The Project Gutenberg EBook of Aventures extraordinaires d'un savant russe, by 
Georges Le Faure et Henri de Graffigny

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Title: Aventures extraordinaires d'un savant russe, I. La lune

Author: Georges Le Faure et Henri de Graffigny

Editor: G. dinger

Release Date: November 8, 2006 [EBook #19738]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES EXTRAORDINAIRES ***




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[Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conserve.]




               G. LE FAURE et H. DE GRAFFIGNY

      Aventures Extraordinaires D'UN SAVANT RUSSE; I. La lune

               PRFACE DE CAMILLE FLAMMARION

          _400 Dessins de L. VALLET, HENRIOT, etc._

NOMBREUSES REPRODUCTIONS DE PHOTOGRAPHIES LUNAIRES, ETC., ETC.

[Illustration]

PARIS
DINGER, DITEUR, 34, RUE DE LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIVE, 34,
MDCCCLXXXIX
Tous droits de traduction et de reproduction rservs.

                   _A CAMILLE FLAMMARION_

     Notre pense se sent en communication latente avec ces mondes
     inaccessibles.

     CAMILLE FLAMMARION. _Les Terres du Ciel_.

[Illustration: L'AROPLANE.]




                            PRFACE

             A MM. G. LE FAURE ET H. DE GRAFFIGNY


Vous me demandez si j'approuve la pense qui a prsid  l'laboration,
des _Aventures extraordinaires d'un Savant russe_, c'est--dire  la
mise au jour d'un roman scientifique, tout entier bas sur l'Astronomie.

Non seulement je l'approuve, mais encore, je vous flicite sincrement
de la voie que vous avez choisie.

Maintenant, en effet, l'Astronomie n'est plus une science qui reste
inaccessible ou indiffrente. Elle sort du chiffre pour devenir vivante.
C'est elle qui nous touche de plus prs; sans elle, nous vivrions en
aveugles au milieu d'un Univers inconnu.

Nul tre intelligent, nul esprit cultiv ne peut, aujourd'hui, demeurer
tranger aux dcouvertes splendides de l'Astronomie, dcouvertes qui
nous font vivre au sein des grandioses spectacles de la nature et nous
mettent en communication directe avec les sublimes ralits de la
cration.

Ce n'est pas la premire fois qu'on essaie d'crire un voyage  travers
l'espace. Lucien de Samosate nous a ouvert le chemin, il y a prs de
deux mille ans, et Cyrano de Bergerac nous a tous transports dans ses
ingnieux voyages clestes, crits il y a deux sicles, au sein des
tats et empires de la Lune et du Soleil.

Plus rcemment encore, Edgard Po nous a racont les aventures d'un
bourgeois de Rotterdam, s'levant en ballon jusqu' notre satellite, et
envoyant de ses nouvelles  sa bonne ville natale par un Slnite
complaisant. D'autres crivains, trs nombreux, ont suivi la mme voie.

Mais, c'tait l'imagination qui jouait le plus grand rle--presque le
seul--dans ces excursions idales. Dsormais, la science, plus avance,
peut servir de base solide pour de telles compositions, et, en encadrant
sous une affabulation ingnieuse, les faits rvls par les
merveilleuses dcouvertes tlescopiques de notre temps, vous offrirez
aux intelligences de tout ge des lectures incomparablement plus
attachantes, plus instructives, plus sduisantes mme, que ces romans
alambiqus, cette littrature vide et malsaine jete chaque jour en
pture  des esprits dvoys, et qui ne laisse aprs elle ni vrit, ni
lumire, ni satisfaction.

C'est que l'tude de l'univers exerce d'elle-mme, sur tous ceux qui
l'entreprennent, un charme profond et captivant. C'est qu'on prouve
d'intenses jouissances  s'lancer, sur les ailes de l'imagination, vers
ces mondes qui gravitent, de concert avec nous, dans l'immensit des
cieux, vers ces comtes, mystrieuses messagres de l'infini, vers ces
toiles scintillant radieuses  notre znith.

Que de questions  rsoudre dans ce parcours  travers les immensits
bantes de l'espace!

Quelles sont les causes des changements produits  la surface de la
Lune? Qu'est-ce que cette tache rouge, plus large que la terre, apparue
sur Jupiter? Et ces canaux reliant toutes les Mditerranes de Mars
entre elles, qui les a creuss? Quelle est la constitution physique de
ces ples nbuleuses, perdues au fond des cieux, et de la transparente
queue des comtes? Quels mondes, quelles humanits clairent les soleils
de rubis, d'meraude et de saphir qui constituent les systmes d'toiles
doubles?

Que de points  lucider encore!

Que les personnes, donc, qui veulent se rendre compte, sans fatigue, de
la constitution gnrale de l'Univers et comprendre ce que notre terre
et ses habitants sont dans l'espace, vous suivent dans votre audacieuse
et fconde tentative,  vous qui avez choisi pour mission de les
transporter  travers les magnifiques panoramas des Cieux. Il est doux
de vivre dans la contemplation des beauts de la nature; il est agrable
de planer dans les hauteurs thres, dans la sphre de l'esprit,
d'oublier quelquefois les choses vulgaires de la vie, pour voyager
quelques instants parmi les innarrables merveilles de cet Infini dont
le centre est partout, la circonfrence nulle part.

     CAMILLE FLAMMARION.

     Observatoire de Juvisy, novembre 1888.




_AVERTISSEMENT DE L'DITEUR_


Loin de nous la pense de vouloir ajouter aux lignes qu'on vient de lire
et d'arrter le lecteur au seuil de cet ouvrage, maintenant que le
clbre astronome et crivain, signataire de cette prface, lui en a
ouvert la porte avec sa haute comptence et son autorit inconteste.

Mieux que nous, il a mis en lumire les points par lesquels l'oeuvre
prsente diffre des tentatives faites; mieux que nous, il a dit,--et
son affirmation vaut garantie,--que dans les _Aventures extraordinaires
d'un Savant russe_, le lecteur soucieux des vrits scientifiques
pourra, en parcourant des pages dramatiques quelquefois, spirituelles
souvent, intressantes toujours, se mettre au niveau des dcouvertes
astronomiques dont les plus rcentes ont, au courant de cette anne
mme, stupfi le monde savant.

Mais le point sur lequel nous voulons insister est celui-ci:

Jusqu' ce jour, les romans _plus ou moins_ scientifiques qui ont trait
d'astronomie n'ont gure parl que de la lune; aucun d'eux n'a conduit
ses hros  travers l'ensemble des mondes clestes, sans en omettre
aucun, depuis notre humble satellite, premire station du voyage,
jusqu'aux resplendissantes toiles, et par del encore, en passant par
le soleil et les plantes tlescopiques, moyennes ou gantes de notre
systme.

MM. Le Faure et de Graffigny ont entrepris cette tche difficile et
nous avons le droit d'affirmer, aprs M. Camille Flammarion, qu'ils
l'ont mene  bien, car ils ont russi  encadrer dans leur rcit, sous
une forme des plus originales, toutes les donnes scientifiques qu'en
Astronomie il est indispensable de connatre aujourd'hui.

Deux artistes connus et aims du public, L. Vallet et Henriot, ont
concouru, avec tout l'esprit et le talent de leur crayon,  faire de ce
livre une merveille d'dition qui laisse loin derrire elle ce qui a
paru jusqu' prsent en publications du mme ordre--nous entendons de
celles destines aux gens de got.

Est-il besoin d'ajouter que par la forme et par le fond, cet ouvrage
s'adresse  tous, aux jeunes gens amateurs d'aventures attrayantes et
instructives comme aux grandes personnes que la science aimable captive.

Notre dernier mot sera pour remercier ici publiquement la haute
personnalit scientifique qui a bien voulu accepter le parrainage des
_Aventures extraordinaires d'un Savant russe_.

     G. DINGER.




Aventures Extraordinaires D'UN SAVANT RUSSE




CHAPITRE PREMIER

DANS LEQUEL IL EST PARL UN PEU DE MARIAGE

et

BEAUCOUP DE LA LUNE.


Au dehors, il neigeait; les blancs flocons, tombant mollement et sans
bruit, poudrederisaient les arbres et les toits des maisons, feutrant la
chausse d'un pais tapis sur lequel les traneaux glissaient
silencieusement.

[Illustration]

Seules, les sonnettes des rares attelages qui passaient dans ce quartier
cart de Saint-Ptersbourg mettaient dans l'air pais un
tintinnabulement joyeux, coup parfois par le claquement sec d'un fouet.

Au dedans, un profond silence rgnait, que troublaient seuls le
ronflement d'un norme pole de faence occupant tout le milieu de la
pice et le tic-tac monotone d'une horloge enferme dans un cadre de
bois sculpt et accroche au mur, vis--vis la porte.

Dans l'embrasure de la fentre, enfonce en un vaste fauteuil, une jeune
fille, les mains abandonnes sur un ouvrage de broderie qu'elle avait
laiss tomber sur ses genoux, rvait.

Avec son visage ple et d'un ovale rgulier que deux grands yeux bleus,
 fleur de tte, clairaient, son nez fin et droit, aux narines roses et
palpitantes, sa bouche petite et ourle de lvres un peu fortes
peut-tre, mais d'une adorable couleur purpurine, son menton bien
dessin et que creusait une mignonne fossette, ses cheveux d'un blond de
lin crpels naturellement sur le front, et tombant sur ses paules en
deux nattes longues et paisses, runies  l'extrmit par un ruban de
soie bleue, cette jeune fille reprsentait dans toute sa puret le type
fminin russe.

Ses paules troites, sa poitrine  peine accuse, sa taille mince et
flexible, ses bras un peu grles indiquaient de seize  dix-sept ans;
mais  voir son front grave et le pli qui se creusait  la commissure
des lvres, on lui en et donn vingt.

Soudain, l'horloge sonna cinq heures; la jeune fille tressaillit, passa
sa main sur ses yeux, du geste d'un dormeur qui s'veille, et murmura:

--Cinq heures... il ne viendra plus maintenant... Mme Bakounine
m'avait cependant bien promis...

Ses regards se fixrent un moment sur la neige, dont les flocons
tourbillonnaient dans l'espace et venaient mollement s'aplatir sur les
vitres.

[Illustration]

--C'est peut-tre le temps qui l'a effray, ajouta-t-elle, cherchant
ainsi  se donner  elle-mme les excuses que pourrait bien invoquer le
retardataire.

Ses lvres s'avancrent dans une moue charmante.

--Si cependant il m'aime autant qu'il l'a dit  Mme Bakounine,
balbutia-t-elle, la neige ne devrait pas l'arrter...

Comme elle achevait ces mots, une dtonation violente retentit,
branlant la maison jusqu'au plus profond de ses fondations, la secouant
 croire qu'elle allait tre arrache du sol; en mme temps, les vitres
de la fentre volrent en clats, une crdence appuye au mur et charge
d'instruments de toutes sortes s'abattit avec un vacarme pouvantable,
jonchant le sol de dbris; et de hautes bibliothques, qui couraient le
long des murs, laissrent s'crouler par leurs glaces brises des
montagnes de volumes.

Puis un silence profond se fit, que ne troublait mme plus le tic-tac
monotone de l'horloge arrte par la secousse. La jeune fille s'tait
dresse tout d'une pice, comme mue par un ressort; mais une fois
debout, elle tait demeure immobile, les deux mains appuyes au dossier
du fauteuil, plutt tonne que vritablement effraye, les sourcils un
peu froncs et les paupires demi-closes, dans l'attitude d'une personne
qui cherche  se rendre compte.

[Illustration]

--Ce pauvre pre, murmura-t-elle enfin avec un sourire, il finira par
nous faire sauter pour de bon...

Et soudain, secouant ses paules que venait geler un courant d'air froid
passant par les vitres brises, elle fit quelques pas, s'approcha d'une
table et frappa sur un timbre.

Un domestique, vtu de la chemise de laine rouge des moujiks avec son
pantalon de cotonnade enfonc dans des demi-bottes, entra aussitt.

--Wassili, commanda la jeune fille en tendant la main vers la fentre,
il faudrait aviser  rparer cela.

--C'est le batiouschka (petit pre) qui a encore fait des siennes,
grommela-t-il entre ses dents.

Puis apercevant tous les dbris qui jonchaient le sol, il leva les bras
au ciel dans un geste pouvant.

--Ah! bonne sainte Vierge! exclama-t-il d'une voix que l'motion
tranglait, que va dire le batiouschka?... son beau tlescope!... ses
photographies!... ses lentilles!... ses lunettes!... ses livres!...

Wassili tait tomb  genoux et se tranait  quatre pattes sur le
tapis, s'arrtant  chaque dsastre qu'il rencontrait pour se livrer 
de nouvelles lamentations.

--Wassili!... fit la jeune fille avec impatience, vite cette fentre...
il fait un froid de loup, ici...

Le domestique se releva et sortit en courant.

Comme il venait de disparatre, une porte s'ouvrit et un nouveau
personnage se prcipita comme une bombe dans la pice.

C'tait un petit vieillard, ne paraissant pas plus d'une soixantaine
d'annes, vif, alerte, avec un visage blanc et rose, d'une allure
poupine, tout aurol d'une chevelure grise et crpele, laissant
apercevoir au sommet de la tte le crne poli et brillant comme de
l'ivoire.

[Illustration]

Ce que l'on pouvait voir de ses vtements, qu'un immense tablier de cuir
recouvrait presque entirement, tait tout macul, rong, dchiquet par
les acides et les produits chimiques.

Ses mains, ses bras eux-mmes, nus jusqu'aux coudes, avaient la peau
brle en maints endroits.

D'une main il tenait un masque de verre fort pais, recouvert d'un
grillage en fils d'acier aux mailles serres, de l'autre il brandissait
un tube en mtal tout noirci par la dflagration d'un explosif puissant.

--Ah! Slna! Slna!... s'cria-t-il en courant  sa fille, j'ai
trouv!...

Et le vieillard baisa  plusieurs reprises le front que la jeune fille
lui tendait. Puis lui mettant sous les yeux le tube qu'il tenait  la
main et posant son doigt sur une troite fissure qui se dessinait dans
toute la longueur:

--Vois... dit-il d'un ton vibrant, la formule est trouve... et personne
au monde ne me le contestera... un gramme,--tu entends bien--un gramme
seulement de cette matire explosive enflamm par une tincelle et
dilat par une chaleur de quatre cent cinquante degrs, dveloppe dix
mtres cubes de gaz... Comprends-tu, Slna?... dix mtres cubes de
gaz!... dans un fusil ordinaire, je supprime la cartouche et ne laisse
qu'une rondelle grande tout au plus comme une pice d'argent... et
sais-tu ce que produit la dflagration de cette simple rondelle?... Non!
eh bien! elle donne  une balle de platine pesant cent grammes une
vitesse initiale de deux mille mtres par seconde et la projette  seize
kilomtres...

[Illustration]

La jeune fille joignit les mains et ouvrit la bouche pour rpondre; mais
le vieillard ne lui en laissa pas le temps.

--Comprends-tu quelle rvolution dans la balistique?... enfoncs tous
les explosifs connus, depuis la poudre  canon jusqu' la dynamite, la
roburite et mme la mlinite!...

Il agita son tube d'un air terrible.

--Avec un kilogramme de ceci, vois-tu bien, Slna, je me charge
d'envoyer dans les nuages la ville de Saint-Ptersbourg, et avec
quelques tonnes on ferait clater, par morceaux, la terre qui nous
porte.

[Illustration]

Et, le visage radieux, les yeux tincelants, il se mit  arpenter la
pice de toute la grandeur de ses petites jambes.

Puis tout  coup, il s'arrta net devant sa fille.

--Et sais-tu, exclama-t-il, comment je vais l'appeler, ma poudre?... Je
veux que tu en sois la marraine et je la baptise _Slnite_.

La jeune fille eut un geste d'horreur.

--Que je donne mon nom  une chose aussi pouvantable! s'cria-t-elle,
jamais... jamais...

Et elle ajouta d'un ton de reproche:

--Eh quoi! mon pre, est-ce bien  l'art de dtruire vos semblables que
vous consacrez tant de veilles et tant d'efforts?

Le petit vieillard bondit, comme froiss par les paroles de sa fille.

--Est-ce bien toi qui parles ainsi, Slna?.. demanda-t-il; comment
peux-tu me supposer capable?... sois tranquille; si je veux donner ton
nom  une aussi terrible substance que celle que je suis parvenu 
combiner, ce n'est pas pour me procurer le plaisir de dtruire quoi que
ce soit... le but que je poursuis est plus noble, plus grandiose, plus
digne de Mickhal Ossipoff, membre de l'Institut des sciences de
Saint-Ptersbourg et du Vozdouhoplavatel.

Ce disant, il s'tait redress de toute la hauteur de sa petite taille
et il semblait que son attitude se ft ennoblie.

[Illustration]

Puis soudain s'attendrissant, il s'approcha de Slna, lui prit les
mains et, l'attirant sur sa poitrine, l'y tint serre quelques instants.

--Chre fille, dit-il enfin, tu sais bien qu'_Elle_ et toi vous tes
toute ma vie; _Elle_ occupe toute ma pense et toi tu remplis tout mon
coeur... et souvent, la nuit, dans mes rves, je te vois, toi, belle et
chaste comme la Vierge, ton gracieux visage nimb d'or, ainsi que celui
d'une sainte, par son disque lumineux.

--Mon pre... murmura la jeune fille tout mue.

--Ah! je suis bien heureux, aujourd'hui... ajouta-t-il, bien heureux, et
je veux te faire partager mon bonheur...

Il dnoua son treinte et, subitement pensif, vint s'asseoir dans un
fauteuil de cuir, prs du pole, o il demeura, la tte baisse,
laissant filtrer sous ses paupires mi-baisses un regard vague, tandis
que ses lvres balbutiaient des paroles muettes.

--Slna, dit-il tout  coup en fixant sa fille debout devant lui,
immobile et surprise, Slna, il faut que je t'avoue quelque chose.

--A moi, mon pre! murmura la jeune fille qui se troubla aussitt.

--Oui, fillette, tu es grande aujourd'hui et je veux te mettre enfin au
courant d'un projet que je caresse depuis longtemps.

[Illustration]

Le trouble de Slna augmenta; ses joues se colorrent d'une subite
rougeur et ses longs cils soyeux vivement abaisss mirent une ombre sur
sa peau mate et ple.

Puis, comme, son pre ouvrait la bouche pour continuer, la jeune fille,
dans un geste de gracieuse clinerie, plaa sa main sur les lvres du
vieillard.

--Moi aussi, mon pre, balbutia-t-elle, j'ai quelque chose  vous dire.

Surpris, il la regarda.

--Un secret! toi aussi? dit-il.

De la tte, elle fit signe que oui.

--Ah bah!... et de quoi s'agit-il?

Sans rpondre, la jeune fille vint s'asseoir sur les genoux de Mickhal
Ossipoff, passa son bras autour de son cou, appuya sa tte sur l'paule
du vieillard et murmura tout bas, bien bas, comme honteuse:

--J'aime.

Ce seul mot fit tressaillir le vieillard.

--Tu aimes!... grommela-t-il, tu aimes! Qu'est-ce que cela veut dire?

