The Project Gutenberg EBook of La vie et la mort du roi Richard III, by 
William Shakespeare, 1564-1616

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Title: La vie et la mort du roi Richard III

Author: William Shakespeare, 1564-1616

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874

Release Date: October 3, 2008 [EBook #26759]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RICHARD III ***




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     Note du transcripteur.

     ===============================================
     Ce document est tir de:

     OEUVRES COMPLTES DE
     SHAKSPEARE

     TRADUCTION DE
     M. GUIZOT

     NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
     AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
     DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES.

     Volume 8
     La vie et la mort du roi Richard III
     Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus
     POEMES ET SONNETS:
     Vnus et Adonis.--La mort de Lucrce
     La plainte d'une amante
     Le Plerin amoureux.--Sonnets.

     PARIS
     A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
     DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
     35, QUAI DES AUGUSTINS
     1863

     =================================================



                          LA VIE ET LA MORT
                         DU ROI RICHARD III

                              TRAGDIE



                               NOTICE
                 SUR LA VIE ET LA MORT DE RICHARD III

Richard III est l'un de ces hommes qui ont fait sur leur temps cette
impression d'horreur et d'effroi toujours fonde sur quelque cause
relle, bien qu'ensuite elle porte  exagrer les ralits. Hollinshed
le met au nombre de ces personnes mauvaises qui ne vivront une heure
exemptes de faire et exercer cruaut, mchef et outrageuse faon de
vivre. Sans doute, et la critique historique en a fourni la preuve, la
vie de Richard a t charge de plusieurs crimes qui ne lui ont pas
appartenu; mais ces erreurs et ces exagrations, fruit naturel du
sentiment populaire, expliquent, sans la justifier, la bizarre fantaisie
qu'a eue Horace Walpole de rhabiliter la mmoire de Richard, en le
dchargeant de la plupart des crimes dont on l'accuse. C'est l une de
ces questions paradoxales sur lesquelles s'chauffe l'imagination du
critique qui s'en est laiss saisir, et o la plus ingnieuse discussion
ne sert ordinairement qu' prouver jusqu' quel point l'esprit peut
s'employer  embarrasser la marche simple et ferme de la vrit. Sans
doute il ne faut pas juger un personnage de ces temps de dsordre
d'aprs les habitudes douces et rgulires de nos ides modernes, et
beaucoup de choses doivent tre mises sur le compte de l'entourage
d'hommes et de faits au milieu desquels apparaissent les caractres
historiques; mais lorsqu' l'poque o a vcu Richard III, aprs les
horreurs de la Rose rouge et de la Rose blanche, la haine publique va
choisir un homme entre tous pour le prsenter comme un modle de cruaut
et de perfidie, il faut assurment qu'il y ait eu dans ses crimes
quelque chose d'extraordinaire, ne ft-ce que cet clat que peut y
ajouter la supriorit des talents et du caractre qui, lorsqu'elle
s'emploie au crime, le rend  la fois plus dangereux et plus insultant.

L'opinion gnralement tablie sur Richard a pu contribuer au succs de
la pice qui porte son nom: aucun peut-tre des ouvrages de Shakspeare
n'est demeur aussi populaire en Angleterre. Les critiques ne l'ont pas
eu gnral trait aussi favorablement que le public; quelques-uns, entre
autres Johnson, se sont tonns de son prodigieux succs; on pourrait
s'tonner de leur surprise si l'on ne savait, par exprience, que le
critique, charg de mettre de l'ordre dans les richesses dont le public
a joui d'abord confusment, s'affectionne quelquefois tellement  cet
ordre et surtout  la manire dont il l'a conu, qu'il se laisse
facilement induire  condamner les beauts auxquelles, dans son systme,
il ne sait pas trouver une place convenable.

_Richard III_ prsente, plus qu'aucun des grands ouvrages de Shakspeare,
les dfauts communs aux pices historiques qui taient avant lui en
possession du thtre; on y retrouve cet entassement de faits, cette
accumulation de catastrophes, cette invraisemblance de la marche
dramatique et de l'excution thtrale, rsultats ncessaires de tout ce
mouvement matriel que Shakspeare a rduit, autant qu'il l'a pu, dans
les sujets dont il disposait plus librement, mais qui ne pouvait tre
vit dans des sujets nationaux d'une date si rcente, et dont tous les
dtails taient si prsents  la mmoire des spectateurs. Peut-tre en
doit-on admirer davantage le gnie qui a su se tracer sa route dans ce
chaos, et diriger  travers ce labyrinthe un fil qui ne s'interrompt et
ne se perd jamais. Une ide domine toute la pice, c'est celle de la
juste punition des crimes qui ont ensanglant les querelles d'York et de
Lancaster. Exemple et organe  la fois de la colre cleste, Marguerite,
par les cris de sa douleur, appelle sans cesse la vengeance sur ceux qui
ont commis tant de forfaits, sur ceux mme qui en ont profit; c'est
elle qui leur apparat quand cette vengeance les a atteints; son nom se
mle  l'effroi de leurs derniers moments, c'est sous sa maldiction
qu'ils croient succomber autant que sous les coups de Richard,
sacrificateur du temple sanglant dont Marguerite est la sibylle, et qui
lui-mme tombera, dernire victime de l'holocauste, emportant avec lui
tous les crimes qu'il a vengs et tous ceux qu'il a commis.

Cette fatalit qui, dans _Macbeth_, se rvle sous la figure des
sorcires, et dans _Richard III_ sous celle de Marguerite, n'est
cependant en aucune faon la mme dans les deux pices. Macbeth,
entran de la vertu dans le crime, offre  notre imagination l'image
effrayante de la puissance de l'ennemi de l'homme, puissance soumise
cependant au matre ternel et suprme qui, du mme coup dont il dcide
la chute, prpare la punition. Richard, agent bien plus direct, bien
plus volontaire de l'esprit du mal, semble plutt jouter avec lui que
lui obir; et dans ce jeu terrible des pouvoirs infernaux, c'est comme
en passant que s'exerce la justice du ciel jusqu'au moment o elle
clatera sans quivoque sur l'insolent coupable qui s'imaginait la
braver en accomplissant ses desseins.

Cette diffrence dans la marche des ides se peint dans tous les dtails
du caractre et de la destine des personnages. Macbeth, une fois tomb,
ne se soutient que par l'ivresse du sang o il se plonge toujours
davantage; et il arrive  la fin fatigu de ce mouvement tranger  sa
nature, dsabus des biens qui lui ont cot si cher, et ne puisant que
dans l'lvation naturelle de son caractre la force de dfendre ce
qu'il n'a presque plus le dsir de conserver. Richard, infrieur 
Macbeth pour la profondeur des sentiments autant qu'il lui est suprieur
par la force de l'esprit, a cherch, dans le crime mme, le plaisir
d'exercer des facults comprimes, et de faire sentir aux autres une
supriorit ignore ou ddaigne. Il trompe  la fois pour russir et
pour tromper, pour s'assujettir les hommes et pour se donner le plaisir
de les mpriser; il se moque de ses dupes et des moyens qu'il a employs
pour les duper; et  la satisfaction qu'il ressent de les voir vaincus,
s'allie celle d'avoir acquis la preuve de leur faiblesse. Cependant ce
qu'il en dcouvre ne suffit pas encore  la tyrannie de ses volonts; la
bassesse ne va jamais tout  fait aussi loin qu'il l'a conu, et qu'il a
eu besoin de le concevoir: oblig de sacrifier ensuite ce qu'il a
d'abord corrompu, il faut que sans cesse il sduise de nouveaux agents
pour abattre de nouvelles victimes. Mais arrive enfin le moment o ses
moyens de sduction ne suffisent plus  surmonter les difficults qu'il
s'est cres, o l'appt qu'il peut prsenter aux passions des hommes
n'est plus de force  surmonter l'effroi qu'il leur a inspir sur leurs
intrts les plus pressants; alors ceux qu'il avait diviss pour les
faire succomber l'un par l'autre se runissent contre lui. Il se sentait
trop fort pour chacun d'eux, il est seul contre tous, et il a cess
d'esprer en lui-mme; il se rend justice alors, mais sans s'abandonner,
et, par un dernier effort, il se brise contre l'obstacle qu'il s'indigne
de ne pouvoir plus vaincre.

La peinture d'un pareil personnage, et des passions qu'il sait mettre en
jeu pour les faire servir  ses intrts, offre un spectacle d'autant
plus frappant qu'on voit clairement que l'hypocrisie de Richard n'agit
que sur ceux qui ont intrt  s'en laisser aveugler; le peuple demeure
muet  ces lches appels par lesquels on l'invite  s'unir aux hommes en
pouvoir qui vont donner leur voix pour l'injustice; ou si quelques voix
infrieures s'lvent, c'est pour exprimer un sentiment gnral
d'loignement et d'inquitude, et faire entrevoir,  ct d'une cour
servile, une nation mcontente. L'attente qui en rsulte, le pathtique
de quelques scnes, la sombre nergie du caractre de Marguerite,
l'inquite curiosit qui s'attache  ces projets si menaants et si
vivement conduits, achvent de rpandre sur cet ouvrage un intrt qui
explique la constance de son succs.

Le style de Richard III est assez simple et, si l'on en excepte un ou
deux dialogues, il offre peu de ces subtilits qui fatiguent quelquefois
dans les plus belles pices de Shakspeare. Dans le rle de Richard, l'un
des plus spirituels de la scne tragique, l'esprit est presque
entirement exempt de recherche.

Ce drame comprend un espace de quatorze ans, depuis 1471 jusqu'en 1485.

Il parat avoir t reprsent en 1597: on avait, avant cette poque,
plusieurs pices sur le mme sujet.




                          LA VIE ET LA MORT
                         DU ROI RICHARD III

                              TRAGDIE



PERSONNAGES

    DOUARD IV, roi d'Angleterre.

    DOUARD, prince     }
    de Galles, ensuite  }
    douard V.          } fils d'douard IV.
                        }
    RICHARD, duc        }
    d'York.             }

    GEORGE, duc de Clarence.  }
                              } frres du
    RICHARD, duc de Glocester,} roi.
    ensuite Richard III.      }

    UN JEUNE FILS du duc de Clarence.
    HENRI, comte de Richmond, ensuite Henri VII.
    LE CARDINAL BOURCHIER, archevque de Cantorbry.
    THOMAS ROTHERAM, archevque d'York.
    JOHN MORTON, vque d'ly.
    LE DUC DE BUCKINGHAM.
    LE DUC DE NORFOLK.
    LE COMTE DE SURREY, son fils.
    LE COMTE RIVERS, frre de la reine lisabeth, femme d'douard.

    LE MARQUIS DE DORSET,}
                         } fils de la
    LORD GREY.           } reine.

    LE COMTE D'OXFORD.
    LORD HASTINGS.
    LORD STANLEY.
    LORD LOVEL.
    SIR THOMAS VAUGHAN.
    SIR RICHARD RATCLIFF.
    SIR WILLIAM CATESBY.
    SIR JAMES TYRREL.
    SIR JAMES BLUNT.
    SIR WALTER HERBERT.
    SIR ROBERT BRAKENBURY, lieutenant de la Tour de Londres.
    CHRISTOPHE URSWICK, prtre.
    UN AUTRE PRETRE.
    LE LORD MAIRE DE LONDRES.
    LE SHERIF DE WILTSHIRE.
    LA REINE LISABETH, femme d'douard IV.
    LA REINE MARGUERITE D'ANJOU, veuve de Henri VI.
    LA DUCHESSE D'YORK, mre d'douard IV, duc de Clarence, et du
           duc de Glocester.
    LADY ANNE, veuve d'douard, prince de Galles, fils de Henri VI,                  marie ensuite au duc de Glocester.
    UNE FILLE du duc de Clarence.

    LORDS, et autres personnes de la suite. DEUX GENTILSHOMMES, UN
    POURSUIVANT, UN CLERC, CITOYENS, MEURTRIERS, MESSAGERS, SPECTRES,
    SOLDATS, ETC.

La scne est en Angleterre.




                             ACTE PREMIER




SCNE I

A Londres.--Une rue.

_Entre_ LE DUC DE GLOCESTER.


GLOCESTER.--Enfin le soleil d'York a chang en un brillant t l'hiver
de nos disgrces, et les nuages qui s'taient abaisss sur notre maison
sont ensevelis dans le sein du profond Ocan. Maintenant notre front est
ceint des guirlandes de la victoire, et nos armes brises sont
suspendues pour lui servir de monument. Le funeste bruit des combats a
fait place  de joyeuses runions, nos marches guerrires  des danses
agrables. La guerre au visage renfrogn a aplani son front charg de
rides, et maintenant, au lieu de monter des coursiers arms pour le
combat, et de porter l'effroi dans l'me des ennemis tremblants, elle
danse d'un pied lger dans les appartements des femmes, charme par les
sons d'un luth voluptueux. Mais moi qui ne suis point form pour ces
jeux badins, ni tourn de faon  caresser de l'oeil une glace
amoureuse; moi qui suis grossirement bti et qui n'ai point cette
majest de l'amour qui se pavane devant une nymphe foltre et lgre;
moi en qui sont tronques toutes les belles proportions, moi dont la
perfide nature vita tratreusement de tracer les traits lorsqu'elle
m'envoya avant le temps dans ce monde des vivants, difforme, bauch, 
peine  moiti fini, et si irrgulier, si trange  voir, que les chiens
aboient contre moi quand je m'arrte auprs d'eux; moi qui, dans ces
bats effmins de la paix, n'ai aucun plaisir auquel je puisse passer
le temps,  moins que je ne le passe  observer mon ombre au soleil, et
 deviser sur ma propre difformit;--si je ne puis tre amant et
contribuer aux plaisirs de ces beaux jours de galanterie, je suis dcid
 me montrer un sclrat, et je hais les amusements de ces jours de
frivolit. J'ai ourdi des plans, j'ai fait servir de radoteuses
prophties, des songes, des libelles  lever de dangereux soupons,
propres  animer l'un contre l'autre d'une haine mortelle mon frre
Clarence et le roi; et pour peu que le roi douard soit aussi franc,
aussi fidle  sa parole, que je suis rus, fourbe et tratre, ce jour
doit voir Clarence mis en cage d'aprs une prdiction qui annonce que
G... donnera la mort aux hritiers d'douard. Penses, replongez-vous
dans le fond de mon me. Voil Clarence. _(Entre Clarence avec des
gardes et Brakenbury_.) Bonjour, mon frre. Que signifie cette garde
arme qui suit Votre Grce?

CLARENCE.--C'est Sa Majest qui, chrissant la sret de ma personne, me
l'a donne pour me conduire  la Tour.

GLOCESTER.--Et pour quelle cause?

CLARENCE.--Parce que mon nom est _George_.

GLOCESTER.--Hlas! milord, cette faute n'est pas la vtre. Ce sont vos
parrains qu'il devrait faire mettre en prison pour cela. Oh! selon toute
apparence, Sa Majest a le projet de vous faire baptiser de nouveau dans
la Tour.--Mais au vrai, Clarence, quelle est la raison?--Puis-je le
savoir?

CLARENCE.--Oui, Richard, quand je le saurai: car je proteste que, quant
 prsent, je l'ignore: mais autant que j'ai pu comprendre, il prte
l'oreille  des prophties,  des songes; il veut ter de l'alphabet la
lettre G, et il dit qu'un sorcier lui a annonc que G... priverait ses
enfants de sa succession: et parce que mon nom commence par un G, il en
conclut dans sa tte que c'est moi qui suis dsign. Ce sont ces
sottises-l et quelques autres du mme genre qui,  ce que j'apprends,
ont dtermin Sa Majest  me faire emprisonner.

GLOCESTER.--Oui, voil ce qui arrive lorsque les hommes sont gouverns
par les femmes.--Ce n'est pas le roi qui vous envoie  la Tour: c'est sa
femme milady Grey: Clarence, c'est elle qui pousse  cette extrmit.
N'est-ce pas elle, et cet honnte homme de bien Antoine Woodville son
frre, qui ont fait envoyer lord Hastings  la Tour, dont il vient de
sortir ce jour mme? Nous ne sommes pas en sret, Clarence, nous ne
sommes pas en sret.

CLARENCE.--Par le Ciel, je crois en effet que personne n'est en sret
ici que les parents de la reine, et les messagers nocturnes qui se
fatiguent  aller et venir entre le roi et sa matresse Jeanne Shore.
N'avez-vous pas su quelles humbles supplications lui a faites le lord
Hastings pour obtenir sa dlivrance?

GLOCESTER.--C'est par ses humbles prires  cette divinit que milord
chambellan a obtenu sa libert. Je vous le dis: si nous voulons nous
conserver dans les bonnes grces du roi, je pense que le meilleur moyen
est de nous mettre au nombre de ses gens, de porter sa livre. La
vieille et jalouse veuve et celle-ci, depuis que notre frre en a fait
des dames, sont de puissantes commres dans cette monarchie.

BRAKENBURY.--Je demande pardon  Vos Grces: mais Sa Majest m'a
expressment enjoint de ne permettre  aucun homme, de quelque rang
qu'il puisse tre, un entretien particulier avec son frre.

GLOCESTER.--Oui? Eh bien, s'il plat  Votre Seigneurie, Brakenbury,
vous pouvez tre en tiers dans tout ce que nous disons: il n'y a nul
crime de trahison dans nos paroles, mon cher.--Nous disons que le roi
est sage et vertueux, et que la noble reine est d'ge  plaire, belle et
point jalouse.--Nous disons que la femme de Shore a le pied mignon, les
lvres vermeilles comme la cerise, un oeil charmant, le discours
infiniment agrable; que les parents de la reine sont devenus de beaux
gentilshommes: qu'en dites-vous, mon ami? Tout cela n'est-il pas vrai?

BRAKENBURY.--Milord, je n'ai rien  faire de tout cela.

GLOCESTER.--Rien  faire avec mistriss Shore? Je te dis, ami, que celui
qui a quelque chose  faire avec elle, hors un seul, ferait bien de le
faire en secret et quand ils seront seuls.

BRAKENBURY.--Hors un seul! lequel, milord?

GLOCESTER.--Eh! son mari, apparemment.--Voudrais-tu me trahir?

BRAKENBURY.--Je supplie Votre Grce de me pardonner, et aussi de cesser
cet entretien avec le noble duc.

CLARENCE.--Nous connaissons le devoir qui t'est impos, Brakenbury, et
nous allons obir.

GLOCESTER.--Nous sommes les sujets mpriss[1] de la reine, et il nous
faut obir!--Adieu, mon frre. Je vais trouver le roi, et  quoi que ce
soit qu'il vous plaise de m'employer, ft-ce d'appeler ma soeur la veuve
que s'est donne le roi douard, je ferai tout pour hter votre
dlivrance.--En attendant, ce profond outrage fait  l'union fraternelle
m'affecte plus profondment que vous ne pouvez l'imaginer.

[Note 1: We are the queen abjects.

_Nous sommes les abjects de la reine._ Il a fallu renoncer  rendre
cette amre plaisanterie de Richard, qui ne pouvait conserver en
franais le sel qu'elle a en anglais, o _abjects et subjects_ ayant la
mme terminaison, l'un peut tre substitu  l'autre sans laisser aucune
quivoque sur l'intention de l'interlocuteur.]

CLARENCE.--Je sais qu'il ne plat  aucun de nous.

GLOCESTER.--Allez, votre emprisonnement ne sera pas long: je vous en
dlivrerai, ou je prendrai votre place. En attendant, tchez d'avoir
patience.

CLARENCE.--Il le faut bien. Adieu.

(Clarence sort avec Brakenbury et les gardes.)

GLOCESTER.--Va, suis ton chemin, par lequel tu ne repasseras jamais,
simple et crdule Clarence. Je t'aime tant, que dans peu j'enverrai ton
me dans le ciel, si le ciel veut en recevoir le prsent de ma main.
Mais qui s'approche? C'est Hastings, tout nouvellement largi.

(Entre Hastings.)

HASTINGS.--Bonjour, mon gracieux lord.

GLOCESTER.--Bonjour, mon digne lord chambellan. Je me flicite de vous
voir rendu au grand air. Comment Votre Seigneurie a-t-elle support son
emprisonnement?

HASTINGS.--Avec patience, mon noble lord, comme il faut que fassent les
prisonniers. Mais j'espre vivre, milord, pour remercier les auteurs de
mon emprisonnement.

GLOCESTER.--Oh! sans doute, sans doute; et Clarence l'espre bien aussi:
car ceux qui se sont montrs vos ennemis sont aussi les siens, et ils
ont russi contre lui, comme contre vous.

HASTINGS.--C'est piti que l'aigle soit mis en cage, tandis que les
vautours et les tourneaux pillent en libert.

GLOCESTER.--Quelles nouvelles du dehors?

HASTINGS.--Il n'y a rien au dehors d'aussi fcheux que ce qui se passe
ici.--Le roi est en mauvais tat, faible, mlancolique, et ses mdecins
en sont fort inquiets.

GLOCESTER.--Oui, par saint Paul; voil une nouvelle bien fcheuse en
effet! oh! il a suivi longtemps un mauvais rgime; et il a par trop
puis sa royale personne: cela est triste  penser. Mais quoi,
garde-t-il le lit?

HASTINGS.--Il est au lit.

GLOCESTER.--Allez-y le premier, et je vais vous suivre. _(Hastings
sort_.) Il ne peut vivre; je l'espre: mais il ne faut pas qu'il meure
avant que George ait t dpch en poste pour le ciel.--Je vais entrer,
pour irriter encore plus sa haine contre Clarence par des mensonges
arms d'arguments qui aient du poids; et si je n'choue pas dans mes
profondes machinations, Clarence n'a pas un jour de plus  vivre. Cela
fait, que Dieu dispose du roi douard dans sa misricorde, et me laisse
 mon tour la scne du monde pour m'y dmener.--Alors j'pouserai la
fille cadette de Warwick.... Quoi, aprs avoir tu son mari et son
pre?--Le moyen le plus court de donner satisfaction  cette pauvre
crature, c'est de devenir son mari et son pre; et c'est ce que je veux
faire, non pas tant par amour que pour certaine autre vue secrte 
laquelle je dois parvenir en l'pousant.--Mais me voil toujours 
courir au march avant mon cheval. Clarence respire encore, douard vit
et rgne: c'est quand ils n'y seront plus que je pourrai faire le compte
de mes bnfices.

(Il sort.)




SCNE II

Toujours  Londres.--Une rue.

_Entre le convoi du roi Henri VI; son corps est port dans un cercueil
dcouvert et entour de troupes avec des hallebardes; _LADY ANNE
_suivant le deuil_.


ANNE.--Dposez, dposez ici votre honorable fardeau (si du moins
l'honneur peut s'ensevelir dans un cercueil): laissez-moi un moment
rpandre les pleurs du deuil sur la mort prmature du vertueux
Lancastre.--Pauvre image glace d'un saint roi! ples cendres de la
maison de Lancastre! restes privs de sang royal, qu'il me soit permis
d'adresser  ton ombre la prire d'couter les lamentations de la pauvre
Anne, de la femme de ton douard, de ton fils massacr, perc de la mme
main qui t'a fait ces blessures! Vois; dans ces ouvertures par o ta vie
s'est coule, je verse le baume inutile de mes pauvres yeux. Oh!
maudite soit la main qui a ouvert ces larges plaies! maudit soit le
coeur qui en eut le courage! maudit le sang qui fit couler ce sang! Que
des calamits plus dsastreuses que je n'en peux souhaiter aux serpents,
aux aspics, aux crapauds,  tous les reptiles venimeux qui rampent en ce
monde tombent sur l'odieux misrable qui, par ta mort, causa notre
misre! Si jamais il a un fils, que ce fils, avorton monstrueux, amen
avant terme  la lumire du jour, effraye de son aspect hideux et contre
nature la mre qui l'attendait pleine d'esprance; et qu'il soit
l'hritier du malheur qui accompagne son pre! Si jamais il a une
pouse, qu'elle devienne, par sa mort, plus misrable encore que je ne
le suis par la perte de mon jeune seigneur et par la sienne!--Allons,
marchez maintenant vers Chertsey, avec le saint fardeau que vous avez
tir de Saint-Paul, pour l'inhumer en ce lieu.--Et toutes les fois que
vous serez fatigus de le porter, reposez-vous, tandis que je ferai
entendre mes lamentations sur le corps du roi Henri.

(Les porteurs reprennent le corps et se remettent en marche.)

(Entre Glocester.)

GLOCESTER.--Arrtez, vous qui portez ce corps; posez-le  terre.

ANNE.--Quel noir magicien voque ici ce dmon, pour venir mettre
obstacle aux oeuvres pieuses de la charit?

GLOCESTER.--Misrables, posez ce corps, vous dis-je; ou, par saint Paul,
je fais un corps mort du premier qui me dsobira.

ANNE.--Milord, rangez-vous, et laissez passer ce cercueil.

GLOCESTER.--Chien mal-appris! Arrte quand je te l'ordonne: relve ta
hallebarde de dessous ma poitrine; ou, par saint Paul, je t'tends 
terre d'un seul coup, et je te foule sous mes pieds, malotru, pour punir
ton audace.

(Les porteurs dposent le corps.)

ANNE.--Quoi! vous tremblez? vous avez peur?--Hlas! je ne vous blme
point. Vous tes des mortels, et les yeux des mortels ne peuvent
soutenir la vue du dmon... Eloigne-toi, effroyable ministre des
enfers!--Tu n'avais de pouvoir que sur son corps mortel: tu ne peux en
avoir sur son me; ainsi, va-t'en.

GLOCESTER.--Douce sainte, au nom de la charit, point tant
d'imprcations.

ANNE.--Horrible dmon, au nom de Dieu, loin d'ici, et laisse-nous en
paix. Tu as tabli ton enfer sur cette heureuse terre que tu as remplie
de cris de maldiction, et de profondes exclamations de douleur. Si tu
te plais  contempler tes odieux forfaits, regarde cet chantillon de
tes assassinats. Oh! voyez, voyez! les blessures de Henri mort rouvrent
leurs bouches glaces, et saignent de nouveau. Rougis, rougis de honte,
masse odieuse de difformits: car c'est ta prsence qui fait sortir le
sang de ces vides et froides veines qui ne contenaient plus de sang.
C'est ton forfait inhumain et contre nature qui provoque ce dluge
contre nature.--O Dieu, qui formas ce sang, venge sa mort! Terre qui
bois ce sang, venge sa mort! Ciel, d'un trait de ta foudre frappe  mort
le meurtrier; ou bien ouvre ton soin,  terre, et dvore-le  l'instant
comme tu engloutis le sang de ce bon roi, qu'a assassin son bras
conduit par l'enfer.

GLOCESTER.--Madame, vous ignorez les rgles de la charit, qui rend le
bien pour le mal, et bnit ceux qui nous maudissent.

ANNE.--Sclrat, tu ne connais aucune loi, ni divine ni humaine: il
n'est point de bte si froce qui ne sente quelque atteinte de piti.

GLOCESTER.--Je n'en sens aucune, preuve que je ne suis point une de ces
btes.

ANNE.--O prodige! entendre le diable dire la vrit!

GLOCESTER.--Il est encore plus prodigieux de voir un ange se mettre
ainsi en colre.--Souffrez, divine perfection entre les femmes, que je
puisse me justifier en dtail de ces crimes supposs.

ANNE.--Souffre plutt, monstre d'infection entre tous les hommes, que,
pour ces crimes bien connus, je maudisse en dtail ta personne maudite.

GLOCESTER.--Toi, qui es trop belle pour que des noms puissent exprimer
ta beaut, accorde-moi avec patience quelques instants pour m'excuser.

ANNE.--Toi qui es plus odieux que le coeur ne peut le concevoir, il
n'est pour toi d'autre excuse admissible que d'aller te pendre.

GLOCESTER.--Par un pareil dsespoir je m'accuserais moi-mme.

ANNE.--Et c'est par le dsespoir que tu pourrais t'excuser, en faisant
sur toi-mme une juste vengeance de l'injuste carnage que tu fais des
autres.

GLOCESTER.--Dites, si je ne les avais pas tus?

ANNE.--Eh bien, alors ils ne seraient pas morts! mais ils sont morts, et
par toi, sclrat diabolique.

GLOCESTER.--Je n'ai point tu votre mari.

ANNE.--Il est donc vivant?

GLOCESTER.--Non, il est mort; il a t tu de la main d'douard.

ANNE.--Tu as menti par ton infme gorge.--La reine Marguerite a vu ton
pe meurtrire fumante de son sang, cette mme pe que tu allais
ensuite diriger contre elle-mme, si tes frres n'en eussent cart la
pointe.

GLOCESTER.--Je fus provoqu par sa langue calomnieuse, qui chargeait de
leur crime ma tte innocente.

ANNE.--Tu fus provoqu par ton me sanguinaire, qui ne rva jamais que
sang et carnage.--N'as-tu pas tu ce roi?

GLOCESTER.--Je vous l'accorde.

ANNE.--Tu l'accordes, porc-pic? Eh bien, que Dieu m'accorde donc aussi
que tu sois damn pour cette action maudite!--Oh! il tait bon, doux,
vertueux.

GLOCESTER.--Il n'en tait que plus digne du Roi du ciel, qui le possde
maintenant.

ANNE.--Il est dans le ciel, o tu n'entreras jamais.

GLOCESTER.--Qu'il me remercie donc de l'y avoir envoy: il tait plus
fait pour ce sjour que pour la terre.

ANNE.--Et toi, tu n'es fait pour aucun autre sjour que l'enfer.

GLOCESTER.--Il y aurait encore une autre place, si vous me permettiez de
la nommer.

ANNE.--Quelque cachot, sans doute.

GLOCESTER.--Votre chambre  coucher.

ANNE.--Que l'insomnie habite la chambre o tu reposes!

GLOCESTER.--Elle l'habitera, madame, jusqu' ce que j'y repose entre vos
bras[2].

[Note 2: _Till I lie with you_.]

ANNE.--Je l'espre ainsi.

GLOCESTER.--Et moi, j'en suis sr.--Mais, aimable lady Anne, finissons
cet assaut de mots piquants, et discutons d'une manire plus
pose.--L'auteur de la mort prmature de ces Plantagenet, Henri et
douard, n'est-il pas aussi condamnable que celui qui en a t
l'instrument?

ANNE.--Tu en as t la cause, et de toi est sorti cet effet maudit.

GLOCESTER.--C'est votre beaut qui a t la cause de cet effet. Oui,
votre beaut qui m'obsdait pendant mon sommeil, et me ferait
entreprendre de donner la mort au monde entier, si je pouvais  ce prix
vivre seulement une heure sur votre sein charmant.

ANNE.--Si je pouvais le croire, je te dclare, homicide, que tu me
verrais dchirer de mes ongles la beaut de mon visage.

GLOCESTER.--Jamais mes yeux ne supporteraient la destruction de cette
beaut. Vous ne parviendrez pas  l'outrager, tant que je serai prsent.
C'est elle qui m'anime comme le soleil anime le monde: elle est ma
lumire, ma vie.

ANNE.--Que la sombre nuit enveloppe ta lumire, que la mort teigne ta
vie!

GLOCESTER.--Ne prononce pas de maldictions contre toi-mme, belle
crature; tu es pour moi l'une et l'autre.

ANNE.--Je le voudrais bien, pour me venger de toi.

GLOCESTER.--C'est une haine bien contre nature, que de vouloir te venger
de celui qui t'aime!

ANNE.--C'est une haine juste et raisonnable, que de vouloir tre venge
de celui qui a tu mon mari.

GLOCESTER.--Celui qui t'a prive de ton mari ne l'a fait que pour t'en
procurer un meilleur.

ANNE.--Il n'en existe point de meilleur que lui sur la terre.

GLOCESTER.--Il en est un qui vous aime plus qu'il ne vous aimait.

ANNE.--Nomme-le.

GLOCESTER.--Plantagenet.

ANNE.--Eh! c'tait lui.

GLOCESTER.--C'en est un du mme nom; mais d'une bien meilleure nature.

ANNE.--O donc est-il?

GLOCESTER.--Le voil. (_Elle lui crache au visage_.) Pourquoi me
craches-tu au visage?

ANNE.--Je voudrais,  cause de toi, que ce ft un mortel poison.

GLOCESTER.--Jamais poison ne vint d'un si doux endroit.

ANNE.--Jamais poison ne tomba sur un plus odieux crapaud.--Ote-toi de
mes yeux; ta vue finirait par me rendre malade.

GLOCESTER.--C'est de tes yeux, douce beaut, que les miens ont pris mon
mal.

ANNE.--Que n'ont-ils le regard du basilic pour te donner la mort!

