The Project Gutenberg EBook of L'oiseau blanc, by Denis Diderot

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Title: L'oiseau blanc
       conte bleu

Author: Denis Diderot

Editor: Jules Asszat

Release Date: April 25, 2009 [EBook #28605]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OISEAU BLANC ***




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[Extrait des OEuvres compltes de Diderot, dites par Jules Asszat,
tome quatrime, Paris, Garnier Frres, 1875.]




L'OISEAU BLANC

CONTE BLEU

(crit vers 1748.--Publi en 1798.)




Ce conte est de la mme poque que les _Bijoux indiscrets_. Les mmes
personnages s'y retrouvent, mais la licence y est beaucoup moindre. Il
resta inconnu jusqu' la publication qu'en fit Naigeon dans son dition
des _OEuvres_ de Diderot en 1798. C'tait lui que cherchait M. Berrier,
le lieutenant de police, quand Mme Diderot lui rpondit qu'elle ne
connaissait de son mari ni pigeon noir, ni pigeon blanc, et que
d'ailleurs elle ne le croyait pas capable d'attaquer le roi, comme on
l'en accusait  l'occasion de ce conte. On jugera si la femme du
philosophe avait raison. Pour nous, il ne nous parat y avoir l, comme
dans les _Bijoux_, que des rapprochements trop vagues entre Mangogul et
Louis XV, pour permettre de soutenir une opinion qui rendrait criminels
tous les romans du XVIIIe sicle aussi bien que toutes les feries du
XIXe. Il faut toujours qu'il arrive un moment, dans l'histoire des
peuples, o, la civilisation se rpandant, le principe d'autorit se
montre sous son vrai jour. On s'aperoit alors que les rois sont des
hommes, et quand une fois tout le monde le sait, les crivains qui le
disent, ne faisant plus que broder un lieu commun, n'ont ni mrite ni
dmrite: ils n'ont qu'un peu plus ou un peu moins d'esprit.

Nous pensons n'avoir pas besoin d'expliquer au lecteur l'allgorie de
_l'Oiseau blanc_; ils l'apercevront, sans aucun doute, avant la Sultane.




L'OISEAU BLANC

CONTE BLEU




PREMIRE SOIRE.


La favorite se couchait de bonne heure et s'endormait fort tard. Pour
hter le moment de son sommeil, on lui chatouillait la plante des pieds
et on lui faisait des contes; et pour mnager l'imagination et la
poitrine des conteurs, cette fonction tait partage entre quatre
personnes, deux mirs et deux femmes. Ces quatre improvisateurs
poursuivaient successivement le mme rcit aux ordres de la favorite. Sa
tte tait mollement pose sur son oreiller, ses membres tendus dans
son lit et ses pieds confis  sa chatouilleuse, lorsqu'elle dit:
Commencez; et ce fut la premire de ses femmes qui dbuta par ce qui
suit.

LA PREMIRE FEMME.

Ah! ma soeur, le bel oiseau! Quoi! vous ne le voyez pas entre les deux
branches de ce palmier passer son bec entre ses plumes et parer ses
ailes et sa queue? Approchons doucement; peut-tre qu'en l'appelant il
viendra; car il a l'air apprivois, Oiseau mon coeur, oiseau mon petit
roi, venez, ne craignez rien; vous tes trop beau pour qu'on vous fasse
du mal. Venez; une cage charmante vous attend; ou si vous prfrez la
libert, vous serez libre.

L'oiseau tait trop galant pour se refuser aux agaceries de deux jeunes
et jolies personnes. Il prit son vol et descendit lgrement sur le sein
de celle qui l'avait appel. Agariste, c'tait son nom, lui passant sur
la tte une main qu'elle laissait glisser le long de ses ailes, disait 
sa compagne: Ah! ma soeur, qu'il est charmant! Que son plumage est
doux! qu'il est lisse et poli! Mais il a le bec et les pattes couleur de
rose et les yeux d'un noir admirable!

LA SULTANE.

Quelles taient ces deux femmes?

LA PREMIRE FEMME.

Deux de ces vierges que les Chinois renferment dans des clotres.

LA SULTANE.

Je ne croyais pas qu'il y et des couvents  la Chine.

LA PREMIRE FEMME.

Ni moi non plus. Ces vierges couraient un grand pril  cesser de l'tre
sans permission. S'il arrivait  quelqu'une de se conduire
maladroitement, on la jetait pour le reste de sa vie dans une caverne
obscure, o elle tait abandonne  des gnies souterrains. Il n'y avait
qu'un moyen d'chapper  ce supplice, c'tait de contrefaire la folle ou
de l'tre. Alors les Chinois qui, comme nous et les Musulmans, ont un
respect infini pour les fous, les exposaient  la vnration des peuples
sur un lit en baldaquin, et, dans les grandes ftes, les promenaient
dans les rues au son de petites clochettes et de je ne sais quels
tambourins  la mode, dont on m'a dit que le son tait fort harmonieux.

LA SULTANE.

Continuez; fort bien, madame. Je me sens envie de biller.

LA SECONDE FEMME.

Voil donc l'oiseau blanc dans le temple de la grande guenon couleur de
feu.

LA SULTANE.

Et qu'est-ce que cette guenon?

LA SECONDE FEMME.

Une vieille Pagode trs-encense, la patronne de la maison. D'aussi loin
que les vierges compagnes d'Agariste l'aperurent avec son bel oiseau
sur le poing, elles accourent, l'entourent et lui font mille questions 
la fois. Cependant l'oiseau, s'levant subitement dans les airs, se met
 planer sur elles; son ombre les couvre, et elles en conoivent des
mouvements singuliers. Agariste et Mlisse prouvent les premires les
merveilleux effets de son influence. Un feu divin, une ardeur sacre
s'allument dans leur coeur; je ne sais quels panchements lumineux et
subtils passent dans leur esprit, y fermentent et, de deux idiotes
qu'elles taient, en font les filles les plus spirituelles et les plus
veilles qu'il y et  la Chine: elles combinent leurs ides, les
comparent, se les communiquent et y mettent insensiblement de la force
et de la justesse.

LA SULTANE.

En furent-elles plus heureuses?

LA SECONDE FEMME.

Je l'ignore. Un matin, l'oiseau blanc se mit  chanter, mais d'une faon
si mlodieuse, que toutes les vierges en tombrent en extase. La
suprieure, qui jusqu' ce moment avait fait l'esprit fort et ddaign
l'oiseau, tourna les yeux, se renversa sur ses carreaux et s'cria d'une
voix entrecoupe: Ah! je n'en puis plus!... je me meurs!... je n'en
puis plus!... Oiseau charmant, oiseau divin, encore un petit air.

LA SULTANE.

Je vois cette scne; et je crois que l'oiseau blanc avait grande envie
de rire en voyant une centaine de filles sur le ct, l'esprit et
l'ajustement en dsordre, l'oeil gar, la respiration haute et
balbutiant d'une voix teinte des oraisons affectueuses  leur grande
guenon couleur de feu. Je voudrais bien savoir ce qu'il en arriva.

LA SECONDE FEMME.

Ce qu'il en arriva? Un prodige, un des plus tonnants prodiges dont il
soit fait mention dans les annales du monde.

LA SULTANE.

Premier mir, continuez.

LE PREMIER MIR.

Il en naquit nombre de petits esprits, sans que la virginit de ces
filles en souffrt.

LA SULTANE.

Allons donc, mir, vous vous moquez. Je veux bien qu'on me fasse des
contes; mais je ne veux pas qu'on me les fasse aussi ridicules.

LE PREMIER MIR.

Songez donc, madame, que c'taient des esprits.

LA SULTANE.

Vous avez raison; je n'y pensais pas. Ah! oui, des esprits!

                   *       *       *       *       *

La sultane pronona ces derniers mots en billant.

LE PREMIER MIR.

On avertit la suprieure de ce prodige. Les prtres furent assembls; on
raisonna beaucoup sur la naissance des petits esprits: aprs de longues
altercations sur le parti qu'il y avait  prendre, il fut dcid qu'on
interrogerait la grande guenon. Aussitt les tambourins et les
clochettes annoncent au peuple la crmonie. Les portes du temple sont
ouvertes, les parfums allums, les victimes offertes; mais la cause du
sacrifice ignore. Il et t difficile de persuader aux fidles que
l'oiseau tait pre des petits esprits.

LA SULTANE.

Je vois, mir, que vous ne savez pas encore combien les peuples sont
btes.

LE PREMIER MIR.

Aprs une heure et demie de gnuflexions, d'encensements et d'autres
singeries, la grande guenon se gratta l'oreille et se mit  dbiter de
la mauvaise prose qu'on prit pour de la posie cleste:

      Pour conserver l'odeur de pucelage
      Dont ce lieu saint fut toujours parfum,
      Que loin d'ici le galant emplum
      Aille chanter et chercher une cage.
    Vierges, contre ce coup armez-vous de courage;
    Vous resterez encor vierges, ou peu s'en faut:
    Vos coeurs, aux doux accents de son tendre ramage,
          Ne s'ouvriront pas davantage:
          Telle est la volont d'en haut.
    Et toi qu'il honora de son premier hommage,
    Qui lui fis de mon temple un sjour enchant,
    Modre la douleur dont ton me est mue;
    L'oiseau blanc a pour toi suffisamment chant.
    Agariste, il est temps qu'il cherche Vrit,
    Qu'il chappe au pouvoir du mensonge, et qu'il mue.

LA SULTANE.

Mademoiselle, vous avez, ce soir, le toucher dur et vous me chatouillez
trop fort. Doucement, doucement... fort bien, comme cela... ah! que vous
me faites plaisir! Demain, sans diffrer, le brevet de la pension que je
vous ai promise sera sign.

LE PREMIER MIR.

On ne fut pas fort instruit par cet oracle: aussi donna-t-il lieu  une
infinit de conjectures plus impertinentes les unes que les autres,
comme c'est le privilge des oracles. _Qu'il cherche Vrit_, disait
l'une; c'est apparemment le nom de quelque colombe trangre  laquelle
il est destin.--_Qu'il chappe au mensonge_, disait une autre, _et
qu'il mue_. Qu'il mue! ma soeur; est-ce qu'il muera? C'est pourtant
dommage, il a les plumes si belles! aussi toutes reprenaient: Ma soeur
Agariste l'a tant fait chanter! tant fait chanter!

Aprs qu'on eut achev de brouiller l'oracle  force de l'claircir, la
prtresse ordonna, par provision, que l'oiseau libertin serait renferm,
de crainte qu'il ne perfectionnt ce qu'il avait si heureusement
commenc et qu'il ne multiplit son espce  l'infini. Il y eut quelque
opposition de la part des jeunes recluses; mais les vieilles tinrent
ferme, et l'oiseau fut relgu au fond d'un dortoir, o il passait les
jours dans un ennui cruel. Pour les nuits, toujours quelque vierge
compatissante venait sur la pointe du pied le consoler de son exil.
Cependant elles lui parurent bientt aussi longues que les journes.
Toujours les mmes visages! _toujours les mmes vierges!_

LA SULTANE.

Votre oiseau blanc est trop difficile. Que lui fallait-il donc?

LE PREMIER MIR.

Avec tout l'esprit qu'il avait inspir  ces recluses, ce n'taient que
des bgueules fort ennuyeuses: point d'airs, point de mange, point de
vivacit prtendue, point d'tourderies concertes. Au lieu de cela, des
soupirs, des langueurs, des fadeurs ternelles et d'un ton d'oraison 
faire mal au coeur. Tout bien considr, l'oiseau blanc conclut en
lui-mme qu'il tait temps de suivre son destin et de prendre son vol;
ce qu'il excuta aprs avoir encore un peu dlibr. On dit qu'il lui
revint quelques scrupules sur des serments qu'il avait faits  Agariste
et  quelques autres. Je ne sais ce qui en est.

LA SULTANE.

Ni moi non plus. Mais il est certain que les scrupules ne tiennent point
contre le dgot, et que si les serments ne cotent gure  faire aux
infidles, ils leur cotent encore moins  rompre.

                   *       *       *       *       *

 la suite de cette rflexion, la sultane articula trs-distinctement
son troisime billement, le signe de son sommeil ou de son ennui, et
l'ordre de se retirer; ce qui s'excuta avec le moins de bruit qu'il fut
possible.




SECONDE SOIRE.


La sultane dit  sa chatouilleuse: Retenez bien ce mouvement-l, c'est
le vrai. Mademoiselle, voil le brevet de votre pension; le sultan la
doublera,  la condition qu'au sortir de chez moi vous irez lui rendre
le mme service; je ne m'y oppose point, mais point du tout... Voyez si
cela vous convient... Second mir,  vous. Si je m'en souviens, voil
votre oiseau blanc traversant les airs, et s'loignant d'autant plus
vite, qu'il s'tait flatt d'chapper  ses remords, en mettant un grand
intervalle entre lui et les objets qui les causaient. Il tait tard
quand il partit; o arriva-t-il?

LE SECOND MIR.

Chez l'empereur des Indes, qui prenait le frais dans ses jardins, et se
promenait sur le soir avec ses femmes et ses eunuques. Il s'abattit sur
le turban du monarque, ce que l'on prit  bon augure, et ce fut bien
fait; car quoique ce sultan n'et point de gendre, il ne tarda pas 
devenir grand'pre. La princesse Lively, c'est ainsi que s'appelait la
fille du grand Kinkinka, nom qu'on traduirait  peu prs dans notre
langue par gentillesse ou vivacit, s'cria qu'elle n'avait jamais rien
vu de si beau. Et lui se disait en lui-mme: Quel teint! quels yeux!
que sa taille est lgre! Les vierges de la guenon couleur de feu ne
m'ont point offert de charmes  comparer  ceux-ci.

LA SULTANE.

Ils sont tous comme cela. Je serai la plus belle aux yeux de Mangogul
jusqu' ce qu'il me quitte.

LE SECOND MIR.

Il n'y eut jamais de jambes aussi fines, ni de pieds aussi mignons.

LA CHATOUILLEUSE.

Votre oiseau en exceptera, s'il lui plat, ceux que je chatouille.

LE SECOND MIR.

Lively portait des jupons courts; et l'oiseau blanc pouvait aisment
apercevoir les beauts dont il faisait l'loge du haut du turban sur
lequel il tait perch.

LA SULTANE.

Je gage qu'il eut  peine achev ce monologue, qu'il abandonna le lieu
d'o il faisait ses judicieuses observations, pour se placer sur le sein
de la princesse.

LE SECOND MIR.

Sultane, il est vrai.

LA SULTANE.

Est-ce que vous ne pourriez pas viter ces lieux communs?

LE SECOND MIR.

Non, sultane; c'est le moyen le plus sr de vous endormir.

LA SULTANE.

Vous avez raison.

LE SECOND MIR.

Cette familiarit de l'oiseau dplut  un eunuque noir, qui s'avisa de
dire qu'il fallait couper le cou  l'oiseau, et l'apprter pour le dner
de la princesse.

LA SULTANE.

Elle et fait un mauvais repas: aprs sa fatigue chez les vierges et sur
la route, il devait tre maigre.

LE SECOND MIR.

Lively tira sa mule, et en donna un coup sur le nez de l'eunuque, qui en
demeura aplati.

LA SULTANE.

Et voil l'origine des nez plats; ils descendent de la mule de Lively et
de son sot eunuque.

LE SECOND MIR.

Lively se fit apporter un panier, y renferma l'oiseau, et l'envoya
coucher. Il en avait besoin, car il se mourait de lassitude et d'amour.
Il dormit, mais d'un sommeil troubl: il rva qu'on lui tordait le cou,
qu'on le plumait, et il en poussa des cris qui rveillrent Lively; car
le panier tait plac sur sa table de nuit, et elle avait le sommeil
lger. Elle sonna; ses femmes arrivrent; on tira l'oiseau de son
dortoir. La princesse jugea, au trmoussement de ses ailes, qu'il avait
eu de la frayeur. Elle le prit sur son sein, le baisa, et se mit en
devoir de le rassurer par les caresses les plus tendres et les plus
jolis noms. L'oiseau se tint sur la poitrine de la princesse, malgr
l'envie qui le pressait.

LA SULTANE.

Il avait dj le caractre des vrais amants.

LE SECOND MIR.

Il tait timide et embarrass de sa personne: il se contenta d'tendre
ses ailes, d'en couvrir et presser une fort jolie gorge.

LA SULTANE.

Quoi! il ne hasarda pas d'approcher son bec des lvres de Lively?

LE SECOND MIR.

