The Project Gutenberg EBook of Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 1/4, by 
Reinhart Dozy

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Title: Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 1/4
       jusqu'a la conqute de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Author: Reinhart Dozy

Release Date: May 8, 2012 [EBook #39654]
[Last updated: June 16, 2012]

Language: French

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HISTOIRE

DES

MUSULMANS D'ESPAGNE

                Se vend:

     Paris    chez  =B. Duprat=,

     Madrid        =C. Bailly-Baillire=,

     Londres       =Williams et Norgate=,

     Leipzig       =T. O. Weigel=.


     Vu les traits internationaux relatifs  la proprit littraire,
     l'diteur de cet ouvrage se rserve le droit de reproduction et de
     traduction. Il poursuivra toutes les contrefaons faites au mpris
     de ses droits.

     E. J. BRILL.




HISTOIRE

DES

MUSULMANS D'ESPAGNE

JUSQU'A LA CONQUTE DE L'ANDALOUSIE
PAR LES ALMORAVIDES
(711--1110)

PAR

R. DOZY

Commandeur de l'ordre de Charles III d'Espagne, membre correspondant
de l'acadmie d'histoire de Madrid, associ tranger de la Soc. asiat.
de Paris, professeur d'histoire  l'universit de Leyde, etc.

TOME PREMIER

LEYDE
E. J. BRILL
Imprimeur de l'Universit

1861




AVERTISSEMENT


L'histoire d'Espagne, et particulirement celle des Maures, a t
pendant vingt ans l'tude de mon choix, ma proccupation de toutes les
heures, et avant de commencer le livre que je publie aujourd'hui, une
partie de ma vie s'est passe  en rassembler les matriaux qui taient
pars dans presque toutes les bibliothques de l'Europe,  les examiner,
 les comparer,  en publier un grand nombre. Toutefois je ne livre
cette Histoire au public qu'avec une extrme dfiance. Le sujet que j'ai
choisi est nouveau, car, comme j'ai tch de le dmontrer ailleurs[1],
les livres qui en traitent ne sont d'aucune utilit; ils ont pour base
le travail de Conde, c'est--dire le travail d'un homme qui avait peu de
matriaux  sa disposition; qui, faute de connaissances grammaticales,
n'tait pas  mme de comprendre ceux qu'il avait, et qui manquait
absolument de sens historique. Il ne s'agissait donc pas de rtablir 
et l quelques faits dfigurs par mes devanciers, ou de produire
quelques circonstances nouvelles, mais de reprendre les choses par la
racine, de faire vivre pour la premire fois dans l'histoire les
musulmans d'Espagne; et si la nouveaut de la matire forme un de ses
attraits, elle est en mme temps la cause de toutes sortes de
difficults.

Je crois avoir eu  ma disposition presque tous les ouvrages manuscrits,
relatifs  l'histoire des Maures, qui se trouvent en Europe, et j'ai
tudi mon sujet sous toutes ses faces; cependant, comme je ne m'tais
pas propos d'crire une oeuvre de science sche et svre, destine 
telle ou telle classe de lecteurs, je me suis bien gard de rapporter
tous les faits qui sont venus  ma connaissance. Voulant satisfaire,
autant qu'il tait en moi, aux rgles du bon got et de la composition
historique, qui commandent de mettre en vidence un certain ordre de
faits, dont les autres sont l'accessoire et l'entourage, j'ai souvent
t oblig de condenser en peu de lignes le rsultat de plusieurs
semaines d'tudes, et mme de passer sous silence des choses qui, bien
qu'elles ne fussent pas sans intrt sous un certain point de vue, ne
cadraient pas avec le plan de mon travail. En revanche, je me suis
efforc de prsenter dans le plus grand dtail les circonstances qui me
semblaient caractriser le mieux les poques que je traitais, et je n'ai
pas craint d'entremler parfois aux drames de la vie publique les faits
intimes; car je suis de ceux qui pensent que souvent on oublie trop ces
couleurs passagres, ces accessoires curieux, ces minuties de moeurs
sans lesquelles la grande histoire est ple et sans saveur. La mthode
de l'cole qui s'attache moins  mettre en relief les individus que les
ides qu'ils reprsentent, et qui ne voit dans les questions que les
aspects gnraux, ne conviendrait pas, je crois, au sujet que j'ai
choisi.

D'un autre ct, quoique je n'aie rien pargn pour donner  cette
histoire le degr de certitude et de ralit auquel je m'tais propos
de l'amener, j'ai pens qu'il fallait dguiser l'rudition au profit du
mouvement et de la clart du rcit, et ne pas multiplier inutilement les
notes, les textes, les citations. Dans un travail de ce genre, les
rsultats seuls devaient trouver place, dgags de l'appareil
scientifique qui a servi  les obtenir. Seulement j'ai eu soin
d'indiquer toujours les sources auxquelles j'ai puis.

Je tiens  constater que certaines parties de ce livre sont antrieures
 quelques publications de ces dernires annes. Ainsi les premiers
chapitres de mon premier livre taient crits avant que mon savant et
excellent ami, M. Renan, publit, dans la Revue des deux mondes, son bel
article sur Mahomet et les origines de l'islamisme, de sorte que, si
nous sommes souvent arrivs aux mmes rsultats, nous les avons obtenus
l'un indpendamment de l'autre.

Il me reste  remplir un agrable devoir: c'est de remercier mes amis,
et particulirement MM. Mohl, Wright, Defrmery, Tornberg, Calderon,
Simonet, de Slane et Dugat, soit pour les manuscrits qu'ils ont eu la
bont de me prter, soit pour les extraits et les collations qu'ils
m'ont fournis de la faon la plus aimable et la plus bienveillante.

Leyde, fvrier 1861.




LIVRE PREMIER

LES GUERRES CIVILES




LIVRE PREMIER

LES GUERRES CIVILES




I.


Pendant que l'Europe marche depuis des sicles dans la voie du progrs
et du dveloppement, l'immobilit est le caractre distinctif des
innombrables peuplades qui parcourent avec leurs tentes et leurs
troupeaux les vastes et arides dserts de l'Arabie. Ce qu'elles sont
aujourd'hui, elles l'taient hier, elles le seront demain; chez elles
rien ne change, rien ne se modifie; les Bdouins de nos jours conservent
encore dans toute sa puret l'esprit qui animait leurs anctres au temps
de Mahomet, et les meilleurs commentaires sur l'histoire et la posie
des Arabes paens, ce sont les notices que donnent les voyageurs
modernes sur les moeurs, les coutumes et la manire de penser des
Bdouins, au milieu desquels ils ont vcu.

Pourtant ce peuple ne manque ni de l'intelligence ni de l'nergie
ncessaires pour tendre et amliorer sa condition, si tel tait son
dsir. S'il ne marche pas, s'il reste tranger  l'ide du progrs,
c'est que, indiffrent au bien-tre et aux jouissances matrielles que
procure la civilisation, il ne veut pas changer son sort contre un
autre. Dans son orgueil le Bdouin se considre comme le type le plus
parfait de la cration, mprise les autres peuples parce qu'ils ne lui
ressemblent pas, et se croit infiniment plus heureux que l'homme
civilis. Chaque condition a ses inconvnients et ses avantages; mais la
fiert des Bdouins s'explique et se comprend sans peine. Guids, non
par des principes philosophiques, mais pour ainsi dire par l'instinct,
ils ont ralis de prime abord la noble devise de la rvolution
franaise: la libert, l'galit, la fraternit.

Le Bdouin est l'homme le plus libre de la terre. Je ne reconnais point
d'autre matre que celui de l'univers, dit-il. La libert dont il jouit
est si grande, si illimite, que, compares avec elle, nos doctrines
librales les plus avances semblent des prceptes de despotisme. Dans
nos socits un gouvernement est un mal ncessaire, invitable, un mal
qui est la condition du bien: les Bdouins s'en passent. Chaque tribu,
il est vrai, a son chef choisi par elle; mais ce chef ne possde qu'une
certaine influence; on le respecte, on coute ses conseils, surtout s'il
a le don de la parole, mais il n'a nullement le droit de donner des
ordres. Au lieu de toucher un traitement, il est tenu et forc mme,
par l'opinion publique, de fournir  la subsistance des pauvres, de
distribuer entre ses amis les prsents qu'il reoit, d'offrir aux
trangers une hospitalit plus somptueuse qu'un autre membre de la tribu
ne pourrait le faire. Dans toute circonstance il est tenu de consulter
le conseil de la tribu, qui se compose des chefs des diffrentes
familles. Sans l'assentiment de cette assemble, il ne peut ni dclarer
la guerre, ni conclure la paix, ni mme lever le camp[2]. Quand une
tribu dcerne le titre de chef  l'un de ses membres, ce n'est souvent
qu'un hommage sans consquence; elle lui donne par l un tmoignage
public de son estime; elle reconnat solennellement en lui l'homme le
plus capable, le plus brave, le plus gnreux, le plus dvou aux
intrts de la communaut. Nous n'accordons cette dignit  personne,
disait un ancien Arabe,  moins qu'il nous ait donn tout ce qu'il
possde; qu'il nous ait permis de fouler aux pieds tout ce qui lui est
cher, tout ce qu'il aime  voir honor, et qu'il nous ait rendu des
services comme en rend un esclave[3]. Mais l'autorit de ce chef est
souvent si minime que l'on s'en aperoit  peine. Quelqu'un ayant
demand  Arba, contemporain de Mahomet, de quelle manire il tait
devenu le chef de sa tribu, Arba nia d'abord qu'il le ft. L'autre
ayant insist, Arba rpondit  la fin: Si des malheurs avaient frapp
mes contribules, je leur donnais de l'argent; si quelqu'un d'entre eux
avait fait une tourderie, je payais pour lui l'amende; et j'ai tabli
mon autorit en m'appuyant sur les hommes les plus doux de la tribu.
Celui de mes compagnons qui ne peut en faire autant, est moins considr
que moi; celui qui le peut est mon gal, et celui qui me surpasse est
plus estim que moi[4]. En effet, dans ce temps-l comme aujourd'hui,
on dposait le chef, s'il ne savait pas soutenir son rang et s'il y
avait dans la tribu un homme plus gnreux et plus brave que lui[5].

L'galit, bien qu'elle ne soit pas complte dans le Dsert, y est
cependant plus grande qu'ailleurs. Les Bdouins n'admettent ni
l'ingalit dans les relations sociales, car tous vivent de la mme
manire, portent les mmes vtements et prennent la mme nourriture, ni
l'aristocratie de fortune, car la richesse n'est pas  leurs yeux un
titre  l'estime publique[6]. Mpriser l'argent et vivre au jour le jour
de butin conquis par sa valeur, aprs avoir rpandu son patrimoine en
bienfaits, tel est l'idal du chevalier arabe[7]. Ce ddain de la
richesse est sans doute une preuve de grandeur d'me et de vritable
philosophie; cependant il ne faut pas perdre de vue que la richesse ne
peut avoir pour les Bdouins la mme valeur que pour les autres peuples,
puisque chez eux elle est extrmement prcaire et se dplace avec une
tonnante facilit. La richesse vient le matin et s'en va le soir, a
dit un pote arabe, et dans le Dsert cela est strictement vrai.
Etranger  l'agriculture et ne possdant pas un pouce de terrain, le
Bdouin n'a d'autre richesse que ses chameaux et ses chevaux; mais c'est
une possession sur laquelle il ne peut pas compter un seul instant.
Quand une tribu ennemie attaque la sienne et lui enlve tout ce qu'il
possde, comme cela arrive journellement, celui qui, hier encore, tait
riche, se trouve rduit tout  coup  la dtresse[8]. Demain il prendra
sa revanche et redeviendra riche.

Cependant l'galit complte ne peut exister que dans l'tat de nature,
et l'tat de nature n'est autre chose qu'une abstraction. Jusqu' un
certain point les Bdouins sont gaux entre eux; mais d'abord leurs
principes galitaires ne s'tendent nullement  tout le genre humain;
ils s'estiment bien suprieurs, non-seulement  leurs esclaves et aux
artisans qui gagnent leur pain en travaillant dans leurs camps, mais
encore  tous les hommes d'une autre race; ils ont la prtention d'avoir
t ptris d'un autre limon que toutes les autres cratures humaines.
Puis les ingalits naturelles entranent des distinctions sociales, et
si la richesse ne donne au Bdouin aucune considration, aucune
importance, la gnrosit, l'hospitalit, la bravoure, le talent
potique et le don de la parole lui en donnent d'autant plus. Les
hommes se partagent en deux classes, a dit Htim; les mes basses se
plaisent  amasser de l'argent; les mes leves recherchent la gloire
que procure la gnrosit[9]. Les nobles du dsert, _les rois des
Arabes_, comme disait le calife Omar[10], ce sont les orateurs et les
potes, ce sont tous ceux qui pratiquent les vertus bdouines; les
roturiers, ce sont les hommes borns ou mchants qui ne les pratiquent
pas. Au reste, les Bdouins n'ont jamais connu ni privilges ni titres,
 moins que l'on ne considre comme tel le surnom de _Parfait_, que l'on
donnait anciennement  celui qui joignait au talent de la posie la
bravoure, la libralit, la connaissance de l'criture, l'habilet 
nager et  tirer de l'arc[11].

La noblesse d'origine, qui, bien comprise, impose de grands devoirs et
rend les gnrations solidaires les unes des autres, existe aussi chez
les Bdouins. La masse, pleine de vnration pour la mmoire des grands
hommes, auxquels elle rend une sorte de culte, entoure leurs descendants
de son estime et de son affection, pourvu que ceux-ci, s'ils n'ont pas
reu du ciel les mmes dons que leurs aeux, conservent au moins dans
leur me le respect et l'amour des hauts faits, des talents et de la
vertu. Avant l'islamisme on considrait comme fort noble celui qui tait
lui-mme le chef de sa tribu, et dont le pre, l'aeul et le bisaeul
avaient rempli successivement le mme emploi[12]. Rien de plus naturel.
Puisque l'on ne donnait le titre de chef qu' l'homme le plus distingu,
on tait autoris  croire que les vertus bdouines taient hrditaires
dans une famille qui, pendant quatre gnrations, avait t  la tte de
la tribu.

Dans une tribu tous les Bdouins sont frres. C'est le nom qu'ils se
donnent entre eux quand ils sont du mme ge. Si c'est un vieillard qui
parle  un jeune homme, il l'appelle: fils de mon frre. Un de ses
_frres_ est-il rduit  la mendicit et vient-il implorer son secours,
le Bdouin gorgera, s'il le faut, son dernier mouton pour le nourrir;
son _frre_ a-t-il essuy un affront de la part d'un homme d'une autre
tribu, il ressentira cet affront comme une injure personnelle, et n'aura
point de repos qu'il n'en ait tir vengeance. Rien ne saurait donner une
ide assez nette, assez vive, de cette _aaba_, comme il l'appelle, de
cet attachement profond, illimit, inbranlable, que l'Arabe ressent
pour ses contribules, de ce dvoment absolu aux intrts,  la
prosprit,  la gloire,  l'honneur de la communaut qui l'a vu natre
et qui le verra mourir. Ce n'est point un sentiment comme notre
patriotisme, sentiment qui paratrait au fougueux Bdouin d'une tideur
extrme; c'est une passion violente et terrible; c'est en mme temps le
premier, le plus sacr des devoirs, c'est la vritable religion du
Dsert. Pour sa tribu l'Arabe est toujours prt  tous les sacrifices;
pour elle il risquera  chaque instant sa vie dans ces entreprises
hasardeuses o la foi et l'enthousiasme peuvent seuls accomplir des
miracles; pour elle il se battra jusqu' ce que son corps broy sous les
pieds n'ait plus figure humaine.... Aimez votre tribu, a dit un pote,
car vous tes attach  elle par des liens plus forts que ceux qui
existent entre le mari et la femme[13]....

Voil de quelle manire le Bdouin comprend la libert, l'galit et la
fraternit. Ces biens lui suffisent; il n'en dsire, il n'en imagine pas
d'autres; il est content de son sort[14]. L'Europe n'est plus jamais
contente du sien, ou ne l'est que pour un jour. Notre activit
fivreuse, notre soif d'amliorations politiques et sociales, nos
efforts incessants pour arriver  un tat meilleur, ne sont-ce pas, au
fond, les symptmes et l'aveu implicite de l'ennui et du malaise qui,
chez nous, rongent et dvorent la socit? L'ide du progrs, prconise
jusqu' satit dans les chaires et  la tribune, c'est l'ide
fondamentale des socits modernes; mais est-ce que l'on parle sans
cesse de changements et d'amliorations, quand on se trouve dans une
situation normale, quand on se sent heureux? Cherchant toujours le
bonheur sans le trouver, dtruisant aujourd'hui ce que nous avons bti
hier, marchant d'illusion en illusion et de mcompte en mcompte, nous
finissons par dsesprer de la terre; nous nous crions dans nos moments
d'abattement et de faiblesse que l'homme a une autre destine que les
Etats, et nous aspirons  des biens inconnus dans un monde invisible....
Parfaitement calme et fort, le Bdouin ne connat pas ces vagues et
maladives aspirations vers un avenir meilleur; son esprit gai, expansif,
insouciant, serein comme son ciel, ne comprendrait rien  nos soucis, 
nos douleurs,  nos confuses esprances. De notre ct, avec notre
ambition illimite dans la pense, dans les dsirs, dans le mouvement de
l'imagination, cette vie calme du Dsert nous semblerait insupportable
par sa monotonie et son uniformit, et nous prfrerions bientt notre
surexcitation habituelle, nos misres, nos souffrances, nos socits
troubles et notre civilisation en travail  tous les avantages que
possdent les Bdouins dans leur immuable srnit.

C'est qu'il existe entre eux et nous une diffrence norme. Nous sommes
trop riches d'imagination pour goter le repos de l'esprit; mais c'est
aussi  l'imagination que nous devons notre progrs, c'est elle qui nous
a donn notre supriorit relative. L o elle manque, le progrs est
impossible: quand on veut perfectionner la vie civile et dvelopper les
relations des hommes entre eux, il faut avoir prsente  l'esprit
l'image d'une socit plus parfaite que celle qui existe. Or les Arabes,
en dpit d'un prjug accrdit, n'ont que fort peu d'imagination. Ils
ont le sang plus imptueux, plus bouillant que nous, ils ont des
passions plus fougueuses, mais c'est en mme temps le peuple le moins
inventif du monde. Pour s'en convaincre on n'a qu' examiner leur
religion et leur littrature. Avant qu'ils fussent devenus musulmans,
ils avaient leurs dieux, reprsentants des corps clestes; mais jamais
ils n'ont eu de mythologie, comme les Indiens, les Grecs, les
Scandinaves. Leurs dieux n'avaient point de pass, point d'histoire, et
personne n'a song  leur en composer une. Quant  la religion prche
par Mahomet, simple monothisme auquel sont venues se joindre quelques
institutions, quelques crmonies empruntes au judasme et  l'ancien
culte paen, c'est sans contredit de toutes les religions positives la
plus simple et la plus dnue de mystres; la plus raisonnable et la
plus pure, diraient ceux qui excluent le surnaturel autant que
possible, et qui bannissent du culte les dmonstrations extrieures et
les arts plastiques. Dans la littrature, mme absence d'invention, mme
prdilection pour le rel et le positif. Les autres peuples ont produit
des popes o le surnaturel joue un grand rle. La littrature arabe
n'a point d'pope; elle n'a mme pas de posie narrative; exclusivement
lyrique et descriptive, cette posie n'a jamais exprim autre chose que
le ct potique de la ralit. Les potes arabes dcrivent ce qu'ils
voyent et ce qu'ils prouvent; mais ils n'inventent rien, et si parfois
ils se permettent de le faire, leurs compatriotes, au lieu de leur en
savoir gr, les traitent tout crment de menteurs. L'aspiration vers
l'infini, vers l'idal, leur est inconnue, et ce qui, dj dans les
temps les plus reculs, importe le plus  leurs yeux, c'est la justesse
et l'lgance de l'expression, c'est le ct technique de la posie[15].
L'invention est si rare dans leur littrature, que, lorsqu'un y
rencontre un pome ou un conte fantastique, on peut presque toujours
affirmer d'avance, sans craindre de se tromper, qu'une telle production
n'est pas d'origine arabe, que c'est une traduction. Ainsi, dans les
Mille et une nuits, tous les contes de fes, ces gracieuses productions
d'une imagination frache et riante qui ont charm notre adolescence,
sont d'origine persane ou indienne; dans cet immense recueil les seuls
rcits vraiment arabes, ce sont les tableaux de moeurs, les anecdotes
empruntes  la vie relle. Enfin, lorsque les Arabes, tablis dans
d'immenses provinces conquises  la pointe du sabre, se sont occups de
matires scientifiques, ils ont montr la mme absence de puissance
cratrice. Ils ont traduit et comment les ouvrages des anciens; ils ont
enrichi certaines spcialits par des observations patientes, exactes,
minutieuses; mais ils n'ont rien invent, on ne leur doit aucune ide
grande et fconde.

Il existe ainsi entre les Arabes et nous des diffrences fondamentales.
Peut-tre ont-ils plus d'lvation dans le caractre, plus de vritable
grandeur d'me, et un sentiment plus vif de la dignit humaine; mais ils
ne portent pas en eux le germe du dveloppement et du progrs, et, avec
leur besoin passionn d'indpendance personnelle, avec leur manque
absolu d'esprit politique, ils semblent incapables de se plier aux lois
de la socit. Ils l'ont essay, toutefois: arrachs par un prophte 
leurs dserts et lancs par lui  la conqute du monde, ils l'ont rempli
du bruit de leurs exploits; enrichis par les dpouilles de vingt
provinces, ils ont appris  connatre les jouissances du luxe; par suite
du contact avec les peuples qu'ils avaient vaincus, ils ont cultiv les
sciences, et ils se sont civiliss autant que cela leur tait possible.
Cependant, mme aprs Mahomet, une priode assez longue s'est coule
avant qu'ils perdissent leur caractre national. Quand ils arrivrent en
Espagne, ils taient encore les vrais fils du Dsert, et il tait dans
la nature des choses que, sur les bords du Tage ou du Guadalquivir, ils
ne songeassent d'abord qu' poursuivre les luttes de tribu  tribu, de
peuplade  peuplade, commences en Arabie, en Syrie, en Afrique. Ce sont
ces guerres qui doivent nous occuper d'abord, et pour les bien
comprendre il nous faut remonter jusqu' Mahomet.




II.


Une infinit de tribus, les unes sdentaires, le plus grand nombre
constamment nomades, sans communaut d'intrts, sans centre commun,
ordinairement en guerre les unes avec les autres, voil l'Arabie au
temps de Mahomet.

Si la bravoure suffisait pour rendre un peuple invincible, les Arabes
l'auraient t. Nulle part l'esprit guerrier n'tait plus gnral. Sans
la guerre point de butin, et c'est le butin surtout qui fait vivre les
Bdouins[16]. Et puis c'tait pour eux un bonheur enivrant que de manier
la lance brune et flexible, ou la lame tincelante; de fendre les crnes
ou de trancher les cols  leurs adversaires; d'craser la tribu ennemie,
_comme la pierre crase le bl_; d'immoler des victimes, _non de celles
dont l'offrande plat au ciel_[17]. La bravoure dans les combats,
c'tait le meilleur titre aux loges des potes et  l'amour des
femmes. Celles-ci avaient pris quelque chose de l'esprit martial de
leurs frres et de leurs poux. Marchant  l'arrire-garde, elles
soignaient les blesss, et encourageaient les guerriers en rcitant des
vers empreints d'une sauvage nergie. Courage, disaient-elles alors,
courage, dfenseurs des femmes! Frappez du tranchant de vos glaives!...
Nous sommes les filles de l'toile du matin; nos pieds foulent des
coussins moelleux; nos cols sont orns de perles, nos cheveux parfums
de musc. Les braves qui font face  l'ennemi, nous les pressons dans nos
bras; les lches qui fuient, nous les dlaissons, et nous leur refusons
notre amour[18].

Cependant un observateur attentif aurait pu s'apercevoir aisment de
l'extrme faiblesse de cette contre; faiblesse qui provenait du manque
absolu d'unit et de la rivalit permanente des diverses tribus.
L'Arabie aurait t infailliblement subjugue par un conqurant
tranger, si elle n'et t trop pauvre pour mriter la peine d'tre
conquise. Que trouve-t-on chez vous? disait le roi de Perse  un prince
arabe qui lui demandait des soldats et lui offrait la possession d'une
grande province. Que trouve-t-on chez vous? Des brebis, des chameaux. Je
ne veux pas, pour si peu de chose, aventurer dans vos dserts une arme
persane.

A la fin, cependant, l'Arabie fut conquise; mais elle le fut par un
Arabe, par un homme extraordinaire, par Mahomet.

Peut-tre l'Envoy de Dieu, comme il s'appelait, n'tait-il pas
suprieur  ses contemporains; mais ce qui est certain, c'est qu'il ne
leur ressemblait pas. D'une constitution dlicate, impressionnable et
extrmement nerveuse, constitution qu'il avait hrite de sa mre; dou
d'une sensibilit exagre et maladive; mlancolique, silencieux, aimant
les promenades sans fin et les longues rveries du soir dans les valles
les plus solitaires, toujours tourment par une inquitude vague,
pleurant et sanglotant comme une femme quand il tait indispos, sujet 
des attaques d'pilepsie, manquant de courage sur le champ de bataille,
son caractre formait un bizarre contraste avec celui des Arabes, ces
hommes robustes, nergiques et belliqueux, qui ne comprenaient rien  la
rverie et regardaient comme une faiblesse honteuse qu'un homme pleurt,
ft-ce mme sur la perte des objets de sa plus tendre affection. En
outre, Mahomet avait plus d'imagination que ses compatriotes, et il
avait l'me profondment pieuse. Avant que des rves d'ambition mondaine
vinssent altrer la puret primitive de son coeur, la religion tait
tout pour lui; elle absorbait toutes ses penses, toutes les facults de
son esprit. C'tait par l surtout qu'il se distinguait de la masse.

Il en est des peuples comme des individus: les uns sont essentiellement
religieux, les autres ne le sont pas. Chez certaines personnes la
religion est le fond de leur tre, si bien que, lorsque leur raison se
rvolte contre les croyances dans lesquelles elles sont nes, elles se
crent un systme philosophique bien plus incomprhensible, bien plus
mystrieux, que ces croyances mmes. Des peuples entiers vivent ainsi
pour la religion et par elle; elle est leur unique consolation et leur
unique espoir. L'Arabe, au contraire, n'est pas religieux de sa nature,
et, sous ce rapport, il y a entre lui et les autres peuples qui ont
adopt l'islamisme, une norme diffrence. Il ne faut pas s'en tonner.
Considre dans sa source, la religion a plus de prise sur l'imagination
que sur l'esprit, et chez l'Arabe, comme nous l'avons remarqu, ce n'est
pas l'imagination qui prdomine. Voyez les Bdouins d'aujourd'hui!
Quoique musulmans de nom, ils se soucient mdiocrement des prceptes de
l'islamisme; au lieu de prier cinq fois par jour, comme la religion le
leur ordonne, ils ne prient jamais[19]. Le voyageur europen qui les a
connus le mieux, atteste que c'est le peuple le plus tolrant de
l'Asie[20]. Leur tolrance date de loin, car un peuple aussi jaloux de
sa libert admet difficilement la tyrannie en matire de foi. Au IV^e
sicle, Marthad, roi du Ymen, avait coutume de dire: Je rgne sur les
corps, et non sur les opinions. J'exige de mes sujets qu'ils obissent 
mon gouvernement; quant  leurs doctrines, c'est au Dieu crateur  les
juger[21]. L'empereur Frdric II n'et pas dit mieux. Cette tolrance,
du reste, tenait de prs  l'indiffrence, au scepticisme. Le fils et
successeur de Marthad avait profess d'abord le judasme, puis le
christianisme, et finit par flotter incertain entre ces deux
religions[22].

Au temps de Mahomet, trois religions se partageaient l'Arabie: celle de
Mose, celle du Christ, et le polythisme. Les tribus juives taient les
seules peut-tre qui fussent sincrement attaches  leur culte, les
seules aussi qui fussent intolrantes. Les perscutions sont rares dans
l'ancienne histoire de l'Arabie, mais ce sont ordinairement des juifs
qui s'en sont rendus coupables. Le christianisme ne comptait pas
beaucoup d'adeptes, et ceux qui le professaient n'en avaient qu'une
connaissance trs-superficielle. Le calife Al n'exagrait pas trop
quand il disait en parlant d'une tribu parmi laquelle cette religion
avait cependant jet le plus de racines: Les Taghlib ne sont pas
chrtiens; ils n'ont emprunt au christianisme que la coutume de boire
du vin[23]. Le fait est que cette religion renfermait trop de mystres
et de miracles pour plaire  ce peuple positif et railleur. Les vques
qui, vers l'an 513, voulurent convertir Mondhir III, roi de Hra, en
firent l'preuve. Quand le roi les eut couts attentivement, un de ses
officiers vint lui dire un mot  l'oreille. Tout  coup Mondhir tombe
dans une profonde tristesse, et comme les prlats lui en demandent
respectueusement la cause: Hlas! leur dit-il; quelle nouvelle
funeste!... J'apprends que l'archange Michel vient de mourir!--Mais non,
prince, on vous trompe; un ange est immortel.--Eh quoi! vous voulez bien
me persuader que Dieu mme a subi la mort[24].

Les idoltres, enfin, qui formaient la majeure partie de la nation, qui
avaient des divinits particulires  chaque tribu et presque  chaque
famille, et qui admettaient un Dieu suprme, Allh, auprs duquel les
autres divinits taient des intercesseurs,--les idoltres avaient un
certain respect pour leurs devins et pour leurs idoles; cependant ils
massacraient les devins si leurs prdictions ne s'accomplissaient pas ou
s'ils s'avisaient de les dnoncer, trompaient les idoles en leur
sacrifiant une gazelle quand ils leur avaient promis une brebis, et les
injuriaient s'ils ne rpondaient pas  leurs dsirs,  leurs esprances.
Quand Amrolcais se mit en marche pour aller venger la mort de son pre
sur les Beni-Asad, il s'arrta dans le temple de l'idole Dhou-'l-Kholosa
pour consulter le sort au moyen de trois flches, appeles _l'ordre_,
_la dfense_, _l'attente_. Ayant tir _la dfense_, il recommena. _La
dfense_ sortit trois fois de suite. Alors, brisant les flches et
jetant les morceaux  la tte de l'idole: Misrable! s'cria-t-il; si
c'tait ton pre qui et t tu, tu ne dfendrais pas d'aller le
venger!

En gnral la religion, quelle qu'elle ft, tenait peu de place dans la
vie de l'Arabe, absorb par les intrts de cette terre, par les
combats, le vin, le jeu et l'amour. Jouissons du prsent, disaient les
potes, car bientt la mort nous atteindra[25], et telle tait en
ralit la devise des Bdouins. Ces mmes hommes qui s'enthousiasmaient
si facilement pour une noble action ou un beau pome, restaient
d'ordinaire indiffrents et froids quand on leur parlait religion. Aussi
leurs potes, fidles interprtes des sentiments de la nation, n'en
parlent-ils presque jamais. Ecoutons Tarafa! Ds le matin, quand tu te
prsenteras, dit-il, je t'offrirai une coupe pleine de vin; et,
aurais-tu dj savour cette liqueur  longs traits, n'importe, tu
recommenceras avec moi. Les compagnons de mes plaisirs sont de nobles
jeunes gens, dont les visages brillent comme des toiles. Chaque soir,
une chanteuse, pare d'une robe raye et d'une tunique couleur de
safran, vient embellir notre socit. Son vtement est ouvert sur sa
gorge. Elle laisse les mains amoureuses se promener librement sur ses
appas.... Je me suis livr au vin et aux plaisirs; j'ai vendu ce que je
possdais; j'ai dissip les biens que j'avais acquis moi-mme et ceux
dont j'avais hrit. Censeur qui blmes ma passion pour les plaisirs et
les combats, as-tu le moyen de me rendre immortel? Si ta sagesse ne peut
loigner de moi l'instant fatal, laisse-moi donc prodiguer tout pour
jouir, avant que le trpas m'atteigne. L'homme qui a des inclinations
gnreuses s'abreuve  longs traits pendant sa vie. Demain, censeur
rigide, quand nous mourrons l'un et autre, nous verrons qui de nous deux
sera consum d'une soif ardente.

Un petit nombre de faits avait prouv, cependant, que les Arabes, et
surtout les Arabes sdentaires, n'taient pas inaccessibles 
l'enthousiasme religieux. C'est ainsi que les vingt mille chrtiens de
la ville de Nedjrn, ayant  choisir entre le bcher et le judasme,
avaient mieux aim prir dans les flammes que d'abjurer leur foi. Mais
le zle tait l'exception; l'indiffrence, ou du moins la tideur, tait
la rgle.

La tche que Mahomet s'tait impose en se dclarant prophte, serait
donc doublement difficile. Il ne pouvait pas se borner  dmontrer la
vrit des doctrines qu'il prchait. Il devait avant tout triompher de
l'indolence de ses compatriotes; il lui fallait veiller chez eux le
sentiment religieux, leur persuader que la religion n'est pas une chose
indiffrente, une chose dont on pourrait se passer  la rigueur. Il lui
fallait, en un mot, transformer, mtamorphoser, une nation sensuelle,
sceptique et railleuse. Une entreprise aussi difficile aurait rebut
tout autre moins convaincu de la vrit de sa mission. Mahomet ne
recueillit partout que plaisanteries et injures. Les Mecquois, ses
concitoyens, le plaignaient ou le raillaient; on le considrait tantt
comme un pote inspir par un dmon, tantt comme un devin, un magicien,
un fou. Voici le fils d'Abdallh qui vient nous apporter des nouvelles
du ciel, se disait-on quand on le voyait venir. Quelques-uns lui
proposaient, avec une bonhomie apparente, de faire venir  leurs frais
des mdecins qui tcheraient de le gurir. On jetait sur lui des
ordures. Quand il sortait de chez lui, il trouvait son chemin couvert de
branches d'pines. On lui prodiguait les pithtes de fourbe et
d'imposteur. Ailleurs il n'avait pas t plus heureux. A Tf il avait
expos sa doctrine devant les chefs assembls. L aussi on s'tait moqu
de lui. Dieu ne pouvait-il donc trouver un aptre meilleur que toi?
lui dit l'un. Je ne veux pas discourir avec toi, ajouta un autre. Si tu
es un prophte, tu es un trop grand personnage pour que j'ose te
rpondre; si tu es un imposteur, tu ne mrites pas que je te parle. Le
dsespoir dans l'me, Mahomet avait quitt l'assemble, poursuivi par
les cris et les injures de la populace qui lui lanait des pierres.

Plus de dix ans se passrent ainsi. La secte tait encore peu nombreuse
et tout semblait indiquer que la nouvelle religion finirait par
disparatre sans laisser de traces, lorsque Mahomet trouva un appui
inespr parmi les Aus et les Khazradj, deux tribus qui, vers la fin du
V^e sicle, avaient enlev la possession de Mdine  des tribus juives.

Les Mecquois et les Mdinois se hassaient parce qu'ils appartenaient 
des races ennemies. Il y en avait deux en Arabie: celle des Ymnites et
celle des Maddites. Les Mdinois appartenaient  la premire. A la
haine les Mecquois joignaient le mpris. Aux yeux des Arabes qui
jugeaient la vie pastorale et le commerce les seules occupations dignes
d'un homme libre, cultiver la terre tait une profession avilissante.
Or, les Mdinois taient agriculteurs, et les Mecquois, marchands. Et
puis il y avait quantit de juifs  Mdine; plusieurs familles des Aus
et des Khazradj avaient adopt cette religion, que les anciens matres
de la ville, maintenant rduits  la condition de _clients_, avaient
conserve. Aussi, quoique la majeure partie des deux tribus dominantes
semble avoir t idoltre comme les Mecquois, ceux-ci regardaient toute
la population comme juive, et la mprisaient par consquent.

Quant  Mahomet, il partageait les prventions de ses concitoyens contre
les Ymnites et les agriculteurs. On raconte qu'en entendant quelqu'un
rciter ce vers: Je suis Himyarite; mes anctres n'taient ni de Raba
ni de Modhar, Mahomet lui dit: Tant pis pour toi! Cette origine
t'loigne de Dieu et de son Prophte[26]! On dit aussi qu'en voyant le
soc d'une charrue dans la demeure d'un Mdinois, il dit  ce dernier:
Jamais un tel objet n'entre dans une maison sans que la honte y entre
en mme temps[27]. Mais dsesprant de convertir  sa doctrine les
marchands et les nomades de sa propre race, et croyant sa vie menace
depuis que son oncle et son protecteur, Abou-Tlib, tait mort, force
lui fut d'oublier ses prjugs et d'accepter tout appui, de quelque ct
qu'il lui vnt. Il reut donc avec joie les ouvertures des Arabes de
Mdine, pour lesquels les tracasseries et les perscutions qu'il avait
prouves de la part des Mecquois, taient sa meilleure recommandation
et son plus beau titre.

Le _grand serment d'Acaba_ unit pour toujours la fortune des Mdinois 
celle de Mahomet. Brisant un lien que les Arabes respectent plus
qu'aucun autre, le Prophte se spara de sa tribu, vint s'tablir 
Mdine avec ses sectateurs de la Mecque qui prirent ds lors le nom de
_Rfugis_, dchana contre ses contribules la verve mordante des potes
mdinois, et proclama la guerre sainte. Anims par un zle enthousiaste
et mprisant la mort parce qu'ils taient srs d'aller en paradis s'ils
taient tus par les idoltres, les Aus et les Khazradj, dsormais
confondus sous le nom de _Dfenseurs_, firent des prodiges de vaillance.
La lutte entre eux et les paens de la Mecque se prolongea pendant huit
ans. Dans cet intervalle, la terreur que les armes musulmanes
rpandaient partout, dcida plusieurs tribus  adopter les nouvelles
croyances; mais les conversions spontanes, sincres et durables furent
peu nombreuses. Enfin la conqute de la Mecque vint mettre le sceau  la
puissance de Mahomet. Ce jour-l les Mdinois s'taient promis de faire
payer cher  ces orgueilleux marchands leur insupportable mpris. C'est
aujourd'hui le jour du carnage, le jour o rien ne sera respect! avait
dit le chef des Khazradj. L'espoir des Mdinois fut du: Mahomet ta 
ce chef son commandement et prescrivit  ses gnraux d'user de la plus
grande modration. Les Mecquois assistrent en silence  la destruction
des idoles de leur temple, vritable panthon de l'Arabie qui
renfermait trois cent soixante divinits qu'adoraient autant de tribus,
et, la rage dans le coeur, ils reconnurent dans Mahomet l'Envoy de
Dieu, en se promettant intrieurement de se venger un jour de ces
rustres, de ces juifs de Mdine, qui avaient eu l'insolence de les
vaincre.

Aprs la prise de la Mecque, les tribus encore idoltres prouvrent
bientt que la rsistance tait dsormais inutile, et la menace d'une
guerre d'extermination leur fit adopter l'islamisme, que les gnraux de
Mahomet leur prchaient le Coran dans une main et le sabre dans l'autre.
Une conversion assez remarquable fut celle des Thakf, tribu qui
habitait Tf et qui auparavant avait chass le Prophte  coups de
pierres. Par la bouche de leurs dputs ils lui annoncrent qu'ils
taient prts  se faire musulmans, mais  condition qu'ils garderaient
pendant trois ans encore leur idole Lt et qu'ils ne prieraient pas.
Trois ans d'idoltrie, c'est trop long; et qu'est-ce qu'une religion
sans prires? leur dit Mahomet. Alors les dputs rduisirent leurs
demandes; on marchanda longtemps; enfin les deux parties contractantes
s'arrtrent  des conditions telles que celles-ci: les Thakf ne
payeraient point de dme, ne prendraient point de part  la guerre
sainte, ne se prosterneraient point pendant la prire, conserveraient
Lt une anne encore, et, ce terme pass, ils ne seraient pas obligs de
briser cette idole de leurs propres mains. Cependant Mahomet conservait
quelques scrupules; il craignait le qu'en dira-t-on? Qu'une telle
considration ne vous arrte pas, lui dirent alors les dputs. Si les
Arabes vous demandent pourquoi vous avez conclu un tel trait, vous
n'avez qu' leur dire: Dieu me l'a ordonn. Cet argument ayant paru
premptoire au Prophte, il se mit aussitt  dicter un acte qui
commenait ainsi: Au nom de Dieu clment et misricordieux! Par cet
acte il a t convenu entre Mahomet, l'Envoy de Dieu, et les Thakf,
que ceux-ci ne seront obligs ni  payer la dme,--ni  prendre part 
la guerre sainte....

Ayant dict ces paroles, la honte et le remords empchrent Mahomet de
poursuivre. Ni  se prosterner pendant la prire, dit alors l'un des
dputs. Et comme Mahomet persistait  garder le silence: Ecris cela,
c'est convenu, reprit le Thakfite en s'adressant  l'crivain.
Celui-ci regarda le Prophte, de qui il attendait un ordre. En ce moment
le fougueux Omar, jusque-l tmoin muet de cette scne si blessante pour
l'honneur du Prophte, se leva, et tirant son pe:

--Vous avez souill le coeur du Prophte, s'cria-t-il; que Dieu
remplisse les vtres de feu!

--Ce n'est pas  vous que nous parlons, reprit le dput thakfite sans
s'mouvoir; nous parlons  Mahomet.

--Eh bien! dit alors le Prophte, je ne veux pas d'un tel trait. Vous
avez  embrasser l'islamisme purement et simplement, et  en observer
tous les prceptes sans exception; sinon, prparez-vous  la guerre.

--Au moins permettez-nous de garder Lt pendant six mois encore, dirent
les Thakfites dsappoints.

--Non.

--Pendant un mois donc.

--Pas mme pendant une heure.

Et les dputs retournrent vers leur tribu, accompagns de soldats
musulmans qui dtruisirent Lt au milieu des lamentations et des cris de
dsespoir des femmes[28].

Pourtant cette conversion trange fut la plus durable de toutes. Lorsque
plus tard l'Arabie entire abjura l'islamisme, les Thakfites y
restrent fidles. Que faut-il donc penser des autres conversions?

Pour apostasier on n'attendait que la mort de Mahomet. Plusieurs
provinces ne purent mme patienter jusque-l; la nouvelle du dclin de
la sant de Mahomet suffit pour faire clater la rvolte dans le Nadjd,
dans le Ymma, dans le Ymen. Chacune de ces trois provinces eut son
soi-disant prophte, mule et rival de Mahomet, et sur son lit de mort
ce dernier apprit que, dans le Ymen, le chef de l'insurrection,
Aihala-le-Noir, seigneur qui joignait  d'immenses richesses une
loquence entranante, avait chass les officiers musulmans, et pris
Nadjrn, San, tout le Ymen enfin.

Ainsi l'immense difice chancelait dj lorsque Mahomet rendit le
dernier soupir (632). Sa mort fut le signal d'une insurrection
formidable et presque universelle. Partout les insurgs eurent le
dessus; chaque jour on vit arriver  Mdine des officiers musulmans, des
Rfugis et des Dfenseurs, que les rebelles avaient chasss de leurs
districts, et les tribus les plus rapproches s'apprtaient  venir
mettre le sige devant Mdine.

Digne successeur de Mahomet et plein de confiance dans les destines de
l'islamisme, le calife Abou-Becr ne faiblit pas un seul instant au
milieu de la gravit du pril. Il n'avait point d'arme. Fidle  la
volont de Mahomet, il l'avait envoye en Syrie, malgr les
reprsentations des musulmans qui, prvoyant les dangers qui les
menaaient, l'avaient suppli d'ajourner cette expdition. Je ne
rvoquerai point un ordre qu'a donn le Prophte, avait-il dit. Quand
Mdine devrait rester expose  l'invasion des btes froces, il faut
que ces troupes excutent la volont de Mahomet. S'il et consenti 
transiger, il aurait pu acheter par quelques concessions la neutralit
ou l'alliance de plusieurs tribus du Nadjd, dont les dputs vinrent lui
dire que, s'il voulait les exempter de l'impt, elles continueraient de
faire les prires musulmanes. Les principaux musulmans taient d'avis
de ne point rebuter ces dputs. Seul Abou-Becr rpudia toute ide de
transaction, comme indigne de la sainte cause qu'ils avaient  dfendre.
La loi de l'islamisme, dit-il, est une et indivisible, et n'admet pas
de distinction entre les prceptes.--Il a plus de foi  lui seul que
nous tous ensemble, dit alors Omar. Il disait vrai; le secret de la
force et de la grandeur du premier calife tait l. D'aprs le
tmoignage de Mahomet lui-mme, tous ses disciples avaient hsit un
instant avant de reconnatre sa mission,  l'exception d'Abou-Becr. Sans
possder une originalit bien marque, sans tre un grand homme, il
tait l'homme de la situation; il possdait ce qui avait donn autrefois
la victoire  Mahomet et ce qui manquait  ses ennemis: une conviction
inbranlable.

Il y eut peu d'ensemble dans l'attaque des insurgs, dj diviss entre
eux et s'gorgeant les uns les autres. Abou-Becr, qui avait fait armer
tous les hommes en tat de combattre, eut le temps d'accabler les tribus
les plus voisines. Puis, quand les tribus fidles du Hidjz eurent
fourni leurs contingents en hommes et en chevaux, et que l'arme
principale fut revenue du nord, rapportant de son expdition un butin
considrable, il prit hardiment l'offensive, et partagea son arme en
plusieurs divisions, qui, peu nombreuses au moment du dpart, se
grossirent en route par l'adjonction d'une foule d'Arabes que la peur
ou l'espoir du pillage ramena sous les bannires musulmanes. Dans le
Nadjd, Khlid, aussi sanguinaire qu'intrpide, attaqua les hordes de
Tolaiha, qui auparavant _comptait pour mille hommes dans une arme_,
mais qui, cette fois, oubliant son devoir de guerrier et ne se souvenant
que de son rle de prophte, attendait, loin du champ de bataille et
envelopp dans son manteau, des inspirations du ciel. Longtemps il
attendit en vain; mais quand ses troupes commencrent  lcher pied, il
reut l'inspiration. Faites comme moi, si vous pouvez, cria-t-il  ses
compagnons, et, sautant sur son cheval, il s'enfuit  toute bride. Ce
jour-l les vainqueurs ne firent point de prisonnier. Dtruisez les
apostats sans piti, par le fer, par le feu, par tous les genres de
supplices! voil les instructions qu'Abou-Becr avait donnes  Khlid.

Prcd par le bruit de ses victoires et de ses cruauts, Khlid marcha
contre Mosailima, le prophte du Ymma, qui venait de battre deux
armes musulmanes l'une aprs l'autre. La mle fut terrible. D'abord
les insurgs eurent l'avantage; ils pntrrent mme jusque dans la
tente de Khlid. Cependant ce gnral russit  les rejeter dans la
plaine qui sparait les deux camps. Aprs plusieurs heures d'une
rsistance opinitre, les insurgs sont enfoncs de toutes parts. Au
clos, au clos! crient-ils, et ils se retirent vers un vaste terrain
ceint d'un mur pais et muni d'une porte solide. Les musulmans les
suivent, altrs de sang. Avec une audace inoue, deux d'entre eux
enjambent la muraille et se laissent tomber dans l'intrieur du clos
pour en ouvrir la porte. L'un, cribl de blessures, succombe 
l'instant; l'autre, plus heureux, arrache la clef et la jette par-dessus
le mur  ses compagnons. La porte s'ouvre, les musulmans entrent comme
un torrent. Alors une horrible boucherie commence dans cette arne o la
fuite n'tait pas possible. Dans ce _Clos de la mort_, les insurgs, au
nombre de dix mille, sont massacrs jusqu'au dernier.

Tandis que le farouche Khlid noyait ainsi l'insurrection de l'Arabie
centrale dans des torrents de sang, d'autres gnraux en faisaient
autant dans les provinces du midi. Dans le Bahrain le camp des Bacrites
fut surpris pendant une orgie: ils furent passs au fil de l'pe.
Quelques-uns, cependant, qui avaient eu le temps de fuir, atteignirent
le rivage de la mer et se rfugirent dans l'le de Drain. Bientt les
musulmans vinrent les y traquer, et les gorgrent tous. Mme carnage
dans l'Omn et dans le Mahra, dans le Ymen et dans le Hadhramaut. Ici
les dbris des bandes d'Aihala-le-Noir, aprs avoir en vain demand
quartier au gnral musulman, furent extermins; l le commandant d'une
forteresse ne put obtenir, en se rendant, rien autre chose qu'une
promesse d'amnistie pour dix personnes; tout le reste de la garnison eut
la tte tranche; ailleurs une route entire fut longtemps empeste par
les manations putrides qui s'exhalaient des innombrables cadavres des
insurgs.

Si ces mares de sang ne convainquirent pas les Arabes de la vrit de la
religion prche par Mahomet, ils reconnurent du moins dans l'islamisme
une puissance irrsistible et en quelque sorte surnaturelle. Dcims par
le glaive, frapps d'pouvante et de stupeur, ils se rsignrent  tre
musulmans, ou du moins  le paratre; et le calife, pour ne pas leur
laisser le temps de revenir de leur effroi, les lana aussitt sur
l'empire romain et la Perse, c'est--dire sur deux Etats faciles 
conqurir parce qu'ils taient dchirs depuis longtemps par la
discorde, nervs par la servitude, ou gangrens par tous les
raffinements de la corruption. D'immenses richesses et de vastes
domaines ddommagrent les Arabes de leur soumission  la loi du
Prophte de la Mecque.

Il ne fut plus question d'apostasie;--l'apostasie, c'tait la mort; sur
ce point-l la loi de Mahomet est inexorable;--mais aussi il fut
rarement question de pit sincre, de zle pour la foi. Par les moyens
les plus horribles et les plus atroces, on avait obtenu des Bdouins
leur conversion apparente; c'tait beaucoup, c'tait tout ce qu'on avait
le droit d'attendre de la part de ces infortuns qui avaient vu prir
leurs pres, leurs frres et leurs enfants sous le glaive de Khlid ou
d'autres pieux bourreaux, ses mules. Pendant longtemps les masses,
neutralisant par leur rsistance passive les mesures que prenaient les
musulmans fervents pour les instruire, ne connurent pas les prceptes de
la religion et ne se soucirent nullement de les connatre. Sous le
califat d'Omar Ier, un vieil Arabe tait convenu avec un jeune homme
qu'il lui cderait sa femme de deux nuits l'une, et qu'en retour le
jeune homme garderait son troupeau. Ce pacte singulier tant venu aux
oreilles du calife, il fit comparatre ces deux hommes et leur demanda
s'ils ne savaient pas que l'islamisme dfendait de partager sa femme
avec un autre. Ils jurrent qu'ils n'en savaient rien[29]. Un autre
avait pous deux soeurs. Ne savais-tu pas, lui demanda le calife,
que la religion ne permet pas de faire ce que tu as fait?--Non, lui
rpondit l'autre, je l'ignorais compltement, et j'avoue que je ne vois
rien de rprhensible dans l'acte que vous blmez.--Le texte de la loi
est formel, cependant. Rpudie sur-le-champ l'une des deux soeurs, ou
je te coupe la tte.--Parlez-vous srieusement?--Trs-srieusement.--Eh
bien, c'est alors une dtestable religion que celle qui dfend de telles
choses, et jamais je n'en ai retir aucun avantage! Le malheureux ne se
doutait pas, tant son ignorance tait grande, qu'en parlant de la sorte
il s'exposait  tre dcapit comme blasphmateur ou comme apostat[30].
Un sicle plus tard, aucune des tribus arabes tablies en Egypte ne
savait encore ce que le Prophte avait permis ou dfendu; on
s'entretenait avec enthousiasme du bon vieux temps, des guerres et des
hros du paganisme, mais quant  la religion, nul ne s'avisait d'en
parler[31]. Vers la mme poque, les Arabes cantonns dans le nord de
l'Afrique taient  peu prs dans le mme cas. Ces bonnes gens buvaient
du vin, sans se douter le moins du monde que Mahomet et interdit cette
liqueur. Ils furent bien tonns quand des missionnaires envoys par le
calife Omar II vinrent le leur apprendre[32]. Il y avait mme des
musulmans qui ne connaissaient du Coran que les paroles: Au nom de Dieu
clment et misricordieux[33].

Le zle pour la foi aurait-il t plus grand, si les moyens employs
pour la conversion eussent t moins excrables? Cela est possible, mais
nullement certain. En tout temps il a t extrmement difficile de
vaincre chez les Bdouins leur tideur pour la religion. De nos jours
les Wahabites, cette secte rigide et austre qui proscrit le luxe et
les superstitions dont l'islamisme a t souill par laps de temps;
cette secte qui a pris pour devise: le Coran, et rien que le Coran, de
mme que Luther avait pris pour la sienne: la Bible, et rien que la
Bible;--de nos jours les Wahabites ont aussi essay, mais en vain,
d'arracher les Bdouins  leur indiffrence religieuse. Ils ont rarement
us de violence, et ils ont trouv des partisans dvous parmi les
Arabes sdentaires, mais non pas parmi les Bdouins, qui ont conserv le
caractre arabe dans sa puret. Quoiqu'ils partageassent les vues
politiques des novateurs, quoique les tribus places plus immdiatement
sous le contrle des Wahabites fussent obliges d'observer avec plus de
rgularit les devoirs de la religion, et qu'il y et mme des personnes
qui, pour servir leurs intrts, prenaient une apparence de zle, voire
de fanatisme,--les Bdouins ne devinrent pas plus religieux au fond; et
aussitt que la puissance des Wahabites a t anantie par Mohammed-Al,
ils se sont hts de mettre un terme  des crmonies qui les ennuyaient
mortellement[34]. Aujourd'hui, dit un voyageur moderne, il y a peu ou
point de religion dans le Dsert; personne ne s'y soucie des lois du
Coran[35].

Du reste, si les Arabes acceptaient la rvolution comme un fait accompli
sur lequel il tait impossible de revenir, ils ne pardonnrent pas 
ceux qui l'avaient faite, et n'acceptrent pas non plus la hirarchie
sociale qui en rsultait. Leur opposition prit donc un autre caractre:
d'une lutte de principes, elle devint une querelle de personnes.

Jusqu' un certain point les familles nobles, c'est--dire celles qui,
pendant plusieurs gnrations, avaient t  la tte de leurs tribus, ne
perdirent pas par suite de la rvolution. Il est vrai que l'opinion de
Mahomet sur l'existence de la noblesse avait t chancelante. Tantt il
avait prch l'galit complte, tantt il avait reconnu la noblesse. Il
avait dit: Plus de fiert paenne; plus d'orgueil fond sur les
anctres! Tous les hommes sont enfants d'Adam, et Adam a t form de
poussire; le plus estimable aux yeux de Dieu est celui qui le craint
davantage[36]. Il avait dit encore: Les hommes sont gaux comme les
dents d'un peigne; la force de la constitution fait seule la supriorit
des uns sur les autres[37]. Mais il avait dit aussi: Ceux qui taient
nobles sous le paganisme restent nobles sous l'islamisme, pourvu qu'ils
rendent hommage  la vritable sagesse (c'est--dire, pourvu qu'ils se
fassent musulmans)[38]. Ainsi Mahomet eut parfois la vellit d'abolir
la noblesse; mais il ne le put ou ne l'osa pas. La noblesse subsista
donc, conserva ses prrogatives, et resta  la tte des tribus; car
Mahomet, loin de songer  faire des Arabes une vritable nation--ce qui
et t impossible--avait maintenu l'organisation en tribus; il l'avait
prsente comme manant de Dieu mme[39], et chacune de ces petites
socits ne vivait que pour soi, ne s'occupait que de soi, n'avait
d'affaires que celles qui la touchaient. Dans la guerre elles formaient
autant de corps spars, dont chacun avait son drapeau, que portait le
chef ou un guerrier dsign par lui[40]; dans les villes chaque tribu
avait son propre quartier[41], son propre caravansrai[42], et mme son
propre cimetire[43].

A vrai dire le droit de nommer les chefs de tribu appartenait au calife;
mais il faut distinguer ici entre le droit et le fait. D'abord le calife
ne pouvait donner le commandement d'une tribu qu' une personne qui en
ft partie; car les Arabes n'obissaient qu' contre-coeur  un
_tranger_, ou ne lui obissaient pas du tout. Aussi Mahomet et
Abou-Becr s'taient-ils presque toujours conforms  cet usage[44]; ils
investissaient de leur autorit les hommes dont l'influence personnelle
tait dj reconnue, et sous Omar, on voit les Arabes exiger comme un
droit de n'avoir pour chefs que des contribules[45]. Mais d'ordinaire
les tribus lisaient elles-mmes leurs chefs[46], et le calife se
bornait  confirmer leur choix[47]; coutume qui, dans le sicle o nous
sommes, a t observe aussi par le prince Wahabite[48].

L'ancienne noblesse avait donc conserv sa position; mais au-dessus
d'elle s'en tait leve une autre. Mahomet et ses deux successeurs
immdiats avaient confi les postes les plus importants, tels que le
commandement des armes et le gouvernement des provinces, aux anciens
musulmans, aux Emigrs et aux Dfenseurs[49]. Il le fallait bien:
c'taient  peu prs les seuls musulmans vraiment sincres, les seuls
auxquels le gouvernement,  la fois temporel et spirituel, pt se fier.
Quelle confiance pouvait-il placer dans les chefs de tribu, toujours peu
orthodoxes et parfois athes, comme cet Oyaina, le chef des Fazra, qui
disait: Si Dieu existait, je jurerais par son nom que jamais je n'ai
cru en lui[50]? La prfrence accorde aux Emigrs et aux Dfenseurs
tait donc naturelle et lgitime; mais elle n'en tait pas moins
blessante pour la fiert des chefs de tribu, qui se voyaient prfrer
des citadins, des agriculteurs, des hommes de rien. Leurs contribules,
qui identifiaient toujours l'honneur de leurs chefs avec leur propre
honneur, s'en indignaient galement; ils attendaient avec impatience une
occasion favorable pour appuyer, les armes  la main, les prtentions de
leurs chefs, et pour en finir avec ces dvots qui avaient massacr leurs
parents.

Les mmes sentiments d'envie et de haine implacable animaient
l'aristocratie mecquoise, dont les Omaiyades taient les chefs. Fire et
orgueilleuse, elle voyait avec un dpit mal dissimul que les vieux
musulmans formaient seuls le conseil du calife[51]. Abou-Becr, il est
vrai, avait voulu lui faire prendre part aux dlibrations; mais Omar
s'tait nergiquement oppos  ce dessein, et son avis avait
prvalu[52]. Nous allons voir que cette aristocratie tcha d'abord de
s'emparer de l'autorit sans recourir  la violence; mais on pouvait
prdire que si elle chouait dans cette tentative, elle trouverait
facilement des allis contre les Emigrs et les Mdinois dans les chefs
des tribus bdouines.




III.


Dans ses derniers moments, le calife Omar, frapp  mort par le poignard
d'un artisan chrtien de Coufa, avait nomm candidats  l'empire les six
compagnons les plus anciens de Mahomet, parmi lesquels on distinguait
Al, Othmn, Zobair et Talha. Quand Omar eut rendu le dernier soupir,
cette espce de conclave se prolongea pendant deux jours sans produire
aucun rsultat, chacun de ses membres ne songeant qu' faire valoir ses
propres titres et  dnigrer ceux de ses concurrents. Le troisime jour
on convint que l'un des lecteurs, qui avait renonc  ses prtentions,
nommerait le calife. Au grand dsappointement d'Al, de Zobair et de
Talha, il nomma l'Omaiyade Othmn (644).

La personnalit d'Othmn ne justifiait pas ce choix. Il est vrai que,
riche et gnreux, il avait assist Mahomet et sa secte par des
sacrifices pcuniaires; mais si l'on ajoute  cela qu'il priait et
jenait souvent et qu'il tait la bonhomie et la modestie mmes, l'on a
numr  peu prs tous ses mrites. Son esprit, qui n'avait jamais t
d'une bien grande porte, s'tait encore affaibli par l'ge--il comptait
soixante-dix ans--, et sa timidit tait telle que, lorsqu'il monta en
chaire pour la premire fois, le courage pour commencer son sermon lui
manqua. Commencer, c'est bien difficile, murmura-t-il en soupirant, et
il descendit de chaire.

Malheureusement pour lui, ce vieillard dbonnaire avait un grand faible
pour sa famille; et sa famille, c'tait l'aristocratie mecquoise qui,
pendant vingt ans, avait insult, perscut et combattu Mahomet. Elle le
domina bientt compltement. Son oncle Hacam, et surtout Merwn, le fils
de ce dernier, gouvernaient de fait, ne laissant  Othmn que le titre
de calife et la responsabilit de mesures compromettantes, qu'il
ignorait la plupart du temps. L'orthodoxie de ces deux hommes, celle du
pre surtout, tait fort suspecte. Hacam ne s'tait converti que le jour
o la Mecque fut prise; plus tard, ayant trahi des secrets que Mahomet
lui avait confis, celui-ci l'avait maudit et exil. Abou-Becr et Omar
avaient maintenu cet arrt. Othmn au contraire, aprs avoir rappel le
rprouv de son exil, lui donna cent mille pices d'argent et une terre
qui n'tait pas de son domaine, mais de celui de l'Etat; en outre, il
nomma Merwn son secrtaire et son vizir, lui fit pouser une de ses
filles, et l'enrichit au moyen du butin fait en Afrique. Ardents 
profiter de l'occasion, d'autres Omaiyades, jeunes hommes aussi
intelligents qu'ambitieux, mais fils des ennemis les plus acharns de
Mahomet, s'emparrent des postes les plus lucratifs,  la grande
satisfaction des masses, trop heureuses d'changer de vieux dvots
svres, rigides, maussades et tristes, contre des gentilshommes gais et
spirituels, mais au grand dplaisir des musulmans sincrement attachs 
la religion, qui prouvaient pour les nouveaux gouverneurs des provinces
une aversion invincible. Qui d'entre eux ne se rappelait pas avec
horreur qu'Abou-Sofyn, le pre de ce Mowia qu'Othmn avait promu au
gouvernement de toute la Syrie, avait command l'arme qui avait battu
Mahomet  Ohod, et celle qui l'avait assig dans Mdine? Chef principal
des Mecquois, il ne s'tait soumis qu'au moment o il voyait sa cause
perdue, o dix mille musulmans allaient l'craser, lui et les siens; et
mme alors il avait rpondu  Mahomet, qui le sommait de le reconnatre
pour l'Envoy de Dieu: Pardonne  ma sincrit; sur ce point je
conserve encore quelque doute.--Rends tmoignage au Prophte, ou ta tte
va tomber, lui dit-on alors, et ce ne fut que sur cette menace
qu'Abou-Sofyn se fit musulman. Un instant aprs, tant il avait courte
mmoire, il avait oubli qu'il l'tait.... Et qui ne se souvenait pas de
Hind, la mre de Mowia, cette femme atroce qui s'tait fait, avec les
oreilles et les nez des musulmans tus dans la bataille d'Ohod, un
collier et des bracelets; qui avait ouvert le ventre de Hamza, l'oncle
du Prophte, et en avait arrach le foie qu'elle avait dchir avec ses
dents? Le fils d'un tel pre et d'une telle mre, _le fils de la
mangeuse de foie_, comme on l'appelait, pouvait-il tre un musulman
sincre? Ses ennemis niaient hautement qu'il le ft.

Quant au gouverneur de l'Egypte[53], frre de lait d'Othmn, c'tait pis
encore. Sa bravoure n'tait gure contestable, puisqu'il battit le
gouverneur grec de la Numidie et qu'il remporta une clatante victoire
sur la flotte grecque, fort suprieure en nombre  la sienne; mais il
avait t secrtaire de Mahomet, et quand le Prophte lui dictait ses
rvlations, il en changeait les mots et en dnaturait le sens. Ce
sacrilge ayant t dcouvert, il avait pris la fuite et tait retourn
 l'idoltrie. Le jour de la prise de la Mecque, Mahomet avait ordonn
aux siens de le tuer, dt-on le trouver abrit derrire les voiles qui
couvraient le temple. L'apostat se mit sous la protection d'Othmn, qui
le conduisit au Prophte et sollicita son pardon. Mahomet garda un long
silence.... Je lui pardonne, dit-il enfin; mais quand Othmn se fut
retir avec son protg, Mahomet, lanant  son entourage un regard
plein de colre: Pourquoi me comprendre si mal? dit-il; je gardais le
silence pour que l'un de vous se levt et tut cet homme!.... Il tait
maintenant gouverneur d'une des plus belles provinces de l'empire.

Wald, frre utrin du vieux calife, tait gouverneur de Coufa. Il
dompta la rvolte de l'Adzerbaidjn, quand cette province tcha de
recouvrer son indpendance; ses troupes, runies  celles de Mowia,
prirent Chypre et plusieurs villes de l'Asie mineure; toute la province
louait la sagesse de son gouvernement[54]; mais son pre Ocba avait
crach au visage [de] Mahomet; une autre fois il avait failli
l'trangler; ensuite, fait prisonnier par Mahomet et condamn par lui 
la mort, il s'tait cri: Qui recueillera mes enfants aprs moi? et
le Prophte lui avait rpondu: Le feu de l'enfer! Et le fils,
_l'enfant de l'enfer_ comme on l'appelait, semblait avoir pris  tche
de justifier cette prdiction. Une fois, aprs un souper qui, gay par
le vin et la prsence de belles chanteuses, s'tait prolong jusqu'au
lever de l'aube, il entendit le muzzin annoncer, du haut du minaret,
l'heure de la prire du matin. Le cerveau encore troubl par les fumes
du vin, et sans autre vtement que sa tunique, il alla  la mosque, et
y rcita, mieux que l'on n'avait le droit de s'y attendre, la prire
d'usage qui, du reste, ne dure que trois ou quatre minutes; mais quand
il l'eut termine, il demanda  l'assemble, probablement pour montrer
qu'il n'avait pas bu trop: Est-ce que j'y en ajouterai une autre?--Par
Dieu! s'cria alors un pieux musulman qui se tenait derrire lui sur la
premire ligne, je n'attendais rien d'autre d'un homme tel que toi; mais
je n'avais pas pens que l'on nous enverrait de Mdine un tel
gouverneur! Et aussitt il se mit  arracher le pav de la mosque. Son
exemple fut suivi par ceux des assistants qui partageaient son zle, et
Wald, pour ne pas tre lapid, retourna prcipitamment dans son palais.
Il y entra d'un pas chancelant, rcitant ce vers d'un pote paen: Vous
pouvez tre sr de me trouver l o il y a du vin et des chanteuses.
C'est que je ne suis pas un dur caillou, insensible aux bonnes choses.
Le grand pote Hotaia semble avoir trouv l'aventure assez plaisante.
Le jour du dernier jugement, dit-il dans ses vers, Hotaia pourra
certifier que Wald ne mrite nullement le blme dont on l'accable.
Qu'a-t-il fait, au bout du compte? La prire termine, il s'est cri:
En voulez-vous davantage? C'est qu'il tait un peu gris et qu'il ne
savait pas trop ce qu'il disait. Il est bien heureux que l'on t'ait
arrt, Wald! Sans cela tu aurais pri jusqu' la fin du monde! Il est
vrai que Hotaia, tout pote du premier mrite qu'il tait, n'tait aprs
tout qu'un impie qui embrassa et abjura tour  tour la foi
mahomtane[55]. Aussi y eut-il  Coufa un petit nombre de personnes
qui, payes peut-tre par les saints hommes de Mdine, ne pensrent pas
comme lui. Deux d'entre elles se rendirent  la capitale pour y accuser
Wald. Othmn refusa d'abord de recevoir leur dposition; mais Al
intervint, et Wald fut destitu de son gouvernement, au grand regret
des Arabes de Coufa[56].

Le choix des gouverneurs n'tait pas le seul reproche que le parti pieux
adresst au vieux calife. Il lui reprochait en outre d'avoir maltrait
plusieurs compagnons du Prophte, d'avoir renouvel un usage paen que
Mahomet avait aboli, de songer  tablir sa rsidence  la Mecque, et ce
qu'on lui pardonnait moins encore, c'tait la nouvelle rdaction du
Coran, faite sur son ordre, non par les hommes les plus instruits (mme
celui que Mahomet avait dsign comme tant le meilleur _lecteur_ du
Coran y resta tranger), mais par ceux qui lui taient le plus dvous;
et pourtant cette rdaction prtendait tre la seule bonne, le calife
ayant ordonn de brler toutes les autres.

Bien rsolus  ne pas tolrer plus longtemps un tel tat de choses, les
anciens comptiteurs d'Othmn, Al, Zobair et Talha, qui, grce 
l'argent destin aux pauvres et qu'ils s'taient appropri, taient si
riches qu'ils ne comptaient que par millions[57], semaient l'or 
pleines mains, afin d'exciter partout des rvoltes. Pourtant ils n'y
russirent qu' demi;  et l il y eut bien quelques soulvements
partiels, mais les masses restrent fidles au calife. Enfin, comptant
sur les dispositions des Mdinois, les conspirateurs firent venir dans
la capitale quelques centaines de ces Bdouins  la stature colossale et
au visage basan, qui, moyennant finances, taient toujours prts 
assassiner qui que ce ft[58]. Ces soi-disant vengeurs de la religion
outrage, aprs avoir maltrait le calife dans le temple, vinrent
l'assiger dans son palais, lequel n'tait dfendu que par cinq cents
hommes, la plupart esclaves, commands par Merwn. On esprait qu'Othmn
renoncerait volontairement au trne; cette attente fut trompe: croyant
que l'on n'oserait pas attenter  sa vie, ou comptant sur le secours de
Mowia, le calife montra une grande fermet. Il fallut donc bien
recourir aux moyens extrmes. Aprs un sige de plusieurs semaines, les
brigands pntrrent dans le palais par une maison contigu,
massacrrent le vieillard octognaire qui,  cette heure, lisait
pieusement le Coran, et, pour couronnement de l'oeuvre, ils se mirent
 piller le trsor public. Merwn et les autres Omaiyades eurent le
temps de s'enfuir (656).

Les Mdinois, les Dfenseurs (car ce titre passa des compagnons de
Mahomet  leurs descendants), avaient laiss faire, et la maison par
laquelle les meurtriers avaient pntr dans le palais, appartenait aux
Beni-Hazm, famille des Dfenseurs qui, plus tard, se signala par sa
haine contre les Omaiyades. Cette neutralit intempestive, qui ne
ressemblait que trop  de la complicit, leur fut durement reproche par
leur pote Hassn ibn-Thbit, qui avait t partisan dvou d'Othmn et
qui craignait avec raison que les Omaiyades ne vengeassent sur ses
contribules le meurtre de leur parent. Quand le vnrable vieillard,
dit-il, vit la mort se dresser devant lui, les Dfenseurs n'ont rien
fait pour le sauver! Hlas! bientt le cri va retentir dans vos
demeures: Dieu est grand! Vengeance, vengeance  Othmn[59]!