GLOCESTER.--Je le voudrais, afin de mourir tout d'un coup, au lieu
qu'ils me font mourir sans m'ter la vie. Tes yeux ont tir des miens
des larmes amres. Ils les ont fait honteusement rougir de pleurs
purils, ces yeux qui ne versrent jamais une larme de piti, ni quand
mon pre York et douard pleurrent au douloureux gmissement que poussa
Rutland dans l'instant o l'affreux Clifford le pera de son pe; ni
lorsque ton belliqueux pre, me faisant le funeste rcit de la mort de
mon pre, s'interrompit vingt fois pour pleurer et sangloter comme un
enfant, et que tous les assistants avaient les joues trempes de larmes,
comme des arbres chargs des gouttes de la pluie; en ces tristes
instants mes yeux virils ont ddaign de s'humecter d'une seule larme;
mais ce que n'ont pu faire toutes ces douleurs, ta beaut l'a fait, et
mes yeux sont aveugls de pleurs. Jamais je n'ai suppli ni ami ni
ennemi; jamais ma langue ne put apprendre un doux mot capable d'adoucir
la colre; mais aujourd'hui que ta beaut peut en tre le prix, mon
coeur superbe sait supplier, et pousse ma langue  parler. (_Anne le
regarde avec ddain_.) Ah! n'enseigne pas  tes lvres cette expression
de mpris: elles ont t faites pour le baiser et non pour l'outrage. Si
ton coeur vindicatif ne sait pas pardonner, tiens, je te prte cette
pe acre: si tel est ton dsir, enfonce-la dans ce coeur sincre, et
fais enfuir une me qui t'adore: j'offre mon sein nu au coup mortel, et
 tes genoux je te demande humblement la mort. (_Il dcouvre son sein:
Anne dirige l'pe contre lui_.) Non, n'hsite pas: j'ai tu le roi
Henri.--Mais ce fut ta beaut qui m'y entrana. Allons, hte-toi.--C'est
moi qui ai poignard le jeune douard. (_Elle dirige de nouveau l'pe
contre lui_.) Mais ce fut ce visage cleste qui poussa mes coups. (_Elle
laisse tomber l'pe_.) Relve cette pe ou relve-moi.

ANNE.--Lve-toi, fourbe: quoique je dsire ta mort, je ne veux pas tre
ton bourreau.

GLOCESTER.--Eh bien, ordonne-moi de me tuer, et je t'obirai.

ANNE.--Je te l'ai dj dit.

GLOCESTER.--C'tait dans ta colre.... Redis-le encore; et au moment o
tu auras prononc l'ordre, cette main qui, par amour pour toi, tua
l'objet de ton amour, tuera encore, par amour pour toi, un amant bien
plus sincre. Tu auras contribu  leur mort  tous deux.

ANNE.--Plt  Dieu que je pusse connatre ton coeur!

GLOCESTER.--Ma langue vous le reprsente.

ANNE.--Je crains bien qu'ils ne soient faux tous deux.

GLOCESTER.--Il n'y eut donc jamais d'homme sincre.

ANNE.--Bien, bien; reprenez votre pe.

GLOCESTER.--Dis donc que tu m'as pardonn.

ANNE.--Vous le saurez par la suite.

GLOCESTER.--Mais puis-je avoir de l'esprance?

ANNE.--Tous les hommes l'ont: espre.

GLOCESTER.--Daigne porter cet anneau.

ANNE _met l'anneau  son doigt_.--Recevoir n'est pas donner.

GLOCESTER.--Vois comme cet anneau entoure ton doigt: c'est ainsi que mon
pauvre coeur est enferm dans ton sein. Use de tous deux, car tous deux
sont  toi; et si ton pauvre et dvou serviteur peut encore solliciter
de ta gracieuse beaut une seule faveur, tu assures son bonheur pour
jamais.

ANNE.--Quelle est cette faveur?

GLOCESTER.--Qu'il vous plaise de laisser ce triste emploi  celui qui a
plus que vous sujet de se couvrir de deuil; et d'aller d'ici vous
reposer  Crosby o, ds que j'aurai solennellement fait inhumer ce
noble roi dans le monastre de Chertsey, et arros son tombeau des
larmes de mon repentir, j'irai vous retrouver encore avec un vertueux
empressement. Pour plusieurs raisons que vous ignorez, je vous en
conjure, accordez-moi cette grce.

ANNE.--De tout mon coeur; et j'ai bien de la joie de vous voir si touch
de repentir.--Tressel, et vous, Berkley, accompagnez-moi.

GLOCESTER.--Dites-moi donc adieu?

ANNE.--C'est plus que vous ne mritez: mais puisque vous m'instruisez 
vous flatter, imaginez-vous que je vous ai dit adieu.

(Lady Anne sort avec Tressel et Berkley).

GLOCESTER.--Allons, vous autres, emportez ce corps.

UN DES OFFICIERS.--A Chertsey, noble lord?

GLOCESTER.--Non,  White-Friars.--Et attendez-moi l. (_Le cortge sort
avec le corps_.) A-t-on jamais fait la cour  une femme de cette
manire? a-t-on jamais fait de cette manire la conqute d'une femme? Je
l'aurai, mais je ne compte pas la garder longtemps.--Quoi! moi qui ai
tu son poux et son pre, l'attaquer au plus fort de la haine qu'elle a
pour moi dans le coeur, les maldictions  la bouche, les larmes dans
les yeux, et en prsence de l'objet sanglant qui excite sa vengeance!
Dieu, sa conscience et ce cercueil sollicitaient contre moi; et moi,
sans aucun ami pour appuyer mes sollicitations, que le diable en
personne et mes regards dissimuls! Et en venir  bout! c'est du moins
ce qu'on peut parier, le monde contre rien.--Ah! a-t-elle donc dj
oubli son poux, ce brave douard, que j'ai, il y a  peu prs trois
mois, poignard  Tewksbury dans ma fureur? Le plus gracieux et le plus
aimable gentilhomme que puisse jamais offrir l'univers entier, form par
la nature avec prodigalit; jeune, vaillant, sage, et l'on n'en peut
douter, tout fait pour tre roi? Et elle abaisse ses regards sur moi qui
ai moissonn dans son riche printemps cet aimable prince, et qui ai fait
de son lit le sjour d'un douloureux veuvage! sur moi, qui tout entier
ne vaux pas la moiti de ce que valait douard! sur moi, boiteux et si
horriblement contrefait! Mon duch contre un misrable denier, que je me
suis mpris tout ce temps sur ma personne. Sur ma vie, elle trouve,
quoique je n'en puisse faire autant, que je suis un homme singulirement
bien tourn. Allons, je veux faire emplette de miroirs, et entretenir 
mes frais quelques douzaines de tailleurs, pour tudier les modes et en
parer ma personne: puisque me voil parvenu  gagner ses bonnes grces,
je ferai bien quelques frais pour me maintenir dans cette heureuse
situation.--Mais commenons par faire loger le compagnon dans son
tombeau, et ensuite je reviendrai soupirer aux genoux de ma
belle.--Brillant soleil, luis en attendant que j'achte un miroir, afin
qu'en marchant je puisse voir mon ombre.

(Il sort.)




SCNE III

Toujours  Londres.--Un appartement dans le palais.

_Entrent_ LA REINE ELISABETH, LORD RIVERS ET LORD GREY.


RIVERS.--Madame, calmez-vous: il n'est pas douteux que Sa Majest ne
recouvre bientt sa sant accoutume.

GREY.--Vos inquitudes ne font qu'aggraver son mal. Ainsi, au nom de
Dieu, prenez meilleure esprance, et tchez de rjouir Sa Majest par
des discours gais et anims.

LISABETH.--S'il tait mort, que deviendrais-je?

GREY.--Vous n'auriez d'autre malheur que la perte d'un tel poux.

LISABETH.--La perte d'un tel poux renferme tous les malheurs.

GREY.--Le ciel vous a fait don d'un excellent fils pour tre votre
consolateur et votre appui quand le roi ne sera plus.

LISABETH.--Ah! il est jeune, et sa minorit est confie aux soins de
Richard de Glocester,  un homme qui ne m'aime point, ni aucun de vous.

RIVERS.--Est-il dcid qu'il sera protecteur?

LISABETH.--Cela est dcid. Cela n'est pas encore fait, mais cela sera
ncessairement si le roi vient  manquer.

(Entrent Buckingham et Stanley).

GREY.--Voici les lords Buckingham et Stanley.

BUCKINGHAM.--Mes bons souhaits  Votre royale Majest.

STANLEY.--Dieu veuille rendre  Votre Majest le bonheur et la joie.

LISABETH.--La comtesse de Richmond[3], mon cher lord Stanley, aurait
bien de la peine  dire _amen_  cette bonne prire. Cependant, Stanley,
quoiqu'elle soit votre femme et qu'elle ne m'aime pas, soyez bien sr,
mon bon lord, que son orgueilleuse arrogance ne vous attire point ma
haine.

[Note 3: La comtesse du Richmond, mre du jeune comte de Richmond depuis
Henri VII, avait pous en secondes noces lord Stanley.]

STANLEY.--Je vous supplie, ou de ne pas ajouter foi aux propos
calomnieux de ses jaloux et perfides accusateurs, ou, quand l'accusation
sera fonde, d'avoir de l'indulgence pour sa faiblesse, rsultat de
l'aigreur que donne la maladie, et non d'aucune mauvaise volont relle.

LISABETH.--Avez-vous vu le roi aujourd'hui, milord?

STANLEY.--Nous sortons dans le moment, le duc de Buckingham et moi, de
faire visite  Sa Majest.

LISABETH.--Voyez-vous, milords, quelque apparence que sa sant puisse
s'amliorer?

BUCKINGHAM.--Madame, il y a tout lieu d'esprer. Sa Majest parle avec
gaiet.

LISABETH.--Que Dieu lui accorde la sant! Avez-vous parl d'affaires
avec lui?

BUCKINGHAM.--Oui, madame. Il dsire fort pacifier les diffrends du duc
de Glocester avec vos frres, et ceux de vos frres avec milord
chambellan: il vient de les mander tous devant lui.

LISABETH.--Dieu veuille que tout s'arrange! mais cela ne sera
jamais.--Je crains bien que notre bonheur ait atteint son dernier terme.

(Entrent Glocester, Hastings et Dorset.)

GLOCESTER.--Ils me calomnient, et je ne le souffrirai pas.--Qui
sont-ils, ceux qui se plaignent au roi que je leur fais mauvaise mine,
et que je ne les aime pas? Par saint Paul! ils aiment bien peu Sa Grce,
ceux qui remplissent ses oreilles de semblables tracasseries! Parce que
je ne sais pas flatter, dire de belles paroles, sourire aux gens,
cajoler, feindre, tromper, saluer d'un coup de tte  la franaise, et
avec des singeries de politesse, il faudra qu'on m'accuse de rancune et
d'inimiti! Un homme franc et qui ne pense point  mal ne saurait-il
viter que sa sincrit ne soit mal interprte par de fourbes et
insinuants faquins vtus de soie?

GREY.--A qui, dans cette assemble, Votre Grce nous fait-elle l'honneur
de s'adresser?

GLOCESTER.--A toi, qui n'as pas plus de probit que[4] d'honneur. Quand
t'ai-je fait tort? ou  toi, ou  toi (_en montrant les autres lords_),
 aucun de votre cabale? Dieu vous confonde tous! Sa Majest..... (que
Dieu veuille conserver plus longtemps que vous ne le souhaitez!) ne peut
respirer un moment tranquille, que vous n'alliez la fatiguer de vos
infmes dlations.

[Note 4:

    _To whom in all this presence speaks your grace?_
    _--To thee that hast nor honesty nor grace_.

Il a fallu, pour conserver quelque chose de la forme de cette rplique
de Glocester, substituer le mot _honneur_ au mot _grce_, qui ne peut
s'entendre en franais dans le sens qu'il a ici en anglais.]

LISABETH.--Mon frre de Glocester, vous avez mal pris la chose. Le roi,
de sa propre et royale volont, et sans en avoir t sollicit par
personne, ayant en vue, apparemment, la haine que vous nourrissez dans
votre coeur, et qui clate dans votre conduite, contre mes enfants, mes
frres et moi-mme, vous mande auprs de lui, afin de prendre
connaissance des motifs de votre mauvaise volont pour travailler  les
carter.

GLOCESTER.--Je ne saurais dire, mais le monde est devenu si pervers, que
le roitelet vient picoter l o n'oserait percher l'aigle.--Depuis que
tant de Gros-Jean sont devenus gentilshommes, bien des gentilshommes
sont redevenus Gros-Jean.

LISABETH.--Allons, allons, mon frre Glocester, nous devinons votre
pense. Vous tes bless de mon lvation et de l'avancement de mes
amis: Dieu nous fasse la grce de n'avoir jamais besoin de vous!

GLOCESTER.--En attendant, Dieu nous fait la grce, madame, d'avoir
besoin de vous: c'est par vos menes que mon frre est emprisonn, que
je suis moi-mme disgraci, et que la noblesse du royaume est tenue en
mpris; tandis qu'on fait tous les jours de nombreuses promotions pour
anoblir des personnages qui, deux jours auparavant, avaient  peine un
noble.

LISABETH.--Au nom de Celui qui, du sein de la destine tranquille o je
vivais satisfaite, m'a leve  cette grandeur pleine d'inquitudes, je
jure que jamais je n'ai aigri Sa Majest contre le duc de Clarence, et
qu'au contraire j'ai plaid sa cause avec chaleur. Milord, vous me
faites une honteuse injure de jeter sur moi, contre toute vrit, ces
soupons dshonorants.

GLOCESTER.--Vous tes capable de nier que vous avez t la cause de
l'emprisonnement de milord Hastings?

RIVERS.--Elle le peut, milord; car...

GLOCESTER.--Elle le peut, lord Rivers? et qui ne le sait pas qu'elle le
peut? Elle peut vraiment faire bien plus que le nier: elle peut encore
vous faire obtenir nombre d'importantes faveurs et nier aprs que sa
main vous ait second, et faire honneur de toutes ces dignits  votre
rare mrite. Que ne peut-elle pas? Elle peut!... oui, par la messe[5],
elle peut...

[Note 5:

    _Ay marry may she_!
    --_What marry may she_?
    --_What marry may she? marry with a king_.

Il y a ici un jeu de mots entre le mot _marry_, espce de serment, et
_marry_, qui signifie marier, pouser. Il a fallu, pour conserver
quelque sens  cette partie du dialogue, substituer  _marry_ le serment
par la _messe_, assez familier aux Anglais de cette poque.]

RIVERS.--Eh bien! par la messe, que peut-elle?...

GLOCESTER.--Ce qu'elle peut, par la messe! pouser un roi, un beau jeune
adolescent. Nous savons que votre grand'mre n'a pas trouv un si bon
parti.

LISABETH.--Milord de Glocester, j'ai trop longtemps endur vos insultes
grossires, et vos brocards amers. Par le ciel! j'informerai Sa Majest
de ces odieux outrages que j'ai tant de fois soufferts avec patience.
J'aimerais mieux tre servante de ferme que d'tre une grande reine 
cette condition d'tre ainsi tourmente, insulte, et en butte  vos
emportements. Je trouve bien peu de joie  tre reine d'Angleterre!

(Entre la reine Marguerite, qui demeure en arrire).

MARGUERITE.--Et ce peu, puisse-t-il tre encore diminu! Mon Dieu, je te
le demande! Tes honneurs, ta grandeur, et le trne o tu t'assieds, sont
 moi.

GLOCESTER, _ lisabeth_.--Quoi! vous me menacez de vous plaindre au
roi? Allez l'instruire, et ne m'pargnez pas: comptez que ce que je vous
ai dit, je le soutiendrai en prsence du roi: je brave le danger d'tre
envoy  la Tour. Il est temps que je parle: on a tout  fait oubli mes
travaux.

MARGUERITE, _toujours derrire_.--Odieux dmon! Je ne m'en souviens que
trop. Tu as tu, dans la Tour, mon poux Henri, et mon pauvre fils
douard  Tewksbury.

GLOCESTER, _ lisabeth_.--Avant que vous fussiez reine, ou votre poux
roi, j'tais le cheval de peine dans toutes ses affaires,
l'exterminateur de ses fiers ennemis, le rmunrateur prodigue de ses
amis; pour couronner son sang, j'ai vers le mien.

MARGUERITE.--Oui, et un sang bien meilleur que le sien ou le tien.

GLOCESTER, _ lisabeth_.--Et pendant tout ce temps, vous et votre mari
Grey, combattiez pour la maison de Lancastre; et vous aussi,
Rivers.--Votre mari n'a-t-il pas t tu dans le parti de Marguerite, 
la bataille de Saint-Albans? Laissez-moi vous remettre en mmoire, si
vous l'oubliez, ce que vous tiez alors, et ce que vous tes
aujourd'hui; et en mme temps ce que j'tais moi, et ce que je suis.

MARGUERITE.--Un infme meurtrier, et tu l'es encore.

GLOCESTER.--Le pauvre Clarence abandonna son pre Warwick, et se rendit
parjure. Que Jsus le lui pardonne!....

MARGUERITE.--Que Dieu l'en punisse!

GLOCESTER.--Pour combattre en faveur des droits d'douard  la couronne,
et pour son salaire, ce pauvre lord est dans les fers! Plt  Dieu que
j'eusse comme douard un coeur de roche, ou que celui d'douard ft
tendre et compatissant comme le mien! Je suis, pour le monde o nous
vivons, d'une sensibilit vraiment trop purile.

MARGUERITE.--Fuis donc aux enfers, de par l'honneur, et quitte ce monde,
dmon infernal; c'est l qu'est ton royaume.

RIVERS.--Milord de Glocester, dans ces temps difficiles, o vous nous
reprochez d'avoir t les ennemis de votre maison, nous avons suivi
notre matre, notre lgitime souverain; nous en ferions de mme pour
vous si vous deveniez notre roi.

GLOCESTER.--Si je le devenais? J'aimerais mieux tre porte-balle: loin
de mon coeur une pareille pense!

LISABETH.--Milord, quand vous vous figurez qu'il y ait si peu de joie 
tre roi d'Angleterre, vous pouvez vous figurer aussi que je n'ai pas
plus de joie  en tre reine.

MARGUERITE.--La reine d'Angleterre gote, en effet, trs peu de joie,
car c'est moi qui le suis, et je n'en ai plus aucune.--Je ne peux me
contenir plus longtemps. (_Elle s'avance_.) coutez-moi, pirates
querelleurs, qui vous disputez le partage des dpouilles que vous m'avez
enleves: qui de vous peut me regarder sans trembler? Si vous ne vous
inclinez pas comme des sujets soumis, devant moi votre reine, c'est
comme des rebelles que vous frissonnez devant moi que vous avez dpose.
(_A Glocester_.) Ah! brigand de noble race, ne te dtourne pas.

GLOCESTER.--Abominable sorcire ride, que viens-tu offrir  ma vue?

MARGUERITE.--L'image de ce que tu as dtruit; c'est l ce que je veux
faire, avant de te laisser partir.

GLOCESTER.--N'as-tu pas t bannie sous peine de mort?

MARGUERITE.--Oui, je l'ai t: mais je trouve l'exil plus cruel que ne
serait la mort pour tre reste en ces lieux.--Tu me dois un poux et un
fils!--(_ la reine lisabeth_) et toi, un royaume; (_ l'assemble_) et
vous tous l'obissance: mes douleurs vous appartiennent de droit, et
tous les biens que vous usurpez sont  moi.

GLOCESTER.--La maldiction qu'appela sur toi mon noble pre, lorsque tu
ceignis son front belliqueux d'une couronne de papier, et que par tes
outrages tu fis couler de ses yeux des torrents de larmes, et
qu'ensuite, pour les essuyer, tu lui prsentas un mouchoir tremp dans
le sang innocent du charmant Rutland; ces maldictions que, dans
l'amertume de son coeur, il invoqua contre toi, sont tombes sur sa
tte: c'est Dieu, et non pas nous, qui a puni ton action sanguinaire.

LISABETH.--Dieu montre sa justice en faisant droit  l'innocent!

HASTINGS.--Oh! ce fut l'action la plus odieuse, d'gorger cet enfant; le
trait le plus impitoyable dont on ait jamais entendu parler!

RIVERS.--Les tyrans mmes pleurrent, quand on leur en fit le rcit.

DORSET.--Il n'est personne qui n'en ait prdit la vengeance.

BUCKINGHAM.--Northumberland qui y tait prsent en pleura.

MARGUERITE.--Quoi! vous tiez  vous quereller et tout prts  vous
prendre  la gorge avant que j'arrivasse, et maintenant vous tournez
toutes vos haines contre moi! Les maldictions d'York ont-elles donc eu
tant de pouvoir sur le ciel, que la mort de Henri, la mort de mon
aimable douard, la perte de leur couronne, et mon dplorable
bannissement aient seulement servi de satisfaction pour la mort de ce
mchant petit morveux? Les maldictions peuvent-elles percer les nuages
et pntrer dans les cieux? S'il en est ainsi, nuages pais, donnez
passage  mes rapides imprcations.--Qu'au dfaut de la guerre, votre
roi prisse par la dbauche, comme le ntre a pri par le meurtre, pour
le faire roi! (_A la reine_.) Qu'douard ton fils, aujourd'hui prince de
Galles, pour me payer douard, mon fils, avant lui prince de Galles,
prisse dans sa jeunesse, par une fin violente! Et toi, qui es reine,
pour ma vengeance  moi qui tais reine, puisses-tu survivre  tes
grandeurs, comme moi, malheureuse que je suis! Puisses-tu vivre
longtemps pour pleurer longtemps la perte de tes enfants, et en voir une
autre pare de tes dpouilles, comme je te vois aujourd'hui  ma place!
Que tes jours de bonheur expirent longtemps avant ta mort, et aprs de
longues heures de peine; meurs aprs avoir cess d'tre mre, d'tre
pouse, d'tre reine d'Angleterre! Rivers, et toi, vous tiez prsents,
et tu l'tais aussi, lord Hastings, lorsque mon fils fut perc de leurs
poignards sanglants. Que Dieu, je l'en conjure, ne laisse vivre aucun de
vous, jusqu'au terme naturel de sa vie, mais qu'un accident imprvu
tranche vos jours!

GLOCESTER.--Mgre, as-tu fini ta conjuration, vieille et dtestable
sorcire que tu es?

MARGUERITE.--Et je t'oublierais, toi! Arrte, chien: il faut que tu
m'entendes. Si le Ciel tient en rserve quelques chtiments douloureux,
plus cruels que ceux que je peux te souhaiter, oh! qu'il les retienne
encore jusqu' ce que la mesure de tes forfaits soit comble, et
qu'alors il prcipite sur toi leur indignation, perturbateur du repos de
ce triste univers! Que le ver de la conscience ronge ton me sans
relche! que, tant que tu vivras, tes amis te soient suspects comme
tratres, et que les tratres les plus perfides soient pris par toi pour
tes meilleurs amis! Que jamais le sommeil ne ferme ton oeil de mort, si
ce n'est pour qu'un songe terrible t'pouvante d'une troupe infernale de
hideux dmons; avorton dvou par les fes, pourceau dvastateur[6],
marqu  ta naissance pour tre le rebut de la nature, et le fils de
l'enfer! toi, l'opprobre du ventre pesant de ta mre, fruit abhorr des
reins de ton pre, lambeau dshonor! dtestable....

[Note 6: Richard portait dans ses armes un sanglier que Marguerite, pour
l'insulter davantage transforme ici en pourceau (_hog_).]

GLOCESTER.--Marguerite!

MARGUERITE.--Richard!

GLOCESTER.--Quoi?

MARGUERITE.--Je ne t'appelle point.

GLOCESTER.--En ce cas, pardonne; j'avais cru que tous ces noms odieux
s'adressaient  moi.

MARGUERITE.--Oui, c'tait  toi; mais je n'attendais pas de
rponse.--Oh! laisse-moi finir mon imprcation.

GLOCESTER.--Je l'ai finie, moi; elle se termine par ce nom: Marguerite.

LISABETH.--Ainsi, toutes vos imprcations retombent sur vous-mme.

MARGUERITE.--Pauvre reine en peinture! Vain fantme de mes grandeurs!
pourquoi rpandre le sucre devant cette araigne au large ventre[7] dont
la toile funeste t'enveloppe de toutes parts? Insense, insense! tu
aiguises le couteau qui doit t'gorger! Un jour viendra o tu imploreras
mon secours pour t'aider  maudire ce venimeux crapaud de bossu.

[Note 7: _Bouttled spider_, araigne en forme de bouteille.]

HASTINGS.--Fausse prophtesse, finis tes frntiques imprcations, ou
crains, pour ton malheur, de lasser notre patience.

MARGUERITE.--Opprobre sur vous tous: vous avez tous lass la mienne.

RIVERS.--Si l'on vous faisait justice, on vous apprendrait votre devoir.

MARGUERITE.--Pour me faire justice, vous devriez tous me rendre vos
devoirs, m'enseigner  tre votre reine, et apprendre, vous,  tre mes
sujets: oh! faites-moi justice, et apprenez vous-mmes  observer ce
devoir.

DORSET.--Ne disputez point avec elle; c'est une lunatique.

MARGUERITE.--Silence, matre marquis; point tant d'insolence. Vos
dignits, tout nouvellement frappes, commencent  peine  avoir cours.
Oh! si votre noblesse toute jeune encore pouvait juger ce que c'est que
de perdre son rang, et de tomber dans la misre! Ceux qui se trouvent
placs sur les hauteurs sont exposs  un bien plus grand nombre de
coups de vents, et s'ils tombent, ils se brisent en mille morceaux.

GLOCESTER.--Le conseil est bon, vraiment! retenez-le, retenez-le,
marquis.

DORSET.--Il vous regarde, milord, autant que moi.

GLOCESTER.--Sans doute, et beaucoup plus. Mais je suis n  une telle
lvation que notre nid, bti sur la cime du cdre, se joue dans les
vents et brave le soleil.

MARGUERITE.--Et le plonge dans les tnbres.--Hlas, hlas! tmoin mon
fils, qui maintenant est plong dans les ombres de la mort, lui, dont ta
rage tnbreuse a envelopp les purs et brillants rayons dans une nuit
ternelle. Votre aire a t btie dans notre nid arien[8]. O Dieu qui
le vois, ne le souffre pas! Il a t conquis par le sang; qu'il soit
perdu de mme.

[Note 8: _Your aiery buildeth in our aiery nest_, jeu de mots entre
_aiery_ (aire) et _aiery_ (arien).]

BUCKINGHAM.--Cessez, cessez, par pudeur, si ce n'est par charit.

MARGUERITE.--Ne me parlez ni de charit ni de pudeur. Vous en avez agi
avec moi sans charit, et vous avez sans pudeur moissonn cruellement
toutes mes esprances. Ma charit, c'est l'outrage; si je rougis, c'est
de vivre; et puisse ma honte entretenir  jamais la rage de ma douleur!

BUCKINGHAM.--Finissez, finissez.

MARGUERITE.--Oh! noble Buckingham! je baise ta main en signe d'union et
d'amiti avec toi. Que le bonheur te suive, toi et ton illustre maison!
Tes vtements ne sont pas teints de notre sang, et tu n'es pas compris
dans mes maldictions.

BUCKINGHAM.--Non, ni personne de ceux qui sont ici: les maldictions
expirent en sortant de la bouche qui les exhale dans l'air.

MARGUERITE.--Moi, je ne puis m'empcher de croire qu'elles s'lvent au
ciel, et qu'elles y interrompent le doux sommeil de la misricorde de
Dieu. O Buckingham! prends garde  ce chien; sois sr que quand il
flatte c'est pour mordre, et que quand il mord, le venin de sa dent
s'aigrit jusqu' causer la mort. N'aie rien  dmler avec lui; prends
garde  lui: le pch, le crime et l'enfer l'ont marqu de leur sceau,
et tous leurs ministres l'environnent.

GLOCESTER.--Que dit-elle, milord Buckingham?

BUCKINGHAM.--Rien qui arrte mon attention, mon gracieux lord.

MARGUERITE.--Quoi! tu payes de mpris mes conseils bienveillants, et tu
flattes le dmon que je t'avertis d'viter! Oh! ne manque pas de te le
rappeler un jour, lorsqu'il brisera ton coeur d'amertume; et dis alors:
l'infortune Marguerite l'avait prdit. Vivez tous pour tre les objets
de sa haine, lui de la vtre, et tous, tant que vous tes, de celle de
Dieu.

(Elle sort.)

BUCKINGHAM.--Mes cheveux se dressent d'entendre ses imprcations.

RIVERS.--Et les miens aussi: je m'tonne de ce qu'on la laisse en
libert.

GLOCESTER.--Je ne puis la blmer. Par la sainte mre de Dieu, elle a
essuy de trop cruels outrages, et je me repens, en mon particulier, du
mal que je lui ai fait.

LISABETH.--Je ne me rappelle pas, moi, lui avoir jamais fait aucun
tort.

GLOCESTER.--Et cependant vous recueillez tout le profit de ses pertes.
Moi, j'ai t trop ardent  servir les intrts de quelqu'un qui est
trop froid pour s'en souvenir encore. C'est comme Clarence: vraiment, il
en est bien rcompens! Voil, pour sa peine, qu'on l'a mis  engraisser
sous le toit  porcs. Dieu veuille pardonner  ceux qui en sont la
cause!

RIVERS.--C'est finir vertueusement et chrtiennement, que de prier pour
ceux qui nous ont fait du mal.

GLOCESTER.--C'est toujours ma coutume, et je la crois sage (_ part_),
car si j'avais maudit en ce moment, je me serais maudit moi-mme.

(Entre Catesby.)

CATESBY.--Madame, Sa Majest vous demande, (_ Richard_) ainsi que Votre
Grce; et vous aussi, mes nobles lords.

LISABETH.--Catesby, je vous suis.--Lords, voulez-vous venir avec moi?

RIVERS.--Madame, nous allons accompagner Votre Majest.

(Ils sortent tous, except Glocester.)

GLOCESTER.--Je fais le mal, et je crie le premier. Toutes les
mchancets que j'ourdis en secret, je les fais peser sur le compte des
autres. Clarence, que moi seul j'ai fait mettre  l'ombre, je le pleure
devant quantit de pauvres oisons comme Stanley, Hastings, Buckingham;
et je leur dis que c'est la reine et sa famille qui aigrissent le roi
contre le duc mon frre: les en voil tous persuads; et ils m'excitent
 me venger de Rivers, de Vaughan et de Grey; mais je leur rponds, avec
un soupir accompagn d'un lambeau de l'criture, que Dieu nous ordonne
de rendre le bien pour le mal: c'est ainsi que je couvre la nudit de ma
sclratesse de quelque vain bout de phrase vol aux livres sacrs, et
je parais un saint, prcisment lorsque je joue le mieux le rle du
diable!--Mais, silence; voil mes excuteurs. (_Entrent deux
assassins_.) Eh bien, mes braves, mes robustes et rsolus compagnons,
tes-vous prts  finir cette affaire?

PREMIER ASSASSIN.--Tout prts, milord; et nous venons chercher un ordre
qui nous autorise  pntrer jusqu'aux lieux o il est.

GLOCESTER.--J'y ai bien pens: je l'ai ici sur moi. (_Il leur donne
l'ordre_.) Ds que vous aurez fini, rfugiez-vous  Crosby. Mais,
messieurs, de la promptitude dans l'excution, et soyez inexorables. Ne
vous arrtez point  l'entendre plaider; car Clarence parle bien, et
peut-tre finirait-il par exciter vos coeurs  la piti, si vous
coutiez ses discours.

SECOND ASSASSIN.--Allez, allez, milord, nous ne nous amuserons pas 
babiller: les grands parleurs ne sont pas bons pour l'action. Soyez
certain que nous allons agir du bras, et non pas de la langue.

GLOCESTER.--Oui, vos yeux pleurent des meules de moulin, quand les
imbciles versent des larmes. Vous me plaisez tout  fait, mes enfants.
Sur-le-champ  l'ouvrage... Allez, allez, dpchez.

PREMIER ASSASSIN.--Nous y allons, mon noble lord.

(Ils sortent.)




SCNE IV

A Londres.--Une chambre dans la Tour.

_Entrent_ CLARENCE ET BRAKENBURY.


BRAKENBURY.--D'o vous vient aujourd'hui, milord, cet air si abattu?

CLARENCE.--Oh! j'ai pass une nuit dplorable, une nuit si pleine de
songes effrayants et de fantmes hideux, qu'en vrit, comme je suis un
fidle chrtien, je ne voudrais pas en passer une autre semblable,
duss-je acheter  ce prix une ternit d'heureux jours! tant j'ai t
pendant toute la soire assig d'affreuses terreurs!

BRAKENBURY.--Quel tait votre songe, milord? Je vous prie,
racontez-le-moi.

CLARENCE.--Je me croyais chapp de la Tour et embarqu pour me rendre
en Bourgogne, ayant mon frre de Glocester avec moi. Il est venu me
chercher dans mon cabinet, pour nous promener sur le tillac du vaisseau,
d'o nous jetions nos regards sur l'Angleterre, et nous nous rappelions
l'un l'autre mille mauvais moments que nous avons eus  passer pendant
les guerres d'York et de Lancastre. Tandis que nous arpentions le sol
tremblant du tillac, j'ai cru voir Glocester faire un faux pas; comme je
voulais le retenir, il m'a pouss par-dessus le bord, dans les vagues
amonceles de l'Ocan. O Dieu! qu'il m'a sembl que c'tait une mort
douloureuse que de se noyer! Quel vacarme effrayant des eaux dans mes
oreilles! Sous combien de formes hideuses la mort s'offrit  mes yeux!
Je m'imaginai voir les effroyables dbris de mille naufrages, des
milliers d'hommes que rongeaient les poissons, des lingots d'or, des
ancres normes, des monceaux de perles, des pierres inestimables, des
joyaux sans prix sems au fond de la mer; quelques-uns dans des ttes de
morts; et l, dans les ouvertures qu'avaient occupes les yeux,
s'taient introduites  leur place, comme par drision, des pierres
brillantes qui semblaient contempler avec ardeur le fond fangeux de
l'abme, et se rire des os des morts rpandus de tous cts.