Cette tmrit lui russit. Mais comment donc! s'cria la princesse; il
est entreprenant!... Cependant l'oiseau usait du privilge de son
espce, et la pigeonnait avec ardeur, au grand tonnement de ses femmes
qui s'en tenaient les cts. Cette image de la volupt fit soupirer
Lively: l'hritier de l'empire du Japon devait tre incessamment son
poux; Kinkinka en avait parl; on attendait de jour en jour les
ambassadeurs qui devaient en faire la demande, et qui ne venaient point.
On apprit enfin que le prince Gnistan, ce qui signifie dans la langue
du pays le prince Esprit, avait disparu sans qu'on st ni pourquoi ni
comment; et la triste Lively en fut rduite  verser quelques larmes, et
 souhaiter qu'il se retrouvt.

Tandis qu'elle se consolait avec l'oiseau blanc, faute de mieux,
l'empereur du Japon,  qui l'clipse de son fils avait tourn la tte,
faisait arracher la moustache  son gouverneur, et ordonnait des
perquisitions; mais il tait arrt que de longtemps Gnistan ne
reparatrait au Japon. S'il employait bien son temps dans les lieux de
sa retraite, l'oiseau blanc ne perdait pas le sien auprs de la
princesse; il obtenait tous les jours de nouvelles caresses: on pressait
le moment de l'entendre chanter, car on avait conu la plus haute
opinion de son ramage; l'oiseau s'en aperut, et la princesse fut
satisfaite. Aux premiers accents de l'oiseau...

LA SULTANE.

Arrtez, mir... Lively se renversa sur une pile de carreaux, exposant 
ses regards des charmes qu'il ne parcourut point sans partager son
garement. Il n'en revint que pour chanter une seconde fois, et
augmenter l'vanouissement de la princesse, qui durerait encore si
l'oiseau ne s'tait avis de battre des ailes et de lui faire de l'air.
Lively se trouva si bien de son ramage, que sa premire pense fut de le
prier de chanter souvent: ce qu'elle obtint sans peine; elle ne fut mme
que trop bien obie: l'oiseau chanta tant pour elle, qu'il s'enroua; et
c'est de l que vient aux pigeons leur voix enrhume et rauque. mir,
n'est-ce pas cela?... Et vous, madame, continuez.

LA PREMIRE FEMME.

Ce fut un malheur pour l'oiseau, car quand on a de la voix on est fch
de la perdre; mais il tait menac d'un malheur plus grand: la
princesse, un matin  son rveil, trouva un petit esprit  ses cts;
elle appela ses femmes, les interrogea sur le nouveau-n: Qui est-il?
d'o vient-il? qui l'a plac l? Toutes protestrent qu'elles n'en
savaient rien. Dans ces entrefaites arriva Kinkinka;  son aspect les
femmes de la princesse disparurent; et l'empereur, demeur seul avec sa
fille, lui demanda, d'un ton  la faire trembler, qui tait le mortel
assez os pour tre parvenu jusqu' elle; et, sans attendre sa rponse,
il court  la fentre, l'ouvre, et saisissant le petit esprit par
l'aile, il allait le prcipiter dans un canal qui baignait les murs de
son palais, lorsqu'un tourbillon de lumire se rpandit dans
l'appartement, blouit les yeux du monarque, et le petit esprit
s'chappa. Kinkinka, revenu de sa surprise, mais non de sa fureur,
courait dans son palais en criant comme un fou qu'il en aurait raison;
que sa fille ne serait pas impunment dshonore; pardieu; qu'il en
aurait raison... L'oiseau blanc savait mieux que personne si l'empereur
avait tort ou raison d'tre fch; mais il n'osa parler, dans la crainte
d'attirer quelque chagrin  la princesse; il se contenta de se livrer 
une frayeur qui lui fit tomber les longues plumes des ailes et de la
queue; ce qui lui donna un air bouriff.

LA SULTANE.

Et Lively cessa de se soucier de lui, lorsqu'il eut cess d'tre beau;
et comme il avait perdu  son service une partie de son ramage, elle dit
un jour  sa toilette: Qu'on m'te cet oiseau-l; il est devenu laid 
faire horreur, il chante faux; il n'est plus bon  rien...  vous,
madame seconde, continuez.

LA SECONDE FEMME.

Cet arrt se rpandit bientt dans le palais; l'eunuque crut qu'il tait
temps de profiter de la disgrce de l'oiseau, et de venger celle de son
nez; il dmontra  la princesse, par toutes les rgles de la nouvelle
cuisine, que l'oiseau blanc serait un manger dlicieux; et Lively, aprs
s'tre un peu dfendue pour la forme, consentit qu'on le mt  la
basilique. L'oiseau blanc outr, comme on le pense bien, pour peu qu'on
se mette  sa place, s'lana au visage de la princesse, lui dtacha
quelques coups de bec sur la tte, renversa les flacons, cassa les pots,
et partit.

LA SULTANE.

Lively et son cuisinier en furent dans un dpit inconcevable.
L'insolent! disait l'une; l'autre: 'aurait t un mets admirable!

LA SECONDE FEMME.

Tandis que le cuisinier renganait son couteau qu'il avait inutilement
aiguis, et que les femmes de la princesse s'occupaient  lui frotter la
tte avec de l'eau des brames, l'oiseau gagnait les champs, peu
satisfait de sa vengeance, et ne se consolant de l'ingratitude de Lively
que par l'esprance de lui plaire un jour sous sa forme naturelle, et de
ne la point aimer. Voici donc les raisonnements qu'il faisait dans sa
tte d'oiseau: J'ai de l'esprit. Quand je cesserai d'tre oiseau, je
serai fait  peindre. Il y a cent  parier contre un qu'elle sera folle
de moi; c'est o je l'attends; chacun aura son tour. L'ingrate! la
perfide! J'ai trembl pour elle jusqu' en perdre les plumes; j'ai
chant pour elle jusqu' en perdre la voix, et par ses ordres un
cuisinier s'emparait de moi, on me tordait le cou, et je serais
maintenant  la basilique! Quelle rcompense! Et je la trouverais encore
charmante? Non, non, cette noirceur efface  mes yeux tous ses charmes.
Qu'elle est laide! que je la hais!

                   *       *       *       *       *

Ici la sultane se mit  rire en billant pour la premire fois.

LA SECONDE FEMME.

On voit par ce monologue que, quoique l'oiseau blanc ft amoureux de la
princesse, il ne voulait point du tout tre mis  la basilique pour
elle, et qu'il et tout sacrifi pour celle qu'il aimait, except la
vie.

LA SULTANE.

Et qu'il avait la sincrit d'en convenir.  vous, premier mir.

LE PREMIER MIR.

L'oiseau blanc allait sans cesse. Son dessein tait de gagner le pays de
la fe Vrit. Mais qui lui montrera la route? qui lui servira de guide?
On y arrive par une infinit de chemins; mais tous sont difficiles 
tenir; et ceux mme qui en ont fait plusieurs fois le voyage, n'en
connaissent parfaitement aucun. Il lui fallait donc attendre du hasard
des claircissements, et il n'aurait pas t en cela plus malheureux que
le reste des voyageurs, si son dsenchantement n'et pas dpendu de la
rencontre de la fe; rencontre difficile, qu'on doit plus communment 
une sorte d'instinct dont peu d'tres sont dous, qu'aux plus profondes
mditations.

LA SULTANE.

Et puis, ne m'avez-vous pas dit qu'il tait prince?

LE PREMIER MIR.

Non, madame; nous ne savons encore ce qu'il est, ni ce qu'il sera: ce
n'est encore qu'un oiseau. L'oiseau suivit son instinct. Les tnbres ne
l'effrayrent point; il vola pendant la nuit; et le crpuscule
commenait  poindre, lorsqu'il se trouva sur la cabane d'un berger qui
conduisait aux champs son troupeau, en jouant sur son chalumeau des airs
simples et champtres, qu'il n'interrompait que pour tenir  une jeune
paysanne, qui l'accompagnait en filant son lin, quelques propos tendres
et nafs, o la nature et la passion se montraient toutes nues:

Zirph, tu t'es leve de grand matin.

--Et si, je me suis endormie fort tard.

--Et pourquoi t'es-tu endormie si tard?

--C'est que je pensais  mon pre,  ma mre et  toi.

--Est-ce que tu crains quelque opposition de la part de tes parents?

--Que sais-je?

--Veux-tu que je leur parle?

--Si je le veux! en peux-tu douter?

--S'ils me refusaient?

--J'en mourrais de peine.

LA SULTANE.

L'oiseau n'est pas loin du pays de Vrit. On y touche partout o la
corruption n'a pas encore donn aux sentiments du coeur un langage
manir.

LE PREMIER MIR.

 peine l'oiseau blanc eut-il frapp les yeux du berger, que celui-ci
mdita d'en faire un prsent  sa bergre; c'est ce que l'oiseau comprit
 merveille aux prcautions qu'on prenait pour le surprendre.

LA SULTANE.

Que votre oiseau dissolu n'aille pas faire un petit esprit  cette jeune
innocente; entendez-vous?

LE PREMIER MIR.

S'imaginant qu'il pourrait avoir de ces gens des nouvelles de Vrit, il
se laissa attraper, et fit bien. Il l'entendit nommer ds les premiers
jours qu'il vcut avec eux; ils n'avaient qu'elle sur leurs lvres;
c'tait leur divinit, et ils ne craignaient rien tant que de
l'offenser; mais comme il y avait beaucoup plus de sentiment que de
lumire dans le culte qu'ils lui rendaient, il conut d'abord que les
meilleurs amis de la fe n'taient pas ceux qui connaissaient le mieux
son sjour, et que ceux qui l'entouraient l'en entretiendraient tant
qu'il voudrait, mais ne lui enseigneraient pas les moyens de la trouver.
Il s'loigna des bergers, enchant de l'innocence de leur vie, de la
simplicit de leurs moeurs, de la navet de leurs discours; et pensant
qu'ils ne devaient peut-tre tous ces avantages qu'au crpuscule ternel
qui rgnait sur leurs campagnes, et qui, confondant  leurs yeux les
objets, les empchait de leur attacher des valeurs imaginaires, ou du
moins d'en exagrer la valeur relle.

                   *       *       *       *       *

Ici la sultane poussa un lger soupir, et l'mir ayant cess de parler,
elle lui dit d'une voix faible:

Continuez, je ne dors pas encore.

LE PREMIER MIR.

Chemin faisant, il se jeta dans une volire, dont les habitants
l'accueillirent fort mal. Ils s'attroupent autour de lui, et remarquant
dans son ramage et son plumage quelque diffrence avec les leurs, ils
tombent sur lui  grands coups de bec, et le maltraitent cruellement. 
Vrit, s'cria-t-il alors, est-ce ainsi que l'on encourage et que l'on
rcompense ceux qui t'aiment, et qui s'occupent  te chercher? Il se
tira comme il put des pattes de ces oiseaux idiots et mchants, et
comprit que la difficult des chemins avait moins allong son voyage que
l'intolrance des passants...

                   *       *       *       *       *

L'mir en tait l, incertain si la sultane veillait ou dormait; car on
n'entendait entre ses rideaux que le bruit d'une respiration et d'une
expiration alternatives. Pour s'en assurer, on fit signe  la
chatouilleuse de suspendre sa fonction. Le silence de la sultane
continuant, on en conclut qu'elle dormait, et chacun se retira sur la
pointe du pied.




TROISIME SOIRE.


C'tait une tiquette des soires de la sultane, que le conteur de la
veille ne poursuivait point le rcit du lendemain. C'tait donc au
second mir  parler; ce qu'il fit aprs que la sultane eut remarqu que
rien n'appelait le sommeil plus rapidement que le souvenir des premires
annes de la vie, ou la prire  Brama, ou les ides philosophiques.

Si vous voulez que je dorme promptement, dit-elle au second mir,
suivez les traces du premier mir, et faites-moi de la philosophie.

LE SECOND MIR.

Un soir que l'oiseau blanc se promenait le long d'une prairie, moins
occup de ses desseins et de la recherche de Vrit, que de la beaut et
du silence des lieux, il aperut tout  coup une lueur qui brillait et
s'teignait par intervalles sur une colline assez leve. Il y dirigea
son vol. La lumire augmentait  mesure qu'il approchait, et bientt il
se trouva  la hauteur d'un palais brillant, singulirement remarquable
par l'clat et la solidit de ses murs, la grandeur de ses fentres et
la petitesse de ses portes. Il vit peu de monde dans les appartements,
beaucoup de simplicit dans l'ameublement, d'espace en espace des
girandoles sur des guridons, et des glaces de tout ct.  l'instant il
reconnut son ancienne demeure, les lieux o il avait pass les premiers
et les plus beaux jours de sa vie, et il en pleura de joie; mais son
attendrissement redoubla, lorsque, achevant de parcourir le palais, il
dcouvrit la fe Vrit, retire dans le fond d'une alcve, o, les yeux
attachs sur un globe et le compas  la main, elle travaillait 
constater la vrit d'un fameux systme.

LA SULTANE.

Un prince lev sous les yeux de Vrit! mir, tes-vous bien sr de ce
que vous dites l? Cela n'est pas assez absurde pour faire rire, et cela
l'est trop pour tre cru.

LE SECOND MIR.

L'oiseau blanc vola comme un petit fou sur l'paule de la fe, qui
d'abord ne le remarqua pas; mais ses battements d'ailes furent si
rapides, ses caresses si vives et ses cris si redoubls, qu'elle sortit
de sa mditation et reconnut son lve; car rien n'est si pntrant que
la fe.

LA SULTANE.

Un prince qui persiste dans son got pour la vrit! en voil bien d'une
autre! Peu s'en faut que je ne vous impose silence; cependant continuez.

LE SECOND MIR.

 l'instant Vrit le toucha de sa baguette; ses plumes tombrent; et
l'oiseau blanc reprit sa forme naturelle, mais  une condition que la
fe lui annona: c'est qu'il redeviendrait pigeon jusqu' ce qu'il ft
arriv chez son pre; de crainte que s'il rencontrait le gnie Rousch
(ce qui signifie, dans la langue du pays, Menteur), son plus cruel
ennemi, il n'en ft encore maltrait. Vrit lui fit ensuite des
questions auxquelles le prince Gnistan, qui n'est plus oiseau, satisfit
par des rponses telles qu'il les fallait  la fe, claires et prcises:
il lui raconta ses aventures; il insista particulirement sur son sjour
dans le temple de la guenon couleur de feu; la fe le souponna
d'ajouter  son rcit quelques circonstances qui lui manquaient pour
tre tout  fait plaisant, et d'en retrancher d'autres qui l'auraient
dpar; mais comme elle avait de l'indulgence pour ces faussets
innocentes...

LA SULTANE.

Innocentes! mir, cela vous plat  dire. C'est  l'aide de cet art
funeste, que d'une bagatelle on en fait une aventure malhonnte,
indcente, dshonorante... Taisez-vous, taisez-vous; au lieu de
m'endormir, comme c'est votre devoir, me voil veille pour jusqu'
demain; et vous, madame premire, continuez.

LA PREMIRE FEMME.

La fe rit beaucoup des petits esprits qu'il avait laisss l. Et cette
belle princesse qui vous a pens faire mettre  la basilique? lui
dit-elle ironiquement.

--Ah! l'ingrate, s'cria-t-il, la cruelle! qu'on ne m'en parle jamais.

--Je vous entends, reprit Vrit, vous l'aimez  la folie.

Cette rflexion fut si lumineuse pour le prince, qu'il convint
sur-le-champ qu'il aimait.

Mais que prtendez-vous faire de ce got? lui demanda Vrit.

--Je ne sais, lui rpondit Gnistan; un mariage peut-tre.

--Un mariage! reprit la fe; tant pis! Je vous avais, je crois, trouv
un parti plus sortable.

--Et ce parti, demanda le prince, quel est-il?

--C'est, dit la fe, une personne qui a peu de naissance, qui est d'un
certain ge, et dont la figure svre ne plat pas au premier coup
d'oeil, mais qui a le coeur bon, l'esprit ferme et la conversation
trs-solide. Elle appartenait  un jeune philosophe qui a fait fortune 
force de ramper sous les grands, et qui l'a abandonne: depuis ce temps,
je cherche quelqu'un qui veuille d'elle, et je vous l'avais destine.

--Pourrait-on savoir de vous, rpondit le prince, le nom de cette
dlaisse?

--_Polychresta_, dit la fe, ou toute bonne, ou bonne  tout; cela n'est
pas brillant; vous trouverez l peu de titres, peu d'argent, mais des
millions en fonds de terre, et cela raccommodera vos affaires, que les
dissipations de votre pre et les vtres ont fort dranges.