Al, lev au califat par les Dfenseurs, destitua tous les gouverneurs
d'Othmn et les remplaa par des musulmans de vieille roche, par des
Dfenseurs surtout. Les orthodoxes triomphaient; ils allaient ressaisir
le pouvoir, craser les nobles des tribus et les Omaiyades, ces
convertis de la veille qui entendaient tre les pontifes et les docteurs
du lendemain.

Leur joie dura peu. La division clata dans le cnacle mme. En
soudoyant les meurtriers d'Othmn, chacun des triumvirs avait compt sur
le califat. Frustrs dans leurs esprances, Talha et Zobair, aprs avoir
t contraints, le sabre sur la gorge,  prter serment  leur heureux
comptiteur, quittrent Mdine pour joindre l'ambitieuse et perfide
Acha, la veuve du Prophte, qui auparavant avait conspir contre
Othmn, mais qui excitait maintenant le peuple  le venger et  se
rvolter contre Al, qu'elle hassait de toute la force de l'orgueil
bless, parce qu'une fois, du vivant de son poux, il avait os douter
de sa vertu.

Quelle serait l'issue de la lutte qui allait s'engager? C'est ce
qu'aucune prvoyance ne pouvait dterminer. Les confdrs n'avaient
encore qu'un fort petit nombre de soldats; Al ne comptait sous sa
bannire que les meurtriers d'Othmn et les Dfenseurs. C'tait  la
nation de se prononcer pour l'un ou pour l'autre parti.

Elle resta neutre. A la nouvelle du meurtre du bon vieillard, un cri
d'indignation avait retenti dans toutes les provinces du vaste empire;
et si la complicit de Zobair et de Talha et t moins connue, ils
auraient pu compter peut-tre sur la sympathie des masses, maintenant
qu'ils prtendaient punir Al. Mais leur participation au crime qui
avait t commis n'tait un mystre pour personne. Faut-il donc,
rpondirent les Arabes  Talha dans la mosque de Bara, faut-il donc te
montrer la lettre dans laquelle tu nous excitais  nous insurger contre
Othmn?--Et toi, dit-on  Zobair, n'as-tu pas appel les habitants de
Coufa  la rvolte? Il n'y eut donc  peu prs personne qui voult se
battre pour l'un ou pour l'autre de ces hypocrites, que l'on confondait
dans un commun mpris. En attendant, on cherchait  conserver, autant
que possible, l'tat de choses tabli par Othmn, et les gouverneurs
nomms par lui. Quand l'officier auquel Al avait donn le gouvernement
de Coufa, voulut se rendre  son poste, les Arabes de cette ville
vinrent  sa rencontre et lui dclarrent nettement qu'ils exigeaient la
punition des meurtriers d'Othmn, qu'ils comptaient garder le gouverneur
qu'ils avaient, et que, quant  lui, ils lui fendraient la tte s'il ne
se retirait  l'instant mme. Le Dfenseur qui devait commander en Syrie
fut arrt par des cavaliers sur la frontire. Pourquoi viens-tu ici?
lui demanda le commandant.--Pour tre ton mir.--Si c'est un autre
qu'Othmn qui t'envoie, tu feras mieux de rebrousser chemin.--Mais on
ignore donc ici ce qui s'est pass  Mdine.--On le sait parfaitement,
et c'est pour cela que l'on te conseille de retourner d'o tu es venu.
Le Dfenseur fut assez prudent pour profiter de l'avis.

Enfin Al trouva des amis de rencontre et des serviteurs d'occasion
dans les Arabes de Coufa, qu'il gagna, non sans peine,  sa cause, en
leur promettant d'tablir sa rsidence dans leur ville et de l'lever
ainsi au rang de capitale de l'empire. Avec leur secours il gagna la
_bataille du chameau_ qui le dlivra de ses comptiteurs; Talha fut
bless  mort, Zobair prit assassin pendant sa fuite, Acha sollicita
et obtint son pardon. C'est surtout aux Dfenseurs, qui formaient la
majeure partie de la cavalerie, que revient l'honneur de cette
victoire[60].

Ds lors Al tait matre de l'Arabie, de l'Irc et de l'Egypte, ce qui
veut dire que son autorit n'tait pas trop ouvertement conteste dans
ces provinces; mais si on le servait, c'tait avec une froideur extrme
et une aversion vidente. Les Arabes de l'Irc, dont le concours lui
importait le plus, savaient toujours trouver des prtextes pour ne pas
marcher quand il leur en donnait l'ordre: l'hiver, il faisait trop
froid, l't, il faisait trop chaud[61].

La Syrie seule refusait toujours de le reconnatre. Mowia, l'et-il
voulu, n'aurait pas pu le faire sans fltrir son honneur. Mme
aujourd'hui le fellh gyptien, tout dgnr et opprim qu'il est,
venge le meurtre de son parent, bien qu'il sache qu'il payera sa
vengeance de sa tte[62]. Mowia pouvait-il donc laisser impuni
l'assassinat de celui dont le grand-pre avait t le frre du sien?
Pouvait-il se soumettre  l'homme qui comptait les meurtriers parmi ses
gnraux? Et pourtant il n'tait pas pouss par la voix du sang: il
tait pouss par une ardente ambition. S'il l'avait voulu, il aurait
probablement pu sauver Othmn en marchant avec une arme  son secours.
Mais  quoi cela lui et-il servi? Othmn sauv, il restait ce qu'il
tait, gouverneur de la Syrie. Il l'a avou lui-mme: depuis que le
Prophte lui avait dit: Si vous obtenez le gouvernement, conduisez-vous
bien, il n'avait eu d'autre but, d'autre souci, d'autre pense, que
d'obtenir le califat[63]. A prsent les circonstances le favorisaient
admirablement; aprs avoir tout espr, il pouvait enfin tout oser. Son
dessein allait s'accomplir! Plus de contrainte! plus de scrupule! Il
avait une juste cause en main, et il pouvait compter sur ses Arabes de
Syrie; ils taient  lui corps et me. Poli, aimable, gnreux,
connaissant le coeur humain, doux ou svre selon les circonstances,
il avait su se concilier leur respect et leur amour par ses qualits
personnelles. Il y avait d'ailleurs entre eux et lui communaut de
vues, de sentiments et d'intrts. Pour les Syriens l'islamisme tait
rest une lettre morte, une formule vague et confuse dont ils ne
tchaient nullement d'approfondir le sens; ils rpugnaient aux devoirs
et aux rites qu'impose cette religion; ils avaient une haine invtre
contre les nouveaux nobles qui, pour les commander, n'avaient d'autre
titre que d'avoir t les compagnons de Mahomet; ils regrettaient la
prpondrance des chefs de tribu. Si on les et laisss faire, ils
auraient march droit sur les deux villes saintes pour les piller, les
incendier, et y massacrer les habitants. Le fils d'Abou-Sofyn et de
Hind partageait leurs voeux, leurs apprhensions, leurs ressentiments,
leurs esprances. Voil la vritable cause de la sympathie qui rgnait
entre le prince et ses sujets, sympathie qui se montra d'une manire
touchante alors que Mowia, aprs un rgne long et glorieux, eut exhal
le dernier soupir et qu'il fallut lui rendre les derniers honneurs.
L'mir  qui Mowia avait confi le gouvernement jusqu' ce que Yzd,
l'hritier du trne, ft arriv  Damas, avait ordonn que le cercueil
serait port par les parents de l'illustre dfunt; mais le jour des
funrailles, quand le cortge commena  dfiler, les Syriens dirent 
l'mir: Tant que le calife vivait, nous avons pris part  toutes ses
entreprises, et ses joies comme ses peines ont t les ntres. Permettez
donc que maintenant aussi nous rclamions notre part. Et quand l'mir
leur eut accord leur demande, chacun voulut toucher, ne ft-ce que du
bout du doigt, le brancard sur lequel reposaient les dpouilles
mortelles de son prince bien-aim, si bien que le drap mortuaire se
dchira dans la presse[64].

Ds le dbut, Al avait pu se convaincre que les Syriens identifiaient
la cause de Mowia avec leur propre cause. Chaque jour, lui disait-on,
cent mille hommes viennent pleurer dans la mosque sous la tunique
ensanglante d'Othmn, et ils ont jur tous de le venger sur toi. Six
mois s'taient couls depuis le meurtre, lorsque Al, vainqueur dans la
bataille du chameau, somma Mowia pour la dernire fois de se soumettre.
Alors, montrant la tunique tache de sang aux Arabes rassembls dans la
mosque, Mowia leur demanda leur avis. Tant qu'il parla, on l'couta
dans un silence respectueux et solennel; puis, quand il eut fini, l'un
des nobles, prenant la parole au nom de tous: Prince, dit-il avec cette
dfrence qui vient du coeur, c'est  vous de conseiller et de
commander,  nous, d'obir et d'agir. Et bientt l'on proclama partout
cette ordonnance: Que chaque individu en tat de porter les armes aille
se ranger sans dlai sous les drapeaux; celui qui, dans trois jours, ne
se trouvera pas  son poste, sera puni de mort. Au jour fix pas un ne
manqua  l'appel. L'enthousiasme fut gnral, il fut sincre: on allait
combattre pour une cause vraiment nationale. La Syrie seule fournit plus
de soldats  Mowia que toutes les autres provinces ensemble n'en
donnrent  Al. Celui-ci comparait avec douleur le zle et le dvoment
des Syriens  la tide indiffrence de ses Arabes de l'Irc.
J'changerais volontiers dix d'entre vous contre un des soldats de
Mowia, leur dit-il[65]. Par Dieu! il l'emportera, le fils de la
mangeuse de foie[66]!

Le diffrend paraissait devoir se vider par l'pe dans les plaines de
Ciffn, sur la rive occidentale de l'Euphrate. Cependant, quand les deux
armes ennemies se trouvrent en prsence, plusieurs semaines se
passrent encore en ngociations qui n'aboutirent  rien, et en
escarmouches qui, bien que sanglantes, ne produisirent non plus aucun
rsultat. Des deux cts l'on vitait encore une bataille gnrale et
dcisive. Enfin, quand chaque tentative d'accommodement eut chou, la
bataille eut lieu. Les vieux compagnons de Mahomet combattirent  cette
occasion avec la mme rage fanatique qu'au temps o ils foraient les
Bdouins  choisir entre la foi mahomtane ou la mort. C'est qu' leurs
yeux les Arabes de Syrie taient rellement des paens. Je le jure!
disait Ammr, vieillard nonagnaire alors; rien ne saurait tre plus
mritoire devant Dieu que de combattre ces impies. Si leurs lances me
tuent, je meurs en martyr pour la vraie foi. Suivez-moi, compagnons du
Prophte! Les portes du ciel s'ouvrent pour nous, les houris nous
attendent[67]! Et se jetant au plus fort de la mle, il combattit
comme un lion jusqu' ce qu'il expirt perc de coups. De leur ct les
Arabes de l'Irc, voyant qu'il y allait de leur honneur, combattirent
mieux qu'on ne l'aurait cru, et la cavalerie d'Al excuta une charge si
vigoureuse que les Syriens lchrent pied. Croyant la bataille perdue,
Mowia posait dj le pied sur l'trier pour prendre la fuite, quand
Amr, fils d'Ac, vint  lui.

--Eh bien! lui dit le prince, toi qui te vantes de savoir toujours te
tirer d'un mauvais pas, as-tu trouv quelque remde au malheur qui nous
menace? Souviens-toi que je t'ai promis le gouvernement de l'Egypte pour
le cas o je l'emporterais, et dis-moi ce qu'il faut faire[68].

--Il faut, lui rpondit Amr qui entretenait des intelligences dans
l'arme d'Al, il faut ordonner aux soldats qui possdent un exemplaire
du Coran, de l'attacher au bout de leurs lances; vous annoncerez en mme
temps que vous en appelez  la dcision de ce livre. Le conseil est
bon, je puis vous en rpondre.

Dans la supposition d'une dfaite ventuelle, Amr avait concert
d'avance ce coup de thtre avec plusieurs chefs de l'arme ennemie[69],
parmi lesquels Achath, l'homme le plus perfide de cette poque, tait le
principal. Il n'avait gure de raison pour tre fort attach 
l'islamisme et  ses fondateurs, cet Achath, qui, alors qu'il tait
encore paen et chef de la tribu de Kinda, prenait firement le titre de
roi: quand il avait abjur l'islamisme sous Abou-Becr, il avait vu les
musulmans trancher la tte  toute la garnison de sa forteresse de
Nodjair.

Mowia suivit le conseil qu'Amr lui avait donn, et ordonna d'attacher
les Corans aux lances. Le saint livre tait rare dans cette arme forte
de quatre-vingt mille hommes: on en trouva  peine cinq cents
exemplaires[70]; mais c'en tait assez aux yeux d'Achath et de ses amis,
qui, se pressant autour du calife, s'crirent:

--Nous acceptons la dcision du livre de Dieu; nous voulons une
suspension d'armes!

--C'est une ruse, un pige infme, dit Al en frmissant d'indignation;
ils savent  peine ce que c'est que le Coran, ces Syriens, ils en
violent sans cesse les commandements.

--Mais puisque nous combattons pour le livre de Dieu, force nous est de
ne pas le rcuser.

--Nous combattons pour contraindre ces hommes  se soumettre aux lois de
Dieu; car ils se sont rvolts contre le Tout-Puissant, et ils ont
rejet bien loin son saint livre. Croyez-vous donc que ce Mowia, et cet
Amr, et ce _fils de l'enfer_, et tous ces autres, croyez-vous qu'ils se
soucient de la religion ou du Coran? Je les connais mieux que vous; je
les ai connus dans leur enfance, je les ai connus quand ils furent
devenus hommes, et hommes ou enfants, c'taient toujours les mmes
sclrats[71].

--N'importe, ils en appellent au livre de Dieu, et vous en appelez au
glaive.

--Hlas! je ne vois que trop bien que vous voulez m'abandonner. Allez
donc, allez joindre les restes de la coalition forme autrefois pour
combattre notre Prophte! Allez vous runir  ces hommes qui disent:
Dieu et son Prophte, imposture et mensonge que tout cela!

--Envoyez immdiatement  Achtar--c'tait le gnral de la
cavalerie--l'ordre de battre en retraite; sinon, le sort d'Othmn vous
attend[72].

Sachant qu'ils ne reculeraient pas, au besoin, devant l'excution de
cette menace, Al cda. Il expdia l'ordre de la retraite au gnral
victorieux qui poursuivait l'ennemi l'pe dans les reins. Achtar refusa
d'obir. Alors il s'leva un nouveau tumulte. Al ritra son ordre.
Mais le calife ne sait-il donc pas, s'cria le brave Achtar, que la
victoire est  nous? Me faut-il donc retourner en arrire au moment mme
o l'ennemi va prouver une droute complte?--Et  quoi te
servirait-elle, ta victoire, lui rpondit un Arabe de l'Irc, l'un des
messagers, si Al tait tu dans l'intervalle?

Malgr qu'il en et, le gnral fit sonner la retraite.

Ce jour-l le ci-devant roi des Kinda put goter les douceurs de la
vengeance: ce fut lui qui commena la ruine de ces pieux musulmans qui
l'avaient dpouill de sa royaut et avaient massacr ses contribules 
Nodjair. Al l'envoya  Mowia pour demander  celui-ci de quelle
manire il entendait que le dbat ft dcid par le Coran. Al et moi,
rpondit Mowia, nous nommerons chacun un arbitre. Ces deux arbitres
dcideront, d'aprs le Coran, lequel de nous deux a le plus de droits au
califat. Quant  moi, je choisis Amr, fils d'Ac.

Quand Achath eut apport cette rponse  Al, ce dernier voulut nommer
son cousin Abdallh, fils d'Abbs. On ne le lui permit pas: ce proche
parent, disait-on, serait trop partial. Puis, quand Al proposa son
brave gnral Achtar: Qui donc a mis le monde en feu si ce n'est
Achtar? s'cria-t-on. Nous ne voulons, dit le perfide Achath, nous ne
voulons d'autre arbitre qu'Abou-Mous.--Mais cet homme me garde rancune
parce que je lui ai t le gouvernement de Coufa, s'cria Al; il m'a
trahi, il a empch les Arabes de l'Irc de me suivre  la guerre;
comment donc pourrais-je lui confier mes intrts?--Nous ne voulons que
celui-l, rpondit-on, et les menaces les plus horribles
recommencrent. Enfin Al, de guerre lasse, donna son assentiment.

Aussitt douze mille de ses soldats abandonnrent sa cause, aprs
l'avoir somm en vain de dclarer nul le trait qu'il venait de
conclure, et qu'ils regardaient comme sacrilge puisque la dcision du
diffrend n'appartenait pas aux hommes, mais  Dieu seul. Il y avait des
tratres parmi eux, s'il est vrai, comme on l'affirme, qu'Achath tait
de leur nombre; mais pour la plupart c'taient de pieux _lecteurs du
Coran_, des hommes de bonne foi, fort attachs  la religion, fort
orthodoxes, mais comprenant l'orthodoxie d'une autre manire qu'Al et
la noblesse mdinoise. Indigns depuis longtemps de la dpravation et de
l'hypocrisie des compagnons de Mahomet, qui se servaient de la religion
comme d'un moyen pour raliser leurs projets d'ambition mondaine, ces
_non-conformistes_[73] avaient rsolu de se sparer de l'Eglise
officielle  la premire occasion. Rpublicains et dmocrates, en
religion comme en politique, et moralistes austres, puisqu'ils
assimilaient un pch grave  l'incrdulit, ils prsentent plusieurs
points de rapprochement avec les Indpendants anglais du XVII^e sicle,
le parti de Cromwell[74].

L'arbitre nomm par Al fut tromp par son collgue, selon les uns, ou
trompa son matre, selon les autres. Quoi qu'il en soit, la guerre
recommena. Al prouva disgrce sur disgrce et revers sur revers. Son
heureux rival lui enleva d'abord l'Egypte, ensuite l'Arabie. Matre de
Mdine, le gnral syrien dit du haut de la chaire: Ausites et
Khazradjites! O est-il maintenant, le vnrable vieillard qui autrefois
occupait cette place?... Par Dieu! si je ne craignais la colre de
Mowia, mon matre, je n'pargnerais aucun de vous!... Prtez serment 
Mowia sans y mettre de la mauvaise volont, et l'on vous fera grce.
La plupart des Dfenseurs taient alors dans l'arme d'Al; les autres
se laissrent extorquer le serment[75].

Bientt aprs, Al prit victime de la vengeance d'une jeune fille
non-conformiste, dont il avait fait dcapiter le pre et le frre, et
qui, demande en mariage par son cousin, avait exig la tte du calife
comme le prix de sa main (661).

Hasan, son fils, fut l'hritier de ses prtentions au califat. Il tait
peu fait pour tre le chef d'un parti: indolent et sensuel, il prfrait
une vie douce, tranquille, opulente,  la gloire,  la puissance, aux
soucis du trne. Le vritable chef du parti tait dornavant le
Dfenseur Cais, fils de Sad, homme d'une stature colossale, de formes
athltiques, type magnifique de la force matrielle et qui s'tait
distingu dans vingt batailles par sa valeur brillante. Sa pit tait
exemplaire: dans l'occasion il remplissait ses devoirs religieux au
pril de sa vie. Un jour qu'il s'tait inclin en faisant sa prire, il
aperut un grand serpent  l'endroit o il allait poser la tte. Trop
scrupuleux pour interrompre sa prire, il la continua et posa
tranquillement la tte  ct du reptile. Le serpent se tortilla autour
de son cou, mais sans lui faire du mal. Quand il eut fini de prier, il
saisit le serpent et le lana loin de lui[76]. Ce dvot musulman
hassait Mowia, non-seulement parce qu'il le regardait comme l'ennemi
de ses contribules en gnral et de sa famille en particulier, mais
encore parce qu'il le tenait pour incrdule; jamais Cais n'a voulu
admettre que Mowia ft musulman. Ces deux hommes se dtestaient si bien
que, dans le temps o Cais tait encore gouverneur de l'Egypte pour
Al, ils entrrent en correspondance, uniquement pour se procurer le
plaisir de se dire des injures. L'un mettait  la tte de sa lettre:
Juif, fils d'un juif, et l'autre lui rpondait: Paen, fils d'un
paen! Tu as adopt l'islamisme malgr toi, par contrainte, mais tu l'as
rejet de ton plein gr. Ta foi, si tu en as une, est de frache date,
mais ton hypocrisie est vieille[77].

Ds le dbut Hasan dissimula mal ses intentions pacifiques. Etendez la
main, lui dit Cais; je vous prterai serment quand vous aurez jur
auparavant de vous conformer au livre de Dieu comme aux lois donnes par
le Prophte, et de combattre nos ennemis.--Je jure, rpondit Hasan, de
me conformer  ce qui est ternel, au livre de Dieu et aux lois du
Prophte; mais vous vous engagerez de votre part  m'obir; vous
combattrez ceux que je combattrai moi-mme, et vous ferez la paix quand
moi je la ferai. On lui prta serment, mais ses paroles avaient produit
un fort mauvais effet. Ce n'est pas l l'homme qu'il nous faut, se
disait-on; il ne veut pas la guerre. Pour les Dfenseurs tout tait
perdu si Mowia l'emportait. Leurs craintes ne tardrent pas  se
raliser. Pendant plusieurs mois Hasan, quoiqu'il pt disposer d'une
arme assez considrable, resta inactif  Madn; probablement il
traitait dj avec Mowia. Enfin il envoya Cais vers les frontires de
la Syrie, mais avec trop peu de troupes, de sorte que le brave Dfenseur
fut accabl par le nombre. Les fuyards, arrivant  Madn dans le plus
grand dsordre, maltraitrent Hasan qui, s'il ne les avait pas livrs 
l'ennemi, jouait tout au moins un rle ambigu. Alors Hasan se hta de
conclure la paix avec Mowia, en s'engageant  ne plus prtendre au
califat. Mowia lui assura une pension magnifique et promit l'amnistie 
ses partisans.

Cependant Cais avait encore sous ses ordres cinq mille hommes qui, aprs
la mort d'Al, s'taient tous ras la tte en signe de deuil. Avec cette
petite arme il voulait continuer la guerre; mais ne sachant pas trop si
ses soldats partageaient sa bouillante ardeur, il leur dit: Si vous le
voulez, nous combattrons encore et nous nous ferons tuer jusqu'au
dernier plutt que de nous rendre; mais si vous aimez mieux demander
l'amn, je vous le procurerai. Choisissez donc! Les soldats prfrrent
l'amn[78]. Cais, accompagn des principaux de ses contribules, se
rendit donc auprs de Mowia, lui demanda grce pour lui et les siens,
et lui rappela les paroles du Prophte qui, sur son lit de mort, avait
recommand les Dfenseurs aux autres musulmans en disant: Honorez et
respectez ces hommes qui ont donn asile au Prophte fugitif et fond le
succs de sa cause. Concluant son discours, il donna  entendre que les
Dfenseurs s'estimeraient heureux s'il voulait accepter leurs services;
car, malgr leur dvotion, malgr leur rpugnance  servir un incrdule,
ils ne pouvaient se faire  l'ide de perdre leurs postes levs et
lucratifs. Mowia rpondit en ces termes: Je ne conois pas,
Dfenseurs, quels titres vous pourriez avoir  mes bonnes grces. Par
Dieu! vous avez t mes ennemis les plus acharns! C'est vous qui, dans
la bataille de Ciffn, avez failli causer ma perte, alors que vos lances
tincelantes jetaient la mort dans les rangs de mes soldats. Les satires
de vos potes ont t pour moi autant de piqres d'pingle. Et
maintenant que Dieu a affermi ce que vous vouliez renverser, vous me
dites: Respectez la recommandation du Prophte? Non, il y a
incompatibilit entre nous. Bless dans sa fiert, Cais changea de ton.
Notre titre  vos bonts, dit-il, c'est celui d'tre bons musulmans, et
aux yeux de Dieu cela suffit; il est vrai que ceux qui se sont coaliss
pour combattre le Prophte ont d'autres titres  faire valoir auprs de
vous: nous ne les leur envions pas. Nous avons t vos ennemis, il est
vrai, mais si vous l'eussiez voulu, vous auriez pu prvenir la guerre.
Nos potes vous ont poursuivi de leurs satires: eh bien! ce qu'ils ont
dit de faux sera oubli, et ce qu'ils ont dit de vrai restera. Votre
pouvoir s'est affermi: nous le regrettons. Dans la bataille de Ciffn,
alors que nous avons failli causer votre perte, nous combattions sous
les drapeaux d'un homme qui croyait bien faire en obissant  Dieu.
Quant  la recommandation du Prophte, celui qui croit en lui s'y
conforme; mais puisque vous dites qu'il y a incompatibilit entre nous,
Dieu seul pourra dornavant vous empcher de mal faire,
Mowia!--Retirez-vous  l'instant mme! lui cria le calife, indign de
tant d'audace[79].

Les Dfenseurs avaient succomb. Le pouvoir retournait naturellement aux
chefs de tribu,  l'ancienne noblesse. Et pourtant les Syriens n'taient
pas satisfaits; ils avaient espr goter le plaisir d'une vengeance
pleine et entire. La modration de Mowia ne le leur permit point; mais
un jour viendrait o il faudrait recommencer, ils le savaient bien, et,
ce jour venu, ce serait un combat  mort. Quant aux Dfenseurs, ils se
rongeaient les entrailles de dpit, de colre et de rage. Tant que
Mowia vivrait, le pouvoir des Omaiyades tait tabli trop solidement
pour qu'ils pussent rien entreprendre; mais Mowia n'tait pas immortel,
et, loin de se livrer  l'abattement, les Mdinois se prparaient  une
nouvelle lutte.

Dans cet intervalle d'inaction force, la tche des guerriers tait
dvolue aux potes; des deux cts la haine s'exhalait en sanglantes
satires. Et puis on se taquinait sans relche; c'taient des
tracasseries journalires, des vexations incessantes; les Syriens et les
princes de la maison d'Omaiya ne ngligeaient aucune occasion pour faire
sentir aux Dfenseurs leur haine et leur mpris, et ceux-ci les payaient
de la mme monnaie[80].




IV.


Avant de mourir, Mowia avait recommand  son fils Yzd d'avoir
constamment l'oeil sur Hosain, le second fils d'Al--Hasan, l'an,
n'tait plus--et sur l'Emigr Abdallh, fils de ce Zobair qui avait
disput le trne au gendre du Prophte. Ces deux hommes taient
dangereux, en effet. Quand Hosain rencontra Abdallh  Mdine o ils
vivaient tous les deux, il lui dit: J'ai de bonnes raisons pour croire
que le calife est mort.--Dans ce cas, quel parti vas-tu prendre? lui
demanda Abdallh.--Jamais, rpliqua Hosain, jamais je ne reconnatrai
Yzd pour mon souverain; c'est un ivrogne, un dbauch, et il a pour la
chasse une passion furieuse. L'autre garda le silence, mais la pense
de Hosain tait bien la sienne aussi.

Yzd Ier n'avait rien de la modration de son pre ni de son respect
pour les convenances, rien non plus de son amour du repos et du
bien-tre. Il tait la fidle image de sa mre, une fire Bdouine qui,
comme elle l'a dit en beaux vers, prfrait le sifflement de la tempte
dans le Dsert  une savante musique, et un morceau de pain sous la
tente aux mets exquis qu'on lui prsentait dans le superbe palais de
Damas. Elev par elle dans le dsert des Beni-Kelb, Yzd apporta sur le
trne les qualits d'un jeune chef de tribu plutt que d'un monarque et
d'un souverain pontife. Mprisant le faste et l'tiquette, affable
envers tout le monde[81], jovial, gnreux, loquent, bon pote, aimant
la chasse, le vin, la danse et la musique, il n'prouvait qu'une
mdiocre sympathie pour la froide et austre religion dont le hasard
l'avait rendu le chef et que son aeul avait inutilement combattue. La
dvotion souvent fausse, la pit souvent factice, des vtrans de
l'islamisme, choquait sa franche nature; il ne dissimulait point sa
prdilection pour le temps que les thologiens appelaient celui de
_l'ignorance_, s'abandonnait sans scrupule  des plaisirs que le Coran
avait dfendus, se plaisait  contenter tous les caprices de son esprit
fantasque et changeant, et ne se gnait pour personne.

On l'abhorrait, on l'excrait  Mdine;--en Syrie on l'adorait 
genoux[82].

Comme  l'ordinaire, le parti des vieux musulmans avait des chefs en
surabondance et point de soldats. Hosain qui, aprs avoir tromp la
vigilance du trop crdule gouverneur de Mdine, s'tait rfugi avec
Abdallh sur le territoire sacr de la Mecque, reut donc avec une joie
extraordinaire les lettres des Arabes de Coufa qui le pressaient
vivement de se mettre  leur tte, promettant de le reconnatre pour
calife et de faire dclarer en sa faveur toute la population de l'Irc.
Les messagers de Coufa se suivaient de trs-prs; le dernier tait
porteur d'une ptition d'tendue monstrueuse: les signatures dont elle
tait revtue ne remplissaient pas moins de cent cinquante feuilles. En
vain des amis clairvoyants le suppliaient, le conjuraient, de ne pas se
jeter dans une entreprise aussi audacieuse, de se dfier des promesses
et du factice enthousiasme d'une population qui avait tromp et trahi
son pre: Hosain, montrant avec orgueil les innombrables ptitions qu'il
avait reues et qu'un chameau, disait-il, aurait peine  porter toutes,
Hosain aima mieux couter les conseils de sa funeste ambition. Il obit
 sa destine, il partit pour Coufa,  la grande satisfaction de son
soi-disant ami Abdallh qui, incapable de lutter dans l'opinion
publique contre le petit-fils du Prophte, se rjouissait
intrieurement en le voyant marcher  sa perte de propos dlibr et
porter spontanment sa tte au bourreau.

La dvotion n'tait pour rien dans le dvoment que l'Irc montrait pour
Hosain. Cette province tait dans une situation exceptionnelle. Mowia,
bien que Mecquois d'origine, avait t le fondateur d'une dynastie
essentiellement syrienne. Sous son rgne la Syrie tait devenue la
province prpondrante. Damas tait dornavant la capitale de
l'empire;--sous le califat d'Al, Coufa avait eu cet honneur. Froisss
dans leur orgueil, les Arabes de l'Irc montrrent ds le dbut un
esprit fort turbulent, fort sditieux, fort anarchique, fort arabe en un
mot. La province devint le rendez-vous des brouillons politiques, le
repaire des brigands et des assassins. Alors Mowia en confia le
gouvernement  Ziyd, son frre btard. Ziyd ne contint pas les ttes
chaudes, il les abattit. Ne marchant qu'escort de soldats, d'agents de
police et de bourreaux, il crasa de sa main de fer la moindre tentative
faite pour troubler l'ordre politique ou social. Bientt la plus
complte soumission et la plus grande scurit rgnrent dans la
province; mais le plus affreux despotisme y rgna en mme temps. Voil
pourquoi l'Irc tait prt  reconnatre Hosain.

Mais la terreur avait dj plus d'empire sur les mes que les habitants
de la province ne le souponnaient eux-mmes. Ziyd n'tait plus, mais
il avait laiss un fils digne de lui. Ce fils s'appelait Obaidallh. Ce
fut  lui que Yzd confia la tche d'touffer la conspiration  Coufa,
alors que le gouverneur de la ville, Nomn, fils de Bachr, faisait
preuve d'une modration qui parut suspecte au calife. Etant parti de
Bara  la tte de ses troupes, Obaidallh leur fit faire halte 
quelque distance de Coufa. Puis, s'tant voil pour se cacher le visage,
il se rendit dans la ville  l'entre de la nuit, accompagn de dix
hommes seulement. Afin de sonder les intentions des habitants, il avait
fait poster sur son passage quelques personnes qui le salurent comme
s'il et t Hosain. Plusieurs nobles citoyens lui offrirent aussitt
l'hospitalit. Le prtendu Hosain rejeta leurs offres, et, entour d'une
multitude tumultueuse qui criait: vive Hosain! il alla droit au chteau.
Nomn en fit fermer les portes en toute hte. Ouvrez, lui cria
Obaidallh, afin que le petit-fils du Prophte puisse entrer!--Retournez
d'o vous tes venu! lui rpondit Nomn; je prvois votre perte, et je
ne voudrais pas que l'on pt dire: Hosain, le fils d'Al, a t tu dans
le chteau de Nomn. Satisfait de cette rponse, Obaidallh ta le
voile qui lui couvrait la figure. Reconnaissant ses traits, la foule se
dispersa aussitt, saisie de terreur et d'effroi, tandis que Nomn vint
le saluer respectueusement et le prier d'entrer dans le chteau. Le
lendemain Obaidallh annona au peuple rassembl dans la mosque, qu'il
serait un pre pour les bons, un bourreau pour les mchants. Il y eut
une meute, elle fut rprime. Ds lors nul n'osa reparler de rbellion.

L'infortun Hosain reut ces nouvelles fatales non loin de Coufa. A
peine avait-il avec lui une centaine d'hommes, ses parents pour la
plupart; pourtant il continua sa route; la folle et aveugle crdulit
qui semble comme un sort jet sur les prtendants, ne l'abandonna point:
une fois qu'il serait devant les portes de Coufa, les habitants de cette
ville s'armeraient pour sa cause, il s'en tenait convaincu. Prs de
Kerbel, il se trouva face  face avec les troupes qu'Obaidallh avait
envoyes  sa rencontre, en leur enjoignant de le prendre mort ou vif.
Somm de se rendre, il entra en pourparlers. Le gnral des troupes
omaiyades n'obit pas  ses ordres, il chancela. C'tait un Coraichite;
fils d'un des premiers disciples de Mahomet, il rpugnait  l'ide de
verser le sang d'un fils de Fatime. Il envoya donc demander de nouvelles
instructions  son chef, et lui fit connatre les propositions de
Hosain. Ayant reu ce message, Obaidallh lui-mme eut un moment
d'hsitation. Eh quoi! lui dit alors Chamir, noble de Coufa et gnral
dans l'arme omaiyade, Arabe du vieux temps tout comme son petit-fils
que nous rencontrerons plus tard en Espagne; eh quoi! le hasard a livr
votre ennemi entre vos mains, et vous l'pargneriez? Non, il faut qu'il
se rende  discrtion. Obaidallh expdia un ordre en ce sens au
gnral de ses troupes. Hosain refusa de se rendre sans condition, et
pourtant on ne l'attaqua point. Alors Obaidallh envoya de nouvelles
troupes sous Chamir, auquel il dit: Si le Coraichite persiste  ne pas
vouloir combattre, tu lui trancheras la tte et tu prendras le
commandement  sa place[83]. Mais une fois que Chamir fut arriv dans
le camp, le Coraichite n'hsita plus; il donna le signal de l'attaque.
En vain Hosain cria-t-il  ses ennemis: Si vous croyez  la religion
fonde par mon aeul, comment pourrez-vous alors justifier votre
conduite le jour de la rsurrection?--en vain fit-il attacher des
Corans aux lances:--sur l'ordre qu'en donna Chamir, on l'attaqua l'pe
au poing et on le tua. Ses compagnons restrent presque tous sur le
champ de bataille, aprs avoir vendu chrement leur vie (10 octobre
680).

La postrit, toujours prte  s'attendrir sur le sort des prtendants
malheureux, et tenant d'ordinaire peu de compte du droit, du repos des
peuples, des malheurs qui naissent d'une guerre civile si elle n'est
touffe dans son germe,--la postrit a vu dans Hosain la victime d'un
forfait abominable. Le fanatisme persan a fait le reste: il a rv un
saint l o il n'y avait qu'un aventurier prcipit dans l'abme par
une trange aberration d'ides, par une ambition allant jusqu' la
frnsie. L'immense majorit des contemporains en jugeait autrement:
elle voyait dans Hosain un parjure coupable de haute trahison, attendu
que, du vivant de Mowia, il avait prt serment de fidlit  Yzd, et
qu'il ne pouvait faire valoir au califat aucun droit, aucun titre.

Celui qui prit la place de prtendant, que la mort de Hosain venait de
laisser vide, fut moins tmraire et se crut plus habile. C'tait
Abdallh, fils de Zobair. Ostensiblement il avait t l'ami de Hosain;
mais ses sentiments vritables n'avaient t un mystre ni pour Hosain
lui-mme, ni pour les amis de ce dernier. Sois tranquille et satisfait,
fils de Zobair, avait dit Abdallh, fils d'Abbs, quand il eut pris
cong de Hosain, aprs l'avoir conjur inutilement de ne point
entreprendre le voyage de Coufa; et rcitant trois petits vers bien
connus alors, il avait poursuivi ainsi: L'air est libre pour toi,
alouette! Ponds, gazouille et bquette tant que tu voudras;... voil
Hosain qui part pour l'Irc et qui t'abandonne le Hidjz. Toutefois, et
bien qu'il et pris secrtement le titre de calife ds que le dpart de
Hosain lui eut laiss le champ libre, le fils de Zobair feignit une
profonde douleur quand la nouvelle de la catastrophe de Hosain arriva
dans la ville sainte, et il s'empressa de tenir un discours fort
pathtique. Il tait n rhteur, cet homme; nul n'tait plus rompu  la
_phrase_, nul ne possdait  un gal degr le grand art de dissimuler
ses penses et de feindre des sentiments qu'il n'prouvait point, nul ne
s'entendait mieux  cacher la soif des richesses et du pouvoir qui le
dvorait, sous les grands mots de devoir, de vertu, de religion, de
pit. L tait le secret de sa force; c'tait par l qu'il en imposait
au vulgaire. Maintenant que Hosain ne pouvait plus lui faire ombrage, il
le proclama calife lgitime, vanta ses vertus et sa pit, prodigua les
pithtes de perfides et de fourbes aux Arabes de l'Irc, et conclut son
discours par ces paroles, que Yzd pouvait prendre pour soi, s'il le
jugeait convenable: Jamais on ne vit ce saint homme prfrer la musique
 la lecture du Coran, des chants effmins  la componction produite
par la crainte de Dieu, la dbauche du vin au jene, les plaisirs de la
chasse aux confrences destines  de pieux entretiens.... Bientt ces
hommes recueilleront le fruit de leur conduite perverse[84]....

Il lui fallait avant tout gagner  sa cause les chefs les plus influents
des Emigrs. Il pressentit qu'il ne pourrait pas les tromper aussi
facilement que la plbe sur les vritables motifs de sa rbellion; il
prvit qu'il rencontrerait des obstacles, surtout chez Abdallh, le fils
du calife Omar, attendu que c'tait un homme vraiment dsintress,
vraiment pieux, et fort clairvoyant. Cependant il ne se laissa pas
dcourager. Le fils du calife Omar avait une femme dont la dvotion
n'tait gale que par sa crdulit. Il lui fallait commencer par elle,
le fils de Zobair le savait bien. Il alla donc la voir, lui parla, avec
sa faconde ordinaire, de son zle pour la cause des Dfenseurs, des
Emigrs, du Prophte, de Dieu, et quand il vit que ses onctueuses
paroles avaient fait sur elle une impression profonde, il la pria de
persuader  son mari de le reconnatre pour calife. Elle lui promit d'y
faire tout son possible, et le soir, quand elle servit le souper  son
poux, elle lui parla d'Abdallh avec les plus grands loges et conclut
en disant: Ah! vraiment, il ne cherche que la gloire de l'Eternel!--Tu
as vu, lui rpondit froidement son mari, tu as vu le cortge magnifique
qu'avait Mowia lors de son plerinage, ces superbes mules blanches
surtout, couvertes de housses de pourpre et montes par des jeunes
filles blouissantes de parure, couronnes de perles et de diamants; tu
as vu cela, n'est-ce pas? Eh bien! ce qu'il cherche, ton saint homme, ce
sont ces mules-l. Et il continua son souper sans vouloir en entendre
davantage[85].

Dj depuis une anne entire, le fils de Zobair tait en rvolte
ouverte contre Yzd, et pourtant celui-ci le laissait en repos. C'est
plus qu'on n'avait le droit d'attendre de la part d'un calife qui ne
comptait pas la patience et la mansutude parmi ses qualits les plus
saillantes; mais d'un ct, il jugeait qu'Abdallh n'tait gure
dangereux, puisque, plus prudent que Hosain, il ne quittait pas la
Mecque; de l'autre, il ne voulait pas, sans y tre forc par une
ncessit absolue, ensanglanter un territoire qui, dj durant le
paganisme, avait joui de la prrogative d'tre un asile inviolable pour
les hommes comme pour les animaux. Un tel sacrilge, il le savait bien,
mettrait le comble  l'irritation des dvots.

Mais sa patience se lassa enfin. Pour la dernire fois il fit sommer
Abdallh de le reconnatre. Abdallh s'y refusa. Alors le calife jura
dans sa fureur qu'il ne recevrait plus le serment de fidlit de ce
rebelle, qu'il ne ft amen en sa prsence, le cou et les mains chargs
de chanes. Mais le premier moment de colre pass, comme il tait
bonhomme au fond, il se repentit de son serment. Oblig cependant de le
tenir, il imagina un moyen de le faire sans trop blesser la fiert
d'Abdallh. Il rsolut de lui envoyer une chane d'argent, et d'y
ajouter un superbe manteau, dont il pourrait se revtir afin de drober
la chane  tous les regards.

Les personnes que le calife dsigna pour aller remettre ces singuliers
prsents au fils de Zobair, furent au nombre de dix. A la tte de la
dputation se trouvait le Dfenseur Nomn, fils de Bachr, le mdiateur
ordinaire entre le parti pieux et les Omaiyades; ses collgues, d'une
humeur moins conciliante, taient des chefs de diffrentes tribus
tablies en Syrie.

Les dputs arrivrent au lieu de leur destination. Abdallh, comme il
tait  prvoir, refusa d'accepter les cadeaux du calife; cependant
Nomn, loin de se laisser dcourager par ce refus, tcha de l'amener 
la soumission par de sages raisonnements. Leurs entretiens, qui, du
reste, n'aboutirent  aucun rsultat, furent frquents, et comme ils
restaient secrets pour les autres dputs, ils veillrent les soupons
de l'un de ces derniers, d'Ibn-Idhh, le chef de la tribu des Acharites,
laquelle tait la plus nombreuse et la plus puissante  Tibrias[86].
Ce Nomn est un Dfenseur aprs tout, pensa-t-il; il serait bien
capable de trahir le calife, lui qui est un tratre  son parti,  sa
tribu. Et un jour qu'il rencontra Abdallh, il l'aborda et lui dit:

--Fils de Zobair, je puis te jurer que ce Dfenseur n'a point reu du
calife d'autres instructions que celles que nous avons reues tous, nous
autres dputs. Il est notre chef, voil tout; mais, par Dieu! il faut
que je te l'avoue: ces confrences secrtes, je ne sais qu'en penser. Un
Dfenseur et un Emigr, ce sont des oiseaux de mme plumage, et Dieu
sait s'il ne se trame pas quelque chose.

--De quoi te mles-tu? lui rpondit Abdallh d'un air de suprme ddain.
Tant que je serai ici, je pourrai faire tout ce qui me convient. Ici je
suis aussi inviolable que cette colombe que voil, et que protge la
saintet du lieu. Tu n'oserais pas la tuer, n'est-ce pas? car ce serait
un crime, un sacrilge.

--Ah! tu crois qu'une telle considration m'arrterait?

Et se tournant vers un page qui portait ses armes:

--H, jeune homme! lui cria-t-il, donne-moi mon arc et mes flches!

Quand le page eut obi  cet ordre, le chef syrien prit une flche, la
posa au milieu de l'arc, et la dirigeant vers la colombe, il se mit 
dire:

--Colombe, Yzd, fils de Mowia, est-il adonn au vin? Dis que oui, si
tu l'oses, et dans ce cas, par Dieu! je te percerai de cette flche....
Colombe, prtends-tu dpouiller de la dignit de calife, Yzd, fils de
Mowia, le sparer du peuple de Mahomet, et comptes-tu sur l'impunit
parce que tu te trouves sur un territoire inviolable? Dis que telle est
ta pense, et je vais te percer de ce trait.

--Tu vois bien que l'oiseau ne peut te rpondre, dit Abdallh d'un air
de piti, mais en tchant en vain de dissimuler son trouble.

--L'oiseau ne peut me rpondre, c'est vrai, mais toi, tu le peux, fils
de Zobair!... Ecoute bien ceci: je jure que tu prteras serment  Yzd
de gr ou de force, ou que tu verras la bannire des Acharites[87]
flotter dans cette valle, et alors je ne respecterai gure les
privilges que tu rclames pour ce lieu!

Le fils de Zobair plit  cette menace. Il avait peine  croire  tant
d'impit, mme dans un Syrien, et il se hasarda  demander d'une voix
timide et tremblante:

--Osera-t-on donc rellement commettre le sacrilge de verser le sang
sur ce territoire sacr?

--On l'osera, rpondit le chef syrien avec un calme parfait; et que la
responsabilit en retombe sur celui qui a choisi ce lieu pour y
conspirer contre le chef de l'Etat et de la religion[88].

Peut-tre, si Abdallh et t plus fermement convaincu que ce chef
tait l'interprte des sentiments qui animaient ses compatriotes,
peut-tre et-il pargn alors bien des malheurs au monde musulman et 
lui-mme; car il succomberait, le fils de Zobair; il succomberait comme
avaient succomb le gendre et le petit-fils du Prophte, comme ils
succomberaient tous, les musulmans de la vieille roche, les fils des
compagnons, des amis de Mahomet; des malheurs inous, de terribles
catastrophes renouveles les unes des autres, c'est l ce qui les
attendait tous. Pour lui, cependant, l'heure fatale n'tait pas encore
venue. Il tait dans les dcrets de la destine qu'auparavant la
malheureuse Mdine expit par sa ruine complte, par l'exil ou par le
massacre de ses enfants, le funeste honneur d'avoir offert un asile au
Prophte fugitif, et d'avoir donn le jour aux vritables fondateurs de
l'islamisme,  ces hros fanatiques qui, subjuguant l'Arabie au nom
d'une foi nouvelle, avaient donn  l'islamisme un si sanglant berceau.




V.


C'tait dans l'anne 682. Le soleil venait de se coucher derrire les
montagnes qui s'tendent  l'ouest de la ville de Tibrias, dont
l'antique splendeur n'est atteste aujourd'hui que par des ruines, mais
qui,  l'poque dont nous parlons, tait la capitale du district du
Jourdain et la rsidence temporaire du calife Yzd Ier. Eclairs par
les rayons argents de la lune, les minarets des mosques et les tours
des remparts se miraient dans les ondes limpides et transparentes du
lac, cette mer de Galile qui rappelle au chrtien tant de souvenirs
chers  son coeur, lorsqu'une petite caravane, profitant de la
fracheur de la nuit, sortit de la ville en se dirigeant vers le sud.

Dans les neuf voyageurs qui taient  la tte de la caravane, on
reconnaissait au premier abord des personnes de qualit; cependant, rien
n'annonait en eux des courtisans du calife, qui d'ordinaire n'admettait
dans son intimit que des personnes d'un ge moins mr et d'une mine
moins austre, moins rechigne.

On marcha quelque temps sans mot dire. Enfin l'un des voyageurs rompit
le silence:

--Eh bien, mes frres, dit-il, que pensez-vous de lui maintenant?
Avouons du moins qu'il a t gnreux envers nous. N'est-ce pas cent
mille pices que tu as reu de lui, fils de Handhala?

--Oui, il m'a donn cette somme, rpliqua celui  qui s'adressait cette
question; mais il boit du vin sans y voir un pch; il joue de la
guitare; le jour il a pour compagnie des chiens de chasse, et la nuit,
des voleurs de grands chemins; il commet des incestes avec ses soeurs
et ses filles, il ne prie jamais[89], enfin, il n'a point de religion,
c'est vident. Que ferons-nous, mes frres? Croyez-vous qu'il nous soit
permis de tolrer plus longtemps un tel homme? Nous avons patient plus
qu'il ne le fallait peut-tre, et si nous continuons  marcher dans
cette voie, je crains que des pierres ne viennent tomber du ciel pour
nous craser. Qu'en penses-tu, fils de Sinn?

--Je vais te le dire, rpondit ce dernier. Ds que nous serons de retour
 Mdine, nous devrons dclarer solennellement que nous n'obirons plus
 ce libertin, fils d'un libertin; ensuite nous ferons bien de prter
hommage au fils d'un Emigr.

Au moment o il pronona ces paroles, un homme, venant du ct oppos,
passa sur la route. Le capuchon de son manteau, rabattu sur sa figure,
aurait drob ses traits aux regards des voyageurs, lors mme que leur
attention n'aurait pas t entirement absorbe par une conversation qui
s'animait de plus en plus.

Quand la caravane eut cess d'tre  la porte de sa voix, l'homme au
capuchon s'arrta. Sa rencontre tait d'un mauvais prsage selon les
ides arabes, car il tait borgne; d'ailleurs la haine et la frocit se
peignaient dans le terrible regard qu'il lana de son oeil unique 
ces hommes qui se perdaient dans le lointain, quand il dit d'une voix
lente et solennelle: Je jure que si jamais je te rencontre de nouveau
et que je puisse te tuer, je le ferai, fils de Sinn, tout compagnon de
Mahomet que tu es[90]!

Dans les voyageurs l'on aura dj reconnu des Mdinois. C'taient les
hommes les plus distingus de cette ville, presque tous Dfenseurs ou
Emigrs, et voici pour quelle raison ils taient venus  la cour du
calife.

Il s'tait montr  Mdine des symptmes de rbellion, et il y avait eu
d'assez graves querelles au sujet des terres labourables et des
plantations de dattiers, que Mowia avait autrefois achetes aux
habitants de la ville, mais que ceux-ci revendiquaient maintenant, sous
le prtexte que Mowia, en retenant leurs traitements, les avait forcs
 lui vendre ces terres au centime de ce qu'elles valaient[91]. Le
gouverneur Othmn, se flattant de l'espoir que le calife, son cousin
germain, saurait bien assoupir ce diffrend d'une manire ou d'une
autre, et qu'il se concilierait les nobles mdinois par ses manires
aimables et sa gnrosit bien connue, avait propos  ces nobles de
faire le voyage de Tibrias, et ils y avaient consenti. Mais, anim des
meilleures intentions, le gouverneur avait commis une grande imprudence,
une impardonnable tourderie. Ignorait-il donc que les nobles de Mdine
ne demandaient pas mieux que de pouvoir parler en tmoins oculaires de
l'impit de son cousin, afin d'exciter leurs concitoyens  la rvolte?
Au lieu de les engager  se rendre  la cour du calife, il et d les en
empcher  tout prix.

Ce que l'on pouvait prvoir tait arriv. Yzd, il est vrai, avait
offert aux dputs une hospitalit cordiale et pleine d'gards; il avait
t fort gnreux; il avait donn au Dfenseur Abdallh, fils de
Handhala (c'est--dire d'un noble et vaillant guerrier qui tait mort 
Ohod en combattant pour Mahomet), cent mille pices d'argent; il en
avait donn vingt ou dix mille, selon leur rang, aux autres
dputs[92]; mais comme il ne se gnait jamais pour qui que ce ft et
que sa cour n'tait pas tout  fait un modle de retenue et
d'abstinence, la libert de ses moeurs, jointe  sa prdilection pour
les Bdouins qui, il faut en convenir, taient bien quelque peu brigands
dans l'occasion, avait scandalis normment ces austres et rigides
citadins, ennemis naturels des fils du Dsert.

De retour dans leur ville natale, ils ne tarirent point sur l'impit du
calife. Leurs rapports un peu exagrs peut-tre, leurs diatribes
pleines d'une sainte indignation, firent une impression si grande sur
des coeurs dj tout disposs  croire aveuglment tout le mal que
l'on voudrait dire au sujet de Yzd, que bientt une scne
extraordinaire se passa dans la mosque. Les Mdinois s'y tant runis,
l'un d'eux s'cria: Je rejette Yzd ainsi que je rejette maintenant
mon turban; et en disant ces mots, il ta sa coiffure. Puis il ajouta:
Yzd m'a combl de prsents, j'en conviens, mais c'est un ivrogne, un
ennemi de Dieu.--Et moi, dit un autre, je rejette Yzd comme je
rejette ma sandale. Un troisime: Je le rejette comme mon manteau; un
quatrime: Je le rejette comme ma bottine. D'autres personnes les
imitrent, et bientt, singulier spectacle, on vit dans la mosque un
amas de turbans, de manteaux, de bottines, de sandales.

La dchance de Yzd ainsi prononce, on rsolut d'expulser de la ville
tous les Omaiyades qui s'y trouvaient. On leur signifia par consquent
qu'ils devaient partir sans retard, mais qu'auparavant ils devaient
jurer de ne jamais aider les troupes qui marcheraient contre la ville,
de les repousser plutt, et dans le cas o la chose se trouverait
au-dessus de leurs forces, de ne point rentrer dans la ville avec les
troupes syriennes. Othmn, le gouverneur, essaya, mais sans succs, de
faire sentir aux rebelles le danger auquel ils s'exposaient en
l'expulsant. Bientt, leur dit-il, une arme nombreuse va arriver ici
pour vous craser, et alors vous vous fliciterez de pouvoir dire qu'au
moins vous n'avez pas chass votre gouverneur. Attendez pour me faire
partir que vous ayez remport la victoire. Ce n'est pas dans mon
intrt, c'est dans le vtre que je vous parle ainsi; car je voudrais
empcher l'effusion de votre sang. Loin de se rendre  ces
raisonnements, les Mdinois le chargrent d'imprcations aussi bien que
Yzd. C'est par toi que nous allons commencer, lui dirent-ils, et
l'expulsion de tes parents suivra de prs la tienne.

Les Omaiyades taient furieux. Quelle mchante affaire! Quelle
dtestable religion[93]! s'cria Merwn, qui avait t successivement
ministre du calife Othmn et gouverneur de Mdine, mais qui maintenant
eut bien de la peine  trouver quelqu'un qui voult prendre soin de sa
femme et de ses enfants. Il fallait toutefois se plier aux
circonstances. Aprs avoir prt le serment voulu, les Omaiyades se
mirent donc en route, poursuivis par les hues de la populace; on alla
mme jusqu' leur jeter des pierres, et l'affranchi Horaith le Sauteur,
ainsi nomm parce que, l'un des anciens gouverneurs lui ayant fait
couper un pied, il marchait comme en sautant, aiguillonnait sans relche
les montures de ces infortuns, chasss comme de vils criminels d'une
cit o ils avaient si longtemps command en matres. Enfin on arriva 
Dhou-Khochob, o les exils devraient rester jusqu' nouvel ordre.

Leur premier soin fut de dpcher quelqu'un en courrier vers Yzd, pour
l'informer de leur infortune et lui demander du secours. Les Mdinois
l'apprirent. Aussitt une cinquantaine de leurs cavaliers se mit en
route pour chasser les Omaiyades de leur retraite. Le Sauteur ne manqua
pas de profiter de cette nouvelle occasion pour assouvir sa vengeance;
lui et un membre de la famille des Beni-Hazm (famille de Dfenseurs qui
avait facilit le meurtre du calife Othmn en mettant sa maison  la
disposition des rebelles) piquaient le chameau que montait Merwn avec
tant de rigueur, que l'animal faillit jeter son cavalier par terre.
Moiti crainte, moiti compassion, Merwn descendit de son chameau en
disant: Va-t-en et sauve-toi! Quand on fut arriv  un endroit nomm
Sowaid, Merwn vit venir  lui un de ses clients qui demeurait dans ce
hameau et qui le pria de partager son repas. Le Sauteur et ses dignes
compagnons ne me permettront pas de m'arrter, lui rpondit Merwn.
Plaise au ciel qu'un jour nous ayons cet homme en notre pouvoir! dans ce
cas il ne tiendra pas  nous que sa main ne partage le sort qui a frapp
son pied. Enfin, quand on fut arriv  Wd-'l-cor, on permit aux
Omaiyades d'y rester[94].

Sur ces entrefaites, la discorde fut sur le point d'clater parmi les
Mdinois eux-mmes[95]. Tant qu'il ne s'tait agi que d'expulser les
Omaiyades, de les injurier, de les maltraiter, l'union la plus parfaite
n'avait pas cess un seul instant de rgner parmi tous les habitants de
la ville; mais il en fut autrement lorsqu'il fallut lire un calife.
Les Coraichites ne voulaient pas d'un Dfenseur, et les Dfenseurs ne
voulaient pas d'un Coraichite. Cependant, comme on sentait le besoin de
la concorde, on rsolut de laisser la grande question en suspens et de
choisir des chefs provisoires. On choisirait un nouveau calife quand
Yzd serait dtrn[96].

Quant  celui-ci, le courrier expdi par les Omaiyades lui avait rendu
compte de ce qui tait arriv. En apprenant ces nouvelles, il fut plutt
surpris et indign de la conduite passive de ses parents qu'irrit
contre les sditieux.

--Les Omaiyades ne pouvaient-ils donc runir un millier d'hommes en
rassemblant leurs affranchis? demanda-t-il.

--Assurment, lui rpondit le messager; ils auraient pu en runir sans
peine trois mille.

--Et avec des forces aussi considrables, ils n'ont pas mme tent de
rsister pendant au moins une heure?

--Le nombre des rebelles tait trop grand; toute rsistance et t
impraticable[97].

Si Yzd n'et cout que sa juste indignation contre des hommes qui
s'taient rvolts aprs avoir accept sans scrupule ses cadeaux et son
argent, il et envoy ds lors une arme pour les chtier; mais il
voulait encore viter, s'il tait possible, de se brouiller pour
toujours avec les dvots; il se rappelait peut-tre que le Prophte
avait dit: Celui qui tirera l'pe contre les Mdinois, Dieu et les
anges et les hommes le maudiront[98], et pour la seconde fois il fit
preuve d'une modration dont il faut lui tenir compte, d'autant plus
qu'elle n'tait pas dans son caractre. Voulant encore tenter la voie de
la douceur, il envoya  Mdine le Dfenseur Nomn, fils de Bachr. Ce
fut en vain. Les Dfenseurs, il est vrai, ne demeurrent pas tout  fait
insensibles aux sages conseils de leur contribule, qui leur reprsentait
qu'ils taient trop faibles, trop peu nombreux, pour pouvoir rsister
aux armes de la Syrie; mais les Coraichites ne voulaient que la guerre,
et leur chef, Abdallh, fils de Mot, dit  Nomn: Pars d'ici, car tu
n'es venu que pour dtruire la concorde qui, grce  Dieu, rgne 
prsent parmi nous.--Ah! tu es bien brave, bien hardi, en ce moment, lui
rpondit Nomn; mais je sais ce que tu feras quand l'arme de Syrie sera
devant les portes de Mdine; alors tu fuiras vers la Mecque, mont sur
le plus rapide de tes mulets, et tu abandonneras  leur sort ces
infortuns, ces Dfenseurs, qui seront gorgs dans leurs rues, dans
leurs mosques et devant les portes de leurs maisons. Enfin, voyant
tous ses efforts inutiles, Nomn retourna auprs de Yzd, auquel il
rendit compte du mauvais succs de sa mission[99]. Puisqu'il le faut
donc absolument, dit alors le calife, je les ferai craser par les
chevaux de mes Syriens[100].

L'arme, forte de dix mille hommes, qui allait marcher vers le Hidjz,
devrait rduire non-seulement Mdine, mais encore l'autre ville sainte,
la Mecque. Comme le gnral auquel Yzd en avait confi le commandement
venait de mourir, les autres gnraux, brlant d'anantir une fois pour
toutes la nouvelle aristocratie, se disputrent l'honneur de prendre sa
place[101]. Yzd ne s'tait pas encore dcid pour l'un ou pour l'autre
des diffrents comptiteurs, lorsqu'un homme vieilli dans le mtier de
la guerre vint se mettre sur les rangs.

C'tait le borgne que nous avons dj rencontr sur la grande route prs
de Tibrias.

Nul, peut-tre, ne reprsentait aussi bien le vieux temps et le principe
paen, que ce borgne, Moslim, fils d'Ocba, de la tribu de Mozaina[102].
En lui il n'y avait pas mme l'ombre de la foi mahomtane; de tout ce
qui tait sacr aux yeux des musulmans, rien ne l'tait pour lui.
Mowia connaissait ses sentiments et les apprciait: il l'avait
recommand  son fils comme l'homme le plus propre  rduire les
Mdinois, dans le cas o ils se rvolteraient[103]. Cependant, s'il ne
croyait pas  la mission divine de Mahomet, il n'en croyait que plus
fermement aux prjugs superstitieux du paganisme, aux songes
prophtiques, aux mystrieuses paroles qui sortaient des _gharcad_,
espces de grandes ronces pineuses qui, pendant le paganisme et dans
certaines contres de l'Arabie, passaient pour des oracles. C'est ce
qu'il montra lorsque, se prsentant  Yzd, il lui dit: Tout homme que
vous enverriez contre Mdine chouerait compltement. Moi seul je puis
vaincre.... Je vis en songe un _gharcad_, d'o sortait ce cri: Par la
main de Moslim!... Je m'approchai du lieu d'o venait la voix, et
j'entendis dire: C'est toi qui vengeras Othmn sur les Mdinois, ses
meurtriers[104]!

Convaincu que Moslim tait l'homme qu'il lui fallait, Yzd l'accepta
comme gnral, et lui donna ses ordres en ces termes: Avant d'attaquer
les Mdinois, tu les sommeras pendant trois jours de se soumettre;
attaque-les, s'ils refusent de le faire, et si tu remportes la victoire,
tu livreras la ville pendant trois jours au pillage; tout ce que tes
soldats y trouveront d'argent, de nourriture et d'armes, leur
appartiendra[105]. Ensuite tu feras jurer aux Mdinois d'tre mes
esclaves, et tu feras couper la tte  quiconque refusera de le
faire[106].

L'arme, dans laquelle on remarquait Ibn-Idhh, le chef des
Acharites[107], dont nous avons rapport l'entretien avec le fils de
Zobair, arriva sans accident  Wd-'l-cor, o se trouvaient les
Omaiyades expulss de Mdine. Moslim les fit venir l'un aprs l'autre,
afin de les consulter sur les meilleurs moyens qu'il pourrait employer
pour se rendre matre de la ville. Un fils du calife Othmn ayant refus
de violer le serment que les Mdinois lui avaient fait prter: Si tu
n'tais le fils d'Othmn, lui dit le fougueux Moslim, je te couperais la
tte; mais quoique je t'pargne, je n'pargnerai aucun autre Coraichite
qui me refusera son appui et ses conseils. Vint le tour de Merwn. Lui
aussi prouvait des scrupules de conscience; d'un autre ct, il
craignait pour sa tte, car chez Moslim l'effet suivait de prs la
menace, et puis sa haine des Mdinois tait trop forte pour qu'il
manqut l'occasion de l'assouvir. Par bonheur, il savait qu'on trouve
avec le ciel des accommodements, qu'on peut violer un serment sans en
avoir l'air. Il donna ses instructions  son fils Abdalmlic qui n'avait
pas jur. Entre avant moi, ajouta-t-il; peut-tre Moslim ne me
demandera-t-il rien quand il t'aura entendu. Introduit auprs du
gnral, Abdalmlic lui conseilla d'avancer avec ses troupes jusqu'aux
premires plantations de palmiers: l l'arme devrait passer la nuit, et
le lendemain matin elle devrait se porter  Harra,  l'est de Mdine, de
sorte que les Mdinois, qui ne manqueraient pas d'aller  la rencontre
de l'ennemi, eussent le soleil en face[108]. Abdalmlic fit aussi
entrevoir  Moslim que son pre saurait bien se mettre en relation avec
certains Mdinois qui, le combat engag, trahiraient peut-tre leurs
concitoyens[109]. Fort content de ce qu'il venait d'entendre, Moslim
s'cria avec un sourire moqueur: Quel homme admirable que ton pre!
et, sans forcer Merwn  en dire davantage, il suivit ponctuellement les
conseils d'Abdalmlic, alla se camper  l'est de Mdine, sur la grande
route qui conduisait  Coufa, et fit annoncer aux Mdinois qu'il leur
donnait un rpit de trois jours pour se raviser. Les trois jours passs,
les Mdinois rpondirent qu'ils refusaient de se soumettre[110].

Ainsi que Merwn l'avait prvu, les Mdinois, au lieu d'attendre
l'ennemi dans leur ville, qu'ils avaient fortifie autant que possible,
allrent  sa rencontre (26 aot 683), diviss en quatre corps suivant
la diffrence de leur origine. Les Emigrs avaient  leur tte Makil,
fils de Sinn[111], compagnon de Mahomet qui,  la tte de sa tribu,
celle d'Achdja, avait assist  la prise de la Mecque, et qui doit avoir
joui d'une grande considration  Mdine, puisque les Emigrs lui
avaient donn le commandement encore qu'il ne ft pas de leur tribu.
Ceux des Coraichites que l'on ne comptait pas parmi les Emigrs, mais
qui,  diffrentes poques et aprs la prise de la Mecque, s'taient
tablis  Mdine, taient partags en deux compagnies, dont l'une
commande par Abdallh, fils de Mot, l'autre par un compagnon du
Prophte. Enfin le corps le plus considrable, celui des Dfenseurs,
avait pour commandant Abdallh, fils de Handhala. Gardant un profond et
religieux silence, on s'avana vers Harra, o se tenaient les impies,
les paens, qu'on allait combattre.

Le gnral de l'arme syrienne tait dangereusement malade; cependant il
se fit porter sur un sige un peu en avant des rangs, confia sa bannire
 un brave page, Grec d'origine, et cria  ses soldats: Arabes de
Syrie! montrez maintenant que vous savez dfendre votre gnral! A la
charge!

Le combat s'engagea. Les Syriens attaqurent l'ennemi avec tant
d'imptuosit que trois corps mdinois, celui des Emigrs et ceux des
Coraichites, lchrent pied; mais le quatrime, celui des Dfenseurs,
fora les Syriens  reculer et  se grouper autour de leur gnral. Des
deux cts on se battait avec acharnement, lorsque l'intrpide Fadhl,
qui combattait aux cts d'Abdallh, fils de Handhala,  la tte d'une
vingtaine de cavaliers, dit  son chef: Mettez sous mes ordres toute la
cavalerie; je tcherai alors de pntrer jusqu' Moslim, et que ce soit
lui ou moi, l'un de nous deux y laissera la vie. Abdallh y ayant
consenti, Fadhl chargea si vigoureusement, que les Syriens reculrent de
nouveau. Encore une charge comme celle-l, mes chers et braves amis,
cria-t-il alors; par Dieu! si j'aperois leur gnral, l'un de nous deux
ne survivra pas  ce jour. Souvenez-vous que la victoire est la
rcompense de la bravoure! Ses soldats attaqurent de nouveau avec un
redoublement de courage, rompirent les rangs de la cavalerie syrienne,
et pntrrent jusqu' l'endroit o se trouvait Moslim. Cinq cents
pitons l'entouraient les piques baisses; mais Fadhl, se frayant un
chemin avec son pe, poussa son cheval droit  la bannire de Moslim,
assena au page qui la portait un coup qui lui fendit le casque et le
crne, et s'cria: Par le Seigneur de la Caba! j'ai tu le
tyran!--Non, tu t'es tromp, lui rpondit Moslim, et saisissant
lui-mme sa bannire, tout malade qu'il tait, il ranima ses Syriens par
ses paroles et par son exemple. Fadhl mourut perc de coups, tout prs
de Moslim.

Au moment o les Mdinois voyaient le corps d'Ibn-Idhh et d'autres
prts  se lancer de nouveau sur eux, ils entendirent retentir dans leur
ville le cri de victoire, le cri de: Dieu est grand!... Ils avaient t
trahis: Merwn avait tenu parole  Moslim. Gagns par ses promesses
brillantes, les Beni-Hritha, famille qui appartenait aux Dfenseurs,
avaient introduit secrtement des troupes syriennes dans la ville. Elle
tait au pouvoir de l'ennemi; tout tait perdu; les Mdinois allaient se
trouver entre deux feux. La plupart se mirent  courir vers la ville
pour sauver les femmes et les enfants; quelques-uns, tels qu'Abdallh,
fils de Mot[112], s'enfuirent dans la direction de la Mecque; mais
Abdallh, fils de Handhala, rsolu  ne pas survivre  ce jour fatal,
cria aux siens: Nos ennemis vont avoir l'avantage. En moins d'une heure
tout sera dcid. Pieux musulmans, habitants d'une cit qui a donn
asile au Prophte, un jour nous devrons tous cesser de vivre, et la plus
belle mort est celle du martyr. Laissons-nous donc tuer aujourd'hui,
aujourd'hui que Dieu nous offre l'occasion de mourir pour sa sainte
cause! Dj les flches des Syriens pleuvaient de tous cts, lorsqu'il
s'cria de nouveau: Que ceux qui dsirent entrer immdiatement dans le
paradis, suivent ma bannire! Tous la suivirent; tous combattirent en
dsesprs, rsolus  vendre chrement leur vie. Abdallh lana ses
fils, l'un aprs l'autre, au plus fort de la mle: il les vit immoler
tous. Tandis que Moslim promettait de l'or  quiconque lui apporterait
une tte ennemie, Abdallh abattait des ttes  droite et  gauche, et
la conviction qu'un chtiment bien plus terrible attendait ses victimes
au del de la tombe, lui causait une joie froce. D'aprs la coutume
arabe il rcitait des vers en combattant. Ils exprimaient bien la pense
d'un fanatique qui se cramponne  la foi, afin de pouvoir har  son
aise. Tu meurs, criait-il  chacune de ses victimes, tu meurs, mais tes
forfaits te survivent! Dieu nous l'a dit, il nous l'a dit dans son
Livre: L'enfer attend les mcrants! A la fin il succomba. Son frre
utrin tomba  ses cts, bless  mort. Puisque je meurs par les pes
de ces hommes, je suis plus sr d'aller en paradis, que si j'eusse t
tu par les Dailemites paens; telles furent ses dernires paroles. Ce
fut une boucherie horrible. Parmi ceux qui succombrent se trouvaient
sept cents personnes qui savaient le Coran par coeur; quatre-vingts
taient revtues du caractre sacr de compagnons de Mahomet. Aucun des
vnrables vieillards qui avaient combattu  Bedr, o le Prophte avait
remport sa premire victoire sur les Mecquois, ne survcut  cette
catastrophe funeste.

