudement protge contre
la temprature de plus en plus glace; puis il empila sur le foyer une
quantit de bois formidable, destine  brler pendant plusieurs heures
sans tre renouvele.

--Je m'veillerai bien sr lorsqu'il baissera, dit-il; nous ne serons
point engourdis par le froid, et quant  moi, je ne me sens pas gel du
tout.

--La fille Indienne n'aurait pas dit a tout--l'heure. Je suis bien
aise que vous ayez le sommeil lger, car lorsque je dors, je m'acquitte
de cette fonction avec un si grand courage que je suis fort long 
m'veiller.

Leurs prparatifs furent bientt faits. Ils n'avaient, entre eux d'eux,
qu'une couverture, car Veghte avait donn la sienne  l'Indienne; mais
cet abri leur suffisait pourvu qu'il les garantt de la neige. Ils
construisirent  la hte un toit de branches, le recouvrirent avec la
couverture, s'tendirent moelleusement dessous, et un quart d'heure
aprs ils dormaient.

Au bout d'une heure, environ, Basil s'veilla sans savoir pourquoi. Son
sommeil avait t si profond qu'il fut quelques moments  reprendre sa
prsence d'esprit, et  discerner ce qui se passait autour de lui. Il
lui sembla cependant entendre le bruit furtif de plusieurs voix parlant
tout bas.

Il tendit la main pour tter la place de Johnson: ce dernier n'y tait
plus. Alors Basil rejeta la couverture et se mit avec vivacit sur son
sant.

S'il avait apport dans cette action la prudence mticuleuse qui lui
tait habituelle, il aurait pu surprendre l'explication d'un mystre qui
resta toujours une nigme pour lui.

Johnson paraissait fort occup  empiler du bois sur le feu; quant 
Mariami, la jeune fille indienne, son sommeil semblait tout aussi
profond qu'au premier moment. Nanmoins il ne put retirer de son
imagination que tous deux avaient convers ensemble quelques moments
auparavant.

--Ho! ho! vous voil veill, dit Johnson en se retournant.

--Oui! rpliqua schement Basil, que faites-vous l?

--Le froid m'avait gagn, a m'a fait apercevoir que le feu baissait; je
me suis lev pour le ranimer, car je n'ai pas voulu vous dranger.

--Mary-Ann, l'Indienne, s'est rveille aussi? reprit Veghte d'un ton
souponneux.

--Qui? o? quand? fit Johnson en regardant autour de lui d'un air
effar, comme s'il et oubli la prsence de la jeune fille.

--Oui! oui! elle! Je suis sr de vous avoir entendus tout  l'heure
causer ensemble.

Johnson se livra  un de ces sourires hautains et nonchalants qui lui
taient particuliers.

--Vous vous imaginez qu'elle consentirait  me parler, lorsqu'elle
refuse de vous dire un seul mot,  vous qui lui avez sauv la vie!

--Assurment ce serait souverainement draisonnable; mais les femmes
sont de si drles de _choses_, si incomprhensibles!...

--Je pense, dit Johnson en dtournant l'entretien, que voil le feu en
bonne route jusqu'au matin; essayons donc de voir si nous pourrions
goter une heure ou deux de bon sommeil.

A ces mots, il se rintgra dans son lit, et s'endormit ou parut
s'endormir aussitt.

Il n'en fut pas ainsi de Veghte. Les soupons dsobligeants qui lui
remplissaient la tte, le tinrent veill pendant plus d'une heure.

Il y a dans l'organisation humaine certains instincts magntiques,
desquels rsulte une espce de seconde vue intrieure, ou un
avertissement mystrieux qui met en garde contre l'ennemi, alors mme
qu'il reste inconnu.

Basil prouvait cette motion et revenait toujours  cette ide
mfiante, que dans la conduite de Johnson et de l'Indienne il y avait
quelque chose de louche.

Il se rappela que, quelques annes auparavant,  la premire fois qu'il
s'tait rencontr avec Johnson, les allures de ce dernier avaient t
dplaisantes, son amiti suspecte; puis, sa brusque arrive auprs du
feu, sa manire presque brutale de s'installer, ses discours ddaigneux
et ambigus, son inqualifiable ngligence  faire des signaux utiles;
tout concourait  soulever contre lui les soupons les plus lgitimes.
Or, au dsert, quiconque n'est pas ami, est ennemi! quiconque n'est pas
clairement, ouvertement loyal, est un tratre!

Basil aurait donn quelque chose de bon pour le voir au Diable: la
prsence de cet homme lui semblait malfaisante.

La pente de ses rveries amres conduisit tout doucement Basil dans les
rgions du sommeil; il y resta pendant plusieurs heures, tranger  tout
ce qui se passait autour de lui.

Enfin, le mouvement qui se faisait autour de lui le rveilla. Il se leva
prcipitamment; le feu continuait de briller avec clat; l'aurore
commenait  poindre.

--Dj rveill! fit Johnson en riant:  vous voir dormir, j'aurais
pens que le grand jour vous trouverait au lit.

--Il y a longtemps que vous tes lev?

--Une grande demi-heure, pour le moins.

Veghte tait outr contre lui-mme d'avoir laiss prendre pareil
avantage  cet homme: il se leva furieux.

--Je ne puis comprendre que j'aie tant dormi! dit-il d'un ton bourru; si
j'tais demeur huit jours sans me coucher ce serait  peine
pardonnable.

--Ah! ah! c'est que vous tiez fatigu et transi.

--Johnson! o est la fille? demanda soudain Basil.

--Le ciel le sait, fit Horace d'un air innocent. Elle avait disparu
quand je me suis lev.




CHAPITRE V

TRAHISON


--Les femmes sont d'tranges _choses_! rpta Basil lorsqu'il fut un peu
revenu de son tonnement: l'avez-vous vue partir, Johnson?

--Ma foi non! je me suis veill il y a une demi-heure environ, j'avais
froid, je me suis lev pour activer le feu, et je ne me suis aperu de
sa disparition que lorsque la flamme est devenue brillante.

--Trs-bien! mais il y a une chose certaine, c'est qu'elle n'a pu aller
ni bien vite ni bien loin  cause de la neige; il ne me faudra pas
longtemps pour l'atteindre, dit Basil en se levant sous l'impulsion
d'une ide soudaine.

--Homme! s'cria Johnson dcontenanc,  quoi pensez-vous? Est-ce que,
par hasard, vous songeriez  poursuivre Mariami?

--Pourquoi non?

--Vous mriteriez d'tre fusill si vous faisiez pareille sottise!
Savez-vous quelles ont pu tre ses intentions en partant comme elle l'a
fait? Savez-vous si elle verra avec plaisir votre poursuite? Et alors
pourquoi se serait-elle en alle?

Veghte secoua sa nave et grosse tte d'un air de perplexit:

--Je suppose... je suppose... Bah! je n'y comprends rien. Johnson!
ajouta-t-il avec admiration, je voudrais tre aussi instruit que vous
sur ces cratures-l.

--Quelles cratures?

--Les femmes! je n'y comprends rien, et a me chagrine.

--Quand vous serez plus g vous en saurez davantage.

--Plus g... reprit le forestier; j'aurai quarante-huit ans  la fin de
ce mois.

--a ne fait rien. Vous avez eu peu de relations avec le beau sexe;
c'est fort long de se mettre au courant de ses allures et de ses
caprices.

--Je vous crois! fit Basil respectueusement.

La conversation en resta l. Au bout de quelques instants, les deux
compagnons remarqurent que la neige avait cess de tomber.

Mais en contemplant cette immense plaine glace et blouissante de
blancheur, Veghte ne pouvait se dfendre d'un sentiment d'anxit pour
cette intressante jeune fille, qui,  peine sauve d'une mort certaine,
s'tait rejete volontairement dans ce mortel abme du dsert.

Ses traces apparaissaient profondment empreintes; il les regarda avec
tristesse et reconnut bien vite qu'elle avait d cheminer avec une peine
infinie  cause de l'norme paisseur de la neige; la trace tait
tranante et irrgulire; on voyait qu'elle avait chancel  chaque pas,
et que, plusieurs fois, elle tait tombe.

La vue pouvait suivre sa piste  une assez grande distance,  travers
les arbres clairs-sems. Basil remarqua qu'elle se dirigeait dans une
direction diamtralement oppose au lieu o il lui avait port secours.

Mais qu'tait-elle devenue?... Avait-elle continu un voyage
accidentellement interrompu? ou bien tait-elle alle mourir
misrablement dans quelque autre coin du dsert?

Basil se perdait en conjectures silencieuses, et restait persuad qu'il
ne reverrait plus la jeune Indienne.

Cette conclusion lui arracha un gros soupir. Il ne pouvait loigner sa
pense de cette frle crature arrache par lui  une mort horrible; un
sentiment indfinissable l'attirait vers elle, et sa brusque disparition
lui faisait l'effet d'un grand malheur.

Johnson, lui, ne se dpartait point de son calme extraordinaire et
imperturbable; quand il fit grand jour il reprit la conversation:

--Si nous voulons gagner le Fort Presqu'le avant ce soir, nous n'avons
pas beaucoup de temps  perdre.

--Non assurment; et ce ne sera pas une petite besogne de patauger dans
cette neige, observa Basil en faisant ses prparatifs de dpart; nous
pouvons compter qu'il faudra peut-tre encore camper en plein bois la
nuit prochaine.

--a ne vous fait pas peur, une semblable perspective?

--J'ai fait des courses pires que celle-l. Mais voulez-vous que je vous
dise ce qui serait une bonne chose pour nous? s'cria Veghte illumin
par une brillante ide.

--Quoi donc?

--Ah! ah! ce serait de tomber sur quelque bande de Peaux-Rouges, et
d'tre poursuivis par eux. Je vous assure qu'il y aurait lieu de courir
plus que nous ne voudrions.

--Ce n'est gure  ambitionner: je ne me sens nulle envie de courir.

--Une fois j'ai t pris comme a, et j'ai ross d'importance cette
canaille; mais je vous le dis, ce fut une rude besogne. Si nous en
faisons autant aujourd'hui, nous aurons besoin de repos pendant tout le
reste du jour.

Pour se prmunir contre les fatigues futures, ils djeunrent: ce repas,
fait avec le vigoureux apptit des chasseurs, fit une brche
considrable au quartier de venaison; il devint vident qu'il ne
pourrait fournir matire  un second assaut semblable.

La marche commena. Mais ils n'eurent pas fait un mille qu'ils purent
calculer la lenteur de leur marche, d'aprs les obstacles monstrueux
opposs par la neige:  ce train-l, ils se voyaient contraints de
voyager toute la nuit, ou de coucher en fort, comme la nuit prcdente.

Cependant ils n'avaient pas le choix, force leur tait de marcher en
avant. D'ailleurs, ce n'tait pas leur premire aventure de ce genre; en
vrais forestiers aguerris, ils ne s'pouvantrent pas trop de la
situation.

Basil Veghte prit naturellement la tte de colonne, et se chargea de
frayer la route dans la neige. Johnson le suivait  grand peine quoique
une bonne portion de la besogne ft faite; des monceaux de verglas tant
dj carts et briss par son compagnon.

Basil, tout en cheminant, songeait  la jeune Indienne Mariami, et se
soulageait, tant bien que mal, par de gros soupirs. Qu'tait devenue
l'ingrate fugitive? tait-elle vivante..., mourante..., morte...! ou
bien avait-elle t recueillie par quelqu'un de sa race et emmene au
loin?... Toutes ces alternatives problmatiques taient de nature 
exercer laborieusement l'imagination inquite du pauvre forestier.
Toutefois, ce labeur intellectuel ne lui dplaisait pas; il faisait une
utile diversion  la fatigue corporelle; le temps et l'espace
s'coulaient plus inaperus.

Tout  coup se prsenta un obstacle considrable: c'tait un cours d'eau
rapide, profond et large. Au bruit de ses vagues tumultueuses et
indisciplines Basil s'arrta:

--Qui sait si nous allons pouvoir le traverser? fit-il en se retournant
vers Horace; quoiqu'il n'ait pas fait chaud cette semaine, il n'est pas
sr que le ruisseau soit couvert de glace.

--C'est possible, rpondit Johnson d'un air dsappoint; et dans ce cas
que faudra-t-il faire?

--Ce n'est pas tout encore, vous allez voir, reprit Basil. Il est
probable que les bords seront _pris_, le milieu sera dgag de glace, et
le courant n'en sera que plus inabordable, car il n'y aura pas moyen de
naviguer au milieu des glaons tranchants comme des rasoirs. Dans ce cas
nous n'aurons d'autre ressource que de faire comme notre grand Georges
Washington en pareille circonstance.

--Que fit-il?

--Il...--Ah! nous y voil, interrompit Veghte en faisant un
haut-le-corps pour franchir plusieurs arbres renverss; c'est bien comme
je vous l'annonais: glace au bord, vagues au milieu; et glace trop
mince, trop fragile pour porter un homme, ajouta-t-il en rompant  coups
de talons la crote brillante, saupoudre de neige.

Effectivement, tout le milieu du torrent, sur une largeur de plus de
cent pieds, roulait avec rapidit ses flots verdtres o se culbutaient
de larges glaons. Au premier coup d'oeil il tait visible que la
navigation serait dangereuse, pour ne pas dire impossible.

--a va mal! grommela Veghte, aprs quelques minutes de contemplation
muette, si nous voulons arriver au Fort Presqu'le, il faut absolument
franchir ce sclrat de ruisseau: mais comment faire...?

--Hol! est-ce que vous songeriez  traverser ce cours d'eau?

--Il n'y a pas d'autre parti  prendre. J'aimerais mieux en faire le
tour; mais vous conviendrez avec moi que ce serait un peu long.

--Il faudra construire un radeau, alors?

Veghte, sans rien rpondre, regarda  et l autour de lui d'un air
inquiet, comme s'il et t en qute de quelque chose.

--Que cherchez-vous? demanda Johnson.

--Il y a gnralement beaucoup de Peaux-Rouges dans ces parages, si je
pouvais mettre la main sur un de leurs canots, ce serait parfait: leurs
embarcations sont construites pour des cas semblables; elles sont  la
fois des traneaux et des barques.

--Vous dites l une chose fort juste; mais la difficult est de
dcouvrir quelque chose, sous l'paisseur de neige qui couvre tout: il y
en a au moins quatre pieds.

--Ils ont l'habitude de les mettre sens dessus dessous, le long du
rivage; reprit Veghte continuant ses investigations. Je pense que
l'lvation de la carne apparatra comme une minence sur la neige et
nous en facilitera la trouvaille. Inspectez les environs, d'un oeil
perant, Master Johnson; si vous dcouvrez quelque chose vous ferez une
bonne action pour nous deux, car, je vous le jure, je suis fort
embarrass; et vous le savez, nous n'avons pas une minute  perdre.

Chacun d'eux se mit en qute avec une patience et une opinitret de
chat. Aprs des marches et contre-marches, Johnson signala un renflement
de neige qui semblait annoncer l'objet tant dsir: mais c'tait
malheureusement sur l'autre rive; autant aurait valu ne rien voir.

--Non! non! rpliqua Basil  une observation que fit Horace dans ce
sens; non! ce que vous montrez l ne sera pas tout  fait inutile; a me
confirme dans l'ide que ces parages sont frquents par les Indiens.

A ces mots il se remit  fureter avec une nouvelle ardeur.

--Je vous le dis, Master Johnson! poursuivit-il, c'est plein d'Indiens
par ici; il y aura des barques, n'en doutez pas. Le souvenir m'en
revient maintenant; l't dernier j'ai beaucoup voyag dans ce
territoire,  tous les pas je rencontrais des canots, et je m'en servais
sans faon pour traverser la rivire. Si nous sommes de bons chasseurs
nous dnicherons ce gibier l.

Tout  coup les yeux de Veghte brillrent, il s'lana vers un bosquet
de jeunes arbres, et, aprs un court examen, il poussa un cri de
triomphe.

Johnson releva la tte, l'aperut qui trpignait dans la neige comme un
nergumne; il courut  lui et le trouva occup  soulever le canot
qu'ils placrent aussitt sur leurs ttes pour le porter  la rivire.

--Hein, que dites-vous de a, Horace Johnson? s'cria Veghte au comble
de la jubilation.

--Vous tes un habile homme, camarade Basil!

--Heu! heu! a m'arrive quelquefois. Ah! voici l'aviron.--Hol! hol!
les Indiens, par le ciel!  l'eau! vite! vite!

Les dtonations se firent entendre au milieu du silence de la fort, et
nos deux hros purent voir cinq Peaux-Rouges leur courant sus avec une
vitesse effrayante.

Il y avait lieu de se hter: Veghte, quoique empch par le canot dont
Johnson lui avait abandonn toute la charge, arriva le premier  la
partie courante de la rivire.

--Allons donc! sautez! tombez l dedans! ils arrivent comme une
avalanche de dmons. Baissez la tte, voil un de ces vagabonds qui vous
vise.

Johnson, l'homme au fier sourire, tait dmoralis; sa frayeur tait
telle qu'il baissa, non seulement la tte, mais tout le corps, et alla
choir perdument au fond du canot les cheveux hrisss, la poitrine
haletante.

Veghte avait saisi le long et flexible aviron; il le plongea
vigoureusement dans l'eau et le manoeuvra avec une telle ardeur que
bientt le lger esquif vola sur les flots clapotants.

Il tait temps, les Indiens taient sur le bord; et leurs balles
sifflaient brutalement aux oreilles des fugitifs.

--Ah! il faut que a finisse! s'cria Basil en dposant l'aviron pour
prendre son fusil; en voici une qui m'a touch! et si l'affaire continue
de cette faon, nous n'irons pas loin. Johnson, o est mon fusil?
donnez-le moi.

Johnson fit son possible pour obir, mais il tremblait si fort que le
mousquet lui chappa; malgr les efforts dsesprs de Veghte, l'arme
chavira par-dessus le bord et disparut en un clin d'oeil dans le gouffre
liquide.

Il serait inutile et impossible de reproduire les interjections avec
lesquelles le Forestier accueillit ce fcheux contre-temps.

--Enfin! ajouta-t-il, montrez-vous donc bon  quelque chose: prenez
votre fusil et faites-en usage.

Au moment o Johnson paula son mousquet, les Sauvages se laissrent
tomber dans la neige, comme si le coup ft parti et les et tous
renverss.

--Ne faites pas feu! s'cria Basil, ce serait une balle perdue. Attendez
qu'ils se relvent.

Les Indiens, au lieu de rester immobiles dans la neige, avaient ramp
agilement dans son paisseur, et s'taient considrablement rapprochs
du rivage. Quand ils reparurent  la surface, Veghte poussa une
exclamation de dpit, et fora de rames: cependant le courant l'avait
aid dans ses efforts; si les Indiens avaient couru, le canot avait
gliss sur l'eau, et s'tait dirig obliquement vers la rive oppose.

La bande sauvage se mit  le suivre, courant sur le bord, et poussant
des hurlements atroces; en mme temps les Peaux-Rouges ne cessaient pas
de fusiller la frle embarcation.

La situation n'tait pas gaie. Stimul par les observations de Basil,
Johnson essaya de faire feu: mais ce fut inutilement, son fusil
vacillait entre ses mains, soit parce que ses mains tremblaient de
terreur, soit parce que l'agitation de la barque sur les flots se
communiquait  tout ce qu'elle contenait. La balle alla soulever la
neige fort loin du but. Cette maladresse fut accueillie par de nouvelles
clameurs  la fois menaantes et drisoires.

Veghte perdit patience; il arracha le fusil  Johnson, lui jeta
ddaigneusement l'aviron:

--Essayez si vous serez moins maladroit  ramer, lui dit-il; je vois
bien que vous n'entendez rien au maniement du fusil.

Horace saisit la rame d'un air contrit et s'en servit avec une telle
ardeur qu'au premier coup il faillit la rompre; au second la barque fut
sur le point de sombrer.

Veghte lana un regard qui ne prsageait rien de bon:

--Encore une maladresse de ce genre, lui dit-il, je vous casse la tte
comme  un chien, et je vous jette aux poissons.

Horace se modra et fit marcher le canot convenablement; mais il tait
crit que cette nfaste traverse serait entrave jusqu' la fin: au
moment o l'esquif allait toucher le bord oppos, la fusillade des
sauvages envoya sur lui un ouragan de plomb.

Johnson se mit  crier qu'il tait bless aux deux bras, lcha l'aviron
et se laissa choir au milieu du bateau.

--Il n'y a plus moyen! oui Basil! murmura-t-il: je ne serai plus bon 
rien. Je n'ai pas de chance aujourd'hui.

--Ouf! je ne perds pas grand chose, grommela Veghte en le poussant du
pied pour dgager l'aviron sur lequel il tait couch. Je me tirerai
bien d'affaire tout seul, s'ils me laissent une minute ou deux de rpit.

A ce moment, chose singulire, les Indiens cessrent leur feu. Peut-tre
s'taient-ils lasss de brler leur poudre inutilement, ou croyaient-ils
les fugitifs hors de porte.

Cependant, lorsque Veghte reprit l'aviron en main, trois coups de fusil
retentirent, et les balles firent jaillir quelques clats du canot.

Johnson se mit  crier lamentablement qu'il venait d'tre bless encore.
Il n'y avait pas une seconde  perdre; Basil se cramponna  l'aviron
avec une vraie furie et fut assez heureux pour joindre enfin le rivage.
Le canot aborda avec une telle force que la proue vint s'engager de plus
de trois pieds dans la glace.