BRAKENBURY.--Mais pouviez-vous ainsi, en mourant, contempler les secrets
de l'abme?

CLARENCE.--Il me semblait le pouvoir. Et plusieurs fois je m'efforai de
rendre l'me: mais toujours les flots jaloux laissaient vivre mon me
malgr moi, et ne voulaient point lui permettre d'aller au dehors errer
dans les vastes et vides espaces de l'air; mais ils la retenaient dans
mon sein haletant, prt  se briser pour l'exhaler dans les ondes.

BRAKENBURY.--Et vous ne vous tes pas veill dans cette cruelle agonie?

CLARENCE.--Oh! non: mon songe s'est prolong au del de ma vie; et c'est
alors qu'ont commenc les orages de mon me. Il me sembla que, conduit
par le sombre nocher dont nous parlent les potes, je passais le fleuve
mlancolique, et j'entrais dans le royaume de l'ternelle nuit. La
premire ombre qui salua mon me  son arrive fut celle de mon illustre
beau-pre, le renomm Warwick, qui s'cria d'une voix forte: _Quel
supplice propre au parjure ce sombre royaume pourra-t-il fournir pour le
perfide Clarence?_ Et elle s'vanouit. Ensuite je vis s'approcher,
errant  et l, une ombre semblable  un ange; sa brillante chevelure
tait trempe de sang, et elle cria fortement: _Clarence est arriv!--Le
tratre, l'inconstant, le parjure Clarence, qui m'a poignard dans les
champs de Tewksbury! Saisissez-le, furies, livrez-le  vos
tourments._--A ces mots, il m'a sembl qu'une lgion de dmons hideux
m'environnait, hurlant  mes oreilles des cris si affreux qu' ce bruit
je me suis veill tremblant, et longtemps aprs je ne pouvais me
persuader que je ne fusse pas en enfer, tant ce songe m'avait laiss une
impression terrible!

BRAKENBURY.--Je ne m'tonne pas, milord, qu'il vous ait pouvant: il me
semble que je le suis moi-mme de vous l'avoir entendu raconter.

CLARENCE.--O Brakenbury, toutes ces choses qui maintenant dposent
contre mon me, je les ai faites pour l'amour d'douard; et tu vois
comme il m'en rcompense! O Dieu, si mes prires leves du fond du
coeur ne te peuvent apaiser, et que tu veuilles tre veng de mes
offenses, n'excute que sur moi l'oeuvre de ta colre. Oh! pargne mon
innocente femme et mes pauvres enfants!--Je te prie, cher gardien,
demeure auprs de moi. Mon me est appesantie, et je voudrais dormir.

BRAKENBURY.--Je resterai, milord; que Dieu accorde  Votre Grce un
sommeil paisible! (_Clarence s'endort sur une chaise._) Le chagrin
intervertit les temps et les heures du repos. Il fait de la nuit le
matin, et du midi la nuit. La gloire des princes se rduit  leurs
titres; des honneurs extrieurs pour des peines intrieures, et pour des
rveries imaginaires, ils sentent souvent un monde de soucis inquiets;
en sorte qu'entre leurs titres et un nom obscur, il n'y a d'autre
diffrence que la renomme extrieure.

(Entrent les deux assassins.)

PREMIER ASSASSIN.--Hol! y a-t-il quelqu'un ici?

BRAKENBURY.--Que veux-tu, mon ami? Et comment es-tu arriv jusqu'ici?

SECOND ASSASSIN.--Je voulais parler  Clarence.--Et je suis arriv sur
mes jambes.

BRAKENBURY.--Quoi! le ton si bref?

PREMIER ASSASSIN.--Oh! ma foi, il vaut mieux tre bref qu'ennuyeux. (_A
son camarade._) Montre-lui notre commission, et trve de discours.

(On remet un papier  Brakenbury qui le lit.)

BRAKENBURY.--Cet ordre m'enjoint de remettre le noble duc de Clarence
entre vos mains.--Je ne ferai point de rflexions sur les intentions qui
l'ont dict, je veux les ignorer pour en tre innocent. Voil les
clefs,--et voici le duc endormi. Je vais trouver le roi, et lui rendre
compte de la manire dont je vous ai remis mes fonctions.

PREMIER ASSASSIN.--Vous le pouvez, mon cher, et c'est un acte de
prudence. Adieu.

(Brakenbury sort.)

SECOND ASSASSIN.--Eh quoi, le tuerons-nous endormi?

PREMIER ASSASSIN.--Non, il dirait  son rveil que nous l'avons tu en
lches.

SECOND ASSASSIN.--A son rveil! imbcile. Il ne se rveillera jamais
qu'au grand jour du jugement.

PREMIER ASSASSIN.--Eh bien, il dirait alors que nous l'avons tu pendant
qu'il dormait.

SECOND ASSASSIN.--Ce mot de jugement, que je viens de prononcer, a fait
natre en moi une espce de remords.

PREMIER ASSASSIN.--Quoi! as-tu peur?

SECOND ASSASSIN.--Non pas de le tuer, puisque nous avons notre ordre
pour garantie, mais d'tre damn pour l'avoir tu: ce dont aucun ordre
ne pourrait me sauver.

PREMIER ASSASSIN.--Je t'aurais cru plus rsolu.

SECOND ASSASSIN.--Je suis rsolu de le laisser vivre.

PREMIER ASSASSIN.--Je vais retourner trouver le duc de Glocester, et lui
conter cela.

SECOND ASSASSIN.--Non, je te prie: arrte un moment. J'espre que cet
accs de dvotion me passera; il n'a pas coutume de me tenir plus de
temps qu'un homme n'en mettrait  compter vingt.

PREMIER ASSASSIN.--Eh bien, comment te sens-tu maintenant?

SECOND ASSASSIN.--Ma foi, je sens encore en moi quelque rsidu de
conscience.

PREMIER ASSASSIN.--Songe  notre rcompense quand l'action sera faite.

SECOND ASSASSIN.--Allons, il va mourir: j'avais oubli la rcompense.

PREMIER ASSASSIN.--O est ta conscience  prsent?

SECOND ASSASSIN.--Dans la bourse du duc de Glocester.

PREMIER ASSASSIN.--Ainsi ds que sa bourse s'ouvrira pour nous donner
notre salaire, voil ta conscience partie.

SECOND ASSASSIN.--Cela m'est bien gal.--Qu'elle s'en aille; elle ne
trouvera pas beaucoup de gens, ou mme pas du tout, qui veuillent
l'hberger.

PREMIER ASSASSIN.--Mais si elle allait te revenir?

SECOND ASSASSIN.--Je n'irai pas me commettre avec elle: c'est une
dangereuse espce. Elle vous fait d'un homme un poltron: on ne peut pas
voler qu'elle ne vous accuse; on ne peut pas jurer qu'elle ne vous
gourmande; on ne peut pas coucher avec la femme du voisin qu'elle ne
vous trahisse: c'est un lutin au visage timide et toujours prt 
rougir, qui est sans cesse  se mutiner dans le sein d'un homme; elle
vous remplit partout d'obstacles; elle m'a fait restituer une fois une
bourse d'or que j'avais trouve par hasard; elle rduit  la mendicit
quiconque la garde chez soi; aussi est-elle bannie de toutes les villes
et cits comme une chose dangereuse; et tout homme qui veut vivre  son
aise doit s'arranger pour ne s'en rapporter qu' soi et se passer
d'elle.

PREMIER ASSASSIN.--Corbleu! la voil prcisment  mon oreille qui veut
me persuader de ne pas tuer le duc.

SECOND ASSASSIN.--Renferme ce diable-l dans ton esprit, et ne l'coute
pas; il ne veut s'insinuer auprs de toi que pour te coter ensuite des
soupirs.

PREMIER ASSASSIN.--Je suis robuste de ma nature: elle n'aura pas le
dessus.

SECOND ASSASSIN.--C'est parler en brave compagnon jaloux de sa
rputation. Allons, nous mettrons-nous  l'ouvrage?

PREMIER ASSASSIN.--Attrape-le-moi par le haut de la tte avec la poigne
de ton pe, et ensuite jetons-le dans cette tonne de malvoisie qui est
dans la chambre voisine.

SECOND ASSASSIN.--O l'excellente ide! Nous en ferons une soupe.

PREMIER ASSASSIN.--Doucement. Il s'veille....

SECOND ASSASSIN.--Frappe.

PREMIER ASSASSIN.--Non; raisonnons un peu avec lui.

CLARENCE.--O es-tu, gardien? Donne-moi un verre de vin.

PREMIER ASSASSIN.--Vous allez tout  l'heure, milord, avoir du vin tant
que vous en voudrez.

CLARENCE.--Au nom de Dieu, qui es-tu?

PREMIER ASSASSIN.--Un homme, comme vous en tes un.

CLARENCE.--Mais non pas, comme moi, du sang royal.

PREMIER ASSASSIN.--Et vous n'tes pas, comme nous, un homme loyal.

CLARENCE.--Ta voix est un tonnerre: mais ton regard est humble!

PREMIER ASSASSIN.--Ma voix est celle du roi: mes regards sont de moi.

CLARENCE.--Que tes rponses sont obscures, mais qu'elles sont sinistres!
vos yeux me menacent: pourquoi tes-vous si ples? Qui vous a envoys
ici? Pourquoi venez-vous?

LES DEUX ASSASSINS.--Pour... pour... pour...

CLARENCE.--Pour m'assassiner?

LES DEUX ASSASSINS.--Oui. Oui.

CLARENCE.--A peine avez-vous le coeur de me le dire; vous n'aurez donc
pas le coeur de le faire. En quoi, mes amis, vous ai-je offenss?

PREMIER ASSASSIN.--Nous? vous ne nous avez pas offenss: mais c'est le
roi.

CLARENCE.--Je suis sr d'tre bientt rconcili avec lui.

PREMIER ASSASSIN.--Jamais, milord. Ainsi, prparez-vous  mourir.

CLARENCE.--tes-vous donc choisis entre tous les hommes pour gorger
l'innocent? Quel est mon crime? o sont les preuves qui m'accusent? quel
jury lgal a donn son verdict  mon juge? qui a prononc l'amre
sentence de mort du pauvre Clarence? Avant que je sois convaincu d'un
crime par la loi, me menacer de la mort est un acte illgal. Je vous
enjoins, sur vos esprances de rdemption, et par le prcieux sang du
Christ vers pour nos graves pchs, de sortir d'ici, et de ne me pas
toucher. L'action que vous voulez faire est une action damnable.

PREMIER ASSASSIN.--Ce que nous voulons faire, nous le faisons par ordre.

SECOND ASSASSIN.--Et celui qui l'a donn est notre roi.

CLARENCE.--Sujet insens! Le grand Roi des rois a dit dans les tables de
sa loi: Tu ne commettras pas de meurtre.--Veux-tu donc mpriser son
ordre pour obir  celui d'un homme? Prends garde; il tient dans sa main
la vengeance, pour la prcipiter sur la tte de ceux qui violent sa loi.

SECOND ASSASSIN.--Et c'est cette vengeance qu'il prcipite sur toi,
comme sur un tratre parjure et sur un meurtrier: tu avais fait le
serment sacr de combattre pour la cause de la maison de Lancastre.

PREMIER ASSASSIN.--Et, tratre au nom de Dieu, tu as viol ton serment,
et avec ton pe perfide tu as perc les entrailles du fils de ton
souverain.

SECOND ASSASSIN.--Que tu avais jur de soutenir et de dfendre.

PREMIER ASSASSIN.--Comment peux-tu nous opposer la loi redoutable de
Dieu, aprs l'avoir viole  tel point?

CLARENCE.--Hlas! pour l'amour de qui ai-je commis cette mauvaise
action? Pour douard, pour mon frre, pour lui seul: et ce n'est pas
pour cela qu'il vous envoie m'assassiner: car il est dans ce pch tout
aussi avant que moi. Si Dieu veut en tirer vengeance, sachez qu'il se
venge publiquement; n'tez pas  son bras puissant le soin de sa
querelle; il n'a pas besoin de moyens indirects et illgaux pour
retrancher du monde ceux qui l'ont offens.

PREMIER ASSASSIN.--Qui donc t'a charg de te faire son ministre
sanglant, en frappant  mort le brave Plantagenet, ce noble adolescent,
qui s'levait avec tant de vigueur?

CLARENCE.--Mon amour pour mon frre, le diable et ma rage.

PREMIER ASSASSIN.--C'est notre amour pour ton frre, notre obissance et
ton crime, qui nous amnent ici pour t'gorger.

CLARENCE.--Si vous aimez mon frre, ne me hassez pas. Je suis son
frre, et je l'aime beaucoup. Si vous tes pays pour cette action,
allez-vous-en, et je vous enverrai de ma part  mon frre Glocester, qui
vous rcompensera bien mieux pour m'avoir laiss vivre qu'douard ne
vous payera la nouvelle de ma mort.

SECOND ASSASSIN.--Vous tes dans l'erreur: votre frre Glocester vous
hait.

CLARENCE.--Oh! cela n'est pas. Il m'aime, et je lui suis cher: allez le
trouver de ma part.

LES DEUX ASSASSINS.--Oui, nous irons.

CLARENCE.--Dites-lui que lorsque notre illustre pre York bnit ses
trois fils de sa main victorieuse, et nous recommanda du fond de son
coeur de nous aimer mutuellement, il ne prvoyait gure cette discorde
dans notre amiti: dites  Glocester de se souvenir de cela, et il
pleurera.

PREMIER ASSASSIN.--Oui, des meules de moulin: voil les pleurs qu'il
nous a enseigns  verser.

CLARENCE.--Oh! ne le calomniez pas; il est bon.

PREMIER ASSASSIN.--Prcisment, comme la neige sur la rcolte.--Tenez,
vous vous trompez; c'est lui qui nous envoie ici pour vous tuer.

CLARENCE.--Cela ne peut pas tre, car il a gmi de ma disgrce, et, me
serrant dans ses bras, il m'a jur, avec des sanglots, qu'il
travaillerait  ma dlivrance.

PREMIER ASSASSIN.--C'est ce qu'il fait aussi lorsqu'il veut vous
dlivrer de l'esclavage de ce monde, pour vous envoyer aux joies du
ciel.

SECOND ASSASSIN.--Faites votre paix avec Dieu; car il vous faut mourir,
milord.

CLARENCE.--Comment, ayant dans l'me cette sainte pense de m'engager 
faire ma prire avec Dieu, peux-tu tre toi-mme assez aveugle sur les
intrts de ton me pour faire la guerre  Dieu en m'assassinant? O mes
amis, rflchissez, et songez bien que celui qui vous a envoys pour
commettre ce forfait vous hara pour l'avoir commis.

SECOND ASSASSIN.--Que devons-nous faire?

CLARENCE.--Vous laisser toucher et sauver vos mes.

PREMIER ASSASSIN.--Nous laisser toucher! ce serait une lchet, une
faiblesse de femme.

CLARENCE.--Ne se point laisser toucher est d'un tre brutal, sauvage,
diabolique.--Qui de vous deux, s'il tait fils d'un roi, priv de sa
libert comme je le suis  prsent, voyant venir  lui deux assassins
tels que vous, ne plaiderait pas pour sa vie? Mon ami, j'entrevois
quelque piti dans tes regards. Oh! si ton oeil n'est pas hypocrite,
range-toi de mon ct, et demande grce pour moi comme tu la demanderais
si tu tais dans la mme dtresse.--Quel homme, rduit  mendier sa vie,
n'aurait pas piti d'un prince rduit  prier pour la sienne[9]!

SECOND ASSASSIN.--Dtournez la tte, milord.

PREMIER ASSASSIN, _le poignardant_.--Tiens, tiens encore; et si tout
cela ne suffit pas, je vais vous noyer dans ce tonneau de malvoisie qui
est ici  ct.

(Il sort avec le corps.)

SECOND ASSASSIN.--O action sanguinaire, et bien imprudemment prcipite!
Que je voudrais, comme Pilate, pouvoir me laver les mains de cet odieux
et coupable meurtre[10]!

[Note 9: _A begging prince what beggar pities not?_]

[Note 10: Clarence ne prit point de cette manire ni par le fait seul
du duc de Glocester, mais de concert avec le roi qui, aigri par Richard
et par la reine, et d'ailleurs toujours dispos  se mfier de Clarence,
le fit condamner  mort par la chambre des pairs, instrument servile, 
cette poque, des actes de tyrannie les plus odieux envers les
particuliers, en mme temps qu'elle tait presque intraitable sur les
subsides. Clarence fut condamn pour de simples propos qu'on avait eu
soin de provoquer.]

(Rentre le premier assassin.)

PREMIER ASSASSIN.--Eh bien,  quoi penses-tu donc de ne pas m'aider? Par
le ciel! le duc saura comme tu as t lche.

SECOND ASSASSIN.--Je voudrais qu'il pt savoir que j'ai sauv son
frre.--Va recevoir seul la rcompense, et rends-lui ce que je dis l;
car je me repens de la mort du duc.

(Il sort.)

PREMIER ASSASSIN.--Et moi, non.--Va, poltron que tu es.--Allons, je vais
cacher ce cadavre dans quelque trou, jusqu' ce que le duc donne des
ordres pour sa spulture. Et lorsque j'aurai reu mon salaire je
disparatrai; car ceci va clater, et alors il ne serait pas bon que je
restasse ici.

(Il sort.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                            ACTE DEUXIME




SCNE I

Toujours  Londres.--Un appartement dans le palais.

_Entrent_ LE ROI DOUARD, _malade et soutenu_; LA REINE LISABETH,
DORSET, RIVERS, HASTINGS, BUCKINGHAM, GREY _et autres lords_.


LE ROI DOUARD.--Allons, je suis satisfait; j'ai fait un bon emploi de
ma journe.--Conservez, nobles pairs, cette troite union. J'attends de
jour en jour un message de mon Rdempteur, pour m'largir de ce monde:
mon me le quittera avec plus de paix pour aller au ciel, puisque j'ai
rtabli la paix entre mes amis sur la terre. Rivers, et vous, Hastings,
prenez-vous la main. Ne gardez plus de haine dissimule: jurez-vous une
amiti mutuelle.

RIVERS.--Le ciel m'est tmoin que mon me est purge de tout secret
venin de haine, et de ma main je scelle la sincre amiti de mon coeur.

HASTINGS.--Puiss-je prosprer comme je fais avec sincrit le mme
serment!

LE ROI DOUARD.--Gardez-vous de vous jouer de votre roi, de peur que
Celui qui est le suprme Roi des rois ne confonde votre fausset cache,
et ne vous condamne  prir l'un par l'autre.

HASTINGS.--Puiss-je ne prosprer qu'autant que je jure avec sincrit
une affection parfaite!

RIVERS.--Et moi, comme il est vrai que j'aime Hastings du fond de mon
coeur.

LE ROI DOUARD.--Madame, vous n'tes pas non plus trangre  ceci... ni
votre fils Dorset... ni vous, Buckingham. Vous avez tous agi les uns
contre les autres. Ma femme, aimez lord Hastings; donnez-lui votre main
 baiser, et ce que vous faites, faites-le sincrement.

LISABETH.--Voil ma main, Hastings.--Jamais je ne me souviendrai de nos
anciennes haines: j'en jure par mon bonheur et celui des miens.

LE ROI DOUARD.--Dorset, embrassez-le.--Hastings, soyez l'ami du marquis
Dorset.

DORSET.--Je proteste ici que de ma part ce trait d'amiti sera
inviolable.

HASTINGS.--Et je fais le mme serment.

(Il embrasse Dorset.)

LE ROI DOUARD.--Maintenant c'est  toi, illustre Buckingham,  mettre
le sceau  cette union, en embrassant les parents de mon pouse, et en
me donnant le bonheur de vous voir amis.

BUCKINGHAM, _ la reine_.--Si jamais Buckingham tourne son ressentiment
contre Votre Majest, s'il ne vous rend pas  vous et aux vtres tous
les soins et les devoirs de l'attachement, que Dieu m'en punisse par la
haine de ceux de qui j'attends le plus d'amiti. Que dans l'instant o
j'aurai le plus besoin d'employer un ami, o je compterai le plus sur
son zle, je le trouve faux, perfide, tratre et plein d'artifices
envers moi! Voil ce que je demande au ciel aussitt que je me montrerai
froid dans mes affections pour vous et les vtres.

(Il embrasse Rivers.)

LE ROI DOUARD.--Noble Buckingham, ce voeu que tu viens de faire est un
doux cordial pour mon me malade. Il ne manque plus ici que notre frre
Glocester, pour achever de couronner l'ouvrage de cette heureuse paix.

BUCKINGHAM.--Voici le noble duc qui arrive tout  propos.

(Entre Glocester.)

GLOCESTER.--Bonjour, mes souverains roi et reine, et vous, illustres
pairs; que cette heure du jour vous soit heureuse!

LE ROI DOUARD.--Elle est heureuse par l'emploi que nous avons fait de
ce jour. Mon frre, nous avons accompli des oeuvres de charit. Nous
avons, entre ces pairs irrits de ressentiments toujours croissants,
fait succder la paix aux inimitis, l'amiti  la haine.

GLOCESTER.--C'est une oeuvre de bndiction, mon souverain seigneur. Si
dans cette assemble princire, il est quelqu'un qui, tromp par de faux
rapports ou par d'injustes soupons, m'ait tenu pour son ennemi; si j'ai
fait  mon insu ou dans un moment de colre quelque action qui ait
offens aucun de ceux qui sont ici prsents, je dsire sincrement me
remettre avec lui en paix et amiti. C'est la mort pour moi que d'tre
en inimiti avec quelqu'un; je dteste cela, et je dsire l'amiti de
tous les gens de bien.--Je commence par vous, madame, et je vous demande
une paix sincre, que j'aurai soin d'entretenir par un respectueux
dvouement.--Je vous la demande aussi  vous, mon noble cousin
Buckingham, si jamais il a exist entre nous quelque secret
mcontentement.--A vous, lord Rivers, et lord Grey, qui m'avez toujours,
sans que je l'aie mrit, regard d'un oeil malveillant.--En un mot 
vous tous, ducs, comtes, lords, gentilshommes. Je ne connais pas un seul
Anglais vivant contre qui mon me renferme, sur quelque point que ce
soit, plus d'aigreur que n'en a l'enfant qui naquit cette nuit; et je
remercie Dieu de m'avoir donn ces sentiments d'humilit.

LISABETH.--Ce jour sera consacr pour tre dsormais un jour de fte.
Plt  Dieu que toutes les querelles fussent accommodes!--Mon souverain
seigneur, je conjure Votre Majest de recevoir en grce notre frre
Clarence.

GLOCESTER.--Quoi, madame, suis-je donc venu vous offrir ici mon amiti
pour me voir ainsi bafou en prsence du roi? Qui ne sait que cet
aimable duc est mort? (_Tous tressaillent._) C'est l'outrager que
d'insulter ainsi  son cadavre.

LE ROI DOUARD.--Qui ne sait qu'il est mort? Eh! qui sait qu'il le soit?

LISABETH.--O ciel qui vois tout, quel monde est celui-ci!

BUCKINGHAM.--Lord Dorset, suis-je aussi ple que les autres?

DORSET.--Oui, mon bon lord; et il n'est personne dans cette assemble
dont les joues n'aient perdu leur couleur.

LE ROI DOUARD.--Est-il vrai que Clarence soit mort?--L'ordre avait t
rvoqu.

GLOCESTER.--Mais le pauvre malheureux a t mis  mort sur le premier
ordre, il avait t port sur les ailes de Mercure; le second ordre est
arriv lentement par quelque messager boiteux survenu trop tard, et
seulement pour le voir ensevelir.--Dieu veuille que quelqu'un, moins
noble et moins fidle que Clarence, moins proche du roi par le sang,
mais d'un coeur plus sanguinaire, et cependant encore exempt de
soupons, n'ait pas mrit bien pis que le malheureux Clarence!

(Entre Stanley.)

STANLEY.--Une grce, mon souverain, pour tous mes services.

LE ROI DOUARD.--Je t'en prie, laisse-moi: mon me est pleine de
douleur.

STANLEY.--Je ne me relve point que Votre Majest ne m'ait entendu.

LE ROI DOUARD.--Dis donc en peu de mots ce que tu demandes.

STANLEY.--La grce, mon souverain, d'un de mes serviteurs qui a tu
aujourd'hui un gentilhomme querelleur, depuis peu attach au duc de
Norfolk.

LE ROI DOUARD.--Ma langue aura prononc l'arrt de mort de mon frre,
et l'on veut que cette mme langue prononce le pardon d'un valet? Mon
frre n'avait tu personne: son crime ne fut qu'une pense; et cependant
il a t puni par une mort cruelle. Qui de vous m'a sollicit pour lui?
Qui, dans ma colre, s'est jet  mes pieds, et m'a engag  rflchir?
Qui m'a parl des liens fraternels? Qui m'a parl de notre affection?
Qui m'a rappel comment le pauvre malheureux avait abandonn le puissant
Warwick, et avait combattu pour moi? Qui m'a rappel que dans les champs
de Tewksbury, lorsque Oxford m'avait terrass, il me sauva la vie, en
disant: _Cher frre, vivez, et soyez roi_? Qui m'a rappel comment,
lorsque couchs tous deux sur la terre, nous tions presque morts de
froid, il m'enveloppa de ses propres vtements, et s'exposa nu et sans
force au froid pntrant de la nuit? Hlas! ma brutale colre avait
criminellement arrach tout cela de mon souvenir, et pas un de vous n'a
eu la charit de me le remettre.... Mais lorsqu'un de vos palefreniers
ou de vos valets de pied a commis un meurtre dans l'ivresse, et dfigur
la prcieuse image de notre bien-aim Rdempteur, vous voil aussitt 
mes genoux demandant pardon, pardon; et il faut qu'injuste autant que
vous, je vous l'accorde!--Mais pour mon frre, personne n'a lev la
voix, ni moi non plus, ingrat! je ne me suis rien dit en faveur de ce
pauvre malheureux!--Les plus fiers d'entre vous ont t ses obligs
pendant sa vie, et pas un de vous n'aurait parl pour le dfendre.--O
Dieu! je crains bien que ta justice ne venge ce crime sur moi, sur vous,
sur les miens et les vtres!--Venez, Hastings; aidez-moi  regagner mon
cabinet.--O pauvre Clarence!....

(Sortent le roi et la reine, Hastings, Rivers, Dorset et Grey.)

GLOCESTER.--Voil les fruits d'une aveugle colre!--N'avez-vous pas
remarqu comme tous ces coupables parents de la reine ont pli  la
nouvelle de la mort de Clarence! Oh! ils n'ont cess de la solliciter
auprs du roi. Dieu en tirera vengeance.--Allons, milord, voulez-vous
venir avec moi tenir compagnie  douard, pour soulager sa douleur?

BUCKINGHAM.--Nous suivons Votre Grce.

(Ils sortent.)




SCNE II

Toujours  Londres.

_Entre_ LA DUCHESSE D'YORK, _avec_ LE FILS ET LA FILLE DE CLARENCE.


LE FILS.--Bonne grand'maman, dites-nous si notre pre est mort.

LA DUCHESSE.--Non, mon enfant.

LA FILLE.--Pourquoi donc pleurez-vous si souvent, et frappez-vous votre
poitrine, en criant: _O Clarence!  mon malheureux fils!_

LE FILS.--Pourquoi nous regardez-vous en secouant la tte, et nous
appelez-vous _orphelins, infortuns dans l'abandon_, si notre pre est
encore en vie?

LA DUCHESSE.--Mes chers enfants, vous vous mprenez tous deux: je pleure
la maladie du roi que je crains de perdre, et non la mort de votre pre:
ce seraient des larmes perdues que de pleurer un homme mort.

LE FILS.--Ainsi donc, grand'maman, vous convenez enfin qu'il est
mort.--Le roi mon oncle est bien condamnable pour cette action: Dieu la
vengera, et je l'importunerai de pressantes prires, et toutes pour
qu'il la venge.

LA FILLE.--Et j'en ferai autant.

LA DUCHESSE.--Paix, mes enfants, paix! Le roi vous aime bien tous deux.
Pauvres innocents, simples et sans exprience, vous ne pouvez gure
deviner qui a caus la mort de votre pre.

LE FILS.--Nous le pouvons trs-bien, grand'maman; car mon bon oncle
Glocester m'a dit que le roi, pouss  cela par la reine, avait invent
des prtextes pour l'emprisonner; et quand mon oncle me dit cela, il
pleurait et me plaignait, et il me baisait tendrement la joue; et il me
disait de compter sur lui comme sur mon pre, et qu'il m'aimerait aussi
tendrement que si j'tais son fils.

LA DUCHESSE.--Ah! est-il possible que la perfidie emprunte des formes si
douces, et cache la profondeur de ses vices sous le masque de la vertu?
Il est mon fils... et ma honte; mais ce n'est pas dans mon sein qu'il
puisa cet art de feindre.

LE FILS.--Croyez-vous, grand'mre, que mon oncle ne ft pas sincre?

LA DUCHESSE.--Oui, mon fils, je le crois.

LE FILS.--Moi, je ne le puis croire.--coutez... Quel est ce bruit?

(Entrent la reine lisabeth dans le dsespoir. Rivers et Dorset la
suivent.)

LISABETH.--Ah! qui pourra m'empcher de gmir et de pleurer, de
m'irriter contre mon sort, et de me dsesprer? Oui, je veux seconder le
noir dsespoir qui attaque mon me, et devenir ennemie de moi-mme.

LA DUCHESSE.--A quoi tendent ces furieux transports?

LISABETH.--A quelque acte de violence tragique... douard, mon
seigneur, ton fils, notre roi, est mort.--Pourquoi les rameaux
croissent-ils encore quand le tronc est abattu? Pourquoi les fleurs ne
prissent-elles pas quand la sve est tarie? Si vous voulez vivre,
pleurez: si vous voulez mourir, htez-vous; et que nos mes dans leur
vol rapide puissent encore atteindre celle du roi, ou le suivre, en
sujets fidles, dans son nouveau royaume de l'ternel repos.

LA DUCHESSE.--Ah! j'ai autant de part dans ta douleur que j'avais de
droits sur ton noble mari. J'ai pleur la mort d'un poux vertueux, et
je ne conservais la vie qu'en contemplant encore ses images: mais
maintenant la mort ennemie a bris en pices deux des miroirs o se
retraaient ses traits augustes; et il ne me reste pour toute
consolation qu'une glace infidle qui m'afflige de la vue de mon
opprobre. Tu es veuve, mais tu es mre, et tes enfants te restent pour
consolation. Mais moi, la mort a enlev de mes bras mon poux, et
arrach de mes faibles mains les deux appuis qui me soutenaient,
Clarence et douard. Oh! puisque ta perte n'est que la moiti de la
mienne, qu'il est donc juste que mes plaintes surmontent les tiennes, et
touffent tes cris!

LE FILS.--Ah! ma tante, vous n'avez pas pleur la mort de notre pre!
Comment pouvons-nous vous aider de nos larmes?

LA FILLE.--On a vu sans gmir nos pleurs d'orphelins; votre douleur de
veuve demeurera de mme sans larmes.

LISABETH.--Ne m'aidez point  me plaindre; je ne serai pas strile de
lamentations. Puisse le cours de tous les ruisseaux venir aboutir  mes
yeux! et puiss-je, ainsi gouverne par l'humide influence de la lune,
verser des larmes assez abondantes pour submerger le monde! Ah! mon
mari! Ah! mon cher seigneur douard!

LES DEUX ENFANTS.--Ah! notre tendre pre! Notre cher seigneur Clarence!

LA DUCHESSE.--Hlas! je pleure sur tous deux: tous deux taient  moi.
Mon douard! mon Clarence!

LISABETH.--Quel appui avais-je qu'douard? Et il m'a quitte!

LES ENFANTS.--Quel appui avions-nous que Clarence? et il nous a quitts!

LA DUCHESSE.--Quels appuis avais-je qu'eux deux? Et ils m'ont quitte!

LISABETH.--Jamais veuve n'a tant perdu.

LES ENFANTS.--Jamais orphelins n'ont tant perdu.

LA DUCHESSE.--Jamais mre n'a tant perdu. Hlas! Je suis la mre de
toutes ces douleurs. Leurs pertes sont partages entre eux: la mienne
les embrasse toutes. Elle pleure un douard, et moi aussi: je pleure un
Clarence, et elle n'a point de Clarence  pleurer. Ces enfants pleurent
Clarence, et moi aussi: mais je pleure un douard, et ces enfants n'ont
point d'douard  pleurer. Hlas! c'est sur moi, trois fois malheureuse!
que vous faites tomber toutes vos larmes; c'est moi qui suis charge de
vos douleurs, et je les nourrirai par mes lamentations.

DORSET.--Prenez courage, ma bonne mre. Dieu s'offense de vous voir vous
rvolter avec tant d'ingratitude contre sa volont. Dans le monde, les
hommes taxent d'ingratitude celui qui se refuse de mauvaise grce 
rendre la dette qu'une main librale lui a gnreusement prte: c'en
est une plus grande que de disputer ainsi contre le Ciel, parce qu'il
vous redemande ce prt royal qu'il vous a fait.