Alors, trs vite, les yeux fixs  terre, la jeune fille rpondit:

--Vous savez, mon petit pre, que je vais tous les jeudis et tous les
dimanches, entendre la messe  Notre-Dame de Kazan... or, il y a deux
mois environ, comme je me relevais aprs m'tre agenouille pour
l'lvation, mon pied se prit dans ma robe et je serais tombe
assurment si, par le plus grand des hasards, un jeune homme ne s'tait
trouv l et ne m'avait soutenue par le bras...

[Illustration]

Elle s'arrta un moment pour reprendre haleine et attendant une parole
d'encouragement.

Mais son pre gardant le silence, elle continua:

--Depuis ce jour, tous les jeudis et tous les dimanches, je l'ai revu,
ce jeune homme, accoud au mme pilier, ne me quittant pas des yeux tout
le temps que durait la messe, me regardant avec beaucoup de respect...
et aussi avec... comment dirais-je?... enfin, d'une manire qui me
gnait et me faisait plaisir en mme temps... puis, un jour,  la sortie
de Notre-Dame, je l'ai trouv prs du bnitier, me tendant de l'eau
bnite... mes doigts ont effleur les siens et, je ne sais pas pourquoi,
tout  coup je me suis mise  trembler... mais tellement que j'ai d
prendre le bras de Maria Ptrowna pour revenir  la maison.

[Illustration]

De nouveau elle se tut et jeta  la drobe un regard sur son pre qui
continuait  l'couter en silence, sans que sur son visage immobile
part la moindre marque d'approbation ou de dsapprobation.

[Illustration]

Enhardie par l'attitude mme du vieillard, Slna poursuivit:

--Quelques jours aprs, Maria Ptrowna m'a fait remarquer, au moment o
nous approchions de la maison, qu'un homme nous suivait depuis la sortie
de Notre-Dame de Kazan... sans le voir, je devinai que c'tait lui et je
ne me retournai pas, tellement j'avais peur de lui montrer mon
trouble... cependant, comme Wassili venait d'ouvrir la porte, je n'ai
pas pu rsister, j'ai inclin la tte, un tout petit peu, et je l'ai vu
 quinze pas en arrire, arrt au coin de la rue, les yeux fixs sur
moi... c'tait un jeudi, je me le rappelle, et le dimanche suivant, il
y avait une sauterie chez Mme Bakounine,--mme vous n'aviez pas pu
m'accompagner parce qu'il y avait ce soir-l,  l'Observatoire, une
grande runion de savants  propos d'une clipse de... de... de je ne
sais plus quoi,--et voil qu'en entrant dans le salon de Mme
Bakounine, la premire personne que j'aperus... c'tait lui, accoud 
une fentre, et qui me regardait en souriant...

[Illustration]

Slna s'arrta, toute tremblante, s'attendant  voir son pre bondir;
il n'en fut rien; le vieillard ne broncha pas, alors la jeune fille
ajouta:

--Quelques instants aprs, Mme Bakounine me l'a prsent comme un
excellent valseur et j'ai dans avec lui... puis, je suis retourne tous
les dimanches soir chez Mme Bakounine et je l'ai toujours retrouv...
de plus en plus aimable... de plus en plus galant... si bien que je n'ai
pas t surprise quand il y a huit jours Mme Bakounine m'a dit qu'il
m'aimait... qu'il l'avait charge de me le dire et de savoir s'il
pouvait esprer que... alors j'ai embrass cette bonne Mme Bakounine;
elle a compris et il a t convenu qu'elle l'accompagnerait aujourd'hui
pour faire sa demande officielle...

[Illustration]

Et elle ajouta, aprs une courte pause:

--Il a un peu de fortune... il est diplomate et il s'appelle Gontran de
Flammermont.

A ce nom, le vieillard tressauta et, saisissant les mains de sa fille,
il s'cria:

--Flammermont! as-tu dit... tu viens de prononcer le nom de Flammermont?

--Mais oui, mon pre, rpondit la jeune fille toute saisie, il s'appelle
de Flammermont, il m'aime et il devait venir aujourd'hui mme vous
demander ma main.

Le vieillard se dressa tout d'une pice et arpenta fbrilement son
cabinet.

--Flammermont ici! murmura-t-il en levant les bras au ciel, Flammermont
qui t'aime et veut devenir mon gendre!... Ah! je n'esprais pas un
bonheur si grand...

Slna ouvrait de grands yeux.

--Vous le connaissez donc, mon pre? balbutia-t-elle toute surprise.

--Comment, si je le connais!... exclama le vieillard... mais qui donc
dans le monde des sciences ne connat Flammermont, ce savant Franais
dont les dcouvertes ont fait faire  l'tude de l'astronomie de si
tonnants progrs... mais j'ai l, dans ma bibliothque, tous ses
ouvrages, je les ai lus, relus et relus... je les sais par coeur... Ah!
c'est un homme bien tonnant... bien tonnant...

La jeune fille regardait son pre d'un air pouvant.

--Mais il confond, murmura-t-elle, sans doute y a-t-il un savant
franais qui porte ce nom; mais Gontran n'est que diplomate... il ne
connat pas un mot de sciences et encore bien moins d'astronomie.

Et tout de suite la vrit lui apparut; le vieillard n'avait pas cout
une syllabe de toutes les explications qu'elle lui avait donnes;
quelque problme astronomique avait sans doute sollicit son esprit et
seul le nom de Flammermont, le dernier mot prononc par Slna, avait pu
attirer son attention.

Et comme la jeune fille ouvrait la bouche pour tirer son pre de
l'erreur dans laquelle l'avait fait tomber la distraction dont il tait
coutumier, la cloche lectrique de la porte d'entre rsonna, annonant
un visiteur.

--C'est lui, murmura Slna toute rose d'motion.

--C'est lui, rpta radieusement Mickhal Ossipoff.

Puis aussitt jetant un coup d'oeil sur ses vtements tachs, dchirs,
brls, il ajouta:

--Je ne puis le recevoir dcemment comme cela... ma chre enfant,
tiens-lui compagnie, le temps que je vais changer de vtements.

Et, sans attendre la rponse, il souleva une tenture et disparut.

Au mme instant Wassili ouvrit la porte et annona:

--Monsieur le comte Gontran de Flammermont.

Puis s'effaant, il livra passage  un jeune homme paraissant de
vingt-cinq  vingt-six ans, d'une taille lgante, bien moule dans une
redingote de coupe irrprochable, portant haut la tte, le visage coup
transversalement par de grandes moustaches rousses, d'allure militaire,
et surmontant une bouche au dessin spirituel et railleur; les yeux
bruns, un peu petits, mais brillant d'un vif clat, s'ouvraient sous des
sourcils touffus et se rejoignaient  la naissance du nez comme deux
sabres recourbs; le front grand et pur tait encadr dans une fort de
cheveux coups en brosse et de mme couleur que les moustaches.

--Mademoiselle, dit-il en s'inclinant bien bas et en enveloppant la
jeune fille d'un regard plein d'amour, Mme Bakounine s'tant
subitement trouve indispose, n'a pu m'accompagner; nanmoins, voyant
combien grande tait mon impatience de connatre mon sort, elle m'a
engag  venir, en m'assurant que vous seriez assez aimable pour me
prsenter  monsieur votre pre... alors, malgr le caractre un peu
irrgulier de cette dmarche...

Slna sourit finement et rpondit en rougissant un peu:

--En effet, ce n'est peut-tre pas trs... trs diplomate... mais enfin,
il y a cas de force majeure.

Et elle ajouta, trs gracieuse, en dsignant un sige au jeune homme:

--Vous excuserez mon pre, monsieur, il vient de me quitter  l'instant
pour changer ses vtements de laboratoire contre un costume plus
convenable.

Puis aussitt, se rapprochant du comte de Flammermont:

--Ah! monsieur, dit-elle  voix basse, si vous saviez...

[Illustration]

[Illustration]

Tout de suite il s'inquita et demanda:

--Qu'arrive-t-il?

Comme elle allait rpondre, M. Ossipoff parut, grotesquement accoutr
d'un habit noir dmod dcouvrant une chemise toute froisse et salie
par les travaux du laboratoire et autour du col de laquelle, une cravate
blanche fripe tait noue comme une ficelle.

Les mains tendues, il s'avana au-devant du jeune homme qui lui aussi se
prcipita.

--Excusez-moi, monsieur, dit le comte de Flammermont, de venir troubler
ainsi dans ses travaux et ses tudes l'homme de gnie auquel la Russie
et le monde entier doivent tant de belles et grandes dcouvertes.

--Vous tes tout excus, monsieur, rpondit Ossipoff, car c'est un grand
bonheur pour moi que de serrer les mains de l'auteur des _Continents du
Ciel_ et de l'_Astronomie du Peuple_...

Gontran, tout interloqu, regarda le vieillard en carquillant les yeux,
puis son regard glissa jusqu' Slna et sa surprise s'accrut encore en
apercevant la jeune fille, un doigt plac sur la bouche.

M. Ossipoff remarqua l'attitude du jeune homme et rpliqua:

--Vous paraissez surpris... mais, mon cher monsieur, la Russie n'est
pas un pays de sauvages... nous nous occupons du mouvement scientifique
des autres nations et, en ce qui vous concerne personnellement...

Il le prit sans faon par la main et, l'entranant devant l'une des
immenses vitrines qui couraient le long du mur, montrant leurs tablettes
surcharges de bouquins:

--Tenez, dit-il, en lui dsignant du doigt d'normes in-folio, relis en
maroquin et sur le dos desquels brillaient des inscriptions en lettres
dores, vous voyez que vous avez la place d'honneur.

Gontran tait atterr, car un regard jet sur ces volumes venait de lui
faire comprendre la confusion dont le vieillard tait victime: c'taient
les _Continents du ciel_, l'_Astronomie du peuple_, les _Mondes
plantaires_, l'_Atmosphre Terrestre_, tous ouvrages dus  la plume du
clbre astronome franais Flammermont.

[Illustration]

Mickhal Ossipoff s'imaginait avoir affaire  l'auteur de ces
remarquables travaux, alors que lui, Gontran de Flammermont, comte par
naissance et diplomate par dsoeuvrement, hassait de toutes ses forces
tout ce qui ressemblait  la science. Les seuls mots d'quation du
premier degr, de polynme, de bissectrice lui donnaient la
migraine, et voil qu'il tait confondu avec l'un des savants qui sont
l'honneur de son pays!

En vrit le hasard faisait bien les choses!

Et tout de suite, il comprit combien ses projets matrimoniaux avaient
de chances d'chouer, maintenant que le vieillard croyait que l'homme
qui aspirait  la main de sa fille tait comme lui un savant, comme lui
un tre naviguant dans l'infini, habitant plus les astres que la terre,
s'intressant davantage aux volcans de la lune et aux taches du soleil,
qu'aux grandes mares et aux ruptions volcaniques de notre pauvre
plante.

Cependant, d'un naturel plein de franchise et de droiture, il ne put se
dcider  entretenir l'erreur du savant et il lui dit:

--Je ne sais, monsieur Ossipoff, qui a pu causer votre erreur; mais je
dois vous avouer humblement que je ne suis pas celui que vous croyez.

Comme par enchantement l'attitude du vieillard changea.

--Que m'as-tu donc dit? demanda-t-il en s'adressant  Slna d'un ton
rogue, ne m'as-tu pas racont que monsieur s'appelait Flammermont?

--Effectivement, mon cher pre, rpondit la jeune fille, mais je ne vous
ai point dit que monsieur ft le savant que vous croyez.

Aussitt, le vieillard s'carta et se redressant d'un air souponneux:

--Alors, fit-il schement, que vient faire ici monsieur?

Le comte se tourna vers Slna.

--Je croyais, murmura-t-il, que mademoiselle votre fille vous avait
expliqu...

Slna prit la parole.

--Je vous ai dit, mon pre, que M. de Flammermont m'aimait et qu'il
venait aujourd'hui vous demander ma main.

Et voyant les sourcils contracts et l'attitude hostile du vieillard
elle ajouta pour l'amadouer un peu:

--Du reste, Mme Bakounine et moi n'avons encourag monsieur  faire
auprs de vous une semblable dmarche, que lorsque nous avons su que
vous et lui tes en communion d'ides.

Le visage d'Ossipoff se drida un peu.

[Illustration]

Celui de Gontran reflta l'tonnement le plus profond.

--Oui, poursuivit Slna en adressant au jeune homme un regard
d'intelligence, monsieur le comte est plus qu'un ami des sciences; c'est
un fervent adepte que ne laisse indiffrent aucun des grands progrs qui
intressent notre poque... En dehors de la carrire diplomatique qu'il
a d suivre, il a continu  s'occuper d'astronomie, de chimie et de
physique et de bien d'autres choses encore...

M. de Flammermont regarda la jeune fille d'un air effar.

Le vieux savant, lui, fixa sur le jeune homme des regards subitement
adoucis.

--Vous tes le bienvenu dans mon logis, monsieur, donnez-vous la peine
de vous asseoir.

Et indiquant un sige au visiteur, il s'enfona dans son fauteuil,
tandis que, par une manoeuvre habile, Slna se plaait sur un pouf de
tapisserie, juste derrire la chaise de Gontran.

[Illustration]

Une fois installe,  moiti noye dans la demi-obscurit qui rgnait
dans la pice, elle se pencha un peu et murmura:

--Ne craignez rien, laissez parler mon pre et comptez sur moi.

Le jeune homme, un peu rassur par ces mots, se prpara  faire bonne
contenance et  soutenir du mieux qu'il pourrait l'assaut qu'il
prvoyait.

--Vous tes sans doute parent de l'auteur des _Continents clestes_?
demanda M. Ossipoff aprs un instant.

Gontran, qui s'attendait  voir tout d'abord la conversation s'engager
sur sa demande en mariage, rpondit  tout hasard:

--Effectivement.

Aussitt, le vieillard, comme intress au plus haut point par cette
rponse, roula son fauteuil tout prs de celui du jeune homme.

--Et vous vivez sans doute beaucoup dans sa socit?

--Autant que je le puis, rpliqua Gontran dcid  faire les rponses
que semblaient solliciter les questions.

Le visage de M. Ossipoff s'illumina.

--En ce cas, dit-il, vous devez tre imprgn de ses thories, j'entends
de ses vraies thories, de celles qu'il met dans l'intimit.

--Imprgn n'est peut-tre pas tout  fait juste, fit Gontran qui
craignait de trop s'avancer, mais enfin je suis, j'ose le dire, assez au
courant des penses de cet illustre savant.

Et il ajouta _in petto_:

--Je veux que le diable me cuise tout vif si je sais un mot de ce que
pense mon digne homonyme.

[Illustration]

Quant  Ossipoff, il se frottait les mains, d'un air de parfait
contentement.

--Voyons, monsieur le comte, dit-il  brle-pourpoint, que pensez-vous
personnellement de la lune?

Le jeune homme demeura quelques instants tout abasourdi, se creusant la
cervelle pour y trouver une rponse qui pt satisfaire le vieux savant,
lorsque celui-ci ajouta:

--Je m'explique... Croyez-vous,--comme la plupart des astronomes, qui
partent de ce point que la lune n'a point d'atmosphre et qu'on n'y voit
rien remuer,--pensez-vous que notre satellite est un monde mort et un
astre dpourvu de toute espce de vie, animale et vgtale?

--Certes, je n'ai pas la prtention de rien affirmer, fit alors Gontran
qui ne voulait pas se compromettre, cependant, la raison la plus
lmentaire, le plus simple bon sens nous conduisent  penser...

--... Que la lune est le sjour d'habitants quelconques, et vous avez
raison, termina de la meilleure foi du monde Ossipoff, qui crut deviner
le sens ambigu des paroles du jeune homme.

Et il ajouta mentalement, considrant ces paroles comme les reflets des
thories du clbre Flammermont:

--Je m'tais toujours dout que Flammermont pensait ainsi. Cela se voit
entre les lignes de ses ouvrages.

[Illustration]

Puis tout haut:

--Ainsi vous tes partisan de la doctrine de la pluralit des mondes
habits?

--C'est la seule qui rponde  mes sentiments intimes, rpliqua avec feu
le jeune homme qui ne savait seulement pas quelle tait cette doctrine
dont parlait le vieux savant, mais qui avait entendu Slna lui souffler
l'affirmative.

Ossipoff se leva et, le front pench, absorb dans ses penses, fit
quelques pas  travers son cabinet de travail.

[Illustration]

Puis s'arrtant devant le jeune Franais:

--Ma fille avait raison, mon ami, de dire que nous sommes en communion
d'ides; oui, je le vois, vous tes un amateur de ces grandes choses qui
distinguent l'humanit de la brute dont elle n'a malheureusement gard
que trop souvent les regrettables instincts; et je suis heureux de
constater que vous considrez la lune comme une province annexe 
cette terre o nous sommes condamns  ramper... Quant  moi, je le
dclare bien haut, la lune deviendra tt ou tard une de nos colonies
clestes.

--Mais... interrompit Gontran, avec un geste de dngation.

--Vous vous tes dit sans doute, poursuivit Ossipoff, que cette colonie
serait peut-tre bien difficile  fonder, vu que la science n'a jusqu'
prsent imagin aucun moyen de locomotion pour quitter notre globe
terraqu et franchir une centaine de mille lieues  travers le vide!

--Il est vrai, fit le jeune homme en ayant toutes les peines du monde 
conserver son srieux.

--Puis, vous pensez aussi que le pays que l'on coloniserait est affreux
et forme un sjour des plus tristes et cela parce que le tlescope ne
nous y fait apercevoir que des rochers se considrant dans un ternel
silence et qu'claire, pendant 354 heures de suite, un soleil implacable
dont aucun nuage ne vient adoucir l'intensit.

Le comte de Flammermont coutait, immobile, de peur que le moindre geste
ne ft interprt par son interlocuteur comme une contradiction aux
thories qui lui taient chres.

Ossipoff poursuivit:

--A cela, je vous rponds que je pense, comme Airy et bien d'autres
astronomes et cosmographes, qu'il ne faut pas se hter de conclure en
prenant comme base ce que nos lunettes imparfaites nous permettent de
distinguer... le plus puissant tlescope, en effet, nous fait apercevoir
du sol de la lune juste ce que nous en apercevrions si nous planions en
ballon  cent lieues au-dessus de lui.

Le vieillard eut un mouvement d'paules plein de commisration.

--Or, je vous le demande, ajouta-t-il, que peut-on voir  cent lieues de
distance? des objets ayant plusieurs centaines de mtres de hauteur ou
de largeur; ainsi les pyramides d'gypte transportes dans la lune
demeureraient invisibles pour nos plus puissants appareils d'optique! et
on vient nous objecter que la lune est un astre mort, inhabit et
inhabitable parce que nous la voyons de trop loin pour distinguer ses
villes, ses habitants, ses vgtaux et ses animaux!... mais c'est
insens!

--Il est vrai, cependant,... commena le diplomate.

Ossipoff lui coupa la parole.

--Oh! je vous vois venir, rpliqua-t-il en le menaant de son index...
vous allez me dire que si la lune peut tre habite par des tres crs
exprs pour vivre heureux dans un monde qui n'a ni nuages, ni eau, il ne
s'ensuit pas que cette plante soit habitable pour des hommes comme
nous; en un mot que transport l-bas, rien ne prouve que vous y
puissiez vivre, parce que pour cela il faudrait que votre conformation,
en harmonie avec les forces en action sur la terre, ft encore, par le
plus grand des hasards, en harmonie avec les lments existant sur notre
satellite.