Le Forestier bondit  terre:

--Allons! venez vite! dit-il  son compagnon, en retenant la barque de
la main gauche, pendant qu'il lui tendait la droite pour faciliter son
dbarquement.

Johnson secoua mlancoliquement la tte:

--Impossible, camarade! a ne se peut pas.

--Comment! y pensez-vous? Allons donc, Johnson; ces canailles vont nous
fondre dessus, si nous ne dcampons au plus vite. Et si vous tombez
entre leurs mains, vous savez ce qui arrivera.

Basil complta sa pense par un geste expressif qui consista  faire
tourner son doigt autour de sa chevelure.

--Ce sera malheureux, rpondit Horace, mais je suis trop bless pour
pouvoir me remuer; prenez mon fusil et allez-vous en; sauvez-vous
puisque vous le pouvez; laissez-moi.

Veghte le regarda pendant quelques instants d'un air indcis. Il ne
pouvait se rsoudre  l'abandonner.

Mais il fallait bien prendre une rsolution: deux balles vinrent siffler
 ses oreilles; les Indiens cherchaient sous la neige un canot, et
semblaient sur le point de le trouver; le danger devenait pressant.

Johnson lui-mme, sans s'effrayer de rester seul, lui renouvela
l'invitation de partir et lui tendit de nouveau son fusil.

A la fin Veghte accepta; il prit l'arme et s'loigna en disant:

--Adieu, vieux garon! ayez bon courage; peut-tre nous croiront-ils
vads tous deux, et ne vous inquiteront-ils pas davantage.

Avant de quitter le canot, il avait eu soin de le tirer fort avant sur
la glace, afin de le mettre le plus possible  l'abri des Indiens: sa
conscience tait donc tranquille  l'gard de l'homme qu'il abandonnait,
et qui, aprs tout, loin d'tre son ami, n'avait cess de lui tre
suspect ds le premier moment.

Une fois engag dans la fort, et relativement en scurit, Basil se
rappelant qu'il avait t bless, fit un examen rapide et superficiel de
sa personne, jugea qu'il n'y avait rien de grave, et s'orienta pour
continuer srieusement sa route.

Au milieu de ses proccupations, il remarqua que la fusillade des
Indiens avait cess: cette circonstance fut note dans son esprit,
quoiqu'il n'y attacht, sur le moment, aucune importance.

Et pourtant, s'il avait t  mme de voir ce qui se passa derrire lui
aussitt aprs son dpart, il aurait prouv une surprise sans gale.

Master Horace Johnson, aprs avoir attendu quelques moments pour tre
sr que son compagnon tait assez loign, se releva allgrement du fond
du canot, et fit, de la main, un signal aux sauvages.

Cette pantomime tlgraphique voulait dire sans doute: _cessez le
feu_, et les Indiens avaient de bonnes raisons pour lui obir
docilement, car il ne fut plus tir un seul coup de fusil.

Une chose bien plus curieuse! Johnson, le bless! qui ne pouvait plus
manier ni le fusil, ni la rame, lorsque Basil tait auprs de lui;
Johnson, le trembleur maladroit! dgagea son canot de la glace, avec une
dextrit et une force herculennes, prit l'aviron, s'en servit si
adroitement et si vigoureusement que la barque bondit sur les flots,
souleve par ses bras d'acier. Enfin, chose inoue! Master Horace
Johnson revint en droite ligne vers la rive o se trouvaient les
sauvages!

En vrit, il fut heureux pour le repos mental de Basil Veghte qu'il
n'et pas vu ce spectacle tonnant et gros de mystre. L'honnte
Forestier aurait t oblig de laisser ce problme non rsolu, et de
convenir que, comme les femmes, les hommes taient des _choses
bizarres_.

Ce qui prouva l'innocence de son me et la bont de son coeur, ce fut un
remords de conscience auquel il s'empressa d'obtemprer. Veghte n'avait
pas fait un quart de mille qu'il se prit  songer qu'il tait un vrai
lche, un vrai Judas! d'avoir ainsi abandonn son camarade: que si, d'un
ct, le soin de sa prservation personnelle avait pu le solliciter dans
le sens du dpart; d'un autre ct, l'honneur, la loyaut, lui
commandaient imprieusement de revenir auprs de Johnson pour l'arracher
aux mains de ses ravisseurs impitoyables.

Basil ne tergiversa pas, il retourna en arrire. Accoutum  tre
prudent, il s'approcha de la rivire avec les plus grandes prcautions
et gagna sans bruit les abords du lieu de son dbarquement.

L il eut beau couter, pier du regard les rives du cours d'eau; le
silence seul et la solitude rpondirent  ses investigations: il n'y
avait plus ni Johnson, ni canot, ni sauvages; plus rien que l'immensit
neigeuse, muette, glace, et le torrent bleutre dont les vagues
foltraient lugubrement entre elles.

--Ma foi! murmura-t-il en inclinant la tte avec mlancolie, voil ce
pauvre Horace enfonc. Je ne l'ai jamais beaucoup aim, cet homme,
cependant je ne lui aurais souhait aucun mal. Enfin! c'est pour tous la
mme loi; nous devons tous y aller tt ou tard.

Sur ce propos philosophique, Basil tourna les talons et reprit
diligemment la roule du Fort Presqu'le, o il arriva fort tard dans la
soire.




CHAPITRE VI

CLAIRCISSEMENT.--SINISTRES NOUVELLES


Le Fort Presqu'le tait situ sur l'extrmit mridionale du Lac ri,
prs de l'emplacement actuel de la ville ri.

Sur l'un de ses bastions avancs tait une grosse citadelle en troncs
d'arbres, une _Block-House_, comme on disait alors, spcimen favori des
fortifications amricaines  cette poque primitive de la civilisation.
Elle avait deux tages de hauteur; celui de dessus excdant l'autre en
diamtre, de telle faon que la garnison pouvait, au besoin, faire feu
sur les assaillants, jusque sous les murs de la citadelle.

La toiture, forme de plaques d'argile cuites au feu, tait  l'abri de
l'incendie; et, par surcrot de prcaution, au fate de l'difice se
trouvait un vaste rservoir en bois, toujours rempli d'eau, en cas de
besoin.

La position de ce fort n'tait pas heureuse. On l'avait bti sur une
langue de terre avance, entre les eaux du Lac et un petit ruisseau qui
venait s'y jeter  angle droit. Mais,  environ cent cinquante pieds de
la Block-House, s'levait un monticule qui la dominait presque
entirement; c'tait un point d'attaque formidable contre le Fort: de
l'autre ct, le Lac fournissait toutes les facilits possibles pour une
attaque par eau.

Les vnements dont nous retraons l'histoire, se passaient  l'poque
minemment critique pour les migrants Europens, o le fameux Pontiac,
le clbre chef des Ottawas, faisait de gigantesques efforts pour
exterminer les _Faces-Ples_ dont l'irruption envahissante depuis la
dfaite du Roi Philippe[1] absorbait de jour en jour les territoires
Indiens, et refoulait les _Peaux-Rouges_ dans le dsert.

  [1] Voir le 6e volume de la 2me srie--Le Scalpeur des Ottawas--qui
    reproduit les phases mouvantes de la guerre du roi Philippe.

Ce chef habile, avec un corps compos de mille hommes d'lite, avait
tabli son quartier gnral au Dtroit, dont il faisait le sige; pour
cooprer  son oeuvre de destruction, toutes les peuplades,  cent
lieues  la ronde, avaient envoy leurs contingents dans chaque
territoire occup par les Europens, et leur faisaient une guerre
hroque.

Devant eux tombrent successivement les forts nombreux tablis sur une
immense ligne de frontires: ces tablissements militaires protgs par
de minimes garnisons, furent saccags au moment o leurs dfenseurs y
songeaient le moins. Les officiers suprieurs, isols dans la solitude
du dsert, spars les uns des autres par plusieurs centaines de milles,
passaient souvent plusieurs mois sans recevoir aucune nouvelle de leurs
plus proches voisins; leur dsastre n'veillait aucun cho; ils
disparaissaient ignors, comme avaient disparu leurs concitoyens, sans
secours, sans consolations, sans aucune chance de salut.

Le fort Sandusky tomba ainsi au milieu de mai 1764. Le fort St-Joseph, 
l'embouchure de la rivire Sainte-Marie sur le Lac Michigan, subit le
mme sort quelques jours aprs. Ensuite le Michilimackinac; l'Onataton
sur l'Wabash; le Miami sur le Maumee. Nous verrons bientt prir aussi
le fort Presqu'le aux dernires pripties duquel sont consacrs les
rcits qui composent cette histoire.

Cette esquisse gnrale termine nous rentrons dans notre sujet.

Plusieurs mois s'taient couls: par une belle soire de juin,
l'Enseigne Christie, commandant du Fort Presqu'le, debout devant la
Block-House, sur le bord du lac, tait en grande conversation avec notre
ami Basil Veghte.

Christie tait un homme robuste, musculeux, coul en bronze, dont le
visage calme et svre avait un puissant cachet de dtermination et
d'intelligence; sa voix tait vibrante et sympathique, sa conversation
agrable; mais il avait, en parlant, une singulire contenance: il avait
toujours les bras croiss, la tte basse; il ne remuait que ses pieds,
fort occups  lancer au loin des cailloux.

Veghte, suivant son invariable habitude fumait dmesurment, arm d'une
norme pipe en racine de bruyre: lorsqu'il voulait gesticuler, il
retirait invariablement sa pipe de sa bouche et la faisait participer 
la pantomime qu'excutait sa main.

Christie ne relevait gure les yeux; seulement, lorsqu'il tait parvenu
 hisser sur le bout de son pied un caillou convenable, il le suivait du
regard aprs l'avoir lanc le plus loin possible.

Au contraire les yeux du Forestier taient dans un mouvement perptuel;
sur le lac, sur les collines, sur les bois, devant, derrire, sur les
cts, ils taient partout. Cette mobilit cauteleuse du regard, devenue
une seconde nature, est le type caractristique du _Frontiersman_; sa
vie aventureuse l'a accoutum  une vigilance force, permanente,
infatigable.

--Oui... dit Christie, rpondant aprs un long silence  une observation
que lui avait faite son compagnon, je ne tire pas bon augure de cette
tranquillit affecte des Indiens. Ils se sont loigns du fort
ostensiblement, pendant la journe, et pourtant, ce soir, je crois
flairer des embuscades tout autour de nous. Oui, ce dpart n'est pas
naturel, je m'en mfie beaucoup.

--Je suis parfaitement de votre avis, ils ne sont pas loin, vous pouvez
vous mettre a dans l'esprit. Il y en a partout de ses vermines-l: en
bon compte, c'est trop de moiti.

--Je voudrais avoir des nouvelles du Dtroit, ajouta Christie aprs une
nouvelle pose, il s'est prsent un Indien, la semaine dernire, alors
que vous tiez en chasse, cet homme avait quelque chose  nous dire.
Tout ce qu'on a pu saisir dans son baragouin a t ceci: _Pontiac...
Dtroit..._ Sur le moment, je n'ai pas fait grande attention  ses
paroles; mais depuis, j'ai rflchi, il doit y avoir quelque mauvaise
affaire dans l'air; je suis sr que ce Sauvage avait des dtails
intressants  nous donner.

--Vous pensez que le vieux chef aurait pris la place?

--Je le crains.

--Eh bien! pas moi. Lorsque je l'habitais, ce Fort me faisait l'effet
d'tre la plus forte citadelle qu'on pt dsirer en cas de guerre
Indienne.

--Cela pourrait tre si ces sauvages combattaient comme les hommes
blancs. Mais, Basil, vous savez aussi bien que moi leurs faons
extraordinaires d'attaquer. Ce serait un jeu pour le Major Gladwyn de
repousser un assaut livr ouvertement, en plein jour; mais je tremble
toujours qu'ils ne le surprennent  l'improviste hors de garde.

--Je n'en disconviens pas: mais n'a-t-il pas frquent les bois autant
que vous? Or, vous ne seriez pas homme  vous laisser surprendre.

--Ah! bien des circonstances sont venues m'instruire: j'ai peut-tre
plus d'exprience que lui. Peut-tre m'y laisserais-je prendre, si je
n'avais pas reu vos leons.

--Oh! je ne suis pas un savant, moi: seulement, je serais un triste
imbcile si je n'avais pas un peu appris  connatre les Indiens, depuis
le temps que je les frquente.

--Vous rappelez-vous votre aventure avec Johnson, l'hiver dernier? cette
nuit o vous sauvtes une fille Indienne  demi-gele?

--Je le crois bien! je ne suis pas prs de l'oublier.

--Depuis, avez-vous eu des nouvelles de ce Johnson?

--Non. Le pauvre diable tait bien bas quand je l'ai laiss; il tait
gravement bless, les Indiens taient sur ses talons, je ne sais trop
comment il aura fait pour leur chapper; sa seule ressource aura t de
sauter hors du canot et de se noyer pour ne pas tomber entre leurs
mains.

--C'est bien lui qui tait venu au fort plusieurs fois, dans le courant
de l't dernier?

--Oui, il est venu  diverses reprises.

--Eh bien! mon pauvre Basil, je l'ai revu l'autre jour, cet homme-l.

Le Forestier releva la tte avec une expression de surprise facile 
comprendre. Christie lui adressa un paisible sourire.

--Oui! je l'ai vu, reprit-il, comme je vous vois en ce moment. Il
n'tait pas  cent pas de distance.

--Et o donc?

--Sur ce ruisseau mme. J'tais all  la chasse, vous vous en souvenez,
mercredi dernier: j'avais remont le cours d'eau sur un espace d'environ
un demi-mille: tout  coup j'entends le bruit d'un canot courant sur
l'eau; je me retourne  temps pour le voir passer, et pour distinguer
parfaitement Master Johnson assis au gouvernail, avec le calme et la
majest d'un commodore.

--Ah! voil qui est merveilleux! Je suis bien aise de cette nouvelle;
car j'avais sur le coeur l'ide que cet homme avait pri
malheureusement. Les Sauvages en auront eu piti, l'auront soign; il se
sera ensuite arrang de manire  leur glisser entre les mains.

--C'est possible; mais dans ce cas, il y en a un ou deux qui n'ont pu se
dcider  tre spars de lui. Il tait en compagnie d'un superbe couple
d'Indiens, peints magnifiquement en guerre.

Veghte regarda le commandant dans les yeux, pour se convaincre que ses
paroles taient srieuses.

--J'ai reconnu mme un de ces sauvages, poursuivit l'officier; quant 
l'autre, il ne me semble pas l'avoir jamais vu. Mais vous aussi, avez eu
affaire avec l'un de ces guerriers du dsert.

--Comment le nommez-vous?

--Balkblalk, ce gros vaurien d'Ottawa. Il est venu rder souvent par
ici, sous prtexte de chasse: j'en ai toujours eu mchante opinion.

--Johnson est en mauvaise compagnie, rpliqua le Forestier; cet Ottawa
est un drle capable de faire tout, grand tratre ami du mal fait dans
l'ombre. Je suis sr qu'il m'a tenu un jour au bout de son fusil et ne
s'est pas gn pour tirer; si j'ai chapp, c'est par un miracle de la
bont de Dieu. Je serais bien aise de le rencontrer sur mon chemin.

--Non; ce n'est pas le moment. vitons tout conflit avec les Indiens,
tout prtexte d'hostilit. Ils nous sont assez ennemis, il n'y a pas
besoin de les exciter davantage.--Ce fut une trange aventure, n'est-ce
pas, Basil? poursuivit Christie aprs un instant de silence, que cette
rencontre d'une fille Indienne au beau milieu d'une tempte, en plein
dsert, par une nuit noire de dcembre?

--Oui! 'a t le plus grand tonnement de ma vie. Ah! si j'avais t un
malin, j'aurais approfondi la question: aujourd'hui je me repens de ne
pas l'avoir fait.

--Qu'y auriez-vous gagn? Des coups de fusil probablement: on a toujours
du dsagrment  se mler d'affaires de femmes.

--Les femmes sont de drles de choses! rpta Veghte avec une mlancolie
comique; je n'en saurais parler convenablement.

Pendant environ deux minutes, l'Enseigne Christie fut compltement
absorb par le lancement difficile de plusieurs petits cailloux
suspendus en quilibre sur le bout de son pied. Il se contenta de
sourire, sans parler, ni relever la tte, au naf axiome de son
compagnon.

Ce dernier, toujours les yeux au guet, inspectait le Lac et ses rives
comme s'il ne les avait jamais vus.

Tout  coup il poussa une exclamation.

--Commandant! jetez un regard sur ce rivage, l-bas, au couchant, et
dites-moi si ce n'est pas un bateau qui s'avance. Oui, c'est un bateau,
j'en suis sr maintenant.

Christie regarda dans la direction indique, et rpondit aussitt:

--Oui, c'est un bateau, rempli de monde, et qui vient dans cette
direction.

--Il y a deux embarcations, reprit vivement Basil: voyez-vous, une
d'elles s'avance au large dans le lac; l'autre la suit. Ah! cette
seconde passe devant, maintenant.

--Elles ne sont pas  plus d'un mille de distance, rpondit Christie; 
la manire dont les rameurs manient les avirons il est facile de voir
qu'ils sont rudement fatigus, regardez comme les rames se lvent et
s'abaissent avec lenteur.

--Oui, probablement ils ont fait une longue journe.

--Qui croyez-vous que ce puisse tre, Basil?

--Vraiment je ne saurais le dire. Ce sont peut-tre des gens qui ont
entendu parler d'un danger menaant Presqu'le, et qui viennent pour
nous donner un coup de main.

--Pire que cela, Basil; pire que cela! Je parierais qu'il y a quelqu'un
de nos forts saccag, et que les survivants viennent nous demander
asile.

--Quelle place? le fort Sandusky, peut-tre.

--Justement, j'y pensais. C'est une triste affaire, vous pouvez en tre
sr.

Pendant ce temps, quelques hommes de la citadelle avaient signal
l'approche des bateaux, et s'taient ports  leur rencontre jusqu'
l'extrmit de la langue de terre. Peu aprs les barques abordrent et
les navigateurs firent leur dbarquement.

Ils taient environ une quarantaine; tous dans un tat de dlabrement
pnible  voir; visages bands, bras en charpe, figures hves et
amaigries, vtements en lambeaux: tel tait leur aspect lamentable.

Leur chef, le lieutenant Cuyler, s'avana rapidement vers l'enseigne
Christie, et lui dit d'un ton abattu:

--J'ai de mauvaises nouvelles  vous annoncer.

--Je le pressentais, rpondit l'autre avec tristesse, voyons de quoi il
s'agit.

Pendant que les deux chefs conversaient ensemble, on prit soin des
hommes, et on leur offrit avec cordialit les rafrachissements dont ils
avaient grand besoin.

--Voil tout ce qui me reste de mes quatre-vingt seize hommes, dit le
lieutenant, nous avons quitt le fort Niagara le trente mai, et nous
nous sommes trans comme nous avons pu, tout le long des rivages nord
du Lac ri, nous dirigeant vers le fort Dtroit.

--Pourquoi preniez-vous cette direction?

--N'avez-vous pas appris que Pontiac a commenc le mois dernier 
assiger cette place?

--Non, en vrit; mais je souponnais que tout n'tait pas au mieux pour
le major Gladwyn.

--Oh! sa position est presque dsespre. Il est serr de prs par des
forces normment suprieures: je le crois perdu avec sa garnison.

--Vous croyez?

--Mon Dieu, oui. Un courrier est venu nous apporter un pressant message
pour nous demander des renforts en hommes et en munitions: Nous sommes
partis aussi vite que possible. Mais nous ne pouvons plus essayer de
rejoindre le major Gladwyn, car, aprs le dsastre que nous venons
d'prouver, ce serait marcher  une destruction certaine.

--Je suis bien dsireux d'entendre votre rcit lieutenant; mais ne
voudriez-vous pas accepter quelques rafrachissements, vous semblez
puis?

--Je vous remercie, tout--l'heure.--Aprs plusieurs jours de marche,
nous sommes arrivs  la Pointe au Pel, prs de l'embouchure de la
rivire Dtroit, o nous pensions trouver un lieu favorable de
dbarquement. Une fois sur les lieux, nous les avons soigneusement
explors en tout sens pour nous assurer des indices qui auraient pu
rvler la prsence des Indiens. Nous ne pmes rien dcouvrir: il
n'apparaissait pas l'ombre d'un danger.

--Signe certain qu'il y avait quelque dsastre _dans le vent_; grommela
Basil.

--Nous avions pris toutes nos mesures pour nous mettre sur la dfensive
ou mme nous chapper, en cas d'alarme. Nos huit bateaux taient rangs
sur le bord, tout prts  appareiller. Un de nos hommes et un mousse
taient entrs dans le bois pour y ramasser des broussailles destines 
allumer le feu.--Tout  coup un sauvage surgit, fend la tte au mousse
d'un coup de tomahawk, en fait autant  l'homme qui vient mourir dans le
camp, en donnant l'alarme.

Je forme sur le champ mes hommes en demi cercle devant les bateaux, et
je leur recommande de se tenir fermes et inbranlables, le moindre
mouvement inopportun pouvant nous devenir fatal.

Cependant les choses s'annonaient mal; plusieurs pauvres diables
tombrent foudroys, sans qu'il fut possible de voir mme d'o
arrivaient les coups de feu. Je vis bien qu'une attaque srieuse nous
serait funeste.