RIVERS.--Madame, songez, comme le doit une tendre mre, au jeune prince
votre fils: envoyez-le chercher sans dlai, pour le faire couronner roi:
c'est en lui que rside votre consolation. Ensevelissez cette douleur
dsespre dans le tombeau d'douard mort, et replacez votre bonheur sur
le trne d'douard vivant.

(Entrent Glocester, Buckingham, Stanley, Hastings, Ratcliff et autres.)

GLOCESTER.--Consolez-vous, ma soeur; tous tant que nous sommes, nous
avons tous sujet de dplorer l'obscurcissement de l'toile qui brillait
sur nous. Mais nul ne peut gurir ses maux avec des larmes. Madame ma
mre, je vous demande pardon: je n'avais pas aperu Votre Grce.--Je
demande humblement  vos genoux votre bndiction.

LA DUCHESSE.--Dieu te bnisse et mette dans ton coeur la bont, la
bienveillance, la charit, l'obissance et la fidlit  ton devoir.

GLOCESTER, _ part.--Amen_, et qu'il me fasse la grce de mourir vieux
et bon homme; c'est  cela que tend la bndiction d'une mre: je suis
tonn que Sa Grce l'ait oubli.

BUCKINGHAM.--O vous, princes en deuil, pairs au coeur rempli de
tristesse, qui tous partagez le poids de la douleur commune, cherchez
maintenant votre consolation dans une amiti rciproque. Nous perdons,
il est vrai, la rcolte que nous offrait ce roi: mais il nous reste
l'esprance de celle que nous promet son fils. Il faut maintenant
conserver et maintenir soigneusement l'union et le lien si rcemment
forms entre vos coeurs nagure gonfls de ressentiments qui viennent
d'tre apaiss.--Je crois qu'il conviendrait d'envoyer chercher ds 
prsent le jeune prince qui est  Ludlow, et de l'amener  Londres avec
peu de suite pour le faire couronner roi.

RIVERS.--Et pourquoi avec peu de suite, milord de Buckingham?

BUCKINGHAM.--De peur, milord, que dans une foule considrable les
blessures de la haine, trop nouvellement fermes, ne trouvassent
occasion de se rouvrir, ce qui serait d'autant plus dangereux que le
royaume est dans un tat d'enfance, et encore sans matre. Quand chacun
des chevaux dispose du frein qui le contient, et peut diriger sa course
comme il lui plat, on doit,  mon avis, prvenir avec autant de soin la
crainte du mal que le mal lui-mme.

GLOCESTER.--Je me flatte que le roi nous a tous rconcilis; et quant 
moi, la rconciliation est solide et sincre de ma part.

RIVERS.--J'en peux dire autant de moi, et, je crois, de nous tous. Mais
puisque le lien de notre amiti est si frais encore, il ne faut pas
l'exposer  la plus lgre occasion de rupture; danger qui serait
peut-tre plus  craindre si le cortge tait nombreux: ainsi, je pense,
comme le noble Buckingham, qu'il est prudent de n'envoyer que peu de
monde pour chercher le jeune prince.

HASTINGS.--C'est aussi mon avis.

GLOCESTER.--Eh bien, soit; allons dlibrer sur le choix de ceux que
nous enverrons  l'heure mme  Ludlow.--(_A la reine._) Madame, et
vous, ma mre, voulez-vous venir donner vos avis sur cette affaire
importante?

(Tous sortent, except Buckingham et Glocester.)

BUCKINGHAM.--Milord, quels que soient ceux qui seront envoys vers le
prince, au nom de Dieu, songez bien qu'il ne faut pas que nous restions
ici ni l'un ni l'autre. Je veux, chemin faisant, pour prlude du projet
dont nous avons parl, trouver l'occasion d'carter du jeune prince
l'ambitieuse parente de la reine.

GLOCESTER.--Oh! mon second moi-mme, mon conseil tout entier, mon
oracle, mon prophte, mon cher cousin, je suivrai tes avis avec la
docilit d'un enfant. Rendons-nous donc  Ludlow, car il ne faut pas
rester en arrire.

(Ils sortent.)




SCNE III

Toujours  Londres.--Une rue.

_Entrent_ DEUX CITOYENS _se rencontrant_.


PREMIER CITOYEN.--Bonjour, voisin. O allez-vous si vite?

SECOND CITOYEN.--Je vous jure que je ne le sais pas trop moi-mme.
Savez-vous les nouvelles?

PREMIER CITOYEN.--Oui, le roi est mort.

SECOND CITOYEN.--Funeste nouvelle, par Notre-Dame! Rarement le
successeur est meilleur. Je crains, je crains bien que le monde n'aille
de travers.

(Entre un troisime citoyen.)

TROISIME CITOYEN.--Voisins, Dieu vous garde!

PREMIER CITOYEN.--Je vous donne le bonjour, mon cher.

TROISIME CITOYEN.--La nouvelle de la mort du bon roi douard se
confirme-t-elle?

SECOND CITOYEN.--Oui; elle n'est que trop vraie. Dieu veuille nous
assister!

TROISIME CITOYEN.--En ce cas, messieurs, attendez-vous  voir du
trouble dans le royaume.

PREMIER CITOYEN.--Non, non, s'il plat  Dieu, son fils rgnera.

TROISIME CITOYEN.--Malheur au pays qui est gouvern par un enfant!

SECOND CITOYEN.--Il peut nous donner l'esprance d'tre bien gouverns:
d'abord par un conseil sous son nom, pendant sa minorit; et ensuite par
lui-mme, quand l'ge l'aura mri. N'en doutez pas, il gouvernera bien.

PREMIER CITOYEN.--Telle tait la situation de l'tat, lorsque Henri VI
fut couronn  Paris,  l'ge de neuf mois.

TROISIME CITOYEN.--Telle tait la situation de l'tat, dites-vous? Non,
mes bons amis, Dieu le sait; car alors ce pays-ci tait singulirement
bien fourni de sages politiques, et le roi avait des oncles vertueux
pour le soutenir.

PREMIER CITOYEN.--Celui-ci en a aussi, tant du ct paternel que du ct
maternel.

TROISIME CITOYEN.--Il vaudrait bien mieux ou qu'il n'en et que du ct
paternel, ou qu'il n'et aucun parent de ce ct; car la rivalit des
prtentions,  qui sera le plus prs du roi, nous causera bien des maux
si Dieu n'y met la main. Oh! le duc de Glocester est un homme bien
dangereux, et les fils et frres de la reine sont superbes et hautains.
Si, au lieu de gouverner, ils taient tous contenus dans l'obissance,
ce pays languissant pourrait encore avoir de bons moments comme par le
pass.

PREMIER CITOYEN.--Allons, allons; nous voyons au pis. Tout ira bien.

TROISIME CITOYEN.--Quand on voit paratre des nuages, les hommes sages
prennent leur manteau. Quand les grandes feuilles commencent  tomber,
l'hiver n'est pas loin. Quand le soleil se couche, qui ne s'attend  la
nuit? Les orages hors de saison menacent d'une disette. Tout peut aller
bien: mais si Dieu nous fait cette grce, c'est plus que nous ne
mritons, et que je n'espre.

SECOND CITOYEN.--Au fait, tous les coeurs sont agits de crainte. Vous
ne pouvez vous entretenir avec personne qui ne vous paraisse triste et
rempli de frayeur.

TROISIME CITOYEN.--C'est ce qui arrive toujours  la veille des jours
de rvolution. L'esprit de l'homme, par un instinct divin, pressent le
danger qui s'avance, comme nous voyons l'eau s'enfler  l'approche d'une
violente tempte. Mais laissons tout entre les mains de Dieu. O
allez-vous?

SECOND CITOYEN.--Eh! vraiment, nous sommes mands par les juges.

TROISIME CITOYEN.--Et moi aussi. Je vous tiendrai compagnie.

(Ils sortent.)




SCNE IV

Toujours  Londres.--Un appartement du palais.

_Entrent_ L'ARCHEVQUE D'YORK, LE JEUNE DUC D'YORK, LA REINE, LA
DUCHESSE D'YORK.


L'ARCHEVQUE.--On m'a dit qu'ils avaient couch la nuit dernire 
Stony-Stratford et qu'ils devaient coucher ce soir  Northampton[11].
Demain, ou aprs-demain, ils seront ici.

[Note 11: Stony-Stratford est plus prs de Londres que Northampton; mais
le duc de Glocester ayant fait arrter Rivers, Grey, etc., 
Stony-Stratford, o ils avaient pass la nuit avec le jeune roi, ramena
celui-ci  Northampton o lui-mme avait couch la veille, et ce fut de
l qu'ils se rendirent  Londres. Au reste, on fait observer que
l'archevque ne pouvait encore tre instruit de cette marche, puisqu'il
ne sait pas l'arrestation des lords, ou bien, s'il en est instruit sans
en connatre la cause, il devrait, ainsi que les autres personnages, en
tmoigner quelque tonnement.]

LA DUCHESSE.--Je brle d'impatience de voir le prince. J'espre qu'il
aura beaucoup grandi depuis la dernire fois que je l'ai vu.

LISABETH.--Mais j'ai ou dire que non. On assure mme que mon fils York
l'a presque regagn pour la taille.

YORK.--On le dit, ma mre; mais j'aurais voulu que cela ft autrement.

LA DUCHESSE.--Eh! pourquoi donc, mon enfant? Il est bon de grandir.

YORK.--Grand'maman, un soir que nous tions  souper, mon oncle Rivers
disait que je grandissais beaucoup plus vite que mon frre: Ah! dit mon
oncle Glocester, ce sont les petites plantes qui sont bonnes  quelque
chose, et les mauvaises herbes croissent rapidement; et depuis ce temps
il me semble que j'aimerais mieux ne pas grandir si vite, puisque les
belles fleurs viennent lentement, et que les mauvaises herbes se
dpchent.

LA DUCHESSE.--Vraiment, vraiment, celui qui t'a dit cela est lui-mme
une exception au proverbe: c'tait dans son enfance l'tre le plus
chtif, le plus lent  crotre et le moins avanc; si sa rgle tait
vraie, il devrait tre rempli de qualits.

L'ARCHEVQUE.--Et il n'est pas douteux qu'il ne le soit, ma gracieuse
dame.

LA DUCHESSE.--Je veux bien l'esprer, mais permettez l'inquitude aux
mres.

YORK.--Oh! si je m'en tais souvenu, j'aurais pu lancer  Sa Grce, mon
oncle, sur sa croissance, une pigramme bien meilleure que celle qu'il
m'a dite sur la mienne.

LA DUCHESSE.--Et comment, mon petit York? Dis-le-moi, je t'en prie.

YORK.--Vraiment, l'on dit que mon oncle grandissait si vite, que deux
heures aprs sa naissance il pouvait ronger une crote, tandis que moi,
 deux ans, je n'avais pas encore fait seulement une dent. N'est-ce pas
grand'maman, 'aurait t une bonne plaisanterie pour le faire enrager?

LA DUCHESSE.--Eh! je t'en prie, mon cher petit York, qui est-ce qui t'a
racont cela?

YORK.--Sa nourrice, grand'maman.

LA DUCHESSE.--Sa nourrice? Eh bon!... elle tait morte avant que tu
fusses n.

YORK.--Si ce n'est pas elle, je ne me rappelle pas qui me l'a dit.

LISABETH.--Petit raisonneur!--Allons, pas tant de malice, je vous prie.

L'ARCHEVQUE.--Ma bonne madame, ne le grondez pas.

LISABETH.--Les murs[12] ont des oreilles.

[Note 12: _Pitchers have ears_.

_Les pots ont des oreilles_. Le proverbe anglais est: _Les petits pots
ont de grandes oreilles_.]

(Entre un messager.)

L'ARCHEVQUE.--Voici un messager.--Quelles nouvelles?

LE MESSAGER.--De telles nouvelles qu'il m'est pnible, milord, de vous
les annoncer.

LISABETH.--Comment se porte le prince?

LE MESSAGER.--Bien, madame, il est en bonne sant.

LA DUCHESSE.--Quelles sont donc tes nouvelles?

LE MESSAGER.--Lord Rivers et lord Grey ont t conduits en prison 
Pomfret, et avec eux sir Thomas Vaughan.

LA DUCHESSE.--Et par quel ordre?

LE MESSAGER.--Par ordre des puissants ducs de Glocester et de
Buckingham.

LISABETH.--Et pour quel crime?

LE MESSAGER.--Je vous ai dit tout ce que j'en sais. Par quel motif ou
dans quelle intention ces nobles ducs ont t emprisonns, c'est, ma
gracieuse dame, ce que j'ignore absolument.

LISABETH.--Hlas! je prvois la ruine de ma maison. Le tigre a saisi la
brebis sans dfense. L'insolente tyrannie commence  s'lever sur le
trne qu'un innocent enfant ne peut faire respecter. Arrivez donc,
destruction, carnage, massacre. Je vois trace, comme sur une carte, la
fin de tout ceci.

LA DUCHESSE.--Excrables jours de troubles et de discorde, combien de
fois mes yeux vous ont vus renatre! Mon poux a perdu la vie pour
gagner la couronne; et mes fils ont t, haut et bas, battus de la
fortune, me donnant tantt  jouir de leurs succs, tantt  pleurer
leurs malheurs. tablis enfin lorsque toutes les querelles domestiques
sont entirement dissipes, voil que, devenus les matres, ils se font
la guerre les uns aux autres, frre contre frre, sang contre sang,
chacun contre soi-mme!--Oh! frntiques insultes  la nature, cessez
vos fureurs maudites, ou laissez-moi mourir; que je n'aie plus la mort
devant les yeux!

LISABETH.--Viens, viens, mon enfant; allons nous renfermer dans le
sanctuaire.--Adieu, madame.

LA DUCHESSE.--Attendez, je veux vous suivre.

LISABETH.--Vous n'avez rien  craindre.

L'ARCHEVQUE, _ la reine_.--Venez, ma gracieuse dame, et apportez vos
trsors et tout ce que vous possdez. Pour moi, je veux remettre entre
vos mains les sceaux qui m'taient confis; et puisse-t-il m'advenir
selon que je me conduirai envers vous et les vtres! Venez, je vais vous
conduire au sanctuaire.

FIN DU DEUXIME ACTE.




                            ACTE TROISIME




SCNE I

Toujours  Londres.--Une rue.

_On entend les trompettes. Entrent_ LE PRINCE DE GALLES, GLOCESTER,
BUCKINGHAM, LE CARDINAL BOUCHIER (_le mme que_ L'ARCHEVQUE), _et
autres_.

BUCKINGHAM.--Soyez le bienvenu, aimable prince, dans votre ville de
Londres, votre demeure[13].

[Note 13: _Your chamber_: Votre chambre.]

GLOCESTER.--Soyez le bienvenu, cher cousin, souverain de mes penses. Il
parat que la fatigue de la route vous a rendu mlancolique.

LE PRINCE.--Non, mon oncle. Mais les douloureux incidents de notre
voyage me l'ont rendu ennuyeux, pnible et fatigant. Je voudrais voir
ici plus d'oncles pour me recevoir.

GLOCESTER.--Cher prince, l'innocente puret de votre ge n'a pas encore
pntr les mensonges du monde. Vous ne pouvez discerner dans un homme
que ce que son extrieur offre  vos yeux; et les dehors, Dieu le sait,
s'accordent rarement, pour ne pas dire jamais, avec le coeur. Ces
oncles, que vous auriez voulu voir ici, taient des hommes dangereux.
Votre Grce ne sentait que le miel de leurs paroles, et n'apercevait pas
le poison de leurs coeurs. Dieu vous prserve d'eux, et d'amis aussi
perfides!

LE PRINCE.--Dieu me prserve d'amis perfides! Mais ils ne l'taient pas.

GLOCESTER.--Milord, voici le maire de Londres qui vient vous rendre son
hommage.

(Entre le lord maire et son cortge.)

LE MAIRE.--Que le Ciel accorde  Votre Grce la sant et des jours
prospres!

LE PRINCE.--Je vous remercie tous. (_Sortent le maire_, etc.)--Je
croyais que ma mre et mon frre York seraient venus, il y a longtemps,
nous joindre en chemin.--Quel indigne paresseux que ce Hastings, qui ne
vient pas nous dire s'ils arrivent ou non!

(Entre Hastings.)

BUCKINGHAM.--Le voici fort  propos, et tout en nage.

LE PRINCE.--Soyez le bienvenu, milord. Eh bien, notre mre vient-elle?

HASTINGS.--La reine votre mre, et votre frre York, ont t,  propos
de quoi, Dieu le sait et non pas moi, se rfugier dans le
sanctuaire.--Le jeune prince aurait bien souhait venir avec moi
au-devant de Votre Grce, mais sa mre l'a retenu malgr lui.

BUCKINGHAM.--Fi donc! quelle conduite dplace et maussade! (_A
l'archevque_.) Lord cardinal, Votre Grce veut-elle aller dterminer la
reine  envoyer sur-le-champ le duc d'York  son auguste frre? Si elle
s'y oppose, milord Hastings, allez avec le cardinal, et alors
arrachez-le par force de ses bras jaloux.

L'ARCHEVQUE.--Milord Buckingham, si ma faible loquence peut obtenir de
sa mre le jeune duc d'York, attendez-vous  le voir ici dans un moment:
mais, si elle s'obstine  rsister  des instances amicales, que le Dieu
du ciel ne permette pas que nous violions jamais le saint privilge du
bienheureux sanctuaire! Pour le royaume entier, je ne voudrais pas me
rendre coupable d'un si noir pch.

BUCKINGHAM.--Vous vous enttez ici contre toute raison, milord, pour de
pures formes et de vieilles traditions. Considrez la chose mme
conformment aux ides grossires de ce sicle, vous trouverez que vous
ne violez point les droits du sanctuaire en forant le prince d'en
sortir. Le bnfice de l'asile n'est accord qu' ceux  qui leurs
actions l'ont rendu ncessaire, et qui ont assez de jugement pour le
rclamer. Mais le prince ne peut ni le rclamer ni en avoir besoin. Il
n'est donc pas,  mon avis, en droit de l'obtenir; ainsi, en le faisant
sortir de l o il ne peut tre, vous ne violez aucun privilge, aucune
charte. J'ai souvent ou parler d'hommes rfugis dans le sanctuaire;
mais d'enfants, jamais jusqu' prsent.

L'ARCHEVQUE.--Milord, pour cette fois votre opinion l'emporte sur la
mienne[14].--Allons, milord Hastings, voulez-vous venir avec moi?

[Note 14: L'archevque ne cda point ainsi, mais voyant que, malgr ses
protestations, on tait rsolu  employer la force, il fit comprendre 
la reine que la rsistance tait inutile.]

HASTINGS.--Je vous suis, milord.

LE PRINCE.--Chers lords, faites, je vous prie, toute la diligence qui
vous sera possible. (_Sortent le cardinal et Hastings._) Dites, mon
oncle Glocester, si notre frre vient, o logerons-nous jusqu'au jour de
notre couronnement?

GLOCESTER.--Dans le lieu qui plaira le plus  Votre Altesse. Si vous
voulez suivre mon conseil, vous vous reposerez un ou deux jours  la
Tour, et ensuite dans le lieu qui vous plaira, et qui sera jug le plus
favorable  votre sant et  vos amusements.

LE PRINCE.--La Tour est l'endroit du monde qui me plat le
moins.--Est-il vrai, mon oncle, que ce soit Jules Csar qui l'ait btie?

GLOCESTER.--C'est lui, mon gracieux seigneur, qui l'a btie d'abord;
puis dans la suite des sicles elle a t rebtie plusieurs fois.

LE PRINCE.--Ce fait est-il constat par des actes, ou bien a-t-on
seulement racont d'ge en ge que c'est lui qui l'avait btie?

BUCKINGHAM.--Par des actes, milord.

LE PRINCE.--Mais supposez, milord, que cela n'et pas t consign dans
les archives, il me semble que la vrit devrait vivre d'ge en ge,
comme un hritage transmis  la postrit, jusqu'au jour de la fin
universelle.

GLOCESTER, _ part_.--Des enfants si prcoces et si sages, dit-on, ne
vivent pas longtemps.

LE PRINCE.--Que dites-vous, mon oncle?

GLOCESTER.--Je disais que, sans le secours des caractres, la renomme
vit longtemps[15]. (_A part._) Ainsi, comme l'Iniquit personnifie sur
nos thtres, je moralise avec des mots  double sens.

[Note 15: Without characters, fame lives long.]

LE PRINCE.--Ce Jules Csar tait un homme bien fameux! Sa valeur a
illustr son gnie, et son gnie a dpos dans ses crits de quoi faire
vivre sa valeur. La mort n'a pu faire de ce conqurant sa conqute, car
il est encore vivant par la gloire, bien qu'il ait perdu la vie.--Je
veux vous dire une chose, mon cousin Buckingham.

BUCKINGHAM.--Quoi, mon gracieux seigneur?

LE PRINCE.--Si j'atteins l'ge d'homme, je veux ou reconqurir nos
anciens droits sur la France, ou mourir en soldat, comme j'aurai vcu en
roi.

GLOCESTER.--Les courts ts ont eu ordinairement un printemps
trs-prcoce.

(Entre York, Hastings et le cardinal.)

BUCKINGHAM.--Ah! voici le duc d'York qui vient comme nous l'avions
dsir.

LE PRINCE.--Richard d'York, comment se porte notre cher frre?

YORK.--Bien, mon redout seigneur; car c'est ainsi que je dois vous
nommer dsormais.

LE PRINCE.--Oui, mon frre,  notre grande douleur ainsi qu' la vtre:
il est trop vrai qu'il vient de mourir celui qui et d plus longtemps
conserver ce titre, auquel sa mort a t beaucoup de majest.

GLOCESTER.--Comment se porte notre cousin le noble duc d'York?

YORK.--Je vous remercie, cher oncle. O milord! c'est vous qui avez dit
que mauvaise herbe crot bien vite: le prince, mon frre, a grandi
beaucoup plus que moi.

GLOCESTER.--Il est vrai, milord.

YORK.--Il est donc mauvais?

GLOCESTER.--O mon beau cousin! je ne dis pas cela du tout.

YORK.--En ce cas, il vous a plus d'obligation que moi.

GLOCESTER.--Il peut me commander, lui,  titre de mon souverain; et
vous, vous avez sur moi le pouvoir d'un parent.

YORK.--Je vous prie, mon oncle, donnez-moi ce poignard.

GLOCESTER.--Mon poignard, petit cousin? De tout mon coeur.

LE PRINCE.--Mendie-t-on comme cela, mon frre?

YORK.--Ce n'est qu' mon cher oncle, qui, je le sais bien, me le donnera
volontiers: ce n'est qu'une bagatelle qu'il ne peut pas avoir de peine 
me donner.

GLOCESTER.--Je veux faire  mon cousin un plus beau prsent.

YORK.--Un plus beau prsent! Oh! vous voulez donc y joindre l'pe?

GLOCESTER.--Oui, mon beau cousin, si elle tait assez lgre.

YORK.--Oh! je vois bien que vous n'aimez  me faire que des dons lgers;
et, dans des demandes d'un plus grand poids, vous refuseriez au
mendiant.

GLOCESTER.--Mais elle est, pour vous, trop pesante  porter.

YORK.--Ft-elle plus pesante, je la manierais trs-facilement.

GLOCESTER.--Quoi! vous voudriez avoir mon pe, petit lord?

YORK.--Oui, je le voudrais, pour vous remercier de l'pithte que vous
me donnez.

GLOCESTER.--Quelle pithte?

YORK.--Petit.

LE PRINCE.--Milord d'York sera toujours contrariant dans ses discours:
mais, mon oncle, Votre Grce sait comment le supporter.

YORK.--Vous voulez dire me porter, et non pas me supporter.--Mon oncle,
mon frre se moque de vous et de moi. Parce que je suis aussi petit
qu'un singe, il croit que vous pourriez me porter sur votre paule.

BUCKINGHAM, _ part_.--Avec quelle finesse et quelle promptitude
d'esprit il raisonne! Pour adoucir le sarcasme qu'il lance  son oncle,
il se raille lui-mme avec toute sorte de grce et d'adresse. Tant de
malice  cet ge est une chose tonnante!

GLOCESTER.--Mon gracieux seigneur, voulez-vous continuer votre route?
Mon bon cousin Buckingham et moi, nous allons nous rendre auprs de
votre mre pour la presser de venir vous trouver  la Tour et vous
fliciter sur votre arrive.

YORK.--Quoi! vous voulez aller  la Tour, mon prince?

LE PRINCE.--Milord protecteur dit qu'il le faut.

YORK.--Je ne dormirai pas tranquillement dans la Tour.

GLOCESTER.--Et pourquoi, mon ami? Qu'y voyez-vous  craindre?

YORK.--Vraiment, l'me irrite de mon oncle Clarence. Ma grand'mre m'a
dit qu'il y avait t assassin.

LE PRINCE.--Je ne crains pas les oncles morts.

GLOCESTER.--Ni les vivants non plus, je m'en flatte.

LE PRINCE.--Oui, s'ils vivent, je n'ai, je l'espre, rien 
craindre.--Mais marchons, milord: et, le coeur plein de tristesse, je
vais, en songeant  eux, me rendre  la Tour.

(Sortent le prince, York, Hastings et le cardinal.)

BUCKINGHAM.--Pensez-vous, milord, que ce petit babillard d'York n'ait
pas t excit par son artificieuse mre  vous poursuivre de ses
sarcasmes insultants?

GLOCESTER.--Il n'y a pas de doute, il n'y a pas de doute. C'est un petit
raisonneur, hardi, vif, spirituel, prompt et capable. C'est tout le
portrait de sa mre, de la tte aux pieds.

BUCKINGHAM.--Laissons-les pour ce qu'ils sont.--Approche, cher Catesby.
Tu t'es engag aussi fortement  excuter les intentions que nous
t'avons communiques, qu' garder soigneusement le secret de la
confidence que nous t'avons faite. Tu as entendu nos raisons pendant la
route?--Qu'en penses-tu? Serait-il si difficile de faire entrer le lord
Hastings dans le projet que nous avons d'installer cet illustre duc sur
le trne royal de cette le fameuse?

CATESBY.--Il aime si tendrement le jeune prince,  cause de son pre,
qu'il ne sera pas possible de l'engager  rien de contraire  ses
intrts.

BUCKINGHAM.--Et Stanley, qu'en penses-tu? S'y refusera-t-il?

CATESBY.--Stanley fera tout ce que fera Hastings.

BUCKINGHAM.--En ce cas, il faut s'en tenir  ceci. Va, cher Catesby,
sonde de loin lord Hastings pour savoir de quel oeil il verrait notre
projet; et invite-le  se rendre demain  la Tour, pour assister au
couronnement. Si tu trouves qu'on puisse le disposer pour nous, alors
encourage-le, et dis-lui toutes nos raisons. S'il est de plomb, de
glace, froid, et mal dispos, sois de mme, romps aussitt l'entretien,
et viens nous instruire de ses dispositions.--Demain nous tenons deux
conseils spars o tu joueras un grand rle.

GLOCESTER.--Assure lord William de mon attachement, et dis-lui, Catesby,
que l'ancienne ligue de ses dangereux ennemis va verser son sang demain
au chteau de Pomfret; et recommande de ma part  mon ami de donner, en
signe de joie de cette bonne nouvelle, un doux baiser de plus  mistriss
Shore[16].

[Note 16: Jeanne Shore avait t matresse d'Edouard, et  ce qu'il
parat de lord Hastings. Elle fut comprise dans l'accusation intente
contre lui aprs sa mort, et subit une pnitence publique. Elle mourut
dans la misre, abandonne de tous ceux auxquels elle avait rendu des
services pendant sa faveur.]

BUCKINGHAM.--Va, cher Catesby: excute habilement ta commission.

CATESBY.--Mes bons lords, je vous promets  tous deux d'y donner tous
les soins dont je suis capable.

GLOCESTER.--Catesby, aurons-nous de vos nouvelles, avant de nous mettre
au lit?

CATESBY.--Vous en aurez, milord.

GLOCESTER.--A Crosby: tu nous trouveras l tous deux.

(Catesby sort.)

BUCKINGHAM.--Que ferons-nous, milord, si nous voyons que Hastings ne se
prte pas  nos projets?

GLOCESTER.--Nous ferons tomber sa tte, mon cher.--Nous viendrons  bout
de quelque chose.--Et souviens-toi, lorsque je serai roi, de me demander
le comt d'Hereford, dont le roi mon frre tait en possession, avec
toutes ses dpendances.

BUCKINGHAM.--Je rclamerai de Votre Grce l'effet de cette promesse.

GLOCESTER.--Et compte qu'elle te sera accorde en toute
affection.--Allons, il faut souper de bonne heure afin d'avoir ensuite
le temps de digrer nos projets et de leur donner une certaine forme.

(Ils sortent.)




SCNE II

Devant la maison de lord Hastings.

_Entre_ UN MESSAGER.


LE MESSAGER, _frappant  la porte_.--Milord, milord?

HASTINGS, _en dedans_.--Qui est l?

LE MESSAGER.--Quelqu'un de la part de lord Stanley.

HASTINGS.--Quelle heure est-il?

LE MESSAGER.--Vous allez entendre sonner quatre heures.

(Entre Hastings.)

HASTINGS.--Ton matre trouve-t-il donc la nuit trop longue pour dormir?

LE MESSAGER.--Il y a toute apparence, d'aprs ce que j'ai  vous dire.
D'abord, il me charge de prsenter ses salutations  Votre Seigneurie.

HASTINGS.--Et aprs...

LE MESSAGER.--Ensuite il vous annonce qu'il a rv, cette nuit, que le
sanglier lui avait jet son casque  bas. Il vous informe aussi qu'on
tient deux conseils, et qu'il serait possible que, dans l'un des deux,
on prt un parti qui pourrait  tous deux vous faire dplorer l'autre.
C'est ce qui l'a dtermin  m'envoyer savoir vos intentions; et si, 
l'instant mme, vous voulez monter  cheval avec lui, et vous rfugier
en toute hte dans le nord pour viter le danger que pressent son me.

HASTINGS.--Va, mon ami, retourne vers ton matre. Dis-lui que nous
n'avons rien  craindre de ces deux conseils spars. Son Honneur et moi
nous serons de l'un des deux, et mon bon ami Catesby doit se trouver 
l'autre; il ne peut rien s'y passer relativement  nous que je n'en sois
instruit. Dis-lui que ses craintes sont vaines et sans motifs; et quant
 ses songes, je m'tonne qu'il soit assez simple pour ajouter foi aux
illusions d'un sommeil agit. Fuir le sanglier avant qu'il nous
poursuive, ce serait l'exciter  courir sur nous, et diriger sa
poursuite vers la proie qu'il n'avait pas intention de chasser. Va, dis
 ton matre de se lever, et de venir me joindre; nous irons ensemble 
la Tour, o il verra que le sanglier nous traitera bien.

LE MESSAGER.--J'y vais, milord; et lui rapporterai vos paroles.

(Il sort.)

(Entre Catesby.)

CATESBY.--Mille bonjours  mon noble lord.

HASTINGS.--Bonjour, Catesby. Vous tes bien matinal aujourd'hui. Quelles
sont les nouvelles, dans ce temps d'incertitude?

CATESBY.--En effet, milord, les choses sont peu stables; et je crois
qu'elles ne reprendront point de solidit, que Richard ne porte le
bandeau royal.

HASTINGS.--Comment! le bandeau royal? Veux-tu dire la couronne?

CATESBY.--Oui, mon bon lord.

HASTINGS.--La couronne de ma tte tombera de dessus mes paules avant
que je voie la couronne si odieusement dplace. Mais crois-tu
t'apercevoir qu'il y vise?

CATESBY.--Oui, sur ma vie: il se flatte de vous voir ardent  le
soutenir dans ses projets pour y parvenir; et c'est dans cette confiance
qu'il m'envoie vous apprendre l'agrable nouvelle que, ce jour mme, vos
ennemis, les parents de la reine, doivent mourir  Pomfret.

HASTINGS.--J'avoue que cette nouvelle ne m'afflige pas, car ils ont
toujours t mes ennemis; mais que je donne jamais ma voix  Richard, au
prjudice du droit des lgitimes hritiers de mon matre! Dieu sait que
je n'en ferai rien, dt-il m'en coter la vie.

CATESBY.--Dieu conserve Votre Seigneurie dans ces bons sentiments!

HASTINGS.--Mais je rirai pendant un an d'avoir assez vcu pour voir la
fin tragique de ceux qui m'avaient attir la haine de mon matre. Va,
va, Catesby, avant que je sois plus vieux de quinze jours, j'en ferai
dpcher encore quelques-uns qui ne s'y attendent gure.

CATESBY.--C'est une vilaine chose, mon cher lord, de mourir sans
prparation, et lorsqu'on s'y attend le moins.

HASTINGS.--Oh! affreux, affreux. Et c'est pourtant ce qui arrive 
Rivers, Vaughan et Grey; et il en arrivera autant  quelques autres, qui
se croient aussi en sret que toi et moi, qui, tu le sais, sommes aims
du prince Richard et de Buckingham.

CATESBY.--Oh! ils vous tiennent en trs-haute estime, (_ part_) car ils
estiment que sa tte sera bientt sur le pont.

HASTINGS.--Je sais qu'il en est ainsi, et je l'ai bien mrit. (_Entre
Stanley._) Comment! comment! mon cher, o est donc votre pieu, mon
cher? Quoi! vous craignez le sanglier, et vous marchez sans armes?