Les vainqueurs irrits entrrent dans la ville, aprs que leur gnral
leur eut donn la permission de la saccager pendant trois jours
conscutifs. Embarrasss de leurs chevaux, les cavaliers galoprent vers
la mosque pour en faire une curie! Un seul Mdinois s'y trouvait 
cette heure; c'tait Sad, fils de Mosaiyab, le plus savant thologien
de son poque. Il vit les Syriens entrer dans la mosque et attacher
leurs chevaux dans l'espace compris entre la chaire du Prophte et son
tombeau, endroit sacr que Mahomet avait appel un jardin du paradis!...
A la vue de cet horrible sacrilge, Sad, croyant que toute la nature
tait menace d'un vnement sinistre, resta immobile et plong dans la
stupeur. Regardez donc cet imbcile, ce docteur, se dirent les Syriens
en ricanant; mais ils ne lui firent point de mal, ils avaient hte
d'aller piller.

On n'pargna rien. Les enfants furent emmens en esclavage ou massacrs,
les femmes violes; dans la suite un millier de ces malheureuses
donnrent la vie  autant de parias, fltris  jamais du nom d'_enfants
de Harra_.

Parmi les prisonniers se trouvait Makil, fils de Sinn. Il mourait de
soif et s'en plaignait amrement. Moslim se le fit amener et le reut
d'une mine aussi bienveillante que cela lui tait possible.

--Tu as soif, n'est-ce pas, fils de Sinn? lui demanda-t-il.

--Oui, gnral.

--Donne-lui de cette boisson que le calife nous a donne, dit Moslim en
s'adressant  un de ses soldats.

Quand cet ordre eut t excut et que Makil eut bu:

--Tu n'as plus soif maintenant? reprit Moslim.

--Non, je n'ai plus soif.

--Eh bien, dit le gnral en changeant tout  coup de ton et de visage,
tu as bu pour la dernire fois. Prpare-toi  mourir.

Le vieillard se mit  genoux et demanda grce.

--Toi, tu espres que je t'pargne? N'est-ce pas toi que j'ai rencontr
sur la route prs de Tibrias, la nuit o tu retournais  Mdine avec
les autres dputs? n'est-ce pas toi que j'ai entendu accabler Yzd
d'injures? et n'est-ce pas toi  qui j'ai entendu dire: Ds que nous
serons de retour  Mdine, nous devrons dclarer solennellement que nous
n'obirons plus  ce libertin, fils d'un libertin; ensuite nous ferons
bien de prter hommage au fils d'un Emigr?... Eh bien, en ce moment-l
j'ai jur que si jamais je te rencontrais de nouveau et que j'eusse ta
vie en mon pouvoir, je te tuerais. Par Dieu, je tiendrai mon serment!
Que l'on tue cet homme!

Cet ordre fut excut sur-le-champ.

Ensuite les Mdinois qui restaient encore dans la ville, car la plupart
avaient dj cherch leur salut dans la fuite, furent somms de prter
serment  Yzd. Ce n'tait pas le serment ordinaire, le serment par
lequel on s'engageait  obir au calife tant qu'il obirait lui-mme au
Coran et aux commandements de Mahomet; loin de l. Les Mdinois devaient
jurer d'tre esclaves de Yzd, esclaves qu'il pourrait affranchir ou
vendre selon son bon plaisir, telle tait la formule; ils devaient lui
reconnatre un pouvoir illimit sur tout ce qu'ils possdaient, sur
leurs femmes, sur leurs enfants, sur leur vie. La mort attendait ceux
qui refuseraient de prter cet horrible serment. Pourtant deux
Coraichites dclarrent avec fermet qu'ils ne prteraient que le
serment qui avait toujours t en usage. Moslim ordonna aussitt de leur
couper la tte. Coraichite lui-mme, Merwn osa blmer cet ordre; mais
Moslim, le piquant avec son bton dans le ventre, lui dit rudement: Par
Dieu, si tu avais dit toi-mme ce qu'ils ont os dire, je t'aurais tu!
Nanmoins Merwn osa encore demander la grce d'un autre qui tait alli
 sa famille et qui refusait galement de jurer. Le gnral syrien ne se
laissa point flchir. Ce fut autre chose quand un Coraichite dont la
mre appartenait  la tribu de Kinda, refusa le serment, et qu'un des
chefs de l'arme syrienne qui appartenait aux Sacoun, sous-tribu de
Kinda, s'cria: Le fils de notre soeur ne prtera pas un tel
serment. Moslim l'en dispensa[113].

Les Arabes de Syrie avaient rgl leur compte avec les fils de ces
sectaires fanatiques qui avaient inond l'Arabie du sang de leurs pres.
L'ancienne noblesse avait cras la nouvelle. Reprsentant de la vieille
aristocratie mecquoise, Yzd avait veng et le meurtre du calife Othmn
et les dfaites que les Mdinois, alors qu'ils combattaient sous la
bannire de Mahomet, avaient fait prouver  son aeul. La raction du
principe paen contre le principe musulman avait t cruelle, terrible,
inexorable. Jamais les Dfenseurs ne se relevrent de ce coup fatal;
leur force fut brise pour toujours. Leur ville presque dserte resta
quelque temps abandonne aux chiens, les champs d'alentour aux btes
fauves[114], car la plupart des habitants, cherchant une patrie nouvelle
et un sort moins dur dans un climat lointain, taient alls joindre
l'arme d'Afrique. Les autres taient bien  plaindre; les Omaiyades ne
laissrent chapper aucune occasion pour les accabler sous le poids de
leur ddain, de leur mpris, de leur haine implacable, pour les
abreuver de dgots et d'amertumes. Dix ans aprs la bataille de Harra,
Haddjdj, gouverneur de la province, fit subir la marque  plusieurs
saints vieillards qui avaient t compagnons de Mahomet. Pour lui chaque
Mdinois tait un meurtrier d'Othmn, comme si ce crime, suppos mme
que les Dfenseurs en eussent t plus coupables qu'ils ne l'taient,
n'et pas t expi suffisamment par le massacre de Harra et le sac de
Mdine! Et quand Haddjdj quitta la ville: Dieu soit lou,
s'cria-t-il, puisqu'il me permet de m'loigner de la plus impure de
toutes les cits, de celle qui a toujours rcompens les bonts du
calife par des perfidies et des rvoltes! Par Dieu, si mon souverain ne
m'ordonnait pas dans chacune de ses lettres d'pargner ces infmes, je
dtruirais leur ville et je leur ferais pousser des gmissements autour
de la chaire du Prophte! Ces paroles ayant t rapportes  l'un des
vieillards que Haddjdj avait fait fltrir, il dit: Un terrible
chtiment l'attend dans l'autre vie! Ce qu'il a dit est digne de
Pharaon[115]. Hlas! la conviction que leurs tyrans seraient torturs
dans les flammes ternelles, c'tait dornavant l'unique consolation de
ces malheureux et leur unique esprance. Mais cette consolation, ils se
la donnrent abondamment. Prdictions des compagnons de Mahomet,
prophties de Mahomet lui-mme, miracles oprs en leur faveur, ils
acceptrent tout avec une crdulit avide et insatiable. Le thologien
Sad qui se trouvait dans la mosque au moment o les cavaliers syriens
vinrent en faire une curie, racontait  qui voulait l'entendre,
qu'tant rest dans le temple il avait entendu,  l'heure de la prire,
sortir du tombeau du Prophte une voix qui profra les paroles
solennelles destines  annoncer cette heure[116]. Dans le terrible
Moslim, l'homme de Mozaina, les Mdinois voyaient le monstre le plus
hideux que la terre et port jusque-l; ils croyaient qu'il ne
trouverait un mule qu' la fin des sicles et dans un homme de cette
mme tribu; ils racontaient que le Prophte avait dit: Les derniers qui
seront ressuscits, ce seront deux hommes de Mozaina. Ils trouveront la
terre inhabite. Ils viendront  Mdine, o ils ne verront que des btes
fauves. Alors deux anges descendront du ciel, les jetteront sur le
ventre et les traneront ainsi vers l'endroit o se trouveront les
autres hommes[117]....

Opprims, en butte  tous les outrages, fouls aux pieds, il ne restait
aux Mdinois d'autre parti  prendre que d'imiter l'exemple que leur
avaient donn leurs concitoyens qui s'taient enrls dans l'arme
d'Afrique. C'est ce qu'ils firent. De l'Afrique, ils allrent en
Espagne. Presque tous les descendants des anciens Dfenseurs se
trouvaient dans l'arme avec laquelle Mous passa le Dtroit. C'est en
Espagne qu'ils s'tablirent, principalement dans les provinces de l'est
et de l'ouest, o leur tribu devint la plus nombreuse de toutes[118]. A
Mdine ils avaient disparu. Lorsqu'un voyageur du XIII^e sicle arriva
dans cette ville et qu'il s'informa par curiosit si des descendants des
Dfenseurs s'y trouvaient encore, on ne put lui montrer qu'un seul homme
et une seule femme, tous les deux dj vieux[119]. Il est donc permis de
rvoquer en doute l'origine illustre de cette dizaine de pauvres
familles qui demeurent aujourd'hui dans les faubourgs de Mdine et qui
prtendent descendre des Dfenseurs[120].

Mais mme en Espagne, les Dfenseurs ne furent pas  l'abri de la haine
des Arabes de Syrie. C'est sur les bords du Guadalquivir que nous
verrons la lutte recommencer,  une poque o l'Espagne avait pour
gouverneur un Coraichite qui, dans la dsastreuse bataille de Harra,
avait combattu dans les rangs de l'arme mdinoise, et qui, aprs la
droute, avait pris la fuite pour joindre l'arme d'Afrique.

Ce qui appelle maintenant notre attention, c'est une lutte d'une nature
diffrente, mais qui se continua aussi dans la pninsule espagnole. En
la racontant, nous aurons l'occasion de reparler en passant d'Abdallh,
fils de Zobair, et de voir que le sort de cet autre reprsentant des
compagnons de Mahomet ne fut pas moins malheureux que ne l'avait t
celui des Mdinois.




VI.


Si l'on en excepte les luttes souleves par ces principes fondamentaux
qui ont toujours t en litige et qui le seront ternellement, il n'y en
a point qui, en Asie comme en Europe, parmi les musulmans comme parmi
les chrtiens, aient eu plus de persistance que celles qui provenaient
de l'antipathie de race; antipathie qui, se perptuant  travers les
sicles, survit longtemps  toutes les rvolutions politiques, sociales
et religieuses. Incidemment nous avons dj eu l'occasion de dire que la
nation arabe se composait de deux peuples distincts et ennemis l'un de
l'autre; mais c'est ici l'endroit d'exposer ce fait avec plus de
prcision et avec les dveloppements ncessaires.

Suivant la coutume des Orientaux qui font descendre toute une nation
d'un seul homme, le plus ancien de ces deux peuples se disait issu d'un
certain Cahtn, personnage que les Arabes, quand ils eurent fait
connaissance avec la Bible, ont identifi avec Yoctan, l'un des
descendants de Sem selon la Gense. La postrit de Cahtn avait envahi
l'Arabie mridionale, plusieurs sicles avant notre re, et subjugu la
race, d'origine incertaine, qui habitait ce pays. Les Cahtnides portent
ordinairement le nom de Ymnites, emprunt  la province la plus
florissante de l'Arabie mridionale, et c'est ainsi que nous les
appellerons dans la suite.

L'autre peuple, issu d'Adnn, l'un des descendants d'Ismal,  ce que
l'on prtend, habitait le Hidjz, province qui s'tend depuis la
Palestine jusqu'au Ymen et dans laquelle se trouvent la Mecque et
Mdine; le Nadjd, c'est--dire le vaste plateau, parsem de quelques
ondulations de terrain, qui occupe toute l'Arabie centrale; bref, le
nord de l'Arabie. On lui donne le nom de Maddites, de Nizrites, de
Modharites ou de Caisites; noms qui indiquent tous le mme peuple ou une
partie de ce peuple; car Cais descendait de Modhar; celui-ci tait l'un
des fils de Nizr, et Nizr tait fils de Madd. Pour dsigner cette
race nous employerons le terme de Maddites.

Dans l'histoire de l'Europe il n'y a rien d'analogue  la haine,
quelquefois sourde, plus souvent flagrante, des deux peuples arabes, qui
s'entr'gorgeaient sur le prtexte le plus futile. Ainsi le territoire
de Damas fut, pendant deux annes, le thtre d'une guerre cruelle,
parce qu'un Maddite avait cueilli un melon dans le jardin d'un
Ymnite[121], et dans la province de Murcie le sang coula  grands
flots durant sept annes, parce qu'un Maddite, longeant par hasard la
terre d'un Ymnite, avait dtach, sans y penser, une feuille de
vigne[122]. Ce n'est pas qu'en Europe l'antipathie de race n'ait t
trs-forte aussi, mais du moins elle y tait motive; il y avait eu
conqute et asservissement. En Arabie, au contraire, l'une des deux
races n'avait point t opprime par l'autre. Anciennement, il est vrai,
une partie des Maddites, ceux du Nadjd, reconnaissaient la souverainet
du roi du Ymen et lui payaient un tribut; mais c'est qu'ils le
voulaient bien; c'est qu'il fallait  ces hordes anarchiques un matre
qui les empcht de s'entre-tuer, et que ce matre ne pouvait tre
choisi dans l'une de leurs familles, parce que les autres auraient
refus de lui obir. Aussi quand les tribus maddites, aprs s'tre
runies momentanment sous un chef de leur choix, s'taient affranchies
de cette dpendance, comme cela arrivait de temps en temps, des guerres
civiles les foraient bientt d'y revenir. N'ayant  choisir qu'entre
l'anarchie et la domination trangre, les chefs des tribus se disaient
aprs une longue guerre civile: Nous n'avons d'autre parti  prendre
que de nous donner de nouveau au roi du Ymen, auquel nous payerons un
tribut en brebis et en chameaux, et qui empchera le fort d'craser le
faible[123]. Plus tard, lorsque le Ymen eut t conquis par les
Abyssins, les Maddites du Nadjd avaient accord de leur plein gr  un
autre prince d'origine ymnite, au roi de Hra, la faible autorit
qu'ils avaient donne jusque-l au roi du Ymen. Entre une soumission si
spontane et l'asservissement par un peuple tranger, il y a une
diffrence norme.

En Europe, d'ailleurs, la diversit d'idiomes et de coutumes levait une
barrire insurmontable entre les deux peuples que la conqute avait
violemment runis sur le mme sol. Il n'en tait pas de mme dans
l'empire musulman. Longtemps avant Mahomet la langue ymnite ou
himyarique, comme on l'appelle, ne du mlange de l'arabe et de l'idiome
des vaincus, avait cd la place  l'arabe pur, la langue des Maddites,
lesquels avaient acquis une certaine prpondrance intellectuelle. Sauf
quelques lgres diffrences de dialecte, les deux peuples parlaient
donc la mme langue, et jamais l'on ne trouve que, dans les armes
musulmanes, un Maddite ait eu de la peine  comprendre un
Ymnite[124]. Ils avaient en outre les mmes gots, les mmes ides,
les mmes coutumes, car, des deux cts, la grande masse de la nation
tait nomade. Enfin, ayant adopt tous les deux l'islamisme, ils
avaient la mme religion. En un mot, la diffrence qui existait entre
eux tait bien moins sensible que celle qui existait entre tel et tel
peuple germanique dans le temps o les barbares vinrent inonder l'empire
romain.

Et pourtant, bien que les raisons qui expliquent l'antipathie de race en
Europe n'existent pas en Orient, cette antipathie y porte un caractre
de tnacit que l'on ne trouve pas chez nous. Au bout de trois ou quatre
cents ans l'hostilit originelle s'est efface en Europe: parmi les
Bdouins elle dure depuis vingt-cinq sicles; elle remonte aux premiers
temps historiques de la nation, et de nos jours elle est encore loin
d'tre teinte[125]. L'hostilit originelle, disait un ancien pote,
nous vient de nos anctres, et tant que ceux-ci auront des descendants,
elle subsistera[126]. Et puis elle n'a point eu en Europe ce caractre
atroce qu'elle a eu en Orient; elle n'a point touff chez nos aeux les
sentiments les plus doux et les plus sacrs de la nature; un fils n'a
point mpris, n'a point ha sa mre pour la seule raison qu'elle
appartenait  une autre race que son pre. Vous priez pour votre pre,
dit quelqu'un  un Ymnite qui faisait la procession solennelle autour
du temple de la Mecque; mais pourquoi ne priez-vous pas pour votre
mre?--Pour ma mre? rpliqua le Ymnite d'un air de ddain; comment
pourrais-je prier pour elle? Elle tait de la race de Madd[127]!

Cette haine qui se prolonge de gnration en gnration, en dpit d'une
entire communaut de langue, de droits, de coutumes, d'ides, de
religion, et mme jusqu' un certain point d'origine, puisque les deux
peuples sont l'un et l'autre de race smitique, cette haine qui ne
s'explique point par des antcdents, elle est dans le sang, c'est tout
ce que l'on peut en dire; et probablement les Arabes du VII^e sicle
auraient t aussi peu capables d'en dterminer la vritable cause, que
les Ymnites qui parcourent aujourd'hui les dserts de la province de
Jrusalem, et qui, quand les voyageurs leur demandent pour quel motif
ils sont ennemis jurs des Caisites (Maddites) de la province d'Hbron,
rpondent qu'ils n'en savent absolument rien, si ce n'est que cette
haine rciproque date d'un temps immmorial[128].

L'islamisme, loin de diminuer l'aversion instinctive des deux peuples,
lui a donn une vigueur et une vivacit qu'elle n'avait point
auparavant. S'observant toujours avec dfiance, les Ymnites et les
Maddites furent forcs dsormais de combattre sous la mme bannire, de
vivre sur le mme sol, de diviser les fruits de la conqute, et ces
relations continuelles, ces rapports journaliers, engendrrent autant de
disputes et de rixes. En mme temps cette inimiti acquit un intrt et
une importance qu'elle ne pouvait avoir alors qu'elle tait restreinte 
un coin presque ignor de l'Asie. Dornavant elle ensanglanta l'Espagne
et la Sicile comme les dserts de l'Atlas et les rives du Gange, et elle
exera une influence considrable, non-seulement sur le sort des peuples
vaincus, mais encore sur la destine de toutes les nations romanes et
germaniques, puisqu'elle arrta les musulmans dans la voie de leurs
conqutes, au moment o ils menaaient la France et tout l'Occident.

Dans toute l'tendue de l'empire musulman, les deux peuples se sont
combattus; mais cet empire tait trop vaste et il n'y avait pas assez
d'unit entre les tribus, pour que la lutte pt tre simultane et
dirige vers un but fix d'avance. Chaque province eut donc sa guerre
particulire, sa guerre  elle, et les noms des deux partis, emprunts
aux deux tribus qui, dans la localit o l'on se combattait, taient les
plus nombreuses, diffraient presque partout. Dans le Khorsn, par
exemple, les Ymnites portaient le nom d'Azdites et les Maddites celui
de Tmmites, parce que les tribus d'Azd et de Tmm y taient les plus
considrables[129]. En Syrie, province dont nous aurons  nous occuper
principalement, il y avait d'un ct les Kelbites et de l'autre les
Caisites. Les premiers, d'origine ymnite, y formaient la majorit de
la population arabe[130], car sous le califat d'Abou-Becr et d'Omar,
lorsque beaucoup de tribus ymnites allrent s'tablir en Syrie, les
Maddites prfrrent de se fixer en Irc[131].

Les Kelbites et les Caisites taient galement attachs  Mowia qui,
grce  sa politique prudente et sage, sut maintenir parmi eux un
certain quilibre et se concilier l'affection des uns comme des autres.
Cependant, quelque bien calcules que fussent ses mesures, il ne put
empcher que leur haine rciproque n'clatt de temps en temps; sous son
rgne les Kelbites et les Fezra, tribu des Caisites, se livrrent mme
une bataille  Bant-Cain[132], et Mowia prouva des difficults de la
part des Caisites lorsqu'il voulut faire reconnatre Yzd pour son
successeur, car la mre de Yzd tait une Kelbite; elle tait fille de
Mlic ibn-Bahdal, le chef de cette tribu, et pour les Caisites, Yzd,
lev dans le dsert de Semwa, parmi la famille de sa mre, n'tait
plus un Omaiyade, c'tait un Kelbite[133]. On ignore de quelle manire
Mowia gagna leurs suffrages; on sait seulement qu' la fin ils
reconnurent Yzd pour l'hritier prsomptif du trne et qu'ils lui
restrent fidles tant qu'il rgna. Mais son rgne ne dura que trois
annes. Il mourut en novembre 683, deux mois et demi aprs la bataille
de Harra, g de trente-huit ans seulement.

A sa mort l'immense empire se trouva tout  coup sans matre. Ce n'est
pas que Yzd mourt sans laisser de fils, il en laissa plusieurs; mais
le califat n'tait pas hrditaire, il tait lectif. Ce grand principe
n'avait pas t pos par Mahomet, lequel n'avait rien dcid  cet
gard, mais par le calife Omar qui ne manquait pas aussi absolument que
le Prophte d'esprit politique, et qui jouissait, comme lgislateur,
d'une autorit inconteste. C'est lui qui avait dit dans une harangue
prononce dans la mosque de Mdine: Si quelqu'un s'avise de proclamer
un homme pour souverain, sans que tous les musulmans en aient dlibr,
cette inauguration sera nulle[134]. Il est vrai que l'on avait toujours
lud l'application du principe, et que Yzd lui-mme n'avait pas t
lu par la nation; mais du moins son pre avait pris la prcaution de
lui faire prter serment comme  son successeur futur. Cette prcaution,
Yzd l'avait nglige; la mort l'avait surpris  la fleur de l'ge, et
son fils an, qui s'appelait Mowia comme son aeul, n'avait aucun
droit au califat. Cependant il aurait probablement russi  se faire
reconnatre, si les Syriens, les faiseurs de califes  cette poque,
eussent t d'accord pour le soutenir. Ils ne l'taient pas, et Mowia
lui-mme, dit-on, ne voulait pas du trne. Le plus profond mystre
enveloppe les sentiments de ce jeune homme. S'il fallait en croire les
historiens musulmans, Mowia n'aurait ressembl en rien  son pre; 
ses yeux la bonne cause aurait t celle que dfendaient les Mdinois,
et, ayant appris la victoire de Harra, le pillage de Mdine et la mort
des vieux compagnons de Mahomet, il aurait fondu en larmes[135]. Mais
ces historiens qui, prvenus d'ides thologiques, ont quelquefois
fauss l'histoire, se trouvent en opposition avec un chroniqueur
espagnol presque contemporain[136] qui, pour ainsi dire, crivait sous
la dicte des Syriens tablis en Espagne, et qui affirme que Mowia
tait la fidle image de son pre. Quoi qu'il en soit, les Caisites ne
voulaient pas obir  un prince qui avait une Kelbite pour aeule et une
Kelbite pour mre; ils ne voulaient pas de la domination du Kelbite
Hassn ibn-Mlic ibn-Bahdal, gouverneur de la Palestine et du district
du Jourdain, qui avait pris la conduite des affaires au nom de son
arrire-neveu[137]. Partout ils prirent une attitude hostile, et un de
leurs chefs, Zofar, de la tribu de Kilb, leva l'tendard de la rvolte
dans le district de Kinnesrn, dont il chassa le gouverneur Kelbite,
Sad ibn-Bahdal. Comme il fallait bien opposer un prtendant  celui des
Kelbites, Zofar se dclara pour Abdallh, fils de Zobair, dont la cause
tait au fond parfaitement indiffrente aux Caisites. Le parti pieux
venait d'acqurir un alli bien trange. Puisqu'il allait soutenir les
intrts des fils des compagnons de Mahomet, Zofar crut de son devoir de
prononcer en chaire un sermon difiant. Mais quoique grand orateur et
excellent pote, comme les Arabes paens l'avaient t, il n'tait pas
habitu malheureusement aux formules religieuses, au style onctueux.
Quand il eut prononc la moiti de sa premire phrase, il demeura court.
Et ses frres d'armes de rire aux clats[138].

Mowia II ne survcut  son pre que quarante jours, ou deux mois, ou
trois mois;--on ne le sait pas au juste et il importe peu de le savoir.
La confusion tait au comble. Les provinces, lasses d'tre traites par
les Syriens en pays conquis, avaient secou le joug. Dans l'Irc on
faisait chaque jour un calife ou un mir, et le lendemain on le
dfaisait[139]. Ibn-Bahdal n'avait pas encore arrt son plan; tantt il
voulait se faire dclarer calife, tantt, voyant qu'il ne serait reconnu
que par ses Kelbites, il se dclarait prt  obir  l'Omaiyade que le
peuple choisirait[140]. Mais comme il y avait fort peu de chances de
succs, il tait difficile de trouver un Omaiyade qui voult se prter
au triste rle de prtendant. Wald, petit-fils d'Abou-Sofyn et ancien
gouverneur de Mdine, l'avait accept: frapp de la peste au moment o
il faisait la prire sur le corps de Mowia II, il tait tomb
mort[141]. Ibn-Bahdal et bien voulu donner le califat  Khlid, frre
de Mowia II, mais comme celui-ci ne comptait que seize ans et que les
Arabes ne veulent obir qu' un adulte, il ne l'osa pas. Il l'offrit
donc  Othmn: celui-ci, qui croyait la cause de sa famille entirement
perdue, refusa, et alla joindre l'heureux prtendant Ibn-Zobair, dont le
parti s'augmentait de jour en jour. En Syrie tous les Caisites se
dclarrent pour lui. Dj matres de Kinnesrn, ils le devinrent
bientt de la Palestine, et le gouverneur d'Emse, Nomn, fils de
Bachr, le Dfenseur, se dclara aussi pour Ibn-Zobair[142].
Ibn-Bahdal, au contraire, ne pouvait compter que sur un seul district,
celui du Jourdain, le moins considrable des cinq districts de la
Syrie[143]. L on avait jur de lui obir, mais  condition qu'il ne
donnerait pas le califat  un fils de Yzd, puisqu'ils taient trop
jeunes. Quant au district de Damas, le plus important de tous, son
gouverneur Dhahhc, de la tribu de Fihr[144], n'tait d'aucun parti. Il
n'tait pas d'accord avec soi-mme: ancien commandant de la garde de
Mowia Ier et l'un de ses confidents les plus intimes, il ne voulait
pas du prtendant mecquois; Maddite, il ne voulait pas faire cause
commune avec le chef des Kelbites; de l ses hsitations et sa
neutralit. Afin de sonder ses intentions et celles du peuple de Damas,
Ibn-Bahdal lui envoya une lettre, destine  tre lue dans la mosque le
vendredi. Cette lettre tait pleine des louanges des Omaiyades et
d'invectives contre Ibn-Zobair; mais comme Ibn-Bahdal craignait que
Dhahhc ne refust d'en faire la lecture devant le peuple, il prit soin
d'en donner une copie  son messager et de lui dire: Si Dhahhc ne lit
pas celle-l aux Arabes de Damas, tu leur liras celle-ci. Ce qu'il
avait prvu arriva. Le vendredi, quand Dhahhc fut mont en chaire, il
ne dit pas le moindre mot au sujet de la lettre qu'il avait reue. Alors
le messager d'Ibn-Bahdal se leva et la lut devant le peuple. Cette
lecture  peine acheve, des cris s'levrent de tous cts. Ibn-Bahdal
dit vrai! criaient les uns; non, il ment! criaient les autres. Le
tumulte devint effroyable, et l'enceinte sacre qui, comme partout dans
les pays musulmans, servait tant aux crmonies religieuses qu'aux
dlibrations politiques, retentissait des injures dont les Kelbites et
les Caisites se chargeaient les uns les autres. A la fin Dhahhc obtint
le silence, acheva la crmonie religieuse, et persista  ne point se
prononcer[145].

Telle tait la situation de la Syrie, lorsque les soldats de Moslim
rentrrent dans leur pays natal. Mais ce n'tait plus Moslim qui les
commandait, et voici en peu de mots ce qui tait arriv dans
l'intervalle.

Depuis la prise de Mdine, Moslim, dj bien malade  l'poque de la
bataille de Harra, avait renonc au rgime rigoureux que les mdecins
lui avaient prescrit. Maintenant que j'ai chti les rebelles, je
mourrai content, avait-il dit; et comme j'ai tu les meurtriers
d'Othmn, Dieu me pardonnera mes pchs[146]. Arriv avec son arme 
trois journes de distance de la Mecque et sentant sa fin approcher, il
fit venir le gnral Hoain, qui avait t dsign par Yzd pour
commander l'arme dans le cas o Moslim viendrait  mourir. Hoain tait
de la tribu de Sacoun et par consquent Kelbite comme Moslim; mais
Moslim le mprisait, car il doutait de sa pntration et de sa fermet.
L'apostrophant donc avec cette franchise brutale qui formait le fond de
son caractre et qu'il ne nous est pas permis de pallier, il lui dit:
Ane que tu es, tu vas prendre le commandement  ma place. Je ne te le
confierais pas, moi, mais il faut que la volont du calife s'excute.
Ecoute maintenant mes conseils; je sais que tu en as besoin, car je te
connais. Tiens-toi sur tes gardes contre les ruses des Coraichites,
ferme l'oreille  leurs discours mielleux, et souviens-toi qu'arriv
devant la Mecque, tu n'auras que trois choses  faire: combattre 
outrance, enchaner les habitants de la ville et retourner en
Syrie[147]. Cela dit, il rendit le dernier soupir.

Hoain, quand il eut mis le sige devant la Mecque, se comporta comme
s'il et pris  tche de prouver que les prventions de Moslim  son
gard n'taient nullement fondes. Loin de manquer d'audace, loin de se
laisser arrter par des scrupules religieux, il enchrit sur les
sacrilges de Moslim lui-mme. Ses balistes firent pleuvoir sur le
temple, la Caba, des pierres normes qui crasrent les colonnes de
l'difice. A son instigation, un cavalier syrien darda, pendant la nuit,
une torche attache  l'extrmit de sa lance sur le pavillon
d'Ibn-Zobair, dress dans le prau de la mosque. Le pavillon s'embrasa
 l'instant, et la flamme s'tant communique aux voiles qui
enveloppaient le temple, la sainte Caba, la plus rvre de toutes les
mosques musulmanes, fut entirement consume[148].... De leur ct les
Mecquois, seconds par une foule de non-conformistes qui, oubliant
momentanment leur haine contre la haute Eglise, taient accourus pleins
d'enthousiasme pour dfendre le territoire sacr, soutenaient le sige
avec un grand courage, lorsque la nouvelle de la mort de Yzd vint
changer tout  coup la face des affaires. Au fils de Zobair cette
nouvelle inattendue causa une joie indicible; pour Hoain elle fut un
coup de foudre. Ce gnral, esprit froid, goste et calculateur, au
lieu que Moslim avait t dvou corps et me aux matres qu'il servait,
connaissait trop bien la fermentation des partis en Syrie, pour ne pas
prvoir qu'une guerre civile y claterait, et ne se faisant point
illusion sur la faiblesse des Omaiyades, il vit dans la soumission au
calife mecquois l'unique remde contre l'anarchie, l'unique moyen de
salut pour son arme gravement compromise et pour lui-mme qui l'tait
plus encore. Il fit donc inviter Ibn-Zobair  s'aboucher avec lui la
nuit suivante dans un lieu qu'il nomma. Ibn-Zobair s'tant trouv 
cette confrence, Hoain lui dit  voix basse, afin que les Syriens ne
pussent l'entendre:

--Je suis prt  te reconnatre pour calife, mais  condition que tu
t'engages  proclamer une amnistie gnrale et  ne tirer aucune
vengeance du sang rpandu pendant le sige de la Mecque et dans la
bataille de Harra.

--Non, lui rpondit Ibn-Zobair  haute voix, je ne serais point encore
satisfait, si je tuais dix ennemis pour chacun de mes compagnons.

--Maudit soit celui qui te regardera dsormais comme un homme d'esprit,
s'cria alors Hoain. J'avais cru jusqu' prsent  ta prudence; mais
quand je te parle bas, tu rponds  voix haute; je t'offre le califat,
et tu me menaces de la mort!

Certain dsormais qu'entre lui et cet homme la rconciliation n'tait
pas possible, Hoain rompit aussitt la confrence et reprit avec son
arme le chemin de la Syrie. En route il rencontra Merwn. Rentr dans
Mdine aprs la bataille de Harra, mais expuls de nouveau de cette
ville sur l'ordre d'Ibn-Zobair, Merwn s'tait rendu  Damas. L il
avait trouv la cause de sa famille  peu prs dsespre, et dans une
entrevue avec Dhahhc, il s'tait engag  se rendre  la Mecque, afin
d'annoncer  Ibn-Zobair que les Syriens taient prts  obir  ses
ordres[149]: c'tait le meilleur moyen pour gagner les bonnes grces de
son ancien ennemi. Ce fut donc pendant son voyage de Damas  la Mecque
que Merwn rencontra Hoain[150]. Ce gnral, aprs l'avoir assur qu'il
ne reconnatrait point le prtendant mecquois, lui dclara que s'il
avait le courage de relever la bannire omaiyade, il pourrait compter
sur son appui. Merwn ayant accept cette proposition, on rsolut de
convoquer  Djbia une espce de dite o l'on dlibrerait sur le choix
d'un calife.

Invits  se rendre  cette dite, Ibn-Bahdal et ses Kelbites le firent.
Dhahhc promit aussi de venir et s'excusa sur la conduite qu'il avait
tenue jusque-l. En effet, il se mit en marche avec les siens; mais en
route les Caisites, persuads que les Kelbites ne donneraient leurs
suffrages qu' celui qui tait alli  leur tribu,  Khlid, le jeune
frre de Mowia II, refusrent d'aller plus loin. Dhahhc retourna donc
sur ses pas et alla se camper dans la prairie de Rhit,  l'est de
Damas[151]. Cependant les Caisites comprirent que leur querelle avec les
Kelbites allait bientt se vider par les armes, et plus le moment
dcisif approchait, plus ils sentaient la monstruosit de leur coalition
avec le chef du parti pieux. Comme ils avaient beaucoup plus de
sympathie pour Dhahhc, l'ancien frre d'armes de Mowia Ier, ils lui
dirent: Pourquoi ne vous dclareriez-vous pas calife? Vous ne valez pas
moins qu'Ibn-Bahdal ou Ibn-Zobair. Flatt de ces paroles et trop
heureux de pouvoir sortir de sa fausse position, Dhahhc ne s'opposa
point  la proposition des Caisites et reut leurs serments[152].

Quant aux dlibrations des Kelbites runis  Djbia, elles ne durrent
pas moins de quarante jours. Ibn-Bahdal et ses amis voulaient donner le
califat  Khlid--les Caisites ne se trompaient pas quand ils leur
supposaient ce dessein--et Hoain ne put faire accepter son candidat,
Merwn. Il avait beau dire: Eh quoi! Nos ennemis nous opposent un homme
g, et nous leur opposerions un jeune homme presque enfant encore? on
lui rpondait que Merwn tait trop puissant. Si Merwn obtient le
califat, disait-on, nous serons ses esclaves; il a dix fils, dix
frres, dix neveux[153]. On le considrait d'ailleurs comme un
tranger. La branche des Omaiyades  laquelle appartenait Khlid tait
naturalise en Syrie, mais Merwn et sa famille avaient toujours habit
Mdine[154]. Toutefois Ibn-Bahdal et ses amis cdrent enfin; ils
acceptrent Merwn, mais ils lui firent sentir qu'en lui confrant le
califat, ils lui montraient une grande faveur, et ils lui prescrivirent
des conditions aussi dures qu'humiliantes. Merwn dut s'engager
solennellement  confier tous les emplois importants aux Kelbites,  ne
gouverner que d'aprs leurs conseils,  leur payer annuellement une
somme fort considrable[155]. Ibn-Bahdal fit dcrter en outre que le
jeune Khlid serait le successeur de Merwn et qu'en attendant il aurait
le gouvernement d'Emse[156]. Tout ayant t rgl ainsi, l'un des chefs
de la tribu de Sacoun, Mlic, fils de Hobaira, qui s'tait montr zl
partisan de Khlid, dit  Merwn d'un air hautain et menaant: Nous ne
te prterons point le serment que l'on prte au calife, au successeur du
Prophte, car en combattant sous ta bannire, nous n'avons en vue que
les biens de ce monde. Si donc tu nous traites bien, comme l'ont fait
Mowia et Yzid, nous t'aiderons; sinon, tu prouveras  tes dpens que
nous n'avons pas plus de prdilection pour toi que pour un autre
Coraichite[157].

La dite de Djbia s'tant termine  la fin du mois de juin de l'anne
684[158], plus de sept mois aprs la mort de Yzd, Merwn, accompagn
des Kelb, des Ghassn, des Sacsac, des Sacoun et d'autres tribus
ymnites, marcha contre Dhahhc, auquel les trois gouverneurs qui
tenaient son parti avaient envoy leurs contingents. Zofar commandait en
personne les soldats de Kinnesrn, sa province. Pendant sa marche,
Merwn reut une nouvelle aussi inattendue qu'agrable: Damas s'tait
dclar pour lui. Un chef de la tribu de Ghassn, au lieu de se rendre 
Djbia, s'tait tenu cach dans la capitale. Ayant rassembl les
Ymnites quand il eut appris l'lection de Merwn, il s'tait empar de
Damas par un coup de main, et avait forc le gouverneur, nomm par
Dhahhc,  chercher son salut dans une fuite tellement prcipite, qu'il
ne put mme emporter le trsor public. L'audacieux Ghassnite s'empressa
d'informer Merwn du succs de son entreprise et de lui envoyer de
l'argent, des armes et des soldats[159].

Quand les deux armes, ou plutt les deux peuples, furent en prsence
dans la prairie de Rhit, vingt jours se passrent d'abord en
escarmouches et en duels. Enfin le combat devint gnral. Il fut
sanglant comme nul autre ne l'avait jamais t, dit un historien arabe,
et les Caisites, aprs avoir perdu quatre-vingts de leurs chefs, parmi
lesquels se trouvait Dhahhc lui-mme, essuyrent une droute
complte[160].

Entre Kelbites et Caisites, cette bataille de la Prairie ne s'oublia
jamais, et soixante-douze ans plus tard, elle recommena, pour ainsi
dire, en Espagne. C'tait l le sujet que les potes des deux factions
rivales traitaient de prfrence  tout autre; d'un ct, ce sont des
chants de joie et de triomphe, de l'autre, des cris de douleur et de
vengeance.

Au moment o tout fuyait, Zofar avait  ses cts deux chefs de la tribu
de Solaim. Son coursier fut le seul qui pt lutter de vitesse avec ceux
des Kelbites qui les poursuivaient, et ses deux compagnons, voyant que
les ennemis allaient les atteindre, lui crirent: Fuyez, Zofar, fuyez;
on va nous tuer. Poussant son cheval, Zofar se sauva; ses deux amis
furent massacrs[161].

     Quel bonheur, dit-il plus tard, quel bonheur pourrais-je encore
     goter, depuis que j'ai abandonn Ibn-Amr et Ibn-Man, depuis que
     Hammm[162] a t tu? Jamais personne ne m'avait vu lche; mais
     pendant ce soir funeste, lorsqu'on me poursuivait, lorsque,
     environn d'ennemis, personne ne venait me secourir, ce soir-l
     j'ai abandonn mes deux amis et je me suis sauv en lche!... Un
     seul jour de faiblesse effacera-t-il donc tous mes exploits, toutes
     mes actions hroques? Laisserons-nous les Kelbites en repos? Nos
     lances ne les frapperont-elles pas? Nos frres tombs  Rhit, ne
     seront-ils pas vengs?... Sans doute, l'herbe repoussera sur la
     terre frachement remue qui couvre leurs ossements; mais jamais
     nous ne les oublierons, et toujours nous aurons pour nos ennemis
     une haine implacable. Donne-moi mes armes, femme! A mon avis, la
     guerre doit tre perptuelle. Certes, la bataille de Rhit a ouvert
     un abme entre Merwn et nous[163].

Un pote kelbite lui rpondit dans un pome dont il ne nous reste que
ces deux vers:

     Certes, depuis la bataille de Rhit Zofar a gagn une maladie dont
     il ne gurira jamais. Jamais il ne cessera de pleurer les Solaim,
     les Amir et les Dhobyn, tus dans ce combat, et, tromp dans ses
     plus chres esprances, il renouvellera sans relche par ses vers
     la douleur des veuves et des orphelines[164].

Un autre pote kelbite[165] chanta la victoire de ses contribules.
Quelle honte pour les Caisites: tandis qu'ils fuyaient  toutes jambes,
ils abandonnaient leurs bannires, et celles-ci tombaient, semblables 
des oiseaux qui, quand ils ont soif, dcrivent d'abord plusieurs cercles
dans les airs, puis fondent sur l'eau. Le pote numre un  un les
chefs caisites,--chaque tribu pleure la perte du sien! Les lches! ils
avaient t frapps dans le dos! Certes, il y eut dans la Prairie des
hommes qui tressaillaient d'aise: c'taient ceux qui y ont coup aux
Caisites le nez, les mains et les oreilles, c'taient ceux qui les y ont
chtrs.




VII.


Pendant que Merwn, matre de la Syrie par suite de la victoire qu'il
avait remporte dans la Prairie de Rhit, allait soumettre l'Egypte,
Zofar, dsormais le chef de son parti, se jeta dans Carksi, forteresse
de la Msopotamie, situe  l'est de Kinnesrn, l o le Khbour
(Chaboras) se jette dans l'Euphrate. Peu  peu Carksi devint le
rendez-vous gnral des Caisites. La grande guerre tant devenue
impossible, ils durent se borner  une guerre d'embches et d'attaques
nocturnes; mais du moins la firent-ils  feu et  sang. Commands par le
lieutenant de Zofar, Omair, fils de Hobb, ils pillaient les camps
kelbites dans le dsert de Semwa, ne faisaient point de quartier,
poussaient la cruaut jusqu' ventrer les femmes, et quand Zofar les
voyait revenir chargs de butin et couverts de sang:

     Kelbites, disait-il,  prsent c'est pour vous que les temps sont
     durs: nous nous vengeons, nous vous punissons. Dans le dsert de
     Semwa il n'y a plus de sret pour vous; quittez-le donc, emmenez
     avec vous les fils de Bahdal, et allez chercher un asile l o de
     vils esclaves cultivent les oliviers[166]!

Toutefois les Caisites n'eurent  cette poque qu'une importance
secondaire. Carksi, il est vrai, tait la terreur et le flau des
alentours, mais aprs tout ce n'tait qu'un nid de brigands qui ne
pouvait inspirer  Merwn de srieuses alarmes, et comme il lui
importait avant tout de conqurir l'Irc, il eut  combattre des ennemis
bien autrement redoutables.

L'Irc prsentait alors un spectacle curieux et complet. Les doctrines
les plus tranges et parfois les plus extravagantes s'y disputaient la
popularit; l'hrdit et l'lection, le despotisme et la libert, le
droit divin et la souverainet nationale, le fanatisme et l'indiffrence
y taient aux prises; les vainqueurs arabes et les vaincus persans, les
riches et les pauvres, les visionnaires et les incrdules s'y
combattaient. Il y avait d'abord les modrs, qui ne voulaient ni des
Omaiyades, ni d'Ibn-Zobair. Peut-tre aucun Ircain n'prouvait-il de la
sympathie ni pour le caractre de ce dernier, ni pour les principes
qu'il reprsentait; et pourtant, chaque tentative faite pour constituer
un gouvernement national ayant chou  Bara comme  Coufa, les modrs
finirent par le reconnatre, parce qu'ils le considraient comme le
seul qui ft en tat de maintenir un peu d'ordre dans la province. Les
uns, musulmans sans rpugnance comme sans ferveur, vivaient
naturellement et d'une vie calme, douce et paresseuse; les autres,
encore plus insoucieux du lendemain, mettaient le doute au-dessus de
l'entranement, la ngation au-dessus de l'esprance. Ils n'adoraient
qu'un Dieu et ne sacrifiaient qu' lui. Ce Dieu, c'tait le plaisir, le
bonheur des sens. L'lgant, le spirituel Omar ibn-ab-Raba, l'Anacron
des Arabes, avait crit leur liturgie. Les deux nobles les plus
considrs et les influents de Bara, Ahnaf et Hritha, reprsentaient 
merveille les deux nuances de ce parti. Le nom du premier se trouve ml
 tous les vnements de cette poque; mais il ne fait gure autre chose
que donner des conseils; il parle toujours, jamais il n'agit. Chef des
Tmm, il jouissait dans sa tribu d'une considration si illimite, que
Mowia Ier avait coutume de dire: S'il se met en courroux, cent
mille Tmmites partagent sa colre, sans lui en demander la cause.
Heureusement il n'en tait pas capable; sa longanimit tait
proverbiale; mme quand il appelait sa tribu aux armes, on savait qu'il
ne le faisait que pour complaire  la belle Zabr, sa matresse, qui le
dominait compltement. Zabr est de mauvaise humeur aujourd'hui, se
disaient alors les soldats. Comme il observait la juste mesure en toutes
choses, sa dvotion tenait le milieu entre la ferveur et
l'indiffrence. Il faisait pnitence de ses pchs, mais cette pnitence
n'tait pas trop rude. En expiation de chaque pch il passait son doigt
sur la flamme d'une bougie, et alors, poussant un petit cri de douleur:
Pourquoi as-tu commis ce pch-l? disait-il. Se laisser guider par un
gosme prudent et rflchi, mais qui n'allait pas jusques  la
duplicit ou la bassesse; garder la neutralit entre les partis aussi
longtemps qu'il le pouvait; s'accommoder de chaque gouvernement, quelque
illgitime qu'il ft, sans le blmer, mais aussi sans le flatter, sans
rechercher ses faveurs, voil la ligne de conduite qu'il s'tait trace
ds sa jeunesse et dont il ne s'carta jamais. C'tait un caractre sans
expansion, sans dvoment, sans grandeur, et ce reprsentant du juste
milieu et de la vulgarit goste, cet ami des temporisations et des
moyens termes, tait aussi incapable d'inspirer l'enthousiasme que de
l'prouver; mais tout le monde l'aimait  cause de sa douceur, de son
humeur aimable, conciliante et toujours gale[167].

Brillant et spirituel reprsentant de la vieille noblesse paenne,
Hritha passait pour hardi buveur et ne niait point qu'il le ft. Le
district qu'il prfra  tout autre quand il eut une prfecture 
choisir, fut celui qui produisait les vins les plus savoureux. Ses
sentiments religieux n'taient point un mystre pour ses amis. Quel
trange spectacle, disait un pote de sa famille, que de voir Hritha
assister  la prire publique, lui qui est aussi incrdule qu'on peut
l'tre[168]. Mais il tait d'une courtoisie exquise; on vantait sa
conversation  la fois enjoue et instructive[169]; et puis, il se
distinguait honorablement de ses concitoyens par sa bravoure. Car il
faut bien le dire: les Ircains taient le plus souvent d'une
poltronnerie incroyable. Quand Obaidallh tait encore gouverneur de la
province, deux mille Ircains, envoys par lui pour rduire une
quarantaine de non-conformistes, n'avaient pas os les attaquer. Je me
soucie mdiocrement d'avoir mon loge funbre prononc par Obaidallh,
avait dit leur gnral; j'aime mieux qu'il me blme[170].

Les deux autres partis, celui des non-conformistes et celui des Chiites,
se composaient l'un et l'autre de croyants sincres et fervents. Mais
ces deux sectes qui se confinaient presque au point de dpart, se
sparrent de plus en plus en avanant, et finirent par comprendre la
religion et l'Etat d'une manire directement oppose.

Les non-conformistes, c'taient les mes nobles et chaleureuses, qui,
dans un sicle d'gosme, avaient conserv la puret du coeur, qui ne
mettaient pas leur ambition dans les biens de la terre, qui avaient une
trop grande ide de Dieu pour le servir machinalement, pour s'endormir
dans une pit commune et facile; c'taient les vritables disciples de
Mahomet, mais de Mahomet tel qu'il tait dans la premire poque de sa
mission, alors que la vertu et la religion remplissaient seules son me
enthousiaste, tandis que les orthodoxes de Mdine taient plutt les
disciples de l'autre Mahomet, de l'imposteur dont l'insatiable ambition
aspirait  conqurir le monde par le glaive. Dans un temps o la guerre
civile ravageait si cruellement les provinces du vaste empire, o chaque
tribu se faisait de sa noble origine un titre au pouvoir, ils s'en
tenaient aux belles paroles du Coran: Tous les musulmans sont frres.
Ne nous demandez pas, disaient-ils, si nous descendons de Cais ou bien
de Tmm; nous sommes tous fils de l'islamisme, tous nous rendons
hommage  l'unit de Dieu, et celui que Dieu prfre aux autres, c'est
celui qui lui montre le mieux sa gratitude[171]. Mais aussi, s'ils
prchaient l'galit et la fraternit, c'est qu'ils se recrutaient parmi
la classe ouvrire plutt que parmi la noblesse[172]. Justement
indigns de la corruption de leurs contemporains, qui s'adonnaient sans
scrupule, sans honte,  toutes les dissolutions et  tous les vices,
croyant qu'il suffisait, pour effacer tous les pchs, d'assister aux
prires publiques et de faire le plerinage de la Mecque, ils prchaient
que la foi sans les oeuvres est insuffisante, et que les pcheurs
seront damns aussi bien que les incrdules[173]. En effet, on avait
alors sur la puissance absolutoire de la foi les ides les plus
exagres. Et qu'tait-ce encore que cette foi? Souvent un simple
disme, rien de plus. Les beaux esprits aux moeurs relches, si par
hasard ils croyaient au ciel, comptaient le conqurir  bon march.
Qu'as-tu prpar pour un jour semblable  celui-ci? demanda le pieux
thologien Hasan de Bara au pote Ferazdac _le Dbauch_, qui assistait
avec lui  un convoi. Le tmoignage que je rends depuis soixante ans 
l'unit de Dieu, rpliqua tranquillement le pote[174]. Les
non-conformistes protestaient contre cette thorie. A ce compte,
disaient-ils, Satan lui-mme et chapp  la damnation ternelle;
n'tait-il pas convaincu, lui aussi, de l'unit de Dieu[175]?

Aux yeux d'une socit lgre, frivole, sceptique,  demi paenne, une
religion si passionne, jointe  une vertu si austre, fut une hrsie.
Il fallait l'extirper, se disait-on; car il arrive parfois au
scepticisme de proscrire la pit au nom de la philosophie, comme il
arrive  la pit de proscrire la raison indpendante au nom de Dieu. De
son ct, le gouvernement s'alarmait  juste titre de ces dmocrates, de
ces niveleurs. Les Omaiyades eussent pu les laisser faire, les applaudir
mme, s'ils se fussent borns  dclarer que les chefs du parti
orthodoxe, les soi-disant saints de l'islamisme, tels que Talha, Zobair,
Al et Acha, la veuve du Prophte, n'taient que des hypocrites
ambitieux; mais ils allrent plus loin. Sans compter qu' l'exemple des
orthodoxes de Mdine ils traitaient les Omaiyades d'incrdules, ils
contestaient aux Coraichites le droit exclusif au califat; ils niaient
hardiment que le Prophte et dit que le gouvernement spirituel et
temporel n'appartenait qu' cette tribu. Chacun, prchaient-ils, pouvait
tre lu au califat, quelle que ft sa condition, qu'il appartnt  la
plus haute noblesse ou aux derniers rangs de la socit, qu'il ft
Coraichite ou esclave;--dangereuse thorie qui sapait le droit public
dans sa racine. Ce n'est pas tout encore: rvant une socit parfaite,
ces mes candides et passionnes pour la libert prchaient qu'un calife
n'tait ncessaire que pour contenir les mchants, et que les vrais
croyants, les hommes vertueux, pouvaient fort bien s'en passer[176].

Le gouvernement et l'aristocratie de l'Irc se donnant donc la main pour
craser d'un commun effort les non-conformistes et leurs doctrines, de
mme que la noblesse syrienne avait second les Omaiyades dans leur
lutte contre les compagnons du Prophte, une perscution cruelle et
terrible commena. Le gouverneur Obaidallh la dirigeait. Lui sceptique,
lui philosophe, lui qui avait fait tuer le petit-fils du Prophte, il
rpandit  grands flots le sang de ces hommes qu'au fond de l'me il
devait regarder comme les vritables disciples de Mahomet! Ce n'est pas
qu'ils fussent  craindre pour le moment: vaincus par Al en deux
sanglantes batailles, ils ne prchaient plus en public, ils se
cachaient, ils avaient mme dpos leur chef parce qu'il dsapprouvait
leur inaction, leur commerce avec les Arabes qui n'taient pas de leur
secte[177]; mais c'tait--et leurs ennemis le savaient bien--c'tait un
tison enfoui sous les cendres qui n'attendait que l'air pour se ranimer.
Ils propageaient en secret leurs principes, avec une loquence vive,
emporte, entranante, irrsistible parce qu'elle venait du coeur. Il
me faut touffer cette hrsie dans son germe, rpondit Obaidallh
quand on lui dit que ces sectaires n'taient pas assez dangereux pour
motiver tant de cruauts; ces hommes sont plus redoutables que vous ne
pensez; leurs moindres discours embrasent les esprits comme une lgre
tincelle fait flamber un monceau de jonc[178].

Les non-conformistes soutinrent cette terrible preuve avec une fermet
vraiment admirable. Confiants et rsigns, ils marchaient  l'chafaud
d'un pas ferme, rcitant des prires et des versets du Coran, et
recevaient le dernier coup en glorifiant le Seigneur. Jamais aucun
d'entre eux ne faussait sa parole pour sauver sa vie menace. Un agent
de l'autorit arrta un sectaire dans la rue. Permettez-moi d'entrer un
instant dans ma maison, lui dit le non-conformiste, afin que je me
purifie et que je prie ensuite.--Et qui me rpond que tu
reviendras?--Dieu, rpliqua le non-conformiste, et il revint[179]. Un
autre, enferm dans la prison, tonna jusqu' son gelier par sa pit
exemplaire et son loquence persuasive. Votre doctrine me semble belle
et sainte, lui dit le gelier, et je veux vous rendre service. Je vous
permettrai donc d'aller voir votre famille pendant la nuit, si vous me
promettez de revenir ici au lever de l'aube.--Je vous le promets, lui
rpondit le non-conformiste, et depuis lors le gelier le laissait
sortir chaque soir aprs le coucher du soleil. Mais une nuit que le
non-conformiste tait avec sa famille, des amis vinrent lui dire que le
gouverneur, irrit de ce qu'un de ses bourreaux avait t assassin,
avait donn l'ordre de dcapiter tous les hrtiques qui se trouvaient
dans la prison. Malgr les prires de ses amis, malgr les pleurs de sa
femme et de ses enfants, qui le conjuraient de ne pas aller se livrer 
une mort certaine, le non-conformiste retourna  la prison en disant:
Pourrais-je me prsenter devant Dieu, si j'avais manqu de parole? De
retour dans son cachot et voyant que la physionomie du bon gelier
exprimait la tristesse: Tranquillisez-vous, lui dit-il, je connaissais
le dessein de votre matre.--Quoi! vous le connaissiez et vous n'en tes
pas moins revenu! s'cria le gelier frapp d'tonnement et
d'admiration[180].

Et les femmes rivalisaient de courage avec les hommes. La pieuse Baldj,
avertie que la veille Obaidallh avait prononc son nom, ce qui, dans sa
bouche, quivalait  une sentence de mort, refusa de se cacher comme ses
amis le lui conseillaient. S'il me fait arrter, tant pis pour lui, car
Dieu l'en punira, dit-elle; mais je ne veux pas qu'un seul de nos frres
soit inquit  cause de moi. Calme et rsigne, elle attendit les
bourreaux, qui, aprs lui avoir coup les mains et les jambes, jetrent
son tronc sur le march[181].

Tant d'hrosme, tant de grandeur, tant de saintet excitaient l'intrt
et l'admiration des mes justes et imposaient parfois du respect aux
bourreaux mmes. A la vue de ces hommes hves et ples, qui ne
mangeaient et ne dormaient gure[182] et qui semblaient revtus d'une
aurole de gloire, une sainte horreur arrtait leur bras prt 
frapper[183]. Dans la suite, ce n'tait plus le respect qui les faisait
hsiter, c'tait la peur. La secte perscute tait devenue une socit
secrte, dont les membres taient solidaires les uns des autres. Le
lendemain de chaque excution, on pouvait tre sr de trouver le
bourreau assassin[184]. C'tait dj un commencement de rsistance 
main arme, mais qui ne contentait pas les exalts du parti. Et en
effet, au point de vue de la secte, et mme des musulmans en gnral, la
patiente rsignation aux supplices, loin d'tre un mrite, tait une
faiblesse. L'Eglise musulmane est une Eglise essentiellement militante
et elle l'est dans un autre sens que l'Eglise catholique. Aussi les
exalts reprochaient-ils aux modrs leur commerce avec _les brigands et
les incrdules_[185], leur inaction, leur lchet, et les potes,
s'associant  ce blme, faisaient un appel aux armes[186], lorsqu'on
apprit que l'arme de Moslim allait attaquer les deux villes saintes. Ce
fut un moment dcisif dans la destine de la secte, dont Nfi, fils
d'Azrac, tait alors l'homme le plus minent. Il vola avec ses amis  la
dfense du territoire sacr, et Ibn-Zobair qui disait que, pour
combattre les Arabes de Syrie, il accepterait le secours des Dailemites,
des Turcs, des paens, des barbares[187], l'accueillit  bras ouverts,
l'assura mme qu'il partageait ses doctrines. Tant que dura le sige de
la Mecque, les non-conformistes firent des prodiges de valeur; mais ils
ne tardrent pas  s'apercevoir qu'entre eux et le chef de la haute
Eglise il n'y avait pas d'union possible. Ils retournrent donc  Bara;
puis, profitant du dsordre universel, ils s'tablirent dans la province
d'Ahwz, aprs en avoir expuls les employs du gouvernement.

A partir de cette poque, les non-conformistes, ceux de l'Ahwz du
moins, que les Arabes appellent les Azrakites, du nom du pre du Nfi,
ne se contentrent pas de rompre tout commerce avec les Arabes
trangers  leur secte, de dclarer que c'tait un pch que de vivre
dans leur socit, de manger des animaux tus par eux, de contracter des
mariages dans leurs familles: exasprs par plusieurs annes de
perscution et altrs de vengeance, ils prirent un caractre cruel et
froce, tirrent de leurs principes les consquences les plus
rigoureuses, et puisrent dans le Coran, qu'ils interprtaient comme
certaines sectes de l'Angleterre et de l'Ecosse ont interprt la Bible
au XVII^e sicle, des arguments pour justifier leur haine implacable et
la sanctifier. Les autres Arabes tant tous ou des incrdules ou des
pcheurs, ce qui revenait au mme, il fallait les extirper s'ils
refusaient d'accepter les croyances du peuple de Dieu, attendu que
Mahomet n'avait laiss aux Arabes paens d'autre choix que l'islamisme
ou la mort. Nul ne devait tre pargn, pas mme les femmes, pas mme
les enfants  la mamelle, car No disait dans le Coran: Seigneur, ne
laisse subsister sur la terre aucune famille infidle; car, si tu en
laissais, ils sduiraient tes serviteurs et n'enfanteraient que des
impies et des incrdules[188]. On avait voulu les exterminer:  leur
tour ils voulaient exterminer leurs perscuteurs. De martyrs, ils
devinrent bourreaux.

Bientt, marquant leur passage par des torrents de sang, ils
s'avancrent jusqu' deux jours de marche de Bara. Une consternation
indicible rgnait dans cette ville. Les habitants qui, comme l'on sait,
avouaient d'ordinaire leur poltronnerie avec un cynisme rvoltant, ne
pouvaient compter que sur leurs propres forces et leur propre courage;
car c'tait justement l'poque o ils s'taient affranchis de la
domination des Omaiyades et o ils refusaient encore de reconnatre
Ibn-Zobair. Pour comble de malheur, ils avaient t assez tourdis pour
mettre  la tte du gouvernement le Coraichite Babba[189], homme d'une
corpulence excessive et d'une parfaite nullit. Toutefois, comme ils
avaient  sauver leurs biens, leurs femmes, leurs enfants et leur propre
vie, la gravit du pril leur rendit un peu d'nergie, et ils allrent 
la rencontre de l'ennemi avec plus d'empressement et de courage qu'ils
n'en montraient d'ordinaire quand il fallait combattre. On en vint aux
prises prs de Doulb et l'on se battit pendant tout un mois. Nfi fut
tu dans un de ces combats; de leur ct, les Arabes de Bara perdirent
les trois gnraux qui se succdrent dans le commandement[190], et  la
fin, fatigus par une si longue campagne, dcourags de ce que tant de
combats restaient sans rsultat dcisif, puiss par des efforts
auxquels ils taient si peu accoutums, ils sentirent qu'ils avaient
pris la volont pour la force et rentrrent dans leurs foyers. L'Irc
et t inond alors par les farouches sectaires, si Hritha ne leur et
barr le passage  la tte de ses contribules, les Ghoddn. Honte
ternelle sur nous, dit-il  ses compagnons d'armes, si nous abandonnons
nos frres de Bara  la rage brutale des non-conformistes; et
combattant en volontaire, sans qu'il ft revtu d'un caractre officiel,
il prserva l'Irc du terrible flau qui le menaait.

Mais comme le danger tait toujours imminent, comme Hritha pouvait tre
battu  toute heure et qu'alors rien n'empchait l'ennemi de pntrer
jusqu' Bara, les habitants de cette ville ne virent d'autre moyen de
salut que de se coaliser avec Ibn-Zobair et de le reconnatre pour
calife. C'est ce qu'ils firent. Ibn-Zobair leur envoya un gouverneur. Ce
gouverneur confia le commandement des troupes  son frre, nomm Othmn.
Arriv en face des ennemis et voyant qu'il avait sur eux l'avantage du
nombre, Othmn dit  Hritha qui s'tait runi  lui:

--Eh quoi! c'est l toute leur arme?

--Ah! c'est que vous ne les connaissez pas, lui rpondit Hritha; ils
vous donneront assez  faire, je vous en rponds.

--Par Dieu! reprit Othmn d'un air de ddain, avant de me mettre 
table, je veux voir s'ils savent se battre.

--Sachez, gnral, qu'une fois rangs en bataille, ces hommes ne
reculent jamais.

--Je sais que les Ircains sont des lches. Et vous, Hritha, que
savez-vous de la guerre?... Vous vous entendez  faire autre chose....

Othmn avait accompagn ces paroles d'un geste significatif, et Hritha,
furieux d'avoir eu  essuyer de cet tranger, de ce pitiste, le double
reproche de lchet et d'ivrognerie, demeura  l'cart avec ses hommes,
sans prendre part au combat.

Victime de son outrecuidance, Othmn, aprs avoir vu ses troupes prendre
la fuite, prit sur le champ de bataille. Les non-conformistes allaient
recueillir les fruits de leur victoire, lorsque Hritha, ramassant
l'tendard tomb  terre et rangeant ses contribules en bataille, arrta
l'lan de l'arme ennemie. Si Hritha n'et pas t l, disait avec
raison un pote, aucun Ircain n'et survcu  cette journe fatale.
Quand on demande: Quel est celui qui a sauv la province? Maddites et
Ymnites disent d'un commun accord:--C'est lui!

Malheureusement les pitistes qu'Ibn-Zobair envoya successivement pour
gouverner l'Irc, ne surent pas apprcier cet homme, le seul pourtant
qui, au milieu de la lchet gnrale, et fait preuve de courage et
d'nergie. C'tait, leur disait-on, un ivrogne, un incrdule, et ils
s'obstinaient  lui refuser la position officielle qu'il sollicitait, 
ne pas lui envoyer les renforts dont il avait absolument besoin pour
soutenir les efforts de l'ennemi. Press de plus en plus, le brave
guerrier ne put sauver son arme puise que par une retraite qui
ressemblait  une fuite. Poursuivi par l'ennemi, l'on arriva au
Petit-Tigre et l'on se jeta prcipitamment dans des bateaux pour le
passer. Les barques tant dj au milieu du fleuve, Hritha entendit les
cris de dtresse que poussait un brave Tmmite qui, arriv trop tard
pour s'embarquer, allait tre atteint par les ennemis. Il ordonna
aussitt au batelier de regagner la rive. Le batelier obit; mais la
rive o l'on aborda tant fort escarpe, le Tmmite, pesamment arm, se
laissa choir dans la barque. La pesanteur de sa chute la fit chavirer.
Tous prirent engloutis par les vagues[191].

L'Irc avait perdu son dernier dfenseur. Et l'ennemi avanait; dj il
s'occupait  jeter un pont sur l'Euphrate. Une foule d'habitants avaient
quitt Bara pour aller chercher un asile ailleurs; d'autres se
prparaient  les suivre, et la peur qu'inspiraient les terribles _ttes
rases_ tait si grande, si universelle, que le gouverneur ne trouva
plus personne qui voult se charger du commandement de l'arme. Mais
alors, comme par une inspiration du ciel, une seule pense remplit tous
les coeurs, un seul cri sortit de toutes les bouches: Il n'y a que
Mohallab qui puisse nous sauver[192]!

Et Mohallab les sauva. C'tait sans contredit un homme suprieur, digne
en tout point de l'admiration enthousiaste que tmoignait pour lui un
hros chrtien, le Cid, quand, dans son palais de Valence, il se faisait
lire les hauts faits des anciens preux de l'islamisme[193]. Comme rien
n'chappait  sa clairvoyance, il comprit ds le dbut qu'une guerre de
ce genre demandait dans un gnral quelque chose de plus que des talents
militaires; que pour rduire ces fanatiques toujours prts  vaincre ou
 prir et qui, bien que percs d'outre en outre par les lances
ennemies, se ruaient sur leurs adversaires en criant: Nous venons 
toi, Seigneur[194], il fallait leur opposer des soldats non-seulement
aguerris et bien disciplins, mais anims,  un gal degr, de
l'enthousiasme religieux. Et il opra un miracle: il sut transformer les
sceptiques Ircains en croyants zls, leur persuader que les
non-conformistes taient les ennemis les plus acharns de l'Eternel,
leur inspirer le dsir d'obtenir la couronne du martyre. Quand les
courages chancelaient, il attribuait hardiment  Mahomet des paroles
prophtiques qui promettaient la victoire  ses soldats[195], car, par
un singulier contraste, le talent de l'imposture lui tait aussi naturel
qu'un magnanime courage. Alors les soldats n'hsitaient plus et
remportaient la victoire, parce qu'ils taient convaincus que le ciel la
leur avait promise. Il y eut donc dans cette guerre qui dura dix-neuf
ans[196], une mulation de violence et de haine fanatique, et l'on ne
saurait dire lequel des deux partis se montra le plus ardent, le plus
acharn, le plus passionnment implacable. Si je voyais venir d'un ct
les Dailemites paens, et les non-conformistes de l'autre, disait-on
dans l'arme de Mohallab, je m'lancerais sur ces derniers; car celui
qui meurt tu par eux jouira l-haut d'une aurole dix fois
resplendissante comme celle dont seront revtus les autres
martyrs[197].

Pendant que Bara avait besoin de toutes ses forces, de toute son
nergie, pour repousser les non-conformistes, une autre secte, celle des
Chiites, inspirait les plus vives alarmes tant aux Omaiyades qu'
Ibn-Zobair.

Si les principes des non-conformistes devaient aboutir de toute
ncessit  la dmocratie, ceux des Chiites menaient droit au plus
terrible despotisme. Ne pouvant admettre que le Prophte et eu
l'imprudence d'abandonner le choix de son successeur  la multitude, ils
se fondaient sur certaines expressions assez quivoques de Mahomet pour
enseigner que celui-ci avait expressment dsign Al pour lui succder,
et que le califat tait hrditaire dans la famille de l'poux de
Fatime. Ils considraient donc comme des usurpateurs, non-seulement les
Omaiyades, mais encore Abou-Becr, Omar et Othmn, et ils levaient en
mme temps leur calife au rang d'un Dieu, car ils croyaient qu'il ne
pchait jamais, qu'il ne participait  aucune des faiblesses et des
imperfections de l'humanit. De cette dification du calife, la secte
qui dominait  cette poque et qui avait t fonde par Caisn[198],
affranchi d'Al, arriva, par une consquence logique,  la triste
doctrine que la foi, la religion et la vertu consistent uniquement dans
la soumission passive et l'obissance illimite aux ordres de
l'homme-Dieu[199]; bizarre et monstrueuse pense, antipathique au
caractre arabe, mais close dans le cerveau des anciens sectateurs de
Zoroastre qui, accoutums  voir, dans leurs rois et leurs prtres, les
descendants des dieux, des gnies clestes, des divinits,
transportaient aux chefs de la nouvelle religion la vnration qu'ils
accordaient prcdemment  leurs souverains[200]. Car les Chiites
taient une secte essentiellement persane; ils se recrutaient de
prfrence parmi les affranchis[201], c'est--dire parmi les Persans. De
l vient aussi que cette secte donnait  ses croyances l'aspect
formidable d'une guerre aveugle et furieuse contre la socit: hassant
la nation dominante et lui enviant ses richesses, ces Persans
demandaient leur part des biens d'ici-bas[202]. Leurs chefs, toutefois,
taient ordinairement des Arabes, qui exploitaient  leur profit la
crdulit et le fanatisme de ces sectaires. A cette poque ils se
laissaient guider par Mokhtr, esprit  la fois audacieux et souple,
violent et fourbe, hros et sclrat, tigre dans la colre et renard
dans la rflexion. Tour  tour non-conformiste, orthodoxe--Zobairite,
comme on disait alors--et Chiite, il avait pass par tous les partis,
depuis celui qui reprsentait la dmocratie jusqu' celui qui prchait
l'absolutisme; et pour justifier ces variations continuelles, bien
propres  inspirer des doutes sur sa sincrit et sa bonne foi, il
s'tait cr un Dieu  son image; un Dieu essentiellement variable, qui
sait, qui veut, qui ordonne le lendemain le contraire de ce qu'il avait
su, voulu et ordonn la veille. Cette bizarre doctrine avait pour lui
encore un autre avantage: comme il se piquait de pouvoir prdire
l'avenir, elle mettait ses pressentiments et ses visions  l'abri de la
critique; car si l'vnement ne les justifiait pas: Dieu a chang
d'avis, disait-il[203]. Et pourtant, malgr les apparences contraires,
nul n'tait moins inconsquent, moins variable que lui. S'il changeait,
il ne changeait que de moyens. Toutes ses actions avaient un seul
mobile: une ambition effrne; tous ses efforts tendaient vers un seul
but: le pouvoir et la domination. Il mprisait tout ce que les autres
craignaient ou vnraient. Son esprit orgueilleux planait avec une
ddaigneuse indiffrence sur tous les systmes politiques et toutes les
croyances religieuses, qu'il considrait comme autant de leurres faits
pour tromper la multitude, comme autant de prjugs dont un homme habile
doit savoir se servir pour arriver  ses fins. Mais, quoi qu'il jout
tous les rles avec une incomparable adresse, celui de chef des Chiites
convenait le plus  son gnie. Nulle autre secte n'tait aussi simple et
crdule, nulle autre n'avait ce caractre d'obissance passive, qui
plaisait  son humeur imprieuse.