J'avais  peine donn mes premiers ordres, que les dmons rouges
ouvrirent leur feu du fond de la fort; mes hommes leur ripostrent de
leur mieux. Si les Indiens avaient t quelque peu en vue, la lutte
aurait t moins dfavorable: mais vous savez, mon cher Enseigne,
combien il est dmoralisant pour un corps d'arme rgulier de se
dbattre contre un ennemi invisible, qui sme tout autour de lui une
tempte mortelle de feu et de plomb.

Les Indiens s'aperurent sans doute de l'hsitation de nos soldats, car
au bout d'un instant, leur bande entire sortit du bois avec des
hurlements si pouvantables, qu'en y pensant seulement, mon sang se
glace dans mes veines.

Je recommandai  mes hommes de se tenir fermes: mais il avait suffi de
la prsence des Indiens pour les consterner. Le centre de mon petit
bataillon cda sous le choc, se laissa entamer, et tout le monde se
retourna vers les bateaux. Ce fut un moment affreux: les braves coeurs
qui essayrent de rsister furent mis en pices; les autres furent
culbuts jusque dans les bateaux, o les sauvages, avec une audace
incroyable, arrivrent en mme temps que nous.

Tant bien que mal on dmarra cinq bateaux sur lesquels les survivants
s'empilrent prcipitamment, et on poussa au large. Voyant tout perdu,
je me jetai  l'eau le dernier, et je me cramponnai au dernier bateau
qui fuyait. On me hissa ensuite, une fois en pleine eau, car dans la
confusion du premier moment, personne ne s'tait aperu de ma
disparition.

Mais, le croiriez-vous, Sir! Les sauvages eurent l'acharnement de se
jeter sur trois de nos bateaux, d'en renverser les hommes et de les
jeter  l'eau tout sanglants. Nos malheureux camarades pouvants ne
firent pas la moindre rsistance; ce fut une boucherie. Les deux
embarcations restantes s'chapprent  force de rames: nous avons err
toute la nuit et la matine sur le Lac, et nous voil.

--Avez-vous pass au fort Sandusky?

--Oui; nous n'avons trouv que des cendres.

--Ciel! est-il possible?

--Mon Dieu oui! il a disparu, et je vous l'annonce, votre poste ne
tardera pas  subir le mme sort.

--Parlez-vous srieusement, lieutenant?

--Malheureusement oui. Quelle est la bande Indienne qui rsistera  la
tentation de vous attaquer, ayant devant les yeux de semblables
prcdents? Voyez, d'ailleurs, ce cteau d'o sort votre ruisseau, voyez
le bord du Lac! Nos ennemis peuvent-ils dsirer mieux pour avoir sur
nous tous les avantages?

--Je reconnais que ce fort a t tabli d'une faon aussi misrable et
inintelligente qu'incomprhensible. Mais, avant de dtruire les
murailles, il faudra anantir la garnison.

--C'est possible: nanmoins souvenez-vous de mes paroles, votre fort
tombera; il n'est pas au pouvoir des forces humaines de prvenir ce
dsastre. Mon intention n'est pas de vous effrayer, je vous avertis,
c'est mon devoir.

--Oh! vous ne m'effrayez pas, rpondit Christie avec un triste sourire;
il y a ici des bras robustes et des coeurs inbranlables; nous nous
ensevelirons sous les ruines plutt que de reculer.

--Je n'en doute pas; pourtant, je persiste dans mon opinion. Cet
archi-diable de Pontiac a soulev toutes les peuplades indiennes, les
plus pouvantables prils sont suspendus sur nos ttes. Et maintenant,
mon cher Enseigne, j'accepterai volontiers votre bienveillante
hospitalit.

On rentra dans le fort, o tous les efforts furent mis en oeuvre pour
rconforter les pauvres fugitifs autant que le permettaient les
circonstances.

Le lendemain ils se remirent en route dans la direction de Niagara, pour
porter  leur chef la nouvelle du dsastre qu'ils avaient essuy.

Pour complter les dtails relatifs  cet pisode, nous ferons connatre
au lecteur le sort des trois embarcations et des hommes capturs par les
Indiens.

Les malheureux dit Parkmann dans son histoire de la vie de Pontiac
furent entrans au camp du chef, prs de la rivire Dtroit: l, on
les massacra de la faon la plus rvoltante; aprs les avoir brls
vifs, on les coupa en morceaux, et, pendant plusieurs jours, la garnison
consterne du fort, put voir flotter sur la rivire des dbris humains,
des ttes, des bras, des jambes, des troncs calcins et taillads, que
se disputait la voracit des poissons.




CHAPITRE VII

RSURRECTION D'UN VIVANT


La visite du lieutenant Cuyler eut au moins ce bon rsultat qu'elle fut
un avertissement salutaire pour l'enseigne Christie et sa garnison,
d'avoir  se tenir sur leurs gardes; en mme temps elle leur fit
connatre des vnements trs-importants qu'ils ignoraient.

Ce fut pour eux un trait de lumire qui les claira sur la conspiration
gigantesque ourdie par Pontiac, et sur le danger imminent qui menaait
les garnisons isoles dans le dsert. En effet, ces corps dtachs,
perdus  des centaines de milles au fond des bois, pouvaient tre
assaillis facilement par des nues de sauvages; une fois bloqus dans
leurs citadelles rustiques, ce n'tait plus pour eux qu'une affaire de
temps; tt ou tard il fallait succomber.

Christie,  la tournure que prenaient les choses s'attendait
parfaitement  voir arriver son tour. C'tait un noble et vaillant homme
de guerre, incapable de faiblir, dispos  se faire hacher en morceaux
plutt que de cder aux Indiens un pouce de terrain. Il se tenait
merveilleusement sur ses gardes; il avait su animer ses hommes de son
souffle courageux; chacun autour de lui tait prt  combattre jusqu'au
dernier rayon d'espoir, jusqu'au dernier souffle de vie.

Le seul point qui le tnt en peine, tait la faiblesse de la citadelle
au point de vue de l'emplacement. Il savait trop bien que les Sauvages,
qui d'ailleurs se perfectionnaient tous les jours dans l'art de la
guerre, sauraient parfaitement profiter de tous les avantages du terrain
pour s'abriter; et que, derrire les terrassements naturels qui
dominaient le fort, ils pourraient braver une grle de balles, tout en
accablant les assigs d'une fusillade meurtrire.

Le lendemain du dpart de Cuyler, l'Enseigne Christie tait debout sur
l'extrme pointe de la presqu'le, considrablement occup  lancer des
petits cailloux avec la pointe de son pied, et  mditer sur les
obscurits de l'avenir.

Il faisait une de ces splendides matines comme le ciel se plat
frquemment  en accorder aux contres places sous cette latitude. En
tout autre temps, le commandant du fort se serait senti lger et joyeux;
mais, ce jour l, son esprit tait oppress par une sorte de
pressentiment vague et sinistre, qui peu  peu l'enveloppa comme d'un
brouillard de mlancolie.

Un bruit de pas lgers frappa son oreille; il se retourna et aperut
Basil Veghte qui s'approchait.

--Je ne sais pas ce qu'il faudrait pour vous distraire, fit ce dernier
en gesticulant avec sa pipe qu'il venait de retirer de sa bouche; voil
une heure que je vous examine, et vous tes toujours tte baisse,
remuant les petits cailloux, aussi absorb par vos mditations qu'un
chasseur  l'afft du castor. Vous avez dans l'esprit quelque chose qui
vous trouble.

--Ah! c'est vous Basil! je suis bien aise de vous voir; mon esprit se
remettra en votre socit. Depuis que ce malheureux Cuyler et ses hommes
ont pass par ici, je n'ai fait que penser  leur aventure et  leurs
discours; je ne puis pas m'ter de l'ide que le fort Dtroit et tous
ceux des frontires seront anantis successivement.

--D'o vous vient cette opinion, Enseigne?

--Tous les commandants sont assez fous pour s'endormir dans je ne sais
quelle molle insouciance; ils se livrent, pour ainsi dire, eux-mmes aux
Indiens. Le major Gladwyn, peut-tre, est sur ses gardes, mais, mais
comme son poste est le plus important, Pontiac s'en est charg lui-mme
et il l'assige avec fureur. Si Cuyler et ses hommes avec leurs
munitions, avaient russi  rejoindre Dtroit, le major et sa garnison
auraient t sauvs, aujourd'hui tout est perdu.

--Je conviens que tout n'est pas couleur de rose; mais je ne crains rien
pour nous. Songez que le fort Presqu'le a t bti pour parer  quelque
malheureuse ventualit semblable  la ntre; il a bien rsist une
premire fois, il rsistera bien une seconde; quant  moi je le trouve
fort capable de supporter un coup de main. Je vous dirai mme, pour ce
qui me concerne, que je ne serais pas fch d'avoir une bonne
chauffoure avec les Peaux-Rouges: j'ai un bon pressentiment de ce qui
arriverait.

--Oh! mon Dieu! je ne suis pas seulement en peine pour notre fort.
Qu'arrivera-t-il des possessions Anglaises en Amrique, si les postes
des frontires tombent tous comme le fort Sandusky? Vous pouvez bien le
croire, les Franais sont au fond de tout cela; chaque citadelle qui
nous est enleve est gagne pour eux: il y a plus encore, tous ces
dsastres successifs, inspirent aux Indiens le mpris de notre pouvoir,
et augmentent leur respect pour la puissance de leur Pre Franais.

Basil ne rpondit pas; depuis quelques minutes il sondait avec
obstination les profondeurs du lac. Sa persistance  regarder ainsi
attira l'attention de Christie qui lui demanda:

--Apercevez-vous quelque chose de suspect?

--Je vois un canot sur l'eau; nous allons avoir encore des visiteurs.

La surface du lac ri tait calme et unie comme une glace; sur sa nappe
brillante on dcouvrait un point noir, qui, au premier abord, pouvait
tre pris pour un oiseau endormi sur les vagues.

Un examen plus attentif rvlait les formes d'un canot; au bout de
quelques secondes, Basil Veghte dclara qu'il contenait deux personnes.

--Ce sont peut-tre des malheureux chapps  la ruine de quelque fort,
dit Christie.

--Oui, c'est possible; ils auront t pourchasss jusqu'au rivage, et
arrivent d'un point trs-loign; du nord, sans doute.

--Ils seront bientt ici: distinguez-vous le sillon des rames?

--Oui, et celui qui les manoeuvre connat sa besogne: je pense que ce
doit tre un Peau-Rouge.

Les deux amis demeurrent quelque temps immobiles et attentifs, piant
la marche de l'embarcation:

Tout  coup Basil reprit:

--J'en suis sr maintenant, c'est un Indien qui pagaye; celui qui est
assis est un homme blanc.

--Qui cela peut-il tre? Il me semble qu'ils ne me sont pas inconnus.

Le Forestier poussa une exclamation, il venait de reconnatre les deux
navigateurs.

--Regardez bien, Enseigne! ne parvenez-vous pas  mettre leur nom sur
leur visage?

--Ma foi, non, et pourtant j'y trouve une certaine ressemblance...
voyons Basil, vous avez reconnu ces tres-l?

--Certainement! mais dites au moins, par supposition...!

--Eh! non; je ne pourrais.

--Faisons un pari.

--A quoi bon? Si vous ne voulez pas parler, j'attendrai qu'ils
dbarquent.

--Eh bien! Sir, dit Basil d'un ton expressif, l'homme assis, c'est
Horace Johnson; et l'Indien tout colori est cette vieille canaille de
Balkblalk!

--Est-il possible? Oui, vous avez raison. Que diable peuvent-ils nous
vouloir?

--Nous allons l'apprendre, car les voil qui approchent.

Effectivement, au bout de quelques minutes, le canot prit terre presque
 leurs pieds. Johnson s'lana lestement et prit sans faon la main de
Basil; Balkblalk resta en arrire d'un air sournois et silencieux.

--Vous ne m'attendiez gure en ce moment, je suppose? dit Johnson avec
un sourire.

--Non, dit schement le Forestier; nous attendions encore moins le
gredin tatou qui est derrire vous.

--Quoi donc? c'est un bon garon! Qu'avez-vous contre lui?

--Presque rien, si ce n'est que j'aimerais mieux voir le diable dans la
peau d'une panthre, ou une panthre dans la peau du diable,  votre
choix.

Master Horace se mit  rire et se retourna vers le Sauvage.

--Vous pouvez vous en aller Balkblalk, lui dit-il.

Le Sauvage obit sur le champ: d'un robuste coup d'aviron il fit reculer
le canot en pleine eau, et en moins d'une minute la lgre embarcation
disparaissait dans le lointain avec la rapidit d'un oiseau.

--Je viens faire une petite pause ici, reprit Johnson: il y a longtemps
que je n'avais visit le fort.

--N'tes-vous pas venu dernirement dans le voisinage? demanda Christie.

--Oui, moi et ce Peau-Rouge nous tions en chasse la semaine dernire,
dans ces parages; nous voulions mme vous faire des signaux, mais il
tait tard et le temps nous pressait.

Cette dclaration, outre son cachet indiscutable de vrit, portait en
elle une franchise et une spontanit qui dconcertrent un peu Christie
et Veghte. En outre, Master Johnson avait une telle apparence de bonne
humeur, sa grosse figure tait si ouverte, que les soupons
s'vanouissaient d'eux-mmes rien qu' le regarder.

--Quand je vous laissai, l'hiver dernier, remarqua Basil, toujours en
mfiance, je pensais bien ne plus vous revoir en ce monde.

--Ma foi! riposta Johnson, de mon ct je pensais ne rencontrer jamais,
ni vous ni personne  l'avenir. Je crois bien n'avoir jamais vu la mort
de si prs.

--Comment vous tes-vous chapp?

--_chapp_, n'est pas le mot: vous savez dans quelle position j'tais!
je fis aux Sauvages signe de calmer leur feu, leur annonant que je me
rendais prisonnier. J'avais peu d'espoir d'tre aperu, pourtant ils
eurent l'air d'avoir remarqu mes gestes; un Indien vint jusqu' moi, un
peu sur la glace, un peu en nageant, et ramena le canot  la rive
oppose; alors, tous les compagnons s'y embarqurent  leur tour, et
nous suivmes le courant jusqu' leur village. L, ils me donnrent des
soins dont j'avais un besoin effrayant, il faut en convenir.

Cette histoire parut bien un peu surprenante  Basil qui se connaissait
en Sauvages, et savait qu'ils ne montraient pas souvent une pareille
mansutude  leurs prisonniers.

Nanmoins il voulut pousser plus loin la conversation.

--Avez-vous russi promptement  vous chapper? demanda-t-il.

--Pas trop tt, je ne suis libre que depuis un mois environ.

--Et quelles ont t les circonstances de votre vasion?

--Oh! d'une simplicit incroyable: j'ai mis, un beau matin, dans ma
tte, de m'vader; et je me suis vad!

Cette explication tonna Basil par sa _simplicit_: ses soupons
revinrent au grand galop.

--Mais,  propos de quoi vous tes-vous acoquin avec cet abominable
Indien qui court maintenant sur le lac?

--Peuh! je l'ai rencontr par hasard, un beau jour, et mon impression a
t qu'il vaudrait mieux l'avoir pour ami que pour ennemi.

--Oui, c'tait le meilleur. O est-il all maintenant, ce vieux monstre?

--Il est parti pour une longue expdition de chasse; nous ne le verrons
pas d'un mois.

--Johnson, demanda Christie, avez-vous entendu parler du dsastre
prouv par le Lieutenant Cuyler et ses hommes?

--Non; qu'en savez-vous?

--Il a dbarqu  l'autre bout du lac, avec une centaine d'hommes; les
Indiens l'ont attaqu et lui ont tu la moiti de son monde.

--Est-il possible? s'cria Master Horace avec les signes du plus profond
tonnement; je n'en avais pas entendu dire un seul mot.

--Vous ne savez rien du Dtroit qui est assig par Pontiac?

--Absolument rien. Et que se passe-t-il chez les Indiens?

--Ce qui s'y passe toujours,--le diable! rpliqua le Commandant, avec
humeur, en lanant vigoureusement du bout de son pied une pierre dans le
lac: je souponne qu'il fera chaud par ici avant peu.

--Eh bien! ce n'est pas mon avis, rpliqua Johnson d'un air mditatif:
il y aura, peut-tre, quelques troubles par-ci par-l, comme toujours,
mais rien de plus... Des chauffoures semblables  celles dont nous
venons de parler...

--Non pas! ce qui se passe en ce moment est fort srieux, tout  fait
extraordinaire, tout  fait alarmant. J'ai longtemps redout ce qui
arrive  prsent.

--Vous avez peur, vous? demanda Johnson en attachant sur Christie un
regard aigu.

--Peur, de quoi? D'une attaque? rpliqua Christie.

--Oui...?

--Certainement, et je n'ai pas tort; mes apprhensions ne seront que
trop justifies.

Horace Johnson partit d'un grand clat de rire:

--Je voudrais bien savoir la cause de votre frayeur? dit-il; quelle
meilleure forteresse pourriez vous dsirer? Quelle garnison pourrait
tre plus courageuse que la vtre?

--Oui, vous avez raison; je n'ai rien  craindre, rien  dsirer,... si
ce n'est une autre position. Mais, venez donc vous reposer avec nous, il
est presque midi.

--Je ne pourrai rester ici que jusqu' demain.

L'Enseigne montra le chemin, et tous trois entrrent dans l'intrieur.

Johnson tait bien connu de toute la garnison; il fut cordialement
accueilli. Comme il tait grand hbleur, communicatif, toujours prt 
raconter quelque histoire, on lui fit joyeuse compagnie; toute
l'aprs-midi se passa en babillages, en rires, en interminables rcits
de chasse ou de guerre.

Quand la nuit fut venue, Basil, comme tout le monde, songeait au repos,
et allait regagner sa chambre, lorsque Christie l'aborda mystrieusement
et l'invita  voix basse  l'accompagner au belvdre du fort, pour
jeter un coup d'oeil sur les alentours.

--Il se passe par l quelque chose que je ne comprends pas, lui dit-il;
je suis occup  guetter depuis une demi-heure.

--Qu'est-ce qu'il y a donc?

--Vous le verrez dans un moment.

--O est Horace Johnson?

--Il dort: minuit est pass.

--tes-vous sr qu'il dorme? observa Basil; ayez bien l'oeil sur tous
ses mouvements!

--J'ai charg un homme de l'pier et de me rapporter jusqu' ses
moindres mouvements. Je commence  croire, Basil, que nous n'avons rien
 craindre de lui.

--Peut-tre oui, peut-tre non. Je voudrais me tromper: mais je ne pense
gure  avoir confiance en cet individu.

Au bout de quelques instants les deux amis furent au belvdre de la
block-house. Christie demanda  la sentinelle:

--O en est-on, Jim?

--On vient de disparatre, sir, non! le voil qui reparat.

Sur la lointaine surface du lac ri tremblotait un point lumineux qui
ressemblait au reflet d'une toile dans l'eau. Au premier coup d'oeil il
tait difficile d'en dterminer la nature: tantt cette lueur douteuse
tait fixe, tantt agite; parfois elle disparaissait comme ballotte
par les vagues, parfois elle s'levait comme si une main invisible l'et
souleve en l'air.

--Depuis quand a dure-t-il, Jim? demanda Veghte.

--Il y a environ une heure et demie que j'y ai pris garde, rpondit la
sentinelle; ce qui ne veut pas dire que la chose n'existt pas longtemps
auparavant: je n'ai pas toujours eu les yeux fixs sur ce point, c'est
malheureux car j'aurais pu dire l'instant prcis o a a commenc.
Quelle ide avez-vous de cela, sir? ajouta Jim avec un vif mouvement de
curiosit.

--C'est difficile  dire au juste; mais c'est ais  souponner. Vous
pouvez vous mettre dans l'esprit qu'il s'agit de quelque diablerie
indienne.

--Croyez-vous qu'un Indien se hasarderait  mettre ainsi une lumire en
vidence, ayant la certitude que nous l'apercevrions? observa Christie.

--Peut-tre n'ont-ils d'autre envie que de nous la faire voir: dit
sentencieusement Basil Veghte.

--Ah mais! s'cria le commandant avec animation, ce sont peut-tre les
survivants de quelque garnison; celle du fort Sandusky, par exemple. Ils
n'ont probablement os prendre terre, craignant que les Indiens n'aient
saccag le fort Presqu'le.

--Non, ce n'est pas mon ide: je soutiens que c'est un signal pour des
gens qui sont dissmins sur la cte.

--Quels gens?

--Des dtachements de Franais ou d'Indiens qui ourdissent leurs
tnbreuses coquineries contre nous, et se font des signes
d'intelligence. Ou bien, il y a dans le fort quelque tratre auquel ils
s'adressent: ne souponnez-vous personne, commandant?

--Non, sur mon honneur! rpondit srieusement Christie; tous nos hommes
sont fidles et honntes. N'est-ce pas Jim?

La sentinelle hsita et ne rpondit rien. Le commandant allait insister
dans sa question, lorsque Basil lui dit  voix basse:

--Enseigne! regardez encore cette lumire: elle s'lve et s'abaisse
d'une faon trange. Je vais prendre un canot et voir ce que c'est.

--Ce sera courir un grand risque, mon ami; mais, aprs tout, vous tes
en tat de vous tirer d'affaire.

--C'est mon opinion.

Le Forestier tait un homme de peu de paroles et de beaucoup d'action.
Il sortit sur le champ, descendit sur le rivage sans tre accompagn de
personne, et, se jetant dans un canot toujours prt en cas de besoin,
partit hardiment pour son prilleux voyage.

En s'installant dans la barque, il jeta un coup d'oeil en arrire et vit
sur le bord un homme de haute stature qui paraissait le suivre du
regard: la nuit l'empcha de le reconnatre.

