The Project Gutenberg EBook of Jess, by Henry Rider Haggard

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Title: Jess
       pisode de la guerre du Transvaal

Author: Henry Rider Haggard

Translator: Marie Dronsart

Release Date: January 4, 2012 [EBook #38493]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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H. RIDER HAGGARD


JESS

_PISODE DE LA GUERRE DU TRANSVAAL_


--1881--

ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR

PAR

Mme MARIE DRONSART



NOUVELLE DITION




PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79


1914

Tous droits rservs.




CHAPITRE I

JOHN A UNE AVENTURE


La journe avait t trs chaude, mme pour le Transvaal, o l'on sait
ce que peut tre la chaleur jusqu'en automne, lorsque, l't fini, les
orages ne reviennent plus que tous les huit ou quinze jours. Les lis
bleus eux-mmes inclinaient leurs fleurs en forme de trompette, crass
par le souffle brlant qui, depuis bien des heures, paraissait
s'chapper d'un volcan. Sur les bords du large chemin qui s'tendait
indcis et faiblement trac,  travers la plaine, bifurquait en
embranchements et revenait  la ligne principale, l'herbe tait
compltement recouverte d'une paisse couche de poussire rouge.

Le vent tombait pourtant, ainsi qu'il fait toujours au coucher du
soleil; il ne se manifestait plus que par de petits tourbillons, qui
s'levaient subitement sur la route, tournaient avec force sur eux-mmes
et soulevaient une grande colonne de poussire, haute de cinquante pieds
ou plus, et se maintenant longtemps suspendue dans l'atmosphre, avant
de se dsagrger lentement, pour retomber enfin sur le sol.

A la suite d'un de ces tourbillons capricieux et inexplicables, un
cavalier s'avanait sur le chemin. L'homme et le cheval taient aussi
poudreux et aussi las l'un que l'autre, car ils cheminaient par ce
siroco depuis quatre heures, sans s'tre reposs un instant. Tout 
coup, le tourbillon qui s'tait approch rapidement, s'arrta, et la
poussire, aprs avoir tourn plusieurs fois comme une toupie expirante,
s'affaissa lentement. Le cavalier s'arrta aussi et la regarda d'un air
absorb.

C'est tout juste comme la vie d'un homme, Blesbok, dit-il  son cheval:
venant on ne sait d'o, ni pourquoi, produisant une petite colonne de
poussire sur la grande route du monde, puis disparaissant et laissant
la poussire retomber sur le sol, pour tre foule aux pieds et
oublie.

Notre personnage, robuste, bien bti, plutt laid que beau, malgr
d'agrables yeux bleus et une jolie barbe rousstre, taille en pointe,
paraissait avoir dpass la trentaine. Il rit un peu de ses rflexions
sentencieuses, puis donna un lger coup de cravache  son cheval puis:
Avanons, Blesbok, reprit-il, ou nous n'arriverons jamais chez le vieux
Croft, ce soir. Par Jupiter! je crois en vrit que nous sommes au
tournant, ajouta-t-il, en dsignant de son fouet un petit sentier plein
d'ornires, qui bifurquait de la grande route de Wakkerstroom, dans la
direction d'une colline trangement isole, termine au sommet par un
large plateau et qui surgissait de la plaine onduleuse,  une distance
d'environ quatre milles sur la droite. Le vieux Boer a dit: le second
tournant, continua-t-il, se parlant  lui-mme, mais peut-tre
mentait-il? On m'a dit que plus d'un s'amusait volontiers  garer un
Anglais. Voyons! On m'a parl d'une colline au sommet plat, situe  une
demi-heure environ de la grande route; ceci rpond au signalement; j'en
cours la chance. Allons, Blesbok! Et il fit prendre  sa monture une
sorte de petit trot  l'amble, qu'affectionnent particulirement les
chevaux de l'Afrique mridionale.

La vie est une trange chose, pensait le capitaine John Niel, en
trottant doucement. Me voici  trente-quatre ans, sur le point de
recommencer la mienne, en qualit d'associ d'un vieux fermier du
Transvaal. C'est un joli dnouement  toutes mes ambitions et  quatorze
annes de service dans l'arme. Enfin! C'est comme a, mon garon! Le
mieux est d'en tirer le meilleur parti possible.

A ce moment ses mditations furent interrompues, car, au sommet d'une
monte peu rapide, un spectacle extraordinaire s'offrit tout  coup  sa
vue. A quatre ou cinq cents mtres devant lui, un poney mont par une
femme s'avanait en galopant furieusement et, derrire lui, les ailes
tendues, le cou allong, une grande autruche mle se prcipitait,
couvrant douze ou quinze pieds de terrain  chaque enjambe de ses
longues chasses. Le poney avait encore  peu prs vingt mtres
d'avance, mais, quels que fussent ses efforts, il ne pourrait distancer
la crature la plus vite du monde. Cinq secondes!... Le grand chassier
rejoignait le cheval. Ah! John Niel sentit le coeur lui manquer et ferma
les yeux, car il avait vu la grosse patte de l'autruche s'lever trs
haut et retomber comme un gourdin plomb!

Pan! L'chassier avait manqu l'amazone et frapp son cheval sur
l'chine, derrire la selle; l'animal, momentanment paralys, tomba
comme une masse sur la plaine. En un instant, la jeune fille qui le
montait, se releva et courut vers John, poursuivie par l'autruche. Le
membre terrible se leva de nouveau, mais, avant qu'il pt frapper son
paule, la jeune fille s'tait jete  plat, le visage contre terre.
Aussitt l'autruche monta sur elle, la trpigna, se roula et sembla
vouloir l'craser, jusqu' ce que mort s'ensuivt. John arrivait. Ds
que l'chassier le vit, il laissa la jeune fille et s'avana vers lui,
avec un mouvement de valse solennelle, que cet animal affecte souvent
avant d'attaquer. Or le capitaine Niel ignorait les faons d'agir de
l'autruche et son cheval, qui n'en savait pas davantage, se montrait
fort dispos  dguerpir; le matre, en toute autre circonstance,
n'aurait pas mieux demand, mais comment abandonner la beaut en
dtresse? Ne pouvant plus matriser sa monture, il se laissa glisser 
terre et, sa cravache en nerf de boeuf  la main, il fit vaillamment
face  l'ennemi. Pendant quelques secondes, l'autruche resta immobile,
clignant ses yeux brillants et balanant gracieusement son long cou.
Puis, soudain, elle tendit ses ailes et fondit comme la foudre sur son
adversaire. Celui-ci bondit de ct, sentit le frmissement des plumes
et aperut une grande patte qui frappait dans le vide, prs de sa tte.
Heureusement l'autruche le manqua et passa comme un clair; mais, avant
que l'tranger pt se retourner, l'ennemi revenait, lui lanait un de
ses terribles coups dans le dos et l'envoyait rouler  terre. En une
seconde, John se releva, branl, il est vrai, mais non bless et
absolument fou de fureur et de souffrance. L'autruche revenait; il
courut  elle et lui assna son fouet sur le cou, de telle sorte qu'elle
s'arrta. Profitant du rpit, il saisit l'chassier par une aile et s'y
cramponna dsesprment des deux mains. Alors ils commencrent 
tourner, lentement d'abord, puis de plus en plus vite, jusqu' ce qu'il
semblt  John Niel que le temps, l'espace et la terre ne fussent plus
qu'une vision tournoyante, fixe quelque part dans les ombres de la
nuit. Au-dessus de lui, comme un pivot stationnaire, s'levait le long
cou de l'oiseau; au-dessous de lui, tournaient les pattes semblables 
de gigantesques totons et, devant lui, s'talait une douce masse de
plumes blanches et noires, Pan! Un coup et une nue d'toiles! John
tait sur le dos et l'autruche, qui ne semblait pas sujette aux
tourdissements, lui infligeait un chtiment terrible. Heureusement elle
ne peut frapper trs fort un homme tendu; autrement c'et t la fin de
John Niel et nous n'aurions pas  conter cette histoire.

Pendant une demi-minute environ, l'chassier s'en donna  coeur joie,
sur le corps de son antagoniste renvers, qui crut toucher au terme de
sa carrire terrestre. Au moment o tout devenait indistinct  ses yeux,
il aperut tout  coup deux bras blancs qui se nouaient autour des
pattes de l'autruche, et une voix lui cria: Tordez-lui le cou, sinon
elle vous tuera!

Cet appel le fit sortir de sa torpeur et il se releva chancelant.
Pendant ce temps, l'chassier et la jeune fille roulaient enlacs en une
masse confuse, au-dessus de laquelle le cou lgant et le bec sifflant
se balanaient, semblables au cobra qui va frapper. John se prcipita,
saisit ce cou des deux mains et, de toute sa force (qui tait
considrable), il le tordit jusqu' ce qu'il se brist. Un craquement,
quelques bonds convulsifs et le grand oiseau resta tendu, mort!

Alors John Niel s'assit tout tourdi et embrassa d'un regard la scne du
combat. La jeune fille restait sans mouvement comme l'autruche;
avait-elle succomb dans la lutte? Trop faible pour aller s'en assurer,
John se mit  dtailler son visage. Elle avait la tte appuye sur le
vaincu, dont les plumes lgres lui faisaient un doux oreiller.
Lentement il reconnut que ce visage tait trs beau, malgr son extrme
pleur: front bas et large, couronn de soyeux cheveux d'or, menton trs
rond et trs blanc, bouche dlicieuse, bien qu'un peu grande. On ne
voyait pas les yeux, car ils taient ferms; la jeune fille avait perdu
connaissance. Grande et trs bien faite, elle paraissait avoir une
vingtaine d'annes. Bientt John se remit un peu et, se tranant vers
elle (car il tait terriblement contusionn), il lui prit la main et
essaya de la rchauffer dans les siennes. Elle tait belle de forme,
cette main, mais brunie, et laissait deviner qu'elle travaillait
beaucoup. La jeune fille ouvrit les yeux et Niel remarqua, non sans
plaisir, qu'ils taient beaux et bleus. Puis elle s'assit, et avec un
petit rire:

C'est absurde! dit-elle; je crois vraiment que je me suis vanouie.

--Cela n'a rien d'tonnant, rpondit John poliment, et il faisait le
geste d'ter son chapeau, quand il s'aperut qu'il l'avait perdu dans la
bagarre. J'espre, ajouta-t-il, que vous n'avez pas de mal srieux?

--Je ne sais trop, rpliqua-t-elle incertaine; en tout cas je suis bien
aise que vous ayez tu cette mchante bte. Elle tait sortie du _camp_,
il y a trois jours, sans qu'on pt la retrouver. Elle avait tu un jeune
garon l'anne dernire et j'avais dit  mon oncle qu'il devrait lui
tirer un coup de fusil, mais il n'avait pas voulu, parce qu'elle tait
trop belle.

--Puis-je vous demander, reprit John Niel, si vous tes miss Croft?

--Oui, je suis une des demoiselles Croft, car nous sommes deux; quant 
vous, je devine que vous devez tre le capitaine Niel, attendu par mon
oncle pour l'aider dans son exploitation.

--Si toutes les autruches ressemblent  celle-ci, rpliqua John, en
dsignant le grand chassier mort, je crois que mes nouvelles
occupations ne me plairont gure.

La jeune fille se mit  rire, ce qui lui permit de montrer deux
charmantes ranges de dents blanches.

Oh non! fit-elle; c'tait la seule mchante parmi nos autruches; mais,
Capitaine, j'ai grand'peur que ce sjour ne vous paraisse horriblement
ennuyeux. Il n'y a que des Boers dans ce pays; vous ne trouverez pas un
Anglais plus prs que Wakkerstroom.

--Vous vous oubliez, rpondit-il courtoisement, car, en vrit, cette
fille du dsert avait, dans toute sa personne, quelque chose de trs
charmant.

Oh! dit-elle, je ne suis qu'une jeune fille, vous savez, et je n'ai
aucune supriorit. Jess (c'est ma soeur), ah! Jess! c'est autre chose;
elle a t en pension au Cap et elle a une intelligence suprieure. Moi
aussi, je suis alle au Cap; seulement je n'y ai pas appris grand'chose.
Mais, Capitaine, les deux chevaux sont partis; le mien a d rentrer  la
ferme et le vtre l'aura suivi; je voudrais bien savoir comment nous
rentrerons  Belle-Fontaine (Mooi-fontein). C'est le nom de notre
rsidence. Pouvez-vous marcher?

--Je ne sais pas; je vais essayer. Cette bte m'a trangement secou.

Il se releva chancelant, pour retomber aussitt avec un cri de douleur;
une cheville tait foule et il se sentait si raide, si endolori par
tout le corps, qu'il pouvait  peine bouger.

La maison est-elle loin? demanda-t-il.

--A un mille environ, par l. Nous la verrons du haut de la monte.
Regardez, moi, je n'ai rien du tout; je le rpte, c'est ridicule
d'avoir perdu connaissance, mais cette bte m'tait la respiration.
Elle se leva et sautilla un peu sur l'herbe pour se rassurer! Ae!
fit-elle; je souffre de partout. Il faut que vous preniez mon bras,
voil tout; si cependant cela ne vous est pas dsagrable?

--Oh! cela ne m'est pas dsagrable du tout, je vous assure,
rpliqua-t-il en riant; et ils partirent bras dessus, bras dessous,
comme de vieux amis.




CHAPITRE II

COMMENT LES DEUX SOEURS VINRENT A BELLE-FONTAINE


Capitaine Niel, dit Bessie Croft (elle s'appelait Bessie), lorsqu'ils
eurent fait pniblement et en boitant une centaine de mtres, me
trouverez-vous impertinente, si je vous adresse une question?

--Pas le moins du monde.

--Qu'est-ce qui a pu vous dcider  venir vous enterrer ici?

--Pourquoi me le demandez-vous?

--Parce que je crains que vous ne vous en repentiez. Je ne crois pas,
poursuivit-elle lentement, que cet endroit convienne  un gentleman
anglais et  un officier. Les Boers vous seront odieux et vous n'aurez
pour compagnie que mon vieil oncle et nous deux.

John Niel se mit  rire.

Je vous assure, miss Croft, que les gentlemen anglais ne sont pas si
difficiles par le temps qui court, surtout quand il leur faut gagner
leur vie. Jugez-en par moi, car je peux aussi bien vous dire tout de
suite ce qu'il en est. Je suis dans l'arme depuis quatorze ans et j'en
ai trente-quatre. J'ai pu vivre  l'arme, parce qu'une vieille tante me
faisait une pension de 3 000 francs. Il y a six mois, elle mourut, me
laissant le peu qu'elle possdait, car presque toute sa fortune tait en
viager. Aprs avoir pay tous les droits de succession, je me trouvai 
la tte de 1 200 francs de rente; je ne peux pas vivre avec cela dans
l'arme. Aprs la mort de ma tante, je vins de l'le Maurice  Durban,
avec mon rgiment qui est rappel en Angleterre. Le pays me plut; je
savais que je n'avais pas de quoi vivre dans le mien; je demandai donc
un cong d'un an et je rsolus de m'informer et de voir si je ne
pourrais pas m'habituer  la vie de colon-fermier. Alors un habitant de
Durban me parla de votre oncle, de son dsir de cder pour 25 000 francs
un tiers de ses intrts dans son exploitation, parce qu'il devenait
trop vieux pour y suffire tout seul; j'entrai en correspondance avec lui
et promis de venir  l'essai pendant quelques mois; voil pourquoi
j'arrive juste  temps pour empcher que vous ne soyez mise en morceaux
par une autruche.

--Vous conviendrez en tout cas, rpondit-elle en riant, que vous avez
t reu chaudement. Enfin, j'espre que vous ne vous dplairez pas
ici.

Comme le capitaine finissait son histoire, on arrivait au sommet de la
monte d'o l'autruche avait poursuivi Bessie Croft, et nos deux
personnages aperurent un Cafre qui venait vers eux, tenant d'une main
le poney de Bessie et de l'autre le cheval du capitaine. A quelque
distance derrire lui, marchait une dame.

Ah! dit Bessie, ils ont attrap nos chevaux et voici Jess qui vient
voir ce qui est arriv.

La personne en question tait maintenant assez proche pour produire sur
John une premire impression. Elle tait petite et plutt maigre; une
paisse chevelure brune et boucle encadrait son visage; certes, elle
n'tait pas charmante comme sa soeur, mais deux choses frappaient en
elle: une pleur extraordinaire et uniforme et les deux plus magnifiques
yeux noirs que John Niel et jamais vus. A tout prendre, et malgr sa
petite taille, c'tait une personne  remarquer et  ne pas oublier
quand on l'avait vue. Avant qu'il et le loisir de pousser plus loin ses
observations, les deux nouveaux venus les avaient rejoints.

Au nom du ciel! qu'est-il arriv, Bessie? s'cria Jess, avec un regard
rapide sur le compagnon de sa soeur, et un lger accent africain qui
n'est pas sans charme chez une jolie femme. Bessie commena aussitt le
rcit de l'aventure, faisant parfois appel  John pour corroborer son
dire.

Pendant ce temps, Jess restait immobile et silencieuse et le capitaine
se disait qu'il n'avait jamais vu figure si impassible; elle ne changea
pas une fois, mme aux pripties les plus mouvantes du drame.

Quelle femme tonnante! pensait John; elle ne doit pas avoir beaucoup
de coeur!

Mais, juste  ce moment, Jess leva les yeux et John vit o se rfugiait
cette physionomie: c'tait dans ces yeux extraordinaires. Si impassible
que ft le visage, les yeux taient pleins d'une vie et d'une motion
intrieure qui les faisaient resplendir. Le contraste entre cette figure
immobile et ces yeux de feu avait quelque chose d'trange et de presque
surnaturel.

Vous avez chapp  un grand danger, dit-elle, mais je regrette la
pauvre autruche.

--Pourquoi? demanda John.

--Parce que nous tions trs bons amis; moi seule pouvais la dompter.

--C'est vrai, reprit Bessie; cette mchante bte la suivait comme un
chien; c'tait la chose la plus drle du monde.--Mais partons; il faut
rentrer, car il va faire nuit. Mouti (mdecine), ajouta-t-elle, en
s'adressant au Cafre en zulu, aidez le capitaine Niel  monter son
cheval et ayez soin que la selle ne tourne pas; les sangles sont
peut-tre desserres.

Avec le secours du Zulu, John se remit pniblement en selle; la jeune
fille fit promptement de mme et l'on repartit dans l'obscurit
croissante. Peu aprs, le capitaine s'aperut qu'on suivait une avenue
carrossable, borde de grands gommiers, et presque aussitt l'aboiement
d'un chien et l'apparition de fentres claires lui firent comprendre
qu'on arrivait  l'habitation. A la porte, ou plutt en face de la
porte, car elle tait spare du chemin par une vranda, les nouveaux
venus s'arrtrent et descendirent de cheval. En mme temps une
exclamation de bienvenue partit de la maison et, dans l'encadrement de
la porte, se dtachant sur le fond lumineux, parut un personnage
d'aspect aussi agrable que peu commun: c'tait un homme trs grand, ou
qui du moins l'avait t, mais dont l'ge et les rhumatismes avaient
courb la haute taille. Sa longue chevelure blanche, rejete en arrire
d'un front bomb, retombait sur son cou. Le sommet de la tte, chauve
comme la tonsure d'un prtre, brillait  la lumire des lampes et les
mches blanches formaient une couronne autour de cette calvitie. Le
visage, rid comme une pomme bien conserve, avait aussi la couleur
rose de ce fruit. Les traits taient aquilins et bien models et, sous
les sourcils encore noirs et touffus, brillaient deux yeux gris, aussi
perants que ceux d'un faucon; nanmoins il n'y avait rien de dur, ni de
dplaisant dans cette physionomie accentue, empreinte au contraire
d'une grande bonhomie et d'une aimable finesse. Vtu de gros drap gris,
chauss de grandes bottes  l'cuyre, le personnage tenait  la main un
chapeau de chasse  larges bords. Tel tait l'aspect de Silas Croft,
l'un des hommes les plus remarquables du Transvaal, lorsque John Niel le
vit pour la premire fois.

Est-ce vous, capitaine Niel? cria une voix de stentor; les naturels du
pays m'ont dit que vous arriviez; soyez le bienvenu. Je suis heureux de
vous voir, trs heureux. Eh mais! qu'y a-t-il donc? ajouta-t-il, en
voyant le Zulu Mouti accourir pour aider John  descendre de cheval.

Ce qu'il y a, monsieur Croft? Il y a que votre autruche favorite nous a
presque tus, votre nice et moi, et que j'ai tu ladite favorite.

Alors suivirent les explications de Bessie, et pendant ce temps on fit
entrer le capitaine dans la maison.

Je n'ai que ce que je mrite, dit le vieillard. Quand j'y pense! quand
j'y pense! Dieu soit lou, Bessie, ma chrie, de ce que vous avez
chapp au danger! Et vous aussi, Capitaine. Hol! garons! Prenez la
charrette cossaise et une paire de boeufs, pour aller chercher la bte.
Autant vaut lui enlever ses plumes avant que les vautours la mettent en
pices.

Aprs s'tre livr  ses ablutions et avoir appliqu un mlange d'eau et
d'arnica sur ses contusions, John russit  gagner la pice o le souper
attendait. Cette pice, trs confortable, tait meuble  l'europenne;
des peaux d'antilopes remplaaient le tapis. Dans un coin se trouvait un
piano et John devina que la bibliothque, remplie des meilleurs auteurs,
devait tre la proprit de miss Jess.

Le souper se passa fort agrablement, puis les jeunes filles se mirent
au piano, pendant que les hommes fumaient. Une nouvelle surprise
attendait John Niel: aprs que Bessie, presque entirement remise de sa
secousse, eut jou trs convenablement deux ou trois morceaux, Jess, qui
jusque-l tait reste assez silencieuse, prit sa place au piano. Ce ne
fut pas de bon coeur, car elle n'y consentit que sur la demande
ritre, faite par son oncle le patriarche, de sa voix retentissante et
joyeuse. Pendant quelques instants elle laissa errer ses doigts sur les
touches, frappant de vagues accords, puis tout  coup elle chanta comme
jamais le capitaine n'avait entendu chanter. Sa voix magnifique n'tait
peut-tre pas trs exerce; elle chantait en allemand, de sorte que John
ne comprenait pas les paroles, mais il n'tait pas ncessaire de les
comprendre pour en deviner le sens. La passion dsole, gardant
nanmoins un reste d'esprance, l'amour sans fin et sans bornes
trouvaient un cho dans chacune des notes splendides et les pntraient.
La voix divine, ardente et douce  la fois, montait, planait, faisait
vibrer les nerfs de l'auditeur comme les cordes d'une harpe olienne,
transportait son me sur les ailes frmissantes de l'harmonie, jusqu'aux
portes du ciel; puis elle retomba subitement, comme l'aigle retombe, et
s'teignit dans une dernire vibration.

John respirait avec peine et son motion tait si forte, qu'il s'appuya
au dossier de sa chaise, nerv jusqu' la faiblesse, par la raction
qui se produisit, lorsque la voix se tut. En levant les yeux, il surprit
Bessie qui l'observait avec malice et curiosit. Jess, penche sur le
piano, caressait encore doucement les touches, la tte incline sous la
couronne de son paisse chevelure, aux boucles rebelles.

Eh bien, Capitaine, demanda le vieillard, dsignant sa nice du bout
de sa pipe, que pensez-vous de mon oiseau chanteur? Hein! N'y a-t-il
pas de quoi vous empoigner le coeur et vous pntrer jusqu'aux moelles?

--Je n'ai jamais rien entendu de semblable, rpondit John simplement, et
j'ai entendu presque toutes les cantatrices clbres. C'est vraiment
beau! Je ne m'attendais certes pas  entendre chanter ainsi dans le
Transvaal.

Jess se retourna vivement et John remarqua que si ses yeux brillaient
d'motion, le reste de son visage tait aussi impassible que jamais.

Je ne sais pas, dit-elle, pourquoi vous vous moquez de moi, capitaine
Niel; et aussitt, avec un bonsoir bref, elle quitta la chambre.

Le vieillard sourit, brandit sa pipe vers la porte par laquelle Jess
tait sortie et cligna des yeux d'une faon qui probablement en disait
long, mais n'avait pas de sens pour son hte, immobile et muet.

Alors Bessie se leva, lui souhaita le bonsoir de sa voix sympathique,
s'informa, avec la sollicitude d'une bonne mnagre, si sa chambre lui
convenait, combien de couvertures il dsirait avoir sur son lit, lui dit
que s'il tait incommod par le parfum des fleurs plantes prs de la
vranda, il ferait bien de fermer la fentre de droite et d'ouvrir celle
de gauche.

Enfin, avec un coquet petit signe de sa tte dore, elle sortit et le
capitaine, la suivant des yeux, se disait qu'il tait impossible de
rver une jeune crature plus frache, plus gracieuse et plus plaisante
en tout point.

Prenez un verre de grog, Capitaine, dit le vieillard, en poussant le
flacon carr vers son hte; vous devez en avoir besoin, aprs avoir t
rou de coups par cette brute. A propos, je ne vous ai pas assez
remerci d'avoir sauv ma Bessie; mais je vous en remercie de tout mon
coeur, croyez-le; je dois vous avouer que Bessie est ma nice favorite.
Jamais il n'y a eu de jeune fille comme elle! Jamais! Elle a les
mouvements d'une gazelle, et quels yeux! et quelle taille! et ce qu'elle
travaille! Comme trois, je vous l'affirme. Et pas la moindre prtention,
pas d'airs de belle dame, quoiqu'elle soit si belle.

--Les deux soeurs paraissent trs diffrentes, dit John.

--Quant  a, vous ne vous trompez pas; on ne croirait jamais que le
mme sang coule dans leurs veines. Il y a trois ans de diffrence
d'abord: Bessie est la plus jeune, elle vient d'avoir vingt ans; Jess en
a vingt-trois. Seigneur! penser qu'elle a dj vingt-trois ans! Leur
histoire est assez trange, je vous assure.

--Vraiment? fit John, d'un ton interrogateur.

--Oui, reprit Silas rveur, vidant sa pipe et la remplissant  nouveau
du tabac boer, grossirement coup dans un grand pot de terre brune; je
vais vous la conter, si vous voulez; autant que vous la connaissiez,
puisque vous allez vivre avec nous.

Je suis certain, Capitaine, que vous la garderez pour vous.

Vous savez que je suis n en Angleterre, et bien n mme. Je suis du
comt de Cambridge, du pays plantureux qui entoure Ely. Mon pre tait
pasteur, peu riche, et quand j'eus vingt ans, il me donna sa
bndiction, trente guines dans ma poche et le montant de ma traverse
jusqu'au Cap; je lui serrai la main, Dieu le bnisse! je partis et
depuis cinquante ans j'habite notre vieille colonie, car j'ai eu
soixante-dix ans hier. Je vous en dirai plus long sur moi une autre
fois; pour le moment, il s'agit des enfants. Environ vingt ans aprs mon
dpart, mon bon vieux pre se remaria avec une femme encore jeune, assez
riche et moins bien ne que lui. De cette union il eut un fils, puis
mourut. Le peu que j'appris sur le compte de mon demi-frre, fut qu'il
avait fort mal tourn, s'tait mari et adonn  la boisson. Enfin, il y
a douze ans, une chose trange m'arriva. J'tais assis dans cette mme
pice, dans ce mme fauteuil, car cette partie de la maison existait
dj (les ailes ont t construites depuis); je fumais ma pipe, coutant
la pluie battre les vitres par une nuit affreuse, quand, tout  coup, un
vieux chien _pointer_ que j'avais alors et qui s'appelait Ben, se mit 
aboyer.

Couche-toi, Ben, lui dis-je; ce ne sont que les Cafres.

A ce moment il me sembla entendre un faible coup frapp sur la porte et
Ben aboya de nouveau; je me levai donc, allai ouvrir et vis entrer deux
petites filles enveloppes de vieux chles. Je refermai la porte, aprs
avoir regard s'il y en avait d'autres dehors et je restai plant l,
les yeux et la bouche grands ouverts, devant les deux petites cratures.
Elles taient l, ruisselantes, la main dans la main; l'ane paraissait
avoir onze ans, la plus petite, huit environ. Elles se taisaient, mais
l'ane se dtourna pour enlever le chle et le chapeau de sa petite
soeur...; c'tait Bessie, et je vis alors son doux petit visage et ses
cheveux d'or tout mouills; elle mit un doigt dans sa bouche et me
regarda de telle faon que je me crus le jouet d'un rve.

S'il vous plat, monsieur, dit enfin la plus grande, est-ce ici la
maison de M. Croft? M. Croft..., rpublique de l'Afrique du Sud.

--Oui, ma petite, c'est ici sa maison, et la rpublique de l'Afrique du
Sud, et je suis M. Croft. Et vous, mes chres petites, qui pouvez-vous
bien tre? rpondis-je.

--S'il vous plat, monsieur, nous sommes vos nices, et nous sommes
venues d'Angleterre pour vous chercher.

--Plat-il? m'criai-je abasourdi, comme j'en avais bien le droit.

--Oh! monsieur, reprit la pauvre petite, joignant ses menottes maigres
et humbles, je vous en prie, ne nous renvoyez pas: Bessie est si
mouille! Elle a si froid et si faim! Elle n'est pas en tat d'aller
plus loin.

Sur ce, elle se mit  pleurer et l'autre en fit autant, par sympathie
et aussi de peur et de froid.

Naturellement je les amenai prs du feu, les pris sur mes genoux,
appelai de toutes mes forces Hb, la vieille Hottentote qui faisait ma
cuisine, et  nous deux, nous les dshabillmes, pour les envelopper
dans de vieux vtements; nous leur donnmes un potage et du vin et une
demi-heure aprs, elles taient tout heureuses, leurs craintes
absolument disparues.

Et maintenant, jeunes personnes, leur dis-je, embrassez-moi et
contez-moi un peu comment vous tes venues.

Voici ce qu'elles me contrent (je n'eus l'histoire complte que plus
tard) et le rcit fut trange.

Il parat que mon demi-frre avait pous une charmante jeune fille du
Norfolk et l'avait traite comme un chien. C'tait un ivrogne et un
gredin que mon demi-frre; il battait sa pauvre femme, la ngligeait
honteusement et souvent mme maltraitait les enfants, de sorte qu'enfin,
la pauvre crature, affaiblie par la souffrance et la mauvaise sant, ne
put y tenir plus longtemps et conut l'ide insense de s'chapper, pour
venir ici se placer sous ma protection. Ceci prouve jusqu'o allait son
dsespoir. Elle russit  trouver assez d'argent pour payer trois places
de secondes jusqu' Natal et avoir encore quelques livres de surplus, et
un jour que sa brute de mari tait all boire et jouer, elle parvint 
se faufiler  bord d'un btiment  voiles, dans les docks de Londres, et
elle tait loin en mer avec ses filles, quand il s'aperut de sa fuite.
Mais ce fut son dernier effort, la pauvre me! et elle en mourut. On
n'tait pas en mer depuis plus de dix jours, qu'elle prit le lit et
succomba, laissant les pauvres enfants seules au monde. Ce qu'elles
durent souffrir, du moins Jess qui tait en ge de comprendre, Dieu seul
le sait! Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'elle ne s'est jamais
compltement remise de ce coup; elle en porte la marque, monsieur. Mais,
qu'on dise ce qu'on voudra, il y a une Puissance qui veille sur les
faibles et cette Puissance prit sous son aile ces pauvres enfants
errantes et sans abri. Le capitaine du navire fut bon pour elles et,
lorsqu'on arriva enfin  Durban, les passagers firent une souscription
et obtinrent d'un vieux Boer, qui venait de ce ct du Transvaal, de se
charger d'elles. Le Boer et sa femme traitrent les enfants
convenablement, mais ne firent rien au del de leur engagement. Au
tournant de la route de Wakkerstroom, que vous avez suivie aujourd'hui,
ils firent descendre les enfants (elles n'avaient pas de bagages) et
leur dirent qu'en marchant droit devant elles, elles arriveraient  la
maison de Meinheer Croft.

On tait alors au milieu de l'aprs-midi et ce ne fut qu' huit heures
du soir, qu'elles arrivrent ici, les pauvres chries, car le chemin
n'tait pas alors aussi bien trac qu'aujourd'hui; elles s'garrent
dans la plaine et seraient mortes de froid, sous la pluie glace, si
elles n'eussent aperu, par hasard, les lumires de la maison. Et voil
comment mes nices vinrent ici, capitaine Niel; elles y sont toujours
restes depuis, except pendant deux ans que je les envoyai en pension
au Cap; et je me sentis bien seul, quand elles furent parties.

--Et le pre? demanda Niel, que ce rcit avait profondment intress;
avez-vous jamais entendu parler de lui?

--Entendu parler de lui, le coquin! s'cria le vieillard, bondissant de
colre; oui, certes! Le croiriez-vous? Les deux mignonnes taient chez
moi depuis environ dix-huit mois, assez longtemps pour que j'eusse
appris  les aimer de tout mon coeur, quand un beau matin, comme
j'examinais le nouveau mur du _kraal_[1], j'aperois un individu qui
s'avanait, mont sur un maigre cheval gris. Il vient vers moi et, comme
il s'approche, je l'examine: Toi, me dis-je, tu es un ivrogne et un
gredin, c'est crit sur ta figure, et, qui plus est, je la connais, ta
figure. Vous comprenez, je ne devinais cependant pas que je contemplais
un fils de mon propre pre; comment l'aurais-je pu?

[Note 1: Enclos, parc, ou tout autre endroit ferm.]

Votre nom est-il Croft? dit-il.

--Oui, rpondis-je.

--C'est aussi le mien, rpliqua-t-il, avec un mauvais regard d'ivrogne
sournois; je suis votre frre.

--En vrit! m'criai-je, en me redressant, car je commenais 
comprendre de quoi il s'agissait; et que pouvez-vous bien me vouloir? Je
vous dis en face, sans dlai, ni ambages, que si vous tes mon frre,
vous tes un misrable et que je ne veux ni vous connatre, ni rien
avoir  dmler avec vous; et si vous n'tes pas mon frre, je vous
demande pardon de vous confondre avec un pareil drle.

--Ah! vous le prenez comme a! rpondit-il, en ricanant. Eh bien! mon
cher frre Silas, je veux mes enfants. Elles ont un petit demi-frre 
la maison, car je me suis remari, Silas, et il les attend avec
impatience pour jouer avec lui; donc, si vous voulez avoir la bont de
me les remettre, je les emmnerai de suite.

--Vraiment! Vous les emmnerez si vite que a? dis-je, tout tremblant
de rage et de crainte.

--Oui, Silas, en vrit. Elles sont  moi de par la loi et je n'entends
pas mettre des enfants au monde pour que vous jouissiez de leur socit.
J'ai consult, Silas, ajouta-t-il, avec un nouveau ricanement
sardonique, et la loi est pour moi.

Je me levai: je regardai cet homme, je me rappelai la manire dont il
avait trait ces pauvres enfants et leur jeune mre, mon sang bouillonna
et je devins fou. Sans un mot de plus, je sautai par-dessus le mur 
moiti bti, j'attrapai ce vaurien par une jambe, car j'tais fort il y
a dix ans, et l'arrachai de son cheval. En touchant terre, il laissa
tomber sa lourde cravache; je m'en emparai et lui donnai la plus belle
vole qu'homme ait jamais reue. Seigneur! comme il hurlait! Quand je
fus las, je lui permis de se relever.

Maintenant, m'criai-je, partez, et si vous revenez, je chargerai les
Cafres de vous reconduire  Natal, avec leurs zagaies. Nous sommes ici
dans la rpublique Sud-Africaine, o l'on se soucie peu de la loi.
C'tait vrai dans ce temps-l.

--Trs bien! Silas, dit-il; trs bien! J'aurai ces enfants et, pour
l'amour de vous, je ferai de leur vie un enfer, comptez-y. Rpublique
d'Afrique ou non, j'ai la loi pour moi.

Il s'loigna, jurant et blasphmant, et je jetai sa cravache aprs lui.
Ce fut la premire et la dernire fois que je vis mon frre.

--Que devint-il donc?

--Je vais vous le dire, rien que pour vous prouver qu'il est une
Puissance dont l'oeil surveille de tels hommes. Il alla ce soir-l
jusqu' Newcastle, entra  la buvette, se mit  boire en me traitant de
la belle faon et s'enivra si bien, qu'enfin le cabaretier appela ses
garons pour le mettre dehors. Or, les garons taient rudes, comme le
sont volontiers les Cafres, avec un blanc qui est ivre; il se battit et,
au plus fort de la lutte, un vaisseau se rompit dans sa poitrine, il
tomba mort et tout fut dit. Telle est l'histoire de mes deux jeunes
filles, capitaine Niel, et maintenant je vais me coucher. Demain, je
vous montrerai la ferme et nous parlerons d'affaires. Bonsoir,
Capitaine, bonsoir!




CHAPITRE III

M. FRANK MULLER


John Niel s'veilla de bonne heure le lendemain matin, aussi raide et
endolori que s'il et t bien battu d'abord, puis troitement sangl
ensuite,  l'aide d'un bton. Il parvint, non sans peine,  s'habiller,
et sortit en boitant sous la vranda, par la porte-fentre de sa
chambre, afin de contempler la vue qui s'offrait  ses yeux. C'tait un
endroit dlicieux. Derrire la maison s'levait la colline escarpe,
plane au sommet et seme de roches rondes; elle s'tendait en
demi-cercle, de chaque ct d'un vaste terrain en pente et verdoyant, au
milieu duquel se trouvait l'habitation.

La maison proprement dite tait construite en pierre brune et couverte
d'un chaume pais, d'une belle couleur fauve et dore. La toiture des
remises, hangars et autres dpendances tait en fer galvanis, qui
tincelait aux rayons du soleil levant, de faon  faire cligner des
yeux aux aigles eux-mmes. Sur toute la faade rgnait une vranda
gracieusement envahie, dans ses parties treillages, par des vignes et
des plantes grimpantes aux fleurs varies; au del, se trouvait une
large alle carrossable, trace dans le sol rouge et borde d'orangers
touffus, chargs de fleurs, ainsi que de fruits, les uns verts, les
autres couleur d'or. Au del des orangers, s'tendaient les jardins
entours de murs bas en pierre brute, les vergers remplis d'arbres
fruitiers, et, plus loin encore, les parcs ou _kraals_ aux boeufs et aux
autruches, ces derniers encombrs d'chassiers au long cou.

A la droite de la maison, s'levaient des plantations florissantes de
gommiers et autres arbres indignes;  gauche, on voyait de vastes
terres cultives, irrigues pour les moissons d'hiver, au moyen de la
puissante source qui s'chappait du flanc de la colline,  une grande
hauteur au-dessus de la maison, et donnait  ce lieu le nom de
Belle-Fontaine.

John Niel vit tout cela et bien d'autres choses encore, de son
observatoire sous la vranda, mais, pour le moment du moins, tout se
perdit dans la merveilleuse et sauvage beaut du panorama immense qui se
droulait  ses pieds, sur la gauche, jusqu' la grandiose chane des
montagnes du Drakensberg, couronne  et l de neige; panorama born,
sur la droite comme en face, par l'horizon vaste et indcis des plaines
onduleuses du Transvaal. C'tait une vue superbe, une de ces vues qui
font courir plus vite le sang dans les veines d'un homme et font battre
son coeur, joyeux de vivre pour la contempler. La terre couverte, 
perte de vue, d'une riche verdure qui s'inclinait et frmissait comme un
champ de bl au souffle de la brise matinale, le ciel d'un bleu profond,
sans un seul nuage pour troubler son immensit et, entre les deux, le
vif courant du vent charg de parfums; sur la gauche, les montagnes
imposantes, inspirant des penses solennelles, levaient leurs crtes
vers le ciel; couronnes de la neige des sicles, dont elles sont les
monuments, elles contemplaient majestueusement les larges plaines et les
phmres fourmilires humaines qui les foulent et se croient, pendant
leur courte existence, les matresses de leur petit monde. Et au-dessus
de tout: montagnes, plaines et cours d'eau tincelants, la glorieuse
lumire du soleil d'Afrique et l'esprit de vie passant en ce jour, comme
il passait autrefois, sur les eaux plonges dans la nuit.

John, debout, regardait la beaut primitive de cette nature, la
comparait dans sa pense, avec beaucoup d'autres paysages cultivs, et
en arrivait  cette conclusion: que si dsirable que puisse tre la
prsence de l'homme civilis dans le monde, on ne saurait affirmer que
ses oeuvres en augmentent rellement la beaut.

Ses rflexions furent interrompues par le pas ferme encore de Silas
Croft, malgr son ge et sa taille vote, et il se tourna aussitt vers
lui.

Eh bien! capitaine Niel, dit le vieillard, dj lev! C'est bon signe,
si vous voulez devenir fermier. Oui, c'est une jolie vue et un joli
sjour! C'est moi qui l'ai fait. Il y a vingt-cinq ans, je vins ici 
cheval et vis le site. Tenez, vous voyez cette roche, derrire la
maison? Je couchai au-dessous, m'veillai avec le soleil, contemplai
cette belle vue et la grande prairie alors peuple de gibier, et je me
dis: Silas, il y a vingt-cinq ans que tu erres dans cette vaste contre
et tu commences  t'en fatiguer; tu n'as jamais vu un lieu plus beau, ni
plus sain; sois sage et restes-y. Ainsi fut fait. J'achetai six mille
arpents pour 250 francs comptant et un tonnelet de gin et me mis 
l'oeuvre pour faire ce que vous voyez. Oui, c'est bien l'oeuvre de mes
mains; il n'est pas une pierre, pas un arbre qu'elles n'aient touch, et
vous savez ce que cela signifie dans un pays vierge. Enfin! quoi qu'il
en soit, j'ai russi et maintenant je suis trop vieux pour exploiter le
domaine  moi seul; c'est pourquoi j'ai fait savoir que je dsirais
prendre un associ, comme vous l'a dit le vieux Snow,  Durban. Vous
savez ce que j'ai dit  Snow: Il me faut un _gentleman_; l'argent
m'importe peu; j'accepterai 25 000 francs pour une part d'un tiers, si
je peux trouver un _gentleman_; pas de vos Boers, ou de vos blancs
infrieurs.

J'ai assez des Boers et de leurs faons d'agir; le plus heureux jour de
ma vie fut celui o le vieux gnral Shepstone hissa le drapeau anglais
 Prtoria et o je pus reprendre mon titre d'Anglais.

Seigneur! quand on pense qu'il est des hommes, sujets de la Reine, qui
aspirent  tre de nouveau les sujets d'une rpublique! Fous! capitaine
Niel! Ils sont absolument fous, je vous l'affirme. Enfin! tout cela est
fini. Vous savez ce que leur dit, au nom de la Reine, sir Garnet
Wolseley, l-bas, sur la rivire Vaal: Que ce pays resterait anglais
jusqu' ce que le soleil s'arrtt dans le ciel, ou que la rivire Vaal
remontt vers sa source. Cela me suffit; comme je le dis  ces
frondeurs qui voudraient reprendre le pays, maintenant que nous avons
pay leurs dettes et battu leurs ennemis: aucun gouvernement anglais ne
dment sa parole, pas plus qu'il ne manque aux engagements pris
solennellement par ses reprsentants. Nous laissons ces sortes de choses
aux trangers. Non, non, Capitaine, je ne vous demanderais pas de
prendre un intrt dans cette affaire, si je n'tais pas certain que ce
pays restera sous la protection du drapeau anglais. Mais nous
reparlerons de tout ceci une autre fois; allons djeuner.

Aprs le repas, comme John boitait trop pour faire le tour de la ferme,
la belle Bessie lui proposa de venir l'aider  laver un lot de plumes
d'autruche. Le lieu de l'opration tait une petite pelouse situe
derrire un massif d'orangers. L furent placs un baquet plein d'eau
chaude et une bassine en fer battu, contenant de l'eau froide. Les
plumes, couvertes, pour la plupart, d'une boue rouge, furent d'abord
plonges dans le baquet d'eau chaude, o John les brossa avec du savon,
puis les transfra dans la bassine d'eau froide; l, Bessie les rinait
et les tendait ensuite sur un drap, pour les scher au soleil.

La matine tait dlicieuse et John dcouvrit promptement, qu'il y a au
monde beaucoup d'occupations plus dsagrables que le lavage des plumes
d'autruche, en compagnie d'une charmante fille; car elle tait
charmante, il n'y avait pas  en douter; un type de vraie femme heureuse
et frache. Assise sur un tabouret bas, ses manches releves presque
jusqu' l'paule, elle laissait voir deux bras qui n'eussent pas dpar
une statue de Vnus, riait et babillait sans interrompre son travail.
John n'tait pas trs vulnrable; il avait jou avec le feu; il s'tait
brl les doigts comme bien d'autres jeunes imprudents; nanmoins il se
demandait, en face de cette belle jeune fille, qu'il comparait en
lui-mme  un superbe bouton de rose prt  s'panouir, combien de temps
il serait possible de vivre avec elle, dans la mme maison, sans tomber
sous le charme de sa grce et de sa beaut? Puis il se rappela Jess et
le contraste que prsentaient les deux soeurs.

O est votre soeur? demanda-t-il tout  coup.

--Jess? Oh! je crois qu'elle est alle  la Valle aux Lions, pour lire
ou dessiner. Voyez-vous, dans cet tablissement, je reprsente le
travail manuel et Jess l'_intellect_; et, avec un joli signe de tte,
elle ajouta: Il y a eu erreur quelque part; elle a pris toute la
supriorit d'esprit!

--En tout cas, dit John tranquillement, les yeux fixs sur elle, je ne
pense pas que vous ayez  vous plaindre de la manire dont la nature
vous a traite.

Elle rougit un peu, plutt du ton dont il avait parl que de ce qu'il
avait dit, et se hta de reprendre:

Jess est la meilleure, la plus chre, la plus intelligente des femmes,
voil mon opinion; elle n'a, je crois, qu'un seul dfaut: elle me gte
trop. Mon oncle m'a dit vous avoir cont que, lors de notre arrive ici,
j'avais huit ans. Je me rappelle que lorsque nous fmes gares dans la
prairie ce soir-l, par une pluie battante et glaciale, Jess ta son
chle et l'enroula sur moi, par-dessus le mien. Eh bien! il en a
toujours t ainsi; c'est toujours moi qui dois avoir le chle et tout
doit me cder. Telle est Jess; quelquefois je la crois froide comme une
pierre, mais quand elle aime quelqu'un, c'en est effrayant. Je connais
peu de femmes, mais j'imagine qu'il ne peut pas y en avoir beaucoup
comme Jess de par le monde. Elle est perdue dans ce dsert; elle devrait
s'en aller en Angleterre, crire de beaux livres et devenir clbre;
seulement, ajouta-t-elle d'un petit air profond, je craindrais que tous
les livres de Jess ne fussent tristes.

Bessie s'arrta brusquement, changea de couleur et laissa retomber dans
l'eau, le paquet de plumes qu'elle tenait  la main. Suivant son regard,
John tourna le sien vers l'avenue des gommiers et vit un homme trs
grand, coiff d'un chapeau  trs larges bords et mont sur un
magnifique cheval noir, qui s'avanait au petit galop vers la maison.

--Qui est-ce, miss Croft? demanda-t-il.

--C'est un homme que je n'aime pas, dit-elle, en frappant lgrement du
pied. Il s'appelle Frank Muller et il est moiti Boer, moiti Anglais.
Il est trs riche, trs habile et possde toutes les terres autour de
nous, de sorte que mon oncle est forc de se montrer poli envers lui,
quoiqu'il ne l'aime pas non plus. Qu'est-ce qu'il peut bien vouloir?

Le cheval approchait et John croyait que le cavalier allait passer sans
les voir, quand tout  coup la robe de Bessie attira son regard 
travers les arbres et il s'arrta. Grand, robuste, extrmement beau, il
paraissait avoir environ quarante ans; ses traits taient rguliers, ses
yeux bleus et froids; sa barbe magnifique et dore tombait bas sur sa
poitrine. Pour un Boer il tait lgant, portait des vtements d'toffe
et de coupe anglaises et de grandes bottes  l'cuyre.

Ah! miss Bessie! s'cria-t-il en anglais, vous voil donc avec vos
jolis bras dcouverts. J'ai de la chance d'arriver juste  temps pour
les voir. Voulez-vous que je vienne vous aider  laver les plumes? Vous
n'avez qu'un mot  dire et....

A ce moment il aperut John et s'arrta.

Je suis venu  la recherche d'un boeuf noir, marqu d'un coeur et d'un
W au milieu. Savez-vous si votre oncle l'a vu quelque part?

--Non, Meinheer Muller, rpondit Bessie froidement, mais mon oncle est
l-bas (elle montrait un parc situ  un demi-mille environ), si vous
dsirez aller le lui demander.

--_Monsieur_ Muller, miss Bessie, dit-il, le front curieusement
contract. _Meinheer_ est bon pour les Boers, mais nous sommes tous
Anglais maintenant. Quant au boeuf, il peut attendre; avec votre
permission je resterai ici jusqu'au retour de l'oncle Croft. Sans plus
de crmonie, il sauta  bas de son cheval, lui passa la bride sur la
tte pour lui faire comprendre qu'il devait rester l, et s'avana vers
Bessie, la main tendue. Aussitt elle plongea ses deux bras dans l'eau
jusqu'au coude et John resta persuad qu'elle avait voulu, par ce moyen,
viter la poigne de main de son visiteur.

Je regrette que mes mains soient mouilles, lui dit-elle, en lui
adressant un froid et lger salut de la tte. Permettez-moi de vous
prsenter, _monsieur_ (elle appuya sur ce mot) Frank Muller,... le
capitaine Niel, qui vient ici pour seconder mon oncle.

John tendit sa main, que Muller serra.

Capitaine? dit-il d'un ton interrogateur; capitaine de navire? je
suppose.

--Non, rpondit John; capitaine dans l'arme anglaise.

--Oh! un rooibaatje (jaquette rouge); alors je ne m'tonne pas
qu'aprs la guerre contre les Zulus, vous vous fassiez fermier.

--Je ne vous comprends pas, rpliqua John assez froidement.

--Oh! sans vous offenser, Capitaine! sans vous offenser! Je voulais
seulement dire que vous autres, jaquettes rouges, vous n'tiez pas
sortis trs glorieusement de la dernire guerre. J'y tais avec Pict
Nys, et c'tait chose  voir, je vous l'affirme. Un Zulu n'avait qu' se
montrer la nuit, et vos rgiments prenaient leur course, comme un
troupeau de boeufs qui sentent le lion.

Et ils tiraient, ils tiraient n'importe o, n'importe comment, mais
surtout aux nuages, sans qu'on pt les arrter. C'est pourquoi,
voyez-vous, je pensais que vous n'tiez pas fch de changer votre pe
en charrue, comme dit la Bible, mais sans vous offenser, sans vous
offenser, croyez-moi.

Pendant ce discours, John Niel, qui tait Anglais jusqu' la moelle des
os et chrissait la rputation de sa profession, presque autant que son
propre honneur, bouillait de colre intrieure; d'autant plus qu'il y
avait un peu de vrai dans les insultes du Boer. Il eut nanmoins assez
de bon sens pour rester calme, au moins en apparence.

Je n'tais pas  la guerre des Zulus, monsieur Muller, dit-il
froidement, et juste  ce moment le vieux Silas Croft arriva  cheval,
ce qui mit fin  la conversation.

M. Frank Muller resta pour le dner et mme assez tard dans
l'aprs-midi. Il semblait avoir compltement oubli le boeuf gar.

Assis prs de la belle Bessie, il fumait son cigare, buvait du vin
mlang d'eau, bavardait en anglais, non sans y ajouter du
hollandais-boer, que John Niel ne comprenait pas, et contemplait la
jeune fille d'une faon que le capitaine trouvait fort dplaisante.
Certes ce n'tait pas son affaire; il n'tait nullement intress dans
la question, mais nanmoins le remarquable Hollandais lui parut trs
dsagrable.

Enfin, n'y pouvant plus tenir, il s'en alla clopin-clopant au jardin et
Jess, de sa faon un peu brusque, lui offrit de le lui montrer.

Vous n'aimez pas cet homme, lui dit-elle, pendant qu'ils descendaient
lentement le terrain en pente, situ devant la maison.

Non; et vous, miss Jess?

--Je pense, rpondit-elle, en appuyant sur chacun de ses mots, que c'est
l'tre le plus odieux et le plus trange que j'aie jamais vu; et elle
retomba dans le silence, ne le rompant, de temps  autre, que pour faire
quelque remarque sur les arbres et les fleurs.

Une demi-heure aprs, comme ils revenaient  leur point de dpart, M.
Muller s'en retournait  cheval, par l'avenue de gommiers. Prs de la
vranda tait un Hottentot nomm Jantj, qui avait tenu le cheval du
Hollandais. C'tait un curieux petit homme, dessch, vtu de haillons
et dont les cheveux ressemblaient  la vieille frange d'un tapis de
laine noire. Son ge restait indcis entre vingt-cinq et soixante ans;
impossible de se prononcer  ce sujet. Pour le moment sa jaune face de
singe exprimait la plus intense malignit; debout, en plein soleil, il
lanait  voix basse des maldictions en hollandais et montrait le poing
au Boer qui s'loignait; on n'aurait pu imaginer personnification plus
parfaite de la rage impuissante et sans frein.

Que fait-il? demanda John.

Jess se mit  rire.

Jantj n'aime pas Frank Muller plus que je ne l'aime, rpondit-elle,
mais je ne sais pas pourquoi. Il n'a jamais voulu me le dire.




CHAPITRE IV

BESSIE EST DEMANDE EN MARIAGE


Avec le temps, John Niel gurit de son entorse et autres maux infligs
par l'autruche en fureur (par parenthse, il est humiliant d'tre la
victime d'une bte  plumes), et se mit  apprendre la routine de la
ferme. La tche ne lui parut pas dsagrable, surtout sous les ordres
d'un aussi joli moniteur que Bessie, qui s'y entendait  merveille. Dou
d'un temprament nergique et travailleur, il fit des progrs rapides
dans ses nouvelles tudes et, au bout de six semaines, il commenait 
parler en connaisseur, du btail, des autruches, de l'herbe douce et de
l'herbe acide. Une fois par semaine, Bessie lui faisait passer une sorte
d'examen; de plus elle lui donnait des leons de hollandais et de zulu,
deux langues qu'elle parlait parfaitement; de sorte qu'il ne manquait
pas, comme on peut le voir, d'occupations agrables et utiles. En outre,
il s'attacha srieusement au vieux Silas Croft. Le vieillard, avec son
beau et honnte visage, son exprience considrable et varie, sa forte
nature anglaise, l'impressionna profondment. Il n'avait jamais connu
d'homme tout  fait semblable  lui. L'affection fut rciproque, car son
hte le prit en grande amiti. Il expliquait ainsi ses sentiments  sa
nice Bessie: Voyez-vous, ma chre, il est rserv, discret, et s'il ne
sait pas grand'chose du mtier de fermier, c'est un parfait _gentleman_.
Quand on a affaire  des Cafres, dans un lieu comme celui-ci, il faut
avoir un gentleman. Vos blancs d'ordre infrieur n'obtiendront jamais
rien des Cafres; c'est pourquoi les Boers les fouettent et les tuent;
ils ne peuvent en rien tirer sans cela. Mais voyez le capitaine Niel; il
n'a pas besoin de ces moyens-l. Je crois qu'il est ce qu'il me faut, ma
chre; je le crois; et Bessie tait entirement de son avis. Donc il
advint, qu'aprs un essai de six semaines, le march fut conclu. John
paya ses 25 000 francs et devint associ pour un tiers, dans
l'exploitation de la ferme.

Il n'est gure possible, en gnral, qu'un homme encore jeune comme John
Niel, vive sous le mme toit qu'une jeune et charmante femme, telle que
Bessie Croft, sans courir des dangers plus ou moins grands; surtout si
les deux personnes n'ont ni distraction, ni socit au dehors, pour
dtourner leur attention d'elles-mmes. Non qu'il y et encore le
moindre symptme d'amour entre eux; seulement ils se plaisaient beaucoup
et trouvaient agrable d'tre souvent ensemble.

Bref ils suivaient cette route facile et sinueuse, qui conduit aux
sentiers montagneux de l'amour. C'est une route large comme cette autre
qui mne ailleurs et, comme cette autre, elle aboutit  une large porte.
Quelquefois aussi elle conduit  la perdition. Quoi qu'il en soit, elle
est charmante  suivre, la main dans la main, en compagnie aimable et
sympathique. Et puis on peut s'arrter si l'on veut; plus tard c'est
diffrent. Quand les voyageurs gravissent les hauteurs de la passion,
les prcipices s'ouvrent, les torrents se prcipitent, l'clair aveugle
et la foudre frappe; et qui peut dire qu'il atteindra ce pic lointain et
sublime, que les hommes appellent le bonheur? Les uns disent qu'on ne
l'atteint jamais et que l'aurole qui l'illumine, n'est pas une lumire
de la terre, mais une promesse et un fanal, une lueur reflte nous ne
savons d'o, et reposant sur la terre trangre, comme la lumire du
soleil repose sur le sein mort de la lune. D'autres prtendent qu'ils
ont gravi son sommet le plus lev, respir le souffle frais du ciel qui
enveloppe ses hauteurs, et mme entendu le frmissement des harpes
immortelles et le murmure des ailes angliques; puis tout  coup un
brouillard est tomb sur eux, dans lequel ils ont err, et lorsqu'il
s'est dissip, ils taient revenus aux sentiers de la montagne et le pic
tait au loin. Un trs petit nombre d'tres nous disent qu'ils vivent l
toujours, coutant la voix de Dieu; mais ils sont vieux et uss par le
voyage; ils ont, hommes et femmes, survcu aux passions, aux ambitions,
aux ardeurs brlantes de l'amour et maintenant, enferms dans le cercle
de leurs souvenirs, ils restent face  face avec le sphinx ternit.

Toutefois John Niel n'tait plus d'ge  s'prendre du premier joli
minois venu. Quelques annes auparavant, il avait subi une preuve qui,
pensait-il, l'avait guri pour toujours. En outre, si Bessie l'attirait
 sa manire, Jess ne lui dplaisait pas non plus. Il n'tait pas dans
la maison depuis huit jours, que dj John dcidait,  part lui, que
Jess tait la plus trange femme qu'il et jamais rencontre, et, dans
son genre, l'une des plus attrayantes. Son impassibilit mme ajoutait 
son charme, car est-il en ce monde quelqu'un qui n'aime  pntrer un
mystre? Pour lui, Jess tait une nigme indchiffrable. Il s'aperut
vite,  ses rares observations, qu'elle tait intelligente et instruite;
il savait qu'elle chantait comme un ange; mais quel tait le principal
ressort de son esprit? autour de quel axe voluait-elle? A cela il ne
pouvait rpondre. videmment ce n'tait pas celui de la plupart des
femmes et, moins que tout autre, celui de l'heureuse, bien portante et
simple Bessie. Il devint si curieux de pntrer ces mystres, qu'il
rechercha toutes les occasions de se trouver avec elle et s'offrit mme,
quand il en avait le temps,  l'accompagner dans ses excursions
artistiques, lorsqu'elle allait esquisser quelque site, ou peindre des
fleurs sauvages. Dans ces cas-l, elle causait souvent, mais toujours de
livres, de l'Angleterre ou de quelque question intellectuelle. Jamais
elle ne parlait d'elle-mme.

Cependant il fut bientt vident pour John, que sa socit plaisait 
Jess et qu'il lui manquait, lorsqu'il ne pouvait l'accompagner. Il ne se
rendit pas compte, tout d'abord, du plaisir qu'une jeune fille,
suprieure par l'intelligence et l'instruction, et que ses aspirations
et ses capacits intellectuelles entranaient bien plus haut encore,
devait trouver dans la socit d'un homme distingu, intelligent et
instruit. John n'avait le cerveau ni vide, ni troit. Il avait lu et
pens; il avait mme crit un peu et Jess trouvait en lui un esprit qui,
bien qu'infrieur au sien, tait cependant en sympathie avec lui.

Quoiqu'il ne la comprt pas, elle le comprenait et enfin (que ne le
sut-il!) une lueur d'aurore claira le crpuscule de sa pense, la fit
tressaillir et la transforma, comme les premiers rayons du matin font
tressaillir et transforment l'obscurit de la nuit. Qu'arriverait-il, si
elle apprenait  aimer cet homme et lui enseignait  l'aimer? Chez
presque toutes les femmes, cette pense amne celle du mariage et de ce
changement de condition qu'elles considrent gnralement comme si
dsirable. Mais Jess n'y pensa pas beaucoup; elle songea plutt 
l'heureuse possibilit de fondre sa vie en une autre vie, de trouver
quelqu'un qui la seconderait, qui briserait les entraves imposes  son
gnie, afin qu'elle pt s'lever et l'lever avec elle.

Un homme venait enfin qui _comprenait_, qui tait plus qu'un animal, qui
possdait ce don divin: une intelligence; don maudit pour elle
jusqu'alors, qui l'avait place au-dessus du niveau de son sexe et
spare, comme par des portes de fer, de ceux qui l'entouraient. Ah! si
l'amour parfait, dont les livres lui avaient tant parl, pouvait leur
venir  tous deux! alors peut-tre cela vaudrait la peine de vivre!

C'est une chose curieuse, mais, en telles matires, les hommes
n'apprennent jamais la sagesse par l'exprience.

Un homme de l'ge de John Niel aurait d savoir qu'il est toujours
prilleux de jouer avec les matires explosibles, et que les substances
les plus inoffensives en apparence sont souvent les plus dangereuses; il
aurait d savoir que rechercher la socit d'une femme aux yeux aussi
loquents que ceux de Jess, c'tait risquer de s'enflammer  leur flamme
et de se brler tous deux; il aurait d savoir qu'en faisant peser de
tout son poids son esprit cultiv sur celui de la jeune fille, en
s'intressant profondment  ses tudes, en la suppliant de lui montrer
les posies qu'elle crivait, disait Bessie, sans vouloir les laisser
voir  personne; en exprimant son ravissement lorsqu'elle chantait, il
aurait d savoir, disons-nous, que tout cela tait bien dangereux; et
cependant il le fit sans penser  mal.

Quant  Bessie, elle tait enchante que sa soeur et trouv quelqu'un
avec qui elle pt causer et qui la comprt. Il ne lui vint pas 
l'esprit que Jess pt s'prendre de lui; Jess tait la dernire personne
qui court ce danger. Elle ne pensa pas davantage  ce qui pouvait
arriver  John. Jusque-l elle n'avait pas intrt  se proccuper du
capitaine Niel. Oh, non!

Les choses allrent donc fort agrablement pendant quelque temps, pour
tous les personnages de notre drame, jusqu' ce qu'un beau matin, les
nues d'orage commenassent  s'amonceler. John avait, comme
d'ordinaire, vaqu aux travaux de la ferme jusqu' l'heure du dner;
aprs le repas, il prit son fusil et dit  Jantj de seller son poney de
chasse. Il tait debout sous la vranda, attendant le poney, et prs de
lui se tenait Bessie, plus jolie que jamais dans sa robe blanche,
lorsque soudain il aperut le grand cheval de Frank Muller et Frank
Muller lui-mme dans l'avenue des gommiers.

Hol! miss Bessie, dit-il, voici venir votre ami.

--Quel ennui! rpliqua Bessie, en frappant du pied; puis avec un regard
rapide: Pourquoi l'appelez-vous mon ami? dit-elle.

--J'imagine qu'il se considre comme tel,  en juger par le nombre de
visites qu'il vous fait dans la semaine. En tout cas, il n'est pas le
mien et je m'en vais chasser. Au revoir et bien du plaisir.

--Vous tes mchant, dit-elle  voix basse, en lui tournant le dos.

Un instant aprs, John s'loignait et Frank Muller arrivait.

Comment vous portez-vous, miss Bessie? dit-il en mettant pied  terre,
avec la rapidit d'un homme habitu toute sa vie aux chevaux: o donc
s'en va la _Jaquette rouge_?

--Le capitaine Niel va chasser, rpondit-elle froidement.

--Ah! tant mieux pour nous, miss Bessie; nous pourrons causer
agrablement. O est ce singe noir, Jantj? Ici! Jantj! Prends mon
cheval, vilain diable, et soigne-le bien, ou je t'ouvre le ventre!

Jantj prit le cheval, avec un rire forc  l'adresse de cette aimable
plaisanterie, et partit avec la monture.

Je ne pense pas que Jantj vous aime, Meinheer Muller, dit Bessie, avec
un malin plaisir, et je ne m'en tonne pas, si vous lui parlez toujours
ainsi. Il m'a dit l'autre jour qu'il vous connaissait depuis vingt ans.
Est-ce vrai?

Cette question, faite sans arrire-pense, produisit un effet
remarquable sur le Boer; il plit sous son hle.

Il ment, le chien! s'cria-t-il, et je lui enverrai une balle, s'il
rpte cela. Qu'est-ce que je peux savoir de lui, et que peut-il savoir
de moi? Puis-je garder le souvenir de chaque misrable homme-singe que
je rencontre?

Et il grommela, dans sa longue barbe, une succession de jurons
hollandais.

Eh bien! Meinheer Muller! dit Bessie.

--Pourquoi m'appelez-vous toujours Meinheer, demanda-t-il, en se
tournant vers elle d'un air si courrouc, qu'elle tressaillit et recula
d'un pas. Je suis Anglais. Ma mre tait Anglaise et de plus, grce 
lord Carnarvon, nous sommes tous Anglais maintenant.

--Je ne sais pas pourquoi il vous dplat tant d'tre pris pour un Boer,
dit Bessie avec calme; vous tiez autrefois un ardent patriote.

--Autrefois,... oui. Les arbres s'inclinaient vers le nord, quand le
vent soufflait du sud, mais  prsent ils s'inclinent de l'autre ct,
car le vent a tourn. Peut-tre, quelque jour, reviendra-t-il au nord.
Alors, nous verrons!

Bessie se contenta de pincer ses jolies lvres sans rpondre, et de
cueillir une feuille de la vigne qui courait au-dessus de sa tte.

Le grand Hollandais ta son chapeau et caressa sa barbe avec embarras.
videmment il rflchissait  une chose qu'il n'osait pas exprimer. Deux
fois il fixa ses yeux sur le frais visage de Bessie et deux fois il les
en dtourna. La seconde fois elle s'effraya.

Excusez-moi un instant, dit-elle, et elle parut vouloir entrer dans la
maison.

Attendez! s'cria-t-il en hollandais, tant il tait agit. Il saisit
mme, de sa grande main, la robe blanche de la jeune fille.

Elle la lui arracha d'un mouvement vif et le regardant bien en face:

Pardon, dit-elle, d'un ton qui n'avait certes rien d'encourageant, vous
alliez me dire quelque chose.

--Oui. C'est--dire... j'allais.... Il s'arrta.

Bessie conserva son regard poliment interrogateur et attendit.

J'allais vous dire,... bref,... que je voudrais vous pouser.

--Ah! fit Bessie en tressaillant.

--Ecoutez, reprit-il d'une voix rauque, et reprenant courage  mesure
qu'il avanait, comme font les gens peu cultivs, quand c'est leur coeur
qui parle. Ecoutez-moi, Bessie; je vous aime depuis trois ans. Chaque
fois que je vous ai vue, je vous ai aime davantage. Ne me dites pas
non! Vous ne savez pas combien je vous aime. Je rve de vous chaque
nuit; quelquefois je rve que j'entends le frlement de votre robe, que
vous venez me donner un baiser et, alors, il me semble que je suis dans
le ciel.

Bessie fit un geste de dgot.

L! Je vous ai offense! Mais ne m'en veuillez pas. Je suis trs riche,
Bessie; j'ai mes terres d'ici et, de plus, quatre fermes prs de
Lydenburg, dix mille arpents dans le Waterburg, et mille ttes de grand
btail, sans compter les moutons, les chevaux et de l'argent  la
banque. Voyant que l'inventaire de ses biens ne la touchait pas, il
continua: Vous ferez tout ce qu'il vous plaira; la maison sera arrange
 l'anglaise; je construirai un nouveau salon et je ferai venir les
meubles de Natal. Croyez-moi: je vous aime, je vous le rpte; ne me
dites pas non! Et il saisit sa main.

Elle la lui arracha, disant:

Je vous suis trs oblige, monsieur Muller; mais,... en deux mots, je
ne peux pas vous pouser. Non, c'est inutile; en vrit, je ne le peux
pas. Je vous en prie, n'en dites pas davantage. Voici mon oncle. Oubliez
tout cela, monsieur Muller.

Son adorateur leva les yeux. Oui, le vieux Croft venait, mais il tait
loin et marchait lentement.

Est-ce votre dernier mot? demanda Muller, les dents serres.

--Oui, oui, certainement. Pourquoi me forcez-vous  le rpter?

--C'est cette damne Jaquette rouge! s'cria-t-il. Vous n'tiez pas
comme cela, autrefois. Qu'il soit maudit, ce lche Anglais! Il me payera
cela, et quant  vous, Bessie, vous m'pouserez, que cela vous plaise ou
non. Regardez-moi. Croyez-vous que je sois un homme dont on puisse se
jouer? Allez  Wakkerstroom et demandez quel homme est Frank Muller.
Comprenez-moi bien; je vous veux et il faut que je vous aie. Je ne
pourrais pas vivre, si je pensais que vous ne serez jamais  moi. Je
vous dis qu'il le faut et peu m'importe qu'il en cote ma vie et celle
de votre Jaquette rouge aussi. Je le veux, quand je devrais susciter une
rvolte contre le gouvernement. Je vous le jure par Dieu ou par le
diable; l'un ou l'autre, a m'est gal!

Dans sa fureur il ne pouvait plus articuler ses paroles. Il se tenait
devant elle, tremblant de rage, les lvres frmissantes, serrant et
desserrant sa grande main.

Bessie avait grand'peur, mais elle tait brave, et la ncessit lui
donna du courage.

Si vous continuez  me parler ainsi, dit-elle, je vais appeler mon
oncle. Je vous rpte que je ne veux pas vous pouser, Frank Muller, et
que rien ne m'y forcera jamais. J'en suis au regret pour vous, mais je
ne vous ai jamais encourag et je ne vous pouserai jamais,... jamais!

Il la regarda pendant quelques instants, puis clatant d'un rire
sauvage, il reprit:

Je crois que, quelque jour, je trouverai le moyen de vous y forcer;
et, sans un mot de plus, il tourna sur ses talons et partit.

Deux minutes aprs, Bessie entendit le galop d'un cheval, leva les yeux
et vit disparatre, dans la pnombre de l'avenue des gommiers, la
gigantesque stature de son terrible soupirant.

Elle crut aussi entendre un gmissement de douleur derrire la maison et
s'y dirigea pour se rendre compte. Prs de la porte des curies, elle
trouva Jantj se tordant, criant et jurant, la main sur son ct, d'o
le sang coulait.

Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.

--Baas Frank! Baas Frank m'a frapp avec son fouet.

--La brute! s'cria Bessie, avec des larmes de colre.

--Calmez-vous, Missie, calmez-vous, rpondit le Hottentot, son vilain
visage livide de fureur, _c'en est un de plus_, voil tout. Je l'ai
marqu sur ce bton. Il montrait un long et pais bton sur lequel
taient plusieurs entailles, au-dessous de trois marques profondes,
creuses prs de la pomme. Qu'il ait l'oeil au guet, qu'il cherche dans
les herbes, qu'il se glisse autour du buisson, qu'il soit sur ses gardes
tant qu'il voudra; un de ces jours, il trouvera Jantj et Jantj le
trouvera!

       *       *       *       *       *

Pourquoi Frank Muller s'est-il ainsi enfui au galop? demanda le vieux
Croft  Bessie, lorsqu'elle revint  la vranda.

--Nous nous sommes querells, rpondit-elle, ne jugeant pas ncessaire
de tout expliquer au vieillard.

--Vraiment? vraiment? Soyez prudente, chre enfant. Il n'est pas bon de
se quereller avec un homme comme Frank Muller. Je le connais depuis bien
des annes et je sais que son coeur est mauvais, quand on le contrarie.
Voyez-vous, ma chrie, on peut venir  bout d'un Boer ou d'un Anglais,
mais les chiens de races croises ne sont pas commodes  apprivoiser.
Suivez mon conseil; rconciliez-vous avec Frank Muller.

Ces sages avis n'eurent pas pour effet de relever le moral de Bessie,
dj suffisamment prouv.




CHAPITRE V

RVES ET FOLIES


Aprs avoir laiss Bessie sous la vranda,  l'approche de Frank Muller,
Niel avait siffl son chien, Pontac, et tait parti sur son poney de
chasse,  la recherche des perdreaux.

Il y en a beaucoup et de trs gros sur les chaudes pentes des collines,
autour de Wakkerstroom, surtout dans les endroits o se trouve ce qu'on
appelle l'herbe rouge. C'est un son rjouissant, cet appel que se
jettent rciproquement ces nombreux oiseaux, dans toutes les directions,
 la pointe du jour; il y a vraiment de quoi mettre en liesse le coeur
de tout bon chasseur. En quittant la maison, John gravit la colline
situe  l'arrire; son poney posait avec soin ses pieds parmi les
pierres et Pontac fourrageait en avant,  une distance de deux ou trois
cents mtres, car, dans ces contres, il est ncessaire d'avoir des
chiens qui battent volontiers le pays. Bientt John le vit s'arrter
sous un mimosa pineux et devenir aussi raide que s'il et t ptrifi;
le matre s'approcha; Pontac resta quelques secondes immobile, puis
tourna lentement la tte comme si elle et t mue par un ressort, pour
voir si John s'approchait. Celui-ci connaissait ses faons d'agir; trois
fois ce remarquable vieux chien tournerait ainsi la tte, puis, si le
fusil n'tait pas  porte, il courrait certainement au buisson et
ferait lever les oiseaux; c'tait une rgle  laquelle il ne manquait
jamais, car sa patience avait des limites. Elles n'taient pas
franchies, lorsque John arriva et, sautant  bas du poney, arma son
fusil et monta lentement, rempli d'un doux espoir. Le chien se
rapprochait, l'oeil froid et fixe, la salive aux lvres, la tte et la
face empreintes d'une expression extraordinaire de frocit instinctive,
tendues en avant autant qu'il tait possible.

Il tait juste sous le buisson de mimosa et jusqu'au ventre dans l'herbe
rouge et chaude; o pouvaient tre les oiseaux? Whirr! On et dit qu'un
obus emplum venait d'clater  ses pieds. Quelle compagnie! Douze
couples au moins! et tous avaient t couchs bec  bec, dans un espace
pas plus grand qu'une roue de charrette! Le coup partit, hlas! un peu
plus tt qu'il n'et fallu! Manqu! Vite, le second coup; mme rsultat!
Jetons un voile sur les exclamations profanes qui suivirent. Un instant
aprs tout tait fini, et John et Pontac se regardaient avec autant de
ddain que de colre.

C'est ta faute, brute! s'cria John. J'ai cru que tu allais pntrer
dans le buisson et tu m'as fait aller trop vite.

--Abominable tireur! disaient les yeux de Pontac. A quoi bon arrter
pour vous? Il y a de quoi dgoter un bon chien!

La compagnie, ou plutt la collection de vieux perdreaux, car cette
espce se runit ainsi, un peu avant la saison des couves, s'tait
disperse de toute part et Pontac ne fut pas long  en retrouver
quelques-uns; cette fois John fut plus heureux. Quatre fois Pontac tomba
en arrt; chaque fois, un oiseau tomba. Deux couples sans avancer d'un
mtre!

La vie a des joies pour tous les hommes; mais en a-t-elle de comparable
 celle du chasseur qui vient d'abattre une demi-douzaine de perdreaux,
ou quelques faisans, ou mieux encore, une couple de coqs de bruyre. Et
c'est une joie qui dure, que rien n'altre, aussi longtemps que le
chasseur peut pauler son fusil et poursuivre son gibier.

Ainsi pensait John Niel, en contemplant ses beaux perdreaux, avant de
les transfrer dans sa carnassire. Mais sa bonne chance ne devait pas
s'arrter l, car  peine avait-il atteint le plateau d'environ cinq
cents arpents, qui formait le fate de la colline, qu'il aperut,  une
distance de cent cinquante mtres, le long cou et la tte trange d'une
grande outarde.

On sait qu'il est inutile d'essayer d'approcher une outarde en droite
ligne. Il faut, pour exciter sa curiosit et fixer son attention,
dcrire autour d'elle un cercle de plus en plus troit. Mettant son
poney au petit galop, John se livra, le coeur battant,  cet exercice.
L'outarde disparut sous la touffe d'herbe d'o elle avait merg. Le
dernier cercle dcrit par John l'amena  soixante-dix mtres environ de
l'oiseau; il n'osa pas courir de nouveaux risques, sauta de son cheval,
courut le plus vite qu'il put vers sa proie et tira ses deux coups;
l'oiseau tomba. Alors l'imprudent chasseur se prcipita vers lui, sans
recharger son fusil. Dj il avanait la main pour saisir sa victime,
lorsque tout  coup les grandes ailes s'tendirent et reprirent leur
vol. John, d'abord dsespr, le vit se poser  deux cents mtres. Il
courut  son cheval et se mit  la poursuite du fugitif; enfin il le
tint  porte de son fusil, tira et le roi des oiseaux tomba pour ne
plus se relever. A ce jeu, John traversa tout le plateau et arriva au
bord de l'abme le plus extraordinaire qu'il et jamais vu.

On l'appelait la Gorge aux Lions, parce que trois lions y avaient t un
jour enferms et tus par une compagnie de Boers. Cette gorge tait
longue d'un demi-mille, large de six cents pieds, et sa profondeur
variait de vingt  soixante mtres. Elle devait videmment son origine 
l'action des eaux, car au sommet, juste  la droite de John Niel, un
petit ruisseau, issu de sources caches sur le sommet de la colline,
tombait de couche en couche, formant une srie de petits lacs, clairs
comme le cristal, et de cascades en miniature, jusqu' ce qu'enfin il
atteignt le fond du gouffre et suivt son cours,  demi cach sous les
ombelles du mimosa et autres buissons pineux, pour aboutir aux plaines
voisines. Sans aucun doute ce petit ruisseau tait le pre du gouffre
qu'il descendait, mais combien de sicles lui avait-il fallu, pensait
John Niel, pour produire un rsultat si formidable; pour saturer d'abord
le sol amoncel sur et entre les rochers; pour emporter ensuite, 
l'aide des pluies et des neiges fondues, ce sol dtach, et enfin pour
donner aux dbris leur relief actuel et complter l'oeuvre colossale?
Que de sicles! que de sicles!

La brche n'tait pas fendue d'un seul trait. Tout le long de ses parois
et  et l, au fond, se dressaient de puissantes colonnes de roches,
non pas d'un seul bloc, mais formes de grosses roches arrondies,
superposes comme une sorte de maonnerie; on et dit que les Titans
d'un ge disparu les avaient leves, se fiant au poids crasant de
chacune d'elles pour maintenir les autres, lors mme que l'ouragan
mugissait le long de la gorge et venait essayer ses forces contre elles.
A cent pas environ de l'extrmit la plus proche, s'levait,  une
hauteur de quatre-vingt-dix pieds au moins, le plus remarquable de ces
piliers puissants; il tait form de sept normes roches, la plus norme
 la base, grosse comme un cottage de dimensions ordinaires, et la plus
petite, au sommet, mesurant environ dix pieds de diamtre. La main de la
nature avait pos ces roches arrondies par l'action des eaux, comme
d'immenses boulets, de sorte qu'elles se maintenaient rciproquement 
leur place. Mais il n'en avait pas toujours t ainsi; prs de ce pilier
si parfait, un autre s'tait croul et,  l'exception des deux roches
de la base, toutes les autres taient parpilles sur le sol,
ressemblant  de monstrueux boulets de canon ptrifis. L'une d'elles
s'tait brise en deux morceaux et sur l'un de ces fragments John
aperut Jess, assise, occupe en apparence  dessiner et paraissant
toute petite au fond du vaste abme. Il mit pied  terre, examina le
terrain autour de lui et dcouvrit que l'on pouvait descendre en suivant
le cours du ruisseau, et en s'aidant des marches naturelles qu'il avait
peu  peu creuses dans le roc. Jetant les rnes sur la tte du poney et
le laissant, en compagnie de Pontac, reconnatre les lieux, comme les
poneys d'Afrique sont habitus  le faire, John dposa son fusil et son
carnier et commena la descente; il s'arrtait de temps  autre, pour
admirer ce paysage grandiose et examiner les innombrables varits de
mousses et de fougres qui se suspendaient  toutes les roches, dans
toutes les anfractuosits o l'eau et l'cume des cascades leur
apportaient une nourriture suffisante. En approchant du fond de la
gorge, il vit que sur les bords du ruisseau, partout o le sol tait
humide, croissaient des milliers de lis arum alors en pleine floraison;
il les avait bien aperus d'en haut, mais ils semblaient si petits,
qu'il les avait pris pour des immortelles ou des anmones. En ce moment
Jess tait cache par un buisson qui crot au bord des ruisseaux, dans
l'Afrique australe, et se couvre,  certaines saisons, d'une profusion
de fleurs du plus brillant carlate, John marchait sans bruit sur
l'herbe paisse, et, lorsqu'il eut contourn le splendide buisson, il
vit que Jess ne l'avait pas entendu, car elle dormait. Elle avait t
son chapeau; sa tte reposait sur sa main. Un rayon de lumire, se
jouant  travers le buisson, tombait sur ses boucles brunes et jetait
des ombres chaudes sur son visage ple, son poignet dlicat et sa main
blanche. John, debout en face d'elle, la regarda et de nouveau il se
sentit pris de curiosit et du dsir de comprendre cette nigme vivante.
Plus d'un avant lui a t victime d'un dsir semblable et a vcu pour
regretter d'y avoir succomb.

Il n'est pas bon d'essayer de soulever le voile de l'inconnu. Le savoir
vient assez vite; combien diront qu'il leur est venu trop tt et les a
laisss dsols! Il n'est pas d'amertume semblable  celle de
l'exprience! Ainsi s'criait le grand Koholeth; ainsi s'est souvent
cri le fils de l'homme qui a suivi la mme voie! Ne cherche pas les
mystres,  fils de l'homme! Comprends celle qui se laisse pntrer;
quant aux autres, vite-les, de peur que ton sort ne soit celui d've et
de Lucifer, toile du matin. Car il est, ci et l, tel coeur humain dont
il n'est pas sage de soulever le voile, tel coeur dans lequel
sommeillent bien des choses, comme sommeillent les rves non rvs
encore, dans le cerveau du dormeur. N'carte pas le voile, ne murmure
pas le mot de vie dans le silence o dorment toutes choses, de peur que
par ce souffle qui allume l'amour et la douleur, ne s'lvent des ombres
indcises qui prennent forme et t'pouvantent. Une minute  peine
s'tait coule, quand subitement Jess tressaillit, ouvrit ses grands
yeux encore chargs d'ombre et regarda John.

Oh! dit-elle, avec un lger frmissement, est-ce vous, ou mon rve?

--N'ayez pas peur, rpondit-il gaiement, c'est bien moi, en chair et en
os.

Elle se couvrit un instant le visage de la main et, lorsqu'elle la
retira, il remarqua qu'en ce seul instant, ses yeux avaient chang d'une
manire surprenante. Ils taient grands et beaux comme toujours, mais
ils avaient chang. Tout  l'heure on et dit que, par eux, l'me
elle-mme regardait. Peut-tre n'tait-ce que l'effet de la dilatation
des pupilles par le sommeil?

Votre rve? Quel rve? demanda John en riant.

--Peu importe, dit-elle, avec un calme trange qui excita plus que
jamais sa curiosit. Les rves ne sont que folies!




CHAPITRE VI

L'ORAGE CLATE


Savez-vous que vous tes une trs singulire personne, miss Jess,
reprit bientt John, en souriant; je ne crois pas que vous ayez l'me
heureuse.

Elle leva les yeux.

L'me heureuse! dit-elle; qui peut l'avoir? Pas ceux qui sentent,
assurment. En supposant que l'on fasse abstraction de soi-mme, de ses
petits intrts, de ses joies et de ses souffrances, comment peut-on
tre heureux, en face de la misre humaine et de la grande mare de
peine et de douleur qui s'avance  vos pieds? On peut tre en sret sur
quelque roc, jusqu' ce que le grand flot de l'ouragan d'quinoxe vous
emporte, ou vous laisse surnager, mais on ne peut, si l'on a un coeur,
rester impassible.

--Ainsi, les indiffrents seuls sont heureux?

--Oui, les indiffrents et les gostes, ce qui du reste est la mme
chose, l'indiffrence tant la perfection de l'gosme.

--Je crains bien, alors, qu'il n'y ait beaucoup d'gosme en ce monde,
car il y a beaucoup de bonheur, en dpit du mal. J'aurais cru que le
bonheur venait plutt d'un bon coeur et d'un bon estomac.

Jess secoua la tte et reprit:

Je peux avoir tort, mais je ne comprends pas que l'on puisse tre
heureux dans un monde de maladie, de douleur, de massacre et de mort.
J'ai vu mourir, hier, une pauvre femme cafre. Elle tait pauvre et sa
destine tait dure, mais elle aimait sa vie et ses enfants l'aimaient.
Qui peut tre heureux et remercier Dieu, quand on vient de voir un tel
spectacle? Mais, Capitaine, mes ides sont trs rudimentaires et
peut-tre coupables, et bien d'autres les ont eues avant moi; aussi
n'ai-je pas l'intention de vous les infliger. A quoi bon? ajouta-t-elle,
en riant. Les mmes penses passent par les mmes cerveaux humains, de
sicle en sicle, comme les mmes nuages flottent dans le mme ciel
bleu; les uns et les autres finissent en eau ou par des larmes,
s'lvent  nouveau en un brouillard qui aveugle, et tel est le rsum,
le commencement et la fin des nuages et des larmes!

--Ainsi, dit John, vous ne croyez pas que l'on puisse tre heureux en ce
monde?

--Je n'ai pas dit cela! Je ne l'ai jamais dit. Je crois  la possibilit
du bonheur. Il est possible, si l'on peut aimer quelqu'un de telle sorte
que l'on s'oublie soi-mme et qu'on oublie tout pour cette personne; il
est possible, si l'on peut se sacrifier pour les autres. Il n'est pas de
vrai bonheur en dehors de l'amour et du sacrifice, c'est--dire en
dehors de l'amour, car l'un renferme l'autre. Cela seul est de l'or; le
reste n'est que dor.

--Comment savez-vous cela? demanda-t-il vivement; vous n'avez jamais
aim?

--Non; pas comme vous l'entendez; mais tout le bonheur que j'ai eu dans
ma vie, je l'ai d  mes affections. Je crois que l'amour est le secret
du monde; il est comme la pierre philosophale que l'on cherchait
autrefois et presque aussi difficile  trouver. Peut-tre, quand les
anges ont quitt la terre, nous ont-ils laiss l'amour, afin que, par
lui, nous pussions remonter vers eux. C'est la seule chose qui nous
lve au-dessus de la brute; sans lui, l'homme n'est qu'un animal; par
lui, l'homme se rapproche de Dieu; quand tout le reste disparat, il
survit, parce qu'il est immortel. Seulement, il faut que cet amour soit
_vrai_; vous me comprenez?... Il faut qu'il soit vrai!

John avait vaincu la rserve de la jeune fille. Sa froideur apparente se
fondait  la chaleur de sa parole; son visage, d'ordinaire si
impassible, refltait la lumire et la vie de ses yeux et devenait beau,
d'une beaut toute personnelle.

En la regardant parler, John commenait  comprendre l'intensit et la
profondeur de cette curieuse nature, livre  elle-mme, sans guide et
sans rgle. Ses yeux l'murent trangement, bien que son ge  lui le
garantit contre les effets foudroyants des regards d'une jolie femme. Il
s'avana vers elle, avec curiosit.

tre aim ainsi! Cela vaudrait la peine de vivre, dit-il  mi-voix, se
parlant plutt  lui-mme qu'il ne s'adressait  Jess.

Elle ne rpondit pas, mais laissa son regard se poser sur celui de John
Niel, et dans ce regard elle mit toute son me; John se sentit comme
magntis. Quant  Jess, elle comprit  ce moment que, si elle le
voulait, elle pourrait s'emparer du coeur de cet homme et le conserver
envers et contre tous, car sa nature morale tait plus forte que celle
de Niel. Elle sentit tout cela en un instant, inconsciemment, mais aussi
srement qu'elle voyait le ciel bleu au-dessus de sa tte; et lui, en ce
moment, le comprit aussi. Ce fut pour elle un grand choc, une
rvlation, l'annonce de grandes joies ou de grandes douleurs, et tout
le reste disparut. Tout  coup, elle baissa les yeux.

Je crois, reprit-elle avec calme, que nous avons dit des choses
absurdes, et je voudrais finir mon esquisse.

John se leva et la quitta; ses occupations l'appelaient  la maison; il
dit, au moment de s'loigner, qu'il craignait un orage, car le vent
tait tomb subitement, comme d'habitude, en Afrique, avant la tempte,
et l'atmosphre tait extraordinairement lourde.

Quand Jess se retourna un instant aprs, elle le vit qui remontait
lentement, le long du prcipice, vers le plateau.

L'aprs-midi tait splendide dans sa tranquillit extrme, ainsi qu'il
arrive souvent au printemps, dans ces contres.

Partout la vie s'veillait. L'hiver tait bien fini, et, de sa triste
strilit, s'lanait le jeune t revtu de soleil et parfum de
fleurs, sur lesquelles brillaient les diamants de la rose. Jess
s'tendit et regarda les profondeurs bleues, au-dessus d'elle. Qu'elles
taient bleues et infinies! Elle ne pouvait apercevoir les nuages
menaants, qui reposaient comme un prsage,  l'horizon. L-haut, bien
haut, un point noir tournoyait; c'tait un vautour qui la guettait et
descendait pour s'assurer si elle tait morte, ou seulement endormie.

Involontairement elle frissonna. L'oiseau de mort lui rappela la mort
elle-mme, toujours suspendue dans l'ther bleu et attendant l'occasion
de fondre sur la dormeur. Puis ses yeux tombrent sur une branche du
merveilleux buisson fleuri, sous lequel elle tait tendue, si immobile,
qu'un papillon aux couleurs de pierreries vint voltiger sur les fleurs,
passant de l'une  l'autre comme un clair multicolore. Son regard se
porta ensuite sur la grande colonne de roches qui s'lanait au-dessus
d'elle, semblant dire: Je suis trs vieille; j'ai vu bien des
printemps, bien des hivers et bien des jeunes filles qui dormaient; o
sont-elles maintenant? Toutes mortes, toutes mortes! Et un vieux
babouin, cach dans les roches, sembla rpter dans son cri soudain:
Toutes mortes, toutes mortes!

Autour d'elle taient les lis panouis et le printemps dans sa vigueur;
l'air tait charg de parfums; l'eau chantait en jaillissant et
retombant; le soleil jetait ses barres d'or au milieu des ombres, comme
des promesses de jours heureux sur le fond gris de la vie; les
innombrables ramiers des roches prparaient leurs nids et rompaient le
silence par leur roucoulement et le frmissement de leurs ailes. Le
vieil aigle lui-mme, perch tout l-haut, sur une pointe de rocher,
lissait son plumage d'un air satisfait, sachant que sa femelle avait
dpos un oeuf dans le creux sombre de la pierre. Tout se rjouissait et
chantait le retour du printemps, de la saison d'aimer. Bientt l'hiver
reviendrait, l'hiver mortel, et, l't suivant, d'autres choses
vivraient sous le soleil et celles d'aujourd'hui seraient peut-tre
oublies.

Et Jess coutait et son jeune sang, attir par la force magntique de la
nature, gonflait ses veines comme la sve dans les arbres qui
bourgeonnent, et agitait sa srnit virginale. Tout son tre physique
chantait  l'unisson, avec la grande et joyeuse nature qui l'invitait 
briser ses liens,  vivre et  aimer,  tre femme! Et voil que son
esprit rpondit, ouvrit toutes grandes les portes de son coeur, et
quelque chose y pntra, qui tait partie d'elle-mme et cependant avait
sa vie propre, sa vie distincte; quelque chose qui surgissait d'elle et
d'un autre et qui dsormais serait toujours en elle et ne pourrait plus
mourir.

Elle se leva ple et tremblant comme tremble une femme, au premier
mouvement de l'enfant qu'elle porte, se retint au buisson et retomba,
sentant que l'ange de sa premire vie de jeune fille l'avait quitte et
qu'un autre avait pris sa place; il lui fut rvl qu'elle aimait de
tout son tre et qu'elle tait femme!

Elle avait appel l'amour, comme les dsesprs appellent la mort et
l'amour tait venu dans toute sa force et s'tait empar d'elle; et
maintenant elle avait peur; mais la crainte ne dura qu'un instant et la
grande joie, cette conscience de sa force et de sa personnalit que la
vraie passion donne  certaines natures profondes, lui resta seule. Elle
sentit qu'une femme nouvelle tait ne en elle. Au lieu de partir, comme
elle y avait pens, elle resta tendue, les yeux clos, s'enivrant de
cette liqueur inconnue et dlicieuse, et si absorbe, qu'elle ne
s'aperut pas que les oiseaux se taisaient et que l'aigle tait all
chercher un abri; elle ne se rendit pas compte du silence absolu,
solennel, qui avait succd  toutes les voix joyeuses et qui annonait
la tempte prochaine.

Enfin elle se leva pour partir et, par un instinct bien naturel, se
tourna vers l'endroit o son bonheur tait venu la trouver, pour le
revoir une fois encore, mais elle retomba avec un lger cri. Qu'taient
devenus la lumire, le rayonnement et la vie heureuse qui
l'enveloppaient tout  l'heure? Disparus! Et  leur place l'obscurit,
le brouillard, des ombres menaantes. Pendant qu'elle songeait, le
soleil tait descendu derrire la colline, laissant la nuit se faire
dans la gorge; les lourds nuages d'orage avaient couvert le ciel bleu et
intercept la lumire. Un vent sinistre vint s'engouffrer dans le
dfil, de larges gouttes de pluie tombrent une  une, l'clair brilla
capricieusement dans le sein d'un nuage qui s'avanait. L'orage que John
redoutait tait au-dessus de Jess.

Le calme tait effrayant. Jess, tout  fait revenue  elle, savait ce
qui l'attendait; elle saisit ses ustensiles de dessin et se rfugia
promptement au fond d'une petite grotte creuse par l'eau dans le
rocher. Aussitt, avec un courant d'air glac, la tempte clata. La
pluie tomba comme un rideau; les clairs se succdrent presque sans
interruption, dans l'atmosphre charge de vapeurs; les grondements du
tonnerre se rpercutrent effroyables dans les anfractuosits des
rochers. Puis vint un instant de silence, suivi d'un clair aveuglant,
et, en mme temps, l'un des piliers qui s'levaient  la gauche de Jess,
oscilla comme un peuplier au vent et s'croula avec un fracas qui
couvrit presque celui de la foudre et les cris des babouins affols de
terreur.

Il s'effondra, frapp par l'pe flamboyante, le brave vieux pilier qui
avait rsist pendant tant de sicles, faisant jaillir un nuage de
poussire et de dbris et jetant l'effroi dans le coeur de la jeune
fille tmoin de sa chute.

L'orage s'loigna aussi rapidement qu'il tait venu, et une pluie fine
et grise se mit  tomber.

Jess, effraye, mouille jusqu'aux os, parvint  gravir les degrs
naturels que l'obscurit et la chute des eaux rendaient presque
impraticables; puis elle traversa le plateau dtremp, descendit le
sentier rocailleux, longea le petit cimetire o reposait un tranger
mort  Belle-Fontaine et atteignit enfin l'habitation, au moment o la
nuit l'enveloppait comme d'un nuage. Son oncle l'attendait, une lanterne
 la main,  la porte de derrire.

Est-ce vous, Jess? cria-t-il de sa voix de stentor. Seigneur! dans
quel tat! ajouta-t-il, lorsqu'elle surgit de l'obscurit, sa robe
ruisselante, colle  son corps frle, ses mains ensanglantes par les
roches, sa chevelure dfaite lui couvrant les paules et une partie du
visage.

Seigneur! dans quel tat! rpta le vieillard. Mais, o avez-vous t,
Jess? Le capitaine est all vous chercher avec les Cafres.

--J'tais alle dessiner  la Gorge aux Lions et j'ai t surprise par
l'orage. Laissez-moi passer, mon oncle; j'ai hte de changer de
vtements. La nuit est froide.

Sur ce, Jess se sauva dans sa chambre, laissant sur le parquet une
longue trane d'eau. Le vieux Croft rentra, ferma la porte et teignit
la lanterne.

A quoi donc me fait-elle penser? murmura-t-il, en ttonnant dans le
corridor, pour se rendre au salon. Ah! je sais! Elle me rappelle le
soir o elle est arrive ici, tenant Bessie par la main. Comment
a-t-elle fait pour ne pas voir venir l'orage? Elle doit connatre le
climat depuis le temps qu'elle est ici. Elle aura rv, rv! Quelle
singulire femme que Jess!

Il ne savait pas combien il disait vrai et frappait juste. Certes, Jess
avait rv et, non moins certainement, c'tait une trange femme.

Elle se htait, pendant ce temps, de quitter ses vtements mouills et
de faire disparatre les traces de sa lutte avec les lments. Mais de
l'autre lutte qu'elle avait soutenue, elle ne pouvait effacer les
effets. Ainsi que l'amour qui en tait n, ils dureraient autant que sa
vie. C'tait son ancien moi qu'elle avait dpouill et qui gisait
l-bas, comme les vtements jets  ses pieds. Tout cela tait bien
trange! Ainsi donc, _il_ tait parti  sa recherche et ne l'avait pas
trouve? Elle tait heureuse qu'il y ft all, heureuse de penser qu'il
la cherchait et l'appelait dans la nuit. Il reviendrait tout  l'heure,
quand elle serait prte  le recevoir, et elle se rjouissait de ce
qu'il ne l'et pas vue mouille, chevele, couverte de boue. Cela
aurait pu le dtourner d'elle. Les hommes aiment  voir les femmes
propres, pares et jolies.

Ceci lui suggra une ide. Elle alla vers son miroir, leva la lumire
au-dessus de sa tte et examina attentivement son visage. Elle avait
aussi peu de vanit qu'une femme peut en avoir et jamais, jusque-l,
elle ne s'tait beaucoup proccupe de sa personne. C'tait peu
important dans le district de Wakkerstroom au Transvaal. Mais, tout 
coup, elle changea d'avis; cela devenait trs important; elle contempla
donc ses yeux merveilleux, la masse de ses boucles brunes, encore
humides et luisantes de pluie, sa pleur trange et sa bouche au dessin
net et ferme.

Sans mes yeux et mes cheveux, je serais presque laide, se dit-elle tout
haut. Si seulement j'tais belle comme Bessie! Alors, une autre ide
surgit. S'il allait prfrer Bessie? Au fait, n'avait-il pas eu de
grandes attentions pour Bessie?

Un sentiment terrible de doute et de jalousie la traversa comme une
flche, car les femmes telles que Jess savent ce qu'est la jalousie, par
la douleur qu'elle leur cause. Si tout devait tre en vain! Si ce
qu'elle avait donn en ce jour,  pleines mains et pour toujours, de
telle sorte qu'elle ne pourrait plus le reprendre, tait donn  un
homme aimant une autre femme, et cette femme, sa soeur si chre? Elle
pourrait le matriser, le conqurir; elle l'avait lu dans ses yeux, cet
aprs-midi; mais pouvait-elle, aprs avoir promis  sa mre mourante de
chrir et de protger cette soeur, que jusqu' ce jour elle avait aime
plus que tout au monde, pouvait-elle, s'il en tait ainsi, lui drober
le coeur de celui qui l'aimait? Mais alors, que deviendrait sa vie, 
elle! Elle serait comme le grand pilier abattu tout  l'heure par la
foudre: un amas de dbris. Elle le sentait dj, et voil pourquoi elle
restait assise sur son petit lit blanc, pressant une main sur son coeur
oppress d'effroi.

Bientt elle entendit la voix de John.

Je ne la trouve pas, disait-il avec inquitude.

Alors elle se leva, prit sa bougie et quitta sa chambre. La lumire
tomba en plein sur le visage et les vtements tremps de John. Il tait
ple et anxieux, et elle s'en aperut avec bonheur.

Oh! Dieu soit lou! Vous voil, s'cria-t-il en saisissant la main de
Jess. Je commenais  vous croire perdue. Je suis all jusqu'au fond de
la Gorge aux Lions, o j'ai fait une vilaine chute.

--Que vous tes bon! dit-elle  voix basse. Et de nouveau leurs regards
se rencontrrent; cette fois encore il tressaillit sous celui de la
jeune fille. Il y avait une lueur si merveilleuse dans les yeux de Jess,
ce soir-l!

Une demi-heure aprs, on servit le souper. Bessie ne parut que vers la
moiti du repas et resta silencieuse. Jess raconta son aventure; tout le
monde couta.

Il y avait une sorte d'ombre sur la maison, ou peut-tre chacun
pensait-il  ses propres affaires. Aprs le souper, le vieux Silas parla
de la situation politique du pays qui l'inquitait. Il croyait, dit-il,
que les Boers mditaient une rvolte contre le gouvernement. Frank
Muller le lui avait dit et il savait toujours ce qui se passait. Cette
nouvelle ne contribua pas  relever le moral du petit cercle et la
soire fut silencieuse comme l'avait t le repas. Enfin Bessie se leva,
tendit ses beaux bras, dclara qu'elle tait fatigue et qu'elle se
retirait.

Venez dans ma chambre, murmura-t-elle, en passant prs de sa soeur;
j'ai  vous parler.




CHAPITRE VII

JEUNE RVE D'AMOUR


Quelques instants aprs, Jess souhaita le bonsoir  son oncle et  John
et alla droit  la chambre de Bessie. Celle-ci tait assise sur le bord
de son lit, enveloppe dans une robe de chambre bleue qui seyait
admirablement  son teint dlicat; son beau visage exprimait
l'abattement. Elle tait de celles qui sont facilement abattues et se
redressent non moins aisment.

Jess s'approcha d'elle et l'embrassa.

Qu'y a-t-il, ma chrie? demanda-t-elle; et nul n'aurait pu deviner
l'anxit cruelle qui la mordait au coeur en ce moment.

Oh! Jess! que je suis contente que vous soyez venue! J'ai tant besoin
de vos conseils! Ou du moins de savoir ce que vous pensez.... Elle
s'arrta.

Il faut d'abord me dire de quoi il s'agit, chre Bessie, rpondit
Jess, s'asseyant en face de sa soeur, de telle manire que son propre
visage restt dans l'ombre.

Bessie frappa de son pied nu la natte qui recouvrait le parquet. Il
tait bien joli, ce pied!

Eh bien! ma chre bonne, voici la chose en deux mots: Frank Muller m'a
demand de l'pouser!

--Oh! n'est-ce que cela? s'cria Jess, avec un soupir de soulagement.
Il lui semblait qu'on venait de lui enlever un poids norme, qui lui
crasait le coeur.

Il voulait mon consentement et, quand je le lui ai refus, il s'est
conduit comme..., comme....

--Comme un Boer? suggra Jess.

--Comme une brute! s'cria Bessie.

--Ainsi, vous n'aimez pas Frank Muller?

--Il m'est odieux! Vous ne savez pas  quel point je le hais, avec son
beau et mauvais visage et ses yeux cruels. Oh! maintenant, je le hais
plus que jamais. Mais je vais vous conter comment cela s'est pass.

Et, en vraie femme, elle le fit avec de nombreux commentaires et
parenthses.

Jess attendit immobile qu'elle et fini.

Eh bien! chrie, reprit-elle, vous n'pouserez pas Frank Muller, donc
tout est dit. Vous ne pouvez pas le dtester plus que moi. Je le
surveille depuis plusieurs annes, poursuivit-elle avec colre, et je
vous affirme que Frank Muller est un menteur et un tratre. Cet homme
trahirait son propre pre, s'il y trouvait son intrt. Il hait mon
oncle, j'en suis certaine, quoiqu'il prtende l'aimer fidlement. Je
suis sre qu'il a essay bien des fois de soulever les Boers contre lui.
Pendant la guerre de Sikukuni, ce fut Frank Muller qui fit
rquisitionner les deux plus beaux chariots de mon oncle, avec leurs
attelages, tandis que lui fournissait seulement deux sacs de farine.
C'est un mauvais homme et un homme dangereux, Bessie, mais il a plus de
cervelle et d'influence qu'aucun autre dans le Transvaal et, si vous
n'tes pas trs prudente vis--vis de lui, il se vengera sur nous tous.

--Mais maintenant que le pays est anglais, rpliqua Bessie, il ne peut
pas faire grand chose.

--Je n'en suis pas si sre. Je ne suis pas du tout certaine que le pays
restera anglais. Vous vous moquez de moi, parce que je lis les journaux
d'Angleterre, mais j'y vois bien des choses qui me font douter. Le
pouvoir n'est plus aux mains du mme parti et qui sait ce que feront les
nouveaux ministres? Vous avez entendu ce qu'a dit mon oncle ce soir. On
pourrait bien nous abandonner aux Boers. N'oubliez pas que les colons,
au loin, sont les pions avec lesquels ces gens-l jouent leur jeu.

--Allons donc! s'cria Bessie indigne; les Anglais ne sont pas ainsi;
quand ils disent une chose, ils n'en dmordent pas.

--Autrefois peut-tre, rpondit Jess, en se levant pour se retirer.

Bessie agita ses pieds blancs l'un sur l'autre.

Attendez un instant, chre Jess, reprit-elle. J'ai encore quelque chose
 vous dire.

Jess se rassit, ou plutt retomba sur son sige et, si ple qu'elle ft,
plit encore. Bessie, au contraire, de rose qu'elle tait, devint rouge.

Il s'agit du capitaine Niel, dit-elle enfin.

--Ah! fit Jess, avec un petit rire faux, et sa voix sonna trange et
froide  ses propres oreilles. A-t-il suivi l'exemple de Frank Muller?
Vous a-t-il fait une dclaration, lui aussi?

--Non,... non,... mais.... Bessie se leva et, s'asseyant sur un
tabouret aux pieds de sa soeur, posa son front sur ses genoux. Non,
mais je l'aime, Jess, et _je crois_ qu'il m'aime aussi. Ce matin il m'a
dit que j'tais la plus jolie femme qu'il et vue et la plus charmante,
et savez-vous, ajouta-t-elle, en levant la tte et souriant d'un
sourire joyeux, je crois qu'il le pense.

--Plaisantez-vous, Bessie, ou tes-vous srieuse?

--Srieuse! Certes, je le suis, et je n'ai pas honte de le dire. Je
commenai  l'aimer quand il tua l'autruche qui s'acharnait sur moi. Il
paraissait si fort et si furieux en se battant contre elle! C'est une
belle chose de voir un homme dployer toute sa force. Et puis c'est un
vrai gentleman, si diffrent des hommes que nous voyons ici! Oh, oui! Je
l'ai aim de suite et chaque jour davantage, et je crois que s'il ne
veut pas m'pouser, mon coeur se brisera. Voil toute la vrit, chre
Jess. Et sa belle tte dore s'inclina de nouveau et ses larmes
coulrent doucement.

Quant  Jess, elle restait l sur la chaise, sa main pendant inerte 
son ct, son visage ple aussi ferm, aussi impassible que celui d'un
sphinx d'gypte, ses grands yeux regardant au loin,  travers les vitres
contre lesquelles battait la pluie, au loin, dans la nuit et la tempte.
Elle pouvait entendre, voir et sentir et cependant il lui semblait
qu'elle tait _morte_. La foudre avait frapp son me, comme tantt elle
avait frapp le pilier de rochers dans la Gorge aux Lions, et tel tait
le pilier, telle tait son me! La foudre tait tombe si vite! Son
espoir et son bonheur avaient dur si peu!

Elle tait donc assise comme un sphinx de pierre, tandis que Bessie
pleurait devant elle, comme une belle suppliante, et toutes deux
formaient un tableau et un contraste tels que celui qui tudie la nature
humaine, n'en rencontre pas souvent.

Ce fut la soeur ane qui parla la premire.

Eh bien! chrie, dit-elle, pourquoi pleurez-vous? Vous aimez le
capitaine Niel et vous croyez qu'il vous aime. Il n'y a certainement pas
l de quoi pleurer.

--C'est vrai, rpondit Bessie plus gaiement, mais je pensais combien ce
serait affreux si je le perdais.

--Je ne crois pas que vous ayez rien  craindre, chrie. Et maintenant
laissez-moi aller me reposer; je tombe de fatigue! Bonsoir, ma chre
enfant! Que Dieu vous bnisse! Vous avez fait un trs bon choix; le
capitaine Niel est un homme que toute femme pourrait tre fire
d'aimer.

Un instant aprs elle tait dans sa chambre et l son calme l'abandonna,
et il ne resta plus que la femme aimante. Elle se jeta sur son lit,
enfouit sa tte dans l'oreiller et clata en sanglots dchirants, bien
diffrents des douces larmes de Bessie. Ce fut une vritable convulsion
de dsespoir. Elle mordit ses draps, dans la crainte que John Niel ne
l'entendt, car leurs chambres taient voisines. Cette ironie des choses
la frappa, mme au milieu de sa souffrance.

Spar d'elle par quelques pouces seulement de lattes et de pltre, 
quelques pieds de distance, se trouvait l'homme pour qui elle se
dsesprait ainsi, et il l'ignorait aussi compltement que s'il et t
 l'autre bout du monde. John Niel s'endormant tranquille et heureux au
souvenir de sa journe, et Jess tendue sur son lit,  dix pieds de lui,
panchant son pauvre coeur en sanglots dont il est la cause, ne sont,
aprs tout, qu'un exemple de ce qui se passe continuellement dans notre
trange monde.

Bientt John fut endormi, tandis que Jess, le paroxysme de sa douleur
enfin apais, marchait de long en large, sans interruption, les pieds
nus, sans bruit sur le tapis, s'efforant d'user par le mouvement la
premire amertume de son chagrin. Oh! que n'avait-elle le pouvoir
d'effacer les dernires heures qu'elle venait de vivre! Pourquoi
avait-elle vu ce visage qu'elle ne pourrait plus oublier! Non! jamais!
Elle se connaissait bien! Son coeur avait parl une fois pour toutes! Il
n'en est pas ainsi chez toutes les femmes, mais, de temps  autre, il se
trouve une nature ainsi faite. Les mes comme celle de cette pauvre
jeune fille sont trop profondes, ont reu une part trop large de
l'immutabilit divine, pour s'adapter aux changements des circonstances
humaines. Elles n'ont pas de moyen terme; elles mettent toute leur
destine sur un coup de d; si elles perdent, elles se brisent et leur
bonheur disparat comme un oiseau de passage.

Pourquoi le grand vent soulve-t-il les eaux profondes? Nous l'ignorons;
nous savons seulement que seules les choses profondes peuvent tre
profondment remues. C'est le tribut pay par la grandeur. La vraie, la
grande souffrance est une de ses prrogatives, et, au fond de cette
souffrance, elle trouve une joie surhumaine, car tout a ses
compensations. Celui qui ressent le contre-coup des douleurs de ce
monde, comme il arrive aux hommes vraiment grands et bons, est parfois
rempli de joie, lorsqu'un rayon de la volont divine l'illumine et lui
fait comprendre la pense qui dirige tout. Ce fut la force du Fils de
l'homme, dans ses heures les plus sombres. L'Esprit, qui lui faisait
mesurer les souffrances et le pch du monde, lui donnait en mme temps
le pouvoir de voir au del; et il en est de mme pour ceux de ses
enfants qui prennent part, si obscurment que ce soit,  sa divinit.

Il en fut ainsi pour Jess, en cette heure d'amer et noir chagrin. Un
rayon de consolation pntra dans son coeur, en mme temps
qu'apparaissaient les premiers feux de l'aurore. Elle se sacrifierait
pour sa soeur; elle l'avait rsolu et de l vint ce ple et froid rayon
de bonheur, car il y a du bonheur dans le sacrifice, quoi qu'en disent
les sceptiques. Tout d'abord sa nature de femme s'tait rvolte.
Pourquoi renoncerait-elle au bonheur de sa vie? Ses droits valaient bien
ceux de Bessie, et elle savait que sa force morale lutterait
victorieusement contre la beaut de sa soeur, si loin que fussent alles
les choses; et, en femme jalouse, elle les supposait beaucoup plus
avances qu'elles ne l'taient rellement. Mais bientt, pendant cette
marche douloureuse, le meilleur de sa nature se rvolta et dompta son
coeur. Bessie aimait John Niel; or Bessie tait plus faible qu'elle,
moins faite pour souffrir, et Jess avait promis  sa mre mourante, de
travailler au bonheur de Bessie en toutes circonstances et de la
protger par tous les moyens en son pouvoir. C'tait un serment sans
limites qu'elle avait fait l, n'tant encore qu'une enfant; mais sa
conscience n'en tait pas moins engage. En outre elle aimait Bessie de
toutes les forces de son coeur, plus, bien plus qu'elle-mme. Bessie
garderait son bien-aim et ne saurait jamais  quel prix. Quant  elle!
eh bien! elle irait se cacher quelque part, comme le chevreuil bless,
et elle y resterait jusqu' ce qu'elle gurt ou... mourt.

Avec un petit rire amer, elle brossa ses cheveux au moment o la
premire lueur d'aurore s'tendait sur la prairie brumeuse; mais cette
fois elle n'examina pas son visage; peu lui importait dsormais. Ensuite
elle se jeta sur son lit, pour dormir d'un sommeil d'puisement, jusqu'
l'heure o il lui faudrait recommencer la lutte contre la vie et sa
douleur nouvelle.

Pauvre Jess! son jeune rve d'amour n'avait dur que trois heures!

       *       *       *       *       *

Mon oncle, dit Jess, ce matin mme,  Silas Croft qui sortait du
_kraal_ o il venait de compter ses moutons, je vais vous demander une
faveur.

--Une faveur? Mais, Seigneur! que vous tes ple! Il est vrai que vous
l'tes toujours. Eh bien! de quoi s'agit-il?

--Je voudrais aller  Prtoria, par la malle qui part de Wakkerstroom
demain, dans l'aprs-midi, et y passer deux mois avec mon amie de
pension, Jane Neville. Je le lui ai souvent promis et je n'ai jamais
tenu ma promesse.

--Est-il possible? s'cria le vieillard. Ma casanire Jess qui veut
partir! Et sans Bessie encore! Qu'avez-vous, Jess?

--J'ai besoin d'un changement d'air, mon oncle, je vous l'assure.
J'espre que vous ne me refuserez pas?

--Hum! fit-il. Vous voulez partir, voil ce qu'il y a de certain. Mieux
vaut ne pas tre trop curieux, quand il s'agit d'une jeune fille. Trs
bien, chre enfant; partez si vous le dsirez, mais vous me manquerez.

--Merci, mon oncle, dit-elle en l'embrassant; et elle le quitta.

Le vieux Croft ta son grand chapeau de feutre et essuya son front
chauve, avec un foulard rouge.

Cette enfant a quelque chose, dit-il tout haut, paraissant s'adresser
 un lzard qui s'avanait prudemment entre les pierres, pour se
chauffer au soleil. Je ne suis pas si born que j'en ai l'air, et
certainement Jess a quelque chose. Elle est plus trange que jamais.
C'est gal, je suis bien aise que ce ne soit pas Bessie. Je ne pourrais
pas,  mon ge, me rsigner  me sparer de Bessie, pour deux mois!




CHAPITRE VIII

JESS PART POUR PRTORIA


Ce jour-l, pendant le dner, Jess annona tout  coup qu'elle irait le
lendemain  Prtoria, pour voir Jane Neville.

Pour voir Jane Neville! s'cria Bessie, en ouvrant tout grands ses
grands yeux bleus. Mais le mois dernier encore, vous m'avez dit que
vous n'aimiez plus Jane, parce qu'elle tait devenue trop vulgaire. Vous
rappelez-vous, quand elle s'arrta ici, l'anne passe, en allant 
Natal et s'cria, en levant au ciel ses mains poteles: Ah! Jess est
_un gnie_! C'est un privilge d'tre son amie! Puis elle voulut vous
faire rciter du Shakespeare  son lourdaud de frre et vous lui dites
que, si elle ne se taisait pas, elle ne jouirait pas longtemps du
prcieux privilge. Et maintenant vous voulez aller passer deux mois
avec elle! En vrit, Jess, vous tes singulire. Et de plus, ce n'est
pas gentil  vous de vouloir nous quitter pour si longtemps.

A tout ce babillage, Jess ne rpondit qu'en rptant sa dcision. John
aussi fut trs surpris et, en outre, fort mcontent. Depuis la veille,
depuis sa visite  la Gorge aux Lions, il comprenait mieux pourquoi Jess
l'intressait. Jusque-l, elle avait t pour lui une nigme; maintenant
il en avait devin une partie et n'en dsirait que plus vivement de
connatre le reste. Peut-tre ne comprit-il  quel point elle
l'intressait, qu'en apprenant qu'elle voulait s'loigner pour
longtemps. Il lui sembla subitement que la ferme serait ennuyeuse, quand
on ne verrait plus Jess, avec sa physionomie si attachante, la parcourir
de son pas silencieux et rsolu. Bessie tait certainement belle et
charmante, mais elle n'avait ni l'intelligence, ni l'originalit de sa
soeur, et John Niel tait suffisamment au-dessus de la moyenne
ordinaire, pour apprcier entirement l'une et l'autre chez une femme,
au lieu de lui en faire un crime. Elle l'intressait profondment, pour
ne pas dire plus, et, en homme qu'il tait, il prouva une grande
contrarit, voire de la mauvaise humeur,  l'ide de son dpart. Il lui
adressa des regards pleins de reproche, et, dans son irritation,
renversa le vinaigre sur la nappe; mais elle vita ses regards et ne fit
pas attention au vinaigre. Alors, sentant qu'il avait fait ce qu'il
pouvait, il s'en alla voir les autruches, aprs avoir attendu quelques
instants, pour s'assurer si Jess sortirait. Elle n'en fit rien et il ne
la revit qu'au souper. Bessie lui dit qu'elle prparait ses bagages,
mais, comme on ne peut emporter que vingt livres dudit bagage par la
malle, il ne fut pas trs convaincu.

Au souper, elle fut, s'il tait possible, encore plus impassible qu'au
dner. Quand il fut fini, John lui demanda de chanter; elle refusa,
dclara qu'elle renonait au chant pour le moment et persista dans son
refus, malgr l'unanimit des remontrances. Les oiseaux ne chantent que
pendant la saison des amours et c'est une chose curieuse, une chose qui
semble venir  l'appui de la thorie affirmant que les mmes grands
principes rgissent toute la nature, que Jess, atteinte par la douleur,
dpouille de l'amour qui l'avait envahie tout entire, ne voulait plus
faire usage de ce don divin. Ce n'tait sans doute qu'une concidence,
mais elle tait curieuse.

Il fut convenu que, le lendemain, Jess serait conduite  Wakkerstroom,
d'o la malle-poste devait partir vers midi. Partirait-elle? C'tait une
autre question. Un jour ou deux de retard, ce n'est-pas une affaire dans
le Transvaal.

En consquence,  huit heures et demie, par une belle matine, s'avana
le chariot recouvert d'une tente, pos sur deux roues massives et attel
de quatre jeunes chevaux pleins de feu,  la tte desquels se tenaient
le Hottentot Jantj et le Zulu Mouti, celui-ci succinctement vtu d'une
_moocha_, de quelques plumes dans sa chevelure laineuse et d'une
tabatire en corne, suspendue au lobe de son oreille. John monta le
premier, puis Bessie et Jess aprs elle. Jantj grimpa derrire; et
alors les chevaux, reculant, se cabrant, se prcipitant tour  tour, et
cherchant  s'enrouler affectueusement autour des orangers, partirent
enfin au petit galop; le chariot oscillait d'une manire qui et
pouvant quiconque n'et pas connu ce mode de locomotion. John avait
grand peine  maintenir les quatre chevaux  une allure presque
rgulire, ce qui, joint aux bonds et au fracas du vhicule, rendait
toute conversation impossible. Ils arrivrent en deux heures 
Wakkerstroom, situe  dix-huit milles de Belle-Fontaine.

Les chevaux furent dtels  l'htel. John alla retenir la place de Jess
dans la malle-poste et vint ensuite rejoindre les jeunes filles au
magasin o elles faisaient leurs emplettes. Quand ceci fut termin, tous
trois rentrrent  l'htel pour y dner, et, comme ils finissaient, ils
entendirent le cor plus nergique qu'harmonieux du Hottentot conducteur
de la malle. Bessie venait de quitter la salle et il ne se trouvait plus
l qu'un garon mtis.

Combien de temps pensez-vous tre absente, miss Jess? demanda John.

--Environ deux mois, Capitaine.

--Je regrette beaucoup que vous partiez, ajouta-t-il, d'un ton
convaincu. La ferme sera triste sans vous.

--Vous causerez avec Bessie, rpondit-elle, le visage tourn vers la
fentre et affectant de regarder avec intrt l'attelage de la
malle-poste dans la cour. Puis tout  coup:

Capitaine, dit-elle.

--Plat-il?

--Veillez sur Bessie quand je serai loin. coutez; je vais vous dire
quelque chose. Vous connaissez Frank Muller?

--Oui, je le connais; c'est un individu bien dplaisant.

--Eh bien! il a menac Bessie l'autre jour et il est trs capable de
mettre sa menace  excution. Je ne peux vous en dire plus long, mais je
dsire que vous me promettiez de protger Bessie, si l'occasion s'en
prsente. Voulez-vous me le promettre?

--Assurment. Je ferais bien plus pour vous, si vous me le demandiez,
Jess, ajouta-t-il tendrement, car maintenant qu'elle partait, il se
sentait trangement attir vers elle et dsirait le lui laisser voir.

Ne vous occupez pas de moi, dit-elle, avec un petit mouvement
d'impatience. Bessie est assez charmante pour tre protge pour
elle-mme, ce me semble.

Avant qu'il pt ajouter un mot, Bessie rentra, leur dit que le
conducteur tait prt et tous trois sortirent.

N'oubliez pas votre promesse, murmura Jess  l'oreille de John,
s'inclinant vers lui pendant qu'il l'aidait  monter, si prs que ses
lvres le touchaient presque et qu'il sentit sur son visage l'haleine de
la jeune fille, comme l'ombre d'un baiser.

Un instant aprs, les deux soeurs s'taient embrasses tendrement, le
conducteur avait fait de nouveau retentir son affreux bugle et la malle
partait au grand galop, emportant Jess, deux autres voyageurs et les
dpches de Sa Majest! John et Bessie suivirent quelques moments des
yeux les soubresauts dsordonns du vhicule, dans la longue rue qui
conduisait aux grandes plaines, puis ils rentrrent  l'auberge pour se
prparer  repartir. Comme ils y arrivaient, un vieux Boer, nomm Hans
Coetzee, que John connaissait dj un peu, les aborda et leur souhaita
le bonjour, en leur tendant une main norme. Hans Coetzee tait un
excellent spcimen du Boer respectable et se rapprochait rellement du
type idal que l'on prte si souvent  ce peuple simple et pastoral.
Trs grand et trs fort, il avait un beau visage ouvert et de bons yeux.
John le mesura du regard et estima son poids  plus de cent kilos!

Comment vous portez-vous, Capitaine? dit-il en anglais, car il parlait
bien cette langue, et que pensez-vous du Transvaal? Ne l'appelons pas:
rpublique de l'Afrique australe; c'est haute trahison maintenant,
ajouta-t-il, avec un clignement d'yeux.

--J'aime beaucoup le Transvaal, Meinheer.

--Ah! c'est un beau pays, surtout de ce ct. Pas d'pidmie sur les
chevaux, ni sur les moutons; de beaux pturages pour le btail. Vous
devez vous trouver fort bien chez l'oncle Croft. C'est la meilleure
maison du pays, avec ses autruches et le reste. Non que je tienne pour
les autruches dans ces parages. Elles font trs bien dans l'ancienne
colonie, mais ici elles ne se reproduisent pas autant qu'il faudrait.
J'en ai essay et je sais ce que je dis.

--Oui, c'est un beau pays, Meinheer; j'ai parcouru le monde presque
entier et je n'en ai pas vu de plus beau.

--En vrit? Que c'est beau d'avoir voyag, Dieu tout-puissant! Ce n'est
pas que je dsire voyager moi-mme. Je crois que le Seigneur prfre
nous voir rester dans l'endroit pour lequel il nous a faits. Oui, je le
rpte, c'est un beau pays et (baissant la voix) plus beau, selon moi,
qu'autrefois.

--Vous voulez dire que le pays a t cultiv, Meinheer?

--Non, non, je veux dire qu'il est anglais  prsent, rpondit-il
mystrieusement, et quoique je n'ose pas dire cela parmi mes
compatriotes, j'espre qu'il restera anglais. Quand j'tais rpublicain,
j'tais rpublicain, et elle avait du bon la rpublique, mais maintenant
que je suis Anglais, je suis Anglais. Je sais que le gouvernement
anglais signifie: bon argent et scurit, et si nous n'avons plus
d'assemble, peu importe. Dieu tout-puissant! Comme on parlait ici!
Clack! clack! clack! Comme de vieilles outardes au coucher du soleil! Et
o menaient-ils la rpublique, Burgers et ses damns Hollandais? Dans un
foss de tourbe o elle serait encore, si le vieux Shepstone (ah! quelle
langue a cet homme et comme il aime les petits enfants!) n'tait venu
l'en retirer. Mais voyez-vous, Capitaine, les gens d'ici ne pensent pas
comme moi. Et c'est: le maudit gouvernement anglais par-ci et le maudit
gouvernement par-l, et des meetings et des discours! Les imbciles
sautent les uns aprs les autres comme des moutons. Voyez-vous,
Capitaine, on se battra bientt et notre peuple tirera sur les pauvres
_jaquettes rouges_ comme sur des chevreuils, et reprendra le pays. J'en
pleurerais volontiers, quand j'y pense.

John sourit  ce triste pronostic et s'apprtait  dmontrer que tous
les Boers du Transvaal feraient une assez pauvre figure devant quelques
rgiments anglais, lorsqu'il s'arrta, stupfait du changement
d'attitude de son compagnon. Posant son norme main sur l'paule du
capitaine, Coetzee clata d'un rire forc, dont la cause n'tait autre
que la prsence de Frank Muller  cinq mtres environ. Venu 
Wakkerstroom avec un chariot de bl qu'il apportait au moulin, il
semblait absorb par la chasse aux mouches, au moyen de son fouet fait
d'une queue de buffle, mais, en ralit, il coutait de toutes ses
oreilles les paroles de Coetzee.

Ah! ah! _nef_ (neveu), dit le vieux Coetzee  John abasourdi, ce n'est
pas tonnant que vous aimiez Belle-Fontaine, il n'y a pas que l'eau qui
soit belle l-bas. Combien de fois par semaine prolongez-vous la veille
avec la jolie nice du vieux Croft? Eh! je ne suis pas encore aveugle.
Je l'ai vue rougir quand vous lui avez parl, tout  l'heure, je l'ai
vue. Au fait, le jeu est charmant pour un jeune homme, n'est-ce pas,
_nef_ Frank? (Ceci s'adressait  Muller.) Je parle que le capitaine
brle une longue chandelle tous les soirs, avec la jolie Bessie. Hein,
Frank? J'espre que vous n'tes pas jaloux? Ma femme m'a dit, il y a
quelque temps, que vous tourniez les yeux de ce ct?

Il s'arrta enfin, hors d'haleine, et regarda Muller avec inquitude,
attendant une rponse, tandis que John, paralys par ce flux de paroles,
poussait un soupir de soulagement. Quant  Muller, son attitude tait
singulire. Au lieu de rire, comme le vieux Boer jovial s'y attendait,
il tait devenu, sans que Coetzee s'en aperut, de plus en plus sombre
et, quand le discours cessa, il tourna sur ses talons, avec une
exclamation de fureur qui sembla au capitaine lui tre adresse,
quoiqu'il ne la comprt pas, et se dirigea vers la cour de l'htellerie.

Dieu tout-puissant! s'cria le vieux Hans, s'essuyant le visage, avec
un mouchoir de coton rouge, j'ai mis le pied dans un joli trou! Ce chat
sauvage de Muller a entendu tout ce que je vous disais; il n'aura garde
de l'oublier et, un jour, il le rptera  mes compatriotes, me fera
passer pour un tratre au pays et me ruinera. Je le connais. Il peut
monter deux chevaux  la fois et souffler le chaud et le froid. C'est un
dmon; un dmon! Et pourquoi a-t-il jur comme cela contre vous? Est-ce
 cause de la jeune fille? Qui peut le dire? A propos, les Cafres me
disent qu'il y a un grand troupeau de daims sur mes terres,  dix milles
de Belle-Fontaine. Savez-vous tenir une carabine, Capitaine? Vous me
faites l'effet d'un chasseur.

--Oh! certes, Meinherr, rpondit John, enchant  l'ide d'une bonne
chasse.

--Je m'en doutais; vous autres Anglais, vous tes tous des sportsmen.
Prenez la petite voiture lgre de l'oncle Croft avec deux bons chevaux,
venez chez moi lundi prochain, vers huit heures, et vous apprendrez 
tirer nos btes sauvages.

Le jovial Boer s'loigna en secouant sa lourde tte. John le vit partir,
mont sur un petit poney bien nourri qui, certes, ne posait pas beaucoup
plus que lui et qui, cependant, s'en allait faire ses quinze milles au
petit galop, comme s'il portait une plume.




CHAPITRE IX

L'HISTOIRE DE JANTJ


Peu aprs le dpart du Boer, John rentra dans l'htellerie pour
surveiller l'attelage du chariot, et son attention fut aussitt attire
par le bruit d'une querelle qui devait avoir lieu non loin de l,  en
juger d'aprs la foule, le vacarme et les jurons. Il ne se trompait pas.
Dans un coin de la cour, prs de la porte des curies, se tenait Frank
Muller entour de la foule, une lourde cravache en nerf de boeuf leve
au-dessus de sa tte: il tait sur le point de frapper. Devant lui, ivre
de rage, les lvres releves comme celles d'un chien hargneux et
dcouvrant deux ranges de dents blanches, qui brillaient au soleil
comme de l'ivoire poli, ses petits yeux injects de sang et tout son
visage convuls, se dressait le Hottentot Jantj. A travers sa figure,
la cravache avait laiss un sillon bleutre et dans sa main il tenait un
grand couteau qu'il portait toujours.

Hol! qu'y a-t-il? s'cria John, se frayant un passage dans la foule,
 coups d'paule.

Ce noir a vol le fourrage de mon cheval pour le donner aux vtres!
cria Muller, hors de lui, et il essaya de frapper Jantj de nouveau.
Celui-ci vita le coup en sautant derrire John, de sorte que la mche
du fouet frappa la jambe de l'Anglais.

Faites attention  votre fouet, monsieur, dit John, avec un grand
effort pour rester calme. Comment savez-vous que cet homme a vol le
fourrage de votre cheval et de quel droit le touchez-vous? Si vous aviez
 vous plaindre, c'tait  moi que vous deviez le faire.

--Il ment! Matre! il ment! vocifra Jantj, d'une voie aigu et
tremblante. Il ment; il a toujours t un menteur. Oui, oui, je peux
vous en dire long sur son compte. Le pays est anglais maintenant et les
Boers ne peuvent plus tuer les noirs selon leur bon plaisir. Cet homme,
ce Boer, Muller, il a tu mon pre et ma mre ensuite, et d'un second
coup, car elle ne mourut pas du premier.

--Dmon jaune! diable  peau et  coeur noirs, menteur, fils de Satan!
hurla le grand Boer, dont la barbe se dressait de colre. Est-ce ainsi
que vous parlez  vos matres? Arrire, je veux lui montrer comment nous
traitons les menteurs de sa couleur. Et, sans plus attendre, il se
prcipita sur le Hottentot.

Mais John, dont le sang bouillait, tendit le bras, se pencha en avant
et repoussa Muller de toute sa force. Sans tre trs grand, il tait
remarquablement robuste et le Boer recula en trbuchant.

Gare  vous, Jaquette rouge! cria Muller, livide de fureur. Hors d'ici!
ou je laisserai ma marque sur votre joli visage. Je vous dois dj
quelque chose et je paye toujours mes dettes. Arrire, maudit!

Et de nouveau il voulut se jeter sur le Hottentot. Cette fois, John,
presque aussi furieux que son adversaire, ne l'attendit pas, mais il
bondit en avant, passa son bras autour du cou de Muller et, avant que
celui-ci pt le saisir, il lui donna une secousse terrible qui le fit se
renverser en arrire, tandis qu'un adroit croc-en-jambe le jetait, tout
grand qu'il tait, dans une mare contigu  l'curie.

Il tomba lourdement, claboussant la foule qui clata de rire, comme
font les foules en pareil cas, et sa tte alla frapper avec force le
chambranle de la porte. Pendant quelques secondes il resta immobile, ce
qui fit craindre  John qu'il ne ft srieusement bless. Bientt
cependant il se releva, et sans nouvelle dmonstration hostile, sans un
mot, il se dirigea vers la maison, laissant son ennemi se calmer si bon
lui semblait. John, comme tout vrai gentleman, dtestait les bagarres,
bien qu'en bon Anglo-Saxon il ne recult jamais, quand une fois il y
tait ml.

Par le fait, toute cette affaire l'irritait profondment, car il savait
que l'histoire serait conte avec amplifications, par tout le pays et
que, de plus, il s'tait fait un ennemi implacable. Aussi ressentait-il
le besoin de s'en prendre  quelqu'un.

Tout cela est de votre faute, petit gredin d'ivrogne! dit-il avec
colre au Hottentot, qui, maintenant calm, pleurnichait, se lamentait
et appelait le capitaine son sauveur, d'une voix hbte.

Il m'a frapp, Baas (matre), il m'a frapp et je n'avais pas pris le
fourrage. C'est un mchant homme ce baas Muller.

--Allons, vite! Attelez les chevaux; vous tes  moiti ivre, grommela
John, et aprs avoir assist  l'opration presque entire, il alla
retrouver Bessie qui l'attendait  l'htellerie, dans la plus parfaite
ignorance de ce qui s'tait pass. Il ne lui en fit part que lorsqu'ils
taient dj loin; elle devint trs grave en l'coutant, car elle se
rappelait sa propre querelle avec le Boer et les menaces qu'il lui avait
adresses. Son vieil oncle fut encore plus contrari, quand il apprit
les faits dans la soire, aprs le retour des voyageurs.

Vous vous tes mit un ennemi, Capitaine, dit-il, et un mchant ennemi.
Certes, vous avez eu raison de dfendre le Hottentot; j'en aurais fait
autant il y a dix ans; mais Frank Muller n'est pas homme  oublier que
vous l'avez jet sur le dos, devant une foule de Cafres et de blancs.
Jantj doit tre dgris maintenant; je vais l'appeler pour savoir la
vrit au sujet de cette histoire sur son pre et sa mre.

Cette conversation avait lieu le lendemain matin, sous la vranda, o
les deux hommes s'taient assis aprs le djeuner.

Le vieux Croft revint bientt, suivi du petit Hottentot sale et en
guenilles; celui-ci ta son chapeau, s'accroupit sur l'alle, l'air
honteux et dsol, expos aux rayons brlants du soleil d'Afrique, qu'il
ne paraissait mme pas sentir.

Maintenant, Jantj, coutez-moi, dit le vieillard. Hier vous vous tes
encore gris, malgr ma dfense; je ne veux vous dire que ceci: la
premire fois que cela vous arrivera, vous quitterez Belle-Fontaine.

--Oui, Baas, rpondit-il humblement; j'tais gris, c'est vrai, mais pas
beaucoup; je n'avais bu qu'une demi-bouteille de _fume du Cap_!(Rhum.)

--Par votre ivresse, reprit le vieux Croft, vous avez t cause d'une
querelle entre baas Muller et le Capitaine. Quand baas Muller vous a
frapp, vous avez dit qu'il avait tu votre pre et votre mre. tait-ce
vrai, ou non?

--Ce n'tait pas un mensonge, Baas, rpondit Jantj avec animation. Je
l'ai dit et je le rpte. Ecoutez, Baas, je vais vous conter toute
l'histoire. Quand j'tais jeune (il dsigna, du geste, la taille d'un
Cafre d'environ quatorze ans), nous, c'est--dire mon pre, ma mre, mon
oncle, un homme trs vieux, bien plus vieux que vous, Baas, et moi, nous
tions _squatters_ autoriss, sur des terres appartenant  Jacob Muller,
le pre de baas Frank, l-bas, prs de Lydenburg. C'tait une ferme dans
la plaine et la vieux Jacob y venait dans l'hiver, avec ses troupeaux,
quand il n'y avait plus d'herbe pour son btail, sur les hautes terres;
avec lui venaient sa femme, une Anglaise, et le jeune baas Frank, celui
que nous avons vu hier.

--Combien y a-t-il de temps? demanda Silas.

Jantj compta sur ses doigts, puis leva une main, et l'ouvrit quatre
fois de suite. Voil, dit-il. Vingt ans, l'hiver dernier. Baas Frank
tait jeune alors; il n'avait qu'un lger duvet au menton. Une anne,
quand baas Jacob s'en alla, il laissa six boeufs qui taient trop
maigres pour le suivre et dit  mon pre de les soigner comme ses
propres enfants. Mais les boeufs taient ensorcels. Trois moururent de
pleursie; un lion en mangea un quatrime; un serpent en tua un
cinquime et le dernier s'empoisonna en mangeant des tulipes sauvages.
Quand le vieux Jacob revint, il entra dans une grande colre contre mon
pre, le battit avec une grosse courroie, jusqu' ce qu'il fut tout en
sang, et quoiqu'on lui montrt les os des boeufs, affirma que nous les
avions vols et vendus.

Le vieux Jacob avait un bel attelage de seize boeufs noirs, qu'il
aimait comme ses enfants; ils venaient au joug quand il les appelait et
prsentaient la tte d'eux-mmes. Ils taient dresss comme des chiens.
Maigres  l'arrive, ils engraissrent promptement et, au bout de deux
mois, voulurent courir le pays, comme font leurs pareils. A cette
poque, nous avions recueilli un Basutu qui s'tait bless au pied.
Quand le vieux Jacob l'apprit, il se mit fort en colre, sous prtexte
que tout Basutu tait un voleur, et dit  celui-ci qu'il fallait partir
le soir mme. Le lendemain matin, la porte du _kraal_ tait renverse et
les boeufs avaient disparu. Toute la journe on les chercha en vain.
Alors le vieux Jacob devint fou de rage et le jeune baas Frank lui
affirma qu'un des jeunes Cafres lui avait dit avoir entendu mon pre
vendre les boeufs au Basutu, pour payer des moutons dont le prix serait
d au printemps. C'tait un mensonge, mais baas Frank hassait mon pre,
 cause d'une femme zulu. Le lendemain matin, au petit jour, nous
dormions encore, le vieux Jacob, baas Frank et deux Cafres entrrent
dans la hutte, nous firent sortir tous et nous attachrent  des
mimosas, avec des rnes de buffle. Puis le vieux Jacob demanda  mon
pre o taient les boeufs. Mon pre rpondit qu'il l'ignorait. Alors le
Baas te son chapeau, adressa une prire au Grand Homme dans le Ciel et,
quand il eut fini, baas Frank approcha tout prs avec un fusil, tira et
tua mon pre. Il tomba en avant, sur ses liens, et sa tte toucha ses
pieds. Ensuite baas Frank rechargea son fusil et tua mon oncle et enfin
tira sur ma mre. Mais la balle ne la toucha pas et coupa le lien. Elle
s'enfuit; il courut aprs elle, tira de nouveau et elle tomba morte. Il
revint sur ses pas pour me tuer. J'tais jeune alors; je ne savais pas
qu'il vaut mieux mourir que vivre comme un chien et je le suppliai de
m'pargner, pendant qu'il chargeait son fusil. Mais le Baas ne fit que
rire et dit qu'il apprendrait aux Hottentots  voler le btail, et le
vieux Jacob pria tout haut, disant qu'il tait dsol, mais qu'il
excutait la volont du Seigneur. Et juste au moment o baas Frank
levait son fusil, il le laissa retomber, car doucement, doucement, au
sommet de la colline, parmi les buissons, se montraient les seize
boeufs! Ils taient partis pendant la nuit, pour aller chercher dans
quelque gorge une nourriture nouvelle, et une fois rassasis et ennuys
d'tre seuls, ils taient revenus! Le vieux Jacob devint tout ple, se
gratta la tte, tomba sur ses genoux et remercia le cher Seigneur de ce
que ma vie et t sauve. A ce moment, l'Anglaise, la mre de baas
Frank, arriva pour savoir ce que signifiait cette fusillade, et quand
elle vit tous ces morts et moi vivant, attach  un arbre et pleurant,
elle devint folle, car elle avait le coeur bon, quand elle n'avait pas
bu. Elle s'cria qu'une maldiction tomberait sur eux et qu'ils
mourraient tous de mort sanglante. Puis elle prit un couteau et coupa
mes liens, malgr baas Frank qui voulait me tuer, pour m'empcher de
parler. Aussitt je me sauvai, me cachant le jour, marchant la nuit, car
j'avais trs peur, jusqu' mon arrive  Natal et l je m'arrtai; j'y
travaillai jusqu' ce que le pays devnt anglais et que baas Croft me
lout pour conduire son chariot de Maritsburg ici, o, pour mon malheur,
j'ai retrouv baas Frank, plus grand et plus gros, mais du reste tout
comme autrefois, except sa barbe.