Par un hardi coup de main il enleva Coufa  Ibn-Zobair; puis il fit
marcher ses troupes au-devant de l'arme syrienne, envoye contre lui
par le calife Abdalmlic, qui venait de succder  son pre Merwn. Pour
se soulever, les habitants de Coufa, qui ne subissaient qu'en frmissant
d'indignation et de colre le joug de l'imposteur et des Persans, _leurs
esclaves_ comme ils disaient[204], n'avaient attendu que ce moment; mais
Mokhtr sut gagner du temps en les leurrant de protestations et de
promesses, et il en profita pour envoyer  son gnral Ibrhm l'ordre
de revenir au plus vite. Au moment o ils s'y attendaient le moins, les
rebelles virent Ibrhm et ses Chiites se ruer sur eux, l'pe au poing.
Quand la rvolte eut t noye dans le sang, Mokhtr fit arrter et
dcapiter deux cent cinquante personnes dont la plupart avaient combattu
contre Hosain  Kerbel. La mort de Hosain lui servit de prtexte; son
mobile, c'tait d'ter aux Arabes l'envie de recommencer. Et ils se
gardrent bien de le faire: pour chapper au despotisme de la hache, ils
migrrent en foule.

Ensuite, ordonnant  ses troupes de marcher de nouveau contre l'arme
syrienne, Mokhtr ne ngligea rien pour stimuler leur enthousiasme et
leur fanatisme. Au moment du dpart, il leur montra un vieux sige,
qu'il avait achet d'un charpentier au prix modique de deux pices
d'argent, mais qu'il avait fait couvrir de soie et qu'il faisait passer
pour le trne d'Al. Ce trne, dit-il  ses soldats, sera pour vous ce
que l'arche d'alliance tait pour les enfants d'Isral. Placez-le dans
la mle, l o elle sera la plus sanglante, et sachez le
dfendre[205]. Puis il ajouta: Si vous remportez la victoire, ce sera
parce que Dieu vous aura aids; mais ne vous laissez point dcourager
dans le cas o vous prouveriez un chec, car il m'a t rvl qu'alors
Dieu enverra  votre secours des anges, que vous verrez voler prs des
nuages sous la forme de pigeons blancs. Or, il faut savoir que Mokhtr
avait donn  ses plus intimes affids des pigeons levs dans les
colombiers de Coufa, avec l'ordre de les lcher si une issue fcheuse
tait  craindre[206]. Ces oiseaux viendraient donc annoncer  Mokhtr
que le moment d'aviser  sa propre sret tait venu, et exciteraient en
mme temps les crdules soldats  employer tous leurs efforts pour
changer la dfaite en victoire.

La bataille eut lieu sur les bords du Khzir, non loin de Mosoul (aot
686). Les Chiites eurent d'abord le dessous. Alors on lcha les pigeons.
La vue de ces oiseaux releva leur courage, et tandis que, dans leur
exaltation fanatique, ils se prcipitaient sur l'ennemi avec une rage
effrne en criant: Les anges, les anges! un autre cri se fit entendre
dans l'aile gauche de l'arme syrienne. Elle tait entirement compose
de Caisites; Omair, l'ancien lieutenant de Zofar, la commandait. La nuit
prcdente il avait eu une entrevue avec le gnral des Chiites.
Renversant maintenant sa bannire il cria: Vengeance, vengeance pour la
Prairie! Ds lors les Caisites demeurrent spectateurs immobiles, mais
non indiffrents, du combat, et,  l'entre de la nuit, l'arme
syrienne, aprs avoir perdu son gnral en chef Obaidallh, tait en
pleine droute[207].

Pendant que Mokhtr s'enivrait encore de son triomphe, les migrs de
Coufa suppliaient Moab, frre d'Ibn-Zobair et gouverneur de Bara,
d'aller attaquer l'imposteur, l'assurant qu'il n'aurait qu' se montrer
pour que tous les hommes senss de Coufa se dclarassent pour lui.
Cdant  leurs prires, Moab rappela Mohallab  Bara, marcha avec lui
contre les Chiites, remporta sur eux deux victoires, et assigea Mokhtr
qui s'tait jet dans la citadelle de Coufa. Ce dernier, voyant la ruine
de son parti invitable, tait dcid  n'y point survivre.
Prcipitons-nous sur les assigeants, dit-il  ses soldats. Mieux vaut
mourir en braves, que de prir ici de faim, ou de nous y laisser
gorger comme des agneaux. Mais il avait perdu son prestige: de six ou
sept mille hommes, vingt seulement rpondirent  son appel. Ils
vendirent chrement leur vie. Quant aux autres, leur lchet ne leur
profita point. C'taient, disaient les migrs, des bandits, des
assassins, et l'impitoyable Moab les livra tous au bourreau (687). Mais
il ne jouit pas longtemps de ses succs. Sans le vouloir, il avait rendu
au rival de son frre un clatant service, puisqu'il l'avait dbarrass
des Chiites, ses ennemis les plus redoutables; et Abdalmlic, n'ayant
dsormais rien  craindre de ce ct-l, faisait les plus grands
prparatifs pour attaquer les Zobairites dans l'Irc. Pour ne pas
laisser d'ennemi derrire lui, il commena par assiger Carksi, o
Zofar jouait un rle fort trange. Tantt il prtendait combattre pour
Ibn-Zobair, tantt il fournissait des vivres aux Chiites et leur
proposait de marcher avec eux contre les Syriens[208]. Tous les ennemis
des Omaiyades, quelque diffrentes que fussent leurs prtentions,
taient pour lui des allis, des amis. Assig par Abdalmlic qui, sur
les remontrances des Kelbites, tenait prudemment ses soldats caisites
hors de combat, Zofar dfendit son repaire avec une opinitret extrme;
une fois mme, ses soldats firent une sortie si vigoureuse, qu'ils
pntrrent jusqu' la tente du calife; et comme celui-ci tait press
d'en finir pour pouvoir marcher contre Moab, il entama une ngociation,
qu'il rompit quand la destruction de quatre tours lui eut rendu l'espoir
de prendre la ville de vive force, et qu'il renoua quand l'assaut eut
t repouss. Au prix de quelque argent qui serait distribu entre les
soldats du calife, Zofar obtint les conditions les plus honorables:
l'amnistie pour ses frres d'armes, pour lui-mme le gouvernement de
Carksi[209]. Pour contenter sa fiert, il stipula en outre qu'il ne
serait forc de prter serment au calife omaiyade qu'aprs la mort
d'Ibn-Zobair. Enfin, pour sceller leur rconciliation, ils convinrent
entre eux que Maslama, fils du calife, pouserait une fille de Zofar. La
paix conclue, Zofar se rendit auprs d'Abdalmlic, qui le reut avec de
grands gards et le fit asseoir  ct de lui sur son trne[210].
C'tait un spectacle touchant que de voir ces hommes, si longtemps
ennemis, se donner toutes les assurances d'une amiti fraternelle.
Apparence trompeuse! Afin que l'amiti d'Abdalmlic pour Zofar ft place
 une haine ardente, il suffit de lui rappeler un seul vers. Un noble
Ymnite, Ibn-Dh-'l-cal, entra dans la tente, et voyant la place
d'honneur qu'occupait Zofar, il se mit  verser des larmes. Le calife
lui demanda la cause de son motion. Commandeur des croyants, dit-il,
comment ne rpandrais-je pas des pleurs amers, quand j'aperois cet
homme nagure rvolt contre vous, dont le sabre dgoutte encore du sang
de ma famille, victime de sa fidlit  vous servir, quand je vois,
dis-je, ce meurtrier des miens assis avec vous sur ce trne au pied
duquel je suis plac?--Si je l'ai fait asseoir  mes cts, rpondit le
calife, ce n'est pas que je veuille l'lever au-dessus de toi; c'est
seulement parce que son langage est le mien et que sa conversation
m'intresse.

Le pote Akhtal qui, dans ce moment, tait  boire dans une autre tente,
fut inform de l'accueil que Zofar recevait du calife. Il hassait, il
abhorrait le brigand de Carksi, qui souvent avait t sur le point
d'exterminer toute sa tribu, celle de Taghlib. Je vais, dit-il, frapper
un coup que n'a pu porter Ibn-Dh-'l-cal. Il se prsenta aussitt chez
le calife, et, aprs l'avoir quelques instants regard fixement, il
dclama ces vers:

     La liqueur qui remplit ma coupe a le brillant clat de l'oeil vif
     et anim du coq. Elle exalte l'esprit du buveur. Celui qui en boit
     trois rasades sans mlange d'eau sent natre en lui le dsir de
     rpandre des bienfaits. Il marche en se balanant mollement comme
     une charmante fille de Coraich, et laisse flotter au gr des vents
     les pans de sa robe.

--A quel propos viens-tu me rciter ces vers? lui dit le calife. Tu as
sans doute quelque ide en tte.

--Il est vrai, commandeur des croyants, reprit Akhtal, bien des ides
viennent m'assaillir en effet lorsque je vois assis auprs de vous sur
votre trne cet homme qui disait hier: Sans doute l'herbe repoussera
sur la terre frachement remue qui couvre les ossements de nos frres;
mais jamais nous ne les oublierons, et toujours nous aurons pour nos
ennemis une haine implacable.

A ces mots, Abdalmlic bondit comme s'il et t piqu d'une gupe.
Furieux, haletant de colre, les yeux tincelants d'une haine farouche,
il donna un violent coup de pied dans la poitrine de Zofar et le
renversa de dessus le trne.... Zofar avoua depuis qu'il ne s'tait
jamais cru aussi prs de sa dernire heure qu' ce moment-l[211].

Le temps d'une rconciliation sincre n'tait pas encore venu, et les
Caisites ne tardrent pas  donner aux Omaiyades une nouvelle preuve de
leur haine invtre. Zofar avait renforc l'arme d'Abdalmlic, quand
elle alla combattre Moab, par une division de Caisites, commande par
son fils Hodhail; mais aussitt que les deux armes furent en prsence,
ces Caisites passrent  l'ennemi avec armes et bagages[212]. Cette
dfection n'eut pas, toutefois, les suites fcheuses qu'avait eues celle
d'Omair. La fortune, au contraire, souriait  Abdalmlic. Lgers et
mobiles, les Ircains avaient dj oubli leurs griefs contre les
Omaiyades; toujours peu disposs  combattre pour qui que ce ft, et
n'ayant,  plus forte raison, nulle envie de se faire tuer pour un
prtendant qu'ils mprisaient, ils avaient prt une oreille avide aux
missaires d'Abdalmlic, qui parcouraient l'Irc en prodiguant l'or et
les plus sduisantes promesses. Moab tait donc entour de gnraux qui
s'taient dj vendus aux Omaiyades et qui, la bataille engage, ne
tardrent pas  lui montrer leurs vritables sentiments. Je ne veux
pas, lui rpondit l'un quand il lui ordonna de charger, je ne veux pas
que ma tribu prisse en combattant pour une cause qui ne la touche en
rien.--Eh quoi! vous m'ordonnez de marcher vers l'ennemi? lui dit un
autre en le regardant d'un air insolent et railleur; aucun de mes
soldats ne me suivrait, et si j'allais seul  la charge, je me rendrais
ridicule[213]. Pour un homme fier et brave comme Moab l'tait, il n'y
avait qu'un parti  prendre. S'adressant  son fils Is: Pars, lui
dit-il; va annoncer  ton oncle que les perfides Ircains m'ont trahi,
et dis adieu  ton pre qui n'a plus que peu d'instants  vivre.--Non,
mon pre, lui rpondit le jeune homme, jamais les Coraichites ne me
reprocheront que je vous ai abandonn  l'heure du pril. Le pre et le
fils se jetrent au plus fort de la mle, et bientt aprs on prsenta
leurs ttes  Abdalmlic (690).

Tout l'Irc prta serment  l'Omaiyade. Mohallab qui, la veille encore,
ignorant la mort de Moab dj connue des non-conformistes, avait
dclar, dans une confrence avec les chefs de ces sectaires, que Moab
tait son seigneur dans ce monde et dans l'autre, qu'il tait prt 
mourir pour lui et que c'tait le devoir de tout bon musulman de
combattre Abdalmlic, ce fils d'un maudit, Mohallab imita l'exemple de
ses compatriotes aussitt qu'il eut reu le diplme par lequel le calife
omaiyade le confirmait dans toutes ses charges et dignits. Voil de
quelle manire les Ircains, mme les meilleurs, comprenaient l'honneur
et la loyaut! Dcidez vous-mmes maintenant si l'erreur est de votre
ct ou du ntre, s'crirent les non-conformistes dans leur juste
indignation, et ayez au moins la bonne foi d'avouer qu'esclaves des
biens de ce bas monde, vous servez et encensez chaque pouvoir pourvu
qu'il vous paie, frres de Satan que vous tes[214]!




VIII.


Abdalmlic touchait au but de ses souhaits. Pour rgner sans comptiteur
sur le monde musulman, il ne lui restait  conqurir que la Mecque,
rsidence et dernier asile de son concurrent. Ce serait,  la vrit, un
sacrilge, et Abdalmlic et frmi d'horreur rien que d'y penser, s'il
et conserv les pieux sentiments par lesquels il s'tait distingu dans
sa jeunesse[215]. Mais ce n'tait plus le jeune homme candide et
chaleureux qui, dans l'lan d'une sainte indignation, appelait Yzd
l'ennemi de l'Eternel, parce qu'il avait os envoyer des soldats contre
Mdine, la ville du Prophte[216]. Les annes, le commerce du monde et
l'exercice du pouvoir avaient fltri en lui sa candeur enfantine et sa
foi nave, et l'on raconte que le jour o son cousin Achdac cessa de
vivre, ce jour o Abdalmlic se souilla du double crime de parjure et
d'assassinat, il avait ferm le livre de Dieu en disant d'un air sombre
et froid: Dsormais il n'y a plus rien de commun entre nous[217].
Aussi ses sentiments religieux taient assez connus pour que nul ne
s'tonnt en apprenant qu'il allait envoyer des troupes contre la
Mecque; mais ce dont tout le monde fut surpris, ce fut que le calife
choisit, pour commander cette expdition importante, un homme n dans la
poussire, un certain Haddjdj, qui autrefois avait exerc l'humble
profession de matre d'cole  Tf en Arabie, et qui, dans ce temps-l,
s'estimait heureux, si en enseignant  lire _soir et matin_ aux petits
garons, il parvenait  gagner de quoi acheter un morceau de pain
sec[218]. Connu seulement pour avoir rtabli un peu de discipline dans
la garde d'Abdalmlic[219], pour avoir command une division dans l'Irc
o l'ennemi lui avait t, par sa dfection, le moyen de montrer, soit
sa bravoure, soit sa lchet, enfin, pour s'tre laiss battre, sous le
rgne de Merwn, par les Zobairites[220], il fut redevable de sa
nomination  une circonstance assez bizarre. Quand il sollicita
l'honneur de commander l'arme qui allait assiger Ibn-Zobair, le calife
lui rpondit d'abord par un _tais-toi_ hautain et ddaigneux[221]; mais
par une de ces anomalies normales du coeur humain, Abdalmlic, qui de
reste croyait  fort peu de chose, croyait fermement aux songes, et
Haddjdj savait en faire tout  propos. J'ai rv, dit-il, que
j'corchais Ibn-Zobair, et aussitt le calife lui confia le
commandement qu'il sollicitait[222].

Quant  Ibn-Zobair, il avait reu avec assez de calme et de rsignation
la nouvelle de la perte de l'Irc et de la mort de son frre. Il est
vrai de dire qu'il n'avait pas t sans inquitude sur les projets de
Moab qui,  son avis, aimait un peu trop  trancher du souverain, et il
se consola d'autant plus aisment de sa perte qu'il y trouva l'occasion
de dployer ses talents oratoires en prononant un sermon qui nous
paratrait froid et guind peut-tre, mais qui sans doute lui semblait
fort difiant, et dans lequel il disait navement que la mort de son
frre l'avait tout  la fois rempli de tristesse et de joie: de
tristesse, parce qu'il se voyait priv d'un ami, dont la mort tait
pour lui une blessure bien cuisante, qui ne laissait  l'homme sens que
la ressource de la patience et de la rsignation;--de joie, parce que
Dieu, en accordant  son frre la gloire du martyre, avait voulu lui
donner un tmoignage de sa bienveillance[223]. Mais quand il lui
fallut, non prcher, mais combattre, quand il vit la Mecque cerne de
toutes parts et livre aux horreurs de la plus affreuse disette, alors
son courage chancela. Ce n'est pas qu'il manqut de ce courage vulgaire
que tout soldat,  moins qu'il ne soit un grand poltron, possde sur le
champ de bataille; mais il manquait d'nergie morale, et, tant venu
trouver sa mre, femme d'une fiert toute romaine en dpit de ses cent
ans:

--Ma mre, lui dit-il, tout le monde m'a abandonn et mes ennemis
m'offrent encore des conditions fort acceptables. Que pensez-vous que je
doive faire?

--Mourir, dit-elle.

--Mais je crains, reprit-il d'un air piteux, je crains, si je succombe
sous les coups des Syriens, qu'ils n'assouvissent leur vengeance sur mon
corps....

--Et qu'est-ce que cela te fait? La brebis, quand elle a t gorge,
souffre-t-elle donc si on l'corche?

Ces fires paroles firent monter la rougeur de la honte au front
d'Abdallh; il se hta d'assurer  sa mre qu'il partageait ses
sentiments et qu'il n'avait eu d'autre dessein que de l'prouver.... Peu
d'instants aprs, s'tant arm de pied en cap, il revint auprs d'elle
pour lui dire un dernier adieu. Elle le serra sur son coeur. Sa main
rencontra une cotte de mailles.

--Quand on est dcid  mourir, on n'a pas besoin de cela, dit-elle.

--Je n'ai revtu cette armure que pour vous inspirer quelque espoir,
rpliqua-t-il un peu dconcert.

--J'ai dit adieu  l'espoir;--te cela.

Il obit. Ensuite, ayant pass quelques heures  prier dans la Caba, ce
hros sans hrosme fondit sur les ennemis et mourut d'une manire plus
honorable qu'il n'avait vcu. Sa tte fut envoye  Damas, son corps
attach  un gibet dans une position renverse (692).

Pendant les six ou huit mois qu'avait dur le sige de la Mecque,
Haddjdj avait dploy un grand courage, une activit infatigable, une
persvrance  toute preuve, et, pour dire tout, une indiffrence pour
les choses saintes que les thologiens ne lui ont jamais pardonne, mais
qui prouvait qu'il s'tait dvou corps et me  la cause de son matre.
Rien ne l'avait arrt, ni l'inviolabilit immmoriale du temple, ni ce
que d'autres appelaient les signes de la colre du ciel. Un orage
s'tant lev, un jour que les Syriens taient occups  lancer des
pierres sur la Caba, douze soldats furent frapps de la foudre. Saisis
d'une terreur superstitieuse, les Syriens s'arrtrent et pas un ne
voulut recommencer; mais Haddjdj retroussa aussitt sa robe, prit une
pierre et la plaa sur une baliste dont il mit les cordes en mouvement,
en disant d'un air leste et dgag: Cela ne signifie rien; je connais
ce pays, moi, j'y suis n;--les orages y sont trs-frquents.

Tant de dvoment  la cause omaiyade mritait une rcompense clatante.
Aussi Haddjdj fut-il nomm par Abdalmlic gouverneur de la Mecque, et,
peu de mois aprs, de tout le Hidjz. Comme il tait Caisite par sa
naissance, sa promotion aurait probablement inspir aux Kelbites des
soupons et des alarmes, s'il et t d'une origine plus illustre; mais
ce n'tait qu'un parvenu, un homme sans consquence. D'ailleurs les
Kelbites pouvaient se prvaloir, eux aussi, des services importants
qu'ils avaient rendus pendant le sige de la Mecque; ils pouvaient dire,
par exemple, que la pierre fatale qui avait tu Ibn-Zobair, avait t
lance par un des leurs, par Homaid ibn-Bahdal[224]. Ce qui acheva de
les rassurer, ce fut que le calife se complaisait  louer leur bravoure
et leur fidlit, qu'il flattait et cajolait leurs chefs en prose et en
vers[225], qu'il continuait  leur donner les emplois  l'exclusion de
leurs ennemis, enfin qu'ils avaient pour eux plusieurs princes tels que
Khlid, fils de Yzd Ier, et Abdalazz, frre du calife et fils
d'une femme kelbite.

Cependant les Caisites ne manquaient pas non plus de protecteurs  la
cour. Bichr surtout, frre du calife et fils d'une Caisite, avait pous
leurs intrts et leur querelle, et comme il disait  tout propos qu'ils
surpassaient les Kelbites en bravoure, ses fanfaronnades allumrent  un
tel point le courroux de Khlid, que celui-ci dit un jour aux Kelbites:

--N'y a-t-il personne parmi vous qui voudrait se charger de faire une
razzia dans le dsert des Cais? Il faut absolument que l'orgueil des
princes qui ont des femmes caisites pour mres soit humili, car ils ne
cessent de prtendre que, dans toutes les rencontres, avant comme aprs
le Prophte, les Caisites ont eu l'avantage sur nous.

--Je me charge volontiers de l'affaire, lui rpondit Homaid ibn-Bahdal,
si vous m'tes garant que le sultan ne me punira pas.

--Je vous rponds de tout.

--Mais comment ferez-vous donc?

--Rien de plus simple. Vous savez que depuis la mort d'Ibn-Zobair les
Caisites n'ont pas encore pay la dme au calife. Je vous donnerai donc
un ordre qui vous autorisera  lever la dme parmi les Caisites et
qu'Abdalmlic sera suppos avoir crit. De cette manire vous trouverez
facilement l'occasion de les traiter comme ils le mritent.

Ibn-Bahdal se mit en route, mais avec une suite peu nombreuse pour ne
pas veiller de soupons, et parce qu'il tait sr de trouver des
soldats partout o il rencontrerait des contribules. Arriv auprs des
Beni-Abd-Wadd et des Beni-Olaim, deux sous-tribus de Kelb qui
demeuraient dans le Dsert, au sud de Douma et de Khabt, il leur
communiqua le projet de Khlid, et, les hommes les plus braves et les
plus dtermins de ces deux tribus lui ayant dclar qu'ils ne
demandaient pas mieux que de le suivre, il s'enfona avec eux dans le
Dsert, aprs leur avoir fait jurer qu'ils seraient sans piti pour les
Caisites.

Un homme de Fazra, sous-tribu de Cais, fut leur premire victime. Il
sortait d'une riche et puissante ligne; son bisaeul, Hodhaifa
ibn-Badr, avait t le chef des Dhobyn dans la clbre guerre de Dhis;
mais comme il avait le malheur d'avoir pour mre une esclave, ses fiers
contribules le mprisaient  un tel point qu'ils avaient refus de lui
donner une de leurs filles en mariage (ce qui l'avait oblig  prendre
femme dans une tribu ymnite) et que, ne voulant pas l'admettre dans
leur socit, ils l'avaient relgu aux lisires du camp. Ce malheureux
paria rcitait  haute voix les prires du matin, et c'est ce qui le
perdit. Guids par sa voix, les Kelbites fondirent sur lui, le
massacrrent, et, joignant le vol au meurtre, ils s'emparrent de ses
chameaux, au nombre de cent. Ensuite, ayant rencontr cinq familles qui
descendaient aussi de Hodhaifa, ils les attaqurent. Le combat fut
acharn et se prolongea jusqu'au soir; mais alors tous les Caisites
gisaient sur le champ de bataille et leurs ennemis les croyaient morts.
Ils ne l'taient pas cependant; leurs blessures, quoique nombreuses,
n'taient pas mortelles, et, grce au sable qui, pouss par un violent
vent d'ouest, vint les couvrir et arrter l'coulement de leur sang, ils
chapprent tous  la mort.

Continuant leur route pendant la nuit, les Kelbites rencontrrent, le
lendemain matin, un autre descendant de Hodhaifa, nomm Abdallh. Ce
vieillard tait en voyage avec sa famille; mais il n'avait auprs de lui
personne en tat de porter les armes, except Djad, son fils, qui, ds
qu'il vit arriver la bande kelbite, prit ses armes, monta  cheval et
alla se placer  quelque distance. Quand les Kelbites eurent mis pied 
terre, Abdallh leur demanda qui ils taient. Ils rpondirent qu'ils
taient des dmeurs envoys par Abdalmlic.

--Pouvez-vous me montrer un ordre  l'appui de ce que vous dites?
demanda le vieillard.

--Certainement, lui rpondit Ibn-Bahdal, cet ordre, le voici;--et il lui
montra un diplme revtu du sceau califal.

--Et quelle est la teneur de cet crit?

--On y lit ceci: De la part d'Abdalmlic, fils de Merwn, pour Homaid
ibn-Bahdal. Au dit Homaid ibn-Bahdal est ordonn par la prsente d'aller
lever la dme sur tous les Bdouins qu'il pourra rencontrer. Celui qui
paiera cette dme et se fera inscrire sur le registre, sera considr
comme sujet obissant et fidle; celui au contraire, qui refusera de le
faire sera tenu pour rebelle  Dieu,  son Prophte et au commandeur des
croyants.

--Fort bien; je suis prt  obir et  vous payer ma dme.

--Cela ne suffit pas. Il faut faire autre chose encore.

--Quoi donc?

--Nous voulons que vous alliez  la recherche de tous les individus de
votre tribu, afin de recueillir la dme de chacun d'entre eux, et que
vous nous indiquiez un endroit o nous viendrons recevoir cet argent de
vos mains.

--Cela m'est impossible. Les Fazra se trouvent disperss sur une grande
tendue du Dsert; je ne suis plus jeune, moi, tant s'en faut; je ne
pourrais donc entreprendre une si longue course, et je n'ai auprs de
moi qu'un seul de mes fils. Vous qui venez de si loin et qui devez tre
habitus aux longs voyages, vous trouverez mes contribules bien plus
facilement que moi; chaque jour vous arriverez  un de leurs campements,
car ils s'arrtent partout o ils trouvent de bons pturages.

--Oui, nous connaissons cela. Ce n'est pas pour chercher des pturages
qu'ils se sont disperss dans le Dsert, c'est pour se soustraire au
paiement de la dme. Ce sont des rebelles.

--Je puis vous jurer que ce sont des sujets fidles; c'est seulement
pour chercher des pturages....

--Brisons l-dessus et faites ce que nous vous disons.

--Je ne le puis pas. Voici la dme que je dois au calife, prenez-la!

--Votre obissance n'est point sincre, car voil votre fils qui, du
haut de son cheval, nous jette des regards ddaigneux.

--Vous n'avez rien  craindre de mon fils; prenez ma dme et
allez-vous-en, si vous tes vritablement des dmeurs.

--Votre conduite ne montre que trop que l'on disait vrai quand on nous
assurait que vous et vos contribules vous avez combattu pour Ibn-Zobair.

--Nous n'avons pas fait cela. Nous lui avons bien pay la dme, mais
c'est que nous autres Bdouins, trangers  la politique, nous la payons
 celui qui est le matre du pays.

--Prouvez que vous dites la vrit en faisant descendre votre fils de
son cheval.

--Qu'avez-vous  faire avec mon fils? Ce jeune homme a eu peur en voyant
des cavaliers arms.

--Qu'il descende donc; il n'a rien  craindre.

Le vieillard alla vers son fils et lui dit de mettre pied  terre.

--Mon pre, lui rpondit le jeune homme, je le vois  leurs yeux qui me
dvorent, ils veulent me massacrer. Donnez-leur ce que vous voudrez,
mais laissez-moi me dfendre.

Ayant rejoint les Kelbites, Abdallh leur dit:

--Ce jeune homme craint pour sa vie. Prenez ma dme et laissez-nous en
paix.

--Nous n'accepterons rien de vous tant que votre fils restera  cheval.

--Il ne veut pas m'obir, et d'ailleurs,  quoi cela vous servirait-il?

--Bien, vous vous montrez rebelle. Esclave, ce qu'il faut pour crire!
Nos affaires sont termines ici. Nous allons crire au commandeur des
croyants qu'Abdallh, petit-fils d'Oyaina, nous a empchs de remplir
notre mission auprs des Beni-Fazra.

--Ne le faites pas, je vous en conjure, car je ne suis pas coupable d'un
tel acte.

Sans faire attention aux prires du vieillard, Ibn-Bahdal crivit un
billet, et, l'ayant donn  un de ses cavaliers, celui-ci prit aussitt
la route de Damas.

Constern de ce qui venait d'arriver, Abdallh s'cria:

--Ne m'accusez pas ainsi injustement! Je vous en conjure au nom de Dieu,
ne me reprsentez pas aux yeux du calife comme un rebelle, car je suis
prt  obir  tous ses ordres!

--Faites donc descendre votre fils.

--On nous a donn de vous une mauvaise opinion; mais promettez-vous
qu'il ne lui arrivera aucun mal?

Les Kelbites le lui ayant promis de la manire la plus solennelle,
Abdallh dit  son fils:

--Que Dieu me maudisse si tu ne descends pas de ton cheval!

Alors Djadj obit, et, jetant sa lance  terre, il s'avana lentement
vers les Kelbites, en disant d'une voix sombre:

--Ce jour vous portera malheur, mon pre!

De mme que le tigre joue avec l'ennemi qu'il tient sous sa griffe,
avant de lui donner le dernier coup, les Kelbites commencrent par
insulter et railler le jeune homme; puis ils l'tendirent sur une roche
pour l'gorger. Pendant son agonie, le malheureux jeta  son pre un
dernier regard,  la fois plein de tristesse, de rsignation et de
reproche.

Quant au vieillard, ses cheveux blancs imposrent aux Kelbites, tout
froces qu'ils taient, un certain respect; n'osant l'gorger comme ils
avaient gorg son fils, ils essayrent de l'assommer  coups de bton
et le laissrent pour mort sur le sable. Il revint  la vie; mais rong
par le remords, il ne cessait de dire: Duss-je oublier toutes les
calamits que j'ai prouves, jamais le regard que me jeta mon fils
alors que je l'eus livr  ses bourreaux, ne sortira de ma mmoire.

Le cheval de Djad refusa de quitter l'endroit o le meurtre avait t
accompli. Les yeux toujours tourns vers le sol et grattant du pied le
sable qui prsentait encore les traces du sang de son matre, le fidle
animal se laissa mourir de faim.

D'autres meurtres suivirent ceux qui avaient dj t commis. Parmi les
victimes se trouvait Borda, fils d'un chef illustre, de Halhala, et les
sanguinaires Kelbites ne retournrent vers Damas que quand les Caisites,
clairs sur leur but vritable, se furent drobs  leur aveugle fureur
en s'enfonant dans le Dsert.

Tous les Kelbites taient comme ivres de joie et d'orgueil, et un pote
de Djohaina, tribu qui, de mme que Kelb, descendait de Codha, exprima
leurs sentiments avec une singulire nergie et une exaltation
fanatique.

     Le savez-vous, mes frres, disait-il, vous, les allis des Kelb?
     Savez-vous que l'intrpide Homaid ibn-Bahdal a rendu la sant et la
     joie aux Kelbites? Savez-vous qu'il a couvert les Cais de honte,
     qu'il les a forcs  dcamper? Pour qu'ils le fissent, ils doivent
     avoir prouv des dfaites bien terribles.... Prives de spulture,
     les victimes de Homaid ibn-Bahdal gisent sur le sable du Dsert;
     les Cais, poursuivis par leurs vainqueurs, n'ont pas eu le temps de
     les enterrer. Rjouissez-vous-en, mes frres! Les victoires des
     Kelb sont les ntres; eux et nous, ce sont deux mains d'un mme
     corps: quand, dans le combat, la main droite a t coupe, c'est la
     main gauche qui brandit le sabre.

Grande fut aussi la joie des princes omaiyades qui avaient des femmes
kelbites pour mres. Ds qu'il eut reu avis de ce qui s'tait pass,
Abdalazz dit  son frre Bichr, en prsence du calife:

--Eh bien, savez-vous dj comment mes oncles maternels ont trait les
vtres?

--Qu'ont-ils donc fait? demanda Bichr.

--Des cavaliers kelbites ont attaqu et extermin un campement caisite.

--Impossible! Vos oncles maternels sont trop lches et trop couards pour
oser se mesurer avec les miens!

Mais le lendemain matin Bichr acquit la certitude que son frre avait
dit la vrit. Halhala, Sad et un troisime chef des Fazra tant
arrivs  Damas sans manteaux, nu-pieds et la robe dchire, vinrent se
jeter  ses genoux, le suppliant de leur accorder sa protection et de
prendre leur cause en main. Il le leur promit, et, s'tant rendu auprs
de son frre le calife, il lui parla avec tant de chaleur en faveur de
ses protgs, qu'Abdalmlic, malgr sa haine des Caisites, promit de
retenir la rparation pcuniaire due aux Fazra sur la solde des
Kelbites. Mais cette dcision, quoique conforme  la loi, ne satisfit
point les Fazra. Ce n'tait pas de l'argent qu'ils voulaient, c'tait
du sang. Quand ils eurent refus l'accommodement qu'on leur proposait:
Eh bien, dit le calife, le trsor public vous paiera immdiatement la
moiti de la somme qui vous est due, et si dans la suite vous me restez
fidles, ce dont je doute fort, je vous paierai aussi l'autre moiti.
Irrits de ce soupon injurieux, d'autant plus peut-tre qu'ils ne
pouvaient prtendre qu'il manqut de fondement, rsolus d'ailleurs 
exiger la peine du talion, les Fazrites taient sur le point de refuser
encore; mais Zofar les prit  part et leur conseilla d'accepter l'argent
qu'on leur offrait, afin qu'ils pussent l'employer  acheter des chevaux
et des armes. Approuvant cette ide, ils consentirent  recevoir
l'argent, et, ayant achet quantit d'armes et de chevaux, ils reprirent
la route du Dsert.

Quand ils furent de retour dans leur camp, ils convoqurent le conseil
de la tribu. Dans cette assemble, Halhala pronona quelques paroles
chaleureuses pour exciter ses contribules  se venger des Kelbites. Ses
fils l'appuyrent; mais il y en avait parmi les membres du conseil qui,
moins aveugls par la haine, jugeaient une telle expdition prilleuse
et tmraire. Votre propre maison, dit l'un des opposants  Halhala,
est trop affaiblie en ce moment pour pouvoir prendre part  la lutte.
Les Kelbites, ces hynes, ont tu la plupart de vos guerriers et vous
ont enlev toutes vos richesses. Je suis sr que, dans ces
circonstances, vous ne nous accompagneriez pas.--Fils de mon frre, lui
rpondit Halhala, je partirai avec les autres, car j'ai la rage dans le
coeur.... Ils m'ont tu mon fils, mon Borda que j'aimais tant,
ajouta-t-il d'une voix sourde, et ce douloureux souvenir l'ayant jet
dans un de ces accs de rage qui lui taient habituels depuis la mort de
son fils, il se mit  pousser des cris aigus et perants, qui
ressemblaient plutt aux rugissements d'une bte fauve prive de ses
petits, qu'aux sons de la voix humaine. Qui a vu Borda? criait-il. O
est-il? Rendez-le-moi, c'est mon fils, mon fils bien-aim, l'espoir et
l'orgueil de ma race!... Puis, il se mit  numrer un  un et
lentement les noms de tous ceux qui avaient pri sous le glaive des
Kelbites, et  chaque nom qu'il prononait, il criait: O est-il?... O
est-il?... Vengeance! vengeance!

Tous, ceux mme qui, un instant auparavant, s'taient montrs les plus
calmes et les plus opposs au projet, se laissrent fasciner et
entraner par cette loquence rude et sauvage; et, une expdition contre
les Kelb ayant t rsolue, on se mit en marche vers Bant-Cain, o il y
avait un camp kelbite. A la fin de la nuit, les Fazra fondirent 
l'improviste sur leurs ennemis, en criant: Vengeance  Borda, vengeance
 Djad, vengeance  nos frres! Les reprsailles furent atroces comme
les violences qui les avaient provoques. Un seul Kelbite chappa, grce
 l'incomparable rapidit de sa course; tous les autres furent
massacrs, et les Fazra examinrent avec soin leurs corps, afin de voir
si quelque Kelbite respirait encore, d'insulter  son agonie et de
l'achever.

Ds qu'il eut reu la nouvelle de cette razzia, le prince Bichr prit sa
revanche. En prsence du calife, il dit  son frre Abdalazz:

--Eh bien, savez-vous dj comment mes oncles maternels ont trait les
vtres?

--Quoi! s'cria Abdalazz, ont-ils fait une razzia aprs que la paix a
t conclue et que le calife les a indemniss?

Le calife, fort irrit de ce qu'il venait d'apprendre, mais attendant
encore, pour prendre une dcision, qu'il et reu des nouvelles plus
prcises, leur imposa silence d'un ton qui ne souffrait pas de rplique.
Bientt aprs, un Kelbite, sans manteau, sans chaussure, et qui avait
dchir sa robe, arriva auprs d'Abdalazz, qui l'introduisit aussitt
chez le calife en disant: Souffrirez-vous, commandeur des croyants, que
l'on outrage ceux que vous avez pris sous votre protection, que l'on
mprise vos ordres, que l'on tire de vous de l'argent pour l'employer
contre vous, et que l'on gorge vos sujets? Le Kelbite raconta alors ce
qui tait arriv. Exaspr et furieux, le calife ne songea mme pas  un
accommodement. Dcid  faire prouver aux Caisites tout le poids de son
ressentiment et de sa haine invtre, il envoya sur-le-champ 
Haddjdj, alors gouverneur de toute l'Arabie, l'ordre de passer au fil
de l'pe tous les Fazrites adultes.

Quoique cette tribu ft allie  la sienne, Haddjdj n'hsita point 
obir. Il tait fort attach  sa race, mais en mme temps il tait
dvor d'ambition. Il avait devin de suite que lui et son parti
n'avaient qu'une attitude  prendre, qu'un chemin  suivre. La bonne et
saine logique dont il tait dou lui avait appris que l'opposition ne
mnerait  rien; qu'il fallait tcher de regagner la faveur du calife,
et que, pour y parvenir, il fallait se soumettre sans restriction et
sans arrire-pense  tous ses ordres, lors mme qu'il commanderait la
destruction du sanctuaire le plus vnr ou le supplice d'un proche
parent. Mais le coeur lui saignait. Quand j'aurai extermin les
Fazra, dit-il au moment o il se mit en marche avec ses troupes, mon
nom sera fltri et abhorr comme celui du Caisite le plus dnatur
qu'aura port la terre. L'ordre qu'il avait reu tait d'ailleurs bien
difficile  excuter. Les Ghatafn, allis des Fazra, avaient jur de
les secourir, et, qui plus est, le mme serment avait t prt par
toutes les tribus caisites. Le premier acte d'hostilit serait donc le
signal d'une cruelle guerre civile, dont l'issue tait impossible 
prvoir. Haddjdj ne savait que faire, lorsque l'arrive de Halhala et
de Sad vint le tirer d'embarras. Ces deux chefs, satisfaits d'avoir
assouvi leur vengeance  Bant-Cain et tremblant  l'ide de voir
s'allumer une guerre qui pourrait avoir pour leur tribu les suites les
plus funestes, se sacrifirent, avec un noble dvoment, pour dtourner
de leurs contribules les maux dont ils taient menacs; car chez eux
l'amour de la tribu avait autant de force et de persistance que la haine
des Kelbites. Plaant amicalement leurs mains dans celle de Haddjdj:
Pourquoi, lui dirent-ils, pourquoi en voulez-vous aux Fazra? Nous
deux, nous sommes les vrais coupables. Joyeux de ce dnoment
inattendu, le gouverneur les retint prisonniers et crivit sur-le-champ
au calife pour lui dire qu'il n'avait pas os s'engager dans une guerre
contre toutes les tribus caisites, et pour le conjurer de se contenter
des deux chefs qui s'taient remis spontanment entre ses mains. Le
calife approuva entirement sa conduite et lui enjoignit d'envoyer les
deux prisonniers  Damas.

Quand ceux-ci furent introduits dans la grande salle o se tenait le
souverain entour des Kelbites, les gardes leur ordonnrent de le
saluer. Au lieu d'obir, Halhala se mit  rciter, d'une voix forte et
retentissante, ces vers emprunts  un pome qu'il avait compos jadis:

     Salut  nos allis, salut aux Ad, aux Mzin, aux Chamkh[226],
     salut surtout  Abou-Wahb[227], mon fidle ami! On peut me
     condamner  la mort maintenant que j'ai tanch la soif du sang des
     Kelbites qui me dvorait. J'ai got le bonheur, j'ai massacr tous
     ceux qui se trouvaient sous mon glaive;  prsent qu'ils ont cess
     de vivre, mon coeur jouit d'un doux repos.

Afin de lui rendre insolence pour insolence, le calife, en lui adressant
la parole, estropia  dessein son nom, comme si ce nom et t trop
obscur pour mriter l'honneur d'tre prononc rgulirement. Au lieu de
Halhala, il l'appela Halhal; mais l'autre, l'interrompant aussitt:

--C'est Halhala que je m'appelle, dit-il.

--Mais non, c'est Halhal.

--Du tout, c'est Halhala; c'est ainsi que m'appelait mon pre et il me
semble qu'il tait plus  mme que qui que ce soit de savoir mon nom.

--Eh bien, Halhala--puisque Halhala il y a--tu as outrag ceux que
j'avais pris sous ma protection, moi, le commandeur des croyants; tu as
mpris mes ordres, et tu m'as vol mon argent.

--Je n'ai fait rien de semblable: j'ai accompli mon voeu, content ma
haine et assouvi ma vengeance.

--Et  prsent Dieu te livre  la main vengeresse de la justice.

--Je ne suis coupable d'aucun crime, _fils de Zarc_! (C'tait une
injure que d'appeler Abdalmlic par ce nom qu'il devait  une aeule de
scandaleuse mmoire[228].)

Le calife le livra au Kelbite Soair, qui avait  venger sur lui le sang
de son pre tu  Bant-Cain.

--Dis donc, Halhala, lui dit Soair, quand as-tu vu mon pre pour la
dernire fois?

--C'tait  Bant-Cain, rpondit l'autre d'un air nonchalant. Il
tremblait alors depuis les pieds jusqu' la tte, le pauvre homme.

--Par Dieu! je te tuerai.

--Toi? Tu mens. Par Dieu! tu es trop vil et trop lche pour tuer un
homme tel que moi. Je sais que je vais mourir, mais ce sera parce que
tel est le bon plaisir du fils de Zarc.

Cela dit, il marcha vers le lieu du supplice avec une froide
indiffrence et une insolente gat, rcitant de temps  autre quelque
fragment de la vieille posie du Dsert, et n'ayant nullement besoin
d'tre stimul par les paroles encourageantes que lui adressait le
prince Bichr, lequel avait voulu tre tmoin de son supplice et qui
tait tout orgueilleux de sa fermet inbranlable. Au moment o Soair
leva le bras pour lui trancher la tte: Tche, lui dit-il, que ce soit
un coup aussi beau que celui que j'ai port  ton pre.

Son compagnon Sad, que le calife avait livr  un autre Kelbite, subit
sa destine avec un mpris pour la vie presque aussi profond que le
sien[229].




IX.


Pendant que les Syriens se pillaient et se tuaient les uns les autres,
les Ircains, race incorrigible et indomptable, n'taient pas plus
tranquilles, et longtemps aprs, les nobles turbulents de Coufa et de
Bara se rappelaient encore, en la regrettant, cette poque anarchique,
ce bon temps comme ils disaient, alors qu'entours de dix ou vingt
clients[230], ils se pavanaient dans les rues, la tte haute et le
regard menaant, toujours prts  dgainer pour peu qu'un autre noble
leur montrt une mine trop fire, et certains que, lors mme qu'ils
tendraient deux ou trois adversaires sur le carreau, le gouverneur
serait trop indulgent pour les punir. Et non-seulement les gouverneurs
les laissaient faire, mais, par leur jalousie et leur haine de Mohallab,
ils exposaient encore l'Irc aux incursions des non-conformistes,
toujours redoutables en dpit de leurs nombreuses dfaites. Il y avait
de quoi les remplir d'envie en effet. Dans Mohallab chaque Ircain
voyait le plus grand gnral de sa patrie, et, qui plus est, son propre
sauveur; nul autre nom n'tait aussi populaire que le sien; et comme il
avait fait ses conditions avant de consentir  se charger du
commandement, il avait amass une fortune colossale, qu'il dpensait
avec une superbe insouciance, donnant cent mille pices d'argent  celui
qui vint lui rciter un pome  sa louange, et cent mille autres  un
second qui vint lui dire qu'il tait l'auteur de ce pome[231]. Il
clipsait donc tous les gouverneurs par son luxe, son opulence princire
et sa gnrosit sans bornes, aussi bien que par l'clat de sa renomme
et de sa puissance. Les Arabes de cette ville n'ont des yeux que pour
cet homme, disait tristement l'Omaiyade Khlid[232], le premier
gouverneur de Bara aprs la restauration; et il rappela Mohallab du
thtre de ses exploits, le condamna  l'inaction en lui donnant l'Ahwz
 gouverner, et confia le commandement de l'arme, forte de trente mille
hommes,  son propre frre Abdalazz, jeune homme sans exprience, mais
non sans orgueil, car, se donnant un air d'importance et une tenue de
triomphe: Les habitants de Bara, disait-il, prtendent qu'il n'y a que
Mohallab qui puisse terminer cette guerre; eh bien, ils verront! Il
expia sa folle prsomption par une dfaite sanglante et terrible.
Mprisant les sages conseils de ses officiers qui voulaient le dissuader
de poursuivre un escadron qui feignait de fuir, il tomba dans une
embuscade, perdit tous ses gnraux, une foule de ses soldats et jusqu'
sa jeune et belle pouse, et n'chappa lui-mme que par miracle aux
pes d'une trentaine d'ennemis qui le poursuivaient dans sa fuite.

Ce dsastre, Mohallab l'avait prvu. C'est pour cette raison qu'il avait
charg un de ses affids de lui rendre compte, jour par jour, de tout ce
qui se passerait dans l'arme. Aprs la droute, cet homme vint le
trouver.

--Quelles nouvelles? lui cria Mohallab d'aussi loin qu'il l'aperut.

--J'en apporte que vous serez bien aise d'apprendre:--_il_ a t battu
et son arme est en pleine droute.

--Comment, malheureux, tu crois que je suis bien aise d'apprendre qu'un
Coraichite a t battu et qu'une arme musulmane est en pleine droute?

--Peu importe que cela vous donne du chagrin ou de la joie; la nouvelle
est certaine, cela suffit[233].

L'irritation contre Khlid, le gouverneur, tait extrme dans toute la
province. Voil ce que c'est, lui disait-on, que d'envoyer contre
l'ennemi un jeune homme d'un courage douteux, au lieu de lui opposer le
noble et loyal Mohallab, ce hros qui, grce  sa longue exprience de
la guerre, sait prvoir tous les prils et les carter[234]. Khlid se
rsignait  entendre ces reproches, de mme qu'il s'tait dj accoutum
 la pense de la honte de son frre; mais s'il tait peu susceptible
sur le point d'honneur, en revanche il tenait  son poste,  sa vie
surtout, et il attendait avec une anxit toujours croissante l'arrive
d'un courrier de Damas. Eprouvant le besoin, comme c'est le propre des
gens faibles, qu'une nature plus forte que la sienne le rassurt, il fit
venir Mohallab et lui demanda:

--Que pensez-vous qu'Abdalmlic fera de moi?

--Il vous destituera, lui rpondit laconiquement le gnral, qui lui
gardait trop de rancune pour consentir  calmer ses inquitudes.

--Et, reprit Khlid, n'aurais-je pas  craindre quelque chose de plus
fcheux encore, bien que je sois son parent?

--Certainement, rpliqua Mohallab d'un air nonchalant, car au moment o
le calife apprendra que votre frre Abdalazz a t battu par les
non-conformistes de la Perse, il apprendra aussi que votre frre Omaiya
a t mis en droute par ceux du Bahrain.

Le courrier si redout arriva  la fin, porteur d'une lettre du calife
pour Khlid. Dans cette lettre, Abdalmlic lui faisait les reproches les
plus amers sur sa conduite ridicule et coupable, lui annonait sa
destitution, et terminait en disant: Si je vous punissais comme vous le
mritez, je vous ferais prouver mon ressentiment d'une manire bien
plus cruelle; mais je veux me souvenir de notre alliance, et c'est pour
cette raison que je me borne  vous destituer.

En remplacement de Khlid, le calife nomma son propre frre Bichr, dj
gouverneur de Coufa, au gouvernement de Bara, en lui ordonnant de
donner le commandement des troupes  Mohallab et de le renforcer par
huit mille hommes de Coufa.

Il tait impossible, dans les circonstances donnes, de faire un choix
plus malheureux. Caisite outr et violent, comme on a vu par le rcit
qui prcde, Bichr confondait toutes les tribus ymnites dans une haine
commune et dtestait Mohallab, le chef naturel de cette race dans
l'Irc. Aussi, quand il eut reu l'ordre du calife, il entra dans une
grande fureur et jura qu'il tuerait Mohallab. Son premier ministre,
Mous ibn-Noair (le futur conqurant de l'Espagne)[235], eut
grand'peine  le calmer, et se hta d'crire au gnral pour lui
conseiller d'user d'une grande circonspection, de se mler  la foule
pour saluer Bichr alors qu'il ferait son entre dans Bara, mais de ne
point venir  l'audience. Mohallab suivit ses conseils.

Arriv dans le palais de Bara, Bichr donna audience aux seigneurs de la
ville, et, remarquant l'absence de Mohallab, il en demanda la cause. Le
gnral vous a salu en route perdu dans la foule, lui rpondit-on; mais
il se sent trop indispos pour pouvoir venir ici vous prsenter ses
respects. Bichr crut alors avoir trouv dans l'indisposition du gnral
un excellent prtexte pour se dispenser de le mettre  la tte des
troupes. Ses flatteurs ne manquaient pas de lui dire que, tant
gouverneur, il avait bien le droit de nommer lui-mme un gnral;
cependant, n'osant dsobir  l'ordre formel du calife, il prit le parti
de dputer  ce dernier quelques personnes qu'il chargea de lui remettre
une lettre dans laquelle il disait que Mohallab tait malade, mais qu'il
y avait dans l'Irc d'autres gnraux fort capables de prendre sa
place.

Quand cette dputation fut arrive  Damas, Abdalmlic eut un entretien
particulier avec Ibn-Hakm qui en tait le chef, et lui dit:

--Je sais que vous tes d'une grande probit et d'une rare intelligence;
dites-moi donc franchement quel est,  votre avis, le gnral qui
possde les talents et les qualits ncessaires pour terminer cette
guerre avec succs.

Quoiqu'il ne ft point Ymnite, Ibn-Hakm rpondit sans hsiter que
c'tait Mohallab.

--Mais il est malade, reprit le calife.

--Ce n'est pas sa maladie, rpliqua Ibn-Hakm avec un sourire malin, qui
l'empchera de prendre le commandement.

--Ah! je comprends, dit alors le calife; Bichr veut entrer dans la mme
voie que Khlid.

Et il lui crivit aussitt pour lui ordonner, d'un ton imprieux et
absolu, de mettre Mohallab, et nul autre,  la tte des troupes.

Bichr obit, mais de fort mauvaise grce. Mohallab lui ayant remis la
liste des soldats qu'il dsirait enrler, il en raya les noms des plus
vaillants; puis, ayant fait venir Ibn-Mikhnaf, le gnral des troupes
auxiliaires de Coufa, il lui dit: Vous savez que je vous estime et que
je me fie  vous. Eh bien, si vous tenez  conserver mon amiti, faites
ce que je vais vous dire: dsobissez  tous les ordres que vous donnera
ce barbare de l'Omn, et faites en sorte que toutes ses mesures
aboutissent  un _fiasco_ misrable. Ibn-Mikhnaf s'inclina, ce que
Bichr prit pour un signe d'assentiment; mais il s'tait adress mal. De
la mme race, et, qui plus est, de la mme tribu que Mohallab,
Ibn-Mikhnaf n'avait nulle envie de jouer envers lui le rle odieux que
le gouverneur lui destinait, et quand il fut sorti du palais:
Assurment, il a perdu l'esprit, _ce petit garon_, dit-il  ses amis,
puisqu'il me croit capable de trahir le plus illustre chef de ma tribu.

L'arme entra en campagne, et Mohallab, quoique priv de ses meilleurs
officiers et de ses plus braves soldats, russit nanmoins  repousser
les non-conformistes de l'Euphrate d'abord, puis de l'Ahwz, puis de
Rm-Hormoz; mais alors la brillante srie de ses victoires fut
soudainement interrompue par la nouvelle de la mort de Bichr. Ce que cet
esprit brouillon n'avait pu faire vivant, sa mort le fit. Elle causa
dans l'arme un dsordre effroyable. Jugeant dans leur gosme que la
guerre ne regardait que les Arabes de Bara, les soldats de Coufa se
rvoltrent contre leur gnral Ibn-Mikhnaf, et dsertrent en masse
pour retourner  leurs foyers. La plupart des soldats de Bara imitrent
leur exemple. Jamais, dans cette guerre si longue et si opinitre, le
danger n'avait t plus imminent. L'Irc tait en proie  l'anarchie la
plus complte; il n'y avait pas la moindre ombre d'autorit et de
discipline. Le lieutenant de Bichr  Coufa avait fait menacer les
dserteurs de la mort s'ils ne retournaient pas  leur poste: pour toute
rponse ils rentrrent dans leur ville, et il ne fut point question de
les punir[236]. Bientt les non-conformistes craseraient la poigne de
braves rests fidles aux drapeaux de Mohallab, franchiraient toutes les
anciennes barrires, et inonderaient l'Irc. Ils avaient fait mourir
d'inanition, aprs les avoir enferms, chargs de fers, dans un
souterrain, les malheureux tombs entre leurs mains lors de la droute
d'Abdalazz[237], et qui sait s'ils ne prparaient pas un sort semblable
 tous les _paens_ de la province?

Tout allait dpendre du nouveau gouverneur. Si le choix du calife tait
mauvais, comme tous ses choix l'avaient t jusque-l, l'Irc tait
perdu.

Abdalmlic nomma Haddjdj.

Celui-ci, qui se trouvait alors  Mdine, n'eut pas plus tt reu sa
nomination qu'il partit pour Coufa, accompagn de douze personnes
seulement (dcembre 694). Quand il y fut arriv, il alla directement 
la mosque, o le peuple, dj averti de sa venue, tait rassembl. Il y
entra le sabre au ct, l'arc  la main, la tte  demi cache par la
large mousseline de son turban, monta dans la chaire, et promena
longtemps son regard faible et incertain (car il avait la vue
courte[238]) sur l'auditoire, sans profrer une parole. Prenant ce
silence prolong pour de la timidit, les Ircains s'en indignrent, et
comme ils taient, sinon braves en action, du moins fort insolents en
paroles, surtout quand il s'agissait d'insulter un gouverneur, ils se
disaient dj: Que Dieu confonde les Omaiyades, puisqu'ils ont confi
le gouvernement de notre province  un tel imbcile!--dj mme l'un
des plus hardis s'offrait pour lui jeter une pierre  la tte, lorsque
Haddjdj rompit tout  coup le silence qu'il avait si obstinment gard
jusque-l. Hardi novateur, en loquence comme en politique, il ne dbuta
point par les formules ordinaires en l'honneur de Dieu et du Prophte.
Soulevant le turban qui lui couvrait la figure, il se mit  rciter ce
vers d'un ancien pote:

     Je suis le soleil levant. Chaque obstacle, je le brise. Pour que
     l'on me connaisse, il suffit que je me dvoile.

Puis il continua d'une voix lente et solennelle:

--Je vois bien des ttes mres pour tre moissonnes... et le
moissonneur, ce sera moi... Entre les turbans et les barbes qui couvrent
les poitrines, je vois du sang... du sang...

Ensuite, s'animant peu  peu:

--Par Dieu, Ircains, dit-il, je ne me laisse pas chasser, moi, par des
regards menaants. Je ne ressemble pas  ces chameaux que l'on fait
galoper ventre  terre en les effrayant par le bruit d'une outre vide et
dessche. De mme que l'on examine la bouche d'un cheval pour connatre
son ge et savoir s'il est propre au travail, on a examin la mienne et
l'on a trouv que j'avais mes dents de sagesse.

--Le commandeur des croyants a tir ses flches de son carquois;--il les
a tales devant lui;--il les a examines une  une, attentivement,
soigneusement. Quand il les eut prouves toutes, il a jug que la plus
dure et la plus difficile  briser, c'tait moi. Voil pourquoi il m'a
envoy vers vous.... Depuis bien longtemps vous marchez dans la voie de
l'anarchie et de la rvolte; mais je le jure! je ferai de vous ce que
l'on fait de ces buissons pineux dont on veut se servir comme de bois
de chauffage, et que l'on entoure d'une corde pour les couper
ensuite[239];--je vous rouerai de coups de mme que les bergers
assomment les chameaux qui se sont attards dans le pturage quand les
autres sont dj rentrs. Et sachez-le bien: ce que je dis, je le
fais;--les projets que j'ai forms, je les accomplis;--une fois que j'ai
trac sur le cuir la forme d'une sandale, je coupe hardiment.

--Le commandeur des croyants m'a ordonn de vous payer votre solde et
de vous diriger vers le thtre de la guerre, o vous combattrez sous
les ordres de Mohallab. Je vous donne trois jours pour faire vos
prparatifs, et je jure par tout ce qu'il y a de plus sacr que, ce
terme expir, je couperai la tte  tous ceux qui ne seront pas
partis....

--Et maintenant, jeune homme, lis-leur la lettre du commandeur des
croyants.

La personne interpelle lit ces mots: De la part d'Abdalmlic, le
commandeur des croyants,  tous les musulmans de Coufa; salut  vous!

Il tait d'usage que le peuple rpondt  cette formule par les mots:
et salut au commandeur des croyants. Mais cette fois l'auditoire garda
un morne silence. Bien qu'on sentt instinctivement qu'on avait trouv
un matre dans cet orateur  la parole brusque et saccade, mais colore
et nerveuse, on ne voulait pas encore en convenir avec soi-mme.

Arrte! dit alors Haddjdj au lecteur. Puis, s'adressant de nouveau au
peuple: Comment donc, s'cria-t-il, le commandeur des croyants vous
salue et vous ne lui rpondez rien? Par Dieu, je saurai vous donner une
leon de politesse.... Recommence, jeune homme.

En prononant ces simples paroles, Haddjdj avait mis dans son geste,
dans les traits de son visage, dans le son de sa voix, une expression si
menaante et si terrible, que, quand le lecteur pronona de nouveau les
paroles _salut  vous_, toute l'assemble s'cria d'une seule voix: Et
salut au commandeur des croyants[240].

Mmes moyens, mme succs  Bara. Plusieurs habitants de cette ville,
informs de ce qui s'tait pass  Coufa, n'avaient pas mme attendu
l'arrive du nouveau gouverneur pour aller rejoindre l'arme de
Mohallab[241], et ce gnral, agrablement surpris du zle bien insolite
des Ircains, s'cria dans l'lan de sa joie: Dieu soit lou! A la fin
un _homme_ est arriv dans l'Irc[242]. Mais aussi, malheur  celui qui
osait montrer quelque hsitation ou la plus lgre vellit de
rsistance, car Haddjdj comptait la vie d'un homme pour fort peu de
chose. Deux ou trois personnes en firent l'preuve  leurs dpens[243].

Cependant, si Haddjdj croyait avoir gagn la partie, il se trompait. Un
peu revenus de leur premire frayeur, les Ircains rougirent de s'tre
laiss intimider et tourdir comme des enfants par le _matre d'cole_,
et au moment o Haddjdj conduisait une division de troupes vers
Mohallab, une querelle au sujet de la paye devint le signal d'une meute
qui prit bientt le formidable aspect d'une rvolte. Le mot de
ralliement tait la ncessit de la dposition du gouverneur; les
rebelles jurrent d'exiger d'Abdalmlic son rappel, en menaant que si
celui-ci s'y refusait, ils le destitueraient eux-mmes. Abandonn de
tout le monde,  l'exception de ses parents, de ses amis intimes et des
serviteurs de sa maison, Haddjdj vit les rebelles piller sa tente et
enlever ses femmes; s'ils n'avaient t retenus par la crainte du
calife, ils l'auraient tu. Pourtant il ne faiblit pas un instant.
Repoussant avec indignation les conseils de ses amis qui voulaient qu'il
entrt en pourparlers avec les rebelles: Je ne le ferai que quand ils
m'auront livr leurs chefs, dit-il firement et comme s'il et t le
matre de la situation. Selon toute probabilit, il aurait pay de sa
vie son opinitret inflexible, si, en ce moment critique, les Caisites
l'eussent abandonn  son sort; mais ils avaient dj reconnu en lui
leur espoir, leur soutien, leur chef; ils avaient compris qu'en suivant
la ligne de conduite qu'il leur traait, ils se relveraient de leur
abaissement et reviendraient au pouvoir. Trois chefs caisites, parmi
lesquels on distinguait le brave Cotaiba ibn-Moslim, volrent  son
secours; un contribule de Mohallab et un chef tmmite mcontent des
rebelles imitrent leur exemple, et ds que Haddjdj vit six mille
hommes runis autour de sa personne, il fora les rvolts  accepter la
bataille. Un instant il fut sur le point de la perdre; mais tant
parvenu  rallier ses troupes et le chef des rvolts ayant t tu par
une flche, il remporta la victoire, qu'il rendit complte et dcisive
par sa clmence envers les vaincus: il dfendit de les poursuivre, leur
accorda l'amnistie, et se contenta d'envoyer les ttes de dix-neuf chefs
rebelles, tus dans le combat, au camp de Mohallab, afin qu'elles
servissent d'avertissement  ceux qui sentiraient natre dans leur
coeur le dsir de se rvolter[244].

Pour la premire fois, les Caisites, ordinairement fauteurs de toutes
les rbellions, avaient soutenu le pouvoir, et, une fois engags dans
cette voie, ils y marchrent rsolument; ils savaient que c'tait le
seul moyen pour se rhabiliter dans l'esprit du calife.

Aprs avoir rtabli l'ordre, Haddjdj n'eut plus qu'une seule pense:
celle d'exciter, de stimuler Mohallab, qu'il suspectait de prolonger la
guerre dans son intrt personnel. Mlant dans son imptuosit naturelle
les mauvaises mesures aux bonnes, il lui crivit lettre sur lettre, lui
reprocha durement ce qu'il appelait sa lenteur, son inaction, sa
lchet, menaa de le faire mettre  mort ou tout au moins de le
destituer[245], et envoya coup sur coup des commissaires au camp[246].
Appartenant  la race du gouverneur et possds de la rage de donner des
conseils, surtout quand on ne leur en demandait pas, ces commissaires
jetaient parfois le dsordre dans l'arme[247], et fuyaient dans la
bataille[248]. Mais le but fut atteint. Deux annes ne s'taient pas
encore passes depuis que Haddjdj avait t nomm au gouvernement de
l'Irc, que les non-conformistes mettaient bas les armes (vers la fin de
l'anne 696).

Nomm vice-roi de toutes les provinces orientales, en rcompense de ses
fidles et utiles services, Haddjdj eut encore mainte rvolte 
rprimer; mais il les rprima toutes; et  mesure qu'il affermissait la
couronne sur la tte de son souverain, il relevait sa race de l'tat
d'abaissement o elle tait tombe, et tchait de la rconcilier avec le
calife. Il y russit sans trop de difficult. Forc de s'appuyer soit
sur les Kelbites, soit sur les Caisites, le choix du calife ne pouvait
tre douteux. Les rois ont d'ordinaire peu de got pour ceux qui, ayant
contribu  leur lvation, peuvent prtendre  leur reconnaissance. Les
services qu'ils avaient rendus avaient inspir aux Kelbites une fiert
qui devenait importune;  tout propos ils rappelaient au calife que,
sans eux, ni lui ni son pre ne seraient monts sur le trne; ils le
regardaient comme leur oblig, c'est--dire comme leur crature et leur
proprit. Les Caisites au contraire, voulant lui faire oublier  tout
prix qu'ils avaient t les ennemis de son pre et les siens, briguaient
ses faveurs  genoux et obissaient aveuglment  toutes ses paroles, 
tous ses gestes. Ils l'emportrent, ils supplantrent leurs rivaux[249].

Les Kelbites disgracis jetrent les hauts cris. Le pouvoir du calife
tait trop solidement assis  cette poque pour qu'ils pussent se
rvolter contre lui; mais leurs potes lui reprochaient amrement son
ingratitude et ne lui pargnaient pas les menaces. Voici ce que disait
Djauws, le pre de Sad que nous verrons plus tard prir en Espagne,
victime de la haine des Caisites:

     Abdalmlic! Tu ne nous as point rcompenss, nous qui avons
     combattu vaillamment pour toi, et qui t'avons procur la jouissance
     des biens de ce monde. Te rappelles-tu ce qui s'est pass  Djbia
     dans le Djauln? Si Ibn-Bahdal n'avait pas assist  l'assemble
     qui s'y est tenue, tu vivrais ignor et personne de ta famille ne
     rciterait dans la mosque la prire publique. Et pourtant, aprs
     que tu as obtenu le pouvoir suprme et que tu t'es trouv sans
     comptiteur, tu nous as tourn le dos et peu s'en faut que tu ne
     nous traites en ennemis. Ne dirait-on pas que tu ignores que le
     temps peut amener d'tranges rvolutions?

Dans un autre pome il disait:

     La famille d'Omaiya nous a fait teindre nos lances dans le sang de
     ses ennemis, et maintenant elle ne veut pas que nous participions 
     sa fortune! Famille d'Omaiya! Des escadrons innombrables, composs
     de fiers guerriers qui poussaient un cri de guerre qui n'tait
     point le vtre, nous les avons combattus avec nos lances et nos
     pes, et nous avons cart le danger qui vous menaait. Dieu
     peut-tre nous rcompensera de nos services et de ce qu'avec nos
     armes nous avons affermi ce trne, mais bien certainement la
     famille d'Omaiya ne nous rcompensera pas. Etrangers, vous veniez
     du Hidjz, d'un pays que le Dsert spare compltement du ntre, et
     la Syrie ne connaissait nul d'entre vous[250]. En mme temps les
     Caisites marchaient contre vous; la haine tincelait dans leurs
     yeux et leur bannire flottait dans les airs....

Un autre pote kelbite, l'un de ceux qui auparavant avaient chant la
victoire de la Prairie, adressa ces vers aux Omaiyades:

     Dans un temps o vous n'aviez point de trne, nous avons prcipit
     de celui de Damas ceux qui avaient os s'y asseoir, et nous vous
     l'avons donn. Dans mainte bataille nous vous avons donn des
     preuves de notre dvoment, et dans celle de la Prairie vous n'avez
     d la victoire qu' notre puissant secours. Ne payez donc pas
     d'ingratitude nos bons et loyaux services; auparavant vous tiez
     bons pour nous: gardez-vous de devenir pour nous des tyrans. Mme
     avant Merwn, lorsque les yeux d'un mir omaiyade taient couverts
     de soucis comme d'un voile pais, nous avons dchir ce voile, de
     sorte qu'il a vu la lumire; quand il tait dj sur le point de
     succomber et qu'il grinait les dents, nous l'avons sauv[251], et
     tout joyeux il s'criait alors: Dieu est grand! Quand le Caisite
     fait le vantard, rappelez-lui alors la bravoure qu'il a montre
     dans le champ de Dhahhc,  l'est de Djaubar[252]. L aucun Caisite
     ne s'est comport en homme de coeur: tous, monts sur leurs
     alezans, cherchaient leur salut dans la fuite[253]!

Plaintes, murmures, menaces, rien ne servit aux Kelbites. Le temps de
leur grandeur tait pass, et pass pour toujours. Il est vrai que la
politique de la cour pouvait changer, que plus tard elle changea en
effet, et que les Kelbites continurent  jouer un rle important,
surtout en Afrique et en Espagne; mais jamais ils ne redevinrent ce
qu'ils avaient t sous Merwn, la plus puissante parmi les tribus
ymnites. Ce rang appartint dsormais aux Azd; la famille de Mohallab
avait supplant celle d'Ibn-Bahdal. En mme temps la lutte, sans rien
perdre de sa vivacit, prit des proportions plus vastes: dornavant les
Caisites eurent tous les Ymnites pour ennemis.

Le rgne de Wald qui, dans l'anne 705, succda  son pre Abdalmlic,
mit le comble  la puissance des Caisites. Mon fils, avait dit
Abdalmlic sur son lit de mort, aie toujours le plus profond respect
pour Haddjdj; c'est  lui que tu dois le trne, il est ton pe, il est
ton bras droit, et tu as plus besoin de lui qu'il n'a besoin de
toi[254]. Wald n'oublia jamais cette recommandation. Mon pre,
disait-il, avait coutume de dire: Haddjdj, c'est la peau de mon front;
mais moi je dis: Haddjdj, c'est la peau de mon visage[255]. Cette
parole rsume tout son rgne, d'ailleurs plus fertile qu'aucun autre en
conqutes, en gloire militaire, car ce fut alors que le Caisite Cotaiba
planta les bannires musulmanes sur les murailles de Samarcand, que
Mohammed ibn-Csim, cousin de Haddjdj, conquit l'Inde jusqu'au pied de
l'Himalaya, et qu' l'autre extrmit de l'empire, les Ymnites, aprs
avoir achev la conqute du nord de l'Afrique, annexrent l'Espagne au
vaste Etat qu'avait fond le Prophte de la Mecque. Mais pour les
Ymnites, ce fut un temps dsastreux, et principalement pour les deux
hommes les plus marquants, mais non les plus respectables, de ce parti:
Yzd, fils de Mohallab, et Mous, fils de Noair. Pour son malheur,
Yzd, chef de sa maison depuis la mort de son pre, avait fourni des
prtextes fort plausibles  la haine de Haddjdj. Comme tous les membres
de sa famille, la plus librale de toutes sous le rgne des Omaiyades,
de mme que les Barmcides l'ont t sous les Abbsides[256], il semait
l'argent sur ses pas, et, voulant tre heureux, et que tout le monde le
ft avec lui, il gaspillait la fortune dans les plaisirs, dans l'amour
des arts et dans les imprudentes largesses de sa munificence tout
aristocratique. Une fois, dit-on, se trouvant en route pour faire le
plerinage de la Mecque, il donna mille pices d'argent  un barbier qui
venait de le raser. Stupfait d'avoir reu une rcompense si
considrable, le barbier s'cria dans sa joie: Je m'en vais de ce pas
racheter ma mre d'esclavage. Touch de son amour filial, Yzd lui
donna encore mille pices. Je me condamne  rpudier ma femme, reprit
aussitt le barbier, si de ma vie je rase une autre personne. Et Yzd
lui donna encore deux mille pices[257]. On raconte de lui une foule de
traits semblables, qui montrent tous qu'entre ses doigts prodigues l'or
s'coulait comme l'onde; mais comme il n'y a point de fortune, si norme
qu'elle soit, qui tienne contre une prodigalit pousse jusqu' la
folie, Yzd s'tait vu forc, pour chapper  la ruine, d'usurper sur
la part du calife. Condamn par Haddjdj  restituer six millions au
trsor, et ne pouvant payer que la moiti de cette somme, il fut jet
dans un cachot et cruellement tortur. Au bout de quatre ans[258], il
russit  s'vader avec deux de ses frres qui partageaient sa
captivit, et pendant que Haddjdj, croyant qu'ils taient alls mettre
le Khorsn en rvolution, envoyait des courriers  Cotaiba pour lui
enjoindre de se tenir sur ses gardes et d'touffer la rvolte dans son
germe, ils parcouraient, guids par un Kelbite[259], le dsert de
Samwa, afin d'aller implorer la protection de Solaimn, frre du
calife, hritier du trne en vertu des dispositions prises par
Abdalmlic, et chef du parti ymnite. Solaimn jura que tant qu'il
vivrait, les fils de Mohallab n'auraient rien  craindre, s'offrit pour
payer au trsor les trois millions que Yzd n'avait pu acquitter,
demanda la grce de ce dernier et ne l'obtint qu' grand'peine et par
une espce de coup de thtre. Depuis lors, Yzd resta dans le palais
de son protecteur, attendant le moment o son parti reviendrait au
pouvoir; et quand on lui demandait pourquoi il n'achetait point de
maison: Qu'en ferais-je? rpondait-il; j'en aurai bientt une que je ne
quitterai plus: un palais de gouverneur si Solaimn devient calife, une
prison s'il ne le devient pas[260].