--C'est vous, Enseigne? demanda-t-il avec prcaution.

--Oui. Allez vite! fut-il rpondu.

La voix tait celle d'un tranger, et Basil s'en aperut fort bien: mais
il n'tait plus temps de reculer; le mieux tait de feindre:

--Adieu! tout va bien! rpliqua-t-il en ramant et disparaissant dans
l'ombre.--Qui, diable! peut tre ce gros gant...? se demanda-t-il en
cheminant; je n'ai jamais entendu cette voix; il n'y a, au fort,
personne qui ressemble  ce gaillard l.




CHAPITRE VIII

HASARDS DE L'EAU ET DE LA NUIT


Plus d'un vaillant soldat aurait hsit  entreprendre l'expdition o
se risquait Basil Veghte: il y avait tout  craindre, l'eau et la terre.
Les forts environnantes fourmillaient d'ennemis; les ondes solitaires
du lac ri taient sillonnes d'embarcations perfides qui venaient
nocturnement croiser jusque sous les murs de Presqu'le.

Mais l'intrpide Forestier avait mis dans sa grosse tte d'approfondir
tout ce mystre, et il tait rsolu  tout braver, Franais ou Indiens,
quel que ft leur nombre ou leur mchancet.

Heureusement le lac tait calme, du moins comparativement. Les eaux des
grands lacs, n'tant pas sales, sont plus lgres que celles de l'Ocan
et s'agitent au moindre souffle de vent: rarement leur surface est unie
comme une glace. Ceux qui ont pass leur vie sur les bords de l'ri ne
l'ont jamais vu parfaitement calme.

Basil arrta sa barque  une certaine distance, et, soulevant les
avirons, il couta silencieusement. Aucun bruit ne parvenait  ses
oreilles si ce n'tait la grande voix murmurante du lac. Il tourna ses
regards de tous cts, et avec ses yeux d'aigle chercha  sonder
l'obscurit: il ne put rien voir, tout tait noir comme le chaos.

Au bout de quelques secondes un murmure aigu, ressemblant  un cri
d'oiseau, vint expirer  son oreille.

--Ce n'est pas un oiseau, grommela-t-il tout bas; et a vient du rivage:
c'est le gros garon de l-bas qui donne un signal. Il ne m'tait pas
destin, mais j'en ferai tout de mme mon profit.

Plusieurs minutes s'coulrent; le mme cri fut rpt. Basil sourit
paisiblement lorsque son dernier murmure fut teint.

--Il s'imagine qu'ils ne l'ont pas bien entendu la premire fois,
reprit-il en se parlant intrieurement; et il tient  leur faire savoir
que le fort Presqu'le a dml leurs diableries. Voil sa conversation
finie maintenant. Je suis fch qu'il m'ait aperu; sans cela je leur
serais tomb dessus  l'improviste; et, pour le moment, les voil sur
leurs gardes.

Veghte ne s'tait pas tromp; tout rentra dans le plus profond silence,
les deux signaux avaient suffi pour mettre au courant de la situation
les correspondants invisibles du gros garon.

videmment, ce silence exagr renfermait les plus sclrats mystres;
le Forestier, accroupi au fond de son lger esquif, le fusil  ses
pieds, l'aviron sur ses genoux, immobile comme une statue de bronze,
attentif, piant mme un souffle ou une ombre; le Forestier se mfiait,
tenant l'oreille, l'oeil et les bras prts.

Cette anxieuse attente dura prs d'une demi-heure. Tout  coup un
frmissement se produisit sur l'eau, et une lueur furtive apparut comme
un clair,  trs peu de distance derrire Veghte. Il en conclut qu'il
avait dpass le but de ses recherches; en consquence, il retourna en
arrire dans cette direction, au risque d'tre coul  fond en cas
d'abordage.

Tout en naviguant au hasard, Basil rflchissait, et dduisait ses
conclusions. Il tait presque certain que la barque suspecte tait seule
 rder sur le lac et  croiser devant la cte. Ceux qui la montaient
changeaient des signaux avec quelqu'un au fort Presqu'le. Mais quels
taient les tratres communiquant ainsi avec l'ennemi?

Naturellement Basil souponna Horace Johnson: mais un secret instinct
lui disait que ce n'tait pas l le seul homme dont il fallt se mfier:
qu'il fallait chercher encore jusque dans l'entourage et l'intimit mme
de l'Enseigne Christie, pour dcouvrir le judas.

Ce qui le confirma dans cette opinion, ce fut l'hsitation et le silence
de la sentinelle Jim, lorsque le commandant la questionna  ce
sujet.--Il y avait bien un certain sudois, petit et grincheux, 
manires louches et inconnues...

Bref, l'honnte Forestier se perdait dans ses conjectures, lorsqu'une
lueur vacillante apparut au belvdre du fort; prcisment l o il
tait quelques minutes auparavant avec Christie et la sentinelle.

Ce nouveau signal confondit l'imagination de Basil: il lui fut
impossible de comprendre quelle relation avait cette lumire avec tout
ce qui c'tait pass; quelle main tmraire la mettait en vidence; et
par quels moyens, surtout, on avait russi  s'introduire en ce poste
important toujours gard par un factionnaire!

La lueur disparut comme un clair, aussi brusquement que si on l'et
plonge dans l'eau: l'obscurit sembla devenir plus noire encore.

Cependant, une voix humaine qui poussait un grognement de satisfaction
tout prs de lui, le rappela aux affaires urgentes: il lana  la hte
un coup d'oeil autour de lui: une forme sombre flottait sur l'eau  peu
de distance de sa barque. La nuit tait si profonde que cette apparition
fut pour Basil comme un fantme indcis et brumeux. Cependant, il ne put
en douter, c'tait l'embarcation ennemie  la recherche de laquelle il
tait.

Il se pencha pour tre moins visible, fit avancer sa barque d'une brasse
ou deux, et regarda par dessus le plat-bord.

L'embarcation tait immobile, mais si rapproche qu'on entendait ses
rameurs parler ensemble  voix basse. Malheureusement pour l'oreille
attentive de Basil, ils causaient en langue indienne: Basil aurait donn
son bras droit pour les comprendre.

Il couta longtemps, avec un dpit concentr, ce jargon inintelligible
qui renfermait pour lui tant de secrets prcieux. Mais un frisson de
joie le saisit lorsqu'il entendit une voix nouvelle s'exprimer en
franais.

Les premires phrases lui chapprent d'abord; car le bourdonnement du
lac se mlait  cette conversation intime, et sa grande voix murmurante
crasait les sons grles sortis des bouches humaines.

Cependant Basil finit par saisir les phrases suivantes:

--a va trop mal! Les _yengese_ (anglais) sont sur leurs gardes. Ils
nous ont dcouverts.

--Alors nous ne pourrons attaquer cette nuit: c'est dommage; nous tions
si bien prpars!

--Oh! non! il faut nous mfier: nous ne sommes pas en nombre suffisant
pour attaquer des hommes sous les armes.

--Il n'a pas encore donn le signal: peut-tre ne nous a-t-il pas encore
aperus.

Basil caressa l'eau de son aviron, le plus doucement possible, afin de
se rapprocher encore un peu, pour entendre le nom du tratre, si on le
prononait. Mais son attente fut due: une voix s'cria rudement.

--Pierre! n'est-ce pas un bateau qui rde l dans l'ombre?

--Peut-tre: Hol! ho! ahoy!

D'un adroit et vigoureux coup d'aviron, Basil fit glisser son canot 
plus de trente pieds.

--Alerte! Feu! tuez-le! tuez-le! c'est cet infernal _Yengese_ qui nous
espionne?

Trois coups de feu suivirent cette exclamation. Veghte sourit
ddaigneusement en entendant les balles siffler au dessus de sa tte.

--Oui, mes _French-dogs_! (chiens de Franais), murmura-t-il; il y a par
ici un homme capable de vous rpondre  l'occasion: et son nom est
Basil-Veghte, et le nom de son fusil est _Sweet-Love_ (Doux amour)! et
nous savons tous deux faire notre chemin.

En mme temps il fit feu. Jamais il ne sut quel rsultat il avait
obtenu; mais presque aussitt il s'aperut qu'il venait de commettre une
grave imprudence. En effet, la lueur de l'amorce avait trahi sa
vritable position; la barque ennemie, enleve par les bras furibonds
des indiens, vola sur lui comme un oiseau de proie.

Ce n'tait pas le moment de s'amuser  la fusillade, il fallait forcer
de rames et glisser inaperu, entre deux eaux, pour ainsi dire. Basil
dposa prcipitamment son fusil derrire lui; l'aviron se courba en
tremblant sous ses mains d'acier; son lger canot bondit en zig-zag,
comme une feuille sche fuyant devant la tempte.

Heureusement l'obscurit le favorisait; en quelques minutes il russit 
dpister ses adversaires.

Mais une crainte lui survint: les hasards de l'ombre pouvaient le
rapprocher brusquement de ceux qu'il voulait viter; d'autre part, il
dsirait ardemment connatre le nom du tratre fourvoy dans le fort.
Dans cette double pense, il chargea soigneusement son rifle, le rejeta
derrire son paule; puis il se remit en qute, de faon  rejoindre
incognito ceux-l mmes qui le poursuivaient.

--Ah! si je le connaissais...! grommela-t-il en pagayant sans bruit; le
fort Presqu'le serait sauv.

Bientt un bruit d'avirons frappa ses oreilles: Basil sourit dans sa
barbe:

--Ils n'ont pas su trouver Basil Veghte, se dit-il  lui-mme; ils
peuvent marcher longtemps dans cette direction sans l'atteindre. C'est
lui qui va les trouver, maintenant: le poursuivi poursuivra.

Effectivement il se lana  la suite de ses mystrieux ennemis, et alors
se produisit, comme il le disait, la concidence bizarre du gibier
courant aprs les chasseurs.

--J'ai peu vu de choses aussi bizarres, continuait le Forestier en se
livrant  une hilarit silencieuse; sont-ce eux qui sont aprs moi;
est-ce moi qui suis aprs eux: l'un cherche-t-il l'autre; ou l'autre
cherche-t-il l'un; ou bien nous cherchons-nous les uns les autres...?
Quel mystre! quel _fun_! (quelle farce!)

Et il quitta un instant son aviron pour se tenir les ctes tant il
riait, le brave Basil Veghte!

Il n'avait pas fallu longtemps au grand canot pour s'apercevoir que son
petit ennemi lui avait chapp, sans qu'il y eut espoir de le rejoindre.

Il tait, du reste, heureux pour Basil qu'ils l'eussent perdu de vue,
sans quoi, il aurait infailliblement succomb devant leurs efforts
dsesprs; en effet, tout vigoureux et exerc qu'il ft, les Indiens,
cette race aux muscles d'acier,  la nature amphibie, l'auraient emport
dans cette lutte acharne.

Cependant, plein de confiance dans son adresse prouve, et dans son
heureuse chance habituelle, Veghte n'eut pas un seul instant
d'inquitude; il se trouvait aussi  l'aise, et mditait aussi calmement
que s'il et t dans un bon lit, derrire les fortes murailles de la
Block-House.

Sa grande proccupation tait de savoir quel serait le meilleur parti,
ou de continuer sa croisire, ou de retourner au fort muni des
renseignements qu'il venait de recueillir. Il tait, effectivement, 
peu prs difi sur le nombre des Indiens et des Franais; il savait que
les ennemis taient aux aguets pour tcher de surprendre hors de garde
la garnison de Presqu'le.

Dans ces circonstances, on pouvait tre relativement rassur sur le sort
de la forteresse; le commandant dployait une infatigable surveillance,
et, une fois prvenu du danger, il ne manquerait pas de redoubler
d'activit; les soldats eux-mmes ne se relchaient pas un seul instant
de la plus svre discipline.

Tout cela runi tait de nature satisfaisante; et, de plus, il tait
grandement  esprer que la sagacit de Christie, jointe aux bons
offices et au dvouement de tous ceux qui l'entouraient, arriverait 
djouer toutes ces ruses ennemies. On en savait dsormais assez pour
dmasquer les tratres.

Malgr toutes ces rflexions, accompagnes de beaucoup d'autres, Basil
se dcida  poursuivre sa prilleuse expdition.

Mais en prenant l'aviron pour pagayer, il leva les yeux et reut une
commotion lectrique...!  deux pieds de lui cheminait l'embarcation
ennemie dont la haute proue menaait la sienne! Encore une vague ou
deux, et il tait abord! Il pouvait compter toutes ces sombres formes
humaines qui fouillaient l'ombre avec leurs yeux ardents.

Il esprait n'tre pas vu: un long hurlement de triomphe et un vrai
fracas d'avirons le dtromprent. L'embarcation de ses adversaires
bondit sur lui: la meute qui le poursuivait se croyait si sre de sa
proie que pas un coup de fusil ne fut tir: il leur aurait t facile de
le couler bas avec une seule dcharge.

Tout espoir d'vasion pouvait tre regard comme impossible; nanmoins
Basil, qui avait plus d'un stratagme en tte, se courba sur son aviron
et lana son lger canot  toute vole. Il essaya d'abord de le pousser
en zig-zag, jusqu'au point de le faire revenir en arrire, et glisser
rapidement au rebours de la barque ennemie. Mais les poursuivants
connaissaient leur affaire aussi bien que lui; ils prenaient leur lan,
le retenaient, viraient de bord avec la vitesse de la pense; en un mot
ils s'attachaient  lui comme l'ombre au corps. En outre, comme ils
taient au moins six contre un pour le maniement de la rame, tout
l'avantage tait de leur ct, car, non seulement ils taient suprieurs
en force, mais encore ils avaient l'immense avantage de se reposer en se
remplaant mutuellement.

Un moment vint, o ils serrrent de si prs Basil, qu'il put distinguer
un Franais et un Indien debout sur la proue, prts  sauter 
l'abordage.

Ce rsultat inquitant anima Basil; il fit un effort dsespr qui lui
fit gagner quelques pieds d'avance.

--Rendez-vous! Imbcile! lui cria-t-on en Franais; vous voil pris:
rendez-vous avant que je vous coule bas d'un coup de fusil.
Entendez-vous, rendez-vous.

Veghte distingua dans l'ombre le mousquet s'allongeant d'une faon
menaante: il baissa la tte instinctivement, quoique bien certain
qu'ils ce feraient pas feu sur lui, au moment o ils pouvaient esprer
de le prendre vivant.

Mais il avait son ide. Il continua de battre l'eau d'une faon
frntique.

--Rendez-vous! je vous dis, butor d'Amricain, ou bien je coule votre
coquille de noix!

--Eh bien! baissez votre fusil, nous verrons! rpondit le fugitif.

Et il laissa retomber son aviron. Ses adversaires en firent autant, car
le Franais n'avait plus qu' se baisser pour saisir le plat-bord du
canot de Basil, tant ils taient proches.

Cependant, par mesure de prcaution, le Franais garda son fusil;
l'Indien se courba vers Basil qui lui tendait la main comme pour l'aider
 passer d'un bateau dans l'autre.

Tout  coup le Forestier, feignant de trbucher, tira violemment
l'Indien, le fit tomber dans l'eau; du mme geste il repoussa violemment
la barque ennemie, et, les deux embarcations ayant recul en sens
inverse, se trouvrent soudainement espaces d'une vingtaine de pieds.
Saisir son aviron et fendre l'eau fut pour Basil l'affaire d'une
seconde.

Le Franais lcha un nergique juron et fit feu au hasard: la balle
siffla dans l'espace, on l'entendit ricocher sur l'eau  deux cent
cinquante ou trois cents pieds de distance: Veghte et son canot taient
dj loin.

Ce qui retarda encore les poursuivants fut la ncessit de repcher
l'Indien tomb  l'eau. Il avait d'abord essay de poursuivre le fugitif
 la nage: bientt, distanc et reconnaissant l'impossibilit
d'atteindre son but, il tait revenu furieux vers ses compagnons.

Ceux-ci, aprs un instant donn  la surprise, se mirent  jouer de
l'aviron avec une rage dsespre. Malheureusement pour le petit canot
de Basil, les yeux perants des sauvages l'avaient retrouv dans
l'obscurit; bientt la grande embarcation arriva comme la foudre sur la
pauvre petite coquille de noix, un harpon y fut lanc, et deux Indiens
sautrent dedans avec la froce agilit du Tigre.

Leurs mains frmissantes s'allongrent pour saisir l'_Yengese_...

Elles ne rencontrrent rien! le canot tait vide!

--Il est parti: le gredin abominable! s'cria le Franais en rponse aux
cris tonns des sauvages; il est parti! o peut-il tre?

Leurs regards se portrent aussitt dans toutes les directions, pour
rechercher le fugitif: sa tte ni ses bras ne se montraient  fleur
d'eau. On fit dcrire  la barque des spirales s'ouvrant
progressivement; on croisa en face du rivage, pour couper les devants au
Forestier et le saisir au moment o il prendrait terre; tout fut
inutile, Basil resta invisible.

Les Franais et les Indiens aprs une heure et demie consume en
recherches infructueuses, regagnrent leur poste d'observation au milieu
du lac, sans avoir pu comprendre par quel moyen extraordinaire le
fugitif leur avait chapp.

L'expdient de Veghte tait fort simple, mais prilleux et hardi: en
voyant arriver imptueusement la grande barque, il avait parfaitement
compris que tous ses efforts taient vains, et qu'il allait
infailliblement tre pris, fusill ou coul bas.

En consquence, s'allongeant comme une anguille sur le plat bord de son
esquif, il le fit pencher du ct oppos aux assaillants, se laissa
couler dans l'eau, et plongea avec une telle vigueur qu'il alla toucher
le fond.

Quand il revint  la surface, il aventura un oeil seulement hors de
l'eau et regarda autour de lui, tout en reprenant haleine. Justement 
cette seconde, la grande barque passait avec une vlocit furieuse,
dcrivant ses spirales comme un oiseau de proie, et faisant cumer l'eau
sur sa route.

Un pied plus prs, le Forestier aurait eu la tte fendue par la carne
de l'embarcation: mais il avait de la chance, en cette nuit mmorable,
le danger mme devint son salut; il disparut dans le bouillonnement des
vagues; d'ailleurs, ses adversaires n'eurent pas l'ide de le chercher
dans le sillage de leur barque.

Quant  lui, sans se troubler, il se cramponna  un petit gouvernail
dont on ne faisait pas usage lorsque la barque tait pourvue de ses
rameurs au complet: par ce moyen, Basil se fit traner  la remorque. A
ce procd hardi de sauvetage, il trouva le double bnfice de se
reposer et d'tre conduit  toute vitesse vers le bord.

En effet, lorsque la croisire des Franais le long du rivage fut
termine, Veghte se dtacha de leur embarcation, et se laissa flotter
comme une pave jusqu' terre.

Nanmoins, avec sa prudence ordinaire, il se laissa aller  la drive,
entre les joncs, l'espace d'un demi-mille, avant de se montrer. En
outre, aprs avoir ramp sous les broussailles du rivage, il ne se
hasarda  reprendre la position verticale qu'aprs avoir longuement
regard du ct du lac, et cout les moindres bruits des environs.

Lors donc qu'il se fut assur qu'il n'avait rien  craindre de
l'embarcation, et que, sur terre, tout tait solitaire et silencieux
autour de lui, Basil se redressa avec un soupir de soulagement.

--Ouf! je l'ai chapp belle! murmura-t-il en s'apprtant  secouer
l'eau dont il ruisselait.

Il n'eut pas le temps de dire un mot de plus: une forme gigantesque
surgit derrire lui, une large main s'abattit sur son paule, et une
grosse voix lui dit en Franais:

--Vous tes mon prisonnier.




CHAPITRE IX

CAPTUR!


Basil se retourna, fort dsagrablement surpris.

Il reconnut l'espce de gant qu'il avait remarqu sur la rive, et qui
lui avait parl,  son dpart du fort.

--Ceci est sujet  discussion, rpondit-il firement; et nous pourrions
bien n'tre pas du mme avis  cet gard.

En mme temps il essaya de prluder  la discussion par une violente
secousse destine  faire lcher prise  son adversaire.

Mais  la suite de la premire main en arriva une seconde qui treignit
le Forestier comme dans un tau d'acier:

--Ce n'est pas la peine! ne vous drangez pas, mon petit ami! reprit la
grosse voix; vous tes pris, et bien pris, je m'en flatte: ce que vous
avez de mieux  faire est de rester tranquille comme un homme
raisonnable.

En disant ces mots, le colosse l'enleva de terre avec autant de facilit
qu'il et fait d'un enfant, et l'emporta  une certaine distance, dans
la direction du lac.

Arriv sur un petit promontoire  fleur d'eau, il le dposa doucement au
fond d'un canot que Veghte n'avait point remarqu.

L, il se trouva face  face avec deux personnages muets, mais
d'apparence athltique, aux pieds desquels il fut forc de s'asseoir.

Le gant sauta dans la barque, leste comme un oiseau; les deux muets se
mirent  ramer de manire  gagner le large.

Tout en faisant l'examen de ce qui se passait autour de lui, Veghte
entendit distinctement craquer les batteries de deux pistolets, et vit
briller les larges canons qui reposaient sur le banc de chaque ct du
gros homme.

--Au moindre mouvement, mon bon petit ami, votre prcieuse personne
recevra le contenu de ces deux bijoux, lui dit ce dernier; ce ne sera
pas la premire fois qu'ils auront rempli de pareilles fonctions.