--Trs-assurment, madame, rpondit le prince, vous n'y pensez pas:
cette figure, cet ge, cette allure-l ne me vont point, et il ne sera
pas dit que le fils du trs-puissant empereur du Japon ait pris pour
femme une princesse de je ne sais o; encore, s'il tait question d'une
matresse, on n'y regarderait pas de si prs...

LA SULTANE.

On en change quand on en est las.

LA PREMIRE FEMME.

... Quant  mes affaires, j'ai des moyens aussi courts et plus honntes
d'y pourvoir. J'emprunterai, madame; le Japon, avant que je devinsse
oiseau, tait rempli de gens admirables qui prtaient  vingt-cinq pour
cent par mois tout ce qu'on voulait.

--Et ces gens admirables, ajouta Vrit, finiront par vous marier avec
Polychresta.

--Ah! je vous jure par vous-mme, lui dit le prince, que cela ne sera
jamais; et puis votre Polychresta voudrait qu'on lui ft des enfants du
matin au soir, et je ne sache rien de si crapuleux que cette vie-l.

--Quelles ides! dit la fe; vous passez pour avoir du sens; je voudrais
bien savoir  quoi vous l'employez.

-- ne point faire de sots mariages, rpondit le prince.

--Voil des mpris bien dplacs, lui dit srieusement Vrit:
Polychresta est un peu ma parente; je la connais, je l'aime; et vous ne
pouvez vous dispenser de la voir.

--Madame, rpondit le prince, vous pourriez me proposer une visite plus
amusante; et s'il faut que je vous obisse, je ne vous rponds pas que
je n'aie la contenance la plus maussade.

--Et moi, je vous rponds, dit Vrit, que ce ne sera pas la faute de
Polychresta: voyez-la, je vous en prie, et croyez que vous l'estimerez,
si vous vous en donnez le temps.

--Pour de l'estime et du respect; je lui en accorderai d'avance tant
qu'il vous plaira; mais je vous rpterai toujours qu'il ne sera pas dit
que je me sois entt de la dlaisse d'un petit philosophe; ce serait
d'une platitude, d'un ridicule  n'en jamais revenir.

--Eh! monsieur, lui dit Vrit, qui vous propose de vous en entter?
pousez-la seulement; c'est tout ce qu'on vous demande.

--Mais attendez, reprit le prince, j'imagine un moyen d'arranger toutes
choses. Il faut que j'aie Lively, cela est dcid; je ne saurais m'en
passer: si vous pouviez la rsoudre  n'tre que ma matresse, je ferais
ma femme de Polychresta, et nous serions tous contents.

La fe, quoique naturellement srieuse, ne put s'empcher de rire de
l'expdient du prince. Vous tes jeune, lui dit-elle, et je vous excuse
de prfrer Lively.

--Ah! elle me sera plus ncessaire encore quand je serai vieux.

--Vous vous trompez, lui dit la fe, Lively vous importunera souvent
quand vous serez sur le retour; mais Polychresta sera de tous les temps.

--Et voil justement, reprit le prince, pourquoi je les veux toutes
deux: Lively m'amusera dans mon printemps, et Polychresta me consolera
dans ma vieillesse.

LA SULTANE.

Ah! ma bonne, vous tes dlicieuse; je ne connais pas d'insomnie qui
tienne l contre: vous filez une conversation et l'assoupissement avec
un art qui vous est propre; personne ne sait appesantir les paupires
comme vous; chaque mot que vous dites est un petit poids que vous leur
attachez; et, quatre minutes de plus, je crois que je ne me serais
rveille de ma vie. Continuez.

LA PREMIRE FEMME.

Aprs cette conversation, qui n'avait pas laiss de durer, comme la
sultane l'a sensment remarqu, le prince se retira dans son ancien
appartement; il passa plusieurs jours encore avec la fe, qui lui donna
de bons avis, dont il lui promit de se souvenir dans l'occasion, et
qu'il n'avait presque pas couts. Ensuite il redevint pigeon  son
grand regret; la fe le prit sur le poing, et l'lana dans les airs
sans crmonie; il partit  tire-d'aile pour le Japon, o il arriva en
fort peu de temps, quoiqu'il y et assez loin.

LA SULTANE.

Il n'en cote pas autant pour s'loigner de Vrit, que pour la
rencontrer.

LA PREMIRE FEMME.

La fe, qui sentait que le prince aurait plus besoin d'elle que jamais,
 prsent qu'il tait  la cour, se hta de finir la solution d'un
problme fort difficile et fort inutile...

LA SULTANE.

Car nos connaissances les plus certaines ne sont pas toujours les plus
avantageuses.

LA PREMIRE FEMME.

... Le suivit de prs, et l'atteignit au haut d'un observatoire, o il
s'tait repos.

LA SULTANE.

Et qui n'tait pas celui de Paris.

LA PREMIRE FEMME.

Elle lui tendit le poing. L'oiseau ne balana pas  descendre; et ils
achevrent ensemble le voyage.

LA SULTANE.

 vous, madame seconde.

LA SECONDE FEMME.

L'empereur japonais fut charm de l'arrive de la fe Vrit, qu'il
avait perdue de vue depuis l'ge de quatorze ans. Et qu'est-ce que cet
oiseau? lui demanda-t-il d'abord; car il aimait les oiseaux  la folie:
de tout temps il avait eu des volires; et son plaisir, mme  l'ge de
quatre-vingts ans, tait de faire couver des linottes.

--Cet oiseau, rpondit Vrit, c'est votre fils.

--Mon fils! s'cria le sultan; mon fils, un gros pigeon pattu! Ah! fe
divine, que vous ai-je fait pour l'avoir si platement mtamorphos?

--Ce n'est rien, rpondit la fe.

--Comment, ventrebleu! ce n'est rien! reprit le sultan; et que diable
voulez-vous que je fasse d'un pigeon? Encore s'il tait d'une rare
espce, singulirement panach: mais point du tout, c'est un pigeon
comme tous les pigeons du monde, un pigeon blanc. Ah! fe merveilleuse,
faites tout ce qu'il vous plaira, des gens durs, savants, arrogants,
caustiques et brutaux; mais pour des pigeons, ne vous en mlez pas.

--Ce n'est pas moi, dit la fe, qui ai jou ce tour  votre fils;
cependant je vais vous le restituer.

--Tant mieux, rpondit le sultan: car, quoique mes sujets aient souvent
obi  des oisons, des paons, des vautours et des grues, je ne sais
s'ils auraient accept l'administration d'un pigeon.

Tandis que le sultan faisait en quatre mots l'histoire du ministre
japonais, la fe souffla sur l'oiseau blanc; et il redevint le prince
Gnistan. Ces prodiges s'opraient dans le cabinet de Zambador, son
pre; les courtisans, presque tous amis du gnie Rousch (dans la langue
du pays, Menteur), furent fchs de revoir le prince; mais aucun n'osa
se montrer mcontent, et tout se passa bien.

Zambador tait fort curieux d'apprendre de quelle manire son fils tait
devenu pigeon. Le prince se prpara  le satisfaire, et dit ce qui suit:

Vous souvient-il, trs-respectable sultan, que quand l'impratrice, ma
mre, eut quarante ans, vous la relgutes dans un vieux palais
abandonn, sur les bords de la mer, sous prtexte qu'elle ne pouvait
plus avoir d'enfants; qu'il fallait assurer la succession au trne, et
qu'il tait  propos qu'elle prit les Pagodes, en qui elle avait
toujours eu grande dvotion, de vous en envoyer avec la nouvelle pouse
que vous vous proposiez de prendre? La bonne dame ne donna point dans
vos raisons, et ne pria pas; elle ne crut pas devoir hasarder la
rputation dont elle jouissait, d'obtenir d'en haut de la pluie, du beau
temps, des enfants, des melons, tout ce qu'elle demandait: elle craignit
qu'on ne dt qu'il ne lui restait de crdit, ni sur la terre, ni dans
les cieux; car elle savait bien que, si elle n'tait plus assez jeune
pour vous, vous seriez trop vieux pour une autre.

--Mon fils, dit Zambador, vous tes un tourdi; vous parlez comme votre
mre, qui n'eut jamais le sens commun. Savez-vous que tandis que vous
couriez les champs avec vos plumes, j'ai fait ici des enfants?

LA SULTANE.

Cela pouvait n'tre pas exactement vrai; mais quand de petits princes
sont au monde, c'est le point principal; qu'ils soient de leur pre ou
d'un autre, les grands-pres en sont toujours fort contents.

LA SECONDE FEMME.

Le prince rpara sa faute, et dit  son pre qu'il tait charm qu'il
ft toujours en bonne sant; puis il ajouta: Prenez donc la peine de
vous rappeler ce qui se passa  la cour de Tongut. Lorsque vous m'y
envoytes avec le titre d'ambassadeur, demander pour vous la princesse
Lirila, ce qui signifie dans la langue du pays, l'Indolente ou
l'Assoupie, vous m'en voultes assez mal  propos, de ce que ne trouvant
pas Lirila digne de vous, je la pris pour moi. Mais coutez maintenant
comme la chose arriva.

Quelques jours aprs ma demande, je rendis  Lirila une visite, pendant
laquelle je la trouvai moins assoupie qu' l'ordinaire. On l'avait
coiffe d'une certaine faon avec des rubans couleur de rose, qui
relevaient un peu la pleur de son teint. Des rideaux cramoisis, tirs
avec art, jetaient sur son visage un soupon de vie; on et dit qu'elle
sortait des mains d'un clbre peintre de notre acadmie. Elle n'avait
pas la contenance plus mue, ni le geste plus anim; mais elle ne billa
pas quatre fois en une heure. On aurait pu la prendre,  sa nonchalance,
 sa lassitude vraie ou fausse, pour une pouse de la veille.

LA SULTANE.

Madame ne pourrait-elle pas aller un peu plus vite, et penser qu'elle
n'est pas la princesse Lirila?

                   *       *       *       *       *

Ce mot de la sultane dsola les deux femmes et les deux mirs: ils
taient tous quatre attendus en rendez-vous; et Mirzoza, qui le savait,
souriait entre ses rideaux de leur impatience.

LA SECONDE FEMME.

Il devait y avoir bal; et c'tait l'tiquette de la cour de Tongut, que
celui qui l'ouvrait se trouvt chez sa dame au moins cinq heures avant
qu'il comment. Voil, seigneur, ce qui me fit aller chez la princesse
Lirila de si bonne heure.

LA SULTANE.

La fe Vrit n'tait-elle pas  cette sance du prince et de son pre?

LA SECONDE FEMME.

Oui, madame.

LA SULTANE.

Je ne lui ai pas encore entendu dire un mot.

LA SECONDE FEMME.

C'est qu'elle parle peu en prsence des souverains.

LA SULTANE.

Continuez.

LA SECONDE FEMME.

J'eus donc une fort longue conversation avec elle, pendant laquelle
elle articula un assez grand nombre de monosyllabes trs-distinctement
et presque sans effort, ce qui ne lui tait jamais arriv de sa vie.
L'heure du bal vint. Je l'ouvris avec elle, c'est--dire que la
princesse commena avec moi une rvrence qui n'aurait point eu de fin,
par la lenteur avec laquelle elle pliait, lorsque ses quatre cuyers de
quartier s'approchrent, la prirent sous les bras, et m'aidrent  la
relever et  la remettre  sa place.

                   *       *       *       *       *

Ici la chatouilleuse, qui avait peut-tre aussi quelque arrangement,
s'arrta, et la maligne sultane lui dit: Je ne vous conseille pas,
mademoiselle, de vous lasser si vite: cet endroit m'intresse  un point
surprenant; je n'en fermerai pas l'oeil de la nuit. Seconde, continuez.

LA SECONDE FEMME.

Je crus qu'il tait de la dcence de l'entretenir de votre amour et du
bonheur que vous vous promettiez  la possder. Je m'tais tendu sur ce
texte tout  mon aise, lorsqu'elle me demanda quel ge vous pouviez
avoir. C'tait,  ce qu'on m'a rapport, une des plus longues questions
qu'elle et encore faites. Je lui rpondis que je vous croyais soixante
ans.

--Vous en avez bien menti, dit Zambador  son fils; je n'en avais pas
alors plus de cinquante-neuf.

Le prince s'inclina et continua, sans rpliquer, l'histoire de son
ambassade.  ce mot, dit-il, Lirila soupira; et je continuai  lui
faire votre cour avec un zle vraiment filial; car je vous observerai
qu'elle tait nonchalamment tale, qu'elle avait les yeux ferms, et
que je lui parlais presque convaincu qu'elle dormait, lorsqu'il lui
chappa une autre question. Elle dit, veille, ou en rve, je ne sais
lequel des deux: --Est-il jaloux?...

--Madame, lui rpondis-je, mon pre se respecte trop et ses femmes,
pour se livrer  de vils soupons.

--Voil qui est bien rpondu, dit Zambador. La premire Pagode vacante,
j'y nommerai votre prcepteur.

--Mais, continua le prince, lorsqu'il s'avise de s'alarmer, bien ou mal
 propos, sur la conduite de quelqu'une de ses femmes, il en use on ne
peut mieux. On leur prpare un bain chaud; on les saigne des quatre
membres; elles s'en vont tout doucement faire l'amour en l'autre monde,
et il n'y parat plus.

--Cela est assez bien dit, reprit Zambador; mais il valait encore mieux
se taire. Et comment la princesse prit-elle mon procd?

--Je ne sais, rpondit le prince; elle fit une mine...

Zambador en fit une autre, et le prince continua.

J'interprtai la mine de Lirila; c'tait un embarras qu'on avait
souvent avec une femme paresseuse de parler, et je crus qu'il convenait
de la rassurer.

--Vous crtes bien, ajouta Zambador.

--Je lui dis donc que ce n'tait point votre habitude; et que, depuis
quarante-cinq ans que vous aviez dpch la premire, pour un coup
d'ventail qu'elle avait donn sur la main d'un de vos chambellans, vous
n'en tiez qu' la dix-huit ou dix-neuvime.

--Ah! mon fils, dit Zambador au prince, ne vous faites pas gomtre; car
vous tes bien le plus mauvais calculateur que je connaisse.

Puis s'adressant  la fe: Madame, ajouta-t-il, vous deviez, ce me
semble, lui apprendre un peu d'arithmtique; c'tait votre affaire; je
ne sais pourquoi vous n'en avez rien fait.

LA SULTANE.

Je me doute que la fe reprsenta  Zambador qu'on ne savait jamais bien
ce qu'on n'apprenait pas par got; et que Gnistan son fils avait
marqu, ds sa plus tendre enfance, une aversion insurmontable pour les
sciences abstraites.

LA SECONDE FEMME.

Lirila ne vous dit-elle plus rien? demanda Zambador  son fils.

--Pardonnez-moi, seigneur, rpondit le prince. Elle me demanda si ma
mre tait morte. --Madame, lui rpondis-je, elle jouit encore du jour
et de la tranquillit dans un vieux chteau abandonn sur les rives de
la mer, o elle sollicite du ciel, pour mon pre et pour vous, une
nombreuse postrit; et il faut esprer que vous irez un jour partager
les dlices de sa solitude, sans qu'il vous arrive aucun fcheux
accident; car mon pre est le meilleur homme du monde; et  cela prs
qu'il fait baigner et saigner ses femmes pour un coup d'ventail, il les
aime tendrement, et il est fort galant. Madame, ajoutai-je tout de
suite, venez embellir la cour du Japon; les plaisirs les plus dlicats
vous y attendent: vous y verrez la plus belle mnagerie; on vous y
donnera des combats de taureaux; et je ne doute point qu' votre arrive
il n'y ait un rhinocros mis  mort, avec un hourvari fort rcratif.

Il prit, en cet endroit,  la princesse, un billement. Ah! seigneur,
quel billement! Vous n'en ftes jamais un plus tendu dans aucune de
vos audiences. Cela signifiait  ce que j'imaginai, que nos amusements
n'taient pas de son got; et je lui tmoignai qu'on s'empresserait 
lui en inventer d'autres.

--Y a-t-il loin? demanda la princesse.

--Non, madame, lui rpondis-je. Une chaise des plus commodes que
Falkemberg ait jamais faites, vous y portera, jour et nuit, en moins de
trois mois.

--Je n'aime point les voyages, dit Lirila en se retournant, et l'ide
de votre chaise de poste me brise. Si vous me parliez un peu de vous,
cela me dlasserait peut-tre. Il y a si longtemps que vous m'entretenez
de votre pre, qui a soixante ans, et qui est  mille lieues!...