L'autre Ymnite, le conqurant de l'Espagne, n'tait pas, comme Yzd,
d'une ligne illustre. C'tait un affranchi, et s'il appartenait  la
faction alors en disgrce, c'est que son patron, le prince Abdalazz,
frre du calife Abdalmlic et gouverneur de l'Egypte, tait chaudement
attach, comme on l'a vu,  la cause des Kelbites, parce que sa mre
tait de cette tribu. Dj sous le rgne d'Abdalmlic, lorsqu'il tait
encore percepteur des contributions  Bara, Mous se rendit coupable de
malversation. Le calife s'en aperut et donna l'ordre  Haddjdj de
l'arrter. Averti  temps, Mous se sauva en Egypte, o il implora la
protection de son patron. Celui-ci le prit sous sa sauvegarde, et se
rendit  la cour afin d'arranger l'affaire. Le calife ayant exig cent
mille pices d'or pour son indemnit, Abdalazz paya la moiti de cette
somme, et, dans la suite, il nomma Mous au gouvernement de l'Afrique,
car  cette poque le gouverneur de cette province tait nomm par le
gouverneur de l'Egypte[261]. Aprs avoir conquis l'Espagne, Mous, gorg
de richesses, au comble de la gloire et de la puissance, continua
d'usurper sur la part du calife avec la mme hardiesse qu'auparavant.
Il est vrai que tout le monde alors dans les finances faisait des
affaires; le tort de Mous fut d'en faire plus qu'un autre, et de ne pas
appartenir au parti dominant. Depuis quelque temps Wald avait l'oeil
sur ses procds; il lui ordonna donc de venir en Syrie rendre compte de
sa gestion. Aussi longtemps qu'il le put, Mous luda cet ordre; mais,
forc enfin d'y obir, il quitta l'Espagne, et, arriv  la cour, il
essaya de dsarmer la colre du calife en lui offrant des prsents
magnifiques. Ce fut en vain. Les haines, depuis longtemps accumules, de
ses compagnons, de Tric, de Moghth et d'autres, dbordrent; ils
l'accablaient d'accusations qui ne furent que trop bien accueillies, et
le gouverneur infidle fut chass honteusement, sance tenante, de la
salle d'audience. Le calife ne songea  rien moins qu' le condamner 
la mort; mais, quelques personnes de considration, que Mous avait
gagnes  force d'argent, ayant demand et obtenu qu'il et la vie
sauve, il se contenta de lui imposer une amende fort considrable[262].

Peu de temps aprs, Wald rendit le dernier soupir, laissant le trne 
son frre Solaimn. La chute des Caisites fut immdiate et terrible.
Haddjdj n'tait plus. Allh, accorde-moi de mourir avant le commandeur
des croyants, et ne me donne point pour souverain un prince qui sera
sans piti pour moi[263]; telle avait t sa prire et Dieu l'avait
exauce; mais ses clients, ses cratures, ses amis avaient encore tous
les postes: ils furent destitus sur-le-champ et remplacs par des
Ymnites. Yzd ibn-ab-Moslim, affranchi et secrtaire de Haddjdj,
perdit le gouvernement de l'Irc et fut jet dans un cachot, d'o il ne
sortit que cinq ans plus tard, lors de l'avnement du calife caisite
Yzd II, pour devenir aussitt gouverneur de l'Afrique[264], tant les
revirements de fortune taient rapides alors. Plus malheureux que lui,
l'intrpide Cotaiba fut dcapit, et l'illustre conqurant de l'Inde,
Mohammed ibn-Csim, cousin de Haddjdj, expira dans les tortures, tandis
que Yzd, fils de Mohallab, qui, sous le rgne prcdent, avait t sur
le point de subir le mme sort, jouissait, comme favori de Solaimn,
d'un pouvoir illimit.

Mous seul ne profita point du triomphe du parti auquel il appartenait.
C'est que, dans le vain espoir de se concilier la faveur de Wald, il
avait gravement offens Solaimn. Au moment o Mous arriva en Syrie,
Wald tait dj si dangereusement malade qu'on pouvait croire sa mort
prochaine, et Solaimn, qui convoitait lui-mme les riches prsents que
Mous ne manquerait pas d'offrir  Wald, avait fait inviter le
gouverneur  ralentir sa marche de manire qu'il n'arrivt  Damas que
quand son frre serait mort et qu'il serait mont lui-mme sur le trne.
Mous n'ayant pas consenti  cette demande, et les fils de Wald ayant
hrit par consquent des cadeaux qu'il avait faits  leur pre,
Solaimn lui gardait rancune[265]; il ne lui remit donc point l'amende 
laquelle il avait t condamn, et que d'ailleurs il pouvait acquitter
facilement avec l'aide de ses nombreux clients d'Espagne[266] et des
membres de la tribu de Lakhm,  laquelle appartenait son pouse[267].
Solaimn ne poussa pas plus loin sa vengeance. Il y a bien, sur le sort
de Mous, une trane de lgendes, les unes plus touchantes que les
autres, mais elles ont t inventes par des romanciers  une poque o
l'on avait compltement oubli quelle tait la position des partis au
VIII^e sicle, et o l'on ne se souvenait plus que Mous jouissait,
comme l'atteste un auteur aussi ancien que digne de confiance[268], de
la protection et de l'amiti de Yzd, fils de Mohallab, le favori
tout-puissant de Solaimn. Aucun motif, mme spcieux, ne peut
autoriser ces indignes rumeurs, qui ne se fondent sur aucune autorit
respectable et qui se trouvent en opposition directe avec le rcit
circonstanci d'un auteur contemporain[269].

Par une exception unique dans l'histoire des Omaiyades, le successeur de
Solaimn, Omar II, n'tait pas un homme de parti: c'tait un respectable
pontife, un saint homme qui avait en horreur les cris de la discorde et
de la haine, qui remerciait Dieu de ne pas l'avoir fait vivre  l'poque
o les saints de l'islamisme, o Al, Acha et Mowia se combattaient,
et qui ne voulait pas mme entendre parler de ces luttes funestes.
Uniquement proccup des intrts religieux et de la propagation de la
foi, il rappelle cet excellent et vnrable pontife qui disait aux
Florentins: Ne soyez ni gibelins ni guelfes, ne soyez que chrtiens et
concitoyens! Pas plus que Grgoire X, Omar II ne russit  raliser son
rve gnreux. Yzd II, qui lui succda et qui avait pous une nice
de Haddjdj, fut Caisite. Puis Hichm monta sur le trne. Il favorisa
d'abord les Ymnites, et, ayant remplac plusieurs gouverneurs que son
prdcesseur avait nomms, par des hommes de cette faction[270], il
permit  ceux qui remontaient au pouvoir de perscuter cruellement ceux
qui venaient de le perdre[271]; mais quand, pour des raisons que nous
exposerons plus loin, il se fut dclar pour l'autre parti, les Caisites
prirent leur revanche, surtout en Afrique et en Espagne.

Comme la population arabe de ces deux pays tait presque exclusivement
ymnite, ils taient d'ordinaire assez tranquilles quand ils taient
gouverns par des hommes de cette faction; mais, sous des gouverneurs
caisites, ils devenaient le thtre des violences les plus atroces.
C'est ce qui arriva aprs la mort de Bichr le Kelbite, gouverneur de
l'Afrique. Avant de rendre le dernier soupir, ce Bichr avait confi le
gouvernement de la province  un de ses contribules, qui se flattait, 
ce qu'il semble, que le calife Hichm le nommerait dfinitivement
gouverneur. Son espoir fut tromp: Hichm nomma le Caisite Obaida, de la
tribu de Solaim. Le Kelbite en fut inform; mais il se croyait assez
puissant pour pouvoir se soutenir les armes  la main.

C'tait un vendredi matin du mois de juin ou de juillet de l'anne 728.
Le Kelbite venait de s'habiller et tait sur le point de se rendre  la
mosque pour y prsider  la prire publique, lorsque tout  coup ses
amis se prcipitent dans sa chambre, en criant: L'mir Obaida vient
d'entrer dans la ville! Atterr du coup, le Kelbite, d'abord plong
dans une stupeur muette, ne recouvre la parole que pour s'crier: Dieu
seul est puissant! L'heure du jugement dernier arrivera aussi
inopinment! Ses jambes refusent de le porter; glac d'effroi, il tombe
 terre.

Obaida avait compris que, pour faire reconnatre son autorit, il lui
fallait surprendre la capitale. Heureusement pour lui, Cairawn n'avait
point de murailles, et, marchant avec ses Caisites par des chemins
dtourns et dans le plus profond silence, il y tait entr 
l'improviste, tandis que les habitants de la ville le croyaient encore
en Egypte ou en Syrie.

Matre de la capitale, il svit contre les Kelbites avec une cruaut
sans gale. Aprs les avoir fait jeter dans des cachots, il les mit  la
torture, et, afin de contenter la cupidit de son souverain, il leur
extorqua des sommes inoues[272].

Vint le tour de l'Espagne, pays dont le gouverneur tait nomm alors par
celui de l'Afrique, mais qui jusque-l n'avait obi qu'une seule fois 
un Caisite. Aprs avoir chou dans ses premires tentatives, Obaida y
envoya, dans le mois d'avril de l'anne 729, le Caisite Haitham, de la
tribu de Kilb[273], en menaant les Arabes d'Espagne des chtiments
les plus rigoureux au cas o ils oseraient s'opposer aux ordres de leur
nouveau gouverneur. Les Ymnites murmuraient, peut-tre mme
conspiraient-ils contre le Caisite; celui-ci le croyait du moins, et,
agissant sur les instructions secrtes d'Obaida, il fit jeter en prison
les chefs de ce parti, leur arracha par d'horribles tortures l'aveu d'un
complot, et leur fit couper la tte. Parmi ses victimes se trouvait un
Kelbite qui,  cause de son origine illustre, de ses richesses et de son
loquence, jouissait d'une haute considration; c'tait Sad, fils de ce
Djauws[274] qui, dans ses vers, avait si nergiquement reproch au
calife Abdalmlic son ingratitude envers les Kelbites, dont la bravoure
dans la bataille de la Prairie avait dcid du sort de l'empire et
procur le trne  Merwn. Le supplice de Sad fit frmir les Kelbites
d'indignation, et quelques-uns d'entre eux, tels qu'Abrach, le
secrtaire de Hichm[275], qui n'avaient pas perdu toute influence  la
cour, l'employrent si bien que le calife consentit  envoyer en Espagne
un certain Mohammed, avec l'ordre de punir Haitham et de donner le
gouvernement de la province au Ymnite Abdrame al-Ghfik qui
jouissait d'une grande popularit. Arriv  Cordoue, Mohammed n'y trouva
pas Abdrame, qui s'tait cach pour se drober aux poursuites du
tyran; mais, ayant fait arrter Haitham, il lui fit donner des coups de
courroie et raser la tte, ce qui tait alors l'quivalent de la peine
de la fltrissure; puis, l'ayant fait charger de fers et placer sur un
ne, la tte en arrire et les mains lies sur le dos, il ordonna de le
promener par la capitale. Quand cet arrt eut t excut, il le fit
passer en Afrique, afin que le gouverneur de cette province pronont
sur son sort. Mais on ne pouvait attendre d'Obaida qu'il punirait  son
tour celui qui n'avait agi que sur les ordres qu'il lui avait donns
lui-mme. De son ct, le calife croyait avoir donn aux Kelbites une
satisfaction suffisante, bien qu'ils poussassent plus loin leurs
exigences, la mort de Sad ne pouvant tre expie, d'aprs les ides
arabes, que par celle de son meurtrier. Hichm envoya donc  Obaida un
ordre tellement ambigu, que celui-ci put l'interprter  l'avantage de
Haitham[276]. Ce fut pour les Kelbites un grand dsappointement; mais
ils ne se laissrent pas dcourager, et un de leurs chefs les plus
illustres, Abou-'l-Khattr, qui avait t l'ami intime de Sad, et qui,
dans la prison o l'avait jet Obaida, avait amass contre ce tyran, et
contre les Caisites en gnral, des trsors de haine, composa ce pome
destin  tre remis au calife:

     Vous permettez aux Caisites de verser notre sang, fils de Merwn;
     mais si vous persistez  refuser de nous faire justice, nous en
     appellerons au jugement de Dieu, qui sera plus quitable pour nous.
     On dirait que vous avez oubli la bataille de la Prairie et que
     vous ignorez qui vous a procur la victoire alors; pourtant,
     c'tait nos poitrines qui vous servaient de boucliers contre les
     lances ennemies, et vous n'aviez alors que nous pour cavaliers et
     pour fantassins. Mais depuis que vous avez obtenu le but de vos
     dsirs, et que, grce  nous, vous nagez dans les dlices, vous
     affectez de ne pas nous apercevoir; voil comment, depuis aussi
     longtemps que nous vous connaissons, vous en agissez constamment
     avec nous. Mais aussi, gardez-vous de vous livrer  une scurit
     trompeuse quand la guerre se rallumera et que vous sentirez le pied
     vous glisser sur votre chelle de corde; il se peut qu'alors les
     cordes que vous croyiez solidement tordues, se dtordent.... Cela
     s'est vu maintes fois....

Ce fut le Kelbite Abrach, secrtaire de Hichm, qui se chargea de lui
rciter ces vers; et la menace d'une guerre civile eut tant d'effet sur
le calife, qu'il pronona  l'instant mme la destitution d'Obaida, en
s'criant avec une colre feinte ou vraie: Que Dieu maudisse ce fils
d'une chrtienne, qui ne s'est point conform  mes ordres[277]!




X.


La lutte des Ymnites et des Caisites ne resta pas sans influence sur
le sort des peuples vaincus, car  leur gard, et principalement pour ce
qui concerne les contributions, chacun des deux partis avait des
principes diffrents, et sous ce rapport, comme sous bien d'autres,
c'tait Haddjdj qui avait trac  son parti la route  suivre. On sait
qu'en vertu des dispositions de la loi, les chrtiens et les juifs qui
vivent sous la domination musulmane, sont dispenss, aussitt qu'ils ont
embrass l'islamisme, de payer au trsor la capitation impose  ceux
qui persvrent dans la foi de leurs anctres. Grce  cette amorce
offerte  l'avarice, l'Eglise musulmane recevait chaque jour dans son
giron une foule de convertis qui, sans tre compltement convaincus de
la vrit de ses doctrines, se proccupaient avant tout d'argent et
d'intrts mondains. Les thologiens se rjouissaient de cette rapide
propagation de la foi; mais le trsor en souffrait normment. La
contribution de l'Egypte, par exemple, s'levait encore, sous le califat
d'Othmn,  douze millions; mais peu d'annes aprs, sous le califat de
Mowia, lorsque la plupart des Coptes eurent embrass l'islamisme, elle
tait tombe  cinq millions[278]. Sous Omar II elle tomba plus bas
encore; mais ce pieux calife ne s'en inquitait pas, et quand un de ses
lieutenants lui envoya ce message: Si cet tat de choses se prolonge en
Egypte, tous les dhimms se feront musulmans, et l'on perdra ainsi les
revenus qu'ils rapportent au trsor de l'Etat, il lui rpondit: Je
serais bien heureux si les dhimms se faisaient tous musulmans, car Dieu
a envoy son Prophte comme aptre et non comme collecteur
d'impts[279]. Haddjdj pensait autrement. Il s'intressait peu  la
propagation de la foi et il tait oblig, pour conserver les bonnes
grces du calife, de remplir le trsor. Il n'avait donc point accord
aux nouveaux musulmans de l'Irc l'exemption de payer la
capitation[280]. Les Caisites imitaient constamment et partout l'exemple
qu'il leur avait donn, et en outre, ils traitaient les vaincus,
musulmans ou non, avec une morgue insolente et une duret extrme. Les
Ymnites au contraire, s'ils ne se conduisaient pas toujours envers ces
malheureux avec plus d'quit et de douceur alors qu'ils taient au
pouvoir, associaient du moins, quand ils taient dans l'opposition, leur
voix  celle des opprims pour blmer l'esprit de fiscalit qui animait
leurs rivaux. Aussi les peuples vaincus, quand ils voyaient les
Ymnites revenir au pouvoir, se promettaient des jours fils d'or et de
soie; mais leur espoir fut souvent tromp, car les Ymnites ne furent
ni les premiers ni les derniers libraux qui aient prouv que, quand on
est dans l'opposition, il est facile de crier contre les impts,
d'exiger la rforme du systme financier, de la promettre pour le cas o
l'on parviendra aux affaires, mais que, quand on y est parvenu, il est
bien difficile de tenir ses promesses. Je me trouve dans une situation
assez embarrassante, disait le chef des Ymnites, Yzd, fils de
Mohallab, quand Solaimn l'eut nomm gouverneur de l'Irc; toute la
province a mis en moi son espoir; elle me maudira comme elle a maudit
Haddjdj, si je la force  payer les mmes tributs que par le pass,
mais, d'un autre ct, Solaimn sera mcontent de moi s'il ne reoit pas
autant de contributions qu'en recevait son frre lorsque Haddjdj tait
gouverneur de la province. Pour sortir d'embarras, il eut recours  un
expdient assez original. Ayant dclar au calife qu'il ne pouvait se
charger de lever les impts, il lui fit prendre la rsolution de confier
cette besogne odieuse  un homme du parti qui venait de succomber[281].

On ne peut nier d'ailleurs qu'il n'y et parmi les Ymnites des hommes
extrmement souples qui transigeaient sans peine avec leurs principes,
et qui, pour conserver leurs postes, servaient leur matre, qu'il ft
ymnite ou caisite, avec un dvoment gal et une docilit  toute
preuve. Le Kelbite Bichr peut tre considr comme le type de cette
classe d'hommes, qui devenaient de moins en moins rares au fur et 
mesure que les moeurs se corrompaient et que l'amour de la tribu
cdait le pas  l'ambition et  la soif des richesses. Nomm gouverneur
de l'Afrique par le caisite Yzd II, ce Bichr envoya en Espagne un de
ses contribules, nomm Anbasa, qui fit payer aux chrtiens de ce pays un
double tribut[282]; mais lorsque le ymnite Hichm fut mont sur le
trne, il y envoya un autre de ses contribules, nomm Yahy, qui
restitua aux chrtiens tout ce qu'on leur avait injustement enlev. Un
auteur chrtien de ce temps-l va mme jusqu' dire que ce gouverneur
_terrible_ (telle est l'pithte qu'il lui donne) eut recours  des
mesures _cruelles_ pour forcer les musulmans  rendre ce qui ne leur
appartenait pas[283].

En gnral, cependant, les Ymnites taient moins durs que leurs rivaux
envers les vaincus, et par consquent ils leur taient moins odieux. Le
peuple de l'Afrique surtout, ce mlange, cette agglomration de
populations htrognes que les Arabes trouvrent tablies depuis
l'Egypte jusqu' la mer Atlantique et que l'on dsigne par le nom de
Berbers, avait pour eux une prdilection marque. C'tait une race
fire, aguerrie et extrmement jalouse de sa libert. Sous plusieurs
rapports, comme Strabon[284] l'a dj remarqu, les Berbers
ressemblaient aux Arabes. Nomades sur un territoire limit, comme les
fils d'Ismal; faisant la guerre de la mme faon qu'eux, ainsi que le
disait Mous ibn-Noair[285] qui contribua tant  les soumettre;
accoutums, comme eux,  une indpendance immmoriale, car la domination
romaine avait t ordinairement restreinte  la cte; ayant, enfin, la
mme organisation politique, c'est--dire la dmocratie tempre par
l'influence des familles nobles, ils devinrent pour les Arabes, quand
ceux-ci tentrent de les assujettir, des ennemis bien autrement
redoutables que ne l'avaient t les soldats mercenaires et les sujets
opprims de la Perse et de l'empire byzantin. Chaque succs, les
agresseurs le payrent d'une dfaite sanglante. Au moment mme o ils
parcouraient le pays en triomphateurs jusqu'aux bords de l'Atlantique,
ils se voyaient tout  coup envelopps et taills en pices par des
hordes innombrables comme le sable du Dsert. Conqurir l'Afrique est
chose impossible, crivait un gouverneur au calife Abdalmlic;  peine
une tribu berbre a-t-elle t extermine, qu'une autre vient prendre sa
place. Pourtant les Arabes, malgr la difficult de cette entreprise,
et peut-tre mme  cause des obstacles qu'ils rencontraient  chaque
pas et que l'honneur leur commandait de surmonter, quoi qu'il en cott,
s'obstinrent  cette conqute avec un courage admirable et une
opinitret sans gale. Au prix de soixante-dix ans d'une guerre
meurtrire, la soumission des Africains fut obtenue, en ce sens qu'ils
consentirent  dposer les armes pourvu qu'on ne se targut jamais avec
eux des droits acquis, qu'on mnaget leur fiert chatouilleuse, et
qu'on les traitt, non pas en vaincus, mais en gaux, en frres. Malheur
 celui qui avait l'imprudence de les offenser! Dans son fol orgueil, le
Caisite Yzd ibn-ab-Moslim, l'ancien secrtaire de Haddjdj, voulut
les traiter en esclaves: ils l'assassinrent; et tout caisite qu'il
tait, le calife Yzd II fut assez prudent pour ne pas exiger la
punition des coupables et pour envoyer un Kelbite gouverner la province.
Moins prvoyant que son prdcesseur, Hichm provoqua une insurrection
terrible qui, de l'Afrique, se communiqua  l'Espagne.

Ymnite au commencement de son rgne et par consquent assez
populaire[286], Hichm avait fini par se dclarer pour les Caisites,
parce qu'il les savait disposs  contenter sa passion dominante, la
soif de l'or. Leur ayant donc livr les provinces qu'ils savaient
pressurer si bien, il en tira plus d'argent qu'aucun de ses
anctres[287]; et quant  l'Afrique, il en confia le gouvernement, dans
l'anne 734, un an et demi aprs la destitution d'Obaida[288], au
Caisite Obaidallh.

Ce petit-fils d'un affranchi n'tait pas un homme vulgaire. Il avait
reu une ducation solide et brillante, de manire qu'il savait par
coeur les pomes classiques et les rcits des guerres du vieux
temps[289]. Dans son attachement aux Caisites, il y avait une pense
noble et gnreuse. N'ayant trouv en Egypte que deux petites tribus
caisites, il y fit venir mille et trois cents pauvres familles de cette
race et se donna tous les soins possibles pour faire prosprer cette
colonie[290]. Son respect pour la famille de son patron avait quelque
chose de touchant: au milieu des grandeurs et au comble de la puissance,
loin de rougir de son humble origine, il proclamait hautement ses
obligations envers le pre d'Ocba, qui avait affranchi son aeul; et
quand il fut gouverneur d'Afrique et qu'Ocba fut venu lui rendre visite,
il le fit asseoir  ses cts et lui tmoigna tant de respect que ses
fils, dans leur vanit de parvenus, s'en indignrent. Quoi! lui
dirent-ils quand ils se trouvrent seuls avec lui; vous faites asseoir
ce Bdouin  vos cts, en prsence de la noblesse et des Coraichites,
qui s'en tiendront offenss sans doute, et qui vous en voudront! Comme
vous tes un vieillard, personne ne se montrera cruel envers vous, et
peut-tre la mort vous mettra-t-elle bientt  l'abri de toute intention
hostile; mais nous, vos fils, nous avons  craindre que la honte de ce
que vous avez fait ne retombe sur nous. Et qu'arrivera-t-il si le calife
apprend ce qui s'est pass? Ne se mettra-t-il pas en colre quand il
saura que vous avez fait plus d'honneur  un tel homme qu'aux
Coraichites?--Vous avez raison, mes fils, leur rpondit Obaidallh; je
ne trouve rien pour m'excuser, et je ne ferai plus ce que vous me
reprochez. Le lendemain matin il fit venir Ocba et les nobles dans son
palais. Il les traita tous avec respect, mais il donna la place
d'honneur  Ocba, et, s'tant assis  ses pieds, il fit venir ses fils.
Quand ceux-ci furent entrs dans la salle et qu'ils contemplrent ce
spectacle avec surprise, Obaidallh se leva, et, aprs avoir glorifi
Dieu et son prophte, il rapporta aux nobles les discours que ses fils
avaient tenus la veille, et continua en ces termes: Je prends Dieu et
vous tous  tmoin, bien que Dieu seul suffise, quand je dclare que cet
homme que voici, est Ocba, fils de ce Haddjdj qui a donn la libert 
mon grand-pre. Mes fils ont t sduits par le dmon, qui leur a
inspir un fol orgueil; mais j'ai voulu donner  Dieu la preuve que moi
du moins, je ne suis point coupable d'ingratitude et que je sais ce que
je dois  l'Eternel ainsi qu' cet homme-l. J'ai voulu faire cette
dclaration en public, parce que je craignais que mes fils n'en vinssent
 nier un bienfait de Dieu,  dsavouer cet homme et son pre pour leurs
patrons; ce qui aurait eu pour suite invitable qu'ils auraient t
maudits par Dieu et par les hommes, car j'ai appris que le Prophte a
dit: Maudit celui qui prtend appartenir  une famille  laquelle il
est tranger, maudit celui qui renie son patron. Et l'on m'a racont
aussi qu'Abou-Becr a dit: Dsavouer un parent mme loign, ou se
prtendre issu d'une famille  laquelle on n'appartient pas, c'est tre
ingrat envers Dieu.... Mes fils, comme je vous chris autant que
moi-mme, je n'ai point voulu vous exposer  la maldiction du Ciel et
des hommes. Vous m'avez dit encore que le calife se fchera contre moi,
s'il apprend ce que j'ai fait. Rassurez-vous; le calife,  qui Dieu
veuille accorder une longue vie, est trop magnanime, il sait trop bien
ce qu'il doit  Dieu, il connat trop bien ses devoirs, pour que j'aie
 craindre d'avoir excit son courroux en remplissant les miens; je me
tiens persuad au contraire, qu'il approuvera ma conduite.--Bien
parl! cria-t-on de toutes parts, vive notre gouverneur! Et les fils
d'Obaidallh, honteux d'avoir eu  essuyer une si grande humiliation,
gardrent un morne silence. Puis Obaidallh, s'adressant  Ocba:
Seigneur, lui dit-il, mon devoir est d'obir  vos ordres. Le calife
m'a confi un vaste pays; choisissez pour vous quelle province vous
voudrez. Ocba choisit l'Espagne. Mon plus grand dsir, c'est de
prendre part  la guerre sainte, dit-il, et c'est l que je pourrai le
satisfaire[291].

Mais malgr l'lvation de son caractre, et quoiqu'il possdt toutes
les vertus de sa nation, Obaidallh partageait aussi au plus haut degr
le profond mpris qu'avait celle-ci pour tout ce qui n'tait pas arabe.
A ses yeux, les Coptes, les Berbers, les Espagnols, les vaincus en
gnral, qu' peine il regardait comme des hommes, n'avaient sur la
terre d'autre destine que celle d'enrichir,  la sueur de leur front,
le grand peuple que Mahomet avait appel le meilleur de tous. Dj en
Egypte, o il avait t percepteur des impts, il avait augment d'un
vingtime le tribut que payaient les Coptes; et ce peuple, d'ordinaire
fort pacifique et qui jamais encore, depuis qu'il vivait sous la
domination musulmane, n'avait fait un appel aux armes, avait t
exaspr  un tel point par cette mesure arbitraire, qu'il s'tait
insurg en masse[292]. Promu au gouvernement de l'Afrique, il se fit un
devoir de contenter, aux dpens des Berbers, les gots et les caprices
des grands seigneurs de Damas. Comme le duvet des mrinos, dont on
fabriquait des vtements d'une blancheur clatante, tait fort recherch
dans cette capitale, il faisait arracher aux Berbers leurs moutons,
qu'on gorgeait tous, quoique souvent on ne trouvt qu'un seul agneau
avec duvet dans un troupeau de cent moutons, tous les autres tant ce
qu'on appelle des agneaux ras ou sans duvet, et par consquent inutiles
au gouverneur[293]. Non content d'enlever aux Berbers leurs troupeaux,
la source principale de leur bien-tre, ou plutt leur unique moyen de
subsistance, il leur ravissait aussi leurs femmes et leurs filles, qu'il
envoyait en Syrie peupler les srails; car les seigneurs arabes
faisaient grand cas des femmes berbres qui, en tout temps, ont eu la
rputation de surpasser les femmes arabes en beaut[294].

Pendant plus de cinq ans, les Berbers souffrirent en silence; ils
murmuraient, ils accumulaient dans leurs coeurs des trsors de haine,
mais la prsence d'une nombreuse arme les contenait encore.

Une insurrection se prparait cependant. Elle aurait un caractre
religieux autant que politique, et elle serait dirige par des
missionnaires, par des prtres; car, malgr les ressemblances nombreuses
et frappantes qui existaient entre le Berber et l'Arabe, il y avait
cependant entre ces deux peuples cette diffrence profonde et
essentielle, que l'un tait pieux, avec beaucoup de penchant  la
superstition, et, avant tout, plein d'une aveugle vnration pour les
prtres, au lieu que l'autre, sceptique et railleur, n'accordait presque
aucune influence aux ministres de la religion. De nos jours encore, les
marabouts africains ont, dans les grandes affaires, un pouvoir illimit.
Seuls ils ont le droit d'intervenir lorsque des inimitis s'lvent
entre deux tribus. A l'poque de l'lection des chefs, ce sont eux qui
proposent au peuple ceux qui leur paraissent les plus dignes. Quand des
circonstances graves ont ncessit une runion de tribus, ce sont eux
encore qui recueillent les diverses opinions; ils en dlibrent entre
eux, et font connatre leur dcision au peuple. Leurs habitations
communes sont rpares, pourvues, par le peuple, qui prvient tous leurs
voeux[295]. Chose trange et curieuse: les Berbers ont plus de
vnration pour leurs prtres que pour le Tout-Puissant mme. Le nom de
Dieu, dit un auteur franais qui a consciencieusement tudi les
moeurs de ce peuple, le nom de Dieu, invoqu par un malheureux que
l'on veut dpouiller, ne le protge pas; celui d'un marabout vnr le
sauve[296]. Aussi les Berbers n'ont-ils jou un rle important sur la
scne du monde que lorsqu'ils taient mis en mouvement par un prtre,
par un marabout. C'taient des marabouts que ceux qui ont jet les
fondements du vaste empire des Almoravides et de celui des Almohades.
Dans leur lutte contre les Arabes, les Berbers des montagnes de l'Aurs
avaient t commands longtemps par une prophtesse, qu'ils croyaient
doue d'un pouvoir surnaturel; et dans ce temps-l, le gnral arabe
Ocba ibn-Nfi, qui avait compris mieux que personne le caractre du
peuple qu'il combattait, et qui avait senti que, pour le vaincre, il
fallait le prendre par son faible et frapper son imagination par des
miracles, avait hardiment jou le rle de sorcier, de marabout. Tantt
il conjurait des serpents, tantt il prtendait entendre des voix
clestes, et quelque purils et ridicules que nous paraissent ces
moyens, ils avaient t si fructueux qu'une foule de Berbers, frapps
des prestiges qu'oprait cet homme et convaincus qu'ils essayeraient en
vain de lui rsister, avaient mis bas les armes et s'taient convertis
 l'islamisme.

A l'poque dont nous parlons, cette religion dominait dj en Afrique.
Sous le rgne du pieux Omar II, elle y avait fait de grands progrs, et
un ancien chroniqueur[297] va mme jusqu' dire que, sous Omar, il ne
restait pas un seul Berber qui ne se ft fait musulman; assertion qui ne
paratra pas trop exagre quand on se souvient que ces conversions
n'taient pas tout  fait spontanes et que l'intrt y jouait un grand
rle. La propagation de la foi tant pour Omar l'affaire la plus
importante de sa vie, il faisait usage de tous les moyens propres 
multiplier les proslytes, et pour peu que l'on consentt  prononcer
les mots: Il n'y a qu'un seul Dieu, et Mahomet est son prophte, on
tait dispens de payer la capitation, sans tre oblig de se conformer
strictement aux prceptes de la religion. Un jour que le gouverneur du
Khorsn crivit  Omar en se plaignant de ce que ceux qui en apparence
avaient embrass l'islamisme ne l'avaient fait que pour chapper  la
capitation, et en disant qu'il avait acquis la certitude que ces hommes
ne s'taient pas fait circoncire, le calife lui rpondit: Dieu a envoy
Mahomet pour appeler les hommes  la foi vritable, et non pour les
circoncire[298]. C'est qu'il comptait sur l'avenir; sous cette inculte
vgtation il souponnait une terre riche et fertile, o la parole
divine pourrait germer et fructifier; il pressentait que si les nouveaux
musulmans mritaient encore le reproche de tideur, leurs fils et leurs
petits-fils, ns et levs dans l'islamisme, surpasseraient un jour, en
zle et en dvotion, ceux qui avaient dout de l'orthodoxie de leurs
pres.

L'vnement avait justifi ses prvisions, surtout pour ce qui concerne
les habitants de l'Afrique. L'islamisme, d'antipathique, d'odieux qu'il
leur avait t, leur tait devenu supportable d'abord, et peu  peu cher
au plus haut degr. Mais la religion telle qu'ils la comprenaient, ce
n'tait pas la froide religion officielle, triste milieu entre le disme
et l'incrdulit, que leur prchaient des missionnaires sans onction,
qui leur disaient toujours ce qu'ils devaient au calife, et jamais ce
que le calife leur devait; c'tait la religion hardie et passionne que
leur prchaient les non-conformistes, qui, traqus en Orient comme des
btes fauves, et obligs, pour chapper aux poursuites, de prendre
divers dguisements et des noms supposs[299], taient venus chercher, 
travers mille dangers, un asile dans les dserts brlants de l'Afrique,
o ils propageaient ds lors leurs doctrines avec un succs inou.
Nulle part ces docteurs ardents et convaincus n'avaient encore rencontr
tant de dispositions  embrasser leurs croyances: le calvinisme musulman
avait enfin trouv son Ecosse. Le monde arabe, il faut bien le dire,
avait vomi ces doctrines, non par rpugnance pour les principes
politiques du systme, qui, au contraire, rpondaient assez  l'instinct
rpublicain de la nation, mais parce qu'il ne voulait ni prendre la
religion au srieux, ni accepter l'intolrante moralit par laquelle se
distinguaient ces sectaires. En revanche, les habitants des pauvres
chaumires africaines acceptrent tout avec un enthousiasme indicible.
Simples et ignorants, ils ne comprenaient rien sans doute aux
spculations et aux subtilits dogmatiques dans lesquelles se
complaisaient des esprits plus cultivs. Il serait donc inutile de
rechercher  quelle secte ils s'attachrent de prfrence, s'ils taient
Harourites, ou Cofrites, ou Ibdhites, car les chroniqueurs ne sont pas
d'accord  ce sujet; mais ils comprenaient assez de ces doctrines pour
en embrasser les ides rvolutionnaires et dmocratiques, pour partager
les romanesques esprances de nivellement universel qui animaient leurs
docteurs, et pour tre convaincus que leurs oppresseurs taient des
rprouvs dont l'enfer serait le partage. Tous les califes,  partir
d'Othmn, n'ayant t que des usurpateurs incrdules, ce n'tait pas un
crime que de se rvolter contre le tyran qui leur arrachait leurs biens
et leurs femmes; c'tait un droit et, mieux encore, un devoir. Comme
jusque-l les Arabes les avaient tenus loigns du pouvoir, ne leur
laissant que ce qu'ils n'avaient pu leur ter, le gouvernement des
tribus, ils crurent facilement que la doctrine de la souverainet du
peuple, doctrine que, dans leur sauvage indpendance, ils avaient
professe depuis un temps immmorial, tait fort musulmane, fort
orthodoxe, et que le moindre Berber pouvait tre lev au trne en vertu
du suffrage universel. Ainsi ce peuple cruellement opprim, excit par
des fanatiques moiti prtres, moiti guerriers, qui avaient  rgler,
eux aussi, de vieux comptes avec les soi-disant orthodoxes, allait
secouer le joug au nom d'Allh et de son prophte, au nom de ce livre
sacr sur lequel d'autres se sont appuys pour fonder un terrible
despotisme! Qu'elle est trange partout, la destine des codes
religieux, ces arsenaux formidables qui fournissent des armes  tous les
partis; qui tantt justifient ceux qui brlent des hrtiques et
prchent l'absolutisme, et qui tantt donnent raison  ceux qui
proclament la libert de conscience, dcapitent un roi et fondent une
rpublique!

Tous les esprits taient donc en fermentation, et l'on n'attendait, pour
prendre les armes, qu'une occasion favorable, lorsque, dans l'anne 740,
Obaidallh envoya une partie considrable de ses troupes faire une
expdition en Sicile. L'arme partie, et le moindre prtexte suffisant
ds lors pour faire clater l'insurrection, le gouverneur de la
Tingitanie eut l'imprudence de choisir prcisment ce moment-l pour
appliquer le systme caisite, pour ordonner aux Berbers de son district
de payer un double tribut, comme s'ils n'eussent pas t musulmans.
Aussitt ils prennent les armes, se rasent la tte et attachent des
Corans aux pointes de leurs lances, selon la coutume des
non-conformistes[300], donnent le commandement  un des leurs, 
Maisara, un des plus zls sectaires,  la fois prtre, soldat et
dmagogue, attaquent la ville de Tanger, s'en emparent, gorgent le
gouverneur de mme que tous les autres Arabes qu'ils y trouvent, et,
appliquant leurs doctrines dans toute leur inhumaine rigueur, ils
n'pargnent pas mme les enfants. De Tanger, Maisara marche vers la
province de Sous, gouverne par Isml, fils du gouverneur Obaidallh.
Sans attendre son arrive, les Berbers se soulvent partout et font
subir au gouverneur du Sous le sort qu'avait eu celui de la Tingitanie.
En vain les Arabes essaient de rsister; battus sur tous les points, ils
sont forcs d'vacuer le pays, et en peu de jours tout l'Ouest, dont la
conqute leur avait cot tant d'annes de sacrifices, est perdu pour
eux. Les Berbers s'assemblent pour lire un calife, et, tant cette
rvolution tait dmocratique, leur choix ne tombe pas sur un noble,
mais sur un homme du peuple, sur le brave Maisara, qui auparavant avait
t un simple vendeur d'eau sur le march de Cairawn.

Pris au dpourvu, Obaidallh ordonne  Ocba, le gouverneur de l'Espagne,
d'attaquer les ctes de la Tingitanie. Ocba y envoie des troupes, elles
sont battues. Il s'embarque en personne avec des forces plus
considrables, arrive sur la cte de l'Afrique, passe au fil de l'pe
tous les Berbers qui tombent entre ses mains, mais ne russit point 
dompter la rvolte.

En mme temps qu'Obaidallh avait donn des instructions  Ocba, il
avait envoy au Fihrite Habb, le chef de l'expdition de Sicile,
l'ordre de reconduire au plus vite les troupes en Afrique, tandis que la
flotte d'Espagne tiendrait les Siciliens en respect; mais comme le
danger allait toujours en croissant, car l'insurrection se propageait
avec une rapidit effrayante, il crut ne pas devoir attendre l'arrive
de ces corps, et, ayant rassembl toutes les troupes disponibles, il en
confia le commandement au Fihrite Khlid, en lui promettant de le
renforcer par les corps de Habb, ds qu'ils seraient arrivs. Khlid se
mit en marche, rencontra Maisara dans les environs de Tanger, et lui
livra bataille. Aprs un combat acharn, mais qui ne fut pas dcisif,
Maisara se retira dans Tanger, o ses propres soldats l'assassinrent,
soit que, dj habitus  voir la victoire se dclarer pour eux, ils
lui en voulussent de ne pas avoir triomph cette fois, soit que, depuis
son lvation, le dmagogue ft rellement devenu infidle aux doctrines
dmocratiques de sa secte, comme l'affirment les chroniqueurs arabes;
dans ce cas, ses coreligionnaires n'auraient fait qu'user de leur droit
et remplir leur devoir, leur doctrine leur ordonnant de dposer, et de
tuer au besoin, le chef ou le calife qui s'cartait des principes de la
secte.

Quand les Berbers eurent lu un autre chef, ils attaqurent de nouveau
leurs ennemis, et cette fois avec plus de succs: au plus fort de la
lutte une division, commande par le successeur de Maisara, tombe sur
les derrires des Arabes qui, se trouvant pris entre deux feux,
s'enfuient dans un pouvantable dsordre; mais Khlid et les nobles qui
l'entourent, trop fiers pour survivre  la honte d'une telle dfaite, se
jettent dans les rangs ennemis, et, vendant chrement leur vie, ils se
font tuer jusqu'au dernier. Ce combat funeste, dans lequel avait pri
l'lite de la noblesse arabe, reut le nom de _combat des nobles_.

Habb, qui  cette poque tait revenu de la Sicile et qui s'tait
avanc jusqu'aux environs de Thort, n'osa pas attaquer les Berbers
quand il eut appris le dsastre de Khlid; et bientt l'Afrique
ressembla  un vaisseau chou qui n'a plus ni voile ni pilote,
Obaidallh ayant t dpos par les Arabes eux-mmes, qui l'accusaient,
non sans raison, d'avoir attir sur leurs ttes tous ces terribles
malheurs[301].

Le calife Hichm frmit de douleur et de rage quand il apprit
l'insurrection des Berbers et la dfaite de son arme. Par Allh,
s'cria-t-il, je leur ferai prouver ce que c'est que la colre d'un
Arabe de vieille roche! J'enverrai contre eux une arme telle qu'ils
n'en virent jamais: la tte de la colonne sera chez eux pendant que la
queue en sera encore chez moi. Quatre districts de la Syrie reurent
l'ordre de fournir six mille soldats chacun; le cinquime, celui de
Kinnesrn, devait en fournir trois mille. A ces vingt-sept mille hommes
devaient se joindre trois mille soldats de l'arme d'Egypte et toutes
les troupes africaines. Hichm donna le commandement de cette arme et
le gouvernement de l'Afrique  un gnral caisite, vieilli dans le
mtier de la guerre,  Colthoum, de la tribu de Cochair. Au cas o
Colthoum viendrait  mourir, son neveu[302] Baldj devrait le remplacer,
et si ce dernier venait aussi  mourir, le gnralat devait choir au
chef des troupes du Jourdain,  Thalaba, de la tribu ymnite d'Amila.
Voulant infliger aux rvolts un chtiment exemplaire, le calife donna
 son gnral la permission de livrer au pillage tous les endroits dont
il s'emparerait, et de couper la tte  tous les insurgs qui
tomberaient entre ses mains.

Ayant pris pour guides deux officiers, clients des Omaiyades, qui
connaissaient le pays et qui s'appelaient Hroun et Moghth, Colthoum
arriva en Afrique dans l't de l'anne 741. Les Arabes de ce pays
reurent fort mal les Syriens, qui se conduisaient envers eux avec une
arrogante rudesse et dans lesquels ils voyaient des envahisseurs plutt
que des auxiliaires. Les habitants des villes leur fermrent les portes,
et quand Baldj, qui commandait l'avant-garde, leur ordonna, d'un ton
imprieux, de les ouvrir, en annonant qu'il avait l'intention de
s'tablir en Afrique avec ses soldats, ils crivirent  Habb, qui tait
encore camp prs de Thort, pour l'en informer. Habb fit parvenir
aussitt une lettre  Colthoum, dans laquelle il lui disait: Votre
insens de neveu a os dire qu'il est venu pour s'tablir dans notre
pays avec ses soldats, et il est all jusqu' menacer les habitants de
nos villes. Je vous dclare donc que si votre arme ne les laisse pas en
repos, ce sera contre vous que nous tournerons nos armes. Colthoum lui
fit des excuses et lui annona en mme temps qu'il viendrait le joindre
prs de Thort. Il arriva en effet; mais bientt le Syrien et
l'Africain se querellrent, et Baldj, qui avait chaudement pous la
cause de son oncle, s'cria: Le voil donc, celui qui nous a menacs de
tourner ses armes contre nous!--Eh bien, Baldj! lui rpondit Abdrame,
le fils de Habb, mon pre est prt  vous donner satisfaction si vous
vous croyez offens. Les deux armes ne tardrent pas  prendre part 
la dispute; le cri: Aux armes! fut pouss par les Syriens d'un ct, de
l'autre par les Africains auxquels s'taient runis les soldats
d'Egypte. On ne russit qu' grand'peine  empcher l'effusion du sang
et  rtablir la concorde qui, du reste, n'tait qu'apparente.

L'arme, forte maintenant de soixante-dix mille hommes, s'avana jusqu'
un endroit nomm Bacdoura ou Nafdoura[303], o l'arme berbre lui ferma
le passage. Voyant que les ennemis avaient la supriorit du nombre, les
deux clients omaiyades qui servaient de guides  Colthoum, lui
conseillrent de former un camp retranch, d'viter une bataille et de
se borner  faire ravager, par des dtachements de cavalerie, les
villages des environs. Colthoum voulut suivre ce conseil prudent, mais
le fougueux Baldj le rejeta avec indignation. Gardez-vous de faire ce
qu'on vous conseille, dit-il  son oncle, et ne craignez pas les
Berbers  cause de leur nombre, car ils n'ont ni armes ni vtements. Et
en ceci Baldj disait vrai: les Berbers taient mal arms, ils n'avaient
pour tout vtement qu'un pagne, et d'ailleurs ils n'avaient que fort peu
de chevaux; mais Baldj oubliait que l'enthousiasme religieux et l'amour
de la libert doubleraient leurs forces. Colthoum, accoutum  se
laisser guider par son neveu, se rangea  son avis, et, ayant rsolu de
livrer bataille, il lui donna le commandement des cavaliers syriens,
confia celui des troupes africaines  Hroun et  Moghth, et se mit
lui-mme  la tte des fantassins de la Syrie.

Baldj commena l'attaque. Il se flattait que cette multitude dsordonne
ne tiendrait pas un instant contre sa cavalerie; mais les ennemis
avaient trouv un moyen trs-sr pour dsappointer ses esprances. Ils
se mirent  jeter contre la tte des chevaux des sacs remplis de
cailloux, et ce stratagme fut couronn d'un plein succs: effarouchs,
les chevaux des Syriens se cabrrent, ce qui fora plusieurs cavaliers 
les quitter. Puis les Berbers lancrent contre l'infanterie des juments
non domptes, qu'ils avaient rendues furieuses en attachant  leurs
queues des outres et de grands morceaux de cuir, de sorte qu'elles
causrent beaucoup de dsordre dans les rangs. Nanmoins Baldj, qui
tait rest  cheval avec environ sept mille des siens, tenta une
nouvelle attaque. Cette fois il russit  rompre les rangs des Berbers,
et sa charge imptueuse le conduisit derrire leur arme; mais aussitt
quelques corps berbers firent volte-face pour lui couper la retraite, et
les autres combattirent Colthoum avec tant de succs que Habb, Moghth
et Hroun furent tus, et que les Arabes d'Afrique, privs de leurs
chefs et d'ailleurs mal disposs contre les Syriens, prirent la fuite.
Colthoum rsistait encore avec les fantassins de la Syrie. Un coup de
sabre lui ayant corch la tte, dit un tmoin oculaire, il remit la
peau  sa place avec un sang-froid prodigieux. Frappant  droite et 
gauche, il rcitait des versets du Coran propres  stimuler le courage
de ses compagnons. Dieu, disait-il, a achet des croyants leurs biens
et leurs personnes pour leur donner le paradis en retour;--l'homme ne
meurt que par la volont de Dieu, d'aprs le livre qui fixe le terme de
la vie. Mais quand les nobles qui combattaient  ses cts eurent t
tus l'un aprs l'autre, et que lui-mme fut tomb  terre cribl de
blessures, la droute des Syriens fut complte et terrible; et les
Berbers les poursuivirent avec un acharnement tel que, de l'aveu des
vaincus, un tiers de cette grande arme fut tu et qu'un autre tiers fut
fait prisonnier.

Sur ces entrefaites Baldj, spar avec ses sept mille cavaliers du gros
de l'arme, s'tait vaillamment dfendu et avait fait un grand carnage
des Berbers; mais ceux-ci taient trop nombreux pour compter leurs
morts, et maintenant que plusieurs corps, aprs avoir remport la
victoire sur l'arme de son oncle, se tournaient contre lui, il allait
tre accabl par une multitude immense. N'ayant plus d'autre parti 
prendre que le parti extrme ou la retraite, il se dcida  chercher son
salut dans la fuite; mais comme les ennemis lui fermaient la route de
Cairawn, qu'avaient prise les autres fugitifs, force lui fut de prendre
la direction oppose. Poursuivis sans relche par les Berbers, qui
s'taient jets sur les chevaux des ennemis tus dans le combat, les
cavaliers syriens arrivrent prs de Tanger, extnus de fatigue. Aprs
avoir essay en vain de pntrer dans cette ville, ils prirent la route
de Ceuta, et, s'tant empars de cette place, ils y runirent quelques
vivres, ce qui, grce  la fertilit de la contre environnante, ne leur
fut point difficile. Cinq ou six fois les Berbers vinrent les attaquer;
mais comme ils ne savaient comment s'y prendre quand il s'agissait
d'assiger une forteresse, et que d'ailleurs les assigs se dfendaient
avec le courage du dsespoir, ils comprirent qu'ils ne russiraient pas
 leur enlever de vive force le dernier asile qui leur restt. Ils
rsolurent donc de les affamer, et, ravageant les champs d'alentour, ils
les environnrent d'un dsert de deux journes de marche. Les Syriens se
virent rduits  se nourrir de la chair de leurs chevaux; mais bientt
les chevaux mmes commencrent  leur manquer, et si le gouverneur de
l'Espagne continuait  leur refuser l'assistance que rclamait leur
dplorable situation, ils allaient mourir de faim[304].




XI.


Dans aucun cas les Arabes tablis depuis trente ans en Espagne
n'auraient facilement consenti  accorder aux Syriens enferms dans les
murailles de Ceuta, les navires qu'ils leur demandaient pour passer dans
la Pninsule. L'insolente rudesse avec laquelle ces troupiers avaient
trait les Arabes d'Afrique, leur dessein hautement annonc de s'tablir
dans ce pays, avaient prvenu les Arabes d'Espagne des dangers qu'ils
auraient  craindre au cas o ils leur auraient donn les moyens de
passer le Dtroit. Mais si en toute circonstance les Syriens avaient peu
de chance d'obtenir ce qu'ils dsiraient, ils n'en avaient aucune dans
les circonstances donnes: c'tait le parti mdinois qui gouvernait
l'Espagne.

Aprs avoir soutenu contre les Arabes de Syrie, contre les paens comme
ils disaient, une lutte aussi longue qu'opinitre, les fils des
fondateurs de l'islamisme, des Dfenseurs et des Emigrs, avaient fini
par succomber dans la sanglante bataille de Harra; puis, quand ils
eurent vu leur ville sainte saccage, leur mosque transforme en
curie, leurs femmes violes; quand--comme si tous ces sacrilges et
toutes ces atrocits, qui nous rappellent le sac de Rome par la froce
soldatesque du conntable et les Luthriens furieux de Georges
Frundsberg, n'eussent pas encore suffi--ils eurent t contraints 
jurer que dornavant ils seraient les esclaves du calife, _esclaves
qu'il pourrait affranchir ou vendre selon son bon plaisir_, ils avaient
quitt en masse, comme nous avons dj eu l'occasion de le dire, leur
ville autrefois si rvre, mais qui maintenant servait de repaire aux
btes fauves, et, s'tant enrls dans l'arme d'Afrique, ils taient
venus avec Mous en Espagne, o ils s'taient tablis. Si leur zle
religieux, auquel s'tait toujours ml un levain d'hypocrisie,
d'orgueil et d'ambition mondaine, s'tait peut-tre un peu refroidi en
route, ils avaient du moins conserv dans leur me et transmis  leurs
enfants une haine implacable pour les Syriens, et la conviction que,
puisqu'ils avaient l'honneur d'tre les descendants des glorieux
compagnons du Prophte, le pouvoir leur appartenait de plein droit. Une
fois dj, quand le gouverneur de l'Espagne eut t tu dans la clbre
bataille qu'il livra  Charles Martel prs de Poitiers, en octobre 732,
ils avaient lu au gouvernement de la Pninsule l'homme le plus influent
de leur parti, Abdalmlic, fils de Catan, qui, quarante-neuf ans
auparavant, avait combattu dans leurs rangs  Harra; mais comme cet
Abdalmlic s'tait rendu coupable des plus grandes injustices, d'aprs
le tmoignage unanime des Arabes et des chrtiens[305], et qu'il avait
pressur la province d'une manire extravagante, il avait perdu le
pouvoir ds que l'Afrique eut repris son autorit lgitime sur
l'Espagne, c'est--dire ds qu'Obaidallh eut t nomm gouverneur de
l'Ouest. Obaidallh, comme nous l'avons dit, avait confi le
gouvernement de la Pninsule  son patron Ocba. Arriv en Espagne,
celui-ci avait fait emprisonner Abdalmlic et transporter en Afrique les
chefs du parti mdinois, dont l'esprit inquiet et turbulent troublait le
repos du pays[306]. Pourtant, les Mdinois ne s'taient pas laiss
dcourager, et plus tard, quand, par suite de la grande insurrection
berbre, le pouvoir du gouverneur d'Afrique fut devenu nul en Espagne,
et qu'Ocba fut tomb si dangereusement malade que l'on pouvait croire sa
fin prochaine, ils avaient su le persuader ou le contraindre de nommer
Abdalmlic son successeur[307] (janvier 741[308]).

C'est donc  Abdalmlic que Baldj avait d s'adresser pour obtenir les
moyens de passer en Espagne, et personne  coup sr n'tait moins
dispos  accueillir favorablement sa demande. En vain Baldj essayait-il
de toucher son coeur en disant dans ses lettres que lui et ses
compagnons mouraient de faim  Ceuta et que pourtant ils taient Arabes
aussi bien que lui, Abdalmlic: le vieux chef mdinois, loin d'avoir
piti de leur misre, rendait grce au ciel qu'il lui et permis de
goter encore,  l'ge de quatre-vingt-dix ans, les indicibles douceurs
de la vengeance. Ils allaient donc prir d'inanition, les fils de ces
barbares, de ces impies, qui, dans la bataille de Harra, avaient
massacr ses amis, ses parents; qui avaient failli le percer lui-mme de
leurs pes; qui avaient saccag Mdine et profan le temple du
Prophte! Et les fils de ces monstres osaient encore nourrir le fol
espoir qu'il aurait piti de leur sort, comme si l'humeur vindicative
d'un Arabe et pu pardonner de telles offenses, comme si les souffrances
d'un Syrien eussent pu inspirer des sentiments de compassion  un
Mdinois! Abdalmlic n'eut plus qu'un souci, qu'un soin, qu'une pense:
ce fut d'empcher d'autres, moins hostiles que lui aux Syriens, de leur
fournir des vivres. Malgr les prcautions qu'il prit, un noble
compatissant de la tribu de Lakhm russit  tromper sa vigilance et 
faire entrer dans le port de Ceuta deux barques charges de bl.
Abdalmlic ne l'eut pas plutt appris, qu'il fit arrter le gnreux
Lakhmite, et lui infligea sept cents coups de courroie. Puis, sous le
prtexte qu'il cherchait  susciter une rvolte, il ordonna de lui
crever les yeux et de lui couper la tte. Son cadavre fut attach  un
gibet, avec un chien crucifi  sa droite, afin que son supplice ft
aussi ignominieux que possible.

Les Syriens semblaient donc condamns  mourir de faim, lorsqu'un
vnement imprvu vint tout  coup forcer Abdalmlic  changer de
conduite.

Les Berbers tablis dans le Pninsule, bien qu'ils ne fussent pas
prcisment opprims  ce qu'il semble, partageaient cependant la
jalouse haine de leurs frres d'Afrique pour les Arabes. Ils taient les
vritables conqurants du pays; Mous et ses Arabes n'avaient gure fait
autre chose que recueillir les fruits de la victoire remporte par Tric
et ses douze mille Berbers sur l'arme des Visigoths: au moment o ils
dbarqurent sur la cte d'Espagne, tout ce qui restait  faire, c'tait
d'occuper quelques villes prtes  se rendre  la premire sommation. Et
pourtant, quand il s'tait agi de partager les fruits de la conqute,
les Arabes s'taient attribu la part du lion: ils s'taient appropri
la meilleure partie du butin, le gouvernement du pays et les terres les
plus fertiles. Gardant pour eux-mmes la belle et opulente Andalousie,
ils avaient relgu les compagnons de Tric dans les plaines arides de
la Manche et de l'Estrmadure, dans les pres montagnes de Lon, de
Galice, d'Asturie, o il fallait escarmoucher sans cesse contre les
chrtiens mal dompts. Peu scrupuleux eux-mmes sur le tien et le mien,
ils s'taient montrs d'une svrit inexorable ds qu'il s'agissait des
Berbers. Quand ceux-ci se permettaient de ranonner des chrtiens qui
s'taient rendus par composition, les Arabes, aprs leur avoir fait
subir le fouet et la torture, les laissaient gmir, chargs de fers et 
peine couverts de guenilles toutes grouillantes de vermine, au fond de
cachots immondes et infects[309].

Le sort de l'Espagne tait d'ailleurs trop intimement li  celui de
l'Afrique pour que le contre-coup de ce qui se passait au del du
Dtroit ne se ft pas sentir en de. Une fois dj le fier et brave
Monousa, l'un des quatre principaux chefs berbers qui taient venus en
Espagne avec Tric[310], avait lev l'tendard de la rvolte en
Cerdagne, parce qu'il avait appris que ses frres en Afrique taient
cruellement opprims par les Arabes, et il avait t second par Eudes,
duc d'Aquitaine, dont il avait pous la fille[311]. Cette fois
l'insurrection des Berbers d'Afrique avait eu en Espagne un
retentissement prodigieux. Les Berbers de ce pays avaient accueilli 
bras ouverts les missionnaires non-conformistes venus d'Afrique afin de
les prcher et de les exciter  prendre les armes pour exterminer les
Arabes. Une insurrection,  la fois politique et religieuse comme celle
d'Afrique, clata en Galice et se communiqua  tout le nord, 
l'exception du district de Saragosse, le seul dans cette partie du pays
o les Arabes fussent en majorit. Partout les Arabes furent battus,
chasss; tous les corps qu'Abdalmlic envoya successivement contre les
rvolts furent dfaits. Puis les Berbers de la Galice, de Mrida, de
Coria, de Talavera et d'autres endroits se runirent, lurent un chef,
un imm, et se divisrent en trois corps, dont l'un devait assiger
Tolde, tandis que le second irait attaquer Cordoue et que le troisime
marcherait sur Algziras, afin de s'emparer de la flotte qui tait dans
la rade, de passer ensuite le Dtroit, d'exterminer les Syriens  Ceuta,
et de transporter en Espagne une foule de Berbers d'Afrique.

La situation des Arabes d'Espagne tait donc devenue tellement prcaire
et dangereuse, qu'Abdalmlic, malgr qu'il en et, se trouva contraint
de solliciter le secours de ces mmes Syriens que jusque-l il avait si
impitoyablement abandonns  leur triste sort. Cependant il prit ses
prcautions: il leur promit bien de leur envoyer des btiments de
transport, mais  condition qu'ils s'engageraient  vacuer l'Espagne
aussitt que la rvolte y serait dompte, et que chaque division lui
livrerait dix de ses chefs, qui seraient gards dans une le et
rpondraient sur leur tte de la fidle excution du trait. De leur
ct, les Syriens stipulrent qu'Abdalmlic ne les sparerait point
quand il les ferait reconduire en Afrique, et qu'il les ferait dposer
sur une cte qui ne ft point au pouvoir des Berbers.

Ces conditions ayant t acceptes de part et d'autre, les Syriens
dbarqurent  Algziras, affams et  peine couverts de quelques
misrables haillons. On leur fournit des vivres, et comme ils trouvrent
presque tous des contribules en Espagne, ceux-ci se chargrent de leur
quipement, chacun dans la mesure de ses moyens; tel riche chef
procurait des vtements  une centaine de nouveaux venus, et tel autre,
dont la fortune tait moins considrable, pourvoyait  l'habillement de
dix ou d'un seul. Puis, comme il fallait avant tout arrter la division
berbre qui marchait sur Algziras et qui s'tait dj avance jusqu'
Mdina-Sidonia, les Syriens l'attaqurent, renforcs de quelques corps
arabes-espagnols, et, combattant avec leur valeur accoutume, ils la
mirent en droute et firent un riche butin. La seconde arme berbre,
celle qui marchait sur Cordoue, se dfendit avec plus d'opinitret et
fit mme essuyer aux Arabes des pertes assez graves; nanmoins, elle fut
aussi force  la retraite. Restait la troisime arme, la plus
nombreuse de toutes, celle qui assigeait Tolde depuis vingt-sept
jours. Elle alla  la rencontre de l'ennemi, et la bataille, qui eut
lieu sur les bords du Guazalate, se termina par sa droute complte. Ds
lors les vainqueurs traqurent les rebelles comme des btes fauves dans
toute la Pninsule, et les Syriens, ces mendiants de la veille, firent
un butin si considrable qu'ils se trouvrent tout d'un coup plus riches
qu'ils n'avaient jamais os l'esprer.

Grce  ces intrpides soldats, la rvolte berbre qui avait paru si
formidable d'abord, avait t crase comme par enchantement; mais
Abdalmlic ne se vit pas plutt dbarrass de ces ennemis-l, qu'il
songea  se dbarrasser galement de ses auxiliaires qu'il craignait
autant qu'il les hassait. Il s'empressa donc de rappeler  Baldj le
trait qu'il avait conclu avec lui et d'exiger qu'il quittt l'Espagne.
Mais Baldj et ses Syriens n'avaient aucune envie de retourner dans une
contre o ils avaient prouv toutes sortes de revers et de
souffrances; ils avaient pris got au magnifique pays qui avait t le
thtre de leurs derniers exploits et o ils s'taient enrichis. Il
n'est donc point surprenant qu'il s'levt des contestations, des
querelles, entre des hommes qui, ns ennemis les uns des autres, avaient
dans cette circonstance des intrts et des desseins opposs. Comme la
haine est une mauvaise conseillre, Abdalmlic aggrava le mal et raviva
toutes les plaies invtres en refusant aux Syriens de les faire
transporter en Afrique tous  la fois, et en dclarant que, maintenant
qu'ils avaient tant de chevaux, d'esclaves et de bagages, il n'avait pas
assez de btiments pour excuter cette clause du trait. En outre, comme
les Syriens dsiraient s'embarquer sur la cte d'Elvira (Grenade) ou de
Todmr (Murcie), il leur dclara que cela tait impossible; que tous ses
vaisseaux taient dans le port d'Algziras et qu'il ne pouvait les
loigner de cette partie de la cte parce que les Berbers d'Afrique
pourraient tre tents d'y faire une descente; enfin, sans se donner la
peine de dissimuler ses perfides penses, il eut l'impudence d'offrir
aux Syriens de les faire reconduire  Ceuta. Cette proposition excita
une indignation indicible. Mieux vaudrait nous jeter dans la mer que de
nous livrer aux Berbers de la Tingitanie, s'cria Baldj, et il reprocha
durement au gouverneur qu'il avait failli les laisser mourir de faim 
Ceuta, lui et les siens, et qu'il avait fait crucifier de la manire la
plus infme le gnreux Lakhmite qui leur avait envoy des vivres. Des
paroles on en vint bientt aux voies de fait. Profitant d'un moment o
Abdalmlic n'avait que peu de troupes  Cordoue, les Syriens le
chassrent du palais et proclamrent Baldj gouverneur de l'Espagne (20
septembre 741).

Les passions une fois dchanes, il tait  prvoir que les Syriens
n'en resteraient pas l, et l'vnement ne tarda pas  justifier cette
crainte.

Le premier soin de Baldj fut de faire remettre en libert les chefs
syriens qui avaient servi d'otages et qu'Abdalmlic avait fait garder
dans la petite le d'Omm-Hakm, vis--vis d'Algziras. Ces chefs
arrivrent  Cordoue irrits, exasprs. Ils disaient que le gouverneur
d'Algziras, agissant sur les ordres d'Abdalmlic, les avait laisss
manquer de nourriture et d'eau, qu'un noble de Damas, de la tribu
ymnite de Ghassn, avait pri de soif;--ils exigeaient la mort
d'Abdalmlic en expiation de celle du Ghassnite. Leurs plaintes, les
rcits qu'ils firent de leurs souffrances, la mort d'un chef respect,
tout cela mit le comble  la haine que les Syriens prouvaient pour
Abdalmlic; ce perfide avait mrit la mort, disaient-ils. Baldj, qui
rpugnait  ce parti extrme, tcha de les apaiser en disant qu'il
fallait attribuer la mort du Ghassnite  une ngligence involontaire et
non  un dessein prmdit. Respectez la vie d'Abdalmlic, ajouta-t-il;
c'est un Coraichite et, de plus, un vieillard. Ses paroles n'eurent
aucun effet; les Ymnites qui avaient  venger un homme de leur race et
qui souponnaient Baldj de vouloir sauver Abdalmlic parce que celui-ci
tait de la race de Madd  laquelle Baldj appartenait galement,
persistrent dans leur demande, et Baldj qui, comme la plupart des
nobles, ne commandait qu' la condition de cder aux volonts et aux
passions de ses soldats, ne put rsister  leurs clameurs; il permit
qu'on allt arracher Abdalmlic de la maison qu'il possdait  Cordoue
et dans laquelle il s'tait retir aprs sa dposition.

Ivres de fureur, les Syriens tranrent au supplice ce vieillard
nonagnaire que ses longs cheveux blancs faisaient ressembler (telle est
l'expression bizarre mais pittoresque des chroniques arabes) au petit
d'une autruche. Poltron, criaient-ils, tu as chapp  nos glaives  la
bataille de Harra. Pour te venger de ta droute, tu nous as rduits 
manger des peaux et des chiens. Tu as voulu nous livrer, nous vendre,
aux Berbers, nous, les soldats du calife! S'tant arrts prs du pont,
ils le battirent  coups de verges, plongrent leurs pes dans son
sein, et mirent son cadavre en croix. A gauche ils crucifirent un
chien,  droite, un cochon....

Un meurtre aussi barbare, un supplice aussi infamant, criaient
vengeance. La guerre tait allume, les armes dcideraient lesquels, des
Arabes de la premire ou de ceux de la seconde invasion, des Mdinois ou
des Syriens, resteraient les matres de la Pninsule.

Les Mdinois avaient pour chefs les fils d'Abdalmlic, Omaiya et Catan,
qui avaient pris la fuite lors de la dposition de leur pre, et dont
l'un tait all chercher du secours  Saragosse, l'autre  Mrida.
Leurs anciens ennemis, les Berbers, firent cause commune avec eux; ils
comptaient bien tourner plus tard leurs armes contre les Arabes
d'Espagne, mais ils voulaient avant tout se venger des Syriens. Les
Mdinois eurent encore d'autres auxiliaires: ce furent le Lakhmite
Abdrame ibn-Alcama, gouverneur de Narbonne, et le Fihrite Abdrame,
fils du gnral africain Habb, qui tait venu chercher un asile en
Espagne, accompagn de quelques troupes, aprs la terrible droute dans
laquelle son pre avait t tu, mais avant l'arrive des Syriens dans
la Pninsule[312]. Ennemi jur de Baldj depuis qu'il s'tait querell
avec lui, il avait attis la haine que le vieux Abdalmlic portait aux
Syriens en lui racontant les insolences qu'ils s'taient permises en
Afrique; il l'avait fortifi dans son dessein de ne pas leur accorder
les navires qu'ils lui demandaient et de les laisser plutt mourir de
faim. Il se croyait oblig maintenant de venger le meurtre d'Abdalmlic
parce qu'il tait son contribule, et, comme il tait d'une naissance
illustre, il aspirait au gouvernement de la Pninsule[313].

Les coaliss avaient sur leurs ennemis l'avantage du nombre, leur arme
comptant quarante mille hommes selon les uns, cent mille selon les
autres, tandis que Baldj ne put runir que douze mille soldats, bien
qu'il et t renforc d'un assez grand nombre de Syriens qui venaient
de passer le Dtroit aprs plusieurs tentatives inutiles faites pour
retourner dans leur patrie. Pour grossir son arme, il enrla une foule
d'esclaves chrtiens qui cultivaient les terres des Arabes et des
Berbers; puis il alla attendre l'ennemi dans un hameau nomm
Aqua-Portora.