Gontran allait rpondre lorsque, se sentant tirer en arrire par le pan
de sa redingote, il comprit que Slna lui recommandait le silence et il
se tut.

--A cela, poursuivit le savant, je rpondrai avec Hansen que la lune a
la forme d'un oeuf, dont le petit bout regarde la terre et dont le
centre de gravit est plac  soixante kilomtres du point central
intrieur de l'hmisphre qui nous est inconnu; or, s'il existe une
atmosphre et des liquides dans notre satellite, comme j'en suis
convaincu, ils doivent s'tre trouvs attirs dans cet hmisphre,
n'ayant pu demeurer longtemps dans celui que nous voyons par suite de
l'attraction de la terre et de l'existence de ce centre de gravit.

[Illustration]

Ici, Ossipoff fit une pause, regardant victorieusement le jeune homme,
esprant sans doute une marque d'approbation qui, d'ailleurs, ne se fit
pas attendre.

--Voil qui est parl! s'cria chaleureusement M. de Flammermont, vos
dductions sont justes, illustre matre, et, quant  moi, j'ai toujours
pens, contrairement  l'opinion gnrale, qu'il devait y avoir des
habitants dans la lune et qu'il se pourrait fort bien que l'homme
terrestre s'y acclimatt.

Et il ajouta en souriant:

--Mais comme on n'ira jamais y essayer...

--Qu'en savez-vous? s'cria Ossipoff en se croisant les bras et en
regardant le comte d'un air de dfi. Est-ce la distance qui vous
effraye? Belle affaire, en vrit, que les quatre-vingt-seize mille
lieues qui nous sparent de la lune! Une misre en comparaison des
millions et des millions de lieues qui servent de cirque au systme
solaire!... Est-ce, au contraire, le moyen de franchir ces
quatre-vingt-seize mille lieues qui vous arrte? Mais songez que
l'humanit terrestre est jeune sur son globe et, si vous tenez compte de
la marche constante du progrs, vous admettrez bien qu'un jour la
science et l'industrie fourniront  nos descendants le procd vritable
d'abandonner notre mondicule pour visiter, non seulement la lune--qui
sera tt envahie par des lgions d'migrants,--mais encore le systme
solaire tout entier. Le vieillard s'tait lev et, debout devant Gontran
bahi, il parlait d'une voix vibrante, comme inspir.

--Et ce jour-l, ajouta-t-il d'un ton mystrieux, ce jour-l luira
peut-tre plus tt qu'on ne pense.

[Illustration]

D'un pas rapide, Ossipoff alla  sa bibliothque, l'ouvrit, et, tendant
la main vers les volumes empils sur les rayons:

--Je possde, dit-il, tous les voyages imaginaires crits depuis
l'antiquit et qui ont les astres pour objet, et il semble que la lune
ait t le rendez-vous de tous les conteurs et de tous les
pseudo-voyageurs... Voici, par exemple, l'_Histoire vritable_ crite
par Lucien de Samosate, cinq cents ans avant notre re; la _Face qu'on
voit dans la lune_, de Plutarque; l'_Homme dans la lune_, de Goodwin, un
Anglais qui imagine de se faire traner jusqu' notre plante par un
attelage de grands cygnes... Si nous arrivons  ce que j'appellerai la
priode moderne, je vous citerai entre autres ouvrages: l'_Histoire des
tats et Empires de la Lune et du Soleil_, de l'un de vos compatriotes,
Cyrano de Bergerac; _Les Dcouvertes dans la lune_, de l'Amricain
Locke; les _Voyages  la lune_, d'Edgard Po, du docteur Cathelineau, et
bien d'autres encore qu'il est inutile de vous citer, mais qui sont l,
cte  cte, se reposant des nombreuses fatigues auxquelles je les ai
soumis... Chaque voyageur, pouss par son imagination, a adopt un mode
particulier de locomotion... mais il faut avouer qu'ils sont tous le
moins scientifiques possible.

Le comte de Flammermont, qui avait religieusement cout cette longue
tirade, la voyant finie, se leva.

--Monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton grave, je dsirerais vous poser une
question.

--Parlez.

--Le charme de votre conversation est tel, monsieur, dit le jeune homme,
et j'prouve un tel contentement  entendre discuter des sujets que vous
avez bien voulu effleurer devant moi, que j'avais totalement oubli le
but de ma visite. C'est l un crime de lse-galanterie dont je demande
pardon  mademoiselle Slna...

Et, s'inclinant srieusement devant le vieillard:

--Monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix grave, j'ai l'honneur...

Le savant tendit la main.

--Je sais, je sais, fit-il, mais nous ferons de cela, si vous voulez
bien, l'objet d'un entretien particulier... aprs le th, car vous
prendrez bien le th avec nous?

Et sans attendre la rponse du jeune homme, Mickhal Ossipoff fit un
signe  Slna.

Celle-ci se leva, prit le samovar qui fumait en ronronnant sur le pole
et versa le liquide ambr et odorant dans trois tasses de fine
porcelaine du Japon.

[Illustration]

Puis, s'approchant, une tasse  la main, de Gontran, qui la suivait de
l'oeil, muet et comme en extase, elle murmura:

--Ne restez point ainsi sans rien dire, n'attendez pas que mon pre vous
pose une question embarrassante... allez au-devant.

Fort embarrass, Gontran rflchit quelques instants, puis, enfin, aprs
avoir absorb gravement une gorge de th, il dit non sans une certaine
dsinvolture:

--Mon Dieu! du moment que certains considrent la lune comme un monde
habitable pour des hommes de mme espce que nous, il est tout naturel
qu'elle ait toujours t l'objet des rves et des aspirations des
voyageurs clestes.

Ce qui m'tonne, c'est qu'on n'ait point plutt pens  visiter les
toiles mystrieuses qui scintillent si potiquement dans la nuit
transparente.

Ossipoff sursauta sur son sige et Slna se mordit les lvres.

Gontran, lui, inconscient de ce qu'il venait de dire, promenait ses
regards de l'un  l'autre, cherchant  deviner sur leur visage
l'normit de ses paroles.

--Si vous rflchissiez, rpliqua le vieillard d'un ton quelque peu
ddaigneux, et si vous revoyiez, par la pense, les distances colossales
o gravitent,--je ne parle pas des toiles,--mais les plantes du
systme solaire, vous comprendriez la difficult d'aller jusque dans ces
mondes lointains... et d'abord la lune, qui tourne en vingt-sept jours
et demi autour de nous est la premire tape, la premire station d'un
voyage cleste.

Le comte de Flammermont, tout penaud, baissait la tte, fixant avec
obstination la peau d'ours qui couvrait le plancher, comme s'il et
espr y trouver une ide gniale.

--Eh! parbleu! monsieur Ossipoff, fit-il, je n'ignore pas les distances
immenses qui sparent les astres du ciel et la disposition de l'univers
n'a, comme bien vous pensez, rien d'inconnu pour moi.

Et il ajouta d'un ton emphatique, en se penchant un peu en arrire pour
mieux saisir ce que Slna lui chuchotait tout bas  l'oreille:

--Qui ne sait que le soleil est immobile au centre de notre systme et
qu'il soutient les mondes sur le puissant rseau de son attraction!

Et s'emballant devant les hochements de tte approbateurs d'Ossipoff,
sentant la ncessit de faire disparatre compltement la mauvaise
impression produite par la malencontreuse phrase de tout  l'heure, il
poursuivit:

--Ces mondes... ces mondes... c'est d'abord...

--C'est d'abord?... demanda le vieillard.

--Ces mondes, rpta Gontran en se penchant en arrire  perdre
quilibre, c'est d'abord...

Mais Slna demeurant muette,--pour quelle cause il l'ignorait,--il ne
pouvait faire autrement que de l'imiter.

Surpris de ce silence, Ossipoff regardait le jeune homme, assailli tout
 coup par des doutes touchant les connaissances cosmographiques de
celui qui aspirait  devenir son gendre.

--Eh bien! demanda-t-il avec une sorte d'tonnement impatient... ces
mondes...

[Illustration]

Le comte de Flammermont tressaillit comme sortant d'un rve et rpondit
en dsignant Slna qui s'approchait de son pre, une tasse de th  la
main:

--Excusez-moi, mon cher monsieur Ossipoff, si je suis descendu de
l'immensit o je m'tais lev avec vous; mais n'ai-je point sous les
yeux ici mme, chez vous, une image des phnomnes clestes: cette
toile de beaut gravitant autour de ce soleil de science!

La jeune fille devint toute rose de contentement; quant  Ossipoff, son
front se drida et, flatt dans son amour paternel et dans son orgueil
de savant, il adressa  Gontran un regard reconnaissant.

Par une habile manoeuvre, la jeune fille tait passe derrire le
fauteuil de son pre sur lequel elle s'accouda quelques secondes.

--Mais, pour en revenir  notre conversation, reprit le vieillard, vous
disiez donc?

Le corps ploy en deux, les coudes sur les genoux, il avait plong la
tte dans ses mains, les yeux ferms, concentrant toute son attention
sur ce qu'allait rpondre Gontran.

Celui-ci haussait dsesprment les paules en regardant Slna.

Soudain celle-ci sourit radieusement, comme si une ide gniale lui et
subitement travers l'esprit. Sans bruit, elle s'carta du fauteuil, se
retourna vers le mur que couvrait un immense tableau noir destin aux
calculs algbriques du savant, et saisissant un morceau de craie,
dessina au milieu du tableau une circonfrence sur laquelle elle
inscrivit en lettres apparentes le mot: _Soleil_.

A ct, une circonfrence un peu plus grande apparut avec ce mot:
_Mercure_.

Aussitt, le jeune homme s'cria avec assurance en suivant du coin de
l'oeil la mimique explicative de Slna:

--Le premier de ces mondes que nous rencontrons en partant du soleil,
c'est Mercure...

--... Qui tourne autour du soleil en quatre-vingt-huit jours... C'est
bien cela, ajouta Ossipoff.

Slna continuait  crire et Gontran, les yeux fixs sur le tableau
sauveur, poursuivit emphatiquement:

--Aprs Mercure, c'est Vnus, jeune soeur de la Terre...

--... Dont l'anne compte deux cent quatre-vingt jours, en effet, et
dont la distance au Soleil est de vingt-six millions de lieues, comme
vous le dites fort bien... Ensuite, n'est-ce pas? c'est notre Terre...

--A cent quarante-huit millions de kilomtres, ajouta Gontran en lisant
ce nombre qui venait d'apparatre en chiffres normes sur le coin du
tableau.

[Illustration]

--Ensuite, nous trouvons?...

--Mars, se hta de dire le jeune comte, Mars, distant de cinquante-deux
millions de lieues, et enfin... Jupiter... le colossal, le monstrueux
Jupiter.

Il n'avait pas hsit  attribuer ces pithtes  la plante qu'il
venait de nommer  cause de la grande circonfrence par laquelle Slna
la reprsentait sur le tableau.

Le vieux savant avait brusquement relev la tte, et lestement la jeune
fille avait repris sa place, accoude au dossier du fauteuil.

--Oui, fit Ossipoff d'une voix vibrante, vous avez raison de qualifier
de monstrueux un astre qui gale treize cents terres comme la ntre et
dont le diamtre n'est pas moins de trente-cinq mille lieues. Jupiter!
ce monde gigantesque qui tourne majestueusement sur son axe vertical en
dix heures seulement! Jupiter, qui marche escort de quatre satellites
dont deux sont aussi gros que la plante Mercure!

Impressionn malgr lui par l'enthousiasme du vieillard, Gontran
demeurait immobile, intress, subjugu par ces rvlations tonnantes
sur un monde dont il entendait parler pour la premire fois.

--Et aprs Jupiter, continua Ossipoff sur le mme ton, nous trouvons
Saturne, le gigantesque Saturne, loign de trois cent cinquante-cinq
millions de lieues de l'astre central et qui tourne sur lui-mme au
milieu de ses sept anneaux, presque aussi rapidement que Jupiter.

Le savant s'arrta fixant sur le comte de Flammermont un regard qui fit
pressentir  Slna une question embarrassante pour le jeune homme;
aussi prit-elle la parole.

--N'est-ce pas cette plante-l dont le calendrier compte, m'avez-vous
dit, mon pre, dix mille de nos jours, soit vingt-neuf ans et trois
mois?

--En effet, mais...

--Saturne mesure plus de cent mille lieues de tour, continua la jeune
fille, et entrane dans son mouvement autour du soleil ses anneaux
cosmiques et huit satellites...

Elle s'arrta, et, saisissant  deux mains la tte du vieux savant la
renversa en arrire pour l'embrasser sur le front.

--Hein! dit-elle, monsieur mon pre, suis-je une lve hors ligne et
fais-je honneur  mon professeur?

[Illustration]

Mickhal Ossipoff tait radieux; il enveloppa sa fille d'un regard
attendri et s'cria, en s'adressant  Gontran:

--Et vous croyez que je pourrais donner cette enfant-l au premier venu,
 un de ces tres oisifs et terre  terre, indiffrents aux merveilles
clestes qui nous environnent!... mais ce serait un crime, mon cher
monsieur, et je prfrerais cent fois voir Slna rester fille que
d'avoir un gendre de l'instruction duquel je ne me serais pas assur
auparavant.

Le comte de Flammermont frmit jusqu'aux moelles en entendant ces
paroles dont l'nergie prouvait la sincrit.

--Et puis, ajouta le vieillard d'un ton mystrieux, j'ai en tte, depuis
bien des annes, un grand projet pour l'excution duquel je compte sur
le concours de mon gendre--car un gendre, c'est presque un fils et en
lui je pourrai avoir confiance... tandis qu'un tranger me tromperait...
me volerait, et je courrais risque d'avoir puis ma vie dans les
veilles et les tudes pour qu'un misrable vienne me dpouiller non pas
de l'honneur du succs, mais de l'honneur de la tentative seule.

Il y avait dans ces derniers mots tant d'amertume, que Gontran, mu
malgr lui, se leva et vint serrer la main du vieux savant.

--Monsieur Ossipoff, dit-il, soyez persuad que vous aurez en moi, sinon
un collaborateur bien utile, tout au moins un fils plein de respect et
de dvouement.

--Merci, mon ami, mon enfant, balbutia le vieillard en faisant des
efforts pour garder une larme qui roulait au bord de sa paupire... je
retiens votre proposition, je retiens votre demande... mais, comme je
vous l'ai dit tout  l'heure, je me rserve de causer de cela plus tard
avec vous... pour l'instant...

Slna, elle, avait continu  crayonner sur le tableau noir et,
rapidement, en quelques coups de craie, elle avait complt la carte
sidrale.

Aussi, Gontran dsireux d'taler aux yeux de son futur beau-pre
l'rudition instantane qu'il devait au subterfuge de la jeune fille,
s'cria:

--Et quand on pense que derrire ces mondes gants dont le rapprochement
relatif nous permet d'apprcier les dimensions, il en est d'autres, et
puis d'autres, et d'autres encore!...

Il jeta un coup d'oeil rapide sur le tableau et ajouta:

--Ainsi, l'on ne saura jamais ce que sont vritablement les dernires
plantes du systme solaire, Uranus et Neptune, que plus d'un milliard
de lieues loignent du soleil...  une semblable distance du flambeau de
l'univers, ces mondes doivent tre inertes et glacs...

--Permettez, permettez, s'cria Mickhal Ossipoff, qu'est-ce que ce
milliard de lieues o l'on rencontre l'orbite de la plante Neptune, en
le comparant au dsert sidral dans lequel le systme solaire se meut
tout d'une pice, emport par l'toile centrale?

--Le dsert sidral, rpta machinalement le comte de Flammermont.

Croyant deviner une question dans le ton dont avaient t prononcs ces
trois mots, le vieux savant reprit:

--Reprsentez par un _mtre_ la distance de trente-sept millions de
lieues qui spare notre terre du Soleil, la dernire plante, ce Neptune
dont nous parlions, qui voyage  un milliard de lieues d'Apollon, sera 
trente mtres; or, pour arriver  la zone du premier soleil, de l'toile
la plus proche de nous, il faudrait rpter 7,400 fois ce chemin, ce qui
reprsente,  l'chelle de un mtre pour 37 millions de lieues, 222
kilomtres, c'est--dire la distance de Ptersbourg  Moscou... Tel est
le dsert sidral, et notez que ces 222 kilomtres forment en ralit
plusieurs trillions de lieues, c'est--dire un chiffre tellement
colossal qu'il ne dit plus rien  la pense...

[Illustration]

Gontran, immobilis par la stupfaction en laquelle le jetaient ces
chiffres, fixait sur le vieillard des yeux tout ronds.

Ossipoff poursuivit:

--Vous savez que la lumire franchit 77,000 lieues ou 304,000 kilomtres
en une seconde; eh bien, elle met trois ans et demi  venir de l'toile
la plus rapproche de nous; quant au son, il ne parcourt que 330 mtres
 la seconde; en sorte que,--si cette mme toile clatait--le bruit de
l'explosion ne nous parviendrait qu'au bout de trois millions d'annes.

--Mais alors, fit le comte tout abasourdi, un train ne faisant que 60
kilomtres  l'heure, il lui faudrait...

--... Rouler sans interruption pendant 60 millions d'annes, avant
d'arriver au terme de son voyage, c'est--dire  cette toile.

--En ce cas, dit ingnument Gontran, ces astres dont nous apercevons le
scintillement dans l'immensit des cieux, ces astres peuvent tre
teints depuis longtemps et cependant continuer  nous clairer, puisque
leur lumire met des sicles  nous parvenir.

--Assurment...

En prononant ce mot, Mickhal Ossipoff, dont les yeux s'taient
machinalement dirigs vers l'horloge, se leva en murmurant:

--Dj neuf heures! Il est temps de partir.

Puis, se tournant vers Gontran:

--Mon ami, dit-il, prsentez vos respects  ma fille qui va se retirer
chez elle.

--Oh! pre, murmura la jeune fille d'un ton suppliant... ne sortez pas
ce soir.

--Le devoir m'appelle, mon enfant, rpondit le vieillard.

--Pour ce soir seulement, et en faveur de monsieur, faites une exception
et demeurez ici...

--Monsieur m'accompagne, rpondit Ossipoff... aussi bien, je ne veux pas
retarder l'entretien que nous devons avoir ensemble... et l o je vais,
nous serons  merveille pour causer.

Slna fixait sur son pre un regard curieux que surprit le comte de
Flammermont.

--Mais, sans indiscrtion, monsieur Ossipoff, demanda-t-il, pourrais-je
savoir o vous m'emmenez?

--Je vous le dirai tout  l'heure quand nous serons seuls...

--Oh! mon pre, vous dfiez-vous donc de moi? s'cria Slna d'un ton de
reproche.

--Nullement, mon enfant... mais au point o j'en suis arriv, la
prudence la plus grande m'est impose.

Et il ajouta, avec un gros soupir, en s'adressant  Gontran:

--L'astronomie lve les esprits, mais hlas! elle n'empche point
certains coeurs de ramper  terre; aussi... mais je vous expliquerai
cela plus tard... Venez.