Voil toute la vrit, rien que la vrit. Je hais baas Frank, et baas
Frank me hait, parce qu'il ne peut pas oublier son crime, dont j'ai t
le tmoin; car, ainsi que l'on dit chez nous: on hait toujours celui
qu'on a bless avec sa lance.

Ayant termin son rcit, le misrable petit homme ramassa son vieux
feutre graisseux, orn de deux plumes d'autruche dchiquetes, l'enfona
sur ses oreilles et se mit  tracer des cercles dans le sable, avec ses
longs doigts de pied. Ses auditeurs se regardrent. Une histoire si
atroce n'admettait pas de commentaires; ils ne doutrent pas un instant
qu'elle ne ft vraie. La manire dont cet homme la racontait, tait
convaincante. Du reste, de tels faits ne sont pas rares dans les parties
sauvages de l'Afrique australe, bien qu'on exagre parfois.

Vous dites, remarqua Silas Croft, que l'Anglaise leur prdit une
maldiction et une mort sanglante. Sa prdiction s'est ralise. Il y a
douze ans, le vieux Jacob Muller et sa femme furent assassins par une
bande de Cafres, sur cette mme plaine de Lydenburg. Cela fit grand
bruit, je m'en souviens; mais il n'en rsulta rien. Baas Frank tait
absent,  la chasse; cela le sauva; il hrita des terres et des
troupeaux de son pre et vint vivre ici.

--Je savais que cela arriverait, dit le Hottentot, sans montrer le
moindre tonnement, mais je regrette de n'avoir pas t l pour le voir.
J'avais bien vu que la femme anglaise tait possde d'un dmon et
qu'ils mourraient comme elle l'avait dit. Quand les gens sont possds
d'un diable, ils disent toujours la vrit, parce qu'ils ne peuvent pas
faire autrement. Regardez, Baas: je fais un cercle sur le sol avec mon
pied; je dis des paroles et enfin les deux extrmits se touchent. L,
c'est le cercle du vieux Jacob et de sa femme l'Anglaise. Les extrmits
se sont touches et ils sont morts. Un vieux docteur sorcier m'a
enseign  tracer le cercle de la vie d'un homme et les paroles qu'il
faut dire. Maintenant je trace celui de baas Frank. Ah! une pierre
m'arrte en chemin. Les deux bouts ne se touchent pas. Mais je travaille
avec mon pied et je dis et redis les paroles, et enfin les extrmits se
rencontrent. Il en sera de mme pour baas Frank. Quelque jour une pierre
surgira, mais les extrmits finiront par se rejoindre et lui aussi,
mourra dans le sang. Le dmon de la femme anglaise l'a dit et les dmons
ne peuvent ni mentir, ni dire la moiti de la vrit. Et maintenant
voyez, j'efface les cercles avec mon pied et ils disparaissent. Cela
signifie que, lorsqu'ils seront morts, leur mmoire mourra avec eux et
qu'ils seront tout  fait oublis. Leurs tombes mme seront inconnues.

Sur ce, avec une grimace qui voulait tre un sourire, Jantj demanda
avec le plus parfait sang-froid:

Le Baas veut-il que je donne  la jument grise une ou deux bottes de
verdure?




CHAPITRE X

JOHN L'CHAPPE BELLE!


Le lundi suivant, John, avec Jantj pour conducteur, partit dans une
charrette cossaise attele des deux meilleurs chevaux de
Belle-Fontaine, afin d'aller chasser le daim chez Hans Coetzee.

Il arriva vers huit heures et demie et comprit, au nombre des vhicules
et des chevaux, qu'il n'tait pas le seul invit. La premire personne
qu'il aperut en arrivant, fut mme son antagoniste Frank Muller.

Regardez, Baas, dit Jantj, voil baas Frank qui parle  un Basutu.

John, comme on peut le croire, ne fut pas charm de la rencontre. Il
avait toujours dtest cet homme, et depuis l'affaire du vendredi
prcdent et surtout depuis le rcit de Jantj, il ne pouvait plus le
voir sans rpulsion. Il descendit de voiture et allait faire le tour de
la maison, afin de l'viter, quand soudain Muller parut s'apercevoir de
sa prsence et s'approcha de lui avec la plus grande cordialit.

Comment vous portez-vous, Capitaine? dit-il, en lui tendant sa main
que John effleura. Vous tes donc venu chasser le daim chez l'oncle
Coetzee? Vous allez nous donner une leon,  nous autres gens du
Transvaal. Eh! voyons, Capitaine, ne soyez pas aussi raide que le canon
de votre carabine. Je sais  quoi vous pensez:  cette petite affaire de
l'autre jour,  Wakkerstroom. Eh bien! je vous l'avou, j'avais tort et
je ne rougis pas d'en convenir d'homme  homme. J'avais bu un verre de
trop, voil le fait, et je ne savais plus gure ce que je faisais. Il
nous faut vivre en voisins ici; oublions donc tout cela et soyons bons
amis. Je ne garde jamais rancune, moi, jamais. Le Seigneur le dfend.
Oubliez donc tout cela. Sans ce petit singe, ajouta-t-il, en montrant
du doigt Jantj, qui se tenait  la tte des chevaux, cela ne serait
jamais arriv, et il ne convient pas que deux chrtiens se querellent
pour un tre de son espce.

Muller dbita ce long discours en phrases haches,  la faon d'un
colier qui rpte une leon apprise avec peine, agitant ses pieds et
jetant ses regards indcis de et del, en parlant.

Il fut vident pour John, qui l'coutait dans un silence glacial, que ce
discours, loin d'tre improvis, avait t soigneusement prpar.

Je ne veux me quereller avec personne, Meinheer Muller, dit-il enfin;
je ne le fais jamais,  moins d'y tre contraint et alors, ajouta-t-il,
d'un ton significatif, je m'applique  rendre la chose dsagrable pour
mon adversaire. L'autre jour, vous avez attaqu mon serviteur d'abord et
moi ensuite. Je suis bien aise que vous reconnaissiez vos torts et, pour
ma part, je considre que l'incident est clos. Sur ce, il se dtourna
pour entrer dans la maison.

Muller le suivit jusqu' l'endroit o se tenait Jantj; l il s'arrta,
mit sa main dans sa poche, en tira une pice de deux shillings et la
jeta au Hottentot, en lui criant de l'attraper.

Jantj tenait ses chevaux d'une main et dans l'autre il portait le long
bton dont il ne se sparait jamais, celui-l mme qu'il avait montr 
Bessie. Pour attraper la pice d'argent, il le laissa tomber, et le
regard vif de Muller aperut les entailles faites au-dessous de la
pomme; il le ramassa aussitt pour l'examiner.

Que signifient ces crans, mon garon? demanda-t-il, en montrant les
entailles petites et grandes, dont quelques-unes devaient videmment
avoir t creuses depuis plusieurs annes.

Jantj toucha son chapeau, cracha sur l'cossais, comme les naturels
de ce pays appellent une pice de deux shillings[2], et la mit dans sa
poche avant de rpondre. Le meurtre de ses parents par le donateur, ne
rendait pas  ses yeux le don moins acceptable, le sens moral des
Hottentots n'tant pas des plus levs.

[Note 2: Parce qu'un jour, un cossais produisit une grande
impression sur l'esprit naf des indignes de Natal, en faisant passer,
chez eux, quelques milliers de florins (pices de 2 shillings ou 2 fr.
50) pour des demi-couronnes (pices de 3 fr. 10).]

Voyez-vous, Baas, dit-il, avec un sourire grimaant, c'est comme cela
que je compte. Si quelqu'un bat Jantj, Jantj fait une entaille dans le
bton et chaque soir, avant de s'endormir, il le regarde et se dit: Un
jour tu frapperas deux fois l'homme qui t'a frapp une fois, et ainsi de
suite. Voyez combien il y en a, Baas. Un jour je payerai tout cela,
Baas Frank.

Muller laissa brusquement tomber le bton et suivit John vers la maison.

C'tait une habitation trs suprieure  celles dont les Boers se
contentent habituellement; la pice de runion, quoique sans autre
parquet qu'un mlange d'argile et de bouse de vache, tait presque
entirement tapisse de peaux de gazelle; au milieu se trouvait une
table faite d'un joli bois du pays et entoure de chaises et de divans
recouverts de peaux de divers animaux. Dans un grand fauteuil plac au
fond de la pice, trs occupe  ne rien faire, se prlassait Tanta
Coetzee, la femme du vieux Hans, forte et pesante dame, qui avait d
tre assez belle; sur les divans taient assis une demi-douzaine de
Boers, leur fusil de chasse  la main, ou entre les jambes.

John crut remarquer, en entrant, que quelques-uns ne paraissaient pas
charms de sa prsence, et entendre un jeune homme,  l'air ironique et
sournois, murmurer quelque chose sur ces damns Anglais,  l'oreille
de son voisin, d'une voix plus haute qu'il n'tait ncessaire. Quant au
vieux Coetzee, il vint  sa rencontre avec cordialit et dit  ses deux
filles, belles jeunes personnes, trs lgantes pour des Hollandaises du
Transvaal, de donner une tasse de caf au capitaine. John fit, selon
l'usage, le tour de la chambre pour saluer tout le monde, en commenant
par la grosse dame, et reut de chacun une poigne de main plus ou moins
moite et faible; les Boers ne se levrent pas; ce n'est pas leur
habitude; ils se contentrent d'tendre leur large patte, en mchonnant
leur mystique monosyllabe daag, pour bonjour. C'est une crmonie
assez pnible, tant qu'on n'y est pas habitu, et John s'arrta
haletant, pour boire une tasse de caf brlant dont il n'avait pas
envie, mais que la politesse le forait d'accepter.

Le Capitaine est un Rooibaatje? dit la vieille dame, tante Coetzee,
d'un ton interrogateur et cependant avec la certitude de quelqu'un qui
nonce un fait.

John rpondit affirmativement.

Pourquoi le Capitaine vient-il dans le pays? Est-ce comme espion?

Toute l'assemble couta trs attentivement la question de l'htesse,
puis tourna la tte pour couter la rponse.

Non, dit John; je suis venu pour aider Silas Croft  exploiter sa
ferme.

Il y eut un sourire gnral d'incrdulit. Est-ce qu'un Rooibaatje
pouvait s'occuper d'une ferme? Certainement non.

Il y a trois mille hommes dans l'arme anglaise, dclara la grosse
dame, d'un ton doctoral et avec un regard svre au loup dguis en
brebis,  l'homme de sang qui prtendait tre un fermier.

De nouveau tout le monde regarda John et attendit sa rplique dans un
silence glacial.

Il y a cent mille hommes dans l'arme rgulire, autant dans l'arme
des Indes et deux fois autant de volontaires, dit-il, d'une voix un peu
irrite.

Cette assertion fut aussi reue avec l'incrdulit la plus
dcourageante.

Il y a trois mille hommes dans l'arme anglaise, rpta la vieille
dame, d'un ton si positif qu'il en tait crasant.

Yah! yah! crirent quelques-uns des plus jeunes Boers.

Il y a trois mille hommes dans l'arme anglaise, recommena la
triomphante vieille femme. Si le Capitaine dit qu'il y en a plus, il
ment. Il est naturel qu'il mente au sujet de sa propre arme. Le frre
de mon grand-pre tait au Cap, du temps du gouverneur Smith, et il y
vit l'arme anglaise tout entire. Il compta les hommes; il y en avait
juste trois mille. Je dis qu'il n'y en a pas plus dans l'arme anglaise.

--Yah! yah! recommencrent les Boers, tandis que John regardait cette
femme terrible, avec une exaspration impuissante.

Combien d'hommes commandez-vous dans l'arme? reprit-elle, aprs une
pause solennelle.

--Cent! rpliqua John schement.

--Ma fille, dit la vieille, s'adressant  l'une des jeunes personnes,
vous avez t  l'cole et vous savez compter. Combien de fois cent dans
trois mille!

La jeune personne ricana, devint confuse et demanda du secours au jeune
Boer  l'air sardonique, qu'elle allait pouser; il secoua tristement la
tte, voulant faire comprendre, par cette pantomime, qu'il n'tait pas
sage de pntrer de pareils mystres. Rduite  ses propres ressources,
la demoiselle se plongea dans des calculs profonds, auxquels ses doigts
prirent une part anime, et annona enfin, qu'en trois mille, il y avait
vingt-six fois cent, trs exactement.

Yah! yah! s'cria le choeur; vingt-six fois exactement.

--Le Capitaine, reprit la vieille, qui conduisait rapidement John  la
folie furieuse, le Capitaine commande la vingt-sixime partie de
l'arme anglaise et prtend qu'il vient ici pour tre fermier avec
l'oncle Silas Croft. Il dit cela, poursuivit-elle, avec un ddain
crasant, donc il est vident qu'il ment. Il est naturel qu'il mente;
tous les Anglais mentent, surtout les _Rooibaatjes_ anglais, mais il ne
devrait pas mentir si mal. Il y a de quoi impatienter la cher Seigneur
d'entendre mentir si mal, mme par un Anglais et un _Rooibaatje_.

John n'y tint plus; il se prcipita hors de la maison et se mit  jurer
furieusement, aussitt qu'il fut dehors. Et vraiment il faut esprer que
son pch lui fut pardonn, car la provocation tait par trop forte.
tre accus de mentir et, de plus, de mentir maladroitement, ce n'est
pas agrable.

Une minute aprs, Hans Coetzee le suivit et lui caressa amicalement
l'paule, d'une faon qui semblait dire: Si les autres prtendent que
vous ne savez pas mentir, moi, je vous crois trs capable de vous en
bien tirer. Puis, sans transition, il annona qu'il tait temps de
partir. Tout le monde monta, soit dans son vhicule, soit sur son
cheval. John remarqua que Frank Muller montait son beau cheval noir.

Aprs avoir suivi pendant une demi-heure une route charretire  peine
trace, la premire voiture, dans laquelle se trouvaient le vieux Hans,
un cocher malais et un jeune ngre du Cap, tourna sur la gauche, en
pleine prairie, et les autres suivirent.

Quand on eut atteint le sommet d'une monte, d'o l'on apercevait un
plaine immense, Hans s'arrta et fit signe de la main  ses compagnons
de l'imiter. En regardant la vaste plaine, John vit pourquoi l'on
faisait halte:  un demi-mille environ paissait un troupeau de
chevreuils; il y en avait bien trois cents et, un peu plus loin, taient
une soixantaine d'animaux beaucoup plus grands,  l'air plus sauvage,
orns d'une queue blanche et dsigns, dans le pays, sous le nom de
Vilderbeestes. Plus prs, disperses  et l, on voyait vingt-cinq ou
trente gracieuses gazelles d'Afrique.

On tint conseil; il fut dcid que les cavaliers (Frank Muller tait du
nombre) envelopperaient les animaux et les pousseraient du ct des
voitures, places aux diffrents endroits vers lesquels ils se
dirigeraient probablement.

Aprs une attente de douze  quinze minutes, du sommet de la monte qui
lui faisait face, John vit flotter dans l'air deux bouffes de fume
blanche et l'un des Vilderbeestes roula sur le dos, secou par des
convulsions dsespres. Aussitt tout le troupeau se dtourna et,
formant une longue ligne en travers de la plaine, poussa droit aux
chasseurs avec un bruit de tonnerre: les gazelles d'abord, puis les
chevreuils, qui, grce  leur faon singulire de tenir leur longue tte
baisse en courant, ressemblaient  un troupeau de chvres  longue
barbe. Derrire eux venaient les Vilderbeestes, qui tournaient sur
eux-mmes et sautaient en l'air, comme s'ils avaient perdu la tte.
Cette manire d'avancer rend trs difficile de distinguer la partie de
l'animal qui se prsente aux regards; tantt ce sont les cornes, tantt
les pieds, ou bien la queue, puis ils s'enchevtrent les uns dans les
autres, de telle sorte que la vue se brouill. Le grand troupeau faisait
trembler la terre; les Boers monts le poursuivaient; de temps  autre,
l'un d'eux sautait de son cheval, tirait un coup, un pauvre animal
tombait, le chasseur remontait et poursuivait sa route.

Bientt quelques btes furent  porte des voitures et une vritable
fusillade commena. Une vingtaine de chevreuils firent bande  part et
passrent non loin de John. Sautant  terre, il tira ses deux coups,
hlas! hlas! sans les toucher! Rechargeant bien vite, il tira de
nouveau,  une distance de deux cents mtres, et au second coup un
animal tomba; mais il savait que c'tait un coup de hasard; il avait
vis une bte et en avait tu une autre. Le fait est que cette espce de
tir est trs difficile, quand on n'y est pas habitu et, en ce jour de
dbut, il ne put,  son grand dpit, se distinguer beaucoup, de sorte
que ses bons amis, les Hollandais, restrent convaincus que le
_Rooibaatje_ anglais tirait aussi mdiocrement qu'il mentait!

Il remonta en voiture, laissant son gibier sur la plaine, pour le
moment, ce qui n'est pas trs sr dans un pays o il y a tant de
vautours; Jantj mit les chevaux au galop et l'on repartit grand train.
C'tait une faon d'aller bien faite pour secouer le sang que cette
course furieuse, fusil en main,  travers une plaine o les fourmilires
sont grosses comme des fauteuils et innombrables.

Il fallait s'attendre  toute sorte d'agrables surprises, aux trous
dans les fourmilires, aux petits marais dans les creux; mais la
surexcitation est trop grande pour qu'on pense  son cou et l'on va, on
vole, se retenant de son mieux aux parois du vhicule et s'en remettant,
pour le reste, aux soins de la Providence. Grce  l'habilet du
Hottentot, les dangers furent conjurs. De temps  autre, on stoppait,
quand le gibier tait  porte. John sautait de la voiture, la laissait
continuer sa route, tirait, la rejoignait et y remontait. Cela dura
presque une heure, pendant laquelle il brla vingt-sept cartouches, tua
trois btes et en blessa une quatrime qu'il poursuivit. Mais elle tait
atteinte  la croupe, ce qui lui permettait de courir longtemps et trs
vite; si bien que plusieurs milles avaient t parcourus, lorsqu'elle
s'arrta un instant, pour repartir encore, quand ses ennemis
s'approchrent. Enfin, au sommet d'une petite monte, John crut voir son
animal mort. Un second regard lui prouva que ce n'tait pas le sien,
car, celui-ci, debout et tte basse, se reposait  environ cent vingt
mtres plus loin que le premier, venu l pour mourir. Jantj fit
observer  John qu'il ferait bien de descendre de voiture, de se traner
 genoux jusqu' l'animal mort et, cach derrire lui, de viser  son
aise son propre gibier, avant de tirer.

En consquence Jantj se mit hors de vue avec sa voiture et ses chevaux,
grce  un mouvement de terrain; John prit la posture qu'il lui avait
conseille et s'avana prudemment. Tout alla bien, jusqu' ce qu'il ft
tout prs de l'animal mort, et il se flicitait dj du coup qu'il
allait pouvoir tirer  son aise, lorsque tout  coup quelque chose
frappa violemment la terre, sous sa poitrine, et fit jaillir un petit
nuage de terre et de poussire. Il s'arrta stupfait et aussitt
entendit un coup de feu sur sa droite. videmment quelqu'un tirait sur
lui; il se releva promptement, jeta ses bras en l'air et cria afin qu'on
ne pt se mprendre sur la place qu'il occupait. Une minute aprs, il
vit un homme s'avancer vers lui, au petit galop de chasse: c'tait Frank
Muller. John ramassa son chapeau travers d'une balle, et, furieux, il
se rapprocha de Muller.

Par le diable! s'cria-t-il, pourquoi tirez-vous sur moi?

--Dieu tout-puissant! mon cher ami, lui fut-il rpondu avec le plus
grand sang-froid, je vous ai pris pour un chevreuil; j'avais poursuivi
la femelle et je l'avais tue. Elle avait un petit avec elle et quand
j'eus recharg, ce qui me prit un peu de temps parce qu'une des
cartouches adhrait, je levai les yeux et je crus voir le petit. Je pris
donc mon fusil et je tirai une fois, puis deux, et quand vous ftes
debout, les bras en l'air et criant, et que je vis que j'avais tir sur
un homme, je fus prs de m'vanouir. Grce au Tout-Puissant, je ne vous
ai pas touch!

John coutait froidement, Je suppose qu'il me faut vous croire,
Meinheer Muller; mais on m'a dit que vous aviez la vue la plus
merveilleuse qu'on connt dans ce pays, et il est singulier qu' trois
cent mtres, vous preniez un homme  genoux pour un jeune chevreuil.

--Le Capitaine pense-t-il donc que j'ai voulu l'assassiner, aprs lui
avoir serr la main ce matin?

--Je ne sais pas ce que je pense, rpondit John, regardant Muller bien
en face; tout ce que je sais, c'est que votre trange erreur a t tout
prs de me coter la vie. Voyez! Il prit une mche de cheveux bruns,
qui tenait encore  son chapeau trou et la montra  Muller. J'espre,
dans votre intrt et dans l'intrt de ceux qui chassent avec vous, que
cette erreur ne se renouvellera pas. Bonjour.

Le beau Boer, ou plutt Anglo-Boer, mont sur son cheval noir, caressant
sa belle barbe, suivit John d'un regard singulier, pendant qu'il
retournait  sa voiture. Bien entendu l'animal bless avait disparu
depuis longtemps.

Est-ce que par hasard nos anciens auraient raison? Est-ce qu'il y
aurait un Dieu? se dit Muller tout haut, en reprenant tranquillement sa
route. (Frank Muller tait suffisamment imbu des ides modernes, pour
tre libre penseur.) On le dirait, continua-t-il, autrement, comment se
fait-il que la premire balle ait pass sous lui, et que la seconde ait
effleur sa tte sans le toucher? J'ai cependant vis avec soin, et je
ne manquerais pas un tel coup, une fois sur vingt. Bah! un Dieu! Allons
donc! Le hasard est le seul dieu. Le hasard pousse les hommes  et l,
comme l'herbe morte, jusqu' ce que la mort les dvore, comme le feu
dvore la prairie. Il y en a qui traitent le hasard comme un jeune
poulain; qui font servir ses ruades et ses emportements  leurs fins, le
laissant courir jusqu' ce qu'il soit fatigu, puis le montent
paisiblement, le long du chemin qui mne au triomphe. Moi, Frank Muller,
je suis un de ces hommes. Je n'choue jamais, en fin de compte. Je
tuerai cet Anglais. Peut-tre tuerai-je le vieux Croft, et le Hottentot
par-dessus le march. Bah! Ils ne savent pas ce qui les attend. Moi je
le sais; j'ai aid  charger la mine et, s'ils ne se soumettent pas  ma
volont, c'est moi qui allumerai la mche. Je les tuerai tous, je
prendrai Belle-Fontaine et j'pouserai Bessie. Elle luttera. Cela n'en
rendra la chose que plus dlicieuse. Elle aime ce _Rooibaatje_; je le
sais; je l'embrasserai, elle, sur son cadavre. Ah! voici les voitures.
Je ne vois pas le Capitaine. Il est parti chez lui, sans doute, pour
calmer ses nerfs. Il faut que je parle  ces imbciles. Quels niais avec
leurs beaux discours sur la _patrie_ et le _maudit gouvernement
anglais_! Ils ne savent pas ce qui leur est bon. Moutons stupides! dont
Frank Muller sera le berger! Oui, ils auront Frank Muller un jour, pour
prsident, et il sera leur matre. Je hais les Anglais, c'est vrai, mais
je n'en suis pas moins bien aise d'tre  moiti Anglais, car c'est 
cela que je dois ma cervelle. Mais ces Boers! Imbciles! imbciles!
Enfin! ils danseront  mes pipeaux!

Baas, dit Jantj  John, pendant qu'ils retournaient chez eux, baas
Frank a tir sur vous.

--Comment le savez-vous?

--Je l'ai vu. Il poursuivait la bte blesse et ne cherchait pas du tout
un petit. Il n'y en avait pas. Il allait tirer sur le chevreuil bless,
quand il se retourna et vous vit; alors il mit un genou en terre et vous
visa, et tira avant que je puisse rien dire. Vous ayant manqu, il tira
de nouveau et je ne sais comment il vous manqua, car c'est un
merveilleux tireur; il ne manque jamais son coup.

--Je ferai juger cet homme pour tentative de meurtre, dit John,
frappant de la crosse de son fusil le fond de la voiture. Un pareil
mcrant ne doit pas chapper  la loi.

Jantj ricana. C'est inutile, Baas; il serait acquitt, car je suis le
seul tmoin. Un jury ne veut pas croire un noir dans ce pays et, de
plus, ne punirait jamais un Boer pour avoir tir sur un Anglais. Non,
Baas; cachez-vous quelque jour dans la plaine, par o il doit passer, et
tirez sur lui; c'est ce que je ferais, moi, si je l'osais!




CHAPITRE XI

SUR LE BORD


Pendant les quelques semaines qui suivirent l'aventure de John Niel  la
chasse, aucun vnement important n'eut lieu  Belle-Fontaine. Les jours
se succdaient dans une monotonie charmante, car, malgr ce que peuvent
dire les gais mondains, la monotonie est aussi pleine de charme qu'un
jour d't quand le ciel est couvert. Heureux est le pays qui n'a pas
d'histoire! dit la voix de la sagesse; la mme remarque peut
s'appliquer, avec plus de vrit encore,  l'individu. Se lever le
matin, plein de force et de sant, remplir jusqu'au soir la tche
habituelle, se retirer ensuite sainement fatigu, pour dormir du sommeil
du juste, voil le secret du bonheur! Mais, hlas! la nature n'admet pas
le _statu quo_ et veut que la lutte soit la condition de l'existence.

En somme, le genre de vie que John menait dans l'Afrique australe,
rpondait  ses esprances. Il avait beaucoup d'occupations; il en avait
mme trop parfois, grce aux autruches, aux chevaux, au grand btail,
aux moutons et aux moissons. Le manque de socit civilise le troublait
peu, car il lisait beaucoup et pouvait avoir autant de livres qu'il en
dsirait, de Natal et du Cap; et de plus la poste hebdomadaire apportait
une abondante provision de journaux. Le dimanche, il lisait tout haut
les articles politiques de la _Revue du Samedi_, au vieux Silas Croft,
dont les yeux se fatiguaient et qui apprciait fort cette attention.

Silas tait instruit et, tout en ayant pass sa longue vie dans un pays
 demi civilis, il tait toujours rest trs au courant de ce qui se
produisait d'intressant dans le monde. Autrefois cette tche de lire la
_Revue_  haute voix, incombait  Bessie, mais son oncle fut trs
content du changement de lecteur. L'esprit de Bessie n'tait pas au
diapason de la profonde revue, et son attention s'garait parfois aux
passages les plus marquants. Bientt une tendre et profonde affection
unit le vieillard et son jeune associ. On s'attachait facilement 
John, la vieillesse surtout,  laquelle il rendait volontiers mille
petits services.

En outre il y avait, dans sa nature, un mlange de gaiet calme et de
franche honntet qui sduisait jeunes et vieux. Mais ce qui le
recommandait surtout  Silas Croft, c'est qu'il tait instruit,
expriment, et homme comme il faut, dans un pays o tout cela tait
rare. De semaine en semaine, le propritaire du domaine lui tmoignait
de plus en plus de confiance et lui donnait une plus grande part
d'autorit.

Je vieillis, Niel, dit-il un soir, je vieillis beaucoup; la sauterelle
me devient un fardeau; et voyez-vous, mon enfant, ajouta-t-il, en
posant affectueusement sa main sur l'paule de John, il faudra que vous
soyez mon fils, comme Bessie a t ma fille. John leva les yeux sur le
bon et beau vieux visage, couronn de ses cheveux d'argent, rencontra le
regard de ces autres yeux intelligents et perants, trs enfoncs sous
les sourcils pais, et cette vue lui rappela son vieux pre  lui! mort
depuis longtemps; l'motion le gagna et lui fit venir des larmes.
Prenant la main de M. Croft, il lui dit:

Certes, monsieur, je ferai de mon mieux.

--Merci, mon garon, merci! Je n'aime pas beaucoup  parler de ces
choses, mais comme je vous le disais, je vieillis; le Tout-Puissant peut
m'appeler un de ces jours  rendre mes comptes et, si cela arrive, je
m'en repose sur vous, pour protger ces deux jeunes filles. Elles en
auront besoin; c'est un pays peu sr que celui-ci et l'on n'est jamais
bien certain du lendemain. Quelquefois, je regrette d'tre encore ici.
Mais allons nous coucher. Je commence  croire que ma tche en ce monde
est  peu prs acheve. Je m'affaiblis, John, il n'y a pas d'illusions 
se faire.

A partir de ce jour, il appela toujours Niel par son nom de baptme.

On avait peu de nouvelles de Jess personnellement. Elle crivait chaque
semaine, il est vrai, et rapportait fidlement tout ce qui se passait 
Prtoria, mais elle tait de ces gens dont les lettres ne disent
absolument rien d'eux-mmes, ni de ce qui absorbe leur esprit. On aurait
aussi bien pu leur donner pour titre: Lettres de Prtoria, comme
Bessie le dit un jour avec colre, aprs avoir lu trois feuilles de la
droite et curieuse criture de Jess. Une fois que l'on perd Jess de
vue, on ne sait pas plus ce qui la touche, que si elle tait morte. Il
est vrai qu'on n'en sait pas beaucoup plus, quand elle est prsente,
ajouta-t-elle par rflexion.

--C'est une femme singulire, rpondit John pensif.

Tout d'abord elle lui avait beaucoup manqu, car, si trange qu'elle
ft, elle avait fait vibrer en lui une corde nouvelle, et il n'en avait
eu conscience qu' son dpart. Et cette corde avait mme fortement vibr
pendant quelque temps; mais les vibrations s'teignaient peu  peu,
comme celles d'une harpe dont l'artiste retire ses mains. Si elle tait
reste une ou deux semaines de plus, l'effet aurait probablement t
plus durable.

Mais elle tait partie et Bessie tait reste! Elle s'loignait mme
fort peu de lui et l'entourait de ces soins dont une femme ne peut
s'empcher de combler l'homme qu'elle aime. Sa beaut se mouvait dans
l'habitation, comme un rayon de lumire dans un jardin, car elle tait
vraiment ravissante et aussi pure, aussi bonne qu'elle tait belle. John
ne put ignorer longtemps ses sentiments pour lui. S'il n'tait nullement
vain, il tait intelligent; or Bessie, sans jamais franchir les limites
que la rserve impose  une jeune fille, ne prenait pas la moindre peine
pour cacher sa prfrence. Non qu'elle ft anime, comme sa soeur, du
souffle brlant et quasi divin de la passion; don bien rare et (tout
bien considr) aussi peu adapt aux conditions ordinaires de notre vie
prosaque et laborieuse, qu'il est rare. Mais elle tait tendrement
prise,  la manire ordinaire des jeunes filles, et toute prte  faire
une pouse aimante et fidle pour John Niel, si celui-ci voulait bien
l'y inviter.

Comme les semaines s'coulaient, John se mit  envisager la question de
savoir s'il ne ferait pas bien de demander Bessie en mariage. Il n'est
pas bon pour l'homme de vivre seul, surtout au Transvaal, et il ne lui
tait pas possible de vivre auprs de tant de grce et de beaut, sans
songer  crer entre lui et celle qui en tait doue, des liens plus
troits.

S'il et t plus jeune et moins expriment, il aurait succomb plus
vite  la tentation. Mais il n'tait ni trs jeune, ni trs novice; dix
ans auparavant, comme nous l'avons dit, il s'tait brl les doigts
assez srieusement et cet incident de sa carrire l'avait jusqu'alors
rendu trs prudent. Et puis il tait arriv  l'ge o les hommes ne
tendent pas le cou au joug sans rflchir. A trente-trois ans, les
responsabilits de la famille prennent un aspect tout diffrent de celui
qu'elles ont dix ans plus tt. La tentation peut tre grande, mais en
posant le pour et le contre, il est permis de s'alarmer, et dt John
Niel perdre un peu dans l'estime de ceux qui prennent la peine de lire
son histoire, la vrit nous oblige  reconnatre qu'il rflchissait et
par cela mme hsitait un peu. Le fait est que, si jolie et si aimable
que ft Bessie, il n'tait pas perdment pris d'elle et, 
trente-trois ans, c'est une condition ncessaire pour s'exposer aux
prils du mariage. Nanmoins, si prudent que soit un homme, il est
toujours expos  ce que la tentation devienne assez forte pour vaincre
sa prudence et se moquer de ses plans stratgiques. Et il devait en tre
ainsi pour notre ami John Niel.

Une huitaine de jours environ aprs sa conversation avec Silas Croft,
John se dit tout  coup que l'attitude de Bessie envers lui, tait assez
trange depuis quelque temps. Il lui semblait qu'elle avait vit sa
socit au lieu de sinon la rechercher, du moins laisser voir qu'elle
lui tait agrable. Elle avait t ple et proccupe, presque
irritable, ce qui n'tait pas dans son humeur habituelle, gale et
douce.

Un tel changement, dans une personne de qui dpend le charme de la vie
quotidienne, suffit bien pour tonner, voire pour contrarier. Il ne vint
pas  l'esprit de John, que ce changement pouvait provenir de ce que
Bessie l'aimait et souffrait, inconsciemment peut-tre, de son
indiffrence apparente. C'tait pourtant l l'explication du changement
en question. Bessie, tant droite et simple, et un peu fche contre
John (sans se l'avouer  elle-mme), traduisait par son attitude ce qui
se passait dans son esprit.

Bessie, dit John, certain jour, vers la fin de l'aprs-midi (il
l'appelait toujours Bessie maintenant), je vais  la jeune plantation,
voir comment elle se comporte; si vous avez fini vos oprations
culinaires (car Bessie tait occupe, comme bien d'autres jeunes filles
dans les colonies,  confectionner un gteau), vous devriez mettre un
chapeau et venir avec moi; je crois vraiment que vous n'tes pas sortie
aujourd'hui.

--Merci, Capitaine; je n'ai pas envie de sortir.

--Pourquoi pas?

--Oh! je ne sais pas,... parce qu'il y a trop  faire. Si je sors, cette
fille stupide laissera brler le gteau. Elle dsignait du doigt une
jeune fille cafre, vtue d'une robe bleue et d'une plume dans sa laine,
trs occupe  regarder, en souriant doucement et suant ses doigts
noirs, les mouches du plafond. En vrit, poursuivit Bessie, avec un
petit coup de son pied sur le parquet, il faut avoir la patience d'un
ange pour supporter la stupidit de cette fille. Hier encore, aprs
avoir bris le plus grand plat, elle m'en a apport les morceaux en
souriant d'une oreille  l'autre, et m'a demand de le remettre en un
seul morceau. Les blancs taient si habiles! Cela ne me donnerait pas
grand'peine. S'ils pouvaient faire le plat blanc d'abord et ensuite y
faire pousser des fleurs, il devait leur tre facile de le remettre en
son tat primitif. Je ne savais quel parti prendre, rire, pleurer, ou
lui jeter les dbris  la figure.

--coutez, jeune personne, dit John, prenant la coupable par le bras et
la conduisant solennellement au four tout ouvert pour recevoir le
gteau, si vous laissez brler ce gteau pendant que l'_inkosikaas_
(dame-chef) sera sortie, quand je reviendrai, je vous fourrerai l
dedans, pour y brler avec le gteau. J'ai fait cuire une fille de Natal
comme a, l'anne dernire, et en sortant du four, elle tait toute
blanche.

Bessie traduisit cette menace diabolique et la jeune fille, riant de
plus belle, murmura: _Koos_ (chef) d'une voix fort gaie. Une fille cafre
ne s'effraye pas, par un bel aprs-midi d't,  l'ide d'tre enfourne
le soir; c'est trop loin! Et puis la menace venait de John Niel, et les
naturels de Belle-Fontaine le connaissaient bien alors. Ses menaces
taient pouvantables, mais il n'en rsultait pas grand'chose. Une seule
fois il avait eu une prise de corps srieuse, avec un grand garon qui
avait cru pouvoir abuser de sa taille; mais Niel lui avait administr
une telle correction, que jamais depuis on ne s'tait frott  lui.

Je crois, dit-il, que le gteau est en sret maintenant; donc vous
allez venir.

--Merci, Capitaine, rpliqua Bessie, le regardant d'une petite manire
ensorcelante, qu'elle savait trs bien prendre; non, merci, je n'ai pas
envie de marcher. Ce fut l ce qu'elle dit, mais ses yeux ajoutrent:
Je suis fche; je ne veux rien avoir  dmler avec vous!

--Trs bien, rpondit John; il faut donc que je sorte seul! Et il prit
son chapeau de l'air d'un martyr.

Par la porte ouverte de la cuisine, Bessie regarda les rayons et les
ombres qui se jouaient sur le flanc rebondi de la colline, derrire la
maison.

Il fait vraiment bien beau, dit-elle; irez-vous loin?

--Non; seulement autour de la plantation.

--Il y a trop de couleuvres par l; je dteste les serpents, reprit
Bessie, s'obstinant  trouver un prtexte pour ne pas sortir.

Oh! je me charge des couleuvres; venez donc.

--Eh bien! j'y vais, dit-elle, en abaissant ses manches, qu'elle avait
releves jusqu'aux paules pour faire son gteau, et cachant ses beaux
bras blancs; j'y vais, non parce que j'en ai envie, mais parce que vous
m'y forcez. Je ne sais pas comment cela se fait, ajouta-t-elle, avec un
petit coup impatient de son pied, tandis que ses yeux bleus se
remplissaient de larmes, mais on dirait qu'il ne me reste plus de
volont du tout. Quand je veux faire une chose et que vous voulez que
j'en fasse une autre, c'est toujours moi qui cde; cela ne me plat pas
du tout, Capitaine, et je serai trs maussade pendant la promenade, je
vous en prviens.

Sur ce elle glissa devant lui, pour aller chercher son chapeau, de cette
faon particulirement gracieuse qu'ont parfois certaines femmes en
colre, et John Niel se dit que jamais, ni en Europe, ni ailleurs, il
n'avait vu femme plus dlicieusement sduisante!

Il avait envie de tout risquer et de lui proposer de l'pouser; mais si
elle refusait? Cette ide ne lui souriait nullement. La premire
jeunesse passe, peu d'hommes aiment  se mettre dans une situation qui
les livre pieds et poings lis,  la malice d'une femme. Car
malheureusement, jusqu' ce que le contraire soit bien dmontr,
beaucoup d'hommes croiront que bien des femmes sont, par nature,
capricieuses, lgres et peu sres; et John Niel, grce peut-tre  la
petite exprience dont nous avons parl, partageait ces erreurs
insignes!




CHAPITRE XII

LE SAUT


En quittant la maison, Bessie et John s'engageront dans l'avenue des
Gommiers. Silas tait trs fier de cette avenue, car, plants depuis
vingt ans seulement, ces arbres, qui poussent avec une rapidit
extraordinaire, dans le climat divin et le sol si riche du Transvaal,
taient presque tous trs levs et aussi gros que des chnes de cent
cinquante ans. L'avenue n'tait pas trs large et les arbres, plants
fort prs les uns des autres, s'lanaient comme de grandes colonnes,
dpourvus de toute branche, jusqu' une hauteur considrable, tandis
qu'au fate leurs ramures s'enchevtraient et formaient un tunnel
touffu, au bout duquel on voyait le paysage comme au bout d'un
tlescope.

Arrivs  l'extrmit de cette charmante avenue, John et Bessie
tournrent  droite, pour suivre un petit sentier capricieusement trac
 travers les roches qui soutenaient le plateau de la colline sur le
flanc de laquelle s'levait l'habitation. Ce sentier aboutissait  une
partie strile de la plaine, lieu fort dangereux pendant un orage, mais
sauvegarde de la maison et des arbres du voisinage, car le minerai de
fer s'y montrait  la surface, et de l'habitation l'on pouvait voir les
clairs frapper cette surface et mme y courir en zigzags. Sur la gauche
s'tendaient des terres cultives, au del desquelles tait la
plantation que John dsirait examiner.

Ils marchrent jusque-l sans mot dire. La plantation tait entoure
d'un foss et d'un mur en terre, assez bas, sur lequel Bessie vint
s'asseoir. Il fut convenu qu'elle attendrait l le retour du capitaine,
parce qu'elle avait, dit-elle, peur des vipres dont une nombreuse
famille s'abritait sous bois.

John la laissa faire et dclara qu'il enverrait une colonie de porcs
pour dtruire ces vilaines btes qu'il peuvent manger avec impunit.
Entr sous bois, il se fraya adroitement un passage  travers les jeunes
branches lgres comme des plumes, et revint bientt, sans avoir vu le
moindre reptile.

En arrivant  la lisire de la plantation, il s'arrta pour regarder
Bessie assise sur le petit mur et encadre dans la splendide lumire du
soleil couchant.

Elle avait t son chapeau, car la chaleur tait grande, et la main qui
le tenait, pendait inerte  son ct, tandis que ses yeux admiraient les
splendeurs de ce coucher de soleil africain. Il contemplait avec dlice
ce doux visage et cette gracieuse silhouette, qui lui rappelaient
certaine posie, lue autrefois, quand elle se retourna et le vit.

Que regardez-vous? demanda-t-elle: le coucher du soleil?

--Non; c'est vous que je regardais.

--Eh bien! vous auriez mieux fait de regarder le soleil, rpondit-elle,
en dtournant vivement la tte. Voyez-le. Avez-vous jamais contempl son
pareil? Mme ici, nous n'avons ces couchers de soleil qu' cette poque
de l'anne, quand les orages sont dans l'air.

Elle avait raison. C'tait incomparable. Les nuages lourds, qui, deux
heures auparavant, couraient tout noirs sous la vote d'azur, taient
maintenant en flamme. Quelques-uns ressemblaient  d'immenses
forteresses en feu; d'autres avaient le rouge terne de la bouille qui
brle. A l'est, le ciel tait une plaine d'or bruni qui lentement
devenait rouge, puis orange et enfin rose trs ple. A gauche, les
rayons semblaient se poser avec amour, avant de disparatre, sur les
artes des monts Quathlamba, embrasant jusqu'aux neiges ternelles du
pic le plus lev, comme pour inscrire sur leur blancheur le passage
d'un jour nouveau. Plus bas dans le ciel, flottaient de petits nuages,
flocons de flamme tombs des masses suprieures, et sur la terre
s'tendaient de grandes ombres profondes, que traversaient des tranes
de lumire.

John admirait immobile, et toute cette splendeur semblait enflammer son
imagination, comme elle enflammait le ciel et la terre, de telle sorte
que l'amour descendit dans son coeur, aussi brlant que les rayons du
soleil sur la crte des montagnes.

tait-ce ce spectacle des gloires de la nature? car il y a toujours un
grain de mlancolie dans les choses les plus belles; tait-ce une autre
cause? toujours est-il que le visage de Bessie se couvrait d'un voile de
tristesse que John ne lui avait jamais vu, et qui ajoutait  son charme,
comme l'ombre ajoute au charme de la lumire.

A quoi pensez-vous, Bessie? lui demanda-t-il.

Elle leva les yeux; il s'aperut que ses lvres tremblaient un peu.

Imaginez-vous, rpondit-elle, que je ne sais pourquoi: je pensais  ma
mre. C'est  peine si je me rappelle son doux visage maci. Je me
souviens qu'un soir, elle tait assise sur le devant d'une maison, au
coucher du soleil, comme en ce moment, et je jouais prs d'elle, quand
tout  coup elle m'appela, m'embrassa et, me montrant les nuages rouges
amasss dans le ciel, me dit: Penserez-vous  moi, chrie, quand
j'aurai franchi ces portes d'or? Je ne compris pas alors ce qu'elle
voulait dire, mais je me suis souvenue de ses paroles, et quoiqu'elle
soit morte depuis si longtemps, je pense souvent  elle.

Bessie se tut et deux grosses larmes coulrent sur ses joues.

Peu d'hommes peuvent voir sans motion une jolie femme en pleurs, et ce
petit incident vint mettre en droute toute la prudence de John.

Bessie, chre Bessie, dit-il, ne pleurez pas! Je ne peux pas vous voir
pleurer.

Elle leva les yeux comme pour rpondre, mais les baissa de nouveau sans
rien dire.

coutez-moi, Bessie, reprit-il, un peu gauchement: j'ai quelque chose 
vous dire. Je veux vous demander si..., si..., bref, si vous
consentiriez  m'pouser? Attendez; ne rpondez pas encore. Vous me
connaissez assez bien maintenant. Je ne suis plus un enfant, chre
Bessie, j'ai vu le monde et j'ai eu, comme bien d'autres, une ou deux
petites affaires de coeur. Mais, Bessie, je n'ai jamais vu de femme
aussi charmante et, si vous me permettez de vous le dire, aussi
dlicieusement belle que vous; et, si vous m'acceptez, il me semble que
je serai l'homme le plus fortun de l'Afrique australe.

Il s'arrta.

Quand elle eut compris o il voulait en venir, Bessie avait rougi
jusqu'aux yeux, puis tait devenue blanche comme un lis. Elle aimait cet
homme; ses paroles la charmaient et elle s'en contentait, quoique
d'autres eussent pu se montrer plus exigeante; mais Bessie n'tait pas
exigeante.

Enfin elle parla.

tes-vous bien sr, dit-elle, de sentir tout ce que vous me dites l?
Parfois on parle sous l'impulsion d'un premier mouvement et ensuite on
regrette ce qu'on a dit. S'il en tait ainsi, aprs que je vous aurais
rpondu oui, ce serait embarrassant, n'est-ce pas?

--Mais je suis bien sr de ce que je dis! s'cria John, avec
indignation.

--C'est que, voyez-vous, poursuivit Bessie, traant des cercles sur le
sol, avec la baguette qu'elle tenait, vous vous exagrez peut-tre mes
mrites. Vous me trouvez jolie, parce que vous ne voyez que des
Hottentotes ou des Boers; et il en est de mme pour tout le reste. Je ne
suis pas digne d'pouser un homme comme vous, ajouta-t-elle, dsole. Je
ne connais rien et je n'ai rien vu. Je ne suis qu'une jeune fille
ignorante, leve dans une ferme, sans fortune et n'ayant pour elle
qu'un peu de beaut. Vous, c'est diffrent: vous tes un homme du monde
et si jamais nous retournions en Angleterre, je serais une chane pour
vous. Vous auriez honte de moi et de mes manires coloniales. Si c'tait
Jess, ce serait tout autre chose, car elle a plus d'intelligence dans
son petit doigt que moi dans toute ma personne.

Ce nom de Jess produisit un effet pnible sur les nerfs de John. Ce fut
comme une bouffe d'air froid au milieu d'une journe brlante. Il
dsirait oublier Jess, pour le moment.

Chre Bessie, dit-il, pourquoi supposer de telles choses? Je vous
assure que si vous paraissiez dans un salon de Londres, vous y
clipseriez la plupart des femmes. Du reste, il est fort peu probable
que je frquente les salons de Londres dsormais, ajouta-t-il.

--Oh, oui! je peux tre jolie, je ne dis pas le contraire, reprit
Bessie; mais comprenez-moi bien: je ne veux pas que vous m'pousiez
seulement pour cela, comme les Cafres pousent leurs femmes. Si vous
m'pousez, je veux que ce soit parce que vous m'aimez, _moi_, mon vrai
_moi_, et non pas seulement mes yeux et mes cheveux. Oh! je ne sais que
vous rpondre! En vrit, je ne le sais pas! Et elle se mit  pleurer
doucement.

Bessie! chre Bessie! s'cria John, qui ne savait plus trop o il en
tait, dites-moi franchement, loyalement si vous m'aimez. Je ne vaux
peut-tre pas grand'chose, mais peu importe, si vous m'aimez. Il lui
prit la main, la fit glisser du mur et elle se trouva debout devant lui,
presque aussi grande que lui, car elle tait d'une taille lance.

Deux fois elle leva ses beaux yeux pour lui rpondre, deux fois le
courage lui manqua et enfin son secret lui chappa; ce fut presque un
cri:

Oh! John je vous aime de tout mon coeur!

Il est des choses sacres, sur lesquelles on doit jeter un voile, et le
premier aveu d'une femme pure comme Bessie est au nombre de ces choses.

Bornons-nous  dire qu'ils resteront assis sur ce mur du terre, aussi
heureux qu'ils pouvaient et devaient l'tre, jusqu' ce que la splendeur
de l'Occident et disparu, laissant la terre froide et ple; jusqu' ce
que le crpuscule cacht les montagnes et que les toiles fussent seules
 regarder, avec eux, l'immensit sombre du dsert.

Pendant ce temps, une scne trs diffrente se jouait  l'habitation.

Dix minutes aprs que John et sa belle compagne furent partis pour cette
promenade mmorable  la plantation, on pouvait voir Frank Muller, mont
sur son coursier noir, s'avancer lentement vers l'avenue des Gommiers.

Jantj se faufilait entre les troncs des arbres,  la manire serpentine
des Hottentots, manire qu'ils ont sans doute acquise  la suite des
sicles pendant lesquels ils ont poursuivi les fauves et se sont drobs
 leurs ennemis. Il se glissait d'arbre en arbre, comme s'il s'attendait
toujours  se trouver inopinment en face d'une zagaie embusque, ou
d'une bte sauvage aux aguets. Il n'y avait aucune raison pour qu'il
agt ainsi. Il satisfaisait simplement un instinct naturel, dans un
moment o il savait ne pas tre aperu. La vie  Belle-Fontaine tait
dcidment trop calme et trop civilise au got de Jantj; il avait
besoin de s'offrir parfois des rcrations de ce genre.

Tout  coup et malgr la distance, il perut le bruit des sabots d'un
cheval; il se redressa, couta, puis se coucha sur le sol, y appuya son
oreille et laissa chapper un grognement guttural de satisfaction.

C'est le cheval noir de Baas Frank, murmura-t-il; il a un talon fendu
et pose un pied plus lgrement que l'autre. Pourquoi Baas Frank
vient-il ici? Pour Missie, bien sr. Il serait fou de rage, s'il savait
que Missie est alle  la plantation avec Baas Niel. On va aux
plantations pour s'embrasser (Jantj n'tait pas loin de la vrit!) et
Baas Frank serait fou s'il savait cela. Il me frapperait, si je le lui
disais; sans cela, je n'y manquerais pas.

Les pas du cheval se rapprochaient; Jantj se glissa aussi naturellement
qu'un serpent, sous une touffe de hautes herbes, et attendit. Personne
ne se serait dout que cette touffe cacht un corps humain, pas mme un
Boer,  moins qu'il n'et march droit  l'espion, et encore celui-ci
et-il probablement russi  chapper  son pied et  ses yeux. Nous le
rptons, tout ceci n'avait de raison d'tre que le bon plaisir du
sauvage.

Le cheval approchait; l'homme-serpent leva un peu la tte et regarda de
ses yeux ronds comme des perles noires,  travers les brins d'herbes
gros comme de la paille. Son regard tomba sur Muller, videmment plong
dans des rflexions qui excitaient sa colre. Profondment absorb, il
laissa son cheval mettre le pied dans un grand trou qu'un fourmilier
s'tait amus  creuser la nuit prcdente, au beau milieu de l'alle.

A quoi donc pense Baas Frank? se dit Jantj, comme l'homme et la
cheval passaient  quatre pas de lui. Puis il se leva, traversa
l'avenue, se glissa par un sentier dtourn et se trouvait debout  la
porte des curies, le visage dnu de toute expression, quelques
secondes avant l'arrive de Frank Muller sur sa monture.

Je vais leur offrir encore une fois le moyen de se sauver, pensait le
Boer, ou plutt le mtis, car nous savons que sa mre tait Anglaise et,
s'ils le rejettent, que leur sort retombe sur leur tte. Demain je vais
 l'assemble de Paarde Kraal, pour me consulter avec Paul Krger,
Prtorius et les autres Pres de la Patrie, comme ils s'intitulent. Si
j'oppose mon veto  la rbellion, il n'y en aura pas; sinon, elle sera,
et si l'oncle Silas ne veut pas me donner Bessie, si Bessie ne veut pas
m'pouser, j'exciterai le pays  se rvolter, quand je devrais le
plonger dans les horreurs de la guerre, depuis le Cap jusqu' Waterberg.
Patriotisme! Indpendance! Taxes! Ils crient tout cela depuis si
longtemps, qu'ils commencent  y croire. Ce n'est pas pour a que je
ferais la guerre, moi! Mais l'ambition et la vengeance, ah! a, c'est
autre chose. Je les tuerais tous, s'ils me barraient le chemin, tous,
except Bessie. Si la guerre clate, qui donc lvera la main pour
dfendre les maudits Anglais! Ils auraient tous peur. Ce n'est pas ma
faute. Puis-je m'empcher d'aimer cette femme? Est-ce ma faute si je me
dessche  penser  elle, si le sommeil me fuit la nuit, si je pleure,
oui, moi, Frank Muller, qui ai vu les cadavres de mon pre et de ma mre
assassins, sans verser une larme, parce qu'elle me hait et me repousse?

O femme! femme! On parle d'ambition, d'avarice, de bien d'autres choses
encore, comme tant les moteurs de nos actions, mais peut-on les
comparer  la force de la femme, cette petite chose fragile, ce jouet si
facile  briser et qui cependant peut branler le monde et faire couler
le sang  flots. Me voici prs de la roche; elle tremble sur sa base;
que je la touche et elle bondira, crasant tout sur son passage. Peu
m'importe! Que Bessie et Om (oncle) Silas choisissent.

Je tuerais tous les Anglais du Transvaal pour avoir Bessie, se
disait-il, et tous les Boers aussi et les naturels par-dessus le march.

Et alors, quand j'aurai Bessie, quand j'aurai chass tous ces Anglais
du pays, au bout de peu d'annes, je mnerai ce paye; et ensuite? Eh
bien! ensuite j'exciterai le sentiment national hollandais dans le Natal
et dans l'ancienne colonie du Cap; nous pousserons les Anglais dans la
mer, nous nous dbarrasserons des indignes, nous n'en garderons que ce
qu'il faudra pour nous servir, et nous aurons les tats-Unis de
l'Afrique Australe. Qu'on me donne seulement quarante ans de vie et de
force, et nous verrons!

A ce moment, il arrivait devant la vranda et, faisant trve  ses
visions ambitieuses, il mit pied  terre et entra. Dans le salon, il
trouva Silas Croft qui lisait un journal.

Bonjour, Om Silas, dit-il, la main tendue.

--Bonjour, Meinheer Frank Muller, rpondit le vieillard assez
froidement, car Niel lui avait racont l'incident de la chasse, qui
avait failli se terminer tragiquement, et quoiqu'il n'et rien dit
alors, il n'en avait pas moins tir ses conclusions.

Que lisez-vous dans le _National_, Om Silas? L'affaire de Bezuidenhout?

--Non! qu'est-ce qu'il y a?

--Il y a que les Boers se soulvent contre vous autres Anglais, voil
tout. Le shriff saisit l'autre jour le chariot de Bezuidenhout pour
arrir d'impts, et le mit en vente  Potchefstroom; mais les habitants
chassrent  coups de pied le commissaire-priseur du chariot et le
poursuivirent tout autour de la ville. Et maintenant le gouverneur
Lanyon envoie Raaf pour assermenter des constables et faire respecter la
loi. Il pourrait aussi bien essayer d'arrter le cours d'une rivire, en
y jetant des pierres. Le grand meeting qui devait avoir lieu le 18
dcembre,  Paarde Kraal, aura lieu le 8, et nous saurons alors si c'est
la paix ou la guerre.

--La paix ou la guerre? rpliqua le vieillard, avec humeur; il y a des
annes qu'on crie cela. Combien y a-t-il eu de grands meetings depuis
que Shepstone a annex le pays? Six, je crois. Qu'en est-il rsult?
Rien que des mots. Et aprs tout, supposez que les Boers se battent,
quel sera le dnouement? Ils seront vaincus, beaucoup de gens seront
tus et voil tout. Vous n'admettez pas, je pense, que l'Angleterre
cderait  une poigne de Boers? Qu'a dit le gnral Wolseley l'autre
jour, au banquet de Potchefstroom? Que le pays ne serait jamais
abandonn, parce qu'aucun gouvernement, conservateur, libral ou radical
ne l'oserait. La nouvelle administration Gladstone a tlgraphi la mme
chose; il est donc bien inutile de s'arrter  ces enfantillages.

Muller rpondit en riant:

Vous tes vraiment simples, vous autres Anglais. Ne savez-vous pas
qu'un gouvernement est comme une femme qui dit non, non, non! et se
laisse embrasser tout le temps? Si l'on fait assez de bruit, votre
gouvernement oubliera ses grands mots et rcusera Wolseley, Shepstone,
Bartle Frre, Lanyon, etc. Il s'agit d'une affaire plus srieuse que
vous ne pensez, Om Croft. Bien entendu, ces meetings et ces discours
sont choses prpares  l'avance. Les Boers sont mcontents, parce que
les Anglais protgent les indignes, et parce qu'il y a des taxes 
payer. Ils se disent que maintenant que vous avez pay leurs dettes et
chass Sikukuni et Cetewayo, ils aimeraient bien reprendre le pays.
Cependant le danger n'est pas l. Laisss  eux-mmes, les Boers se
borneraient  parler, car beaucoup d'entre eux sont enchants que le
pays appartienne aux Anglais. Mais ceux qui tiennent les fils des
marionnettes, sont au Cap. Ils veulent chasser tous les Anglais de
l'Afrique australe. Quand Shepstone annexa le Transvaal, il fit pencher
la balance du ct oppos aux Hollandais et rduisit  nant le projet
de crer, dans le pays tout entier, une grande rpublique anti-anglaise.
Si le Transvaal reste anglais, adieu  leurs esprances, car l'tat
Libre survit seul, et il est envelopp. Voil pourquoi ils sont en
colre et pourquoi leurs instruments soulvent les Boers. Ils _veulent_
qu'ils se battent et je crois qu'ils y arriveront. Si les Boers sont
vainqueurs, les gens du Cap lveront le masque; sinon les Boers payeront
les frais de la guerre et les autres se tairont. Ils sont trs habiles
les _patriotes_ du Cap, et savent trs bien se tirer d'affaire.

Silas Croit demeura silencieux et sombre. Frank Muller se leva et alla
regarder par la fentre.




CHAPITRE XIII

FRANK MULLER JETTE LE MASQUE


Quelques instants aprs, Muller se retourna et dit:

Savez-vous pourquoi je vous ai cont tout cela, Om Silas?

--Non.

--Parce que je veux vous faire comprendre que vous et tous les Anglais,
vous tes ici dans une situation trs dangereuse. La guerre est
imminente et, quelle qu'en soit l'issue, vous en souffrirez. Vous autres
Anglais, vous avez beaucoup d'ennemis. Vous avez tout le commerce et la
moiti de la terre et vous dfendez toujours les noirs que les Boers
hassent. Les temps seront durs pour vous, si la guerre clate. On
tirera sur vous, on brlera vos maisons, et si vous tes vaincus, ceux
qui chapperont, devront fuir le pays. Alors le Transvaal sera pour ceux
du Transvaal et l'Afrique pour les Africains.

--Eh bien! Frank Muller, si tout cela arrive, qu'en adviendra-t-il? O
voulez-vous en venir? Vous ne vous dmasquez pas ainsi pour rien.

Le Boer rit. Non, bien entendu, Silas. Eh bien! si vous voulez le
savoir, je vais vous dire  quoi j'en veux venir. Je veux vous dire que
moi seul, si les mauvais jours arrivent, je peux vous protger, vous,
les vtres et vos biens. J'ai plus d'influence dans le pays que vous ne
le pensez. Peut-tre mme pourrais-je empcher la guerre, et je le
ferais, si j'y trouvais mon compte. En tout cas, je pourrais loigner de
vous le danger; mais j'y mets mon prix, Silas Croft, comme tout le
monde, et c'est argent comptant qu'il faut payer; je ne fais pas crdit.

--Je ne comprends pas vos paroles mystrieuses, rpliqua le vieillard,
froidement. Je suis un homme droit et loyal, et si vous me dites ce que
vous voulez, je vous rpondrai.

--Trs bien! Je vais vous dire ce que je veux. Je veux _Bessie_. J'aime
votre nice et je dsire l'pouser; oui, je veux l'pouser et pour cela
tous les moyens me seront bons. Or, elle ne veut pas m'entendre.

--Qu'y puis-je, Frank Muller? Elle s'appartient. Je ne peux pas disposer
d'elle, quand mme je le voudrais, comme d'un poulain ou d'un boeuf.
Plaidez votre cause et acceptez sa rponse.

--J'ai plaid ma cause, et j'ai reu sa rponse, reprit le Boer, avec
emportement. Ne comprenez-vous pas qu'elle ne veut pas entendre parler
de moi? Elle aime ce damn _Rooibaatje_ Niel, que vous avez amen ici.
Elle l'aime, vous dis-je, et n'a pas un regard pour moi.

--Vraiment? rpliqua Silas Croft, avec calme. S'il en est ainsi, elle
prouve qu'elle a bon got, car John Niel est un honnte homme, Frank
Muller, ce que vous n'tes pas. coutez-moi, poursuivit-il, avec une
explosion soudaine de colre; en vrit, je vous le dis, vous tes un
malhonnte homme et un coquin. Vous avez assassin de sang-froid le
pre, la mre et l'oncle du Hottentot Jantj, quand vous tiez encore
presque un enfant. L'autre jour, vous avez essay d'assassiner John
Niel, sous prtexte que vous le preniez pour un jeune chevreuil. Et
maintenant, vous qui avez ptitionn pour que la Reine prt ce pays,
vous qui avez cri partout  haute voix votre loyalisme, vous venez me
dire que vous conspirez pour faire clater l'insurrection et la guerre,
et vous me demandez Bessie pour prix de votre protection! Eh bien! moi,
Frank Muller, je vous dis, ajouta le vieillard en se levant, les yeux
flamboyants, redressant sa taille courbe et montrant la porte: Sortez
immdiatement par cette porte et n'en repassez jamais le seuil. Je m'en
remets  Dieu et  la nation anglaise pour me protger, non pas  vos
pareils, et j'aimerais mieux voir ma chre Bessie dans son cercueil, que
marie  un misrable, un tratre, un assassin tel que vous. Sortez!

Le Boer devint livide de rage. Deux fois il essaya de parler; deux fois
il n'y put parvenir et, quand il y russit, ses paroles, trangles par
la fureur, taient presque inintelligibles. Ces accs de colre en face
de la contradiction taient le ct faible de son caractre. Plus matre
de lui, il et t un coquin parfait et triomphant, tandis que ses
audacieux et tnbreux projets, mdits pendant des annes, taient
souvent exposs  se voir djous par ces emportements soudains et
irrpressibles.

C'est ainsi qu'il s'tait laiss entraner  assaillir John et l'avait
mis en garde contre lui.

Fort bien, Silas Croft, dit-il enfin; je pars, mais je reviendrai, n'en
doutez pas, et quand je reviendrai, ce sera avec des hommes arms de
fusils. Je brlerai votre jolie demeure, dont vous tes si fier, je vous
tuerai, vous et votre ami l'Anglais. J'emmnerai Bessie et elle sera
trop heureuse d'pouser Frank Muller, s'il veut l'pouser; mais il ne le
voudra plus, quand mme elle le lui demanderait  genoux, je vous en
rponds. Nous verrons alors ce que Dieu et la nation anglaise feront
pour vous protger. Appelez-en aux moutons et aux chevaux, aux rochers
et aux arbres; ils vous rpondront mieux que votre Dieu et votre nation
anglaise!

--Sortez! rpta le vieillard, d'une voix tonnante, ou par le Dieu que
vous blasphmez, je vous envoie une balle (il saisit une carabine place
au-dessus de la chemine),  moins que je ne vous fasse chasser  coups
de fouet par mes Cafres.

Frank Muller n'attendit pas davantage. Il sortit. L'obscurit tait
venue, mais il y avait encore de la lumire dans le ciel, au bout de
l'avenue des Gommiers, et il aperut la svelte et gracieuse silhouette
de Bessie, qui se dtachait doucement sur le crpuscule. John l'avait
quitte, pour aller voir quelque chose  la ferme et elle rentrait
lentement, tout entire  sa joie nouvelle, redoutant de rompre le
charme, si elle reprenait trop vite la routine de ses occupations.

Elle apparaissait l comme le type et le symbole de ce qu'il y a de plus
beau et de plus gracieux en ce monde grossier, le coeur plein de
reconnaissance pour Celui qui nous donne tout ce qui est bon; les yeux
brillants d'une lumire nouvelle, douce, heureuse et charmante,
incarnation de puret, de joie et de grce.

Tout  coup, elle entendit les pas du cheval et leva la tte; la faible
lumire frappa en plein son visage, dont elle idalisa la beaut mue
par la passion, et l'enveloppa d'un reflet vraiment cleste. Il y avait
en elle, ce soir-l, un quelque chose indfinissable, une splendeur dont
l'amour seul empreint l'humanit, et le coeur mme de l'homme sauvage et
mauvais, qui l'adorait avec toute la violence d'une nature terrible, en
fut pntr.

Il s'arrta un instant, partag entre la crainte et le regret.

tait-il sage de mditer sa ruine et celle de tous ceux qu'elle aimait?
Ne ferait-il pas mieux de la fuir, de la laisser vivre en paix? tait-ce
bien une femme qu'il voyait l, ou un tre d'un monde suprieur? Les
natures puissantes, mais indisciplines, telles que celle de Frank
Muller, sont gnralement superstitieuses, sans religion, et en ce
moment cet instinct prit le dessus. N'existerait-il pas, quelque part,
un juge pour punir celui qui jetterait cette fleur dans la boue mle
peut-tre au sang des siens?

Pendant quelques secondes, il hsita. S'il renonait  tout cela? s'il
abandonnait la rbellion  elle-mme? s'il pousait une des filles de
Hans Coetzee et s'en allait au Cap, ou ailleurs? Il serra la bride comme
pour faire tourner son cheval  gauche et, par ce moyen, viter Bessie;
mais tout  coup le souvenir de son rival heureux lui traversa l'esprit
avec la rapidit de l'clair. La laisser  cet homme? Jamais! Il la
tuerait plutt de sa propre main! En un clin d'oeil, il mit pied  terre
et se trouva face  face avec Bessie, avant mme qu'elle l'et reconnu.

Ah! je me doutais bien qu'il venait pour Missie, se dit Jantj, qui
rdait autour de la maison, en se cachant dans les hautes herbes. Que
va dire Missie maintenant?

Comment vous portez-vous, Bessie? dit Muller, d'une voix qu'il
s'efforait de rendre calme.

En le regardant, la jeune fille comprit que la voix mentait. Toutes ses
passions se refltaient sur son visage, dont la beaut relle ne servait
qu' rendre cette expression plus frappante.

Je vais trs bien, merci, monsieur Muller, rpondit-elle, en essayant
de continuer sa route, car elle se sentait grand'peur, ainsi isole.
Elle connaissait assez son admirateur pour redouter de se trouver seule
avec lui, si loin de tout secours; personne aux environs et la maison 
trois cents mtres au moins!

Il se plaa devant elle, de telle sorte qu'elle ne pouvait passer sans
le repousser.

Pourquoi tes-vous si presse? demanda-t-il; vous tiez immobile tout 
l'heure.

--Il est temps que je rentre et que je m'occupe du souper.

--Le souper peut attendre un instant, Bessie, et moi, je ne le puis. Je
pars demain matin pour Paarde Kraal et je veux vous dire adieu.

Elle lui tendit la main.

Adieu, dit-elle, plus effraye que jamais de son attitude contrainte.

Il prt sa main et la garda.

Laissez-moi passer, je vous prie, monsieur Muller.

--Pas avant que vous ayez entendu ce que j'ai  vous dire. Je vous aime
de toute mon me, Bessie. Vous croyez, je le suis, que je suis un simple
Boer; mais je suis plus que cela. Je suis all au Cap. J'ai vu le monde.
J'ai une intelligence, je vois et je comprends bien des choses, et si
vous consentez  m'pouser, je vous ferai une belle place. Vous serez
une des plus grandes dames de l'Afrique australe, quoique je sois tout
simplement Frank Muller, aujourd'hui. De grands vnements se prparent
en ce pays, et je serai l'un des chefs du mouvement politique. Non;
n'essayez pas de m'chapper. Je vous dis que je vous aime, et vous ne
savez pas  quel point. J'en meurs. Oh! ne pouvez-vous me croire, ma
bien-aime, mon adore! Un baiser! Je _veux_ un baiser! Et dans un
paroxysme de passion, que la rsistance enflammait davantage, il jeta
ses bras robustes autour de la jeune fille et l'attira malgr ses
efforts, sur sa poitrine.

Mais,  ce moment, se produisit une diversion inattendue, grce 
l'invisible Jantj. Voyant que les choses se gtaient et n'osant se
montrer, de peur que Muller ne le tut sans hsiter, il trouva un autre
expdient dans le talent de ventriloque qu'il possdait, comme un grand
nombre de ses compatriotes. Subitement le silence fut troubl par un
long et terrible gmissement qui parut planer au-dessus de la tte de
Bessie, pendant qu'elle se dbattait, puis bientt on put distinguer le
mot _Frank_. L'effet produit sur Muller fut magique.

Dieu tout-puissant! s'cria-i-il, en levant les yeux; c'est la voix de
ma mre!

--_Frank_, gmit de nouveau la voix.

Muller, rempli d'tonnement et de crainte, lcha Bessie et se retourna
pour essayer de dcouvrir d'o venait le son. Bessie en profita aussitt
pour s'enfuir.

_Frank_, _Frank_, _Frank_! reprit la voix, gmissant et hurlant,
tantt en haut, tantt d'un ct, tantt de l'autre, sous la vote
sombre des Gommiers, jusqu' ce que Muller, mystifi et terrifi, se
prcipitt vers son cheval qui s'brouait et tremblait de tous ses
membres. Il est presque aussi facile d'agir sur la crainte
superstitieuse d'un chien ou d'un cheval, que sur celle d'un homme. Mais
Muller ignorait cela, et l'tat de sa monture fut pour lui la preuve de
la nature surhumaine de la voix. D'un bond il sauta en selle et au mme
instant la voix de femme gmit: _Frank_, tu mourras dans le sang, comme
moi, Frank!

Muller devint blme et une sueur froide inonda son visage. C'tait
cependant un homme brave et hardi, mais l'preuve tait trop forte pour
ses nerfs.

C'est la voix de ma mre et ce sont ses propres paroles, s'cria-t-il;
alors, enfonant ses perons dans les flancs de son cheval, il s'enfuit
comme un clair, de ce lieu maudit, et ne s'arrta que chez lui,  dix
milles de l.