STANLEY.--Bonjour, milord.--Bonjour, Catesby.--Vous pouvez plaisanter;
mais, par la sainte croix, je n'aime point ces conseils spars, moi.

HASTINGS.--Milord, j'aime autant ma vie, que vous la vtre; et mme je
vous proteste qu'elle ne me fut jamais aussi prcieuse qu'elle me l'est
en ce moment. Croyez-vous, de bonne foi, que, si je n'tais pas certain
de notre sret, vous me verriez un air aussi triomphant?

STANLEY.--Les lords qui sont  Pomfret taient joyeux aussi, lorsqu'ils
partirent de Londres; ils s'y croyaient bien en sret; ils n'avaient,
en effet, aucun sujet de dfiance, et pourtant vous voyez combien
promptement le jour s'est obscurci pour eux: ce coup, si soudainement
port par la haine, veille mes inquitudes; veuille le Ciel que ma peur
n'ait pas le sens commun!--Eh bien! nous rendrons-nous  la Tour? Le
jour s'avance.

HASTINGS.--Allons, allons; j'ai quelque chose  vous dire...
Devinez-vous ce que c'est, milord? Aujourd'hui, les lords dont vous
parlez sont dcapits.

STANLEY.--Hlas! pour la fidlit, ils mritent mieux de porter leurs
ttes que quelques-uns de ceux qui les ont accuss de porter leurs
chapeaux. Mais, venez, milord; partons.

(Entre un sergent d'armes.)

HASTINGS.--Allez toujours devant, je veux dire un mot  ce brave homme.
(_Sortent Stanley et Catesby._)--Eh bien, ami, comment va?

LE SERGENT.--D'autant mieux, que Votre Seigneurie veut bien s'en
informer.

HASTINGS.--Je te dirai, mon ami, que les choses vont mieux pour moi,
aujourd'hui, que la dernire fois que tu me rencontras ici. On me
conduisait en prison  la Tour o j'tais envoy par les menes des
parents de la reine; mais maintenant je te dirai (garde cela pour toi)
qu'aujourd'hui ces mmes ennemis sont mis  mort, et que je suis en
meilleure position que je n'tais alors.

LE SERGENT.--Dieu veuille vous y maintenir,  la satisfaction de Votre
Honneur.

HASTINGS.--Mille grces, ami. Tiens, bois  ma sant.

(Il lui jette sa bourse.)

LE SERGENT.--Je remercie Votre Honneur.

(Sort le sergent.)

(Entre un prtre.)

LE PRTRE.--Bienheureux de vous rencontrer, milord, je suis fort aise de
voir Votre Honneur.

HASTINGS.--Je te remercie de tout mon coeur, mon bon sir John. Je vous
suis redevable pour votre dernier office. Venez chez moi dimanche
prochain, et je m'acquitterai avec vous.

(Entre Buckingham.)

BUCKINGHAM.--Quoi! en conversation avec un prtre, lord chambellan? Ce
sont vos amis de Pomfret qui ont besoin du ministre d'un prtre; mais
vous, je ne crois pas que vous ayez occasion de vous confesser.

HASTINGS.--Non, ma foi; et lorsque j'ai rencontr ce saint homme, j'ai
song  ceux dont vous parlez.--Eh bien, allez-vous  la Tour?

BUCKINGHAM.--J'y vais, milord: mais je n'y resterai pas longtemps; j'en
reviendrai avant vous.

HASTINGS.--Cela est assez probable; car j'y resterai  dner.

BUCKINGHAM, _ part_.--Et  souper aussi, quoique tu ne t'en doutes
pas.--Allons, voulez-vous venir?

HASTINGS.--Je vous suis, milord.

(Ils sortent.)




SCNE III

A Pomfret.--Devant le chteau.

_Entre_ RATCLIFF, _conduisant, avec une escorte_, RIVERS, GREY ET
VAUGHAN _ la mort_.


RATCLIFF.--Allons, conduisez les prisonniers.

RIVERS.--Sir Richard Ratcliff, laisse-moi te dire ceci: tu vois mourir
aujourd'hui un sujet fidle, puni de son zle et de sa loyaut.

GREY.--Dieu garde le prince de votre clique  tous! Vous tes l une
troupe ligue de damns vampires.

VAUGHAN.--Il y en a parmi vous qui un jour crieront malheur sur tout
ceci.

RATCLIFF.--Dpchons; le terme de votre vie est arriv.

RIVERS.--O Pomfret, Pomfret!  toi, prison sanglante, prison fatale et
de mauvais augure aux nobles pairs de ce royaume! Dans la coupable
enceinte de tes murs fut massacr Richard II; et pour rendre plus odieux
ton sinistre sjour, nous allons te donner  boire encore notre sang
innocent.

GREY.--C'est maintenant que tombe sur nos ttes la maldiction de
Marguerite, lorsqu'elle reprocha  Hastings,  vous et  moi, d'tre
rests spectateurs tranquilles, pendant que Richard poignardait son
fils.

RIVERS.--Elle maudit aussi Hastings, elle maudit Buckingham, elle maudit
Richard. Souviens-toi,  Dieu, d'exaucer contre eux ses prires, comme
tu les exauces contre nous!--Mais ma soeur, et les princes ses
enfants...  Dieu misricordieux, contente-toi de notre sang fidle,
qui, tu le vois, va tre injustement vers!

RATCLIFF.--Finissons: l'heure marque pour votre mort est dj passe.

RIVERS.--Allons, Grey,--allons, Vaughan. Embrassons-nous ici.--Adieu,
jusqu' notre runion dans le ciel.

(Ils sortent.)




SCNE IV

A Londres.--Un appartement dans la Tour.

BUCKINGHAM, STANLEY, HASTINGS, L'VQUE D'LY, CATESBY, LOVEL _et
autres, autour d'une table, les officiers du conseil sont prsents_.


HASTINGS.--Nobles pairs, nous sommes ici rassembls pour fixer le jour
du couronnement; au nom de Dieu, parlez, quel jour nommez-vous pour
cette auguste crmonie?

BUCKINGHAM.--Tout est-il prpar pour ce grand jour?

STANLEY.--Tout: il ne reste plus qu' le fixer.

L'VQUE D'LY.--Demain serait, ce me semble, un jour heureusement
choisi.

BUCKINGHAM.--Qui de vous ici connat les intentions du protecteur? quel
est le confident le plus intime du noble duc?

L'VQUE D'LY.--C'est vous, milord,  ce que nous croyons, qui
connaissez le mieux sa pense.

BUCKINGHAM.--Nous connaissons tous les visages l'un de l'autre: mais
pour nos coeurs.... Il ne connat pas plus le mien que moi le vtre: et
je ne connais pas plus le sien, milord, que vous le mien.--Lord
Hastings, vous tes lis tous deux d'une troite amiti.

HASTINGS.--Je sais que Sa Grce a la bont de m'accorder beaucoup
d'affection. Mais quant  ses vues sur le couronnement, je ne l'ai point
sond, et il ne m'a fait connatre en aucune manire ses gracieuses
volonts  ce sujet. Mais vous, noble lord, vous pourriez nommer le
jour: et je donnerai ma voix au nom du duc; j'ose esprer qu'il ne le
prendra pas en mauvaise part.

(Entre Glocester.)

L'VQUE D'LY.--Voici le duc lui-mme, qui vient fort  propos.

GLOCESTER--Mes nobles lords et cousins, je vous souhaite  tous le
bonjour. J'ai dormi tard; mais je me flatte que mon absence n'a pas
empch qu'on s'occupt d'aucun des objets importants qui devaient se
rgler en ma prsence.

BUCKINGHAM.--Si vous n'aviez pas fait votre entre  point nomm,
milord, voil lord Hastings qui allait se charger de votre rle; je veux
dire qu'il aurait donn votre voix pour le couronnement du roi.

GLOCESTER.--Personne ne pouvait le faire avec plus de confiance que
milord Hastings. Il me connat bien; il m'est tendrement
attach.--Milord d'ly, la dernire fois que je me trouvai  Holborn, je
vis des fraises dans votre jardin[17]. Je vous prie, envoyez-m'en
quelques-unes.

[Note 17: La demande des fraises est historique, et donne comme un
chantillon de la bonne humeur qu'affecta ce jour-l Richard au
commencement du conseil. Probablement Shakspeare en a profit pour faire
sortir l'vque d'ly, afin qu'il ne s'tablt pas de discussion entre
ce prlat, qui a demand que le couronnement d'douard V et lieu le
lendemain, et Stanley  qui un instant de prudence fait exprimer le
dsir qu'il soit retard. C'est ce que n'ont point aperu les
commentateurs.]

L'VQUE D'LY.--Oui-d, milord, et de tout mon coeur.

(L'vque d'ly sort.)

GLOCESTER.--Cousin Buckingham, un mot. (_Il le prend  part:_)--Catesby
a sond Hastings sur notre projet, et il a trouv cet entt-l si
violent qu'il perdra, dit-il, sa tte avant de consentir  ce que le
fils de son matre, comme il l'appelle respectueusement, perde la
souverainet du trne d'Angleterre.

BUCKINGHAM.--Sortez un moment, je vous accompagnerai.

(Sortent Glocester et Buckingham.)

STANLEY.--Nous n'avons pas encore fix ce jour solennel. Demain,  mon
avis, est trop prcipit. Pour moi, je ne suis pas aussi bien prpar
que je le serais si l'on loignait ce jour.

(Rentre l'vque d'ly.)

L'VQUE D'LY.--O est milord protecteur? Je viens d'envoyer chercher
les fraises.

HASTINGS.--Le duc parat ce matin bien dispos et de bonne humeur. Il
faut qu'il soit occup de quelque ide qui lui plat, pour nous avoir
souhait le bonjour d'un air si anim. Je ne crois pas qu'il y ait, dans
toute la chrtient, un homme moins capable de cacher sa haine ou son
amiti que lui: vous lisez d'abord sur son visage ce qu'il a dans le
coeur.

STANLEY.--Et quels traits de son me voyez-vous donc aujourd'hui sur son
visage, d'aprs les apparences qu'il a laiss voir?

HASTINGS.--H! j'y vois clairement qu'il n'est irrit contre personne,
car, si cela tait, on l'aurait vu dans ses yeux.

(Rentrent Richard et Buckingham.)

GLOCESTER.--Je vous le demande  tous, dites-moi ce que mritent ceux
qui conspirent ma mort par les pratiques diaboliques d'une damnable
sorcellerie, et qui sont parvenus  soumettre mon corps  leurs charmes
infernaux?

HASTINGS.--Le tendre attachement que j'ai pour Votre Grce, milord,
m'enhardit  prononcer le premier, dans cette illustre assemble,
l'arrt des coupables. Quels qu'ils soient, je soutiens, milord, qu'ils
ont mrit la mort.

GLOCESTER.--Eh bien, que vos yeux soient donc tmoins du mal qu'ils
m'ont fait. Voyez comme ils m'ont ensorcel: regardez, mon bras est
dessch comme une jeune perche frappe de la gele. C'est l'ouvrage de
cette pouse d'douard, de cette horrible sorcire, ligue avec cette
malheureuse, cette prostitue, la Shore: ce sont elles qui m'ont ainsi
marqu de leurs sortilges.

HASTINGS.--Si elles sont les auteurs de ce forfait, milord....

GLOCESTER.--Si! que prtends-tu avec tes si, toi, le protecteur de cette
odieuse prostitue?--Tu es un tratre.--A bas sa tte.--Oui, je jure ici
par saint Paul, que je ne dnerai pas que je ne l'aie vue  bas.--Lovel
et Catesby, ayez soin que cela s'excute.--Pour vous autres, qui m'aime
se lve et me suive.

(Tout le conseil se lve, et suit Richard et Buckingham.)

HASTINGS.--Malheur, malheur  l'Angleterre! car de moi je n'en donnerais
pas cela. Imbcile que je suis, j'aurais pu prvenir ce qui m'arrive.
Stanley avait vu en songe le sanglier lui abattre son casque; mais j'ai
mpris cet avis, et j'ai ddaign de fuir. Trois fois aujourd'hui mon
cheval caparaonn a bronch et a fait un cart  l'aspect de la Tour,
comme s'il et refus de me mener  la boucherie.--Ah! j'ai besoin
maintenant du prtre  qui je parlais tantt. Je me repens  prsent
d'avoir dit  ce sergent, d'un air de triomphe, que mes ennemis
prissaient aujourd'hui  Pomfret d'une mort sanglante, et que moi
j'tais sr d'tre en grce et en faveur. O Marguerite, Marguerite!
c'est maintenant que ta funeste maldiction tombe sur la tte infortune
du pauvre Hastings!

CATESBY.--Allons, milord, abrgez: le duc attend pour dner. Faites une
courte confession; il est press de voir votre tte.

HASTINGS.--O faveur momentane des mortels que nous poursuivons avec
plus d'ardeur que la grce de Dieu! Celui qui btit son esprance sur
ton fantastique sourire est comme le matelot ivre au haut d'un mt,
toujours prt  tomber  la moindre secousse, dans les fatales
entrailles de l'abme.

LOVEL.--Allons, allons, finissons: ces lamentations sont inutiles.

HASTINGS.--O sanguinaire Richard!--Malheureuse Angleterre! je te prdis
les jours les plus effroyables qu'aient encore vus les sicles les plus
malheureux.--Allons, conduisez-moi  l'chafaud: portez-lui ma
tte.--J'en vois sourire  mon malheur qui ne me survivront pas
longtemps.

(Ils sortent.)




SCNE V

Toujours  Londres.--Les murs de la Tour.

_Entrent_ GLOCESTER ET BUCKINGHAM _vtus d'armures rouilles et
singulirement en dsordre_.


GLOCESTER.--Dis-moi, cousin, peux-tu trembler et changer de couleur,
perdre la respiration au milieu d'un mot, recommencer ton discours et
t'arrter encore comme si tu avais la tte perdue, l'esprit gar de
frayeur?

BUCKINGHAM.--Bon! je suis en tat d'galer le plus grand tragdien, de
parler en regardant en arrire, et promenant autour de moi un oeil
inquiet, de trembler et tressaillir au mouvement d'un brin de paille,
comme assailli d'une crainte profonde. Le regard pouvant et le sourire
forc sont galement  mes ordres; ils sont toujours prts, chacun dans
son emploi,  donner  mes stratagmes l'apparence convenable. Mais
Catesby est-il parti?

GLOCESTER.--Oui, et le voil qui ramne avec lui le maire.

BUCKINGHAM.--Laissez-moi lui parler. (_Entrent le lord maire et
Catesby._) Lord maire....

GLOCESTER.--Prenez garde au pont.

BUCKINGHAM.--coutez, coutez le tambour.

GLOCESTER.--Catesby, veillez sur les remparts.

BUCKINGHAM.--Lord maire, la raison qui nous a fait vous mander....

GLOCESTER.--Prends garde, dfends-toi....--Voil les ennemis.

BUCKINGHAM.--Que Dieu et notre innocence nous dfendent et nous
protgent!

(Entrent Lovel et Catesby, portant la tte de Hastings.)

GLOCESTER.--Non, rassurez-vous, ce sont nos amis: Lovel et Catesby.

LOVEL.--Voil la tte de cet ignoble tratre, de ce dangereux Hastings
qu'on tait si loin de souponner.

GLOCESTER.--J'ai tant aim cet homme que je ne puis m'empcher de
pleurer. Je l'avais toujours cru le plus sincre et le meilleur humain
qui jamais sur terre ait port le nom de chrtien. Il tait pour moi
comme un livre o mon me dposait le rcit de ses plus secrtes
penses. Il savait couvrir ses vices d'un vernis de vertu si sduisant,
que, sauf une faute notoire et visible  tous les yeux (je parle de son
commerce dclar avec la femme de Shore), il vivait  l'abri du plus
lger soupon.

BUCKINGHAM.--Oh! c'tait bien le tratre le plus cach, le plus
habilement dguis qui ait jamais vcu!--Voyez, lord maire, auriez-vous
jamais imagin, et pourriez-vous mme le croire encore, si la Providence
ne nous avait pas conservs vivants pour vous le dire, que ce rus
tratre avait complot de nous assassiner, moi et le bon duc de
Glocester, aujourd'hui mme dans la chambre du conseil?

LE MAIRE.--Quoi, est-il vrai?

GLOCESTER.--Quoi? nous prenez-vous pour des Turcs et des infidles? Et
pensez-vous que nous eussions ainsi, contre la forme des lois, procd
si violemment  la mort du sclrat, si l'extrme danger de la chose, le
repos de l'Angleterre et la sret de nos personnes ne nous eussent pas
forcs  cette rapide excution?

LE MAIRE.--Puisse-t-il vous bien arriver! Il a mrit la mort; et Vos
Grces ont trs-sagement procd, en faisant un exemple capable
d'effrayer les faux tratres qui voudraient renouveler de pareilles
tentatives. Je n'ai rien espr de mieux de sa part, depuis que je l'ai
vu en relation avec mistriss Shore.

BUCKINGHAM.--Et cependant notre intention n'tait pas qu'il ft excut
avant que vous fussiez arriv, milord, pour tre prsent  sa fin. Mais
le zle affectionn de nos amis a empch, un peu contre notre
intention, que cela ne ft ainsi. Nous aurions t bien aises que vous
eussiez entendu le tratre parler, et confesser en tremblant les dtails
et le but de sa trahison, afin que vous eussiez pu en rendre compte aux
citoyens qui seraient peut-tre tents de mal interprter cette
excution, et de plaindre sa mort.

LE MAIRE.--La parole de Votre Grce, mon bon lord, vaudra autant que si
je l'avais vu et entendu parler: et ne doutez nullement ni l'un ni
l'autre, nobles princes, que je n'informe nos fidles citoyens de la
justice avec laquelle vous avez agi en cette occasion.

GLOCESTER.--C'tait pour cela que nous souhaitions la prsence de Votre
Seigneurie, afin d'viter la censure des langues mal intentionnes.

BUCKINGHAM.--Mais enfin, puisque vous tes arriv trop tard pour remplir
nos intentions, vous pouvez du moins attester tout ce que nous venons de
vous en apprendre. Et sur ce, mon bon lord maire, nous vous souhaitons
le bonjour.

(Le lord maire sort.)

GLOCESTER.--Allons, suivez, suivez-le, cousin Buckingham. Le maire va se
rendre en diligence  Guild-Hall. L, lorsque vous trouverez le moment
favorable, mettez en avant la btardise des enfants d'Edouard.
Dites-leur comment Edouard fit mettre  mort un citoyen[18], pour avoir
dit qu'il ferait son fils hritier de la couronne, lorsqu'il n'entendait
parler que de sa maison, dont l'enseigne portait ce nom. Ensuite
insistez sur ses abominables dbauches, et la brutalit de ses penchants
inconstants, qui s'tendaient jusqu' leurs servantes, leurs filles,
leurs femmes, partout o son oeil lascif et son coeur dvorant
s'arrtaient pour chercher une proie. De l vous pouvez, dans un besoin,
ramener le discours sur ma personne.--Dites-leur que, lorsque ma mre
devint grosse de cet insatiable douard, le duc d'York, mon illustre
pre, tait occup dans les guerres de France; et qu'en faisant une
supputation exacte des dates, il reconnut videmment que l'enfant ne lui
appartenait pas; vrit confirme encore par sa physionomie, qui n'avait
aucun des traits du noble duc mon pre; cependant touchez cela
lgrement, et comme en passant, car vous savez, milord, que ma mre vit
encore.

[Note 18: Un riche mercier de la Cit, nomm Walker. Ce fut en chaire
que Richard fit d'abord attaquer les actes d'douard, la lgitimit de
ses enfants, et la sienne propre, par un docteur Shand, frre du maire
de Londres.]

BUCKINGHAM.--Reposez-vous sur moi, milord; je vais parler avec autant
d'loquence que si la brillante rcompense qui fait l'objet de mon
plaidoyer devait tre pour moi-mme; et sur ce, adieu, milord.

GLOCESTER.--Si vous russissez, amenez-les au chteau de Baynard; vous
m'y trouverez vertueusement entour de rvrends pres et de savants
vques.

BUCKINGHAM.--Je pars; et comptez que vers les trois ou quatre heures,
vous recevrez des nouvelles de ce qui se sera pass  Guild-Hall.

(Buckingham sort.)

GLOCESTER.--Lovel, allez chercher promptement le docteur Shaw.--Et vous,
Catesby, amenez-moi le moine Penker. Dites-leur de venir me trouver
avant une heure d'ici, au chteau de Baynard. (_Lovel et Catesby
sortent._) Je vais rentrer. Il faut que je donne des ordres secrets pour
mettre hors de vue cette petite race de Clarence, et recommander qu'on
ne souffre pas que personne au monde approche les princes.

(Ils sortent.)




SCNE VI

Une rue de Londres.

_Entre_ UN CLERC.


LE CLERC.--Voil les chefs d'accusation intents contre ce bon lord
Hastings, grossoys dans une belle criture  main pose, pour tre lus
tantt publiquement dans l'glise de Saint-Paul! Et remarquez comme tout
cela est d'accord!--J'ai employ onze heures entires  les mettre au
net; car ce n'est que d'hier au soir que Catesby me les a envoys;
l'original avait cot au moins autant de temps  rdiger, et pourtant
il n'y a pas cinq heures que Hastings vivait encore, et sans avoir t
ni accus, ni interrog, en pleine libert. Il faut avouer que nous
sommes dans un joli monde!--Qui serait assez stupide pour ne pas voir ce
grossier artifice? Et cependant qui serait assez hardi pour avoir le
courage de ne pas dire qu'il ne le voit pas? Le monde est mauvais; et
tout est perdu sans ressource, quand il faut, en voyant de pareilles
actions, se contenter de penser.

(Il sort.)




SCNE VII

Toujours  Londres.--La cour du chteau de Baynard[19].

GLOCESTER ET BUCKINGHAM _entrent par diffrents cts_.

[Note 19: Le chteau de Baynard tait,  ce qu'il parat, une habitation
fortifie, btie par un des gentilshommes qui accompagnrent Guillaume
le Conqurant. Elle tait situe dans Londres mme, au bord de la
Tamise, o l'on en aperoit encore les fondations lorsque les eaux sont
basses.]


GLOCESTER.--Eh bien? eh bien? Que disent nos bourgeois?

BUCKINGHAM.--Par la sainte Mre de notre Sauveur, les bourgeois ont la
bouche close, et ne disent pas un mot!

GLOCESTER.--Avez-vous touch l'article de la btardise des enfants
d'douard?

BUCKINGHAM.--Oui; j'ai parl de son contrat de mariage avec lady Lucy,
et de celui qui a t fait en France par ses ambassadeurs; de
l'insatiable voracit de ses dsirs, et de ses violences sur les femmes
de la Cit; de sa tyrannie  propos de rien; j'ai dit que lui-mme tait
btard puisqu'il avait t conu lorsque votre pre tait en France;
qu'il n'avait point de ressemblance avec le duc; j'ai en mme temps
rappel vos traits et je vous ai montr comme la vritable image de
votre pre, tant par la physionomie que par la noblesse de l'me. J'ai
fait valoir toutes vos victoires dans l'cosse, votre science dans la
guerre, votre sagesse dans la paix, vos vertus, la bont de votre
naturel, et votre humble modestie; enfin, rien de ce qui pouvait tendre
 vos vues n'a t laiss de ct dans ma harangue, ni touch avec
ngligence. Et lorsque je suis venu  la fin, j'ai somm ceux qui
aimaient le bien de leur pays, de crier: Dieu conserve Richard, roi
d'Angleterre!

GLOCESTER.--Et l'ont-ils fait?

BUCKINGHAM.--Non. Que Dieu me soit aide! ils n'ont pas dit un mot. Mais
tous, comme de muettes statues ou des pierres insensibles, sont demeurs
 se regarder l'un l'autre, et ples comme des morts.--Quand j'ai vu
cela, je les ai rprimands, et j'ai demand au maire ce que signifiait
ce silence obstin. Sa rponse a t, que le peuple n'tait pas
accoutum  se voir haranguer par d'autres que par le greffier. Alors on
l'a press de rpter mon discours: mais il n'a parl que d'aprs moi;
_voil ce qu'a dit le duc, voil comment le duc a conclu_; sans rien
prendre sur lui. Lorsqu'il a eu fini, un certain nombre de mes gens,
aposts dans le bas de la salle, ont jet leurs bonnets en l'air, et
environ une douzaine de voix ont cri: _Dieu conserve le roi Richard!_
J'ai saisi l'occasion qu'ils me donnaient. _Je vous remercie, bons
citoyens, braves amis, leur ai-je dit. Cette acclamation gnrale et ces
cris de joie prouvent votre discernement, et votre affection pour
Richard:_ et j'ai fini l, et me suis retir.

GLOCESTER.--Quels muets imbciles! Quoi! Ils n'ont pas voulu
parler?--Mais le maire et ses adjoints ne viendront-ils pas?

BUCKINGHAM.--Le maire est tout prs d'ici, milord. Montrez quelque
crainte. Ne leur donnez audience qu'aprs de vives instances; et ayez
soin, mon bon lord, de paratre devant eux un livre de prires  la
main, et entre deux ecclsiastiques: car je veux sur ce texte faire un
sermon difiant. Et ne vous laissez pas aisment gagner  nos
sollicitations. Jouez le rle de la jeune fille: rpondez toujours non,
tout en acceptant.

GLOCESTER.--Je rentre: et, si vous plaidez aussi bien pour eux que je
saurai rpondre non pour mon propre compte, nul doute que nous ne
conduisions notre projet  une heureuse issue.

BUCKINGHAM.--Allez, allez, montez sur la terrasse; voil le maire qui
frappe. (_Sort Glocester._)--(_Entrent le lord maire, les aldermen, des
citoyens._)--Soyez le bienvenu, milord. Je perds mon temps  attendre le
duc. Je ne crois pas qu'il veuille nous recevoir. (_Entre Catesby,
venant du chteau._) Eh bien, Catesby, qu'a rpondu le duc  ma requte?

CATESBY.--Il prie Votre Grce, mon noble lord, de remettre votre visite
 demain, ou au jour suivant. Il est enferm avec deux vnrables
ecclsiastiques, et saintement occup de mditations, et dsire
qu'aucune affaire temporelle ne vienne le distraire de son pieux
exercice.

BUCKINGHAM.--Retournez, bon Catesby, vers le gracieux duc. Dites-lui que
le maire, les aldermen et moi, nous sommes venus pour confrer avec Sa
Grce sur des affaires de la dernire consquence, sur des projets
trs-importants, et qui se rattachent au bien gnral de l'tat.

CATESBY.--Je vais l'en instruire sur-le-champ.

(Il sort.)

BUCKINGHAM, _au maire_.--Ha! ha! milord: ce prince-l n'est pas un
Edouard. Il n'est pas  se bercer sur un voluptueux canap. Il est sur
ses genoux, occup  la contemplation. On ne le trouve pas se
divertissant avec une couple de courtisanes: mais il mdite avec deux
profonds et savants docteurs. Il n'est pas  dormir pour engraisser son
corps indolent: mais il prie pour enrichir son me vigilante. Heureuse
l'Angleterre, si ce vertueux prince voulait se charger d'en tre le
souverain! Mais, je le crains bien, jamais nous n'obtiendrons cela de
lui.

LE MAIRE.--Vraiment, Dieu nous prserve d'un refus de sa part!

BUCKINGHAM.--Ah! je crains bien qu'il ne refuse.--Voil Catesby qui
revient. (_Entre Catesby._) Eh bien, Catesby, que dit Sa Grce?

CATESBY.--Elle ne conoit pas dans quel but vous avez runi un si grand
nombre de citoyens, pour les amener chez elle, sans l'en avoir prvenue
auparavant; elle craint, milord, que vous n'ayez de mauvais desseins
contre elle.

BUCKINGHAM.--Je suis mortifi que mon noble cousin puisse me souponner
de mauvais desseins contre lui. Par le ciel! nous venons  lui remplis
d'affection; retournez encore, je vous prie, et assurez-en Sa Grce.
(_Catesby sort._) Quand ces hommes pieux et d'une dvotion profonde sont
 leur chapelet, il est bien difficile de les en retirer: tant sont doux
les plaisirs d'une fervente contemplation.

(Glocester parat sur un balcon lev, entre deux vques. Catesby
revient avec lui.)

LE MAIRE.--Eh! tenez, voil Sa Grce qui arrive entre deux
ecclsiastiques.

BUCKINGHAM.--Deux appuis pour la vertu d'un prince chrtien, et qui le
prservent des chutes de la vanit! Voyez! dans sa main un livre de
prires: ce sont l les vritables parures auxquelles se fait
reconnatre un saint.--Fameux Plantagenet, trs-gracieux prince, prte
une oreille favorable  notre requte, et pardonne-nous d'interrompre
les dvots exercices de ton zle vraiment chrtien.

GLOCESTER.--Milord, vous n'avez pas besoin d'apologie. C'est moi qui
vous prie de m'excuser si mon ardeur pour le service de mon Dieu m'a
fait ngliger la visite de mes amis. Mais laissons cela; que dsire
Votre Grce?

BUCKINGHAM.--Une chose qui, j'espre, sera agrable  Dieu, et rjouira
tous les bons citoyens de cette le dans l'anarchie.

GLOCESTER.--Vous me faites craindre d'avoir commis quelque faute
rprhensible aux yeux de cette ville, et vous venez sans doute me
reprocher mon ignorance?

BUCKINGHAM.--Vous avez devin juste, milord. Votre Grce
daignerait-elle,  nos instantes prires, rparer sa faute?

GLOCESTER.--Comment pourrais-je autrement vivre dans un pays chrtien?

BUCKINGHAM.--Sachez donc que vous tes coupable d'abandonner le sige
suprme, le trne majestueux, les fonctions souveraines de vos anctres,
les grandeurs qui vous appartiennent, les droits de votre naissance et
la gloire hrditaire de votre royale maison, au rejeton corrompu d'une
tige souille; tandis que vous tes plong dans le calme de vos penses
assoupies, dont nous venons de vous rveiller aujourd'hui pour le bien
de notre patrie, cette belle le se voit mutile dans plusieurs de ses
membres, son visage est dfigur par des marques d'infamie, la tige de
ses rois est greffe sur d'ignobles sauvageons, et elle-mme se voit
presque entirement ensevelie dans l'abme profond de la honte et de
l'oubli. C'est pour la sauver que nous venons vous solliciter ardemment,
gracieux seigneur, de prendre sur vous le fardeau et le gouvernement de
ce pays qui est le vtre, non plus comme protecteur, rgent, lieutenant,
ou comme agent subalterne qui travaille pour le profit d'un autre, mais
comme hritier qui a reu de gnration en gnration les droits
successifs  un empire qui vous appartient en propre. Voil ce que,
d'accord avec les citoyens, vos amis sincres et dvous, et sur leurs
ardentes sollicitations, je suis venu demander  Votre Grce avec de
lgitimes instances.

GLOCESTER.--Je suis incertain, s'il convient mieux  mon rang et aux
sentiments o vous tes, que je me retire en silence, ou que je rponde
pour vous adresser d'amers reproches. Car, si je ne rponds pas, vous
pourriez peut-tre imaginer que ma langue, lie par l'ambition, consent
par son silence  ce joug dor de la souverainet, que vous voulez
follement m'imposer ici. Et si, d'un autre ct, je vous reproche les
offres que vous me faites, et qui me touchent par l'expression de votre
fidle attachement pour moi, j'aurai maltrait mes amis.... Pour vous
rpondre donc et viter ce premier inconvnient, et ne pas tomber, en
m'expliquant, dans le second, voici dfinitivement ma rponse. Votre
amour mrite mes remerciements; mais mon mrite, qui n'est d'aucune
valeur, se refuse  de si hautes propositions. D'abord, quand tous les
obstacles seraient carts, et que le chemin au trne me serait aplani,
quand il me reviendrait comme une succession ouverte, et par les droits
de ma naissance, telle est la pauvret de mes talents, et telles sont la
grandeur et la multitude de mes imperfections, que je chercherais  me
drober  mon lvation, frle barque que je suis, peu faite pour
affronter une mer puissante, plutt que de m'exposer  me voir cach
sous ma grandeur, et englouti dans les vapeurs de ma gloire. Mais, Dieu
merci, on n'a pas besoin de moi; et je rpondrais bien peu  votre
besoin, si c'tait  moi  vous secourir. La tige royale nous a laiss
un fruit royal, qui, mri par les heures que nous drobe le temps, sera
digne de la majest du trne, et nous rendra, je n'en doute point, tous
heureux sous son rgne. C'est sur lui que je dpose ce que vous voudriez
placer sur moi, ce qui lui appartient par les droits de sa naissance, et
par son heureuse toile.--Et Dieu me prserve de vouloir le lui ravir.