La position tait dlicate pour le Forestier et contrariante  tous les
points de vue! Quelle dtestable chance pour le hros de mille aventures
extraordinaires! lui qui avait pass intact  travers tous les prils,
qui avait djou cent fois les poursuites les plus acharnes des
Franais et des Indiens; lui qui venait de leur chapper par un tour de
force, d'adresse, de courage, de sang-froid!

Franchement, Basil s'adressait des reproches intrieurs, et se disait
qu'il avait t un sot de se laisser prendre.

Restait  prendre une revanche; mais la chose n'tait pas facile: outre
le gant, il y avait l deux muets qui n'avaient nullement l'air de
plaisanter.

Et puis, quel homme que ce gant! Basil ne pouvait se dfendre d'un
juste tribut d'admiration pour lui: il se surprenait mme  contempler
en vrai amateur le magnifique dveloppement de ce torse herculen, de
ces membres beaux comme ceux de la statuaire antique, de cette tte
noble et nergique, toute rayonnante de courage et d'intelligence.

--Un bel homme!... un vrai bel homme! soupirait-il intrieurement; il
fallait a pour que je m'avouasse pris... Un superbe homme! que le
diable l'emporte!

Et Basil le caressait du regard, songeant aussi que son adversaire
aurait bien figur au bout de son rifle ou sous la pointe de son
couteau:...

--... S'il ne m'avait pas pris en tratre, on aurait pu voir;...
continua Basil en cherchant  se consoler; s'il n'avait pas eu la
lchet de se cacher pour me saisir par derrire,... certainement je lui
aurais disput ma personne de faon  l'en dgoter. Bah! ces Franais
ont adopt les manires des Sauvages; ils font la guerre toujours en
tapinois maintenant, on croirait voir des chats guettant des souris! je
n'aime pas a!

Mais tous ces raisonnements ne changeaient rien aux choses, et
n'empchaient pas que le Forestier ne ft pris. Chevaleresque ou non,
son adversaire avait pour lui la raison du plus fort; cela rendait toute
discussion superflue.

Bientt les penses de Basil prirent une autre direction: il se mit 
songer au rsultat de cette affaire. Qu'allait-on faire de lui? Pourquoi
avait-on dploy tant d'acharnement pour le prendre vivant, alors qu'il
aurait t relativement plus ais de le tuer d'un coup de fusil, ou de
le couler  fond?

Une pense d'amour-propre lui vint et le consola un peu. videmment ses
adversaires l'apprciaient  sa juste valeur: depuis le commencement de
la guerre franaise, il s'tait distingu parmi les plus braves; les
prcieux services qu'il avait rendus aux forts anglais tablis sur les
frontires l'avaient rendu lgendaire parmi les Indiens.

De toutes faons il devait tre le point de mire de la double expdition
qu'il venait de voir fonctionner sur le lac: Franais et Indiens ne
s'taient donn tant de peine que pour s'emparer de sa personne: le
gant avait eu la meilleure chance.

Il n'tait pas mme bien sr que ce dernier ft de la mme bande que
ceux de l'embarcation, car Basil remarqua qu'il prit sa direction vers
un point du lac entirement solitaire, sans avoir nullement l'air de
s'occuper des autres.

Le Forestier tait assez avis pour ne ngliger aucune observation qui
pt lui devenir profitable par la suite. Il nota soigneusement dans son
esprit qu'on s'acheminait vers la cte occidentale, il remarqua
galement qu'on ctoyait la terre d'assez prs pour que tous les dtails
de la fort ou des clairires fussent faciles  reconnatre.

Mais ces proccupations incidentes ne pouvaient dtourner Basil des
inquitudes et des regrets qui venaient l'assaillir en foule; une grande
partie de ses penses tait pour le commandant Christie et sa brave
garnison, maintenant privs de son actif et fidle concours.

Il ne s'oubliait point lui-mme assurment, mais il ne se tourmentait
pas, ayant une foi aveugle en la bonne chance que le ciel lui avait
toujours conserve.

--Bah! se dit-il avec une certaine assurance: qui vivra verra! Je
trouverai bien quelque joint pour sortir de ce mauvais pas. En tout cas,
le plus tt sera le meilleur, car je ne leur ai jamais t plus
ncessaire.

Sur cette rflexion il passa de longs instants  s'apitoyer sur ses
braves compagnons d'armes qui, sans doute, attendaient avec anxit son
retour, et ne manqueraient pas d'tre mortellement inquiets sur son
compte.

--a va les dcourager, continua-t-il: quand la mauvaise chance se
prpare, tout va mal; on se dmoralise, on perd la tte, et tout--coup
on se trouve coul  fond... mais enfin, pourquoi ont-ils t si
acharns  s'emparer de moi?... ajouta-t-il en creusant le problme
d'autant plus studieusement qu'il pouvait moins le rsoudre.

A cette dernire question, le nom d'Horace Johnson fit une apparition
lumineuse sur le fond noir de son imagination.

--Oui! se dit-il, c'est un tour jou par cet abominable coquin; j'aurai
un fort compte  rgler avec lui quand nous nous reverrons! C'est lui
qui a apost ce gros Franais pour me happer au passage: par prudence
ils n'ont pas voulu me mettre la main dessus au dpart, sous le feu des
canons et des rifles du fort, mais ils avaient dress toutes leurs
batteries ensemble afin de retarder indfiniment mon retour.

Veghte serra les poings, c'tait tout ce qu'il pouvait faire; mais on
peut affirmer que Johnson aurait pass un quart d'heure infiniment
dsagrable s'il se ft rencontr seul avec le Forestier dans quelque
coin de la fort.

Nous serions historien infidle si nous omettions de dire que de
vhmentes penses d'vasion se prsentrent  l'imagination active du
Forestier.

C'tait rver presque l'impossible. Nanmoins il fit plus d'une fois
l'inspection de la barque et se demanda s'il ne serait pas opportun de
se laisser adroitement glisser par dessus le plat bord et de piquer une
longue tte, comme il l'avait fait si heureusement quelques instants
auparavant.

Une seule chose le gnait; c'tait ce grand et incommode Franais
flanqu de ses deux pistolets arms.

--Et il ne manquerait pas de s'en servir, murmura Basil; il est assez
brutal pour cela; j'aurais beau aller vite, crac! un coup de doigt! et
voil l'accident arriv; on repcherait le pauvre Basil tout dconfit.
Mais voyez donc l'animal! il ne me quitte pas des yeux; on dirait qu'il
lit dans ma pense.

Veghte s'ensevelit cauteleusement dans une immobilit de chat endormi et
observa ses gardiens tout aussi attentivement qu'ils l'observaient
eux-mmes.

--S'ils pouvaient dtourner un instant la tte, se disait-il; quand ce
ne serait que pour ternuer! Bzt! comme je serais vite dans l'eau!

Une grande heure s'coula dans cette silencieuse lutte de perspicacit.
Le Franais ne cligna pas de l'oeil; pas un muscle de son visage bronz
ne trahit la lassitude: il ne dtourna pas une seule fois son regard
perant de dessus le prisonnier.

Veghte esprait qu' un moment donn les deux rameurs changeraient de
ct pour varier un peu leur long travail, et qu'alors se prsenterait 
lui l'occasion favorable de disparatre comme l'clair.

Personne ne bougea, les avirons continurent de marcher avec une
rgularit mcanique; dcidment la chance n'tait pas pour Basil.

Il commena  perdre tout espoir et se mit  chercher d'autres
expdients.

--Si mes pistolets n'avaient pas t submergs avec moi, rflchit-il,
j'essaierais d'en faire usage et je risquerais une partie dsespre;
mais ils sont en ce moment aussi inoffensifs qu'un tuyau de pipe: Non,
vraiment! je n'ai pas de chance!

Tout  coup, comme pour seconder les voeux du Forestier, un bruit
clapotant se fit entendre sur le bord, comme si un homme ou un animal
venait de se jeter  l'eau.

--Oh! oh! qu'est-ce que c'est que a? fit Basil en se retournant d'un
air alarm.

Au fond il tait ravi: dans sa pense ses trois incommodes compagnons
allaient se retourner et lui... allait glisser au large! Sa joie ne
devait pas tre de longue dure.

--a ne vous regarde pas, l'ami! fit rudement le gros Franais sans
bouger de l'paisseur d'un cheveu. Vous n'avez rien  faire de ce
ct-l.

--Quel ct, voulez-vous dire? demanda Veghte d'un ton rogue, car il
tait furieux de voir ses esprances dues.

Le gant se mit  rire paisiblement:

--Je vous entends, je vous comprends, mon petit ami, rpliqua-t-il; on
ne peut vous blmer d'avoir en tte une petite escapade: seulement je
suis dsol de vous dire que c'est impossible. Vous tes attendu
_quelque part_ d'ici  peu de jours.

Le ton sur lequel furent dit ces mots tait plus significatif que les
gestes les plus nergiques. Cela voulait dire bien des choses!... Malgr
l'humeur bourrue dont son compagnon semblait dou, Veghte essaya de le
faire causer.

--Pourquoi m'avez-vous guett si longtemps, cette nuit? lui
demanda-t-il.

Un ricanement ddaigneux accueillit cette question bizarre.

--Farceur! rpondit le gant; voil un mot que je retiens! Pourquoi je
vous ai guett?... Demandez-moi donc aussi pourquoi on fait des
prisonniers en temps de guerre? Je vous ai mis la main dessus parce que
a me convenait: voil!

--C'est justement ce que je pensais; mais je n'tais pas parfaitement
sr: Enfin, rpondez-moi, ne m'avez-vous pas poursuivi plus _qu'un
autre_, et d'une faon toute spciale?

Le gros Franais se donna encore le plaisir de rire  gorge dploye;
quand il eut repris son srieux, il rpondit:

--Vous tes curieux, mon petit; cependant je suppose que vous vous
connaissez vous-mme; vous savez trs bien que vos tripotages avec les
Anglais ont fait de vous un personnage de renom. H! h! vous vous tes
montr dans cette guerre! Quel malheur que vous ne soyez pas du bon
ct!

--Ah! justement! c'est dommage... pour vous autres!

--Ne discutons pas l-dessus; ce seraient des paroles perdues. Je parie
que si on vous avait offert d'tre un de nos gnraux, vous auriez
accept... hein? Soyez franc!... En supposant que vous eussiez la
capacit voulue.

--Bah! est-ce que j'ai jamais song  tre gnral?

--Personne ne vous dit cela; je fais une supposition et je dis que vous
avez fait pour votre parti autant et plus qu'un gnral. En consquence,
ce sera pour nous une fort bonne affaire que de vous mettre  l'ombre
pour le moment, et pour vos amis ce sera une vraie perte.

Cette rponse fut faite sur un ton significatif qui donna beaucoup 
rflchir au prisonnier. Il regarda fixement le Franais pendant
quelques minutes; puis il lui dit:

--Vous pourriez bien avoir raison: votre intention est d'attaquer
Presqu'le?

--De qui parlez-vous?

--De vous autres, Franais et Indiens; car vous tes ensemble pour cette
guerre.

--C'est une grave erreur. Je sais bien que les Anglais ont toujours
cherch  compromettre la France dans cette affaire. Mais la guerre
actuelle est l'oeuvre exclusive de Pontiac, le grand chef Ottawa.

Ce fut le tour de Veghte de sourire avec ddain.

--Le ciel sait qui a soulev tout ce trouble, rpondit-il; il existe, ce
n'est dj que trop! Mais je vous dis, moi, que sans les Franais,
Pontiac n'aurait pas fait moiti de toute cette besogne.

Le gant ne rpondit rien, se sentant trop courtois pour quereller un
homme qui se trouvait en son pouvoir.

Au bout de quelque temps, Veghte reprit la parole:

--Les Indiens se prparent  attaquer le fort Presqu'le n'est-ce pas?

--Cela ne m'tonnerait nullement: Je les crois en bon chemin pour
l'assaut.

--Une chose ferait bien mon affaire! ce serait de me trouver l pour
fouailler tous ces chiens.

--Ah! ah! c'est justement pour viter votre prsence que nous avons pris
la libert de vous faire prisonnier. En votre absence nous aurons moiti
moins de peine qu'en votre prsence. Vous tes libre de prendre ce que
je vous dis l pour un compliment.

--Que veulent donc ces Peaux-Rouges qui ont rd toute la nuit sur le
lac?

Le silence gard par le gros Franais convainquit Veghte que toutes ses
hypothses taient bien fondes. Cependant, comme il n'en savait pas
suffisamment  son gr, il revint  la charge.

--Je jurerais bien, dit-il, que c'est ce Johnson,... cet Horace Johnson
qui a maniganc toute cette affaire.

--Ah! dcidment vous m'impatientez avec vos questions, rpliqua le
Franais; je ne vous rpondrai plus rien.

--Vous m'avez, Goddam! bien assez rpondu, pour qu' prsent je n'aie
plus besoin de vos paroles. Je m'entends, cela suffit: Johnson et
Balkblalk n'ont qu' bien se tenir; je me souviendrai d'eux 
l'occasion.

Sur cette apostrophe du Forestier, la conversation prit fin tout  coup:
il se remit  rver et  observer.

Depuis le dbut son adversaire n'avait pas quitt ses pistolets: comme
le doigt du destin, son menaant index, toujours appuy sur la dtente,
se tenait prt  lancer la mort et  foudroyer le pauvre Basil, s'il
s'avisait de bouger.

Quant aux rameurs, ils ne donnrent d'autre signe de vie que le
mouvement infatigable et machinal de leurs avirons. Ils se montrrent,
pendant la conversation, d'une indiffrence aussi absolue que si l'on
n'et pas parl  leurs oreilles. Veghte en conclut qu'ils ne
comprenaient pas un mot d'Anglais, si toutefois ils n'taient pas sourds
aussi bien que muets.

videmment le gros Franais avait lu dans l'me du Forestier tous ses
plans d'vasion: de l, son opinitre surveillance.

Basil perdait rellement tout espoir: il tait certain que, malgr toute
sa vigueur et son agilit, il ne pouvait rivaliser de vitesse avec la
balle d'un pistolet; il tait galement fort problmatique qu'il pt
plonger assez longtemps pour tre perdu de vue par les gens du canot.

Cependant on naviguait tout doucement, et on avanait tout en se
maintenant  la mme distance du rivage. Par instants on apercevait trs
bien la silhouette des bois se dcoupant en masses sombres sur le fond
du ciel;  diverses reprises le Forestier reconnut des fourrs o il
avait fait plus d'une partie de guerre ou de chasse.

Chaque fois cela le faisait rver: il laissa tomber la conversation et
s'enveloppa dans de sombres penses.

Bientt on eut dpass les rives mridionales du lac, comprises entre
Presqu'le et le fort Dtroit: Veghte ne put retrouver dans sa mmoire
aucun autre poste dans ces parages; il en conclut qu'on l'emmenait 
quelque camp plus loign, au milieu des forts profondes de l'ouest.

Cependant une circonstance n'chappa point  Basil: depuis quelques
minutes le vent frachissait, tout annonait un orage; on entendait les
vagues battre la plage avec une force toujours croissante; le canot
commenait  danser sur les flots moutonnants; la masse profonde du lac
s'agitait, bouleverse par des convulsions intrieures.

Ce changement de temps, qui parut contrarier les autres, rjouit le
Forestier; il y voyait une double esprance d'vasion, tre jet  la
cte ou couler bas: cette dernire perspective, surtout, lui souriait,
car, dans le cas d'un naufrage, ses adversaires auraient assez  faire
de songer  leur propre sret; alors Basil tait sr de s'chapper.

Si, au contraire, on tait jet sur le rivage, la fuite devenait un peu
plus difficile: cependant il y avait encore  esprer beaucoup de
chances favorables.

Le Franais cherchait toujours  se maintenir au large, malgr la
violence croissante des flots et l'obscurit orageuse qui s'paississait
autour du canot.

Par suite de l'eau qui embarquait dans le canot  chaque lame, on fut
oblig de dcharger un peu l'avant, et un rameur se recula jusqu'au
milieu; le gant ne bougea pas de son poste, o il se tenait,
inbranlable, le pistolet toujours braqu sur la poitrine de son
prisonnier.

Ce nouvel arrangement eut pour rsultat d'interposer,  chaque coup
d'aviron, le corps du rameur entre Basil et son gelier; cette espce de
bouclier intermittent fut de peu d'utilit pour le prisonnier, car ce
dernier ne pouvait faire aucun mouvement, et d'ailleurs le nouveau venu
baissant constamment la tte, le Forestier restait toujours en vue.

Veghte n'avait qu'un dsir, c'tait de voir le canot rester sur l'eau;
il calcula que le meilleur parti pour y arriver, serait de feindre
l'ambition contraire: il commena donc  affecter une certaine
inquitude, paraissant dsirer qu'on abordt au plus vite.

--Le lac devient mchant, dit-il, nous allons avoir du mal  tenir le
large.

--... Pas de danger! il y a un bon timonier, et de fameux rameurs.

--Je vous crois: mais, dans mon ide, rien n'y fera si les vagues
deviennent hautes: vous agiriez sagement en gagnant le bord.

Le gros Franais eut un rire moqueur.

--Pas de a! mon petit ami; je comprends pourquoi vous tiendriez  tre
 terre. Mais, ne vous gnez pas pour mettre vos ides: je prends un
plaisir infini  vous entendre.

--Tu ne me comprends pas aussi bien que tu le crois, murmura
intrieurement Basil.--Faites comme il vous plaira, ajouta-t-il  haute
voix: cela m'est bien gal, vous pouvez croire.

--Oh! oh! pas tant que vous le dites: je m'entends.

--A mon avis, je sais manier un canot aussi bien que vous ou vos amis;
eh bien! je ne me chargerais pas de maintenir cette embarcation  flot
par un temps semblable.

--Vous pouvez avoir votre opinion, je... hol! h!...

Cette exclamation tait arrache au gros Franais par une lame
monstrueuse, qui, en dferlant sur la barque, l'avait remplie d'eau
jusqu' hauteur des genoux.

Cet incident faillit le dconcerter; mais pour ne pas donner l'avantage
 son prisonnier sur ce point, il se matrisa au point de rester
impassible: seulement d'une voix sourde, il adressa vivement,  son
compagnon, quelques paroles dans un langage que Veghte ne put
comprendre.

Le Forestier put deviner, nanmoins, que le Franais faisait des
reproches au rameur sur sa manire de conduire le canot.

Rellement la position devenait dlicate. Pour briser les vagues, ou,
tout au moins, lutter contre elles sans trop de dsavantage, il fallait
leur marcher dessus la proue en avant, c'est--dire en tournant le dos
au rivage. Mais cette direction n'tait nullement celle que le Franais
voulait prendre. Si, au contraire, soit en louvoyant, soit en longeant
la cte, on prsentait le flanc aux lames, l'embarcation tait perdue.

Le gros Franais ne s'aveuglait pas sur le pril: il s'apercevait bien
qu'il allait croissant d'une faon tout  fait srieuse. Mais il tait
parfaitement rsolu  ne pas prendre terre, car, dans sa pense, le
prisonnier aurait alors trop de chances pour s'vader: Il avait encore
une autre raison que Basil ne tarda pas  comprendre.

Depuis environ un quart d'heure l'eau avait chang de couleur et
l'apparition d'un courant annonait le voisinage d'une rivire ou d'un
torrent se dversant dans le lac. C'tait mme prcisment le remous
produit  cette embouchure qui augmentait l'agitation des vagues.

Bientt on arriva en face du cours d'eau; trois vigoureux coups d'aviron
firent tourner la barque  angle droit; quelques secondes aprs elle
tait hors du lac ri et filait comme une flche sur le courant
paisible du _Creek_ (gros ruisseau).

Cette localit tait familire  Basil; il fut, ds ce moment, convaincu
que la priptie de ses aventures approchait. Si le lieu de leur
destination tait loign encore, le dnouement pouvait tre favorable,
il y avait chance d'vasion: mais si le camp indien o l'on se rendait
tait proche, tout espoir tait perdu.

A environ un mille de l'embouchure, le lit du torrent se rtrcit et se
montra couvert d'une vote impntrable de buissons. Le Forestier songea
aussitt  prcipiter les choses, dans le cas o l'embarcation
s'engagerait dans cette impasse sombre.

--Comment, diable! songez-vous  passer dans ce fouillis? demanda-t-il
aussitt qu'on fut en vue.

Le gros Franais sourit d'un air farceur avant de rpondre:

--Vous tes terriblement questionneur ce soir. Qu'avez-vous donc?

--Vous pouvez me faire autant de questions que je vous en adresse: Ce
sera  moi de voir s'il y a lieu de vous rpondre. Il me semble qu'une
conversation un peu anime vaut mieux qu'un maussade silence.

--Je serais charm de causer avec vous mais je ne peux vous promettre de
rpondre  toutes vos interrogations.--Toutefois, ajouta-t-il aprs un
moment de silence, je vous satisferai si vous en faites autant pour moi.

--Je ne puis rien promettre, rpondit Veghte avec une louable prudence;
il faut que je connaisse d'abord les questions que vous avez 
m'adresser.

Le Franais poussa un grand clat de rire et hsita un moment  parler;
enfin il se dcida:

--Combien de soldats y a-t-il au fort Presqu'le? demanda-t-il enfin.

--Vous le verrez au moment de l'assaut.

--Je n'en doute pas; surtout si ce sont des hommes comme vous. Mais vous
ne paraissez gure empress de parler maintenant. Et, si je vous disais
qu' dfaut d'une rponse correcte, je vais vous brler la cervelle avec
ce pistolet!... que vous en semble?

--Faites!