Le diplomate tait de plus en plus intrigu des rticences du vieillard,
sans compter qu'il redoutait d'avoir avec lui, en tte--tte, une
conversation scientifique, qui n'et pas tard  clairer Ossipoff sur
la nullit de son futur gendre en matire astronomique.

Mais il n'y avait pas  reculer.

Dj le vieux savant, envelopp dans une paisse pelisse et la tte
couverte d'un bonnet de fourrure enfonc jusqu'aux oreilles, l'attendait
sur le seuil de la porte claquant de la langue avec impatience pour lui
indiquer qu'il et  presser ses adieux.

Gontran prit entre ses mains la main mignonne que lui tendait Slna,
et, s'inclinant comme les gentilshommes du XVIIIe sicle, y dposa un
baiser qui illumina d'une rougeur subite les joues de la jeune fille,
tout mue de cette caresse qui lui montait jusqu'au coeur.

Elle ne chercha point  retirer sa main et murmura tout bas, avec un
lger sourire:

--Soyez prudent, monsieur de Flammermont; songez que votre bonheur
dpend des rponses satisfaisantes que vous ferez  mon pre.

--Comme au baccalaurat, pensa Gontran.

Et il rpondit:

--Hlas! j'ai bien peur de faire fausse route, maintenant que je n'ai
plus mon toile pour guider mes pas.

[Illustration]




CHAPITRE II

DANS LEQUEL GONTRAN CONOIT DES DOUTES SRIEUX SUR LA SOLIDIT CRBRALE DE
SON FUTUR BEAU-PRE


[Illustration]

La porte du vestibule tait toute grande ouverte et, sur le seuil de la
maison, Wassili tait camp dans une attitude menaante, montrant le
poing  plusieurs individus rassembls dans la kaa et qu'il
invectivait de la plus vhmente faon.

Les mots de chien de voleur de bandit revenaient  chaque instant
dans le langage imag du domestique: ce  quoi la foule rpondait par
des hurlements sauvages, accompagns de boules de neige fortement
pelotes et dont l'une avait dj meurtri le nez de l'infortun
Wassili. A la vue de Mickhal Ossipoff, les insultes redoublrent de
vigueur et d'intensit; en mme temps une dcharge gnrale vint cribler
le vieux savant et son compagnon.

Ossipoff rentra prcipitamment dans la maison; mais Gontran, dont la
patience tait la moindre des qualits, courut jusqu' son droschki qui
stationnait devant la porte, et saisissant le fouet de l'iemstchick
(cocher), il en fit siffler la longue lanire, qui s'abattit sur la
foule  plusieurs reprises, cinglant indiffremment mollets, paules ou
visages.

En deux minutes la rue fut abandonne.

--Qu'avaient donc ces brutes? demanda le comte  Wassili qui, oubliant
la douleur cuisante de son nez cras, riait  se tordre en entendant
les hurlements de ceux qu'avait atteints la lanire vengeresse.

--Ces brutes n'accusaient-ils pas le batiouschka d'tre un
faux-monnayeur!... un voleur!... il y en avait mme un qui le traitait
de nihiliste!

Et levant les bras au ciel dans un geste plein d'indignation, Wassili
ajouta:

--Le batiouschka nihiliste!... alors moi, vous comprenez, je n'ai pas
voulu entendre cela... et je les ai traits comme ils le mritent... et
voil.

--Mais pourquoi ces gens prtendaient-ils des choses semblables? demanda
le jeune homme.

Le domestique regarda autour de lui pour s'assurer que M. Ossipoff ne
l'coutait pas et rpondit  voix basse:

--Il faut vous dire que le batiouschka ne doit pas tre un voisin
agrable... car je ne sais pas ce qu'il manigance l-dessous,--et
Wassili frappait de sa botte les dalles du vestibule,--mais  chaque
instant ce sont des dtonations...  croire que tout le quartier va
sauter.

Gontran ouvrit de grands yeux.

--C'est au point, poursuivit Wassili, que ce soir, quelque temps avant
que vous n'arriviez, la maison tout entire a trembl... les vitres se
sont brises... tellement que tous les beaux instruments du batiouschka
ont roul par terre avec beaucoup de ses gros livres.

Puis, attirant le jeune homme vers le bord de la chausse et se courbant
pour mieux distinguer le sol, le domestique indiqua du doigt une longue
fissure, trs troite, qui s'tendait sur presque toute la largeur de la
rue, et il ajouta:

[Illustration]

--Voil encore de l'ouvrage au batiouschka... a a t fait tout 
l'heure aussi, et c'est ce qui a mis les voisins dans la fureur o vous
les avez vus.

Gontran hocha la tte en murmurant:

--Voil un singulier bonhomme.

Et il ajouta avec un petit rire railleur:

--Pourvu qu'il ne m'emmne pas nuitamment pour se livrer sur moi  des
expriences de balistique... il est capable de m'envoyer dans la lune
constater _de visu_ si ses thories sont les bonnes.

Comme il achevait _in petto_ cette rflexion, le vieux savant arriva
tout courant.

--Vous m'excuserez de vous avoir fait attendre, dit-il, mais j'avais
oubli certains papiers... maintenant nous pouvons partir.

Ce disant il monta dans la voiture et M. de Flammermont s'installa 
ct de lui en demandant, non sans une certaine curiosit:

--O allons-nous?

--Voulez-vous, je vous prie, dire  votre cocher de gagner le quartier
Poulkowa... une fois l, je l'arrterai quand il faudra.

--Que de mystre! pensa Gontran... aprs tout, ces drles de tout 
l'heure ont peut-tre raison... qui sait si ce vieux fou ne m'emmne pas
 une runion secrte de nihilistes?

Nanmoins, il transmit les instructions du vieillard  l'iemstchick qui,
rassemblant ses chevaux, les enveloppa de la flexible et longue lanire
de son fouet, en ajoutant  ce stimulant un claquement de langue
particulier.

[Illustration]

Les btes partirent au grand trot et le droschki, glissant sans bruit
sur la neige, fila dans la direction des hauts quartiers de Ptersbourg.

La neige avait cess de tomber et le ciel, trs pur et trs dcouvert,
tendait sur la ville silencieuse sa coupole d'un bleu sombre que
piquaient les toiles comme des clous d'or.

Les deux hommes, enfoncs sous leurs fourrures pour se prserver du
froid beaucoup plus intense que pendant la soire, se taisaient,
absorbs chacun dans leurs rflexions, d'ordre bien diffrent.

Gontran, les yeux vagues, songeait  Slna dont la grce et la beaut
l'avaient sduit tout entier, et la vision de la jeune fille amenait sur
les lvres du comte un petit sourire, reflet du grand bonheur dont son
me tait remplie. Cependant, parfois ce sourire disparaissait et
faisait place  une moue inquite, lorsque les regards de M. de
Flammermont venaient  tomber sur son compagnon et lorsqu'il songeait 
ce tte--tte dans lequel allait peut-tre sombrer son amour.

[Illustration]

Et, mentalement, le jeune homme repassait dans sa mmoire tous les noms
et tous les chiffres dont avait t assaisonn le th si gracieusement
offert par Slna, se promettant d'utiliser ces notions astronomiques et
d'en tirer le meilleur parti possible.

--Aprs tout, pensait-il, je ne suis pas plus bte qu'un autre et ce M.
Ossipoff est si distrait...

Puis, aprs un moment:

--C'est gal, ajouta-t-il, toujours _in petto_, j'aimerais mieux aller 
un congrs de nihilistes... ce serait peut-tre plus dangereux pour
moi, mais au moins mon amour ne courrait aucun risque.

De son ct, Ossipoff songeait; et, contrairement  ce que supposait
Gontran, le vieux savant n'tait pas parti pour la lune.

Il tait au contraire tout  la situation, comme le jeune homme et pu
s'en convaincre s'il avait aperu les coups d'oeil rapides qu' maintes
reprises le vieillard lanait  la drobe sur son compagnon.

Et il semblait que ses yeux eussent acquis dans leur frquentation avec
les lunettes et les tlescopes un peu de la proprit des verres
grossissants, et qu'ils possdassent une acuit particulire grce 
laquelle il pt sonder les profondeurs de l'me humaine comme il sondait
l'immensit des cieux.

Les sourcils lgrement froncs, la paupire demi-close et les lvres un
peu pinces, il se concentrait en lui-mme, analysant en son cerveau,
comme dans un alambic, ce que ses regards avaient saisi de particulier
dans la physionomie et l'attitude du jeune homme, cherchant  deviner le
temprament en prsence duquel il se trouvait.

tait-ce le pre qui voulait pressentir la dose de bonheur que pouvait
donner  sa fille l'homme qui aspirait  devenir son gendre? n'tait-ce
pas plutt le savant dsireux de savoir jusqu' quel point il pouvait se
confier  ce collaborateur naturel que l'amour lui procurait?

Pendant ce temps, le droschki, aprs avoir long la rive droite de la
Neva, avait travers le fleuve vis--vis le palais de l'Amiraut, et,
laissant  sa gauche le Garskowaa et la Perspective Newski, s'tait
engag dans la Woznecenskaa, qu'il suivit dans toute sa longueur,
entran par le trot rapide de ses chevaux, soulevant sous leurs sabots
une poussire de neige qu'ensanglantait le reflet rouge des lanternes.

Ensuite, tournant  droite, la voiture se trouva tout  coup dans la
banlieue de Ptersbourg et glissa sans bruit, pendant un quart d'heure,
 travers les ruelles silencieuses et endormies du faubourg de Poulkowa.

Puis soudain l'iemstchick tira sur les guides, les chevaux s'arrtrent
et lui-mme, se penchant sur son sige, demanda:

--O dois-je conduire maintenant, monsieur le comte?

Gontran toucha du doigt le bras de Mickhal Ossipoff.

--Le cocher dsire savoir quel chemin il lui faut prendre.

Le savant, comme rveill en sursaut, se redressa au milieu de ses
fourrures, et, aprs avoir jet autour de lui un regard rapide, reconnut
le quartier et rpondit:

--Nous allons descendre ici.

Et avant mme que M. de Flammermont et pu faire une objection, Ossipoff
avait saut sur la neige durcie et invitait du geste son compagnon 
l'imiter.

Puis s'adressant au cocher:

[Illustration]

--Tu resteras ici, commanda-t-il, et tu attendras jusqu' ce que nous
revenions.

Cela dit, il prit le bras de Gontran et, avec plus d'agilit qu'on n'en
aurait pu attendre d'un homme de son ge, il l'entrana par une ruelle
troite et sombre qu'clairait seule la blancheur du tapis de neige
tendu sous leurs pas.

--Pour sr, murmurait  part lui le jeune homme, nous allons assister 
quelque runion secrte o va se discuter sans doute un moyen quelconque
de mettre  mort l'empereur de toutes les Russies!... en vrit, me
voil bien!... et pour un attach  l'ambassade de la Rpublique
franaise... c'est l une occupation des mieux choisies.

Et cependant, la douce image de Slna l'entranait en avant malgr sa
raison qui lui commandait de s'arrter; pas un instant il ne songea 
retourner en arrire ou mme  poser une question  son guide; l'amour
le rendait fataliste et il pensait, comme les orientaux, que ce qui est
crit est crit.

Tout  coup, les masures qui bordaient la droite de la ruelle
disparurent pour faire place  une haute muraille que Mickhal Ossipoff
et Gontran de Flammermont suivirent sur une longueur de cinquante
mtres.

Puis, soudain, le vieux savant s'arrta, fouilla sous son paisse
fourrure et sortit de sa poche une clef qu'il introduisit dans la
serrure d'une petite porte perce dans la muraille et que Gontran
n'avait point remarque.

--Nous sommes arrivs? murmura le jeune homme.

--Presque, rpondit Ossipoff en s'effaant pour lui laisser franchir le
seuil de la porte qui, sans bruit, avait tourn sur ses gonds.

A sa grande surprise, le jeune comte se trouva dans une vaste cour,
entoure de trois cts par une haute muraille semblable  celle qu'il
venait de longer et formant ainsi un paralllogramme dont la quatrime
face tait occupe par un monument d'aspect imposant surmont d'une
coupole arrondie en dme d'glise.

--Qu'est-ce que cela peut bien tre? se demandait Gontran en jetant tout
autour de lui des regards curieux, pendant qu'Ossipoff refermait la
porte avec soin.

--Si vous voulez me suivre, fit le vieux savant en traversant la cour,
juste dans la direction des btiments qui se dressaient noirs et
silencieux en face d'eux.

A l'aide d'une autre clef, Ossipoff ouvrit une nouvelle porte et poussa
devant lui Gontran qu'une lgre motion treignait  la gorge; les deux
hommes se trouvrent alors dans une obscurit profonde.

--Donnez-moi votre main, chuchota le vieillard  l'oreille de Gontran,
et laissez-vous conduire sans crainte... surtout ayez soin de faire le
moins de bruit possible.

Un silence imposant rgnait dans ces lieux que le comte de Flammermont
jugea fort levs de plafond, se basant sur la sonorit des chos
assourdis qu'veillait sa marche et celle de son compagnon; une grande
fracheur lui tombait sur les paules et il pensa que leur course se
poursuivait sous des votes de pierre.

[Illustration]

Mais ce fut l tout ce qu'il put deviner du logis mystrieux  travers
lequel, en dpit de l'ombre paisse qui les enveloppait, Mickhal
Ossipoff se dirigeait sans hsitation aucune, ce qui prouvait que les
tres lui taient entirement familiers.

Aprs avoir mont et descendu successivement plusieurs marches, ouvert
et referm plusieurs portes, le savant poussa enfin un dernier vantail
et dit  voix basse:

--Nous y voici... demeurez tranquille, sans bouger, le temps que je vais
faire de la lumire.

Sur ces mots, il abandonna la main de Gontran, se dirigea avec assurance
contre la muraille, circulant  travers des objets dont la masse se
devinait vaguement dans l'obscurit, appuya son doigt sur un bouton et
aussitt une clart lumineuse jaillit d'une lampe lectrique, inondant
de ses rayons l'endroit o se trouvaient Ossipoff et son compagnon.

C'tait une vaste salle circulaire, coiffe d'un dme hmisphrique,--le
mme que Gontran avait aperu de l'extrieur,--et assez semblable 
celui qui surmontait l'ancienne Halle aux bls de Paris, mais de
dimensions moindres.

Au milieu de cette _coupole_--pour employer le terme technique--sur un
afft de fonte et d'acier, se dressait un tube monstrueux, mesurant
quinze ou seize mtres de long sur un diamtre d'environ deux mtres.

La vue de cette gigantesque machine fit ouvrir d'normes yeux  Gontran,
lui remettant aussitt en mmoire les occupations mystrieuses
auxquelles, au dire du populaire et de l'honnte Wassili lui-mme,
Ossipoff se livrait dans le sous-sol de sa maison, et un rapprochement
se fit dans sa cervelle entre ces terribles explosifs que devait
rechercher le savant et cet instrument.

--Un canon! murmura-t-il  mi-voix.

Le vieillard bondit.

--Un tlescope! rpliqua-t-il.

Gontran se mordit les lvres, furieux contre lui-mme de l'norme
sottise dont il venait de se rendre coupable; mais la pense de Slna
lui rendit immdiatement tout son sang-froid, et il rpondit avec un
calme admirable:

--C'est ce que je voulais dire.

--En vrit, fit M. Ossipoff en hochant la tte avec un sourire un peu
railleur.

--Notez bien, ajouta gravement le jeune homme, qu'en me servant de cette
expression, qui a paru vous surprendre, je n'ai fait que rpter ce
qu'avait dit devant moi, certain soir, mon illustre parent, M. de
Flammermont.

Ossipoff ouvrit de grands yeux.

--Oui, continua imperturbablement Gontran, un soir que le clbre
Flammermont se trouvait avec moi et d'autres personnes  l'observatoire
de Paris et qu'il nous expliquait le mcanisme du grand tlescope dont
il se sert gnralement pour ses observations, il compara le tlescope 
un canon qui envoyait dans les astres l'me de l'observateur.

Le vieux savant approuva de la tte.

--Fort juste, murmura-t-il, fort juste.

Mais si Gontran et eu l'oreille assez fine pour percevoir ce que se
disait  lui-mme le vieillard, il et entendu ajouter _in petto_:

--Flammermont, lui, n'y envoie que les mes, tandis que moi,..

Puis se tournant vers Gontran:

--A vos paroles je vois que vous avez devin o vous tiez...

--Parbleu! rpliqua le jeune homme d'un ton plein de dsinvolture, nous
sommes dans un observatoire...

--Oui, mon ami, nous sommes dans l'observatoire de Poulkowa, et cet
instrument, que mon illustre matre compare si justement  un canon, est
notre nouveau tlescope, l'un des plus puissants, des plus grands et des
meilleurs du monde entier.

Gontran circulait autour de l'instrument avec des gestes pleins
d'admiration.

--Oui, poursuivit Ossipoff, sa construction a demand prs de dix ans de
travaux ininterrompus, et son installation est une merveille de
prcision... Je ne parle pas des milliers et des milliers de roubles
qu' cots sa construction... cela est un dtail...

Tout en parlant, le vieillard s'tait dirig vers un pupitre sur lequel
un norme volume tait plac grand ouvert; c'tait la _Connaissance des
temps_, publi par le Bureau des Longitudes de Paris; d'un doigt rapide
il le feuilleta, et Gontran le vit enfin fixer les yeux sur une page et
murmurer tout en promenant son index sur les lignes:

--Passage de la comte Bila... clipses des satellites de Saturne...
occultation de Mars...

Ossipoff poussa une petite exclamation.

--Voil ce qu'il me faut...

Il quitta le pupitre, revint vers le grand tlescope, alluma une petite
lampe qui claira le cercle mridien et, grce  un puissant mcanisme
d'horlogerie qui se mit  fonctionner sur une simple pression de doigt,
l'norme tube s'leva doucement, dans le sens vertical, avec autant de
facilit que s'il n'et pas pes plus de quelques centaines de grammes;
lorsqu'il eut, dans ce sens, la position dsire, Ossipoff appuya sur un
autre bouton, et le tlescope tourna horizontalement, semblable  une
pice de marine pivotant sur son afft; puis, le savant dbraya, et le
tube gigantesque demeura immobile.

Cela fait, Ossipoff courut  la coupole et en fit rouler tout d'une
pice le dme mtallique sur ses galets de bronze, jusqu' ce qu'il
l'et plac dans la direction dsirable; pesant alors sur des cordelles
attaches  la muraille, il ouvrit, juste devant la gueule du canon
tlescopique, une trappe pratique dans la coupole et par laquelle un
carr de ciel apparut.

Gontran n'avait point perdu un seul des mouvements du savant; mais il
avait t assez habile pour ne manifester aucun tonnement, tout comme
si ces diffrentes oprations lui avaient t familires.

Ossipoff, lui dsignant de la main le tlescope, lui dit:

--Regardez.

Le jeune homme appliqua son oeil  l'oculaire et dut se cramponner au
tlescope pour ne point reculer et demeurer immobile, tellement taient
grandes sa surprise et son admiration.

--Vous reconnaissez, n'est-ce pas, le cirque de Triesnecker et ses
environs, situs dans la partie quatoriale de la lune? dit le
vieillard.