BUCKINGHAM.--Milord, c'est une preuve des dlicatesses de la conscience
de Votre Grce; mais ses scrupules sont frivoles et sans importance, ds
qu'on vient  bien considrer les choses. Vous dites qu'douard est le
fils de votre frre: nous en convenons avec vous; mais il n'est pas n
de l'pouse lgitime d'douard; car celui-ci s'tait engag auparavant
avec lady Lucy; et votre mre peut servir de tmoin  son
engagement[20]. Ensuite il s'est fianc par ambassadeur  la princesse
Bonne, soeur du roi de France. Ces deux pouses mises  l'cart, il
s'est prsent une pauvre suppliante, une mre accable des soins d'une
nombreuse famille, une veuve dans la dtresse, qui, bien que sur le
dclin de sa beaut, a conquis et charm l'oeil lascif d'douard, et l'a
fait tomber de la hauteur et de l'lvation de ses premires penses,
dans le honteux abaissement d'une dgotante et vile bigamie: c'est de
cette veuve, et dans sa couche illgitime, qu'il a engendr cet douard,
que, par courtoisie, nous appelons le prince. Je pourrais m'en plaindre
ici en termes plus amers, si, retenu par les gards que je dois 
certaine personne vivante, je n'imposais  ma langue une prudente
circonspection. Ainsi, mon bon seigneur, prenez pour votre royale
personne cette dignit qui vous est offerte; si ce n'est pour nous
rendre heureux, et avec nous tout le pays, que ce soit du moins pour
retirer votre noble race de la corruption que lui ont fait contracter
les abus du temps, et pour la rendre  son cours direct et lgitime.

[Note 20: On voulut en effet arguer de cet argument pour empcher le
mariage d'douard avec lady Grey. Mais lady Lucy, somme sous serment de
dire la vrit, dclara qu'elle n'avait reu aucune promesse d'Edouard.]

LE MAIRE.--Acceptez, mon bon seigneur: vos citoyens de la ville de
Londres vous en conjurent.

BUCKINGHAM.--Ne refusez pas, puissant prince, l'offre de notre amour.

CATESBY.--Oh! rendez-les heureux, en souscrivant  leur juste requte!

GLOCESTER.--Hlas! pourquoi voulez-vous m'accabler de ce fardeau
d'inquitudes? Je ne suis pas fait pour les grandeurs et la majest d'un
trne.--Je vous en prie, ne le prenez pas en mauvaise part, mais je ne
puis ni ne veux cder  vos dsirs.

BUCKINGHAM.--Si vous vous obstinez  le refuser, si par sensibilit et
par attachement vous rpugnez  dposer un enfant, un fils de votre
frre; car nous connaissons bien la tendresse de votre coeur, et cette
piti douce et effmine, que nous avons toujours remarque en vous pour
vos proches, et qui au reste s'tend galement  toutes les classes
d'hommes:.... eh bien, apprenez, que, soit que vous acceptiez nos offres
ou non, jamais le fils de votre frre ne rgnera sur nous comme notre
roi; mais que nous placerons quelque autre sur le trne,  la disgrce
et  la ruine de votre maison;--et c'est dans cette rsolution que nous
vous quittons.--Venez, citoyens; nous ne le solliciterons pas plus
longtemps.

(Buckingham sort avec le maire et sa suite.)

CATESBY.--Rappelez-les, cher prince; acceptez leur demande: si vous la
refusez, tout le pays en portera la peine.

GLOCESTER.--Voulez-vous donc me prcipiter dans un monde de soucis? Eh
bien, rappelez-les: je ne suis pas fait de pierre, et je sens que mon
coeur est touch de vos tendres sollicitations (_sort Catesby_), quoique
ce soit contre ma conscience et mon inclination. (_Entrent Buckingham et
les autres._) Cousin Buckingham.... et vous, hommes sages et
respectables, puisque vous voulez charger mes paules du fardeau de la
grandeur, et me le faire porter, que je le veuille ou non, il faut bien
que je m'y soumette avec rsignation. Mais si la noire calomnie, ou le
blme au visage odieux, sont un jour la consquence du devoir que vous
m'imposez, la violence que vous me faites me sauvera de toutes les
censures, et de toutes les taches d'ignominie qui pourraient en
rsulter; car Dieu m'est tmoin, et vous le voyez en quelque sorte
vous-mmes, combien je suis loin de dsirer ce qui m'arrive.

LE MAIRE.--Que Dieu bnisse Votre Grce! Nous le voyons, et nous le
publierons.

GLOCESTER.--En le disant, vous ne direz que la vrit.

BUCKINGHAM.--Je vous salue donc de ce titre royal. Longue vie au roi
Richard, le digne souverain de l'Angleterre!

TOUS.--_Amen._

BUCKINGHAM.--Vous plairait-il d'tre couronn demain?

GLOCESTER.--Ce sera quand il vous plaira, puisque vous le voulez
absolument.

BUCKINGHAM.--Nous viendrons donc demain pour accompagner Votre Grce: et
nous prenons cong de vous, le coeur rempli de joie.

GLOCESTER, _aux ecclsiastiques qui sont avec lui_.--Venez: allons
reprendre nos pieux exercices.--Adieu, bon cousin.--Adieu, chers amis.

FIN DU TROISIME ACTE.




                            ACTE QUATRIME




SCNE I

Devant la Tour.

_Entrent d'un ct_ LA REINE LISABETH, LA DUCHESSE D'YORK, ET LE
MARQUIS DE DORSET, ET _de l'autre_ ANNE, DUCHESSE DE GLOCESTER, _menant_
LADY MARGUERITE PLANTAGENET, _fille du duc de Clarence_.


LA DUCHESSE.--Qui rencontrons-nous ici?--Ma nice Plantagenet que
conduit par la main sa bonne tante de Glocester! Sur ma vie, elle se
rend  la Tour par pure tendresse de coeur pour y saluer le jeune
prince.--Ma fille, je me flicite de vous trouver ici.

ANNE, _ lisabeth et  la duchesse_.--Que le ciel vous soit propice 
toutes deux dans cette heure du jour!

LISABETH.--Je vous en souhaite autant, bonne soeur! O donc allez-vous?

ANNE.--Pas plus loin qu' la Tour; et,  ce que je prsume, dans le mme
sentiment qui vous y mne, pour y fliciter les jeunes princes.

LISABETH.--Je vous en remercie, ma chre soeur: nous y entrerons de
compagnie. Et voil fort  propos le lieutenant qui arrive. (_Entre
Brakenbury._) Monsieur le lieutenant, avec votre permission, dites-moi,
je vous prie, comment se portent le prince, et mon jeune fils York.

BRAKENBURY.--Trs-bien, madame.... Mais, soit dit sans vous offenser, je
ne puis vous permettre de les voir: le roi l'a svrement dfendu.

LISABETH.--Le roi? quel roi?

BRAKENBURY.--C'est du lord protecteur que je parle.

LISABETH.--La protection du Seigneur le prserve de ce titre de
roi!--A-t-il donc lev une barrire entre la tendresse de mes enfants
et moi? Je suis leur mre. Qui pourra m'empcher d'arriver jusqu' eux?

LA DUCHESSE.--Je suis mre de leur pre, et je prtends les voir.

ANNE.--Je suis leur tante par alliance, et leur mre par ma tendresse:
ainsi conduisez-moi vers eux; je me charge de la faute, et je t'absous
de l'ordre  mes prils.

BRAKENBURY.--Non, madame, je ne puis me dpartir ainsi de ma charge: je
suis li par serment; ainsi daignez m'excuser.

(Il sort.) (Entre Stanley.)

STANLEY, _ la duchesse_.--Mesdames, si je vous rencontre dans une heure
d'ici, je pourrai saluer dans Sa Grce la duchesse d'York, la
respectable mre de deux belles reines qu'elle aura vues rgner l'une
aprs l'autre. (_A la duchesse de Glocester._) Venez, madame; il faut
vous rendre sans dlai  Westminster, pour y tre couronne reine comme
pouse de Richard.

LISABETH.--Ah! coupez mon lacet, afin que mon coeur oppress puisse
battre en libert... ou je sens que je vais m'vanouir  cette mortelle
nouvelle.

ANNE.--Odieuse nouvelle!  sinistre vnement!

DORSET, _ lisabeth_.--Prenez courage, ma mre: comment se trouve Votre
Grce?

LISABETH.--O Dorset, ne me parle pas; va-t'en. La mort et la
destruction sont  ta poursuite et prtes  te saisir. Le nom de ta mre
est fatal  ses enfants: si tu veux chapper  la mort qui te poursuit,
traverse les mers, et va vivre avec Richmond hors des atteintes de
l'enfer. Va, hte-toi, hte-toi de fuir cette boucherie, si tu ne veux
pas augmenter le nombre des morts, et me faire mourir selon la
maldiction de Marguerite, n'tant plus ni mre, ni femme, ni reine
actuelle de l'Angleterre.

STANLEY.--Votre conseil, madame, est dict par de trs-sages
craintes.--Dorset, saisissez rapidement l'avantage que vous laissent
quelques heures. Je vous donnerai des lettres de recommandation pour mon
fils, et lui crirai de venir au-devant de vous; ne vous laissez pas
surprendre par un imprudent dlai.

LA DUCHESSE.--O vent funeste du malheur qui nous disperse tous!--O
entrailles maudites, couches de mort, vous avez donn le jour  un
serpent dont le regard est mortel  qui n'a pas su l'viter!

STANLEY.--Allons, madame, venez; j'ai t envoy en toute hte.

ANNE.--Et je vais vous suivre  contre-coeur. Oh! plt  Dieu que le
cercle d'or, qui va ceindre mon front, ft un fer rouge qui me brlt
jusqu'au cerveau! Puiss-je tre ointe d'un poinon meurtrier, qui me
fasse expirer avant qu'on ait pu dire: Dieu conserve la reine!

LISABETH.--Va, va, pauvre crature; je n'envie pas ta gloire; ma
douleur ne dsire pas se repatre de tes maux.

ANNE.--Eh! pourquoi pas?--Lorsqu'au moment o je suivais le cercueil de
Henri, celui qui est aujourd'hui mon poux vint me trouver, les mains 
peine laves du sang de cet ange qui fut mon premier poux, et de celui
du saint dfunt que j'accompagnais en pleurant; lorsqu'en ce moment,
dis-je, je fixai mes yeux sur Richard, voici quel fut mon voeu: Sois
maudit pour m'avoir condamne, moi si jeune,  un si long veuvage; et,
quand tu te marieras, que la douleur assige ta couche, et que ton
pouse (s'il est une femme assez folle pour le devenir) soit plus
malheureuse par ta vie[21] que tu ne m'as rendue malheureuse par le
meurtre de mon cher poux! Hlas! avant que je pusse rpter cette
maldiction, dans cet espace de temps si court, mon coeur de femme
s'tait laiss si grossirement surprendre par ses mielleuses paroles,
et avait fait de moi l'objet de ma propre maldiction. Depuis ce moment
elle a priv mes yeux de tout repos: je n'ai pas encore joui une heure
dans sa couche des prcieuses vapeurs du sommeil, sans tre rveille
par les songes effrayants qui agitent Richard. Je sais d'ailleurs qu'il
me hait, par la haine qu'il portait  mon pre Warwick, et sans doute il
ne tardera pas  se dfaire de moi.

[Note 21: La maldiction d'Anne fut: Sois plus malheureuse par ta mort,
etc.]

LISABETH.--Pauvre chre me, adieu. Je plains tes douleurs.

ANNE.--Pas plus que mon coeur ne gmit sur les vtres.

DORSET.--Adieu, toi qui accueilles si tristement les grandeurs.

ANNE, _ Dorset_.--Adieu, pauvre malheureux qui vas prendre cong
d'elles.

LA DUCHESSE, _ Dorset_.--Va joindre Richmond, et qu'une heureuse
fortune guide tes pas! (_A lady Anne._) Va joindre Richard, et que les
anges gardiens veillent sur tes jours! (_A la reine._) Va au sanctuaire,
et que de bonnes penses s'emparent de toi! Moi je vais  mon tombeau,
et puissent le repos et la paix y descendre avec moi. J'ai vu
quatre-vingts tristes annes de chagrins, et chacune de mes heures de
joie est toujours venue s'abmer dans une semaine de douleurs.

LISABETH.--Arrtez, encore.--Jetons encore un regard sur la Tour.--O
vous, pierres antiques, prenez en compassion ces tendres enfants, que la
haine a renferms dans vos murs! Berceau bien rude pour de si jolis
petits enfants! dure et sauvage nourrice! vieille et triste compagne de
jeu pour de jeunes princes, traite bien mes enfants! Pierres, c'est
ainsi qu'une douleur insense prend cong de vous.

(Ils sortent tous.)




SCNE II

Une salle d'apparat dans le palais.

_Fanfares et trompettes_. RICHARD _en habits royaux, sur son trne_,
BUCKINGHAM, CATESBY, UN PAGE _autres personnages_.


LE ROI RICHARD, _ sa suite_.--cartez-vous tous.--Cousin Buckingham?

BUCKINGHAM.--Mon gracieux souverain?

LE ROI RICHARD.--Donne-moi ta main.--C'est par tes conseils et par ton
assistance que le roi Richard se voit plac si haut. Mais ces grandeurs
ne vivront-elles qu'un jour? ou seront-elles durables, et pourrons-nous
en jouir avec satisfaction?

BUCKINGHAM.--Puissent-elles tre permanentes et durer toujours!

LE ROI RICHARD.--Ah! Buckingham, c'est en ce moment que je vais employer
la pierre de touche pour savoir si ton or est vraiment de bon aloi.--Le
jeune douard vit. Cherche maintenant dans ta pense ce que je veux
dire.

BUCKINGHAM.--Dites-le, cher seigneur.

LE ROI RICHARD.--Buckingham, je te dis que je voudrais tre roi.

BUCKINGHAM.--Eh! mais vous l'tes en effet, mon trois fois renomm
souverain.

LE ROI RICHARD.--Ah! suis-je vraiment roi?--Oui, je le suis, mais
douard vit!

BUCKINGHAM.--Il est vrai, noble prince.

LE ROI RICHARD.--Et voil donc la cruelle consquence de ce qu'il vit
encore, il est vrai, noble prince.--Cousin, tu n'avais pas coutume
d'avoir l'esprit si lent. Faut-il que je te parle ouvertement? Je dsire
la mort de ces btards, et je voudrais voir la chose excute
sur-le-champ. Que dis-tu, maintenant? Parle vite et en peu de mots.

BUCKINGHAM.--Votre Grce peut tout ce qui lui plat.

LE ROI RICHARD.--Allons, allons. Te voil tout de glace: ton amiti se
refroidit. Parle, ai-je ton consentement  leur mort?

BUCKINGHAM.--Donnez-moi le temps de respirer: un moment de rflexion,
cher lord, avant que je vous donne l-dessus une rponse positive. Je
vais dans un instant satisfaire  la question de Votre Grce.

(Buckingham sort.)

CATESBY,  part.--Le roi est offens; voyez: il mord ses lvres.

LE ROI RICHARD.--Je veux m'adresser  des ttes de fer,  quelqu'un de
ces gens qui vont sans y regarder. Quiconque examine les choses d'un
oeil si prudent n'est point mon homme.--L'ambitieux Buckingham devient
circonspect.--Page?

LE PAGE.--Seigneur?

LE ROI RICHARD.--Ne connais-tu point quelque homme que l'or corrupteur
puisse induire  se charger d'un secret exploit de mort?

LE PAGE.--Je connais un gentilhomme mcontent, dont l'humble fortune est
peu d'accord avec la hauteur de ses penses. L'or vaut autant prs de
lui que vingt orateurs; il le dterminera, je n'en doute point,  tout
faire.

LE ROI RICHARD.--Quel est son nom?

LE PAGE.--Son nom, seigneur, est Tyrrel.

LE ROI RICHARD.--Je connais un peu cet homme. Va, page, fais-le-moi
venir ici. (_Le page sort._) Cet habile et profond penseur de Buckingham
ne sera plus le confident de mes secrets. Quoi! il aura si longtemps
suivi mes pas sans se lasser, et il s'arrte  prsent pour
respirer?--Eh bien, soit. (_Entre Stanley._) Eh bien, lord Stanley,
quelles nouvelles?

STANLEY.--Vous saurez, mon cher seigneur, que le marquis de Dorset,  ce
que j'apprends, s'est sauv pour aller joindre Richmond dans le pays o
il s'est fix.

LE ROI RICHARD.--coute, Catesby; rpands dans le public que Anne, ma
femme, est dangereusement malade. Je pourvoirai  ce qu'elle se tienne
renferme: cherche-moi quelque mince gentilhomme  qui je puisse marier
promptement la fille de Clarence. Pour le fils, il est imbcile[22], je
n'en ai pas peur.--Eh bien,  quoi rves-tu? Je te le rpte, fais
courir le bruit que Anne, ma femme, est malade, et qu'elle a bien l'air
d'en mourir. Occupe-toi de cela sur-le-champ: car il m'importe beaucoup
d'arrter toutes les esprances qui pourraient se fortifier  mon
dsavantage.--(_Catesby sort._) Il faut que j'pouse la fille de mon
frre, ou mon trne ne posera que sur un verre fragile.--gorger ses
frres, et puis l'pouser! ce n'est pas l une route bien sre pour y
parvenir. Mais me voil entr si avant dans le sang, qu'il faut qu'un
crime chasse l'autre. La piti larmoyante n'habita jamais dans ces yeux.
(_Entre le page avec Tyrrel._) T'appelles-tu Tyrrel?

[Note 22: Il ne devint imbcile qu' la suite de la longue rclusion
qu'il subit d'abord sous Richard, puis sous Henri VII, et durant
laquelle son ducation fut entirement nglige: Henri VII le fit
assassiner. La fille fut marie  sir Richard Pole, et dcapite  la
Tour,  l'ge de soixante-dix ans, par l'ordre de Henri VIII sans forme
de procs, et sans autre crime que ses droits  la couronne.]

TYRREL.--James Tyrrel, votre dvou sujet.

LE ROI RICHARD.--L'es-tu en effet?

TYRREL.--Mettez-moi  l'preuve, mon gracieux seigneur.

LE ROI RICHARD.--Oseras-tu te charger de tuer un de mes amis?

TYRREL.--Comme il vous plaira: mais j'aimerais mieux tuer deux de vos
ennemis.

LE ROI RICHARD.--Eh bien, c'est cela mme. Deux mortels ennemis
contraires  mon repos, et qui me privent des douceurs du sommeil: voil
ceux sur qui je voudrais te faire oprer. Tyrrel, c'est des btards qui
sont dans la Tour que je te parle.

TYRREL.--Donnez-moi les moyens d'arriver jusqu' eux, et je vous aurai
bientt dlivr de la crainte qu'ils vous inspirent.

LE ROI RICHARD.--Tu chantes sur un ton qui me plat.--coute,
approche-toi, Tyrrel. Va, muni de ce gage; lve-toi, et approche ton
oreille: (_il lui parle bas_) voil tout.--Viens me dire: C'est fait; et
je t'aimerai, je t'avancerai.

TYRREL.--Je vais dpcher l'affaire sur-le-champ.

(Il sort.)

(Rentre Buckingham.)

BUCKINGHAM.--Mon prince, j'ai examin en moi la proposition sur laquelle
vous m'avez sond dernirement.

LE ROI RICHARD.--Fort bien, n'en parlons plus.--Dorset est en fuite; il
est all joindre Richmond.

BUCKINGHAM.--C'est ce que je viens d'apprendre, seigneur.

LE ROI RICHARD.--Stanley, Richmond est le fils de votre femme.--Vous
m'entendez; ayez l'oeil  cela.

BUCKINGHAM.--Mon prince, je rclame le don auquel j'ai droit en vertu de
la promesse que vous m'en avez faite sur votre honneur et votre foi...
Le comt de Hereford avec toutes ses mouvances, dont vous m'avez promis
la possession.

LE ROI RICHARD.--Stanley, veillez sur votre femme: si elle entretient
quelque correspondance de lettres avec Richmond, vous m'en rpondrez.

BUCKINGHAM.--Que dit Votre Majest de ma juste requte?

LE ROI RICHARD.--Je me le rappelle: Henri VI a prdit que Richmond
serait roi; et cela, lorsque Richmond n'tait encore qu'un
polisson.--Roi!--Peut-tre...

BUCKINGHAM.--Seigneur...

LE ROI RICHARD.--Et comment arrive-t-il que ce prophte ne m'ait pas dit
en mme temps,  moi qui tais l, que je le tuerais?

BUCKINGHAM.--Seigneur, votre promesse de ce comt...

LE ROI RICHARD.--Richmond!... La dernire fois que j'ai pass par
Exeter, le maire eut la complaisance de me faire voir le chteau, qu'il
appela Rougemont! A ce nom, je frmis, en me rappelant qu'un barde
irlandais m'avait dit un jour que je ne vivrais pas longtemps aprs
avoir vu Richmond.

BUCKINGHAM.--Seigneur...

LE ROI RICHARD.--Ah! quelle heure est-il?

BUCKINGHAM.--J'ose prendre la libert de rappeler  Votre Grce la
promesse qu'elle m'a faite.

LE ROI RICHARD.--Bien; mais, quelle heure est-il?

BUCKINGHAM.--Le coup de dix heures est prt  frapper.

LE ROI RICHARD.--Eh bien! laisse-le frapper.

BUCKINGHAM.--Pourquoi me dites-vous: Laisse-le frapper?

LE ROI RICHARD.--Parce que, comme une figure d'horloge, tu as tenu le
coup en suspens entre ta demande et mes rflexions. Je ne suis pas
aujourd'hui dans mon humeur donnante.

BUCKINGHAM.--Dites-moi donc, dcidment, si je dois compter ou non sur
votre promesse.

LE ROI RICHARD.--Tu m'importunes: je ne suis pas en train de donner[23].

(Sort Richard avec sa suite.)

[Note 23: Il paratrait que le comt d'Hereford fut donn  Buckingham,
et que ce furent d'autres causes qui le brouillrent avec Richard.]

BUCKINGHAM.--Oui? En est-il ainsi? Est-ce d'un tel mpris qu'il veut
payer mes importants services? Est-ce pour cela que je l'ai fait roi?
Oh! souvenons-nous de Hastings, et fuyons vers Brecknock, tandis que
cette tte tremblante est encore sur mes paules.

(Il sort.)




SCNE III

_Entre_ TYRREL.


TYRREL.--L'acte sanglant et tyrannique est consomm; l'action la plus
perfide, le massacre le plus horrible dont cette terre se soit jamais
rendue coupable! Dighton et Forrest, que j'ai gagns pour excuter cette
impitoyable scne de boucherie, des sclrats endurcis, des chiens
sanguinaires, tout pntrs d'attendrissement et d'une douce piti, ont
pleur comme deux enfants en me faisant le triste rcit de leur mort.
C'est ainsi, me disait Dighton, qu'taient couchs ces aimables
enfants.--Ils se tenaient ainsi, disait Forrest, se tenant
mutuellement dans leurs bras innocents et blancs comme l'albtre; leurs
lvres semblaient quatre roses rouges sur une seule tige, qui, dans leur
beaut d't, se baisaient l'une l'autre. Un livre de prires tait pos
sur leur oreiller: cette vue, dit Forrest, a, pendant un moment, presque
chang mon me. Mais, oh! le dmon... Le sclrat s'est arrt  ce
mot, et Dighton a continu: Nous avons touff le plus parfait, le plus
charmant ouvrage que la nature ait jamais form depuis la cration! Ils
m'ont quitt tous deux si pntrs de douleur et de remords qu'ils ne
pouvaient parler; et je les ai laisss aller pour venir apporter cette
nouvelle  notre roi sanguinaire.--Ah! le voil. (_Entre le roi
Richard._) Salut  mon souverain seigneur.

LE ROI RICHARD.--Eh bien, cher Tyrrel, vais-je tre heureux par ta
nouvelle?

TYRREL.--Si l'excution de l'acte dont vous m'avez charg doit enfanter
votre bonheur, soyez donc heureux, car il est consomm.

LE ROI RICHARD.--Mais les as-tu vus morts?

TYRREL.--Oui, seigneur.

LE ROI RICHARD.--Et enterrs, cher Tyrrel?

TYRREL.--Le chapelain de la Tour les a enterrs; mais pour vous dire o,
j'avoue que je ne le sais pas.

LE ROI RICHARD.--Reviens me trouver, cher Tyrrel, immdiatement aprs
mon souper, et tu me conteras alors toutes les circonstances de leur
mort... En attendant, ne t'occupe qu' chercher dans ta pense comment
je pourrais te faire du bien, et sois sr de l'accomplissement de tes
dsirs.--Adieu jusqu' tantt.

TYRREL.--Je prends humblement cong de vous.

(Il sort.)

LE ROI RICHARD.--Je vous ai bien enferm le fils de Clarence; j'ai mari
sa fille en bas lieu. Les fils d'douard dorment dans le sein d'Abraham,
et ma femme Anne a souhait le bonsoir  ce bas monde. A prsent, comme
je sais que Richmond de Bretagne a des vues sur la jeune lisabeth, la
fille de mon frre, et qu' la faveur de ce noeud il forme des projets
ambitieux sur la couronne, je vais la trouver, et lui faire ma cour en
amant heureux et galant.

(Entre Catesby.)

CATESBY.--Mon prince....

LE ROI RICHARD.--Sont-ce de bonnes ou de mauvaises nouvelles que tu
m'apportes si brusquement?

CATESBY.--Mauvaises, mon prince. Morton[24] s'est enfui vers Richmond;
et Buckingham, soutenu par les intrpides Gallois, est en campagne; ses
forces s'accroissent  chaque instant.

[Note 24: L'vque d'ly.]

LE ROI RICHARD.--ly, joint  Richmond, m'inquite bien plus que
Buckingham et sa troupe ramasse  la hte.--Allons, on m'a appris que
les rflexions que l'on fait sur le danger sont les pesants auxiliaires
du paresseux dlai, et que le dlai conduit aprs lui l'impotente
indigence au pas de tortue. Volons donc sur les ailes de la rapidit,
prompte comme la flamme, messagre de Jupiter, et faite pour tre le
hraut d'un roi! Partons, assemblons une arme.--Mon bouclier est mon
conseil: il faut abrger, quand les tratres osent se mettre en
campagne.

(Ils sortent.)




SCNE IV

Toujours  Londres.--Devant le palais.

MARGUERITE.


MARGUERITE.--Ainsi leur prosprit touche  sa maturit; elle va tomber
bientt dans la bouche pourrie de la mort. J'ai err secrtement 
l'entour de ces lieux pour observer la ruine de mes ennemis. Je suis
tmoin d'un sinistre dbut, et je repasserai en France avec l'espoir que
les scnes qui vont suivre seront aussi funestes, aussi cruelles, aussi
tragiques.--loigne-toi, malheureuse Marguerite, quelqu'un approche.

(Entrent la reine lisabeth et la duchesse d'York.)

LISABETH.--Ah! mes pauvres princes! mes tendres enfants, fleurs non
encore panouies, douces plantes qui ne veniez que d'apparatre; si vos
mes chries volent encore dans les airs, si un ternel arrt n'a pas
fix votre sjour, planez autour de moi sur vos ailes invisibles, et
coutez les gmissements de votre mre.

MARGUERITE.--Oui, planez autour d'elle; dites-lui que c'est la justice
vengeresse du droit qui a couvert votre matin naissant des ombres de la
vieille nuit.

LA DUCHESSE.--Tant de douleurs ont us ma voix; que ma langue, fatigue
de se plaindre, reste immobile et muette.--douard Plantagenet, hlas!
pourquoi as-tu cess de vivre?

MARGUERITE.--Plantagenet a veng Plantagenet; douard a pay  douard
sa dette de mort.

LISABETH.--As-tu pu,  Dieu! abandonner ces tendres agneaux, et les
jeter dans les entrailles du loup dvorant? O dormais-tu lorsqu'on a
commis cet attentat?

MARGUERITE.--Lorsque moururent le pieux Henri et mon cher fils.

LA DUCHESSE.--Vie morte, vue aveugle, pauvre spectre vivant et mortel,
spectacle de misres, opprobre du monde, proprit du tombeau, qu'usurpe
la vie, abrg et monument de jours lamentables, repose ton corps sans
repos sur cette terre des lois, enivre, contre toutes les lois, du sang
de l'innocence.

(Elle s'assied  terre.)

LISABETH.--O terre! que ne peux-tu m'offrir un tombeau, comme tu peux
m'offrir un triste sige? Je voudrais, non reposer mes os sur ta
surface, mais les cacher dans ton sein. Ah! qui a sujet de pleurer que
nous seules?

(Elle s'assied  terre  ct de la duchesse.)

MARGUERITE.--Si la plus ancienne douleur est la plus respectable, cdez
donc  la mienne l'avantage de la prminence; et laissez mes douleurs
taler les premires leur sombre visage. Si la douleur peut admettre
quelque socit (_elle s'assied  terre  ct des autres_), que la vue
de mes maux vous rpte les vtres. J'avais un douard avant que Richard
le tut! J'avais un poux avant que Richard le tut! Tu avais un douard
avant que Richard le tut! Tu avais un Richard avant que Richard le
tut!

LA DUCHESSE.--J'avais aussi un Richard et tu l'as tu! J'avais aussi un
Rutland et tu as aid  le tuer!

MARGUERITE.--Tu avais aussi un Clarence, et Richard l'a tu! De ton
ventre est sorti rampant, comme de son repaire, ce chien d'enfer qui
nous poursuit tous  mort. Ce dogue qui eut des dents avant d'ouvrir les
yeux, pour dchirer les faibles agneaux, et lcher leur sang innocent;
cet odieux destructeur de l'oeuvre de Dieu, ce tyran par excellence, le
premier entre ceux de la terre, dont la puissance s'emploie  rgner sur
des yeux fatigus de larmes, c'est ton sein qui l'a dchan, pour nous
donner la chasse jusqu' notre tombeau. O Dieu juste, quitable et
fidle dispensateur! combien je te remercie de ce que ce chien acharn
dvore le fruit des entrailles de sa mre, et l'associe aux gmissements
des autres!

LA DUCHESSE.--O femme de Henri, ne triomphe point de mes maux; Dieu
m'est tmoin que j'ai pleur sur les tiens!

MARGUERITE.--Pardonne-moi. Je suis affame de ma vengeance, et je me
repais  la contempler. Ton douard est mort, qui avait tu le mien; ton
autre douard est mort aussi pour payer mon douard. Le jeune York ne
sert que d'appoint  la vengeance, car les deux autres ne pouvaient
ensemble galer en perfection l'excs de ma perte. Il est mort, ton
Clarence qui avait poignard mon douard, et avec lui les spectateurs de
cette scne tragique, l'adultre Hastings, Rivers, Vaughan et Grey sont
tous prmaturment engloutis dans leurs tnbreux tombeaux. Richard seul
est vivant, noir affid de l'enfer, rserv comme son agent pour acheter
des mes, et les lui envoyer. Mais bientt, bientt approche sa fin
pitoyable et qui sera vue sans piti. La terre s'ouvre bante, l'enfer
flambe, les dmons rugissent, les saints prient, tous demandent qu'il
disparaisse prcipitamment de ce monde.--Cher Dieu, dchire, je t'en
conjure, le bail de sa vie, afin que je puisse vivre assez, pour dire:
Le chien est mort!

LISABETH.--Ah! tu m'avais prdit qu'un temps viendrait, o
j'implorerais ton secours pour m'aider  maudire cette araigne au large
ventre, cet odieux crapaud bossu.

MARGUERITE.--Je t'appelais alors une vaine image de ma grandeur, un
pauvre fantme, une reine en peinture, pure reprsentation de ce que
j'avais t, l'annonce flatteuse d'un horrible spectacle, une femme
leve sur le fate pour en tre prcipite, mre seulement par drision
de deux beaux enfants, le songe de ce que tu semblais tre, une
brillante enseigne destine  servir de but aux coups les plus
dangereux, une reine de thtre faite uniquement pour remplir la scne.
O est ton mari, maintenant? o sont tes frres? o sont tes deux fils?
De quoi te rjouis-tu? qui vient te prier  genoux, et te dire: Dieu
conserve la reine? O sont ces pairs qui venaient te flatter, courbs
devant toi? o est ce peuple qui suivait en foule tes pas? Renonce 
tout cela et vois ce que tu es aujourd'hui; non plus une pouse
heureuse, mais une veuve dans la dtresse; non plus une mre joyeuse,
mais une mre qui en dplore le nom; non plus celle qu'on supplie, mais
une humble suppliante; non plus une reine, mais une misrable, couronne
de maux; non plus celle qui me mprisait, mais celle qui endure mes
mpris; non plus celle que tous redoutaient, mais celle qui en redoute
un autre; non plus celle qui commandait  tous, mais celle  qui
personne n'obit. C'est ainsi que la roue de la justice a fait sa
rvolution, et t'a laisse la proie du temps, sans autre bien que le
souvenir de ce que tu fus, pour te faire un plus grand tourment de ce
que tu es. Tu usurpas ma place, et tu ne prendrais pas la part qui te
revient de mes maux! Maintenant ton cou superbe porte la moiti du joug
appesanti sur moi, et, le laissant glisser de dessus ma tte fatigue,
j'en rejette sur toi le fardeau tout entier. Adieu, femme d'York, reine
des tristes infortunes! Ces maux de l'Angleterre me feront sourire en
France.

LISABETH.--O toi, si habile  maudire, arrte encore un moment, et
enseigne-moi  maudire mes ennemis.

MARGUERITE.--Laisse passer tes nuits sans sommeil et tes jours sans
nourriture, compare ton bonheur teint avec tes vivantes douleurs,
reprsente-toi tes enfants plus charmants qu'ils ne l'taient, et celui
qui les a tus plus affreux qu'il ne l'est, embellis ce que tu as perdu,
pour te rendre plus odieux celui qui a caus tes pertes, sois sans cesse
 retourner toutes ces penses, et tu apprendras  maudire.