La princesse s'interrompit deux ou trois fois en prononant cette
norme phrase; et l'on rpandit que votre chaise l'avait furieusement
secoue pour en faire sortir tant de mots  la fois. Pour surcrot de
fatigue, en les disant, Lirila avait encore pris la peine de me
regarder. Je crois, seigneur, vous avoir prvenu que c'tait une de ces
femmes qu'il fallait sans cesse deviner. Je conus donc qu'elle ne
pensait plus  vous, et qu'il fallait profiter de l'instant qu'elle
avait encore  penser  moi; car Lirila s'tait rarement occupe une
heure de suite d'un mme objet.

LA SULTANE.

Cela est charmant! premier mir, continuez.

Le premier mir dit qu'il n'avait jamais eu moins d'imagination que ce
soir; qu'il tait distrait sans savoir pourquoi; qu'il souffrait un peu
de la poitrine, et qu'il suppliait la sultane de lui permettre de se
retirer. La sultane lui rpondit qu'il valait mieux, pour son
indisposition, qu'il restt; et elle ordonna au second mir de suivre le
rcit.

LE SECOND MIR.

Le bal finit. On porta la princesse dans son appartement, o j'eus
l'honneur de l'accompagner. On la posa tout de son long sur un grand
canap. Ses femmes s'en emparrent, la tournrent, retournrent, et
dshabillrent  peu prs avec les mmes crmonies de leur part et la
mme indolence de la part de Lirila, que si l'une et t morte, et que
si les autres l'eussent ensevelie. Cela fait, elles disparurent. Je me
jetai aussitt  ses pieds, et lui dis de l'air le plus attendri et du
ton le plus touchant qu'il me fut possible de prendre:

Madame, je sens tout ce que je vous dois et  mon pre, et je ne me
suis jamais flatt d'obtenir de vous quelque prfrence; mais il y a si
loin d'ici au Japon, et je ressemble si fort  mon pre!

--Vrai? dit la princesse.

--Trs-vrai, rpondis-je; et  cela prs que je n'ai pas ses annes, et
qu'en vous aimant il ne risquerait pas la couronne et la vie, vous vous
y mprendriez.

--Je ne voudrais pourtant pas vous prendre l'un pour l'autre  ce prix.
Je serais bien aise de vous avoir, vous, et qu'il ne vous en cott
rien.

Pendant cette conversation, une des mains de Lirila, entrane par son
propre poids, m'tait tombe sur les yeux; elle m'incommodait l: je
crus donc pouvoir la dplacer sans offenser la princesse, et je ne me
trompai pas. J'imaginai que nous nous entendions: point du tout, je
m'entendais tout seul. Lirila dormait. Heureusement on m'avait appris
que c'tait sa manire d'approuver. Je fis donc comme si elle et
veill; je l'pousai jusqu'au bout, et toujours en votre nom.

--Ah! tratre, dit le sultan.

--Ah! seigneur, dit le prince, vous m'arrtez dans le plus bel endroit,
au moment o j'avanais vos affaires de toute ma force.

--Avance, avance, ajouta le sultan; tu fais de belles choses.

Gnistan, qui craignait que son pre ne se fcht tout de bon, lui
reprsenta qu'il pouvait entrer dans tous ces dtails sans danger; et
lui les couter sans humeur, puisqu'il ne se souciait plus de Lirila.

--Mon fils, dit Zambador, vous avez raison; achevez votre aventure, et
tchez de rveiller votre assoupie.

Seigneur, continua le prince, je fis de mon mieux; mais ce fut
inutilement. Je me retirai aprs des efforts inous; car s'il n'y a pas
de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre...

LA SULTANE.

Il n'y a pas de pires endormies que celles qui ne veulent pas
s'veiller, ni de pires veilles que celles qui ne veulent pas
s'endormir.

LE SECOND MIR.

Cela est surprenant, dit le sultan; car on a tant de raisons pour
veiller en pareil cas!

--Lirila, dit le prince, s'embarrassait bien de ces raisons!
J'interprtai son sommeil comme un consentement de prparer son voyage.
On se constitua dans des dpenses dont elle ne daigna pas seulement
s'informer; et nous ne smes qu'elle restait qu'au moment de partir,
lorsqu'on eut mis les chevaux  cette admirable voiture que vous nous
envoytes. Alors, Lirila, ne sachant pas bien positivement ce qu'il lui
fallait, me tint  peu prs ce discours:

Prince, je crois que vous pouvez aller seul, et que je reste.

--Et pourquoi donc, madame? lui demandai-je.

--Pourquoi? Mais c'est qu'il me semble que je ne veux ni de vous, ni de
votre pre.

--Mais, madame, d'o nat votre rpugnance? Il me semble,  moi, que
vous pourriez vous trouver mal d'un autre.

--Tant pis pour lui; je me trouve bien ici.

--Restez-y donc, madame...

Et je partis sans prendre mon audience de cong de l'empereur, qui s'en
formalisa beaucoup, comme vous savez. Je revins ici vous rendre compte
de mon ambassade, vous courroucer de ce que je ne vous avais pas amen
une sotte pouse, et obtenir l'exil pour la rcompense de mes services.

--Mon fils, mon fils, dit srieusement Zambador au prince, vous ne me
rvltes pas tout alors, et vous ftes sagement.

                   *       *       *       *       *

La sultane dit  sa chatouilleuse:

Assez.

Les mirs et ses femmes lui proposrent obligeamment de continuer, si
cela lui convenait.

Vous mriteriez bien, leur dit-elle, que je vous prisse au mot; mais
j'ai joui assez longtemps de votre impatience. Assez. Et vous, premier
mir, songez  mnager pour demain votre poitrine; car je ne veux rien
perdre, et votre tche sera double. Quelle heure est-il?

--Deux heures du matin.

--J'ai fait durer ma mchancet plus longtemps que je ne voulais. Allez,
allez vite.




QUATRIME SOIRE.


LA SULTANE.

Je trouve mon lit mal fait... O en tions-nous?... Est-ce toujours le
prince qui raconte?

--Oui, madame.

--Et que dit-il?

LA PREMIRE FEMME.

Il dit: Je ne sus d'abord o je me retirerais. Aprs quelques
rflexions sur mon ignorance, car je n'avais jamais donn dans ces
harangues o l'on me flicitait de mon profond savoir, il me prit envie
de renouer connaissance avec Vrit, chez laquelle j'avais pass mes
premires annes. Je partis dans le dessein de la trouver; et comme je
n'tais occup d'aucune passion qui m'loignt de son sjour, je n'eus
presque aucune peine  la rencontrer. Je voyageai cette fois dans des
dispositions d'me plus favorables que la premire. Les femmes de votre
cour, seigneur, et la princesse Lirila ne me donnrent pas les mmes
distractions que les jeunes vierges de la guenon couleur de feu.

LA SULTANE.

Je crois, en effet, que l'image d'une jolie femme est mauvaise compagnie
pour qui cherche Vrit.

LA PREMIRE FEMME.

J'avais entirement oubli les usages de la cour de cette fe, lorsque
j'y arrivai; et je fus tout tonn de n'y voir que des gens presque nus.
Les riches vtements dont je m'tais prcautionn m'auraient t tout 
fait inutiles, peut-tre mme dshonor, si la fe m'et laiss libre
sur mes actions. Ce n'taient ici, et au Tongut, que des magnificences.
Chez la fe Vrit, tout tait, au contraire, d'une extrme simplicit:
des tables d'acajou, des boisures unies, des glaces sans bordures, des
porcelaines toutes blanches, presque pas un meuble nouveau.

Lorsqu'on m'introduisit, la fe tait vtue d'une gaze lgre, qu'elle
prenait toujours pour les nouveaux venus, mais qu'elle quittait  mesure
qu'on se familiarisait avec elle. La chaise longue sur laquelle elle
reposait n'aurait pas t assez bonne pour la bourgeoise la plus
raisonnable; elle tait d'un bleu fonc, releve par des carreaux de
Perse, fond blanc. Je fus surpris de ce peu de parure. On me dit que la
fe n'en prenait presque jamais davantage,  moins qu'elle n'assistt 
quelque crmonie publique, ou qu'un grand intrt ne la contraignt de
se dguiser, comme lorsqu'il fallait paratre devant les grands. Toutes
ces occasions lui dplaisaient, parce qu'elle ne manquait gure d'y
perdre de sa beaut. Elle avait surtout une aversion insurmontable pour
le rouge, les plumes, les aigrettes et les mouches. Les pierreries la
rendaient mconnaissable. Elle ne se parait jamais qu' regret.

Elle avait  ses cts une nice qui s'appelait Azma, ou, dans la
langue du pays, Candeur. Cette nice avait d'assez beaux yeux, la
physionomie douce, et par-dessus cela, le teint de la plus grande
blancheur. Cependant elle ne plaisait pas: elle avait toujours un air si
fade, si insipide, si dcent, qu'on ne pouvait l'envisager sans se
sentir peu  peu gagner d'ennui. Sa tante aurait bien voulu la marier,
et mme avec moi; car elle avait vingt-deux ans passs, temps o l'on
doit pouser ou jamais. Mais pour tre son neveu, il aurait fallu courir
sur les brises du gnie Rousch, qui en tait perdu.

Rousch tait le plus vilain, le plus dangereux, le plus ignoble des
gnies. Il tait mince, il avait le teint basan, la figure commune,
l'air sournois, les yeux renfoncs et couverts, les lvres paisses,
l'accent gascon, les cheveux crpus, la bouche grande et les dents
doubles.

LA SULTANE.

Ne m'avez-vous pas dit que Rousch signifiait, dans la langue du pays,
Menteur?

LA PREMIRE FEMME.

Je crois qu'oui.

Rousch tait trs-mchante langue. Pour de l'esprit, il en voulait
avoir. Il tait fat, petit-matre, insolent avec les femmes, lche avec
les hommes, grand parleur, ayant beaucoup de mmoire et n'en ayant pas
encore assez, ignorant les bonnes choses, la tte pleine de frivolits,
faisant des nouvelles, apprtant des contes, imaginant des aventures
scandaleuses, qu'il nous dbitait comme des vrits. Nous donnions l
dedans; il riait sous cape, et nous prenait pour des imbciles, lui,
pour un esprit suprieur.

LA SULTANE.

Ne fut-ce pas ce mme personnage qui inventa le grand art de persifler?
Si cela n'est pas, laissez-le-moi croire.

LA PREMIRE FEMME.

La fe me paraissait plus digne d'attention que sa nice. Je commenais
 me faire  son air austre et srieux. Elle avait des charmes, mais on
n'en tait pas toujours touch. Elle ne changeait point, mais on tait
journalier avec elle. Ce qui me rebutait quelquefois, c'tait une
scheresse excessive. Son visage seulement conservait quelque sorte
d'embonpoint. Sa taille tait ordinaire. Elle avait l'air noble, la
dmarche grave et compose, les yeux pntrants et petits, quelque chose
d'intressant dans la physionomie, la bouche grande, les dents belles,
les cheveux de toutes sortes de couleurs. On remarquait dans ses traits
je ne sais quoi d'antique qui ne plaisait pas  tout le monde. Elle ne
manquait pas d'esprit. Pour des connaissances, personne n'en avait
davantage et de plus sres. Elle ne laissait rien entrer dans sa tte,
sans l'avoir bien examin. Du reste, sans enjouement et sans amnit,
aimant la promenade, la philosophie, la solitude et la table; crivant
durement; ayant tout vu, tout lu, tout entendu, tout retenu, except
l'histoire et les voyages; faisant ses dlices des ouvrages de caractre
et de moeurs, pourvu que la religion n'y ft point mle. Il tait
dfendu de parler en sa prsence de son dieu, de sa matresse et de son
roi. Les mathmatiques taient presque son unique tude. La musique ne
lui dplaisait pas, surtout l'italienne. Elle avait peu de got pour la
posie. Elle aimait les enfants  la folie; aussi lui en envoyait-on de
toutes parts; mais elle ne les gardait pas longtemps:  peine
avaient-ils l'ge de raison, que Rousch et ses partisans nombreux les
lui dbauchaient.

LA SULTANE.

La fe n'tait-elle pas l, lorsque Gnistan en parlait ainsi?

LA PREMIRE FEMME.

Oui, madame.

LA SULTANE.

Comment prit-elle ce portrait, qui n'tait pas flatt?

LA PREMIRE FEMME.

Elle s'avana vers lui, l'embrassa tendrement; et le prince continua.

Je fus du nombre de ceux que Rousch entreprit; mais j'aimais la fe et
j'en tais aim. Le moyen de lui plaire, en me liant avec le seul gnie
qu'elle et en aversion! Je m'appliquai donc  loigner Rousch. Il en
fut piqu. Azma, sur laquelle il avait des vues, s'avisa d'en avoir sur
moi; et voil Rousch furieux. C'tait bien  tort, car je n'avais pas le
moindre dessein qui pt l'alarmer. La tante eut beau me vanter la bont
de son esprit et la douceur de son caractre, je rpondis aux loges de
l'une et aux agaceries insinuantes de sa nice, qu'Azma ferait
assurment le bonheur de son poux, mais que je ne pouvais faire le
sien; et il n'en fut plus question. Cependant Rousch ne me le pardonna
pas davantage. Il se promit une vengeance proportionne  l'injure qu'il
prtendait avoir reue. Il mdita d'abord de se battre; mais aprs y
avoir un peu rflchi, il trouva qu'il n'en avait pas le courage. Il
aima mieux recourir  son art. Il redoubla de rage contre Vrit, et se
mit  la dfigurer d'une si trange manire, que je ne pus l'aimer ce
jour-l.  l'entendre, c'tait une pdante, une ennemie des plaisirs et
du bonheur; que sais-je encore? Je parus froid  la fe; j'abrgeai les
longs entretiens que j'avais coutume d'avoir avec elle: je ne sais mme
si je n'eus pas une mauvaise honte de l'attachement scrupuleux que je
lui avais vou. Cependant je la revis le lendemain, mais d'un air
embarrass. La fe m'avait devin; elle me demanda comment je l'avais
trouve la veille.

--Madame, lui rpondis-je, on ne peut pas mieux. Vous tes charmante en
tout temps; mais hier vous tiez  ravir.

--Ah! mon fils, me rpondit la fe, Rousch vous a sduit. Quel dommage,
et que votre changement m'afflige! Prince, vous m'abandonnez.

Je fus sensible  ce reproche; et me jetant entre les bras de la fe
(elle les tenait toujours ouverts  ceux qui revenaient sincrement 
elle), je la conjurai de ne me pas faire un crime d'un discours que la
politesse m'avait dict.

LA SULTANE.

La politesse! Est-ce qu'il ne savait pas que c'tait une des proches
parentes et des bonnes amies de Rousch?

LA PREMIRE FEMME.

Pardonnez-moi, madame, la fe le lui avait dit plus d'une fois: aussi
Gnistan, se jetant  ses genoux, lui jura-t-il de ne plus mnager
Rousch et sa parente  ses dpens, dt-il rester muet, et passer ou pour
grossier ou pour sot. La fe le reut en grce, et lui conta les tours
sanglants que Rousch s'amusait  lui jouer. Tantt, lui dit-elle, il me
rend vieille et suranne, tantt jeune et difforme; quelquefois il
m'enjolive  tel point, qu'il ne me reste rien de ma dignit, et qu'on
me prendrait pour une bouffonne; d'autres fois il me prte un air
sauvage et rechign. En un mot, sous quelque forme qu'il me prsente, je
suis estropie. Il me fait un oeil bleu, et l'autre noir; les sourcils
bruns et les cheveux blonds; mais il a beau me dguiser, les bons yeux
me reconnaissent.

LA SULTANE.

Les dieux n'ont laiss  Rousch qu'un moment d'une illusion qui cesse
toujours  sa honte.

LA PREMIRE FEMME.

Madame, dit le prince en se tournant du ct de la fe, me parlait
ainsi lorsqu'on lui annona le prince Lubrelu, ou, dans la langue du
pays, Brouillon; et la princesse Serpilla, ou, dans la langue du pays,
Ruse. C'taient deux lves qu'on lui envoyait. Ah! dit la fe en
fronant le sourcil, que veut-on que je fasse de ces gens-l? Elle les
reut assez froidement, et sans demander des nouvelles de leurs
parents.

LA SULTANE.

 vous, madame seconde.

LA SECONDE FEMME.