Le combat s'tant engag (aot 742), les Syriens se dfendirent si
vaillamment qu'ils repoussrent toutes les attaques des coaliss. Alors
Abdrame, le gouverneur de Narbonne, qui passait pour le cavalier le
plus brave, le plus accompli, qu'il y et en Espagne, crut que la mort
du chef de l'arme ennemie dciderait du sort de la bataille. Qu'on me
montre Baldj! s'cria-t-il; je jure de le tuer ou de me faire tuer
moi-mme!--Le voil, lui rpondit-on; c'est celui qui est mont sur ce
cheval blanc et qui porte l'tendard. Abdrame chargea si
vigoureusement avec ses cavaliers de la frontire, qu'il fit reculer les
Syriens. A deux reprises il frappa Baldj  la tte; mais attaqu
aussitt par la cavalerie de Kinnesrn et repouss par elle, il entrana
dans sa retraite prcipite toute l'arme des coaliss. Leur droute fut
complte; ils perdirent dix mille hommes, et les Syriens, qui n'en
avaient perdu que mille, rentrrent dans Cordoue en vainqueurs.

Les blessures de Baldj taient mortelles; peu de jours aprs il rendit
le dernier soupir, et comme le calife avait ordonn que si Baldj venait
 mourir, le Ymnite Thalaba devrait le remplacer, les Syriens
proclamrent ce chef gouverneur de l'Espagne. Les Mdinois n'eurent
point  s'en fliciter. Quoiqu'il n'y et pas russi, Baldj avait du
moins essay de mettre un frein aux apptits sanguinaires des Syriens:
son successeur ne le tenta mme pas. Voulait-il se populariser et
sentait-il que, pour y russir, il n'avait qu' laisser faire, ou bien
reconnaissait-il, dans les cris lugubres d'un oiseau de nuit, une voix
bien-aime qui lui rappelait qu'il avait encore  venger sur les
Mdinois le meurtre d'un proche parent, d'un pre peut-tre[314]? On
l'ignore; mais il est certain que la rsolution qu'il prit d'tre sans
piti pour les Mdinois lui gagna le coeur de ses soldats et qu'il fut
plus populaire que Baldj ne l'avait t.

Son dbut ne fut point heureux. Etant all attaquer les Arabes et les
Berbers rassembls en grand nombre aux environs de Mrida, il fut battu
et forc de se retirer dans la capitale du district, o sa situation ne
tarda pas  devenir fort prilleuse. Dj il avait envoy  son
lieutenant  Cordoue l'ordre de venir  son secours avec autant de
troupes que possible, lorsqu'un heureux hasard le sauva. Un jour de fte
que les assigeants s'taient disperss dans les environs sans avoir
pris assez de prcautions contre une surprise, il profita de cette
incurie, attaqua les ennemis  l'improviste, en fit un grand carnage,
et, ayant fait mille prisonniers et forc les autres  chercher leur
salut dans une fuite prcipite, il emmena en esclavage leurs femmes et
leurs enfants. C'tait un attentat inou, une barbarie que jusque-l les
Syriens eux-mmes n'avaient pas os commettre. Tant qu'ils avaient eu
Baldj pour leur chef, ils avaient respect l'usage tabli depuis un
temps immmorial et qui s'est perptu jusqu' nos jours parmi les
Bdouins, l'usage de laisser, dans les guerres intrieures, la libert
aux femmes et aux enfants de l'ennemi, de les traiter mme avec une
certaine courtoisie. Et quand Thalaba, tranant dix mille prisonniers 
sa suite, fut retourn en Andalousie, ce fut pis encore. Ayant fait
camper son arme  Mora, prs de Cordoue, un jeudi du mois de mai 743,
il ordonna de mettre les captifs  l'encan. Parmi eux se trouvaient
plusieurs Mdinois. Afin de rabattre, une fois pour toutes, l'orgueil de
ces derniers, les Syriens, factieusement froces, convinrent entre eux
de les vendre, non pas  l'enchre, mais au rabais. Un Mdinois, pour
lequel un Syrien avait offert dix pices d'or, fut donc adjug  celui
qui offrait un chien; un autre fut vendu pour un jeune bouc, et ainsi de
suite. Jamais encore, pas mme pendant l'horrible sac de Mdine, les
Syriens n'avaient impos tant d'affronts, tant d'ignominies, aux fils
des fondateurs de l'islamisme.

Cette scne scandaleuse durait encore, lorsqu'un vnement que Thalaba
et les exalts de son parti ne semblent pas avoir prvu, vint y mettre
un terme.

Des hommes modrs et senss des deux partis, affligs des maux causs
par la guerre civile, indigns des horribles excs commis de part et
d'autre, et craignant que les chrtiens du nord ne profitassent de la
discorde des musulmans pour tendre les limites de leur domination,
taient entrs en relations avec le gouverneur d'Afrique, Handhala le
Kelbite, pour le prier de leur envoyer un gouverneur qui ft en tat de
rtablir l'ordre et la tranquillit. Handhala avait donc envoy en
Espagne le Kelbite Abou-'l-Khattr, qui arriva avec ses soldats  Mora
au moment mme o l'on y vendait des Arabes pour des boucs et des
chiens. Il montra ses ordres, et comme il tait un noble de Damas, les
Syriens ne refusrent pas de le reconnatre. Les Arabes d'Espagne le
salurent comme leur sauveur, car son premier soin fut de rendre la
libert aux dix mille captifs que l'on vendait au rabais.

Par de sages mesures, le nouveau gouverneur rtablit la tranquillit. Il
accorda l'amnistie  Omaiya et  Catan, les deux fils d'Abdalmlic, et 
tous ceux qui avaient embrass leur parti,  l'exception de l'ambitieux
Abdrame ibn-Habb, qui russit toutefois  gagner la cte et  passer
en Afrique, o l'attendait une brillante destine; il loigna de
l'Espagne une douzaine des chefs les plus turbulents, parmi lesquels se
trouvait Thalaba, en leur disant que, perturbateurs du repos de la
Pninsule, ils employeraient mieux leur bouillant courage en combattant
contre les Berbers en Afrique; enfin, comme il importait avant tout de
dlivrer la capitale de la prsence des Syriens qui l'encombraient, il
leur donna en fief des terres du domaine public, en enjoignant aux serfs
qui les cultivaient de cder dornavant aux Syriens la troisime partie
des rcoltes qu'ils avaient cde jusqu'alors  l'Etat. La division
d'Egypte fut tablie dans les districts d'Ocsonoba, de Bja et de Todmr
(Murcie); celle d'Emse, dans les districts de Nibla et de Sville;
celle de Palestine, dans les districts de Sidona et d'Algziras; celle
du Jourdain, dans le district de Regio (Malaga); celle de Damas, dans le
district d'Elvira (Grenade), et enfin celle de Kinnesrn, dans le
district de Jan[315].

C'est ici que finit le rle important mais malheureux, que les fils des
Dfenseurs de Mahomet ont jou dans l'histoire musulmane. Instruits par
tant de revers et de catastrophes, ils semblent avoir compris enfin que
leurs ambitieuses esprances ne pouvaient se raliser. Abandonnant la
scne publique  d'autres partis, ils s'effacrent pour vivre retirs
dans leurs domaines, et quand  de longs intervalles on voit encore
surgir le nom d'un chef mdinois dans les annales arabes, on le voit
agir pour des intrts purement personnels ou servir la cause d'un parti
autre que le sien. Quoique nombreux et riches, ils n'eurent presque
aucune influence sur le sort du pays. Parmi les descendants du
gouverneur Abdalmlic, les uns, les Beni-'l-Djad, taient d'opulents
propritaires  Sville, les autres, les Beni-Csim, possdaient de
vastes domaines prs d'Alpuente[316], dans la province de Valence, o un
village (Benicasim) porte encore leur nom; mais ni l'une ni l'autre
branche ne sont sorties de leur obscurit relative. Il est vrai que,
dans le XI^e sicle, les Beni-Csim ont t les chefs indpendants d'un
petit Etat, qui, du reste, ne s'tendait pas,  ce qu'il semble, au del
des limites de leurs terres; mais c'tait  une poque o, le califat
de Cordoue s'tant croul, tout homme qui avait du bien au soleil
tranchait du souverain. Il est vrai encore que, deux sicles plus tard,
les Beni-'l-Ahmar, qui descendaient du Mdinois Sad ibn-Obda[317], l'un
des compagnons les plus illustres de Mahomet et qui avait failli tre
son successeur, montrent sur le trne de Grenade; mais alors les
vieilles prtentions et les vieilles rancunes taient ensevelies dans un
profond oubli; personne ne se souvenait plus de l'existence d'un parti
mdinois; les Arabes avaient perdu leur caractre national, et, par
suite de l'influence berbre, ils s'taient jets dans la dvotion.
Encore ces Beni-'l-Ahmar ne rgnrent-ils que pour voir les rois de
Castille leur enlever une  une toutes leurs forteresses, jusqu'
l'poque o la croix entra dans Grenade par une porte, pendant que
l'Alcoran en sortait par l'autre, et que le _Te Deum_ retentit l o
avait retenti l'_Allh acbar_, comme dit la romance espagnole. Image
vivante de la destine des Mdinois, cette famille de Sad ibn-Obda,
dont le nom se trouve li aux plus grands noms de l'histoire de l'Orient
et de l'Occident,  ceux de Mahomet et d'Abou-Becr, de Charlemagne et
d'Isabelle-la-Catholique, laissa un ineffaable et glorieux souvenir et
fut presque constamment poursuivie par le malheur. Elle commence avec
Sad et finit avec Boabdil. Un intervalle de huit sicles et demi spare
ces deux noms, et pourtant ceux qui les ont ports moururent l'un et
l'autre dans l'exil, en regrettant leur grandeur passe. Intrpide
champion de l'islamisme dans tous les combats que Mahomet avait livrs
aux paens, Sad _le Parfait_ allait tre lu calife par les Dfenseurs,
lorsque les Emigrs de la Mecque vinrent rclamer ce droit pour
eux-mmes. Grce  la trahison de quelques Mdinois, grce surtout 
l'arrive d'une tribu entirement dvoue aux Emigrs, ceux-ci
l'emportrent au milieu d'un effroyable tumulte, pendant lequel Sad, qui
gisait sur un matelas encore souffrant d'une grave maladie, fut
cruellement outrag par Omar et faillit tre cras dans la presse.
Jurant que jamais il ne reconnatrait Abou-Becr et ne pouvant supporter
la vue du triomphe de ses ennemis, il s'exila en Syrie, o il trouva la
mort d'une manire mystrieuse. Dans un endroit cart, dit la tradition
populaire, il fut tu par les djins, et ses fils apprirent sa mort par
des esclaves qui vinrent leur raconter qu'ils avaient entendu sortir
d'un puits une voix qui disait: Nous avons tu le chef des Khazradj,
Sad ibn-Obda; nous lui avons dcoch deux flches qui n'ont point
manqu son coeur[318]. Boabdil aussi, quand il eut perdu sa
couronne, alla passer le reste de ses jours sur une terre lointaine et
inhospitalire, aprs avoir jet, du haut de la roche qui conserve
encore le nom potique de Dernier Soupir du Maure, un long regard de
poignant adieu sur sa Grenade bien-aime, qui n'avait pas sa pareille au
monde.




XII[319].


Dans les premiers temps de son gouvernement, Abou-'l-Khattr traita tous
les partis avec une fort louable quit, et, quoiqu'il ft Kelbite, les
Caisites eux-mmes, qui se trouvaient en assez grand nombre parmi les
troupes que Baldj avait amenes en Espagne, n'eurent pas  se plaindre
de lui. Mais loin de persvrer dans cette modration, bien
exceptionnelle chez un Arabe, il retourna bientt  ses antipathies
naturelles. Il avait de vieux comptes  rgler avec les Caisites: en
Afrique il avait t lui-mme la victime de leur tyrannie; en Espagne,
son contribule Sad, fils de Djauws, avait t massacr par eux, et cet
homme lui avait t cher  un tel point qu'il avait coutume de dire: Je
me laisserais volontiers trancher la main, si je pouvais le rappeler 
la vie. Il pouvait du moins le venger, et il ne le fit que trop. Il
svit contre les Caisites qu'il souponnait d'tre complices de la mort
de son ami, si bien qu'il put dire dans un de ses pomes:

     Je voudrais que le fils de Djauws pt apprendre avec quel
     empressement j'ai pris sa cause en main. Pour venger sa mort, j'ai
     tu quatre-vingt-dix personnes; elles gisent sur le sol comme des
     troncs de palmiers, dracins par le torrent.

Tant de supplices devaient ncessairement rallumer la guerre civile.
Toutefois les Caisites, moins nombreux en Espagne que les Ymnites, ne
se htrent pas de dnouer par la force une situation qui pourtant tait
devenue intolrable pour eux; la haine amasse dans leurs coeurs ne
dborda que lorsque l'honneur de leur chef eut t compromis, et voici 
quelle occasion:

Un homme de la tribu maddite de Kinna, ayant une dispute avec un
Kelbite, vint plaider sa cause devant le tribunal du gouverneur. Le
droit tait de son ct; cependant le gouverneur, avec sa partialit
ordinaire, lui donna tort. Le Kinnite alla se plaindre de ce jugement
inique au chef caisite omail, de la tribu de Kilb, qui se rendit
aussitt au palais, o il reprocha au gouverneur sa partialit pour ses
contribules, en exigeant qu'il ft justice aux plaintes du Kinnite. Le
gouverneur lui rpondit aigrement, et quand omail eut rpliqu sur le
mme ton, il le fit souffleter et chasser de sa prsence. omail
supporta ces insultes sans se plaindre, avec un calme mpris.
Brutalement conduit, il sortit du palais la coiffure drange. Un homme
qui se trouvait  la porte lui dit: Qu'est-il donc arriv  votre
turban, Abou-Djauchan? Il est dans un complet dsordre.--Si j'ai des
contribules, lui rpondit le chef caisite, ils sauront bien l'arranger.

C'tait une dclaration de guerre. Abou-'l-Khattr s'tait fait un
ennemi aussi dangereux qu'implacable et qui n'tait pas un homme
ordinaire, ni dans le bien, ni dans le mal. Une bonne et une mauvaise
puissance agissaient,  forces gales, sur l'me naturellement bonne et
gnreuse, mais altire, passionne, violente et vindicative de omail.
C'tait une organisation puissante, mais inculte, mobile, soumise 
l'instinct et guide par le hasard, un mlange bizarre des entranements
les plus opposs. D'une activit persvrante quand ses passions avaient
t excites, il retombait dans la paresse et l'insouciance, qui lui
taient plus naturelles encore, ds que ses fivreuses agitations
s'taient calmes. Sa gnrosit, vertu que ses compatriotes
apprciaient plus que toute autre, tait si grande, si illimite,
qu'afin de ne pas le ruiner, son pote (car chaque chef arabe avait le
sien tout comme les chefs des clans cossais) ne lui rendait plus visite
que deux fois par an,  l'occasion des deux grandes ftes religieuses,
omail ayant fait serment de lui donner tout ce qu'il avait sur lui
chaque fois qu'il le verrait. Il n'tait pas instruit cependant. Malgr
son amour pour les vers, surtout pour ceux qui flattaient sa vanit, et
quoiqu'il en compost lui-mme de temps  autre, il ne savait pas lire,
et les Arabes eux-mmes le jugeaient en arrire de son sicle[320]; en
revanche, il manquait si peu de savoir-vivre que ses ennemis mmes
taient forcs de reconnatre en lui un modle de politesse[321]. Par
ses moeurs relches et par son indiffrence religieuse il perptuait
le type des anciens nobles, ces viveurs effrns qui n'taient musulmans
que de nom. En dpit de la dfense du Prophte, il buvait du vin comme
un vrai Arabe paen, et presque chaque nuit il tait ivre[322]. Le Coran
lui tait rest  peu prs inconnu, et il se souciait peu de connatre
ce livre dont les tendances galitaires blessaient son orgueil d'Arabe.
Un jour, dit-on, entendant un matre d'cole, occup  enseigner  lire
aux enfants dans le Coran, prononcer ce verset: Nous alternons les
revers et les succs parmi les hommes, il s'cria: Non, il faut dire:
parmi les Arabes.--Pardonnez-moi, seigneur, rpliqua le matre d'cole,
il y a: parmi les hommes.--C'est ainsi que ce verset se trouve
crit?--Oui, sans doute.--Malheur  nous! en ce cas le pouvoir ne nous
appartient plus exclusivement; les manants, les vilains, les esclaves en
auront leur part[323]! Au reste, s'il tait mauvais musulman, il
chassait de race. Il avait pour aeul ce Chamir, de Coufa, dont nous
avons dj parl, ce gnral de l'arme omaiyade, qui n'avait pas eu un
moment d'hsitation, alors qu'il s'agissait de tuer le petit-fils du
Prophte, et que tant d'autres, tout sceptiques qu'ils taient,
reculaient devant un tel sacrilge. Et cet aeul, qui avait apport au
calife Yzd Ier la tte de Hosain, avait t aussi la cause
indirecte de l'arrive de omail en Espagne. Le Chiite Mokhtr l'avait
fait dcapiter et avait fait jeter son cadavre aux chiens[324], au temps
o, matre de Coufa, il vengea le meurtre de Hosain par d'horribles
reprsailles, et alors Htim, le pre de omail, se drobant par la
fuite  la rage du parti qui triomphait, tait all chercher un asile
dans le district de Kinnesrn. L il s'tait tabli avec sa famille, et
 l'poque o Hichm fit lever en Syrie l'arme destine  aller dompter
l'insurrection berbre, omail avait t dsign par le sort pour en
faire partie. Plus tard il avait pass le Dtroit avec Baldj, et les
Caisites d'Espagne le regardaient comme leur chef principal.

Etant maintenant de retour dans sa demeure, il y convoqua pour la nuit
les Caisites les plus influents. Quand il les vit runis autour de sa
personne, il leur raconta les outrages qu'il avait subis et leur demanda
leur avis sur le parti  prendre. Dites-nous votre plan,
rpondirent-ils; nous l'approuvons d'avance et nous sommes prts 
l'excuter.--Par Dieu! reprit alors omail, j'ai la ferme intention
d'arracher le pouvoir des mains de cet Arabe; mais nous autres Caisites,
nous sommes trop faibles dans ce pays pour pouvoir rsister seuls aux
Ymnites, et je ne veux pas vous exposer aux prils d'une entreprise si
tmraire. Sans doute, nous appellerons aux armes tous ceux qui ont eu
le dessous dans la bataille de la Prairie, mais nous conclurons aussi
une alliance avec les Lakhm et les Djodhm[325], et nous donnerons
l'mirat  un des leurs;--je veux dire qu'en apparence ils auront
l'hgmonie, mais que nous l'aurons en ralit. Je vais donc quitter
Cordoue pour me rendre auprs des diffrents chefs et leur faire prendre
les armes. Approuvez-vous ce plan?--Nous l'approuvons, lui rpondit-on;
mais gardez-vous bien d'aller auprs de notre contribule Abou-At, car
vous pouvez tre sr qu'il refusera de vous prter son concours. Cet
Abou-At, qui habitait  Ecija, tait le chef des Ghatafn. La grande
influence que omail exerait sur les esprits neutralisait la sienne et
lui inspirait une violente jalousie; il n'est donc pas surprenant que
quand on alla aux avis, les Caisites fussent unanimes pour approuver le
conseil qui venait d'tre donn. Un seul pourtant parut ne pas partager
leur opinion; mais comme il tait encore fort jeune et que la modestie
lui dfendait de donner un avis contraire  celui de ses anciens, il ne
manifesta sa dsapprobation que par son silence, jusqu' ce que omail
l'enhardt en lui demandant pourquoi il ne dclarait pas son opinion
comme les autres l'avaient fait. Je n'ai qu'un mot  dire, lui rpondit
alors le jeune homme; si vous n'allez pas demander l'appui d'Abou-At,
nous sommes perdus; si vous le faites, il fera taire sa jalousie et sa
haine pour n'couter que l'amour qu'il a pour sa race, et vous pouvez
tre certain qu'il vous secondera vigoureusement. Aprs avoir rflchi
un instant: Je crois que vous avez raison, dit omail, et, sortant de
Cordoue avant le lever de l'aube, il se rendit d'abord auprs
d'Abou-At. Ainsi que le jeune Ibn-Tofail l'avait prvu, Abou-At promit
de le seconder, et il tint sa parole. D'Ecija, omail alla  Moron, o
demeurait Thoba, le chef des Djodhm, qui, lui aussi, avait dj eu
des dmls avec Yousof. Les deux chefs conclurent une alliance, et
Thoba ayant t proclam chef de la coalition, les Caisites, les
Djodhm et les Lakhm se runirent en armes dans le district de Sidona
(avril 745).

Abou-'l-Khattr ne l'eut pas plutt appris, qu'il marcha  la rencontre
des insurgs, accompagn des troupes qu'il avait  Cordoue. Mais pendant
la bataille, qui eut lieu sur les bords du Guadalete, on fut  mme
d'apprcier la sagesse du conseil que omail avait donn  ses
contribules, alors qu'il les engageait  conclure une alliance avec deux
puissantes tribus ymnites et  accorder  l'une de celles-ci le
premier rang, l'hgmonie; en quoi il avait suivi un usage observ en
Orient, o les tribus qui se sentaient trop faibles pour rsister seules
 leurs ennemis, s'alliaient ordinairement  des tribus de l'autre race.
C'est ainsi que dans le Khorsn[326] et dans l'Irc[327], les
Ymnites, qui avaient la minorit dans ces deux provinces, se liguaient
avec les Raba, tribu maddite, pour pouvoir tenir tte aux autres
Maddites, les Tmm. Ces sortes d'alliances procuraient aux tribus
faibles encore un autre avantage que celui de les renforcer: elles
dsarmaient pour ainsi dire l'ennemi, qui rpugnait presque toujours 
combattre des tribus de sa race, principalement quand celles-ci avaient
l'hgmonie. C'est ce qui arriva aussi dans la bataille du Guadalete.
Les Ymnites d'Abou-'l-Khattr, aprs avoir combattu mollement les
Djodhm et les Lakhm, avec lesquels ils entretenaient dj des
intelligences, et qui, de leur ct, les pargnaient autant que
possible, se laissrent battre et prirent la fuite. Rest seul avec ses
Kelbites sur le champ de bataille, Abou-'l-Khattr fut bientt contraint
d'imiter leur exemple, aprs avoir vu tuer plusieurs de ses contribules;
mais pendant qu'il fuyait avec trois membres de sa famille, il fut fait
prisonnier par les ennemis qui le poursuivaient. Dans l'arme
victorieuse il y en avait qui voulaient sa mort; mais l'avis contraire
l'emporta. On se contenta donc de le charger de fers, et Thoba,
gouverneur de l'Espagne par le droit du plus fort, tablit sa rsidence
dans la capitale.

Cependant les Kelbites ne se tenaient pas pour vaincus, et un de leur
chefs, Abdrame ibn-Noaim, prit la rsolution hardie de faire une
tentative pour dlivrer Abou-'l-Khattr de sa prison. Accompagn de
trente ou quarante cavaliers et de deux cents fantassins, il profita de
l'obscurit de la nuit pour entrer dans Cordoue, attaqua  l'improviste
les soldats chargs de surveiller Abou-'l-Khattr, les mit en fuite, et
conduisit le ci-devant gouverneur parmi les Kelbites tablis dans le
voisinage de Bja.

Rendu  la libert, Abou-'l-Khattr rassembla quelques Ymnites sous
son drapeau, et marcha contre Cordoue, dans l'espoir que cette fois ses
soldats montreraient plus de zle pour sa cause. Thoba et omail
allrent  sa rencontre, et les deux armes ennemies camprent l'une
vis--vis de l'autre. La nuit venue, un Maddite sortit du camp de
Thoba, et, s'approchant de celui d'Abou-'l-Khattr, il parla ainsi en
levant sa voix autant qu'il put: Ymnites, pourquoi voulez-vous nous
combattre, et pourquoi avez-vous dlivr Abou-'l-Khattr? Est-ce que
vous craigniez de nous voir le tuer? L'ayant en notre pouvoir, nous
aurions pu faire cela, si nous l'eussions voulu; mais nous lui avons
laiss la vie, nous lui avons tout pardonn.... Vous auriez aussi un
prtexte plausible pour nous combattre, si nous eussions choisi un mir
dans notre propre race; mais nous l'avons choisi dans la vtre.
Rflchissez donc, nous vous en conjurons, au parti que vous allez
prendre. Ce n'est pas la crainte, je vous le jure, qui nous fait parler
de la sorte; mais nous voudrions, s'il est possible, empcher le sang de
couler. Ces paroles, dans lesquelles il est facile de reconnatre
l'esprit de omail, firent tant d'impression sur les soldats
d'Abou-'l-Khattr, qu'entranant leur mir, malgr qu'il en et, ils
dcamprent cette nuit mme pour rentrer dans leurs foyers, et que,
lorsque l'aube commenait  blanchir les cimes qui fermaient l'horizon,
ils taient dj  plusieurs lieues de distance; tant il est vrai que
dans ces guerres civiles les soldats ne se battaient pas pour les
intrts d'un individu, mais pour l'hgmonie.

La mort de Thoba, qui arriva une anne plus tard, livra de nouveau
l'Espagne  l'anarchie. Deux chefs, l'un et l'autre Djodhmites,
prtendaient  l'mirat. C'taient Amr, le fils de Thoba[328], qui
croyait avoir le droit de succder  son pre, et Ibn-Horaith, fils
d'une ngresse et issu d'une famille depuis longtemps tablie en
Espagne[329]. Ce dernier avait pour les Syriens une haine si froce
qu'il ne cessait de rpter: Si le sang de tous les Syriens tait
rassembl dans un seul vase, je viderais ce vase jusqu' la dernire
goutte. Syrien lui-mme, omail ne pouvait consentir que l'Espagne ft
gouverne par un ennemi si implacable de sa nation; mais il ne voulait
pas davantage du fils de Thoba. Donner le titre de gouverneur, qu'il
n'ambitionnait pas parce qu'il croyait les Caisites trop faibles pour le
soutenir,--donner ce titre  un prte-nom,  un homme de paille, et
gouverner lui-mme dans le fait, voil ce qu'il voulait. Et il avait
dj trouv un homme qui lui convenait sous tous les rapports: c'tait
le Fihrite Yousof, qui joignait  une mdiocrit inoffensive des titres
propres  le recommander aux suffrages des Arabes de quelque race qu'ils
fussent. Il tait assez vieux pour des gens qui raffolaient de la
grontocratie, car il comptait cinquante-sept ans; de plus, il sortait
d'une noble et illustre ligne, car il descendait d'Ocba, le clbre
gnral qui avait conquis une grande partie de l'Afrique; enfin il tait
Fihrite, et les Fihrites, c'est--dire les Coraichites de la banlieue de
la Mecque, taient regards comme la plus haute noblesse aprs les
Coraichites purs; on tait habitu  les voir  la tte des affaires, on
les considrait comme tant au-dessus des partis. A force de faire
sonner bien haut tous ces avantages, omail russit  faire accepter son
candidat; on contenta Ibn-Horaith en lui donnant la prfecture de Regio,
et, dans le mois de janvier 747, les chefs lurent Yousof au
gouvernement de l'Espagne.

Ds lors omail, dont les passions avaient t contenues jusque-l par
la puissance de Thoba, le contre-poids de la sienne, tait seul matre
de l'Espagne, et il comptait se servir de Yousof, qu'il maniait comme de
la cire, pour assouvir sa soif de vengeance. Convaincu qu'il aurait tous
les Maddites pour lui, il ne reculait plus devant l'ide d'une guerre
contre tous les Ymnites. Pour commencer, il viola la promesse qu'il
avait faite  Ibn-Horaith: ce Djodhmite fut destitu de sa prfecture.
Ce fut le signal de la guerre. Furieux, Ibn-Horaith fit offrir son
alliance  Abou-'l-Khattr, qui vivait parmi ses contribules, triste et
dcourag. Les deux chefs eurent une entrevue. Peu s'en fallut qu'elle
ne ft infructueuse, Abou-'l-Khattr rclamant l'mirat pour lui, et
Ibn-Horaith y prtendant aussi en allguant que sa tribu tait plus
nombreuse en Espagne que celle des Kelb. Les Kelbites eux-mmes, qui
sentaient que pour pouvoir se venger des Caisites, ils avaient besoin de
l'appui de toute leur race, forcrent Abou-'l-Khattr  cder.
Ibn-Horaith fut donc reconnu comme mir, et de toutes parts les
Ymnites vinrent se ranger sous ses drapeaux. De leur ct, les
Maddites se runirent autour de Yousof et de omail. Partout des
voisins de race diffrente se disaient adieu d'une manire courtoise et
avec la bienveillance de gens parfaitement calmes et courageux; mais en
mme temps on se promettait des deux parts de mesurer ses forces l'un
contre l'autre, ds qu'on serait arriv sur le champ de bataille. Ni
l'une ni l'autre arme n'tait nombreuse; restreinte au midi de
l'Espagne, la lutte qui allait s'engager serait un duel sur une grande
chelle plutt qu'une guerre; en revanche ceux qui y prirent part
taient les guerriers les plus braves et les plus illustres de leur
nation.

La rencontre eut lieu prs de Secunda, ancienne ville romaine entoure
de murailles, sur la rive gauche du Guadalquivir, vis--vis de Cordoue,
et qui, comprise plus tard dans l'enceinte de cette capitale, devint un
de ses faubourgs[330]. Aprs la prire du matin, les cavaliers
s'attaqurent comme dans un tournoi; puis, les lances ayant t rompues
et le soleil tant dj haut, on cria de toutes parts qu'il fallait se
battre corps  corps. Aussitt tous quittrent leurs chevaux, et chacun
s'tant choisi un adversaire, on combattit jusqu' ce que les pes
eussent t brises. Alors chacun se servait de ce qui lui tombait sous
la main, celui-ci d'un arc, celui-l d'un carquois; on se jetait du
sable aux yeux, on s'assommait l'un l'autre  coups de poing, on
s'arrachait les cheveux. Cette lutte acharne s'tant prolonge jusqu'au
soir sans donner aucun rsultat, omail dit  Yousof: Que ne
faisons-nous venir l'arme que nous avons laisse  Cordoue?--Quelle
arme? lui demanda Yousof avec surprise.--Le peuple du march, lui
rpondit omail. C'tait une ide singulire chez un Arabe, et surtout
chez un Arabe de la trempe de omail, que de faire intervenir des
boulangers, des bouchers, des boutiquiers, des manants et des vilains,
comme on disait, dans une lutte de ce genre, et puisque omail l'a eue,
cette ide, il faut bien supposer qu'il prvit que son parti pourrait
succomber d'un instant  l'autre. Quoi qu'il en soit, Yousof approuva
comme de coutume le projet de son ami et dpcha deux personnes 
Cordoue pour faire arriver cet trange renfort. Environ quatre cents
bourgeois se mirent en marche, presque sans armes; quelques-uns d'entre
eux avaient su se procurer des pes ou des lances, et les bouchers
s'taient munis de leurs couteaux; mais les autres n'avaient que des
btons. Toutefois, comme les soldats d'Ibn-Horaith taient dj  demi
morts de fatigue, cette garde nationale improvise, en arrivant sur le
terrain, dcida du sort de la bataille, et alors les Maddites firent un
grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait Abou-'l-Khattr.

Ce chef savait quel sort l'attendait et ne fit aucune tentative pour y
chapper; mais il voulait du moins se donner la satisfaction de le faire
partager  son soi-disant alli,  Ibn-Horaith, cet implacable ennemi
des Syriens qui l'avait vinc de l'mirat. L'ayant vu qui se cachait
sous un moulin, il indiqua aux Maddites l'endroit o il s'tait blotti;
puis, le voyant prisonnier et condamn  la mort, il lui dit en faisant
allusion  la phrase sanguinaire qu'Ibn-Horaith avait constamment  la
bouche: Fils de la ngresse, reste-t-il une goutte dans ton vase? Tous
les deux eurent la tte coupe (747).

Les Maddites tranrent les autres prisonniers vers la cathdrale de
Cordoue, qui tait ddie  saint Vincent. L omail fut  la fois leur
accusateur, leur juge et leur bourreau. Il savait faire prompte et
terrible justice: chaque arrt qu'il pronona et qu'il excuta fut un
arrt de mort. Dj il avait fait tomber la tte de soixante-dix
personnes, lorsque son alli Abou-At,  qui cette scne hideuse causait
un dgot mortel, voulut y mettre un terme. Abou-Djauchan, s'cria-t-il
en se levant, remettez votre pe dans le fourreau!--Rasseyez-vous,
Abou-At, lui rpondit omail dans son exaltation affreuse; ce jour est
un jour glorieux pour vous et pour votre peuple! Abou-At se rassit, et
omail continua ses excutions. Enfin Abou-At n'y tint plus. Glac
d'horreur  l'aspect de ces torrents de sang,  la vue du meurtre de
tant de malheureux qui taient Ymnites, mais Ymnites de la Syrie, il
vit dans omail l'ennemi de ses compatriotes, le descendant de ces
guerriers de l'Irc, qui, sous Al, avaient combattu les Syriens de
Mowia dans la bataille de Ciffn. Se levant pour la seconde fois:
Arabe, s'cria-t-il, si tu prends un si atroce plaisir  gorger les
Syriens, mes compatriotes, c'est que tu te souviens de la bataille de
Ciffn. Cesse tes meurtres, ou bien je dclare que la cause de tes
victimes est celle des Syriens! Alors, mais alors seulement, omail
remit son pe dans le fourreau.

Aprs la bataille de Secunda, l'autorit de Yousof ne fut plus
conteste; mais n'ayant que le titre de gouverneur, au lieu que omail
gouvernait en ralit, il finit par s'ennuyer de la position subordonne
 laquelle le Caisite le condamnait, et, voulant se dbarrasser de lui,
il lui offrit une espce de vice-royaut, le gouvernement du district de
Saragosse. omail ne refusa pas cette offre; ce qui le dcida plus
qu'aucune autre considration  l'accepter, ce fut la circonstance que
tout ce pays tait habit par des Ymnites. Il se promettait de
contenter, en les opprimant, la haine qu'il avait pour eux. Mais les
choses prirent un cours qu'il n'avait pas prvu. Accompagn de ses
clients, de ses esclaves et de deux cents Coraichites, il arriva 
Saragosse dans l'anne 750, justement  l'poque o l'Espagne commenait
 tre dsole par une famine qui dura cinq ans; elle fut si grande que
le service des postes fut interrompu, presque tous les courriers tant
morts de faim[331], et que les Berbers tablis dans le Nord migrrent
en masse pour retourner en Afrique. La vue de tant de misres et de
souffrances excita la compassion du gouverneur  un tel point que, par
un de ces accs de bont qui dans son caractre semblaient alterner avec
la frocit la plus brutale, il oublia tous ses griefs, toutes ses
rancunes, et que, sans faire distinction de l'ami et de l'ennemi, du
Maddite et du Ymnite, il donna de l'or  celui-ci, des esclaves 
celui-l, du pain  tout le monde. Dans cet homme si compatissant, si
charitable, si gnreux envers tous, on ne reconnaissait plus le boucher
qui avait fait tomber tant de ttes sur les dalles de l'glise
Saint-Vincent.

Deux ou trois annes se passrent ainsi, et si la bonne intelligence
entre les Caisites et les Ymnites et t possible, si omail et pu
se rconcilier avec ses ennemis  force de bienfaits, les Arabes
d'Espagne eussent joui du repos, aprs les sanglantes guerres qu'ils
s'taient livres. Mais quoi qu'il ft, omail ne pouvait se faire
pardonner ses impitoyables excutions; on le croyait tout prt  les
recommencer si l'occasion s'en prsentait, et la haine tait trop
enracine dans le coeur des hommes marquants des deux partis pour que
l'apparente rconciliation ft autre chose qu'une courte trve. Les
Ymnites d'ailleurs, qui croyaient que l'Espagne leur appartenait de
droit, attendu qu'ils y formaient la majorit de la population arabe, ne
subissaient qu'en frmissant de colre la domination des Caisites, et
ils taient bien rsolus  saisir la premire occasion pour reconqurir
le pouvoir.

Quelques chefs coraichites murmuraient aussi. Appartenant  une tribu
qui, depuis Mahomet, tait considre comme la plus illustre de toutes,
ils voyaient avec dpit un Fihrite, un Coraichite de la banlieue,
qu'ils jugeaient bien au-dessous d'eux, gouverner l'Espagne.

La coalition de ces deux partis mcontents tait  prvoir et ne se fit
pas longtemps attendre. Il y avait alors  Cordoue un ambitieux seigneur
coraichite, nomm Amir,  qui Yousof, qui le hassait, avait t le
commandement de l'arme qui de temps en temps allait combattre les
chrtiens du Nord. Brlant du dsir de se venger de cet affront et
aspirant  la dignit de gouverneur, Amir nourrissait le dessein
d'exploiter  son profit le mcontentement des Ymnites, et de se
mettre  leur tte en leur faisant accroire que le calife abbside
l'avait nomm gouverneur de l'Espagne. Il commena donc par btir une
forteresse sur un terrain qu'il possdait  l'ouest de Cordoue; ds
qu'elle serait acheve, il comptait attaquer Yousof, ce qu'il pourrait
faire avec succs, ce gouverneur n'ayant  sa disposition qu'une garde
de cinquante cavaliers, et lors mme qu'il essuyerait un chec, il
aurait la ressource de se retirer dans sa forteresse et d'y attendre
l'arrive des Ymnites, avec lesquels il entretenait dj des
intelligences. Yousof, qui n'ignorait pas les desseins hostiles du
Coraichite, tcha de le faire arrter; mais voyant qu'Amir se tenait sur
ses gardes, et n'osant recourir aux moyens extrmes sans avoir pris
l'avis de omail, qu'il consultait sur toutes choses malgr son
loignement de la capitale, il lui crivit pour lui demander ce qu'il
fallait faire. Dans sa rponse, omail le pressa de faire assassiner
Amir au plus vite. Heureusement pour lui, ce dernier fut averti par un
espion qu'il avait dans le palais du gouverneur, du pril qui le
menaait; il monta  cheval sans perdre un instant, et, jugeant les
Ymnites de la Syrie trop affaiblis par la bataille de Secunda, il prit
la route de Saragosse, certain que les Ymnites du nord-est lui
prteraient un appui plus sr.

Lorsqu'il arriva dans le district de Saragosse, un autre Coraichite,
nomm Hobb[332], y avait dj lev l'tendard de la rvolte. Amir lui
ayant propos de runir leurs forces contre omail, les deux chefs
eurent une entrevue et rsolurent d'appeler aux armes les Ymnites et
les Berbers contre Yousof et omail, qu'ils qualifieraient d'usurpateurs
en disant que le calife abbside avait nomm Amir gouverneur de
l'Espagne. Quand les Ymnites et les Berbers eurent rpondu en grand
nombre  leur appel et qu'ils eurent battu les troupes que omail avait
envoyes contre eux, ils allrent l'assiger dans Saragosse (753--4).

Aprs avoir demand en vain du secours  Yousof, qui se trouvait rduit
 une telle impuissance qu'il lui fut impossible de runir des troupes,
omail s'adressa aux Caisites, qui formaient partie de la division de
Kinnesrn et de celle de Damas, tablies sur le territoire de Jan et
d'Elvira, et, leur peignant la situation prilleuse o il se trouvait,
il ajouta qu'au besoin il se contenterait d'un renfort peu nombreux. Sa
demande prouva des difficults. Il est vrai que son ami, le Kilbite
Obaid, qui, aprs lui, tait alors le chef le plus puissant parmi les
Caisites, se mit  parcourir le territoire habit par les deux
divisions, avertissant sur son passage tous ceux sur lesquels il pouvait
compter, de s'armer et de se tenir prts  marcher vers Saragosse; il
est vrai aussi que les Kilb, les Mohrib, les Solaim, les Nar et les
Hawzin promirent de prendre part  l'entreprise; mais les Ghatafn, qui
n'avaient point alors de chef, car Abou-At n'tait plus et on ne lui
avait pas encore donn un successeur, taient indcis et diffraient de
jour en jour leur rponse dfinitive, et les Cab ibn-Amir, avec leurs
trois sous-tribus, celles de Cochair, d'Ocail et de Harch, mcontents
de ce que l'hgmonie qu'ils avaient eue lorsque Baldj, le Cochairite,
commandait  tous les Syriens d'Espagne, appartenait maintenant aux
Kilb (car omail et Obaid taient tous les deux de cette tribu), les
Cab ibn-Amir, disons-nous, ne demandaient pas mieux, dans leur mesquine
jalousie, que de voir prir omail faute de secours. Presss par Obaid,
les Ghatafn finirent cependant par lui promettre leur concours, et
alors les Cab ibn-Amir se dirent que, tout bien considr, il valait
mieux partir avec les autres. C'est qu'ils comprirent qu'en ne le
faisant pas, ils s'attireraient la haine gnrale sans atteindre leur
but, car omail serait secouru en tout cas et pourrait fort bien se
passer d'eux. Toutes les tribus caisites fournirent donc des guerriers,
mais en petit nombre; celui des fantassins nous est inconnu, mais nous
savons que celui des cavaliers ne s'levait gure au del de trois cent
soixante. Se voyant si faibles, les Caisites commenaient  se
dmoraliser, lorsqu'un d'entre eux triompha de leur hsitation avec
quelques paroles chaleureuses. Il ne nous est pas permis, dit-il en
concluant, d'abandonner  son sort un chef tel que omail, dussions-nous
prir en travaillant  sa dlivrance! Les courages tout  l'heure si
chancelants se ranimrent, et l'on se mit en marche vers Tolde, aprs
avoir donn le commandement de l'expdition  Ibn-Chihb, le chef des
Cab ibn-Amir, comme l'avait conseill Obaid, qui pouvait prtendre
lui-mme  cette dignit, mais qui, en ami gnreux et dvou qu'il
tait, aimait mieux la cder au chef de la tribu qui s'tait montre la
plus oppose  l'entreprise, esprant que par l il l'attacherait
solidement  la cause de omail. Ce fut au commencement de l'anne 755
que le dpart eut lieu.

Arrivs sur les bords du Guadiana, les Caisites y trouvrent les Becr
ibn-Wl et les Beni-Al, deux tribus qui, bien qu'elles ne fussent pas
caisites, appartenaient cependant aussi  la race de Madd. Les ayant
engages  se joindre  eux, plus de quatre cents cavaliers vinrent
grossir leur troupe. Ainsi renforc on arriva  Tolde, o l'on apprit
que le sige tait pouss avec une vigueur telle que omail serait
bientt oblig de se rendre. Craignant d'arriver trop tard et voulant
prvenir les assigs de leur approche, les Caisites dpchrent un
d'entre eux vers Saragosse, en lui enjoignant de se glisser parmi les
assigeants et de lancer par-dessus le rempart un papier roul autour
d'un caillou, sur lequel taient crits ces deux vers:

     Rjouissez-vous,  assigs, car il vous arrive du secours et
     bientt on sera forc de lever le sige. D'illustres guerriers, des
     enfants de Nizr, viennent  votre aide sur des juments bien
     brides et issues de la race d'Awadj.

Le messager excuta adroitement l'ordre qu'il avait reu. Le billet fut
ramass et port  omail, qui se le fit lire et qui se hta de raviver
le courage de ses soldats en leur communiquant la bonne et importante
nouvelle qu'il venait de recevoir. Tout se termina sans coup frir: le
bruit de l'approche des Maddites suffit pour faire lever le sige, les
assigeants ne voulant pas s'exposer  se trouver entre deux feux, et
les Caisites tant entrs dans la ville avec leurs allis, omail les
rcompensa gnreusement du service qu'ils lui avaient rendu.

Parmi les auxiliaires il y avait trente clients de la famille d'Omaiya,
qui appartenaient  la division de Damas, tablie dans la province
d'Elvira. Les Omaiyades--suivant la coutume arabe, on donnait ce nom
tant aux membres de la famille qu' ses clients--les Omaiyades s'taient
distingus depuis longtemps par leur attachement  la cause des
Maddites;  la bataille de Secunda, ils avaient bravement combattu dans
les rangs de Yousof et de omail, et ces deux chefs faisaient grand cas
d'eux; mais si en cette circonstance ces trente cavaliers avaient
accompagn les Caisites pour marcher au secours de omail, 'avait t
moins parce qu'ils le considraient comme leur alli, que parce qu'ils
avaient  l'entretenir d'affaires et d'intrts de la plus haute
importance. Pour faire comprendre ce dont il s'agissait, il faut que
nous nous reportions cinq annes en arrire.




XIII[333].


Lorsque, dans l'anne 750, Merwn II, le dernier calife de la maison
d'Omaiya, eut trouv la mort en Egypte, o il tait all chercher un
refuge, une cruelle perscution commena contre sa nombreuse famille,
que les Abbsides, usurpateurs du trne, voulaient exterminer. Un
petit-fils du calife Hichm eut un pied et une main coups; ainsi
mutil, il fut promen sur un ne par les villes et les villages de la
Syrie, accompagn d'un hraut qui le montrait comme une bte sauvage en
criant: Voici Abn, fils de Mowia, celui qu'on nommait le chevalier le
plus accompli des Omaiyades! Ce supplice dura jusqu' ce que la mort
vnt y mettre un terme. La princesse Abda, fille de Hichm, ayant refus
de dire o elle avait cach ses trsors, fut poignarde  l'instant
mme.

Mais la perscution fut si violente, qu'elle faillit manquer son effet.
Plusieurs Omaiyades russirent  se drober aux poursuites et  se
cacher parmi des tribus bdouines. Voyant leurs victimes leur chapper
et comprenant qu'ils ne pourraient accomplir leur oeuvre sanguinaire
que par la ruse et la trahison, les Abbsides rpandirent une
proclamation de leur calife Abou-'l-Abbs, dans laquelle celui-ci, en
avouant tre all trop loin, promettait l'amnistie  tous les Omaiyades
qui vivaient encore. Plus de soixante et dix d'entre eux tombrent dans
le pige, et furent assomms  coups de barre.

Deux frres, Yahy et Abdrame, petits-fils du calife Hichm, avaient
chapp  cet horrible massacre. Quand la proclamation du calife
abbside eut t publie, Yahy avait dit  son frre: Attendons
encore; si tout va bien, nous pourrons toujours rejoindre  temps
l'arme des Abbsides, puisqu'elle se trouve dans notre voisinage; mais
en ce moment, je n'ai pas encore grande confiance en cette amnistie
qu'on nous offre. J'enverrai dans le camp quelqu'un qui viendra nous
dire comment on aura trait nos parents.

Aprs le massacre, la personne que Yahy avait envoye au camp, revint
en toute hte lui apporter la nouvelle fatale. Mais cet homme tait
poursuivi de prs par des soldats qui avaient reu l'ordre de tuer Yahy
et Abdrame, et avant que Yahy, frapp de stupeur, et pu aviser aux
moyens de fuir, il fut arrt et gorg. Abdrame tait alors  la
chasse, et c'est ce qui le sauva. Instruit par des serviteurs fidles du
triste sort de son frre, il profita de l'obscurit de la nuit pour
retourner  sa demeure, annona  ses deux soeurs qu'il allait se
mettre en sret dans une maison qu'il possdait dans un village non
loin de l'Euphrate, et leur recommanda de venir l'y rejoindre au plus
tt avec son frre et son fils.

Le jeune prince arriva sans accident dans le village qu'il avait indiqu
 ses soeurs, et bientt il s'y vit entour de sa famille. Il ne
comptait pas y rester longtemps, il tait dcid  passer en Afrique;
mais croyant que ses ennemis ne dcouvriraient pas facilement sa
retraite, il voulait attendre le moment o il pourrait entreprendre son
long voyage sans s'exposer  trop de prils.

Un jour qu'Abdrame, qui souffrait alors d'une maladie des yeux, tait
couch dans un appartement obscur, son fils Solaimn, qui n'avait que
quatre ans et qui jouait devant la porte de la maison, entra dans sa
chambre, saisi de frayeur et baign de larmes, et se jeta dans son sein.
Laisse-moi, petit, lui dit son pre; tu sais que je suis indispos.
Mais qu'as-tu donc? d'o te vient cette frayeur? L'enfant cacha de
nouveau sa tte dans le sein de son pre en criant et en sanglotant.
Qu'y a-t-il donc? s'cria le prince en se levant, et, ouvrant la
porte, il vit dans le lointain les drapeaux noirs.... L'enfant les avait
vus aussi; il se rappelait que le jour o ces drapeaux avaient t vus
dans l'ancienne demeure de son pre, son oncle avait t massacr....
Abdrame eut  peine le temps de mettre quelques pices d'or dans sa
poche et de dire adieu  ses deux soeurs. Je pars, leur dit-il;
envoyez-moi mon affranchi Badr; il me trouvera dans tel endroit, et
dites-lui qu'il m'apporte ce dont j'aurai besoin, s'il plat  Dieu que
je russisse  me sauver.

Pendant que les cavaliers abbsides, aprs avoir cern le village,
fouillaient la maison qui servait de retraite  la famille omaiyade, et
o ils ne trouvrent que deux femmes et un enfant auxquels ils ne firent
point de mal, Abdrame, accompagn de son frre, jeune homme de treize
ans, alla se cacher  quelque distance du village, ce qui ne lui fut pas
difficile, attendu que ce pays tait bien bois. Quand Badr fut arriv,
les deux frres se remirent en marche et arrivrent aux bords de
l'Euphrate. Le prince s'adressa  un homme qu'il connaissait, lui donna
de l'argent et le pria d'aller acheter des provisions et des chevaux.
L'autre partit, accompagn de Badr, aprs avoir promis de s'acquitter de
sa commission.

Malheureusement un esclave de cet homme avait entendu tout ce qu'on
venait de dire. Comptant sur une rcompense considrable, ce tratre
tait parti  toutes jambes pour aller indiquer au capitaine abbside
l'endroit o les deux fugitifs s'taient cachs. Tout  coup ceux-ci
furent effrays par un pitinement de chevaux. A peine eurent-ils le
temps de se cacher dans un jardin; mais les cavaliers les avaient
aperus; ils commenaient dj  cerner le jardin; un moment encore, et
les deux frres allaient tre massacrs. Il ne leur restait qu'un parti
 prendre: c'tait de se jeter dans l'Euphrate et de tcher de le
traverser  la nage. Le fleuve tant fort large, l'entreprise tait
prilleuse; mais dans leur dsespoir ils n'hsitrent pas  la tenter et
se jetrent prcipitamment dans les flots. Retournez, leur crirent les
cavaliers qui voyaient chapper une proie qu'ils croyaient dj tenir;
retournez, on ne vous fera pas de mal! Abdrame, qui savait ce que
valait cette promesse, n'en nagea que plus vite. Arriv au milieu du
fleuve, il s'arrta un instant et cria  son frre, qui tait rest en
arrire, de se hter. Hlas! le jeune homme, moins bon nageur
qu'Abdrame, avait eu peur de se noyer, et, croyant aux paroles des
soldats, il retournait dj vers la rive. Viens vers moi, mon cher
frre; je t'en conjure, ne crois pas aux promesses qu'on te fait,
criait Abdrame; mais ce fut en vain. Cet autre nous chappe, se
dirent les soldats, et l'un d'entre eux, plus anim que les autres,
voulait dj se dpouiller de ses vtements et se jeter dans l'Euphrate,
lorsque la largeur du fleuve le fit changer d'avis. Abdrame ne fut
donc pas poursuivi; mais, parvenu  l'autre bord, il eut la douleur de
voir les barbares soldats couper la tte  son frre.

Arriv en Palestine, il y fut rejoint par son fidle serviteur Badr, et
par Slim, affranchi d'une de ses soeurs, qui lui apportaient de
l'argent et des pierreries. Ensuite il partit avec eux pour l'Afrique,
o l'autorit des Abbsides n'avait pas t reconnue et o plusieurs
Omaiyades avaient dj trouv un asile. Il y arriva sans accident, et
s'il l'avait voulu, il y aurait peut-tre trouv la tranquillit et le
repos. Mais il n'tait pas homme  sa rsigner  une existence modeste
et obscure. Des rves ambitieux traversaient sans cesse cette tte de
vingt ans. Grand, vigoureux, vaillant, ayant reu une ducation
trs-soigne et possdant des talents peu communs, son instinct lui
disait qu'il tait appel  des destines brillantes, et cet esprit
d'aventure et d'entreprise trouvait un aliment dans des souvenirs
d'enfance, qui, depuis qu'il menait une vie errante et pauvre, se
rveillrent avec vivacit. C'tait une croyance fort rpandue parmi les
Arabes que chacun avait sa destine crite dans les traits de son
visage; Abdrame le croyait comme tout le monde, d'autant plus qu'une
prdiction faite par son grand-oncle Maslama, qui avait la rputation
d'tre un physionomiste fort habile, rpondait  ses dsirs les plus
ardents. A l'ge de dix ans, lorsqu'il avait dj perdu son pre
Mowia, on l'avait conduit un jour avec ses frres  Rofa. C'tait une
superbe villa dans le district de Kinnesrn et la rsidence habituelle
du calife Hichm. Pendant que ces enfants taient devant la porte du
palais, il arriva que Maslama survint, et qu'ayant arrt son cheval, il
demanda qui taient ces enfants. Ce sont les fils de Mowia, rpondit
leur gouverneur. Pauvres orphelins! s'cria alors Maslama, les yeux
mouills de larmes, et il se fit prsenter ces enfants deux  deux.
Abdrame semblait lui plaire plus que les autres. L'ayant plac sur le
pommeau de sa selle, il l'accablait de caresses, lorsque Hichm sortit
de son palais. Quel est cet enfant? demanda-t-il  son frre. C'est
un fils de Mowia, lui rpondit Maslama; et se penchant vers son frre,
il lui dit  l'oreille, mais assez haut pour qu'Abdrame pt l'entendre:
Le grand vnement approche, et cet enfant sera l'homme que vous
savez.--En tes-vous bien sr? demanda Hichm.--Oui, je vous le jure,
reprit Maslama; dans son visage et sur son cou, j'ai reconnu les
signes.

Abdrame se rappelait aussi que depuis ce temps son aeul avait eu pour
lui une grande prdilection; que souvent il lui avait envoy des cadeaux
auxquels ses frres n'avaient point particip, et que chaque mois il
l'avait fait venir dans son palais.

Que signifiaient les paroles mystrieuses prononces par Maslama? C'est
ce qu'Abdrame ne savait pas au juste; mais  l'poque o elles avaient
t dites, plusieurs prdictions de la mme nature avaient t faites.
Le pouvoir des Omaiyades tait dj fortement branl alors, et dans
leur inquitude, ces princes, superstitieux comme tous les Orientaux le
sont plus ou moins, pressaient de questions les devins, les astrologues,
les physionomistes, tous ceux en un mot qui, d'une manire ou d'une
autre, prtendaient pouvoir soulever le voile qui couvre l'avenir. Ne
voulant ni ter tout espoir  ces hommes crdules qui les comblaient de
dons, ni les bercer d'esprances que l'vnement et bientt dmenties,
ces adeptes des sciences occultes croyaient avoir trouv un moyen terme
en disant que le trne des Omaiyades croulerait, mais qu'un rejeton de
cette illustre famille le rtablirait quelque part. Maslama semble avoir
t proccup de la mme ide.

Abdrame se croyait donc destin  s'asseoir sur un trne; mais dans
quel pays rgnerait-il? L'Orient tait perdu; de ce ct-l il n'y avait
plus rien  esprer. Restait l'Afrique et l'Espagne, et dans chacun de
ces deux pays une dynastie fihrite cherchait  s'affermir.

En Afrique, ou plutt dans la partie de cette province qui tait encore
sous la domination arabe, car l'ouest l'avait secoue, rgnait un homme
que nous avons dj rencontr en Espagne, o il avait tch, mais sans
succs, de se faire dclarer mir. C'tait le Fihrite Abdrame
ibn-Habb, parent de Yousof, le gouverneur de l'Espagne. N'ayant pas
reconnu les Abbsides, Ibn-Habb esprait transmettre l'Afrique  ses
enfants comme principaut indpendante, et consultait les devins sur
l'avenir de sa race avec une curiosit inquite. Quelque temps avant que
le jeune Abdrame arrivt  sa cour, un juif, initi dans les secrets
des sciences occultes par le prince Maslama,  la cour duquel il avait
vcu, lui avait prdit qu'un descendant d'une famille royale, qui se
nommerait Abdrame et qui porterait une boucle de cheveux sur chaque
ct du front, deviendrait le fondateur d'une dynastie qui rgnerait sur
l'Afrique[334]. Ibn-Habb lui avait rpondu que, dans ce cas, lui, qui
s'appelait Abdrame et qui tait matre de l'Afrique, n'avait qu'
laisser crotre une boucle de cheveux sur chaque ct du front, pour
qu'il pt s'appliquer cette prdiction. Non, lui avait rpondu le juif;
vous n'tes pas la personne dsigne, car, n'tant pas issu d'une
famille royale, vous n'avez pas toutes les conditions demandes. Dans
la suite, quand Ibn-Habb vit le jeune Abdrame, il remarqua que ce
prince portait les cheveux de la manire indique, et, ayant fait venir
le juif, il lui dit: Eh bien, c'est donc celui-l que le destin appelle
 devenir le matre de l'Afrique, puisqu'il a toutes les qualits
requises. N'importe; il ne m'enlvera pas ma province, car je le ferai
assassiner. Le juif, sincrement attach aux Omaiyades, ses anciens
matres, frmit  l'ide que sa prdiction deviendrait le motif du
meurtre d'un jeune homme auquel il s'intressait; cependant, sans perdre
sa prsence d'esprit: Je l'avoue, seigneur, rpliqua-t-il, ce jeune
homme a toutes les conditions exiges. Mais puisque vous croyez  ce que
je vous ai prdit, il faut de deux choses l'une: ou bien cet Abdrame
n'est pas la personne dsigne, et dans ce cas vous pourrez le tuer,
mais vous commettrez un crime inutile; ou bien, il est destin  rgner
sur l'Afrique; dans ce cas, quoi que vous fassiez, vous ne pourrez pas
lui ter la vie, car il faut qu'il accomplisse ses destines.

Sentant la justesse de ce raisonnement, Ibn-Habb n'attenta pas pour le
moment  la vie d'Abdrame; toutefois, se dfiant non-seulement de lui,
mais encore de tous les autres Omaiyades qui taient venus chercher un
asile dans ses Etats, et dans lesquels il voyait des prtendants qui
pourraient lui devenir dangereux un jour, il piait leurs dmarches avec
une anxit toujours croissante. Parmi ces princes se trouvaient deux
fils du calife Wald II. Dignes fils d'un pre qui ne vivait que pour
le plaisir, qui envoyait ses courtisanes prsider  sa place  la prire
publique, et qui, en tirant de l'arc, se servait du Coran en guise d'une
cible, ils menaient joyeuse vie sur la terre de l'exil, et une nuit
qu'ils buvaient et devisaient ensemble, l'un d'eux s'cria: Quelle
folie! Cet Ibn-Habb ne s'imagine-t-il pas qu'il restera l'mir de ce
pays, et que nous, fils d'un calife, nous nous rsignerons  le laisser
rgner tranquillement? Ibn-Habb, qui coutait  la porte, avait
entendu ces paroles. Rsolu  se dbarrasser, mais en secret, de ses
htes dangereux, il attendit cependant pour les faire prir une occasion
favorable, afin que l'on attribut leur mort au hasard ou  une
vengeance particulire. Il ne changea donc pas de conduite  leur gard,
et quand ils venaient lui rendre visite, il leur montrait la mme
bienveillance qu'auparavant. Toutefois il n'avait pas cach  ses
confidents qu'il avait observ les fils de Wald et les avait entendus
prononcer des paroles imprudentes. Parmi ces confidents se trouvait un
partisan secret des Omaiyades, qui alla conseiller aux deux princes de
se soustraire par la fuite au ressentiment du gouverneur. C'est ce
qu'ils firent aussitt; mais Ibn-Habb, inform de leur dpart
prcipit, dont il ignorait la cause, et craignant qu'ils ne fussent
alls soulever contre lui quelque tribu berbre ou arabe, les fit
poursuivre par des cavaliers, qui les atteignirent et les ramenrent.
Puis, jugeant que leur fuite et les propos qu'il avait entendus taient
des preuves suffisantes de leurs projets criminels, il les fit
dcapiter[335]. Ds lors il ne songea qu' se dbarrasser galement des
autres Omaiyades, qui, avertis par leurs partisans, s'empressrent
d'aller chercher un refuge parmi les tribus berbres indpendantes.

Errant de tribu en tribu et de ville en ville, Abdrame parcourut, d'un
bout  l'autre, le nord de l'Afrique. Quelque temps il se tint cach 
Barca; puis il chercha un asile  la cour des Beni-Rostem, rois de
Thort; puis encore il alla implorer la protection de la tribu berbre
de Micnsa. Cinq annes se passrent ainsi, et rien n'indique que,
pendant cette longue priode, Abdrame ait song  tenter fortune en
Espagne. C'tait l'Afrique que convoitait ce prtendant ambitieux, qui
n'avait ni argent ni amis; intriguant sans cesse, tchant  tout prix de
gagner des partisans, il se vit chass par les Micnsa, et arriva auprs
de la tribu berbre de Nafza,  laquelle appartenait sa mre et qui
demeurait dans le voisinage de Ceuta[336].

Convaincu enfin qu'en Afrique ses projets ne russiraient pas, il porta
ses yeux de l'autre ct de la mer. Il possdait sur l'Espagne quelques
renseignements qu'il devait  Slim, l'un des deux affranchis qui
avaient travers avec lui les vicissitudes de sa vie errante. Slim
avait t en Espagne du temps de Mous ou un peu plus tard, et dans les
circonstances donnes, il y aurait pu rendre au prince des services fort
utiles; mais il tait dj retourn en Syrie. Dgot depuis longtemps
de la vie vagabonde qu'il menait  la suite d'un aventurier, il tait
dcid  saisir, pour le quitter, la premire occasion o il pourrait le
faire convenablement, lorsqu'Abdrame la lui avait fournie. Un jour
qu'il dormait, il n'avait pas entendu son matre qui l'appelait; alors
ce dernier avait jet un vase d'eau sur sa figure, et Slim avait dit
dans sa colre: Puisque vous me traitez comme un vil esclave, je vous
quitte pour toujours. Je ne vous dois rien, car vous n'tes pas mon
patron; votre soeur seule a des droits sur moi, et je m'en retourne
auprs d'elle.

Restait l'autre affranchi, le fidle Badr. Ce fut lui qu'Abdrame
chargea de passer en Espagne afin qu'il s'y concertt avec les clients
omaiyades, qui, au nombre de quatre ou cinq cents, faisaient partie des
deux divisions de Damas et de Kinnesrn, tablies sur le territoire
d'Elvira et de Jan. Badr devait leur remettre une lettre de son patron,
dans laquelle celui-ci racontait comment, depuis cinq annes, il
parcourait l'Afrique en fugitif, afin d'chapper aux poursuites
d'Ibn-Habb, qui attentait  la vie de tous les membres de la famille
d'Omaiya. C'est au milieu de vous, clients de ma famille, continuait le
prince, que je voudrais venir demeurer, car je me tiens convaincu que
vous serez pour moi des amis fidles. Mais, hlas! je n'ose venir en
Espagne; l'mir de ce pays me tendrait des piges comme l'a fait celui
de l'Afrique; il me considrerait comme un ennemi, comme un prtendant.
Et, en vrit, n'ai-je pas le droit de prtendre  l'mirat, moi, le
petit-fils du calife Hichm? Eh bien donc, puisque je ne puis venir en
Espagne comme simple particulier, je n'y viendrai qu'en qualit de
prtendant;--je n'y viendrai qu'aprs avoir reu de vous l'assurance
qu'il y a pour moi dans ce pays quelque chance de succs, que vous
m'appuyerez de tout votre pouvoir, et que vous considrerez ma cause
comme la vtre. Il terminait en promettant de donner  ses clients les
postes les plus considrables au cas o ils voudraient le seconder.

Arriv en Espagne, Badr remit cette lettre  Obaidallh et  Ibn-Khlid,
les chefs des clients de la division de Damas. Aprs avoir pris
connaissance du contenu de cet crit, ces deux chefs fixrent le jour o
ils dlibreraient de l'affaire avec les autres clients, et firent prier
Yousof ibn-Bokht, le chef des clients omaiyades de la division de
Kinnesrn, d'assister  cette runion. Au jour fix, ils consultrent
leurs contribules sur le parti  prendre. Quelque difficile que part
l'entreprise, on fut bientt d'accord qu'il fallait la tenter. En
prenant cette dcision, les clients remplirent un vritable devoir, au
point de vue arabe; car la clientle impose un lien indissoluble et
sacr, une parent de convention, et les descendants d'un affranchi sont
tenus de seconder en toute circonstance les hritiers de celui qui a
donn la libert au fondateur de leur famille. Mais en outre, cette
dcision leur fut dicte aussi par leur intrt. Le rgime des dynasties
arabes tait celui d'une famille; les parents et les clients du prince
remplissaient, presque  l'exclusion de toute autre personne, les hautes
dignits de l'Etat. En travaillant  la fortune d'Abdrame, les clients
travailleraient donc aussi  leur propre grandeur. Mais la difficult
fut de se mettre d'accord sur les moyens d'excution, et l'on rsolut de
consulter omail (qui tait alors assig dans Saragosse) avant de rien
entreprendre. On le savait irrit contre Yousof, parce que celui-ci ne
venait pas le secourir, et on lui supposait un reste d'affection pour
les Omaiyades, les anciens bienfaiteurs de sa famille; en tout cas, on
croyait pouvoir compter sur sa discrtion, car on le savait trop galant
homme pour trahir une confidence qu'il aurait reue sous le sceau du
secret. Ce fut donc surtout pour avoir une confrence avec omail,
qu'une trentaine d'Omaiyades, accompagns de Badr, s'taient runis aux
Caisites qui allaient secourir omail.

On a dj vu que l'expdition des Caisites fut couronne d'un plein
succs; nous pouvons donc reprendre le fil de notre rcit, que nous
avons d interrompre au moment o les chefs des clients omaiyades
demandrent  omail un entretien secret.

Le Caisite leur ayant accord leur demande, ils commencrent par le
prier de tenir secrtes les nouvelles importantes qu'ils avaient  lui
communiquer, et quand il le leur eut promis, Obaidallh lui apprit
l'arrive de Badr, et lui lut la lettre d'Abdrame; puis il ajouta d'un
ton humble et soumis: Ordonnez-nous ce que nous devons faire; nous nous
conformerons  vos ordres; ce que vous approuverez, nous le ferons; ce
que vous dsapprouverez, nous ne le ferons pas. Tout pensif, omail lui
rpondit: L'affaire est grave; n'exigez donc pas de moi une rponse
immdiate. Je rflchirai  ce que vous venez de me dire et plus tard je
vous communiquerai mon opinion.

Badr ayant t introduit  son tour, omail, sans lui rien promettre,
lui fit donner des cadeaux, de mme qu'il en avait fait donner aux
autres qui taient venus le secourir. Puis il partit pour Cordoue. En y
arrivant, il trouva Yousof occup  rassembler des troupes destines 
aller chtier les rebelles du district de Saragosse.

Dans le mois de mai de l'anne 755, Yousof,  la veille de se mettre en
marche, fit venir les deux chefs des clients omaiyades, qu'il
considrait comme ses propres clients depuis que leurs patrons avaient
perdu le trne[337], et quand ils furent arrivs, il leur dit:

--Allez auprs de nos clients et dites-leur qu'ils viennent nous
accompagner.

--C'est impossible, seigneur, lui rpondit Obaidallh. Par suite de tant
d'annes de disette, ces malheureux n'ont plus la force de marcher. Tous
ceux qui pouvaient encore le faire sont alls secourir omail, et cette
longue marche pendant l'hiver les a excessivement fatigus.

--Voici de quoi rtablir leurs forces, reprit Yousof; remettez-leur ces
mille pices d'or, et qu'ils s'en servent pour acheter du bl.

--Mille pices d'or pour cinq cents guerriers inscrits sur le registre?
C'est bien peu, surtout dans un temps aussi cher que celui-ci.

--Faites comme vous voudrez; je ne vous donnerai pas davantage.

--Eh bien, gardez votre argent; nous ne vous accompagnerons pas.

Cependant, quand ils eurent quitt l'mir, Obaidallh et son compagnon
se ravisrent. Il vaut mieux pourtant, se dirent-ils, que nous
acceptions cet argent qui pourra nous tre utile. Il va sans dire que
nos contribules n'accompagneront pas Yousof; ils resteront dans leurs
demeures, afin d'tre prpars  tout vnement; mais nous trouverons
bien quelque prtexte pour expliquer leur absence de l'arme; acceptons
en tout cas l'argent que Yousof nous offre; nous en donnerons une partie
 nos contribules qui, grce  ce secours, pourront acheter du bl, et
nous employerons le reste  faciliter l'excution de nos projets. Ils
retournrent donc auprs du gouverneur, et lui dirent qu'ils acceptaient
les mille pices d'or qu'il leur avait offertes. Quand ils les eurent
reues, ils se rendirent dans le district d'Elvira auprs de leurs
contribules, et donnrent  chacun d'eux dix pices d'argent de la part
de Yousof, en disant que cette petite somme tait destine  acheter du
bl. Que Yousof leur avait donn beaucoup plus, qu'il avait voulu que
les clients l'accompagnassent et que les mille pices d'or leur
servissent de solde, c'est ce qu'ils ne dirent pas. La pice d'or
contenant vingt pices d'argent, il restait aux deux chefs environ les
trois quarts de la somme que Yousof leur avait remise.

Sur ces entrefaites, Yousof tait parti de Cordoue avec quelques
troupes, et, ayant pris le chemin de Tolde, il avait tabli son camp
dans le district de Jan,  l'endroit qui portait alors le nom de _Gu
de Fath_, au nord de Mengibar, o l'on passait le Guadalquivir quand on
voulait traverser les dfils de la Sierra Morena, et o se trouve
maintenant un bac qui, par les vnements qui prcdrent la bataille de
Baylen en 1808, a acquis une clbrit europenne. Yousof y attendait
les troupes qui marchaient  lui de toutes parts et leur distribuait la
solde, lorsque les deux chefs des clients omaiyades, sachant que, press
d'arriver en face des rebelles de Saragosse, il ne s'arrterait pas
longtemps au Gu de Fath, se prsentrent  lui. Eh bien, leur dit
Yousof, pourquoi nos clients n'arrivent-ils pas?--Rassurez-vous, mir,
et que Dieu vous bnisse, lui rpondit Obaidallh; vos clients ne
ressemblent pas  certaines personnes que nous connaissons, vous et moi.
Pour rien au monde ils ne voudraient que vous combattiez vos ennemis
sans eux. C'est ce qu'ils me disaient encore l'autre jour; mais ils me
chargeaient en mme temps de vous prier de leur accorder un dlai. La
rcolte du printemps promettant d'tre bonne, comme vous savez, ils
voudraient auparavant prendre soin de leur moisson; mais ils comptent
vous rejoindre  Tolde. N'ayant aucune raison pour souponner
qu'Obaidallh le trompait, Yousof crut  ses paroles et lui dit: Eh
bien, retournez donc auprs de vos contribules et faites en sorte qu'ils
se mettent en marche le plus tt possible.