Quand le bruit des sabots du cheval se fut presque teint, Jantj sortit
d'une de ses cachettes, se jeta de tout son long au milieu du chemin
poudreux, et se roula avec dlices, en proie aux transports d'une joie
intense, que sa prudence de sauvage ne lui permettait pas d'exhaler 
haute voix.

La voix de sa mre! Les paroles de sa mre! se rptait-il. Comment
saurait-il que Jantj se rappelle la voix de la vieille dame, et les
paroles prononces par le dmon qui la possdait, Hi! hi! hi!

Enfin, il en releva pour aller souper d'un morceau de boeuf qu'il avait
coup sur un infortun animal, mort le matin de maladie mystrieuse.
Jantj tait heureux! Il n'avait pas venu en vain, ce jour-l!

Bessie courut sans s'arrter, jusqu'aux orangers plants devant la
vranda; l, rassure par les lumires qui brillaient aux fentres, elle
voulut rflchir. Non qu'elle ft proccupe des mystrieux gmissements
de Jantj; dans sa frayeur, elle n'y songeait mme pas. Ce qu'elle se
demandait, c'tait de dcider si elle parlerait de sa rencontre avec
Frank Muller. Pourquoi exciter inutilement la colre, et qui sait?
peut-tre la jalousie de John? Aprs tout, Muller n'avait pas russi 
prendre ce baiser si violemment demand. Bessie, en personne pratique,
rsolut de ne rien rvler  son fianc et d'en dire juste assez  son
oncle, pour qu'il fermt sa maison  Frank Muller, ce qui tait dj
fait, comme nous l'avons vu. Ensuite, elle cueillit une branche de
fleurs d'oranger qu'elle mit  son corsage, s'assura qu'aucun dsordre
ne rgnait dans sa toilette, et, grce  sa nature fort peu nerveuse, se
calma compltement et rentra dans la maison, comme s'il ne lui ft rien
arriv. La premire personne qu'elle rencontra, fut John, qui revenait
de l'autre ct de l'habitation. Il la complimenta en riant de son
bouquet symbolique et se prparait  commettre le larcin essay par
Muller, lorsque l'oncle Silas ouvrit tout  coup la porte du salon et se
trouva en face de ce charmant et sentimental tableau.

Eh bien! eh bien! que signifie ceci, Bessie? demanda le vieillard.

Que faire, sinon entrer dans le salon et raconter exactement les choses?
Ce fut le parti que prit John, avec une gaucherie fort divertissante,
tandis que Bessie, plus rose qu'une rose panouie, se tenait prs de
lui, la main sur son paule.

Le vieil oncle couta sans interrompre, avec un sourire sur les lvres,
et un petit clignement d'yeux plein d'indulgence.

Ainsi, jeunes gens, dit-il, quand John eut fini, c'est  cela que vous
avez pass votre temps, eh? Vous dsirez avoir un intrt plus
considrable dans la ferme, n'est-ce pas, John? Sur ma parole, je ne
vous blme pas; vous auriez pu chercher plus loin,  moins bon escient.
Il parat que ces choses-l viennent toujours par sries. Une autre
personne m'a demand votre main aujourd'hui, Bessie; ce coquin de Frank
Muller, par ma foi! (En prononant ce nom, son visage s'assombrit.) Je
l'ai reu de la belle manire, je vous en rponds! Si j'avais su ce que
je sais maintenant, je l'aurais adress  John. C'est un mauvais homme
et un homme dangereux; ne parlons plus de lui. Il est en train de faire
la corde avec laquelle on le pendra. Mes chers enfants, vous m'apportez
la meilleure nouvelle que j'aie reue depuis bien des annes. Il est
temps de vous marier tous deux; il n'est bon ni pour l'homme, ni pour la
femme, de vivre seul; c'est ce que j'ai fait et c'est la conclusion 
laquelle je suis arriv aprs cinquante annes de rflexion. Oui, vous
avez mon consentement et en outre ma bndiction, et vous aurez quelque
chose de plus, avant qu'il soit longtemps. Prenez-la, John, prenez-la.
Malgr la vie assez rude que j'ai mene, je connais un peu les femmes et
je vous le dis en vrit: il n'en est pas une, dans toute l'Afrique
australe, qui soit plus charmante, plus jolie, ou meilleure que Bessie
Croft; en la choisissant, vous avez fait preuve de bon sens et de bon
got. Que Dieu vous bnisse! mes chers enfants; et maintenant, Bessie,
venez embrasser votre vieil oncle. Tout ce que j'espre, c'est que vous
ne permettrez pas  John de me chasser de votre coeur, car, voyez-vous,
ma chrie, n'ayant pas d'enfants  moi, je vous ai aime tendrement
depuis douze ans.

Bessie s'approcha du vieillard et l'embrassa de tout son coeur.

Non, mon oncle, dit-elle; ni John, ni personne, ni rien au monde ne
pourrait faire cela! Il suffisait de la voir et de l'entendre pour tre
persuad qu'elle sentait comme elle parlait. Bessie avait le coeur trop
large pour que personne, en effet, pt prendre la place qu'y occupait
son oncle et bienfaiteur.




CHAPITRE XIV

JOHN, A LA RESCOUSSE!


Les importants vnements domestiques, rapports dans le chapitre
prcdent, se passaient le 7 dcembre 1880, et pendant une douzaine de
jours tout fut calme et heureux  Belle-Fontaine. Chaque jour, Silas
Croft se montrait plus ravi du dnouement auquel taient arrivs nos
jeunes gens, et, chaque jour aussi, John se flicitait davantage du
parti qu'il avait pris. Dans l'intimit plus grande o il se trouvait
avec sa fiance, il dcouvrait en elle cent charmes et grces de nature
et de caractre, qu'il n'avait pas souponns jusque-l. Bessie tait
comme une fleur; elle s'panouissait au soleil de son amour et
rpandait, autour d'elle, un parfum dont la douceur pntrante tait
reste jusqu'alors inconnue.

Il en est ainsi de toutes les femmes, mais surtout des femmes faites
comme elle, pour aimer et tre aimes, jeunes filles, pouses et mres.
Sa beaut avait sa part de ce dveloppement soudain; son teint admirable
prenait une nuance plus riche; ses yeux devenaient plus expressifs et
plus profonds. Elle tait en toutes choses, except une seule, tout ce
qu'un homme pouvait dsirer dans sa femme, et encore cette exception
et-elle plaid en sa faveur, auprs de bien des hommes; elle n'tait
pas doue d'une intelligence suprieure, quoiqu'elle possdt une dose
trs suffisante de bon sens et d'esprit. Or, John avait, lui, une
intelligence au-dessus de la moyenne et le got trs vif des choses
intellectuelles. En outre il apprciait fort cette supriorit chez les
femmes. Mais aprs tout, quand on vient de se fiancer  une belle jeune
fille, ce n'est pas son _intellect_ qui proccupe le plus. Ces
rflexions-l ne viennent que plus tard.

Ils taient donc trs heureux et flnaient avec joie autour de
Belle-Fontaine, sans laisser troubler leur srnit par le grand meeting
des Boers qui devait avoir lieu  Paarde Kraal. Il y avait eu si souvent
des bruits de rbellion, que l'on commenait  les considrer comme
faisant partie de l'tat normal des affaires.

Oh! les Boers! disait Bessie, en secouant gracieusement sa tte aux
cheveux d'or, un matin qu'ils taient assis sous la vranda, j'en ai
par-dessus la tte des Boers et de leurs grandes phrases. Je sais ce que
tout cela signifie. C'est tout bonnement un prtexte pour quitter leurs
femmes et leurs enfants, perdre leur temps et faire de beaux discours en
buvant le plus possible. Vous voyez ce que Jess dit dans sa dernire
lettre. Les gens de Prtoria sont persuads que tout cela ne signifie
rien du tout et je crois qu'ils ont parfaitement raison.

--A propos, Bessie, demanda John, avez-vous crit  Jess pour lui
annoncer nos fianailles?

--Certes; je le lui ai crit il y a quelques jours, mais la lettre n'est
partie qu'hier. Elle en sera contente. Chre Jess! quand donc
reviendra-t-elle? Il y a bien assez longtemps qu'elle est partie.

John continua de fumer son cigare, sans rpondre, se demandant si Jess
serait vraiment aussi contente que cela d'apprendre la nouvelle.

Quelques instants aprs, il aperut Jantj qui se faufilait parmi les
orangers, comme s'il dsirait appeler l'attention sur lui.

Sortez de l, petit coquin, lui cria John, et cessez de vous glisser
d'arbre en arbre comme un serpent. Qu'est-ce que vous voulez? Vos
gages?

Ainsi interpell, Jantj s'avana et s'assit, selon son habitude, au
beau milieu de l'alle, en plein soleil.

Non, Baas, pas les gages; ils ne sont pas encore dus.

--Eh bien! quoi alors?

--Voici, Baas. Les Boers ont dclar la guerre au gouvernement anglais
et ils ont dvor les Rooibaatjes prs de Middelburg,  Bronker's
Spruit. Joubert les a fusills tous avant-hier.

--Qu'est-ce que vous me dites l, s'cria John, si stupfait qu'il
laissa tomber son cigare. Ce doit tre un mensonge. Prs de
Middelburg,... avant-hier,... c'est--dire le 20! Et quand avez-vous
appris cela?

--Ce matin, au point du jour, Baas. C'est un Basutu qui me l'a dit.

--Alors je n'y crois pas. La nouvelle n'aurait pu arriver jusqu'ici en
trente-huit heures. A quoi pensez-vous de venir me raconter pareille
histoire?

Le Hottentot sourit.

C'est tout  fait vrai, Baas. Les mauvaises nouvelles volent comme les
oiseaux.

Sur ce, Jantj se releva et retourna  son travail. Malgr
l'impossibilit apparente de la chose, John tait inquiet; il savait
avec quelle rapidit les nouvelles voyagent chez les Cafres; le cavalier
le mieux mont n'irait pas aussi vite. Quittant Bessie qui tait un peu
alarme, il se mit  la recherche de Silas Croft, le trouva dans le
jardin et lui rapporta ce que Jantj venait de dire. Le vieillard ne
savait que croire, mais il branla tristement la tte, au souvenir des
menaces de Frank Muller.

Si c'est vrai, rpondit-il, ce misrable Muller y est pour quelque
chose. Je vais rentrer et voir Jantj; donnez-moi votre bras, John.

Au bout du sentier assez raide qu'ils remontaient, ils aperurent le
gros Hans Coetzee cheminant  l'amble, sur son petit, mais robuste
poney.

Ah! reprit Silas Croft, voici l'homme qui nous dira ce qu'il en est;
et il cria de sa voix de stentor: Bonjour, Om Coetzee; bonjour, quelles
nouvelles apportez-vous?

Le jovial Boer roula d'abord  bas de son cheval, lui jeta la bride sur
la tte, et s'approcha d'eux.

Dieu tout-puissant! Om Silas; les nouvelles sont mauvaises. Vous avez
entendu parler du meeting  Paarde Kraal. Frank Muller voulait m'y
emmener; j'ai refus. Et voil qu'ils ont dclar la guerre au
gouvernement britannique et envoy une proclamation  Lanyon. On se
battra, Om Silas; le sang coulera comme de l'eau et l'on tuera les
pauvres Rooibaatjes comme des chevreuils.

--Les Boers, voulez-vous dire, grommela John, qui n'entendait pas que
l'on parlt de l'arme de sa Majest avec cette piti ddaigneuse.

Hans Coetzee hocha la tte, en homme qui sait ce qu'il dit, puis couta
trs attentivement le rcit de Silas Croft, d'aprs la version de
Jantj.

Dieu tout-puissant! gmit Coetzee, que vous disais-je? Les pauvres
_Rooibaatjes_ tus comme des chevreuils et la terre couverte de sang! Et
maintenant Frank Muller va me forcer d'agir et d'aller tirer sur ces
pauvres Rooibaatjes! et je ne les manquerai pas! Tels efforts que je
fasse, je ne pourrai pas les manquer. Et quand nous les aurons tus, le
vieux Brgers reviendra sans doute, et il est fou! Oui, oui, Lanyon ne
vaut gure, mais Brgers est encore pire.

Ce disant, le gros homme poussa un profond gmissement,  la pense des
difficults dans lesquelles il allait tre plong, puis il s'loigna par
un sentier qui conduisait au sommet de la colline, aprs avoir dclar
que, vu la tournure des vnements, il n'aimerait pas qu'on bruitt sa
visite  un Anglais.

_Ils_ pourraient croire que je ne suis pas fidle _au pays_,
ajouta-t-il, en manire d'explication; _le pays_ que nous avons pay de
notre sang, nous autres Boers, et que nous rachterons de notre sang,
quoique fassent ces pauvres troupeaux de _Rooibaatjes_! Ah! ces pauvres,
pauvres _Rooibaatjes_!

Un seul Boer en fera fuir vingt  travers la plaine, si toutefois ils
peuvent courir avec leurs grands havresacs et la batterie de cuisine qui
leur bat les flancs comme ceux d'une charrette de bohmiens! Que dit le
livre saint? Mille fuiront devant la menace d'un seul, et devant la
menace de cinq, vous fuirez! Du moins je crois que c'est l le texte. Le
cher Seigneur savait ce qui arriverait, quand Il crivit le Livre! Il
pensait aux Boers et aux pauvres _Rooibaatjes_!

Sur ce, il s'loigna, en hochant tristement la tte.

Il tait temps! s'cria John, car, encore un peu, il aurait fui devant
la menace d'un seul pauvre Rooibaatje, je vous en rponds!

--John! dit tout  coup Silas Croft, il faut que vous alliez  Prtoria
chercher Jess. Croyez-moi, les Boers assigeront Prtoria et, si nous ne
la faisons pas revenir tout de suite, elle sera enferme l-bas.

--Oh! non, non! s'cria Bessie terrifie; je ne peux pas laisser partir
John.

--Je regrette de vous entendre parler de la sorte, quand votre soeur est
en danger, rpondit l'oncle svrement; mais c'est peut-tre naturel. O
est Jantj? Il me faudra le chariot du Cap et les quatre chevaux gris.

--Vous avez raison, cher oncle; John partira; j'ai parl sans rflchir;
cela m'a paru un peu dur tout d'abord.

--Certes, il faut que je parte, dit John. Ne vous inquitez pas, chre
aime; je serai de retour dans cinq jours. Ces quatre chevaux peuvent
faire vingt lieues par jour, pendant ce temps-l, et plus. Ils sont trop
gras et ce n'est pas l'herbe qui manque sur la route. En outre, le
chariot sera presque vide, de sorte que je pourrai emporter un muids de
grain et cinquante botteles de foin. J'emmnerai le jeune Zulu Mouti;
il ne s'entend gure  soigner les chevaux, mais c'est un garon
courageux, qui ne m'abandonnerait pas dans le danger. On ne peut pas
compter sur Jantj; il disparat  chaque instant et se griserait juste
au moment o l'on aurait besoin de lui.

--Oui, oui, John, vous avez raison, dit l'oncle Silas; je vais m'occuper
des chevaux et faire graisser les roues.

Il faudrait partir dans une heure et passer la nuit chez Luke; vous
pourriez aller plus loin, mais la place est bonne pour y coucher; vous y
serez bien soign; vous pourrez repartir  trois heures du matin, tre 
Heidelberg demain soir  dix heures, et  Prtoria dans l'aprs-midi du
jour suivant. Ayant dit, il s'loigna pour hter les prparatifs.

O John! dit Bessie en pleurant, j'ai peur de vous voir aller parmi ces
sauvages Boers. Vous tes officier anglais et, s'ils le dcouvrent, ils
vous fusilleront. Vous ne savez pas quelles brutes ils peuvent tre,
quand ils n'y voient pas de danger. O John! John! je ne peux me rsigner
 vous laisser partir.

--Rassurez-vous, ma chrie, rpondit John, et, pour l'amour du ciel, ne
pleurez pas, car cela me bouleverse. Il faut que je parte. Votre oncle
ne me pardonnerait jamais, si je refusais, et, bien plus, je ne me
pardonnerais pas davantage. Personne ne peut y aller que moi et comment
laisser Jess enferme dans Prtoria, pendant des mois peut-tre? Quant
au danger, dame! il y en a un peu, mais c'est un risque  courir; je ne
le crains pas, ou du moins je ne le craignais pas du tout, mais vous me
rendez un peu lche, chre Bessie. Allons! Un baiser, ma chrie, et
venez m'aider  emballer ce qu'il me faut. Dieu aidant! je reviendrai
sain et sauf, avec Jess, dans une semaine au plus.

Ds lors, Bessie, qui tait trs raisonnable et trs pratique, scha ses
yeux, prit un air souriant, malgr l'angoisse de son coeur, et se mit 
prparer avec zle, tout ce qu'elle imagina pouvoir tre utile au
voyageur, dans ce pays sauvage et dnu de ressources.

Ensuite on servit un repas que John expdia en toute hte et  peine
finissait-il, que le chariot tait  la porte; Jantj, comme d'habitude,
se tenait  la tte des chevaux et le robuste Zulu Mouti, dont le seul
bagage semblait consister en un faisceau de zagaies et de btons
envelopps dans une natte d'herbe, allait et venait d'un air placide,
vtu, malgr la chaleur, d'une immense capote militaire.

Adieu, John, cher John, disait Bessie, s'efforant de refouler ses
larmes; adieu, mon bien-aim!

--Dieu vous garde, ma bien-aime! rpondit-il simplement, en
l'embrassant. Monsieur Croft, j'espre vous revoir d'ici  huit jours.

Dj il tait dans la voiture et rassemblait les longues rnes; Jantj
quitta la tte des chevaux; Mouti cessa de bayer aux toiles et sauta
dans la voiture avec une lgret surprenante; les chevaux prirent le
petit galop, et bientt tout disparut dans un nuage de poussire.

Pauvre Bessie! l'preuve tait dure pour elle, et maintenant que ses
larmes ne pouvaient plus troubler John, elle s'enferma chez elle, pour
leur donner un libre cours.

John arriva chez Luke, dont l'tablissement combinait ingnieusement les
attributions de l'htellerie, du magasin et de la ferme. On en rencontre
frquemment de semblables, dans les pays peu peupls. Comme ce n'tait
pas par le fait une vritable htellerie, il fallait l'aborder avec une
certaine prudence, si l'on dsirait y trouver un abri pour btes et
gens; autrement on courait le risque d'tre pri de continuer sa route.
Il faut, en pareil cas, s'avancer chapeau bas et demander l'hospitalit
comme une faveur. Plus d'un voyageur habitu aux attentions obsquieuses
de l'htelier civilis, l'a appris  ses dpens. Il n'y a pas
d'autocrate qui gale l'aubergiste amphibie de l'Afrique australe. Il
est tellement matre de la situation! Si vous n'tes pas content, allez
au diable! Voil sa rponse au voyageur furieux.

En cette circonstance, John fut assez heureux; d'abord il connaissait
les gens de l'endroit, trs polis si l'on s'approchait avec humilit;
ensuite ils taient tous plongs dans un tat de surexcitation si peu
agrable, qu'ils taient enchants de trouver un autre Anglais avec qui
discuter les vnements. Le bruit courait du dsastre de Bronker's
Spruit, de l'investissement probable de Prtoria, de l'approche d'un
corps nombreux de Boers qui venaient prendre possession du dfil de
Laing, au del du Drakensberg, mais on ne savait rien de positif.

Vous n'arriverez pas  Prtoria, dit un chevalier de la triste figure;
ce n'est pas la peine d'essayer. Les Boers vous attraperont et vous
tueront, voil tout. Vous feriez mieux d'abandonner la jeune fille  son
sort et de retourner  Belle-Fontaine.

John ne l'entendait pas ainsi.

J'essayerai toujours, rpondit-il.

Il avait une sorte de tnacit _bouledogue_, qui le disposait  croire
que, s'il voulait _bien_ faire une chose, il en viendrait  bout, 
moins de circonstances chappant tout  fait  son contrle. Un
sentiment pareil mne un homme bien loin. C'est lui qui a fait
l'Angleterre ce qu'elle est. Il s'affaiblit par exagration de
lgislation et les effets commencent  s'en faire sentir par une
diminution de puissance. On ne peut pas gouverner l'Irlande? Eh bien!
qu'on lui cde! qu'on lui donne le Home-Rule! Les responsabilits
d'empire colonial psent  l'Angleterre? Qu'elle s'en dbarrasse! Et
ainsi de suite! Mais les Anglais d'il y a cinquante ans ne parlaient pas
ainsi.

L'Angleterre a t faite, non par les gouvernements, mais, pour la plus
grande partie, en dpit d'eux, par les efforts indpendants d'un certain
nombre d'individus. La tendance actuelle est d'absorber l'individu dans
le gouvernement, de limiter, votre de dtruire l'initiative et la
responsabilit individuelles. On veut des lois pour, ou contre toute
chose. Le systme n'est encore qu' son dbut. Quand il se sera
dvelopp, l'empire deviendra une vaste machine sans me, qui, un jour,
se dsorganisera, puis se brisera. Le pays doit plus aux hommes rsolus,
obstins, si l'on veut, de la trempe de John Niel, qu'il n'est dispos 
le reconnatre, en ces jours de lumire.

John reprit son dangereux voyage le lendemain matin, une heure avant le
jour. Personne ne se montrait et comme il et t impossible de
dcouvrir les Cafres dans les divers coins o ils dormaient, Mouti et
son matre furent obligs d'atteler eux-mmes, tche assez difficile
dans l'obscurit. La note avait t paye la veille au soir; ils purent
donc partir aussitt leurs prparatifs termins. Ils n'avaient pas fait
quarante pas, qu'une voix les somma d'arrter, John obit et aperut une
seconde aprs, tenant une chandelle allume qui ne vacillait mme pas
dans l'air humide et immobile, le prophte de malheur de la veille,
entirement drap dans une couverture sale.

Il s'approcha lentement et avec dignit, comme il convenait  un
prophte, et fit une telle peur aux chevaux, qu'ils faillirent
s'emporter.

Qu'y a-t-il? demanda John d'assez mauvaise humeur, car il n'tait pas
dispos  se laisser retarder.

J'ai seulement voulu vous dire, rpondit le fantme, que je suis sr
d'avoir raison et que les Boers vous fusilleront. Je ne voudrais pas que
vous pussiez me reprocher plus tard de ne pas vous avoir averti. Puis,
levant sa lumire de manire  ce qu'elle frappt John en plein visage,
il lui adressa du regard un tendre adieu.

Allez au diable! cria John furieux; si vous n'aviez que cela  me dire,
vous auriez mieux fait de rester couch. Et fouettant les chevaux de
vole, il les fit bondir de telle sorte, que la chandelle du prophte
s'teignit et que le prophte lui-mme faillit rouler dans le ruisseau!




CHAPITRE XV

UN VOYAGE DIFFICILE


Les quatre chevaux gris taient jeunes, bien portants et tranaient un
poids lger, de sorte que, malgr le mauvais tat des voies qu'on
appelle routes en Afrique, John avana rapidement.

Vers onze heures du matin, il arriva  la petite ville de Standerton,
sur le bord du Vaal, prs de laquelle l'attendaient, sans qu'il s'en
doutt, des motions terribles.

L, on lui confirma la nouvelle du dsastre de Bronker's Spruit; il
couta les dents serres, les yeux en flamme, ce rcit d'une trahison et
d'un massacre sans pareils, dit-il, dans l'histoire des guerres
civilises. On lui rpta qu'il lui serait impossible de passer 
travers les Boers  Heidelberg, ville loigne de Prtoria de vingt
lieues environ, o le triumvirat de Krger, Prtorius et Joubert avait
proclam la rpublique. De nouveau il rpondit qu'il irait jusqu' ce
qu'on l'arrtt et repartit un peu rconfort en apprenant que l'vque
de Prtoria, press de rejoindre sa famille, avait pass quelques heures
auparavant; peut-tre, en se htant, pourrait-il le rattraper.

Il repartit donc; les heures passaient sur la grande plaine dserte et
il ne rejoignait pas l'vque. A quarante milles de Standerton, il vit
un chariot arrt sur un ct de la route et espra obtenir quelques
renseignements de son conducteur; mais en s'approchant, il se rendit
compte, aprs examen, que le chariot avait d tre dpouill de tout ce
qu'il contenait et les boeufs emmens. Il y avait des traces plus
videntes et plus terribles de violence. En travers du limon, les mains
encore crispes sur le manche d'un fouet en bambou, comme s'il avait
voulu en faire usage pour se dfendre, tait tendu le cadavre du
conducteur, un naturel du pays. John remarqua le calme de son visage; on
et pu croire qu'il dormait, si ce n'et t de l'altitude et d'un petit
trou rond et net au milieu du front.

Au coucher du soleil, John dtela ses chevaux fatigus et leur donna, 
chacun, deux des botteles de foin dont il s'tait muni. Laissant Mouti
veiller sur eux, il alla s'asseoir  quelque distance, sur un petit
monticule, pour rflchir. Le paysage qui l'entourait tait sauvage et
triste. Partout la plaine immense, ondulant comme une mer fige; et au
loin, sur la route de Heidelberg, les collines appeles Rooi Koopies. Le
ciel prsentait le spectacle d'un de ces couchers de soleil blouissants
et brlants, comme on en voit parfois en t, dans l'Afrique du Sud. De
tous cts se pressaient, menaants, des nuages d'un rouge de sang.
L'herbe refltait cette lueur et l'air mme semblait rouge. On et dit
que le ciel et la terre avaient t tremps dans le sang et l'on ne peut
s'tonner que John en ft impressionn, surtout aprs avoir vu le
cadavre du pauvre charretier et entendu raconter le massacre de
Bronker's Spruit.

Bien que peu enclin aux pressentiments sombres, il ne put s'empcher de
se demander s'il faisait son dernier voyage et si une balle boer
n'allait pas lui rvler le mystre de la vie et de la mort.

Quand les chevaux eurent termin leur repas et repris le mors bien
malgr eux, la splendeur lugubre du ciel s'tait teinte et la nuit
s'tendait, comme un voile funbre, sur la plaine tout  l'heure
embrase. Il y avait heureusement un brillante demi-lune, qui bientt
claira la route, pendant le long trajet qui lui restait  faire. Enfin
vers onze heures Niel aperut les lumires de Heidelberg, o il allait
apprendre si son voyage tait fini ou non. Le seul parti  prendre tait
de pousser droit devant lui et d'essayer de passer.

Bientt il traversa un petit ruisseau et distingua au loin un chariot,
autour duquel se mouvaient des hommes et deux lanternes. C'tait sans
doute l'vque arrt par des Boers! Arriv tout prs du vhicule, il le
vit repartir et, une seconde aprs, il entendit la voix d'une sentinelle
et vit luire le canon d'un fusil.

Qui va l? demanda la voix.

--Ami! rpondit John gaiement, quoiqu'il ne ft rien moins que gai.

Il y eut un silence. Puis la sentinelle appela un homme qui s'approcha
en billant et dit quelque chose en hollandais. L'oreille tendue, John
saisit ces mots: de la suite de l'vque.

Ceci lui suggra une ide.

Qui tes-vous? Anglais? dit en anglais le nouvel arrivant, d'une voix
rude. Et il leva sa lanterne pour bien voir Niel.

Je suis le chapelain de l'vque, rpondit celui-ci, s'efforant
d'assumer l'aspect pacifique d'un membre du clerg, et je dsire le
suivre  Prtoria.

L'homme  la lanterne l'examinait de prs. Heureusement Niel portait un
vtement sombre et un chapeau de feutre mou, d'aspect assez clrical,
celui-l mme que Frank Muller avait trou d'une balle.

C'est un prdicateur bien sr, reprit l'homme; regardez; il est habill
comme un vieux corbeau. Que disait le laissez-passer de Om Krger?
Est-ce un chariot ou deux que nous devions laisser continuer? C'tait un
seul, je crois?

--Non; deux, il me semble.

Le brave homme ne voulait pas avouer  son compagnon qu'il ne savait pas
lire. Oui, maintenant que j'y pense, je suis sur que c'tait deux.

L'autre se gratta la tte.

Peut-tre ferions-nous bien d'aller trouver Om Krger et de le lui
demander?

--Om Krger sera couch, et c'est un vrai porc-pic quand on le
rveille.

--Eh bien! gardons le damn Anglais jusqu' demain.

--Je vous en prie, messieurs, laissez-moi passer, dit John, de sa voix
la plus douce. On a besoin de moi  Prtoria, pour prcher la parole du
Seigneur et veiller prs des blesss et des mourants.

--Il n'en manquera pas, reprit la premire sentinelle. Ce sera comme
pour les Rooibaatjes  Bronker's Spruit! Seigneur! quel spectacle!

--Eh bien! laissons-nous passer le vieux corbeau? demanda la sentinelle.

--Si nous le gardons, il nous faudra nous rendre au quartier gnral et
j'ai envie de dormir, rpliqua l'autre en billant.

--Eh bien! qu'il passe! Je crois que vous avez raison et que le
laissez-passer disait deux chariots. En route, damn Anglais!

John n'en demanda pas davantage; il donna un vigoureux coup de fouet aux
chevaux.

J'espre que nous avons bien fait, dit l'homme  la lanterne, tandis
que le chariot s'loignait. Je ne suis pas bien sr que ce ft un
rvrend, aprs tout. J'ai presque envie de lui envoyer une balle?

Mais son compagnon, qui avait grand sommeil, n'encouragea pas cette ide
 laquelle l'autre renona.

Quand, le lendemain matin, le commandant Frank Muller, averti du dpart
du capitaine Niel avec le chariot du Cap et les quatre chevaux gris,
apprit qu'un vhicule rpondant  cette description avait pass
librement au milieu de la nuit, il fut d'une humeur plus facile 
imaginer qu' dpeindre.

Il fit juger les deux sentinelles par une cour martiale et les envoya
travailler aux fortifications pour _le reste de la guerre_.

Heureusement pour John, malgr cette halte de quelques minutes, il put
rejoindre l'vque. Par un hasard providentiel, _Sa Grandeur_ avait t
arrte sur la route, par la rupture d'un trait; autrement son
soi-disant chapelain n'aurait certes pas travers les rues montueuses de
Heidelberg, cette nuit-l. Toute la ville tait encombre de chariots
boers, o dormaient leurs propritaires. Au-dessus d'un amas de
vhicules et de tentes, John distingua la drapeau du Transvaal flottant
 la brise de nuit, blasonn aux armes symboliques du pays: un chariot
attel de boeufs et gard par un Boer arm; c'tait sans doute le
quartier gnral du Triumvirat. Une fois, le chariot qui prcdait celui
de Niel, fut arrt par une sentinelle et repartit aprs l'change de
quelques paroles, comme celui de notre hros.

Ce fut une tche ardue que cette traverse de Heidelberg et pleine de
terreurs pour Niel, qui s'attendait sans cesse  tre pris et envoy
ignominieusement en prison. En outre les chevaux puiss faisaient des
efforts dsesprs pour s'arrter  chaque maison. Ils avaient enfin
travers la petite ville, quand une fois encore ils furent retenus; de
nouveau le premier chariot prit de l'avant, mais cette fois John fut
moins heureux.

Le laissez-passer disait _un_ chariot, dit une voix.

--Oui, oui; _un_ chariot, appuya une autre voix.

John reprit son air clrical pour conter ingnument sa petite histoire,
mais ni l'une ni l'autre des deux sentinelles ne parlait un mot
d'anglais; elles se dirigrent donc vers une voiture place  cinquante
mtres environ, afin de chercher un interprte.

En route, Matre, en route! murmura le Zulu Mouti.

John suivit le conseil et fouetta les chevaux, tandis que Mouti, pench
sur le tablier, frappait les deux premiers avec une lourde cravache.
L'attelage, lanc au grand galop, avait dj couru cent mtres, quand
les sentinelles se rendirent compte de ce qui se passait. Alors elles se
mirent  courir en criant, mais le chariot se perdit bientt dans
l'ombre.

Quoique John et Mouti n'pargnassent pas les chevaux, ils ne purent
rejoindre le premier chariot, dont l'attelage tait plus frais. A minuit
la lune disparut et il fallut avancer dans l'obscurit. Mouti fut mme
oblig de descendre plusieurs fois et de conduire par la bride les
pauvres btes, dont l'une tombait de temps en temps et qu'il fallait
battre cruellement pour la forcer  se relever. Une fois le chariot
faillit verser; une autre fois, rouler dans un prcipice.

Vers deux heures du matin, John reconnut que les chevaux taient
absolument  bout de forces. Ayant heureusement trouv de l'eau  quinze
milles de Heidelberg, il s'arrta, fit boire les chevaux et leur donna
autant de fourrage qu'ils en purent manger. L'un d'eux se coucha et
refusa la nourriture, signe certain d'puisement; un second mangea
couch, les deux autres prirent leur repas comme  l'ordinaire. Alors il
fallut attendre l'aurore. Mouti dormit un peu, mais John n'osa pas. Tout
ce qu'il put faire, fut de manger quelques bouches de gibier conserv,
de boire un demi-verre d'eau mle d'eau-de-vie et de s'asseoir ensuite,
son fusil entre les jambes.

Enfin le jour parut et de nouveau il donna la provende aux chevaux. Une
autre difficult se produisit. Le cheval qui avait refus de manger,
tait videmment trop faible pour tirer; il fallut changer le mode
d'attelage, mettre un cheval en arbalte et attacher le malade 
l'arrire du chariot. Puis on se remit en route.

A onze heures, les voyageurs atteignirent une auberge situe  vingt
milles de Prtoria; il n'y restait que deux chats et un chien errant.
Les habitants avaient fui devant les Boers. L, John mit ses chevaux 
l'curie et leur donna tout le fourrage qui lui restait, avant de
repartir pour la dernire tape. Le chemin tait affreux et Niel savait
que le pays devait tre infest d'ennemis, mais il eut l'heureuse chance
de n'en pas rencontrer un seul. Il lui fallut quatre heures pour faire
ces vingt milles et, au sommet d'une monte d'o l'on descendait dans
Prtoria, il aperut deux hommes  cheval, sur la crte d'une colline
rocheuse,  six cents mtres environ de l'endroit o il se trouvait. Il
crut d'abord qu'ils allaient descendre, mais ils changrent d'avis et
mirent pied  terre.

Pendant qu'il se demandait ce que cela signifiait, il vit un petit nuage
de fume blanche, puis un second et, un instant aprs, deux balles
sifflrent successivement, l'une  trois pieds de sa tte, l'autre sous
le ventre du premier cheval. Les Boers tiraient sur lui.

Press de ne plus servir de cible, il mit ses chevaux au galop et se
droba derrire un accident de terrain, avant que l'ennemi pt
recharger. Aprs cela il ne vit plus rien.

John arriva enfin en vue de Prtoria, qui est la plus jolie ville de
l'Afrique australe, avec ses maisons blanches et rouges, ses grands
bouquets d'arbres, ses haies de rosiers et sa ceinture de vertes
plaines. La lumire dore de l'aprs-midi embellissait encore tout cela,
et John rendit grces  Dieu. Il se savait en sret dsormais; aussi
permit-il  ses chevaux fatigus de descendre lentement et de traverser
au pas, la petite plaine qui le sparait encore de la ville. A sa gauche
taient la prison et la caserne, autour desquelles se trouvaient
rassembls des centaines de chariots et de tentes. Il se dirigea de ce
ct. videmment les habitants avaient abandonn la ville et campaient.
Lorsqu'il ne fut plus qu' un demi-mille, un piquet de cavaliers suivi
d'une foule bigarre,  cheval et  pied, s'avana au-devant de lui.

Qui va l? cria une voix, dont l'accent anglais ne laissait aucun
doute.

Un ami, bien content de vous voir, rpondit John, avec la satisfaction
d'un homme  qui l'on vient d'enlever un poids crasant.




CHAPITRE XVI

PRTORIA


Revenons  Jess, qui ne passait pas le temps bien gaiement  Prtoria,
mme avant la dclaration de guerre. Tous ceux qui ont fait un grand
effort moral et sont entrs dans la voie douloureuse du sacrifice, ont
ressenti la raction qui se produit aussi certainement que la nuit
succde au jour. On est fort pour renoncer  la passion et chanter son
chant d'adieu, mais on l'est moins, quand une fois on se trouve seul
dans les tnbres. Tout d'abord le souvenir vous soutient, puis il
s'affaiblit; on ne voit que la nuit, n'entend que le silence, et
l'preuve est d'autant plus dure, lorsqu'on a soi-mme choisi sa prison,
et qu'on s'y est enferm.

Jess s'tait ensevelie de ses propres mains, et elle le savait. Ce
qu'elle avait fait n'tait pas absolument inluctable; elle avait agi
d'aprs sa propre volont et assez naturellement elle le regrettait
quelquefois. L'abngation est un ange au visage austre, avec lequel il
faut lutter longtemps, pour qu'il consente  murmurer doucement des
paroles de consolation. C'est l une de ces choses que le temps nous
rvle plus tard, quand il lui plat; le moment n'tait pas encore venu
pour Jess. Extrieurement elle ne laissait rien voir de la souffrance
qui lui rongeait le coeur; elle tait ple et silencieuse, il est vrai,
mais ne l'avait-elle pas toujours t? Seulement elle avait renonc  la
musique et au chant.

Les semaines s'coulrent donc assez tristement pour la pauvre fille
qui, en apparence, vivait comme tout le monde  Prtoria. Le jour vint
o elle pensa qu'il serait indiscret  elle, de prolonger davantage son
sjour et qu'elle devrait retourner  Belle-Fontaine. Elle redoutait ce
retour; elle priait ardemment pour tre dlivre de la tentation. Elle
ignorait presque compltement ce qui se passait chez elle. Bessie et son
oncle lui crivaient, sans lui dire ce qu'elle dsirait le plus savoir.
Les lettres de Bessie taient, il est vrai, pleines d'allusions  ce que
faisait le capitaine Niel, mais elle n'allait pas plus loin. Nanmoins
sa rticence en disait plus  l'esprit observateur de sa soeur, que ses
paroles mmes. Pourquoi cette rticence? Sans doute parce que rien
n'tait encore dcid. Alors elle pensait  ce que tout cela signifiait
pour elle et, de temps  autre, elle se laissait entraner  une
explosion de jalousie dont un tmoin et t pniblement affect.

Nol approchait; on avait tant press Jess de rester pour les ftes,
qu'elle avait consenti  ne rentrer  Belle-Fontaine que pour le jour de
l'an. Bien qu'on parlt beaucoup des Boers  Prtoria, Jess tait trop
proccupe de ses propres affaires, pour prter grande attention  ces
propos. Du reste l'opinion publique demeurait assez calme; on tait
habitu depuis longtemps aux bravades des Boers qui, jusqu'alors, s'en
taient tenus aux paroles. Mais tout  coup, le 18 dcembre, se rpandit
la nouvelle que la rpublique venait d'tre proclame!

La surexcitation fut grande. On parla aussitt de camper et Jess, malgr
son vif dsir de retourner  la ferme, n'en vit plus la possibilit.
Deux jours aprs, un sous-officier bless, portant le drapeau du 94e
rgiment cach sous ses habits, entra en boitant dans Prtoria. Il avait
vu le massacre de Bronker's Spruit; le rcit qu'il en faisait, glaait
le sang dans les veines.

La confusion devint indescriptible; la loi martiale fut proclame; la
ville fut abandonne; les habitants reurent l'ordre d'aller camper sur
la colline qui la dominait. Jeunes et vieux, enfants et femmes, malades,
tous se rfugirent sous la protection de la forteresse, n'ayant que des
tentes, des chariots et des hangars pour abris. Jess fut oblige de
partager un chariot avec son amie, la mre et la soeur de celle-ci, et
n'y trouva que bien juste une place pour se coucher. Quant  dormir au
milieu des bruits du camp, il n'y fallait pas songer.

Ce fut le lendemain de cette premire nuit d'preuve, qu'elle reut par
la malle (la dernire qui devait arriver  Prtoria) la lettre dans
laquelle Bessie lui annonait ses fianailles. Elle s'loigna du camp,
jusqu' un endroit appel le Signal, o elle savait qu'on ne la
drangerait pas et, sous un bouquet de mimosas, elle s'assit et rompit
le cachet. Avant la fin de la premire page, elle vit ce qui allait
suivre et serra les dents. Puis elle lut tout, jusqu'au bout, sans
broncher, quoique les expressions de tendresse la brlassent comme un
fer rouge.

Ainsi donc le dnouement tait venu! Eh bien! elle s'y attendait et
l'avait mme prpar; elle n'avait donc aucune raison de s'en plaindre.
Au contraire, elle devait s'en rjouir et, pendant quelques instants,
elle se rjouit en vrit du bonheur de sa soeur; elle aimait tant
Bessie!

Et pourtant elle en voulait  John, comme on en veut  ceux qui vous ont
bless sans le savoir. Pourquoi tait-il en son pouvoir de la faire
souffrir ainsi! Cependant elle espra qu'il serait heureux avec Bessie!
Ensuite elle espra que ces misrables Boers prendraient Prtoria et
qu'une balle la dlivrerait une fois pour toutes. Elle ne dsirait plus
vivre. Que ferait-elle? pouserait-elle n'importe qui, pour lever une
niche d'enfants! Cela lui serait matriellement impossible. Non! Elle
s'en irait en Europe, se jetterait dans un grand courant de vie,
lutterait et essayerait de se faire une place parmi ses contemporains.
Elle en avait la force; elle le savait et, maintenant qu'elle chappait
 la passion, elle aurait d'autant plus de chance de russir, car le
succs est aux impassibles. Elle ne resterait pas  la ferme aprs le
mariage de John et de Bessie; elle y tait bien rsolue et mme, si
c'tait possible, elle ne retournerait pas  Belle-Fontaine avant le
mariage. Elle ne _le_ verrait plus, jamais, jamais! Hlas! pourquoi
l'avait elle rencontr?

Plus calme, sinon plus heureuse, une fois son parti bien pris, elle se
leva pour retourner au camp, mais elle fit un dtour par la route de
Heidelberg, car elle dsirait tre seule le plus longtemps possible.
Elle marchait depuis une dizaine de minutes, lorsqu'elle aperut un
chariot dont l'aspect lui sembla familier, et quatre chevaux gris,
qu'elle crut reconnatre aussi; trois taient attels, le quatrime
suivait, attach derrire le chariot. Des hommes marchaient  ct du
vhicule et parlaient tous  la fois. Elle s'arrtait pour laisser
passer la petite troupe, quand tout  coup elle reconnut John Niel parmi
les hommes et le Zulu Mouti sur le sige. Il tait l, celui qu'elle
venait de jurer de ne plus revoir, et sa vue lui causa une telle
impression de faiblesse, qu'elle faillit se laisser tomber sur le sol.
Il y avait dans cette apparition quelque chose de surnaturel, qui
semblait se produire pour lui prouver son impuissance en face du destin.
Elle le sentit. En un instant cette pense l'envahit, qu'elle ne pouvait
se sauver, qu'elle tait simplement un instrument aux mains d'une
puissance suprieure, dont sa passion accomplissait la volont et pour
laquelle sa destine individuelle importait fort peu. C'tait un
raisonnement insens, une doctrine dangereuse, mais il faut convenir que
les circonstances leur donnaient une apparence de vrit. Aprs tout, la
limite qui spare le fatalisme du libre arbitre n'a jamais t trace
par personne, pas mme par saint Paul. Comment dcider que Jess avait
tort ou raison? Si suprieure qu'elle ft, elle ne pouvait, pas plus que
d'autres, trancher la question.

La petite bande se rapprochait. Tout  coup, en levant la tte, John
aperut ces deux yeux sombres qui, par moments, semblaient vraiment
reflter l'me de Jess. Il dit quelque chose aux hommes qui
l'entouraient, puis  Mouti, qui continua sa route avec la voiture, et
s'avana souriant et les mains tendues vers la jeune fille.

Comment vous portez-vous, Jess? dit-il. Enfin je vous retrouve et en
sret!

--Pourquoi tes-vous venu? rpondit-elle, presque avec colre; pourquoi
avez-vous quitt Bessie et mon oncle?

--Je suis venu parce qu'on m'a envoy et aussi parce que je l'ai dsir.
Je voulais vous ramener avant que Prtoria ft assige.

--Vous tiez donc fou? Comment avez-vous pu croire que nous
retournerions  Belle-Fontaine? Nous allons tre enferms ici tous les
deux maintenant.

--C'est ce que je vois. Eh bien! aprs tout, ce n'est pas un si grand
malheur, ajouta-t-il gaiement.

--C'en est un trs grand au contraire, rpliqua Jess, en frappant du
pied; et tout  coup elle fondit en larmes.

John tait trop simple et trop droit, pour attribuer ce chagrin  autre
chose que l'inquitude cause par les circonstances et la perspective
d'une longue captivit dans une ville qui pouvait tre prise _vi et
armis_. Pourtant il fut un peu bless de cette rception aprs son long
et prilleux voyage, et vraiment il en avait bien le droit.

En vrit, Jess, reprit-il, vous pourriez, ce me semble, me parler un
peu plus amicalement, eu gard ...,  bien des choses. Voyons, ne
pleurez plus. Tout le monde va bien  Belle-Fontaine, o nous
retournerons quelque jour, j'y compte bien. Ce n'est pas sans peine que
je suis arriv ici, je vous en rponds.

Elle cessa subitement de pleurer et sourit; la pluie d'orage tait
passe.

Comment avez-vous pu passer, Capitaine? Contez-moi tout cela.

Elle l'couta en silence, pendant qu'il racontait les principaux
incidents de son voyage et, quand il eut fini, elle lui dit d'un ton
tout diffrent:

Que vous tes bon d'avoir ainsi risqu votre vie pour moi! Seulement je
ne conois pas qu' vous tous, vous n'ayez pas vu que ce serait
compltement inutile. Nous allons tre enferms ici et ce sera bien
triste pour vous et pour Bessie.

--Ah! vous savez donc que nous sommes fiancs? dit-il.

--Oui; j'ai reu la lettre de Bessie, il y a environ deux heures; le
vous flicite tous deux. Vous aurez la plus charmante et la plus jolie
femme de la contre, capitaine Niel, et Bessie aura un mari dont toute
femme pourrait tre fire.

Ce disant, elle lui fit un signe, demi-salut, demi-rvrence, d'un petit
air de dignit gracieuse, tout  fait sduisant.

Merci, dit-il simplement; oui, je crois que je suis un heureux homme.

--Maintenant, reprit Jess, il faut nous occuper du chariot et lui
trouver une place dans ce misrable camp. Vous devez mourir de faim et
de fatigue.

Au bout de quelques minutes, ils retrouvrent la voiture que Mouti,
aprs avoir dtel les chevaux, avait place prs de celle de Mme
Neville, et la premire personne qu'ils virent, fut cette dame
elle-mme. C'tait une bonne et maternelle personne, habitue  la vie
rude de la colonie et peu mue d'un incident comme celui qui se
produisait en ce moment.

Bont du ciel! capitaine Niel, s'cria-t-elle, aussitt que Jess eut
fait la prsentation, vous tes un homme rsolu, d'avoir forc le
blocus au milieu de ces affreux Boers! Les brutes! J'aurais t moins
tonne, s'ils vous avaient tir une balle, ou flagell avec un nerf de
boeuf. Ce n'est pas que votre venue serve  grand'chose, car vous ne
sortirez pas d'ici avant que l'arme de secours du gnral Colley
arrive, et pour cela il faudra deux mois. Enfin! Jess pourra coucher
dans le chariot, c'est toujours a! Quant  vous, on vous donnera une
tente et vous la placerez  ct. Ce ne sera peut-tre pas strictement
convenable, mais, dans le cas o nous sommes, on n'y regarde pas de si
prs. Allez trouver le gouverneur. Je parle qu'il sera enchant de vous
voir. Je l'ai aperu  l'autre bout du camp, il y a cinq minutes.
Pendant ce temps-l, nous ferons le mnage.

Quand John revint une demi-heure aprs, il vit avec plaisir que Mme
Neville avait tenu parole, et surtout que Jess lui avait prpar un
beefsteak, qu'elle lui servit sur une petite table, place prs du
chariot. Assis sur un escabeau, il fit honneur au repas improvis, servi
par Jess, tandis que Mme Neville bavardait  son aise.

A propos, dit-elle, Jess m'a racont que vous tiez fianc  sa soeur.
Je vous flicite. Un homme a besoin d'une femme dans un pays comme
celui-ci. Ce n'est pas comme en Angleterre o, cinq fois sur six, il
ferait aussi bien de se couper la gorge que de se marier. C'est une
conomie ici et les enfants sont une bndiction, selon le voeu de la
nature, au lieu d'tre une charge, ce qui arrive souvent dans les pays
civiliss. C'est une jolie fille que Bessie; je ne la connais gure du
reste, mais elle n'a pas l'intelligence de Jess. Au fait, j'y pense,
puisque vous allez tre le beau-frre de Jess, vous pourrez avoir soin
d'elle, sans qu'on y trouve  redire.

Jess couta tout ce bavardage et eut l'ide d'aller demander aux
religieuses du couvent de lui donner asile, mais Mme Neville ne voulut
pas en entendre parler.

Des religieuses, quand votre beau-frre est l; du moins il sera votre
beau-frre, si les Boers ne nous envoient pas tous dans l'autre monde!
Allons donc! Les religieuses auront bien assez  faire pour leur propre
compte.

Quant  John, il mangeait son beefsteak et ne disait rien. L'arrangement
propos lui paraissait tout  fait convenable.




CHAPITRE XVII

LE 12 FVRIER


John s'habitua vite  l'existence du camp, moins dsagrable en somme
qu'on aurait pu le croire, car les ennuis en taient un peu compenss
par le charme de la nouveaut. Quoiqu'il ft officier dans l'arme
anglaise, il prfra, voyant que ses services en cette qualit n'taient
pas indispensables, s'engager comme volontaire dans la compagnie des
carabiniers de Prtoria, avec le rang modeste de sergent, que lui
octroya le commandant des troupes. Il tait actif et ses devoirs
militaires lui donnaient une occupation trs suffisante. Le soir, quand
il revenait au chariot prs duquel il couchait, afin de protger Jess en
cas de danger, il la trouvait toujours prte  le bien recevoir et  lui
donner tout le confort que permettaient les circonstances. Peu  peu,
ils trouvrent plus commode de faire leur petit mnage en dehors de
celui de leurs amis, et de prendre leurs repas sur une petite table
confectionne au moyen d'une caisse d'emballage. Ils avaient l'air d'un
jeune mnage jouant au pique-nique, pendant leur lune de miel! Tout cela
n'tait pas parfaitement commode et pourtant ne manquait pas d'un
certain charme. D'abord Jess, quand on arrivait  la bien connatre,
tait, pour un homme tel que John Niel, la plus dlicieuse compagnie
qu'il pt imaginer. Jamais, avant ce long tte--tte, il n'avait devin
toute la richesse et l'originalit de son intelligence, et encore moins
 quel point elle pouvait tre spirituelle, quand elle le voulait. Il y
avait en elle une vritable veine humoristique et le plaisir
qu'prouvait John en l'coutant, tait d'autant plus vif, qu'il
s'aperut promptement du privilge qu'on lui accordait. Personne, parmi
les parents et les amis de Jess, n'avait jamais souponn chez elle ce
ct d'esprit. Une autre chose le frappa au bout de quelque temps. Jess
devenait belle! Maigre et plus ple que jamais,  l'arrive du
capitaine, elle tait, un mois aprs, positivement rondelette et elle y
gagnait d'une faon extraordinaire. Une teinte rose se jouait
capricieusement sur son visage ple, et ses beaux yeux devenaient encore
plus beaux et plus profonds.

Qui dirait que c'est la mme personne! s'cria Mme Neville, un jour
qu'elle regardait Jess gravement occupe  faire griller une ctelette;
la pauvre petite crature chtive est aujourd'hui rellement belle. Et
cela, au milieu d'une existence qui me rduit  l'tat d'ombre et qui a
dj tu  moiti ma pauvre chre fille.

--C'est peut-tre l'effet du grand air, rpondit John, qui, dans sa
simplicit, ne songeait pas un instant que le remde merveilleux
agissant sur Jess, pouvait tre le bonheur.

Et pourtant ce n'tait pas autre chose! Tout d'abord il y avait eu
lutte, puis apaisement et enfin une ide lui tait venue.

Pourquoi ne jouirait-elle pas de la socit de John, pendant qu'elle le
pouvait? Il avait t jet sur sa route, sans qu'elle le voult. Elle
n'avait aucun dsir de le dtacher de Bessie. Il tait, lui,
parfaitement innocent; pour lui elle tait la jeune personne qui se
trouvait tre la soeur de celle qu'il allait pouser; pas autre chose.
Pourquoi ne cueillerait-elle pas les roses qui s'offraient  elle? Elle
oubliait que la rose a un parfum dangereux, qui peut troubler les sens
et faire tourner la tte. Elle se donna donc libre carrire et fut,
pendant quelques semaines, plus prs de connatre le vrai bonheur,
qu'elle ne l'avait jamais t. Quelle chose merveilleuse que l'amour
d'une femme, dans sa force et sa simplicit! Comme il idalise les
choses les plus banales de la vie et met de la joie dans les services
les plus infimes! Plus la femme est fire, plus elle se rjouit de
s'abaisser devant son idole. Peu de femmes savent aimer comme Jess, et,
quand elles aiment, elles commettent gnralement quelque fatale erreur,
grce  laquelle leur trsor d'affection gaspill devient une cause de
honte ou de douleur, pour elles-mmes et pour d'autres.

Ils taient enferms depuis un mois  Prtoria, lorsque John eut,  son
tour, une ide magnifique. A un quart de mille environ du camp,
s'levait une petite maisonnette, appele par plaisanterie: _le Palais_.
Elle tait abandonne comme les autres et le matre en tait mme
absent. Un jour, en se promenant, John et Jess traversrent le petit
pont jet sur l'cluse du canal, pour aller examiner la maisonnette. Par
une alle borde des deux cts de jeunes gommiers, ils arrivrent au
cottage couvert en zinc; il n'y avait que deux pices: une chambre 
coucher et un salon assez grand, o se trouvaient encore une table et
quelques chaises; derrire le cottage taient la cuisine et l'curie.
Ils entrrent, s'assirent prs de la porte et regardrent.

Le jardin descendait en pente, jusqu' une valle verdoyante, borne en
face et sur la droite par des collines boises. Ce jardin, plant de
vignes charges pour le moment de raisins mrissants, tait entour
d'une belle haie de rosiers du Bengale en pleine floraison; prs de
l'habitation tait une corbeille de roses doubles, d'une beaut et d'une
richesse inconnues en Europe. En somme, c'tait un dlicieux petit
endroit, un vrai paradis, aprs le bruit et l'agitation du camp; ils y
restrent longtemps, causant beaucoup de Belle-Fontaine, de Silas Croft
et un peu de Bessie.

Qu'on est bien ici! dit Jess, paresseusement appuye, les deux mains
derrire la tte, et embrassant d'un regard le paisible paysage.

Oui, rpondit John. Au fait, j'ai une ide! Si nous tablissions notre
quartier gnral ici, pendant le jour, bien entendu? Nous pourrions nous
y installer pour nos repas; nous y serions parfaitement en sret, car
ces braves Boers n'essayeront jamais de prendre la ville d'assaut, j'en
rponds.

Jess rflchit et conclut trs vite que ce serait un arrangement
charmant, de sorte que, ds le lendemain, elle mit le petit cottage en
aussi bon tat que le permettaient les circonstances et se transforma en
matresse de maison. Elle et John furent ainsi plus que jamais
rapprochs l'un de l'autre. Le sige tranait en longueur; aucune
nouvelle n'arrivait du dehors, mais les habitants, persuads que Colley
venait  leur secours, s'en proccupaient assez peu et s'amusaient 
faire des paris au sujet de l'arrive des troupes. De temps en temps,
une sortie avait lieu; gnralement sans rsultat. John sortait
naturellement avec les autres et alors Jess endurait des tourments
d'autant plus cruels, qu'il lui fallait les cacher! Toutefois rien de
fcheux n'arriva et les choses suivirent un cours uniforme jusqu'au 12
fvrier. Ce jour-l, on attaqua un endroit appel la Maison-Rouge,
occup par les Boers.

Le dtachement, form de troupes rgulires et de volontaires, quitta
Prtoria avant le point du jour. John en faisait partie. Il fut trs
surpris en s'approchant du chariot o couchait Jess, pour chercher un
objet dont il avait besoin, de trouver la jeune fille, assise sur une
malle, malgr la rose de la nuit, tenant en main une tasse de caf
brlant, qu'elle avait prpare pour lui.

Qu'est-ce que cela signifie, Jess? dit-il svrement. Je vous dfends
de vous lever au milieu de la nuit pour me faire du caf.

--Je ne me suis pas leve, rpondit-elle avec calme; je ne me suis pas
couche.

--C'est encore pis! rpliqua John, tout en dgustant son caf avec
satisfaction, tandis qu'assise sur sa malle, elle le regardait.

Mettez un chle, reprit-il, et couvrez-vous la tte; vous serez
traverse par la rose de la nuit. Tenez, vos cheveux sont tout
mouills.

Alors elle parla.

John, dit-elle, car elle l'appelait toujours John maintenant, je
voudrais que vous fissiez quelque chose pour moi: voulez-vous me le
promettre?

--Que c'est bien d'une femme, de demander une promesse avant de dire de
quoi il s'agit!

--C'est pour l'amour de Bessie, reprit-elle.

--Eh bien! que demandez-vous, Jess?

--Que vous n'alliez pas  cette sortie. Vous savez que vous pouvez
facilement en tre dispens, si cela vous convient.

Il se mit  rire et rpondit:

Quelle petite folle! Et pourquoi cela?

--Oh! je ne sais pas. Ne vous moquez pas de moi, si j'ai peur que
quelque chose ne vous arrive.

--Dame! rpliqua John par manire de consolation, toute balle a son
billet de logement et je n'y peux rien. Jess insista.

Pensez  Bessie, dit-elle.

--Voyons, Jess! rpondit-il, avec un peu d'humeur,  quoi bon essayer de
m'ter tout mon courage? Si je dois tre frapp,  la grce de Dieu! Je
ne tournerai certes pas casaque, mme pour l'amour de Bessie; donc
calmez-vous et laissez-moi partir.

--Vous avez parfaitement raison, John, rpondit-elle tranquillement, et
je n'aurais pas aim vous entendre parler autrement, mais je n'ai pas pu
me taire. Adieu, John; que Dieu vous garde! Elle lui tendit une main
qu'il serra; puis il partit.

Ma parole! elle m'a tout remu, se disait-il, en marchant avec la
troupe, dans le brouillard blanc de l'aube. Elle pense probablement que
je vais  la mort. C'est possible. Comment Bessie prendrait-elle la
chose? Elle aurait sans doute bien du chagrin, mais j'imagine qu'elle se
consolerait. Quant  Jess, si elle venait un jour  perdre son fianc,
je ne crois pas qu'elle s'en consolerait jamais. Voil prcisment la
diffrence entre les deux soeurs: l'une est tout fleur, et l'autre est
tout racine.

Ensuite il se demanda comment se portait Bessie, ce qu'elle faisait, si
elle pensait  lui, puis sa pense revint  Jess; quelle charmante
compagnie que la sienne! Comme elle tait bonne et prvenante! Et dans
le secret de son coeur, il espra qu'elle resterait prs d'eux, quand
ils seraient maris. Sans s'en rendre compte et trs innocemment, ils en
taient arrivs  ce degr d'intimit o deux personnes se deviennent
rciproquement tout  fait ncessaires dans leur vie quotidienne. Il ne
savait pas encore quelle place tenait, dans ses penses habituelles,
cette jeune fille aux yeux profonds, ni  quel point son individualit
absorbait la sienne propre. Il savait seulement qu'elle avait le don de
le rendre parfaitement heureux en sa socit. Quand il lui parlait, ou
mme quand il restait silencieux auprs d'elle, il se sentait envahi par
une sensation de repos et de confiance, qu'il n'avait jamais prouve
auprs d'une autre femme.

C'tait, il est vrai, l'hommage inconscient, rendu par la nature la plus
faible  la nature la plus forte, mais il y avait quelque chose de plus;
il y avait l'influence de cette entire sympathie, de cet accord
parfait, qui sont les signes les plus certains de l'affection la plus
leve. Quand ils s'unissent  la passion proprement dite, ce qui est
assez rare, car ils se rencontrent plutt dans les relations d'individus
du mme sexe, ils donnent  la tendresse quelque chose de plus
qu'humain, et l'amour fond sur cette sympathie, qu'il existe entre une
mre et son fils, entre deux poux, ou bien entre ceux qui, malgr leur
dsir, n'en esprent rien, cet amour-l ne meurt jamais.

Les rflexions de John furent assez promptement interrompues par la
ncessit de revenir aux dtails pratiques et dsagrables de la
situation.

Il vit tomber mort, l'homme qui marchait  ct de lui, et lui-mme fut
atteint par une balle qui passa entre sa selle et sa cuisse. Nous
n'avons pas  entrer ici dans les dtails de cette rencontre, aussi peu
glorieuse pour les armes anglaises, que presque tous les combats de
cette malheureuse guerre, pendant laquelle la dfense de quelques villes
fut seule de nature  consoler un peu l'orgueil national. L'issue du
combat fut dsastreuse et quelques heures aprs son dpart du camp, John
revenait, ayant pris en croupe un homme grivement bless (car
l'ambulance tait tombe aux mains des Boers). Pendant ce temps, des
rapports exagrs circulaient parmi la population et, entre autres
choses, on racontait que le capitaine Niel avait t tu. Un homme
affirma l'avoir vu tomber, frapp d'une balle  la tte.

Mme Neville, l'ayant entendu, partit toute bouleverse pour en faire
part  Jess.

Aussitt le jour venu, Jess, selon sa coutume, s'tait rendue  la
petite maison qu'elle habitait pendant la journe. D'abord elle voulut
travailler et ne put y parvenir; alors elle prit un livre qu'elle avait
apport, mais cela ne lui russit pas mieux. Ses yeux ne suivaient pas
les lignes, et ses oreilles entendaient anxieusement le bruit sourd du
canon rpercut par les collines. Elle ne pouvait chapper au
pressentiment de malheur qui s'tait empar d'elle. La plupart des gens
dous d'imagination ont souffert de ce mal et en ont reconnu la folie,
mais cette fois Jess tait bien prs de la vrit; il ne s'en fallut que
d'une ligne que John ft tu.

Ne trouvant pas Jess au camp, Mme Neville prit la route du Palais sans
pouvoir retenir ses larmes, car la bonne dame s'tait fort attache au
capitaine Niel. Jess, avec cette finesse particulire de l'oue qui
accompagne souvent la surexcitation nerveuse, entendit le lger bruit de
la petite grille qui se refermait au bout du jardin, et courut aussitt
 l'angle de la maison pour voir qui entrait.

Un seul regard jet sur le visage inond de larmes de son amie, lui
suffit. Elle comprit ce qu'on allait lui dire et saisit un des jeunes
gommiers qui bordaient l'alle, afin de ne pas tomber.

Qu'y a-t-il? dit-elle d'une voix faible; est-il mort?

--Hlas! oui, chre enfant; frapp  la tte, dit-on.

Jess, sans rien rpondre, se soutint au jeune arbre; il lui semblait
qu'elle allait mourir aussi et elle l'esprait. Ses yeux gars se
portrent du visage de Mme Neville au sol dvast de la prairie. Devant
la grille du Palais passait un chemin qui se trouvait tre le plus
court pour revenir du lieu du combat, et par ce chemin, s'avanaient
quatre Cafres portant quelque chose sur une civire que suivaient quatre
carabiniers  cheval. Un habit recouvrait le visage du corps tendu sur
la civire, mais on voyait les jambes bottes, peronnes et dont les
pieds tombaient carts, de cette manire flasque dont la signification
n'est que trop claire.

Regardez, dit Jess, en tendant la main.

--Ah! le pauvre homme! le pauvre homme! s'cria Mme Neville; on
l'apporte ici pour l'ensevelir.

Alors les beaux yeux de Jess se fermrent et l'arbre cdant sous son
poids, elle s'inclina avec lui; puis il se brisa et, avec un petit cri,
elle tomba sans connaissance, au moment o le cadavre passait devant
elle.

Deux minutes aprs, John, ayant appris qu'on faisait courir le bruit de
sa mort, et craignant qu'il ne parvnt aux oreilles de Jess, arriva au
galop, mit pied  terre aussi vite que sa blessure le lui permit et
s'avana en boitant dans l'alle.

Grand Dieu! capitaine Niel, dit Mme Neville  sa vue; nous vous
croyions mort!

--Et voil ce que vous lui avez sans doute cont, rpondit-il
svrement, les yeux fixs sur le visage mortellement ple de Jess;
vous auriez pu attendre d'en tre sre. Pauvre enfant! Cela lui a donn
un coup!

John se baissa, passa ses bras sous le corps de la jeune fille, la
souleva, non sans peine, la porta, toujours boitant, dans la maison, o
il la dposa sur un divan et, avec l'aide de Mme Neville, fit de son
mieux pour la ranimer; mais son vanouissement tait si profond, que
leurs efforts restrent infructueux; alors Mme Neville, effraye, courut
au camp chercher de l'eau-de-vie, laissant  John le soin de lui
frictionner les mains et de lui asperger le visage d'eau froide.

La bonne dame n'tait partie que depuis trois ou quatre minutes, lorsque
tout  coup Jess ouvrit les yeux et crut, en apercevant John, qu'elle
allait s'vanouir de nouveau; car ses lvres devinrent toutes blmes et
elle fut saisie d'un tremblement convulsif qui la secoua des pieds  la
tte.

Jess! Jess! s'cria-t-il, calmez-vous, au nom du ciel! Vous me faites
peur!

--Je croyais que vous tiez..., je croyais que vous.... Elle ne put
achever, clata en sanglots et tomba sur la poitrine de John, qui sentit
sur son visage, la caresse de ses boucles brunes.

Comment ne pas tre mu? John n'tait qu'un homme, et la vue de cette
femme trange,  laquelle il s'attachait davantage chaque jour, plonge
dans une motion violente  son sujet, devait,  n'en pas douter, lui
remuer le coeur profondment. Une corde vibra en lui, dont il ne se
rendit pas compte tout d'abord, mais qui l'effraya et le charma en mme
temps. Que signifiait-elle?

Jess! chre Jess! ne pleurez plus, je vous en prie; cela me fait trop
de mal.

Elle leva la tte et resta debout devant lui, appuye d'une main sur la
table. Elle le regardait. Son visage, inond de larmes, ressemblait  un
lis couvert de rose, et dans ses yeux si beaux, brillait une flamme que
jamais John n'avait vue dans des yeux de femme. Elle ne dit rien, mais
sa physionomie tait plus loquente que toutes les paroles du monde, car
les traits peuvent parfois traduire une pense dans un langage  eux,
plus subtil que tous ceux qu'on parle. Elle tait l, devant lui, la
poitrine souleve par l'motion, comme les flots par la tempte,
incarnation vivante de l'amour le plus profond qu'une femme pt
ressentir. Soudain quelque chose sembla passer devant ses yeux et
l'aveugler; une puissance suprieure s'empara d'elle, absorbant tous ses
doutes et toutes ses craintes; elle cda  une force qui, tout en
faisant partie d'elle-mme, la matrisait; et pour la premire fois, son
amour tant en cause, elle mit en jeu toute sa force. Elle savait, elle
avait toujours su qu'elle pourrait dompter Niel, si elle le voulait.
Comment le savait-elle? Elle l'ignorait, mais cela tait, et,
maintenant, cdant  une impulsion irrsistible, _elle voulut_.

Elle resta muette et immobile, le regard fix sur John. Il balbutia:

Pourquoi avez-vous eu si peur pour moi?

Elle ne rpondit pas; il sembla au jeune homme qu'une puissance
invincible le dominait. Tout disparut devant l'intensit surhumaine de
ce regard qui ne le quittait pas. Bessie, honneur, promesse, tout fut
oubli; le feu qui couvait, jaillit en flamme et il comprit qu'il aimait
cette femme, comme jamais il n'avait aim crature vivante. Si fort
qu'il ft, il trembla comme une feuille devant elle et, d'une voix
trangle, il murmura:

Jess! que Dieu me pardonne, car je vous aime!

Et il s'inclina vers elle, pour lui donner un baiser. Elle levait son
visage vers lui, quand, tout  coup, elle s'arrta et, posant une main
sur la poitrine de John:

Vous oubliez, dit-elle, que vous allez pouser Bessie.

Accabl de honte et de douleur, le capitaine se dtourna et sortit en
trbuchant.




CHAPITRE XVIII

ET APRS?


Devant la porte du _Palais_ et prs d'une corbeille de fleurs quelque
peu envahie par les mauvaises herbes, se trouvait une chaise en bois,
dpourvue de son dossier. John n'eut pas plutt franchi le seuil de la
petite maison, qu'il se sentit prs de s'vanouir comme Jess. C'tait
l'effet de la fatigue, de la perte de son sang et des fortes motions
qu'il venait de subir. Il s'assit donc promptement, et bientt aperut
Mme Neville qui revenait, une bouteille d'eau-de-vie  la main.

Ah! pensa-t-il, voil juste ce qu'il me faut; si je ne bois pas un
verre de cette eau-de-vie, je vais rouler  bas de mon sige, c'est
certain.

O est Jess? demanda Mme Neville, hors d'haleine.

--L, dans la maison; elle est revenue  elle.

Et il ajouta mentalement: Il aurait mieux valu pour nous deux qu'elle
ne revnt pas du tout.

Seigneur! quelle mine vous avez, Capitaine! s'cria Mme Neville, en
s'ventant avec son chapeau. Si vous saviez dans quel tat on est au
camp! Les volontaires jurent qu'ils se vengeront des militaires qui les
ont abandonns; ils ont refus de me croire, quand je leur ai dit que
vous n'tiez pas mort. Mais, bont du ciel! votre botte est pleine de
sang! vous tes bless aprs tout.

--Seriez-vous assez bonne pour me donner un peu d'eau-de-vie? dit John,
d'une voix faible.

Elle courut  un petit ruisseau qui coulait le long du chemin, remplit 
moiti le verre qu'elle tenait et ajouta une autre moiti d'eau-de-vie.
John but et se sentit mieux.

Eh bien! vous faites une jolie paire  vous deux! reprit Mme Neville.
Si vous aviez vu cette petite s'abattre sur le sol, quand je lui ai dit
qu'on vous croyait mort! Dites donc, Capitaine, soyez prudent; si cette
jeune fille ne vous aime pas encore, elle n'en est pas loin. Une jeune
fille ne tombe pas comme a pour le premier venu. Pardonnez  une
vieille femme de vous parler franchement. C'est une fille trange que
Jess; elle en vaut dix pour ce qui est de l'intelligence, et si vous n'y
prenez pas garde, vous vous trouverez dans une situation fort
embarrassante, vu que vous allez pouser sa soeur. Jess n'est pas
capable d'avoir une petite flirtation pour passer le temps, vous
pouvez m'en croire. Elle secoua la tte d'un air solennel, comme si
elle souponnait le capitaine de jouer avec le jeune coeur de sa future
belle-soeur et, sans attendre un mot de rponse, rentra dans la maison.