Lubrelu salua la fe fort tourdiment. Il tait assez joli garon, mais
louche et bgue. Il parlait beaucoup et sans suite, n'tait d'accord
avec lui-mme, que quand il n'y pensait pas; grand disputeur, souvent il
prenait les raisons de son sentiment pour des objections; sourd d'une
oreille, quelquefois il entendait mal et rpondait bien, ou entendait
bien et rpondait mal. Ds le mme soir, il fut ami de Rousch.

Pour Serpilla, elle tait petite, maigre et noire; elle contrefaisait
la vue basse; elle avait le nez retrouss, le visage chiffonn, les
coins de la bouche relevs: si elle mditait une mchancet, elle en
tirait en bas le coin gauche; c'tait un tic. Son menton tait pointu,
ses sourcils bruns et prolongs vers les tempes; ses mains noires et
sches, mais elle ne quittait jamais ses gants. Elle parlait peu,
pensait beaucoup, examinait tout, ne faisait aucune dmarche, ne tenait
aucun propos sans dessein; jouait toute sorte de personnages,
l'tourdie, la distraite, la niaise, et n'avait jamais plus d'esprit que
quand on tait tent de la prendre pour une idiote.

Azma lui dplut d'abord; et elle s'occupa, ds le premier jour,  la
tourner en ridicule, et  lui tendre des panneaux dans lesquels la bonne
crature donnait tte baisse. Elle lui faisait voir une infinit de
choses qui n'taient point et ne pouvaient tre. Elle se mit en tte de
lui persuader que Gnistan, moi, pour qui elle se sentait du got, je
l'aimais, elle Azma,  la folie, mais que je n'osais le lui dclarer.

--Pourquoi, lui demandait Azma, se taire opinitrment comme il fait?
S'il n'a que des vues honntes, que ne parle-t-il  ma tante?...

--Princesse, lui rpondait Serpilla, vous ne connaissez pas encore les
amants dlicats. S'adresser  votre tante, ce serait s'assurer de votre
personne sans avoir pressenti votre coeur. Vous pouvez compter que le
prince prira plutt de chagrin que de hasarder une dmarche qui
pourrait vous dplaire...

--Ah! reprit Azma, pour cela je ne veux pas qu'il prisse; je ne veux
pas mme qu'il souffre...

--Cependant cela est, et cela durera, si vous n'y mettez pas ordre...

--Mais comment faut-il que je m'y prenne? Je suis si neuve et si gauche
 tout...

--Je le regarderais tendrement lorsqu'il viendrait chez ma tante; s'il
lui arrivait de me donner la main, je la serrerais de distraction; je
jetterais un mot, et puis un autre...

--En vrit, j'ai peur d'avoir fait tout cela sans y penser...

--Si cela est, il faut avouer que ce Gnistan est un cruel homme. Je
n'y vois plus qu'un remde...

--Et quel est-il?...

--Ho! non, je ne vous le dirai pas...

--Et pourquoi?...

--C'est que si je vous le disais, vous le confieriez peut-tre  votre
tante...

--Ne craignez rien; vous ne sauriez croire combien je suis discrte...

--Eh bien! j'crirais...

--Si c'est l votre secret, n'en parlons plus; je n'oserais jamais m'en
servir...

--N'en parlons plus, comme vous dites. Il me semble qu'il fait beau et
qu'un tour de promenade vous dissiperait...

--Trs-volontiers; nous rencontrerons peut-tre le prince Gnistan...

--Le prince a renonc  tout amusement. S'il se promne, c'est dans des
lieux carts et solitaires. Je ne sais o le conduira cette triste vie.
S'il en mourait pourtant, c'est vous qui en seriez la cause...

--Mais je ne veux pas qu'il meure, je vous l'ai dj dit...

--crivez-lui donc...

--Je n'oserais; et puis je ne sais que lui crire...

--Que ne m'en chargez-vous? Vous me connaissez un peu, et vous ne me
croyez pas, sans doute, aussi maladroite que je le parais. J'arrangerai
les choses avec toute la dcence imaginable. La lettre sera anonyme. Si
la dclaration russit, c'est vous qui l'aurez faite; si elle choue, ce
sera moi...

--Vous tes bien bonne...

LA SULTANE.

Cette Serpilla est une dangereuse crature, et la simple Azma n'en
savait pas assez pour sentir ce pige. La lettre fut-elle crite?

LA SECONDE FEMME.

Le prince dit que oui.

LA SULTANE.

Fut-elle rpondue?

LA SECONDE FEMME.

Le prince dit que non.

LA SULTANE.

Et pourquoi?

LA SECONDE FEMME.

Je n'avais garde, dit le prince, de me fier  Serpilla, et cela sous
les yeux de la fe, qui nous aurait devins d'abord, et qui ne m'aurait
jamais pardonn cette intrigue. Azma fut dsole de mon silence, mais
elle ne se plaignit pas. Sa mchante amie se fit un mrite auprs d'elle
de la dmarche hardie qu'elle avait faite pour la servir, et Azma l'en
remercia sincrement. Rousch ne fut pas si scrupuleux que moi; on dit
qu'il tira parti de Serpilla. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'on remarqua
de la liaison entre eux, et qu'ils formrent avec Lubrelu une espce de
triumvirat qui mit en fort peu de temps la cour de la fe sens dessus
dessous. On s'vitait, on ne se parlait plus; c'taient des caquets et
des tracasseries sans fin; on se boudait sans savoir pourquoi, et la fe
en tait de fort mauvaise humeur.

LA SULTANE.

C'est, en vrit, comme ici; et je croirais volontiers que ce triumvirat
subsiste dans toutes les cours.

LA SECONDE FEMME.

La fe fit publier pour la centime fois les anciennes lois contre la
calomnie; elle dfendit de hasarder des conjectures sur la rputation
d'un ennemi, mme sur celle d'un mchant notoire, sous peine d'tre
banni de sa cour; elle redoubla de svrit; et s'il nous arrivait
quelquefois de mdire, elle nous arrtait tout court, et nous demandait
brusquement: Est-ce  vous que le fait est arriv? Ce que vous
racontez, l'avez-vous vu? Elle tait rarement satisfaite de nos
rponses. Elle m'interdit une fois sa prsence pendant quatre jours,
pour avoir assur une aventure arrive au Tongut tandis que j'y tais,
mais  laquelle je n'avais eu aucune part, et que je n'avais apprise que
par le bruit public.

Malgr les dfenses de Vrit, Lubrelu avait toutes les peines du monde
 se contenir. Il lui chappait  tout moment des choses peu mesures
qui offensaient moins de sa part que d'un autre, parce qu'il y avait,
disait-on, dans son fait plus de sottise et d'tourderie que de
mchancet: il croyait parler sans consquence, en disant hautement que
j'tais bien avec la tante, et passablement avec la nice; qu'il y avait
entre nous un arrangement le mieux entendu, et que le jour j'appartenais
 Azma, et la nuit  Vrit.

Rousch, qui tait prsent, lui rpondit qu'il lui abandonnait la
vieille fe pour en disposer  sa fantaisie, mais qu'il prtendait qu'on
s'coutt quand on parlait d'Azma. S'couter, c'est ce que Lubrelu
n'avait fait de sa vie; il rpondit  Rousch par une pirouette, et lui
laissa murmurer entre ses dents qu'il tait pris d'Azma; que personne
ne l'ignorait; qu'il en tait aim; qu'il mditait depuis longtemps de
l'pouser; et que, quoiqu'il et commenc avec elle par o les autres
finissent, il n'en tait pas moins amoureux.

Lubrelu ne perdit pas ces derniers mots, qu'il redit le lendemain 
Azma, y ajoutant quelques absurdits fort atroces. Azma en fut
afflige, et s'en alla, en pleurant, se plaindre  sa tante, et la prier
de l'envoyer pour quelque temps chez la fe Zirphelle, ou, dans la
langue du pays, Discrte, son autre tante: Vrit y consentit. On tint
le dpart secret, et Azma disparut sans que Rousch en st rien. Il fit
du bruit quand il l'apprit; mais Azma tait dj bien loin: il courut
aprs elle, ne la rejoignit point, et revint une fois plus hideux, me
souponnant d'avoir enlev ses amours, et bien rsolu de m'en faire
repentir. Ses menaces ne m'effrayrent point; je n'ignorais pas que sa
puissance tait limite, et qu'il ne me nuirait jamais que de concert
avec le gnie Nucton, ou comme qui dirait Sournois, qui rsidait  mille
lieues et plus du palais de Vrit. Mais qui l'et cru? Rousch disparut
un matin, et l'on sut qu'il tait all consulter Nucton sur les moyens
de se venger.

Il n'tait pas  un quart de lieue, qu'on entendit un grand fracas dans
les avant-cours; on crut que c'tait Rousch qui revenait: point du tout,
c'tait une de ses amies et des parentes de Lubrelu, que le hasard avait
jete dans cette contre; on l'appelait Trocilla, comme qui dirait
Bizarre. Sa manie tait de courir sans savoir o elle allait; pourvu
qu'elle ne suivt pas la grande route, elle tait contente: aussi
apprmes-nous qu'elle s'tait engage dans des chemins de traverse o
son quipage avait t mis en pices, et qu'elle arrivait sur une mule
rtive, crotte, dchire, dans un dsordre  faire mourir de rire.

On lui donna un appartement: il y en avait toujours de reste chez
Vrit; elle se reposait en attendant ses gens, qu'elle maudissait, et
qui ne demeuraient pas en reste avec elle. Ils arrivrent enfin. On tira
ses femmes d'une berline en souricire; c'taient trois espces de
boiteuses: l'une boitait  droite, l'autre  gauche, la troisime des
deux cts. Trocilla, qui les examinait d'une croise, trouvait leur
allure si ridicule, qu'elle en riait  gorge dploye, comme si
l'trange spectacle de ces trois boiteuses, qui se htaient de venir,
et t nouveau pour elle. Tandis qu'un cocher en scaramouche et un
valet en arlequin dtelaient de la voiture deux chevaux, l'un blanc et
l'autre noir, Trocilla tait  sa toilette, qui commena sur les cinq
heures du soir, et qui finit  peine  huit, qu'elle se prsenta chez la
fe Vrit.

Je n'ai rien vu de si extravagant que sa parure, et sa personne attira
mon attention et celle de tout le monde.

LA SULTANE.

C'est le privilge de la singularit plus encore que de la beaut. Les
hommes se livrent plus promptement  ce qui les surprend qu' ce qu'ils
admireraient.

                   *       *       *       *       *

La sultane pronona cette rflexion sense d'un ton faible et entrecoup
qui annonait l'approche du sommeil.

LA SECONDE FEMME.

Trocilla tait plutt grande que petite, mal proportionne: c'taient
de longues jambes au bout de longues cuisses, qui lui donnaient l'air
d'une sauterelle, surtout quand elle tait assise: point de taille; un
bras potel, et l'autre sec; une main laide et difforme, et l'autre
jolie; un pied petit et dlicat dans une grande mule rembourre, un
autre pied grand et mal fait, enchss dans une petite mule; mais cela
n'y faisait rien: par ce moyen, elle avait deux mules gales. Son paule
droite tait un peu plus haute que la gauche;  la vrit, un corps et
l'ducation avaient affaibli ce dfaut: elle avait des couleurs et point
de teint; un oeil bleu et un oeil gris; le nez long et pointu; la bouche
charmante quand elle riait; mais par malheur pour ceux qui
l'approchaient, elle avait des journes tristes sans savoir pourquoi,
car elle ne voulait pas que ce ft des vapeurs ou des nerfs.

Elle avait une robe de satin couleur de rose, avec des parures
violettes; une simarre de velours bleu, garnie de crpe; un noeud de
diamants, d'o pendait une riche dvote, dans un temps o l'on n'en
portait plus; une girandole de trs-beaux brillants  l'oreille droite,
et une perle d'orient  la gauche; une plume verte dans sa coiffure,
dont un des cts tait en papillon, et l'autre en battant l'oeil, avec
un norme ventail  la main.

Voil l'ajustement sous lequel nous apparut Trocilla.

LA SULTANE.

La perle  l'oreille gauche est de trop.

LA SECONDE FEMME.

Elle salua Vrit sans la regarder, s'tendit indcemment sur une
sultane, tira de sa poche une lorgnette, dont elle ne se servit point,
jeta  travers une conversation fort srieuse trois ou quatre mots
dplacs et plaisants, se moqua d'elle et du reste de la compagnie, et
se retira.

LA SULTANE.

Je vous conseille de l'imiter. Aprs la nuit dernire, je crois que vous
pourriez avoir besoin de repos. Bonsoir, messieurs; mesdames, bonsoir;
car je crois que vous allez vous coucher.




CINQUIME SOIRE.


Ce soir, Mangogul avait ordonn qu'on laisst la porte de l'appartement
ouverte; et lorsque Mirzoza fut couche, il profita du bruit que firent
les improvisateurs en s'arrangeant autour de son lit, pour entrer sans
qu'elle s'en doutt: il tait plac debout, les coudes appuys sur la
chaise de la seconde femme et sur celle du premier mir, lorsque la
sultane demanda  celui-ci si sa poitrine lui permettait de la
ddommager du silence qu'il gardait depuis deux jours. L'mir lui
rpondit qu'il ferait de son mieux, et commena comme il suit:

LE PREMIER MIR.

Je pris pour elle ce qu'on appelle une fantaisie.

LA SULTANE.

Ce _je_, c'est le prince Gnistan; et cet _elle_, c'est apparemment
Trocilla.

LE PREMIER MIR.

Oui, madame.

LA SULTANE.

Ah, les hommes! les hommes!... Je les crois encore plus fous que nous.

LE PREMIER MIR.

Madame en excepte srement le sultan.

LA SULTANE.

Continuez.

LE PREMIER MIR.

L'occasion de l'instruire de mes sentiments n'tait pas difficile 
trouver; mais il fallait se cacher de Vrit. Un jour que la fe tait
profondment occupe, la crainte de la distraire me servit de prtexte,
et j'allai faire ma cour  Trocilla, qui me reut bien. J'y retournai le
lendemain, et elle me fit froid d'abord. Sa mauvaise humeur cessa
lorsqu'elle s'aperut que je ne m'empressais nullement  la dissiper;
elle railla la religion, les prtres et les dvotes; traita la modestie,
la pudeur et les principales vertus de son sexe, de freins imagins par
les sottes; et je crus victoire gagne: point de prjugs  combattre,
point de scrupules  lever; je ne dsirais qu'une seconde entrevue pour
tre heureux; encore ne fallait-il pas qu'elle ft longue, de peur
d'avoir du temps de reste, et de ne savoir qu'en faire. J'eus un autre
jour l'occasion de la reconduire dans son appartement: chemin faisant,
je lui demandai la permission d'y rester un moment; elle me fut
accorde. Aussitt je me mis en devoir de lui dire des choses tendres et
galantes autant qu'il m'en vint: que je l'avais aime depuis que j'avais
eu le bonheur de la voir; que c'tait un de ces coups de sympathie
auxquels jusqu'alors j'avais ajout peu de foi, et qu'il fallait que ma
passion ft bien violente, puisque j'osais la lui dclarer la seconde
fois que je jouissais de son entretien: elle m'couta attentivement;
puis tout  coup clatant de rire, elle se leva et appela toutes ses
femmes, qui accoururent, et qu'elle renvoya. Je la priai de se remettre
d'une surprise  laquelle ses charmes ne l'exposaient pas sans doute
pour la premire fois. Vous avez raison, me rpondit-elle: on m'a aime,
on me l'a dit, et je devrais y tre faite; mais il m'est toujours
nouveau de voir des hommes, parce qu'ils sont aimables, prtendre qu'on
leur sacrifiera l'honneur, la rputation, les moeurs, la modestie, la
pudeur, et la plupart des vertus qui font l'ornement de notre sexe; car
il parat bien  leurs procds et  ceux des femmes, que c'est  ces
bagatelles que se rduisent les dsirs des uns et les bonts des autres.
Et continuant d'un ton moins naturel encore et plus pathtique: Non,
s'cria-t-elle, il n'y a plus de dcence; les liaisons ont dgnr en
un libertinage pouvantable; la pudeur est ignore sur la surface de la
terre: aussi les dieux se sont-ils vengs; et presque tous les
hommes...

LA SULTANE.

Sont devenus faux ou indiscrets.

LE PREMIER MIR.

Madame en excepte sans doute le sultan.

LA SULTANE.

Continuez.

LE PREMIER MIR.