--Sans doute, rpliqua brivement Gontran, tout au spectacle qu'il avait
devant les yeux.

Il lui semblait planer  quelques kilomtres au-dessus d'un monde
inconnu; de hautes montagnes projetaient leurs pics aigus et brillants
dans l'espace, accusant leur prodigieuse lvation par les ombres
portes immenses qu'elles tendaient sur les plaines. C'tait un
enchevtrement inextricable de trous, de crevasses, de cratres bants,
et le jeune homme se sentait treint  la gorge par une indfinissable
motion  l'aspect chaotique de ce paysage grandiose, et comme fig
dans une ternelle immobilit.

Cependant Ossipoff avait arrt le mouvement du tube tlescopique et la
lune, alors  son premier quartier, prsentait successivement tout son
territoire aux yeux de Gontran merveill; la rgion orientale dfila
lentement avec son sol pustuleux et cratriforme, ses rainures
mystrieuses, ses abmes et ses mers dessches; enfin, le bord du
disque se prsenta lui aussi, et le comte poussa un cri de surprise.

--Qu'y a-t-il? demanda le vieillard.

--Une toile! exclama le jeune homme, une toile qui va passer derrire
la lune.

--Ce n'est point une toile, c'est la plante Mars, riposta le savant.

Puis, saisissant Gontran par le bras:

--Regardez bien, dit-il avec une motion contenue, regardez bien, et
dites-moi exactement ce que vous verrez.

--Dame! fit navement le jeune comte, j'aperois une petite boule
rougetre qui s'avance doucement et qui est bien prs de disparatre...
ah! voil qui est singulier... elle a pli un peu... mais je la vois
toujours.

Ossipoff dont les yeux taient fixs sur l'horloge sidrale et qui
comptait les secondes tout bas, rpliqua vivement:

--Ce n'est point elle que vous voyez... car elle a disparu depuis quinze
secondes derrire la lune, mais simplement son reflet.

--Ah! fit Gontran, cette fois-ci, je ne vois plus rien.

[Illustration]

Il allait quitter l'oculaire, mais, avec une force inimaginable,
Ossipoff le maintint  sa place.

--Restez, restez... commanda-t-il en poussant lgrement l'oculaire, et
ne cessez pas de regarder.

Docilement, le comte de Flammermont demeura immobile, s'carquillant les
yeux, s'impatientant d'tre ainsi immobile et de ne rien voir, lorsqu'il
s'cria:

--Ah! par exemple, c'est trs curieux... je revois la plante, mais de
l'autre ct de la lune maintenant...

--Et cependant elle n'a pas reparu  l'horizon, riposta Ossipoff, les
yeux toujours fixs sur l'horloge.

Plusieurs minutes s'coulrent.

--La voici... la voici... rpta le jeune homme... elle est visible aux
deux tiers... Tiens, le bord de la lune est tout sombre  l'endroit o
la plante vient de sortir...

[Illustration]

Sans doute taient-ce ces paroles qu'attendait le vieux savant, car lui
aussi jeta un cri, mais un cri de joie... un cri de triomphe, et,
saisissant Gontran, il l'arracha presque du tlescope et, l'attirant 
lui:

--Vous l'avez-vu, n'est-ce pas... vous l'avez bien vu... je tenais  ce
que vous fussiez convaincu par vos propres yeux.

Et tout haletant, il fixait sur le jeune homme des regards dans lesquels
brillait une flamme trange.

Puis, s'asseyant et dsignant de la main un sige  son compagnon:

--Bni soit le hasard, murmura-t-il, qui m'a permis de vous faire
constater cela aujourd'hui mme.

[Illustration]

Gontran le considrait, tout tonn.

--Vous venez d'avoir l, sous les yeux, la preuve matrielle, palpable,
que tous ceux qui prsentent la lune comme un astre mort, inhabit et
inhabitable, que tous ceux-l se trompent grossirement.

Le jeune homme se contenta d'approuver d'un hochement de tte, de peur
de se compromettre encore par quelque parole imprudente.

--Ils disent que la lune n'a point d'atmosphre! et pour cela, sur quoi
se basent-ils, je vous le demande? Sur ce que la surface du disque n'est
jamais voile par aucun nuage et que ce disque se prsente toujours 
nous sous le mme aspect... sur ce que toute atmosphre produit des
crpuscules et que la partie claire et la partie obscure de la lune
sont spares l'une de l'autre par une ligne nettement tranche ne
prsentant aucune dgradation de lumire!... d'autres ont examin le
spectre d'une toile, au moment de son occultation, et n'ayant remarqu
dans ce spectre aucune variation de couleur, concluent  l'absence de
l'atmosphre, qui devrait causer cette variation... d'autres, enfin,
partant de ce principe que les rayons lunaires ne sont que la rflexion
des rayons solaires, dclarent que le spectre form par la lumire de la
lune devrait prsenter les raies d'absorption ajoutes au spectre
solaire par l'atmosphre lunaire!... or, toutes les observations
prouvent, disent-ils, que la lune renvoie simplement la lumire solaire
comme un miroir, sans que la moindre atmosphre sensible la modifie en
quoi que ce soit.

Ossipoff haussa les paules et ajouta:

--Tout cela est vraisemblable... mais cela n'est pas vrai... vous-mme
venez d'en voir la preuve... croyez-vous donc que vous auriez pu, mme
aprs sa disparition, apercevoir la plante Mars, si ses rayons
n'avaient pas t rflchis... et dans quoi, je vous le demande un peu,
cette rflexion pourrait-elle avoir lieu sinon dans l'atmosphre
lunaire?... c'est pour cette mme raison qu'avant la fin de
l'occultation il vous a t loisible de l'apercevoir de l'autre ct du
disque... voyons, franchement, ce que je dis l vous parat-il insens?

Gontran eut un beau mouvement d'indignation.

--C'est--dire, rpondit-il d'une voix vibrante, que tout cela est clair
et limpide comme de l'eau de roche.

--Quant au crpuscule, poursuivit Ossipoff en s'animant progressivement,
Schroeter qui, certes, n'tait pas un ne, non seulement a dmontr
l'existence du crpuscule lunaire, mais encore a trouv que son arc,
mesur dans la direction des rayons solaires tangents, serait de 2 34',
et que les couches atmosphriques qui clairent l'extrmit de cet arc
devraient tre  352 mtres de hauteur... Est-ce concluant?

--Merveilleusement concluant, riposta Gontran avec un sang-froid
magnifique.

Le jeune homme avait plac son coude sur ses genoux et le menton dans la
paume de sa main, le visage grave, les yeux fixs sur le savant, il
semblait le suivre dans ses explications avec une comprhension
parfaite.

Ossipoff poursuivit:

--L'astronome Airy en discutant 295 occultations,--ce n'est pas rien
cela, 295 occultations,--eh bien! en a conclu que le demi-diamtre
lunaire est diminu de 2", dans la disparition des toiles derrire le
ct obscur de la lune, et de 2",4 dans leur rapparition galement au
bord obscur... il s'ensuit donc que le demi-diamtre conclu des
occultations est infrieur au demi-diamtre tlescopique... A quoi, je
vous le demande, peut-on attribuer cette diminution, sinon  la
rfraction horizontale d'une atmosphre lunaire?

--Comme vous dites, rpondit srieusement le jeune homme.

--Du reste, poursuivit Ossipoff, si je devais numrer toutes les
preuves diverses recueillies  diffrentes poques et par des savants
qui n'taient pas les premiers venus, en faveur de l'existence d'une
atmosphre lunaire, il me faudrait plusieurs heures, au moins... quant 
moi, je ne puis expliquer le phnomne auquel donne lieu l'occultation
de certaines toiles, que par une atmosphre existant surtout sur
l'hmisphre que nous ne voyons pas et qui serait de temps en temps
amene par la libration vers le bord de la lune.

[Illustration]

Et il regardait Gontran, semblant attendre son approbation qui se
traduisit aussitt par ces mots prononcs d'une voix ferme:

--C'est aussi mon opinion.

Puis, se reprenant aussitt:

--Ou plutt celle de mon illustre homonyme...

Ossipoff se redressa et tout dans son attitude rvla une grande
satisfaction intrieure.

--Maintenant, ajouta le jeune comte, il se pourrait parfaitement que la
lune possdt une autre atmosphre que la ntre.

Le savant lui saisit la main.

--Ah! fit-il avec enthousiasme, on voit que vous avez lu l'_Astronomie
du peuple_, car ce que vous venez de dire est prcisment une des
suppositions faites par Flammermont en faveur de l'atmosphre lunaire;
il admet parfaitement non seulement que dans une atmosphre cleste les
proportions d'oxygne et d'azote ne soient pas les mmes, mais encore
que cette atmosphre soit compose d'autres gaz...

--Aprs tout, s'cria Gontran, qu'importe ce dont cette atmosphre est
compose, du moment qu'elle existe.

Puis, soudain, redevenant plus calme:

--Monsieur Ossipoff, dit-il, est-ce pour me parler de la lune, et de la
lune seulement que vous m'avez amen en si grand secret dans cet
observatoire?

Le savant tressaillit, se mprenant au sens des paroles du jeune homme
et rpondit avec vivacit:

--Non pas... non pas, car, ainsi que je vous l'ai dit, la lune n'est
pour moi que la premire station d'un voyage cleste et j'ai bien
l'intention de vous faire parcourir aujourd'hui toute l'immensit
plantaire et stellaire.

Gontran sourit doucement.

--Vous ne m'avez point compris, cher monsieur... j'ai voulu vous
demander si nous n'aborderions pas une autre question, intressante
aussi celle-l...  un autre point de vue peut-tre, mais...

[Illustration]

Le vieux savant arrondit ses yeux.

--Une autre question aussi intressante que la lune... murmura-t-il avec
un doute dans la voix.

--Dame! monsieur Ossipoff, rpondit Gontran, l'astronomie c'est fort
beau... mais l'amour, ce n'est pas vilain non plus... et vous savez que
j'aime Mlle Slna et que je suis venu ce soir vous demander sa
main...

Ossipoff plissa ses paupires et fixa sur le jeune homme un regard plein
de finesse.

--De la lune  ma fille, il n'y a peut-tre pas tant de distance que
vous le pouvez supposer, dit-il.

--Dame! quelque chose comme 96,000 lieues, rpliqua Gontran dont la
mmoire avait, par hasard, retenu ce nombre.

Et il ajouta en plaisantant:

--En astronomie, cette distance n'est rien... mais en amour...

Et un gros soupir complta sa phrase.

Le savant demeura un moment silencieux, enveloppant comme il l'avait
fait dans la voiture le jeune homme de regards perants et scrutateurs,
puis, enfin:

--Je vais vous prouver, dit-il, qu'en amour il est des circonstances o
les distances sont nulles.

Il fit une nouvelle pause, regardant fixement Gontran qui prtait
l'oreille.

--Monsieur le comte de Flammermont, dit enfin le vieillard d'une voix
grave, vous aimez ma fille?

--Profondment, monsieur Ossipoff.

--Mais vous tes-vous fait cette rflexion que j'tais vieux et que, ma
fille une fois marie, je resterais seul sur cette terre?

--Vous y tes si peu, objecta Gontran qui voulut par cette plaisanterie
anodine faire diversion  l'attendrissement qui s'emparait de son
compagnon.

Celui-ci sourit, en effet.

--Vous avez raison, rpliqua-t-il, mais les savants ont un coeur comme
les autres hommes, et le mien est rempli par la seule affection de ma
fille...

Le jeune comte lui saisit les mains.

--Si je vous entends bien, dit-il, vous craignez la solitude en laquelle
vous laisserait le mariage de Mlle Slna.

--Effectivement... et cette crainte est chez moi si grande que j'ai
dcid de ne donner ma fille qu' l'homme qui jurerait de ne m'en
sparer jamais.

--Vous avez mon serment, monsieur Ossipoff, dit le jeune homme avec une
grande franchise dans la voix.

Le vieillard hocha la tte.

--Ne craignez-vous pas de vous engager bien lgrement, monsieur le
comte? fit-il d'un ton un peu railleur... J'aime les voyages et la
fantaisie peut me prendre...

Gontran l'interrompit en s'criant:

--Ah! monsieur Ossipoff, vous faites injure  mon amour si vous le
supposez capable de s'arrter devant des distances, quelles qu'elles
soient.

--Tiens! tiens! observa le vieux savant avec un petit sourire, vous tes
donc d'avis, comme moi, que les distances n'existent point,--qu'il
s'agisse d'astronomie ou d'amour.

--Monsieur Ossipoff! s'cria le jeune homme avec feu, j'aime
mademoiselle Slna de toute les forces de mon me et, s'il le fallait,
je la suivrais jusqu'au bout du monde.

--Jusque dans la lune? ajouta le vieillard en fixant sur lui un regard
trange.

Nul doute que si Gontran se ft aperu de la transfiguration soudaine
qui venait de s'oprer dans la physionomie du vieillard, il et fait
attention  ses paroles; mais la pense de Slna l'emplissait tout
entier et il exclama en levant les bras au ciel:

--Ah! que n'existe-t-il un audacieux d'me assez vigoureusement trempe
pour se lancer dans l'espace  la conqute de tous ces mondes
inconnus... Si la main de Slna tait  ce prix, j'irais le supplier de
m'emmener avec lui pour vous prouver que ce ne sont pas des millions,
des billions et des trillions de lieues qui peuvent effaroucher un amour
tel que le mien.

[Illustration]

Il tait superbe  voir, debout, la face leve vers la coupole de
l'observatoire, par laquelle tombait un rayon lumineux de la lune alors
dans son plein, les yeux brillants, les lvres entr'ouvertes, les
narines palpitantes.

--Ah! mon enfant! Ah! mon fils...

Et, en poussant ces deux appellations d'une voix attendrie, M. Ossipoff
se jeta au cou du jeune homme et l'embrassa sur les deux joues 
plusieurs reprises.

Surpris de cette expansion  laquelle il ne comprenait qu'une chose,
c'est qu'elle tait l'indice de la bonne marche de ses projets
matrimoniaux, le comte de Flammermont regardait le vieillard qui,
dnou de son treinte, le considrait avec motion.

Puis le savant lui saisit les mains, les secoua, les secoua encore en
balbutiant:

--Ah! mon enfant!... mon enfant!...

--Monsieur Ossipoff, dit le jeune homme, pourrais-je savoir...

--Eh! quoi! s'cria le savant, ne venez-vous pas de dire que, pour avoir
la main de Slna, vous l'iriez chercher dans la lune...

--C'est vrai... mais pour cela il faudrait que mademoiselle votre fille
ft dans la lune...

Alors, se campant devant le comte de Flammermont, les bras croiss, dans
une attitude de dfi et le regard fulgurant, le petit vieillard s'cria:

--Et si cet homme, assez audacieux pour avoir rv la conqute de ces
mondes inconnus qui scintillent au-dessus de nos ttes, existait... si,
non content d'avoir rv, cet homme avait rsolu de mettre son rve 
excution!...

Gontran jeta sur Ossipoff des regards perdus; il commenait  croire
que la passion de l'astronomie avait drang les ides du pauvre savant.

--Oui, poursuivit celui-ci, si, aprs vingt ans de travaux incessants,
d'tudes ininterrompues, de veilles laborieuses, j'tais arriv  rendre
pratique ce voyage merveilleux que tant de philosophes, de penseurs et
de potes ont fait en imagination... si je venais vous dire: Je pars
pour la lune et l'immensit cleste; qui aime ma fille me suive! que
rpondriez-vous?

Gontran l'examinait avec attention et mme, disons-le, avec un peu de
mfiance... c'tait, on le sait, la premire fois qu'il se trouvait avec
le vieillard et cette connaissance, remontant  quelques heures  peine,
ne lui permettait pas d'apprcier exactement l'intensit de ce qu'il
supposait la folie de M. Ossipoff.

Il savait, pour l'avoir entendu dire, que beaucoup de fous n'admettent
pas la contradiction et que les maniaques, mme les plus doux et les
plus inoffensifs, sont  redouter lorsqu'on les contrarie dans leurs
ides.

Aussi,  la question que venait de lui poser le savant, rpondit-il sans
hsiter:

-Et vous me demandez cela,  moi, monsieur Ossipoff, aprs le langage
que je vous ai tenu tout  l'heure!... vous me demandez si je suivrais
Mlle Slna dans la lune... Mais la lune, c'est trop prs... je
voudrais qu'elle allt dans le soleil!

--Le soleil viendra aprs, rpondit gravement le vieillard.

Puis, aussitt, lisant dans les yeux du jeune homme une sorte de piti,
ses sourcils se contractrent et il lui dit:

--Vous me croyez fou, n'est-ce pas? Vous vous dites: Ce vieux
draisonne... Mais avec sa manie il a une fille charmante... Flattons la
manie pour avoir la fille...

Gontran voulut protester.

--Eh bien! non, mon cher comte, je ne suis pas fou... Ce que je vous ai
dit est parfaitement srieux et je ne vous ai amen ici ce soir que pour
bien vous convaincre que l'impossibilit oppose par une certaine cole
de savants  l'habitabilit de la lune,-- savoir la non-existence d'une
atmosphre lunaire,--que cette impossibilit n'existe pas... ce premier
point tabli et dmontr par vingt annes d'tudes et d'observations,
que restait-il pour la ralisation du problme auquel j'ai consacr ma
vie?... Trouver un moyen de se rendre dans notre satellite!... Depuis
plusieurs annes, j'ai dans mes cartons les plans d'un canon gigantesque
et tout,  l'heure, avant votre visite, je faisais ma dernire
exprience sur une poudre spciale dont les effets sont suffisants pour
envoyer dans la lune... tout ce que je voudrai y envoyer... Donc, la
lune est habitable et j'ai trouv un moyen de m'y rendre... Qu'avez-vous
 rpondre  cela?

[Illustration]

Ossipoff avait parl doucement, avec calme, sans paratre aucunement en
proie  un surchauffement crbral.

Gontran n'en devint que plus mfiant: cette tranquillit lui parut tre
le prsage d'un orage prochain et il rsolut de tout tenter pour
empcher cet orage d'clater; aussi rpondit-il pour donner le change au
vieillard et lui faire croire qu'il prenait ses paroles au srieux:

--A votre place, mon cher monsieur Ossipoff, j'aurais ddaign de
m'occuper de la lune, monde trop connu et dflor par toutes les tudes
dont il a t l'objet... et j'aurais tourn mes vues vers un astre d'une
conformation plus en rapport avec notre plante et aussi moins frquent
par les voyages imaginaires... par exemple, pourquoi n'irions-nous pas
plutt sur Mars?...

Le visage du vieux savant s'illumina.

[Illustration]

--Ah! ah! mon jeune ami, dit-il gaiement, vous y prenez got,  ce que
je vois, et votre esprit cherche les aventures... Tout  l'heure, vous
proposiez d'aller chercher Slna dans la lune, maintenant, vous parlez
de Mars... Je suis enchant de voir vos ides prendre si facilement de
semblables directions... mais chaque chose a son heure... Pour le
moment il s'agit d'aller dans la lune, d'abord, je vous le rpte, parce
que, de mme qu'une voie ferre, la voie cleste a ses stations
auxquelles il faut s'arrter... et ensuite... cela il faut que je vous
l'avoue, parce que ma poudre serait insuffisante pour nous faire
franchir des millions de lieues...