Quant  John, il se borna  pousser un gmissement; que pouvait-il faire
de plus? La situation ne lui laissait aucun doute et si jamais homme eut
honte de lui-mme, ce fut John Niel en ce moment.

Profondment honorable, il souffrait cruellement de penser qu'il avait
agi contrairement  l'honneur.

Il avait t coupable en disant  Jess qu'il l'aimait et d'autant plus
coupable, que c'tait vrai. Il l'aimait! Il s'tait senti comme submerg
par une vague immense, pendant qu'elle tait debout devant lui, les yeux
fixs sur les siens, rduisant  nant son affection pour Bessie,  qui
l'unissaient les liens sacrs de l'honneur.

Quelle chose trange et merveilleuse que cette passion sortie tout arme
de son me, pour en chasser tout ce qui n'tait pas elle! Et
malheureusement il le sentait; c'tait une passion aussi durable que
puissante.

Il se maudissait avec honte et colre, tout en essayant de reprendre son
quilibre physique et en nouant un mouchoir aussi serr que possible
autour de sa blessure.

Avait-il t assez fou! Pourquoi n'avait-il pas attendu plus longtemps,
afin de se bien assurer de sa prfrence pour l'une des deux soeurs?
Pourquoi Jess tait-elle partie et l'avait-elle laiss expos  la
tentation, auprs de sa soeur si jolie? Il tait sr maintenant que Jess
l'avait aim tout de suite.

Quelle situation dsolante! Une seule chose lui paraissait certaine: il
n'irait pas plus loin et ne romprait pas avec Bessie, mais ce n'en tait
plus consolant ni pour lui, ni pour Jess!

Il en tait l de ses rflexions, lorsque le bandage, de sa blessure
glissa et le sang se mit  couler en telle abondance, qu'il fut bien
forc de rentrer en boitant, pour demander du secours.

Jess, en apparence remise de son agitation, parlait  Mme Neville, qui
s'efforait de lui faire boire un peu d'eau-de-vie. Aussitt qu'elle
aperut le visage livide de John et la trane de sang qu'il laissait
derrire lui, elle s'cria en saisissant son chapeau:

Couchez-vous sur le vieux lit qui est dans la petite chambre; je cours
chercher le docteur.

Il ne fut que trop heureux de suivre ce conseil, avec l'aide de Mme
Neville, mais, longtemps avant l'arrive du mdecin, il avait,  son
tour, et  la grande terreur de la pauvre femme qui s'efforait en vain
d'arrter l'hmorragie, perdu entirement connaissance. Le mdecin,
aprs avoir examin la plaie, dclara que la balle avait frl
l'enveloppe d'une des artres de la cuisse, sans la couper, mais que,
depuis, l'artre s'tait ouverte et qu'il tait maintenant ncessaire de
la rattacher. Avec l'aide du chloroforme, l'opration russit.
L'oprateur fit observer cependant que beaucoup de sang avait t perdu.

Quand tout fut fini, Mme Neville demanda si l'on pouvait transporter
John  l'hpital; le docteur s'y opposa formellement, disant que Jess
devait rester pour le soigner et qu'il allait lui envoyer la femme d'un
soldat pour la seconder.

Aux objections de Mme Neville, il rpondit que, pendant le transport, le
bandage de soie pourrait glisser et le bless avoir une hmorragie
mortelle.

Quant  Jess, elle ne dit rien, mais se mit aussitt  faire les
prparatifs ncessaires. Le destin les rapprochait de nouveau; elle
acceptait avec joie une situation qu'elle n'et certes pas cherche.

Une heure aprs, au moment o John se remettait des effets pnibles du
chloroforme, la femme du soldat arriva. Jess dcouvrit bientt qu'elle
tait, non seulement d'une nature grossire, mais ignorante et sans soin
et qu'elle ne pourrait gure remplir que la partie la plus infime de la
tche. Quand John s'veilla et vit quelle tait la personne incline
vers lui, et dont la main frache lui pressait le front, il poussa un
gmissement sourd et se rendormit, mais Jess ne dormit pas. Elle resta
assise l toute la nuit, jusqu' ce que la froide lueur du matin vint
clairer le visage ple de l'homme qu'elle aimait. Il dormait toujours
et, comme la nuit tait trs chaude, elle n'avait laiss qu'un drap sur
lui. Avant d'aller prendre un peu de repos, elle se retourna pour lui
jeter un dernier regard et tout  coup elle vit le drap se teindre de
sang.

L'artre s'tait rouverte!...

Aprs avoir expdi la femme du soldat au mdecin, elle veilla aussitt
son malade, qui aurait sans doute pass paisiblement de son sommeil
actuel  un autre plus profond. A eux deux ils firent de leur mieux pour
arrter ce flux mortel; Jess noua son mouchoir autour de la jambe et le
serra au moyen d'un bton, tandis que John appuyait son pouce sur
l'artre coupe. Malgr leurs efforts, ils ne russissaient qu' demi et
Jess commenait  croire qu'il allait mourir dans ses bras. Quelle
torture de voir ainsi minute par minute, cette vie si chre s'couler
avec le sang!

Je crois que je n'irai pas beaucoup plus loin, Jess, dit John. Soyez
bnie, ma chrie. Tout commence  tourner autour de moi.

Pauvre me! elle ne pouvait que serrer les dents et attendre la fin!

Tout  coup le doigt du bless cessa de presser l'artre, et il
s'vanouit; mais, par une concidence trange, le sang coula beaucoup
moins fort.

Encore cinq minutes d'angoisse mortelle, puis elle entendit le pas
rapide du docteur sur le gravier.

Dieu soit lou! Vous voil! s'cria-t-elle.

--J'tais prs d'un pauvre garon frapp par une balle au poumon et
cette stupide femme, au lieu de venir me chercher, a attendu chez moi
que je revinsse. Je vous ai amen une ordonnance pour la remplacer. Par
Jupiter! il a saign, en effet! Ordonnance, le chloroforme!

Alors suivit une demi-heure d'horreur, et quand le pauvre John rouvrit
les yeux, trop faible pour parler, il ne put que sourire. Pendant trois
jours il fut en grand danger, car si l'artre se ft ouverte une
troisime fois, il lui restait si peu de sang, qu'il serait probablement
mort, avant qu'on et le temps de le secourir. Parfois le dlire caus
par la faiblesse devenait violent; c'taient l les heures dangereuses,
car il tait alors presque impossible de le faire tenir tranquille, et
chaque mouvement jetait Jess dans une terreur folle. Tout tait perdu,
elle le savait, si les liens de soie glissaient. Elle n'avait qu'un
moyen de le calmer: c'tait de lui abandonner sa petite main frache et
blanche, ou de la lui poser sur le front; cela seul produisait l'effet
dsir sur son cerveau enfivr. Pendant des heures elle restait ainsi,
quoique son bras ft tout endolori et que son dos semblt devoir se
briser, et enfin elle tait rcompense par le calme qui revenait aux
yeux du malade, calme bientt suivi d'un sommeil paisible.

En dpit de tout, cette semaine fut peut-tre la plus heureuse de sa
vie. Il tait l, celui qu'elle aimait avec l'intensit de sa nature
profonde; elle le servait, le soignait; elle sentait qu'il l'aimait et
qu'il avait besoin d'elle, comme un petit enfant de sa mre. Dans son
dlire, il avait sans cesse le nom de Jess sur les lvres et presque
toujours ce nom tait accompagn d'une expression de tendresse.

Pendant ces sombres heures de maladie et d'alarme, elle sentait que
leurs deux vies se confondaient dans une identit divine, qu'elle ne
pouvait ni analyser, ni comprendre. Elle sentait qu'il en tait ainsi,
et que cela tant, quel que ft son sort  venir, cette union ne
pourrait jamais tre brise; et elle tait heureuse, quoiqu'elle st que
la gurison de John, c'tait leur sparation pour la vie. Car, bien que
Jess, dans une circonstance o elle avait perdu son empire sur
elle-mme, et cd  sa passion, elle n'entendait pas y donner suite.
Elle avait, hlas! fait assez de mal  Bessie, en lui prenant le coeur
de son futur mari. A cela il n'y avait plus de remde, mais elle n'irait
pas plus loin. Sitt guri, John retournerait prs de sa soeur.

Assise prs du bless, les regards fixs sur lui, elle passait ainsi les
longues heures de la nuit et elle tait heureuse. L tait sa joie!
Bientt il lui serait enlev et elle resterait seule et dsole! Mais
aussi longtemps qu'il resterait tendu l, il serait  elle!

Il y avait pour son coeur de femme, une douceur infinie  le voir
s'endormir, quand elle lui posait une main sur le front, car ce dsir de
veiller sur le sommeil de l'tre aim, est une des plus hautes et des
plus tranges manifestations de la passion! Un pote, qui connaissait
bien le coeur humain, a pu dire en toute vrit, qu'il n'est pas de joie
semblable  la joie d'une femme qui regarde dormir celui qu'elle aime.

Le temps passait. Aucun accident ne survint et enfin, un matin, John put
interroger le ple et expressif visage pench sur lui. videmment il
essayait de se rappeler quelque chose.

J'ai t trs malade, Jess? dit-il, lentement.

--Oui, John.

--Et vous m'avez soign?

--Oui, John.

--Est-ce que je vais gurir?

--Mais certainement.

De nouveau il ferma les yeux:

Il n'y a pas de nouvelles du dehors?

--Rien de nouveau; tout est dans le mme tat.

--Pas de nouvelles de Bessie?

--Aucune. Nous sommes tout  fait bloqus.

Il se tut. Peu aprs, Jess reprit:

John, je dsire vous dire quelque chose. Quand on a le dlire, ou qu'on
va l'avoir, on dit parfois des choses dont on n'est pas responsable et
qu'il vaut mieux oublier.

--Oui, rpondit-il, je comprends.

--Donc, poursuivit-elle, du mme ton mesur, nous oublierons tout ce que
vous pourrez imaginer avoir dit, ou que j'ai pu dire, depuis le moment
o vous tes rentr bless et m'avez trouve vanouie.

--Parfaitement, je renie tout.

--_Nous renions_ tout, dit-elle, avec un petit signe de tte solennel;
puis elle soupira, et ainsi fut ratifi cet audacieux pacte d'oubli!

Mais c'tait un mensonge et tous deux le savaient bien. Si l'amour avait
exist auparavant, y avait-il dans la faiblesse de l'un et dans le long
et tendre dvouement de l'autre, quelque chose qui pt l'amoindrir!
Hlas, non! Leur sympathie n'en tait que plus complte et leur entente
plus parfaite.

C'tait un mensonge, comme on en voit chaque jour dans la vie. Tout le
monde peut jouer plus ou moins la comdie, se peindre le visage,
affecter de sourire, mais, malheureusement ou heureusement, on ne sait
trop, on ne peut se tromper soi-mme. Il y a certainement en nous une
tincelle de l'ternelle vrit, car on ne peut mentir  son propre
coeur.

Il en fut ainsi pour John et Jess. A partir de ce jour, ils affectrent
d'oublier cette heure, pendant laquelle l'une avait fait ployer l'autre
devant sa force magntique, comme le roseau devant la tempte.

Il fallait attribuer cela au dlire.

Ils oublirent que maintenant, hlas! ils s'aimaient d'un amour qui
puisait sa force dans son dsespoir. Ils parlaient de Bessie, du mariage
de John, des projets europens de Jess, comme si tout cela n'tait pas,
pour eux, des questions de vie et de mort spirituelles. Bref, s'ils
s'taient gars un court instant, dsormais, disons-le  leur honneur,
ils suivaient le chemin du devoir d'un pied ferme et sans crier quand
les pierres les blessaient.

Mais, nanmoins, c'tait un mensonge vivant et ils le savaient; car
entre eux s'levait le souvenir du pass irrvocable, qui les avait unis
par des liens indissolubles.




CHAPITRE XIX

HANS COETZEE VIENT A PRTORIA


Une fois commence, la convalescence de John fut rapide. Sa constitution
vigoureuse rpara promptement la perte de sang qu'il avait subie et, un
mois aprs sa blessure, il tait presque aussi fort qu'auparavant.

Un matin (le 20 mars), ils taient, lui et Jess, assis dans le jardin du
_Palais_. tendu dans un long fauteuil amricain, que Jess avait
emprunt ou vol  quelque maison abandonne, John fumait paisiblement.
Prs de lui s'talaient de magnifiques grappes de raisin cueillies par
Jess, et sur ses genoux tait ouvert ce curieux journal, _les Nouvelles
du Camp_, remarquable surtout par l'absence de toute nouvelle. Il n'est
pas facile de composer un journal dans une ville assige.

Tous deux gardaient le silence, lui, faisant jaillir des petits nuages
de fume de sa pipe, elle, les mains croises sur son ouvrage, les
regards perdus au loin, sur les jeux d'ombre et de lumire qui zbraient
les collines boises.

C'tait une journe dlicieuse. Trop loigns du camp pour souffrir du
bruit, les habitants du petit cottage n'entendaient que le murmure des
ruisseaux et de la brise embaume qui agitait le feuillage raide et gris
des gommiers.

Ils taient assis  l'ombre de la petite maison que Jess avait appris 
aimer, comme jamais elle n'avait aim aucun autre lieu; autour d'eux
s'pandaient les flots de la lumire d'or et au del de la ligne rouge
qui terminait le jardin, o les fleurs clatantes des grenadiers
semblaient vouloir humilier les roses, l'air embras frmissait
au-dessus du mur en pierre brute, comme si des millions d'elfes eussent
pris leurs bats. Partout la paix et, au sein de cette paix,
l'panouissement d'une nature merveilleuse.

En contemplant cette richesse, cette splendeur radieuse, Jess croyait
voir un coin du ciel; et pourtant, entrane par cet trange courant de
mlancolie qui faisait partie de sa nature, elle se demandait combien
d'tres avaient subi en ce mme lieu, les mmes impressions, avant de
rentrer dans l'oubli du pass; combien d'autres lui succderaient,
lorsqu' son tour elle serait tombe dans le gouffre sans cho? Mais
qu'importait tout cela? Les sicles s'ajouteraient aux sicles, le
soleil continuerait  inonder la terre de sa lumire d'or, l'eau 
murmurer dans sa course, les papillons  butiner sur les fleurs et les
femmes  rver les mmes rves!

O serait-elle alors? vivrait-elle, aimerait-elle, souffrirait-elle,
ailleurs, ou tout cela n'tait-il qu'un mythe cruel? N'tait-elle que
poussire, ou possdait-elle une individualit au del de la terre?
Qu'est-ce qui l'attendait aprs le coucher du soleil? Le sommeil? Elle
avait souvent souhait que ce ne ft pas autre chose; mais maintenant
elle ne voulait plus de cet espoir. Sa vie s'tait concentre en un
sentiment nouveau qui ne mourrait jamais, elle le sentait, tant que la
vie resterait en elle. Elle voulait un avenir maintenant, car s'il y en
avait un pour elle, il y en aurait un aussi pour _lui_ et le jour
viendrait o ils seraient runis. Oh! doux rve, brillant comme une
aurole au-dessus de la triste existence terrestre! Qui ne l'a fait et
qui peut dire qu'il ne soit pas la vrit? Pourquoi n'existerait-il pas
un lieu o l'amour survivrait  la passion, o Jess dcouvrirait qu'elle
n'a pas en vain ouvert son coeur pur  l'espoir d'un bonheur dont,
pendant quelques instants, l'ombre s'est approche d'elle?

John ne fumait plus et, sans qu'elle s'en apert, contemplait son
visage qui, en ce moment o elle ne se surveillait plus, avait perdu son
impassibilit et semblait reflter la tendre et radieuse esprance
flottant dans son esprit. Ses lvres taient entr'ouvertes et ses grands
yeux, pleins d'une lumire trange et douce, tandis que toute sa
physionomie exprimait une aspiration ardente, un dsir spiritualis,
semblables  ceux qu'il avait vus sur le visage de la Vierge mre, dans
quelques tableaux des anciens matres. En ce moment, John trouvait 
Jess une beaut plus divine que toutes celles dont ses yeux eussent
jamais t frapps. Cette beaut le pntrait, l'attirait, non pas comme
l'avait attir celle de Bessie, mais faisait appel  cette autre partie
de sa nature dont seule Jess possdait la cl. Elle avait, en cet
instant, le visage d'un esprit bien plus que d'une crature humaine, et
John en fut presque effray.

Jess, dit-il enfin,  quoi pensez-vous?

Elle tressaillit et reprit aussitt son expression habituelle; on et
dit qu'on lui mettait un masque.

Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle.

--Parce que je voudrais le savoir; je ne vous ai jamais vue ainsi.

Elle eut un petit rire.

Vous me trouveriez absurde, si je vous disais  quoi je pensais! Peu
importe! Tout cela s'en est all o s'en vont les rves. En
compensation, je vais vous dire  quoi je pense maintenant: c'est qu'il
est temps que nous partions d'ici. Mon oncle et Bessie doivent tre 
moiti fous.

--Il y a deux mois que le sige dure; la colonne de secours ne peut
tarder  se montrer, rpondit John. Car ces bonnes gens de Prtoria
nourrissaient le doux espoir qu'un beau matin, ils auraient le plaisir
de voir briller au soleil, une longue file de baonnettes anglaises, qui
disperseraient les Boers comme un vent d'orage.

Jess hocha la tte. Elle commenait  ne plus croire aux armes de
secours qui n'arrivaient jamais.

Si nous ne faisons pas un effort, je suis d'avis que nous serons
rduits par la famine; du reste nous n'en sommes pas loin. En attendant
je vais chercher nos rations. Avez-vous tout ce qu'il vous faut?

--Oui, merci.

--Eh bien! restez tranquille jusqu' ce que je revienne.

--Mais, rpondit John en riant, je suis fort comme un cheval.

--C'est possible, mais c'est l'ordre du docteur. Au revoir.

Jess prit son panier et sortit. Elle n'avait pas fait cinquante pas,
qu'elle aperut tout  coup une silhouette bien connue, monte sur un
poney non moins connu. L'un et l'autre taient gros et gras. Le
personnage n'tait autre que Hans Coetzee lui-mme.

Jess n'en pouvait croire ses yeux. Le vieux Hans  Prtoria! Qu'est-ce
que cela signifiait?

Om Coetzee! Om Coetzee! appela-t-elle, le voyant s'avancer  l'amble,
vers la route de Heidelberg.

Le vieux Boer arrta son poney et regarda autour de lui, d'un air tout
mystifi.

Par ici, Om Coetzee, par ici.

--Dieu tout-puissant! s'cria-t-il, en faisant faire demi-tour  son
poney. Vous, missie Jess, vous! qui aurait cru vous voir ici!

--Et vous donc, Om Coetzee?

--Oui, oui, cela parat trange, je m'en doute bien; mais je suis un
messager de paix, comme la colombe de No dans l'arche, vous savez? Le
fait est, continua-t-il, en regardant autour de lui, pour voir si
quelqu'un coutait, que j'ai t envoy par le gouvernement, pour faire
accepter un change de prisonniers.

--Mais quel gouvernement?

--Quel gouvernement? Le Triumvirat, bien entendu, que le Seigneur
bnisse et fasse prosprer! Ah! que c'est beau d'tre patriote! Le cher
Seigneur donne la force au bras du patriote et aussi l'adresse qui lui
permet de frapper son ennemi au bon endroit.

--Vous tes devenu merveilleusement patriotique, tout d'un coup, Om
Coetzee, rpliqua Jess, d'un ton acerbe.

--Oui, Missie, oui, je suis patriote jusqu' la moelle des os. Je hais
le gouvernement anglais. Qu'il soit damn! Reprenons notre terre; ayons
notre Parlement. Dieu tout-puissant! j'ai vu,  la bataille de Laing, o
tait le bon droit. Ah! ces pauvres rooibaatjes! J'en ai tu quatre de
ma main; le dernier roula la tte la premire comme un chevreuil; j'en
pleurai aprs. a ne me plaisait pas du tout d'aller me battre, mais
Frank Muller m'envoya dire que si je n'y allais pas, il me ferait
fusiller. Ah! c'est un dmon que ce Frank Muller!

J'y allai donc et quand je vis que le cher Seigneur avait mis dans la
tte du gnral anglais d'tre encore plus absurde ce jour-l que les
autres, et de vouloir nous chasser du dfil de Laing avec mille de ses
pauvres rooibaatjes, alors, comme je vous le disais, je vis o tait le
bon droit et je criai: Damn soit le gouvernement anglais! Que fait-il
ici? Et je le rptai aprs la bataille d'Ingogo.

--Laissons cela, Om Coetzee; je vous ai entendu chanter sur un autre
ton, et vous en changerez peut-tre encore. Dites-moi comment vont mon
oncle et ma soeur? Sont-ils toujours  la ferme?

--Dieu tout-puissant! vous ne supposez pas que je sois all les voir, je
pense? Mais j'ai entendu dire qu'ils sont  la ferme. C'est un joli
domaine que Belle-Fontaine! Je crois que je l'achterai, quand nous vous
aurons chasss tous, vous autres Anglais. Et maintenant il faut que je
continue ma route, sinon Frank Muller, ce dmon d'homme, voudra savoir
ce qui m'a retard.

--Om Coetzee, reprit Jess, voulez-vous faire quelque chose pour moi?
Nous sommes de vieux amis vous savez, et c'est moi qui, un jour, dcidai
mon oncle  vous prter cinq cents livres (12 500 fr.), quand vos boeufs
moururent d'pidmie.

--Oui, rpondit-il; je les lui rendrai, un jour, quand nous aurons
renvoy tout les damns Anglais.

Sur ce, il assembla ses brides pour repartir, mais Jess les saisit et
rpta:

Voulez-vous me rendre un service?

--Lequel, lequel, Missie? Ce diable d'homme m'attend avec les
prisonniers, au Kraal de Rooihuis.

--Je dsire un laissez-passer pour moi et le capitaine Niel et une
escorte, afin de retourner  Belle-Fontaine.

Le vieux Boer leva ses grosses mains avec stupfaction.

Dieu tout-puissant! dit-il, c'est impossible! Un laissez-passer! Quelle
ide! Allons, allons, il faut que je parte.

--Ce n'est pas impossible et vous le savez bien, Om Coetzee.
coutez-moi: si j'obtiens le laissez-passer, je parlerai  mon oncle, au
sujet des cinq cents livres, et peut-tre ne vous fera-t-il pas tout
rendre.

--Ah! fit le Boer, nous sommes de vieux amis, Missie, et je dis
toujours: n'abandonnons jamais un ami. Seigneur! je ferais cent milles 
cheval, je nagerais dans le sang pour un ami. Eh bien! je verrai, je
verrai. Cela dpendra de ce dmon, Frank Muller. O vous trouverai-je?
dans cette maison blanche, l-bas? Trs bien. Demain l'escorte viendra
avec les prisonniers et si je peux obtenir le laissez-passer, elle vous
l'apportera. Mais, Missie, n'oubliez pas les cinq cents livres. Si vous
n'en parlez pas  votre oncle, il aura affaire  moi! Seigneur! ce que
c'est que d'avoir un bon coeur et d'aimer  aider ses amis! Bonjour,
bonjour, Missie! Et le vieux Boer s'loigna, son large visage rayonnant
d'une bienveillance inimaginable!

Aprs lui avoir jet un regard de profond mpris, Jess reprit sa route
vers le camp.

Lorsqu'elle revint au _Palais_, elle dit  John ce qui s'tait pass,
ajoutant qu'il serait bon de tout prparer, dans le cas o la rponse
serait favorable; en consquence, le chariot fut rang prs de
l'habitation, les ressorts furent graisss et Mouti reut l'ordre de
tenir les chevaux  proximit; tous taient en bon tat, quoiqu'un peu
maigres,  cause du manque de trs bonne nourriture.

Une heure environ aprs avoir quitt Jess, Hans Coetzee arriva en vue
d'une petite maison en briques rouges et, de l'ombre qu'elle projetait,
mergea un cavalier mont sur un robuste cheval noir. Le cavalier, grand
et bel homme au visage dur,  la barbe dore, abrita ses yeux de sa
main, afin de mieux voir sur la route, frappa ensuite le cheval de ses
perons et le bel animal se prcipita au galop, dans la direction de
Hans Coetzee.

Ah! murmura celui-ci, c'est ce dmon de Frank Muller! Qu'est-ce qu'il
peut bien me vouloir? J'ai toujours froid dans le dos, quand il
s'approche de moi.

Un instant aprs, le coursier noir s'arrtait prs du poney et l'arrt
tait si soudain, que le Boer voyait,  sa grande terreur, les sabots du
grand cheval cabr battre l'air  quelques pouces de sa tte.

Dieu tout-puissant! s'cria le vieillard, en faisant volte-face; faites
attention, neveu; faites attention; je n'ai pas envie d'tre cras
comme un hanneton.

Frank Muller, car c'tait lui, sourit mchamment; il avait fait exprs
d'effrayer le vieillard dont il connaissait la lchet.

Pourquoi avez-vous t si long! et qu'avez-vous fait des Anglais?
demanda-t-il; vous devriez tre ici depuis une demi-heure.

--Sans doute, sans doute, neveu, mais j'ai t retenu; bien sr vous
n'admettez pas que je m'attarderais dans cette maudite place. Fi donc!
Elle empeste l'anglais! Et ce disant, il cracha par terre. Je ne peux
pas en perdre le got dans la bouche.

--Vous mentez, Hans Coetzee, rpondit tranquillement Muller; Anglais
avec les Anglais, Boer avec les Boers. Prenez garde, ou nous vous
dmasquerons! Je vous connais, vous et vos discours. Vous rappelez-vous
ce que vous disiez  l'Anglais Niel,  l'htellerie de Wakkerstroom,
quand vous me vtes en vous retournant? J'avais entendu et je n'oublie
pas. Vous savez ce qui arrive aux tratres au pays?

Les dents de Hans s'entre-choqurent et son visage fleuri devint blme.

Que voulez-vous dire, neveu? demanda-t-il.

--Moi? Je ne veux rien dire. Je vous avertissais seulement _en ami_.
J'ai entendu raconter certaines choses sur vous, par.... Il murmura un
nom qui fit plir encore davantage le pauvre Hans.

Eh bien! ajouta son perscuteur, lorsqu'il eut bien joui de sa
terreur, eh bien! quelles conditions?

Oh! bonnes, neveu, bonnes, dit-il vivement, trop heureux de changer de
sujet; j'ai trouv les Anglais souples comme des gants. Ils changeront
leurs douze prisonniers pour quatre des ntres. Les hommes seront ici
demain,  dix heures. J'ai racont au commandant les affaires de Laing
et d'Ingogo; il ne voulait pas me croire; il s'imaginait que j'tais un
menteur, comme lui. On commence  avoir faim l-bas; j'ai vu un
Hottentot de ma connaissance, qui m'a dit que les os se montraient dj.

--Ils perceront bientt la peau, rpliqua Muller. Nous voici arrivs 
la maison, le gnral y est; il vient de Heidelberg; vous pouvez lui
faire votre rapport. Qu'avez-vous appris du capitaine Niel? Est-il vrai
qu'il soit mort?

--Non, il n'est pas mort. A propos, j'ai rencontr la nice d'Om Croft,
la brune. Elle est enferme l-bas avec le capitaine, et elle m'a pri
d'obtenir un laissez-passer pour qu'ils puissent retourner chez eux.
Naturellement je lui ai rpondu que c'tait absurde et qu'il leur
fallait subir la famine comme les autres.

Muller, qui avait cout cette dernire partie du rcit avec un intrt
profond, arrta subitement son cheval en s'criant:

Vraiment! Vous avez dit cela? Alors vous tes un plus grand imbcile
que je ne croyais. Qui vous a autoris  dcider s'ils auraient ou
n'auraient pas un laissez-passer?




CHAPITRE XX

LE GRAND HOMME


Compltement abasourdi par la riposte de Muller, Hans perdit contenance
et se rpta au dedans de lui-mme, pour la centime fois, que Frank
tait en vrit un diable d'homme. Un instant aprs, ils arrivaient 
la porte de l'habitation, descendaient de cheval et Coetzee tait
introduit en prsence de l'un des chefs de l'insurrection.

C'tait un homme d'environ cinquante-cinq ans, court, vot, laid, au
nez long, aux yeux petits, aux cheveux plats. Le front toutefois tait
intelligent et la physionomie gnrale laissait deviner une finesse et
des capacits au-dessus de la moyenne. Assis devant une table en bois
blanc, le grand homme crivait quelque chose, avec une peine vidente,
sur un papier sale, tout en fumant une trs grande pipe.

Asseyez-vous, messieurs, dit-il, quand les deux compagnons entrrent,
et il leur indiqua, de la tige de sa pipe, un banc de sapin. Ils
s'assirent donc, sans mme soulever leurs chapeaux, tirrent leurs pipes
de leurs poches et se mirent en devoir de les allumer.

Comment, au nom de Dieu, crivez-vous Excellence? demanda le gnral,
un instant aprs; je l'ai crit de quatre manires diffrentes et
chacune me parat pire que les autres.

Frank Muller fournit le renseignement demand. En lui-mme Hans se dit
qu'il se trompait, mais il n'osa pas exprimer son opinion.

Voil! C'est fait, dit bientt le gnral, contemplant sa page
d'criture d'un air de satisfaction presque enfantin. Maudit soit celui
qui inventa l'criture! Nos pres s'en passaient fort bien; pourquoi ne
ferions-nous pas de mme? Quoique ce soit, il est vrai, utile pour les
traits avec les Cafres. Neveu, je crois, aprs tout, que vous vous tes
tromp pour le mot Excellence! N'importe; a passera. Quand un homme
crit une lettre comme celle-ci,  la reine d'Angleterre, il n'a pas 
se proccuper beaucoup de son orthographe! Le gnral se renversa sur
sa chaise, en riant doucement.

Eh bien! Meinheer Coetzee, de quoi s'agit-il? Ah! je sais: des
prisonniers. Eh bien! qu'avez-vous fait?

Hans conta son histoire; il s'tendait avec complaisance, lorsque le
gnral l'arrta tout court.

Trs bien, trs bien, cousin; ainsi ils rendront douze hommes pour
quatre? C'est une assez juste proportion: ah! un instant; encore un mot.
On m'a parl de vous, cousin; j'ai entendu dire qu'on ne pouvait pas se
fier  vous. Je ne sais s'il en est ainsi; pour ma part je ne le crois
pas. Seulement coutez-moi; si c'tait vrai et si je m'en assurais, par
Dieu! je vous ferais couper en morceaux,  coups de fouet, fusiller
ensuite et j'enverrais votre carcasse en cadeau aux Anglais. A ces
mots, il se pencha vers Coetzee, donna sur la table un vigoureux coup de
poing dont le retentissement produisit un effet des plus dsagrables
sur les nerfs du pauvre Hans, et une lueur soudaine de frocit brilla
dans les petits yeux du gnral, de manire  dcontenancer un homme
timide, ft-il parfaitement innocent.

Je jure..., commena Hans.

--Ne jurez pas, cousin; vous tes un ancien de l'glise! En outre, c'est
inutile; je vous ai dit que je n'y croyais pas. Seulement il s'est
produit dernirement deux ou trois cas.... Non, ne cherchez pas. Vous ne
rencontrerez nulle part les coupables. Bonjour, cousin, bonjour.
N'oubliez pas de remercier le Dieu tout-puissant, de nos victoires.

L'infortun Hans partit fort abattu, comprenant que les jours de celui
qui essaye, si adroitement que ce soit, de s'asseoir sur deux siges 
la fois, sont des jours qui menacent d'tre compts. Et si l'Anglais
allait vaincre aprs tout (ce qu'il dsirait au fond de son coeur),
comment prouverait-il qu'il avait nourri cette esprance? Pendant qu'il
se dirigeait vers la porte, le gnral le suivait d'un regard moiti
malicieux, moiti menaant, sous ses sourcils en broussaille.

Un cauteleux, un lche, un homme sans coeur pour le bien comme pour le
mal, tel est Hans Coetzee, neveu; je le connais depuis des annes. Bah!
laissons-le. Il nous vendrait, s'il le pouvait, mais je crois l'avoir
suffisamment effray; au reste, s'il le fallait, il s'apercevrait vite
que je n'aboie jamais sans avoir l'intention de mordre. Assez sur ce
sujet. Vous ai-je remerci pour la part que vous avez prise  la
bataille de Majuba? Ah! quelle glorieuse victoire! Les astres sont pour
nous, Frank. Combien tiez-vous en partant pour escalader la montagne?

--Quatre-vingts hommes.

--Et combien en arrivant?

--Cent soixante-dix  peu prs.

--Et combien de victimes?

--Trois: un tu, deux blesss et quelques gratignures.

--Merveilleux! merveilleux! Il faut qu'il ait t fou ce gnral
anglais. Qui l'a tu?

--Breytenbach. Le gnral Colley tenait un mouchoir blanc  la main;
Breytenbach tira; Colley tomba comme une masse, et alors tous les autres
coururent ple-mle jusqu'au bas de la montagne. Oh! 'a t
merveilleux. Ils auraient pu nous faire reculer de la main gauche. Voil
ce que c'est que de combattre pour une bonne cause, mon oncle.

Le gnral eut un mauvais sourire et rpliqua: Voil ce que c'est que
d'avoir des hommes qui savent tirer, qui connaissent le pays et qui
n'ont pas peur. Enfin, c'est fait et bien fait. Les astres sont pour
nous, Frank, et jusqu'ici nous sommes vainqueurs. Mais comment cela
finira-t-il? Vous tes intelligent; dites-moi comment cela finira.

Frank Muller se leva et fit deux fois la longueur de la chambre avant de
rpondre.

Vous le dirai-je? demanda-t-il; puis, sans attendre la rplique, il
continua: Nous reprendrons le pays; voil comment cela finira; voil ce
que signifie l'armistice. Il y a des milliers de rooibaatjes au dfil
de Laing; ils ne manquent pas de soldats; ils attendent l'occasion de
cder, mon oncle; nous reprendrons le pays et vous serez prsident de la
rpublique.

Le vieux gnral aspira la fume de sa pipe.

Vous avez une bonne tte, Frank, et vous ne l'avez pas perdue. Le
gouvernement anglais va cder. Les astres continuent  nous tre
favorables. Mais cela signifie encore autre chose, Frank, et je vais
vous le dire: cela signifie (et de nouveau il laissa tomber son poing
lourd sur la table) le triomphe des Boers dans tout le sud de l'Afrique.
Brgers n'tait pas si absurde aprs tout, quand il parlait d'une grande
rpublique hollandaise. Je suis all deux fois en Angleterre et
maintenant je connais l'Anglais. Il ne sait rien, rien. Il comprend sa
boutique, il s'y enfonce et ne peut penser  autre chose. Quelquefois il
s'en va ouvrir des boutiques au loin et russit, parce qu'il comprend la
boutique. Ils parlent beaucoup l-bas les Anglais, mais au fond c'est
toujours une question de boutique. Ils parlent d'honneur et de
patriotisme, mais tout cde  la boutique; croyez-moi, Frank, c'est la
boutique qui a fait l'Angleterre; c'est par la boutique qu'elle prira.
_Amen!_ Nous aurons notre morceau. L'Afrique aux Africains. Le Transvaal
d'abord, puis le reste. Shepstone tait un habile homme; il voulait
faire de tout le pays une grande boutique anglaise avec les noirs pour
commis; mais nous avons chang tout cela. Cependant nous devons de la
reconnaissance  Shepstone. Les Anglais ont pay nos dettes, battu les
Zulus qui nous auraient dtruits, puis ils se sont laiss battre et
maintenant notre tour revient et, comme vous le dites, je serai le
premier prsident.

--Oui, mon oncle, rpondit Muller avec calme, et moi, je serai le
second.

Le grand homme le regarda.

Vous tes hardi, Frank, mais la hardiesse fait les hommes et les pays.
Vous serez peut-tre bien prsident; une bonne tte suffit pour mener
beaucoup d'imbciles.

--Oui, je serai prsident et alors je chasserai l'Anglais de l'Afrique
Australe, avec l'aide des Zulus; ensuite je dtruirai les Zulus, except
un certain nombre que je garderai comme esclaves. Voil mon plan, mon
oncle; il est bon.

--Il est vaste; j'ignore s'il est bon; qui pourrait le dire? Vous
l'excuterez peut-tre, neveu. Un homme qui possde une cervelle et
l'argent, peut tout faire, _s'il vit_. Mais il y a un Dieu. Je crois,
Frank Muller, qu'il y a un Dieu et que ce Dieu limite l'action de
l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue! _Si nous vivez_, Frank Muller,
vous ferez ces choses, mais peut-tre Dieu vous frappera-t-il
auparavant. Qui sait! Vous ferez ce que Dieu voudra; non ce que vous
voudrez!

Le plus g des deux hommes parlait srieusement maintenant. Muller
sentit que ce n'tait pas l le verbiage que les gens en autorit, chez
les Boers, trouvent bon d'adopter. Il disait ce qu'il pensait et Muller
ressentit un frisson, malgr son prtendu scepticisme. Sa superstition
endormie se rveilla un instant et il eut presque peur. Entre lui et ce
brillant avenir de sang et de puissance, s'ouvrait un gouffre glac. Si
c'tait la mort et que l'avenir ne ft qu'un rve... ou pis encore! Il
changea de visage et le gnral le remarqua.

Enfin, reprit-il, qui vivra verra. En attendant vous avez rendu de
grands services  l'tat et vous en serez rcompens, cousin, si je suis
prsident.... Il appuya sur ces mots, d'une manire qui n'chappa point
 son compagnon. Si, avec l'aide des miens, je deviens prsident, je ne
vous oublierai pas.

Maintenant il faut que je remonte  cheval et que je sois au Dfil
dans soixante heures, pour y attendre la rponse du gnral Wood. Vous
veillerez  l'change des prisonniers.

Sur ce il teignit sa pipe et se leva.

A propos, Meinheer, dit Muller, assumant tout  coup un ton
respectueux, j'ai une faveur  vous demander.

--Qu'est-ce, neveu?

--Je voudrais un laissez-passer pour deux amis  moi, des Anglais qui
dsirent quitter Prtoria et retourner prs de leurs parents, dans le
district de Wakkerstroom. Ils me l'ont fait demander par Hans Coetzee.

--Je n'aime pas  donner des laissez-passer, rpondit le gnral, avec
irritation; vous savez ce qui en rsulte et je m'tonne que vous m'en
demandiez.

--C'est une petite faveur, Meinheer, et que je crois sans importance.
Prtoria ne sera pas assige bien longtemps maintenant et j'ai des
obligations envers ces personnes.

--Bien, bien, comme vous voudrez; vous tes responsable des rsultats.
crivez le laissez-passer; je le signerai.

Frank Muller s'assit, crivit le papier avec la date. Les termes en
taient simples: Laissez passer les porteurs sains et saufs.

C'est vague; cela pourrait servir  tout Prtoria, dit le gnral, en
lisant.

--Je ne sais s'ils sont deux ou trois, rpondit ngligemment Muller.

--Bien, bien, vous tes responsable, rpta le gnral; et il apposa
une grossire signature au bas du papier.

J'ai l'intention, si vous le permettez, d'escorter le chariot avec deux
hommes. Vous savez que je pars demain, pour prendre le commandement du
district de Wakkerstroom.

--Trs bien! c'est votre affaire. Je ne ferai pas de questions, pourvu
que vos amis ne nuisent pas  la cause. Et il sortit sans ajouter un
mot.

Rest seul, Frank Muller s'assit de nouveau, regarda le laissez-passer
et s'entretint avec lui-mme, car il tait bien trop prudent pour
s'entretenir avec d'autres. Le Seigneur a livr mon ennemi entre mes
mains, se dit-il, avec un sourire et caressant sa barbe d'or. Je ne
perdrai pas l'occasion qu'il m'offre dans sa merci, comme j'ai perdu
celle de la chasse. En avant pour Bessie! Il me faudra sans doute tuer
le vieux aussi; je le regrette, mais c'est invitable. En outre s'il
arrive quelque chose  Jess, Bessie prendra Belle-Fontaine et c'est un
beau morceau. Non que j'aie besoin de terre; j'en ai assez.... Oui,
j'pouserai Bessie. Elle mriterait que je n'en fisse rien; mais, aprs
tout, le mariage est plus respectable et l'on est plus matre de sa
femme. Et puis elle me sera utile plus tard, car une belle femme est une
puissance, mme parmi ces miens concitoyens, si l'on sait se servir
d'elle pour amorcer ses lignes. Oui, je l'pouserai. La force! La
captivit! Bah! c'est le moyen de conqurir une femme; d'ailleurs elles
aiment cela! Et cela leur donne du prix. Ce sera une cour sanglante. Les
baisers n'en seront que plus doux et en fin de compte elle m'aimera pour
ce que j'aurai os pour elle. Allons, Frank Muller, allons! Il y a dix
ans, tu t'es dit: Il y a trois choses en ce monde; d'abord la richesse;
secondement les femmes, si elles vous plaisent, ou plutt _une femme_,
si on la dsire au-dessus de toutes les autres; troisimement le
pouvoir. Eh bien! tu as dj la richesse, car tu es l'homme le plus
riche du Transvaal. Dans huit jours tu auras la femme que tu aimes et
qui vaut plus,  tes yeux, que le monde entier. Dans cinq ans, tu auras
le pouvoir absolu sur ce pays. Ce vieillard est habile; il sera
prsident; mais je suis plus habile que lui. Je prendrai bientt son
sige comme celui-ci (il alla s'asseoir sur la chaise du gnral); il
descendra d'un cran et prendra le mien. Alors, je rgnerai! Ma langue
sera de miel et ma main de fer. Je passerai sur le pays comme un
ouragan. Je chasserai les Anglais, avec l'aide des Cafres; ensuite
j'exterminerai les Cafres et je prendrai leurs terres. Ah! cela vaudra
la peine de vivre! ajouta-t-il, les yeux flamboyants, les narines
dilates.

Quelle belle chose que le pouvoir! Pouvoir tuer cet Anglais, ce John
Niel, mon rival, par exemple! Aujourd'hui il est fort et plein de vie;
dans trois jours il aura disparu; et c'est moi, moi qui l'aurai
supprim. Voil le pouvoir! Mais quand le jour viendra o je n'aurai
qu' tendre la main pour envoyer des milliers d'hommes le rejoindre,
alors ce sera le pouvoir absolu, et, avec Bessie, je serai heureux!

Pendant plus d'une heure il rva ainsi, jusqu' ce qu'enfin sa raison se
perdit dans une ivresse morale. Les tableaux se succdaient devant ses
yeux. Il se voyait prsident et adressant la parole  l'Assemble
nationale, pour la ployer  sa volont. Il se voyait gnral en chef
d'une grande arme, battant les forces de l'Angleterre et les
contraignant, par le carnage,  fuir devant lui; il choisissait mme le
champ de bataille, sur les flancs du Biggarsberg, dans le Natal. Il se
voyait ensuite chassant les naturels de l'Afrique mridionale et rgnant
sans conteste sur un peuple soumis. Enfin il voyait quelque chose qui
brillait  ses pieds. C'tait une couronne!

Ce fut le dernier degr de son ivresse. La raction survint.
L'imagination qui l'avait entran, comme le papillon brillant entrane
l'enfant, changea subitement de couleur et le fit retomber  terre.
Alors il se rappela les paroles du gnral: _Dieu limite l'action de
l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue!_

Le papillon s'tait pos sur un cercueil!




CHAPITRE XXI

JESS OBTIENT UN LAISSEZ-PASSER


Vers dix heures et demie du matin, le lendemain de son entrevue avec
Hans Coetzee, Jess tait, selon son habitude, au _Palais_ et John
achevait d'emballer dans le chariot les quelques objets en leur
possession. Cela ne servirait probablement  rien, car ils
n'obtiendraient sans doute pas le laissez-passer, mais, disait-il
gaiement, c'tait une distraction comme une autre.

Jess, venez ici.

--Pourquoi faire? demanda Jess, qui tait assise sur le seuil de la
porte et, sous prtexte de raccommoder quelque chose, contemplait son
paysage de prdilection.

Parce que j'ai  vous parler.

Elle obit, un peu fche contre elle-mme.

Eh bien! dit-elle avec humeur, me voici; qu'y a-t-il?

--J'ai fini d'emballer, voil tout.

--Et vous allez me faire croire que vous m'avez fait venir pour me dire
cela?

--Certainement! L'exercice est bon pour la jeunesse!

Il se mit  rire et elle fit de mme.

Ce n'tait rien, rien du tout, mais c'tait dlicieux. Certaine
affection rciproque, mme sans tre exprime, a de ces faons de mettre
du bonheur partout et de trouver toujours  rire.

A cet instant, Mme Neville arriva, s'ventant comme  l'ordinaire, avec
son chapeau.

Devinez ce qui se passe, capitaine Niel, dit-elle, trs agite. Les
prisonniers sont revenus et j'ai entendu un Boer de l'escorte, dire
qu'il avait un laissez-passer sign par le gnral pour des Anglais, et
qu'il viendrait les chercher tout  l'heure. Qui cela peut-il tre?

--C'est nous, rpondit vivement Jess. Nous retournons chez nous. J'ai vu
Hans Coetzee hier et je l'ai pri d'essayer de nous procurer un
laissez-passer; il a sans doute russi.

--Sortir de Prtoria! Eh bien! vous avez de la chance! Permettez-moi de
m'asseoir et d'crire une lettre  mon grand-oncle au Cap; vous la
mettrez  la poste, quand vous pourrez. Il a quatre-vingt-quatorze ans
et il est un peu en enfance, mais c'est gal, il sera content d'avoir de
mes nouvelles.

--John, dit Jess, vous feriez bien de prvenir Mouti d'atteler les
chevaux; il nous faudra partir tout  l'heure.

--Oui, rpondit-il d'un air pensif, il parat que nous allons partir;
et il ajouta: tes-vous contente de partir?

--Non! dit-elle, avec une explosion de colre et frappant du pied; puis
elle rentra dans la maison.

Mouti, dit John au Zulu, qui flnait  la faon caractristique de
cette race intelligente, mais paresseuse, attelez les chevaux: nous
retournons  Belle-Fontaine.

--Bien, Koos (chef), rpondit le Zulu avec indiffrence; et il se mit 
l'oeuvre, comme si c'tait la chose la plus ordinaire du monde, de
quitter une ville assige pour retourner chez soi. C'est une des
beauts des Zulus; on ne peut pas les tonner; ils pensent sans doute
que ce mlange extraordinaire de sagesse et de folie, dont se compose la
race blanche, est capable de tout.

John, debout, regardait distraitement l'attelage des chevaux. Le fait
est que, lui aussi, ne pouvait s'empcher d'prouver des regrets; il en
tait honteux mais il n'y pouvait rien. Depuis quelque temps, il vivait
dans un rve et tout ce qui ne faisait pas partie de ce rve, tait
confus pour lui, comme un paysage dans le brouillard. Il ne se rendait
plus bien compte des proportions et de la situation relative des choses;
la seule ralit, c'tait son rve; tout le reste tait vague comme les
gens et les faits que nous perdons de vue dans l'enfance et ne
retrouvons que dans la vieillesse.

Dsormais il faudrait cesser de rver; le brouillard se dissiperait et
John serait contraint de regarder les vnements face  face. Jess, avec
qui il avait partag son rve, partirait pour l'Europe; quant  lui, il
pouserait Bessie et la sjour  Prtoria se perdrait dans les tnbres
du pass. Il le fallait; c'tait l le devoir et il ne le fuirait pas;
mais il n'et pas t homme, s'il n'et souffert de tout cela, dans le
secret de son coeur.

Mouti avait amen les chevaux; il demanda s'il devait atteler.

Attendez un peu, rpondit John; c'est probablement une mauvaise
plaisanterie.

A peine avait-il prononc ces paroles, qu'il aperut deux Boers, arms
jusqu'aux dents, et d'un aspect particulirement dsagrable, qui
s'avanaient  cheval vers le _Palais_, escorts par quatre carabiniers.
A la grille, ils mirent pied  terre et l'un d'eux vint le rejoindre 
la porte de l'curie.

Le capitaine Niel? dit-il en anglais, d'un ton interrogateur.

--C'est moi.

--Alors voici une lettre pour vous; et il lui tendit un papier pli.

John l'ouvrit et lut:

Monsieur, le porteur a en main un sauf-conduit que vous dsirez,
parat-il, afin de retourner avec miss Jess Croft, au district de
Wakkerstroom. La seule condition attache au laissez-passer, qui est
sign par l'un des membres de l'honorable Triumvirat, est que vous
n'emportiez aucune dpche de Prtoria. Si vous donnez au porteur votre
parole d'honneur  ce sujet, il vous remettra le laissez-passer.

Celle lettre, assez bien crite et en bon anglais, n'avait pas de
signature.

Qui a crit ceci? demanda John au Boer.

--Cela ne vous regarde pas, lui fut-il rpondu brivement; voulez-vous
donner votre parole?

--Oui.

--Trs bien; voici le laissez-passer. L'criture tait la mme que
celle de la lettre, mais il y avait la signature du gnral boer.

John l'examina et appela Jess pour qu'elle le lui traduisit.

Cela veut dire: Laissez passer les porteurs sains et saufs; et la
signature est bien celle du gnral, je l'ai dj vue plusieurs fois.

--Quand devrons-nous partir? demanda John.

--Tout de suite, ou pas du tout.

--Il faut que je passe par le quartier gnral afin d'expliquer mon
dpart; on croirait que je me suis sauv.

Le Boer ne consentit, qu'aprs tre all  la grille consulter son
compagnon, et tous deux dclarrent qu'ils allaient se rendre aussi au
quartier gnral, pour y attendre le chariot.

On attela les chevaux; en cinq minutes tout fut prt et John, aprs
avoir examin avec soin les harnais et les bagages, alla chercher Jess.
Il la trouva sur le seuil, contemplant cette maison qu'elle aimait tant,
et o elle avait t si heureuse. Sa main tait pose sur son front,
comme pour protger ses yeux contre le soleil; mais le soleil ne donnait
pas sur elle et John devina pourquoi elle cachait ses yeux. Elle
pleurait de cette manire calme et si mouvante, qu'ont certaines
femmes; quelques grosses larmes coulaient lentement sur ses joues. John
sentit sa gorge se serrer et tout naturellement chercha un drivatif
dans la brusquerie.

Que diable faites-vous l? dit-il; allez-vous faire attendre les
chevaux toute la journe?

Jess ne se fcha pas; elle comprit. A ce moment Mme Neville accourut,
achevant de cacheter sa lettre.

Voici, dit-elle; j'espre que je ne vous ai pas fait attendre. Adieu,
ma chre; que Dieu vous garde! N'oubliez pas, quand vous le pourrez,
d'crire au _Times_. Allons! Ne pleurez pas. Je vous assure que je ne
pleurerais gure si j'tais  votre place.

Jess avait profit de l'occasion que lui offrait la chaude embrassade de
Mme Neville, pour fondre en larmes.

Une minute aprs, ils taient dans le chariot et Mouti grimpait derrire
eux.

Ne pleurez pas, chre enfant, dit John, en posant une main sur
l'paule de Jess; il faut souffrir ce qu'on ne peut empcher.

--C'est vrai, John! Et elle scha ses larmes.

Au quartier gnral, le capitaine expliqua les motifs de son dpart.
Tout d'abord l'officier qui remplaait momentanment le commandant
bless, fit quelques objections, surtout lorsqu'il sut que Niel avait
donn sa parole de ne pas emporter de dpches; mais, en rflchissant,
il reconnut que ce dpart pouvait faire plus de bien que de mal, en
permettant au capitaine de faire savoir ce qui se passait _dans ce
trou_. On changea une poigne de main et John sortit pour se trouver en
face d'une grande foule.

Le bruit de ce dpart s'tait rpandu; tout le monde voulait s'en
assurer; semblable vnement ne s'tait pas produit depuis deux mois et
plus et causait une surexcitation proportionne  sa raret.

Oh! miss Croft, cria une femme, qui avait, comme Jess, t surprise
par le sige pendant une visite chez des amis, si vous pouviez envoyer
une ligne  mon mari,  Maritzburg, pour lui dire que je me porte bien,
 part les rhumatismes que j'ai gagns en couchant par terre, et qu'il
embrasse les jumeaux de ma part.

--Dites donc, Niel, prvenez ces damns Boers que nous leur donnerons
une bonne vole quand Colley nous aura secourus, dit  son tour un
jeune et jovial Anglais, qui portait l'uniforme des carabiniers de
Prtoria. Il ne se doutait gure que le pauvre Colley dormait
paisiblement  six pieds sous terre, avec une balle boer dans le crne.

Allons, capitaine Niel, si vous tes prt, il faut nous mettre en
route. Joignant le geste aux paroles, l'un des Boers donna un tel coup
de sa lourde cravache au premier cheval, que l'animal bondit presque en
dehors des traits.

Les chevaux, en se prcipitant au galop, dispersrent la foule et nos
voyageurs commencrent leur voyage au milieu d'une borde d'adieux.

Pendant plus d'une heure, rien de particulier ne se produisit; John
allait bon train et les deux Boers suivaient  cheval. Au bout de ce
temps, et  une courte distance de la maison rouge o Frank Muller avait
obtenu, la veille, le laissez-passer du gnral, l'un des Boers se
rapprocha et dit assez rudement qu'ils devaient dteler  la maison, o
on leur servirait un repas. Comme il tait prs d'une heure, cette
communication ne leur fut nullement dsagrable; donc,  cinquante
mtres de l'habitation, John arrta les chevaux, les fit dteler et,
aprs les avoir vus boire, se dirigea vers la maison rouge. Les deux
Boers, assis dj sous la vranda, firent signe aux voyageurs d'entrer
dans une petite pice o ils trouvrent une femme hottentote, en train
de placer le repas sur la table.

Mangeons ce dner, dit John  Jess; Dieu sait quand nous en aurons un
autre.

Comme ils s'asseyaient, les deux Boers entrrent; l'un d'eux fit 
l'autre une observation ironique, accompagne d'un regard insultant et
tous deux se mirent  rire.

John rougit, mais se tut. L'aspect de son escorte ne lui inspirait
qu'une mdiocre confiance. L'un des Boers, grand, gros, flasque, avait
une expression particulirement repoussante,  laquelle ajoutait une
dent qui, de la mchoire suprieure, retombait sur la lvre infrieure.
L'autre tait un petit homme  la physionomie sardonique, orn d'une
profusion de barbe, de favoris noirs et d'une longue chevelure qui
tombait sur ses paules. Quand il riait, ses sourcils s'abaissaient, ses
favoris se rapprochaient et ses moustaches se relevaient de telle sorte,
qu'on ne voyait presque plus son visage et qu'il ressemblait plus  un
grand singe barbu qu' un homme. Il avait le type boer le plus sauvage
de la frontire la plus loigne, et ne comprenait pas un mot d'anglais.
Jess le surnomma la Bte fauve et l'autre l'Unicorne,  cause de sa
dent. Celui-ci parlait bien l'anglais, ayant pass plusieurs annes 
Natal, qu'il avait d quitter  la suite de cruauts exerces sur des
Cafres.

L'Unicorne tait un homme extraordinairement pieux, et surprit fort le
capitaine, en lui saisissant le bras, au moment o il allait dcouper la
viande.

Qu'y a-t-il? demanda Niel.

Le Boer secoua tristement la tte.

Ce n'est pas tonnant que la race anglaise soit maudite et nous ait t
livre comme le grand roi Agag fut livr aux Isralites. Vous vous
asseyez pour votre repas, sans rendre grces au cher Seigneur!

Alors, rejetant sa tte en arrire, il se mit,  psalmodier du nez, un
long _benedicite_ en hollandais, qu'il voulut ensuite traduire en
anglais, ce qui prit un temps considrable. La Bte fauve termina par
un _amen_, de son ton sardonique, et enfin les voyageurs eurent la
libert de commencer leur dsagrable dner; mais ne pouvant s'attendre
 rien de trs agrable, ils se rsignrent et firent contre fortune bon
coeur; en somme il et t plus fcheux encore de ne pas dner du tout.




CHAPITRE XXII

EN ROUTE


Leur repas achev, Jess et John allaient se lever de table, quand la
porte s'ouvrit et Frank Muller parut, toujours le mme, caressant sa
barbe d'or et conservant son expression sinistre.

Quand son regard froid tomba sur John, un faible sourire dtendit sa
bouche finement dessine, mais cruelle.

Tout  coup il aperut les deux Boers, dont l'un se curait les dents
avec une fourchette d'acier, tandis que l'autre allumait sa pipe,  deux
pouces de la tte de Jess, et aussitt son visage prit une expression de
colre.

Que vous ai-je dit  tous deux? s'cria-t-il: que vous ne deviez pas
manger avec les _prisonniers_ (ce mot frappa dsagrablement l'oreille
de Jess). Je vous ai dit qu'ils devaient tre traits avec tout le
respect possible et je vous trouve vautrs sur la table et fumant en
leur prsence. Sortez!

L'homme au visage flasque se leva aussitt avec un soupir, dposa sa
fourchette et partit sans rflexion, car il reconnaissait que Meinheer
Muller n'tait pas un chef avec qui l'on pt plaisanter, mais son
compagnon se montra plus rcalcitrant.

Eh quoi! dit-il, secouant sa crinire en arrire, ne suis-je pas assez
bon pour m'asseoir  table avec deux maudits Anglais, un soldat et une
femme? Si j'tais le matre, il cirerait mes bottes et elle prparerait
mon tabac.

Frank Muller, sans rien dire, bondit vers l'infrieur insubordonn et,
d'une pousse de sa puissante paule, l'envoya rouler  travers la porte
ouverte, dans le corridor, au grand dommage de sa pipe et de son plus
beau trait--son nez.

Voil! dit Muller, en fermant la porte; c'est la seule manire de
traiter un individu de cette sorte; et maintenant permettez-moi de vous
souhaiter le bonjour, miss Jess, dit-il, en tendant  la jeune fille
une main qu'elle prit assez froidement, il faut l'avouer.

Il ajouta poliment:

J'ai eu grand plaisir  pouvoir vous rendre ce bon office. Je n'ai pas
obtenu le sauf-conduit sans quelque peine; il m'a mme fallu faire
valoir mes services, mais peu importe, je l'ai obtenu et je me charge de
vous escorter jusqu' Belle-Fontaine.

Jess salua et Muller, se tournant vers John, qui tait rest debout, lui
parla ainsi:

Capitaine Niel, nous avons eu quelques dsaccords autrefois; j'espre
vous prouver par le service que je vous rends, que moi, du moins, je
n'ai pas de rancune. J'irai plus loin. Comme je l'ai dj dit, je
reconnais que les torts taient de mon ct, dans l'affaire de
l'auberge,  Wakkerstroom. Donnons-nous la main et oublions tout cela.
Et s'avanant vers John, il lui tendit la main.

Jess tait au courant de la situation; tout d'abord elle espra que John
ne prendrait pas cette main, puis, se rappelant leur position
respective, elle espra le contraire.

John plit un peu, se redressa et, dlibrment, il mit sa main derrire
son dos.

Je le regrette, monsieur Muller, dit-il, mais, mme dans les
circonstances actuelles, je ne peux pas vous donner la main; vous savez
pourquoi.

Jess vit la colre furieuse, qui tait le ct faible de Muller, se
reflter sur son visage.

Je ne sais rien, Capitaine, ayez la bont de vous expliquer.

--Trs bien, rpondit John. Vous avez essay de m'assassiner.

--Que voulez-vous dire? s'cria Muller, d'une voix tonnante.

--Ce que je dis. Vous avez tir deux fois sur moi, sous prtexte de
tirer sur un chevreuil. Tenez, voyez. Il lui tendit son feutre mou,
qu'il portait encore. Voici la marque de l'une de vos balles. Je ne me
doutais de rien alors; je sais tout maintenant et je refuse de vous
tendre la main.

Peu  peu la fureur avait matris Muller.

Vous me payerez a, Anglais menteur, dit-il, en portant la main au
couteau de chasse qui pendait  sa ceinture.

Pendant quelques secondes, ils se regardrent en face. John ne bougea
pas. Calme et fort comme le tronc d'un chne, son loyal visage
prsentait un contraste trange avec la beaut dmoniaque du grand
Hollandais. Il reprit la parole d'une voix tranquille:

J'ai eu le dessus une fois dj sur vous, Frank Muller et, si c'est
ncessaire, je l'aurai encore, malgr votre couteau. Mais en attendant
je vous rappelle que j'ai un sauf-conduit sign par votre gnral et qui
garantit notre scurit. Et maintenant, monsieur Muller, ajouta-t-il,
avec un clair de ses yeux bleus, je suis prt.

Le Hollandais tira son couteau, puis le repoussa dans le fourreau. Il
avait eu un instant la pense d'en finir tout de suite; mais, mme dans
sa rage, il songea qu'il y aurait un tmoin.

Toutefois la colre lui fit assez oublier la prudence, pour qu'il
s'crit:

Un sauf-conduit du gnral! grand bien vous fasse, Capitaine! Vous tes
en mon pouvoir; je peux vous craser, si bon me semble; mais (se
matrisant tout  coup) je dois peut-tre prendre certaines choses en
considration; vous tes un vaincu, vous en souffrez et cela vous en
fait dire plus long que vous ne voudriez. Laissons tout cela, surtout
devant une dame. Quelque jour, peut-tre, aurons-nous le loisir de vider
notre querelle, Capitaine; jusque-l, avec votre permission, nous n'en
parlerons plus.

--Parfaitement, monsieur Muller, rpliqua John; seulement ne me demandez
pas de vous donner la main.

--Trs bien, Capitaine; maintenant, si vous me le permettez, je vais
dire qu'on attelle vos chevaux; il faut nous remettre en route, si nous
voulons tre  Heidelberg ce soir.

Il salua et sortit; il se rendait compte que sa violence avait encore
une fois failli compromettre le succs de son plan.

Maudit homme! se dit-il. Il est ce que les Anglais appellent un _vrai
gentleman_. Il a t courageux de refuser ma main, quand il sait qu'il
est en mon pouvoir!

John, s'cria Jess, aussitt que la porte se fut referme, j'ai peur de
cet homme. Si j'avais su qu'il ft pour quelque chose dans l'affaire du
sauf-conduit, je ne l'aurais pas accept. Il m'avait bien sembl
reconnatre son criture. Oh! que je voudrais que nous fussions encore 
Prtoria!

--Il faut souffrir ce qu'on ne peut empcher, rpta John, une seconde
fois. Tchons seulement d'en sortir le plus vite possible. Je ne crains
rien pour vous, mais il me hait comme la peste;  cause de Bessie, sans
doute.

--Oui, c'est cela, rpondit Jess. Il tait fou de Bessie.

--C'est curieux qu'un tel homme puisse aimer, remarqua John, en allumant
sa pipe. Quel trange mlange que la composition de la nature humaine!
Dites donc, Jess, si ce Muller me hait tant, pourquoi m'a-t-il fait
donner un laissez-passer? Quel a pu tre son but?

--Je ne sais trop, rpliqua Jess, en hochant la tte, mois tout cela ne
me plat gure.

--Je ne pense pas qu'il puisse avoir l'intention de m'assassiner? Il a
essay une fois dj, pourtant.

--Oh! non, John, pas cela! s'cria Jess, avec angoisse.

--Je ne sais trop, aprs tout, si cela importerait beaucoup, rpliqua
John, avec une apparence de gaiet peu sincre. Cela m'viterait bien
des ennuis et ne ferait qu'avancer un peu la fin. Mais je vous ai
effraye. N'en parlons plus; il n'a peut-tre que de bonnes intentions
pour le moment. Voil Mouti qui nous appelle. Ces brutes lui auront-ils
donn  manger? Dans le doute, je fais main basse sur ce reste de gigot;
M. Frank Muller ne nous fera pas mourir de faim. Sur ce, John sortit en
riant gaiement.

Quelques minutes aprs, ils repartaient; au moment o ils allaient se
mettre en route, Frank Muller s'approcha, ta son chapeau et leur dit
qu'il les rejoindrait probablement le lendemain, prs de Heidelberg, ou
tout serait prpar pour qu'ils passassent une bonne nuit. S'il ne les
rejoignait pas, c'est qu'il serait retenu par le service. En ce cas, les
deux hommes avaient l'ordre de les conduire en sret jusqu'
Belle-Fontaine; et il ajouta, d'un ton significatif:

Je ne crois pas que vous soyez exposs  de nouvelles impolitesses.

Un instant aprs, il partait au galop, sur son grand cheval noir,
laissant les deux voyageurs assez intrigus, mais surtout trs soulags.

Il n'a vraiment pas l'air d'un homme qui va nous jouer un mauvais tour,
dit John;  moins cependant qu'il n'aille nous prparer une chaude
rception.

Jess fit un mouvement d'paules qui signifiait: Je n'y comprends rien;
et tous deux s'installrent pour leur longue et solitaire tape. Ils
avaient plus de quarante milles  parcourir, mais leurs guides, ou
plutt leurs gardiens, ne leur permirent de dteler qu'une seule fois,
en pleine prairie, un peu avant le coucher du soleil. Ils repartirent au
crpuscule. La route tait si affreuse que, jusqu'au lever de la lune, 
neuf heures, le voyage ne fut pas sans danger. Enfin, vers onze heures,
ils arrivrent  Heidelberg. La ville semblait presque dserte.
videmment, le plus grand nombre des Boers tait parti en avant, et l'on
n'avait laiss qu'une petite garnison au sige du gouvernement.

O devons-nous dteler? demanda John  l'Unicorne, qui trottait 
moiti endormi, prs du chariot.

--A l'htel, rpondit-il schement.

Ils se dirigrent donc de ce ct, heureux de penser qu'ils allaient se
reposer et de voir, en approchant, que les lumires n'taient pas
teintes dans la maison.

Malgr les secousses terribles du chariot, Jess dormait depuis deux
heures, le bras pass dans le dossier du sige et la tte appuye sur un
pardessus dont John avait fait une sorte d'oreiller. Elle s'veilla en
tressaillant.

O sommes-nous? dit-elle. J'ai fait un rve affreux. Il me semblait que
j'tais morte.... Je voyageais  travers la vie, quand, soudain, tout
s'arrta; j'tais morte!

--Cela ne m'tonne pas, rpliqua John en riant; aucune vie ne peut tre
plus dure que la route o nous avons pass. Nous sommes  l'htel; voici
les garons d'curie qui viennent dteler les chevaux.

Il descendit tout raide du chariot et aida, ou plutt porta Jess, car
elle ne pouvait plus se mouvoir.

Debout sur le seuil de l'htel, une bougie leve au-dessus de sa tte,
se tenait une femme, une Anglaise au visage agrable, qui leur souhaita
cordialement la bienvenue.

Frank Muller a pass par ici, il y a trois heures, et m'a donn l'ordre
de vous attendre, dit-elle. Je suis bien contente de revoir des visages
anglais, vous pouvez m'en croire. Mon nom est Gooch. Dites-moi si mon
mari est  Prtoria. Il y est all avec son chariot, juste au moment o
le sige commenait, et je n'ai plus entendu parler de lui.

--Il est l-bas et se porte bien, rpondit John. Il a t lgrement
bless  l'paule, le mois dernier, mais il est tout  fait guri.

--Oh! Dieu soit lou! s'cria la pauvre femme en pleurant; ces dmons
m'ont dit qu'il tait mort, pour me tourmenter sans doute. Entrez, Miss;
j'ai prpar pour vous un souper chaud; les garons s'occuperont des
chevaux.

Ils entrrent donc, trop heureux de trouver bon souper, bon accueil et
bons lits.

Le lendemain matin, ds l'aurore, un de leurs estimables gardes du corps
leur fit dire qu'on ne partirait qu' dix heures et demie, parce que les
chevaux avaient besoin d'un plus long repos. Quiconque a fait un voyage
dans un chariot de poste de l'Afrique australe, comprendra la
satisfaction avec laquelle ils acceptrent ces heures supplmentaires de
repos dans de bons lits. A neuf heures, ils djeunrent et, comme dix
heures et demie sonnaient, Mouti amena le chariot devant la porte et les
deux Boers parurent.

Qu'est-ce que nous vous devons, madame Gooch? demanda John.

--Rien du tout, capitaine Niel. Si vous saviez quel poids vous m'avez
enlev du coeur! En outre, nous sommes tout  fait ruins. Les Boers ont
pris les chevaux et les bestiaux de mon mari et, jusqu' la semaine
dernire, j'ai d en loger six, sans recevoir un sou; il importe donc
peu que vous me payiez.

--Du courage, madame Gooch, rpliqua John, gaiement. Le gouvernement
vous donnera des ddommagements, quand la guerre sera finie.

Mme Gooch secoua la tte.

Je ne m'attends pas  recevoir un centime, dit-elle. Si seulement mon
mari me revient et que nous puissions sortir vivants de ce maudit pays,
je m'estimerai heureuse.

Tenez, Capitaine, j'ai mis dans le chariot un panier plein de
provisions: pain, viande, oeufs durs et une bouteille de bon cognac.
Cela pourra vous tre utile, ainsi qu' la demoiselle, avant que vous
arriviez chez vous. Je ne sais o vous coucherez ce soir, car les
Anglais tiennent encore Standerton; vous ne pourrez donc pas y entrer;
il vous faudra faire un dtour. Ne me remerciez pas. Adieu, adieu, Miss;
j'espre que vous arriverez  bon port. Soyez prudents toutefois et
veillez. Les deux hommes qui vous escortent sont de la pire espce. J'ai
entendu dire que celui dont la dent fait saillie, a tu deux blesss 
Bronker's Spruit, et je ne sais rien de bon sur l'autre. Ce matin ils
riaient en parlant de vous dans la cuisine; un de mes garons les a
entendus; l'un d'eux a dit qu'en tout cas, ils seraient dbarrasss de
vous ce soir. Je ne sais ce que cela signifie; peut-tre va-t-on changer
votre escorte; somme toute, j'ai pens qu'il valait mieux vous
prvenir.

John devint trs grave, car ses soupons se rveillaient. Mais  ce
moment l'un des Boers parut et il fallut se remettre en route.

Cette seconde journe fut, sous bien des rapports, la contre-partie de
la premire. Le chemin tait absolument dsert. Ils ne virent ni
Anglais, ni Boers, ni Cafres; en fait de cratures vivantes, ils
n'aperurent que quelques troupeaux de chevreuils.