Bientt aprs, Yousof continua sa marche. Obaidallh et son compagnon
firent avec lui une partie de la route; puis ils lui dirent adieu en
promettant de le rejoindre bientt avec les autres clients, et
retournrent vers le Gu de Fath.

En route ils rencontrrent omail et sa garde. Aprs avoir pass la nuit
dans une de ces orgies qui lui taient habituelles, le chef caisite
dormait encore au moment o Yousof se mettait en marche, de sorte qu'il
ne partit que beaucoup plus tard. Voyant arriver  lui les deux clients,
il s'cria avec surprise: Comment, vous retournez? Est-ce pour
m'apporter quelque nouvelle?--Non, seigneur, lui rpondirent-ils; Yousof
nous a permis de partir, et nous nous sommes engags  le joindre 
Tolde avec les autres clients; mais si vous le voulez bien, nous vous
accompagnerons un bout de chemin.--Je serai ravi de jouir de votre
compagnie, leur dit omail. Aprs qu'ils eurent caus quelque temps de
choses indiffrentes, Obaidallh s'approcha de omail et lui dit 
l'oreille qu'il dsirait lui parler en secret. Sur un signe du chef, ses
compagnons se tinrent  distance, et Obaidallh reprit: Il s'agit de
l'affaire du fils de Mowia, sur laquelle nous vous avons consult. Son
messager n'est pas encore parti.--Je n'ai nullement oubli cette
affaire, rpliqua omail; au contraire, j'y ai rflchi mrement, et,
comme je vous l'avais promis, je n'en ai parl  personne, pas mme 
mes amis les plus intimes. Voici maintenant ma rponse: je crois que la
personne en question mrite de rgner et d'tre appuye par moi. C'est
ce que vous pouvez lui crire, et qu'Allh veuille nous prter son
secours! Quant au vieux pel (c'est ainsi qu'il appelait Yousof), il
faut qu'il me laisse faire comme je l'entendrai. Je lui dirai qu'il doit
marier sa fille, Omm-Mous,  Abdrame, car elle est veuve
maintenant[338], et se rsigner  ne plus tre mir de l'Espagne. S'il
fait ce que je lui dis, nous l'en remercierons; sinon, nous lui fendrons
sa tte chauve avec nos pes, et il n'aura que ce qu'il mrite.

Ravis d'avoir reu une rponse aussi favorable, les deux chefs lui
baisrent la main avec reconnaissance, et, aprs l'avoir remerci du
secours qu'il promettait  leur patron, ils le quittrent pour retourner
au Gu de Fath.

Evidemment omail, qui n'avait pas eu le temps de cuver son vin, s'tait
lev ce matin-l de fort mauvaise humeur contre Yousof; mais tout ce
qu'il avait dit aux clients tait provenu d'un mouvement primesautier,
auquel avait manqu la rflexion. Le fait est qu'avec son indolence
habituelle il n'avait pas song srieusement  l'affaire d'Abdrame,
pour ne pas dire qu'il l'avait compltement oublie. Ce ne fut qu'aprs
avoir donn tant d'espoir aux deux clients, qu'il commena  considrer
le pour et le contre, et alors une seule proccupation s'empara de son
esprit. Que deviendra la libert des tribus arabes, se disait-il, si
un prince omaiyade rgne en Espagne? Le pouvoir monarchique tabli, que
restera-t-il du pouvoir de nous autres, les chefs des tribus? Non,
quelques griefs que j'aie contre Yousof, il faut que les choses restent
comme elles sont; et, ayant appel un de ses esclaves, il lui ordonna
de partir  toute bride et d'aller dire aux deux clients de l'attendre.

Ceux-ci avaient dj fait une lieue en causant des belles promesses que
omail leur avait faites, et en se disant que le succs du prtendant
tait assur, lorsqu'Obaidallh entendit crier son nom derrire lui. Il
s'arrta et vit arriver un cavalier. C'tait l'esclave de omail qui lui
dit: Attendez mon matre; il va venir ici, il a  vous parler. Etonns
de ce message et de ce que omail venait vers eux au lieu de leur
ordonner de venir vers lui, les deux clients craignirent un instant
qu'il ne voult les arrter et les livrer  Yousof; nanmoins ils
rebroussrent chemin et bientt ils virent arriver omail, mont sur
l'Etoile, sa mule blanche, qui allait le grand galop. Voyant qu'il
arrivait sans soldats, les deux clients reprirent confiance, et quand
omail fut arriv auprs d'eux, il leur dit: Depuis que vous m'avez
apport la lettre du fils de Mowia et que vous m'avez fait faire
connaissance avec son messager, j'ai souvent pens  cette affaire. (En
disant cela, omail ne disait pas la vrit, ou bien sa mmoire le
trompait; mais il ne pouvait avouer qu'il avait  peu prs oubli une
affaire si importante, et il tait trop foncirement Arabe pour qu'un
mensonge lui cott.) J'approuvais votre dessein, poursuivit-il, comme
je vous le disais tout  l'heure; mais depuis que vous m'avez quitt,
j'ai rflchi de nouveau, et maintenant je suis d'avis que votre
Abdrame appartient  une famille tellement puissante que--ici omail
employa une phrase fort nergique  coup sr, mais que nous ne pourrions
traduire sans pcher contre la biensance. Quant  l'autre,
continua-t-il, il est bon enfant au fond, et se laisse mener par nous,
sauf de rares exceptions, avec assez de docilit. De plus, nous lui
avons de grandes obligations, et il nous sirait mal de l'abandonner.
Rflchissez donc bien  ce que vous allez faire, et si, de retour dans
vos demeures, vous persistez dans vos projets, je crois que bientt vous
me verrez arriver auprs de vous, mais ce ne sera pas comme ami.
Tenez-vous-le pour dit, car je vous le jure, la premire pe qui
sortira du fourreau pour combattre votre prtendant, ce sera la mienne.
Et maintenant, allez en paix et qu'Allh vous envoie de sages
inspirations, ainsi qu' votre patron.

Consterns par ces paroles, qui, d'un seul coup, frustraient toutes
leurs esprances, et craignant d'irriter cet homme colre, les clients
rpondirent humblement: Dieu vous bnisse, seigneur! Jamais notre
opinion ne diffrera de la vtre.--A la bonne heure, dit omail, adouci
et touch par ces paroles respectueuses; mais je vous conseille en ami
de ne rien tenter pour changer l'tat politique du pays. Tout ce que
vous pourrez faire, c'est de tcher d'assurer  votre patron une
position honorable en Espagne, et pourvu qu'il promette de ne pas
aspirer  l'mirat, j'ose vous assurer que Yousof l'accueillera avec
bienveillance, lui donnera sa fille pour pouse, et avec elle une
fortune convenable. Adieu et bon voyage! Cela dit, il fit faire
demi-volte  l'Etoile, et, lui ayant enfonc les perons dans les
flancs, il lui fit prendre une allure trs-dcide.

N'ayant donc plus rien  esprer ni de omail ni des Maddites en
gnral, qui n'agissaient d'ordinaire que d'aprs les conseils de ce
chef, il ne restait aux clients d'autre parti  prendre que de se jeter
entre les bras de l'autre nation, celle des Ymnites, et de l'exciter 
se venger des Maddites. Voulant russir  tout prix dans leurs
desseins, ils rsolurent aussitt de le faire, et pendant qu'ils
retournaient  leurs demeures, ils s'adressrent  tous les chefs
ymnites sur lesquels ils croyaient pouvoir compter, en les invitant 
prendre les armes pour Abdrame. Ils obtinrent un succs qui surpassa
leur attente. Les Ymnites, qui se dchiraient les entrailles de colre
en songeant  leur dfaite de Secunda et en voyant qu'ils taient
condamns  subir le joug des Maddites, taient prts  se lever au
premier signal et  se ranger sous la bannire de chaque prtendant,
quel qu'il ft, pourvu qu'ils eussent l'occasion de se venger de leurs
ennemis et de les massacrer.

Assurs de l'appui des Ymnites et sachant Yousof et omail occups
dans le nord, les clients omaiyades jugrent le moment favorable pour
l'arrive de leur patron. Ils achetrent donc un btiment, et remirent 
Tammm, qui monterait  bord lui douzime, cinq cents pices d'or, dont
il devait donner une partie au prince, tandis qu'il se servirait du
reste pour contenter la cupidit des Berbers, que l'on connaissait assez
pour savoir qu'ils ne laisseraient pas partir leur hte sans l'avoir
ranonn. Cet argent tait celui que Yousof avait donn aux clients afin
qu'ils l'accompagnassent pendant sa campagne contre les rebelles de
Saragosse; quand il le leur donna, il tait loin de souponner qu'il
servirait  amener en Espagne un prince qui lui disputerait l'mirat.




XIV[339].


Depuis des mois Abdrame, qui avait quitt les Nafza et s'tait rendu
dans le pays des Maghla, sur les bords de la Mditerrane, menait une
existence triste et monotone en attendant avec une anxit toujours
croissante le retour de Badr, dont il n'avait pas reu de nouvelles. Son
sort allait se dcider: si ses grands desseins chouaient, toutes ses
fumes de bonheur et de gloire se dissiperaient et il se verrait rduit
 reprendre sa vie de proscrit et de vagabond, ou bien  se cacher dans
quelque coin ignor de l'Afrique; au lieu que s'il russissait dans son
audacieuse entreprise, l'Espagne lui offrirait un asile sr, des
richesses et toutes les jouissances du pouvoir.

Ballott ainsi entre la crainte et l'espoir, Abdrame, peu dvot de sa
nature, mais fidle observateur des convenances, s'acquittait un soir de
la prire ordonne par la loi, quand il vit un navire approcher de la
cte, et l'un de ceux qui le montaient se jeter dans la mer pour nager
vers la grve. Il reconnat cet homme: c'est Badr qui, dans son
impatience de revoir son matre, n'avait pas voulu attendre qu'on et
jet l'ancre. Bonnes nouvelles! cria-t-il au prince d'aussi loin qu'il
l'aperut; puis il lui raconta rapidement ce qui s'tait pass, nomma
les chefs sur lesquels Abdrame pouvait compter, et les personnes qui se
trouvaient dans le btiment destin  le conduire en Espagne. Vous ne
manquerez pas d'argent non plus, ajouta-t-il; on vous apporte cinq cents
pices d'or. Ravi de joie, Abdrame alla  la rencontre de ses
partisans. Le premier qui se prsenta  lui fut Abou-Ghlib Tammm.
Abdrame lui demanda son nom et son prnom, et quand il les eut
entendus, il en tira un heureux augure. Il n'y avait pas, en effet, de
noms plus propres  inspirer de grandes esprances  celui qui croyait
aux prsages, et Abdrame y croyait beaucoup; car Tammm signifie
_accomplissant_, et Ghlib, _victorieux_. Nous accomplirons notre
dessein, s'cria le prince, et nous remporterons la victoire!

A peine eut-on fait connaissance qu'on rsolut de partir sans dlai. Le
prince faisait ses prparatifs, lorsque les Berbers accoururent en foule
et menacrent de s'opposer au dpart  moins qu'ils ne reussent des
prsents. Cette circonstance ayant t prvue, Tammm donna de l'argent
 chacun d'eux, selon le rang qu'il occupait dans sa tribu. Cela fait,
on levait l'ancre, lorsqu'un Berber qui avait t oubli dans la
distribution, se jeta dans la mer, et, se cramponnant  une corde du
vaisseau, il se mit  crier que lui aussi voulait recevoir quelque
chose. Fatigu de l'effronterie de ces gueux, l'un des clients tira son
pe et coupa la main au Berber, qui tomba dans l'eau et se noya.

Dlivr des Berbers, on pavoisa le btiment en l'honneur du prince, et
bientt aprs on aborda dans le port d'Almuecar. C'tait dans le mois
de septembre de l'anne 755.

On se figure aisment la joie qu'prouva Abdrame quand il eut mis le
pied sur le sol de l'Espagne, et celle d'Obaidallh et d'Ibn-Khlid
quand ils embrassrent leur patron, dont ils avaient attendu l'arrive 
Almuecar. Aprs avoir pass quelques jours  al-Fontn, la villa
d'Ibn-Khlid, situe prs de Loja, entre Archidona et Elvira[340], le
prince alla s'tablir dans le chteau de Torrox, qui appartenait 
Obaidallh et qui tait situ un peu plus  l'ouest, entre Iznajar et
Loja[341].

Sur ces entrefaites, Yousof, arriv  Tolde, commenait  s'inquiter
de l'absence prolonge des clients omaiyades. Voulant les attendre, il
diffrait son dpart de jour en jour. omail qui souponnait la
vritable cause de leur absence, mais qui, fidle  sa promesse, gardait
le secret sur leurs desseins, s'impatientait du long sjour de l'arme 
Tolde. Il voulait en finir au plus vite avec les rebelles de Saragosse,
et un jour que Yousof se plaignait de nouveau de ce que les clients
tardaient tant  venir, omail lui dit ddaigneusement: Un chef tel que
vous ne doit pas s'arrter si longtemps pour attendre des _rien du tout_
tels que ceux-l. Je crains que l'occasion de trouver nos ennemis
infrieurs  nous en nombre et en ressources ne nous chappe, si nous
restons encore plus longtemps ici. Pour le faible Yousof de telles
paroles venant de omail taient un ordre. Les troupes se remirent donc
en marche. Arrives en face de l'ennemi, elles n'eurent pas besoin de
combattre, car aussitt que les rebelles virent qu'ils auraient affaire
 une arme de beaucoup suprieure en nombre, ils entrrent en
ngociation. Yousof leur promit l'amnistie  condition qu'ils lui
livreraient leurs trois chefs coraichites, Amir, son fils Wahb, et
Hobb. Les insurgs, pour la plupart Ymnites, hsitrent d'autant
moins  accepter cette condition, qu'ils supposaient que Yousof se
montrerait clment envers des individus qui taient presque ses
contribules. Ils lui livrrent donc leurs chefs, et Yousof convoqua les
officiers de son arme afin qu'ils prononassent sur le sort de ces
prisonniers, qu'en attendant il avait fait charger de fers.

omail, qui s'tait pris contre ces Coraichites d'une de ces haines qui,
pour lui, ne finissaient qu'avec la vie de celui qui avait eu le malheur
de les exciter, insista vivement pour qu'on leur coupt la tte. Aucun
autre Caisite ne partageait son avis; ils jugeaient tous qu'ils
n'avaient pas le droit de condamner  la mort des hommes qui, de mme
qu'eux, appartenaient  la race de Madd; ils craignaient en outre de
s'attirer la haine de la puissante tribu de Coraich et de ses nombreux
allis. Les deux chefs de la branche des Cab ibn-Amir, Ibn-Chihb et
Hoain, soutenaient cette opinion avec plus de chaleur encore que les
autres Caisites. La rage dans le coeur et rsolu  se venger
promptement de ceux qui avaient os le contredire, omail cda. Yousof
laissa donc la vie aux trois Coraichites, mais il les retint
prisonniers.

omail trouva bientt l'occasion qu'il cherchait de se dbarrasser des
deux chefs qui, dans cette circonstance, l'avaient emport sur lui, et
qui auparavant, lorsqu'il tait assig dans Saragosse, avaient refus
si longtemps de marcher  son secours. Les Basques de Pampelune ayant
imit l'exemple que leur avaient donn les Espagnols de la Galice en
s'affranchissant de la domination arabe, il proposa  Yousof d'envoyer
contre eux une partie de l'arme et de confier le commandement de ces
troupes  Ibn-Chihb et  Hoain. Il fit cette proposition afin
d'loigner pour le moment ces contradicteurs importuns, et avec le dsir
secret qu'ils ne revinssent pas de cette expdition  travers un pays
difficile et hriss d'pres montagnes.

Yousof, cdant comme de coutume  l'ascendant que son ami exerait sur
lui, fit ce que celui-ci dsirait, et, aprs avoir nomm son propre fils
Abdrame au gouvernement de la frontire, il reprit la route de Cordoue.

Il faisait halte sur les bords de la Jarama[342], quand un exprs vint
lui apporter la nouvelle que les troupes envoyes contre les Basques
avaient t compltement battues, qu'Ibn Chihb avait t tu, et que
Hoain avait reconduit  Saragosse le petit nombre de guerriers qui
avaient chapp au dsastre. Aucune nouvelle ne pouvait tre plus
agrable  omail, et le lendemain, au point du jour, il dit  Yousof:
Tout va  merveille. Allh nous a dlivrs d'Ibn-Chihb. Finissons-en
maintenant avec les Coraichites; faites-les venir et ordonnez qu'on leur
coupe la tte!

A force de lui redire souvent que cette excution tait absolument
ncessaire, omail avait fait partager son opinion  l'mir, qui, cette
fois encore, acquiesa  la volont du Caisite.

Les trois Coraichites avaient cess de vivre. A l'heure accoutume,
c'est--dire  dix heures du matin[343], on apporta le djeuner, et
Yousof et omail se mirent  table. L'mir tait triste et abattu; le
triple meurtre qu'il venait de commettre lui causait des remords; il se
reprochait en outre d'avoir envoy Ibn-Chihb et tant de braves
guerriers  une mort certaine; il sentait que tant de sang criait
vengeance, et un vague pressentiment lui disait que son pouvoir touchait
 son terme. Accabl de soucis, il ne mangeait presque pas. omail au
contraire, tait d'une gat brutale, et tout en mangeant d'un excellent
apptit, il fit tous ses efforts pour rassurer le faible mir dont il se
servait pour satisfaire ses rancunes personnelles et qu'il engageait
dans une voie d'atroces violences. Chassez vos noires ides, lui
dit-il. En quoi donc avez-vous t si criminel? Si Ibn-Chihb a t tu,
ce n'est pas par votre faute; il a pri dans un combat, et  la guerre
tel peut tre le sort de qui que ce soit. Si ces trois Coraichites ont
t excuts, c'est qu'ils le mritaient; c'taient des rebelles, des
antagonistes dangereux, et l'exemple de svrit que vous avez donn
servira  faire rflchir ceux qui voudraient les imiter. L'Espagne est
dsormais votre proprit et celle de vos enfants; vous avez fond une
dynastie qui durera jusqu'au temps de la venue de l'Antechrist. Qui donc
serait assez audacieux pour vous disputer le pouvoir?

Par de tels propos omail essaya, mais en vain, de dissiper la tristesse
qui accablait son ami. Le djeuner fini, il se leva, retourna dans sa
tente et alla faire la sieste dans l'appartement rserv  ses deux
filles.

Rest seul, Yousof se jeta sur son lit, plutt par habitude que parce
qu'il prouvait le besoin de dormir, car ses noires penses ne le lui
permettaient gure. Tout  coup il entendit les soldats crier: Un
courrier, un courrier de Cordoue! Se levant  demi: Que crie-t-on
l-bas? demanda-t-il aux sentinelles postes devant sa tente; un
courrier de Cordoue?--Oui, lui rpondit-on; c'est un esclave mont sur
le mulet d'Omm-Othmn.--Qu'il entre  l'instant mme, dit Yousof, qui
ne comprenait pas pour quelle raison son pouse lui avait dpch un
exprs, mais qui savait que ce devait tre pour une affaire grave et
pressante.

Le courrier entra et lui remit un billet conu en ces termes: Un
petit-fils du calife Hichm est arriv en Espagne. Il a tabli sa
rsidence  Torrox, dans le chteau de l'infme Obaidallh ibn-Othmn.
Les clients omaiyades se sont dclars pour lui. Votre lieutenant 
Elvira, qui s'tait mis en marche pour le repousser avec les troupes
qu'il avait  sa disposition, a t dfait; ses soldats ont t
btonns, mais personne n'a t tu. Faites sans retard ce que vous
jugerez convenable.

Ds que Yousof eut lu ce billet, il ordonna qu'on ft venir omail. En
allant  sa tente, celui-ci avait bien vu arriver le courrier, mais,
insouciant comme de coutume, il n'y avait pas fait grande attention, et
ce ne fut que quand l'mir le fit appeler  une heure si indue, qu'il se
douta que ce messager tait venu pour quelque motif important.

--Qu'est-il arriv, mir, dit-il en entrant dans la tente de Yousof, que
vous me faites appeler  l'heure de la sieste? rien de fcheux,
j'espre?

--Si! lui rpondit Yousof; par Dieu! c'est un vnement extrmement
grave, et je crains que Dieu ne veuille nous punir de ce que nous avons
tu ces hommes.

--Folie ce que vous dites l, rpliqua omail d'un air de mpris;
croyez-moi, ces hommes taient trop vils pour que Dieu s'occupt d'eux.
Mais voyons, qu'est-il arriv?

--Je viens de recevoir un billet d'Omm-Othmn, que Khlid va vous lire.

Khlid, client et secrtaire de l'mir, lut alors le billet. Moins
tonn que Yousof ne l'avait t, car il avait pu prvoir ce qui
arrivait, omail ne perdit pas son sang-froid en entendant qu'Abdrame
tait arriv en Espagne. L'affaire est grave en effet, dit-il; mais
voici mon opinion. Marchons contre ce prtendant  l'instant mme, avec
les soldats que nous avons. Livrons-lui bataille; peut-tre le
tuerons-nous; en tout cas ses forces sont encore si peu nombreuses que
nous les disperserons aisment, et quand il aura essuy une droute, il
perdra probablement l'envie de recommencer.--Votre avis me plat,
rpliqua Yousof; mettons-nous en route sans retard!

Bientt toute l'arme sut qu'un petit-fils de Hichm tait arriv en
Espagne et qu'on allait le combattre. Cette nouvelle causa parmi les
soldats une motion extraordinaire. Dj indigns de l'infme complot
ourdi par leurs chefs contre Ibn-Chihb, et dont un si grand nombre de
leurs contribules avaient t les victimes; indigns aussi de
l'excution des Coraichites, ordonne en dpit du conseil contraire des
chefs caisites, ils n'taient d'ailleurs nullement disposs  faire une
campagne pour laquelle ils n'avaient pas t pays. On veut nous forcer
 faire deux campagnes au lieu d'une, crirent-ils; nous ne le ferons
pas! A la tombe de la nuit, une dsertion presque gnrale commena;
les contribules s'appelaient les uns les autres, et, runis en bandes,
ils quittrent le camp pour rentrer dans leurs foyers. A peine
restait-il dix Ymnites dans le camp; c'taient les porte-tendard, qui
ne pouvaient abandonner leur poste sans forfaire  l'honneur; mais ils
ne blmrent nullement les dserteurs et ne firent rien pour les
retenir. Quelques Caisites plus particulirement attachs  omail, et
quelques guerriers d'autres tribus maddites restrent aussi; mais on ne
pouvait pas trop compter sur eux non plus, car, fatigus par une longue
marche, eux aussi brlaient du dsir de retourner dans leurs demeures,
et ils prirent Yousof et omail de les reconduire  Cordoue, en leur
disant qu'entreprendre une campagne d'hiver dans la Sierra de Regio avec
des forces si peu considrables serait se jeter, par crainte du pril,
dans un pril beaucoup plus grand; que la rvolte se bornerait sans
doute  quelques districts de la cte, et que pour attaquer Abdrame, il
fallait attendre le retour de la belle saison. Mais une fois que omail
avait arrt un plan, il y mettait de l'obstination, et bien qu'il y et
du vrai dans ce qu'on lui disait, il persista dans son dessein. On
marcha donc vers la Sierra de Regio; mais bientt, le mauvais vouloir
des soldats aidant, Yousof fut  mme de se convaincre que le plan de
omail ne pouvait s'excuter. L'hiver avait commenc; les pluies et les
torrents sortis de leurs bords avaient rendu les chemins impraticables.
Malgr l'opposition de omail, Yousof ordonna donc de retourner 
Cordoue, et ce qui contribua  lui faire prendre cette rsolution, ce
fut qu'on lui rapporta qu'Abdrame n'tait pas venu en Espagne pour
prtendre  l'mirat, mais seulement pour y trouver un asile et des
moyens de subsistance. Si, ajoutait-on, vous lui offrez une de vos
filles en mariage et de l'argent, vous verrez qu'il ne prtendra  rien
de-plus.

En consquence, Yousof, de retour  Cordoue, rsolut d'entamer une
ngociation, et envoya  Torrox trois de ses amis. C'taient Obaid, le
chef le plus puissant des Caisites aprs omail et l'ami de ce dernier,
Khlid, le secrtaire de Yousof, et Is, client omaiyade et payeur de
l'arme. Ils devaient offrir au prince de riches vtements, deux
chevaux, deux mulets, deux esclaves et mille pices d'or.

Ils partirent avec ces prsents; mais quand ils furent arrivs  Orch,
sur la frontire de la province de Regio, Is, qui, bien que client de
la famille d'Omaiya, tait sincrement attach  Yousof, dit  ses
compagnons: Je m'tonne fort que des hommes tels que Yousof, et omail,
et vous deux, vous puissiez agir avec tant de lgret. Etes-vous donc
assez simples pour croire que si nous arrivons avec ces prsents auprs
d'Abdrame et qu'il refuse d'accepter les propositions de Yousof, il
nous laissera rapporter ces prsents  Cordoue? Cette observation parut
tellement juste et sense aux deux autres, qu'ils rsolurent de laisser
Is avec les prsents  Orch, jusqu' ce qu'Abdrame et accept les
conditions du trait.

Arrivs  Torrox, ils trouvrent le village et le chteau encombrs de
soldats; car des clients de la famille d'Omaiya et des Ymnites de la
division de Damas, de celle du Jourdain et de celle de Kinnesrn y
taient accourus en foule. Ayant demand et obtenu une audience, ils
furent reus par le prince entour de sa petite cour, dans laquelle
Obaidallh tenait le premier rang, et exposrent le but de leur mission.
Ils disaient que Yousof, plein de reconnaissance pour les bienfaits que
son illustre trisaeul, Ocba ibn-Nfi, avait reus des Omaiyades, ne
demandait pas mieux que de vivre en bonne intelligence avec Abdrame, 
condition pourtant que celui-ci ne prtendrait pas  l'mirat, mais
seulement aux terres que le calife Hichm avait possdes en Espagne;
qu'il lui offrait donc sa fille avec une dot considrable; qu'il lui
envoyait aussi des prsents qui taient encore  Orch, mais qui ne
tarderaient pas  arriver, et que, si Abdrame voulait se rendre 
Cordoue, il pouvait tre certain d'y trouver l'accueil le plus
bienveillant.

Ces propositions plurent assez aux clients. Leur premire ardeur s'tait
un peu refroidie depuis qu'ils avaient t  mme de s'apercevoir que
les Ymnites, tout disposs qu'ils taient  combattre leurs rivaux,
taient d'une tideur dsesprante  l'gard du prtendant, et, tout
bien considr, ils inclinaient  un accommodement avec Yousof. Ils
rpondirent donc aux messagers: Ce que vous proposez est excellent.
Yousof a parfaitement raison en croyant que ce n'est pas pour prtendre
 l'mirat que notre patron est venu en Espagne, mais seulement pour
revendiquer les terres qui lui appartiennent par droit d'hritage.
Quant au prince, il ne partageait point sans doute cette manire de
voir, et son ambition ne se contentait nullement de la position de riche
propritaire qu'on voulait lui assigner; mais ne sentant pas encore le
terrain bien sr sous ses pieds et dpendant entirement de ses amis, il
se montrait envers eux modeste et mme humble; n'osant blmer ce qu'ils
approuvaient, il gardait prudemment le silence. Un observateur
superficiel et dit que son esprit n'tait pas encore sorti tout  fait
de l'tat de chrysalide, ou du moins que le vieil Obaidallh le tenait
en tutelle.

Voici maintenant, reprit Khlid, la lettre que Yousof vous envoie; vous
verrez qu'elle confirme tout ce que nous venons de vous dire. Le prince
accepta la lettre, et l'ayant donne  Obaidallh, il le pria de la lire
 haute voix. Cette lettre, compose par Khlid en sa qualit de
secrtaire de Yousof, tait crite avec une puret de langage
trs-remarquable, et les fleurs de la rhtorique arabe y avaient t
rpandues  pleines mains. Quand Obaidallh en eut achev la lecture, le
prince, toujours prudent, abandonna  son ami le soin de prendre une
dcision. Veuillez-vous charger de rpondre  cette lettre, lui
dit-il, car vous connaissez ma manire de voir.

Il ne pouvait y avoir nul doute sur le sens dans lequel cette rponse
serait conue: au nom de son patron, Obaidallh accepterait purement et
simplement les propositions de Yousof, et le prince s'tait dj rsign
au douloureux sacrifice de ses rves d'ambition, lorsqu'une inconvenante
plaisanterie de Khlid vint brouiller l'affaire et rendre l'espoir au
prince.

Khlid n'tait pas Arabe; il appartenait  la race vaincue, il tait
Espagnol. Son pre et sa mre taient esclaves et chrtiens; mais 
l'instar d'une foule de ses compatriotes, son pre avait abjur le
christianisme; en devenant musulman, il avait reu le nom de Zaid, et
pour le rcompenser de sa conversion, son matre, Yousof, l'avait
affranchi. Elev dans le palais de son patron, le jeune Khlid, que la
nature avait dou d'une intelligence remarquable et d'une grande
aptitude pour le travail de l'esprit, avait tudi avec ardeur la
littrature arabe, et  la fin il la connaissait si bien et crivait
l'arabe avec une telle lgance, que Yousof l'avait nomm son
secrtaire. C'tait un grand honneur, car les mirs se piquaient d'avoir
pour secrtaires les hommes les plus instruits et les mieux verss dans
la connaissance de la langue et des anciens pomes. Grce  sa position,
Khlid avait bientt acquis une grande influence sur le faible Yousof
qui, ne se fiant jamais  ses propres lumires, demandait toujours 
tre guid par la volont d'autrui; et quand omail n'tait pas l,
c'tait Khlid qui lui dictait ses rsolutions. Envi par les Arabes 
cause de son influence et de ses talents, mpris par eux  cause de son
origine, Khlid rendait  ces rudes guerriers mpris pour mpris; et
quand il vit avec quelle gaucherie le vieil Obaidallh, qui savait mieux
manier l'pe que le _calam_, faisait ses prparatifs pour rpondre  sa
lettre lgante, il s'indigna, dans sa vanit de lettr, que le prince
et confi une si noble tche  un esprit si inculte et si peu
familiaris avec les finesses du langage. Un sourire moqueur vint errer
autour de ses lvres, et il dit d'un ton ddaigneux: Les aisselles te
sueront, Abou-Othmn, avant que tu aies rpondu  une lettre comme
celle-l!

En se voyant raill d'une faon si grossire par un homme de nant, par
un vil Espagnol, Obaidallh, dont l'humeur tait naturellement violente,
entra dans une fureur pouvantable. Infme! cria-t-il, les aisselles ne
me sueront pas du tout, je ne rpondrai point  la lettre. En disant
ces paroles avec un accent de fiert brutale, il jeta  Khlid sa lettre
au visage, et lui assena sur la tte un vigoureux coup de poing. Qu'on
s'empare de ce misrable et qu'on l'enchane! poursuivit-il en
s'adressant  ses soldats, qui se htrent d'excuter cet ordre; puis,
s'adressant au prince: Voil le commencement de la victoire, lui
dit-il. Toute la sagesse de Yousof rside dans cet homme-l, et sans lui
il ne peut rien.

L'autre messager, Obaid, le chef caisite, attendit jusqu' ce que la
colre d'Obaidallh se ft un peu calme; puis il lui dit:
Veuillez-vous souvenir, Abou-Othmn que Khlid est un messager, et que
comme tel il est inviolable.--Non, seigneur, lui rpondit Obaidallh; le
messager, c'est vous; aussi vous laisserons-nous partir en paix. Quant 
l'autre, il a t l'agresseur et mrite d'tre puni; c'est le fils d'une
femme vile et impure, c'est un _ildje_.[344]

Par suite de la vanit de Khlid et du temprament irascible
d'Obaidallh, la ngociation se trouva donc rompue, et Abdrame, qui
voyait le hasard favoriser des penses qu'il n'avait pas os avouer,
tait loin de s'en plaindre.

Quand Obaid, dans lequel Obaidallh respectait le chef d'une noble et
puissante famille arabe, fut parti, et que Khlid eut t jet dans un
cachot, les clients se rappelrent que les messagers avaient parl de
prsents qui se trouvaient  Orch, et ils rsolurent de se les
approprier; c'tait autant de pris sur Yousof, contre lequel la guerre
tait dsormais dclare. Une trentaine de cavaliers allrent donc 
bride abattue vers Orch; mais Is, averti  temps, tait parti en toute
hte, emportant avec lui toutes les richesses que les messagers devaient
offrir au prince omaiyade, et les cavaliers durent retourner  Torrox
sans avoir pu remplir le but de leur mission. Dans la suite Abdrame ne
pardonna jamais entirement  son client la conduite qu'il avait tenue
dans cette circonstance, bien que ce client tcht de lui faire sentir
qu'en serviteur fidle de Yousof, alors son matre, il n'avait pas pu
agir autrement qu'il ne l'avait fait.

Quand Obaid, de retour  Cordoue, eut inform Yousof et omail de ce qui
s'tait pass  Torrox, omail s'cria: Je m'attendais  voir chouer
cette ngociation; je vous l'avais bien dit, mir, vous auriez d
attaquer ce prtendant pendant l'hiver. Ce plan, bon en lui-mme, mais
malheureusement impraticable, tait devenu pour omail une sorte d'ide
fixe.




XV[345].


Pour commencer les hostilits, les deux partis durent attendre la fin de
l'hiver qui, cette anne-l, fut plus rigoureux qu'il ne l'est
d'ordinaire en Andalousie. Abdrame, ou plutt Obaidallh, car c'tait
lui qui dirigeait tout, profita de ce temps d'inaction force pour
crire aux chefs arabes et berbers, et les inviter  se dclarer contre
Yousof. Les Ymnites rpondirent tous qu'au premier signal que
donnerait le prince, ils prendraient les armes pour soutenir sa cause.
Les Berbers taient diviss; les uns se dclarrent pour Yousof, les
autres, pour le prtendant. Quant aux chefs caisites, six seulement
promirent leur appui  Abdrame. Trois d'entre eux avaient des rancunes
personnelles contre omail; c'taient Djbir, fils de cet Ibn-Chihb que
omail avait envoy dans le pays des Basques afin qu'il y trouvt la
mort; Hoain, le compagnon d'Ibn-Chihb, dont il avait failli partager
la destine, et Abou-Becr ibn-Hill l'Abdite, qui tait irrit contre
omail parce que celui-ci avait un jour frapp son pre. Les trois
autres appartenaient  la tribu de Thakf qui, depuis le temps de
l'illustre Thakfite Haddjdj, tait aveuglment dvoue  la cause des
Omaiyades.

Les deux nations rivales, chacune renforce par des Berbers, allaient
donc recommencer, mais en plus grand nombre et sur une plus grande
chelle, le combat de Secunda, livr dix annes auparavant. Les forces
des deux partis taient moins ingales qu'elles ne le paraissaient au
premier abord. Le parti omaiyade tait suprieur en nombre; mais le
prtendant ne pouvait pas trop compter sur le dvoment des Ymnites,
qui au fond ne s'intressaient pas  sa cause, et qui ne voyaient dans
la guerre qu'un moyen de se venger des Maddites. Le parti de Yousof
prsentait au contraire une masse aussi homogne que cela tait possible
parmi des tribus arabes, toujours jalouses les unes des autres. Tous
dans ce parti voulaient une seule et mme chose: le maintien pur et
simple de ce qui existait. Yousof, bon et faible vieillard qui
n'entravait en rien leur amour de l'indpendance et de l'anarchie, tait
prcisment l'mir qui convenait aux Maddites, et quand sa sagacit se
trouvait en dfaut, ce qui arrivait assez souvent, omail qui, bien
qu'il et des ennemis mme parmi les Caisites, jouissait cependant de
l'estime de la majorit de ses contribules, tait toujours l pour le
conseiller et le diriger.

Au commencement du printemps, quand on eut appris  Torrox que Yousof
faisait ses prparatifs pour marcher contre son comptiteur, on rsolut
de se porter vers l'ouest, afin de tirer  soi, pendant cette marche,
les Ymnites dont on traverserait le pays, et de prendre Yousof  son
avantage. Il fallait passer d'abord par la province de Regio, habite
par la division du Jourdain, et dont Archidona tait alors la capitale.
Le gouverneur de ce district tait un Caisite, nomm Djidr. Obaidallh
lui fit demander s'il laisserait passer le prince et son arme, et
Djidr, soit qu'il et quelque motif de haine contre omail, soit qu'il
sentt la ncessit de cder au voeu de la population entirement
ymnite[346] du district qu'il gouvernait, lui fit rpondre: Conduisez
le prince  la _Moall_ d'Archidona, le jour de la rupture du jene, et
vous verrez ce que je ferai. Dans l'aprs-midi du jour indiqu, qui,
dans cette anne 756, tombait le 8 mars, les clients arrivrent donc
avec le prince dans la _Moall_; c'est ainsi qu'on appelait une grande
plaine hors de la ville, o devait tre prononc un sermon, auquel tous
les musulmans d'Archidona taient tenus d'assister. Quand le
prdicateur ou _khatb_ voulut commencer par la formule ordinaire, qui
consistait  appeler les bndictions du ciel sur le gouverneur Yousof,
Djidr se leva et lui dit: Ne prononcez plus le nom de Yousof, et
substituez-y celui d'Abdrame, fils de Mowia, fils de Hichm, car il
est notre mir, fils de notre mir. Puis, s'adressant  la foule:
Peuple de Regio, continua-t-il, que pensez-vous de ce que je viens de
dire?--Nous pensons comme vous, s'cria-t-on de toutes parts. Le
prdicateur supplia donc l'Eternel d'accorder sa protection  l'mir
Abdrame, et la crmonie religieuse acheve, la population d'Archidona
prta serment de fidlit et d'obissance au nouveau souverain.

Cependant, malgr cet empressement  le reconnatre, le nombre des chefs
de la province qui se runirent au prtendant avec leurs troupes, ne fut
pas trs-considrable. Il en fut ddommag par l'arrive de quatre cents
cavaliers de la peuplade berbre[347] des Beni-al-Khal, clients du
calife Yzd II, qui habitaient dans le district de Ronda (appel alors
T-Corona)[348] et qui, en apprenant ce qui s'tait pass  Archidona,
taient partis en toute hte pour se joindre  l'arme.

Passant de la province de Regio dans celle de Sidona, habite par la
division de la Palestine, le prince traversa, non sans peine et par des
sentiers escarps qui serpentent dans les flancs de rochers  pic, la
sauvage et pittoresque Serrania de Ronda. Arriv  l'endroit o habitait
la tribu maddite de Kinena, et qui porte encore aujourd'hui le nom de
Ximena[349], lgre altration de Kinna, il n'y trouva que des femmes
et des enfants, les hommes tant dj partis pour aller se runir 
l'arme de Yousof. Jugeant qu'il ne fallait pas commencer par des
excutions, il ne les molesta d'aucune manire.

Renforc par les Ymnites de la province de Sidona, qui se joignirent 
lui en grand nombre, le prtendant marcha vers la province de Sville,
habite par la division d'Emse. Les deux chefs ymnites les plus
puissants de cette province, Abou-abbh, de la tribu de Yahcib, et
Hayt ibn-Molmis, de la tribu de Hadhramaut, vinrent  sa rencontre,
et vers le milieu de mars, il fit son entre  Sville, o on lui prta
serment. Bientt aprs, quand il eut appris que Yousof s'tait mis en
marche, en suivant la rive droite du Guadalquivir, pour venir l'attaquer
dans Sville, il quitta cette ville avec son arme, et marcha sur
Cordoue en suivant la rive oppose du fleuve, dans l'espoir de
surprendre la capitale, qu'il trouverait presque dgarnie et o les
clients omaiyades et les Ymnites qui y habitaient, lui prteraient
main-forte.

Quand on fut arriv dans le district de Tocina,  la villa de
Colombera[350] selon les uns,  celle qui s'appelait Villanova des
Bahrites (aujourd'hui Brenes) selon les autres[351], on fit la remarque
que les trois divisions militaires avaient chacune son tendard et que
le prince n'en avait point. Bon Dieu! se dirent alors les chefs, la
discorde clatera parmi nous. Le chef svillan Abou-abbh se hta
d'attacher un turban  une lance, et de prsenter au prince ce drapeau,
qui devint le palladium des Omaiyades.

Pendant qu'Abdrame continuait sa marche vers Cordoue, Yousof, qui avait
fait une courte halte  Almodovar, poursuivait la sienne vers Sville,
et bientt les deux armes se trouvrent l'une vis--vis de l'autre,
spares par le Guadalquivir, dont les eaux avaient trop grossi dans
cette saison (on tait dans le mois de mai) pour qu'on pt le passer 
gu. Des deux cts on s'observait. Yousof, qui avait hte d'attaquer
son comptiteur avant que celui-ci et reu de nouveaux renforts,
attendait avec impatience le moment o la rivire dcrotrait. De son
ct, le prtendant voulait marcher sur Cordoue sans que l'ennemi s'en
apert. A l'entre de la nuit, il fit allumer les feux de bivouac, afin
de faire croire  Yousof qu'il avait dress ses tentes; puis, profitant
de l'obscurit, il se mit en marche dans le plus profond silence.
Malheureusement pour lui, il avait quarante-cinq milles arabes  faire,
et  peine en eut-il fait un, que Yousof fut averti de son dpart
clandestin. Sans perdre un instant, l'mir rebroussa chemin pour aller
protger sa capitale menace. Ce fut alors une vritable course au
clocher; mais Abdrame, voyant que dans cette course Yousof allait
gagner le prix, tcha de le tromper de nouveau en s'arrtant. Yousof,
qui observait de l'autre ct de la rivire tous les mouvements de
l'ennemi, en fit de mme; puis, quand Abdrame se remit en marche, il en
fit autant, jusqu' ce qu'il s'arrtt dfinitivement  Mora, tout
prs de Cordoue, vis--vis de son comptiteur, dont le plan avait
compltement chou, au grand mcontentement de ses soldats qui,
n'ayant pour toute nourriture que des _garbanzos_[352], avaient espr
se ddommager dans la capitale de leurs privations.

Le jeudi 13 mai, jour de la fte d'Arafa, le Guadalquivir commena 
dcrotre, et Abdrame, ayant convoqu les chefs de son arme, laquelle
venait d'tre renforce par l'arrive de plusieurs Cordouans, leur parla
en ces termes: Il est temps de prendre une dernire et ferme
rsolution. Vous connaissez les propositions de Yousof. Si vous jugez
que je dois les accepter, je suis encore prt  le faire; mais si vous
voulez la guerre, je la veux aussi. Dites-moi donc franchement votre
opinion; quelle qu'elle soit, elle sera la mienne. Tous les chefs
ymnites ayant opin pour la guerre, leur exemple entrana les clients
omaiyades qui, dans leur pense intime, ne repoussaient pas encore tout
 fait l'ide d'un accommodement. La guerre ayant donc t rsolue, le
prince reprit la parole: Eh bien, mes amis, dit-il, passons le fleuve
aujourd'hui mme, et faisons en sorte que demain nous puissions livrer
bataille; car demain est un jour heureux pour ma famille: c'est un
vendredi et un jour de fte, et ce fut prcisment un vendredi et un
jour de fte que mon trisaeul donna le califat  ma famille en
remportant la victoire, dans la prairie de Rhit, sur un autre Fihrite
qui, de mme que celui que nous allons combattre, avait un Caisite pour
vizir. Alors, de mme qu' prsent, les Caisites taient d'un ct, et
les Ymnites de l'autre. Esprons, mes amis, que demain sera, pour les
Ymnites et les Omaiyades, une journe aussi glorieuse que celle de la
prairie de Rhit! Puis le prince donna ses ordres et nomma les chefs
qui commanderaient les diffrents corps de son arme. En mme temps il
entama une feinte et insidieuse ngociation avec Yousof. Voulant passer
la rivire sans avoir besoin de combattre et procurer des vivres  ses
soldats affams, il lui fit dire qu'il tait prt  accepter les
propositions qui lui avaient t faites  Torrox, et qui n'avaient t
rejetes que par suite d'une impertinence de Khlid; qu'en consquence,
il esprait que Yousof ne s'opposerait pas  ce qu'il passt avec son
arme sur l'autre rive, o, plus rapprochs l'un de autre, ils
pourraient poursuivre plus facilement les ngociations, et que, la bonne
intelligence tant sur le point de s'tablir, il priait Yousof de
vouloir bien envoyer de la viande  ses troupes.

Croyant  la bonne foi de son rival et esprant que les affaires
pourraient s'arranger sans que le sang coult, Yousof tomba dans le
pige. Non-seulement il ne s'opposa point au passage d'Abdrame, mais il
lui envoya aussi des boeufs et des moutons. Un bizarre destin semblait
vouloir que le vieux Yousof secondt toujours  son insu les projets de
son jeune comptiteur. Une fois dj, l'argent qu'il avait donn aux
clients omaiyades afin qu'ils s'armassent pour sa cause, avait servi 
conduire Abdrame en Espagne; cette fois le btail qu'il lui envoya
servit  restaurer les forces de ses ennemis qui mouraient de faim.

Le lendemain seulement, vendredi 14 mai, jour de la fte des sacrifices,
Yousof s'aperut qu'il s'tait laiss duper. Il vit alors que l'arme
d'Abdrame, renforce par les Ymnites d'Elvira et de Jan, qui taient
arrivs avec le jour, se rangeait en ordre de bataille. Forc d'accepter
la bataille, il disposa ses troupes au combat, bien qu'il n'et pas
encore reu les renforts que son fils Abou-Zaid devait lui amener de
Saragosse, et qu'il y et une assez vive inquitude parmi les Caisites,
qui avaient remarqu, de mme qu'Abdrame, la ressemblance frappante
qu'il y aurait entre cette journe et celle de la Prairie.

Le combat s'engagea. Le prtendant, entour de ses clients parmi
lesquels Obaidallh portait sa bannire, tait mont sur un magnifique
andalous, qu'il faisait bondir comme un chevreuil. Il s'en fallait que
tous les cavaliers, voire les chefs, eussent des chevaux; mme longtemps
plus tard, les chevaux taient encore si rares en Andalousie, que la
cavalerie lgre tait d'ordinaire monte sur des mulets[353]. Aussi le
cheval fougueux d'Abdrame inspira-t-il des soupons et des craintes aux
Ymnites, qui se dirent: Il est bien jeune, celui-l, et nous ignorons
s'il est brave. Qui nous garantit que, gagn par la peur, il ne se
sauvera pas au moyen de cet andalous, et qu'entranant ses clients dans
sa fuite, il ne jettera pas le dsordre dans nos rangs? Ces murmures,
de plus en plus distincts, parvinrent jusqu'aux oreilles du prince, qui
appela aussitt Abou-abbh, l'un de ceux qui montraient le plus
d'inquitude. Le chef svillan arriva, mont sur son vieux mulet, et le
prince lui dit: Mon cheval est trop fougueux et m'empche par ses bonds
de bien viser. Je voudrais avoir un mulet, et dans toute l'arme je n'en
vois aucun qui me convienne autant que le vtre; il est docile, et, 
force d'avoir grisonn, il est presque devenu blanc, de brun qu'il
tait. Il me va donc  merveille, car je veux que mes amis puissent me
reconnatre  ma monture; si les affaires tournent mal, ce qu' Dieu ne
plaise, on n'aura qu' suivre mon mulet blanc: il montrera  chacun le
chemin de l'honneur. Prenez donc mon cheval et donnez-moi votre
mulet.--Mais ne vaudrait-il pas mieux que l'mir restt  cheval?
balbutia Abou-abbh en rougissant de honte.--Du tout, rpliqua le
prince en sautant lestement  terre, aprs quoi il enfourcha le mulet.
Les Ymnites ne le virent pas plutt mont sur ce vieux et paisible
animal, que leurs craintes se dissiprent.

L'issue du combat ne fut pas longtemps douteuse. La cavalerie du
prtendant culbuta l'aile droite et le centre de l'arme ennemie, et
Yousof et omail, aprs avoir t tmoins l'un et l'autre de la mort
d'un fils, cherchrent leur salut dans la fuite. L'aile gauche seule,
compose de Caisites et commande par Obaid, tint ferme jusqu' ce que
le soleil ft dj haut, et ne cda que quand presque tous les Caisites
de distinction et Obaid lui-mme eurent t tus.

Les Ymnites victorieux n'eurent rien de plus press que d'aller au
pillage. Les uns se rendirent au camp abandonn de l'ennemi, o ils
trouvrent les mets que Yousof avait fait prparer pour ses soldats, et
en outre, un butin considrable. D'autres allrent saccager le palais de
Yousof  Cordoue, et deux hommes de cette bande, qui appartenaient  la
tribu ymnite de Tai, franchirent le pont afin d'aller piller le palais
de omail  Secunda. Entre autres richesses, ils y trouvrent un coffre
qui contenait dix mille pices d'or. omail vit et reconnut, du haut
d'une montagne situe sur la roule de Jan, les deux individus qui
emportaient son coffre, et comme, quoique battu et priv d'un fils
bien-aim, il avait conserv tout son orgueil, il exhala aussitt sa
colre et son dsir de vengeance dans un pome dont ces deux vers sont
venus jusqu' nous:

     La tribu de Tai a pris mon argent en dpt; mais le jour viendra o
     ce dpt sera retir par moi.... Si vous voulez savoir ce que
     peuvent ma lance et mon pe, vous n'avez qu' interroger les
     Ymnites, et s'ils gardent un morne silence, les nombreux champs
     de bataille qui ont t tmoins de leurs dfaites, rpondront pour
     eux et proclameront ma gloire.

Arriv dans le palais de Yousof, Abdrame eut beaucoup de peine  en
chasser les pillards qu'il y trouva; il n'y russit qu'en leur donnant
des vtements dont ils se plaignaient de manquer. Le harem de Yousof
tait aussi menac du plus grand pril, car, dans leur haine contre le
vieil mir, les Ymnites n'avaient nullement l'intention de le
respecter. L'pouse de Yousof, Omm-Othmn, accompagne de ses deux
filles, vint donc implorer la protection du prince. Cousin, lui
dit-elle, soyez bon envers nous, car Dieu l'a t envers vous.--Je le
serai, rpondit-il, touch du sort de ces femmes, dans lesquelles il
voyait des membres d'une famille allie  la sienne, et il ordonna
aussitt qu'on allt chercher le _chib-a-alt_, le prieur de la
mosque. Quand celui qui remplissait alors cette dignit et qui tait un
client de Yousof, fut arriv, Abdrame lui enjoignit de conduire ces
femmes dans sa demeure, espce de sanctuaire o elles seraient  l'abri
de la brutalit de la soldatesque, et il leur rendit mme les objets
prcieux qu'il avait pu arracher aux pillards. Pour lui montrer sa
reconnaissance, l'une des deux filles de Yousof lui fit prsent d'une
jeune esclave, nomme Holal, qui, dans la suite, donna le jour  Hichm,
le second mir omaiyade de l'Espagne[354].

La noble et gnreuse conduite d'Abdrame mcontenta extrmement les
Ymnites. Il les empchait de piller, eux qui s'taient promis un riche
butin, il prenait sous sa protection des femmes qu'ils convoitaient:
c'taient autant d'empitements sur des droits qu'ils croyaient avoir
acquis. Il est partial pour sa famille, se dirent les mcontents, et
puisque c'est  nous qu'il doit sa victoire, il devrait bien nous
montrer un peu plus de reconnaissance. Mme les Ymnites les plus
modrs ne dsapprouvaient pas trop ces murmures; ils disaient bien que
le prince avait bien fait, mais on voyait  l'expression de leurs
physionomies qu'ils ne parlaient ainsi que pour l'acquit de leur
conscience et qu'au fond de l'me ils donnaient raison aux frondeurs.
Enfin, comme ils n'avaient prt leur secours  Abdrame que pour se
venger des Maddites et que ce but tait atteint, l'un d'entre eux
s'enhardit jusqu' dire: Nous en avons fini avec nos ennemis maddites.
Cet homme-l et ses clients appartiennent  la mme race. Tournons nos
armes contre eux maintenant, tuons-les, et dans un seul jour nous aurons
remport deux victoires au lieu d'une. Cette infme proposition fut
dbattue avec sang-froid, comme s'il se ft agi d'une chose fort
naturelle; les uns l'approuvaient, les autres ne l'approuvaient pas.
Parmi les derniers se trouvait toute la race de Codha  laquelle
appartenaient les Kelbites. On n'avait pas encore pris une dcision,
lorsque Thalaba, noble Djodhmite de la division de Sidona, alla rvler
au prince le complot qu'on tramait contre lui. Un motif personnel l'y
poussait. Malgr sa noble origine, il avait t vinc par ses
comptiteurs lorsque ses contribules s'taient donn des chefs, et ses
heureux rivaux ayant opin en faveur de la proposition, il croyait avoir
trouv un excellent moyen pour se venger d'eux. Ayant donc averti
Abdrame, il lui dit qu'il ne pouvait se fier qu'aux Codha, et que
celui qui, plus qu'aucun autre, avait appuy la proposition, tait
Abou-abbh. Le prince le remercia avec effusion en lui promettant de le
rcompenser dans la suite (ce  quoi il ne manqua pas), et prit ses
mesures sans perdre un instant. Il nomma le Kelbite Abdrame ibn-Noaim
prfet de la police de Cordoue et s'entoura de tous ses clients, qu'il
organisa en gardes du corps. Quand les Ymnites s'aperurent que le
projet qu'ils mditaient avait t trahi, ils jugrent prudent de
l'abandonner, et laissrent Abdrame se rendre  la grande mosque, o
il pronona, en qualit d'imm, la prire du vendredi, et o il harangua
le peuple en lui promettant de rgner en bon prince.

Matre de la capitale, Abdrame ne l'tait pas encore de l'Espagne.
Yousof et omail, quoiqu'ils eussent essay une grande droute, ne
dsespraient pas de rtablir leurs affaires. D'aprs le plan qu'ils
avaient arrt entre eux au moment o ils se quittrent aprs leur
fuite, Yousof alla chercher du secours  Tolde, tandis que omail se
rendit dans la division  laquelle il appartenait, celle de Jan, o il
appela tous les Maddites aux armes. Ensuite Yousof vint le rejoindre
avec les troupes de Saragosse, qu'il avait rencontres en route, et
celles de Tolde. Alors les deux chefs forcrent le gouverneur de la
province de Jan  se retirer dans la forteresse de Mentesa, et celui
d'Elvira  chercher un refuge dans les montagnes. En mme temps Yousof,
qui avait appris qu'Abdrame se prparait  marcher contre lui, ordonna
 son fils Abou-Zaid de gagner Cordoue par une route autre que celle que
suivait Abdrame, et de s'emparer de la capitale, ce qui ne lui serait
pas difficile attendu que la ville n'avait qu'une faible garnison. Si ce
plan russissait, Abdrame serait forc de rebrousser chemin afin
d'aller reprendre Cordoue, et Yousof gagnerait du temps pour grossir son
arme. Le plan russit en effet. Abdrame s'tait dj mis en marche,
lorsque Abou-Zaid attaqua la capitale  l'improviste, s'en rendit
matre, assigea Obaidallh qui, avec quelques guerriers, s'tait retir
dans la tour de la grande mosque, et le fora  se rendre. Mais peu de
temps aprs, quand il eut appris qu'Abdrame avait rebrouss chemin pour
venir l'attaquer, il quitta Cordoue, emmenant avec lui Obaidallh et
deux jeunes filles esclaves du prince, qu'il avait trouves dans le
palais. C'est ce que les chefs qui l'accompagnaient blmrent hautement.
Votre conduite est bien moins noble que celle d'Abdrame, lui
dirent-ils; car, ayant en son pouvoir vos propres soeurs et les femmes
de votre pre, il les a respectes et protges, au lieu que vous vous
appropriez des femmes qui lui appartiennent. Abou-Zaid sentit qu'ils
disaient vrai, et quand il fut arriv  un mille au nord de Cordoue, il
ordonna de dresser une tente pour les deux esclaves, qu'il y installa
aprs leur avoir rendu leurs effets. Puis il alla rejoindre son pre 
Elvira.

Quand Abdrame eut appris qu'Abou-Zaid avait dj quitt Cordoue, il
marcha rapidement contre Yousof; mais les affaires tournrent tout
autrement qu'on ne s'y attendait. Se sentant trop faibles pour rsister
 la longue au prince, Yousof et omail lui firent faire des
propositions, en dclarant qu'ils taient prts  le reconnatre comme
mir, pourvu qu'il leur garantt tout ce qu'ils possdaient et qu'il
accordt une amnistie gnrale. Abdrame accepta ces propositions, en
stipulant, de son ct que Yousof lui donnerait en otage deux de ses
fils, Abou-Zaid et Abou-'l-Aswad. Il s'engagea  les traiter
honorablement, sans leur imposer d'autre obligation que celle de ne pas
quitter le palais, et il promit de les rendre  leur pre ds que le
repos serait entirement rtabli. Durant ces ngociations, l'Espagnol
Khlid, prisonnier d'Abdrame, fut chang contre Obaidallh, prisonnier
de Yousof. Par un trange jeu de la fortune, le client omaiyade fut donc
chang contre celui que lui-mme avait fait arrter.

Reconnu par tout le monde pour l'mir de l'Espagne, Abdrame, avec
Yousof  sa droite et omail  sa gauche, reprit le chemin de Cordoue
(juillet 756). Pendant toute la route, omail se montra l'homme le plus
poli et le mieux lev qui ft, et plus tard Abdrame avait coutume de
dire: Certes, Dieu donne le gouvernement d'aprs sa volont, non
d'aprs le mrite des hommes! Depuis Elvira jusqu' Cordoue, omail
tait toujours  mes cts, et pourtant son genou ne toucha jamais le
mien; jamais la tte de son mulet ne fut en avant de celle du mien;
jamais il ne me fit une question qui et pu paratre indiscrte, et
jamais il ne commena une conversation avant que je lui eusse adress la
parole[355]. Le prince, ajoutent les chroniqueurs, n'eut aucun motif
pour faire un semblable loge de Yousof.

Tout alla bien pendant quelque temps. Les menes des ennemis de Yousof,
qui voulaient lui intenter des procs sous le prtexte qu'il s'tait
appropri des terres auxquelles il n'avait point de droit, demeurrent
sans succs; lui et omail jouissaient d'une grande faveur  la cour et
souvent mme Abdrame les consultait dans les conjonctures graves et
difficiles. omail tait entirement rsign au sort qui lui avait t
fait; Yousof, incapable de prendre  lui seul une grande rsolution, se
serait peut-tre accommod aussi  son rle secondaire; mais il tait
entour de mcontents, de nobles coraichites, fihrites et hchimites,
qui, sous son rgne, avaient occup les dignits les plus hautes et les
plus lucratives, et qui, ne pouvant s'habituer  la condition obscure 
laquelle ils se voyaient rduits, s'vertuaient  exciter l'ancien mir
contre le nouveau, en donnant une fausse interprtation aux moindres
paroles du prince. Ils ne russirent que trop bien dans leur projet.
Rsolu  tenter encore une fois le sort des armes, Yousof sollicita en
vain l'appui de omail et des Caisites; mais il russit mieux auprs des
Balads (c'est ainsi qu'on appelait les Arabes venus en Espagne avant
les Syriens), principalement auprs de ceux de Lacant[356], de Mrida
et de Tolde, et un jour, dans l'anne 758, Abdrame reut la nouvelle
que Yousof avait pris la fuite dans la direction de Mrida. Il lana
aussitt des escadrons  sa poursuite, mais ce fut en vain. Alors il se
fit amener omail et lui reprocha durement d'avoir favoris l'vasion de
Yousof. Je suis innocent, rpondit le Caisite; la preuve en est que je
n'ai pas accompagn Yousof, comme je l'aurais fait si j'eusse t son
complice.--Impossible que Yousof ait quitt Cordoue sans vous avoir
consult, rpliqua le prince, et votre devoir tait de nous avertir.
Puis il le fit jeter en prison, de mme que les deux fils de Yousof qui
se trouvaient dans le palais en qualit d'otages.

Yousof, aprs avoir runi  Mrida ses partisans arabes et berbers, prit
avec eux le chemin de Lacant, dont les habitants se joignirent aussi 
lui, et de l il marcha sur Sville. Presque tous les Balads de cette
province et mme un assez grand nombre de Syriens tant accourus sous sa
bannire, il put commencer,  la tte de vingt mille hommes, le sige de
Sville, o commandait un parent d'Abdrame, nomm Abdalmlic, qui,
l'anne prcdente, tait arriv avec ses deux fils en Espagne. Mais
ensuite, croyant que ce gouverneur, qui n'avait sous ses ordres qu'une
garnison peu considrable, compose d'Arabes syriens, n'oserait rien
entreprendre contre lui, il rsolut de frapper sans retard un coup en
marchant directement sur la capitale, avant que les Arabes syriens du
midi eussent eu le temps d'y arriver. Ce plan choua, car pendant que
Yousof tait encore en marche, les Syriens arrivrent  Cordoue, et
Abdrame marcha avec eux  la rencontre de l'ennemi. De son ct,
Abdalmlic, le gouverneur de Sville, reut bientt du renfort par
l'arrive de son fils Abdallh, qui, croyant son pre assig dans
Sville, tait venu  son secours avec les troupes de Moron, district
dont il tait gouverneur, et alors le pre et le fils rsolurent d'aller
attaquer Yousof pendant sa marche. Averti des mouvements de l'ennemi et
craignant d'tre pris entre deux feux, Yousof se hta de rebrousser
chemin pour aller craser d'abord les troupes de Sville et de Moron. A
son approche Abdalmlic, qui voulait donner  Abdrame le temps
d'arriver, se retira lentement; mais Yousof le fora  faire halte et 
accepter le combat. Comme  l'ordinaire, la bataille commena par un
combat singulier. Un Berber, client d'une famille fihrite, sortit des
rangs de Yousof et cria: Y a-t-il quelqu'un qui veuille se mesurer avec
moi? Comme cet homme tait d'une stature colossale et d'une force
prodigieuse, personne parmi les soldats d'Abdalmlic n'osa accepter son
dfi. Voil un dbut qui n'est que trop propre  dcourager nos
soldats, dit alors Abdalmlic, et, s'adressant  son fils Abdallh:
Va, mon fils, lui dit-il, va te mesurer avec cet homme, et que Dieu te
soit en aide. Abdallh allait dj sortir des rangs pour obir 
l'ordre de son pre, lorsqu'un Abyssin, client de sa famille, vint  lui
et lui demanda ce qu'il voulait faire. Je vais combattre ce Berber,
lui rpondit Abdallh. Laissez-moi ce soin, seigneur, dit alors
l'Abyssin, et au mme instant il alla  la rencontre du champion.

Les deux armes attendaient avec anxit quelle serait l'issue de ce
combat. Les deux adversaires taient gaux en stature, en force, en
bravoure; aussi la lutte se continua-t-elle quelque temps sans que ni
l'un ni l'autre et l'avantage, mais le terrain tant dtremp par la
pluie, le Berber glissa et tomba  terre. Pendant que l'Abyssin se
jetait sur lui et lui coupait les deux jambes, l'arme d'Abdalmlic,
enhardie par le succs de son champion, poussa le cri de _Dieu est
grand!_ et fondit sur l'arme de Yousof avec tant d'imptuosit qu'elle
la mit en droute. Une seule attaque avait donc dcid du sort de la
journe; mais Abdalmlic n'avait pas assez de troupes pour pouvoir tirer
de sa victoire autant de fruit qu'il l'et voulu.

Pendant que ses soldats fuyaient dans toutes les directions, Yousof,
accompagn seulement d'un esclave et du Persan Sbic, client des Tmm,
traversa le Campo de Calatrava et gagna la grande route qui conduisait
 Tolde. Allant  bride abattue, il passa par un hameau situ  dix
milles de Tolde, o il fut reconnu, et o un descendant des Mdinois,
nomm Abdallh ibn-Amr, dit  ses amis: Montons  cheval et tuons cet
homme; sa mort seule peut donner le repos  son me et au monde, car
tant qu'il vivra, il sera un tison de discorde! Ses compagnons
approuvrent sa proposition, montrent  cheval, et comme ils avaient
des chevaux frais, tandis que ceux des fugitifs taient accabls de
fatigue, ils atteignirent ceux qu'ils poursuivaient  quatre milles de
Tolde et turent Yousof et Sbic. L'esclave seul chappa  leurs pes
et apporta  Tolde la triste nouvelle de la mort de l'ancien mir de
l'Espagne.

Quand Abdallh ibn-Amr fut venu offrir  Abdrame la tte de son
comptiteur infortun, ce prince, qui voulait en finir avec ses ennemis,
fit aussi dcapiter Abou-Zaid, l'un des deux fils de Yousof, et condamna
l'autre, Abou-'l-Aswad, dont il n'pargna la vie qu'en considration de
son extrme jeunesse,  une captivit perptuelle. omail seul pouvait
encore lui donner de l'ombrage. Un matin le bruit se rpandit qu'il
tait mort d'apoplexie pendant qu'il tait ivre. Les chefs maddites,
introduits dans son cachot afin qu'ils pussent se convaincre qu'il
n'tait pas mort de mort violente, trouvrent  ct de son cadavre du
vin, des fruits et des confitures. Ils ne crurent pas, toutefois,  une
mort naturelle, et en cela ils avaient raison; mais ils se trompaient en
supposant qu'Abdrame avait fait empoisonner omail; la vrit, c'est
qu'il l'avait fait trangler[357].




XVI.


Abdrame avait atteint le but de ses dsirs. Le proscrit qui, ballott
pendant cinq ans par tous les hasards d'une vie aventureuse, avait err
de tribu en tribu dans les dserts de l'Afrique, tait enfin devenu le
matre d'un grand pays, et ses ennemis les plus dclars avaient cess
de vivre.

Pourtant il ne jouit pas paisiblement de ce qu'il avait gagn par la
perfidie et le meurtre. Son pouvoir n'avait point de racines dans le
pays; il ne le devait qu' l'appui des Ymnites, et ds le commencement
il avait t  mme de se convaincre que cet appui tait prcaire.
Brlant du dsir de se venger de la dfaite qu'ils avaient prouve dans
la bataille de Secunda et de ressaisir l'hgmonie dont ils avaient t
privs depuis si longtemps, la cause d'Abdrame n'avait t pour eux
qu'un prtexte; au fond ils auraient beaucoup mieux aim lever un des
leurs  l'mirat, si leur jalousie rciproque le leur et permis, et il
tait  prvoir qu'ils tourneraient leurs armes contre le prince, ds
que l'ennemi commun aurait t vaincu. Ils ne manqurent pas de le
faire, en effet, et pendant un rgne de trente-deux ans Abdrame Ier
vit son autorit conteste tantt par les Ymnites, tantt par les
Berbers, tantt enfin par les Fihrites qui, souvent battus, se
relevaient aprs chaque dfaite avec des forces nouvelles, comme ce
gant de la fable qu'Hercule terrassa toujours en vain. Heureusement
pour lui, il n'y avait point d'union parmi les chefs arabes qui
prenaient les armes, soit pour se venger de griefs personnels, soit pour
satisfaire  un simple caprice; ils sentaient confusment que, pour
vaincre l'mir, une confdration de toute la noblesse tait ncessaire,
mais ils n'avaient pas l'habitude de se concerter et d'agir avec
ensemble. Grce  ce manque d'union chez ses ennemis, grce aussi  son
activit infatigable et  sa politique tantt perfide et astucieuse,
tantt violente et atroce, mais presque toujours habile, bien calcule
et adopte aux circonstances, Abdrame sut se soutenir, quoique appuy
seulement par ses clients, par quelques chefs qu'il s'tait attachs, et
par des soldats berbers qu'il avait fait venir d'Afrique.

Parmi les plus formidables des nombreuses rvoltes tentes par les
Ymnites, il faut compter celle d'Al ibn-Moghth[358], qui clata dans
l'anne 763. Deux annes auparavant, le parti fihrite, dont Hichm
ibn-Ozra, fils d'un ancien gouverneur de la Pninsule, tait alors le
chef, s'tait soulev  Tolde, et l'mir n'avait pas encore russi 
rduire cette ville, lorsque Al, nomm gouverneur de l'Espagne par
Al-Manour, le calife abbside, dbarqua dans la province de Bja et
arbora le drapeau noir que le calife lui avait donn[359]. Aucun
tendard n'tait aussi propre  runir les diffrents partis, parce
qu'il ne reprsentait pas telle ou telle fraction, mais la totalit des
musulmans. Aussi les Fihrites de cette partie de l'Espagne se
joignirent-ils aux Ymnites, et la position d'Abdrame, assig dans
Carmona pendant deux mois, devint si dangereuse, qu'il rsolut de
risquer le tout pour le tout. Ayant appris qu'un grand nombre de ses
ennemis, fatigus de la longueur du sige, taient rentrs dans leurs
foyers sous diffrents prtextes, il choisit sept cents hommes, les
meilleurs de la garnison, et, ayant fait allumer un grand feu prs de la
porte de Sville, il leur dit: Mes amis, il faut vaincre ou prir.
Jetons les fourreaux de nos pes dans ce feu, et jurons de mourir en
braves, si nous ne pouvons remporter la victoire! Tous lancrent les
fourreaux de leurs pes dans les flammes, et, sortant de la ville, ils
se prcipitrent sur les assigeants avec tant d'imptuosit, que
ceux-ci, aprs avoir perdu leurs chefs et sept mille des leurs,  ce
qu'on assure, prirent la fuite dans un pouvantable dsordre. Le
vainqueur irrit fit trancher la tte au cadavre d'Al et  ceux de ses
principaux compagnons; puis, voulant faire passer au calife abbside
l'envie de lui disputer l'Espagne, il fit nettoyer ces ttes, ordonna de
les remplir de sel et de camphre, et, aprs avoir fait attacher 
l'oreille de chaque tte un billet dclarant le nom et la qualit de
celui  qui elle avait appartenu, il les fit mettre dans un sac en y
joignant le drapeau noir, le diplme par lequel Al-Manour nommait Al
gouverneur de l'Espagne, et un rapport crit de la droute des insurgs.
Moyennant finance, il engagea un marchand de Cordoue  porter ce sac 
Cairawn, o l'appelaient des affaires de commerce, et  le placer
pendant la nuit sur le march de cette ville. Le marchand s'acquitta de
sa commission sans tre dcouvert, et l'on dit qu'Al-Manour, en
apprenant ces circonstances, s'cria saisi de terreur: Je rends grces
 Dieu de ce qu'il a mis une mer entre moi et un tel ennemi![360]

La victoire remporte sur le parti abbside fut bientt suivie de la
rduction de Tolde (764). Ennuys de la longue guerre qu'ils avaient 
soutenir, les Toldans entrrent en pourparlers avec Badr et Tammm,
qui commandaient l'arme du prince, et obtinrent l'amnistie aprs avoir
livr leurs chefs. Quand on conduisit ces chefs  Cordoue, l'mir envoya
 leur rencontre un barbier, un tailleur et un vannier. D'aprs les
ordres qu'ils avaient reus, le barbier rasa la tte et la barbe aux
prisonniers, le tailleur leur coupa des tuniques de laine, le vannier
leur fit des paniers, et un jour les habitants de Cordoue virent arriver
dans leur ville des nes portant des paniers d'o sortaient des ttes
chauves et des bustes bizarrement affubls d'troites et mesquines
tuniques de laine. Poursuivis par les hues de la populace, les
malheureux Toldans furent promens par la ville et ensuite
crucifis[361].