Je fus un peu dconcert de ce sermon, auquel je ne m'attendais gure;
et j'allais lui rappeler ses maximes de la veille, lorsqu'elle m'pargna
ce propos ridicule, en me priant de me retirer, de crainte qu'on n'en
tnt de mchants sur sa conduite. J'obis, bien rsolu d'abandonner
Trocilla  toutes ses bizarreries, et de ne la revoir jamais. Mais
j'avais plu; et ds le lendemain elle m'agaa, me dit des mots fort doux
et assez suivis; et je me laissai entraner.

LA SULTANE.

Vous n'tes que des marionnettes.

LE PREMIER MIR.

Madame en excepte sans doute le sultan.

LA SULTANE.

mir, respectez le sultan; respectez-moi, et continuez.

LE PREMIER MIR.

Je me rendis dans son appartement  l'heure marque; je crus la trouver
seule. Point du tout, elle s'occupait  prendre une leon d'anglais, qui
avait dj dur fort longtemps, et que ma prsence n'abrgea point. Nous
y serions encore tous les trois, si le matre d'anglais, qui ne manquait
pas d'intelligence, n'et eu piti de moi. Mais il tait crit que mon
supplice serait plus long. Trocilla me reut comme un homme tomb des
nues, me laissa debout, ne me dit presque pas un mot; et sans m'accorder
le temps de lui parler, sonna et se fit apporter une vielle, dont elle
se mit  jouer prcisment comme quand on est seul, et qu'on s'ennuie.

                   *       *       *       *       *

Ici le sultan ne put s'empcher de rire; la sultane dit: En effet,
cette scne est assez ridicule. Et l'mir reprit son rcit.

LE PREMIER MIR.

Je lui laissai ttonner une musette, un menuet; et elle allait
commencer un maudit air  la mode, qui n'aurait point eu de fin, lorsque
je pris la libert de lui arrter les mains.

Ah! vous voil, me dit-elle, et que faites-vous ici  l'heure qu'il
est?

--C'est par vos ordres, madame, lui rpondis-je, que je m'y suis rendu;
et il y a prs de deux heures que j'attends que vous vous aperceviez que
j'y suis...

--Est-il bien vrai?...

--Pour peu que vous en doutassiez, votre matre d'anglais vous
l'assurerait...

--Vous l'avez donc entendu donner leon? C'est un habile homme; qu'en
pensez-vous? Et ma vielle, je commence  m'en tirer assez bien. Mais,
asseyez-vous, je me sens en main, et je vais vous jouer des contredanses
du dernier bal, qui vous rjouiront...

--Madame, lui rpondis-je, faites-moi la grce de m'entendre. 
prsent, ce ne sont point des airs de vielle que je viens chercher ici;
quittez pour un moment votre instrument, et daignez m'couter...

--Mais vous tes extraordinaire, me dit Trocilla; vous ne savez pas ce
que vous refusez. J'allais vous jouer, ce soir, comme un ange...

--Madame, lui rpliquai-je, si je vous gne, je vais me retirer...

--Non, restez, monsieur. Et qui vous dit que vous me gnez?...

--Quittez donc ce maudit instrument, ou je le brise...

--Brisez, mon cher; brisez: aussi bien j'en suis dgote.

Je dtachai la ceinture de la vielle, non sans serrer doucement la
taille de la vielleuse. Trocilla tait assise sur un tabouret; cette
situation n'tait pas commode.

LA SULTANE.

mir, supposez que je dors, et continuez.

LE PREMIER MIR.

Je la pris par sa main jolie, que je baisai plusieurs fois, en la
conduisant vers une chaise longue, sur laquelle je la poussai doucement;
elle s'y laissa aller sans faon; et me voil assis  ct d'elle, lui
baisant encore la main, et lui protestant d'une voix mue que je
l'adorais.

                   *       *       *       *       *

De distraction le sultan s'cria: Adore donc, maudite bte!
Heureusement, la sultane, ou ne l'entendit pas, ou feignit de ne pas
l'entendre.

LE PREMIER MIR.

Trocilla me crut apparemment, car elle me passa son autre main sur les
yeux, et l'arrta sur ma bouche. Je la regardai dans ce moment, et je la
trouvai charmante. Son souris, son badinage, le son de sa voix, tout
excitait en moi des dsirs. Elle me tenait de petits propos d'enfants,
qui achevaient de me tourner la tte. Bientt je n'y fus plus. Je me
penchai sur sa gorge. Je ne sais trop ce que mes mains devinrent.
Trocilla paraissait prouver le mme trouble; et nous touchions 
l'instant du bonheur, lorsque nous sortmes, elle et moi, de cette
situation voluptueuse, par une extravagance inoue. Trocilla me repoussa
fortement; et se mettant  pleurer, mais  pleurer  chaudes larmes:

Ah! cher Zulric, s'cria-t-elle; tendre et fidle amant, que
deviendrais-tu, si tu savais  quel point je t'oublie?

Ses larmes et ses soupirs redoublrent; c'tait  me faire craindre
qu'elle ne suffoqut.

Retirez-vous, monsieur; je vous hais, je vous dteste. Vous m'avez fait
manquer  mes serments, et tromper l'homme unique  qui je suis engage
par les liens les plus solennels; vous n'en serez pas plus heureux, et
j'en mourrai de douleur.

Ces dernires paroles, et les larmes abondantes qui les suivirent, me
persuadrent que le quart d'heure tait pass. Je me retirai, bien
rsolu de le faire renatre. J'envoyai le lendemain chez Trocilla, et
j'appris de sa part qu'elle avait bien repos et qu'elle m'attendait
pour prendre le th. Je partis sur-le-champ, et j'eus le bonheur de la
trouver encore au lit.

Venez, prince, dit-elle; asseyez-vous prs de moi. J'ai conu pour vous
des sentiments dont il faut absolument que je vous instruise. Il y va de
mon bonheur, et peut-tre de ma vie. Tchez donc de ne pas abuser de ma
sincrit. Je vous aime, mais de l'amour le plus tendre et le plus
violent. Avec le mrite que vous avez, il ne doit pas tre nouveau pour
vous d'tre prvenu. Ah! si je rencontre dans votre coeur la mme
tendresse que vous avez fait natre dans le mien, que je vais tre
heureuse! Parlez, prince, ne me suis-je point trompe lorsque je me suis
flatte de quelque retour? M'aimez-vous?

--Ah, madame, si je vous aime! Ne vous l'ai-je pas assur cent fois?

--Serait-il bien possible!

--Rien n'est plus vrai.

--Je le crois, puisque vous me le dites; mais je veux mourir, si je
m'en souviens. Vraiment, je suis enchante de ce que vous m'apprenez l.
Je vous conviens donc beaucoup, beaucoup?

--Autant qu' qui que ce soit au monde.

--Eh bien, mon cher, reprit-elle en me serrant la main entre la sienne
et son genou, personne ne me convient comme toi. Tu es charmant, divin,
amusant au possible, et nous allons nous aimer comme des fous. On disait
que Vindemill, Illoo, Girgil, avaient de l'esprit. J'ai un peu connu ces
personnages-l, et je te puis assurer que ce n'tait rien, moins que
rien.

Trocilla ne laissait pas que d'avoir rencontr bien des gens d'esprit,
quoiqu'elle n'en accordt qu' elle et  son amant.

 prsent, madame, je puis donc me flatter, lui dis-je, que vous ne
vous souviendrez plus de Zulric ni d'aucun autre?

--Que parlez-vous de Zulric? reprit-elle. C'est un petit sot qui s'est
imagin qu'il n'y avait qu' faire le langoureux auprs d'une femme et 
l'excder de protestations pour la subjuguer. C'est de ces gens prts 
mourir cent fois pour vous, et dont une misrable petite complaisance
vous dbarrasse; mais vous, ce n'est pas cela; et quelque rpugnance que
vous ayez pour les hiboux, je gage que vous la vaincriez, si j'avais
attach mes faveurs aux caresses que vous feriez au mien.

Seigneur, dit Gnistan  son pre, les autres femmes ont un serin, une
perruche, un singe, un doguin. Trocilla en tait, elle, pour les
hiboux... Oui, seigneur, pour les hiboux!... De tous les oiseaux, c'est
le seul que je n'ai pu souffrir. Trocilla en avait un qu'elle ne
montrait qu' ses meilleurs amis.

LA SULTANE.

Que beaucoup de gens avaient vu.

LE PREMIER MIR.

Et qu'on me prsenta sur-le-champ. Voyez mon petit hibou me dit-elle;
il est charmant, n'est-ce pas? Ce toquet blanc  la housarde, qu'on lui
a plac sur l'oreille, lui fait  ravir. C'est une invention de mes
boiteuses. Ce sont des femmes admirables. Mais vous ne me dites rien de
mon petit hibou?

--Madame, lui rpondis-je, vous auriez pu, je crois, prendre du got
pour un autre animal. Il n'y a que vous aux Indes,  la Chine, au Japon,
qui se soit avise d'avoir un hibou en toquet.

--Vous vous trompez, me rpondit-elle: c'est l'animal  la mode; et de
quel pays dbarquez-vous donc? Ici tout le monde a son hibou, vous
dis-je, et il n'est pas permis de s'en passer. Promettez-moi donc
d'avoir le vtre incessamment; je sens que je ne puis vous aimer sans
cela.

Je lui promis tout ce qu'elle voulut, et je la pressai d'abrger mon
impatience.

LA SULTANE.

Je crois, mir, qu'il est  propos que je me rendorme. Me voil
rendormie; continuez.

LA PREMIRE FEMME.

Elle y consentit, mais  la condition que j'aurais un hibou.

Ah! plutt quatre, madame, lui rpondis-je.

 l'instant elle me reut les bras ouverts. Je fus expos aux
emportements de la femme du monde qui aimait le moins; j'y rpondis avec
toute l'imptuosit d'un homme qui ne voulait pas laisser  Trocilla le
temps de se refroidir.

Vous aurez un hibou, me disait-elle d'une voix entrecoupe: prince,
vous me le promettez.

--Oui, madame, lui rpondis-je, dans un instant o l'on est dispens de
connatre toute la force de ses promesses: je vous le jure par mon amour
et par le vtre.

 ces mots, Trocilla se tut, et moi aussi. Il y avait prs d'une
demi-heure que nous tions ensemble, lorsqu'elle me dit froidement de la
laisser dormir et de me retirer. Si je n'avais pas su  quoi m'en tenir,
je m'en serais pris  moi-mme de cette indiffrence subite; mais je
n'avais rien  me reprocher, ni elle non plus. Je pris donc le parti de
lui obir, et mme plus scrupuleusement peut-tre qu'elle ne s'y
attendait. Je revins  Vrit, qui me parut plus belle que jamais.

LA SULTANE.

C'est la vraie consolation dans les disgrces, et on ne lui trouve
jamais tant de charmes que quand on est malheureux.

LA SECONDE FEMME.

Toutes ces choses s'taient passes, lorsque Rousch reparut: il avait
vu Nucton, et ils avaient concert de me faire rentrer cent pieds sous
terre; c'tait leur expression. La pauvre Azma, dont ils avaient
dcouvert la retraite, avait dj prouv les cruels effets de leur
haine. Rousch lui avait souffl sur le visage une poudre qui l'avait
rendue toute noire. Dans cet tat elle n'osait se montrer; elle vivait
donc renferme, dtestant  chaque moment Rousch et arrosant sans cesse
de ses larmes un miroir qui lui peignait toute sa laideur, et qu'elle ne
pouvait quitter. Sa tante apprit son malheur, la plaignit et vint  son
secours. Elle essaya de laver le visage de sa triste nice; mais elle y
perdit ses peines. Noire elle tait, noire elle resta: ce qui dtermina
la fe  la transformer en colombe et  lui restituer sa premire
blancheur sous une autre forme.

Vrit, de retour chez Azma, songea  me garantir des embches de
Rousch. Pour cet effet, elle me fit partir incognito. Mais admirez les
caprices des femmes et surtout de Trocilla; elle ne me sut pas plus tt
loign d'elle, qu'elle songea  s'approcher de moi. Elle s'informa de
la route que j'avais prise, et me suivit. Rousch, instruit de notre
aventure, connaissant assez bien son monde, et particulirement
Trocilla, ne douta point qu'il ne parvnt au lieu de ma retraite, en
marchant sur ses traces. Sa conjecture fut heureuse; et, un matin, nous
nous trouvmes tous trois en dshabill dans un mme jardin.

La prsence de Trocilla me consola un peu de celle de Rousch. Je fus
flatt d'avoir fait faire quatre cent cinquante lieues  une femme de
son caractre; et je me dterminai  la revoir. Ce n'tait pas le moyen
d'viter Rousch; car Trocilla et Rousch se connaissaient de longue main,
et ils avaient toujours t passablement ensemble. C'tait de concert
avec elle qu'il bauchait tous ces rcits scandaleux. Il inventait le
fond; elle mettait de l'originalit dans les dtails, d'o il arrivait
qu'on les coutait avec plaisir, qu'on les rptait partout, qu'on
paraissait y croire, mais qu'on n'y croyait pas.

LA SULTANE.

Il y a quelquefois tant de finesse dans votre conte, que je serais
tente de le croire allgorique.

LE PREMIER MIR.

Un soir qu'une des boiteuses de Trocilla m'introduisait chez sa
matresse par un escalier drob, j'allai donner rudement de la tte
contre celle de Rousch, qui s'esquivait par le mme escalier. Nous fmes
l'un et l'autre renverss par la violence du choc. Rousch me reconnut au
cri que je poussai. Malheureux, s'cria-t-il, que le destin a conduit
ici, tremble. Tu vas enfin prouver ma colre.  l'instant il pronona
quelques mots inintelligibles, et je sentis mes cuisses rentrer en
elles-mmes, se raccourcir et se flchir en sens contraire, mes ongles
s'allonger et se recourber, mes mains disparatre, mes bras et le reste
de mon corps se revtir de plumes. Je voulus crier, et je ne pus tirer
de mon gosier qu'un son rauque et lugubre. Je le redis plusieurs fois;
et les appartements en retentirent et le rptrent. Trocilla accourut
au ramage, qui lui parut plaisant; elle m'appela: Petit, petit. Mais
je n'osai pas me confier  une femme qui n'avait de fantaisie que pour
les hiboux. Je pris mon vol par une fentre, rsolu de gagner le sjour
de Vrit et de me faire dsenchanter; mais je ne pus jamais reprendre
le chemin de son sjour. Plus j'allais, plus je m'garais. Ce serait
abuser de votre patience que de vous raconter le reste de mes voyages et
mes erreurs. D'ailleurs tout voyageur est sujet  mentir. J'aurais peur
de succomber  la tentation, et j'aime mieux que ce soit Vrit qui vous
achve elle-mme mes aventures.

LA SULTANE.

Ce sera la premire fois qu'elle se mlera de voyage.

LE PREMIER MIR.

Mais il faut bien qu'elle fasse quelque chose pour vous et pour moi qui
l'aimais de si bonne amiti et qui avons tant fait pour elle, dit
Gnistan  son pre.

LA SULTANE.

Ce conte est ancien, puisqu'il est du temps o les rois aimaient la
vrit.

LE PREMIER MIR.

Gnistan s'arrta; Vrit prit la parole; et, comme elle poussait
l'exactitude dans les rcits jusqu'au dernier scrupule, elle dpcha en
quatre mots ce que nous aurions eu de la peine  crire en vingt pages.

J'aurais voulu, ajouta-t-elle, en le dbarrassant de ses plumes, lui
ter une fantaisie qu'il a prise sous cet habit. Il s'est entt d'une
des filles de Kinkinka.

--Celle, dit le sultan, qui avait permis qu'on le mt  la crapaudine.

--Vous voulez dire  la basilique. Elle-mme.

--Mais il est fou. Celle qui fait aussi peu de cas de la vie de son
amant se jouera de l'honneur de son mari. Mon fils veut donc tre... Je
serais pourtant bien aise que nous commenassions  nous donner
nous-mmes des successeurs. Il y a assez longtemps que d'autres s'en
mlent. Madame, vous qui savez tout, pourriez-vous nous dire comment il
faudrait s'y prendre?

--Il n'y a point de remde au pass, rpondit Vrit; mais je vous
rponds de l'avenir si vous donnez le prince  Polychresta. Rien ne sera
ni si fidle ni si fcond, et je vous rponds d'une lgion de
petits-fils, et tous de Gnistan.

--Qui empche donc, ajouta le sultan, qu'on en fasse la demande?

--Un petit obstacle: c'est que si Polychresta vous convient fort, elle
ne convient point  votre fils. Il ne peut la souffrir; il la trouve
bourgeoise, sense, ennuyeuse, et je ne sais quoi encore...