Vers deux heures, comme on repartait aprs une courte halte, un petit
incident se produisit. Le cheval de la Bte fauve mit le pied dans un
trou et tomba lourdement, jetant son cavalier sur la tte. Celui-ci se
releva aussitt, mais son front avait frapp sur la mchoire d'un daim
mort et le sang coulait abondamment sur son visage barbu. Son compagnon
rit brutalement, car, pour certaines natures, la vue de la souffrance
d'autrui a quelque chose d'irrsistiblement comique, mais le bless
jurait de toutes ses forces, essayant d'arrter le sang avec le pan de
son vtement.

Attendez un instant, dit Jess, il y a de l'eau dans cette mare; et,
sans hsiter, elle descendit du chariot et conduisit l'homme  demi
aveugl par le sang, auprs de la source. Elle le fit mettre  genoux,
baigna sa blessure qui n'tait pas profonde, jusqu' ce qu'elle cesst
de saigner, puis appliqua dessus un tampon d'ouate, qu'elle se trouvait
avoir dans le chariot, et banda le front du bless avec son propre
mouchoir. L'homme, si brute qu'il ft, parut touch de sa bont.

Dieu tout-puissant! dit-il, vous avez bon coeur et la main douce; ma
propre femme n'aurait pas mieux fait; c'est dommage que vous soyez une
damne Anglaise.

Jess remonta dans le vhicule sans rien rpondre et l'on repartit, la
Bte fauve ayant l'air plus sauvage et moins humain que jamais, avec le
mouchoir macul autour de sa tte et sa barbe paisse, raidie par le
sang qu'il n'avait pas voulu prendre la peine de laver.

Rien de nouveau n'eut lieu jusqu'au moment o, une heure avant le
coucher du soleil, on dtela par ordre de l'escorte, dans un endroit o
un sentier  peine trac bifurquait du chemin de Standerton.




CHAPITRE XXIII

LE GU DU VAAL


La journe avait t si accablante, que nos voyageurs s'assirent
littralement haletants,  l'ombre du chariot. La brise lgre de
l'aprs-midi tait tombe, et l'air devenait d'une lourdeur touffante.

Les deux Boers eux-mmes semblaient en souffrir, car ils s'taient
tendus sur l'herbe  quelques pas sur la gauche et paraissaient dormir
profondment. Quant aux chevaux, ils n'en pouvaient plus, refusaient
mme de manger et s'loignaient d'un pas lourd,  longueur de leur
licou, mordillant dlicatement une bouche d'herbe par-ci par-l. Le
Zulu Mouti semblait seul insensible  cette terrible chaleur; assis sur
un petit monticule, expos en plein aux rayons du soleil couchant, il
chantonnait tranquillement un air de sa composition, car les Zulus sont
d'aussi grands improvisateurs que les Italiens.

Encore un oeuf, Jess, dit John, cela vous fera du bien.

--Non, merci; il m'est impossible de manger par cette chaleur.

--Essayez; Dieu sait quand nous ferons une autre halte! Je ne peux rien
apprendre de notre charmante escorte; elle ne sait rien, ou ne veut rien
dire.

--Impossible, John; un orage se prpare et je ne peux jamais manger
avant un orage, surtout quand je suis fatigue.

La conversation cessa.

John, reprit enfin Jess, o pensez-vous que nous camperons cette nuit?
Si nous suivons la grande route, nous serons  Standerton dans une
heure.

--Je ne suppose pas qu'ils aillent  Standerton; nous traverserons sans
doute le Vaal  gu et il faudra nous rsigner  cheminer sur la
prairie.

A cet instant, les deux Boers s'veillrent et se mirent  discuter
quelque chose avec animation.

L'immense disque rouge du soleil descendait  l'horizon et semblait
teindre le ciel et la terre dans le sang.

A cent mtres environ, le petit sentier escaladait le sommet d'une
colline et John suivait du regard le soleil qui, peu  peu,
disparaissait derrire la hauteur. Quelque chose dtourna son attention
et quand il reporta les yeux de ce ct, une silhouette de cavalier
immobile se montrait au sommet, sous la brillante lumire de l'astre 
son dclin. C'tait Frank Muller. John le reconnut instantanment. Le
cheval se prsentait de profil, de sorte que, mme  cette distance,
chaque ligne des traits et jusqu' la dtente de la carabine se
dtachaient nettement sur le fond d'un rouge enfum. L'homme et le
cheval semblaient tre en feu; l'effet produit tait si extraordinaire,
que John le fit remarquer  sa compagne. Elle frissonna
involontairement.

On dirait un dmon dans l'enfer, murmura-t-elle; le feu a l'air de
courir le long de son corps.

--Certes, c'est un dmon, rpliqua John, mais malheureusement il n'est
pas encore arriv  destination. Le voici qui vient comme un
tourbillon.

En effet, quelques secondes aprs, le grand cheval noir s'arrtait
subitement auprs du chariot et Muller, souriant, soulevait son chapeau.

Vous voyez que je vous ai tenu parole, dit-il; je vous assure que ce
n'a pas t sans peine; j'ai cru au dernier moment qu'il me faudrait y
renoncer. Enfin, me voici.

--O nous arrterons-nous ce soir? demanda Jess;  Standerton?

--Non; c'est plus que je ne puis faire pour vous, je le crains. Mon plan
est de traverser le Vaal  un gu que je connais,  douze milles d'ici,
et de passer la nuit dans une ferme qui est sur l'autre rive. Ne vous
inquitez pas; je vous affirme que vous dormirez bien tous deux ce
soir, ajouta-t-il, avec un sourire qui terrifia Jess.

Mais ce gu, monsieur Muller, reprit John, est-il sr? J'aurais cru que
le Vaal serait grossi par les pluies rcentes?

--Le gu est parfaitement sr, capitaine Niel. Je l'ai travers
moi-mme, il y a deux heures. Je sais que vous avez mauvaise opinion de
moi, mais vous n'admettez pas, je suppose, que je vous conduirais  un
gu dangereux? Voulez-vous ordonner au Zulu d'atteler vos chevaux?

De nouveau, il salua et s'loigna pour rejoindre les deux Boers.

John leva les paules, puis alla aider Mouti  rassembler les quatre
chevaux gris, trs occups, pour le moment,  combattre les mouches qui
piquent toujours plus cruellement avant un orage. Les deux chevaux de
l'escorte se tenaient  une cinquantaine de pas, connue s'ils eussent
compris la situation et refus d'avoir rien  dmler avec les animaux
de l'Anglais maudit.

Les deux Boers se levrent  la vue de Muller et se rapprochrent de
leurs chevaux, lentement suivis par le Hollandais.

En les voyant, leurs montures s'loignrent encore d'une trentaine de
mtres; l, les trois hommes se runirent.

coutez, dit Muller svrement.

Les deux Boers levrent les yeux.

Continuez de dtacher les rnes en coutant.

Ils obirent.

Vous comprenez les ordres donns? Rptez-les, vous.

L'homme  la grande dent se mit  rciter sa leon, tout en ayant l'air
de s'occuper des rnes.

Conduire les prisonniers au bord du Vaal, les forcer  entrer dans
l'eau, o il n'y a pas de gu, le soir, afin qu'ils se noient; s'ils ne
se noient pas, tirer sur eux.

--Tels sont les ordres, ajouta la Bte fauve avec un ricanement.

--Vous les comprenez?

--Nous comprenons, Meinheer, mais excusez-nous, l'affaire est grave.
Vous avez donn les ordres, montrez-nous la preuve qui vous y autorise.

--Oui, oui, dit l'autre; montrez-nous votre autorisation. Ces gens sont
assez inoffensifs; montrez-nous l'ordre de les tuer. On ne tue pas ainsi
les gens, mme des Anglais, sans ordres prcis, surtout quand il y a une
jolie fille dont on ferait bien sa femme.

Frank Muller grina des dents.

Vous faites de jolis subordonns, s'cria-t-il. Je suis votre officier;
quelle autre autorit vous faut-il? Mais j'ai pens  cela. Voyez,
dit-il, en tirant un papier de sa poche; lisez! Attention! Qu'on ne vous
voie pas du chariot.

Le gros homme flasque prit le papier, et lut, toujours courb vers les
jambes de son cheval:

Excuter les prisonniers et leur serviteur (un Anglais, une jeune fille
anglaise et un Cafre zulu) comme ennemis de la rpublique, d'aprs notre
dcret et selon les ordres de votre commandant. Pour cet acte, ceci sera
votre garantie.

--Vous voyez la signature et vous la reconnaissez? dit Muller.

--Nous la voyons et nous la reconnaissons.

--Trs bien; rendez-moi le mandat.

L'homme  la dent allait obir; son compagnon l'arrta.

Non, dit-il, il faut que le mandat nous reste. Cette commission ne me
plat pas. S'il ne s'agissait que de l'Anglais et du Cafre..., mais la
jeune fille? Si nous vous rendons le mandat, qu'aurons-nous  montrer
pour nous justifier de l'oeuvre de sang? Il faut que le mandat nous
reste.

--Oui, oui, il a raison, reprit l'Unicorne. Mettez le papier dans
votre poche, Jan.

--Maudits! rendez-le-moi, dit Muller, les dents serres.

--Non, Frank Muller, non, rpondit l'homme chevelu; si vous insistez
pour avoir le papier, on vous le rendra, mais alors nous monterons 
cheval, nous partirons et vous ferez votre besogne d'assassin vous-mme.
Allons, choisissez! Nous ne serons pas fchs de retourner chez nous,
car la tche nous rpugne. Je veux bien tirer sur des chevreuils ou des
Cafres, mais pas sur des blancs.

Frank Muller rflchit un instant, puis se mit  rire.

Vous tes de drles de gens, vous autres Boers des champs; mais
peut-tre avez-vous raison. Aprs tout, peu importe qui garde le mandat,
pourvu que la chose soit bien faite. Pas de maladresse; c'est l
l'important.

--Oui, oui, riposta le gros homme, fiez-vous  nous pour a; ce ne
seront pas les premiers que nous aurons fait rouler par terre. Si j'ai
mon mandat, je ne demande pas mieux que de tirer sur des Anglais toute
la nuit. Je ne connais pas de spectacle plus charmant que de voir tomber
des Anglais.

--Assez parl; montez  cheval; le chariot attend. Vous autres
imbciles, vous ne comprenez jamais la diffrence entre tuer quand c'est
ncessaire, ou tuer pour le plaisir de tuer. Ces gens doivent mourir,
_parce qu'ils ont trahi la patrie_.

Frank Muller les regarda s'loigner, tandis qu'un sourire
particulirement mchant se dessinait sur son beau visage. Ah! mon ami,
pensa-t-il en hollandais, ce mandat te faussera compagnie avant
longtemps! Eh mais! cela suffirait pour me faire pendre, dans ce
bienheureux pays! Le vieux.... ne pardonnerait pas, mme  moi, d'avoir
pris cette petite libert avec son nom! Ciel! qu'on a de mal  se
dbarrasser d'un seul ennemi. Bessie en vaut la peine, mais, sans cette
guerre, je ne serais jamais arriv  mon but. J'ai bien fait de la
voler. Je suis fch pour Jess, de ce qui va arriver, et pourtant il le
faut! Je ne veux pas qu'il reste de tout cela un tmoin vivant. Ah! nous
allons avoir un orage. Tant mieux! il est bon que de tels actes
s'accomplissent pendant un orage.

Muller ne se trompait pas. La tempte s'approchait rapidement,
recouvrant les toiles d'un voile couleur d'encre. Il y a peu de
crpuscule dans le midi de l'Afrique; la nuit succde ou jour presque
sans transition. A peine le disque sanglant du soleil avait-il disparu,
que la nuit et des astres sans nombre avaient envahi le ciel; maintenant
l'orage s'approchait et drobait aux yeux toutes ces beauts. L'air
tait d'une chaleur touffante. Vers l'est, les clairs brillaient sans
intermission. Vers l'ouest, une lueur rouge fonc, reflet du soleil
couchant, se montrait encore  l'horizon.

Les chevaux avanaient avec peine, dans l'obscurit croissante.
Heureusement le chemin tait assez bon et Frank Muller marchait en
avant, pour guider les autres; sa belle silhouette virile se dtachait
nettement sur la lueur du couchant. Un silence de mort rgnait sur la
terre. Ni animaux, ni oiseaux, ni brin d'herbe ou bouffe d'air n'en
animaient la surface. Les seuls signes de vie venaient des langues de
feu qui se jouaient au sein de l'orage. Les milles s'ajoutaient aux
milles sur la lande dsole. On ne devait plus tre loin de la rivire
et l'on entendait au loin le sourd grondement du tonnerre.

C'tait une nuit terrible. De grands nuages couleur de boue s'avanaient
sur la prairie, pousss par un vent mystrieux. Tout  coup la lune,
entoure d'une aurole sinistre, se leva et jeta sa lumire lugubre sur
l'immensit obscure, qui sembla frissonner, comme si elle avait le
pressentiment des terreurs si proches. Le chariot arrivait  la rivire,
dont on entendait le murmure. A gauche, s'tendait une plaine seme de
larges pierres blanches, semblables  des pierres tombales, sur
lesquelles se jouaient les ples rayons de la lune.

Regardez, John, regardez, cria Jess, avec un rire nerveux; on croirait
voir un vaste cimetire, et les ombres qui les sparent, semblent tre
celles des morts enterrs l.

--Quelles absurdits! rpliqua John svrement. A quoi pensez-vous
donc?

Il sentait qu'elle perdait un peu son quilibre moral et, comme il
n'tait pas loin de subir la mme impression, il lui en voulait d'autant
plus et tenait  se montrer positif et pratique.

Jess ne rpondit rien, mais elle avait peur sans pouvoir dire pourquoi.
Elle croyait faire un rve horrible; en outre, l'approche de l'orage
branlait ses nerfs. Les chevaux eux-mmes, quoique si fatigus,
hennissaient et s'agitaient avec inquitude.

Les roues avanaient sans bruit sur l'herbe; on venait de franchir le
sommet d'une de ces ondulations de terrain dont nous avons parl.

Nous avons quitt le chemin, cria tout  coup John  Muller, qui le
prcdait toujours de quinze ou vingt pas.

Tout va bien! tout va bien! rpondit Frank; nous coupons par le plus
court, pour arriver au gu.

Sa voix rsonnait trange et creuse, dans les profondeurs du silence. A
cent mtres, la faible lumire qui brillait encore, se rflchissait sur
la large surface de la rivire.

En cinq minutes, ils furent sur la rive, mais l'obscurit augmentait et
l'on ne distinguait pas l'autre bord.

Tournez  gauche, cria Muller; le gu est  quelques mtres en aval;
l'eau est trop profonde ici, pour les chevaux.

John obit, suivit le cheval de Muller sur une longueur de trois cents
mtres environ et l'on atteignit un endroit o l'eau se prcipitait et
tourbillonnait en grondant.

Voici l'endroit, dit Muller; dpchez-vous; la maison est sur l'autre
rive et vous ferez bien d'y arriver avant que l'orage clate.

--Tout cela est fort bien, rpliqua John, mais je ne vois pas  un pouce
devant moi et je ne sais o passer.

--Allez tout droit; il n'y a pas plus de trois pieds d'eau et pas une
roche.

--Je n'avance pas, c'est mon dernier mot.

--Il le faut, Capitaine; vous ne pouvez pas rester ici, et en tout cas
nous ne le pouvons pas. Regardez! De la main, il montrait l'orient, qui
maintenant prsentait un spectacle aussi effrayant que magnifique.

Droit devant eux, gonfl par le poids du vent comme le centre d'une
voile, se prcipitait le grand nuage, charg de tempte, illumin sur
toute sa surface, par des clairs incessants, qui l'enlaaient comme
d'immenses serpents de feu. Mais ce qu'il y avait peut-tre de plus
terrifiant, c'tait le silence absolu de la nature, en ce moment. Le
grondement lointain du tonnerre se taisait et la grande tempte
s'avanait majestueuse et muette, semblable au passage d'une arme
d'ombres, sans bruit de pas ni de roues. Seul le vent ail courait
devant elle, et derrire elle s'abaissait un rideau de pluie.

Comme Muller parlait, un courant d'air glac s'abattit sur le chariot,
le fit pencher et les clairs devinrent encore plus frquents. L'orage
clatait au-dessus des voyageurs.

Avancez, avancez, cria Muller, vous serez tus ici; la foudre frappe
toujours prs de l'eau.

Au mme instant il fouetta nergiquement les chevaux de timon.

Enjambez le sige, Mouti, et restez prs de moi pour m'aider  tenir
les rnes, dit John au Zulu, qui obit aussitt et se plaa entre lui
et Jess.

Tenez-vous ferme et priez, Jess, car je crois que nous en avons besoin.
Doucement, mes chevaux! doucement!

Ceux-ci reculaient et se cabraient, mais Muller d'un ct et le gros
Boer de l'autre les frappaient si cruellement, qu'enfin ils plongrent
dans la rivire.

Le tourbillon d'air avait pass; on n'entendit, pendant quelques
instants, que le bruissement de l'eau et le sifflement de la pluie qui
s'avanait.

Tout alla bien sur un espace de quinze ou vingt mtres; puis, tout 
coup, John dcouvrit qu'il entrait dans l'eau profonde; les deux chevaux
de vole perdaient pied et rsistaient avec peine au courant de la
rivire grossie.

Soyez maudit! cria-t-il; il n'y a pas de gu ici.

--Avancez, avancez; il n'y a rien  craindre, rpondit la voix de
Muller.

John, sans plus rien dire, fit un effort dsespr pour dtourner les
chevaux. Jess,  ce moment, se retourna sur son sige et un clair lui
montra Muller et ses deux compagnons,  pied sur la rive, le canon de
leurs carabines braqu droit sur le chariot.

Oh, mon Dieu! cria-t-elle, ils vont tirer sur nous!

A peine prononait-elle ces mots, que trois langues de flamme jaillirent
des carabines et le Zulu Mouti, assis prs d'elle, tomba lourdement, la
tte la premire, au fond du chariot, tandis que l'un des chevaux se
cabrait droit dans les airs, avec un cri d'agonie, et plongeait aussitt
dans l'eau jaillissante.

Alors suivit une scne d'horreur qui dfie toute description. Au-dessus,
l'orage faisait explosion dans toute sa fureur et la foudre frappait 
tout instant la rivire.

Le tonnerre rsonnait comme la trompette du jugement dernier. Le vent
tourbillonnait et faisait cumer la surface des eaux. Tout  coup, il
s'engouffra sous la couverture du chariot, enleva celui-ci de dessus les
roues et le dposa sur l'eau, o il se mit  flotter. Alors les deux
chevaux de vole, affols par la furie de l'ouragan et par les
convulsions du pauvre cheval agonisant, tirrent avec une telle force
sur les traits, qu'ils parvinrent  s'en affranchir et disparurent entre
l'obscurit du ciel et celle des ondes bouillonnantes. Le chariot
flottait toujours, tantt touchant le fond, tantt fendant l'eau comme
un bateau, oscillant de ct et d'autre, puis tournant lentement sur
lui-mme. Avec lui flottait le cheval mort, qui attirait aprs lui
l'autre timonier dont les efforts pour se dtacher taient horribles 
voir,  la lueur des clairs. Enfin il enfona et fut touff.

Et au milieu de tout ce fracas, de ces fureurs de la tempte, on
entendait nettes et claires, les dtonations des trois carabines, chaque
fois qu'un clair montrait le chariot aux meurtriers debout sur la rive.
Mouti gisait immobile, au fond du vhicule, une balle entre ses larges
paules, une autre dans le crne; mais John se sentait encore bien
vivant, quoique quelque chose et siffl  son oreille et ras sa joue.
Instinctivement il tendit le bras, attira Jess, la plaa en travers sur
ses genoux et se pencha sur elle, avec un faible espoir que son corps la
protgerait contre les balles.

Quelque puissance misricordieuse les protgeait sans doute, car, bien
qu'un projectile et coup l'habit de John et que deux autres eussent
travers la jupe de Jess, aucun ne les atteignit. Bientt le tir s'gara
et enfin la pluie tomba si dru, les enveloppa d'un voile si pais, que
les clairs mmes furent impuissants  les rvler aux regards des
assassins.

Arrtons-nous, dit Frank Muller; le chariot a coul; ils sont morts!
Comment auraient-ils chapp  notre feu et au Vaal dbord?

Les deux Boers cessrent donc de tirer. L'Unicorne, hochant doucement
la tte, fit observer  son compagnon que les damns Anglais ne
pouvaient gure tre plus mouills dans la rivire, qu'eux-mmes sous la
pluie. La Bte fauve ne rpondit pas. Sa conscience tait trouble; il
lui restait quelque semblant d'imagination. Il songeait aux douces mains
qui avaient pans sa blessure le matin; le mouchoir, _son_ mouchoir, _
elle_, entourait encore son front _ lui_! Maintenant ces doigts se
crispaient sans doute dans une dernire lutte d'agonie, sur les pierres
glissantes du Vaal,  moins qu'ils ne fussent dj dtendus par la mort.
C'tait une pense pnible, mais il se consolait, en se rappelant le
mandat et aussi en se disant qu'il n'avait certainement tu personne,
car il avait eu soin de toujours tirer loin du but, c'est--dire du
chariot.

Muller aussi pensait au mandat. Il fallait qu'il le reprt d'une manire
quelconque, mme si....

Abritons-nous l-bas, sous la berge. Il y a prs d'ici,  une
cinquantaine de mtres, un endroit o elle s'incline et surplombe. La
pluie nous noie; nous ne pouvons pas remonter  cheval, avant qu'elle
cesse. Et puis j'ai besoin d'une gorge d'eau-de-vie. Seigneur
tout-puissant! je vois encore la figure de cette jeune fille; l'clair
me l'a montre, juste au moment o je tirais. Enfin! elle est au ciel,
la pauvre enfant! Si toutefois les Anglais vont jamais au ciel! C'tait
l'Unicorne qui parlait ainsi; la Bte fauve ne rpondit pas et le
suivit pour se rapprocher des chevaux. Les patients animaux attendaient
leurs matres; l'eau ruisselait de leurs ttes baisses.

Muller, debout prs du sien, vit les deux hommes disparatre dans
l'obscurit. Comment reprendre ce papier, sans teindre ses mains plus
rouges qu'elles ne l'taient dj?

La rponse  sa question ne se fit pas attendre. A ce moment mme, un
clair aveuglant, suivi aussitt d'un pouvantable coup de tonnerre,
illumina tout le paysage d'une lumire plus clatante que celle du jour;
il n'est pas rare que la tempte se termine ainsi au midi de l'Afrique.
Au coeur de ce foyer lumineux, blanc et intense, Muller aperut ses deux
complices et leurs chevaux,  une quarantaine de pas, aussi
distinctement que le grand roi de la Bible vit les hommes dans la
fournaise. Ils taient debout; une seconde aprs, btes et gens
roulaient sur la terre; puis tout rentra dans l'ombre.

Muller, d'abord branl par le choc, courut en appelant les Boers, mais
l'cho seul de sa voix lui rpondit. Il arriva prs du groupe; la lune
commenait  lutter faiblement contre la pluie. Ses ples rayons
tombaient sur deux formes tendues, l'une sur le dos, les traits
convulss, tourns vers le ciel, et l'autre sur le visage; prs d'eux
taient les deux chevaux, dont le plus rapproch gisait les jambes en
l'air. La foudre les avait frapps tous et les coupables taient alls
rendre leurs comptes  Dieu. Frank Muller vit cela et, oubliant le
mandat comme le reste, dans l'horreur de ce qui lui semblait tre un
effet tangible du jugement suprme, il se prcipita vers son cheval et
s'enfuit comme un possd poursuivi par toutes les terreurs de l'enfer.




CHAPITRE XXIV

L'OMBRE DE LA MORT


Le feu avait cess sur la rive et John, qui gardait sa prsence
d'esprit, en vrai Anglo-Saxon flegmatique, comprit que, pour le moment
du moins, il n'y avait plus de danger de ce ct. Jess restait immobile
dans ses bras, la tte pose sur sa poitrine. Une ide horrible traversa
le cerveau de Niel. Peut-tre Jess avait-elle t atteinte! Peut-tre
tait-elle morte!

Jess, Jess, cria-t-il,  travers le tumulte de la tempte, tes-vous
saine et sauve?

Elle souleva un peu la tte et rpondit: Je le crois; que se
passe-t-il?

--Dieu seul le sait! Ne bougez pas; tout s'arrangera.

Mais, en lui-mme, il se disait qu'ils taient en danger imminent d'tre
noys. Ils descendaient, dans un chariot, une rivire en furie; bientt
sans doute le chariot verserait et alors....

Un instant aprs, une roue frappa quelque chose; le chariot fit un grand
bond, puis avana un peu, en grinant sur le fond.

Nous y voil, pensa John, car l'eau envahissait le vhicule et le
faisait pencher de ct.

Crac! Le brancard tait bris et le chariot tournait. Ils avaient
touch, par le travers, une roche qui s'levait du lit de la rivire et
la force du courant avait entran les chevaux morts d'un ct, le
chariot de l'autre. En consquence ils se trouvaient, pour ainsi dire, 
l'ancre sur la roche, les cadavres des chevaux faisant office d'ancres
et les traits en cuir trs pais remplaant le cble. Aussi longtemps
que les traits et le reste du harnachement tiendraient bon, ils seraient
relativement en sret, mais ils ignoraient cela. Par le fait ils ne
savaient plus rien. Au-dessus d'eux grondait l'orage, autour d'eux
bouillonnaient les eaux et sifflait la pluie. Ils ne savaient rien, si
ce n'est qu'ils taient l, atomes vivants et sans ressources, ballotts
sur les eaux furieuses, par une nuit pouvantable et menacs de mort de
tous cts. troitement enlacs, ils se laissaient bercer, lorsque
brilla cet clair terrible qui,  leur insu, frappa deux de leurs
ennemis et qui, pour un instant, illumina, malgr le rideau de pluie,
les tourbillons d'eau et les deux bords de la rivire.

Il leur fit voir la roche  laquelle ils taient attachs, la tte de
l'un des pauvres chevaux qui, secou par le courant, semblait lutter
contre la mort, et le corps de l'infortun Mouti couch sur le visage,
le bras pendant par-dessus le bord du chariot et laissant filtrer l'eau
entre les doigts, comme font souvent (rapprochement ironique et
sinistre) les passagers d'une barque de plaisance.

Tout cela disparut en un clin d'oeil; mais peu  peu l'orage s'loigna
et la lune se fit jour  travers les nuages. La pluie cessa enfin, la
tempte se tut et l'on n'entendit plus que le murmure des eaux agites.

John, demanda Jess, pouvons-nous faire quelque chose?

--Rien, chre Jess.

--chapperons-nous au danger?

Il hsita.

Nous sommes dans les mains de Dieu, chre enfant. Si le chariot verse,
nous serons noys. Savez-vous nager?

--Non.

--Si nous pouvons tenir jusqu'au jour, nous gagnerons peut-tre la rive,
 moins que ces dmons ne tirent sur nous. Je ne crois pas que nous
ayons grand'chance de leur chapper.

--Avez-vous peur de mourir, John?

De nouveau il hsita.

Je ne sais pas trop, ma chrie. J'espre mourir en homme.

--Dites-moi franchement ce que vous pensez. Nous reste-t-il quelque
espoir?

Nouveau silence. Il se demandait s'il devait dire toute la vrit; aprs
rflexion il s'y dcida.

Je n'en vois aucun, Jess; si nous ne sommes pas noys, nous serons
certainement fusills. Ils nous attendront jusqu'au matin sur la rive
et, pour leur propre scurit, ils n'oseront pas nous laisser vivre.

Il ignorait que deux des assassins taient morts et que le troisime
avait fui terrifi.

Chre Jess, reprit-il,  quoi bon mentir? Notre fin peut venir  tout
instant; il semble impossible qu'elle ne vienne pas avant le lever du
soleil.

C'taient l des paroles solennelles et terribles, et le lecteur le
comprendra, s'il peut se rendre compte de la situation de nos deux
personnages. Il est affreux de se sentir, en pleine force, en pleine
jeunesse, face  face avec une mort violente, de savoir que l'on peut,
d'un instant  l'autre, entrer dans cet inconnu, plus redoutable
peut-tre que la vie. John sentait son coeur dfaillir devant cette
force de la mort. Mais il est quelque chose de plus fort encore: c'est
l'amour parfait d'une femme. Contre cela, la mort elle-mme ne peut pas
prvaloir. Au regard de John, rpondait en ce moment le regard de Jess
rempli d'une lumire surnaturelle. Elle ne craignait pas la mort, si
elle allait au-devant d'elle avec son bien-aim. La mort tait son
espoir et sa dlivrance. Ici-bas, elle n'attendait rien; au del elle
pouvait trouver tout. Ses fers tombaient, briss par une main
toute-puissante. Le devoir tait satisfait, sa mission remplie et elle
tait libre!... libre de mourir avec son bien-aim. Oui, son amour tait
plus profond que la tombe et maintenant il se redressait dans toute sa
force, prt  s'lancer vers les rgions de l'amour ternel.

Vous tes bien sr, John? demanda-t-elle encore.

--Oui, chre; oui. Pourquoi me contraindre  vous le rpter? Je ne vois
aucun espoir.

Les bras de la jeune fille enlaaient le cou de John; il sentait sur ses
joues la caresse de ses boucles soyeuses et le souffle de son haleine.

C'est que j'ai quelque chose  vous dire, John, et je ne peux vous le
dire que si nous devons mourir. Vous savez ce que c'est, mais je dsire
que vous l'entendiez de mes lvres, avant que je meure. Je vous aime,
John, je vous aime, je vous aime! et je suis heureuse de mourir, parce
que je peux mourir et quitter ce monde avec vous.

Il entendit! Et si puisant tait cet amour, que le sien, oubli dans la
terreur du moment, se rveilla dans toute sa force et son ardeur; lui
aussi oublia la mort imminente, pour ne penser qu' sa passion refoule
jusque-l. Jess tait dans ses bras, telle qu'il l'avait prise pour la
protger contre les balles; il baissa la tte pour la mieux regarder. La
lune clairait ce visage ple et laissait voir dans ses yeux, ce dont
aucun homme ne peut se dtourner, quand il l'a vu. Une fois encore, mme
 cette heure et dans ce lieu, le sentiment de soumission complte  la
douce tyrannie de Jess s'empara de lui, comme cet autre jour, dans la
petite maison de Prtoria. Mais maintenant toute considration terrestre
ayant disparu, il n'hsita plus  presser de ses lvres les lvres de la
jeune fille. Jamais, peut-tre, la lune n'avait clair scne d'amour
aussi saisissante, aussi pathtique. Ces deux tres gotaient la joie la
plus entire, la plus intense que la vie puisse offrir, tandis que sur
eux planait l'ombre de la mort, et qu' leurs pieds,  moiti cach par
les eaux, se raidissait le cadavre du Zulu! Le chariot se balanait dans
le courant de la rivire torrentueuse; les corps des chevaux morts
plongeaient et reparaissaient selon les ondulations de l'eau, sur
laquelle se jouaient les rayons de la lune. Au-dessus des deux amants,
le ciel tendait ses profondeurs d'un bleu sombre et parsemes
d'toiles, que tout  l'heure, peut-tre, leurs mes franchiraient; 
droite et  gauche, les rives indistinctes allaient se perdre dans
l'ombre; mais ils ne voyaient rien de tout cela; ils ne se rappelaient
rien, si ce n'est que leurs coeurs s'taient rencontrs; ils taient
heureux d'un bonheur enivrant, que l'humanit gote rarement. Le pass
n'existait plus; l'avenir allait commencer et entre les deux planait
leur passion sanctifie par la fin prochaine.

Pourquoi les blmerait-on? Ils avaient t fidles  leurs promesses et
suivi, en se sacrifiant, le chemin du devoir. Mais les engagements de la
vie cessent avec elle, et maintenant que l'esprance tait morte, que la
dernire heure allait sonner, pourquoi auraient-ils refus ce bonheur,
avant d'entrer dans l'inconnu? Raisonnaient-ils ainsi? Raisonnaient-ils
encore?

Jess avait pos sa tte sur le coeur de son ami, dans ce muet abandon
d'adoration, si rare en ce monde et si suprieur  la passion vulgaire.
En plongeant au plus profond des yeux de Jess, Niel tait heureux
d'avoir vcu et d'arriver ainsi  la mort. Quant  elle, perdue dans
l'immensit de son amour, elle soulageait son coeur par des sanglots.

Et les longues heures passaient, sans qu'ils y prissent garde,
lorsqu'enfin un air plus froid vint leur annoncer l'approche de l'aube.
La mort qu'ils attendaient n'tait pas encore venue; elle ne devait pas
tre loin dsormais.

John, murmura Jess, croyez-vous qu'ils nous tueront avec leurs
carabines?

--Oui, rpondit-il, d'une voix trangle; il le faut pour leur propre
salut.

--Je voudrais que ce ft fini.

Tout  coup elle s'arracha du ses bras avec un petit cri, et le chariot
oscilla violemment.

J'oubliais, dit-elle; vous savez nager; pourquoi ne gagneriez vous pas
la rive et ne vous sauveriez-vous pas  la faveur de l'obscurit? Il n'y
a pas plus de cinquante mtres et le courant n'est plus aussi rapide.

L'ide de se sauver sans Jess n'tait mme pas venue  John, et lui
parut si absurde, qu'il se mit positivement  rire.

Ne dites pas d'enfantillages, Jess.

--Mais je le veux. Partez! Il le faut. Qu'importe que je meure
maintenant! Je sais que vous m'aimez et je peux mourir heureuse. Je vous
attendrai. Oh! John, n'importe o je serai, si je vis et si je me
souviens, je vous attendrai, ne l'oubliez jamais. Et maintenant partez,
je l'exige; je vous dfends de me dsobir; je me jetterai plutt dans
la rivire. Oh! le chariot verse!

--Cramponnez-vous! Tenez-ferme! cria John; les traits sont briss!

Il ne se trompait pas; le cuir pais tait enfin us par la friction
continuelle sur le roc. Le chariot tourna sur lui-mme, puis s'inclina
de telle sorte que le cadavre du pauvre Mouti glissa et disparut dans la
rivire. Le chariot, allg de ce poids, reprit un instant l'quilibre,
mais n'tant plus soutenu par les corps des chevaux et la force du vent,
il se remplit d'eau peu  peu et s'enfona en tournant sur lui-mme.
John comprit que tout tait perdu et que la mort serait certaine, s'ils
restaient dans le vhicule, car ils seraient maintenus sous l'eau par la
couverture de toile. Avec une prire muette, il saisit Jess par la
taille et sauta dans la rivire; au mme instant le chariot sombra.

Ne bougez pas, au nom du ciel! cria-t-il, quand il revint sur l'eau.

A la lueur incertaine de l'aube naissante, il pouvait distinguer la rive
gauche du Vaal, par laquelle ils taient entrs dans la rivire le soir
prcdent. Elle semblait tre  une quarantaine de mtres, mais la
vitesse du courant tait au moins de six noeuds et il comprit qu'avec
son fardeau il lui serait impossible d'atteindre le bord. La seule chose
 faire tait de se maintenir sur l'eau; heureusement elle n'tait pas
froide et John tait un nageur vigoureux. Bientt il aperut, 
cinquante pas environ, de larges roches parses dans le lit du Vaal.
Alors, saisissant Jess par les cheveux, il fit un effort dsespr.
L'eau cumait furieuse autour des roches. A un certain moment, il sentit
qu'il avait pied, mais cela ne dura pas et tout  coup il fut emport et
roul au fond de la rivire, sur de gros galets ronds, qui le
contusionnaient douloureusement. Sans savoir comment, il se releva,
tenant toujours Jess; deux fois encore il en fut de mme. Enfin l'eau ne
lui vint plus que jusqu'aux hanches, mais il lui fallait porter Jess
dans ses bras. En la soulevant, il prouva une dfaillance qui lui parut
mortelle; nanmoins il tint bon et enfin tous deux tombrent comme une
masse sur une large roche plate, o John perdit connaissance.

Lorsqu'il reprit ses sens, il aperut Jess qui, revenue  elle plus
promptement, essayait de lui rchauffer les mains. Il comprit que son
vanouissement avait d tre assez long, car le soleil tait lev. Se
redressant avec peine, il se secoua; il n'avait que des contusions.

tes-vous blesse? demanda-t-il  Jess qui ple, faible et meurtrie,
les vtements dchirs par les balles et les roches et ruisselants
d'eau, prsentait un spectacle vraiment digne de compassion.

Non, rpondit-elle faiblement, pas beaucoup.

Tous deux, tremblant de froid, s'assirent en plein soleil.

Que faire? dit John.

--Mourir, rpliqua-t-elle farouche. Je voulais mourir; pourquoi m'en
avez-vous empche? Il est des situations dont on ne sort que par la
mort; la ntre est du nombre.

--Ne craignez rien, dit-il; votre dsir sera vite satisfait; les
assassins nous poursuivront sans tarder.

De lgres couches de brouillard couvraient le lit et les bords de la
rivire, mais elles s'levaient  mesure que le soleil montait dans le
ciel. L'endroit o ils avaient atterri, se trouvait  trois cents mtres
en aval de celui o la foudre avait frapp les deux Boers et leurs
chevaux. Voyant le brouillard s'lever, John insista pour que Jess se
blottt avec lui derrire une roche, afin de pouvoir observer la rive,
sans tre dcouverts. Peu aprs, ils distingurent,  deux cents mtres,
deux chevaux qui paissaient tranquillement.

Ah! je m'en doutais, dit John; les bandits ont mis pied  terre l-bas.
Dieu merci! j'ai encore mon revolver et les cartouches ne sont pas
mouilles. J'ai l'intention de vendre chrement nos vies.

--Mais, John, s'cria Jess, qui suivait le mouvement de son bras tendu
vers la rive, ce ne sont pas les chevaux des Boers; ce sont nos deux
chevaux de vole qui se sont dtachs dans l'eau; voyez, ils ont encore
leur collier.

--Par Jupiter! ce sont eux. Si nous pouvons seulement les attraper sans
tre pris nous-mmes, nous sortirons peut-tre d'ici.

--Il n'y a aucun abri aux environs, reprit Jess, et je ne vois pas
apparence de Boers. Ils auront cru nous avoir tus et seront partis.

John porta ses regards alentour et, pour la premire fois, un rayon
d'espoir se glissa dans son coeur. Ils survivraient peut-tre, aprs
tout!

Allons voir, Jess;  quoi bon rester ici? Il faut que nous cherchions 
manger quelque part; je suis d'une faiblesse indicible.

Elle se releva sans un mot, prit la main qu'il lui tendait et ils se
mirent en marche le long de la rive.

Ils n'avaient gure fait que trente pas, lorsque John poussa un cri de
joie et se prcipita vers quelque chose de blanc, qui s'tait pris dans
les roseaux. C'tait le panier de provisions que la femme de
l'aubergiste leur avait donn  Heidelberg. Il avait t enlev par
l'eau et, comme le couvercle tait bien attach, rien ne s'tait perdu.
John l'ouvrit et retrouva la bouteille d'eau-de-vie, presque tous les
oeufs, la viande et le pain; ce dernier en bouillie, par exemple. Il se
hta de dboucher la bouteille, remplit  moiti, avec de l'eau, un
verre cass au fond du panier, ajouta la mme quantit d'eau-de-vie et
fit boire le tout  Jess qui, en consquence, ressembla bientt un peu
moins  un cadavre. Il rpta la mme crmonie pour son propre compte
et il lui sembla qu'une vie nouvelle s'infiltrait en lui. Aprs cela ils
avancrent prudemment.

Les chevaux se laissrent prendre sans peine, ne paraissant pas avoir
souffert de l'aventure, quoique l'un d'eux et t gratign par une
balle.

Il y a un arbre l-bas, ou la berge surplombe; nous ferons bien d'y
attacher les chevaux, de procder  notre toilette et de djeuner, dit
John presque gaiement.

Ils se dirigrent donc vers l'arbre.

Tout  coup, John, qui marchait le premier, recula en poussant un cri de
frayeur et les chevaux devinrent rtifs; devant eux, raidis par la mort
et dj gonfls et dcomposs, comme il arrive parfois aux gens
foudroys, leurs carabines tordues dans leurs mains, leurs vtements
hachs et enlevs par l'explosion des cartouches, taient tendus les
corps des deux Boers; spectacle terrifiant et de nature  faire
rflchir les plus sceptiques!

Et il se trouve des gens pour prtendre qu'il n'y a ni Dieu, ni
chtiment pour les coupables! s'cria John.




CHAPITRE XXV

ATTENTE


On se rappelle que John avait quitt Belle-Fontaine pour Prtoria, vers
la fin de dcembre. Avec lui avaient disparu la vie et la joie de la
maison.

Seigneur! Bessie, dit Silas Croft, le soir qui suivit le dpart,
comme cette maison est triste sans John!

Bessie, qui pleurait secrtement dans un coin, fut entirement de cet
avis.

Puis, quelques jours aprs, arriva la nouvelle de l'investissement de
Prtoria, mais rien de John; tout ce qu'on put savoir, c'est qu'il avait
travers Standerton sain et sauf. Les jours passrent sans rien apporter
et enfin, un soir, Bessie clata en sanglots convulsifs.

Pourquoi l'avez-vous envoy l-bas? dit-elle  son oncle. Je savais
bien que c'tait absurde. Il ne pouvait aider Jess en rien, ni la
ramener; il tait certain que tous deux seraient bloqus. Et maintenant
il est mort! Je suis sre que ces Boers l'ont tu; tout cela est de
votre faute et, s'il est mort, je ne vous parlerai plus jamais!

Le vieillard battit en retraite, assez confus et effar de cette
explosion qui n'tait pas du tout dans les habitudes de Bessie.

Les femmes n'en font jamais d'autres, se dit-il; elles deviennent de
vraies tigresses, quand il s'agit de l'homme qu'elles aiment.

Il pouvait y avoir du vrai dans cette observation; mais une tigresse
n'est pas agrable, en qualit d'animal domestique, et le pauvre vieux
Silas eut le loisir de s'en apercevoir, pendant les deux mois qui
suivirent. Plus Bessie rflchissait, plus elle s'indignait qu'on et
loign son fianc; elle oublia mme qu'elle avait consenti  cet
loignement; bref son humeur changea compltement sous l'influence du
chagrin, et le jour vint ou son oncle n'osa presque plus prononcer le
nom de John.

Pendant ce temps, tout allait aussi mal que possible au dedans, comme au
dehors. Le lendemain du dpart de John, deux ou trois Boers rests
fidles, et un marchand du lac Chrissie, dans la province de la
Nouvelle-cosse, s'arrtrent  Belle-Fontaine et supplirent Silas
Croft de se rfugier  Natal, avant qu'il ft trop tard; ils lui
affirmrent que les Boers tueraient certainement les Anglais sans
dfense. Il ne voulut rien entendre.

Je suis Anglais, _Civis Romanus sum_, rpondit-il, de son ton rsolu,
et je ne crois pas que les gens parmi lesquels j'ai vcu pendant vingt
ans me toucheront. En tout cas, je ne vais pas me sauver et laisser mon
bien  la merci d'une bande de voleurs. S'ils me tuent, ils auront  en
rpondre devant le gouvernement anglais; aussi je crois qu'ils me
laisseront tranquille. Bessie peut partir, si bon lui semble, mais moi
je reste; c'est mon dernier mot.

Celui de Bessie fut le mme et les braves gens repartirent sans dlai,
dplorant cette confiance imprudente et cet orgueil insulaire. Cette
petite scne s'tait passe avant le dner. Aprs le repas, le vieux
Silas eut l'ide de jeter un nouveau dfi  ses ennemis. Il se rendit
dans sa chambre  coucher, tira d'une armoire un trs grand drapeau
anglais et se dirigea ensuite vers un espace dcouvert, situ devant la
maison, o un gommier jeune et trs lev servait de mt au pavillon et
se voyait de trs loin, quand, aux grands jours comme Nol, ou
l'anniversaire de la naissance de la Reine, Silas Croft prenait plaisir
 l'arborer.

Jantj, cria-t-il, venez m'aider  hisser le drapeau; et aussitt que
les larges plis flottrent au vent il se dcouvrit, agita son chapeau
et, de sa voix puissante, poussa un hip! hip! hurrah! qui fit accourir
Bessie pour savoir ce qui arrivait.

Voil! dit-il, d'un air triomphant; j'ai hiss mon pavillon, afin que
tous ces gens sachent bien qu'un Anglais demeure ici. God save the
Queen!

--Amen, rpondit Bessie. Nanmoins, elle n'tait pas bien sre que ce
dfi jet aux rebelles ft une sage mesure et faite pour calmer leurs
passions surexcites.

En effet, deux jours aprs, une patrouille compose de trois Boers,
ayant aperu de trs loin l'tendard qui flottait au vent, arriva au
galop et demanda des explications. Silas vit les hommes venir et,
prenant sa carabine, alla se planter sous le drapeau, pour lequel il
prouvait une vnration presque superstitieuse. On n'oserait pas,
pensait-il, y toucher ou molester ceux qu'il abritait.

Que signifie ceci? Om Silas, demanda le chef des trois Boers, que le
vieillard connaissait fort bien.

Cela signifie qu'un Anglais demeure ici, Jan.

--Abaissez ce sale chiffon, riposta le Boer.

--Je vous enverrai au diable d'abord.

A ces mots, le Boer mit pied  terre, s'avana vers le mt et l se
trouva face  face avec le canon du fusil de Silas Croft.

Il faudra me fusiller d'abord, Jan, lui dit celui-ci.

Les trois hommes se consultrent, puis partirent.

Le fait est que, tout Anglais qu'il tait, Silas Croft tait trs aim
des Boers, qui, pour la plupart, le connaissaient depuis leur enfance et
l'avaient vu siger deux fois  leur Assemble nationale. Ce fut  cette
popularit qu'il dut de n'tre pas somm, ds le dbut de la rvolte,
d'avoir  choisir entre la prison, ou le service actif contre son
gouvernement et ses compatriotes.

Pendant quinze jours tout alla bien; mais, au bout de ce temps, arriva
la nouvelle de la dfaite crasante, subie au dfil de Laing-Hill par
les Anglais. Tout d'abord Silas n'y voulut pas croire. Aucun gnral
n'aurait t assez fou pour livrer bataille en cet endroit, disait-il.
Bientt, hlas! la nouvelle fut confirme par les indignes.

Une semaine s'coula encore,  la fin de laquelle on apprit la dfaite
d'Ingogo. Un matin, pendant le djeuner, Jantj amena un Cafre sous la
vranda. Cet homme raconta qu'il avait vu le combat du haut d'une
montagne; les Anglais, compltement bloqus, se battaient admirablement,
mais leurs armes taient fatigues et ils succomberaient avant la
nuit. Les Boers ne souffraient pas, car les Anglais ne pouvaient pas
tirer droit!

La journe se trana pniblement. A minuit, un espion indigne, que M.
Croft avait envoy chercher des nouvelles, revint dire que le gnral
anglais avait pu rentrer au camp, mais non sans avoir fait des pertes
cruelles et abandonn ses blesss dont un grand nombre taient morts
sous la pluie.

Un long intervalle d'incertitude et d'anxit suivit ces vnements;
mille bruits couraient, sans apporter de nouvelles positives. Silas
reprit courage, quand on lui apprit qu'on envoyait de nombreux renforts
aux Anglais.

Ah! Bessie, ma chrie, dit-il, joyeusement, ils chanteront bientt un
autre air! Et il est grand temps. Je ne peux pas comprendre du tout 
quoi l'arme a pens.

Le temps continuait sa marche lente et pnible, lorsqu'enfin arriva un
jour terrible, jour que Bessie n'oubliera de sa vie. C'tait le 20
fvrier, juste une semaine avant le dsastre dfinitif de Majuba Hill.

Bessie, debout sous la vranda, plongeait vaguement ses regards le long
de la sombre avenue des Gommiers. Ce lieu paraissait si paisible, que
l'on n'aurait certes pas devin qu'une guerre sanglante se livrait 
quelques milles de l. Les Cafres semblaient aller et venir comme
d'habitude, pour leurs travaux, mais un observateur attentif aurait
remarqu qu'ils s'arrtaient de temps  autre, pour regarder du ct du
Drakensberg et ensuite changer quelques mots entre eux. Ils se
racontaient que des choses extraordinaires se passaient, que les Boers
battaient la grande nation blanche, qui tait venue par les mers et
avait fait trembler leur terre. On profitait de ces confidences pour
s'accroupir sur le sol, prendre une prise de tabac et raconter o l'on
avait pass la nuit dans les rochers, avec ses femmes, car lorsque les
Boers sont appels pour le service, les Cafres ne couchent pas dans
leurs huttes, de crainte d'tre surpris et fusills. Puis on se
demandait ce qu'on deviendrait, quand les Boers auraient dvor les
Anglais et repris le pays, et l'on en arrivait gnralement  dclarer
que mieux vaudrait migrer au Natal.

Bessie se rendait compte de ce qui se passait, et parfois quelques
paroles en harmonie avec ses tristes penses parvenaient  son oreille.
Impatiente, elle se dtourna et son attention se fixa sur son vieux
lvrier Stomp, tout  l'heure couch  ses pieds, qui maintenant
grognait sourdement et dont les poils se hrissaient.

C'est sans doute un Cafre tranger, se dit Bessie. Stomp dtestait les
Cafres qu'il ne connaissait pas. Bessie vit aussitt qu'elle ne s'tait
pas trompe. Un indigne parut. Cet individu, borgne,  la physionomie
sclrate et vtu seulement d'un pantalon dguenill, retenu autour de
la taille par une ceinture de cuir, avait fix dans sa chevelure,
plusieurs petites vessies gonfles, comme en portent les soi-disant
mdecins sorciers. De la main gauche, il tenait un long bton fendu  un
bout. Dans la fente tait une lettre.

Ici, Stomp! cria Bessie, tandis qu'un espoir brillait subitement dans
son coeur. Si la lettre tait de John!

Le chien obit avec une rpugnance vidente, ce Cafre lui dplaisait;
aussi celui-ci ne s'approcha-t-il que lorsque Stomp eut t rappel; du
reste il se montra fort insolent, ne s'occupa nullement de Bessie et se
contenta de s'accroupir devant elle, dans l'alle.

Qu'y a-t-il? demanda-t-elle en hollandais, les lvres tremblantes.

Une lettre, rpondit l'homme.

--Donnez-la-moi.

--Non, Missie, pas avant que je vous aie bien regarde, pour voir si je
ne me trompe pas: cheveux d'or, _un_ (il comptait sur ses doigts); oui,
c'est cela; grands yeux bleus, _deux_; trs bien; grande, blanche et
brillante comme une toile.... Oui, la lettre est pour vous. Sur ce, il
lui poussa le bton presque dans la figure.

D'o vient la lettre? dit Bessie, en reculant et saisie d'un soupon
soudain.

De Wakkerstroom, en dernier.

--De qui est-elle?

--Lisez-la et vous le saurez.

Bessie prit la lettre, qui tait enveloppe dans un morceau de journal,
et la retourna plusieurs fois. Nous prouvons tous une mfiance
instinctive pour les lettres inconnues et singulires. Or celle-ci tait
particulirement trange d'aspect. D'abord elle ne portait pas d'adresse
sur son enveloppe fort sale. Ensuite on voyait qu'une pice de six sous
lui avait servi de cachet.

tes-vous sr qu'elle soit pour moi? reprit Bessie.

--Oui, oui, bien, bien sr, rpliqua l'homme, avec un rire insolent. Il
n'y a pas beaucoup de blanches comme vous dans le Transvaal. D'ailleurs
je vous ai dtaille. Et il recommena: cheveux d'or, etc.

Alors Bessie ouvrit l'enveloppe. Elle contenait une feuille de papier
ordinaire, couverte d'une criture hardie et ferme, quoique trahissant
un certain manque d'habitude.

Bessie la connaissait bien et la revit avec un pressentiment de malheur.
C'tait celle de Frank Muller.

La jeune fille eut froid au coeur, mais il lui fallut lire ce qui suit:

     Au camp, prs de Prtoria, 15 fvrier.

Chre Miss Bessie,

Je regrette d'avoir  vous crire, mais quoique nous nous soyons
querells dernirement, vous, votre bon pre et moi, je crois de mon
devoir de vous envoyer cette lettre par un messager choisi. Hier, les
malheureux habitants affams de Prtoria ont fait une sortie et nos
armes ont t de nouveau victorieuses; les habits rouges se sont enfuis,
abandonnant leurs ambulances et emportant beaucoup de morts et de
blesss. Parmi les premiers tait le capitaine Niel....

Bessie poussa un cri touff, laissa tomber la lettre et saisit des deux
mains l'un des piliers de la vranda.

Le vilain Cafre ricana, ramassa la lettre et la lui tendit. Elle la
prit, sentant qu'il fallait tout apprendre, puis se remit  lire comme
en un rve affreux.

... qui demeurait chez votre oncle, mais Jan Vanzil l'a tu et
plusieurs l'ont vu emporter; ils assurent qu'il tait bien mort. Je
crains que ceci ne vous fasse du chagrin, mais ce sont les hasards de la
guerre et il est mort en combattant bravement.

Prsentez mes compliments respectueux  votre oncle. Nous nous sommes
spars avec colre, mais j'espre, dans les circonstances nouvelles o
se trouve le pays, lui prouver que moi, du moins, je n'ai pas de
rancune. Croyez-moi, chre Miss Bessie, votre humble et dvou
serviteur.

    Frank Muller.

Aprs avoir jet la lettre dans sa poche, Bessie saisit de nouveau le
pilier pour se soutenir. Il lui semblait que la lumire du soleil
faisait place  une obscurit glace. Il tait mort! son fianc tait
mort! Elle restait seule et dsole. Toute la joie de sa vie
disparaissait comme les rayons du soleil.

Elle ne sut jamais combien de temps elle tait reste l, les yeux
grands ouverts, sans rien voir. Elle avait perdu le sentiment du temps;
il n'y avait plus de rel que ce fait crasant: John tait mort!

Missie! dit en billant le mchant borgne, fixant son oeil unique sur
ce douloureux visage.

Elle ne rpondit pas; il rpta:

Missie, y a-t-il une rponse? Il est temps que je parte; je veux voir
les Boers prendre Prtoria.

Bessie le regarda vaguement.

Votre message est de ceux qui n'ont pas besoin de rponse, dit-elle.

La brute se mit  rire. Non, je ne peux pas porter une lettre au
Capitaine, reprit-il. J'ai vu Jan Vanzil le tuer. Il est tomb _comme
a_! Et il s'abattit tout d'une pice sur le sol, comme un homme frapp
par une balle. Il continua: Je ne peux pas lui porter un message,
Missie, mais ce que je voulais dire, c'est que je pourrais porter une
lettre de votre part  Frank Muller. Un Boer vivant vaut mieux qu'un
Anglais mort et Frank Muller fera un beau mari.

--Partez! commanda Bessie d'une voix trangle, en lui montrant
l'avenue de son bras tendu.

Il y avait dans cet ordre une telle nergie contenue, que l'homme bondit
sur ses pieds, et au mme instant, Stomp, qui l'avait guett tout le
temps avec des grognements sourds, interprtant le geste de sa matresse
comme un ordre d'agir, sauta droit  la gorge du messager. Le chien,
grand et lourd, frappa l'homme en pleine poitrine, de telle sorte que
tous deux roulrent sur le sol. Ce fut une scne terrible: l'homme se
dbattait, criait, jurait; le chien le roulait, le mordait de faon 
lui laisser des marques ineffaables.

Bessie, dont l'nergie semblait puise, ne paraissait pas voir ce qui
se passait. Son oncle accourut avec deux Cafres.

Hol! hol! cria-t-il de sa forte voix; qu'y a-t-il donc?

Il russit enfin, avec l'aide des Cafres,  faire lcher prise au chien,
et l'homme se releva en trbuchant, saignant d'une demi-douzaine de
morsures.

Tout d'abord, il ramassa son bton sans parler. Ensuite il tourna son
visage couvert de sang, son oeil unique flamboyant de fureur, vers la
pauvre Bessie, la menaa de ses deux poings crisps, et l'accabla
d'injures.

Vous me payerez a.... Frank Muller vous le fera payer. Je suis son
serviteur! Je....

--Partez, qui que vous soyez, tonna la voix de Silas Croft, ou, par le
ciel! je lance le chien sur vous. Il montrait, en parlant, Stomp qui
luttait furieux avec les deux Cafres.

Le messager le regarda; puis, avec une dernire menace de son poing, il
s'enfuit en courant et ne se retourna qu'une fois, pour s'assurer que le
chien ne le poursuivait pas.

Bessie le suivit de son regard vague, avec autant d'indiffrence qu'elle
en avait tmoign pendant la lutte. Tout  coup, elle se redressa et
rentra dans le salon.

Que signifie tout cela? Bessie, demanda son oncle, qui la rejoignait.
Que veut dire cet homme, au sujet de Frank Muller?

--Cela veut dire, cher oncle, rpondit elle enfin, d'une voix qui
hsitait entre le sanglot et le rire convulsif, que je suis veuve avant
d'avoir t marie. John est mort!

--Mort! mort! rpta la vieillard, portant la main  son front et
tournant sur lui-mme avec garement. John est mort!

--Lisez, mon oncle, dit Bessie, en lui tendant la lettre de Muller.

Il la prit d'une main si tremblante, qu'il fut trs long  la lire.

Grand Dieu! s'cria-t-il enfin, quel coup! Ma pauvre Bessie! Il la
prit dans ses bras et la baisa tendrement.

Une pense lui traversa subitement l'esprit. C'est peut-tre un
mensonge, comme Frank Muller en fait souvent, dit-il; ou bien peut-tre
s'est-il tromp.

Bessie resta muette. Pour le moment du moins, tout espoir l'avait
abandonne.




CHAPITRE XXVI

UN FAMILIER DE FRANK MULLER


L'tude des lments opposs, qui concourent  former un caractre comme
celui de Frank Muller, si intressante qu'elle puisse tre, n'est pas de
nature  tre essaye ici dans le dtail. Un tel caractre, en son
entier dveloppement, est heureusement difficile  rencontrer dans un
pays trs civilis. La lourde main de la loi pserait sur lui, jusqu'
ce qu'elle l'et rduit au niveau de la masse humaine qui l'entourerait.
Mais ceux qui ont vcu dans ces contres  demi sauvages, o une poigne
d'hommes appartenant  une race suprieure rgne sur des masses d'une
race infrieure ont certainement rencontr ses pareils. Les solitudes
sont favorables  la production de puissantes individualits. Au
contraire, la socit des hommes trs civiliss leur est adverse. Il en
est des hommes comme des arbres; ceux qui croissent isolment dans la
plaine dveloppent, d'aprs les lois de leur nature, toute leur force et
leur majest. Ceux qui croissent dans la fort, cherchent la lumire
partout o elle se trouve; ils prennent pour cela la forme et la
direction que leur imposent leurs voisins; avant tout, ils veulent
vivre, n'importe comment et au prix de tous les sacrifices.

Ainsi de l'homme: livr  lui-mme, ou entour seulement du rebut de
l'humanit, il devient, extrieurement, ce que l'esprit qui l'anime veut
qu'il soit; mais plac parmi d'autres hommes, ses semblables, enchan
par l'usage, retenu par la force de l'opinion publique, il devient aussi
pareil aux autres, que les arbres levs en espalier par la main du mme
jardinier sont pareils entre eux. Les angles de sa nature disparaissent
sous la friction constante de la socit; et il devient,
superficiellement du moins, identique  ceux qui l'entourent et le
pressent.

La place d'un homme comme Frank Muller est sur les confins de la
civilisation et de la barbarie. Trop civilis pour possder les vertus
primitives, qui, telles qu'elles sont, reprsentent la quantit de bien
accorde  l'homme par la nature; trop barbare pour accepter les
restrictions adoucissantes d'une socit cultive, il participe aux
forces et aux faiblesses des deux tats. Anim de l'esprit de barbarie,
o domine la superstition, et entirement dpourvu de l'esprit de
civilisation, qui se traduit par la piti, il se tient entre les deux,
insultant  l'un et  l'autre, et offre ainsi le spectacle moral le plus
terrifiant qui soit au monde. Un peu plus civilis, prpar par
l'ducation et la rflexion,  matriser sa nature si bien arme pour le
mal, habitu  vaincre ces fureurs sans frein, qui sont l'apanage de
l'homme fort, mais sans culture, Frank Muller et pu tonner le monde,
comme un Napolon.

Un peu plus sauvage au contraire, plus loign de l'influence
inconsciente, mais relle, d'une race de progrs, il et pu craser ses
semblables et les dtruire sans merci, dans l'emportement de sa rage et
de ses apptits, comme un autre Attila. Mais ballott entre deux forces,
qu'il ne reconnaissait pas, il devenait le jouet d'une puissance
invisible qui transformait en obstacles, sur lesquels il trbuchait, des
faiblesses dont il et pu faire, en des circonstances diffrentes, les
armes mortelles d'une force invincible et se sentait domin par des
accs de terreur superstitieuse.

Voyez-le galoper follement dans la nuit, loin de la scne de meurtre que
son cerveau n'a pas craint de concevoir, ni sa main d'excuter. Il ne
croit  aucun dieu et cependant les craintes terribles qui surgissent
dans son coeur, semblent prendre corps et lui crier: _Nous sommes les
messagers d'un Dieu vengeur._ Il lve les yeux. L-haut, sur le fond
noir de l'orage, l'clair crit ce nom redoutable et la voix du tonnerre
le proclame. Il ferme ses yeux blouis et les pas cadencs de son cheval
deviennent un rythme qui rpte: _Il y a un Dieu! il y a un Dieu!_

Et toujours il fuit, dans la nuit, ce qu'il n'est pas au pouvoir de
l'homme de laisser derrire lui.

       *       *       *       *       *

Il tait prs de minuit, lorsque Frank Muller s'arrta devant une
misrable hutte en terre, perche dans la solitude, sur la berge du
Vaal, et flanque d'un hangar assez dlabr. Le lieu tait silencieux
comme la tombe; pas mme un chien pour aboyer.

Si cet animal de Cafre n'est pas l, dit Muller tout haut, je le ferai
fouetter  mort. Hendrik! Hendrik!

A cet appel, une ombre se leva  ses pieds mmes et fit reculer le
cheval si violemment, qu'il faillit dsaronner son cavalier.

Au nom du diable! qui tes-vous? cria Frank Muller, dont les nerfs
n'taient plus en tat de supporter le moindre choc.

C'est moi, Baas, rpondit l'apparition, se dbarrassant de la
couverture grise qui l'enveloppait et montrant la vilaine figure du
sorcier qui avait port la lettre  Bessie. Depuis plusieurs annes
dj, il suivait Muller comme son ombre.

Chien maudit! A quoi pensez-vous de vous cacher ainsi? C'est un de vos
tours infernaux; prenez garde! ajouta-t-il, en frappant sur les fontes
de ses pistolets, sinon, un de ces jours, je vous enverrai loin, vous
et votre sorcellerie.

--Je suis bien fch, Baas, gmit le mcrant, mais il y a une
demi-heure je vous ai entendu venir; je ne sais pas ce qu'il y a dans
l'air cette nuit; on aurait dit que vingt personnes galopaient aprs
vous. Je les entendais distinctement: d'abord le grand cheval noir, puis
tous ceux qui couraient derrire lui, comme s'ils vous eussent
poursuivi; alors je sortis et je m'tendis pour couter, et ce ne fut
que lorsque vous arriviez, que les autres s'arrtrent un  un.
C'taient peut-tre des dmons!

--Maldiction! Assez de ce jargon de sorcier! cria Muller, dont les
dents s'entre-choquaient de crainte et d'agitation. Prenez mon cheval
et ayez-en grand soin; il a fourni une longue course et nous partons 
l'aube. Dites-moi o sont les lumires et l'eau-de-vie! Si vous l'avez
bue, je vous fouetterai.

--Tout cela est sur la planche  gauche de la porte, Baas, et il y a
aussi de la viande et du pain.

Muller sauta  bas de son cheval et entra dans la hutte, dont il ouvrit
la porte branlante d'un coup de pied. Il trouva les allumettes, mais sa
main tremblait si fort, qu'il en brla plus d'une avant d'allumer la
grossire chandelle que font les Boers, avec la graisse du mouton. Prs
de la chandelle taient une bouteille d'eau-de-vie de pche, un gobelet
d'tain et une jarre d'eau de rivire. Il remplit le gobelet d'un
mlange de liqueur et d'eau et but; puis il essaya de manger un peu, n'y
russit pas et s'en consola en revenant  l'eau-de-vie. Mais, bientt,
il lui sembla qu'il buvait du feu; alors il se mit  fumer.

Au bout de quelques instants, Hendrik vint lui dire que le cheval
mangeait de bon apptit. Il allait se retirer, quand son matre lui fit
signe de rester. L'homme fut surpris, car Muller ne recherchait gure sa
socit que lorsqu'il voulait le consulter, ou lui faire exercer son art
prtendu de divination; le fait est que, pour le moment, Frank Muller
et t content de parler  un chien. Les vnements de la nuit avaient
abaiss cet homme terrible, plong dans l'iniquit, ds sa premire
jeunesse, au niveau d'un enfant qui a peur dans l'obscurit. Il resta
d'abord silencieux devant le Cafre accroupi  ses pieds. Puis les
libations rptes produisirent leur effet, et il oublia un peu
l'extrme prudence dont il ne se dpartait jamais, pas mme avec son
confident noir, Hendrik.

Depuis combien de temps tes-vous revenu? lui demanda-t-il.

--Depuis quatre jours, Baas.

--Avez-vous port ma lettre  Om Croft?

--Oui, Baas. Je l'ai donne  la Missie.

--Qu'a-t-elle fait?

--Elle l'a lue; ensuite elle s'est cramponne  la vranda, comme a.
Il essaya d'imiter l'attitude et la physionomie de la pauvre Bessie.

Ainsi, elle l'a cru?

--Certainement.

--Et aprs?

--Elle a lanc le chien sur moi. Regardez! regardez!

Il montrait les blessures, mal cicatrises, que lui avaient faites les
crocs de Stomp.

Muller rit un instant. J'aurais voulu voir a, noir imposteur, dit-il;
cela prouve son courage. Vous tes sans doute furieux et vous rvez de
vous venger?

--Assurment.

--Qui sait! Nous irons l-bas demain.

--Je le savais d'avance, Baas.

--Nous allons prendre le domaine; nous ferons juger Silas Croft par un
conseil de guerre, pour avoir hiss le pavillon anglais et, si le
verdict est contre lui, nous le fusillerons, Hendrik.

--Trs bien, Baas, rpondit le Cafre, en se frottant joyeusement les
mains; mais sera-t-il condamn?

--Je ne sais, rpliqua l'autre, en caressant sa barbe d'or; cela
dpendra de ce que Missie dira; et du verdict de la cour, ajouta-t-il
aprs rflexion.

--Le verdict de la cour! le verdict de la cour! ricana le mchant
conseiller, et le Baas la prsidera! Ha! ha! pas n'est besoin d'tre
sorcier pour deviner le verdict. Et si la cour condamne Silas, qui se
chargera de le fusiller, Baas?

--Je n'y ai pas pens, mais peu importe; on trouvera toujours quelqu'un
pour excuter la sentence.

--Baas, j'ai fait beaucoup pour vous et n'ai pas t trs pay. J'ai
fait de vilaines choses. J'ai interprt des prsages, prpar des
filtres et _fil_ vos ennemis. Voulez-vous m'accorder une faveur?
Voulez-vous me laisser fusiller Om Croft, s'il est condamn? Ce n'est
pas une grande faveur, Baas, et je l'ai mrite.

--Pourquoi dsirez-vous le fusiller?

--Parce qu'il m'a fouett une fois, il y a bien des annes, pour ma
sorcellerie, et parce que, l'autre jour, il m'a chass de chez lui. En
outre, c'est agrable de tirer sur un blanc. Je serais encore plus
content, dit-il, en faisant claquer ses lvres, si c'tait la Missie qui
a lanc le chien sur moi. Je....

En un clin d'oeil, Muller saisit  la gorge le gredin stupfait et lui
administra force coups de pied et coups de fouet.

Cette parole brutale,  l'adresse de Bessie, avait remu tout ce qui
restait de gnreux en lui; en outre, si mauvais qu'il ft lui-mme, il
aimait trop follement cette femme, pour permettre qu'un homme insultt
son nom, surtout un homme dont il pouvait redouter la sorcellerie, mais
qu'il mettait d'ailleurs bien plus bas qu'un chien, dans son estime. En
ce moment, il n'tait pas moins dangereux de jouer avec les nerfs
surexcits de Muller qu'avec un taureau furieux.

Brute! monstre noir! hurla-t-il; si jamais vous osez prononcer ainsi
son nom, je vous tuerai malgr toute votre magie. Et il le lana avec
tant de force contre le mur, que la hutte entire en fut branle.
L'homme tomba, resta d'abord tendu et gmissant, puis sortit en se
tranant sur les mains et les genoux.

Muller le regarda, les sourcils froncs. Quand le Cafre eut disparu, il
se leva, ferma la porte  double tour et tout  coup fondit en larmes,
bris sans doute par la fatigue physique et morale, par l'effet de la
liqueur et aussi par la passion inassouvie (on ose  peine l'appeler
amour), qui lui dvorait le coeur.

Oh! Bessie, Bessie, gmissait-il; j'ai fait tout cela pour vous! Vous
ne pourrez pas m'en vouloir de les avoir tus pour vous! Oh! ma chrie,
ma chrie! si vous saviez seulement combien je vous aime! Oh! mon
adore, mon adore! Dans son angoisse, il se jeta sur la rude couche de
la cabane et s'endormit en sanglotant.

Les crimes de Muller ne le rendaient pas plus heureux, car pour jouir du
mal qu'il fait, il faut qu'un homme soit, non seulement sans conscience,
mais sans passion; or Frank Muller tait tourment par la superstition
qui peut, au besoin, remplacer la premire, et la seconde pesait
littralement sur sa vie entire; car la beaut de la jeune fille
exerait sur lui un pouvoir dominateur, dont certes elle ne se doutait
pas.

Aux premires lueurs de l'aube, Hendrik se glissa humblement dans la
hutte pour veiller son matre, et une demi-heure aprs avoir travers
le Vaal, ils se dirigeaient vers Wakkerstroom.

L'nergie de Muller se raffermissait  mesure que se rpandait la
lumire du jour; quand le soleil se montra enfin dans toute sa gloire,
il lui sembla que le poids du crime et de la terreur cessait de
l'oppresser. Il se rendit compte de tout: les deux Boers frapps par la
foudre, ce n'tait qu'un accident heureux, car autrement il et t
forc de les tuer lui-mme, s'ils avaient refus de lui restituer
l'arrt de mort. Il avait oubli ce papier, mais qu'importait cela? Il
tait peu probable qu'on retrouvt les corps, sur cette rive dserte, o
les vautours les dvoraient sans doute dj; si on les dcouvrait, le
papier aurait certainement disparu, enlev par le vent, ou serait devenu
illisible. Du reste rien ne prouvait que Muller et pris part au meurtre
et, au besoin, Hendrik tablirait un alibi. C'tait un homme utile que
ce Hendrik! En outre qui croirait  un meurtre? Deux Boers escortaient
deux Anglais jusqu' la rivire; l, ils se querellaient et tiraient les
uns sur les autres, les chevaux plongeaient dans le Vaal, renversaient
le chariot et tout tait fini.