Il disait cela du ton le plus naturel du monde, bien que cependant il y
et dans son intonation comme une honte d'avouer le ct imparfait de
son explosif.

--Mais alors, comment ferons-nous pour continuer notre voyage? demanda
srieusement M. de Flammermont.... Devrons-nous rester en panne dans la
lune?

--Pourquoi cela?

--Dame, si votre poudre est incapable de nous emporter  de grandes
distances...

--Nous trouverons l-bas les moyens de poursuivre notre voyage, rpondit
le vieux savant avec un sourire plein de mystre.

--A la bonne heure, fit le jeune homme qui ajouta _in petto_: C'est
singulier, il parat jouir de toute sa raison... ses ides s'enchanent
avec une justesse et une logique qui, s'il parlait d'un tout autre
sujet, feraient douter du dsquilibrement de sa cervelle... pauvre
homme... enfin, flattons sa manie, jusqu'au moment o les choses iraient
trop loin...

Puis il dit tout haut pour connatre entirement la pense du vieillard:

--Sans tre indiscret, pourrais-je savoir pourquoi vous m'avez amen ici
en si grand mystre?... car ce me semble une occupation fort louable que
la vtre et il n'y a aucune raison pour que vous ne vous y livriez pas
au grand jour.

Cette observation, en apparence si simple, apporta dans la physionomie
de M. Ossipoff un brusque changement.

Son visage s'assombrit soudain, ses sourcils se contractrent
violemment, sa bouche se creusa  chaque coin en un pli profond et il
rpondit  voix basse et d'un ton chagrin:

--Le monde est rempli de jaloux, mon cher enfant... sans en avoir la
certitude, je me sens surveill, pi, espionn... entre savants on
devine aisment lorsqu'un collgue a en tte un projet quelconque et...

--Eh quoi! s'cria Gontran avec sincrit, supposeriez-vous un de vos
collgues de vouloir vous voler le fruit de tant de travaux et de
veilles?

--A Dieu ne plaise! s'cria le vieillard, que je fasse cette injure aux
hommes minents, mes collgues... mais enfin, je ne veux point que mes
projets soient dflors avant mme qu'ils aient reu un commencement
d'excution... c'est pourquoi je viens ici, depuis de longues annes,
tous les soirs o je suis certain de n'y rencontrer personne, pour
pouvoir me livrer en toute solitude,  mes tudes et  mes recherches...
je veux que la nouvelle de mon dpart clate comme une bombe dans le
monde scientifique... en ce qui vous concerne, comme je vous le disais 
la maison, vos gots trs prononcs pour les sciences et vos
connaissances en matire astronomique, me font vous considrer comme le
gendre qu'il me faut, parce que je veux vous associer  mes travaux et
qu'en mme temps votre amour pour ma fille me garantit votre zle et
votre discrtion.

[Illustration]

Dans une nergique pression de main, Gontran affirma au savant qu'il
pouvait compter sur son entier dvouement.

--Cela dit, poursuivit le vieillard, nous allons, si vous le voulez
bien, retourner  la maison, o j'ai hte de vous expliquer le systme
de canon que j'ai invent et de faire devant vous une nouvelle
exprience de slnite.--C'est ainsi que j'ai baptis ma poudre.

Tout en parlant, Ossipoff s'occupait de remettre chaque chose  sa
place, de manire que nul ne pt se douter le lendemain de la visite
nocturne qu'avait reue l'observatoire; la lampe teinte, le savant prit
son compagnon par la main et, comme il avait fait pour venir, le
conduisit  travers les couloirs obscurs jusqu' la porte de sortie.

Sur la neige durcie, leurs pas ne laissaient aucune trace et quand
Ossipoff eut referm la porte qui donnait sur la rue, le blanc tapis
tendu dans la cour intrieure tait aussi immacul que si nul ne s'y
ft aventur.

Ils retrouvrent  la place o ils l'avaient laiss l'iemstchick battant
la semelle  ct de ses chevaux immobiles et chaudement couverts de
fourrures prises dans le droschki.

Sitt Ossipoff et son compagnon emmitouffls dans leurs chaudes pelisses
et confortablement assis sur les coussins, le cocher rendit la main et
les chevaux, aiguillonns par le froid, partirent comme des hirondelles,
filant sans bruit  travers les rues dsertes.

Comme ils approchaient de la rue o tait situe la petite maison de
Mickhal Ossipoff, deux formes surgirent soudain de l'ombre des maisons
et sur un geste imprieux accompagn du mot halte! prononc d'une voix
sonore, le cocher dut arrter ses chevaux.

[Illustration]

--Qu'y a-t-il?... demanda Ossipoff en se penchant.

Mais il poussa une exclamation de surprise en reconnaissant que les gens
qui arrtaient ainsi le droschki taient deux gendarmes  cheval; la
lame nue de leur sabre luisait au clair de lune.

L'un des soldats s'approcha.

--O vas-tu, batiouschka? demanda-t-il avec politesse.

--Je rentre chez moi, rpondit le vieillard.

--Ah! fit vivement l'autre gendarme en s'approchant  son tour, tu
habites donc par ici?

--Je me nomme Mickhal Ossipoff, rpliqua le savant, membre de
l'Acadmie des sciences, et je demeure dans cette petite maison que vous
voyez l-bas.

Il sembla que les gendarmes avaient tressailli en entendant le vieillard
dcliner ses noms et qualits; cependant ils se contentrent de dire, en
s'cartant un peu:

--C'est bien, tu peux passer, batiouschka.

Le droschki reprit sa course et Mickhal Ossipoff dit  son compagnon
qui s'tonnait:

--Cela arrive frquemment... la police a probablement vent quelque
complot nihiliste.

A ces mots, Gontran sentit un petit frisson lui courir le long de
l'chine.

Pourquoi? lui-mme, assurment, et t incapable de le dire.

Puis il se retourna, son oreille tant frappe par un bruit, qu'elle
n'avait pas entendu jusque-l.

Les deux gendarmes galopaient  vingt pas derrire la voiture.

Le front du jeune homme se plissa un moment; puis il haussa les paules
et se reprit  penser  Slna.

Enfin le droschki s'arrta, on tait arriv.

Involontairement, en sautant  terre,  la suite de son compagnon, le
comte de Flammermont jeta un regard souponneux autour de lui; la rue
tait dserte, la faade de la maison tait silencieuse, tout semblait
dormir.

Ossipoff souleva le heurtoir de cuivre et le laissa retomber  plusieurs
reprises, mais la porte demeura close.

--Cet animal de Wassili se sera endormi, grommela-t-il.

Et tirant de sa poche une cl, il l'introduisit dans la serrure; la
porte tourna sur ses gonds et le savant entra, suivi de Gontran, dans le
vestibule plein d'obscurit.

Mais ils n'avaient pas fait trois pas que des bras surgirent de l'ombre
et les saisirent, les immobilisant.

En mme temps une voix brve ordonna, au milieu de froissements de
sabres, de heurts d'perons sur les dalles:

--Garrottez-les solidement.

Et une lanterne subitement allume montra aux yeux du vieillard et de
son compagnon, le vestibule rempli de gendarmes et d'hommes de police.
Dans un coin Wassili tait tendu, garrott et billonn, dans
l'impossibilit absolue de faire un mouvement et de dire un mot.

--Mais il y a erreur, s'cria le vieillard, je m'appelle Mickhal
Ossipoff.

--C'est prcisment toi que nous cherchons, rpondit d'une voix rogue un
colonel de gendarmes.

--Mais je proteste, hurla le savant, je proteste... je me plaindrai au
Tzar... je...

Il ne put dire davantage; sur un geste du colonel, deux gardawo lui
avaient pos sur la bouche un billon qu'ils assujettirent solidement
par derrire la tte.

[Illustration]

Ds le premier instant, Gontran avait fait mine de rsister, il avait
mme fouill dans sa poche pour y chercher son revolver; mais il avait
t jet brutalement  terre, puis dsarm, ligott, billonn et il
tait dj dans son droschki, tendu sur le dos, roulant des yeux
furieux, mais impuissants, lorsque Mickhal Ossipoff fut lanc  ses
cts, avec autant de prcaution qu'un paquet de vieux effets.

Puis deux gardawo s'assirent sur le devant de la voiture, tandis
qu'une dizaine de gendarmes  cheval, le doigt sur la dtente de leur
revolver, entouraient le droschki.

--O allons-nous, mon colonel? demanda l'iemstchick d'une voix
tremblante.

--A la prison centrale, rpliqua l'officier en mettant son cheval au
trot.

Et la petite troupe disparut bientt au coin de la rue, laissant dans la
petite maison silencieuse Wassili que l'on avait oubli de dlivrer, et
Slna qui, dans sa chambre, dormait bien paisiblement, rvant de la
lune et de Gontran.

A la porte de la maison, deux gendarmes  cheval, immobiles sur la
blancheur de la neige, veillaient.

[Illustration]




CHAPITRE III

COMME QUOI, FDOR SHARP, BIEN QUE SECRETAIRE PERPTUEL DE L'ACADMIE DES
SCIENCES, TAIT UNE CANAILLE

[Illustration]

Eh bien! trs honorable monsieur Sharp?

--Eh bien! mon trs estim monsieur Mileradowich!

Cela dit, les deux hommes gardrent le silence, s'examinant du coin de
l'oeil, la face grave comme il convient  des personnages pntrs de
l'importance de leur mission, avec cependant, dans la physionomie,
quelque chose de railleur qui et fort donn  penser  un observateur
attentif.

L'un, grand, sec, tout en os semblait flotter dans une ample redingote
noire croise svrement sur la poitrine et dont les pans, dmesurment
longs, se drapaient en larges plis sur un pantalon galement noir qui
s'enroulait tout en tire-bouchonnant autour des chevilles; aux pieds, de
gros souliers lacs, en cuir de vache  peine dgrossi, mettaient, 
chacun de ses pas, le bruit de leurs normes clous sur les dalles qui
pavaient la pice. Sur le col de la redingote luisant de graisse, les
cheveux tombaient longs et raides, assouplis vainement  grands renforts
d'huile parfume, encadrant un visage en lame de couteau, dont les
pommettes saillantes crevaient la peau toute couture de rides et
terreuse; la face, qu'clairaient deux petits yeux profondment
enfoncs dans leur orbite, mais brillants comme des clats de jais,
tait entirement rase,  l'exception d'une forte touffe de poils gris
mnage sous le menton et qui descendait, fort longue, sur la poitrine,
semblable  une barbiche de bouc.

[Illustration]

L'autre personnage tait quelconque, semblable  tous ceux dont un
travail sdentaire et un amour immodr de la table ont arrondi le
ventre et apoplectis la face.

Le premier n'tait autre que Fdor Sharp, secrtaire perptuel de
l'Acadmie des sciences.

L'autre s'appelait Mileradowich et occupait  Ptersbourg les
importantes fonctions de juge criminel.

Tous deux, au moment o nous faisons leur connaissance,--c'est--dire le
lendemain mme du jour o nous avons assist  la surprenante
arrestation de Mickhal Ossipoff et de Gontran de Flammermont,--tous
deux se trouvaient dans le laboratoire du savant qu'ils fouillaient dans
tous les coins, depuis prs de trois heures.

Mileradowich, assis  une grande table, devant une feuille de papier
blanc, prenait des notes sous la dicte de Sharp qui allait et venait 
travers la pice, furetant, examinant tout avec un soin extrme, agitant
les cornues, soulevant les couvercles des creusets, regardant les
prouvettes, s'aidant dans ses recherches  l'aide d'un gros registre
qu'il tenait  la main et sur lequel il jetait frquemment les yeux.

[Illustration]

Tout  coup, alors que le juge d'instruction pench sur son papier
crivait, Sharp s'tait arrt devant une fiole d'assez grande dimension
et place sur un fourneau refroidi;  ct se trouvait le tube de mtal
tout noirci qu'Ossipoff, au commencement de cette histoire, avait si
victorieusement montr  sa fille.

Et sans doute cette dcouverte avait-elle pour le secrtaire de
l'Acadmie des sciences de Ptersbourg une importance toute
particulire, car il ne put retenir une exclamation de joyeuse surprise.

Et c'est cette exclamation qui avait provoqu de la part du juge
d'instruction criminelle l'interrogation par laquelle dbute le prsent
chapitre. On a vu quelle rponse M. Sharp avait cru devoir faire  cette
interrogation.

Puis tous deux s'taient tus, le juge  demi retourn sur sa chaise pour
mieux voir son compagnon, celui-ci adoss au fourneau, tenant entre les
mains la fiole sur laquelle il fixait des regards ardents.

--Eh bien! rpta Mileradowich, avez-vous trouv, monsieur Sharp?

Celui-ci appliqua sur la fiole son doigt maigre et osseux.

--Voici, rpondit-il.

Un clair de joie brilla dans la prunelle du juge.

--En tes vous bien sr? demanda-t-il.

--Je ne le serai vraiment qu'aprs une analyse minutieuse et surtout
aprs une exprience qui me permettra de me baser sur des rsultats
indniables... mais voyez-vous, mon trs estim monsieur Mileradowich,
je sens quelque chose qui me dit que c'est bien l ce que nous
cherchons.

Et il plaait la main sur son coeur.

Le juge d'instruction criminelle avait pos sa plume et se frottait les
mains en manifestation du contentement qui gonflait sa poitrine.

Puis, tout  coup, il demeura immobile, les yeux fixs sur son
compagnon.

--Savez-vous bien, dit-il, que c'est l une affaire de laquelle nous
pouvons retirer bien des avantages.

--Qu'entendez-vous par l? demanda Sharp d'un ton singulier.

--Dame! si le Tzar est juste, il me donnera de l'avancement et  vous la
croix du Mrite... tout au moins.

--Je ne demande rien, rpondit vivement Sharp.

--Sans demander, on peut accepter.

Le secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences eut un nergique
mouvement de protestation.

[Illustration]

--Je n'ai rien fait autre chose que mon devoir, riposta-t-il, et je
n'estime point cela une cause suffisante  la reconnaissance du Tzar...
j'ai reu une mission... je l'accomplis sans plus songer  m'en faire
rcompenser que je n'ai song  m'en dfendre... quelques regrets que
j'prouvasse  agir contre mon excellent collgue M. Ossipoff.

Il avait prononc ces quelques mots d'un accent pntr en levant vers
le ciel ses petits yeux brillants, qu'une larme semblait ternir.

Mileradowich fit entendre un petit ricanement moqueur.

--Ce dsintressement est fort difiant, mon trs estim monsieur Sharp,
dit-il, mais moi qui n'ai pas les mmes raisons que vous,--et il appuya
sur ces derniers mots,--de ne pas aspirer aux libralits du Tzar, vous
me permettrez de compter, n'est-ce pas, sur votre appui pour retirer de
cette affaire quelque bnfice.

Sans doute M. Sharp crut-il deviner une menace dans le ton assez trange
dont ces paroles avaient t prononces, car, posant prcipitamment sur
le fourneau la fiole et le tube qu'il tenait  la main, il s'en vint
prcipitamment vers le juge et lui secoua les mains dans une nergique
treinte.

--Comptez sur moi, dit-il, comptez sur moi...

--Il faut avouer, reprit Mileradowich, aprs un petit silence, que sans
cette dnonciation, jamais la police ne se serait dout que l'Institut
de Ptersbourg recelt dans son sein un conspirateur aussi dangereux.

Une lgre rougeur colora quelques secondes le visage terreux de M.
Sharp.

--Ce sont les choses les plus invraisemblables qui sont quelquefois les
plus vraies, rpondit-il sentencieusement.

En ce moment, un bruit de grelots retentit dans la rue, accompagn d'un
pitinement de chevaux et d'une rumeur sourde; puis grelots et
pitinements se turent soudain; seule la rumeur, transforme en cris et
en vocifrations, continua  s'lever crescendo.

--Les voil, fit le juge d'un air de vive satisfaction.

--Les voil, rpta Sharp, dont les sourcils se contractrent aussitt,
sous l'empire d'une vive contrarit.

Mileradowich dsigna  son compagnon une chaise  ct de lui; puis il
frappa sur un timbre et un petit homme, chafouin et crasseux, qui
attendait probablement dans la pice voisine, entra.

C'tait le greffier qui, sur un signe du juge, prit place sur un
tabouret  la mme table que son suprieur.

Ces prparatifs taient  peine termins que la porte s'ouvrit et qu'un
homme de police parut, arrt respectueusement sur le seuil.

--Voil les prisonniers, dit-il.

--Qu'on amne Mickhal Ossipoff, commanda Mileradowich en se renversant,
plein d'importance, sur le dossier de son sige.

Sharp, au contraire, les deux coudes sur la table, le visage enfoui dans
ses deux mains, paraissait rflchir profondment; on et dit qu'un
violent combat se livrait dans l'me de cet homme; sous ses sourcils
fortement contracts, ses petits yeux brillaient d'un feu sombre; un pli
profond coupait verticalement son front en deux et de ses dents aigus
il mordillait jusqu'au sang ses lvres minces et ples.

Enfin, il reconquit tout son sang-froid, il releva la tte, croisa les
bras sur sa poitrine et, les traits impassibles, les regards fixs sur
la porte par laquelle le prisonnier allait entrer, il attendit.

Mickhal Ossipoff parut, les mains attaches derrire le dos au moyen
d'une corde dont chaque extrmit tait tenue par un gardawo, le
revolver au poing.

A la vue de Sharp, le vieux savant poussa un cri de joie.

--Vous ici, mon cher ami! dit-il en faisant en avant plusieurs pas
prcipits en dpit des efforts de ses gardiens pour le retenir.

--Moi-mme, monsieur Ossipoff, rpondit froidement le secrtaire
perptuel de l'Acadmie des sciences.

Ossipoff et reu sur la nuque un seau d'eau glace qu'il n'et
certainement pas t plus abasourdi qu'il ne le fut par l'attitude et le
ton de son collgue et ami.

Il fixa sur Sharp un regard plein d'tonnement et aussi de reproche et
lui dit, non sans amertume:

--Je ne m'attendais gure  vous voir ici, monsieur.

--Croyez, monsieur Ossipoff, rpondit l'autre, que ce n'est qu' mon
corps dfendant que j'ai accept la pnible mission dont je suis
charg... mais je suis avant tout un fidle serviteur du Tzar et je n'ai
pu faire autrement que de lui obir.

Un sourire railleur plissa les lvres de Mileradowich.

--Faites asseoir l'accus, commanda le juge.

Mais  ces mots. Ossipoff au lieu de prendre place sur le tabouret que
ses gardiens lui dsignaient, bondit en avant, tout rouge de colre.

--Accus! cria-t-il... Ah! je suis accus! Et de quoi, s'il vous plat?

Mileradowich fit un signe, les gardawo saisirent Ossipoff et, pesant de
toutes leurs forces sur ses paules, l'obligrent  s'asseoir.

[Illustration]

--Votre nom? demanda le juge.

--Mickhal Ossipoff.

--Votre ge?

--Cinquante-neuf ans.

--Votre profession?

--Membre de l'Acadmie des sciences de Ptersbourg... correspondant de
toutes les socits scientifiques de la terre.