--Il l'a donc vue?...

--Jamais. Votre fils est un homme d'esprit; et quel esprit y aurait-il,
s'il vous plat,  aimer ou har une femme aprs l'avoir vue? C'est
comme font tous les sots...

--Parbleu, dit le sultan, mon fils l'entendra comme il voudra; mais
j'avais connu sa mre avant que de la prendre; et si, je ne suis pas un
sot...

--Je serais fort d'avis, dit la fe, que votre fils quittt pour cette
fois seulement un certain tour original qui lui sied, pour prendre votre
bonhomie, et qu'il vt Polychresta avant que de la ddaigner; mais ce
n'est pas une petite affaire que de l'amener l. Il faudrait que vous
interposassiez votre autorit...

--Ho, dit le sultan, s'il ne s'agit que de tirer ma grosse voix, je la
tirerai. Vous allez voir.

Aussitt il fit appeler son fils; et prenant l'air majestueux qu'il
attrapait fort bien quand on l'en avertissait:

Monsieur, dit-il  son fils, je veux, j'entends, je prtends, j'ordonne
que vous voyiez la princesse Polychresta lundi; qu'elle vous plaise
mardi; que vous l'pousiez mercredi: ou elle sera ma femme jeudi...

--Mais, mon pre...

--Point de rponse, s'il vous plat. Polychresta sera jeudi votre femme
ou la mienne. Voil qui est dit; et qu'on ne m'en parle pas davantage.

Le prince, qui n'avait jamais offens son pre par un excs de respect,
allait s'tendre en remontrances, malgr l'ordre prcis de les
supprimer; mais le sultan lui ferma la bouche d'un _obissez_, lui
tourna le dos et lui laissa exhaler toute son humeur contre la fe.

Madame, lui dit-il, je voudrais bien savoir pourquoi vous vous mlez,
avec une opinitret incroyable, de la chose du monde que vous entendez
le moins. Est-ce  vous, qui ne savez ni exagrer l'esprit, la figure,
la naissance, la fortune, les talents, ni pallier les dfauts,  faire
des mariages? Il faut que vous ayez une furieuse prvention pour votre
amie, si vous avez imagin qu'elle plairait sur un portrait de votre
main. Vous qui n'ignorez aucun proverbe, vous auriez pu vous rappeler
celui qui dit de ne point courir sur les brises d'autrui. De tout temps
les mariages ont t du ressort de Rousch. Laissez-le faire; il s'y
prendra mieux que vous; et il serait du dernier ridicule qu'un aussi
saugrenu que celui que vous proposez se consommt sans sa mdiation.
Mais vous n'y russirez ni vous ni lui. Je verrai votre Polychresta,
puisqu'on le veut; mais parbleu, je ne la regarde ni ne lui parle; et la
manire dont votre lgre amie s'y prendra pour vaincre ma taciturnit
et m'intresser sera curieuse. Vous pouvez, madame, vous fliciter
d'avance d'une entrevue o nous ferons tous les trois des rles fort
amusants.

                   *       *       *       *       *

Le premier mir allait continuer lorsque Mangogul fit signe aux femmes,
aux mirs et  la chatouilleuse de sortir.

                   *       *       *       *       *

Pourquoi donc vous en aller de si bonne heure? dit la sultane.

--C'est, rpondit le sultan, que j'en ai assez de leur mtaphysique, et
que je serais bien aise de traiter avec vous de choses un peu plus
substantielles.

--Ah! ah! vous tes l!

--Oui, madame.

--Y a-t-il longtemps?

--Ah! trs-longtemps.

--Premier mir, vous m'avez tendu deux ou trois piges dont je ne
renverrai pas la vengeance au dernier jugement de Brama.

--L'mir est sorti, et nous sommes seuls. Parlez, madame; permettez-vous
que je reste?

--Est-ce que vous avez besoin de ma permission pour cela?

--Non, mais je serais flatt que vous me l'accordassiez.

--Restez donc.




SIXIME SOIRE.


La sultane dit  sa chatouilleuse: Mademoiselle, approchez-vous et
arrangez mon oreiller: il est trop bas... Fort bien... Madame seconde,
continuez. Je prvois que ce qui doit suivre sera plus de votre district
que de celui du second mir. S'il prenait en fantaisie  Mangogul
d'assister une seconde fois  nos entretiens, vous tousserez deux fois.
Et commencez.

LA SECONDE FEMME.

Tout ce qui n'avait point cet clat qui frappe d'abord dplaisait
souverainement  Gnistan. Sa vivacit naturelle ne lui permettait ni
d'approfondir le mrite rel ni de le distinguer des agrments
superficiels. C'tait un dfaut national dont la fe n'avait pu le
corriger, mais dont elle se flatta de prvenir les effets: elle prvit
que, si Polychresta restait dans ses atours ngligs, le prince, qui
avait malheureusement contract  la cour de son pre et  celle du
Tongut le ridicule de la grande parure, avec ce ton qui change tous les
six mois, la prendrait  coup sr pour une provinciale mise de mauvais
got et de la conversation la plus insipide. Pour obvier  cet
inconvnient, Vrit fit avertir Polychresta qu'elle avait  lui parler.
Elle vint. Vous soupirez, lui dit la fe, et depuis longtemps, pour le
fils de Zambador: je lui ai parl de vous; mais il m'a paru peu dispos
 ce que nous dsirons de lui. Il s'est entt dans ses voyages d'une
jeune folle qui n'est pas sans mrite, mais avec laquelle il ne fera que
des sottises: je voudrais bien que vous travaillassiez  lui arracher
cette fantaisie; vous le pourriez en aidant un peu  la nature et en
vous pliant au got du prince et aux avis d'une bonne amie: par exemple,
vous avez l les plus beaux yeux du monde; mais ils sont trop modestes;
au lieu de les tenir toujours baisss, il faudrait les relever et leur
donner du jeu: c'est la chose la plus facile. Cette bouche est petite,
mais elle est srieuse; je l'aimerais mieux riante. J'abhorre le rouge;
mais je le tolre lorsqu'il s'agit d'engager un homme aimable. Vous
ordonnerez donc  vos femmes d'en avoir. On abattra, s'il vous plat,
cette fort de cheveux qui rtrcit votre front; et vous quitterez vos
cornettes: les femmes n'en portent que la nuit. Pour ces fourrures,
elles ne sont plus de saison; mais demain je vous enverrai une personne
qui vous conseillera l-dessus, et dont je compte que vous suivrez les
conseils, quelque ridicules que vous puissiez les trouver. Polychresta
allait reprsenter  la fe qu'elle ne se rsoudrait jamais  se
mtamorphoser de la tte aux pieds, et qu'il ne lui convenait pas de
faire la petite folle; mais Vrit, lui posant un doigt sur les lvres,
lui commanda de se parer et de ne rien ngliger pour captiver le prince.

Le lendemain matin, la fe Churchille, ou, dans la langue du pays,
Coquette, arriva avec tout l'appareil d'une grande toilette. Une
corbeille, double de satin bleu, renfermait la parure la plus galante
et du got le plus sr; les diamants, l'ventail, les gants, les fleurs,
tout y tait, jusqu' la chaussure: c'tait les plus jolies petites
mules qu'on et jamais brodes. La toilette fut dploye en un tour de
main, et toutes les petites botes arranges et ouvertes: on commena
par lui galiser les dents, ce qui lui fit grand mal; on lui appliqua
deux couches de rouge; on lui plaa sur la tempe gauche une grande
mouche  la reine; de petites furent disperses avec choix sur le reste
du visage: ce qui acheva cette partie essentielle de son ajustement.
J'oubliais de dire qu'on lui peignit les sourcils et qu'on lui en
arracha une partie, parce qu'elle en avait trop. On rpondit aux
plaintes qui lui chapprent dans cette opration, que les sourcils
pais taient de mauvais ton. On ne lui en laissa donc que ce qu'il lui
en fallait pour lui donner un air enfantin; elle supporta cette espce
de martyre avec un hrosme digne d'une autre femme et de l'amant
qu'elle voulait captiver. Churchille y mit elle-mme la main, et puisa
toute la profondeur de son savoir pour attraper ce je ne sais quoi, si
favorable  la physionomie: elle y russit; mais ce ne fut qu'aprs
l'avoir manqu cinq ou six fois. On parvint enfin  lui mettre des
diamants. Churchille fut d'avis de les mnager, de crainte que la
quantit n'offusqut l'clat naturel de la princesse: pour les femmes,
elles lui en auraient volontiers plac jusqu'aux genoux, si on les avait
laisses faire. Puis on la laa. On lui posa un panier d'une tendue
immense, ce qui la choqua beaucoup: elle en demanda un plus petit. Eh!
fi donc, lui rpondit Churchille; pour peu qu'on en rabattt, vous
auriez l'air d'une marchande en habit de noces, et sans rouge on vous
prendrait pour pis. Il fallut donc en passer par l: on continua de
l'habiller, et quand elle le fut, elle se regarda dans une glace: jamais
elle n'avait t si bien, et jamais elle ne s'tait trouve aussi mal.
Elle en reut des compliments. Vrit lui dit, avec sa sincrit
ordinaire, que dans ses atours elle lui plaisait moins, mais qu'elle en
plairait davantage  Gnistan; qu'elle effacerait Lively dans son
souvenir, et qu'elle pouvait s'attendre, pour le lendemain,  un sonnet,
 un madrigal; car, ajouta-t-elle, il fait assez joliment des vers,
malgr toutes les prcautions que j'ai prises pour le dtourner de ce
frivole exercice.

La fe donna l'aprs-dne un concert de musettes, de vielles et de
fltes. Gnistan y fut invit: on plaa avantageusement Polychresta,
c'est--dire qu'elle n'eut point de lustre au-dessus de sa tte, pour
que l'ombre de l'orbite ne lui renfont pas les yeux. On laissa  ct
d'elle une place pour le prince, qui vint tard; car son impatience
n'tait pas de voir sa desse de campagne: c'est ainsi qu'il appelait
Polychresta. Il parut enfin et salua, avec ses grces et son air
distrait, la fe et le reste de l'assemble. Vrit le prsenta  sa
protge, qui le reut d'un air timide et embarrass, en lui faisant de
trs-profondes rvrences. Cependant le prince la parcourait avec une
attention  la dconcerter: il s'assit auprs d'elle et lui adressa des
choses fines; Polychresta lui en rpondit de senses, et le prince
conut une ide avantageuse de son caractre, avec beaucoup
d'loignement pour sa socit; eh! laissez l le sens commun, ayez de
la gentillesse et de l'enjouement; voil l'essentiel avec de vieux
louis, disait un bon gentilhomme...

LA SULTANE.

Dont le chteau tombait en ruine.

LA SECONDE FEMME.

Quoique les revenus du prince fussent en trs-mauvais ordre, il tait
trop jeune pour goter ces maximes: c'tait Lively qu'il lui fallait,
avec ses agrments et ses minauderies; il se la reprsentait jouant au
volant ou  colin-maillard, se faisant des bosses au front, qui ne
l'empchaient pas de foltrer et de rire; et il achevait d'en raffoler.
Que fera-t-il d'une bgueule d'un srieux  glacer, qui ne parle jamais
qu' propos, et qui fait tout avec poids et mesure?

Aprs le concert, il y eut un feu d'artifice qui fut suivi d'un repas
somptueux: le prince fut toujours plac  ct de Polychresta; il eut de
la politesse, mais il ne sentit rien. La fe lui demanda le lendemain ce
qu'il pensait de son amie. Gnistan rpondit qu'il la trouvait digne de
toute son estime, et qu'il avait conu pour elle un trs-profond
respect. J'aimerais mieux, reprit Vrit, un autre sentiment. Cependant
il est bien doux de faire le bonheur d'une femme vertueuse et doue
d'excellentes qualits.

--Ah! madame, reprit le prince, si vous aviez vu Lively! qu'elle est
aimable!

--Je vois, dit Vrit, que vous n'avez que cette petite folle en tte,
qui n'est point du tout ce qu'il vous faut.

LA SULTANE.

Dans une maison, grande ou petite, il faut que l'un des deux au moins
ait le sens commun.

LA SECONDE FEMME.

Le prince voulut rpliquer et justifier son loignement pour
Polychresta; mais la fe, prenant un ton d'autorit, lui ordonna de lui
rendre des soins, et lui rpta qu'il l'aimerait s'il voulait s'en
donner le temps. D'un autre ct elle suggra  son amie de prendre
quelque chose sur elle et de ne rien pargner pour plaire au prince.
Polychresta essaya, mais inutilement: un trop grand obstacle s'opposait
 ses dsirs; elle comptait trente-deux ans, et Gnistan n'en avait que
vingt-cinq: aussi disait-il que les vieilles femmes taient toutes
ennuyeuses: quoique la fe ft trs-antique, ce propos ne l'offensait
pas.

LA SULTANE.

Elle possdait seule le secret de paratre jeune.

LA SECONDE FEMME.

Le prince obit aux ordres de la fe; c'tait toujours le parti qu'il
prenait, pour peu qu'il et le temps de la rflexion. Il vit
Polychresta; il se plut mme chez elle.

LA SULTANE.

Toutes les fois qu'il avait fait des pertes au jeu, ou qu'il boudait
quelqu'une de ses matresses.

LA SECONDE FEMME.

 la longue, il s'en fit une amie; il gota son caractre; il sentit la
force de son esprit; il retint ses propos; il les cita, et bientt
Polychresta n'eut plus contre elle que son air dcent, son maintien
rserv et je ne sais quelle ressemblance de famille avec Azma, qu'il
ne se rappelait jamais sans biller. Les services qu'elle lui rendit
dans des occasions importantes achevrent de vaincre ses rpugnances. La
fe, qui n'abandonnait point son projet de vue, revint  la charge. Dans
ces entrefaites on annona au prince que plusieurs seigneurs trangers,
 qui il avait fait des billets d'honneur pendant sa disgrce, en
sollicitaient le payement, et il pousa.

Il porta  l'autel un front soucieux; il se souvint de Lively, et il en
soupira. Polychresta s'en aperut; elle lui en fit des reproches, mais
si doux, si honntes, si modrs, qu'il ne put s'empcher d'en verser
des larmes et de l'embrasser.

LA SULTANE.

Je les plains l'un et l'autre.

LA SECONDE FEMME.

Je n'ai point de got pour Polychresta, disait-il en lui-mme; mais
j'en suis fortement aim: il n'y a point de femme au monde que j'estime
autant qu'elle, sans en excepter Lively. Voil donc l'objet dont je suis
dsespr de devenir l'poux! La fe a raison; oui, elle a raison: il
faut que je sois fou! Les femmes de son mrite sont-elles donc si
communes pour s'affliger d'en possder une? D'ailleurs elle a des
charmes qui seront mme durables:  soixante ans elle aura de la bonne
mine. Je ne puis me persuader qu'elle radote jamais; car je lui trouve
plus de sens et plus de lumires qu'il n'en faut pour la provision et
pour la vie d'une douzaine d'autres. Avec tout cela, je souffre. D'o
vient cette cruelle indocilit de mon coeur? Coeur fou, coeur
extravagant, je te dompterai.

Ce soliloque, appuy de quelques propositions faites au prince de la
part de Polychresta, le forcrent, sinon  l'aimer, du moins  vivre
bien avec elle.

LA SULTANE.

Ces propositions, je gagerais bien que je les sais. Continuez.

LA SECONDE FEMME.

Prince, lui dit-elle un jour, peu de temps aprs leur mariage, les lois
de l'empire dfendent la pluralit des femmes; mais les grands princes
sont au-dessus des lois.

LA SULTANE.

Voil ce que je n'aurais pas dit, moi.

LA SECONDE FEMME.

Je consentirais sans peine  partager votre tendresse avec Lively.

LA SULTANE.

Fort bien cela.

LA SECONDE FEMME.

Mais plus de voyage chez Trocilla.

LA SULTANE.

 merveille.

LA SECONDE FEMME.

Des femmes de sens ne doivent-elles pas tre bien flattes des
sentiments qu'on leur adresse, lorsqu'on en porte de semblables chez une
dissolue qui n'a jamais aim, qui n'a rien dans le coeur, et qui
pourrait vous prcipiter dans des travers nuisibles  mon bonheur, au
vtre,  celui de vos sujets? Qui vous a dit que cette imprieuse folle
ne s'arrogera pas le choix de vos ministres et de vos gnraux? qui vous
a dit qu'un moment de complaisance inconsidre ne cotera pas la vie 
cinquante mille de vos sujets, et l'honneur  votre nation? J'ignore les
intentions de Lively; mais je vous dclare que les miennes sont de
n'avoir aucune intimit avec un homme qui peut se livrer  Trocilla et 
ses hiboux.