Muller se disait que tout tait pour le mieux et que personne ne
pourrait le souponner.

Alors il envisagea les rsultats de ses honntes efforts, et le sang
colora ses joues, tandis que la flamme de la jeunesse brillait dans ses
yeux. Dans deux jours au plus, Bessie serait dans ses bras! Il ne
pouvait plus chouer. Il tait le matre absolu. Et puis Hendrik l'avait
lu dans les astres, depuis longtemps[3]. Belle-Fontaine serait prise
d'assaut le lendemain, s'il le fallait; le vieux Silas et Bessie
seraient faits prisonniers, et Muller savait quelle pression il aurait 
exercer ensuite. Il n'avait pas en vain parl de fusiller. Bessie lui
cderait, ou le vieillard mourrait et ensuite il la violenterait. Il
n'avait plus rien  craindre, puisque le gouvernement anglais rendait
les armes. On lui saurait gr de fusiller un rebelle anglais.

[Note 3: Il n'est pas rare de rencontrer en Afrique des blancs qui
croient, plus ou moins, aux effets de la sorcellerie indigne, et qui
n'hsitent pas, au dfi de la loi,  consulter les docteurs-sorciers,
surtout s'il s'agit de retrouver un objet perdu.]

Oui, tout allait bien. Combien de temps lui avait-il fallu, pour
conqurir Bessie? Trois ans! Il l'aimait depuis trois ans! Il aurait
enfin sa rcompense et, sa passion satisfaite, il appliquerait toutes
ses facults  la ralisation de ses projets ambitieux, dont le but
ressemblait fort  un trne.




CHAPITRE XXVII

SILAS EST PERSUAD


Bessie fut d'abord accable par le coup qui l'avait frappe; mais 
mesure que les jours s'coulaient, elle se relevait peu  peu, car elle
avait du ressort et confiance dans l'avenir. Certaines mes absorbent la
douleur, comme l'ponge absorbe l'eau, et en sont mortellement
atteintes; sur d'autres, au contraire, elle glisse comme l'eau sur le
marbre, sans pntrer au del de la surface. Bessie appartenait  une
catgorie moyenne, saine et vigoureuse; faite pour le bonheur, pour
s'panouir au soleil, elle ne devait pas languir  l'ombre d'un chagrin.
Les femmes de sa trempe ne meurent pas de douleur, ne se condamnent pas
 un clibat ternel, ne s'immolent pas en holocauste  une chre
mmoire. Si leur premier amour leur est enlev, elles pleurent et
souffrent beaucoup, mais, aprs un laps de temps convenable, elles ne
repoussent pas le second qui se prsente.

Nanmoins ce fut une trs ple et silencieuse Bessie que l'on vit errer
 Belle-Fontaine, aprs la visite du Cafre borgne. Toute son
irritabilit avait disparu; elle ne reprochait plus  son oncle d'avoir
envoy John  Prtoria. Elle ne lui permettait mme pas de s'accuser
lui-mme.

Que la volont de Dieu soit faite, mon oncle, lui dit-elle un soir;
vous en avez t l'instrument; voil tout. Puis elle vint lui passer
les bras autour du cou, appuya sa tte charmante sur l'paule du
vieillard, lui dit en pleurant que dsormais ils taient seuls au monde,
et il la consola de son mieux. Chose trange! ils ne pensaient gure 
Jess, quand ils s'entretenaient ainsi. Jess tait pour eux une nigme,
quelque chose en dehors d'eux. Prsente, ils l'aimaient et la laissaient
libre de vivre  sa manire; absente, elle semblait s'effacer dans une
ombre profonde. Une muraille s'levait entre elle et les siens. Certes
ils lui taient attachs, mais les natures simples s'loignent
involontairement de ce qu'elles ne comprennent pas et ils ne faisaient
pas exception  la rgle. L'affection de Bessie pour sa soeur tait bien
peu de chose, compare  la tendresse profonde,  l'abngation absolue
que Jess lui prodiguait, sans grandes dmonstrations extrieures. Bessie
lui prfrait de beaucoup son vieil oncle. Aussi, dans ces jours
d'preuve, leurs deux coeurs se rapprochrent-ils plus que jamais l'un
de l'autre.

A mesure que le temps passait, tous deux se mirent  esprer de nouveau.
N'tait-il pas possible, aprs tout, que Muller et menti? Ils savaient
qu'il n'tait pas homme  reculer devant une imposture, s'il y trouvait
son compte, et son objectif, en cette circonstance, n'tait pas douteux
pour eux.

Un dimanche, huit jours aprs la visite de Hendrik, Bessie, assise sous
la vranda, crut entendre un grondement sourd, qui lui parut tre celui
du canon, dans la direction du Drakensberg. Elle se leva et gravit la
colline qui s'levait derrire l'habitation. Arrive au sommet, elle
embrassa du regard la ligne imposante de la chane de montagnes. Au
loin, sur la droite, dominait un pic abrupt, appel Majuba et souvent
envelopp de nuages. Ce jour-l, on le voyait distinctement, et il
sembla  la jeune fille que le bruit sourd, apport par la brise, venait
de l. Du reste elle ne vit rien. Bientt l'cho se tut et elle pensa
que, peut-tre, elle n'avait entendu que celui d'un orage lointain.

Le lendemain, elle apprit que c'tait bien le grondement de la grosse
artillerie, couvrant la retraite des troupes anglaises sur les flancs du
mont Majuba. Aprs cela, Silas Croft commena  se sentir quelque peu
dcourag; les revers se succdaient avec une telle obstination, que
mme sa foi robuste en la valeur britannique en tait branle.

Quatre semaines s'coulrent dans l'incertitude. Des bruits incessants
couraient dans le pays, apports soit par des indignes, soit par des
Boers de passage. Silas refusait d'y croire. Bientt pourtant, il devint
certain qu'un armistice tait conclu entre les Anglais et les Boers,
mais on en ignorait les termes et le but. Silas Croft fut d'avis que les
Boers, effrays par l'approche de forces anglaises considrables, se
soumettaient sans plus lutter; quant  Bessie, elle hocha la tte avec
incrdulit.

Un jour, c'tait celui o John et Jess avaient quitt Prtoria, un Cafre
apporta la nouvelle que l'armistice tait rompu, que les Anglais
s'avanaient en grand nombre, allaient forcer le Dfil et dlivrer
Prtoria. Les yeux de Bessie brillrent  nouveau et Silas rayonna de
joie.

Il tait temps! s'cria-t-il; depuis prs de deux mois, j'avais presque
honte de mon titre d'Anglais. Mais tout cela va finir; je savais bien
qu'on ne nous abandonnerait pas.

Et le vieillard, se redressant, se frappant la poitrine, avait l'air
brave et fier, comme s'il et t g de vingt-cinq ans, au lieu de
soixante-dix.

Le reste du jour et les deux suivants s'coulrent sans qu'on ret
d'autres nouvelles; mais le lundi 23 mars, l'orage clata.

Vers onze heures, Bessie venait de terminer ses occupations du matin, et
son oncle, debout dans le salon, s'essuyait le front avec son foulard
rouge, car il rentrait de sa tourne quotidienne  la ferme.

Pas de nouvelles des troupes, Bessie? demanda-t-il, par la porte
entre-bille.

--Non, mon oncle, rpondit-elle, les larmes aux yeux, et soupirant au
souvenir de celui dont elle n'esprait plus de nouvelles.

Enfin! bon courage! ces sortes de choses prennent du temps, surtout
avec nos soldats qui sont si lents! On aura d attendre quelque chose,
des canons ou des munitions; mais je suis sr que nous aurons des
nouvelles aujourd'hui.

Il parlait encore, lorsque Jantj accourut, tout boulevers.

Les Boers, Baas, les Boers! cria-t-il. Ils viennent avec un chariot;
ils sont vingt; Frank Muller est  leur tte, sur son cheval noir; Hans
Coetzee et le sorcier borgne le suivent. Je me cachais derrire un arbre
dans l'avenue, quand je les ai aperus. Ils vont s'emparer du domaine.

Sans attendre pour donner d'autres explications, Jantj se glissa 
travers la maison et se cacha quelque part sur la colline, car il tait,
comme la plupart des Hottentots, extrmement lche.

Le vieillard jeta un regard effar sur Bessie qui se tenait debout, ple
et tremblante, prs de la porte. Ayant entendu des pas prcipits sur
l'avenue qui passait devant la maison, il se dirigea vers la
porte-fentre. Une demi-douzaine de Cafres, employs  la ferme, avaient
aperu les Boers, jet leurs outils et fuyaient vers la montagne. Comme
ils passaient, un coup de feu retentit et le dernier d'entre eux, un
jeune garon de douze ans, roula sur le sol, frapp d'une balle entre
les deux paules. Bessie entendit ce cri: Bien tir, bien tir! puis
le rire froce qui suivit la chute de l'enfant et le pitinement des
chevaux dans l'avenue.

Oh! mon oncle, dit-elle, que faire?

Le vieillard, sans rpondre, alla prendre un fusil au rtelier, s'assit
dans un fauteuil de bois qui faisait face  la porte-fentre et fit
signe  sa nice de venir le rejoindre.

Nous les attendrons ainsi, dit-il; ils verront que nous n'avons pas
peur d'eux. Ne craignez rien, ma chrie; ils n'oseront pas nous toucher;
ils craindront les consquences.

A peine prononait-il ces mots, que la cavalcade parut, conduite, ainsi
que l'avait dit Jantj, par Frank Muller, sur son cheval noir; aprs lui
venaient Hans Coetzee, sur son gros poney, et le sorcier Hendrik, mont
sur un animal indfinissable: il portait un fusil et une zagaie  la
main. Derrire eux suivaient quinze ou seize hommes arms, parmi
lesquels Silas Croft reconnut la plupart des voisins prs de qui, depuis
vingt ans, il vivait en paix et amiti.

Devant la maison, ils s'arrtrent pour regarder autour d'eux. Ils ne
voyaient pas encore bien  l'intrieur,  cause du contraste entre la
brillante lumire du dehors et l'ombre au dedans.

Les oiseaux se seront envols, neveu, dit Hans Coetzee; ils auront eu
vent de notre petite visite.

--Ils ne peuvent tre loin, rpondit Muller. Je les ai fait surveiller
et je sais qu'ils n'ont pas quitt ces lieux. Descendez de cheval, Om
Coetzee, et vous aussi, Hendrik, et regardez dans la maison.

Le Cafre obit avec empressement et dgringola aussitt de sa monture,
mais le Boer hsita.

L'oncle Silas est trs vif, dit-il; il pourrait bien tirer, s'il voyait
envahir sa maison.

--Taisez-vous! tonna Frank Muller, et faites ce que je vous ordonne.

--Ah! le diable d'homme! murmura l'infortun Hans Coetzee, en se
prparant  obir.

Pendant ce temps, Hendrik avait saut sous la vranda et, de son oeil
unique, explorait l'intrieur.

Les voil, Baas, les voil: le vieux coq et la petite poulette. D'un
coup de pied il ouvrit violemment la porte-fentre et l'on vit alors le
vieillard assis dans son fauteuil, une carabine sur les genoux, et
tenant sa belle nice par la main. Frank mit pied  terre et s'avana,
suivi d'une douzaine de Boers.

Que voulez-vous, Frank Muller? pourquoi venez-vous chez moi avec tous
ces hommes arms? demanda Silas Croft, sans se lever.

--Je vous somme, Silas Croft, de vous rendre pour tre jug comme
tratre et rebelle  la Rpublique. Je regrette, ajouta Muller, en
saluant Bessie, qu'il n'avait pas quitte des yeux depuis son arrive,
d'tre oblig de vous arrter devant une dame, mais mon devoir ne me
laisse pas de choix.

--Je ne vous comprends pas, rpondit Silas. Je suis le sujet de la reine
Victoria; je suis Anglais. Comment donc puis-je tre rebelle  aucune
rpublique? Je suis Anglais, rpta-t-il, d'une voix si forte, que
chacun des Boers put l'entendre, et je ne reconnais l'autorit d'aucune
rpublique. Cette maison est la mienne et je vous somme de la quitter,
au nom de mes droits de sujet anglais.

--Ici, interrompit Muller froidement, les Anglais n'ont pas de droits,
si ce n'est ceux que nous leur accordons.

--Fusillez-le, cria une voix.

--Silas Croft, voulez-vous vous rendre? demanda Muller, de la mme voix
froide.

--Non! rpondit le vieillard avec force; je ne me rends pas  des
rebelles arms contre la Reine. Je tire sur le premier qui ose me
toucher. Et se levant, il arma sa carabine.

Faut-il tirer, Baas? faut-il tirer? demanda le sorcier borgne, jouant
avec la dtente de son vieux fusil. Pour toute rponse, Muller lui
frappa le visage du revers de sa main et dit  Hans Coetzee:

Arrtez cet homme.

Le pauvre Hans hsita. La nature ne l'avait pas dou d'un grand courage
et la vue de ce canon de fusil le faisait dfaillir. Il se mit 
balbutier des excuses.

Vous dcidez-vous, notre oncle, ou faut-il que je vous dnonce au
gnral, comme ami des Anglais? lui dit le malicieux Muller, qui se
faisait un jeu de la lchet bien connue du personnage.

 J'y vais; certainement j'y vais, neveu. Excusez-moi,... une petite
faiblesse,... la chaleur du soleil.... Mais je vais saisir le
rebelle.... Un de ces jeunes gens aura peut-tre l'obligeance de
dtourner son attention? C'est un homme violent,... je le connais depuis
longtemps,... et un homme violent qui tient un fusil.... vous savez,
cher cousin....

--Y allez-vous? rpta le matre terrible.

--Oui, oui, certainement. Cher oncle Silas, je vous en prie, dposez ce
fusil; c'est si dangereux! Ne me regardez pas comme un taureau furieux,
mais acceptez le joug. Vous tes vieux, oncle Silas; nous ne voudrions
pas vous faire de mal. Allons, venez, venez, poursuivit Hans, lui
faisant signe de la main, comme  un cheval ombrageux qu'on veut
amadouer.

Hans Coetzee, tratre et menteur que vous tes, lui cria le vieillard,
si vous faites un pas, par le ciel! je vous envoie une balle.

--Avancez, Hans, frappez-le sur la tte! criaient les insulteurs, de la
fentre, trs soigneux, du reste, de s'carter  droite et  gauche,
afin de laisser un passage libre  la balle attendue.

Hans n'y tint plus! Il fondit en larmes, et Muller, le seul qui gardt
son sang-froid, le saisit par le bras et, de toute sa force, le lana
contre Silas. Il avait ses raisons pour dsirer que celui-ci tut
quelqu'un et, comme il mprisait et dtestait Hans Coetzee, il le
choisissait pour victime.

La carabine fut leve, mais  cet instant, Bessie, qui jusque-l tait
reste immobile, effare, comprenant que le sang vers compliquerait
encore la situation, se prcipita sur l'arme qui partit; seulement la
balle dvia et, au lieu de tuer Hans, se contenta de lui couper
l'oreille et se perdit ensuite par la fentre. En un clin d'oeil, la
pice fut remplie de fume, Hans Coetzee se mit  hurler d'effroi et de
douleur et, profitant du dsordre, trois ou quatre hommes guids par
Hendrik, se prcipitrent dans la chambre et sur Silas Croft appuy au
mur, son fusil brandi au-dessus de sa tte, en guise de massue.

Quand les assaillants furent prs de lui, ils hsitrent, car, si vieux
qu'il ft, il n'avait pas l'air rassurant. On et dit un vieux lion
accul. Bientt un des hommes essaya de le frapper, le manqua et, avant
qu'il pt battre en retraite, Silas lui assna un coup de crosse qui
l'envoya rouler par terre, comme un boeuf assomm. Alors on l'entoura,
mais il continua son jeu de moulinet avec son fusil et repoussa un
second assaillant. A ce moment, le sorcier Hendrik, qui guettait
l'occasion, frappa sa tte chauve du canon de son vieux fusil et le
vieillard tomba. Heureusement le coup n'avait pas t port avec
beaucoup de force, et la blessure ne fut pas profonde. Mais quand les
Boers virent Silas  terre, ils se jetrent tous sur lui et l'auraient
sans doute achev  coups de pieds, si Bessie, poussant un grand cri, ne
se ft prcipite sur son corps et ne l'et entour de ses bras.

Alors Frank Muller eut peur qu'elle ne ft blesse et intervint. D'un
seul bond il fut au milieu des combattants, les jeta de tous cts,
grce  sa grande force, comme autant de pices d'un jeu de quilles, et
russit enfin  relever Silas.

Emmenez-le d'ici, cria-t-il; et le vieillard, sa couronne de cheveux
blancs tout ensanglante, fut saisi, pouss, frapp, insult, entran
d'abord sous la vranda, puis dans l'alle, et enfin  l'espace
dcouvert o l'tendard anglais, qu'il avait hiss deux mois auparavant,
dployait firement ses plis  la brise. L il tomba sur le gazon, le
dos appuy au mt, et demanda, d'une voix faible, de l'eau.

Bessie qui sanglotait, le coeur dchir d'angoisse et d'indignation,
fendit la foule pour courir  la maison et rapporter le verre d'eau. Une
de ces brutes essaya de le renverser, mais elle l'vita et le donna 
son oncle qui le but avidement.

Merci, merci, ma chrie, dit-il; ne vous alarmez pas; je n'ai pas grand
mal. Ah! si John et t ici! Avertis une heure seulement  l'avance,
nous aurions dfendu la maison contre eux tous.

Pendant ce temps, l'un des Boers, mont sur les paules des autres,
avait russi  dtacher la corde qui retenait le drapeau, et, aprs
l'avoir renvers, l'avait mis  mi-mt en criant: Vive la Rpublique!

Peut-tre l'oncle Silas ne sait-il pas que nous sommes de nouveau en
Rpublique? dit, d'un ton moqueur, l'un des voisins du vieux Croft.

--De quelle rpublique parlez-vous? rpondit le vieillard; le Transvaal
est une colonie britannique.

Il y eut un clat de rire.

Le gouvernement britannique s'est rendu, riposta le mme homme. Il
renonce au pays et doit l'vacuer dans les six mois.

--C'est un mensonge! dit Silas, bondissant sur ses pieds; un lche
mensonge. Quiconque prtend que les Anglais ont abandonn le pays 
quelques milliers de bandits comme vous, et trahi de loyaux sujets, est
un menteur, vomi par l'enfer.

Il y eut un nouvel clat de rire et, lorsqu'il prit fin, Frank Muller
s'avana.

Ce n'est pas un mensonge, Silas Croft, dit-il, et les lches ne sont
pas les Boers qui vous ont battus bien des fois, mais vos soldats, qui
se sont toujours enfuis et votre gouvernement qui suit l'exemple de vos
soldats. Regardez, ajouta-t-il, en tirant un papier de sa poche, vous
connaissez cette signature, je pense? C'est celle du Triumvirat; coutez
ce qu'il dit:

Trs cher Herr Muller,

Les prsentes sont pour vous informer que, par la force des armes qui
combattent pour le droit et la libert, et aussi par la lchet du
gouvernement britannique, de ses gnraux et de ses soldats, nous avons,
de par la volont du Tout-Puissant, conclu aujourd'hui une paix
glorieuse avec l'ennemi. Le gouvernement britannique cde sur presque
tous les points et ne sauve que les apparences. La Rpublique sera
rtablie et les dernires troupes quitteront le pays dans six mois.
Faites savoir ceci  tous et n'oubliez pas de rendre grces  Dieu pour
nos victoires.

Les Boers acclamrent cette lecture et Bessie se tordit les mains. Quant
au vieillard, il s'appuya au mt et sa tte ensanglante se courba sur
sa poitrine, comme s'il allait s'vanouir. Puis tout  coup il se
releva, et, les poings crisps, brandis en l'air, clata en un tel
torrent de maldictions, que les Boers eux-mmes reculrent un instant,
muets devant l'explosion de cette fureur qui puisait sa force dans un
excs d'humiliation.

C'tait un spectacle effrayant de voir ce sage et pieux vieillard, le
visage meurtri, ses cheveux blancs souills de sang, ses vtements en
lambeaux, frapper la terre du pied, menacer ceux qui l'entouraient,
blasphmer son crateur, maudire le jour o il tait n, couvrir
d'insultes sa patrie bien-aime, son titre d'Anglais, le gouvernement
qui l'abandonnait et tomber enfin en convulsions,  l'ombre de son
drapeau dshonor!




CHAPITRE XXVIII

BESSIE EST MISE A LA QUESTION


Pendant ce temps, un autre drame se jouait derrire la maison. Aprs que
le sorcier Hendrik eut renvers Silas Croft et aid  le traner
jusqu'au mt du drapeau, l'ide lui vint qu'il pourrait bien profiter du
dsordre gnral, pour son propre compte. En consquence, au moment ou
Frank Muller se mettait  lire la dpche du Triumvirat, il se glissa
dans la maison dserte, afin de voir ce qu'il pourrait voler. Passant
par le salon, il s'appropria la montre et la chane d'or de Bessie,
prsents de son oncle aux avant-dernires ftes de Nol; ensuite il
passa dans la cuisine, o il trouva une belle provision de couverts
d'argent. Il les engloutit dans les vastes poches de la capote militaire
fort dlabre, dont il tait vtu, non sans tre troubl par les
aboiements de Stomp, le chien qui l'avait si malmen quelques semaines
auparavant et qui, pour le moment, tait enchan  sa niche, prs de la
cuisine. Ayant reconnu, par la fentre, que le pauvre animal ne pouvait
se dfendre, il se prpara, avec une joie infernale,  se venger de lui.
Il avait laiss son fusil sur le gazon, mais il tenait encore sa zagaie.
Il sortit par la porte de la cuisine, s'avana jusqu' quelques pas du
chien qui le reconnut aussitt et devint fou de fureur, s'amusa pendant
quelques instants  l'irriter par ses gestes, et enfin, craignant que le
vacarme n'attirt l'attention, il transpera tout  coup la pauvre bte
de sa zagaie, et s'accroupit ensuite sur le sol, pour mieux jouir des
convulsions d'agonie de sa victime.

Il se croyait seul, et se trompait, car le Hottentot Jantj s'tait
faufil  travers les hautes herbes et les broussailles, de l'autre ct
du mur, et son corps presque noir se pressait contre les pierres de la
mme couleur, de telle sorte qu'un oeil inexpriment n'aurait pu le
distinguer  douze pas. De temps  autre, il levait la tte au-dessus du
mur, observait le sorcier, sans trop savoir quel parti prendre, et
pendant qu'il hsitait, Hendrik tua le chien.

Or Jantj avait l'amour des animaux qui gnralement se rencontre chez
les Hottentots et manque, au contraire, absolument aux Cafres. En outre,
il affectionnait particulirement Stomp, qui l'accompagnait toujours
dans les occasions assez rares o il lui convenait de marcher comme un
homme, au lieu de ramper comme un tigre, ou de se glisser comme un
serpent. Le supplice de Stomp lui inspira donc un vif dsir de
vengeance, mais  la condition cependant qu'il n'y et pas de pril pour
lui. Il en cherchait le moyen, lorsque Hendrik donna un coup de pied au
chien, retira sa zagaie du cadavre, et, pris subitement du dsir de
cacher son mfait, ta le collier, enleva l'animal dans ses bras, le
porta, non sans peine, dans la maison, et le dissimula sous la table de
la cuisine. Ceci fait, il revint au mur, construit de pierres sans
ciment, en retira une, dposa la montre et les couverts d'argent dans la
cavit, et replaa la pierre. Puis, avant que Jantj pt se rendre
compte de ses intentions, il alluma une allumette, regarda autour de lui
pour s'assurer que personne ne l'observait, leva le bras autant qu'il
put et appliqua l'allumette au chaume pais qui servait de toit 
l'habitation. Il n'tait pas tomb de pluie depuis plusieurs jours et,
grce au soleil et au vent, le chaume tait parfaitement sec. Aussi le
feu embrasa le toit en une seconde.

Hendrik s'arrta, les paules appuyes au mur derrire lequel se
trouvait Jantj, et se frotta joyeusement les mains en admirant son
ouvrage. La tentation fut irrsistible pour le Hottentot; la provocation
tait trop directe et l'occasion trop belle.

Il tenait le fameux bton aux entailles. Le soulevant des deux mains, il
frappa de toute sa force avec le gros bout le crne sans dfense du
coquin.

Malgr la duret du crne, le mcrant tomba comme mort. Jantj se hissa
par-dessus le mur, souleva son ennemi vanoui, le trana par un bras
dans la cuisine et le fit rouler sous la table, en compagnie du chien
mort. Ensuite, rempli d'une horrible joie, il se glissa dehors, ferma la
porte  double tour et rampa jusqu' une petite plantation situe 
quatre-vingts mtres environ, sur la droite de la maison, d'o il
pourrait voir les progrs du feu et tout ce que feraient les Boers.

Dix minutes plus tard, Hendrik reprit ses sens pour se voir environn de
flammes dans lesquelles il prit, sans qu'on pt entendre ses cris
dsesprs.

Au pied du mt, le pauvre Silas Croft se tordait dans les convulsions,
malgr les soins de Bessie; au milieu d'un cercle de Boers qui fumaient,
riaient et se donnaient des airs de triomphateurs.

Frank Muller contemplait avec un infernal sourire le beau visage de
Bessie baign de larmes.

Tout  coup il s'arrta et jeta un cri, en montrant le toit d'o
s'chappaient des panaches de fume bleutre.

Qui a mis le feu? cria-t-il. Par le ciel! je le ferai fusiller.

Les Boers regardrent stupfaits. En un instant, le toit flamba comme de
l'amadou, avec une rapidit extraordinaire. C'tait l'heure o souvent
une brise lgre soufflait de la colline et bientt elle inclina les
flammes en un arc immense, vers les Boers qui ne tardrent pas  sentir
la chaleur et la fume leur brler le visage.

Oh! la maison brle! cria Bessie, compltement crase par ce nouveau
malheur.

Ici tous, ordonna Muller, et voyez si l'on peut sauver quelque chose.
On touffe ici; il faut en sortir.

A ces mots il se baissa, prit Silas Croft dans ses bras et, suivi de
Bessie, le porta dans la plantation o Jantj s'tait rfugi. Au centre
se trouvait une petite clairire entoure de jeunes orangers et
gommiers. L, il dposa le vieillard sur une couche d'herbe et de
feuilles sches, et s'loigna sans un mot, pour se rendre compte des
progrs de l'incendie; dj l'on ne pouvait plus approcher de la maison.
En un quart d'heure, l'intrieur ne fut plus qu'un bcher incandescent;
au bout d'une demi-heure, il ne restait debout que les murs extrieurs,
pais et faits de pierre, au-dessus desquels s'tendait un sombre voile
de fume. Belle-Fontaine n'tait plus qu'une ruine noircie; les communs
et dpendances, couverts en fer galvanis, restaient seuls intacts.

Il y avait  peine cinq minutes que Muller tait parti, lorsque,  la
grande joie de Bessie, son oncle ouvrit les yeux et put s'asseoir.

Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? dit-il. Ah! je me souviens. Qu'est-ce que
cette odeur de feu? Auraient-ils incendi la maison?

--Hlas! oui, mon oncle, rpondit Bessie en pleurant amrement.

Le vieillard poussa un gmissement.

Il m'avait fallu dix ans pour la construire, morceau par morceau,
presque pierre par pierre, et maintenant tout est dtruit! Pourquoi pas?
Que la volont de Dieu soit faite! Donnez-moi votre bras, ma chrie; je
voudrais de l'eau; je me sens bien faible.

Elle obit, toujours sanglotant. A une courte distance, sur la limite de
la plantation, coulait un petit ruisseau; Silas but avidement et lava
ensuite son visage et sa blessure.

Calmez-vous, chre enfant; je n'ai pas grand mal; je me sens mieux. Je
crains d'avoir t absurde. Je n'ai pas assez appris  supporter le
malheur et le dshonneur et, comme Job, il me semblait que Dieu nous
avait abandonns. Mais  prsent je dis: Que sa volont soit faite! Que
vont-ils faire maintenant? Ah! nous le saurons bientt, car voici notre
ami Frank Muller.

--Je suis bien aise de voir que vous avez repris vos sens, oncle Croft,
dit Frank poliment, et je regrette d'avoir  vous dire que la maison est
perdue. Croyez-moi, si je tenais celui qui a mis le feu, je le ferais
fusiller. Je n'avais ni le dsir, ni l'intention de dtruire votre
proprit.

Le vieillard inclina la tte sans rpondre; son ardeur semblait teinte.

Quel est votre bon plaisir, monsieur? demanda Bessie. Peut-tre,
maintenant que nous sommes ruins, nous permettrez-vous d'aller au
Natal; je suppose que le pays est encore anglais?

--Oui, miss Bessie, il est encore anglais, pour le moment; bientt il
sera hollandais, mais je regrette de ne pouvoir vous y laisser aller.
J'ai l'ordre de vous faire prisonniers tous deux et de faire juger votre
oncle par un conseil de guerre. La remise, poursuivit-il vivement, et
les deux petites pices y attenant, n'ont pas t atteintes par le feu.
Je les ferai prparer pour vous et, aussitt que la chaleur sera
supportable, on vous y conduira.

Il se tourna vers les hommes qui l'avaient suivi et donna rapidement des
ordres, que deux d'entre eux allrent excuter.

Silas Croft continuait  garder le silence; il ne paraissait mme ni
surpris, ni indign de tout cela; mais la pauvre Bessie, absolument
anantie, ne savait plus que dire  cet homme terrible et inaccessible
aux remords, qu'elle voyait si calme et si froid devant eux.

Muller s'arrta un instant et rflchit en caressant sa barbe, puis
s'adressa de nouveau  deux Boers rests derrire lui.

Vous monterez la garde auprs du prisonnier et vous ne permettrez 
personne de communiquer avec lui. Aussitt que la petite pice de gauche
des curies sera prte, vous l'y placerez, en ayant soin qu'il soit
pourvu de tout le ncessaire. S'il s'chappe, s'il parle  quelqu'un, ou
s'il est maltrait, vous serez responsables. Comprenez-vous?

--Oui, Meinheer.

--Trs bien; n'oubliez rien. Et maintenant, miss Bessie, je vous demande
un moment d'entretien.

--Non, monsieur; je ne veux pas quitter mon oncle.

--Je crains que vous n'y soyez force, rpondit-il avec un froid
sourire. Je vous supplie de rflchir. Il y va de votre intrt,  vous
et  votre oncle; je vous conseille de venir.

Bessie hsitait. Elle hassait cet homme; elle avait de bonnes raisons
pour se mfier de lui et pour craindre un tte--tte.

Tandis qu'elle hsitait, les deux Boers que Muller avait chargs de
surveiller son oncle, se placrent entre elle et lui. Muller fit
quelques pas sur la droite; en dsespoir de cause, elle le suivit et le
rejoignit sous un oranger touffu, o elle attendit qu'il lui adresst la
parole.

Qu'avez-vous  me dire? demanda-t-elle enfin, une main presse sur son
coeur pour en calmer les battements. Son instinct de femme lui faisait
deviner ce qui allait venir et elle s'efforait de prendre courage.

Voici, miss Bessie, dit Frank Muller; depuis des annes je vous aime et
je dsire vous pouser. Une fois encore, je vous demande d'tre ma
femme.

--Monsieur Frank Muller, rpondit-elle, son nergie faisant tte 
l'orage, je vous remercie de votre proposition, et tout ce que je peux
vous dire, c'est que je la repousse une fois pour toutes.

--Rflchissez, rpta-t-il. Je vous aime comme les femmes ne sont pas
souvent aimes. Vous tes dans ma pense jour et nuit. Dans tout ce que
j'ai fait,  chaque chelon que j'ai gravi, je me suis dit: C'est pour
Bessie Croft que je veux pouser. Tout est bien chang dans ce pays. La
rbellion est victorieuse. C'est moi qui ai dtermin la guerre, afin de
vous conqurir. Je suis un homme important maintenant, et je le serai
davantage. Vous grandirez avec moi. Rflchissez.

--J'ai rflchi et je ne veux pas vous pouser. Vous osez me le
demander, sur les ruines de ma maison en cendres, aprs m'en avoir
arrache avec mon pauvre vieil oncle! Je vous hais, entendez-vous? et je
ne veux pas vous pouser. Je prfrerais pouser un Cafre plutt que
vous, Frank Muller, si grand que vous puissiez tre.

Il sourit. C'est  cause de l'Anglais Niel que vous me parlez ainsi? Il
est mort. A quoi bon rester fidle  un mort?

--Mort ou vivant, je l'aime de tout mon coeur et, s'il est mort, c'est
par la main des vtres, et son sang s'lve entre nous.

--Il est mort et j'en suis bien aise, reprit-il. Une fois encore, est-ce
votre dernier mot?

--Oui.

--Trs bien. Alors, moi je vous dis que vous m'pouserez ou....

--Ou quoi?

--Ou que votre oncle, ce vieillard que vous aimez tant, mourra!

--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle d'une voix touffe.

--Ce que je dis; ni plus ni moins. Croyez-vous que je laisserai la vie
d'un vieillard s'interposer entre moi et mon dsir? Jamais! si vous ne
voulez pas m'pouser, Silas Croft sera mis en accusation pour tentative
de meurtre et haute trahison, dans le dlai d'une heure; dans une heure
et demie il sera condamn  mort, et demain,  l'aube, il mourra par mon
ordre. Je commande ici, avec droit de vie et de mort, et je vous affirme
qu'il mourra! Que son sang retombe sur votre tte!

Bessie saisit l'arbre pour se soutenir.

Vous n'oserez pas, murmura-t-elle; vous n'oserez pas assassiner un
vieillard innocent.

--Je n'oserai pas! Il faut que vous me connaissiez bien peu, Bessie
Croft, pour parler de ce que je n'oserai pas faire, afin de vous
conqurir. Pour cela, il n'est rien que je n'ose, ajouta-t-il, de sa
belle voix sonore. coutez-moi. Promettez de m'pouser demain matin; je
ferai venir le prtre de Wakkerstroom, et votre oncle sera libre comme
l'air, quoiqu'il soit tratre au pays, quoiqu'il ait essay de tuer un
citoyen, aprs la conclusion de la paix. Refusez et il mourra.
Choisissez.

--J'ai choisi, rpondit-elle avec emportement. Frank Muller, parjure et
tratre, assassin que vous tes, je ne vous pouserai pas.

--Trs bien, trs bien, Bessie; comme il vous plaira. Un mot encore.
Vous ne direz pas que je ne vous ai pas prvenue. Si vous persistez,
votre oncle mourra, mais vous ne m'chapperez pas. Vous ne voulez pas
m'pouser? Mme en ce pays, o je peux tant de choses, je ne peux pas
vous y contraindre. Mais je peux vous forcer  tre ma femme de fait,
sinon en titre; et cela, je le ferai, quand votre oncle sera couch dans
sa tombe. Je vous donnerai le choix une fois encore, mais une seule,
aprs le jugement. Si vous refusez, il mourra, et ensuite je vous
enlverai de force et, dans huit jours, ma belle, vous serez trop
heureuse de m'pouser pour couvrir votre honte.

--Vous tes un dmon, Frank Muller, un dmon maudit. Mais vous ne
m'effrayerez pas jusqu'au dshonneur. Je me tuerai et Dieu m'aidera!

Elle se couvrit le visage de ses mains et fondit en larmes.

Vous tes charmante, quand vous pleurez, dit-il en riant; demain je
scherai vos larmes sous mes baisers. Comme il vous plaira! Hol!
cria-t-il  des hommes qui contemplaient les progrs de l'incendie,
venez ici.

Quelques-uns obirent. Il leur donna, au sujet de Bessie, les mmes
ordres qu'il avait dj donns pour Silas Croft. Elle devait tre
enferme dans la petite chambre de l'autre ct des remises et ne
communiquer avec personne. Il ajouta:

Priez les citoyens de s'assembler dans la remise, afin de juger
l'Anglais Silas Croft, pour trahison envers l'tat et tentative de
meurtre contre l'un de nous, pendant qu'il excutait les ordres du
Triumvirat.

Deux hommes s'avancrent, saisirent Bessie par les bras et, se soutenant
 peine, elle fut conduite  travers la petite plantation, et ensuite
par le chemin qui passait entre la colline et la maison, jusqu' la
pice qui allait lui servir de prison. C'tait une sorte de magasin
rempli de sacs de pommes de terre et de farine. L, on l'enferma.

Cette pice n'avait pas de fentre; il n'y pntrait un peu de jour que
par les fentes de la porte et un trou mnag dans le mur du fond, pour
laisser entrer un peu d'air. Bessie tomba sur un sac de farine  moiti
plein, et essaya de rflchir. Sa premire pense fut de s'vader, mais
elle en reconnut vite l'impossibilit. La porte paisse tait bien
verrouille; une sentinelle montait la garde devant; une autre tait
place derrire le mur du fond. La jeune fille examina celui qui la
sparait de la remise. Les briques dont il tait construit s'taient un
peu disjointes, de sorte que, par les fentes, elle pouvait voir ce qui
se passait de l'autre ct. L aussi elle trouverait des hommes arms.
Mais, en supposant mme qu'elle russt  s'vader, pouvait-elle
abandonner son vieil oncle  son sort?




CHAPITRE XXIX

CONDAMN A MORT


Pendant une demi-heure, le silence ne fut troubl que par les pas des
sentinelles et la chute de quelques pans de murs calcins. L'odeur de
poussire et de fume, la chaleur du soleil sur le toit de zinc,
rendaient la petite chambre o se trouvait Bessie presque intolrable,
et elle crut s'vanouir. Un peu d'air venait par une des fentes dans le
mur de la remise; elle y appuya sa tte, afin de n'en rien perdre et de
voir ce qui pourrait se passer. Bientt plusieurs Boers entrrent dans
la remise et en retirrent tous les chariots, except un seul qu'ils
placrent contre le mur oppos  celui contre lequel s'appuyait Bessie,
puis ils disposrent divers bancs et pices de bois, et Bessie comprit
qu'ils prparaient tout pour le conseil de guerre. Frank Muller n'avait
pas menac en vain.

Peu aprs, tous les Boers,  l'exception des sentinelles, dfilrent
dans la remise et se placrent sur deux rangs, dans le grand chariot
qu'ils avaient gard. Ensuite parut Hans Coetzee, la tte bande avec un
mouchoir tach de sang; il tait ple, et tremblait un peu, mais Bessie
vit bien qu'il n'avait pas grand mal. Aprs lui entra Frank Muller, ple
aussi et l'air terrible, et aussitt les rires et les plaisanteries
cessrent. D'ordinaire, le grand obstacle  toute organisation chez les
Boers, est la difficult d'obtenir l'obissance de tous envers l'un
d'eux; mais, trs videmment, il n'en tait pas ainsi pour Muller: son
ascendant tait incontest et incontestable.

Il s'avana sans hsiter, vers un banc plac seul, dans un espace vide,
et s'assit avec sa carabine entre les jambes. Il y eut un silence, puis
Bessie vit son vieil oncle amen par deux Boers qui s'arrtrent avec
lui, au milieu de l'espace vide,  trois pas du prsident. Au mme
instant, Hans Coetzee grimpa dans un petit dog-cart qu'on avait dispos
pour servir de banc des tmoins et Muller tira de sa poche un carnet et
un crayon.

Silence! dit-il. Nous sommes assembls ici, en conseil de guerre, pour
juger l'Anglais Silas Croft. Il est accus de s'tre, par ses actes et
par ses paroles, tratreusement rvolt contre le gouvernement,
notamment en continuant d'arborer le drapeau anglais, aprs que ce pays
et t rendu  la rpublique. En outre, d'avoir tent d'assassiner un
citoyen de la Rpublique, en tirant sur lui, avec un fusil charg. Si
ces accusations sont prouves, il mritera la mort, d'aprs la loi
martiale.

Prisonnier Croft, que rpondez-vous  ces accusations?

Le vieillard, qui semblait calme et matre de lui, regarda son juge et
rpondit:

Je suis sujet anglais. Je n'ai fait que dfendre ma maison, aprs que
vous aviez tu l'un de mes serviteurs. Je ne reconnais pas votre
juridiction et je refuse de me dfendre.

Frank Muller reprit, aprs avoir inscrit quelques notes:

Je rcuse l'objection du prisonnier, quant  la juridiction de la Cour.
Quant aux accusations, nous allons entendre les tmoignages. Sur la
premire, nous sommes fixs, puisque nous avons tous vu flotter le
drapeau anglais. Sur la seconde, nous allons entendre le citoyen Hans
Coetzee, qui a t attaqu.

Hans Coetzee, jurez-vous, au nom de Dieu et de la Rpublique, de dire
la vrit, toute la vrit, rien que la vrit?

--Au nom du Seigneur tout-puissant, je le jure, rpondit Hans Coetzee,
du vhicule o il s'tait install.

Parlez donc.

--J'entrais dans la maison du prisonnier pour l'arrter, afin d'obir 
vos ordres respects, quand le prisonnier leva sa carabine et tira sur
moi. La balle me coupa l'oreille, me causant une vive souffrance et une
abondante perte de sang. C'est l mon tmoignage.

--Trs bien! c'est la vrit, dirent quelques-uns des hommes assis dans
le chariot.

Prisonnier, avez-vous quelque question  poser au tmoin? demanda
Muller.

--Aucune; je n'admets pas votre juridiction, rpta le vieillard, avec
nergie.

--Le prisonnier refuse d'interroger le tmoin et, de nouveau, je rcuse
son objection. Messieurs, dsirez-vous entendre d'autres tmoignages?

--Non, non.

--Trouvez-vous le prisonnier coupable de ce dont on l'accuse?

--Oui, oui.

Muller prit une note et poursuivit:

Alors, le prisonnier ayant t reconnu coupable de haute trahison et de
tentative de meurtre, il ne reste plus qu' dcider du chtiment que la
loi doit infliger  de si grands crimes. Tout homme rendra son verdict
aprs avoir dment considr s'il peut en aucune faon, d'aprs la voix
sainte de sa conscience et les inspirations de la misricorde, tendre
sa merci jusqu'au prisonnier. En qualit de commandant et de prsident
de la Cour, j'ai le droit de voter le premier et je dois vous dire,
Messieurs, que je sais combien est lourde ma responsabilit devant Dieu
et devant mon pays; je dois aussi vous recommander de ne pas vous
laisser influencer ou entraner par ma dcision, car je ne suis, comme
vous tous, qu'un homme sujet  l'erreur.

--coutez, coutez, s'cria-t-on du chariot, quand il s'arrta pour
juger de l'effet produit par son discours.

Messieurs et citoyens, mon inclination naturelle est en faveur du
pardon. Le prisonnier est un vieillard, qui a vcu longtemps parmi nous
comme un frre. C'est en ralit l'un des pionniers et, quoique Anglais,
l'un des pres du pays. Pouvons-nous condamner un tel homme  une mort
sanglante, surtout quand nous savons qu'il est le soutien d'une jeune
nice?

--Non, non, cria-t-on, en rponse  cet adroit appel aux meilleurs
sentiments de la nature humaine.

--Messieurs, ces sentiments vous font honneur. Mon propre coeur aussi a,
tout d'abord, cri: Non, non! Quelles que soient ses fautes, que le
vieillard soit pardonn! Mais la rflexion est venue. Sans doute le
prisonnier est vieux, mais son ge n'aurait-il pas d lui enseigner la
sagesse? Ce qu'on pardonne  la jeunesse, doit-il tre pardonn  la
mre exprience de l'ge? Un homme a-t-il le droit de tuer et de trahir,
parce qu'il est vieux?

--Non, certainement non, crirent les mmes voix, sur le chariot.

--Vient ensuite la seconde considration. Il tait un ancien, un des
pres du pays. N'aurait-il pas d, en consquence, refuser de le trahir
au profit des Anglais impies et cruels? Car, Messieurs, bien que cette
accusation ne soit pas porte contre lui, nous devons nous rappeler,
pour comprendre toute sa conduite, que le prisonnier fut un de ces vils
tratres qui vendirent le pays  Shepstone? N'est-il pas contre nature
qu'un pre vende son propre enfant pour en faire un esclave? N'est ce
pas un de ces cas o la justice s'oppose  la misricorde?

--Certainement, certainement, s'crirent ces braves gens qui, presque
tous, avaient vot l'annexion.

Et puis, autre chose encore: cet homme a une nice et tous les honntes
gens doivent avoir soin que la jeunesse ne soit pas abandonne sans
ressources et sans protection, de peur qu'elle ne grandisse dans la
haine et au prjudice de l'tat. Mais en cette circonstance, ceci n'est
pas  craindre, car le domaine revient lgalement  la jeune fille et ce
sera pour elle une bonne fortune d'tre dlivre de ce vieillard violent
et sans conscience. Et maintenant, vous ayant expos mes arguments pour
et contre, vous ayant adjurs de voter selon votre conscience, je fais
connatre mon vote. C'est..., et, au milieu du plus profond silence, il
se tourna vers le vieux Silas, dont pas un muscle ne tressaillit, c'est
la mort!

Il y eut un petit frmissement.

La pauvre Bessie,  qui rien n'chappait, gmit dans l'amertume de son
coeur.

Alors Hans Coetzee parla. Il avait le coeur dchir de devoir lever la
voix contre celui qu'il avait considr comme un frre, pendant bien des
annes. Mais que pouvait-il faire? Cet homme avait complot contre leur
cher pays, ce cher pays que le cher Seigneur leur avait donn, que leurs
pres et eux avaient arros de leur sang. Quel chtiment mritait une si
noire trahison? et comment maintenir les autres damns Anglais dans le
devoir, sinon en punissant celui-ci? Il ne pouvait, hlas! y avoir
qu'une seule rponse, quoique, pour sa part, il ne la donnt qu'avec
bien des larmes, et cette rponse, c'tait... _la mort_.

Aprs cela il n'y eut plus de discours, mais chacun vota selon son ge,
sur l'appel du prsident. D'abord il y eut un peu d'hsitation, car plus
d'un avait de l'amiti pour le vieux Silas et ne se dcidait pas
facilement  le condamner.

Mais Frank Muller avait jou son jeu et, malgr ses adjurations
d'indpendance, tous savaient bien ce qui leur arriverait, s'ils
votaient contre le prsident. Tous refoulrent donc leurs meilleurs
sentiments, avec la facilit connue en pareil cas, et votrent la
sentence fatale.

Quand ce fut fini, Muller s'adressa au prisonnier:

Vous avez entendu la sentence. Je n'ai plus  rappeler vos crimes. Vous
avez t jug impartialement par un conseil de guerre et selon notre
loi. Avez-vous quelque raison  donner pour que la sentence ne soit pas
excute, telle que l'ordonne le jugement?

Le vieux Silas le regarda de ses yeux pleins de flamme et rejeta en
arrire sa couronne de cheveux blancs, comme un vieux lion aux abois.

Je n'ai rien  dire; si vous voulez commettre un assassinat, libre 
vous, mcrant que vous tes. Je pourrais invoquer mes cheveux blancs,
mon serviteur tu, ma maison dtruite aprs dix annes de labeur. Je
pourrais vous dire que j'ai t un bon citoyen, que j'ai vcu en paix et
amiti dans le pays pendant vingt ans, que j'ai souvent fait du bien 
beaucoup de ceux qui vont m'assassiner de sang-froid; mais je ne dirai
rien. Fusillez-moi, si bon vous semble, et que mon sang pse lourdement
sur vos ttes. Ce matin, j'aurais dit que mon pays me vengerait; je ne
peux plus le dire, car l'Angleterre m'a abandonn et je n'ai plus de
patrie. Je remets donc ma vengeance aux mains de Dieu qui venge
toujours, quoiqu'il diffre souvent pendant longtemps. Je n'ai pas peur
de vous. J'ai perdu honneur, foyer, patrie; pourquoi ne perdrais-je pas
aussi la vie?

Frank Muller fixa son oeil froid sur le visage vibrant du vieillard et
sourit d'un terrible et triomphant sourire.

Prisonnier, il est maintenant de mon devoir, au nom de Dieu et de la
Rpublique, de vous prvenir que vous serez fusill demain,  l'aube.
Puisse le Dieu tout-puissant vous pardonner votre endurcissement et
avoir piti de votre me!

Emmenez le prisonnier et qu'un homme se rende de toute la vitesse de
son cheval,  la maison qui est sur le versant de la colline,  une
heure de distance de Wakkerstroom, et ramne avec lui le ministre de
Dieu, afin qu'il vienne offrir ses consolations au condamn. Que deux
hommes aillent creuser la tombe du prisonnier, dans le cimetire,
derrire la maison.

Les gardes posrent la main sur les paules de Silas et il sortit avec
eux, sans prononcer une parole. Bessie le suivit des yeux par la fente
du mur, jusqu' ce que la chre et vnrable tte et disparu; puis
enfin, puise, anantie par toutes les horreurs qui se succdaient sans
relche, elle tomba sans vie sur le sol.

Pendant ce temps, Frank Muller crivait l'arrt de mort sur une feuille
de son carnet. Il laissa au bas la place de sa signature en blanc, pour
des raisons  lui connues. Il voulait le faire contresigner par tous les
membres du prtendu tribunal, afin de les tenir tous dans sa main, par
cette preuve irrfutable de leur complicit. Mais les Boers, si simples
qu'ils soient, ne le sont pas assez pour ne pas percer  jour une
manoeuvre de ce genre. Tous, sans exception, avaient assez volontiers
donn leur voix contre Silas Croft, mais en fournir la preuve par acte
authentique, c'tait une autre affaire. Aussitt qu'ils eurent compris
les intentions de leur redoutable et respect commandant, ils furent
saisis du dsir immdiat et simultan de disparatre. Ils dcouvrirent
tous, au mme instant, que des affaires les appelaient au dehors;
quelques-uns avaient mme dj, sous la conduite du terrible Hans,
dsert leurs bancs de juges, pour gagner la porte, quand Muller,
devinant leur dessein, cria d'une voix de tonnerre:

Arrtez! Personne ne sort sans avoir sign l'arrt.

Aussitt ils se retournrent d'un air innocent.

Hans Coetzee, venez signer, dit encore Muller.

Et le malheureux s'avana, d'aussi bonne grce qu'il put, murmurant en
lui-mme et trs profondment mille maldictions contre ce dmon Frank
Muller. Il fit pourtant contre fortune bon coeur, et apposa sa
signature, en souriant faiblement. Puis Muller en appela un autre qui
essaya de se drober, sous prtexte que son ducation avait t fort
nglige et qu'il ne savait pas crire. Vaine excuse! Trs
tranquillement Frank Muller crivit son nom et lui fit mettre sa croix
en regard. Aprs cela, aucun obstacle ne surgit et, en cinq minutes, le
revers entier de la feuille fut couvert des signatures plus ou moins
lisibles de tous les membres du Conseil.

Enfin Muller resta seul, la tte incline sur la poitrine, l'arrt dans
une main, tandis que de l'autre il caressait sa belle barbe, selon son
habitude.

Bientt il cessa et demeura immobile comme une statue de marbre. Le
soleil dclinait derrire la colline; la vaste remise s'emplissait
d'ombre qui, peu  peu, l'enveloppait et le revtait d'une sombre et
mystrieuse grandeur. On et dit le roi du _Mal_, car le mal a ses
princes comme le _Bien_, et il les marque de son sceau, les couronne
d'un diadme qui sont, l'un et l'autre, les emblmes de leur puissance;
or, parmi eux, Frank Muller tait certainement grand. Un petit sourire
de triomphe se jouait sur son beau et cruel visage, une lueur brillait
dans ses yeux froids. Il et pu servir de modle pour un portrait de son
matre, le dmon!

Il sortit assez promptement de sa rverie, Je la tiens, se dit-il, je
la tiens comme dans un tau. Elle ne peut pas m'chapper; elle ne peut
pas laisser mourir son oncle. Ces lches m'ont bien servi. On joue d'eux
aussi aisment que d'un violon, et je suis un artiste habile! Oui, nous
voici bientt  la fin du morceau!




CHAPITRE XXX

IL FAUT NOUS SPARER


Silencieux et terrifis, Jess et son compagnon regardaient les cadavres
noircis des Boers. Il leur fallut passer devant ces restes dfigurs,
pour aller attacher les chevaux rcalcitrants  l'arbre situ quelques
pas plus loin. Jess prit ensuite quelques aliments dans le panier, et
s'loigna en disant  John, qu'elle allait essayer de faire scher ses
vtements au soleil et qu'elle lui conseillait d'en faire autant. Quand
elle fut bien sre que les rochers la cachaient entirement, elle
entreprit d'enlever l'un aprs l'autre ses vtements tremps; y tant
parvenue, elle les tordit, les tendit sur de larges pierres plates,
chauffes aux rayons du soleil, puis elle lava ses meurtrissures et ses
cheveux plains de sable et de boue et, ceci fait, elle s'assit  l'ombre
d'une roche et, tout en apaisant sa faim, se mit  rflchir  sa
situation. Elle avait le coeur si gonfl de douleur et d'amertume,
qu'elle se prenait  regretter de ne pas tre tendue quelque part sous
ces eaux cumantes. Elle avait compt sur la mort, et elle vivait! Et
elle pouvait vivre longtemps, bien des annes, avec sa honte et sa
souffrance. Tous les sentiments hroques, toute la grandeur plus
qu'humaine de sa passion spiritualise par la pense de sa fin
prochaine, tout cela redescendait au niveau d'un attachement dfendu,
dont il lui faudrait porter le poids. Et ce n'tait pas tout! Elle avait
trahi Bessie, et elle avait entran le fianc de Bessie, l'avait fait
manquer  son serment. La mort aurait absous tout cela. Jamais Jess
n'aurait failli, si elle avait cru vivre, mais la mort l'avait trompe
et rejete dans la lutte.

Comment tout cela finirait-il, en supposant qu'ils fussent sauvs?
Qu'esprer, sinon la souffrance? Elle n'irait pas plus loin; elle se le
jurait, dt-elle briser son coeur et celui de Niel. Tout tait chang;
le souvenir de ces heures terribles et dlicieuses, sur la rivire en
furie, pendant lesquelles ils s'taient donns l'un  l'autre pour
l'ternit, serait un souvenir et rien de plus. Ils avaient fait l un
rve de joie cleste; il fallait maintenant que ce rve s'vanout.

Et cependant ce n'tait pas un rve, pas plus du moins que toute sa vie,
que cette raison, cette nigme dont elle cherchait en vain la solution.
Hlas! ce n'tait pas un rve! C'tait une partie de ce pass immortel
qui, ayant t, est toujours et ne peut plus changer. Mais dsormais il
fallait que cette ralit indestructible, imprissable, dispart; il
fallait affecter de la croire morte et oublie. Oh! c'tait amer, bien
amer!

Que serait-ce donc de partir, de quitter John pour toujours? de le
savoir mari  sa propre soeur, de se dire que le charme de Bessie se
glissait peu  peu dans la place qu'elle aurait laisse vide? Que
l'amour doux et constant de Bessie recouvrait d'oubli le souvenir de la
passion ardente, comme le crpuscule efface peu  peu les splendeurs du
jour.

Et cependant il le fallait; elle y tait rsolue. Ah! que n'tait-elle
morte quand il lui donnait ce baiser sur les lvres? Et la pauvre enfant
sanglotait dans sa dtresse, comme ve devant les reproches d'Adam!

Mais les larmes ne remdient  rien et Jess le comprit. Essuyant donc
ses yeux, elle prit le parti de rentrer dans ses vtements  demi
schs; un petit peigne de poche lui permit de remettre un ordre relatif
dans sa chevelure et lorsque, aprs des efforts surhumains, elle eut
rintgr ses chaussures, elle retourna vers l'endroit o elle avait
laiss John, une heure auparavant.

Elle le trouva occup  transporter les selles et les brides des chevaux
morts, sur leurs deux chevaux gris.

Eh mais! vous avez fait toilette, Jess, s'cria-t-il; avez-vous pu
scher vos vtements? Les miens le sont  peu prs.

--Oui, rpondit-elle.

Il la regarda et reprit: Vous avez pleur, ma chrie. Allons! du
courage! notre ciel est sombre, il est vrai, mais  quoi bon pleurer?

--John, dit Jess, presque durement, laissons tout cela. Nous tions
morts cette nuit, nous vivons maintenant. Qui sait, ajouta-t-elle avec
l'ombre d'un sourire, si vous ne verrez pas Bessie demain?

Le visage de John se contracta, au souvenir brusquement rveill de leur
terrible et inextricable situation.

Ma bien-aime Jess, que faire? demanda-t-il.

Dans son angoisse elle frappa du pied.

Je vous ai dit qu'il fallait renoncer  tout cela! A quoi pensez-vous?
A partir d'aujourd'hui nous sommes morts l'un pour l'autre. C'est votre
faute. Pourquoi ne m'avez-vous pas laiss mourir? Oh! John! John!
dit-elle en gmissant, pourquoi m'avez-vous fait vivre? Pourquoi ne
sommes-nous pas morts tous deux? Morts, ou... endormis? Il faut nous
sparer, John! Il le faut. Et que deviendrai-je sans vous?

Sa douleur tait si poignante, que John n'osa pas lui rpondre tout de
suite. Enfin il dit:

Ne vaudrait-il pas mieux tout avouer  Bessie? Je me mpriserais pour
le reste de mes jours, mais en vrit je suis presque tent de le faire.

--Non, non, non! cria-t-elle, avec emportement; je vous le dfends.
Jurez-moi que jamais vous ne lui direz un mot de tout ceci. Je ne veux
pas que son bonheur soit dtruit. Nous avons pch; nous devons
souffrir. Bessie est innocente et n'a que des droits. J'ai promis  ma
chre mre de veiller sur Bessie, de la protger; je ne la trahirai
jamais, jamais. Vous l'pouserez et je partirai. Nous n'avons pas
d'autre parti  prendre.

John la regardait, ne sachant que dire. Un dsespoir aigu lui traversait
le coeur, tandis qu'il contemplait ce visage ple et passionn, ces
grands yeux obscurcis par les larmes. Comment aurait-il la force de se
sparer d'elle? Malgr lui, il lui tendit les bras. Elle les repoussa,
presque avec colre.

Qu'avez-vous fait de votre honneur? lui cria-t-elle. Ne suis-je pas
assez malheureuse, sans que vous me tentiez? Je vous dis que tout est
fini. Achevez de seller ce cheval et partons. Mieux vaut en finir tout
de suite,  moins cependant que les Boers ne nous reprennent et ne nous
fusillent, ce que, pour ma part, je souhaite ardemment. Rappelez-vous
dsormais que je suis votre belle-soeur; rien de plus. Sinon je vous
quitte; je pars de mon ct, et je vous laisse aller du vtre.

John se tut. La dtermination de Jess tait aussi crasante que la
ncessit cruelle qui l'inspirait et, chez lui, l'honneur et la raison
approuvaient ce qui rvoltait sa passion. Il se dtourna accabl,
regrettant comme Jess que la mort n'et pas mis fin  leurs souffrances,

Les chevaux taient prts. Il n'y avait que des selles d'homme, mais
heureusement Jess montait comme une cuyre de profession et pouvait
mme se tenir sur une selle d'homme, en ayant maintes fois fait
l'exprience  Belle-Fontaine. Aussitt que les chevaux furent sells,
elle surprit John en sautant agilement sur le sien et se dclara prte 
partir, aprs avoir pass un pied dans l'trier.

Vous feriez bien de monter autrement, dit John; je sais que ce n'est
pas l'usage, mais vous tomberez.

--Vous verrez, rpliqua-t-elle avec un sourire. Quand elle eut mis son
cheval au petit galop, John remarqua, stupfait, qu'elle se tenait
droite et ferme sur son sige glissant, comme sur une selle de chasse,
grce  un balancement instinctif du corps trs curieux  observer.
Lorsqu'ils furent en pleine prairie, ils firent halte pour s'orienter,
et au mme instant Jess montra de la main,  son compagnon, les longues
files de vautours qui descendaient se repatre du cadavre des assassins
foudroys.

En suivant la rivire, on arriverait  Standerton, et si l'on pouvait
pntrer dans la ville, ce serait le salut, puisque la ville tait aux
mains des Anglais. Mais nos fugitifs savaient qu'elle tait investie par
les Boers et n'osrent pas tenter de passer. Ils avaient bien le
sauf-conduit sign par le gnral boer; toutefois, aprs les vnements
de la veille, ils ne se fiaient gure  l'efficacit des sauf-conduits.
Ils dcidrent donc d'viter Standerton et de poursuivre leur chemin,
jusqu' ce qu'ils trouvassent un gu pour traverser le Vaal. Tous deux
connaissaient bien le pays et, de plus, John possdait une petite
boussole suspendue  sa chane de montre, ce qui leur permettrait de
s'orienter avec sret, sans suivre les routes traces. Sur celles-ci
ils couraient le risque presque certain d'tre dcouverts, tandis que
sur la plaine ils ne rencontreraient fort probablement que des animaux;
s'ils apercevaient des habitations, ils pourraient les viter, et du
reste les habitants mles seraient sans doute  l'arme.

Ils avaient fait environ dix milles, quand ils arrivrent  un endroit
o l'eau leur parut peu profonde. Des traces de roues prouvaient mme
qu'un chariot avait d passer l, pendant les jours prcdents.

Essayons, dit John, et ils plongrent sans hsiter.

Au milieu de la rivire l'eau tait profonde, le courant assez fort et
les chevaux perdirent pied sur un espace de quelques mtres; mais, sans
se laisser effrayer, ils gagnrent l'autre rive, o, aprs avoir
consult sa boussole, John piqua droit sur Belle-Fontaine. A midi, ils
mirent pied  terre pendant une heure, dans un endroit o se trouvait de
l'eau, et dnrent d'une partie de la nourriture qui leur restait.
Ensuite ils reprirent leur route solitaire. De toute la journe, ils ne
virent que de grands troupeaux de daims et de chevreuils qui passrent
prs d'eux au galop, comme des escadrons de cavalerie, et quelques
compagnies de vautours qui se disputaient une proie. Enfin le crpuscule
les enveloppa dans le dsert.

Que faire maintenant? dit John. La nuit viendra dans une heure. Jess
glissa de sa selle et rpondit:

Dormir, si nous pouvons.

Elle disait vrai; il n'y avait absolument rien d'autre  faire. John
entrava les chevaux et, pour plus de sret, les attacha l'un  l'autre,
car la situation deviendrait terrible, s'ils s'garaient.

Pendant ce temps, la nuit tombait et nos deux fugitifs contemplaient la
vaste plaine, avec une sorte de dsespoir. Ils ne voyaient qu'elle et
n'entendaient que le vent, dont le souffle faisait onduler les hautes
herbes comme les vagues de la mer. Aucun abri, aucun accident de
terrain, si ce n'est deux fourmilires[4], sur lesquelles ils se
rfugirent pour suivre des yeux le dclin du jour.

[Note 4: On sait que, dans ces pays, les fourmilires atteignent les
proportions de vritables monticules.]

Ne pensez-vous pas que nous ferions mieux de rester l'un prs de
l'autre? Nous aurions plus chaud, suggra John.

--Non, rpliqua Jess, d'un ton bref. Je suis trs bien comme a.

Malheureusement ce n'tait pas trs vrai, car dj les dents de la
pauvre enfant claquaient de froid. Bientt ils reconnurent que pour
entretenir la circulation du sang, il leur fallait, malgr leur fatigue,
marcher de long en large. Au bout d'une heure et demie, la brise tomba
et la temprature devint plus clmente  leurs corps puiss par le
voyage et la faim et, de plus, insuffisamment couverts. Puis la lune se
leva et des animaux sauvages, loups et hynes, rdrent en hurlant
autour d'eux, sans qu'ils pussent les voir. C'en fut trop pour les nerfs
de Jess qui enfin daigna prier John de se rapprocher d'elle. Ils
passrent ainsi toute la nuit, presss l'un contre l'autre et vraiment,
sans la chaleur qu'ils se communiquaient, ils n'en seraient probablement
pas sortis vivants, car, si les journes taient chaudes, les nuits
commenaient  devenir froides sur les prairies des hautes terres et
surtout aprs l'orage qui avait rafrachi l'air.

En outre, une rose abondante les pntrait. Ils restaient immobiles,
presque sans parler, sans dormir, et cependant ils ne se sentaient pas
absolument malheureux, puisqu'ils partageaient leur misre. Enfin une
lueur grise parut  l'orient. John se leva, secoua la rose de son
chapeau et de ses habits, et alla, clopin-clopant,  moiti perclus,
rejoindre les chevaux dont la silhouette paraissait gigantesque dans la
brume. Au lever du soleil, les chevaux taient sells; on repartit, mais
cette fois John dut enlever Jess dans ses bras, pour la mettre en selle.

Vers huit heures ils s'arrtrent, achevrent leurs maigres provisions,
et se remirent ensuite en route, assez lentement, car les chevaux
taient presque aussi fatigus qu'eux et il fallait les mnager, si l'on
voulait atteindre avant la nuit Belle-Fontaine, qui devait tre encore 
seize ou dix-sept milles. A midi, nouvelle halte ncessite par une
lassitude extrme et, environ deux heures plus tard, catastrophe
dernire! Ils descendaient une petite colline, au bas de laquelle il
fallait traverser une troite valle marcageuse, pour remonter de
l'autre ct une colline semblable. En arrivant au sommet de celle-ci,
ils se trouvrent tout  coup face  face avec une troupe de Boers 
cheval et arms!




CHAPITRE XXXI

JESS TROUVE UN AMI


Les Boers fondirent sur eux comme un faucon sur un moineau. John arrta
son cheval et tira son revolver.

Arrtez, lui cria Jess; la douceur est notre seule chance de salut.

Il lui obit et souhaita le bonjour au Boer le plus proche.

Que faites-vous ici? demanda le Hollandais.

Jess expliqua aussitt qu'ils avaient un sauf-conduit et se rendaient 
Belle-Fontaine.

Ah! chez Om Croft, rpondit le Boer, en prenant le papier; vous
trouverez sans doute une assemble funbre.

Jess ne comprit pas ce qu'il voulait dire. Il examina soigneusement le
sauf-conduit et voulut savoir pourquoi il portait des traces d'humidit?
Jess, n'osant pas rvler la vrit, dit qu'il tait tomb dans une
flaque d'eau.

Il allait le lui rendre, quand tout  coup ses regards tombrent sur la
selle de la jeune fille.

Comment se fait-il que vous ayez une selle d'homme? Mais je connais
celle-ci; laissez-moi voir de l'autre ct: oui, il y a un trou de
balle; c'est celle de Swart Dirk. Comment l'avez-vous eue?

--Je la lui ai achete, rpondit-elle, sans hsiter un instant; je n'en
trouvais pas d'autres.

Le Boer hocha la tte.

Il ne manque pas de selles  Prtoria et, par le temps qui court, les
Boers ne sont pas disposs  vendre leurs selles  des Anglaises. Ah!
l'autre est aussi une selle boer. Pas un Anglais n'en a de semblable. Ce
sauf-conduit n'est pas suffisant, ajouta-t-il, d'un ton froid; il
devrait tre contresign par le commandant local. Je dois vous arrter.

Jess essaya de lui donner d'autres explications, mais il rpta: Il
faut que je vous arrte, et donna des ordres en consquence.

Nous sommes repris, dit Jess  John; nous n'avons qu' nous soumettre.

--a m'est  peu prs gal, s'ils me donnent seulement un peu de
nourriture, rpondit-il philosophiquement; je meurs littralement de
faim.

--Et moi je suis  demi morte, rpliqua Jess, avec un petit rire triste;
qu'ils nous fusillent donc et que cela finisse!

--Du courage, Jess; la chance va peut-tre tourner.

Elle secoua la tte, comme quelqu'un qui s'attend au pire. Bientt
l'aimable jeunesse qui l'entourait trouva plaisant et spirituel de
s'gayer  ses dpens. Ne prfrerait-elle pas monter  califourchon?
Avait-elle achet sa robe  quelque vieille Hottentote qui n'en voulait
plus? Et autres aimables saillies, qu'heureusement John ne comprenait
presque pas. Un de ces jeunes Boers alla plus loin: il voulut passer des
paroles aux gestes et pensa que ce serait fort drle de faire perdre 
la jeune fille l'quilibre qu'elle conservait si adroitement. Il poussa
donc son propre cheval si brusquement contre celui de Jess, qu'il
faillit renverser le pauvre animal puis. Plus prompte que lui, Jess
vita la chute en se retenant  la crinire. Un instant aprs, le jeune
homme, appel Jacobus, revint  la charge et tendit le bras pour pousser
sa victime qui supportait tout sans mot dire. Cette fois John le vit et
son sang bouillonna dans ses veines. Sans rflchir  ce qui pouvait en
rsulter, il fut en un clin d'oeil prs du misrable et, le prenant  la
gorge, l'envoya rouler sur le sol, par-dessus la croupe de son cheval.
Il y eut aussitt une grande mle. John tira son revolver, les Boers
levrent leurs carabines et Jess crut que tout tait fini. Elle se
couvrit le visage de ses mains, mais non sans avoir remerci John dans
un clair de ses beaux yeux. Par un heureux hasard, le Boer qui avait
pris le sauf-conduit se trouva tre assez brave homme au fond; il avait
observ la conduite de son subordonn et la dsapprouvait compltement.

A bas les fusils et laissez ces gens en repos! cria-t-il. C'est bien
fait pour Jacobus: il avait essay de faire tomber la jeune fille. Dieu
tout-puissant! ce n'est pas tonnant que les Anglais nous traitent de
btes brutes, quand ils nous voient faire de pareilles choses. A bas les
fusils! vous dis-je, et que l'un de vous aide Jacobus  se relever. Il a
l'air aussi malade qu'un jeune chevreuil qui a reu une balle.

Le calme fut donc rtabli, et le jovial Jacobus, que Jess voyait
trembler de tous ses membres, avec une satisfaction intime, ayant t
remis en selle avec quelque peine, acheva la route sans plus donner le
moindre signe de gaiet.

Peu aprs cet incident, Jess montrant  John une colline longue et
basse, qui mergeait de la plaine  une douzaine de milles, comme une
grosse pierre sur un dsert de sable, lui dit tout bas:

Regardez; voil Belle-Fontaine enfin!

--Nous n'y sommes pas encore, rpondit-il tristement.