Et il ajouta en relevant la tte avec orgueil:

--L'une des gloires de la Russie, ainsi que le Tzar, tout dernirement,
a bien voulu me le dire.

Un flot de bile monta au visage de M. Sharp qui, sous ses paupires
abaisses, jeta  son collgue un regard furieux.

Le juge continua:

--La maison dans laquelle nous nous trouvons est bien la vtre?

--C'est la mienne.

--Cette pice est votre laboratoire, n'est-ce pas?

--Effectivement.

--Vous reconnaissez comme tant vtres tous les objets qui sont ici?

Ossipoff abaissa la tte affirmativement.

--Comme aussi vous dclarez avoir t fabriques par vos mains toutes
les substances qui se trouvent dans votre laboratoire?

--Assurment.

Ce mot, le vieux savant l'avait prononc avec une assurance o perait
une pointe d'orgueil.

Sharp le sentit et involontairement baissa les yeux.

Le juge s'tait tu et surveillait les transcriptions que faisait le
greffier, des rponses d'Ossipoff.

--Maintenant, fit celui-ci avec beaucoup de courtoisie, que j'ai rpondu
docilement  toutes vos demandes, me sera-t-il permis de vous poser une
question?

--Parlez, rpliqua Mileradowich.

--Pourquoi suis-je ici, chez moi, les mains lies et gard  vue comme
un malfaiteur, tandis que vous, des trangers, sigez devant moi,
semblables  des juges, aprs avoir tout boulevers dans ma maison?

Le gros Mileradowich tourna vers Sharp sa ronde figure qu'gayait un
sourire narquois, il haussa lgrement les paules en signe de
commisration, puis s'adressant au vieux savant:

--Bien que cette question n'ait aucune raison d'tre, dit-il, puisque
tout comme nous vous y pouvez rpondre, sachant parfaitement  quoi vous
en tenir sur votre cas, comme aussi bien il est d'usage de faire
connatre,--pour la forme,-- un accus ce dont on l'accuse, sachez
donc, Mickhal Ossipoff, que vous tes accus de crime de haute
trahison.

L'bahissement du vieillard fut si grand qu'il garda le silence, la
langue cloue au palais, les yeux dmesurment agrandis, les lvres
entr'ouvertes par une exclamation trangle dans sa gorge.

Mileradowich se mprit  cette attitude et continua en dtachant chaque
syllabe qui tombait sur la cervelle du prisonnier aussi lourdement qu'un
coup de massue:

--Vous conspirez contre la sret de l'tat et contre la vie du Tzar.

Ossipoff avait les membres comme briss par ces paroles.

Lui, accus de vouloir bouleverser l'tat!... lui, accus de vouloir
mettre  mort l'empereur Alexandre!... en un mot, lui, nihiliste!... Il
fallait que les gens qui l'accusaient fussent atteints de folie ou qu'il
ft victime lui-mme de la plus grossire des mprises.

Ce fut  cette dernire supposition que son esprit, un moment drang
par cette effroyable accusation, s'arrta, aprs quelques secondes de
rflexion.

Il recouvra l'usage de ses membres, sa langue se dlia et il clata d'un
rire franc et large, en tendant la main vers Sharp qui le regardait
par-dessous ses lunettes, svre et raide sur son sige, semblable  un
bonhomme en bois.

--Monsieur le juge, dit Ossipoff, lorsque son hilarit fut un peu
calme,  votre accusation je ne rpondrai qu'un mot: Il y a erreur, je
n'en prends pour tmoin que M. Sharp, ici prsent, mon excellent
collgue de l'Acadmie des sciences, qui va vous dire si Mickhal
Ossipoff peut tre vraisemblablement accus de nihilisme.

Contre l'attente du pauvre savant, le secrtaire perptuel de l'Acadmie
scientifique de Ptersbourg demeura immobile et muet.

Mileradowich prit la parole.

--Le trs honorable monsieur Sharp, dit-il d'un ton sec, n'a rien  voir
en tout ceci; l'accusation qui pse sur vous ne le regarde nullement.

--Alors, riposta Ossipoff que l'impatience commenait  gagner, si M.
Sharp n'a rien  voir ici, qu'y vient-il faire?

--Il a t dsign par le grand matre de la police pour m'aider de ses
lumires dans la perquisition que j'ai d faire cans, perquisition qui,
je dois vous l'avouer, tablit nettement votre culpabilit et le
bien-fond de l'accusation.

Ossipoff courba la tte, les oreilles bourdonnantes de ces deux mots:

Culpabilit... accusation... accusation... culpabilit.

--Depuis plusieurs mois, poursuivit Mileradowich, vos voisins se sont
mus de vos alles et venues mystrieuses, de vos allures singulires;
vous vivez ici enferm presque tout le temps dans votre laboratoire,
sortant peu, except la nuit, pour faire dans Ptersbourg des courses
dont nul ne connat le but.

Le savant releva la tte et ouvrit la bouche pour rpliquer; mais le
juge continua:

--On a entendu  plusieurs reprises de sourdes dtonations qui partaient
de votre maison... Les habitations avoisinantes ont t maintes fois
branles par des secousses formidables qui ont mme lzard
profondment le sol; on a vu des flammes briller par les soupiraux de
cette cave... tout cela est trange, incomprhensible.

--Cela suffit-il pour me traiter comme un voleur, comme un assassin!
demanda Ossipoff indign.

Sans rpondre, Mileradowich lui dit brutalement:

--Mickhal Ossipoff, dans votre intrt mme, je vous engage  changer
de systme de dfense... un aveu complet peut dtourner de votre tte la
svrit du Tzar.

[Illustration]

--Je ne crains point la svrit du Tzar, s'cria le savant, je ne
demande que sa justice.

Mileradowich haussa les paules en coulant un regard du ct de M.
Sharp, puis il continua:

--Quelles taient vos occupations?

Sharp,  ces mots, releva la tte et regarda fixement l'accus.

--Je faisais des recherches chimiques, rpondit Ossipoff.

--Sur des explosifs, n'est-ce pas? demanda le juge.

--Je reconnais, en effet, que mes tudes avaient principalement pour
objet les compositions fulminantes.

Mileradowich se frotta les mains et se pencha vers son greffier pour
bien constater qu'il transcrivait fidlement les rponses de l'accus.

--Et dans quel but, demanda-t-il d'un ton insinuant, recherchiez-vous
avec tant d'ardeur un fulminate?

--Dans un but scientifique, vous le pensez bien... Quel autre
pourrais-je avoir?

Le juge ricana en hochant la tte.

--Vous oubliez que la fabrication des explosifs est le monopole de
l'Etat et par consquent formellement interdite aux particuliers.

--Mais il ne s'agit pas de fabrication... seulement de recherches...

Mileradowich assna sur la table un formidable coup de poing.

-Si vous continuez  donner ainsi de continuels dmentis  la justice,
gronda-t-il, je vous fais billonner...

[Illustration]

Donc pour vous livrer aussi secrtement que vous le faisiez  la
fabrication d'un engin de destruction aussi puissant, la _slnite_,
comme vous l'appelez...

Ossipoff fit un mouvement.

--... Vous aviez un but terrible, et ce but vous n'tiez pas loin de
l'atteindre, car en consultant vos registres, M. Sharp a relev  la
date d'hier la formule de cette poudre indispensable aux projets de
l'association dont vous faites partie.

[Illustration]

Le secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences promena sur l'norme
volume ouvert devant lui son doigt maigre et osseux, en murmurant:

KO, AZO5 + BaO + C2 O4

Mickhal Ossipoff releva la tte et fixa sur son collgue un regard
profond.

--Heureusement, continua Mileradowich, l'attention de vos voisins avait
t attire par vos allures mystrieuses et vos dangereuses
manipulations. La police, qui veillait dj, a t avertie par un ami de
la sret publique.

Puis, brusquement:

--D'o reveniez-vous hier soir, lorsqu'on vous a arrts vous et l'un de
vos complices?

Ossipoff ne put s'empcher de hausser les paules.

--Dcidment, dit-il un peu railleur, votre erreur est manifestement
trop grossire pour que je vous aide, par mes rponses,  la
reconnatre.

Et il se tut, examinant attentivement M. Sharp qui feuilletait toujours
des paperasses, prenant des notes sur un calepin ouvert  ct de lui.

--Greffier, s'cria le juge irrit, crivez que l'accus refuse de
reconnatre tre all hier soir  une runion de nihilistes.

Ossipoff clata de rire.

--Et ceci, poursuivit Mileradowich furieux en mettant sous le nez du
vieux savant une feuille de papier noircie de chiffres et de noms,
qu'est-ce que c'est que cela?

--Dame, rpliqua l'accus avec beaucoup de sang-froid, vous savez lire
comme moi.

--Jupiter... Mars... Saturne... Sirius et un tas d'autres noms bizarres,
exclama le juge, nierez-vous que ce soient des pseudonymes sous lesquels
se cachent les conspirateurs les plus dangereux?

Ahuri, Ossipoff demeura muet un bon moment, puis, dsignant Sharp:

--Avez-vous demand  M. Sharp ce qu'il pensait de la thorie que vous
venez d'mettre? fit-il railleusement.

--M. Sharp partage mes sentiments  ce sujet, rpondit vivement
Mileradowich.

Le secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences fit un tel bond, que
les normes lunettes de fer qu'il portait  califourchon sur son nez
sautrent sur la table.

--Permettez, dit-il, permettez, je ne vous ai point dit cela.

Le visage apoplectique de Mileradowich s'empourpra davantage.

--Comment, s'cria-t-il indign en se croisant les bras sur la poitrine,
que m'avez-vous donc rpondu lorsque je vous ai montr cette liste?

--Que c'taient l des noms d'toiles et de plantes.

--Cela est vrai... mais que vous ai-je rpondu, moi?

--Autant que je puis me rappeler, vous m'avez rpondu que ces noms
d'astres devaient servir  dsigner des complices de M. Ossipoff.

La face du juge s'illumina triomphalement.

--Et  cela, qu'avez-vous ajout? demanda-t-il.

--Rien, rpliqua Sharp en dissimulant un sourire narquois.

--Donc, vous partagiez mon opinion.

--Ah! mais, permettez, exclama le secrtaire perptuel, je suis ici pour
vous donner mon avis, quand vous me le demandez, mais nullement pour
vous faire un cours d'astronomie. Vous ignorez ce que sont Mars...
Saturne... etc., c'est votre droit... mais ne me faites pas passer pour
un imbcile.

Cela dit, il tira de la poche de sa redingote un vaste mouchoir 
carreaux multicolores, avec lequel il se mit  nettoyer mticuleusement
les verres de ses lunettes.

[Illustration]

Mileradowich haussa les paules.

--Je puis, dit-il un peu vex, ne pas connatre un mot d'astronomie
mais, sauf le respect que je vous dois, trs honor monsieur Sharp, vous
ne savez point tous les tours qu'emploient les gredins pour chapper 
la police.

Et s'adressant  Ossipoff:

--Vos prcautions taient bien prises, dit-il, mais vous tes pinc;
et, dans votre intrt, je ne saurais trop vous conseiller d'entrer dans
la voie des aveux.

Il pencha son buste sur la table, avanant vers le savant sa face
enlumine et baissant la voix, il lui dit d'un ton de confidence:

--Tenez, le sort qui vous attend est aussi certain que nous sommes M.
Sharp et moi d'honntes gens, tandis que vous n'tes qu'un gredin... si
vous persistez  nier, vous serez pendu... Eh bien! en regard de chacun
de ces noms d'toiles, mettez-moi le nom de vos complices, et je
m'engage  faire commuer votre peine en bannissement.

[Illustration]

--Vraiment, monsieur le juge, riposta Ossipoff, vous parlez  merveille
et l'on voit que la trahison ne vous coterait gure,  vous.

Les lunettes de M. Sharp brillrent d'un vif clat, et Mileradowich
s'cria furieux:

--Greffier, crivez que l'accus a des complices et qu'il refuse de les
nommer.

-Eh! par l'excellente raison que je n'en ai pas. Maintenant, si cela
peut vous faire plaisir, inscrivez: Uranus, Neptune, Btelgeuse,
Capella... mais je vous prviens que ce sont des toiles.

Derrire ses lunettes, M. Sharp plissa ses paupires, laissant filtrer 
travers ses cils abaisss un regard aigu:

--Qu'aviez-vous donc  vous occuper autant des toiles, demanda-t-il de
son ton glacial, et que peut-il y avoir de commun entre l'astronomie et
la balistique?

Ossipoff se tourna vers son collgue et, malgr le sentiment de
prvention que lui inspiraient l'attitude et le langage de M. Sharp, il
allait peut-tre se laisser aller  quelque confidence sur le projet
gigantesque dont il s'tait ouvert  Gontran de Flammermont, lorsque
dans la pice voisine, un vacarme pouvantable retentit; c'tait comme
un bruit de lutte auquel se mlaient des vocifrations en langue russe
et des jurons franais fortement accentus.

[Illustration]

M. Sharp regarda le juge d'instruction criminelle, lequel se pencha vers
le greffier pour lui ordonner d'aller voir ce qui se passait.

Le petit bonhomme crasseux et chafouin dposa son porte-plume, repoussa
son tabouret et, d'un pas lent, se dirigea vers la porte.

Mais  peine l'eut-il ouverte qu'un groupe se prcipita tumultueusement
dans la pice, au grand bahissement de M. Sharp, mais  la grande
frayeur du gros Mileradowich qui se leva prcipitamment pour mettre
entre lui et les nouveaux arrivants toute la largeur de la table.

Quant  Mickhal Ossipoff, maintenu immobile sur son sige par les
gardawo prposs  sa garde, il reconnut, dans ceux qui venaient
d'envahir le laboratoire, Gontran de Flammermont qui, bien qu'il et les
mains lies derrire le dos, secouait nergiquement quatre hommes de
police suspendus  ses vtements, ainsi que fait un sanglier des chiens
qui le coiffent.

--O est-il ce juge? s'cria le jeune Franais d'une voix tonnante, o
est-il?... qu'il se montre s'il existe!

Voyant le prisonnier solidement contenu par ses gardiens, Mileradowich
reprit un peu d'assurance et rpondit d'une voix mal affermie:

--Vous demandez un juge, monsieur? me voici.

Le comte de Flammermont, entranant les gardawo, s'lana jusqu' la
table derrire laquelle Mileradowich s'tait retranch.

--Ah! c'est vous le juge, exclama-t-il, les lvres tremblantes de colre
et les regards tincelants, c'est par vos ordres que j'ai t trait
comme un malfaiteur et qu'encore,  l'heure actuelle, je suis ligott
comme un gibier de potence!... Eh bien! puisque c'est vous le juge, je
vous requiers de me faire remettre en libert sance tenante... chaque
minute qui s'coule aggrave votre cas, je vous en prviens, comme aussi
je vous avertis qu'en sortant d'ici je ferai adresser, par
l'intermdiaire de mon ambassadeur, des observations  votre
gouvernement...

Abasourdi par ce flot de paroles, mu par l'assurance du jeune homme,
Mileradowich se taisait.

Le comte poursuivit d'un ton plus calme:

--Je suis outr, monsieur, de la manire dont les Russes traitent les
reprsentants d'une nation amie... on n'agit pas de semblable faon...
et il faut venir dans votre... russe de pays pour tre trait aussi
brutalement.

Puis, la colre s'emparant de lui de plus belle, il s'cria:

--Eh bien! qu'attendez-vous pour me faire mettre en libert?

Le juge d'instruction criminelle avait reconquis tout son sang-froid.

--Une seule chose, monsieur, rpondit-il avec une politesse obsquieuse,
que vous m'ayez dit qui vous tes et sur quoi vous basez votre
rclamation.

Gontran fit un bond formidable.

--Qui je suis? exclama-t-il... vous me demandez qui je suis! Ne le
saviez-vous donc pas quand vous m'avez fait arrter?

--Les ordres concernaient Mickhal Ossipoff seul, riposta Mileradowich;
le voyant accompagn, les gardawo ont pris celui qui l'accompagnait
pour un complice et ils ont cru bien faire en l'arrtant lui aussi, ce
dont je ne saurais les blmer jusqu' ce que vous m'ayez prouv...

--Que je me nomme le comte Gontran de Flammermont et que j'appartiens au
corps diplomatique! continua le jeune homme... Envoyez un de vos hommes
 l'ambassade franaise et vous ne tarderez pas  avoir la preuve de la
grossire erreur que vous avez commise.

--Pas moi, mais les gardawo, protesta vivement le juge d'instruction
qui, au ton et  l'attitude de Gontran, commenait  craindre de s'tre
fourvoy.

Ce disant, il griffonnait  la hte quelques mots sur une feuille de
papier qu'il remettait  l'un des agents de police en ajoutant ces mots:

--Hte-toi!

L'homme sortit en courant.

Puis, afin de se concilier les bonnes grces du prisonnier, au cas o
vritablement il aurait commis l'erreur grossire d'arrter un membre
de l'ambassade franaise, il donna ordre qu'on lui dlit les mains, en
mme temps qu'il disait qu'on lui avant un sige.

Mais au lieu de s'asseoir, Gontran courut  Ossipoff.

--Et vous, s'cria-t-il, mon cher, mon vnr monsieur Ossipoff, ne
va-t-on pas galement reconnatre que l'on s'est tromp en vous faisant
subir un traitement aussi honteux?

Le vieux savant sourit tristement.

--Hlas! moi, rpondit-il, je n'ai pas comme vous, l'honneur
d'appartenir au corps diplomatique.

--Mais, riposta Gontran avec vhmence, les savants du monde entier
protesteront.

Ossipoff hocha la tte et dsignant Sharp qui, muet et immobile,
assistait  cette scne, il rpliqua:

--Monsieur que voici est le secrtaire perptuel de l'Acadmie des
sciences de Ptersbourg, et il a pour mission de bien prouver  la
justice le crime dont je suis accus.

Les yeux du jeune homme s'arrondirent et il exclama:

--Le crime dont vous tes accus!... Vous tes accus d'un crime! et
lequel donc, bon Dieu?

--J'appartiens  la terrible association des nihilistes, rpondit
ironiquement le vieillard, et hier, quand on nous a arrts, nous
revenions d'un conciliabule tenu secrtement par les conspirateurs et
qui avait probablement pour but d'organiser un nouvel attentat contre le
Tzar.

Gontran partit d'un formidable clat de rire.

--Quelle fable me racontez-vous l? s'cria-t-il.

--Ce n'est point une fable, c'est la vrit; du moins M. le juge
d'instruction, clair du reste par les lumires de M. Sharp, l'affirme.

--Comment! mais hier soir nous sommes alls  l'observatoire de
Poulkowa; ne l'avez-vous pas dit  ces messieurs?

Un clair rapide brilla dans la prunelle du secrtaire perptuel de
l'Acadmie des sciences, et Mileradowich s'cria:

--Vous avez pass votre soire  l'observatoire?... vous le jurez.

--Nous le jurons, rpondirent ensemble les deux hommes, et le comte de
Flammermont ajouta:

--C'est mme mon droschki qui nous y a conduits.

Le juge d'instruction criminelle laissa entendre un petit ricanement.

--Votre iemstchick, interrog, a dpos qu'il avait arrt la voiture
dans une rue dserte o il vous avait attendus prs de deux heures, ce
qui m'a donn  supposer que vous aviez pris vos prcautions pour que
personne ne pt savoir o vous vous rendiez.