LA SULTANE.

Ce discours de Polychresta m'enchante.

LA SECONDE FEMME.

Le prince tait dispos  sacrifier Trocilla, pourvu qu'on lui accordt
Lively.

LA SULTANE.

Notre lot est d'aimer le souverain, d'adoucir le fardeau du sceptre, et
de lui faire des enfants. J'ai quelquefois demand des places au sultan
pour mes amis, jamais aucune qui tnt  l'honneur ou au salut de
l'empire. J'en atteste le sultan. J'ai sauv la vie  quelques
malheureux; jusqu' prsent je n'ai point eu  m'en repentir.

LA SECONDE FEMME.

Gnistan proposa donc l'avis de sa nouvelle pouse au conseil, o il
passa d'un consentement unanime. Il ne s'agissait plus que d'tre
autoris par les prtres, qui partageaient avec les ministres le
gouvernement de l'empire, depuis la caducit de Zambador. Il se tint
plusieurs synodes, o l'on ne dcida rien. Enfin, aprs bien des
dlibrations, on annona au prince qu'il pourrait en sret de
conscience avoir deux femmes, en vertu de quelques exemples consacrs
dans les livres saints, et d'une dispense de la loi, qui ne lui
coterait que cent mille cus.

Gnistan partit lui-mme pour la Chine, et revit Lively plus aimable que
jamais. Il l'obtint de son pre, et revint avec elle au Japon.
Polychresta ne fut point jalouse de son empressement pour sa rivale, et
le prince fut si touch de sa modration, qu'elle devint ds ce moment
son unique confidente. Il eut d'elle un grand nombre d'enfants, qui tous
vinrent  bien. Il n'en fut pas de mme de Lively: elle n'en put amener
que deux  sept mois.

Vrit demeura  la cour pendant plusieurs annes; mais lorsque la mort
de Zambador eut transmis le sceptre entre les mains de son fils, elle se
vit peu  peu nglige, importune, regarde de mauvais oeil, et elle se
retira, emmenant avec elle un fils que le prince avait eu de
Polychresta, et une fille que Lively lui avait donne.

Trocilla fut entirement oublie et Gnistan, partageant son temps entre
les affaires et les plaisirs, jouissait du vrai bonheur d'un souverain,
de celui qu'il procurait  ses sujets, lorsqu'il survint une aventure
qui surprit trangement la cour et la nation.

                   *       *       *       *       *

Ici la sultane ordonna au premier mir de continuer; mais l'mir ayant
touss deux fois avant de commencer, Mirzoza comprit que le sultan
venait d'entrer. Assez, dit-elle; et l'assemble se retira.




SEPTIME SOIRE.


LE PREMIER MIR.

Un jour on avertit le sultan Gnistan qu'une troupe de jeunes gens des
deux sexes, qui portaient des ailes blanches sur le dos, demandaient 
lui tre prsents. Ils taient au nombre de cinquante-deux, et ils
avaient  leur tte une espce de dput. On introduisit cet homme dans
la salle du trne, avec son escorte aile. Ils firent tous  l'empereur
une profonde rvrence, le dput en portant la main  son turban, les
enfants en s'inclinant et trmoussant des ailes, et le dput, prenant
la parole, dit:

Trs-invincible sultan, vous souvient-il des jours o, perscut par un
mauvais gnie, vous traverstes d'un vol rapide des contres immenses,
arrivtes dans la Chine sous la forme d'un pigeon, et daigntes vous
abattre sur le temple de la guenon couleur de feu, o vous trouvtes des
volires dignes d'un oiseau de votre importance? Vous voyez,
trs-prolifique seigneur, dans cette brillante jeunesse les fruits de
vos amours et les merveilleux effets de votre ramage. Les ailes blanches
dont leurs paules sont dcores ne peuvent vous laisser de doute sur
leur sublime origine, et ils viennent rclamer  votre cour le rang qui
leur est d.

Gnistan couta la harangue du dput avec attention. Ses entrailles
s'murent, et il reconnut ses enfants. Pour leur donner quelque
ressemblance avec ceux de Polychresta, il leur fit aussitt couper les
ailes. Qu'on me montre, dit-il ensuite, celui dont la princesse Lively
fut mre.

--Prince, lui rpondit le dput, c'est le seul qui manque; et votre
famille serait complte, si la fe Coribella, ou dans la langue du pays,
Turbulente, marraine de celui que vous demandez, ne l'avait enlev dans
un tourbillon de lumire, comme vous en ftes vous-mme le tmoin
oculaire, lorsque le grand Kinkinka le secouant par une aile, tait sur
le point de lui ter la vie.

Le prince fut mcontent de ce qu'on avait laiss un de ses enfants en si
mauvaises mains. Ah! prince, ajouta le dput, la fe l'a rendu tout
joli; il a des mutineries tout  fait amusantes. Il veut tout ce qu'il
voit; il crie  dsesprer ses gouvernantes, jusqu' ce qu'il soit
satisfait; il casse, il brise, il mord, il gratigne; la fe a dfendu
qu'on le contredt sur quoi que ce soit.

Ici le dput se mit  sourire.

De quoi souriez-vous? lui dit le prince.

--D'une de ses espigleries.

--Quelle est-elle?

--Un soir, qu'on tait sur le point de servir, il lui prit en fantaisie
de pisser dans les plats; et on le laissa faire. Le moment suivant, il
voulut que sa marraine lui montrt son derrire, et il fallut le
contenter. Il ne s'en tint pas l...

LA SULTANE.

Le moment suivant, il voulut qu'elle le montrt  tout le monde.

LE PREMIER MIR.

C'est ce que le dput ajouta. Allez, vieux fou, lui repartit le
prince; vous ne savez ce que vous dites. Cet enfant est menac de n'tre
qu'un cervel, et d'en avoir l'obligation  sa marraine. Il vaudrait
encore mieux qu'il ft chez sa grand'mre. Je vous ordonne, sur votre
longue barbe, que je vous ferai couper jusqu'au vif, de le retenir la
premire fois que Coribella l'enverra chez nos vierges, qui achveraient
de le gter.

Cela dit, l'audience finit; le dput fut congdi et les enfants
distribus en diffrents appartements du palais. Mais  peine Lively
fut-elle instruite de leur arrive et de l'absence de son fils, qu'elle
en poussa des cris  tourner la tte  tous ceux qui l'approchaient. Il
fallut du temps pour l'apaiser; et l'on n'y russit que par l'esprance
qu'on lui donna qu'il reviendrait. Ds ce jour, le prince ajouta aux
soins de l'empire et aux devoirs d'poux ceux de pre.

Lorsqu'il sortait du conseil, la tte remplie des affaires d'tat, il
allait chercher de la dissipation chez Lively. Il paraissait  peine,
qu'elle tait dans ses bras. Sa conversation lgre et badine l'amusait
beaucoup. Son enjouement et ses caresses lui drobaient des journes
entires, et lui faisaient oublier l'univers. Il ne s'en sparait jamais
qu' regret. Il prenait auprs d'elle des dispositions  la
bienfaisance; et l'on peut dire qu'elle avait fait accorder un grand
nombre de grces, sans en avoir peut-tre sollicit aucune. Pour
Polychresta, c'tait  ses yeux une femme trs-respectable, qui
l'ennuyait souvent, et qu'il voyait plus volontiers dans son conseil que
dans ses petits appartements. Avait-il quelque affaire importante 
terminer, il allait puiser chez elle les lumires, la sagesse, la force,
qui lui manquaient. Elle prvoyait tout. Elle envisageait tous les sens
d'une action; et l'on convient qu'elle faisait autant au moins pour la
gloire du prince, que Lively pour ses plaisirs. Elle ne cessa jamais
d'aimer son poux, et de lui marquer sa tendresse par des attentions
dlicates.

Lively fut un peu souponne d'infidlit; elle exigeait de Gnistan des
complaisances excessives; elle se livrait au plaisir avec emportement;
elle avait les passions violentes; elle imaginait et prtendait que tout
se prtt  ses imaginations; il fallait presque toujours la deviner.
Elle disait un jour que les dieux auraient pu se dispenser de donner aux
hommes les organes de la parole, s'ils avaient eu un peu de pntration
et beaucoup d'amour; qu'on se serait compris  merveille sans mot dire,
au lieu qu'on parle quelquefois des heures entires sans s'entendre;
qu'il n'y et eu que le langage des actions, qui est rarement quivoque;
qu'on et jug du caractre par les procds, et des procds par le
caractre; de manire que personne n'et raisonn mal  propos. Quand
ses ides taient justes, elles taient admirables, parce qu'elles
runissaient au mrite de la justesse celui de la singularit. Sa
ptulance ne l'empchait pas d'apercevoir: elle n'tait pas incapable de
rflexion. Elle avait de la promptitude et du sens. L'opposition la plus
lgre la rvoltait. Elle se conduisait prcisment comme si tout et
t fait pour elle. Elle chicanait quelquefois le prince sur les moments
qu'il accordait aux affaires, et ne pouvait lui passer ceux qu'il
donnait  Polychresta. Elle lui demandait  quoi il s'occupait avec son
insipide; combien il avait bill de fois  ses cts; si elle lui
rptait les mathmatiques.

Cette femme est de trs-bon conseil, lui rpondait le prince! et il
serait  souhaiter, pour le bien de mes sujets, que je la visse plus
souvent.

--Vous verrez, ajoutait Lively, que c'est par vnration pour ses
qualits que vous lui faites rgulirement des enfants tous les neuf
mois.

--Non, lui rpliquait Gnistan; mais c'est pour la tranquillit de
l'tat. Vous ne conduisez rien  terme; il faut bien que Polychresta
rpare vos fautes ou les miennes.

 ces propos, Lively clatait de rire, et se mettait  contrefaire
Polychresta. Elle demandait  Gnistan quel air elle avait quand on la
caressait. Ah! prince, ajoutait-elle, ou je n'y entends rien, ou votre
grave statue doit tre une fort sotte jouissance.

--Encore un coup, lui rpliquait le prince, je vous dis que je ne songe
avec elle qu'au bien de l'tat.

--Et avec moi, reprenait Lively,  quoi songez-vous?

-- vous-mme et  mes plaisirs.

 ces questions, elle en ajoutait de plus embarrassantes. Le prince y
satisfaisait de son mieux; mais un moyen de s'en tirer qui lui
russissait toujours, c'tait de lui proposer de nouveaux plaisirs. On
le prenait au mot, et les querelles finissaient. Elle avait des talents
qu'elle avait acquis presque sans tude. Elle apprenait avec une grande
facilit, mais elle ne retenait presque rien. Il faut avouer que si les
femmes aimables sont rares, elles sont aussi bien difficiles  captiver.
La lgret tait la seule chose qu'on pt reprocher  Lively. Le prince
en devint jaloux, et la pria de fermer son appartement.

LA SULTANE.

La gner, c'tait travailler srement  lui dplaire.

LE PREMIER MIR.

Aussi ai-je lu, dans des mmoires secrets, qu'un frre trs-aimable de
Gnistan ngligeait les dfenses de l'empereur, trompait la vigilance
des eunuques, se glissait chez Lively et se chargeait d'gayer sa
retraite. Il fallait qu'il en ft perdument amoureux, car il ne
risquait rien moins que la vie dans ce commerce, qu'heureusement pour
lui, le prince ignora.

LA SULTANE.

Tant qu'il fut aim.

LE PREMIER MIR.

Il est vrai que, quand elle ne s'en soucia plus...

LA SULTANE.

C'est--dire, au bout d'un mois.

LE PREMIER MIR.

Elle rvla tout au sultan.

LA SULTANE.

Tout, mir, tout! Vos mmoires sont infidles. Soyez sr que la
confidence de Lively n'alla que jusqu'o les femmes la poussent
ordinairement, et que Gnistan devina le reste.

LE PREMIER MIR.

Il entra dans une colre terrible contre son frre; il donna des ordres
pour qu'il ft arrt; mais son frre, prvenu, chappa au ressentiment
de l'empereur par une prompte retraite.

LA SULTANE.

Second mir, continuez.

LE SECOND MIR.

Ce fut alors que le dput ramena  la cour l'enfant que le prince avait
eu de Lively, et qui avait pass ses premires annes chez la fe, sa
marraine, Coribella. C'tait bien le plus mchant enfant qui et jamais
dsespr ses parents. Gnistan son pre ne s'tait point tromp sur
l'ducation qu'il avait reue. On n'pargna rien pour le corriger; mais
le pli tait pris, et l'on n'en vint point  bout. Il avait  peine
dix-huit ans, qu'il s'chappa de la cour de l'empereur, et se mit 
parcourir les royaumes, laissant partout des traces de son extravagance.
Il finit malheureusement. C'tait la bravoure mme. Au sortir d'un
souper, o la dbauche avait t pousse  l'excs, deux jeunes
seigneurs se prirent de querelle. Il se mla de leur diffrend, plus que
ces cervels ne le dsiraient, se trouva dans la ncessit de se battre
contre ceux entre lesquels il s'tait constitu mdiateur, et reut deux
coups d'pe dont il mourut.

LA SULTANE.

 vous, madame premire.

LA PREMIRE FEMME.

De deux soeurs qu'il avait, l'une fut marie au gnie Rolcan, ce qui
signifie, dans la langue du pays, Fanfaron. Quant aux autres enfants
issus du temple de la guenon couleur de feu, on eut beau leur couper les
ailes, les plumes leur revinrent toujours. On n'a jamais rien vu, et on
ne verra jamais rien de si joli. Les mles se tournrent tous du ct
des arts, et remplirent le Japon d'hommes excellents en tout genre.
Leurs neveux furent potes, peintres, musiciens, sculpteurs,
architectes. Les filles taient si aimables que leurs poux les prirent
sans dot.

LA SULTANE.

Alors on croyait apparemment qu'il fallait d'un ct une grande fortune
pour compenser un grand mrite. Le temps en est bien loin.  vous,
madame seconde.

LA SECONDE FEMME.

Ce fut un des fils de Polychresta qui succda  l'empire. Ses frres
devinrent de grands orateurs, de profonds politiques, de savants
gomtres, d'habiles astronomes, et suivirent, du consentement de leurs
parents, leur got naturel, car les talents alors ne dgradaient point
au Japon.

LA SULTANE.

Continuez, madame seconde.

LA SECONDE FEMME.

Divine fut l'autre fille de Lively. Gnistan l'avait eue de cette
aimable et singulire princesse, dans l'ge de maturit. Elle
rassemblait tant de qualits, que les fes en devinrent jalouses. Elles
ne purent souffrir qu'une mortelle les galt. Elles lui envoyrent les
ples couleurs, dont elle mourut avant qu'on et trouv quelqu'un digne
d'tre son mdecin.

LA SULTANE.

Continuez, premier mir.

LE PREMIER MIR.

Il y eut aussi, dans la famille, des hros. L'histoire du Japon parle
d'un dont la mmoire est encore en vnration, et dont on voit le
portrait sur les tabatires, les crans, les paravents, toutes les fois
que la nation est mcontente du prince rgnant: c'est ainsi qu'elle se
permet de s'en plaindre. Il reconquit le trne usurp sur ses anctres.
La race ne tarda pas  s'teindre; tout dgnra, et l'on sait  peine
aujourd'hui en quel temps Gnistan et Polychresta ont rgn. Il ne reste
d'eux qu'une tradition conteste. On parle de leur ge, comme nous
parlons de l'ge d'or. Il passe pour le temps des fables.

LA SULTANE.

Je ne suis pas mcontente de votre conte; je ne crois pas avoir eu
depuis longtemps un sommeil aussi facile, aussi doux, aussi long. Je
vous en suis infiniment oblige.

Elle ajouta un petit mot agrable pour sa chatouilleuse, et les renvoya.

En entrant chez elle, la premire de ses femmes trouva une superbe
cassolette du Japon.

La seconde, deux bracelets, sur l'un desquels taient les portraits du
sultan et de la sultane.

La chatouilleuse, plusieurs pices d'toffe d'un got excellent.

Le lendemain matin, elle envoya au premier mir un cimeterre magnifique,
avec un turban qu'elle avait travaill de ses mains.

La rcompense du second fut une esclave d'une rare beaut, sur laquelle
la sultane avait remarqu que cet mir attachait souvent ses regards.





End of the Project Gutenberg EBook of L'oiseau blanc, by Denis Diderot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OISEAU BLANC ***

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warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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