Au bout d'une demi-heure qui leur parut bien longue, et comme ils
venaient de franchir la crte d'une petite monte, ils aperurent tout 
coup, au bas, la demeure de Hans Coetzee. Ainsi donc, c'tait l qu'on
les conduisait. A une centaine de mtres de la maison, les Boers firent
halte pour se consulter; enfin le chef de la bande vint  Jess et lui
rendit le sauf-conduit en disant:

Vous pouvez vous en aller chez vous, mais il faut que l'Anglais reste
avec nous, jusqu' ce que nous sachions  quoi nous en tenir sur son
compte.

--Il dit que je peux partir! que dois-je faire? demanda Jess. Il m'est
bien pnible de vous laisser au milieu de ces hommes.

--Partez sans hsiter. Je suis de force  me tirer d'affaire tout seul,
et quand mme je n'y russirais pas, vous ne pourriez pas m'aider.
Peut-tre trouverez-vous du secours  la ferme. En tout cas, partez, il
le faut.

--Eh bien? demanda le Boer.

--Adieu, Jess! dit John, que Dieu vous garde!

Elle rpondit:

Adieu, John, en le regardant bien en face et avec fermet, puis elle
se dtourna pour lui cacher les larmes qui lui montaient aux yeux malgr
elle.

Ce fut ainsi qu'ils se sparrent.

Elle connaissait son chemin par la prairie, dsormais; elle n'osait
suivre la route, mais il y avait un sentier qui descendait derrire
l'habitation de Belle-Fontaine, et ce fut de ce ct qu'elle se dirigea,
vers cinq heures du soir, accable de fatigue, torture par la faim et
le coeur plein d'angoisse.

Mais Jess avait une grande force morale, une volont de fer, et elle
persvra, l o la plupart des femmes seraient mortes. Elle _voulait_
arriver  Belle-Fontaine n'importe comment; elle savait donc qu'elle y
arriverait. Cela fait et des secours envoys  son ami, elle mourrait
ensuite, s'il le fallait; peu lui importait.

L'allure de son cheval devenait de plus en plus lente; au lieu de
l'amble, qui est la meilleure allure dans ces pays, il prenait  chaque
instant un petit trot fort court, qui lui infligeait un vritable
supplice, monte comme elle l'tait. Bientt il n'alla plus qu'au pas et
enfin, un peu aprs six heures, le pauvre animal tomba, au pied de la
colline qu'il fallait gravir et redescendre pour atteindre
Belle-Fontaine. Jess se laissa glisser  terre et essaya vainement de le
relever. Elle fit ce qu'elle put, lui ta la bride et dtacha la sangle,
afin que la selle glisst, si la malheureuse bte se remettait sur pied.
Quand elle s'loigna, il la suivit du regard, comprenant qu'elle
l'abandonnait. D'abord il hennit, puis se releva par un effort dsespr
et marcha derrire elle, pendant une centaine de mtres, mais il
retomba. Jess se retourna et, malgr son puisement, se mit
littralement  _courir_, pour chapper au regard qu'elle vit dans ces
grands yeux. Cette nuit-l, il y eut une pluie froide qui acheva le
pauvre animal.

Il faisait presque nuit, lorsque Jess atteignit enfin le sommet de la
colline et regarda dans la valle. Elle savait que, de l'endroit o elle
se trouvait, on voyait la lumire des fentres de la cuisine de
Belle-Fontaine. Elle ne vit rien! Qu'est-ce que cela signifiait? Une
nouvelle angoisse lui saisit le coeur et elle commena la descente. Elle
tait  mi-chemin, quand une gerbe d'tincelles jaillit tout  coup du
site o devait tre la maison; un pan de mur venait de s'crouler dans
les cendres encore brlantes. De nouveau, Jess s'arrta stupfaite et
terrifie. Qu'tait-il arriv? Rsolue  tout braver pour l'apprendre,
elle s'avana trs prudemment, mais  peine avait-elle fait vingt pas,
qu'une main se posa sur son bras. Elle se retourna vivement, trop
paralyse par la terreur, pour pouvoir crier, et aussitt une voix bien
connue murmura  son oreille: Missie Jess, missie Jess, est-ce vous? je
suis Jantj!

Elle poussa un soupir de soulagement et son coeur se remit  battre.
Elle trouvait un ami, enfin! Il poursuivit:

Je vous ai entendue descendre, quoique vous marchiez bien doucement,
mais je ne pouvais pas distinguer qui c'tait, parce que vous sautiez de
roc en roc, au lieu de marcher comme  l'ordinaire. Je me disais bien
que c'tait une femme chausse de bottines, mais impossible de rien
voir; la lumire s'teint en tombant sur le flanc de la colline et les
toiles ne sont pas leves. Alors je me suis mis sur votre gauche, parce
que le vent souffle de droite, j'ai attendu que vous fussiez passe et
je vous ai _flaire_; de la sorte je me suis assur que c'tait vous,
vous ou missie Bessie, mais missie Bessie est enferme, donc ce ne
pouvait pas tre elle.

--Bessie enferme! Que voulez-vous dire? Jess tait si bouleverse,
qu'elle ne remarqua mme pas l'instinct trange et animal qui avait
guid le Hottentot.

Venez par ici, Missie, et je vous dirai tout.

Il la conduisit  un amas fantastique de roches, o il passait les
nuits. Jess connaissait bien cet endroit et plus d'une fois elle avait
jet un coup d'oeil sur le chenil du Hottentot, mais sans y pntrer.

Attendez un instant, Missie, je vais allumer une bougie; j'en ai ici et
l'on ne peut pas voir la lumire du dehors.

Il disparut pendant quelques secondes, revint, prit Jess par la manche
et la conduisit par un ddale entre les roches, jusqu' une troite
ouverture o filtrait une lueur. Jantj se glissa sur les genoux et les
mains et Jess le suivit. Elle se trouva dans une petite chambre de six
pieds carrs, haute de huit pieds et forme par la disposition naturelle
de plusieurs roches que recouvrait une large dalle. Elle tait fort
sale, comme on devait s'y attendre de la part d'un Hottentot, et
renfermait une curieuse collection de dbris varis. Refusant un
tabouret  trois pieds que lui offrait Jantj, Jess se laissa tomber sur
un amas de peaux et put se croire dans le repaire d'un chiffonnier. Le
long des parois, s'talaient en festons toute espce de vtements,
depuis l'uniforme blanc d'un officier autrichien, jusqu'aux culottes
d'un rdeur du dsert; le tout en un tat plus ou moins avanc de
dcomposition et ramass avec persvrance, pendant bien des annes.

Dans les coins taient des btons, des zagaies, des pierres et des os de
formes singulires, des manches de couteaux, des dbris de fusils, les
restes d'une horloge amricaine et bien d'autres objets, que cette pie
humaine avait vols et entasss l. En somme, c'tait un trange rduit,
et Jess se dit, en s'affaissant sur les peaux de btes, qu' part les
vieux habits et les fragments d'horloge, elle avait sous les yeux un
spcimen assez russi de la demeure d'un homme primitif.

Avant de commencer votre rcit, dites-moi, Jantj, si vous avez quelque
nourriture ici; je meurs de besoin.

Jantj fit une grimace qui pouvait passer pour un sourire de
satisfaction. Il tira de dessous un amas de choses indescriptibles, une
gourde recouverte d'un morceau de tle plac autrefois au fond d'un
pole. Elle contenait du _maas_, sorte de petit-lait caill, qu'une
femme du voisinage lui avait apport pour son souper. Si affam qu'il
ft (il n'avait rien mang de la journe), il n'hsita pas un instant 
donner tout  Jess, plus une cuiller de bois; accroupi devant elle, il
laissait chapper, en la regardant manger, des exclamations gutturales
de satisfaction sincre. Ignorant qu'elle prenait le souper d'un homme 
jeun, Jess mangea tout, jusqu' la dernire cuillere, reconnaissante et
rconforte  mesure que les tourments de la faim s'apaisaient peu 
peu.

Maintenant, dit-elle, quand elle eut fini, contez-moi tout.

Sans se faire prier, Jantj rapporta de son mieux tous les vnements du
jour. Lorsqu'il dit de quelle manire brutale le vieillard avait t
trait, les yeux de Jess lancrent des flammes et ses dents grincrent;
quant  ce qu'elle prouva, en apprenant qu'il tait condamn  mort et
devait tre fusill  l'aube, les paroles manquent pour l'exprimer.
Jantj ne savait rien de ce qui touchait Bessie, si ce n'est qu'elle
avait eu un entretien avec Frank Muller dans le petit bois, et qu' la
suite de cet entretien elle avait t enferme dans le magasin aux
provisions. Mais pour Jess, cela suffisait; elle comprenait Muller mieux
que personne peut-tre, et n'ignorait aucun de ses desseins en ce qui
concernait Bessie. Tout fut bientt clair pour elle. Elle vit pourquoi
il lui avait accord ce sauf-conduit. Il voulait la noyer ainsi que
John; elle vit pourquoi son vieil oncle avait t condamn  mort:
c'tait pour se servir de lui contre Bessie; cet homme tait capable de
tout. Oui, tout lui semblait clair comme la lumire du jour et dans son
coeur elle jura que, malgr sa faiblesse, elle trouverait le moyen
d'empcher ces infamies. Mais comment? comment? Ah! si seulement John
et t l! Mais il tait prisonnier et elle serait force d'agir seule.
Elle pensa d'abord  se prsenter hardiment devant Muller et  le
dnoncer comme assassin, en prsence de ses hommes; bien vite elle
reconnut que c'tait impraticable. Pour se sauver lui-mme, il lui
imposerait silence par tous les moyens. Si elle pouvait communiquer avec
Bessie? En tout cas, il tait indispensable qu'elle st ce qui se
passait. Autant tre  cent lieues, que de rester  cent mtres de
Belle-Fontaine.

Jantj, murmura-t-elle, dites-moi o sont les Boers.

--Quelques-uns sont dans la remise, Missie; d'autres sont placs en
sentinelles; le reste est autour du chariot qu'ils ont amen et dtel
sous les gommiers.

--O est Frank Muller?

--Je ne sais pas, Missie; mais il a apport une tente circulaire, qui
est plante entre les deux grands gommiers.

--Jantj, il faut que je descende, pour voir ce qui se passe, et que
vous veniez avec moi.

--Vous serez prise, Missie. Il y a une sentinelle derrire la remise et
deux par devant. Cependant nous pourrions peut-tre nous rapprocher; je
vais voir quel temps il fait cette nuit.

Peu aprs, il revint dire qu'il tombait une pluie fine et qu'il faisait
trs noir, pare que les nuages couvraient les toiles.

Partons tout de suite, dit Jess.

--Missie, vous feriez mieux de n'y pas aller; vous serez mouille et les
Boers vous prendront. Laissez-moi aller seul. Je peux me glisser comme
un serpent et si les Boers m'attrapent, peu importe.

--Vous viendrez aussi, Jantj, mais j'irai avec vous. Il le faut.

Alors le Hottentot leva lgrement les paules et cda. Il teignit les
bougies et tous deux, silencieux comme des fantmes, se glissrent au
dehors, dans la nuit.




CHAPITRE XXXII

IL MOURRA!


La nuit tait calme et trs sombre. Une petite pluie fine et douce,
assez semblable  la brume d'cosse, tombait sans relche. Cet tat de
choses favorisait l'entreprise de Jess et de Jantj et tous deux
descendirent la colline sans encombre, jusqu' quinze pas environ de la
remise. Alors le Hottentot posa vivement sa main sur le bras de la jeune
fille pour l'arrter, car on entendait distinctement le pas de la
sentinelle place derrire le btiment. Pendant deux minutes, ils
restrent immobiles, ne sachant plus que faire, mais tout  coup ils
aperurent un homme qui tournait l'angle de la remise, une lanterne  la
main. A cette vue, la premire pense de Jess fut de s'enfuir; d'un
geste, Jantj lui fit comprendre qu'il fallait rester. L'homme  la
lanterne s'avana vers la sentinelle, en tenant la lumire au-dessus de
sa tte; il paraissait gigantesque dans le brouillard. Il tourna la tte
et Jess reconnut Frank Muller qui attendait l'approche de la sentinelle.

Vous pouvez aller souper, dit-il  celle-ci, lorsqu'elle fut prs de
lui; revenez dans une demi-heure; pendant ce temps je suis responsable
des prisonniers..

L'homme grommela quelque chose contre la pluie et s'en alla, suivi de
Muller.

Venez maintenant, murmura Jantj; il y a une ouverture dans le mur;
vous pourrez parler  missie Bessie.

En cinq secondes Jess fut  la muraille. Elle chercha de la main
l'ouverture qu'elle connaissait bien, car souvent, dans leur enfance,
les deux soeurs l'avaient utilise pour les jeux de cache-cache, et elle
allait appeler Bessie, quand subitement, la porte place en face d'elle
s'ouvrit, et Frank Muller entra. Il s'arrta un instant sur le seuil,
pour ouvrir la lanterne, afin d'avoir plus de lumire. Il tait nu-tte;
une sorte de cape en drap brun, jete sur ses paules, ajoutait 
l'ampleur de sa taille; la lumire, tombant en plein sur lui, faisait
briller sa barbe soyeuse, et Jess ne put s'empcher de penser que jamais
elle n'avait vu plus splendide forme humaine. Un instant aprs, elle
apercevait sa chre Bessie, sur qui Muller projetait les rayons du foyer
lumineux. Assise sur l'un des sacs de bl  moiti plein, Bessie ouvrit
ses grands yeux bleus, avec le tressaillement d'une personne veille en
sursaut. Ses boucles d'or tombaient en dsordre sur son front blanc; son
visage trs ple exprimait la souffrance et la terreur; de larges
sillons bleutres cernaient ses paupires. En apercevant son visiteur,
elle se leva vivement et recula aussi loin que le lui permirent les sacs
amoncels.

Que voulez-vous? dit-elle; je vous ai donn ma rponse; pourquoi
venez-vous me tourmenter encore?

Il plaa la lanterne avec le plus grand soin et Jess comprit qu'il se
donnait le temps de rflchir.

Rcapitulons, dit-il enfin, de sa belle voix pleine et sonore. Je
vous ai, ce matin, laiss le choix entre un mariage immdiat avec moi et
la mort de votre oncle et bienfaiteur. Je vous ai dclar que si vous
refusiez de m'pouser, votre oncle serait fusill et qu'ensuite vous
seriez  moi, sans la crmonie du mariage. N'est-il pas vrai?

Bessie ne rpondit rien.

Il poursuivit, les yeux fixs sur elle et caressant sa barbe d'une main:

Qui ne dit mot, consent. Je continue: Avant qu'un homme puisse tre
fusill, il faut qu'il soit jug et condamn de par la loi. Votre oncle
a t jug et condamn.

--J'ai tout entendu, cruel assassin que vous tes, rpondit Bessie,
relevant la tte pour la premire fois.

--Je pensais bien que vous verriez tout par cette fente; c'est pourquoi
je vous ai fait enfermer ici; il n'et pas t convenable de vous amener
devant la cour. Il prit la lanterne pour examiner le mur. Ces communs
sont mal btis; tenez, il y a une ouverture dans le mur du fond. Il
s'en approcha et souleva si promptement la lumire, que Jess n'eut que
le temps de fermer les yeux, pour n'tre pas trahie par la rflexion des
rayons lumineux. Elle retint sa respiration et resta immobile comme une
morte. Une seconde aprs, la lanterne tait replace sur un sac.

Vous dites donc que vous avez tout vu? Cela a d vous prouver que
j'avais parl srieusement. Votre vieil oncle s'est bien conduit,
n'est-ce pas? C'est un brave et je le respecte. Je suis sr que pas un
de ses muscles ne tressaillira au dernier moment. Voil le sang anglais;
c'est le premier sang du monde et je suis fier de l'avoir dans mes
veines.

--Ne pouvez-vous cesser de me torturer et me dire tout de suite ce que
vous voulez! demanda Bessie.

--Je n'ai pas l'intention de vous torturer, mais, puisque vous le
dsirez, je viens au fait. Consentez-vous  m'pouser demain, au lever
du soleil, ou me forcerez-vous  faire excuter la sentence?

--Non! Je refuse. Je vous hais et je vous dfie.

Muller la regarda froidement, puis tira de sa poche l'arrt de mort et
un crayon.

Regardez, Bessie; voici l'arrt de mort de votre oncle. Jusqu'
prsent, il est sans valeur, car je ne l'ai pas sign, mais j'ai eu soin
de le faire signer par tous les autres. Si une fois j'appose ma
signature, je ne peux plus me rtracter; il faut que la sentence soit
excute. Si vous persistez dans votre refus, je signerai devant vous.

Il plaa le papier sur son carnet et prit le crayon dans sa main.

Oh! s'cria la malheureuse jeune fille, en se tordant les mains, ce
serait monstrueux. Vous ne ferez pas cela! Vous ne le ferez pas!

--Je vous assure que vous vous trompez. Je le peux et je le veux. Je
suis all trop loin pour retourner en arrire, afin d'pargner un
vieillard anglais. coutez-moi, Bessie; votre fianc Niel est mort, vous
le savez? Jess fut au moment de lui crier: Vous mentez! Mais elle se
contint.

Et de plus, ajouta Muller, votre soeur Jess est morte aussi, depuis
deux jours.

--Jess est morte! Jess est morte! Ce n'est pas vrai. Comment le
savez-vous?

--Peu importe! Je vous le dirai quand nous serons maris. Donc, sans
votre oncle, vous tes seule au monde. Si vous persistez, lui aussi sera
mort bientt et son sang retombera sur votre tte, car vous l'aurez tu.

--Et si je consentais, en quoi cela le sauverait-il? s'cria-t-elle,
avec garement. Il est condamn par votre cour martiale; vous me
tromperiez et vous le tueriez tout de mme.

--Non! sur mon honneur. Avant notre mariage je remettrai ce papier au
pasteur et il le brlera aussitt la crmonie termine. Mais, Bessie,
vous ne voyez donc pas que ces imbciles sont comme de la cire molle
dans mes mains? Ce que je ferai, ce que je dirai, ils le feront et le
diront. Ils ne dsirent nullement fusiller votre oncle et seraient
enchants de ne pas y tre contraints. Votre oncle partira pour Natal,
ou restera ici,  son choix. Son bien lui sera rendu; on lui donnera des
dommages et intrts pour sa maison; je vous le jure devant Dieu.

Elle leva les yeux et il vit qu'elle tait dispose  le croire.

C'est vrai, Bessie, c'est vrai. Je rebtirai la maison moi-mme et, si
je trouve l'incendiaire, je le ferai fusiller. Voyons, coutez-moi,
soyez raisonnable. Rien ne peut rappeler  la vie l'homme que vous
aimez. Il est mort, moi seul je reste. Regardez-moi; ne suis-je pas
digne d'tre l'poux d'une jeune fille, quoique je sois Boer en partie?
Et j'ai mon intelligence, Bessie, mon intelligence qui nous fera grands
tous deux. Nous sommes faits l'un pour l'autre; je le sais depuis des
annes et lentement, lentement, je me suis fray la route jusqu' vous,
et maintenant vous tes  ma porte.

Les bras tendus vers elle, il poursuivit, d'une voix douce et comme en
un rve: Ma bien-aime, ma bien-aime, mon amour, mon dsir, cdez,
cdez maintenant. Ne me forcez pas  commettre ce nouveau crime.

Je voudrais devenir bon, pour l'amour de vous. Je voudrais cesser de
rpandre le sang. Quand vous serez ma femme, je crois vraiment que le
mauvais esprit sortira de moi. Cdez et jamais femme n'aura eu un poux
tel que moi; je vous ferai une vie belle et douce. Vous aurez tout ce
que la richesse et la puissance peuvent donner. Cdez pour votre oncle,
cdez au nom de l'amour immense que je vous offre.

Tout en parlant, il se rapprochait de Bessie qui, peu  peu, semblait
subir une sorte de fascination. Quand elle le vit prs d'elle,
l'infortune se redressa et jeta ses mains en avant.

Non, non! cria-t-elle; je vous hais, je ne peux pas _le_ trahir, vivant
ou mort. Je me tuerai, je me tuerai!

Sans rpondre, il continua d'avancer, jusqu' ce qu'enfin ses bras
robustes se refermassent sur elle et l'attirassent vers lui, comme un
enfant. Alors elle parut cder tout  coup. Dans cet embrassement, elle
se sentit vaincue; elle ne lutta plus, ni physiquement, ni moralement.

Voulez-vous m'pouser, ma bien-aime? Voulez-vous m'pouser?
murmura-t-il, ses lvres si prs des boucles d'or, que Jess entendit 
peine ces mots:

Hlas! il le faut bien, mais j'en mourrai; je sens que j'en mourrai!

Il la pressa sur son coeur et couvrit son beau front de baisers. Puis un
instant aprs, il ouvrit les bras. On entendait les pas de la sentinelle
qui revenait. Jantj saisit Jess par la manche et en deux secondes elle
se retrouva sur le flanc de la colline, courant vers le rduit du
Hottentot.

Elle avait voulu savoir; elle savait maintenant! Donner une ide de son
indignation, de sa fureur, de sa soif de vengeance contre le monstre qui
avait essay de les tuer, elle et John, qui menaait la vie de son vieil
oncle innocent et l'honneur de sa soeur chrie, ce serait impossible.
Elle ne sentait plus la fatigue; ce qu'elle avait vu et entendu la
rendait folle. Elle oubliait jusqu' sa passion et se jurait que Muller
n'pouserait jamais Bessie, tant qu'il lui resterait,  elle, un souffle
de vie pour s'y opposer. Si Jess et t mauvaise, elle se serait dit
que le mariage de Bessie avec Muller rendrait possible le sien avec
Niel, mais la pense ne lui en vint mme pas. Avant tout elle tait
droite, gnreuse, prte au sacrifice et serait morte, plutt que de
profiter d'une situation semblable.

Ils taient arrivs au rduit de Jantj.

Allumez une bougie, dit-elle.

Jantj tira d'un amas de dbris une boite pleine de bouts de bougies et,
par un de ces jeux tranges de l'esprit qui parfois mlent les ides les
plus futiles aux plus terribles, Jess se rappela que depuis des annes
elle se demandait, sans pouvoir y rpondre, o passaient les bouts de
bougies de la maison; le mystre tait expliqu.

Restez un peu dehors, Jantj, dit-elle; j'ai besoin de rflchir.

Le Hottentot obit et Jess, assise sur le tas de peaux de btes, le
front appuy sur une main dont les doigts se crispaient dans sa
chevelure soyeuse, Jess, disons-nous, se mit  examiner la situation.
Elle ne doutait pas que Muller ne tnt parole. Elle le connaissait trop
bien, pour en douter un seul instant. Bessie serait le seul prix qu'il
accepterait en change de la vie de son oncle. Il tait impossible de
laisser consommer ce sacrifice; l'ide tait trop horrible.

Comment l'empcher? Elle pensa  se prsenter devant Muller pour
l'accuser hardiment, en prsence de tous, d'avoir attent  sa vie et 
celle de John.

Mais qui la croirait? Et, si on la croyait,  quoi cela servirait-il? On
la jetterait en prison; on la tuerait peut-tre et tout serait dit. Elle
y renona donc.

Communiquer avec son oncle, ou avec Bessie, c'tait aussi impossible. O
trouver de l'aide? Nulle part. Les indignes y seraient disposs, mais
maintenant que les Boers avaient vaincu les Anglais, les indignes
auraient peur. En outre, il fallait du temps, vingt-quatre heures au
moins, pour chercher et runir des dfenseurs, et alors il serait trop
tard. Elle ne voyait pas luire le moindre rayon d'espoir. Elle se dit
tout haut:

Qu'est-ce qui peut, en ce monde, arrter un homme tel que Frank
Muller?

Et tout  coup la rponse surgit dans son cerveau, comme une
inspiration:

_La mort!_

Oui, la mort seule le vaincrait.

Pendant une minute ou deux, Jess se familiarisa avec cette ide, puis
une autre la suivit rapidement. Il fallait que Muller mourt avant
l'aube. C'tait le seul moyen de sauver Bessie et son oncle; c'tait
l'unique solution du terrible problme,

Aprs tout, il tait juste qu'il mourt, puisqu'il avait tu et mditait
de tuer encore. Jamais homme n'avait mieux mrit une mort prompte et
sans piti.

Ainsi, cette jeune fille en apparence sans ressources, cette fugitive
aux vtements souills et dchirs, rfugie dans le chenil d'un
sauvage, citait le puissant chef de parti devant le tribunal de sa
conscience, et sans merci, sans colre, le condamnait  mort!

Mais qui serait le bourreau? Une pense horrible traversa son cerveau et
arrta las battements de son coeur; elle la repoussa aussitt. Elle n'en
tait pas encore rduite _ cela_. Ses regards tombrent sur les btons
et les zagaies de Jantj et une nouvelle inspiration lui vint. Jantj
excuterait la sentence. John lui avait cont un jour, au Palais, la
lugubre histoire de Jantj et de sa famille massacre vingt ans
auparavant par Frank Muller. Ne serait-il pas juste que ce monstre ft
puni par le fils de ces infortuns? Mais le voudrait-il? Elle savait que
le petit homme tait fort lche, redoutait beaucoup les Boers et surtout
Frank Muller.

Jantj, dit-elle tout bas, en mettant la tte hors du rduit.

Oui, Missie, rpondit une voix enroue; et le corps de singe se glissa
 l'intrieur.

Asseyez-vous, Jantj; je suis trop seule; je voudrais causer.

Il obit en grimaant un sourire.

De quoi parlerons-nous, Missie? Voulez-vous que je vous conte une
histoire du temps que les btes parlaient, comme je faisais quand vous
tiez petite?

--Non, Jantj; parlez-moi du bton, de ce long bton qui a un gros bout
et des entailles au-dessous. Est-ce que baas Frank Muller n'est pas pour
quelque chose dans cette histoire?

Instantanment le visage du Hottentot devint mauvais.

Oui, oui, Missie, dit-il, en saisissant le bton de ses doigts maigres
et crochus. Voyez-vous cette large entaille? C'est pour mon pre: baas
Frank l'a tu avec son fusil; et celle-ci c'est pour ma mre: baas Frank
l'a tue de mme; et cette troisime, c'est pour mon oncle, un homme
bien vieux, bien vieux: baas Frank a tir sur lui aussi. Et ces marques
plus petites, c'est pour les coups que j'ai reus de lui,... oui; et
pour d'autres choses aussi. Et maintenant je vais en faire d'autres: une
pour la maison qu'il a brle; une pour le vieux baas Croft, mon baas 
moi, qu'il va fusiller, et une pour missie Bessie.

En effet, il tira de son ct un trs grand couteau de chasse  manche
blanc et se mit  creuser ses entailles.

Jess connaissait ce couteau depuis longtemps. C'tait le trsor prfr
de Jantj, la grande joie de son pauvre coeur troit. Il l'avait achet
d'un Zulu, au prix d'une gnisse que Silas lui avait donne pour six
mois de gages. Le Zulu le tenait d'un homme qui venait de la baie
Delagoa. Par le fait, c'tait un couteau samali, fait d'acier du pays,
qui coupe comme un rasoir, et dont le manche avait t taill dans une
dfense d'hippopotame. Il tait long d'un pied, travers, dans la
longueur de la lame, de trois rainures, et trs lourd.

Laissez-moi regarder ce couteau, Jantj.

Il le mit dans la main de Jess.

Il tuerait bien un homme, dit-elle.

--Oh, oui! Bien sr, il en a tu plus d'un.

--Il tuerait bien Frank Muller, n'est-ce pas? ajouta-t-elle, se
penchant tout  coup vers lui et fixant ses grands yeux sombres sur ceux
du Hottentot.

Oui, oui, fit-il, en se reculant avec un tressaillement. Il le
tuerait net! Ah! que ce serait bon de le tuer! poursuivit-il, avec un
rire sauvage.

--Il a tu votre pre, Jantj?

--Oui, oui, il a tu mon pre, rpta Jantj, dont les yeux
commenaient  rouler avec fureur dans leur orbite.

Il a tu votre mre?

--Oui, oui, il a tu ma mre, dit-il d'un air froce.

--Et votre oncle? Baas Frank a tu votre oncle?

--Et mon oncle aussi; oui, oui. Il montra le poing et ses longs doigts
de pied se tordirent, tandis qu'avec une sorte de cri touff, il
faisait cho aux paroles de Jess. Mais, ajouta-t-il, il mourra dans le
sang; la vieille femme anglaise, sa mre, l'a dit quand elle tait
possde du dmon, et les dmons ne mentent jamais. Regardez: je dessine
le cercle de Frank Muller dans la poussire, avec mon pied; coutez: je
dis les paroles, je dis les paroles (il marmottait rapidement quelque
chose); un vieux sorcier m'a appris  faire le cercle et  dire les
paroles. Une fois j'ai voulu le faire, mais il y avait une pierre qui
m'en a empoch. Cette fois il n'y a pas de pierre, tenez; les extrmits
se touchent. Il mourra bientt, il mourra bientt; je sais lire dans le
cercle. Et Jantj brandissait ses poings et grinait des dents.

Oui, vous avez raison, Jantj, reprit Jess, le tenant toujours sous
l'influence magntique de ses yeux noirs, il mourra dans le sang; il
mourra cette nuit, et c'est _vous_ qui le tuerez, Jantj.

Le Hottentot tressaillit et plit sous son teint jaune.

Comment? demanda t-il. Comment?

--Baissez-vous, Jantj, je vais vous le dire.

Pendant quelques instants, elle murmura  son oreille!

Oui, oui, oui, dit-il, quand elle eut fini. Oh! que c'est beau d'tre
habile comme les blancs! Je le tuerai cette nuit, et aprs je pourrai
effacer les entailles du bton, et les ombres de mon pre, de ma mre et
de mon oncle ne gmiront plus dans la nuit, comme elles font depuis si
longtemps, quand je dors!




CHAPITRE XXXIII

VENGEANCE!


Ils se parlrent  voix basse pendant quelques minutes, aprs quoi
Jantj alla voir ce qui se passait parmi les Boers et si Frank Muller
s'tait retir sous sa tente. Aussitt qu'il s'en serait assur, Jantj
devait remonter et s'entendre avec Jess, sur les dernires mesures 
prendre.

Quand il fut parti, la jeune fille respira. Il lui avait fallu faire un
effort terrible, pour exciter la rage et la soif de vengeance du
Hottentot; c'tait fini et la rsolution prise. Qu'en rsulterait-il?
Elle aurait tu d'intention, sinon de fait, et elle ne s'illusionnait
pas sur les tourments qu'elle prouverait plus tard. Pourtant elle
n'avait pas de scrupules, car Muller aurait mrit son sort. Malgr
cela, nanmoins, c'tait dur d'avoir  tremper ses mains dans le sang,
mme pour Bessie. Si Muller mourait, si John chappait aux Boers, ils se
marieraient, ils seraient heureux; mais _elle_, que deviendrait-elle?
Prive de son amour et poursuivie par le souvenir de ce crime
ncessaire, quelle ressource lui resterait-il, autre que la mort? Mieux
vaudrait ne jamais revoir John, car la douleur et la honte, ce serait
plus qu'elle ne pourrait supporter. Alors tout son pauvre coeur tortur
s'absorba dans la pense de l'absent. Bessie ne l'aimerait jamais comme
elle l'aimait; elle en tait bien certaine et cependant Bessie serait sa
femme, tandis qu'elle s'enfuirait. Elle n'avait pas d'autre parti 
prendre. Elle sauverait sa soeur, et ensuite, si elle chappait, elle
s'en irait loin, bien loin, ou personne n'entendrait plus parler d'elle.
Elle aurait du moins agi en honnte femme. Elle se couvrit le visage de
ses mains; il tait brlant, bien qu'elle ft mouille et glace
jusqu'aux os, par l'humidit froide de la nuit. Une fivre violente
s'tait empare de son corps extnu par les motions, la faim et les
intempries, mais jamais son esprit n'avait t plus lucide. Chaque
pense, au lieu de se fondre comme  l'ordinaire, parmi les autres, se
dtachait avec une nettet saisissante, sur un fond noir et vide. Elle
se voyait errante, seule, toute seule,  jamais, tandis qu'au loin, John
debout et tenant Bessie par la main, la suivait tristement des yeux. Eh
bien! puisqu'il fallait qu'il en ft ainsi, elle lui crirait quelques
mots d'adieu; elle ne pourrait partir sans cela.

Dans sa poche tait un crayon et dans son corsage le sauf-conduit du
gnral boer, dont le verso lui suffirait pour crire; elle le tira de
sa poitrine, le posa sur ses genoux et se pencha vers la lumire pour
tracer les lignes suivantes:

Adieu! adieu! Nous ne pouvons plus, nous ne devons plus nous revoir en
ce monde. En est-il un autre? Je l'ignore. S'il existe, je vous y
attendrai, sinon, adieu pour toujours. Pensez  moi quelquefois, car je
vous ai bien aim, plus que jamais personne ne vous aimera, et tant que
je vivrai, en ce monde ou en tout autre, je n'aimerai que vous. Ne
m'oubliez pas. Je ne serai vraiment morte pour vous, que si vous
m'oubliez.

    J.

Elle allait replier le papier, mais, se ravisant, elle le replaa sur
ses genoux et se mit  crire trs vite, en vers et presque sans
correction.

C'tait une habitude, quoiqu'elle ne montrt jamais ce qu'elle crivait,
et en ce moment l'inspiration s'imposa irrsistiblement et presque
inconsciemment:

        Si je mourais ce soir,
    Tu regarderais mon calme visage
    Avant qu'on m'tendt au lieu de mon repos,
    Et tu penserais que la mort l'a fait presque beau;
    Et plaant des fleurs blanches comme la neige, sur mes cheveux,
    Tu couvrirais mes joues froides de tendres baisers,
    Tu envelopperais mes mains d'une longue caresse.
    Pauvres mains si vides et si froides ce soir!

        Si je mourais ce soir,
    Tu voquerais le souvenir aimant
    De quelque bonne action faite par ces mains glaces;
    De quelques tendres paroles prononces par ces lvres muettes;
    De quelque tche utile o ces pieds ont couru.
    Le souvenir de ma colre et de mon orgueil
    Et de toutes mes fautes serait effac;
    Et tout me serait pardonn ce soir.

    La mort veille sur moi ce soir.
    J'entends la voix qui de loin m'appelle.
    Le brouillard de la tombe obscurcit mon toile.
    Pense  moi avec douceur. Le voyage m'a puise;
    Les pines ont perc mes pieds chancelants;
    Le monde amer a fait saigner mon coeur affaibli.
    Quand le sommeil sans rves sera mon partage,
    Plus n'aurai besoin de la tendresse  laquelle j'aspire ce soir.

Elle s'arrta, plutt parce qu'elle avait rempli le papier, que pour
toute autre raison, replaa la sauf-conduit dans sa poitrine et se
perdit bientt dans une profonde rverie.

Dix minutes plus tard, Jantj rampait  ses pieds comme un grand serpent
 tte humaine, son visage jaune tout luisant de pluie.

Eh bien! dit-elle en tressaillant, est-ce fait?

--Non, Missie; non. Baas Frank vient seulement de rentrer sous sa tente.
Il a caus avec le pasteur; j'ai entendu le nom de missie Bessie, mais
il parlait si bas, que je n'ai pas compris ce qu'il disait.

--Les Boers dorment-ils?

--Tous, Missie, except les sentinelles.

--Y en a-t-il une devant la tente de baas Frank?

--Non, Missie; il n'y a personne prs de l.

--Quelle heure est-il?

--Environ trois heures et demie aprs le coucher du soleil (dix heures
et demie).

--Attendons encore une demi-heure et puis vous retournerez l-bas.

Ils restrent assis en face l'un de l'autre, plongs dans le silence et
dans leurs penses.

Bientt Jantj tira son grand couteau et se mit  le repasser sur une
lanire de cuir.

A cette vue, Jess se sentit dfaillir.

Laissez ce couteau, dt-elle; il coupe assez.

Jantj obit, avec son sourire grimaant, et les minutes passrent
lentement.

Enfin Jess reprit d'une voix trangle, luttant contre son motion
poignante:

Il est temps, Jantj.

Le Hottentot s'agita avant de rpondre.

Il faut que Missie vienne avec moi.

--Avec vous? Pourquoi? rpliqua-t-elle en tressaillant.

--Parce que l'ombre de la femme anglaise me suivra, si j'y vais seul.

--Imbcile! allait dire Jess, mais elle se contint et rpondit:

Allons! soyez homme, Jantj; pensez  votre pre et  votre mre; soyez
homme!

--Je suis homme, dit-il, d'un ton rogue, et je le tuerai comme un homme,
mais que peut un homme contre l'esprit d'une Anglaise morte? Si je la
frappais du couteau, elle se moquerait de moi et jetterait du feu par
les blessures.

--Vous irez, vous irez! rpta Jess avec colre.

--Non, Missie, je n'irai pas seul.

Jess le regarda et vit qu'il tait dcid. La mauvaise humeur s'emparait
de lui; or il n'est pas de mule obstine plus intraitable qu'un
Hottentot de mauvaise humeur. Il fallait cder. D'ailleurs n'tait-elle
pas galement coupable, soit qu'elle restt, soit qu'elle le suivt?
Quant  tre dcouverte, peu lui importait. Elle ne se sentait plus la
force de penser  autre chose. Son cerveau semblait puis. La seule
chose qu'elle se promit, ce fut de ne pas assister au dernier moment:
cela, c'tait au-dessus de ses forces.

Eh bien! dit-elle, je vais avec vous, Jantj.

--A la bonne heure, Missie; tout va bien alors; vous tiendrez l'ombre 
distance, pendant que je tuerai baas Frank. Mais il faut qu'il soit
endormi, bien, bien endormi.

Une fois encore, lentement et avec les plus grandes prcautions, ils
descendirent la colline. Il n'y avait plus de lumire nulle part et l'on
n'entendait que le pas des sentinelles prs de la remise. Mais ce
n'tait pas de ce ct que Jess et Jantj se dirigeaient; ils laissrent
les communs sur leur droite et firent un dtour vers l'avenue des
Gommiers. Quand ils arrivrent au premier arbre, ils s'arrtrent prs
d'un tas de grosses pierres et Jantj s'avana pour reconnatre les
lieux. Bientt il revint dire que tous les Boers, rests prs du
chariot, dormaient, mais que Muller tait encore assis sous sa tente,
plong dans ses rflexions. Trs doucement ils se glissrent jusqu'au
tronc du premier grand gommier, certains de n'tre pas vus dans l'pais
brouillard.

A cinq pas de cet arbre, on avait plant la tente de Muller. Une lumire
brlait  l'intrieur et sur la toile rendue luisante par la brume et la
pluie, se refltait la silhouette gigantesque de Muller. Il tait plac
de telle sorte que la lumire jetait un reflet agrandi, non seulement de
tous ses traits, mais aussi de leur expression. Il gardait son attitude
habituelle lorsqu'il songeait, les mains poses sur ses genoux, les yeux
fixs dans le vide. Il pensait  son triomphe,  tout ce qu'il avait
fait pour le remporter,  tout ce qu'il y gagnerait. Il avait maintenant
tous les atouts dans les mains. Et cependant, au milieu de son triomphe,
il prouvait une crainte vague. De nouveau les paroles du vieux gnral
boer revenaient  sa mmoire: Je crois qu'il y a un Dieu. Je crois que
Dieu met une limite aux actions de l'homme. S'il va trop loin, Dieu le
tue!

Si ce vieux fou avait dit vrai! Ne serait-ce pas terrible s'il y avait
un Dieu, et que ce Dieu plonget son me, cette nuit mme, dans un lieu
de terreur ternelle? Toutes ses superstitions se rveillrent et il
frissonna si violemment, que la grande silhouette trembla sur la toile.

Alors, se levant avec une maldiction, il ta vivement son premier
vtement, baissa sans l'teindre la mche de la lampe et se jeta sur le
lit de camp, qui gmit sous son poids.

Bientt le silence ne fut plus troubl que par la chute des gouttes de
pluie sur les feuilles, et le passage de la brise dans les branches.
C'tait une nuit sombre et sinistre, une nuit bien faite pour nerver un
homme robuste, prouv dj par la fatigue, la douleur et les
privations. Que devait-ce tre pour la malheureuse jeune fille dont le
coeur se brisait, dont le corps puis tait brl par la fivre, dont
la raison s'garait dans l'attente d'un meurtre? Les minutes se
tranaient et,  chaque bruissement de fouilles, sa terreur augmentait.
Mais sa volont la domptait. Elle irait jusqu'au bout! Oui, jusqu'au
bout!

Il devait tre endormi maintenant! Ils ramprent jusqu' la tente et
approchrent, prtant l'oreille, jusqu' deux pouces de sa tte. Oui, il
dormait; sa respiration tait douce et rgulire.

Jess toucha le bras de son compagnon et sentit qu'il tremblait.

Maintenant, murmura-t-elle.

Il recula. videmment cette longue attente avait affaibli son courage.

Soyez homme, reprit Jess, si bas qu'il l'entendit  peine, quoiqu'il
sentit son souffle sur ses cheveux. Allez, et frappez ferme.

Enfin elle l'entendit tirer doucement le grand couteau de sa gaine et
une seconde aprs, il n'tait plus  son ct; puis elle vit la ligne
lumineuse, qui tranchait sur l'obscurit par l'ouverture de la tente,
s'largir un peu et elle comprit que Jantj entrait. Alors elle se
dtourna et posa ses mains sur ses oreilles; et comme elle voyait encore
une longue ligne d'ombre se mouvoir sous le bord de la tente, elle ferma
les yeux et attendit immobile et le coeur dfaillant.

Peu aprs... elle n'aurait pu se rendre compte du temps, quelqu'un lui
toucha le bras. C'tait Jantj.

_Est-ce fait?_ murmura-t-elle.

Il secoua la tte et l'attira loin de la tente.

Je n'ai pas pu, Missie, dit-il. Il dort comme un enfant. Quand j'ai
lev le couteau, il a souri dans son sommeil, et mon bras a perdu toute
sa force. Je n'ai pas pu frapper, et avant qu'elle revint, l'ombre de
l'Anglaise est venue derrire moi et m'a donn un coup sur l'paule, et
je me suis sauv.

Si un regard pouvait tuer, Jantj et t foudroy sur l'heure. La
lchet de cet homme affolait Jess; elle touffait de fureur. A ce
moment, un chevreuil, descendu de la montagne pour brouter les buissons
de rosiers, bondit presque  leurs pieds et passa comme une lueur grise,
dans l'obscurit. Jess tressaillit, mais comprit aussitt de quoi il
s'agissait, tandis que le misrable Hottentot, cras de terreur, tomba
sur le sol en gmissant: C'est l'esprit de la vieille femme anglaisa.
Le couteau lui avait chapp; Jess, voyant le pril qui les menaait,
s'agenouilla, ramassa l'arme et lui dit tout bas, avec rage:

Si vous ne vous taisez pas, je vous tue!

Ceci le calma un peu, mais rien ne put le dcider  rentrer sous la
tente.

Que faire? Que rsoudre? A moiti folle de dsespoir, elle enfouit son
visage dans ses mains moites et essaya de penser.

Peu  peu une rsolution terrible pntra son me. Muller n'chapperait
pas. Bessie ne lui serait pas sacrifie. Elle commettrait plutt l'acte
_elle-mme_!

Sans prononcer un mot, elle se releva, soutenue par l'excs mme de sa
souffrance et par l'nergie de son dsespoir, et se glissa vers la
tente, le grand couteau dans la main. Bientt elle fut  l'intrieur.
Elle s'arrta une seconde pour permettre  ses yeux de s'habituer  la
lumire. Elle vit d'abord le lit, puis l'homme tendu sur ce lit. Jantj
avait dit qu'il dormait comme un enfant. C'tait vrai peut-tre, au
moment o Jantj l'avait vu, mais il n'en tait plus de mme. Au
contraire, son visage convuls exprimait une terreur extrme et de
grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. On et dit qu'il se
rendait compte du danger, sans pouvoir s'y soustraire. Il tait couch
sur le dos. Le bras gauche pendait du lit et la main touchait le sol;
l'autre bras, rejet en arrire, soutenait la tte. Les couvertures, en
glissant, avaient dcouvert le cou et la large poitrine.

Jess s'arrta et le regarda.

Pour l'amour de Bessie, pour l'amour de Bessie, murmura-t-elle, et,
pousse par une force qui semblait agir en dehors de sa volont, elle
avana lentement, lentement vers le lit.

A ce moment Muller s'veilla et ses yeux ouverts se fixrent en plein
sur ceux de la jeune fille. Quel qu'et t son rve, ce qu'il vit alors
fut bien plus terrible, car vers lui se penchait _le fantme de la femme
qu'il avait assassine dans le Vaal_! Elle tait l, sortie de sa tombe
liquide, chevele, dchire, l'eau coulant encore de ses mains et de
ses cheveux! Ces joues creuses et livides, ces yeux de flamme ne
pouvaient appartenir  un tre vivant. C'tait l'_esprit_ de Jess Croft,
de la femme qu'il avait tue, revenu pour lui dire qu'il y avait une
vengeance divine et un _enfer_. Leurs yeux se rencontrrent! Personne ne
saura jamais la terreur mortelle qu'il ressentit avant _la fin_. Elle
vit son visage se dcomposer, devenir d'une pleur grise comme la
cendre, tandis qu'une sueur d'agonie coulait par tous les pores. Il
tait veill; mais, paralys par l'pouvante, il ne pouvait ni remuer,
ni parler....

Il dut voir l'clair de l'acier qui tombait et ..

       *       *       *       *       *

Elle tait hors de la tente, son couteau rougi  la main. Elle jeta au
loin l'objet maudit. Ce cri devait avoir veill tout le voisinage  un
mille  la ronde. Dj elle entendait vaguement les mouvements des
hommes qui gardaient le chariot et la course folle de Jantj, qui fuyait
pour sauver sa vie.

Elle aussi se mit  courir vers la colline. Personne ne l'aperut, ni ne
la poursuivit. Ou courait sur la gauche, aprs Jantj. Elle sentait son
coeur lourd comme du plomb et son cerveau en feu, tandis que devant,
derrire, alentour, hurlaient toutes les furies engendres par la
conscience de celui qui vient de tuer.

Elle fuyait, fuyait toujours, sous la pluie, dans la nuit noire, ne
voyant qu'une chose, n'entendant qu'un cri!




CHAPITRE XXXIV

TANTE COETZEE A LA RESCOUSSE


Lorsque Jess eut t mise en libert par les Boers, prs de la maison de
Hans Coetzee, John reut l'ordre de mettre pied  terre et d'enlever la
selle de son cheval. Il obit de la meilleure grce qu'il put, et son
cheval entrav fut laiss dans la prairie, au pacage. On fit ensuite
entrer le capitaine suivi de deux Boers, dans la pice mme o il avait
t introduit le jour de la fameuse chasse, qui avait failli lui coter
la vie. Il retrouva toutes choses dans un tat si semblable, y compris
tante Coetzee assise dans le plus grand fauteuil, au fond de la chambre,
prs de la table sur laquelle tait pos un bol de caf, plus que jamais
occupe  ne rien faire, ses filles aussi pares, leurs jeunes
admirateurs arms des mmes carabines, qu'il eut envie de se frotter les
yeux et de se demander si les vnements des derniers mois n'taient pas
un mauvais rve. L'accueil qu'il reut ne lui laissa pas longtemps cette
illusion. Lui tendre la main! Fi donc! Comment un Boer aurait-il pu
condescendre  serrer la main d'un misrable rooibaatje anglais,
ramass sur la prairie comme un chevreuil bless! Un silence glacial
rgna dans la salle,  l'entre du capitaine. La vieille dame ne daigna
pas lever les yeux; les autres se dtournrent avec un dgot vident.
Seul Carolus, l'amoureux sardonique, eut un sourire moqueur.

John alla droit au fond de la pice, o se trouvait une chaise vacante,
et resta debout  ct.

Me permettez-vous de m'asseoir, madame? demanda-t-il  voix haute.

--Seigneur! quelle voix a ce malheureux! dit la dame, au Boer plac
prs d'elle. C'est une voix de taureau! Que dit-il?

Le Boer le lui expliqua.

Le plancher est la place des Anglais et des Cafres, rpliqua-t-elle;
mais, aprs tout, c'est un homme et il est peut-tre endolori, aprs sa
longue course  cheval; les Anglais le sont toujours quand ils essayent
de monter.

Puis, avec une nergie assourdissante, elle cria:

Asseyez-vous! Je veux montrer au Rooibaatje qu'il n'est pas seul 
possder une voix, ajouta-t-elle en guise d'explication.

Un ricanement touff accueillit cette remarque humoristique et John
profita aussitt de la permission, avec toute la bonne grce qu'il put y
mettre, ce qui, pour le moment, n'tait pas beaucoup dire.

Seigneur! qu'il est sale et ple! Il se sera cach dans des trous de
fourmilier, sans rien avoir  manger. On me dit que l-bas, au
Drakensberg, ces trous sont remplis d'Anglais qui prfrent y mourir de
faim plutt que d'en sortir, tant ils ont peur de rencontrer un Boer.

Nouveau ricanement approbatif. Une des jeunes filles intervint.

Avez-vous faim, Rooibaatje? demanda-t-elle  John, en anglais.

John cumait de rage, mais en mme temps il tombait d'inanition; il
rpondit: Oui.

Attachez-lui les mains derrire le dos; nous verrons s'il peut attraper
dans la bouche comme un chien, suggra l'un des deux jeunes gens.

--Non, non! Faites-lui manger de la bouillie avec une cuiller de bois,
comme un Cafre. Je le ferai manger, si vous avez une cuiller trs
longue.

Aprs discussion, il y eut un compromis. On lui jeta du pain et du
jambon, de l'autre bout de la pice; il fut assez adroit pour les saisir
au vol et commena son repas, en s'efforant de dissimuler sa faim
dvorante, aux spectateurs assembls autour de lui.

Carolus, dit tout  coup la vieille dame, au sardonique fianc de sa
fille, il y a trois mille Rooibaatjes dans l'arme anglaise, n'est-ce
pas?

--Oui, ma tante.

--Il y a trois mille hommes dans l'arme anglaise, rpta-t-elle avec
irritation, comme si quelqu'un l'avait contredite.

Parfaitement, ma tante, dit encore Carolus.

--Alors pourquoi m'avez-vous contredite, Carolus?

--Je n'en ai pas eu l'intention, ma tante.

--Je l'espre bien! Il y aurait de quoi exciter la colre du Cher
Seigneur, d'entendre un garon qui louche (Carolus tait lgrement
afflig de cette infirmit) contredire sa future belle-mre. Dites-moi,
combien d'Anglais ont t tus  Laing's Nek.

--Neuf cents, rpliqua le jeune Carolus, avec promptitude.

--Et  Ingogo?

--Six cent vingt.

--Et  Majuba?

--Mille.

--Cela fait deux mille cinq cents hommes, et on a achev le reste 
Bronker's Spruit, mes neveux; ce Rooibaatje que voici est l'un des
derniers de l'arme anglaise.

La plupart des auditeurs acceptrent cet argument comme dfinitif; mais
un mauvais esprit inspira au malheureux Carolus la fcheuse ide de
contredire.

Vous vous trompez, ma tante; il y a encore beaucoup de damns Anglais
qui se cachent dans le dfil,  Prtoria et  Wakkerstroom.

--C'est un mensonge, rpliqua-t-elle, en levant la voix. Ce ne sont que
des Cafres et autre populace. Comment osez-vous contredire votre future
belle-mre, sale petit singe louche et jaune? Tenez! voil pour vous.

Et avant que l'infortun Carolus et le temps de s'esquiver, elle lui
jeta au visage tout le contenu du bol de caf. Le bol se brisa sur son
nez et le caf se rpandit dans ses cheveux, dans ses yeux, le long de
son cou et sur ses vtements.

C'tait un spectacle indescriptible.

Ah! reprit la dame, trs fire de son exploit et radoucie par le
succs de son coup, vous ne direz pas que je ne sais pas lancer un bol
de caf! Je ne me suis pas exerce pour rien, sur Hans, pendant trente
ans. Maintenant que je vous ai donn une leon, Carolus, allez vous
laver et nous souperons ensuite.

A moiti aveugl et compltement dompt, Carolus se laissa emmener par
sa fiance, dont la soeur s'occupa de prparer le couvert. Quand le
souper fut prt, les hommes s'assirent et les femmes les servirent. Bien
entendu, John ne fut pas invit, mais l'une des jeunes filles lui
apporta de quoi apaiser sa faim dvorante, et tout alla bien jusqu'au
moment o l'on servit l'eau-de-vie de pche. Comme les hommes buvaient
sec, la situation se gta bientt pour John. L'un des convives se
souvint subitement du jeune Boer que le capitaine avait chti,
lorsqu'il avait insult Jess et qui restait tendu, trs souffrant, dans
la chambre voisine. N'allait-on pas le venger? Cette ide fut accueillie
avec faveur. Heureusement l'ex-protecteur de John tait encore l, aussi
gris que les autres, il faut en convenir, mais il avait l'ivresse
aimable.

Laissez-le tranquille, dit-il; nous l'enverrons demain au commandant
qui saura disposer de lui.

John n'en douta pas, car le commandant, c'tait Frank Muller.

Il y eut une accalmie jusqu'au dpart de cet homme; alors les autres
voulurent s'amuser un peu. Arms de leurs carabines, ils visrent John,
en pariant qu'ils le toucheraient  tel ou tel endroit. Sur ce, le
capitaine recula sa chaise dans le coin, jusqu'au mur, puis tira son
revolver, qu'heureusement il possdait encore.

Si l'un de vous me touche, dt-il en bon anglais, que l'on comprit 
merveille, je jure, de par Dieu! que je le tue. Sa rsolution bien
vidente de faire ce qu'il disait, lui sauva certainement la vie. Ce ne
fut pas sans peine nanmoins; il en vint  ne plus pouvoir perdre ses
adversaires de vue un seul instant, de peur de tratrise. Deux fois il
en appela  la matresse de la maison, mais elle resta immobile dans son
grand fauteuil, un sourire bat sur son large visage.

On n'a pas tous les jours la bonne fortune de voir un rooibaatje
anglais harcel comme une bte fauve.

Au moment o John, exaspr, prenait la rsolution de se frayer un
passage au milieu de ses ennemis, en tirant au hasard de tous cts, le
sombre Carolus, dont l'humeur ne s'tait pas encore remise de
l'aspersion au caf et qui, de plus, tait parfaitement ivre, se
prcipita en jurant sur John, pour lui assner un formidable coup de
crosse. Le capitaine esquiva le coup, qui tomba sur le dossier de sa
chaise et le mit en miettes, et la douce me de Carolus serait
assurment partie pour un monde meilleur, si la vieille dame, voyant que
les choses se gtaient srieusement, ne se ft jete dans la mle, avec
une promptitude merveilleuse.

Tenez, tenez! Voil pour vous, et pour vous, cria-t-elle, en jouant 
droite et  gauche, de ses poings potels. Allez-vous-en tous. J'en ai
assez de votre tapage. Allez vous occuper des chevaux; ils seront tous
partis demain matin, si vous vous fiez aux Cafres. Allez donc voir un
peu, s'ils sont  l'curie.

Carolus fut annihil; les autres hommes reculrent, et la bonne dame,
poursuivant ses avantages, les poussa tous dehors,  la grande surprise
et satisfaction de John.

Alors, s'approchant vivement de lui, elle lui dit:

Rooibaatje, vous me plaisez, parce que vous tes un brave et que vous
n'avez pas eu peur de cette foule. En outre, je ne veux ni bruit, ni
dsordre dans ma maison; si ces gens reviennent et vous retrouvent ici,
ils commenceront par se griser davantage et puis ils vous tueront; donc
allez-vous-en, pendant que vous le pouvez. Elle lui montra la porte.

Je vous suis vraiment trs reconnaissant, tante Coetzee, rpondit
John, abasourdi de dcouvrir que cette femme possdait un coeur, et
avait, plus ou moins, jou un rle, toute la soire.

Oh! quant  cela, reprit-elle, avec une malice flegmatique, ce serait
vraiment bien dommage de tuer le dernier _rooibaatje_ de l'arme
anglaise; il faut vous conserver  titre de curiosit. Tenez, buvez un
bon coup d'eau-de-vie avant de partir; la nuit est humide. Et parfois,
quand vous serez hors du Transvaal et que vous vous rappellerez tout
ceci, souvenez-vous aussi que vous devez la vie  tante Coetzee. Mais je
ne vous aurais pas sauv, si vous n'aviez pas t si courageux; non
certes! J'aime qu'un homme soit un homme et non un singe, comme ce
misrable Carolus. Allons, partez!

John se versa un demi-verre d'eau-de-vie, le but, sortit et, un instant
aprs, disparut dans la nuit. L'obscurit tait profonde, la pluie
abondante; il comprit que s'il cherchait son cheval, il courait le
risque de se faire reprendre et qu'il n'avait qu'une chose  faire; se
diriger  pied, vers Belle Fontaine, aussi vite que le lui permettrait
sa fatigue. Il prit donc le sentier qui traversait la prairie. Bien que
dix milles le sparassent encore de son but, il se rsigna, grce  son
heureuse aptitude  souffrir ce qu'il ne pouvait empcher. Pendant une
heure tout alla bien, mais, peu aprs, il s'aperut, avec une vive
contrarit, qu'il s'tait cart du sentier. Aprs avoir perdu un grand
quart d'heure  le chercher sans le retrouver, il prit le parti de se
diriger sans plus hsiter, vers une masse sombre, qui lui semblait
devoir tre la colline de Belle-Fontaine. C'tait bien elle en effet;
seulement, au lieu de continuer sur la gauche, ce qui l'aurait men
droit  la maison, il prit sur la droite et fit  moiti le tour de la
colline, avant de reconnatre son erreur. Il ne s'en serait mme pas
aperu, si le hasard ne l'et conduit  l'entre de la Gorge aux Lions,
l mme o, quelques mois avant, il avait chang avec Jess une
conversation si intressante. Tandis qu'il avanait avec peine, au
milieu des roches, la pluie cessa et la lune sortit des nuages; il tait
prs de minuit. Les premiers rayons permirent  John de reconnatre la
localit.

Si fort qu'il ft, il se sentait puis. Depuis une semaine, il avait
voyag continuellement et, pendant les deux dernires nuits, le sommeil
avait t remplac par des dangers terribles et des motions sans cesse
renouveles. Sans l'eau-de-vie de tante Coetzee, il n'aurait jamais pu
faire cette marche de quinze milles environ; mais maintenant il n'en
pouvait plus; il oubliait mme qu'il tait mouill jusqu'aux os et
n'aspirait qu' une chose: s'tendre n'importe o et dormir, ou...
mourir! A cet instant il se rappela la petite grotte dans laquelle Jess
s'tait rfugie un jour, pendant l'orage. Bessie l'y avait amen une
fois, aprs leurs fianailles, et lui avait dit que c'tait une des
retraites favorites de sa soeur.

S'il pouvait aller jusque-l, il trouverait du moins un sol sec et un
abri contre la pluie. Il ne devait pas en tre  plus de trois cents
mtres. Appelant donc tout son courage  son aide, pour un suprme
effort, il avana dans l'herbe humide et parmi les roches parpilles,
jusqu' ce qu'enfin il arrivt au pied de l'immense pilier que la foudre
avait frapp un jour, devant les yeux de Jess.

Trente pas encore et il entra dans la grotte.

Avec un soupir de mortelle lassitude, il se jeta sur le sol rocheux et,
presque instantanment, tomba dans un sommeil de plomb.




CHAPITRE XXXV

CONCLUSION


Lorsque la lune mergea des nuages, Jess fuyait toujours perdument, sur
le plateau de la colline. Elle ne sentait pas la fatigue; une seule ide
absorbait son cerveau; se sauver loin, bien loin, disparatre  jamais!
Tout  coup elle se trouva au sommet de la Gorge aux Lions, qu'elle
reconnut malgr le dsordre de son esprit. Elle n'hsita pas 
descendre. L, elle pourrait s'tendre pour mourir, sans crainte d'tre
trouble, car personne n'y venait jamais, si ce n'est parfois quelque
Cafre errant.

Sautant de roche en roche, disparaissant dans l'ombre, pour reparatre 
la lumire blafarde de la lune, elle semblait tre une apparition
fantastique, tout  fait en harmonie avec ce lieu sauvage et grandiose.

Deux fois elle tomba, la seconde fois en plein ruisseau, mais sans y
prendre garde, malgr une blessure assez profonde au poignet. Enfin elle
arriva au bout: devant elle s'ouvrait sa petite grotte; il tait temps!
Ses forces l'abandonnaient; elle s'y trana le corps bris, l'esprit
gar,... _mourante_.

Oh! mon Dieu, pardonnez-moi! mon Dieu, pardonnez-moi, gmissait la
malheureuse, en tombant sur le sol. Bessie, j'ai failli envers toi,
mais j'ai effac ma faute. C'est pour toi, ma Bessie chrie, que j'ai
fait _cela_. Je serais morte plutt que de _le_ tuer pour moi. Tu
pouseras John et tu ne sauras jamais, jamais, ce que j'ai fait pour
toi. Je vais mourir. Je sais que je vais mourir. Oh! si je pouvais
revoir _son_ visage une seule fois, une seule, avant de mourir!

Lentement, la lune, dans sa marche vers l'ouest, projetait ses rayons
dans les profondeurs sombres de la gorge; ils atteignirent l'ouverture
de la grotte et vinrent se jouer sur le visage de John endormi.

Elle l'aperut  deux pieds d'elle, tressaillit et poussa un profond
soupir; son dernier voeu tait-il donc exauc? Son bien-aim tait-il
mort? tait-ce une vision? Elle se trana sur les mains et les genoux,
pour venir couter s'il respirait encore. Oui; elle entendit son souffle
lent et rgulier; celui d'un homme plong dans le sommeil.

L'veillerait-elle? Pourquoi? Pour lui dire qu'elle avait tu? Pour
qu'il la vt mourir, car elle sentait sa fin venir vite, trs vite. Non!
cent fois non!

Elle tira de son corsage le sauf-conduit sur lequel elle avait crit 
John et le glissa entre ses doigts engourdis. Il parlerait pour elle.
Puis elle se pencha vers lui, image vivante de la tendresse infinie et
dsespre, de l'amour plus profond que la tombe.

Et tandis qu'elle le contemplait dans son sommeil, ses pieds, ses jambes
devenaient froids et bientt elle ne sentit plus rien au-dessous de la
poitrine. Le coeur seul vivait encore.

Les rayons de la lune quittrent peu  peu le niveau de la petite grotte
et cessrent d'clairer le visage du donneur. Jess se pencha, lui mit au
front un baiser, puis deux, puis trois. Et soudainement ce fut la fin!
Une lueur aveuglante passa devant ses yeux; un grondement, pareil 
celui de la mer en furie, remplit ses oreilles. Sa tte s'inclina
doucement sur la poitrine de son bien-aim, et l elle s'endormit!... De
quel sommeil? Pour quel rveil? C'est le grand _Peut-tre_!

Pauvre Jess aux yeux et au coeur profonde! Telle fut la dernire joie de
son amour! Telle fut sa couche nuptiale!

Elle emportait avec elle le secret de son sacrifice et de son crime, et
le vent de la nuit chantait son _requiem_, au-dessus de cette retraite
o elle avait ouvert et ferm le livre de sa vie.

Elle aurait pu tre bonne et grande; elle aurait pu mme tre heureuse,
quoique les femmes comme elle le soient rarement. Il n'est pas sage de
risquer toute sa fortune sur un seul coup de d! Soyons-lui indulgents
et qu'elle dorme en paix!

       *       *       *       *       *

Les heures s'coulaient et John dormait toujours, d'un sommeil lourd et
sans rves, la tte de la femme qu'il aimait reposant sur sa poitrine!
trange et terrible ironie du sort! Enfin l'aube parut; le monde
s'veilla; les rayons du soleil pntrrent dans la grotte et se
jourent indiffremment sur le visage blme, sur les boucles en dsordre
de la morte et sur la large poitrine du vivant. Un vieux babouin jeta un
regard  l'intrieur, par l'ouverture de la grotte, et une vive
indignation  la vue de cette intrusion dans ses domaines. Oui, le monde
s'veilla comme  l'ordinaire, sans se proccuper de la mort de Jess; il
est si habitu  ces sortes de choses!

Bientt ce fut le tour de John. Ouvrant les yeux et s'tirant les bras,
il eut tout  coup conscience du poids qu'il portait, abaissa son
regard, vit d'abord trs confusment, puis enfin clairement et sans
doute possible!

       *       *       *       *       *

Il est des choses que l'oeil humain doit respecter. Au nombre de ces
choses, est la premire explosion du dsespoir d'un homme fort! John
Niel dut remercier Dieu de ce que sa raison n'et pas sombr dans cet
abme de douleur insondable. Il en sortit sain et sauf en apparence,
mais meurtri pour le reste de ses jours.

Quelques heures plus tard, un homme hve et hagard descendait, en
trbuchant, la colline de Belle-Fontaine, les bras chargs d'un fardeau.
L'agitation rgnait partout. Du petits groupes de Boers, qui parlaient
haut et gesticulaient, se prcipitrent vers le nouvel arrivant, pour
voir ce qu'il portait. Ils reculrent muets et terrifis, pour le
laisser passer. Un instant il hsita,  la vue de la maison incendie,
puis se dirigea vers les remises et dposa son fardeau sur le banc o
Frank Muller s'tait assis la veille, pendant le soi-disant conseil de
guerre.

Enfin il demanda d'une voix touffe:

O est M. Croft?

L'un des Boers montra du doigt la porte de la petite pice o tait
enferm le vieillard.

Ouvrez! commanda le capitaine, d'un ton si menaant, qu'on lui obit
sans mot dire.

John! John! s'cria Silas Croft. Dieu soit bni! Vous nous revenez du
monde des mourants!

Tremblant de joie, il allait serrer la jeune homme dans ses bras; mais
celui-ci l'arrta.

Chut! dit-il. J'apporte la mort avec moi!

Et il le conduisit prs du banc o gisait la pauvre Jess!

       *       *       *       *       *

Pendant la journe, les Boers partirent sans plus s'occuper des
habitants de Belle-Fontaine. Depuis la mort de Muller, personne ne
songeait  excuter la sentence; du reste on n'en avait pas le droit,
puisque la commandant ne l'avait pas signe. Les Boers se contentrent
donc de dresser une sorte de procs-verbal et d'enterrer leur chef dans
le petit cimetire plant de gommiers aux quatre coins; et pour n'avoir
pas la peine de lui creuser une tombe, ils le dposrent dans celle
qu'on avait prpare pour le vieux Croft!

Qui avait tu Frank Muller? La mystre ne fut jamais clairci. Les
indignes employs  la ferme reconnurent le couteau comme ayant
appartenu  Jantj; or la fuite de celui-ci semblait prouver qu'il tait
l'assassin. D'autres accusrent le sorcier Hendrik, mystrieusement
disparu. Du reste, on ne prit pas grand'peine pour les dcouvrir. Muller
tait un personnage important, mais non populaire, et dans des temps si
troubls, dans un pays  demi sauvage, la mort d'un homme n'est pas un
vnement dont on se proccupe longtemps.

Le lendemain, Silas Croft, Bessie et John Niel allrent,  leur tour, au
cimetire sur la colline. Ils y dposrent leur chre morte,  dix pas
de celui pour qui son bras avait t l'instrument de vengeance. Ils ne
la surent, ni ne le devinrent jamais. Ils ignorrent mme toujours
qu'elle eut approch de Belle-Fontaine, pendant cette nuit terrible.
Personne ne le sut que Jantj, et Jantj, hant par le bruit des pas de
ses ennemis les Boers, avait fui les lieux habits par les blancs, loin,
bien loin dans les dserts de l'Afrique centrale.

John, dit le vieux Silas, quand la tombe fut referme, ce pays n'est
pas fait pour des Anglais; retournons dans le ntre. John courba la
tte en signe d'acquiescement.

Ils taient ruins, mais non sans ressources. Les 25 000 francs pays 
Silas Croft par le capitaine, pour sa part d'intrt dans l'exploitation
de Belle-Fontaine, taient rests, avec une autre somme de 6 000 francs,
 la banque de Natal.

Le jour vint donc o ils s'embarqurent pour l'Europe. Trois mois aprs
leur arrive en Angleterre, John Niel trouva un emploi de rgisseur, sur
un important domaine du comt de Rutland. Au bout d'un certain temps il
devint l'poux bien-aim de la charmante Bessie Croft et,  tout
prendre, il peut passer pour un homme heureux. Parfois pourtant, un
chagrin que sa femme ignore, s'empare de lui et le matrise pendant
quelque temps.

Certes il ne saurait tre accus de sentimentalit, mais il lui arrive
de loin en loin, lorsque, sa tche du jour termine, il s'arrte 
l'entre de son jardin et contemple le paisible paysage anglais, ou le
ciel parsem d'toiles, de se demander si l'heure viendra jamais o il
reverra ces grands yeux sombres et passionns, o il entendra de nouveau
cette douce voix inoublie!

Car il se sent toujours aussi prs de son amour perdu et parfois semble
savoir positivement que s'il y a, comme nous l'esprons tous, un avenir
pour chacun de nous, pauvres mortels condamns  la lutte, il trouvera
Jess l'attendant sur le seuil!




FIN




TABLE DES MATIRES


Chapitres.

I.--John a une aventure                                    1
II.--Comment les deux soeurs vinrent  Belle-Fontaine      8
III.--M. Frank Muller                                     21
IV.--Bessie est demande en mariage                       30
V.--Rves et folies                                       40
VI.--L'orage clate                                       46
VII.--Jeune rve d'amour                                  56
VIII.--Jess part pour Prtoria                            63
IX.--L'histoire de Jantj                                 71
X.--John l'chappe belle!                                 79
XI.--Sur le bord                                          90
XII.--Le saut                                             98
XIII.--Frank Muller jette le masque                      109
XIV.--John,  la rescousse!                              118
XV.--Un voyage difficile                                 128
XVI.--Prtoria                                           135
XVII.--Le 12 fvrier                                     143
XVIII.--Et aprs?                                        158
XIX.--Hans Coetzee vient  Prtoria                      161
XX.--Le grand homme                                      170
XXI.--Jess obtient un laissez-passer                     179
XXII.--En route                                          186
XXIII.--Le gu du vaal                                   195
XXIV.--L'ombre de la mort                                207
XXV.--Attente                                            217
XXVI.--Un familier de Frank Muller                       226
XXVII.--Silas est persuad                               235
XXVIII.--Bessie est mise  la question                   245
XXIX.--Condamn  mort                                   254
XXX.--Il faut nous sparer                               262
XXXI.--Jess trouve un ami                                270
XXXII.--Il mourra!                                       278
XXXIII.--Vengeance!                                      289
XXXIV.--Tante Coetzee  la rescousse                     298
XXXV.--Conclusion                                        305

1160-13.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P9-13.





End of the Project Gutenberg EBook of Jess, by Henry Rider Haggard

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JESS ***

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