--Non! non! sir! un Franais ne fait pas la guerre de cette faon. Je ne
vous demanderai rien que ce que vous m'accorderez volontairement. Et je
veux bien, mme, vous faire savoir que prochainement l'enseigne Christie
trouvera son poste beaucoup trop chaud; il n'y pourra tenir.

--Ce sera votre ouvrage et celui d'Horace Johnson, j'en suis sr:
cependant, vous le verrez, il y a une diffrence entre dire et faire.

--Indubitablement: sous peu nous approfondirons cette maxime. Au fait!
ajouta le Franais avec animation, nous nous serrons de prs depuis
assez longtemps: il faut que cela finisse.

--Johnson est au fort Presqu'le en ce moment mme. J'ai un espoir,
c'est que Christie lui aura mis la main dessus.

--Vous le jugez mal, cet homme; il n'est pas mchant. Non! il n'est pas
ce que vous le croyez.

Le Forestier leva les yeux et regarda fixement le Franais. Ce dernier
supporta bravement le coup d'oeil: nanmoins son attitude lui parut de
nature  confirmer tous les soupons. Il se promit de surveiller Johnson
d'une faon toute particulire, lorsqu'il aurait russi  reconqurir sa
libert.

--Nous sommes  plusieurs milles du fort? remarqua Basil.

--C'est possible.

--Votre campement est  belle distance! on s'aperoit que vous craignez
d'tre vu.

--Peut-tre oui; peut-tre non.

--Savez-vous si Pontiac marche vers le dtroit?

--Il fait bien tout ce qu'il fait: Gladwyn s'en est aperu. C'est un
grand gnral que ce Peau-Rouge!

--Je n'en ai jamais eu cette opinion, rpondit le Forestier, en homme
qui ne pouvait se dcider  reconnatre quelque mrite dans un ennemi.

--La ruine de tous les forts qui avoisinent le lac parle pourtant
quelque peu en sa faveur.

--Ils ne sont pas tous par terre, riposta Basil d'un ton bourru; vous ne
serez jamais certain qu'ils soient tous abattus.

Durant cette conversation, le Forestier remarqua avec un frisson de
plaisir qu'on s'engageait dans le sombre dfil sous lequel coulait le
ruisseau. Ce passage tait si troit que chaque rameur pouvait toucher
la rive avec son aviron.

Il observa en outre qu'en entrant dans les broussailles ses compagnons
manifestaient un certain malaise, comme si les vnements leur
paraissaient prendre mauvaise tournure.

Le Forestier, tous les muscles tendus, l'oeil et l'oreille au guet,
n'attendait que l'occasion pour n'veiller aucun soupon; il entretenait
de son mieux la causerie.

Un moment vint o les lianes entrelaces, les ronces, les rameaux, les
pines, les feuillages entortills avec une vraie furie vgtale,
s'opposrent au passage de telle manire que chaque tte dut y faire son
trou.

Tout--coup, au milieu de l'obscurit profonde, le Franais sentit une
lgre secousse sur le canot, entrevit un reflet furtif dans l'eau;
aussitt il chercha le prisonnier de la main et des yeux: sa place tait
vide!

Le gant poussa un rugissement furieux, fit sur le champ retourner en
arrire, et, les pistolets au poing, prts  faire feu, se mit en qute
du hardi fugitif.




CHAPITRE X

VASION


Le Franais, pench sur l'avant du bateau, sondait des yeux les
tnbres, et, s'attendant  chaque instant  dcouvrir sur l'eau la tte
de Basil, se prparait  lui loger une balle dans la cervelle.

Semblable  un oiseau bless qui se dbat, le canot se jeta  droite, 
gauche, en avant, en arrire, sous les imptueux coups de rame des
poursuivants.

Mais ceux-ci eurent beau s'exercer les yeux au del des forces humaines,
ils ne virent aucune trace du fugitif, par l'excellente raison qu'ils ne
dirigeaient point leurs regards du bon ct.

Effectivement, l'action du Forestier quoique soudaine et prompte comme
l'clair, avait t prpare soigneusement et excute avec une
dextrit et un sang-froid consomms.

Au moment o le canot s'engageait sous la vote de feuillage, il se
dressa sur ses pieds, saisit sans bruit une grosse branche dans ses deux
mains et se hissa doucement jusqu'au tronc: puis, il fit le tour de
l'arbre, de manire  le placer entre lui et ses ennemis; alors, tapi
dans une anfractuosit d'corce, comme un chat sauvage, il attendit les
vnements.

Toute cette manoeuvre avait t excute avec une dextrit de singe,
silencieusement, promptement,  force de bras. Pas une feuille n'avait
t branle, pas un rameau n'avait t froiss, pas un murmure ne
trahit l'audacieuse ascension du fugitif arien.

Quoique, de sa cachette, il ne pt pas apercevoir son ancien gardien, le
gros Franais, cependant ses oreilles se rjouissaient d'entendre tous
les mouvements dsordonns, les gestes furieux, les excrations dans
toutes les langues, les mouvements de colre auxquels se livrait le gros
et furibond personnage.

Un instant, Veghte se prit  regretter de ne pouvoir le fusiller au
passage; mais cette pense s'vanouit comme un clair, le Forestier se
contentait trs-bien d'avoir russi  s'chapper.

Rester bien cach, sans bouger, en attendant le moment favorable pour
regagner des terrains plus srs; se divertir intrieurement du dsespoir
nergique manifest par ses adversaires; c'tait le seul parti 
prendre, et Veghte n'y manqua pas.

--Tu auras le loisir de te reposer, mon gros ami, murmura-t-il
intrieurement... de te reposer le bras avec lequel tu m'as si longtemps
tenu en joue: Vraiment! ce n'est pas dommage.

Bientt les ennemis se lassrent de chercher toujours  la mme place;
ils se mirent en route pour redescendre le courant.

Basil, alors seulement, descendit de sa retraite arienne et s'arrta un
moment pour s'orienter: en mme temps il fit ses rflexions.

Reconnatre les lieux n'tait pas chose difficile, il possdait  fond
tout ce territoire.

Mais il se demandait avec une curiosit inquite pourquoi les Franais
taient revenus sur leurs pas et avaient redescendu le ruisseau. Car au
dbut, ils avaient une destination vers laquelle ils entranaient leur
prisonnier. Et maintenant, qu'ils l'avaient perdu, comment se faisait-il
que leur voyage ft tout--coup fini?... Probablement ils revenaient 
leur centre d'oprations, ils retournaient  Presqu'le.

Il y avait aussi une hypothse qui ne manqua pas de faire passer un
lger frisson dans le dos du Forestier et qui, malheureusement, tait la
plus probable: c'tait que ces braves gens allaient se poster tout
doucement  l'afft pour le tuer au passage.

Cette pense fit quelque peu rflchir Basil; il fit quelques pas pour
s'loigner du creek, puis, il s'arrta pour couter et dlibrer avec
lui-mme.

Comme cela arrive souvent sur le lac ri, l'orage s'tait arrt court
au milieu de ses menaces; peu  peu les vagues se calmaient, et leur
grondement irrit se changeait en un murmure dcroissant. Une partie de
la tempte avait suivi le rivage, on l'entendait se dchaner contre le
pauvre Fort du Dtroit dj assig par un autre ouragan bien autrement
redoutable, la meute des Peaux-Rouges conduite par Pontiac.

Veghte se disposait  sortir du fourr, lorsqu'il aperut, comme une
vision, le canot qui descendait silencieusement le courant: les
silhouettes des rameurs se dessinrent fantastiquement dans l'ombre.

Malheureusement, tout proccup de surveiller cette menaante
apparition, il posa sans prcaution le pied sur une branche qui se cassa
avec un bruit sec. Aussitt il remarqua que le jeu des avirons cessa
tout--coup; videmment, les ennemis coutaient.

--Hol! H! cria le gros Franais, au bout de quelques instants
d'attente.

--H! Ho! riposta Basil; eh! bien! Qu'est-ce que c'est?

--Ah! c'est vous? reprit l'autre.

Sa voix rsonnait comme le hurlement du limier qui retrouve une piste
perdue.

--Je suis assez port  le croire! dit Basil avec une intonation
railleuse.

--Comment vous tes-vous donc chapp?

--Ah! ah! ah! J'avais besoin de me dgourdir les jambes.

Le Forestier entendit son interlocuteur dire quelques mots en Franais 
ses compagnons; mais il ne put les comprendre. Nanmoins, son oeil
exerc reconnut que le canot s'approchait de lui, tout doucement, avec
une lenteur calcule, mais d'une faon sensible.

Cette fois, bien fin aurait t celui qui l'aurait surpris hors de
garde; pourtant il resta immobile, tout dispos  continuer cette
piquante conversation.

--Trs-bien, mon bon petit ami, reprit le Franais, qui parlait pour
distraire l'attention de son ex-prisonnier; trs-bien! votre vasion a
t suprieurement excute: toutefois, je suis chagrin de vous avoir
perdu.

--Je n'en doute pas. Et... n'aimeriez-vous pas me reprendre?

--Ah! ah! vous faites le farceur! Eh bien! j'aime les gens factieux
comme vous: si vous voulez vous joindre  nous, vous pourrez tre assur
d'une bonne et honorable rception: en outre on vous comptera quelques
poignes d'espces sonnantes; l!... une belle somme ronde!--Hein? Qu'en
dites-vous?...

--Il n'y a pas moyen: excusez-moi.--Bonsoir! votre canot a une manire
d'approcher qui ne me va pas. Je dteste les familiarits.

Au bruit de ses pas dans les broussailles, le Franais fit feu sur lui;
mais comme il tirait _au jug_, sa balle, bien entendu, se perdit dans
l'espace sans atteindre le but.

Veghte courut lestement l'espace d'un quart de mille, puis il s'arrta
pour couter, suivant son usage. A son grand tonnement, il entendit le
Franais et ses deux compagnons qui avaient saut  terre et le
poursuivaient.

--Bon! nous allons rire! murmura-t-il avec le plus grand sang-froid; je
suis sur mon terrain, dans la fort: a me connat, tous ces fourrs,
tous ces arbres, toutes ces ronces. Ici, je ne crains personne. Si
seulement j'avais un grain de poudre sche je me mettrais  l'afft et
ce serait le gibier qui abattrait les chasseurs!... une bonne farce
vraiment!... mais mes pauvres pistolets sont tremps; je suis sr que
leur contenu est liquide et pourrait figurer convenablement dans
l'critoire de Jo Smith Ferguson, le matre d'cole.--H! hop!...
aho!... les autres! cria-t-il en changeant rapidement de direction aprs
chaque cri.

Son audace le servit au del de toute esprance: au bout d'un quart
d'heure, de dfaut en dfaut, ses adversaires avaient fini par prendre
la plus fausse direction possible; ils couraient en lui tournant le dos.

Mais Basil leur rservait une autre tribulation. Faisant un circuit
rapide, il revint au creek et en atteignit les rives  environ cent pas
de l'endroit o ils avaient amarr leur canot. Basil eut bientt fait de
le dcouvrir; il sauta dedans, s'y installa avec dlices, et se mit 
descendre allgrement le cours du fleuve.

--Par ma foi! se dit-il, voil ce que j'appelle un trait de gnie. Il
n'y a qu'un amricain, un Yankee! comme ils disent, pour jouer ces
tours-l! Mon gros ami le Franais n'aurait pas eu pareille imagination.
Oh! quelle figure il va faire quand il s'apercevra que moi--Basil
Veghte, son ex-prisonnier--j'ai captur son canot, et que je m'en sers
pour faire une petite promenade sur l'eau.

La jubilation du Forestier tait si grande qu'il ne put rsister au
plaisir d'excuter quelques appels tyroliens: les chos du lac ri
s'acquittrent fidlement de leur mission en portant ces roulades
agaantes jusqu'aux oreilles des poursuivants.

Le gros Franais furieux et las de ses inutiles recherches, flaira une
nouvelle mystification et accourut sur le bord du torrent qui, en cet
endroit avait une grande largeur.

Il aperut avec rage son embarcation glissant mollement le long du
rivage oppos. Alors eut lieu un dialogue comique et tel que jamais,
sans doute, les bois de ces parages n'en avaient entendu.

--Oh! hurla le gant d'une voix formidable.

Malheureusement, ou heureusement, la rivire tait fort large, Veghte se
trouvait hors de porte de fusil. Nanmoins, par mesure de prcaution,
il rasa la rive dans l'ombre de laquelle il disparaissait presque.

--H! ho! h! rpondit-il; qu'est-ce qu'il y a encore? qui m'appelle?

--Que faites-vous de notre canot?

--Oh! presque rien! une petite promenade jusqu' Presqu'le.

--De quel droit agissez-vous ainsi! Gredin, votre conduite est infme!
ce canot nous appartient!

--Hlas! je m'en doute bien! mais je suis forc... je ne peux me
dispenser.

--Enfin vous n'tes qu'un coquin et un filou! Nous ne vous avons pas
dpouill, nous!

--coutez, Franais chri! je suis venu dans ce canot, n'est-ce pas?...
Y suis-je venu?

--Oui, sans doute! Eh bien! aprs?

--Comprenez! je m'en vais comme je suis venu!

--C'est une honte! et ces gens l se disent civiliss!

--Bah! nous sommes en plein pays sauvage; loin de la civilisation!
Faites-en provision pour vous, si a vous fait plaisir. Et si vous
voulez me revoir, venez faire un petit tour jusqu' Presqu'le. Bonsoir!
adieu!

--Va! sauve-toi! Yankee du diable! nous y serons trop tt pour toi!

Tels furent les touchants adieux qui terminrent la conversation.

Basil n'en couta pas davantage, et fit voler sa lgre embarcation
comme une flche.

Le temps pressait, l'orage depuis si longtemps amoncel sur le fort,
allait clater; le danger tait proche. Il s'agissait d'avertir ses
braves dfenseurs; et comme on tait dans la saison o les nuits sont
les plus courtes, il n'y avait pas un moment  perdre pour arriver avant
le jour.

Basil mit donc en oeuvre toute son nergie et fit force de rames afin de
traverser rapidement l'espace qui le sparait du fort.

Un autre motif le poussait  faire diligence; ceux qui l'avaient dj
captur une fois pouvaient fort bien se remettre  sa poursuite, le
gagner de vitesse en raison de ce qu'ils taient deux rameurs contre un,
l'atteindre avant son arrive.

Ce n'tait pas tout encore; le lac tait couvert d'ennemis, leur
rencontre pouvait fort bien tre apprhende.

Tout plein de ces proccupations, Veghte ramait avec ardeur, suivant la
ligne la plus droite et prtant fivreusement l'oreille au moindre
bruit.

Ses apprhensions ne tardrent pas  tre justifies:  peine avait-il
fait un demi-mille qu'il entendit un bruit d'avirons. Il fit halte sur
le champ, et au bout d'une seconde, il vit passer un grand canot plein
de monde. Le Forestier recula en silence, courb dans sa petite barque
de manire  tre aussi invisible que possible; heureusement ses mortels
ennemis passrent sans le voir et disparurent dans l'ombre.

Basil respira et reprit sa course  force de bras: mais le trajet tait
plus long qu'il ne l'avait pens. Au bout d'un certain temps il fut
oblig de se reposer. Pendant cette halte, ses regards, toujours occups
 sonder l'espace, aperurent vers l'orient une teinte pourpre
semblable  l'aurore; au bout de quelques minutes la lune se montra,
ple et voile il est vrai, mais rpandant assez de clart dans
l'atmosphre, pour que son apparition ft dangereuse et inopportune 
tous les points de vue.

Tout--coup Basil fut tir de sa rverie par un nouveau bruit de rames:
 cette alerte un frisson d'alarme le traversa; videmment ses premiers
adversaires l'avaient dcouvert. Avec ce clair de lune intempestif il
devenait impossible de se cacher dans l'obscurit; le moindre objet
apparaissait sur les eaux du lac comme une tache sur un miroir.

Quoiqu'il pt arriver, le Forestier se tenait prt; mais,  son grand
tonnement, le bruit des avirons cessa. Bientt il put distinguer dans
le creux des vagues un tout petit canot qui, videmment, n'avait rien de
commun avec la grande embarcation: mais qui tait-il, ami ou ennemi?

Les deux barques restrent immobiles, s'observant rciproquement: Cette
situation ne pouvait durer longtemps; Veghte se remit  jouer doucement
de l'aviron, piant toujours l'apparition suspecte.

--Voil une affaire que j'appelle curieuse, murmura-t-il, en cadenant
ses mouvements de faon  ne pas mme rider la face de l'eau: Il y a
quelqu'un dans cette coquille de noix, je vois sa tte. Nous nous pions
mutuellement, c'est certain. Si c'est un ennemi, qu'il m'aborde donc ce
sera bientt rgl. Si c'est un ami ou un indiffrent, qu'il me laisse
tranquille! je n'ai pas de temps  perdre en conversation.

Tout en monologuant ainsi, Basil avait mis son canot en mouvement: mais
il n'avait pas fait deux brasses que l'autre l'imita et se maintint  la
mme distance, marchant paralllement avec lui.

--Ah! ah! c'est votre ide d'aller en avant; grommela-t-il, comme si
l'indiscret poursuivant et pu l'entendre.--C'est une main de Peau-Rouge
qui manoeuvre ce canot, ajouta-t-il; je ne serais pas capable de pagayer
avec cette prcision.

Cependant il fallait prendre un parti et se dbarrasser de l'importun.
Basil runit toutes ses forces et lana son canot comme une flche.

Alors une lutte de vitesse s'engagea.

D'abord le Forestier prit l'avance; mais peu aprs son adversaire gagna
de vitesse, l'espace qui les sparait diminua d'une faon sensible;
Veghte eut beau faire, il ne put distancer l'autre.

--C'est encore une chose curieuse! murmura-t-il en ployant et dployant
ses bras comme des ressorts d'acier sur les avirons; je commence 
croire que j'ai oubli de ramer; en voil _un_ qui me passe devant d'une
faon humiliante. Ah! Peau-Rouge! Peau-Rouge! je vous reconnais  cela!
Il n'y a pas un blanc qui fut capable de me battre ainsi.

Cependant, sans se dcourager, Basil essaya mille ruses pour drouter
_l'autre_; tout fut inutile; l'espace resta le mme entre les deux
canots: on aurait dit que le mme fil les conduisait ensemble.

Enfin le rivage de Presqu'le apparut: Veghte se courba en furieux sur
ses avirons; bientt la proue de son esquif vint s'enfoncer dans le
sable au milieu des lames bouillonnantes. Le Forestier baign de sueur,
sauta sur la rive; il regarda derrire lui, le canot acharn se
balanait  proximit, d'un air observateur.

Les premires lueurs de l'aurore se montraient au levant lorsque Basil
toucha terre. Naturellement il tait fort press de gagner le fort et de
communiquer au commandant Christie toutes ses dcouvertes et ses
aventures de la nuit: nanmoins, avant de quitter le bord du lac et de
s'engager dans le chemin creux conduisant  la citadelle, le Forestier
inspecta les alentours et prta une oreille attentive pour s'assurer de
l'absence de tout danger.

A ce moment un lger bruit de pas se fit entendre et une forme humaine
apparut dans la brume matinale.

--Qui va l! fit-il d'une voix rude, bien dtermin  ne pas retomber
dans les pripties de la la nuit prcdente.

L'ombre ne rpondit rien, mais continua de s'avancer; alors le Forestier
tonn reconnut que c'tait une femme.

--Qui tes-vous? que voulez-vous? rpta-t-il sur un ton menaant.

--Mariami! fut-il rpondu par la voix douce et gutturale d'une indienne.

--Par ma foi! les femmes sont d'tranges choses! s'cria Veghte en
reconnaissant la jeune fille sauvage qu'il avait sauve l'hiver
prcdent. Mais,... je vous croyais morte? ajouta-t-il.

Elle ne rpondit rien, mais lui fit signe de le suivre. Il hsita un
moment, plein de mfiance, car il savait les Indiens capables de toutes
les ruses imaginables pour attirer les Blancs dans un pige et les y
faire prir.

Enfin, la curiosit l'emporta; il ne pouvait admettre que cette
gracieuse enfant ft capable de mditer une trahison, il accompagna la
jeune fille.

Elle le conduisit sur la lisire du bois  peu de distance du rivage. L
il aperut dans une dpression de terrain les cendres teintes d'un feu
de campement.

--Oh! oh! qu'est-ce? demanda-t-il avec un bond de surprise.

Apparemment elle ne pouvait parler anglais; mais elle eut recours  la
pantomime. A ses allures, Basil reconnut qu'il n'y avait dans le
voisinage aucun ennemi  craindre: ses dfiances cessrent, surtout
lorsque son oreille et ses yeux vigilants eurent vrifi les alentours.

Aprs avoir fait comprendre par diffrents gestes qu'une troupe
nombreuse avait bivouaqu en ce lieu, la nuit prcdente, et ensuite
avait gagn le lac, la jeune indienne tendit la main vers le fort, avec
un mouvement d'alarme, et dit  voix Lasse:

--_Injin! French!_ (Indiens! Franais!)

Il n'en fallait pas davantage pour convaincre Basil de l'imminence des
prils qui menaaient Presqu'le: il hocha affirmativement la tte pour
exprimer qu'il comprenait parfaitement.

Mais l'Indienne n'avait pas fini ses rvlations; elle posa le bout de
son doigt sur la poitrine du Forestier en imitant l'acte d'un guerrier
donnant un coup de poignard.

--_Yengese dead!_ (L'anglais tu!) ajouta-t-elle en fermant les yeux
d'un air de commisration.

--Moi aussi?... bon! nous verrons a! rpondit Veghte sans pouvoir
rprimer un moment d'inquitude.