La manire cruelle dont Abdrame chtiait ceux qui avaient os
mconnatre son autorit, montre suffisamment qu'il voulait rgner par
la terreur; mais les Arabes,  en juger par la rvolte de Matar qui
clata deux annes aprs le supplice des nobles de Tolde, ne se
laissrent pas intimider facilement. Ce Matar tait un chef ymnite de
Nibla. Un soir qu'il avait fait des libations trop copieuses et que la
conversation tait tombe sur le massacre des Ymnites qui avaient
combattu sous le drapeau d'Al, il prit sa lance, y attacha une pice
d'toffe, et jura de venger la mort de ses contribules. Le lendemain en
s'veillant, il avait compltement oubli ce qu'il avait fait la veille,
et quand son regard tomba sur sa lance transforme en tendard, il
demanda d'un air tonn ce que cela signifiait. On lui rappela alors ce
qu'il avait dit et fait le soir prcdent. Saisi de frayeur, il s'cria:
Otez tout de suite ce mouchoir de ma lance, afin que mon tourderie ne
s'bruite pas! Mais avant qu'on et eu le temps d'excuter cet ordre,
il se ravisa. Non, dit-il, laissez ce drapeau! Un homme tel que moi
n'abandonne pas un projet, quel qu'il soit, et il appela ses
contribules aux armes. Il sut se maintenir quelque temps, et quand enfin
il fut mort sur le champ de bataille, ses compagnons continurent  se
dfendre avec tant d'opinitret, que l'mir fut oblig de traiter avec
eux et de leur faire grce[362].

Vint le tour d'Abou-abbh. Bien qu'Abdrame et toute raison de se
mfier de ce puissant Ymnite qui avait voulu l'assassiner aussitt
aprs la bataille de Mora, il avait cependant jug prudent de ne pas
se brouiller avec lui et de lui confier le gouvernement de Sville; mais
dans l'anne 766, quand il n'eut point d'insurgs  combattre et qu'il
se crut assez puissant pour n'avoir rien  craindre d'Abou-abbh, il le
destitua de son poste. Furieux Abou-abbh appela les Ymnites aux
armes. Abdrame acquit bientt la certitude que l'influence de ce chef
tait plus grande qu'il ne l'avait cru. Alors il entama des ngociations
insidieuses, fit proposer une entrevue au Svillan, et lui fit remettre
par Ibn-Khlid un sauf-conduit sign de sa main. Abou-abbh se rendit 
Cordoue, et, laissant les quatre cents cavaliers qui l'accompagnaient 
la porte du palais, il eut avec l'mir un entretien secret. Il le poussa
 bout, dit-on, par des paroles outrageantes. Alors Abdrame essaya de
le poignarder de sa propre main; mais la vigoureuse rsistance du chef
svillan le fora d'appeler ses gardes et de le faire assommer par eux.
Peut-tre y avait-il plus de prmditation dans cet homicide que les
clients omaiyades qui ont crit l'histoire de leurs patrons n'ont voulu
l'avouer.

Quand Abou-abbh eut cess de vivre, Abdrame fit jeter une couverture
sur son cadavre et effacer soigneusement les traces de son sang; puis,
ayant fait venir ses vizirs, il leur dit qu'Abou-abbh tait prisonnier
dans le palais, et leur demanda s'il fallait le tuer. Tous lui
conseillrent de ne pas le faire. Ce serait trop dangereux, dirent-ils,
car les cavaliers d'Abou-abbh sont posts  la porte du palais, et vos
troupes sont absentes. Un seul ne partagea point leur avis. C'tait un
parent de l'mir et il exprima son opinion dans ces vers:

     Fils des califes, je vous donne un bon conseil en vous engageant 
     tuer cet homme qui vous hait et qui brle du dsir de se venger sur
     vous. Qu'il ne vous chappe pas, car s'il reste en vie, il sera
     pour nous la cause d'un grand malheur. Finissez-en avec lui, et
     vous serez dbarrass d'une grave maladie. Enfoncez-lui dans la
     poitrine une bonne lame damasquine; quand il s'agit d'un tel
     homme, la violence mme sera encore de la gnrosit.

Sachez donc, reprit alors Abdrame, que je l'ai fait tuer; et sans
faire attention  l'tonnement de ses vizirs, il souleva la couverture
tendue sur le cadavre.

Les vizirs, qui n'avaient dsapprouv le meurtre d'Abou-abbh que parce
qu'ils craignaient l'effet qu'un acte si violent produirait sur l'esprit
de ses compagnons, s'aperurent bientt que cette crainte manquait de
fondement; car quand un employ du palais eut annonc  ces cavaliers
que leur chef n'tait plus et qu'ils pouvaient partir, ils se retirrent
tranquillement; circonstance trange et qui fait souponner qu'Abdrame,
ne voulant agir qu' bon escient, avait corrompu d'avance ces cavaliers.

Un seul client omaiyade eut des sentiments assez levs pour blmer
cette trahison infme, dont il avait t l'instrument  son insu;
c'tait Ibn-Khlid, qui avait remis au chef svillan le sauf-conduit de
l'mir. Il se retira dans ses terres et dans la suite il refusa
constamment d'accepter un emploi quelconque[363].

Peu de temps aprs le meurtre d'Abou-abbh, une grande insurrection
clata parmi les Berbers, qui jusque-l s'taient tenus assez
tranquilles. Elle fut excite par un matre d'cole, moiti fanatique,
moiti imposteur, qui vivait dans l'est de l'Espagne et s'appelait
Chaky. Il appartenait  la tribu berbre de Miknsa; mais, soit que son
cerveau se ft troubl par l'tude du Coran, des traditions relatives au
Prophte et de l'histoire des premiers temps de l'islamisme, soit que
l'ambition le pousst  se poser comme chef de parti, il crut, ou
prtendit croire, qu'il descendait d'Al et de Fatime, la fille du
Prophte. Les crdules Berbers acceptrent cette imposture d'autant plus
facilement que, par une circonstance fortuite, la mre du matre d'cole
s'appelait aussi Fatime; et quand Chaky, ou plutt Abdallh, fils de
Mohammed, car c'est ainsi qu'il se faisait appeler, fut venu s'tablir
dans le pays qui s'tend entre le Guadiana et le Tage, les Berbers, qui
formaient la majorit de la population musulmane, et qui taient
toujours prts  prendre les armes quand un marabout le leur ordonnait,
accoururent en foule sous ses drapeaux, si bien qu'il put s'emparer
successivement de Sontebria[364], de Mrida, de Coria et de Medellin.
Il battit les troupes que le gouverneur de Tolde avait envoyes contre
lui, gagna  sa cause les Berbers qui servaient dans l'arme du client
omaiyade Obaidallh, attaqua les autres soldats de ce gnral, les mit
en droute, s'empara de leur camp, et sut toujours chapper aux
poursuites d'Abdrame en se retirant dans les montagnes. Enfin, aprs
six ans de guerre, Abdrame rechercha et obtint l'appui d'un Berber qui
tait  cette poque le chef le plus puissant dans l'est de l'Espagne,
et qui regardait d'un oeil jaloux la puissance et les succs du
soi-disant Fatimide. Alors la discorde se mit parmi les Berbers, et
Chaky se vit oblig de quitter Sontebria et de se retirer vers le
nord[365]; mais pendant qu'Abdrame marchait contre lui en ravageant les
champs et les villages des Berbers qui se trouvaient sur son passage,
une autre rvolte clata dans l'ouest, o les Ymnites n'attendaient
qu'une occasion favorable pour venger le meurtre d'Abou-abbh. Une
telle occasion, l'loignement de l'mir la leur avait fournie, et ils
marchaient maintenant sur la capitale, dont ils espraient s'emparer par
un coup de main, commands par les parents d'Abou-abbh qui taient
gouverneurs de Nibla et de Bja, et renforcs par les Berbers de
l'ouest, travaills depuis longtemps, ce semble, par les missaires du
marabout.

Abdrame n'eut pas plutt reu ces fcheuses nouvelles, qu'il retourna
en toute hte vers Cordoue, et, refusant de s'arrter une seule nuit
dans son palais, comme on le lui proposait, il trouva les ennemis
retranchs sur les bords du Bembezar[366]. Les premiers jours s'tant
passs en escarmouches peu importantes, Abdrame se servit de ses
clients berbers, parmi lesquels se trouvaient les Beni-al-Khal, pour
dtacher les Berbers de leur alliance avec les Ymnites. S'tant
glisss dans le camp ennemi  la nuit tombante, ces clients firent
sentir aux Berbers que si l'mir, le seul qui pt les dfendre contre la
haine jalouse des Arabes, perdait son trne, leur expulsion en serait la
suite invitable. Vous pouvez compter, ajoutrent-ils, sur la
reconnaissance du prince, si vous voulez abandonner une cause contraire
 vos intrts, et embrasser la sienne. Leurs conseils prvalurent: les
Berbers leur promirent de trahir les Ymnites quand le combat, fix au
lendemain, se serait engag. Ils tinrent leur promesse. Avant la
bataille ils dirent aux Ymnites: Nous ne savons combattre qu'
cheval, tandis que vous savez trs-bien combattre  pied; donnez-nous
donc tous les chevaux que vous avez. N'ayant nulle raison pour se
mfier d'eux, les Ymnites consentirent  leur demande. Ils eurent lieu
de s'en repentir, car, le combat ayant commenc, les Berbers qui
avaient obtenu des chevaux allrent se joindre aux cavaliers omaiyades,
et pendant qu'ils chargeaient vigoureusement les Ymnites, les autres
Berbers s'enfuirent. Les Ymnites furent enfoncs de toutes parts.
Alors commena une horrible boucherie; dans leur aveugle fureur, les
soldats d'Abdrame frappaient sans discernement sur tous ceux qu'ils
rencontraient, en dpit de l'ordre qu'ils avaient reu d'pargner les
fuyards berbers. Trente mille cadavres jonchrent le champ de bataille
et furent enterrs dans une fosse qu'au X^e sicle on montrait
encore[367].

Quant  la rvolte des Berbers du centre, elle ne fut comprime qu'aprs
dix ans de guerre, lorsque Chaky eut t assassin par deux de ses
compagnons, et elle durait encore quand une confdration formidable
appela en Espagne un conqurant tranger. Les membres de cette
confdration taient le Kelbite al-Arb[368], gouverneur de Barcelone,
le Fihrite Abdrame ibn-Habb, gendre de Yousof et surnomm _le Slave_,
parce que sa taille mince et leve, sa blonde chevelure et ses yeux
bleus rappelaient le type de cette race dont plusieurs individus
vivaient en Espagne comme esclaves, et enfin Abou-'l-Aswad, fils de
Yousof, qu'Abdrame avait condamn  une captivit perptuelle, mais
qui tait parvenu  tromper la surveillance de ses geliers en
contrefaisant l'aveugle. Au commencement on n'avait pas voulu croire 
sa ccit. On lui fit subir les preuves les plus difficiles; mais
l'amour de la libert lui prta la force ncessaire pour ne point se
trahir une minute, et il joua son rle avec tant de persvrance et avec
un si grand talent d'imposture, qu' la fin tout le monde le crut
vritablement aveugle. Alors, voyant que ses geliers ne faisaient pas
grande attention  lui, il concerta un plan d'vasion avec un de ses
clients, qui avait obtenu la permission de venir de temps  autre lui
rendre visite; et un matin que l'on conduisait les prisonniers par un
chemin souterrain  la rivire afin qu'ils s'y lavassent, ce client se
posta, avec quelques-uns de ses amis et avec des chevaux, sur le bord
oppos du fleuve. Profitant d'un moment o personne ne l'observait,
Abou-'l-Aswad se jeta dans la rivire, la traversa  la nage, monta 
cheval, prit au galop le chemin de Tolde, et arriva sans accident dans
cette ville[369].

La haine que ces trois chefs portaient  Abdrame tait si forte, qu'ils
rsolurent d'implorer le secours de Charlemagne, bien que ce conqurant,
qui avait dj fait retentir le monde du bruit de ses exploits, ft
l'ennemi le plus acharn de l'islamisme. Par consquent, ils se
rendirent, dans l'anne 777,  Paderborn, o Charlemagne tenait alors un
champ-de-mai, et lui proposrent une alliance contre l'mir de
l'Espagne. Charlemagne n'hsita pas  accepter leur proposition. Il
avait alors les mains libres et pouvait penser  des conqutes
nouvelles. Les Saxons s'taient soumis, il le croyait du moins,  sa
domination et au christianisme; des milliers d'entre eux venaient en ce
moment mme  Paderborn pour se faire baptiser; Wittekind, le plus
redoutable de leurs chefs, avait t forc de quitter le pays et de
chercher un asile chez un prince danois. On convint donc que Charlemagne
franchirait les Pyrnes avec des troupes nombreuses; qu'al-Arb et ses
allis au nord de l'Ebre l'appuyeraient et le reconnatraient pour leur
souverain, et que _le Slave_, aprs avoir enrl des troupes berbres en
Afrique, les conduirait dans la province de Todmr (Murcie), o il
seconderait les mouvements qui auraient lieu dans le nord, en arborant
le drapeau du calife abbside, alli de Charlemagne. Quant 
Abou-'l-Aswad, nous ignorons dans quelle partie de l'Espagne il devait
agir.

Cette coalition formidable, qui n'avait arrt son plan d'attaque
qu'aprs une mre dlibration, menaait de devenir infiniment plus
dangereuse pour Abdrame qu'aucune des prcdentes. Heureusement pour
lui, l'excution ne rpondit pas aux prparatifs. _Le Slave_ dbarqua,
il est vrai, avec une arme berbre dans la province de Todmr; mais il
y arriva trop tt et avant que Charlemagne et franchi les Pyrnes;
aussi, quand il demanda du secours  al-Arb, ce dernier lui fit
rpondre que, d'aprs le plan arrt  Paderborn, son rle,  lui, tait
de rester dans le nord pour y seconder l'arme de Charlemagne[370]. La
haine entre les Fihrites et les Ymnites tait trop enracine pour que,
des deux cts, on ne se souponnt pas de perfidie. Se croyant donc
trahi par al-Arb, _le Slave_ tourna ses armes contre lui, fut battu,
et, de retour dans la province de Todmr, il fut assassin par un Berber
d'Oretum  qui il avait imprudemment accord sa confiance, ne
souponnant pas que c'tait un missaire de l'mir Abdrame.

Au moment o l'arme de Charlemagne s'approchait des Pyrnes, l'un des
trois chefs arabes sur lesquels il avait compt, avait donc dj cess
de vivre. Le second, Abou-'l-Aswad, l'appuya si faiblement qu'aucune
chronique franque ou arabe ne nous apprend ce qu'il fit. Il ne lui
restait donc qu'al-Arb et ses allis du nord, tels qu'Abou-Thaur,
gouverneur d'Huesca, et le chrtien Galindo, comte de la Cerdagne.
Cependant al-Arb n'avait pas t inactif. Second par le Dfenseur
Hosain ibn-Yahy, un descendant de ce Sad ibn-Obda qui avait aspir au
califat aprs la mort du Prophte, il s'tait rendu matre de Saragosse;
mais quand l'arme de Charlemagne fut arrive devant les portes de cette
ville, il ne put vaincre la rpugnance qu'avaient ses coreligionnaires 
admettre le roi des Francs dans leurs murs; le Dfenseur Hosain
ibn-Yahy surtout n'aurait pu y consentir qu'en reniant des souvenirs de
famille qui lui taient sacrs. Voyant qu'il ne pouvait persuader ses
concitoyens, al-Arb, qui ne voulait pas que Charlemagne le souponnt
de l'avoir tromp, alla se remettre spontanment entre ses mains.

Charlemagne avait donc d commencer le sige de Saragosse, lorsqu'il
reut une nouvelle qui bouleversa tous ses projets: Wittekind tait
retourn en Saxe;  sa voix les Saxons avaient repris les armes;
profitant de l'absence de l'arme franque et mettant tout  feu et 
sang, ils avaient dj pntr jusqu'au Rhin et s'taient empars de
Deutz, vis--vis de Cologne.

Forc de quitter en toute hte les bords de l'Ebre pour retourner  ceux
du Rhin, Charlemagne marcha vers la valle de Roncevaux. Parmi les
rochers et dans les forts qui dominent le fond septentrional de cette
valle, les Basques, pousss par une haine invtre contre les Francs
et avides de butin, s'taient embusqus. L'arme franque dfilait sur
une ligne troite et longue, comme l'y obligeait la conformation du
terrain resserr. Les Basques laissrent passer l'avant-garde; mais
lorsque l'arrire-garde, encombre de bagages, fut arrive, ils se
prcipitrent sur elle, et, profitant de la lgret de leurs armes et
de l'avantage de leur position, ils la culbutrent au fond de la valle,
turent aprs un combat opinitre tous les hommes jusqu'au dernier, et
entre autres, Rotland, commandant de la frontire de Bretagne; puis ils
pillrent les bagages, et, protgs par les ombres de la nuit qui dj
s'paississaient, ils s'parpillrent en divers lieux avec une extrme
clrit[371].

Telle fut l'issue dsastreuse de cette expdition de Charlemagne,
commence sous les plus heureux auspices. Tout le monde avait contribu
 la faire chouer,  la seule exception de l'mir de Cordoue, contre
lequel elle avait t dirige; mais il se hta du moins de profiter des
avantages qu'il devait  ses sujets rebelles de Saragosse, aux Basques
chrtiens et  un chef saxon, dont le nom mme lui tait peut-tre
inconnu, et marcha contre Saragosse, afin de forcer cette ville 
rentrer dans l'obissance. Avant qu'il ft arriv au terme de sa marche,
al-Arb, qui avait accompagn Charlemagne pendant sa retraite, mais qui
depuis tait revenu  Saragosse, avait dj cess de vivre. Le Dfenseur
Hosain, qui le considrait comme un tratre  sa religion, l'avait fait
poignarder dans la mosque. Assig maintenant par Abdrame, Hosain se
soumit  lui. Plus tard, il leva de nouveau l'tendard de la rvolte;
mais alors ses concitoyens, assigs derechef, le livrrent  Abdrame,
qui, aprs lui avoir fait couper les mains et les pieds, le fit assommer
 coups de barre. Matre de Saragosse, l'mir attaqua les Basques, et
rendit tributaire le comte de la Cerdagne. Abou-'l-Aswad, enfin, tenta
encore une rvolte, mais dans la bataille du Guadalimar il fut trahi par
le gnral qui commandait son aile droite. Les cadavres de quatre mille
de ses compagnons servirent de pture aux loups et aux vautours.[372]

Abdrame tait donc sorti vainqueur de toutes les guerres qu'il avait eu
 soutenir contre ses sujets. Ses succs commandaient l'admiration  ses
ennemis mmes. On raconte, par exemple, que le calife abbside
Al-Manour demanda un jour  ses courtisans: Quel est  votre avis
celui qui mrite d'tre appel le sacre des Coraich? Croyant que le
calife ambitionnait ce titre, les courtisans rpondirent sans hsiter:
C'est vous, commandeur des croyants; vous qui avez vaincu des princes
puissants, dompt mainte rvolte, et mis un terme aux discordes
civiles.--Non, ce n'est pas moi, reprit le calife. Les courtisans
nommrent alors Mowia Ier et Abdalmlic. Ni l'un ni l'autre, dit le
calife; quant  Mowia, Omar et Othmn lui avaient aplani le chemin, et
quant  Abdalmlic, il tait appuy par un parti puissant. Le sacre des
Coraich, c'est Abdrame, fils de Mowia, lui qui, aprs avoir parcouru
seul les dserts de l'Asie et de l'Afrique, a eu l'audace de s'aventurer
sans arme dans un pays  lui inconnu et situ de l'autre ct de la
mer. N'ayant pour tout soutien que son savoir-faire et sa persvrance,
il a su humilier ses orgueilleux adversaires, tuer les rebelles, mettre
ses frontires en sret contre les attaques des chrtiens, fonder un
grand empire, et runir sous son sceptre un pays qui semblait dj
morcel entre diffrents chefs. Voil ce que personne n'avait fait avant
lui.[373] Ces mmes ides, Abdrame les exprimait dans ses vers avec
une fiert lgitime. Mais il avait pay cher ses succs, ce tyran
perfide, cruel, vindicatif, impitoyable, et si aucun chef arabe ou
berber n'osait plus le braver en face, tous le maudissaient en secret.
Aucun homme de bien ne voulait plus entrer  son service. Ayant consult
ses vizirs sur le choix d'un cadi de Cordoue, ses deux fils, Solaimn et
Hichm, furent d'accord (ce qui leur arrivait rarement) pour lui
recommander Moab, un pieux et vertueux vieillard. Abdrame le fit venir
et lui offrit la dignit de cadi. Mais Moab, persuad que sous un
prince qui mettait son pouvoir au-dessus des lois, il ne serait qu'un
instrument de tyrannie, refusa de l'accepter, malgr les instances
ritres de l'mir. Irrit de ce refus, Abdrame, qui ne pouvait
souffrir la moindre contradiction, tortillait dj sa moustache, ce qui
chez lui annonait l'approche d'un terrible orage, et les courtisans
s'attendaient  entendre un arrt de mort sortir de sa bouche. Mais
Dieu lui fit abandonner sa coupable pense, dit un chroniqueur arabe.
Ce vnrable vieillard lui imposait un respect involontaire, et
matrisant son courroux, ou du moins le dguisant de son mieux, il se
contenta de lui dire: Sors d'ici et que Dieu maudisse ceux qui t'ont
recommand![374]

Peu  peu il vit mme lui chapper le soutien sur lequel il aurait d
pouvoir compter dans toutes les circonstances: plusieurs de ses clients
l'abandonnrent. Quelques-uns d'entre eux, tels qu'Ibn-Khlid,
refusrent de le suivre sur la voie de trahisons et de cruauts dans
laquelle il s'tait engag. D'autres excitrent ses soupons, et
Obaidallh tait de leur nombre. On disait que, voulant se rendre
ncessaire  l'mir qui,  ce qu'il croyait, cherchait  se dbarrasser
de lui, il avait favoris la dfection de son neveu Wadjh qui avait
embrass le parti du prtendant fatimide. De son ct, Abdrame, quand
il eut Wadjh en son pouvoir, le traita avec la dernire rigueur: il lui
fit trancher la tte, malgr les prires d'Obaidallh.[375] Quelque
temps aprs, Obaidallh fut accus,  tort ou  raison, d'avoir tremp
dans un complot ourdi par deux parents de l'mir; mais Abdrame n'avait
pas en mains des preuves suffisantes de sa complicit, et si peu
scrupuleux qu'il ft de reste, il hsitait  condamner  la mort, sur un
simple soupon, le vieillard  qui il devait son trne. Il fut donc
clment  sa manire. J'infligerai  Obaidallh une punition qui lui
sera plus douloureuse que la mort mme, dit-il; et depuis lors il le
traita avec une cruelle indiffrence[376].

Il n'y eut pas jusqu'au fidle Badr qui ne tombt en disgrce. Abdrame
confisqua ses biens, lui dfendit de quitter sa demeure et finit par le
relguer dans une ville frontire; mais il convient de dire que Badr
s'tait cart du respect qu'il devait  son matre, et l'avait ennuy
de ses plaintes injustes et insolentes[377].

Brouill avec ses clients les plus considrs, Abdrame vit encore sa
propre famille conspirer contre lui. Ds qu'il fut devenu le matre de
l'Espagne, il avait fait venir  sa cour les Omaiyades disperss en Asie
et en Afrique; il les avait combls de richesses et d'honneurs, et
souvent on l'entendait dire: Le plus grand bienfait que j'aie reu de
Dieu aprs le pouvoir, c'est d'tre  mme d'offrir un asile  mes
proches et de leur faire du bien. Mon orgueil, je l'avoue, se trouve
flatt, quand ils admirent la grandeur  laquelle je suis parvenu, et
dont je ne suis redevable qu' Dieu seul[378]. Mais ces Omaiyades,
pousss par l'ambition ou ne pouvant supporter le despotisme tracassier
du chef de la famille, se mirent  comploter. Une premire conspiration
fut ourdie par deux princes du sang et par trois nobles. Ils furent
trahis, arrts et dcapits[379]. Quelques annes plus lard, un autre
complot fut tram par Moghra, neveu d'Abdrame, et par Hodhail, qui
avait encore  venger la mort de son pre omail, trangl dans sa
prison. Ils furent trahis aussi et punis de la mme manire. Quand ils
eurent cess de vivre, un client omaiyade entra chez Abdrame. Il le
trouva seul, morne et abattu, l'oeil fix  terre et comme perdu dans
de tristes rflexions. Devinant ce qui se passait dans l'me de son
matre froiss pour la seconde fois dans son orgueil de chef de famille
et bless dans ses affections les plus intimes, le client approcha avec
prcaution sans rien dire. Quels parents que les miens! s'cria enfin
Abdrame; lorsque je tentais de m'assurer un trne au pril de mes
jours, je songeais autant  eux qu' moi-mme. Ayant russi dans mon
projet, je les ai pris de venir ici, et je leur ai fait partager mon
opulence. Et maintenant ils veulent m'arracher ce que Dieu m'a donn!
Seigneur tout-puissant! tu les as punis de leur ingratitude en me
faisant connatre leurs infmes complots, et si je leur ai t la vie,
'a t pour prserver la mienne. Pourtant, quel triste sort que le
mien! Mes soupons psent sur tous les membres de ma famille, et de leur
ct ils craignent tous que je n'attente  leurs jours! Plus de
confiance, plus d'panchement de coeur entre nous! Quel rapport
peut-il exister dsormais entre moi et mon frre, le pre de cet
infortun jeune homme? Comment pourrais-je tre tranquille dans son
voisinage, moi qui, en condamnant son fils  la mort, ai tranch les
liens qui nous unissaient? Comment mes yeux pourraient-ils rencontrer
les siens? Puis, s'adressant  son client: Va, poursuivit-il, va
trouver mon frre  l'instant mme; excuse-moi auprs de lui le mieux
que tu pourras; donne-lui les cinq mille pices d'or que voici, et
dis-lui d'aller dans telle partie de l'Afrique qu'il voudra!

Le client obit en silence, et trouva l'infortun Wald  demi mort de
frayeur. Il le rassura, lui remit la somme que l'mir lui offrait et lui
rapporta les paroles qu'il l'avait entendu dire. Hlas! dit alors Wald
avec un profond soupir, le crime commis par un autre retombe sur moi! Ce
fils rebelle qui est all au devant de la mort qu'il mritait,
m'entrane dans sa perte, moi qui ne recherchais que le repos et qui me
serais content d'un petit coin dans la tente de mon frre! Mais
j'obirai  son ordre; se soumettre avec rsignation  ce que Dieu a
rsolu, c'est un devoir! De retour auprs de son matre, le client lui
annona que Wald faisait dj ses prparatifs pour quitter l'Espagne,
et lui rpta les paroles qu'il l'avait entendu prononcer. Mon frre
dit la vrit, s'cria alors le prince en souriant avec amertume; mais
qu'il n'espre pas de me tromper par de telles paroles et de me cacher
sa pense intime. Je le connais, et je sais que s'il pouvait tancher
dans mon sang sa soif de vengeance, il n'aurait pas un moment
d'hsitation[380]!

Excr par les chefs arabes et berbers, brouill avec ses clients,
trahi par ses proches, Abdrame se trouva de plus en plus isol. Dans
les premires annes de son rgne, lorsqu'il jouissait encore d'une
certaine popularit, du moins  Cordoue, il aimait  parcourir presque
seul les rues de la capitale et  se mler au peuple; maintenant,
dfiant et ombrageux, il tait inaccessible, ne sortait presque plus de
son palais, et quand il le faisait, il tait toujours entour d'une
garde nombreuse[381]. Depuis la grande insurrection des Ymnites et des
Berbers de l'Ouest, il vit dans l'augmentation des troupes mercenaires
le seul moyen de maintenir ses sujets dans l'obissance. Il acheta donc
aux nobles leurs esclaves qu'il enrla, fit venir d'Afrique une foule de
Berbers, et porta ainsi son arme permanente  40,000 hommes[382],
aveuglment dvous  sa personne, mais tout  fait indiffrents aux
intrts du pays.

Rompre les Arabes et les Berbers  l'obissance et les obliger 
contracter des habitudes d'ordre et de paix, telle a t la
proccupation constante d'Abdrame. Pour raliser cette pense, il a
employ tous les moyens auxquels les rois du quinzime sicle ont eu
recours pour triompher de la fodalit. Mais c'tait un triste tat que
celui auquel l'Espagne se trouvait rduite par la fatalit des
situations, un triste rle que celui que les successeurs d'Abdrame
auraient  remplir: la route qui leur avait t trace par le fondateur
de la dynastie, c'tait le despotisme du sabre. Il est vrai qu'un
monarque ne pouvait gouverner les Arabes et les Berbers d'une autre
faon; si la violence et la tyrannie taient d'un ct, le dsordre et
l'anarchie taient de l'autre. Les diffrentes tribus auraient pu former
autant de rpubliques, unies, si cela se pouvait, contre l'ennemi
commun, les chrtiens du nord, par un lien fdratif; c'et t une
forme de gouvernement en harmonie avec leurs instincts et leurs
souvenirs; mais ni les Arabes ni les Berbers n'taient faits pour la
monarchie.


FIN DU TOME PREMIER.




NOTES


Note A, p. 97.

Quelques-uns de ces chroniqueurs thologiens qui ont voulu plier
l'histoire musulmane  leurs vues troites et fausses, prtendent que
deux gnraux, l'un et l'autre de la famille d'Omaiya, Obaidallh, fils
de Ziyd, et Amr, fils de Sad, surnomm Achdac, refusrent de commander
l'arme destine  rduire les deux villes saintes. Je crois que c'est
une fable, tout comme les cent pices d'or qui auraient t donnes 
chaque soldat, car le plus ancien des chroniqueurs de cette classe,
Fkih, ne dit rien de ce refus, ce que pourtant il n'aurait pas manqu
de faire, s'il en avait eu connaissance; mais suppos mme que ce ne
soit pas une fable, alors le refus des deux gnraux n'a pas t motiv
par des scrupules religieux, comme les dvots chroniqueurs voudraient le
faire croire, mais par leur rancune contre le calife. Obaidallh, comme
l'a trs-bien observ M. Weil (t. I, p. 330, dans la note), tait
mcontent parce qu'il ne croyait pas ses services assez rcompenss, et
parce que Yzd, qui lui avait promis le gouvernement de Khorsn outre
celui de l'Irc, n'avait pas tenu cette promesse. Achdac avait galement
des griefs contre Yzd, qui lui avait t le gouvernement du Hidjz.
Aussi rpond-il, chez Ibn-Khaldoun: J'ai su contenir ce pays, moi; [mes
successeurs n'ont pas su le faire] et maintenant le sang va couler,
c'est--dire: puisqu'on a cru devoir suivre une politique oppose  la
mienne, je ne veux me mler de rien.


Note B, p. 134.

D'aprs Ibn-Badroun (p. 185) et d'autres auteurs, Merwn n'aurait gagn
la bataille de Rhit que par une perfidie. Sur le conseil d'Obaidallh
ibn-Ziyd, il aurait attaqu les Caisites  l'improviste pendant une
trve que Dhahhc lui avait accorde. Ce rcit me parat invent,  une
poque assez rcente, par les Caisites ou par les ennemis des Omaiyades,
car les meilleurs crivains, tels qu'Ibn-al-Athr, Masoud, l'auteur du
_Raihn_ etc., et les potes caisites de cette poque, qui, si le fait
tait vrai, n'auraient pas manqu de reprocher  leurs ennemis leur
conduite dloyale, ne disent absolument rien ni d'un armistice qui
aurait t conclu, ni d'une perfidie.


Note C, p. 221.

Isidore ne donne pas  cette victime de la haine de Haitham d'autre nom
que celui de _Zat_ (c'est--dire _Sad_). Je crois que ce Sad tait
Kelbite et qu'il tait le fils du pote Djauws, car le Kelbite
Abou-'l-Khattr, qui plus tard devint gouverneur de l'Espagne, se
glorifie, dans un pome dont j'ai traduit un fragment (p. 274), d'avoir
veng la mort d'Ibn-Djauws, et j'ignore quel personnage il aurait pu
dsigner par ce nom, si ce n'est le Sad d'Isidore. Ce qui me porte 
croire que l'Ibn-Djauws dans le pome d'Abou-'l-Khattr est bien
rellement le fils (ou peut-tre le petit-fils) du pote, c'est la
circonstance que ce nom de Djauws est si rare que Tibrz, en nommant,
dans son Commentaire sur le Hamsa (p. 638), tous ceux qui l'ont port,
n'en nomme que quatre, parmi lesquels il n'y a qu'un seul Kelbite,
Djauws le pote.


FIN DES NOTES DU TOME PREMIER.


FOOTNOTES:

[1] Dans la premire dition de mes _Recherches sur l'histoire et la
littrature de l'Espagne pendant le moyen ge_.

[2] Burckhardt, _Notes on the Bedouins_, p. 66, 67; Burton, _Pilgrimage
to El Medinah and Meccah_, t. II, p. 112.

[3] Mobarrad, p. 71.

[4] Mobarrad, _ibid._ Comparez aussi Ibn-Nobta, _apud_ Rasmussen,
_Addit. ad hist. Arabum_, p. 18 du texte.

[5] Burckhardt, p. 68; Caussin, t. II, p. 634.

[6] Burckhardt, p. 41.

[7] Caussin, t. II, p. 555, 611.

[8] Burckhardt, p. 40.

[9] Caussin, t. II, p. 627.

[10] Tabar, t. II, p. 254.

[11] Caussin, t. II, p, 424.

[12] Ibn-Khaldoun, _Prolgomnes_ (XVI), p. 250; _Raihn_, fol. 146 r.

[13] Mobarrad, p. 233.

[14] Voyez Burckhardt, p. 141.

[15] Voyez Caussin, t. II, p. 314 et suiv., 345, 509 et suiv., 513.

[16] Voyez Burckhardt, p. 41.

[17] Moallaca d'Amr ibn-Colthoum.

[18] Caussin, t. II, p. 281, 391; t. III, p. 99. Comparez Abou-Isml
al-Bar, _Fotouh as-Chm_, p. 77, 198, 200.

[19] Burckhardt, p. 160.

[20] Le mme, _ibid._

[21] Caussin, t. I, p. 111.

[22] Caussin, t. I, p. 114.

[23] Baidhw, _Commentaire sur le Coran_, sour. 5, vs. 7.

[24] Caussin, t. II, p. 78.

[25] Moallaca d'Amr ibn-Colthoum.

[26] _Raihn_, fol. 105 v.

[27] Ibn-Khaldoun, _Prolg._ (XVII), p. 296.

[28] Sprenger, _Life of Mohammed_, p. 186; Caussin, t. III, p. 288.

[29] Abou-Isml al-Bar, _Fotouh as-Chm_, p. 238, 239.

[30] Abou-Isml al-Bar, p. 237.

[31] Abou-'l-mahsin, t. I, p. 343.

[32] Ibn-Adhr, t. I, p. 34.

[33] Noeldeke, _Geschichte des Qorns_, p. 204.

[34] Burckhardt, p. 160.

[35] Burton, _Pilgrimage_, t. II, p. 86, 109.

[36] Caussin, t. III, p. 231.

[37] Le mme, t. III, p. 507.

[38] Ibn-Khaldoun, _Prolgomnes_ (XVI), p. 243.

[39] Voyez le Coran, sour. 49, vs. 13.

[40] Voyez les exemples que j'ai cits dans mes _Recherches_, t. I, p.
87, note 2.

[41] Voyez le _Carts_, p. 25, Itakhr, p. 26, Ahmed ibn-ab-Yacoub,
_Kitb al-boldn_, fol. 52 v. (article sur Coufa).

[42] Ahmed ibn-ab-Yacoub, fol. 64 v.: dja'ala licolli cablatin
mahrasan.

[43] Ahmed ibn-ab-Yacoub, fol. 53 v.: wacnat licolli cablatin
djabbnaton to'rafo bihim wabiroasihim.

[44] Voyez des exemples chez Ibn-Cotaiba, p. 121, Tabar, t. I, p. 80,
t. II, p. 4.

[45] Voyez Tabar, t. II, p. 206, 208, 210, 224.

[46] Voyez Abou-Isml al-Bar, _Fotouh as-Chm_, p. 208, 209.

[47] C'est ainsi qu'il faut entendre la phrase: un tel se prsenta avec
ses contribules  Omar, qui lui donna le commandement de sa tribu;
phrase qui se trouve  diffrentes reprises chez Tabar, t. II, p. 210.
Voyez aussi Abou-Isml al-Bar, _Fotouh as-Chm_, p. 45.

[48] Burckhardt, p. 295.

[49] Voyez Tabar, t. II, p. 164 et passim.

[50] Tabar, t. I, p. 110.

[51] Voyez Abou-Isml al-Bar, p. 161, 162, l. 3.

[52] Abou-Isml al-Bar, p. 37-39.

[53] Abdallh ibn-Sad ibn-Ab-Sarh.

[54] Voyez Weil, _Geschichte der Chalifen_, t. I, p. 171, note 2.

[55] Voyez sur Hotaia la note de M. Caussin, _apud_ de Slane, traduction
anglaise d'Ibn-Khallicn, t. I, p. 209.

[56] Masoud, man. 127, p. 185; _al-Mokhtr min nawdir al-akhbr_, man.
de Leyde 495, fol. 28 v.

[57] Voyez Weil, t. I, p. 166.

[58] Voyez Tabar, t. II, p. 250, 252.

[59] Masoud, p. 194; Ibn-Badroun, p. 148.

[60] Voyez Masoud, p. 204-206.

[61] Expression d'Al lui-mme, parlant aux Arabes de l'Irc (_apud_
Reiske, notes sur Aboulfeda, t. I, p. 67).

[62] Burckhardt, p. 178.

[63] Nawaw, p. 565.

[64] _Raihn_, fol. 200 r.

[65] Masoud, man. 537 _d_, fol. 159 r.

[66] Weil, t. I, p. 217, dans la note.

[67] Weil, t. I, p. 225.

[68] _Raihn_, fol. 197; Masoud, fol. 231 r.

[69] Voyez Weil, t. I, p. 227.

[70] Masoud, fol. 231 r.

[71] Masoud, fol. 232 r. et v.

[72] Chahrastn, p. 85, 86.

[73] En arabe _Khawridj_.

[74] Nous aurons plus tard l'occasion de revenir sur cette secte
remarquable.

[75] Weil, t. I, p. 246.

[76] Masoud, p. 278.

[77] Mobarrad, p. 304, 305; Masoud, p. 277.

[78] Abou-'l-mahsin, t. I, p. 113.

[79] Masoud, p. 277, 278.

[80] Voyez _Raihn_, fol. 138 r.-139 r.; _Nouveau Journ. asiat._, t.
XIII, p. 295-297; _Raihn_, fol. 139 r. et v., 140 r.; Masoud, 537 _d_,
fol. 141 r. et v.

[81] Nullam umquam sibi regalis fastigii caus gloriam appetivit, sed
cum omnibus civiliter vixit. Isidore de Bja, ch. 18.

[82] Vir nimium gratissime habitus. Isidore. Tout ce que dit cet
auteur quasi-contemporain sur le caractre des Omaiyades est d'un grand
intrt, parce qu'il reproduit l'opinion des Syriens tablis en Espagne,
tandis que les crivains arabes, bien moins anciens d'ailleurs, jugent
d'ordinaire ces princes au point de vue des hommes de Mdine.--Voyez
aussi l'lgie sur la mort de Yzd dans Wright, _Opuscula Arabica_, p.
118, 119.

[83] Ibn-Badroun, p. 164.

[84] _Nouveau Journ. asiat._, t. IX, p. 332.

[85] _Aghn_, t. I, p. 18; cf. Ibn-Badroun, p. 199.

[86] Ahmed ibn-ab-Yacoub, fol. 62 v.

[87] C'tait, comme on l'a vu, le nom de la tribu dont Ibn-Idhh tait
le chef.

[88] _Aghn_, t. I, p. 18.

[89] Cf. Soyout, _Tarkh al-kholaf_, p. 209, d. Lees.

[90] Ibn-Khaldoun, t. II, fol. 170 r., 169 r.; Samhoud, man. de Paris,
n^o 763 _bis_, fol. 31 r.

[91] _Raihn_, fol. 200 v.; Samhoudi, _loco laudato_.

[92] Weil, t. I, p. 326. Le dixime dput, Mondhir, fils de Zobair,
n'accompagna pas ses collgues pendant leur retour  Mdine, car il
avait obtenu de Yzd la permission d'aller en Irc; _voir_
Ibn-Khaldoun, fol. 169 r.

[93] Ces paroles se trouvent dans l'_Aghn_, p. 19, l. 19: un passage
d'Abou-Ismil al-Bar (_Fotouh as-Chm_, p. 237, l. 10) montre, je
crois, qu'il faut les traduire comme je l'ai fait.

[94] _Aghn_, t. I, p. 18-20. Comme M. Weil l'a dit avec raison, il
faut rayer, p. 18, dernire ligne, le mot _alaihi_.

[95] _Raihn_, fol. 200 v.

[96] Weil, t. I, p. 326, dans la note.

[97] _Aghn_, t. I, p. 21.

[98] Soyout, _Tarkh al-kholaf_, p. 209, d. Lees.

[99] Ibn-Khaldoun, t. II, fol. 169 r. et v.

[100] Samhoud.

[101] Voir note A,  la fin de ce volume.

[102] Dans plusieurs manuscrits on lit par erreur _Morr_, au lieu de
_Mozan_. La vritable leon se trouve chez Fkih, fol. 400 r.

[103] Ibn-Khaldoun, fol. 169 v.; Samhoud.

[104] _Aghn_, t. I, p. 21.

[105] Ibn-Khaldoun; Samhoud.

[106] Fkih, fol. 400 r.

[107] Ibn-al-Athr, man. de Paris (C. P.), t. III, fol. 78 r.

[108] Ibn-Khaldoun.

[109] _Raihn_, fol. 200 v.

[110] Ibn-Khaldoun.

[111] _Voir_ sur lui Nawaw, p. 567, Ibn-Cotaiba, p. 152, Samhoud, fol.
32.

[112] Ibn-Cotaiba, p. 201.

[113] Ibn-al-Athr, t. III, fol. 78 r.-79 v.; Samhoud, fol. 31 r. et
suiv.; Ibn-Khaldoun, t. II, fol. 169 v.-170 v.; _Raihn_, fol. 200 v.,
201 r.

[114] Samhoud, fol. 31 r.

[115] Ibn-al-Athr, t. IV, fol. 17 r.

[116] Samhoud; _Raihn_.

[117] Samhoud, fol. 30 r.

[118] Maccar, t. I, p. 187.

[119] Le mme, _ibid._

[120] Voyez Burckhardt, _Travels in Arabia_, t. II, p. 237. D'aprs
Burton (_Pilgrimage_, t. II, p. 1), il n'y aurait  Mdine que quatre de
ces familles.

[121] Abou-'l-fed, t. II, p. 64.

[122] Ibn-Adhr, t. II, p. 84.

[123] Caussin, t. II, p. 285.

[124] Dans le Mahra, il est vrai, l'ancienne langue s'tait conserve,
et les autres Arabes ne comprenaient presque pas la langue de cette
province. Voyez Itakhr, p. 14.

[125] Voyez sur ce dernier point, Volney, _Voyage en Syrie et en
Egypte_, t. I, p. 440; Journ. asiat. allemand, t. V, p. 501, t. VI, p.
389, 390; Robinson, _La Palestine_, t. II, p. 481, 601 de la traduction
allemande, et la note dans laquelle l'auteur renvoie aux voyages de
Niebuhr et de Burckhardt.

[126] _Hamsa de Bohtor_, man. de Leyde, p. 35.

[127] Mobarrad, p. 195.

[128] Robinson, t. II, p. 601.

[129] _Commentaire de Soccar sur le Divan de Ferazdac_, man. d'Oxford,
fol. 93 v.

[130] Itakhr, p. 13.

[131] Tabar, t. II, p. 254; Abou-Isml al-Bar, _Fotouh as-Chm_, p.
12, 195.

[132] Wstenfeld, _Tables gnalogiques_, p. 265.

[133] _Hamsa_, p. 319, 658.

[134] _Srat ar-rasoul_, dans le _Journal des savants_ de 1832, p. 542.

[135] _Raihn_, fol. 202 r.

[136] Isidore, c. 18.

[137] _Hamsa_, p. 319; cf. _Raihn_, fol. 187 r.

[138] _Raihn_, fol. 187 r.

[139] _Voir_ Ibn-Khaldoun, t. II, fol. 171 r. et v.

[140] _Hamsa_, p. 319.

[141] Ibn-Khaldoun, t. II, fol. 170 v.

[142] _Raihn_, fol. 187 r.; Ibn-Khaldoun, fol. 172 r.

[143] _Voir_ Itakhr, p. 37.

[144] Les Fihr taient les Coraichites de la banlieue de la Mecque.

[145] Ibn-Khaldoun, fol. 172 r.

[146] Abou-'l-mahsin, _apud_ Weil, t. I, p. 331, dans la note.

[147] Fkih, fol. 400 v.; _Raihn_, fol. 201 v.; Ibn-Khaldoun, fol. 170
v.

[148] Il y a d'autres traditions sur la cause de cet incendie; mais
celle que je donne dans le texte parat la seule vraie  Ibn-Khaldoun
(fol. 170 v.); c'est aussi la seule qui se trouve chez l'auteur le plus
ancien et le plus digne de foi, Fkih (fol. 400 v.).

[149] _Raihn_, fol. 187 v.; _Hamsa_, p. 318.

[150] Ibn-Khaldoun, fol. 172 v.

[151] _Raihn_, fol. 187 v.; _Hamsa_; Ibn-Khaldoun, fol. 172 r. et v.

[152] _Hamsa_, p. 318.

[153] Ibn-Khaldoun, fol. 172 v.

[154] Voir _Hamsa_, p. 659, vs. 5 du pome.

[155] Masoud.--Tout cela ressemblait assez  la _capitulation_ que la
noblesse danoise faisait jurer par celui qu'elle avait lu roi.

[156] Ibn-Khaldoun.

[157] Masoud.

[158] Ibn-Khaldoun.

[159] Ibn-al-Athr, t. III, fol. 84 v.; Ibn-Khaldoun.

[160] Ibn-al-Athr; Ibn-Khaldoun. Voir la note B,  la fin de ce volume.

[161] Masoud.

[162] Chef des Nomair; voyez _Hamsa_, p. 318.

[163] Masoud; _Hamsa_, p. 72; _Raihn_, fol. 187 v.; Ibn-Badroun, p.
185; _Hamsa_ de Bohtor, p. 34.

[164] _Raihn_, fol. 187 v.

[165] _Hamsa_, p. 317, o il faut lire _Kelb_ au lieu de _Kilb_; cf.
p. 656.

[166] _Raihn_, fol. 187 v. Cf. _Nouveau Journ. asiat._, t. XIII, p.
301.

[167] Ibn-Khallicn, t. I, p. 323 et suiv., d. de Slane; Ibn-No-bta,
_apud_ Rasmussen, _Additamenta ad historiam Arabum_, p. 16 et suiv. du
texte.

[168] Mobarrad, p. 699. Plus incrdule qu'un ne, dit le texte.

[169] Ibn-Khallicn, t. I, p. 325, d. de Slane.

[170] Mobarrad, p. 651.

[171] Mobarrad, p. 588.

[172] Mobarrad, p. 704.

[173] Chahrastn et Mobarrad, _passim_.

[174] _Nouveau Journ. asiat._, t. XIII, p. 543.

[175] Chahrastn, p. 91.

[176] Chahrastn, p. 87, 90.

[177] Mobarrad, p. 575.

[178] Mobarrad, p. 647.

[179] Mobarrad, p. 659.

[180] Mobarrad, p. 647, 648.

[181] Mobarrad, p. 647.

[182] Chahrastn, p. 89; Mobarrad, p. 590.

[183] Mobarrad, p. 670.

[184] Mobarrad, p. 648 et ailleurs.

[185] Mobarrad, p. 577.

[186] Mobarrad, p. 661.

[187] Mobarrad, p. 678.

[188] Mobarrad, p. 680, 683.

[189] Comparez Ibn-Kbaldoun, t. II, fol. 171 v., avec Mobarrad, p. 688.

[190] Mobarrad, p. 688-690.

[191] Mobarrad, p. 698-700.

[192] Mobarrad, p. 701; cf. p. 593 et Ibn-Cotaiba, p. 203.

[193] Voyez mes _Recherches_, t. II, p. 25.

[194] Mobarrad, p. 623.

[195] Ibn-Khallicn, Fasc. IX, p. 48, d. Wstenfeld.

[196] Chahrastn, p. 89.

[197] Mobarrad, p. 704.

[198] Quelques auteurs arabes identifient  tort Caisn avec Mokhtr. Ce
Caisn devint plus tard chef de la garde de Mokhtr; voyez Ibn-Khaldoun,
t. II, fol. 176 v.

[199] Chahrastn, p. 108, 109.

[200] De Sacy, _Expos de la religion des Druzes_, t. I, Introduction,
p. XXVII.

[201] Tabar _apud_ Weil, t. I, p. 378, dans la note.

[202] Ibn-Khaldoun, _passim_.

[203] Chahrastn, p. 110.

[204] Ibn-Khaldoun, t. II, fol. 179 v.

[205] Mobarrad, p. 667.

[206] Mobarrad, p. 665.

[207] Mobarrad, p. 666, 667; Masoud, fol. 125 r. et v.

[208] Ibn-Khaldoun, fol. 174 v., 175 r.

[209] Ibn-Khaldoun ne fait pas mention de cette clause, mais voyez le
_Nouveau Journ. asiat._, t. XIII, p. 305.

[210] Ibn-Khaldoun, fol. 182 v., 183 r.

[211] _Nouveau Journ. asiat._, t. XIII, p. 304-307.

[212] Ibn-Khaldoun, fol. 181 v.

[213] Ibn-Badroun, p. 189.

[214] Weil, t. I, p. 411, 412; Mobarrad, p. 736.

[215] Voyez Soyout, _Tarikh al-kholaf_, p. 216, 217, d. Lees.

[216] Mobarrad, p. 636.

[217] Mobarrad, p. 635.

[218] Ibn-Cotaiba, p. 272.

[219] Ibn-Khallicn, t. I, p. 182 d. de Slane.

[220] Ibn-Cotaiba, p. 201.

[221] Fkih, fol. 401 r.

[222] Ibn-Cotaiba, p. 202.

[223] _Nouveau Journ. asiat._, t. X, p. 140.

[224] _Hamsa_, p. 658.

[225] Voyez les vers d'Abdalmlic cits dans le _Raihn_, fol. 204 r.

[226] Ce sont les noms de trois sous-tribus de Fazra.

[227] Un des Mzin.

[228] Voyez _Aghn_, t. I, p. 27.

[229] _Hamsa_, p. 260-264. Comparez, sur la mort de Halhala, Mobarrad,
p. 870.

[230] Mobarrad, p. 220.

[231] Ibn-Khallicn, Fasc. IX, p. 51, d. Wstenfeld.

[232] Khlid ibn-Abdallh ibn-Asd (et non Osaid; l'excellent manuscrit
de Mobarrad donne toutes les voyelles).

[233] Mobarrad, p. 740-745.

[234] Mobarrad, p. 746.

[235] D'abord Zobairite, Mous ibn-Noair avait assist  la bataille de
la Prairie. Proscrit par Merwn, il avait demand et obtenu la
protection d'Abdalazz, le fils de ce calife. Depuis lors il tait
devenu un des plus fermes soutiens des Omaiyades.--Ibn-Askir, _Hist. de
Damas_, man. de la Bibl. d'Aatif  Constantinople, article sur Mous
ibn-Noair. M. de Slane a eu la bont de me communiquer la copie qu'il a
faite de cet article.

[236] Mobarrad, p. 747-751.

[237] Mobarrad, p. 741.

[238] Voyez Ibn-Cotaiba, p. 202.

[239] Voyez sur la phrase qu'emploie ici l'orateur, Mobarrad, p. 46.

[240] Mobarrad, p. 220, 221.

[241] Mobarrad, p. 753.

[242] Weil, t. I, p. 433.

[243] Mobarrad, p. 753.

[244] Ibn-Khaldoun, fol. 186 r. et v.

[245] Mobarrad, p. 756.

[246] Mobarrad, p. 759, 765.

[247] Mobarrad, p. 766.

[248] Mobarrad, p. 785.

[249] _Hamsa_, p. 658.

[250] On se rappellera que la branche des Omaiyades  laquelle
appartenait Merwn, tait tablie  Mdine.

[251] Le commentateur Tibrz a mal expliqu ce vers, parce qu'il n'a
pas remarqu que, par une licence potique, _naffasna_ s'y trouve
employ au lieu de _naffasn_; comparez Ibn-Cotaiba, p. 201, l. 18, et
dans le _Hamsa_, p. 263, l. 6 et 7, o l'on trouve _talana_ et _naaina_
au lieu de _talan_ et de _naain_, comme il rsulte de la 11^e ligne de
cette page.

[252] C'est--dire, dans la bataille de la Prairie.

[253] _Hamsa_, p. 656-659.

[254] Soyout, _Tarkh al-kholaf_, p. 221, d. Lees.

[255] _Historia Khalifatus al-Waldi_, d. Anspach, p. 13.

[256] Ibn-Khallicn, Fasc. X, p. 107, d. Wstenfeld.

[257] Ibn-Khallicn, Fasc. X, p. 105.

[258] Ibn-Khaldoun, fol. 196 v.

[259] Le mme, _ibid._

[260] Ibn-Khallicn, Fasc. X, p. 112-115.

[261] Ibn-Adhr, t. I, p. 24, 25.

[262] Isidore, c. 38, 40.

[263] Tabar, _apud_ Weil, t. I, p. 553.

[264] Abou-Al Tanoukh, _Al-faradjo bada's-chiddati_, man. de Leyde 61,
p. 73.

[265] Ibn-Habb, man. d'Oxford, p. 153.

[266] Isidore, c. 40. Pro mult opulenti, dit cet auteur, parvum
impositum onus existimat, atque mir velocitate impositum pondus
exactat.

[267] _Akhbr madjmoua_, fol. 62 r.

[268] Beldhor, man. de Leyde, p. 270.

[269] Cet auteur est Isidore de Bja.

[270] Dans le Khorsn, par exemple, le Caisite Moslim al-Kilb fut
remplac par le Ymnite Asad al-Casr.

[271] _Voir_ Abou-'l-mahsin, t. I, p. 288.

[272] Ibn-Adhr, t. I, p. 36; Ibn-al-Abbr, p. 47, 49.

[273] Moharram 111. Ibn-Bachcowl, _apud_ Maccar, t. II, p. 10. Il faut
lire _Kilb_ comme on trouve chez Maccar, chez Ibn-Khaldoun etc., non
_Kinn_, comme on lit chez d'autres crivains. Dans l'criture arabe il
est facile de confondre ces deux noms.

[274] Voyez note C,  la fin de ce volume.

[275] Voyez Ibn-al-Abbr, p. 49, et Weil, t. I, p. 654.

[276] Isidore, c. 57.

[277] Voyez mes _Notices sur quelques manuscrits arabes_, p. 47-49, 257,
et Ibn-Adhr, t. I, p. 36, 37.

[278] Ahmed ibn-ab-Yacoub, _Kitb al-boldn_, fol. 69 v.

[279] _Journ. asiat._, IV^e srie, t. XVIII, p. 433.

[280] Nowair, dans le _Journ. asiat._, III^e srie, t. XI, p. 580.

[281] Ibn-Khallicn, Fasc. X, p. 116, d. Wstenfeld; Ibn-Khaldoun, fol.
199 r.

[282] Isidore, c. 52.

[283] Isidore, c. 54.

[284] II, 18.

[285] Ibn-Adhr, t. II, p. 20.

[286] Qui Hiscam primordio su potestatis satis se modestum ostendens.
Isidore, c. 55.

[287] Isidore, c. 57.

[288] Chez Ibn-Adhr (t. I, p. 37) il faut lire: _un an et_ six mois
(Chauwl 114--Reb II 116).

[289] Ibn-Adhr, t. I, p. 38.

[290] Macrz, _Des tribus arabes venues en Egypte_, p. 39, 40, d.
Wstenfeld.

[291] _Akhbr madjmoua_, fol. 60 r.-61 r.

[292] Macrz, _Histoire des Coptes_, p. 22 du texte, d. Wstenfeld, et
la note de l'diteur, p. 54.

[293] Ibn-Khaldoun, _Histoire des Berbers_, t. I, p. 150, 151 du texte;
_Akhbr madjmoua_, fol. 63 r.

[294] Ibn-Adhr, t. I, p. 39; Ibn-Khaldoun, _loco laud._; comparez
Soyout, _Tarkh al-kholaf_, p. 222, l. 11, d. Lees.

[295] Daumas, _La grande Kabylie_, p. 53-56.

[296] Daumas, p. 55.

[297] Ibn-Abd-al-Hacam, _apud_ Weil, t. I, p. 583.

[298] Ibn-Khaldoun, fol. 202 r.

[299] Voyez les curieuses aventures du pote non-conformiste Imrn
ibn-Hittn, dans Mobarrad, p. 579 et suiv.

[300] _Akhbr madjmoua_, fol. 63 r.

[301] Ibn-Adhr, t. I, p. 38-41; Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Afrique_,
d. Nol des Vergers, p. 10 et 11 du texte; le mme, _Hist. des
Berbers_, t. I, p. 151 du texte; _Akhbr madjmoua_, fol. 61 v.; Isidore,
c. 61; Ibn-al-Couta, fol. 6 v.

[302] Quelques auteurs disent que Baldj tait cousin germain de
Colthoum.

[303] La premire leon se trouve dans l'_Akhbr madjmoua_, la seconde
dans Ibn-al-Couta. Dans un autre endroit de l'_Akhbr madjmoua_ (fol.
66 r.) on lit _Nacdoura_.

[304] _Akhbr madjmoua_, fol. 62 r.-64 v.; Ibn-Adhr, t. I, p. 41-43;
Isidore, c. 63.

[305] Isidore, c. 60; Ibn-Bachcowl, _apud_ Maccar, t. II, p. 11.

[306] Isidore, c. 61.

[307] Isidore, c. 61, 63.

[308] Cette date, la seule vritable, est donne par Rz (_apud_
Maccar, t. II, p. 11).

[309] Voyez Isidore, c. 44.

[310] Voyez Sbastien, c. 11.

[311] Isidore (c. 58), qui donne des dtails sur cette rvolte, dit
qu'elle eut lieu quand Abdrame al-Ghfik tait gouverneur de
l'Espagne. Les auteurs arabes la placent sous le gouvernement de
Haitham, le prdcesseur de cet Abdrame; voyez Ibn-Adhr, t. II, p.
27, et Maccar, t. I, p. 145.

[312] C'est ce que Rakk (_apud_ Ibn-Adhr, t. I, p. 43) dit
formellement, et cette assertion a un bien plus haut degr de
probabilit que celle d'autres chroniqueurs, qui disent qu'Abdrame
ibn-Habb arriva en Espagne en compagnie de Baldj.

[313] Voyez Ibn-al-Abbr, p. 51.

[314] Les Arabes croyaient que, lorsqu'un homme avait pri de mort
violente, son me, fuyant le corps auquel elle avait t unie, se
mtamorphosait en un hibou ou en une chouette, qui continuait de faire
entendre sa voix jusqu' ce que le mort et t veng sur le meurtrier.

[315] _Akhbr madjmoua_, fol. 65 v.-69 r.; Isidore, c. 64-67;
Ibn-Adhr, t. II, p. 30-34; Maccar, t. II, p. 11-14; Ibn-al-Couta,
fol. 7 r.-8 v.; Ibn-al-Khatb, dans mes _Recherches_, t. I, p. 84 et
suiv.

[316] Maccar, t. II, p. 11.

[317] Ibn-al-Khatb, man. G., fol. 176 r.

[318] Voyez Tabar, t. I, p. 6-12, 32-42; Nawaw, p. 274; Ibn-Cotaiba,
p. 132.--Les rationalistes de ce temps-l ne manqurent pas de dire que
la mort de Sad avait t cause par la morsure d'un reptile venimeux.

[319] _Akhbr madjmoua_, fol. 72 v.-78 r.; Maccar, t. II, VI^e Livre;
Ibn-Adhr, t. II, p. 35-38, 43-45; Ibn-al-Abbr, p. 46-50, 52, 54;
Isidore, c. 68, 70, 75; Ibn-al-Khatb, man. E., article sur
omail.--Quant au nom du chef caisite qui va jouer un grand rle dans ce
rcit et dans les suivants, comme les manuscrits arabes n'en indiquent
pas les voyelles, on ne saurait si la vritable prononciation en est
_omail_ ou bien _aml_, si la manire dont l'crit l'auteur
contemporain Isidore (_Zumahel_) ne tranchait la question.

[320] Voyez Ibn-al-Couta, fol. 16 v.

[321] Voyez le tmoignage d'Abdrame Ier (dans l'_Akhbr madjmoua_, fol.
88 r.), que nous reproduirons plus loin.

[322] _Akhbr madjmoua_, fol. 78 v.

[323] Ibn-al-Couta, fol. 17 r.

[324] Ibn-Khaldoun, t. II, fol. 177 v.

[325] Deux tribus ymnites.

[326] Voyez le _Commentaire de Soccar sur le Divan de Ferazdac_, man.
d'Oxford, fol. 93 v.

[327] Ibn-Khaldoun, t. II, _passim_.

[328] Dans l'_Akhbr madjmoua_ on lit: _Thoba ibn-Amr_; mais je crois
devoir y substituer: _Amr ibn-Thoba_.

[329] L'auteur de l'_Akhbr madjmoua_ dit qu'Ibn-Horaith appartenait _au
peuple du district du Jourdain_; mais ce doit tre une erreur, car, dans
ce cas, il et t Syrien, et comment expliquer alors sa haine pour les
Syriens?

[330] Voyez sur Secunda, Maccar, t. I, p. 304.

[331] _Akhbr madjmoua_, fol. 81 r.

[332] Ou Habhb.

[333] _L'Akhbr madjmoua_ (fol. 69 r.--72 v., 77 r., 78 r.--80 r.) a t
ma source principale pour ce rcit et pour celui qui le suit
immdiatement, Quelques dtails m'ont t fournis par Maccar, VI^e
livre.

[334] Les documents nomment ici l'Espagne, mais c'est sans doute une
erreur, car ce n'tait pas  l'Espagne, mais  l'Afrique qu'Ibn-Habb
s'intressait. Probablement le juif avait nomm l'Afrique; mais
l'vnement ayant dmenti sa prdiction, on aura substitu le nom de
l'Espagne  celui de l'Afrique.

[335] Ibn-Adhr, t. I, p. 49, 50.

[336] Voyez Becr, dans les _Notices et extraits_, t. XII, p. 559.

[337] Ibn-al-Couta, fol. 9 v.

[338] Elle avait t marie  Catan, fils de cet Abdalmlic le Fihrite
qui avait t gouverneur de l'Espagne.

[339] Voyez _Akhbr madjmoua_, fol. 80 r.--83 r.

[340] La position de la villa d'al-Fontn qui,  la fin du neuvime
sicle, appartenait encore aux descendants d'Ibn-Khlid, est indique
par Ibn-Haiyn, fol. 76 v., 83 v.

[341] Je sais bien qu'il y a aujourd'hui un Torrox  l'ouest
d'Almuecar, sur le rivage de la Mditerrane; mais la position du
domaine dont il est question dans le texte, est clairement indique par
Ibn-Haiyn, fol. 83 v.

[342] _Wd-Charanba_ dans l'_Akhbr madjmoua_; Ibn al Abbr (p. 52)
nomme ici le Wd-ar-ramal (_la rivire sablonneuse_), c'est--dire le
Guadarrama.

[343] Voyez Burckhardt, _Bedouins_, p. 36.

[344] Le mot _ildje_ ne signifie pas seulement _chrtien_, comme on
trouve dans nos dictionnaires, mais aussi _rengat_; voyez Marmol,
_Description de Affrica_, t. II, fol. 17, col. 1; Hoest, _Nachrichten_,
p. 147; Charant, p. 48; Jackson, p. 140.

[345] Voyez _Akhbr madjmoua_, fol. 83 r.-91 r., livre que j'ai suivi de
prfrence  tout autre; Ibn-al-Couta, fol. 10 v.-13 r.; Ibn-al-Abbr,
p. 42, 50, 54, 55.

[346] Comparez Ahmed ibn-ab-Yacoub, fol. 78 v.

[347] Voyez Ibn-al-Couta, fol. 13 v.

[348] Dans ce nom propre _Corona_ est le nom latin pour _couronne_; _t_
est le prfixe berber. Ce nom caractristique tait celui d'une de ces
forteresses bties sur le pic d'un rocher, si nombreuses dans la
Serrania de Ronda. L'endroit qu'habitaient les Beni-al-Khal conserve
encore leur nom, altr en Benadalid. C'est une petite ville, avec un
chteau trs-pittoresque, au sud de Ronda, sur la rive droite du Genal.
Voyez Marmol, _Rebelion de los Moriscos_, fol. 221, col. 1, et Rochfort
Scott, _Excursions in the mountains of Ronda and Granada_, t. I, p. 89.

[349] Voyez sur Ximena, petite ville avec un chteau de construction
romaine, Rochfort Scott, t. II, p. 28 et suivantes. Le nom de la tribu
de Kinna s'est aussi conserv dans _Ximena_ entre Jan et Jodar, et
dans _Torreximeno_, au nord de Martos.

[350] _Akhbr madjmoua_, fol. 84 r.

[351] Ibn-al-Couta, fol. 11 r. Les Beni-Bahr taient, ajoute-t-il, une
sous-tribu des Lakhmites. Brenes est une altration du mot arabe Bahrn.

[352] Espce de haricots.

[353] Dans le X^e sicle, Jean de Gorz, ambassadeur de l'empereur Otton
Ier  la cour d'Abdrame III, vit  Cordoue la cavalerie lgre monte
sur des mulets un jour de grande parade. _Vita Johannis Gorziensis_, c.
132.

[354] Comparez Ibn-al-Couta, fol. 12 r., et l'_Akhbr madjmoua_, fol.
86 v., avec Khochan, p. 219.

[355] Ziyd, frre btard de Mowia Ier et gouverneur de l'Irc, faisait
un loge analogue en parlant de Hritha. Voyez Ibn-Khallicn, t. I, p.
325, d. de Slane.

[356] Cet endroit se trouvait probablement dans le voisinage de Fuente
de Cantos, au N. O. de Sville.

[357] Voyez Maccar, t. II, p. 24.

[358] Les auteurs arabes diffrent entre eux sur la tribu  laquelle
appartenait Al. Les uns nomment celle de Yahob, d'autres celle de
Hadhramaut, d'autres encore celle de Djodhm.

[359] On sait que le noir tait la couleur des Abbsides.

[360] _Akhbr madjmoua_, fol. 91 r.-92 r.; Ibn-al-Couta, fol. 14 r. et
v.; Ibn-Adhr, t. II, p. 53-55. Quelques historiens disent que le sac
fut port par un plerin de Cordoue, non pas  Cairawn, mais  la
Mecque, o Al-Manour se trouvait alors.

[361] _Akhbr madjmoua_, fol. 92 r. et v.; Ibn-Adhr, t. II, p. 55.

[362] _Akhbr madjmoua_, fol. 92 v.

[363] _Akhbr madjmoua_, fol. 92 v.-93 v.; cf. Ibn-al-Abbr, p. 45.

[364] Sontebria (aujourd'hui Castro de Santover, sur les bords du
Guadiela) tait une ville importante  l'poque de la domination arabe.
De Gayangos, notes sur Rz, p. 47.

[365] _Akhbr madjmoua_, fol. 93 v.; Ibn-Adhr, t. II, p. 56, 57;
Nowair, p. 441.

[366] Ibn-al-Couta nomme cette rivire, qui semble aussi avoir port le
nom de Wd-Cais (rivire des Caisites), comme on trouve chez
Ibn-Adhr.

[367] _Akhbr madjmoua_, fol. 93 v., 94 r.; Ibn-al-Couta, fol. 13 r. et
v.; Ibn-Adhr, t. II, p. 52, 53.

[368] Solaimn ibn-Yacdhn al-Arb.

[369] Ibn-al-Abbr, p. 56.

[370] C'est ainsi que je crois devoir entendre ces paroles de l'auteur
de l'_Akhbr madjmoua_: _Le Slave_ crivit  al-Arb pour lui demander
de faire cause commune avec lui. Al-Arb lui rpondit: Je ne manquerai
pas de vous aider. _Le Slave_ fut d'autant plus mcontent de cette
rponse qu'il voyait qu'al-Arb ne rassemblait pas de troupes pour
venir  son aide, etc.

[371] Comparez, sur tous ces vnements, les annales franques, dans
Pertz, _Monum. Germ._, t. I, p. 16, 81, 156-9, 296, 349, avec l'_Akhbr
madjmoua_, fol. 94 v., 95 v.-96 v.

[372] Voyez le pome d'Abou-'l-Makhch sur cette bataille, _apud_
Ibn-al-Khatb, man. P., fol. 214 r. et v.

[373] _Akhbr madjmoua_, fol. 98 r. et v.; Ibn-Adhr, t. II, p. 61-2.

[374] Ibn-al-Couta, fol. 18 r.; cf. Khochan, p. 204-5.

[375] _Akhbr madjmoua_, fol. 95 r.; Maccar, t. II, p. 30.

[376] Maccar, t. II, p. 30.

[377] Voyez Maccar, t. II, p. 27 et suiv.

[378] Maccar, t. II, p. 32.

[379] _Akhbr madjmoua_, fol. 93 v.; Maccar, t. II, p. 31, 32.

[380] Maccar, t. II, p. 32, 33.

[381] Maccar, t. II, p. 25.

[382] Maccar, _ibid._






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1/4, by Reinhart Dozy

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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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