LISABETH.--Mes paroles sont sans force: anime-les de l'nergie des
tiennes.

MARGUERITE.--Tes douleurs les aiguiseront et les rendront pntrantes
comme les miennes.

(La reine Marguerite sort.)

LA DUCHESSE.--Le malheur est-il donc si plein de discours?

LISABETH.--Bruyants avocats de la douleur qui les charge de sa plainte,
vains hritiers d'un bonheur qui n'a rien laiss aprs lui, tristes
orateurs exhalant nos misres, que la libert leur soit laisse, bien
qu'ils ne puissent nous donner aucune autre assistance que de soulager
le coeur.

LA DUCHESSE.--S'il en est ainsi, n'enchane point ta langue: suis-moi;
et de l'amertume qu'exhaleront nos paroles, suffoquons mon dtestable
fils qui a touff tes deux aimables enfants. (_Tambours derrire le
thtre._) J'entends les tambours. N'pargne pas les imprcations.

(Entrent le roi Richard et sa suite au pas de marche.)

LE ROI RICHARD.--Qui ose m'arrter dans ma marche guerrire?

LA DUCHESSE.--Celle qui aurait pu, en t'touffant dans son sein maudit
de Dieu, t'pargner tous les meurtres que tu as commis, misrable que tu
es.

LISABETH.--Oses-tu bien couvrir de cette couronne d'or ce front o
devraient tre gravs avec un fer chaud, si l'on te faisait justice, le
meurtre d'un prince qui possdait cette couronne, et le massacre de mes
pauvres enfants et de mes frres? Dis-moi, lche sclrat, o sont mes
enfants?

LA DUCHESSE.--Crapaud, crapaud que tu es, o est ton frre Clarence, et
le petit Ned Plantagenet son fils?

LA REINE.--Que sont devenus les nobles Rivers, Vaughan et Grey?

LA DUCHESSE.--Qu'as-tu fait du gnreux Hastings?

LE ROI RICHARD.--Sonnez une fanfare, trompettes: tambours, battez
l'alarme! Que le ciel n'entende pas les rapports de ces femmes qui
accusent l'oint du Seigneur. Sonnez, vous dis-je. (_Fanfare, alarme._)
Modrez-vous, et parlez-moi sans invective, ou je vais continuer
d'touffer le bruit de vos cris sous la voix bruyante de la guerre.

LA DUCHESSE.--Es-tu mon fils?

LE ROI RICHARD.--Oui, grce  Dieu,  mon pre et  vous.

LA DUCHESSE.--coute donc patiemment les expressions de ma colre.

LE ROI RICHARD.--Madame, je tiens de vous un caractre qui ne peut
supporter l'accent du reproche.

LA DUCHESSE.--Oh! laisse-moi parler.

LE ROI RICHARD.--Parlez, mais je ne vous entendrai pas.

LA DUCHESSE.--Je serai douce et modre dans mes paroles.

LE ROI RICHARD.--Et brve, ma bonne mre, je suis press.

LA DUCHESSE.--Qui te presse si fort?.... Combien de temps t'ai-je
attendu, moi, Dieu le sait, dans les tourments et l'agonie?

LE ROI RICHARD.--Et ne suis-je pas enfin venu au monde vous consoler de
vos douleurs?

LA DUCHESSE.--Non; par la sainte croix, tu le sais bien: tu es venu sur
la terre pour me faire de la terre un enfer. Ta naissance fut un fardeau
douloureux pour ta mre; ton enfance fut chagrine et colre; les jours
de ton ducation effrayants, sauvages et furieux. Ta premire jeunesse
fut tmraire, audacieuse, cherchant les dangers; et dans l'ge qui l'a
suivit, tu fus orgueilleux, subtil, faux et sanguinaire, tu devins plus
calme, mais plus dangereux, et caressant dans ta haine. Quelle heure de
consolation, dis-moi, ai-je jamais gote dans ta socit?

LE ROI RICHARD.--Par ma foi aucune, si ce n'est l'heure d'Humphroy[25],
qui vous appela une fois  djeuner pendant que vous tiez avec moi.--Si
ma vue vous est si dsagrable, laissez-moi continuer ma marche, madame,
et cesser de vous dplaire.--Battez, tambours.

[Note 25: Il paratrait que l'heure d'Humphroy, c'tait l'heure o l'on
avait faim. _Dner_ avec le duc Humphroy tait en Angleterre une
expression proverbiale qui signifiait se passer de dner. Une des ailes
de l'ancienne glise de Saint-Paul s'appelait la promenade du duc
Humphroy, et c'tait l,  ce qu'il parat, que se promenaient, 
l'heure du dner, ceux qui, n'ayant pas trop de quoi dner chez eux,
espraient peut-tre y rencontrer quelqu'un qui les invitt: le proverbe
est-il venu de l, ou bien le nom de la promenade est-il venu du
proverbe, c'est ce qu'on ne saurait claircir.]

LA DUCHESSE.--Je t'en prie, coute-moi.

LE ROI RICHARD.--Vous me parlez avec trop d'aigreur.

LA DUCHESSE.--Un mot encore, c'est la dernire fois que tu m'entendras.

LE ROI RICHARD.--Eh bien?

LA DUCHESSE.--Ou par le juste jugement de Dieu tu priras dans cette
guerre avant de la pouvoir terminer en vainqueur, ou je mourrai de
douleur et de vieillesse, et jamais je ne reverrai ton visage. Emporte
donc avec toi mes plus pesantes maldictions, et puissent-elles, au jour
du combat, t'accabler d'un plus lourd fardeau que l'armure complte dont
tu es revtu! Mes prires combattent pour tes adversaires: les jeunes
mes des enfants d'douard animeront le courage de tes ennemis, et leur
murmureront  l'oreille des promesses de succs et de victoire. Tu es
sanguinaire, ta fin sera sanglante; et l'infamie accompagne ta vie et
suivra la mort.

(Elle sort.)

LISABETH.--Avec bien plus de sujets de te maudire je n'ai pas, autant
qu'elle, la force ncessaire; mais je rponds: Amen. (Elle va pour
s'loigner.)

LE ROI RICHARD.--Arrtez, madame: j'ai un mot  vous dire.

LISABETH.--Je n'ai plus de fils du sang royal que tu puisses
assassiner. Pour mes filles, Richard, j'en ferai des religieuses
consacres  la prire, et non des reines dans les pleurs. Ne cherche
donc pas  les frapper.

LE ROI RICHARD.--Vous avez une fille appele lisabeth, belle et
vertueuse, une princesse charmante.

LISABETH.--Et faut-il qu'elle meure pour cela? Oh! laisse-la vivre! Je
corromprai ses moeurs, je fltrirai sa beaut; je me dshonorerai
moi-mme, en m'accusant d'infidlit  la couche d'douard, et je
jetterai sur elle un voile d'infamie. Qu' ce prix elle vive  l'abri du
poignard sanglant: je dclarerai qu'elle n'est pas fille d'douard.

LE ROI RICHARD.--Ne faites point affront  sa naissance, elle est du
sang royal.

LISABETH.--Pour sauver ses jours, je consens  dire qu'elle n'en est
pas.

LE ROI RICHARD.--Sa naissance seule suffit pour les garantir.

LISABETH.--Eh! c'est seulement  cause de cette garantie que sont morts
ses frres.

LE ROI RICHARD.--Tenez, les toiles protectrices s'taient montres
contraires  leur naissance.

LISABETH.--Non, mais de perfides protecteurs[26] ont t contraires 
leur existence.

LE ROI RICHARD.--Tout ce qui n'a pu tre vit tait l'arrt de la
destine.

LISABETH.--Oui, quand celui qui vite les chemins de la grce fait la
destine. Mes enfants taient destins  une mort plus heureuse, si la
grce du ciel t'avait accord une vie plus vertueuse.

LE ROI RICHARD.--On dirait que c'est moi qui ai tu mes neveux.

LISABETH.--Tes neveux! et c'est bien en effet[27] par leur oncle qu'ils
ont perdu le bonheur, la couronne, leurs parents, la libert, la vie.
Quelles que soient les mains qui percrent leurs tendres coeurs, c'est
ta tte qui indirectement a dirig le coup. Il n'est pas douteux que le
poignard meurtrier ne soit demeur impuissant et mouss jusqu'au moment
o il a t aiguis sur ton coeur de pierre, pour s'enfoncer  plaisir
dans les entrailles de mes agneaux. Ah! si l'habitude de la douleur n'en
calmait pas les emportements, ma langue ne nommerait point mes enfants 
ton oreille, que mes ongles ne fussent plants dans tes yeux, et que
moi, lance dans ce golfe dsespr de la mort, pauvre barque  qui l'on
a enlev ses voiles et ses cordages, je ne me fusse brise en morceaux
sur ton sein de roche.

[Note 26: Shakspeare met en opposition dans les deux rpliques _good
stars_ (bonnes toiles) et _bad friends_ (mauvais amis), ce qu'il a
fallu tcher de rendre par l'opposition des toiles protectrices et des
perfides protecteurs.]

[Note 27:

    _You speak as if I had slain my cousins;_
    _--Cousins indeed, and by their uncle cozen'd,_
    _Of kingdom, comfort, etc., etc._

Vous parlez comme si j'avais tu mes cousins. _Cousins en effet, et
filouts (cozen'd) par leur oncle, de leur royaume, de leur bonheur_,
etc., etc. Ce jeu de mots tait impossible  rendre en franais.]

LE ROI RICHARD.--Madame, puiss-je russir dans mon entreprise, et dans
les gnreux hasards d'une guerre sanglante, comme il est vrai que je
vous veux plus de bien, et  vous et aux vtres, que je ne vous ai
jamais fait de mal, ni  vous, ni  vos enfants!

LISABETH,--Eh! quel bien peut-on encore apercevoir sous la face du ciel
qui puisse tre un bien pour moi?

LE ROI RICHARD.--L'lvation de vos enfants, noble dame.

LISABETH.--Sur quelque chafaud pour y perdre leurs ttes.

LE ROI RICHARD.--Non, mais aux dignits et au fate de la fortune, pour
y tre le type souverain des gloires de la terre.

LISABETH.--Flatte ma douleur d'un pareil tableau. Dis-moi, quels
honneurs, quelles dignits, quelle fortune tu peux abandonner  aucun de
mes enfants?

LE ROI RICHARD.--Tout ce que j'en possde, et moi avec, je veux le
donner  un de tes enfants. Noie donc dans l'oubli de ton me irrite le
triste souvenir des maux que tu supposes que je t'ai faits.

LISABETH.--Explique-toi donc en peu de mots, de crainte que le rcit de
tes projets bienveillants ne dure plus longtemps que ta bonne volont.

LE ROI RICHARD.--Sache donc que j'aime ta fille de toute la tendresse de
mon me.

LISABETH.--La mre de ma fille le pense ainsi du fond de son me.

LE ROI RICHARD.--Eh bien, que pensez-vous?

LISABETH.--Que tu aimes ma fille de toute la tendresse de ton me,
comme tu aimas ses frres avec tout ce que tu as de tendresse dans
l'me, et comme je t'en remercie avec toute la tendresse que j'ai pour
toi[28].

[Note 28: Richard a dit  lisabeth:

_Then know that from my soul I love thy daughter._

lisabeth lui rpond:

_My daughter's mother thinks it with her soul_.

_From_, en anglais, se met aprs les verbes de mouvement, et peut
signifier loin de, comme _go thou from my sight_, loigne-toi de ma vue.
Ainsi, dans le langage d'quivoque que Shakspeare durant toute cette
scne a donn  lisabeth, _from my soul I love thy daughter_, peut
galement signifier j'aime ta fille de toute mon me, ou bien _j'aime ta
fille loin de mon me_. C'est dans ce dernier sens que le prend
lisabeth, et c'est sur cette quivoque que roule le dialogue, jusqu'
ces mots de Richard: _Ne soyez pas si prompte_. Il tait impossible de
le rendre en franais sans s'carter un peu du sens littral.]

LE ROI RICHARD.--Ne soyez pas si prompte  mal interprter mes paroles.
Oui, je veux dire que j'aime votre fille de toute mon me, et je me
propose de la faire reine d'Angleterre.

LISABETH.--Et dis-moi, quel est celui que tu te proposes de lui donner
pour roi?

LE ROI RICHARD.--Celui qui la fera reine: quel autre pourrait-ce tre?

LISABETH.--Qui, toi?

LE ROI RICHARD.--Moi, oui, moi-mme; qu'en pensez-vous, madame?

LISABETH.--Eh! comment pourras-tu lui faire ta cour?

LE ROI RICHARD.--C'est ce que je dsirerais apprendre de vous, comme de
la personne la mieux instruite de ses penchants.

LISABETH.--Veux-tu l'apprendre de moi?

LE ROI RICHARD.--Oui, madame; c'est le dsir de mon coeur.

LISABETH.--Envoie-lui, par celui qui a tu ses frres, deux coeurs
sanglants, o tu auras fait graver les noms d'_douard_ et d'_York_,
peut-tre, en les voyant, elle pleurera: alors prsente-lui un mouchoir,
comme autrefois Marguerite prsenta  ton pre un linge tremp dans le
sang de Rutland. Dis-lui qu'il a essuy le sang vermeil qui coulait du
corps de ses frres chris, et invite-la  s'en servir pour scher les
larmes de ses yeux. Si cela ne suffit pas pour l'engager  t'aimer,
envoie-lui dans une lettre le dtail de tes nobles exploits: dis-lui que
c'est toi qui as fait prir son oncle Clarence, son oncle Rivers; et que
de plus,  sa considration, tu as promptement dpch sa bonne tante
Anne.

LE ROI RICHARD.--Vous vous moquez de moi, madame: ce n'est pas l le
moyen de gagner le coeur de votre fille.

LISABETH.--Je n'en connais point d'autre,  moins que tu ne puisses
emprunter quelque autre figure, et n'tre plus le Richard qui a fait
tout cela.

LE ROI RICHARD.--Dites-lui que j'ai fait tout cela par amour pour elle.

LISABETH.--Vraiment, alors, elle ne peut manquer de t'aimer, aprs que
tu as achet son amour au prix d'un si sanglant butin.

LE ROI RICHARD.--coutez: ce qui est fait ne peut se rparer. L'homme
commet quelquefois sans rflexion des actions dont ensuite il a le temps
de se repentir. Si j'ai ravi le royaume  vos fils, je veux, en
rparation, le donner  votre fille; si j'ai fait prir les fruits de
votre sein, je veux, pour ressusciter votre postrit, me donner avec
votre fille une postrit forme de votre sang. Le nom d'aeule n'est
gure moins doux que le tendre nom de mre: ce seront galement vos
enfants; plus loigns seulement d'un degr, ils tiendront de mme de
vous: ce sera votre sang; une mme douleur les aura mis au monde, en y
ajoutant seulement une nuit de souffrances qu'endurera celle pour qui
vous avez subi la mme peine. Vos enfants ont fait le malheur de votre
jeunesse; les miens feront la consolation de votre vieillesse. La perte
que vous regrettez n'est autre que celle d'un fils roi, et par cette
perte, votre fille va devenir reine. Je ne puis vous donner tous les
ddommagements que je voudrais, acceptez donc les offres qui sont en ma
puissance. Dorset, votre fils, qui, l'me remplie de crainte, a port
ses pas mcontents dans une terre trangre, aussitt rappel, va se
voir porter par cette heureuse alliance aux plus hautes dignits et  la
plus brillante fortune. Le roi, qui nommera votre charmante fille son
pouse, donnera familirement  votre Dorset le titre de frre: vous
serez encore la mre d'un roi, et tous les ravages d'un temps de malheur
seront bientt rpars par un double trsor de jouissances. Quoi! nous
pouvons voir couler encore une foule de jours heureux. Chaque goutte des
pleurs que vous avez verss peut vous revenir change en perle d'Orient,
et paye avec usure par les avantages d'un bonheur dix fois redoubl. Va
donc, ma mre, va trouver ta fille; enhardis, par ton exprience, sa
timide jeunesse; dispose son oreille  entendre les voeux d'un amant;
enflamme son tendre coeur du dsir ambitieux de la brillante
souverainet; rvle  la princesse la douceur de ces heures
silencieuses des joies du mariage; et, sitt que mon bras aura chti ce
petit rebelle, cet cervel de Buckingham, je reviendrai couvert de
lauriers triomphants, et conduirai ta fille  la couche d'un vainqueur:
c'est  elle que je ferai hommage de mes succs et de mes conqutes; 
elle seule appartiendra la victoire; elle sera le Csar du Csar.

LISABETH.--Que pourrais-je lui dire?... Que le frre de son pre
voudrait tre son poux? ou lui dirai-je son oncle? ou bien celui qui a
tu ses frres et ses oncles? Sous quel titre lui annoncer tes dsirs,
que Dieu, que les lois, mon honneur et son amour puissent rendre
agrable  sa tendre jeunesse?

LE ROI RICHARD.--Montrez-lui cette alliance donnant la paix  la belle
Angleterre.

LISABETH.--Mais elle l'achterait aux dpens de ses troubles ternels.

LE ROI RICHARD.--Dites-lui que le roi, qui pourrait commander, la
supplie.

LISABETH.--De consentir  ce que dfend le Roi des rois.

LE ROI RICHARD.--Dites-lui qu'elle sera une grande et puissante reine.

LISABETH.--Pour en dplorer le titre comme fait sa mre.

LE ROI RICHARD.--Dites-lui que je l'aimerai toujours.

LISABETH.--Mais combien de temps ce mot toujours conservera-t-il
quelque valeur?

LE ROI RICHARD.--Autant que durera sa belle vie, et toujours aussi
tendre.

LISABETH.--Mais sincrement, combien durera sa douce vie[29]?

[Note 29:

    _Sweetly in force unto her fair life end;_
    _--But how long fairly shall her sweet life last?_

Ce sont des oppositions qu'il faut renoncer  rendre en franais.]

LE ROI RICHARD.--Aussi longtemps que le ciel et la nature la
prolongeront.

LISABETH.--Aussi longtemps que l'enfer et Richard le trouveront bon.

LE ROI RICHARD.--Dites-lui que moi, son souverain, je suis son humble
sujet.

LISABETH.--Mais elle, votre sujette, abhorre une pareille souverainet.

LE ROI RICHARD.--Employez votre loquence en ma faveur.

LISABETH.--Une proposition honnte russit mieux expose simplement.

LE ROI RICHARD.--Eh bien, annoncez-lui simplement l'offre de mon amour.

LISABETH.--Dire simplement ce qui n'est pas honnte, cela est par trop
grossier.

LE ROI RICHARD.--Vos raisonnements sont superficiels et par trop
recherchs.

LISABETH.--Oh! non, mes raisons sont trop profondes et trop
naturelles[30]. Mes pauvres enfants sont trop profondment et trop
rellement ensevelis dans leurs tombeaux.

[Note 30:

    _Your reasons are too shallow and too quick._
    _--Oh no! my reasons are too deep and dead._

]

LE ROI RICHARD.--Ne touchez point cette corde, madame; cela est pass.

LISABETH.--Je la toucherai tant qu'il restera dans mon coeur une corde
sensible.

LE ROI RICHARD.--Oui, par mon saint George, par ma jarretire, par ma
couronne....

LISABETH.--Tu as profan l'un, dshonor l'autre, usurp la troisime.

LE ROI RICHARD.--Je jure....

LISABETH.--Sur rien, ce n'est point l un serment: ton saint George
profan a perdu sa sainte dignit; ta jarretire ternie est dpouille
de sa vertu chevaleresque; ta couronne usurpe est dshonore dans sa
gloire: si tu veux faire un serment qui te lie et que je croie, jure
donc par quelque chose que tu n'aies pas outrag.

LE ROI RICHARD.--Eh bien, par l'univers....

LISABETH.--Il est plein de tes odieux forfaits.

LE ROI RICHARD.--Par la mort de mon pre.

LISABETH.--Ta vie l'a dshonore.

LE ROI RICHARD.--Par moi-mme.

LISABETH.--Tu t'es avili toi-mme.

LE ROI RICHARD.--Enfin, par le nom de Dieu.

LISABETH.--Dieu a t le plus offens de tous. Si tu avais craint de
violer un serment fait au nom de Dieu, l'union que le roi ton frre
avait forme n'aurait pas t rompue ni mon frre gorg. Si tu avais
craint de violer un serment fait au nom de Dieu, cet or, signe du
pouvoir, qui entoure maintenant ta tte, aurait dcor le jeune front de
mon enfant; et je verrais ici vivants les deux princes qui, maintenant,
tendres camarades couchs ensemble dans la poussire du tombeau[31],
sont par la violation de ta foi devenus la proie des vers. Par quoi
peux-tu jurer aujourd'hui?

[Note 31:

_Too deep and dead poor infants in their graves._

Encore des oppositions impossibles  rendre tout  fait, mme en
s'cartant un peu du sens littral.]

LE ROI RICHARD.--Par l'avenir.

LISABETH.--Tu l'as outrag dans le pass, et moi-mme j'ai encore bien
des larmes  verser dans l'avenir pour le pass rempli de tes crimes.
Les enfants dont tu as massacr les parents passent une jeunesse sans
conseils et sans guides qu'ils dploreront dans la suite de l'ge; les
parents dont tu as gorg les enfants vivent aujourd'hui, plantes
striles et dessches, pour passer leur vieillesse dans les pleurs. Ne
jure point par l'avenir; tu en as abus avant de pouvoir en user, par le
mauvais usage que tu as fait du pass.

LE ROI RICHARD.--Comme il est vrai que je dsire prosprer, je veux tout
rparer, et puiss-je  ce seul prix russir dans l'entreprise
dangereuse que je vais tenter contre mes ennemis en armes! Que je sois
moi-mme l'artisan de ma ruine! Que le ciel et la fortune ne m'accordent
plus un instant de bonheur! Jour, refuse-moi ta lumire; nuit,
refuse-moi ton doux repos: que tous les astres propices deviennent
contraires  mes desseins si ce n'est pas avec l'amour le plus pur, le
dvouement le plus vertueux et les penses les plus saintes, que
j'adresse mes voeux  ta belle et noble fille: c'est en elle qu'est
plac mon bonheur et le tien. Sans elle, je vois tomber sur moi, sur
vous, sur elle-mme, sur l'Angleterre et sur une foule d'mes
chrtiennes, la mort, la dsolation, la ruine et la destruction. Tous
ces dsastres ne peuvent tre prvenus que par cet hymen: ainsi donc,
chre mre (car c'est le nom qu'il faut que je vous donne), plaidez
auprs d'elle la cause de mon amour; parlez-lui de ce que je serai, et
non pas de ce que j'ai t; ne lui parlez pas de mon mrite prsent,
mais de celui que je veux acqurir. Insistez sur les ncessits de
l'tat et des temps, et ne mettez pas de maussades obstacles  de grands
projets.

LISABETH.--Me laisserai-je donc tenter ainsi par ce dmon?

LE ROI RICHARD.--Oui, si ce dmon vous tente pour le bien.

LISABETH.--Faudra-t-il m'oublier moi-mme, pour me revoir ce que
j'tais?

LE ROI RICHARD.--Oui, si le souvenir de ce que vous tes vous nuit 
vous-mme.

LISABETH.--Mais tu as assassin mes fils.

LE ROI RICHARD.--Mais je les ensevelis dans le sein de votre fille, et
dans ce nid brlant ils renatront de leurs cendres, pour votre
consolation et votre flicit.

LISABETH.--Irai-je presser ma fille de cder  tes dsirs?

LE ROI RICHARD.--Oui, et par l devenez une heureuse mre.

LISABETH.--Eh bien, j'y vais.--cris-moi une lettre trs-courte, et tu
connatras par moi ses sentiments.

LE ROI RICHARD.--Portez-lui le baiser de mon tendre amour; adieu. (_Il
l'embrasse; lisabeth sort._) O femme imbcile, lgre, changeante et
prompte  pardonner! (_Entrent Ratcliff et ensuite Catesby._) Eh bien,
quelles nouvelles?

RATCLIFF.--Trs-puissant souverain, une flotte redoutable parat sur la
cte occidentale. Sur le rivage accourent une foule d'amis douteux, au
coeur dissimul, sans armes, et ne paraissant pas disposs  s'opposer 
la descente des ennemis. On croit que Richmond est l'amiral de la
flotte, et qu'ils longent la cte, en attendant que Buckingham vienne
leur prter son appui, et les recevoir sur le rivage.

LE ROI RICHARD.--Que quelque ami rapide dans sa course se rende
promptement auprs du duc de Norfolk. Ratcliff, que ce soit toi,.... ou
Catesby: o est-il?

CATESBY.--Ici, mon bon seigneur.

LE ROI RICHARD.--Catesby, vole vers le duc.

CATESBY.--Je pars, seigneur, avec toute la clrit possible.

LE ROI RICHARD.--Ratcliff, approche: cours  Salisbury, et quand tu
reviendras.... (_A Catesby._) Tratre d'imbcile, pourquoi restes-tu l
au lieu d'aller trouver le duc?

CATESBY.--Dites-moi d'abord, mon souverain, les ordres de Votre Majest;
que veut-elle que je dise au duc?

LE ROI RICHARD.--Oh! tu as raison, bon Catesby.--Dis-lui de lever
sur-le-champ la plus forte arme qu'il pourra rassembler, et de venir me
joindre au plus tt  Salisbury.

CATESBY.--Je pars. (Catesby sort.)

RATCLIFF.--Que dsirez-vous que je fasse  Salisbury?

LE ROI RICHARD.--Eh! qu'y veux-tu faire, avant que j'y sois arriv?

RATCLIFF.--Votre Majest m'avait dit de prendre les devants.

LE ROI RICHARD.--J'ai chang d'avis. (Entre Stanley.) Stanley, quelles
nouvelles?

STANLEY.--Seigneur, pas d'assez bonnes pour tre entendues de vous avec
plaisir, ni d'assez mauvaises pour qu'on n'ose vous les annoncer.

LE ROI RICHARD.--Bon, des nigmes? Ni bonnes, ni mauvaises! Qu'as-tu
besoin de venir ainsi d'une lieue, quand tu peux arriver  dire ton
affaire par le plus court chemin? Encore une fois, quelle nouvelles?

STANLEY.--Richmond est en mer.

LE ROI RICHARD.--Eh bien, qu'il s'y abme, et que la mer l'engloutisse.
Que fait l ce vagabond sans courage?

STANLEY.--Mon souverain, je ne le sais que par conjecture.

LE ROI RICHARD.--Eh bien, voyons votre conjecture.

STANLEY.--C'est qu'excit par Buckingham, Dorset et Morton, il fait
voile vers l'Angleterre pour revendiquer la couronne.

LE ROI RICHARD.--Le trne est-il vacant? l'pe sans matre? le roi
est-il mort? l'empire sans possesseur? Quel autre hritier d'York est en
vie que nous? et qui est roi d'Angleterre, que l'hritier du grand York?
D'aprs cela dites-moi donc ce qu'il fait sur la mer.

STANLEY.--Si ce n'est pas l son projet, seigneur, j'ignore ses
desseins.

LE ROI RICHARD.--A moins qu'il ne vienne pour tre votre souverain, vous
ne pouvez deviner ce qui attire ce Gallois sur nos bords?.... Tu te
rvolteras, et tu iras te joindre  lui, j'en ai peur.

STANLEY.--Non, mon puissant souverain: n'ayez donc de moi aucune
dfiance.

LE ROI RICHARD.--En ce cas, o sont tes troupes pour le repousser? o
sont tes vassaux, tes soldats? Ne sont-ils pas plutt actuellement sur
la cte occidentale,  seconder la descente des rebelles sur le rivage?

STANLEY.--Non, mon bon seigneur: tous mes amis sont dans le nord.

LE ROI RICHARD.--De froids amis pour moi! Que font-ils dans le nord,
lorsqu'ils devraient servir leur souverain dans l'occident?

STANLEY.--Ils n'en ont pas reu l'ordre, puissant roi. Si Votre Majest
veut bien m'y autoriser, je vais rassembler mes amis, et je rejoindrai
Votre Grce au temps et dans le lieu qu'il lui plaira de me prescrire.

LE ROI RICHARD.--Oui, oui, tu voudrais dj tre parti pour joindre
Richmond. Je ne me fierai point  vous, Mortimer.

STANLEY.--Trs-puissant souverain, vous n'avez aucun sujet de douter de
mon attachement: jamais je ne fus et jamais je ne serai un tratre.

LE ROI RICHARD.--Allez donc, et rassemblez vos forces.--Mais coutez;
laissez avec moi votre fils George Stanley. Songez  tre ferme dans
votre fidlit; autrement la tte de votre fils est mal assure.

STANLEY.--Agissez avec lui, seigneur, selon que vous me trouverez fidle
envers vous.

(Stanley sort.)

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Mon gracieux souverain, j'ai reu par des amis l'avis
certain que sir douard Courtney, et ce hautain prlat, l'vque
d'Exeter, son frre an, sont actuellement en armes dans le Devonshire,
 la tte d'un parti nombreux.

(Entre un autre messager.)

SECOND MESSAGER.--Dans la province de Kent, mon souverain, les Guilford
sont en armes: et  chaque instant une foule de partisans vient se
joindre aux rebelles; leur arme grossit de plus en plus.

(Entre un autre messager.)

TROISIME MESSAGER.--Seigneur, l'arme du puissant Buckingham...

LE ROI RICHARD.--Soyez maudits, oiseaux de malheur! Quoi, rien que des
chants de mort! (_Il le frappe._) Tiens, reois cela jusqu' ce que tu
m'apportes de meilleures nouvelles.

TROISIME MESSAGER.--La nouvelle que j'apporte  Votre Majest, c'est
qu'un violent orage et des dbordements soudains ont mis en dsordre et
dispers l'arme de Buckingham, et qu'il erre abandonn, sans qu'on
puisse savoir o.

LE ROI RICHARD.--Oh! je te demande pardon. Tiens, voil ma bourse, pour
te gurir du coup que je t'ai donn.--Quelque ami bien conseill a-t-il
proclam une rcompense pour celui qui m'amnera le tratre?

TROISIME MESSAGER.--Cette proclamation a t faite, seigneur.

(Entre un autre messager.)

QUATRIME MESSAGER.--On dit, mon souverain, que sir Thomas Lovel et le
lord marquis de Dorset sont soulevs dans la province d'York. Mais j'ai
une nouvelle consolante  apprendre  Voire Majest: c'est que la
tempte a dispers la flotte de Bretagne. Richmond, sur la cte du comt
de Dorset, a dtach une chaloupe au rivage pour savoir si ceux qu'il
voyait sur la cte taient de son parti. Ils lui ont rpondu qu'ils
venaient de la part de Buckingham pour le seconder. Lui, se mfiant
d'eux, a remis  la voile, et a repris sa course vers la Bretagne.

LE ROI RICHARD.--Marchons, marchons, puisque nous sommes sur pied, si ce
n'est pour combattre des ennemis trangers, du moins pour rprimer les
rebelles de l'intrieur.

(Entre Catesby.)

CATESBY.--Seigneur, le duc de Buckingham est pris; voil la meilleure
nouvelle que j'aie  vous donner, car il y en a une plus fcheuse, mais
qu'il faut pourtant vous dire: c'est que le comte de Richmond est
dbarqu  Milford avec une nombreuse arme.

LE ROI RICHARD.--Marchons vers Salisbury: tandis que nous demeurons ici
 raisonner, une bataille gagne ou perdue aurait dj pu affermir une
couronne.--Que quelqu'un de vous se charge de faire amener Buckingham 
Salisbury, et que le reste me suive.

(Ils sortent.)




SCNE V

Une pice dans la maison de lord Stanley.

_Entrent_ STANLEY ET SIR CHRISTOPHE URSWICK.


STANLEY.--Sir Christophe, dites  Richmond, de ma part, que mon fils
George Stanley est retenu en otage dans le repaire de ce froce
sanglier. Si je me rvolte, la tte de mon jeune George va tomber; c'est
cette crainte qui m'empche de lui prter mon appui: mais apprenez-moi
o est actuellement le noble Richmond.

CHRISTOPHE.--A Pembroke, ou  Harford-West, dans la province de Galles.

STANLEY.--Quels hommes de nom se sont joints  lui?

CHRISTOPHE.--Sir Walter Herbert, guerrier renomm; sir Gilbert Talbot et
sir William Stanley; Oxford, le terrible Pembroke, sir James Blunt, et
Ricep Thomas, avec une vaillante troupe, et plusieurs autres guerriers
de distinction et de mrite. Ils dirigent leur marche vers Londres, si
on ne leur livre pas bataille en chemin.

STANLEY.--Va, hte-toi de rejoindre ton seigneur; porte-lui mon hommage,
et annonce-lui que la reine a consenti avec joie  lui donner pour
pouse sa fille lisabeth. Ces lettres l'instruiront de mes
dispositions. Adieu.

(Il donne des papiers  sir Christophe. Ils sortent.)

FIN DU QUATRIEME ACTE.




                            ACTE CINQUIME




SCNE I

A Salisbury.

_Entrent_ LE SHRIF _et ses gardes, conduisant_ BUCKINGHAM _au
supplice_.


BUCKINGHAM.--Le roi Richard ne veut donc pas m'accorder un moment
d'entretien?