Alors la jeune fille entreprit une autre dmonstration  laquelle Veghte
ne put rien comprendre: puis, tout  coup, elle s'arrta, prta
l'oreille  un bruit qu'elle seule pouvait percevoir, et lui fit
imprieusement signe de s'en aller.

Le Forestier ne se le fit pas dire deux fois et partit d'autant plus
vite qu'il prouvait un singulier malaise en prsence de cette trange
crature.

--Les femmes sont de bizarres choses! murmurait-il en s'loignant 
grands pas.




CHAPITRE XI

RVLATIONS


Veghte arriva rapidement  la Block-House o il trouva le commandant
Christie dans la plus profonde anxit.

A ses avides questions il rpondit par une relation fidle de toutes ses
aventures nocturnes.

Lorsqu'il eut fini, l'officier lui demanda:

--N'y a-t-il pas eu, au fort, une lumire allume en rponse au signal
donn sur le lac?

--Oui, et j'en ai t fort intrigu: qui a fait cela?

--Il serait fort important de le savoir!

--O est Horace Johnson? demanda tout  coup le Forestier aprs quelques
instants de rflexion.

--Dans son lit, d'o il n'a pas boug depuis votre dpart. J'ai eu
l'oeil sur lui: il n'est pour rien dans cette affaire.

--Le seul individu que je puisse suspecter alors, c'est le Sudois
Altoff.

--Je ne le souponnerais pas non plus, celui-l; fit le commandant, fort
occup  lancer d'une faon nouvelle un petit caillou avec la pointe du
pied.--Ah! j'y suis! reprit-il vivement: c'est votre gros Franais du
bord de l'eau, vous savez... celui qui se trouvait l en sentinelle, au
moment de votre dpart. Oui, c'est lui qui a fait ce coup l: ce n'est
pas quelqu'un des ntres, et j'en suis bien aise.

--Mais il me semblait que cette lumire apparaissait au belvdre du
Fort, et non pas prs du sol.

--Vous vous serez tromp: c'tait si facile, la nuit,  une telle
distance. Vraiment, je vous le rpte, je suis bien soulag de penser
qu'il n'y a pas de tratre parmi nous.

--Il est possible... il est possible... murmura le Forestier  demi
convaincu. Ma foi, je commence  tre de votre avis; car, tout bien
rflchi, ce grand pendard a fort bien pu monter sur le coteau qui
domine la citadelle; dans ce cas, sa lumire se montrait prcisment 
la hauteur du belvdre.--Oui, c'est lui... surtout si vous tes _sr et
certain_ que Master Horace Johnson n'a pas quitt son lit.

--Je vous le garantis.

--Eh bien! Amen! n'en parlons plus; voil une question vide. Parlons
maintenant de l'assaut qui ne va pas tarder et de nos moyens de dfense.

Les deux amis s'avancrent jusqu'au bord du lac et en sondrent
l'immensit avec des yeux dont l'inquitude doublait la perspicacit.

La vaste nappe d'eau, calme et solitaire comme aux premiers jours de la
cration, roulait paisiblement ses flots bleus et limpides sous la
frache brise du matin.

Toute crature humaine avait disparu de cette solitude murmurante; les
premiers feux du soleil rayonnaient sur l'eau en flches d'or, aprs
avoir jou au travers des feuillages.

Dans ce dsert tranquille, au milieu de cette nature splendide, sereine,
 l'aspect virginal, qui donc aurait pu rver aux combats, au sang, 
l'incendie?... Il n'y avait plus ni Franais ni Indiens; le ciel, le
lac, la fort changeaient des sourires d'or, d'azur, d'meraude; tout
semblait en paix dans l'air, sur la terre et sur l'onde.

Et pourtant, lorsque le regard s'abaissait sur le sable humide du
rivage, il dcouvrait les empreintes nombreuses des pieds furtifs qui
avaient pass l pendant la nuit prcdente.

Christie et Basil conversrent longtemps  voix basse, se communiquant
leurs projets, leurs craintes, leurs esprances...

L'honorable Johnson se montra  une heure convenable. Le sommeil de la
fatigue et de l'innocence l'avait merveilleusement rafrachi: il apparut
plus jovial et plus souriant que jamais.

Aprs un djeuner tout  fait confortable, auquel il fit le plus grand
honneur, l'estimable Horace se dcida au dpart. On lui souhaita bon
voyage; il souhaita  ses htes, paix et srnit d'esprit. Bientt il
disparut dans l'paisseur des bois, o son intention tait de faire un
tour de chasse.

--Que la peste puisse t'touffer en route! on ne m'tera pas de l'esprit
que tu joues un double jeu qui finira mal. Je te surveille, Master
Horace _Devilson_ (Fils de Diable).

Cette gracieuse apostrophe fut le dernier souhait qui accompagna le
dpart du sieur Johnson: elle lui tait adresse par l'honnte Basil
dont les ides prenaient une tournure mlancolique.

Il suivit d'un oeil souponneux la marche de son ancien compagnon,
jusqu' ce qu'il et disparu dans les profondeurs de la fort; et,
longtemps aprs l'avoir perdu de vue, il demeura immobile, rveur,
inquiet, mfiant de l'avenir.

L'apparition soudaine de la jeune et mystrieuse Indienne, et sa
disparition non moins prompte, se mlaient puissamment aux
proccupations du Forestier: jamais personne ne lui avait inspir un
pareil intrt; jamais aucun autre incident de son existence si
accidente n'avait laiss une telle impression dans son esprit.

Une curiosit bien naturelle se mlait  ces sentiments confus et tout
nouveaux pour lui. D'o venait cette jeune fille? Par quel hasard
trange s'tait-elle trouve mle aux aventures de Basil; une premire
fois, en plein hiver, au milieu d'une nuit orageuse et glaciale; une
seconde fois, sur le lac ri, au milieu d'une autre nuit non moins
mmorable?

Dans la premire entrevue Basil lui avait sauv la vie; dans la seconde
elle lui avait rendu un service presque aussi important. Et nanmoins,
elle tait reste pour lui une inconnue, une vision fugitive, un rve.

Tout tait mystre autour du pauvre Veghte; Johnson, l'Indienne, le lac,
le dsert, la Block-House, les Franais, les Sauvages, le pass, le
prsent, l'avenir!

Il y avait de quoi perdre la tte. Franchement, l'honnte Forestier se
trouvait bien en peine, car les dductions psychologiques n'taient pas
son fort. Des coups de fusil, des cris de guerre, l'clair des pes et
des tomahawks auraient t bien mieux son affaire.

L'enseigne Christie vint le tirer du royaume des abstractions en causant
avec lui de quelques plans nouveaux relatifs  la dfense du fort.

A l'issue de leur conversation, Veghte fut invit par le commandant 
pousser une reconnaissance dans les environs.

Cette mission lui fut particulirement agrable: en ce moment il lui
convenait d'tre seul avec ses penses secrtes. D'ailleurs, le brave
Forestier n'avait jamais recul devant aucun danger.

Il s'achemina donc tout doucement vers la lisire du bois par un petit
sentier creux, et au bout de quelques pas il fut de nouveau plong dans
ses rveries.

Sa quitude ne devait pas tre longue: il tressaillit des pieds  la
tte en entendant une petite voix douce l'appeler par son nom!

Il leva la tte et resta ptrifi, n'en pouvant croire ses yeux!

C'tait ELLE!...

Elle! qui lui apparaissait souriante et joyeuse de l'impression qu'elle
lui causait...

--Vous paraissez effray? lui demanda-t-elle en trs-bon anglais.

Basil se sentait chanceler, il tombait d'tonnement en stupfaction. Le
mystre se compliquait. Il ne crut pas ses oreilles lorsque la jeune
Indienne reprit la parole:

--Vous ne pouvez dire un mot? demanda-t-elle. Qu'avez-vous donc pour
tre si pouvant?

--Ah! vous tes Mariami?... cette jeune fille Indienne, n'est-ce pas?

--Oui.

--Le ciel me bnisse! Mais, depuis quand avez-vous appris  parler?

--Il y a plusieurs annes, lorsque j'tais enfant.

--Hum! vous n'tes pas bien vieille maintenant! Enfin, pourquoi ne vous
tes-vous pas servie des paroles, la nuit dernire, au lieu d'employer
ces gestes auxquels je ne pouvais rien comprendre?

--Je vous dirai a un jour: En ce moment je ne le puis. Pourquoi vous
tes-vous aventur hors de la Block-House, ce matin?

--Pour m'informer un peu de ces Franais et de ces Indiens dont nous
redoutons l'attaque.

La jeune fille s'approcha du Forestier, jeta un regard souponneux sur
tout ce qui les entourait, comme si elle et redout quelque oeil
dangereux. Puis, se haussant sur la pointe des pieds pour atteindre 
son oreille, elle murmura d'une voix contenue et basse comme un souffle:

--Les voil qui viennent: ils sont cachs dans le bois en attendant;
demain matin ils donneront l'assaut.

Basil fit un bond d'tonnement; la brusque annonce d'un danger aussi
prochain le confondait: effectivement, les vrifications qu'il avait
faites et les avis reus avaient fait prsager une attaque pour la
semaine suivante au plus tt.

--Et combien sont-ils? demanda-t-il brusquement.

--Des centaines! Ils veulent brler la place comme ils ont fait pour
Sandusky.

--Les femmes sont d'tranges choses! rpliqua mentalement Basil; comment
sait-elle tout ?--Comment se fait-il que vous me disiez ces choses?
lui demanda-t-il  haute voix.

Une expression de reproche traversa les yeux noirs de Mariami, elle les
baissa en silence. Mais au bout d'une seconde elle rpondit de sa voix
douce et musicale:

--Vous m'avez sauv la vie: est-ce que je pourrai jamais vous oublier?

Une indescriptible motion fit frissonner Veghte; comme s'il n'et pas
compris la jeune fille, il lui demanda aprs un moment de rflexion:

--Enfin! venez-vous pour me sauver, ou pour sauver l'enseigne Christie
et le reste de la garnison?

--Pour les uns et pour les autres. Mais je voudrais surtout vous sauver.

Sachant  peine ce qu'il faisait, Basil s'avana comme pour l'embrasser
cordialement, en rcompense de ses bons sentiments,--c'tait tout ce que
le brave Forestier pouvait imaginer de mieux.--A sa grande surprise elle
se recula avec un petit air de dignit offense.

--Non! non! dit-elle d'une voix effare.

--Ah! ma foi! je ne voulais ni vous offenser, ni vous faire aucun mal,
rpondit-il tout mortifi.

--Je sais bien,... rpliqua la jeune fille dont les joues devinrent
pourpres, je sais bien que pour tout au monde vous ne voudriez me faire
du mal, ni mme me causer aucun dplaisir...

--Eh bien! alors?... murmura Basil tout interdit.

--On vous guette! prenez garde! interrompit l'Indienne pour terminer
cette conversation qui les embarrassait tous deux: ils vous guettent!
ils vous poursuivront partout dans les bois.

--Peuh! laissez-les donc faire! rpartit Basil qui retrouvait toute son
nergie et sa fiert sur ce terrain-l; laissez-les faire! je n'ai pas
peur. J'ai t poursuivi, j'ai combattu toute ma vie; personne n'est
arriv  m'atteindre. Il faut bien des Franais et bien des Indiens pour
me vaincre; il en faut trop!

--Vous tes un bon guerrier, fameux dans les combats: observa la jeune
fille en levant sur lui ses grands yeux noirs empreints d'une admiration
nave.

La face bronze du Forestier rougit d'aise  ce compliment: il resta
quelques secondes sans savoir que dire.

--Voil trente ans que je cours les bois: j'aurais t un grand sot de
ne pas apprendre quelque petite chose en cette matire: rpliqua-t-il
avec une modestie d'enfant.

Tout  coup le souvenir de Johnson lui traversa l'esprit comme une
flche aigu.

--Vous vous rappelez, lui dit-il, cet homme qui tait avec moi dans
cette fameuse nuit o je vous retirai de la neige,--on le nomme
Johnson.--Le connaissez-vous?

La jeune fille parut embarrasse; elle resta muette, mais elle fit un
signe de tte affirmatif.

--Eh bien! poursuivit Veghte, il a pass la nuit dernire  la
Block-House.

Les yeux de l'Indienne se dilatrent avec une expression de terreur;
elle recula comme si un serpent et surgi sous ses pieds.

--Qu'est-ce que c'est? fit Basil tonn: cet homme l n'est-il pas un
ami?

--Ne le laissez plus revenir parmi vous! c'est un mchant!

--Ah! ah! je l'avais toujours pens; mais je commence  croire que je ne
m'tais gure tromp sur son compte. Mais vous le connaissez joliment
bien? ajouta-t-il d'un ton souponneux: vous l'avez reconnu
parfaitement, la nuit dont je parle, n'est-ce pas?

--Oui: rpondit la jeune Indienne avec une expression de franchise et de
dpit tout  la fois.

--Pourquoi n'avez-vous rien dit? Il m'a prtendu ne rien savoir  votre
sujet; il me l'a mme affirm, le menteur!

--Ne feriez-vous pas mieux de rentrer au fort? demanda l'indienne aprs
un moment d'hsitation, sans rpondre  la question.

--C'est possible. Mais regardez-moi bien: tes-vous une amie? tes-vous
pour ce Johnson? voyons, parlez franchement!

--Non! non! je ne serai jamais pour lui! je ne l'aime pas! s'cria
Mariami, les yeux tincelants.

--Eh bien! venez par ici, avec nous, dans la Block-House. Vous vivrez
avec nous.

Basil fit quelques pas, comme s'il s'en allait, pour lui montrer
l'exemple. La voyant immobile, il ritra l'invitation de sa voix la
plus franche et la plus cordiale.

La jeune fille secoua la tte.

--Venez donc! reprit Basil; vous serez soigne, respecte, heureuse!

--Je ne suis pas dans cette intention, dit l'Indienne d'un air pensif;
peut-tre, un jour, je reviendrai et ce sera pour vivre parmi votre
nation.

A ces mots elle tourna sur ses talons, et disparut comme un clair dans
la fort.

Basil resta seul, noy dans ses penses.

--Les femmes sont d'tranges choses! murmura-t-il avec accablement; je
donnerais gros pour en savoir davantage sur elle. Mais qu'a-t-elle donc
voulu dire par ces paroles... _--Je reviendrai peut-tre, un jour, et
ce sera pour vivre parmi _votre_ nation..._ Que, diable, veut-elle dire
par l? _vivre avec nous..._ Voil qui est extraordinaire! Et pourquoi
pas tout de suite?--Oh! il y a en elle quelque chose de plus trange
encore que chez les autres femmes! je saurai peut-tre un jour ce que
c'est... Mais, oui! les femmes sont de bizarres choses!

Sur ce propos, le Forestier se disposa au retour, mditatif et inquiet
comme il tait venu.

Heureusement pour lui, les yeux du corps veillaient tandis que ceux de
l'me s'garaient dans la rgion des rves, car il s'arrta court devant
des empreintes toutes fraches et nombreuses indiquant le passage d'un
dtachement d'Indiens.

Il fallait un incident de cette importance pour rappeler Veghte  la
ralit. Mettant aussitt en jeu toute sa subtilit de chasseur, il
parvint  suivre cette piste jusqu'au lieu du campement, et, chose
suprmement prilleuse,  se placer de faon  tout voir sans tre vu ni
entendu.

Les guerriers Indiens, au nombre de deux cents environ, tenaient un
grand conseil; une douzaine d'hommes Blancs taient mls parmi eux.

Veghte reconnut Balkblalk et Horace Johnson: ce dernier semblait
parfaitement  l'aise en cette socit.

Un chef inconnu au Forestier haranguait la troupe avec de grands effets
d'loquence. Quoiqu'il ne comprt pas un mot de son discours, Basil
comprit aisment qu'il parlait du Fort Presqu'le: Ses gestes vhments
se dirigeaient sans cesse de ce ct. Du reste son discours paraissait
plaire normment  ses auditeurs, car de nombreux applaudissements
l'interrompaient frquemment.

Les Franais causaient entre eux, mais  voix basse; de telle sorte que
le Forestier ne put distinguer ce qu'ils disaient. Par une illusion
d'esprit, peut-tre, il crut reconnatre une douzaine de Faces-Bronzes
comme ayant fait partie du dtachement nautique avec lequel il avait eu
affaire la nuit prcdente.

--Ce qu'il y a de certain, murmura-t-il, c'est que nul de ces chenapans
ne se doute avoir  porte de pistolet ou de tomahawk, l'homme qu'ils
ont tant dsir de faire prisonnier.

Cette ide le fit sourire, malgr ses graves proccupations: il resta
aux coutes pendant prs d'une heure encore; puis jugeant qu'il avait
assez vu et entendu, il se retira avec mille prcautions, trop heureux
d'avoir chapp aux yeux d'aigle et aux oreilles de lynx de cette meute
altre de sang.

Arriv au Fort, il fit, sans perdre une seconde, son rapport au
commandant Christie. Bien entendu, il lui raconta minutieusement son
entrevue avec la jeune Indienne.

Comme on pouvait s'y attendre, le jeune officier fut vivement affect de
cette crasante perspective d'une attaque aussi prochaine; c'tait une
question de vie ou de mort qui allait s'agiter, et malheureusement, les
chances taient par trop ingales.

Cependant, vers le soir, les deux amis trouvrent encore le temps
d'changer quelques paroles. L'enseigne revint sur la fameuse question
de la jeune fille.

--Vous tes plus heureux que nous, Basil, mon brave et ingnu Basil! dit
Christie en souriant.

--Comment cela?... que voulez-vous dire?... demanda le Forestier tout
dcontenanc.

--Oui, mon ami! vous avez des amours au dsert... De grands yeux noirs,
doux comme ceux d'une gazelle vous pleureront si vous mourez, vous
souriront si vous reprenez connaissance aprs avoir t bless, vous
accompagneront si vous fuyez. ELLE vous aime, vieil enfant!

--Ciel! croyez-vous? bgaya Basil en plissant.

--Eh! pourquoi pas? vous le mritez bien: il n'y a pas l de quoi
trembler comme vous le faites.

--Oh!... oh!... oui!... non!... Les femmes sont d'tranges choses! je
n'y connais rien, moi!

Le commandant ne put retenir un clat de rire, pendant que Veghte
s'loignait la tte dans ses mains.

Hlas! amitis, sourires, penses d'amour, souvenirs, esprances, tout
allait disparatre dans le sang et l'incendie.

Le sommeil ne visita pas les habitants du fort pendant cette nuit  la
fois trop longue et trop courte; chacun veilla, se prparant  une mort
hroque.




CHAPITRE XII

LE DERNIER JOUR


Le 15 Juin 1764, la croix rouge de Saint Georges flottait encore sur le
fort Presqu'le.

Mais avant que le soleil et paru sur l'horizon, des hurlements affreux,
des feux assourdissants de mousqueterie, et une invasion furieuse de
deux cents dmons rouges peints en guerre vint s'abattre sur la
malheureuse citadelle.

Le grand jour, le jour suprme tait arriv!

A la premire alerte, le commandant Christie et ses hommes abandonnrent
les ouvrages avancs pour se retirer dans la Block-House o il tait
utile de concentrer leurs forces: l, chacun prit avec sang-froid toutes
ses dispositions pour opposer une rsistance dsespre.

Les Indiens s'avanaient rapidement, protgs par les grands arbres et
les accidents de terrain: ils lancrent bientt sur le fort une grle de
balles, de grenades incendiaires et de flches enflammes. Chaque
meurtrire, chaque interstice entre les troncs d'arbres servait de cible
 un courant continu de balles; si, par intervalles, un assig
hasardait sa tte  quelque embrasure pour donner un rapide coup d'oeil
au dehors, aussitt vingt projectiles sifflaient autour d'elle; souvent
le but tait frapp, et la petite garnison comptait un dfenseur de
moins.

Il y avait un ct faible  la Block-House: le toit de son belvdre
tait construit en planches minces et sches trs-accessibles  la
flamme; aussi prirent-elles feu tout d'abord. Avec la provision d'eau
dont le rservoir tait abondamment garni on teignit plusieurs fois ces
commencements d'incendie, mais on put bientt prvoir le moment o
l'lment destructeur ne pourrait plus tre combattu.

Aprs plusieurs heures d'une lutte furieuse, les Indiens, toujours
repousss, eurent recours  une stratgie inquitante. Roulant en amas
normes d'immenses troncs d'arbres trs-proche de la forteresse, ils se
construisirent sur trois points des redoutes fortifies d'o ils
pouvaient sans danger accabler les assigs de leur mousqueterie.

Non contents de ce premier avantage, ils amoncelrent des pierres, de
faon  lever leurs postes au dessus des parapets du fort; par ce
moyen, ils arrivaient  lancer sur les dfenseurs un feu plongeant qui
devait les foudroyer en peu d'instants, sans abri possible.

Plus d'un brave soldat plit  l'aspect de ce pril nouveau et
inexorable: il ne restait plus qu' mourir stoquement en vendant
chrement sa vie.

Quand le rservoir d'eau fut vide, l'incendie recommena; la position
n'tait plus tenable. Il y avait bien un puits dans l'esplanade, mais on
ne pouvait l'aborder sans courir  une mort certaine, le feu des Indiens
sillonnait en tout sens cet espace dcouvert.