LE SHRIF.--Non, mon bon lord: ainsi rsignez-vous.

BUCKINGHAM.--Hastings, et vous, enfants d'douard, Rivers, Grey! saint
roi Henri! douard, son aimable fils! Vaughan! et vous tous qui tes
tombs en trahison sous la main corrompue de l'odieuse injustice, si vos
mes offenses et irrites contemplent, au travers des nuages, le
spectacle de cette heure fatale, pour votre vengeance, insultez  ma
destruction!--Amis, n'est-ce pas aujourd'hui le jour des Morts?

LE SHRIF.--Oui, milord.

BUCKINGHAM.--Eh bien, ce jour des Morts est le jour de ma mort. C'est
aussi le jour que, sous le rgne d'douard, j'ai pri le Ciel de me
rendre fatal, si je devenais perfide  ses enfants, ou aux parents de
son pouse. C'est le jour o je formai le souhait de prir victime de la
perfidie de l'homme en qui j'aurais le plus de confiance. Ce jour o
tant d'mes de morts assigent mon me tremblante est le terme marqu 
mes forfaits. Ce Dieu tout puissant, qui voit tout, et dont je me
jouais, a fait tomber sur ma tte l'effet de ma feinte prire; et il me
donne en ralit tout ce que je lui demandais en riant. C'est ainsi
qu'il force l'pe du mchant de tourner sa pointe contre le sein de son
matre. Ainsi tombe de tout son poids sur ma tte la maldiction de
Marguerite. _Lorsqu'il brisera ton coeur de douleur, me disait-elle,
souviens-toi que Marguerite te l'a prdit._--Allons, conduisez-moi  ce
honteux chafaud. L'injustice recueille l'injustice, et l'infamie est
paye par l'infamie.

(Buckingham sort avec le shrif et les gardes.)




SCNE II

Une plaine prs de Tamworth.

_Entrent avec des tambours et des drapeaux_ RICHMOND, FORD, SIR JAMES
BLUNT, SIR WALTER HERBERT, _et autres avec des troupes en marche_.


RICHMOND.--Mes compagnons d'armes et mes bien chers amis, froisss sous
le joug de la tyrannie, nous voici parvenus sans obstacle jusque dans le
sein de l'Angleterre; et nous recevons ici de notre pre Stanley une
lettre bien propre  nous soutenir et  nous encourager. Le sanguinaire
usurpateur, l'infme sanglier qui a ravag vos rcoltes de l't et vos
vignes fertiles, et va jusque dans vos entrailles, dont il a fait son
auge, engloutir, comme l'eau immonde dont il se nourrit, votre sang
encore fumant, cet odieux pourceau est,  ce que nous apprenons, gt au
centre de cette le, prs de la ville de Leicester; de Tamworth
jusque-l nous n'avons qu'un jour de marche. Au nom de Dieu, courageux
amis, allons d'un coeur allgre, dans les sanglants hasards d'un combat
dangereux, mais unique, recueillir la moisson d'une paix ternelle.

OXFORD.--La conscience de notre droit vaut en chacun de nous mille
pes, pour combattre ce sanguinaire homicide.

HERBERT.--Je ne doute pas que ses amis ne l'abandonnent pour se joindre
 nous.

BLUNT.--Il n'a d'amis que ceux que retient la crainte, et qui
l'abandonneront au moment o il aura le plus besoin de leur secours.

RICHMOND.--Tout est pour nous. Ainsi, marchons au nom de Dieu.
L'esprance lgitime avance rapidement et vole sur les ailes de
l'hirondelle: des rois elle fait des dieux, et des cratures moins
nobles elle fait des rois.

(Ils sortent.)




SCNE III

La plaine de Bosworth.

_Entrent_ LE ROI RICHARD _et des troupes_; LE DUC DE NORFOLK, LE COMTE
DE SURREY, _et autres lords_.


LE ROI RICHARD.--Plantons ici nos tentes dans la plaine de Bosworth.
Milord Surrey, pourquoi avez-vous l'air si triste?

SURREY.--Mon coeur est dix fois plus gai que mes yeux.

LE ROI RICHARD.--Milord de Norfolk?

NORFOLK.--Mon souverain?....

LE ROI RICHARD.--Norfolk, nous aurons des coups; ah! n'est-ce pas que
nous en aurons?

NORFOLK.--Nous en donnerons et nous en recevrons, mon cher seigneur.

LE ROI RICHARD.--Qu'on dresse ma tente. Je passerai la nuit ici. (_Des
soldats viennent dresser la tente du roi_.) Mais o la passerai-je
demain?--Allons, n'importe.--Qui de vous a reconnu le nombre des
rebelles?

NORFOLK.--Ils sont tout au plus six  sept mille hommes.

LE ROI RICHARD.--Eh quoi? notre arme est trois fois plus nombreuse.
D'ailleurs, le nom du roi est une puissante citadelle qui manque au
parti de nos ennemis. Dressez cette tente.--Venez, nobles lords, allons
reconnatre le terrain.--Qu'on fasse appeler quelques hommes de bon
jugement: observons avec soin la discipline, et ne perdons pas une
minute; car demain, mes lords, sera une laborieuse journe.

(Ils sortent.)

(Entrent de l'autre ct du champ de bataille Richmond, sir William
Brandon, Oxford et d'autres lords. Quelques soldats sont occups 
dresser la tente de Richmond.)

RICHMOND.--Le soleil fatigu s'est couch dans des nuages d'or, et la
trace brillante qu'a laisse son char enflamm nous promet pour demain
un beau jour. Sir William Brandon, vous porterez mon tendard.--Qu'on
m'apporte de l'encre et du papier dans ma tente.--Je veux tracer le plan
figur de notre ordre de bataille, distribuer  chaque chef son poste et
ses fonctions, et rgler sur de justes proportions le partage de notre
petite arme.--Milord d'Oxford, et vous, sir William Brandon, et vous,
sir Walter Herbert, restez avec moi. Le comte de Pembroke commandera son
rgiment.--Bon capitaine Blunt, saluez-le de ma part, et priez-le de me
venir trouver dans ma tente vers deux heures du matin. Faites-moi encore
un plaisir, mon bon capitaine: o est le quartier de milord Stanley? le
savez-vous?

BLUNT.--Ou je me suis bien tromp sur ses couleurs, et je suis sr du
contraire, ou son rgiment est  un demi-mille au moins au midi de la
puissante arme du roi.

RICHMOND.--S'il tait possible, sans danger, cher Blunt, de trouver
quelque moyen de vous aboucher avec lui, et de lui remettre de ma part
cette note extrmement importante....

BLUNT.--Ft-ce au pril de ma vie, milord, je le tenterai; et, sur ce,
Dieu vous envoie un sommeil tranquille cette nuit!

RICHMOND.--Bonne nuit, mon bon capitaine Blunt!--Venez, messieurs;
allons nous consulter sur les oprations de demain. Entrons dans ma
tente; l'air devient pre et froid.

(Ils se retirent sous la tente du comte.) (Entre dans sa tente le roi
Richard avec Norfolk, Ratcliff et Catesby.)

LE ROI RICHARD.--Quelle heure est-il?

CATESBY.--Il est temps de souper, seigneur; il est neuf heures.

LE ROI RICHARD.--Je ne soupe point ce soir.--Donne-moi de l'encre et du
papier.--A-t-on arrang la visire de mon casque de manire qu'elle ne
me gne plus?--Toute mon armure est-elle dans ma tente?

CATESBY.--Oui, mon souverain; et tout est prt.

LE ROI RICHARD.--Mon bon Norfolk, rends-toi sur-le-champ  ton poste.
Fais la garde avec soin, choisis des sentinelles sres.

NORFOLK.--J'y vais, seigneur.

LE ROI RICHARD.--Levez-vous demain avec l'alouette, cher Norfolk.

NORFOLK.--Vous pouvez y compter, mon prince.

(Il sort.)

LE ROI RICHARD.--Ratcliff?

RATCLIFF.--Seigneur?

LE ROI RICHARD.--Envoie un sergent d'armes au quartier de Stanley. Qu'il
lui porte l'ordre d'amener sa troupe avant le lever du soleil, s'il ne
veut pas que son fils George tombe dans la sombre caverne de la nuit
ternelle.--Remplis-moi un verre de vin. Qu'on me donne une garde[32].
(A Catesby.) Tu selleras mon cheval blanc, Surrey, pour la bataille de
demain. Aie soin que le bois de mes lances soit solide et point trop
lourd.--Ratcliff?

[Note 32: Give me a watch.

On est incertain sur le sens de ces paroles. _A watch_ veut dire _une
montre_, veut dire _une sentinelle_, peut vouloir dire une lumire pour
passer la nuit, une de ces sortes de bougies sur lesquelles tait
indiqu, par des marques places de distance en distance, le nombre
d'heures qu'elles devaient durer. On ne connaissait pas les montres en
Angleterre du temps de Richard; mais ce ne serait pas une raison pour
Shakspeare; et d'ailleurs, selon toute apparence, le nom de _watch_
(veille) avait t donn d'abord aux instruments tels que sabliers,
clepsydres, destins  mesurer le temps dans l'absence du soleil. On
pourrait donc alors assez arbitrairement choisir entre cette
interprtation du mot watch, et celle par laquelle il signifierait
_flambeau de veille_. C'est  ce dernier sens que se sont arrts les
commentateurs, observant, sans doute avec beaucoup de raison, qu'il va
sans dire qu'on mettra une garde  la tente du roi, et qu'il n'a pas
besoin de la demander. Cependant une autre observation qui leur a
chapp, c'est le soin qu'a apport le pote  mettre en opposition les
inquitudes de Richard avec la tranquille confiance de Richmond. La peur
d'tre trahi le poursuit; il va pier ce qui se passe dans le camp,
avertit le duc de Norfolk de choisir des sentinelles sres, recommande,
au moment o l'on se retire, que la garde veille avec soin, tandis que
Richmond s'endort remettant  Dieu le soin de le garder. Cette
opposition est trop marque pour que Shakspeare n'ait pas eu intention
de la faire ressortir, et rien n'est plus propre  indiquer l'agitation
de l'esprit de Richard que ce soin inutile de demander une garde. Il
n'est pas d'ailleurs bien rare de voir Shakspeare sacrifier la
vraisemblance  l'effet: c'est donc ce sens du mot watch qu'on a cru
devoir choisir.]

RATCLIFF.--Seigneur?

LE ROI RICHARD.--As-tu vu le mlancolique lord Northumberland?

RATCLIFF.--Je les ai vus, le comte de Surrey et lui,  l'heure du
crpuscule, aller de quartier en quartier, parcourant l'arme, et
animant les soldats.

LE ROI RICHARD.--J'en suis bien aise. Donne-moi un verre de vin.--Je ne
me sens point cette allgresse de coeur, cette gaiet d'esprit 
laquelle j'tais accoutum. Bon, mets-le l.--M'as-tu prpar de l'encre
et du papier?

RATCLIFF.--Oui, seigneur.

LE ROI RICHARD.--Va recommander  ma garde de veiller avec soin, et
laisse-moi. Vers le milieu de la nuit, tu reviendras dans ma tente, et
tu m'aideras  m'armer.--Va-t'en, te dis-je.

(Ratcliff sort.)

(La tente de Richmond s'ouvre, on voit le comte avec ses officiers.)

(Entre Stanley.)

STANLEY.--Que la fortune et la victoire reposent sur ton casque!

RICHMOND.--Que tout le bonheur que peut donner la sombre nuit
t'accompagne, mon noble beau-pre!--Dis-moi comment se porte notre
tendre mre?

STANLEY.--Je suis charg par procuration de te bnir au nom de ta mre,
qui ne cesse de prier pour le bonheur de Richmond. C'en est assez
l-dessus.--Les heures silencieuses de la nuit s'coulent, et l'ombre
claircie commence  s'entr'ouvrir dans l'Orient. Pour abrger, car le
temps nous l'ordonne, ce que tu as  faire, c'est de ranger ton arme en
bataille ds le point du jour, et de confier ta fortune  la sanglante
dcision des coups et de la guerre aux regards meurtriers. Moi, autant
que je le pourrai (car je ne puis faire tout ce que je dsirerais), je
chercherai les moyens d'luder et de te secourir dans la confusion du
combat; mais je ne peux me dclarer trop ouvertement pour toi, de
crainte que, si mes mouvements taient aperus, ton jeune frre George
ne ft excut  la vue de son pre. Adieu. Le temps et le danger
coupent court aux tmoignages usits d'attachement; et  cet abondant
change de discours affectueux dont auraient besoin des amis spars
depuis si longtemps. Dieu veuille nous donner le loisir de vaquer  ce
culte de l'amiti! Encore une fois, adieu. Vaillance et succs!

RICHMOND.--Chers lords, conduisez-le jusqu' son quartier. Je vais
tcher, au milieu du trouble de mes penses, de prendre quelque repos,
de crainte qu'un sommeil de plomb ne m'accable demain, lorsqu'il me
faudra monter sur les ailes de la Victoire. Encore une fois, bonne nuit,
chers lords, et messieurs. (Sortent les lords avec Stanley.) O toi dont
je me regarde ici comme le capitaine, jette sur mes soldats un regard
favorable! Mets dans leurs mains les massues meurtrires de ta
vengeance, et que de leur chute pesante elles crasent les casques
usurpateurs de nos ennemis! Fais de nous les ministres de ta justice,
afin que nous puissions te glorifier dans la victoire! C'est sur toi que
je me repose des soins qui occupent mon me, tandis que je vais laisser
tomber le rideau de mes paupires. Soit que je dorme ou que je veille,
oh! ne cesse pas de me dfendre!

(Il s'endort.)

(L'ombre du prince douard, fils de Henri VI, sort de terre entre les
deux tentes.)

L'OMBRE,  Richard.--Que demain je pse sur ton me! Souviens-toi comme
tu m'as assassin dans la fleur de ma jeunesse  Tewksbury. Dsespre
donc, et meurs. (A Richmond.) Aie bon courage, Richmond: les mes
irrites des princes gorgs combattent pour toi: c'est le fils du roi
Henri, Richmond, qui vient t'encourager.

(L'ombre du roi Henri VI sort de terre.)

L'OMBRE, _ Richard_.--Lorsque j'tais mortel, mon corps oint du
Seigneur, a t par toi perc de mille coups meurtriers. Songe  la Tour
et  moi. Dsespre et meurs. C'est Henri VI qui vient te le souhaiter;
dsespre et meurs. (_A Richmond._) Vertueux et pieux, tu seras
vainqueur. Henri, qui t'a prdit que tu serais roi, vient t'encourager
dans ton sommeil. Vis et prospre.

(L'ombre de Clarence sort de terre.)

L'OMBRE, _ Richard_.--Que demain je pse sur ton me! Moi qui pris
noy dans un vin doucereux, moi pauvre Clarence, que ta perfidie fit
tomber dans les piges de la mort; pense  moi demain dans la bataille,
et que ton pe tombe mousse! Dsespre et meurs. (_A Richmond._)
Rejeton de la maison de Lancastre, les hritiers d'York, victimes de
l'injustice, prient pour toi. Que les anges te protgent dans le combat!
Vis et prospre.

(Les ombres de Rivers, Grey et Vaughan, sortent de terre.)

L'OMBRE DE RIVERS, _ Richard_.--Que demain je pse sur ton me! C'est
Rivers, mort  Pomfret. Dsespre et meurs!

L'OMBRE DE GREY.--Souviens-toi de Grey; et que ton me dsespre!

L'OMBRE DE VAUGHAN.--Souviens-toi de Vaughan; et plein de la terreur du
crime, laisse tomber ta lance! Dsespre et meurs!

TOUTES TROIS, _ Richmond_.--veille-toi avec la pense que nos injures
attaches au coeur de Richard vont le faire succomber: veille-toi et
remporte la victoire.

(L'ombre de lord Hastings sort de terre.)

L'OMBRE, _ Richard_.--Couvert de sang et de crimes, rveille-toi du
rveil du crime, et finis tes jours dans une bataille sanglante. Pense 
lord Hastings. Dsespre et meurs! (_A Richmond._) Ame calme et
tranquille, veille-toi, veille-toi. Prends tes armes, combats, et
triomphe pour le bonheur de l'Angleterre!

(Les ombres des deux jeunes princes sortent de terre.)

LES OMBRES, _ Richard_.--Rve de tes neveux touffs dans la Tour. Que
nous soyons dans ton sein, Richard, un plomb qui t'entrane  ta ruine,
 l'infamie et  la mort! Les mes de tes neveux viennent te le
souhaiter. Dsespre et meurs! (_A Richmond._) Dors, Richmond, dors en
paix, et rveille-toi dans la joie. Que les bons anges te gardent du
sanglier! Vis et sois le pre d'une race heureuse de rois! Les
malheureux enfants d'douard font des voeux pour ta prosprit!

(L'ombre de la reine Anne sort de terre.)

L'OMBRE, _ Richard_.--C'est ta femme, Richard, la malheureuse Anne, ta
femme, qui ne gota jamais prs de toi une heure d'un tranquille
sommeil; c'est elle qui remplit ton sommeil de trouble. Pense  moi
demain dans la bataille, et que ton pe tombe mousse. Dsespre et
meurs! (_A Richmond._) Et toi, me paisible, dors d'un paisible sommeil;
rve de succs et d'une heureuse victoire. La femme de ton adversaire
prie pour toi!

(L'ombre de Buckingham sort de terre.)

L'OMBRE, _ Richard_.--C'est moi qui le premier t'aidai  monter sur le
trne; c'est moi qui le dernier prouvai ta tyrannie. Oh! pense 
Buckingham dans la bataille, et meurs dans les terreurs de tes forfaits.
Rve, rve de faits sanglants et de mort, de dfaite, de dsespoir, et
dans le dsespoir rends ton dernier soupir! (_A Richmond._) J'ai pri
pour t'avoir voulu seconder, avant que je pusse te prter mon appui.
Mais que ton coeur s'affermisse et ne sois point effray: Dieu et les
bons anges combattent pour Richmond, et Richard va tomber de toute la
hauteur de son orgueil.

(Les ombres disparaissent.)

(Le roi Richard sort en sursaut de son rve.)

LE ROI RICHARD.--Donnez-moi un autre cheval.--Bandez mes plaies.--Jsus,
aie piti de moi!--Mais doucement, ce n'est qu'un rve. O lche
conscience, comme tu me tourmentes! Ce flambeau jette une flamme
bleutre. Nous sommes au plus profond de la nuit. La sueur froide de la
crainte couvre mon corps tremblant.--De quoi ai-je donc peur? De moi? Il
n'y a ici que moi. Richard aime Richard.--Y a-t-il ici quelque
meurtrier? Non.--Oui, moi. Fuyons donc. Quoi, me fuir moi-mme? Beau
projet! et pourquoi? De peur que je ne me venge... Quoi! que je me venge
sur moi-mme? Je m'aime... Et pourquoi? Pour quelque bien que je me sois
fait  moi-mme? Oh! non, hlas! Je me hais plutt moi-mme, pour les
actions hassables commises par moi. Je suis un misrable... Mais non,
je mens, cela n'est pas vrai. Imbcile, parle donc bien de toi...
Imbcile, pas de flatterie. Ma conscience a mille langues et chacune
rpte son histoire, et chaque histoire me dclare un misrable. Le
parjure, le parjure au plus haut degr! Le meurtre, le meurtre froce,
au degr le plus abominable! Tous les crimes divers, tous commis sous
toutes les formes, se pressent en foule au tribunal et crient tous:
Coupable! coupable! Je tomberai dans le dsespoir.--Il n'y a pas une
crature qui m'aime; et si je meurs, pas une me n'aura piti de moi...
Et pourquoi auraient-ils piti de moi? Moi-mme je n'en trouve aucune
pour moi dans mon coeur. Il m'a sembl que toutes les mes de ceux que
j'ai fait prir taient venues dans ma tente, et chacune d'elles avait
pour demain cri vengeance sur la tte de Richard.

(Entre Ratcliff.)

RATCLIFF.--Seigneur?...

LE ROI RICHARD.--Qui est l?

RATCLIFF.--Ratcliff, seigneur, c'est moi. Le coq matineux du village a
dj salu deux fois l'aurore. Vos amis sont debout et se couvrent de
leur armure.

LE ROI RICHARD.--O Ratcliff, j'ai eu un songe effrayant.--Qu'en
penses-tu? Nos amis seront-ils tous fidles?

RATCLIFF.--N'en doutez pas, seigneur.

LE ROI RICHARD.--Ratcliff, je crains, je crains...

RATCLIFF.--Allons, mon bon seigneur, ne vous laissez pas effrayer par
des visions.

LE ROI RICHARD.--Par l'aptre saint Paul! Les ombres que j'ai vues cette
nuit ont jet plus de terreur dans l'me de Richard que ne pourraient
faire dix mille soldats, en chair et en os, arms  toute preuve, et
conduits par l'cervel Richmond.--Le jour n'est pas encore prt 
paratre. Viens avec moi, je vais faire dans le camp le mtier
d'couteur aux portes, pour savoir s'il y en a qui mditent de
m'abandonner dans le combat.

(Le roi Richard sort avec Ratcliff.)

(Richmond s'veille.--Entrent Oxford et autres.)

LES LORDS.--Bonjour, Richmond!

RICHMOND.--Je vous demande pardon, milords, et  vous, officiers
diligents, de ce que vous surprenez un paresseux dans sa tente.

LES LORDS.--Comment avez-vous dormi, milord?

RICHMOND.--Du plus doux sommeil, depuis l'instant de votre dpart,
milords, et avec les songes les plus favorables qui soient jamais entrs
dans la tte d'un homme endormi. J'ai cru voir les mes de tous ceux que
Richard a assassins, venir  ma tente, et me crier: Victoire! Je vous
proteste que mon coeur est tout rjoui du souvenir d'un si beau songe. A
quelle heure du matin sommes-nous, milords?

LES LORDS.--Quatre heures vont sonner.

RICHMOND.--Allons, il est temps de s'armer, et de donner les ordres pour
le combat.--(_Il s'avance vers les troupes._) Le temps et la ncessit
qui nous pressent ne me permettent pas, mes chers compatriotes, de rien
ajouter  ce que je vous ai dit.--Souvenez-vous seulement de ceci.--Dieu
et la justice de notre cause combattent pour nous; les prires des
saints et celles des mes irrites contre Richard se placent devant nous
comme un rempart fort lev. A l'exception du seul Richard, ceux que
nous allons combattre nous souhaitent la victoire, plutt qu' celui qui
les conduit; car, qui les conduit? vous le savez, messieurs; un tyran
sanguinaire, un homicide, lev par le sang, et qui par le sang
seulement a pu se maintenir; qui, pour parvenir, s'est servi de tous les
moyens, et a mis  mort ceux qui lui avaient servi de moyen pour
parvenir; une pierre impure et vile, qui n'est devenue prcieuse que par
l'clat du trne d'Angleterre dans lequel il s'est illgitimement
enchss; un homme qui a toujours t l'ennemi de Dieu: ainsi, puisque
vous combattez un ennemi de Dieu, Dieu, dans sa justice, ne manquera pas
de protger en vous ses soldats. S'il en cote des efforts pour
renverser le tyran, le tyran mort, vous dormez en paix. Si vous
combattez les ennemis de votre patrie, la prosprit de votre patrie
vous payera de vos travaux; si vous combattez pour dfendre vos femmes,
vos femmes vous recevront avec joie en vainqueurs; si vous dlivrez vos
enfants du glaive de la tyrannie, les enfants de vos enfants vous en
rcompenseront dans votre vieillesse. Ainsi, au nom de Dieu et de tous
ces droits, dployez vos tendards, et tirez vos pes de bon coeur.
Pour moi, si mon entreprise est tmraire, je la payerai de ce corps qui
demeurera froid sur la froide surface de la terre; mais, si je russis,
le dernier de vous tous recueillera sa part des fruits de ma victoire.
Trompettes et tambours, sonnez hardiment et gaiement, Dieu et saint
George! Richmond et victoire!

(Ils sortent.)

(Rentrent le roi Richard, Ratcliff, suite, troupes.)

LE ROI RICHARD.--Que disait Northumberland, au sujet de Richmond[33]?

[Note 33: Il ne croyait pas que lord Northumberland combattt pour lui
de bon coeur. En effet, Northumberland ne donna point dans le combat.]

RATCLIFF.--Qu'il n'a jamais t form au mtier de la guerre.

LE ROI RICHARD.--Il disait la vrit.--Et Surrey, que disait-il?

RATCLIFF.--Il disait, en souriant: Tant mieux pour nous.

LE ROI RICHARD.--Il avait raison, et cela est vrai en
effet.--(_L'horloge sonne._) Quelle heure est-il? Donnez-moi un
calendrier.--Qui a vu le soleil aujourd'hui?

RATCLIFF.--Je ne l'ai pas aperu, seigneur.

LE ROI RICHARD.--Il ddaigne apparemment de se montrer; car, d'aprs le
calendrier, il devrait embellir l'orient depuis une heure. Ce jour sera
lugubre pour quelqu'un.--Ratcliff?

RATCLIFF.--Seigneur?

LE ROI RICHARD.--Le soleil ne veut point se laisser voir aujourd'hui. Le
ciel se noircit et les nuages s'abaissent sur notre camp. Je voudrais
que ces gouttes de rose vinssent de la terre. Point de soleil
aujourd'hui! Eh bien, que m'importe,  moi, plus qu' Richmond? Le ciel
sinistre pour moi est galement sinistre pour lui.

NORFOLK.--Aux armes! aux armes, seigneur! l'ennemi nous brave dans la
plaine.

(Entre Norfolk.)

LE ROI RICHARD.--Allons. En mouvement, en mouvement.--Qu'on caparaonne
mon cheval. Allez chercher lord Stanley: dites-lui d'amener ses
troupes.--Je veux conduire mon arme dans la plaine, et voici mon ordre
de bataille.--Mon avant-garde se dploiera sur une ligne, compose d'un
nombre gal de cavalerie et d'infanterie. Nos archers seront placs dans
le centre. John, duc de Norfolk, et Thomas, comte de Surrey, auront le
commandement de cette infanterie et de cette cavalerie. Eux ainsi
placs, nous les suivrons avec le corps de bataille, dont les ailes
seront fortifies par nos meilleurs cavaliers. Aprs cela, que saint
George nous seconde!--Qu'en penses-tu, Norfolk?

NORFOLK.--C'est un trs-bon plan, mon guerrier souverain. J'ai trouv
cela ce matin sur ma tente.

(Il lui donne un papier.)

LE ROI RICHARD, _lisant_.--Jockey de Norfolk, point trop d'audace; ton
matre Dickon est vendu et achet. Invention de l'ennemi.--Allons,
messieurs, que chacun se place  son poste, ne laissons pas effrayer nos
mes par de vains songes. La conscience est un mot  l'usage des lches,
et invent pour tenir le fort en respect; que la vigueur de nos bras
soit notre conscience, nos pes notre loi. En avant, joignons
courageusement l'ennemi, jetons-nous dans la mle, et si ce n'est au
ciel, allons ensemble en enfer.--Que vous dirai-je de plus que ce que je
vous ai dit? Rappelez-vous  qui vous avez affaire. A un ramas de
vagabonds, de misrables, de proscrits, l'cume de la Bretagne; de vils
et ignobles paysans, vomis du sein de leur terre surcharge, pour se
lancer dans les aventures dsespres, o ils vont trouver une perte
certaine. Vous qui dormiez en paix, ils viennent vous arracher au repos;
vous qui avez des terres et le bonheur de possder de belles femmes, ils
veulent taxer les unes, dshonorer les autres. Et qu'est le chef qui les
conduit, qu'un pauvre misrable nourri longtemps en Bretagne, aux dpens
de notre patrie? Une vraie soupe au lait, qui n'a jamais de sa vie senti
seulement ce qu'on a de froid en enfonant le pied dans la neige jusque
par-dessus la chaussure! Repoussons  coups de fouet ces bandits sur les
mers; chassons  coups de lanires cette canaille tmraire chappe de
la France; ces mendiants affams, lasss de vivre, qui, sans le rve
insens qu'ils ont fait sur cette folle entreprise, gueux comme des
rats, se seraient pendus eux-mmes. Si nous avons  tre vaincus, que ce
soit du moins par des hommes, et non par ces btards de Bretons que nos
pres ont battus, insults, assomms, et dont ils ont perptu la honte
par des ignominies authentiques. Quoi! ces gens-l prendraient nos
terres, coucheraient avec nos femmes, raviraient nos filles?--coutez,
j'entends leurs tambours. (On entend les tambours de l'ennemi.) Au
combat, gentilshommes anglais! au combat, brave milice; tirez, archers,
vos flches  la tte. Enfoncez l'peron dans les flancs de vos fiers
chevaux et galopez dans le sang. Effrayez le firmament des clats de vos
lances. (Entre un messager.) Que dit lord Stanley? il amnera ses
troupes.

LE MESSAGER.--Seigneur, il refuse de marcher.

LE ROI RICHARD.--Qu'on tranche sur-le-champ la tte  son fils George!

NORFOLK.--Mon prince, l'ennemi a pass le marais. Remettez aprs la
bataille  faire mourir George Stanley.

LE ROI RICHARD.--Un millier de coeurs grandissent dans mon sein. En
avant nos tendards! Fondons sur l'ennemi; que notre ancien cri de
guerre, beau saint George! nous inspire la rage de dragons enflamms! A
l'ennemi! La victoire est sur nos panaches.

(Ils sortent.)




SCNE IV

Une autre partie du champ de bataille.

_Entrent_ NORFOLK _avec des troupes_; CATESBY _vient  lui_.


CATESBY.--Du secours, milord de Norfolk! Du secours! du secours! Le roi
a fait des prodiges au-dessus des forces d'un homme. Il brave
audacieusement tous les dangers. Son cheval est tu, et il combat 
pied, cherchant Richmond jusque dans le sein de la mort. Du secours,
cher lord, ou la bataille est perdue!

(Une alarme. Entrent le roi Richard, Catesby.)

LE ROI RICHARD.--Un cheval! un cheval! Mon royaume pour un cheval!

CATESBY.--Retirez-vous, seigneur, et je vous ferai trouver un cheval!

LE ROI RICHARD.--Lche, j'ai jou ma vie sur un coup de ds, j'en veux
courir les risques.--Je crois en vrit qu'il y a six Richmond sur le
champ de bataille; j'en ai dj tu cinq pour celui que je cherche! Un
cheval! un cheval! mon royaume pour mon cheval!

(Ils sortent.)

(Alarmes. Entrent le roi Richard et Richmond; ils sortent en combattant.
Retraite et fanfares. Entrent ensuite Richmond, Stanley apportant la
couronne; plusieurs autres lords et des troupes.)

RICHMOND.--Louange  Dieu, et  vos armes, victorieux amis! La journe
est  nous; ce chien sanguinaire est mort.

STANLEY.--Vaillant Richmond, tu as bien rempli ton rle. Tiens, j'ai
arrach, pour en orner ta tte, du front inanim de ce misrable couvert
de sang, la couronne qu'il a si longtemps usurpe. Porte-la, possde-la
et connais-en tout le prix.

RICHMOND.--Grand Dieu du ciel, je dis amen  tout cela.--Mais, avant
tout dites-moi, le jeune George Stanley est-il vivant?

STANLEY.--Oui, milord; il est sain et sauf  Leicester, o nous pouvons,
si vous voulez, nous retirer  prsent.

RICHMOND.--Quels hommes de marque ont pri dans l'autre arme?

STANLEY.--John, duc de Norfolk, Walter, lord Ferrers, sir Robert
Brakenbury et sir William Brandon.

RICHMOND.--Qu'on les enterre avec les honneurs dus  leur
naissance.--Qu'on proclame le pardon pour les soldats fugitifs qui
reviendront se soumettre  nous, et ensuite, comme nous en avons pris
l'engagement sacr, nous runirons enfin la rose blanche et la rose
rouge.--Puisse le ciel si longtemps irrit de leurs haines, sourire  la
beaut de leur union! Quel est le tratre qui pourrait m'entendre, et ne
pas dire amen? Longtemps l'Angleterre en dlire s'est dchire
elle-mme; le frre a vers aveuglment le sang de son frre; le pre
dans son emportement massacrait son fils, et le fils tait forc de
devenir l'assassin de son pre, tous diviss par les dtestables
divisions d'York et de Lancastre. O qu'aujourd'hui enfin, Richmond et
lisabeth, lgitimes hritiers des deux maisons royales, s'unissent
ensemble de l'aveu de l'ternel! Et que leurs successeurs (grand Dieu!
si c'est ta volont) donnent aux gnrations  venir le riche prsent de
la paix au doux visage, de la riante abondance, et des beaux jours de la
prosprit! fais tomber,  Dieu bienfaisant, l'pe des tratres qui
voudraient ramener ces jours meurtriers, et faire verser  la pauvre
Angleterre des ruisseaux de larmes sanglantes. Qu'ils ne vivent pas pour
jouir de la prosprit de leur patrie, ceux qui voudraient par la
trahison dchirer ce beau pays; enfin les plaies de la guerre civile
sont fermes, et la paix revit. Puisse-t-elle vivre longtemps!  Dieu,
dis-nous amen.

(Tous sortent.)

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.











End of the Project Gutenberg EBook of La vie et la mort du roi Richard III, by 
William Shakespeare, 1564-1616

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     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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