Il n'y avait plus qu'une ressource, c'tait de creuser un puits dans la
Block-House mme. En consquence, on dfona les planchers, et une
partie de la garnison se mit  l'ouvrage. C'tait un spectacle navrant
de voir ces malheureux, noircis par la poudre, ruisselants d'une sueur
sanglante, se courber sur le sol et le fouiller dsesprment pendant
que leurs compagnons continuaient le feu roulant de leurs dcharges. Les
canons de leurs fusils taient devenus si chauds qu'ils brlaient les
mains des soldats et pouvaient  peine se manier.

Envelopp par la fume, inond de transpiration, le dsespoir dans
l'me, mais faisant bonne contenance, le commandant Christie se
multipliait, ranimant ses hommes, prodiguant ses soins aux blesss,
donnant  tous l'exemple d'un hroque courage.

Le travail du puits, quoique poursuivi avec une activit surhumaine,
semblait avancer bien lentement: Par intervalles une clameur s'levait:
Le feu est au toit! Les madriers du belvdre brlent!

Alors quelque brave coeur se dvouait; on voyait un homme s'lancer au
milieu des tourbillons de fume, la hache  la main, pour couper les
pices de bois embrases et circonscrire l'incendie. Souvent il
n'arrivait pas au but; arrt dans son lan par une balle, il retombait
d'tage en tage et allait rouler jusque hors des parapets.

Les travailleurs du puits, accabls de fatigue, laissrent tomber leurs
outils avec dcouragement et reprirent leurs fusils. D'autres allrent
reprendre leur besogne et la continurent avec l'obstination machinale
du dsespoir.

Vingt fois l'incendie se ralluma sous une pluie de grenades et de
flches enflammes; vingt fois on parvint  l'teindre en sacrifiant
plusieurs vies prcieuses.

Enfin un cri presque joyeux retentit des profondeurs de la fouille:
Voil l'eau! Dieu soit lou!...

Mais au mme instant un autre cri lugubre lui servait d'cho: Le feu!
le feu est au toit! le feu est au belvdre!

Il fallut ainsi soutenir jusqu' la nuit ce double combat contre les
hommes et contre l'lment destructeur.

Mais, au moment o les assigs espraient prendre quelques minutes d'un
triste repos, la tempte de poudre et de feu surgit de nouveau; il
fallut recommencer cette lutte insense, cette agonie hroque.

Les assaillants avaient reu des renforts de troupes fraches; elles
prenaient la place de ceux qu'avaient lasss les assauts de la journe.

Au point du jour une effroyable dtonation glaa d'effroi les plus
hardis dfenseurs du fort. Pendant l'obscurit l'ennemi avait pratiqu
une mine; son explosion venait de faire sauter les ouvrages extrieurs
de la citadelle.

Ce fut un instant horrible; des blocs normes volrent au loin, se
tordant en l'air comme de gigantesques serpents de feu, puis ils
retombrent au milieu d'une grle de dbris fumants et d'tincelles
tourbillonnantes; leur chute s'opra  droite et  gauche avec de
sinistres craquements, et tout rentra dans un morne silence.

Les assigs restrent un instant immobiles et stupfaits sous cette
pluie de cendres et de feu: mais revenant  eux aussitt, ils
recommencrent la fusillade avec une fureur convulsive.

A leur grand tonnement, les assaillants rpondirent  peine, et au lieu
de s'approcher s'loignrent successivement  quelque distance.

La petite garnison sut bientt  quoi s'en tenir sur ce calme
inexplicable. Le gant Franais qui, la nuit prcdente, avait captur
Basil Veghte, se montra portant le drapeau blanc du parlementaire.

Il fit signe de la main qu'il voulait parler: aussitt on cessa le feu,
et on prta l'oreille.

--Braves officiers et soldats! dit-il en mauvais Anglais; je dsire
pargner un sang prcieux: je vous prviens qu'une nouvelle mine est
pratique jusque sous les fondations de votre citadelle: une mche
allume, un geste! et c'en est fait de vous! Capitulez; vous sortirez
avec armes et bagages, vous conserverez votre drapeau!

Le commandant Christie ne rpondit rien d'abord, et se retourna vers ses
hommes pour prendre leur avis.

Ils taient tous, serrs les uns contre les autres, se soutenant
mutuellement pour ne pas tomber de fatigue et d'puisement: les blesss
se cramponnaient  leurs compagnons pour faire bonne contenance jusqu'
la mort.

Sur tous ces visages ruisselants de sueur et de sang, sillonns par la
poudre, le feu, les cendres brlantes on lisait une sombre et implacable
rsolution.

Ils ne dirent pas un mot en rponse  la muette interrogation du
commandant: chaque homme, le doigt sur la dtente de son rifle, se
tenait prt  recommencer le feu.

Un frisson douloureux traversa l'officier... il ne lui restait plus que
la mort ou l'humiliation  proposer  ses frres d'armes.

Il ne put parler: une grosse larme dborda de ses yeux et roula en un
sillon livide sur ses joues ples!

Le Franais, qui s'tait approch, avait pu suivre toutes les phases de
cette muette angoisse. Avec la chevaleresque et loyale franchise de sa
nation, il salua ces nobles dbris de la garnison et reprit la parole:

--Je vous rends les honneurs de la guerre, braves Anglais; recevez le
salut de Louis de Vegras, le neveu, le fils d'adoption de Montcalm: au
nom de la France, au nom de mon gnral, je vous dclare que votre
honneur est sauf. Capitulez, vous dis-je! abandonnez ce fort qui, dans
quelques secondes, ne sera qu'un monceau de ruines.

Christie lui rendit tristement son salut et regarda de nouveau ses
hommes: quelques blesss taient morts, leurs mains crispes les
retenaient suspendus aux vtements de leurs camarades: plusieurs
agonisaient, respirant  peine: les hommes valides se tenaient toujours
prts  faire feu.

Le commandant prit son pe par les deux bouts, la rompit sur son genou,
en jeta les tronons dans le feu; puis, d'une voix caverneuse, il jeta 
la garnison le commandement suivant:

--Bas les armes! je vous ordonne de capituler.--Ma mort prochaine
effacera, et Dieu me pardonnera cette honte, murmura-t-il  Veghte qui
se tenait debout prs de lui; je ne devais pourtant pas les sacrifier
ainsi! mais je crois faire mon devoir.

Les soldats avaient excut son ordre.

--Nous sommes prts, monsieur, dit-il au Franais.

Celui-ci appela quelques-uns de ses compatriotes qui attendaient 
distance. Ceux-ci accoururent et se rangrent sur le passage des Anglais
pour leur rendre les honneurs de la guerre.

L'vacuation du fort s'opra avec ordre; la garnison emporta ses blesss
et alla se former en bataillon carr sur le bord du Creek,  une assez
grande distance du fort.

A peine s'taient-ils arrts qu'une dtonation foudroyante branla la
terre et le lac; un nuage obscurcit l'horizon, une grle de dbris
fumants couvrit le sol  la ronde.

Lorsque cet ouragan de feu se fut dissip le fort Presqu'le avait
disparu:  sa place, l'oeil attrist ne voyait qu'un ravin noirtre
marbr de sang.

Quelques minutes s'coulrent dans un sombre silence; les Anglais se
comptrent, ils n'taient plus que cinquante: c'tait tout ce qui
survivait d'une garnison de deux cents hommes.

Absorbs dans leur douleur et les tristes soins que rclamaient leurs
blessures, les assigs n'avaient pas pris garde que la troupe Indienne
s'tait insensiblement rpandue autour d'eux; formant une galerie
effrayante d'yeux noirs qui tincelaient dans les buissons.

Basil poussa soudain une exclamation, et tira si violemment Christie
qu'il le renversa par terre avec lui:

--Garde  vous! murmura-t-il, nous sommes morts.

Deux cents coups de feu retentirent au mme instant; une grle de balles
s'abattit sur tous les Anglais qui tombrent foudroys.

La meute indienne terminait le combat  sa manire, sans aucun souci des
lois de la guerre, de l'honneur et de l'humanit.

Les Franais poussrent un grand cri de douleur et s'lancrent pour
protger leurs vaillants adversaires.

Mais il tait trop tard; quelques blesss s'agitaient dans les
convulsions de l'agonie. Bientt les derniers gmissements
s'teignirent: le Fort Presqu'le et son hroque garnison avaient vcu.

--Race infernale! grommela le chef Franais en montrant le poing aux
Sauvages: si j'avais seulement ici un bataillon de mon rgiment, vous me
paieriez cela cher!

--Bast! dit Master Johnson en le rejoignant, c'est la loi du dsert,
c'est dans leur nature, vous n'y pourrez rien changer; ce qui est fait
est fait.

Le Franais lui jeta un regard hautain et mprisant, puis lui tourna le
dos sans rpondre.

En ce moment quelques sauvages, Balkblalk en tte, vinrent rder autour
des morts pour les scalper.

L'officier bondit sur le plus proche,--c'tait Balkblalk,--le saisit
dans sa main herculenne et lui appuya sur la poitrine la pointe de son
pe:

--Si une Peau-Rouge scalpe un mort, dit-il en langue indienne, Balkblalk
sera tu!

Son nergique contenance en imposa  ses farouches allis; ils se
dispersrent dans les bois aprs avoir pill tout ce qu'ils purent
dcouvrir dans les ruines de la citadelle. Ensuite, comme une horde de
loups affams, toute la bande se mit en qute d'un autre fort 
dtruire.

Les Franais s'loignrent  leur tour, aprs avoir recouvert de
quelques branchages les corps des Anglais.

La nuit vint, silencieuse, sombre, tendre ses voiles sur ce champ de
mort et de ruines.




PILOGUE


Par une belle journe d'automne, un chasseur amricain longeait la rive
septentrionale du lac ri.

C'tait Basil Veghte: il tait seul, n'ayant rencontr aucun homme de sa
couleur depuis plus d'une semaine. Il avait, au contraire, pass fort
prs de plusieurs campements de Peaux-Rouges: mais il s'tait bien gard
d'en approcher, car dans le dsert le sauvage et l'homme blanc taient
toujours d'implacables ennemis.

Le Forestier paraissait srieux; videmment il avait un grand poids sur
l'esprit.

Debout sur le rivage, si prs de l'eau que les lames venaient baigner
ses pieds. L'oeil rveur, la tte lgrement incline, il regardait
vaguement dans l'espace, d'un air absorb et mlancolique.

Parfois il poussait un profond soupir, rejetait d'une main  l'autre son
fusil sur lequel il s'appuyait, puis il se replongeait dans l'abme de
ses penses.

--Peuh! dit-il enfin, l'existence ne vaut pas une peau de castor moisie!
Depuis cette mauvaise journe o l'enseigne Christie et moi nous sommes
chapps du milieu des morts, j'ai march de solitude en dsert, de
regrets en ennuis... seul,... toujours seul!...--Quelquefois, par-ci
par-l, un Indien... un sauvage ce n'est pas un homme, a! vraiment, je
m'ennuie du lac, des bois, de la terre et de l'eau. Le ciel me plat
mieux; j'aime sa couleur bleue, ses petits nuages roses; quand je
regarde l-haut, j'y crois voir bien loin une bonne vieille figure qui
me sourit,... la bonne vieille figure de ma mre:... Dieu la bnisse!
Elle m'a bien soign, bien aim quand j'tais petit. Ah! si toutes les
femmes taient comme elle!--C'est un malheur pour moi d'avoir rencontr
cette fille sauvage, cette Mariami! Je voudrais bien ne l'avoir jamais
vue... je voudrais... Ah! je suis fou!

Et il se redressa avec impatience. Bientt ses mlancoliques penses lui
revinrent, il continua de rver tout haut.

--Chasser,... chasser,... servir d'espion aux Anglais, courir le dsert
comme un chat sauvage!... Rder sur le bord du lac ri comme un poisson
hors de l'eau!... Ce n'est pas une existence! Je vais  Presqu'le,...
plus rien! des cendres, des tisons noircis, des squelettes!... Je vais
au Dtroit..., la solitude, des murailles croules, des arbres morts,
tout mort!... voil ce que je rencontre!... Il n'y a plus moyen de vivre
dans ce pays.--Et, quelle sera la fin de tout a?... je marcherai, je
chasserai, je rderai dans le dsert, ayant faim, ayant soif, ayant
froid, seul, toujours seul, comme un loup qui a perdu sa piste; j'irai
ainsi, le long des bois, des lacs, des rivires, jusqu' ce que quelque
Peau-Rouge me surprenne et me tue... Bon! ce sera une fin!--Il pourra
m'arriver encore de voir mes cheveux blanchir les uns aprs les autres,
puis tomber comme cela arrive  l'ours grizzly quand il est vieux:
ensuite mes jambes s'useront, mon corps tremblera, mon oeil ne visera
plus juste, le gibier rira des balles de mon rifle; un jour, quelque
rdeur indien trouvera le vieux chasseur couch au pied d'un arbre, il
lui prendra son fusil et ses munitions; les btes fauves viendront
ensuite ronger sa chair; enfin les fourmis et les scarabes en feront un
squelette.--Voil ta fin, mon pauvre Basil!... et il n'y aura personne
pour relever ta tte quand elle tombera de faiblesse; personne pour
chasser les mouches qui viendront te manger vivant; personne pour donner
 ton corps une spulture chrtienne.--Tu as bien enseveli ta vieille
mre, tu lui as ferm les yeux, tu l'as embrasse au front avant de la
couvrir de terre!... Pour toi... il n'y aura personne!

Le Forestier baissa la tte; une larme amre roula sur ses joues
bronzes.

Alors, comme un nuage lointain, passrent devant sa pense les ombres
gracieuses et souriantes d'une jeune mre, d'un petit enfant qui lui
tendaient les bras...: de loin il apercevait le nid, le doux nid de la
famille,... le berceau suspendu  un rable, les premires fleurs
offertes  la fiance, le banc rustique o se prend le repos, o
s'changent les causeries du coeur, le foyer domestique avec ses joies,
ses sourires, ses souvenirs, ses esprances, son bonheur, sa paix
profonde!...

Un bruit furtif le rappela  la ralit; il saisit sa carabine  la hte
et jeta autour de lui un regard investigateur.

Rien n'apparaissait dans le bois ni sur le lac; seulement les
broussailles du rivage s'agitaient lgrement, comme si un tre vivant
se glissait inaperu sous leur impntrable abri.

--Quelque indien, encore! murmura-t-il en paulant son arme, prt 
faire feu; quelque damn Peau-Rouge cherchant  mal faire!...

De petites lames clapotantes annoncrent la prsence d'une barque:
effectivement, au bout de quelques secondes, un tout petit canot
dboucha d'un buisson, son lan le porta presque jusqu'aux pieds de
Veghte.

Ce dernier tressaillit jusqu'au fond de l'me en reconnaissant Mariami,
la charmante fille des Ottawas, debout sur la plage o elle avait saut
avec la lgret d'un oiseau.

Tous deux se regardrent un instant; lui, perdu, stupfait; elle,
souriante et rougissante.

--Je vous ai reconnu de loin, je me suis approche, dit-elle en fixant
ses yeux sur lui avec la gracieuse hardiesse de l'innocence.

--Vraiment! Vraiment!... vous tes une bonne fille: que Dieu vous
bnisse! assurment je m'attendais aussi bien  rencontrer dfunte ma
grand-mre qu' vous voir ici. O allez-vous?

--Au Dtroit.

Le Forestier chercha  la sonder d'un regard scrutateur: mille penses,
mille questions inquites se passrent dans son esprit: il ne put que
balbutier au hasard:

--O est Horace Johnson?

--Je n'en sais rien, rpondit ingnment la jeune fille; je ne l'aime
pas, c'est un mchant: j'ai toujours cherch  l'viter.

--Pourquoi cela? a-t-il cherch  vous faire du mal? Dans ce cas, vous
avez raison. Qu'est devenu Balkblalk, cette canaille d'Ottawa?

--Il est mort; on l'a tu  Presqu'le, dit l'Indienne avec une
expression douloureuse; c'tait mon pre.

--Ah! que me dites-vous l! pardonnez-moi ce que je viens de dire. Et...
ce Johnson... tait votre mari?

--Non certes! s'cria Mariami dont le beau et franc visage s'empourpra
d'une vive rougeur: mais il aurait ambitionn de l'tre. L'hiver
dernier, Balkblalk, irrit de ce que je n'y voulais pas consentir,
m'avait emmene bien loin dans les bois pour m'y laisser mourir: vous
m'avez sauve.

Ces dernires paroles avaient une expression de reconnaissance et de
nave amiti. Veghte eut envie de pleurer et de sourire tout  la fois.

--Canaille de Balkblalk! grommela-t-il.

Puis reprenant la conversation:

--Pourquoi avez-vous disparu cette nuit-l?

--Pour fuir cet homme. Mon pre avait eu du regret de m'avoir
abandonne; il m'avait fait un signal, je suis alle le rejoindre. Si
vous n'aviez pas t avec Johnson, Balkblalk vous aurait tu.

--Oui! reprit ngligemment Basil, je sais qu'il ne m'a jamais aim; je
le lui rendais bien, du reste. Maintenant, jeune fille, je dsire une
rponse de vous.

Elle attacha sur lui ses grands yeux noirs, attendant la question.

--Ce Johnson tait-il ou n'tait-il pas un tratre?

En parlant ainsi Basil avait le regard tincelant, la voix sifflante; la
jeune fille, effraye, lui rpondit en hsitant:

--Les Indiens l'avaient excit  cela, les Franais aussi... mais on le
ne tenait pas en grande estime.

--Oui! poursuivit le Forestier se parlant  lui-mme; c'tait le
blaireau puant qui coupe la racine de l'arbre qui l'a nourri... Je l'ai
vu  l'attaque de Presqu'le! il a sur les mains, sur le front, le sang
de ses frres... Je le maudis, c'est un Can!

La jeune Indienne contemplait avec une admiration ingnue qu'elle ne
cherchait pas  cacher le loyal visage du forestier tout illumin de sa
gnreuse colre.

Elle garda respectueusement le silence, comme une squaw doit le faire en
prsence d'un grand guerrier.

--Et vous! reprit Veghte d'une voie radoucie; qu'tes-vous devenue
depuis la chute du fort?

--Mon pre ayant t tu, je suis partie pour le Canada, afin de ne plus
rencontrer _ce visage ple_.

--Il vous a poursuivie, je parie?...

--Oh! il a longtemps march sur ma piste, comme sur celle du gibier qui
doit mourir... fit l'Indienne avec un tressaillement significatif.--Mais
il l'a perdue.

--Alors, vous vivez maintenant au Canada?

--Oui, c'est l que je suis ne: je vais au Dtroit visiter une famille
de Faces-Ples qui sont mes amis; ensuite je retournerai dans ma tribu
pour ne plus la quitter.

Basil la contempla pendant quelques secondes avec une tendresse
profonde; il voulut parler mais ne put trouver que cette phrase:

--Vous parlez l'Anglais mieux que moi, assurment.

--C'est que je suis alle souvent aux missions et aux settlements. Il
n'y a eu qu'un seul moment o je l'ai oubli, ajouta-t-elle avec un
sourire, c'est la premire fois que je vous ai rencontr.

Un nouveau silence plus embarrassant recommena: tout  coup Basil prit
un parti dsespr, et d'une voix tremblante il demanda  la jeune
fille:

--Avez-vous de l'affection pour moi, Mariami?

--Oui; rpliqua l'Indienne sans hsiter; et son visage devint rouge
comme une grenade en fleur, puis une pleur subite se rpandit sur ses
traits.

--Nous sommes de races diffrentes.--Voudriez-vous tre la femme d'un
homme blanc... d'un homme qui vous aime bien?

Elle tressaillit et recula d'un pas; sa pleur augmenta encore, elle ne
put que bgayer ces mots.

--Je ne serai jamais la femme de personne, car je ne suis pas digne de
l'amour et du wigwam d'un homme blanc, moi qui ne suis qu'une pauvre
Indienne.

--Ne parlez pas ainsi! s'cria le Forestier; vous tes digne de tout ce
que peut mriter une femme... Me voulez-vous pour mari?

L'Indienne, sans rpondre, agita ngativement la tte, et se dtourna
pour cacher des larmes qui tremblaient comme des perles au bout de ses
longs cils velouts.

Veghte lui tendait sa main loyale et dvoue: la jeune fille s'inclina
sur elle, l'effleura respectueusement de ses lvres, et bondit dans son
canot.

Les lames se ridaient sous ses rames agiles et elle tait loin dj
avant que Basil ft revenu  la ralit.

Longtemps il suivit des yeux la gracieuse apparition qui fuyait, berce
par les vagues. Quand il l'eut perdue de vue:

--Les femmes sont d'tranges choses! murmura-t-il d'une voix semblable 
un souffle...

                   *       *       *       *       *

Nanmoins quelques semaines plus tard, le R. P. Chapesman, suprieur de
la mission du Dtroit, bnissait un heureux, un bien heureux mariage:
celui de Veghte avec Mariami.


FIN




TABLE DES MATIRES


  Chapitres.                                    Pages.
     I.--L'Hospitalit au dsert                     5
    II.--Un cri de mort                             19
   III.--Dcouverte trange                         36
    IV.--Problme insoluble                         52
     V.--Trahison                                   70
    VI.--claircissement.--Sinistres nouvelles      90
   VII.--Rsurrection d'un vivant                  110
  VIII.--Hasards de l'eau et de la nuit            128
    IX.--Captur!                                  146
     X.--vasion                                   172
    XI.--Rvlations                               190
   XII.--Le dernier jour                           208
  PILOGUE.                                        220


F. Aureau.--Imprimerie de Lagny





End of the Project Gutenberg EBook of Les Forestiers du Michigan, by 
Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FORESTIERS DU MICHIGAN ***

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