Il fit une courte pause et reprit:

--Vous avouerez avec moi que s'en aller  l'observatoire tudier les
astres, n'est point une occupation qui demande  tre entoure d'un tel
mystre.

Gontran se mordit les lvres, se rappelant en effet que le vieux savant
s'tait arrang de faon  ne laisser  l'observatoire aucune trace de
son passage et, dsespr de cet alibi qui lui chappait ainsi qu'
Ossipoff, il regarda celui-ci avec des yeux qui semblaient dire:

--Mais pourquoi donc vous taisez-vous au lieu de prouver votre
innocence... ce qui serait si facile.

A cette muette interrogation, Mickhal Ossipoff allait faire une muette
rponse, lorsque l'homme de police que le juge d'instruction avait
dpch  l'ambassade de France, revint tout essouffl.

Sans mot dire, il tendit  Mileradowich un large pli dont le gros homme
fit sauter les cachets de cire rouge d'un doigt fbrile.

A mesure que le juge avanait dans la lecture des quelques lignes
crites  la hte, les traits de son visage s'altraient sensiblement.

Enfin il se leva et, s'inclinant devant Gontran:

--Monsieur le comte, dit-il, vous tes libre. Croyez que je regrette
bien sincrement ce qui s'est pass... Quelquefois la police a la main
lourde qui s'appesantit aveuglment sur les innocents comme sur les
coupables; mais elle reconnat franchement son erreur, quand on la lui a
dmontre, et s'efforce de la rparer.

[Illustration]

--C'est bien, monsieur le juge, rpondit schement M. de Flammermont, en
ce qui me concerne, je sais ce qui me reste  faire... cependant, de ce
que vous venez de dire je retiens une chose: la police rpare son erreur
quand elle lui est dmontre... pourquoi, alors, ne donnez-vous pas
l'ordre de mettre en libert M. Ossipoff qui est aussi innocent que moi?

Mileradowich hocha la tte.

--Quant  Ossipoff, dit-il, son affaire est aussi claire que son crime
est probant... la potence l'attend.

--Mais c'est une infamie, s'cria Gontran.

--Monsieur de Flammermont, riposta Sharp d'une voix menaante,
permettez-moi de vous dire qu'ici comme en France, il y a des lois
destines  faire respecter la justice et ses reprsentants... ne nous
obligez pas  les appliquer.

[Illustration]

--Mais dfendez-vous! s'cria le jeune homme en se tournant vers
Ossipoff, prouvez-leur qu'ils font fausse route, que bien loin de songer
 nuire au Tzar, vous ne songiez qu' donner une gloire de plus  votre
patrie, que cette poudre qui vous accuse n'avait pas pour but de
dtruire quoi que ce soit... mais bien au contraire...

Le vieillard tendit vivement les mains vers Gontran pour le supplier de
garder le silence.

--Taisez-vous, monsieur le comte, dit-il d'une voix ferme, tout ce que
vous pourriez dire, tout ce que je pourrais dire serait inutile, je me
sens envelopp dans les fils d'une machination terrible dont il me
semble pressentir le but; si je ne me trompe pas, je suis un homme
perdu...

--Mais je vous sauverai, moi! exclama Gontran dans un lan superbe.

Ossipoff hocha la tte.

--Hlas! je connais mon pays, je sais qu'il est impossible de
s'innocenter d'un crime semblable  celui dont je suis accus.

--Mais le Tzar est juste.

--Oui! mais on l'aveuglera, si l'on y a intrt.

--Mais vous avez des preuves de votre innocence... produisez-les, et
cette accusation terrible, mais absurde, tombera d'elle-mme.

Le vieillard se redressa et rpondit d'une voix rauque:

--Rappelez-vous ce que je vous disais hier soir... et voyez combien
justes taient mes pressentiments... on m'a souponn, on m'a pi, et
maintenant...

Il se tut, sentant les yeux de Sharp braqus sur lui.

Puis il reprit avec fermet:

--Il est peu probable que je vous reverrai... Adieu donc, et soyez
persuad, quelque soit le sort qui m'attend, que je le subirai avec
rsignation si vous me jurez de protger Slna... ma pauvre fille, que
ma disparition va laisser sans protection... sans soutien.

mu au souvenir de son enfant, le vieillard s'arrta; un sanglot
s'trangla dans sa gorge et une larme vint rouler au bord de sa
paupire.

--Jurez-vous, Gontran, reprit-il, jurez-vous?

--Sur ce que j'ai de plus sacr au monde, rpondit Gontran, je jure
d'aimer Slna, de la respecter, de la dfendre et de tout faire avec
elle pour vous sauver.

Il se pencha vers le vieillard, le baisa au front et sortit du
laboratoire sans mme honorer d'un salut le juge et son compagnon.

Dans le vestibule, il se heurta  Wassili.

--Ah! monsieur le comte! exclama le domestique, vous tes libre!... et
mon matre?

[Illustration]

Gontran fit un geste dsespr.

Wassili commena aussitt  se rpandre en lamentations auxquelles le
jeune homme coupa court aussitt.

--Allons, dit-il brusquement, garde tes dolances pour plus tard et
conduis-moi auprs de Mlle Slna.

--Mlle Slna? rpta Wassili, qu'est-ce que vous lui voulez donc?

--J'ai besoin de lui parler. Mne-moi  sa chambre, ou plutt prie-la en
mon nom de vouloir bien descendre.

--Aucune de ces deux choses n'est possible, riposta le domestique en
hochant la tte.

--Et pourquoi?

--Parce que la chambre de mademoiselle est ferme  cl et que cette cl
est entre les mains d'un gardawo qui monte la garde  la porte.

Gontran rflchit un moment et commanda:

--Conduis-moi quand mme; j'aviserai.

Aprs avoir mont derrire Wassili une vingtaine de marches, le comte se
trouva sur un palier o un homme de police se promenait de long en
large, d'un air profondment ennuy.

A la vue des nouveaux venus, il s'avana vivement et demanda d'une voix
rude:

--Que venez-vous faire ici?

--Rponds-lui, fit Gontran  Wassili, que je dsire parler  Mlle
Ossipoff.

Le domestique traduisit en russe la rponse; le gardawo clata d'un
gros rire brutal.

--Impossible de parler  la demoiselle, rpliqua-t-il.

--Pourquoi? demanda Wassili sur l'ordre du comte.

--Parce que c'est la consigne.

Le comte tira de sa poche une pice d'or qui alluma dans l'oeil de
l'homme de police un clair de convoitise.

--Offre-lui cela, dit M. de Flammermont, s'il veut me laisser causer
cinq minutes avec Mlle Ossipoff.

Sans doute le gardawo devina-t-il le sens de ces paroles, car il tira
la cl de sa poche, l'introduisit dans la serrure, fit jouer le pne et
tendit la main dans laquelle Wassili laissa tomber la pice d'or.

Alors l'homme ouvrit la porte et Gontran entra dans la chambre.

Slna, assise dans un fauteuil, le visage enfoui dans ses mains,
sanglotait.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait elle releva la tte, et, apercevant
M. de Flammermont, elle courut  lui, les mains tendues.

--Mon pre! cria-t-elle.

--Hlas! mademoiselle, M. Ossipoff, victime d'une erreur de police ou
d'une machination odieuse, est prisonnier.

--Prisonnier! mais c'est infme!... c'est horrible!... Je veux le voir!

Ce disant, elle s'avanait vers la porte.

--Cela n'est pas possible, fit Gontran, un gardien est l qui ne vous
laissera pas sortir... moi-mme, pour entrer, j'ai d le soudoyer.

La jeune fille, dsespre, se tordit les mains.

--On ne peut pourtant pas emmener mon pre, sans que je le voie, sans
que je l'embrasse.

Gontran hocha la tte.

--Hlas! murmura-t-il, il est plus que probable que le juge vous
refusera cette grce... aussi tais-je venu vous trouver pour vous
assurer de mon entier dvouement et vous dire que vous pouviez compter
sur moi en tout et pour tout.

--Il faut sauver mon pre, monsieur, il faut le sauver...

--Je cours  l'ambassade, et par l'intermdiaire de mon ambassadeur je
vais demander une audience au Tzar... Si dans cette premire entrevue
j'choue, je tenterai d'en obtenir une seconde et alors vous
m'accompagnerez... vos larmes et vos prires obtiendront peut-tre
justice.

--Mais de quoi mon pauvre pre est-il donc accus? demanda-t-elle.

--On prtend qu'il fait partie d'une association de nihilistes.

On et dit que cette rponse tait tombe comme un coup de massue sur la
tte de la jeune fille, qui ferma les yeux et et gliss sur le plancher
si le bras de Gontran ne l'avait retenue.

--A moi, Wassili,  moi, cria-t-il.

Le domestique entra, suivi du gardawo qui fit signe  M. de Flammermont
de quitter la chambre.

Et comme le comte faisait la sourde oreille dclarant qu'il
n'abandonnerait pas Slna dans l'tat o elle se trouvait.

--- Partez, monsieur le comte, partez, fit le domestique... cet homme
est capable de nous enfermer tous trois ici... et alors qui donc
s'occuperait de faire remettre en libert mon pauvre matre?

[Illustration]

Gontran, perdu, porta  ses lvres la main inerte de la jeune fille,
puis il sortit prcipitamment, dgringola quatre  quatre l'escalier et
se lana comme un fou dans la rue, bousculant sans piti les curieux
masss devant la petite maison.

Dans le laboratoire, l'interrogatoire se terminait: le juge Mileradowich
y mettait toute l'pret possible, enserrant l'accus dans un rseau de
questions insidieuses et  double entente, furieux dj de voir le comte
de Flammermont lui chapper et craignant de voir avorter cette superbe
affaire dont il avait dj supput les bnfices, comme on a pu le voir
au commencement de ce chapitre.

Le vieux savant ne rpondait que par quelques paroles brves et
saccades et encore seulement lorsque les demandes devenaient plus
incisives, plus venimeuses.

A la fin, la patience chappa  Ossipoff qui s'cria:

--Mon collgue, M. Sharp, secrtaire perptuel de l'Institut des
sciences, comprend bien pourquoi votre accusation est ridicule et
pourquoi je ne suis ni un assassin ni un agent soudoy par les socits
secrtes.

Sharp se leva et mit la main sur son coeur.

--Dieu m'est tmoin, dit-il d'une voix larmoyante, que je remplis ici
un devoir bien pnible et qu'il m'est douloureux... trs douloureux
d'avoir  analyser les travaux d'un ancien collgue. Mais ayant t, 
mon corps dfendant, dsign comme expert, par M. le grand matre de la
police, j'ai d, bien malgr moi, tudier vos cahiers et me rendre
compte par l'examen de votre laboratoire du genre de travaux auxquels
vous vous livrez.

Ossipoff tressaillit et demanda:

--Et vos investigations?...

--...m'ont fait dcouvrir certains indices que je n'ai pu faire
autrement que de communiquer  M. le juge... Pour moi, comme pour tous
les savants qui pourront examiner votre laboratoire et vos livres, il
est indiscutable--et vous-mme l'avez avou--que vous fabriquiez un
explosif terrible... dans quel but? je l'ignore et je laisse  la
justice le soin de btir des hypothses dont je ne veux pas connatre la
valeur, dsirant me renfermer strictement dans mon rle d'expert.

[Illustration]

Ossipoff se laissa prendre au ton plein de sincrit dont ces paroles
furent prononces, et il revint compltement sur les mauvaises penses
qui un moment lui avaient travers l'esprit, touchant M. Sharp.

Et puis, qu'allait-il arriver, s'il ne pouvait prouver son innocence des
mfaits dont on l'accusait?

Et ses chers projets d'exploration cleste, si longtemps caresss,  la
russite desquels il avait consacr une partie de sa vie, y devait-il
donc renoncer pour toujours?

Et sa fille, sa chre Slna, devait-il abandonner pour jamais l'espoir
de la serrer dans ses bras?

Il rsolut alors de s'ouvrir en partie  son collgue afin d'avoir au
moins, auprs de la justice, un avocat convaincu de la ralit de ses
assertions.

--Monsieur le juge, dit-il d'une voix quelque peu tremblante, je vous
demande la permission d'entretenir quelques instants, seul  seul, M.
Sharp.

Mileradowich se tourna vers l'expert dont le masque tait demeur
impassible  ces paroles.

--Vous avez entendu le prisonnier? dit-il.

--Oui.

--Consentez-vous?

Sharp inclina la tte.

Le juge fit signe aux argousins de se retirer et lui-mme se levant de
son sige, se dirigea vers la porte, suivi de son greffier.

--Je vous accorde dix minutes d'entretien, dit-il  Ossipoff d'un ton
rauque.

Puis se tournant vers l'expert:

--Quant  vous, mon cher, je vous recommande la plus grande prudence;
ces gens-l sont fort dangereux.

Le secrtaire perptuel sourit d'un air singulier et le juge sortit.

Demeurs seuls, les deux savants gardrent le silence, se mesurant du
regard, cherchant  deviner mutuellement les penses qui s'agitaient en
eux.

Ce fut Mickhal qui parla le premier:

--En vrit, mon cher Sharp, s'cria-t-il avec un lan qu'il ne put
contenir, comment pouvez-vous me croire coupable, moi que vous
connaissez depuis de si longues annes?

--Eh! mon cher Ossipoff, riposta le secrtaire perptuel, il ne
m'appartient pas de porter sur vous un jugement quel qu'il soit... ce
faisant, j'outrepasserais la mission qui m'a t confie.

--Mais il ne vous est pas dfendu d'interprter dans un sens qui me soit
favorable le rsultat de vos investigations.

Sharp se rapprocha de l'accus.

--Je ne demande pas mieux, dit-il, mais il faut que vous m'y aidiez.

--Comment cela? demanda Ossipoff surpris.

--Cette poudre qui forme contre vous la base de la plus terrible
accusation qui puisse tre suspendue sur la tte d'un Russe, cette
poudre, quelle en est la formule exacte?

Il avait prononc cette phrase d'une voix haletante, dont les mots
sifflaient  travers ses dents serres et il avait pos ses mains sur
les paules d'Ossipoff, le regardant avec anxit, guettant la rponse
qui allait lui tre faite.

Saisi d'un pressentiment, le prisonnier se recula et rpliqua:

--Mais cette formule, vous l'avez trouve sur mon registre.

--Non pas, elle est incomplte... je me connais assez en chimie pour
comprendre que l'un des agents constitutifs de cette _slnite_ n'est
pas indiqu.

--Que vous importe?

--Il m'importe, grommela Sharp, que si vous voulez sauver votre tte, il
me faut donner cette formule tout entire.

--Et si je refuse...

--La potence vous enverra voir dans la lune si j'y suis, ricana Sharp.

--Misrable! s'cria Ossipoff, dis donc franchement que tout ce qui
m'arrive est ton oeuvre et que tu veux voler le fruit de tous mes
travaux.

--Cette formule? rpta froidement le secrtaire perptuel de l'Acadmie
des sciences, il me faut cette formule.

Sous l'empire de la colre et de l'indignation, Mickhal Ossipoff fit un
mouvement tellement brusque que les cordes qui lui liaient les mains se
brisrent.

N'coutant que sa fureur, le petit vieillard se rua sur M. Sharp, lui
sauta  la gorge.

Le secrtaire perptuel surpris de cette attaque imprvue recula  pas
prcipits, mais ses jambes rencontrant le sige laiss vacant par
Mileradowich, il tomba  la renverse, entranant dans sa chute Ossipoff
qui ne lchait pas prise.

Au bruit de la lutte, le juge criminel se prcipita dans le laboratoire,
suivi des gardawo qui en un clin d'oeil eurent arrach Ossipoff de
dessus l'infortun Sharp, puis le billonnrent, le ficelrent, et sur
les ordres de Mileradowich le transportrent dans la voiture cellulaire
qui prit, aux acclamations de la foule, le chemin de la prison de
Roggatznaa.

Une demi-heure aprs, Mickhal Ossipoff tait jet dans une cellule dont
il ne devait plus franchir le seuil que pour se rendre  la potence, 
moins que la clmence du Tzar ne l'envoyt en Sibrie.

[Illustration]




CHAPITRE IV

O LA PROVIDENCE SE PRSENTE A SLNA SOUS LES TRAITS D'ALCIDE FRICOULET


[Illustration]

Un mois s'tait coul pendant lequel Slna avait pass par les plus
pouvantables alternatives d'espoir insens et de dsesprances
profondes.

Sans Gontran de Flammermont qui la visitait chaque jour et qui trouvait
moyen de ranimer son courage, la pauvre jeune fille ft morte sans
doute; mais l'attach d'ambassade savait si habilement dmontrer 
mademoiselle Ossipoff--bien qu'il n'en penst pas un mot lui-mme--que
les juges ne pouvaient pas tre assez aveugles pour ne pas reconnatre
l'erreur de la police, que les larmes de Slna finissaient par se
scher et qu'en reconduisant Gontran jusqu'au seuil de la petite maison,
elle avait le visage plus serein et le coeur moins gros.

Un soir, c'tait, nous le rptons, un mois aprs l'arrestation du vieux
savant, M. de Flammermont s'apprtait  sortir du petit logement qu'il
habitait non loin de l'ambassade, avenue Vonnensky, lorsqu'une vive
altercation s'levant dans l'antichambre, il ouvrit la porte de son
cabinet, en demandant:

--Qu'y a-t-il donc, Jean?

Jean tait le domestique, amen de Paris, qui servait le comte.

--Il y a, monsieur le comte, que voici une espce de cosaque qui veut
forcer la consigne et parler  monsieur le comte.

[Illustration]

L'espce de cosaque n'tait autre que Wassili.

Gontran reconnut aussitt le moujick de Mlle Ossipoff et courant 
lui.

--Slna? demanda-t-il, la gorge serre par l'angoisse.

--Mademoiselle va bien, rpondit Wassili... mais c'est mon pauvre
matre...

Et le domestique fondit en larmes.

Saisi d'un pressentiment, Gontran demanda:

--As-tu donc des nouvelles?

--Condamn! monsieur le comte, balbutia Wassili au milieu de ses
sanglots, ils l'ont condamn!

Le jeune homme chancela; bien qu'il s'attendt  ce dnouement, la
nouvelle le frappa douloureusement.

Une question lui brlait les lvres et cependant il gardait le silence,
redoutant la rponse.

A quoi tait condamn Ossipoff?  la potence ou  la dportation?

Certes  envisager froidement les choses, la premire est prfrable 
la seconde; qu'est-ce que la mort, comme supplice, compare  la vie
sans la libert?

Mais Slna? quel coup terrible pour la jeune fille s'il lui fallait
renoncer  l'espoir--quelque insens qu'il ft--de jamais serrer entre
ses bras son pre ador!

Elle tait capable de mourir sur le coup.

Et  cette pense, le pauvre Gontran sentit les battements de son coeur
se ralentir, comme si la vie allait l'abandonner.

--Les misrables! gronda Wassili tout pleurant... le pauvre batiouschka!
il en mourra certainement.

Ces quelques mots soulagrent le jeune comte.

Le sort qui frappait Ossipoff et qui inspirait  Wassili de si mortelles
apprhensions n'tait donc pas la potence; il respira largement et
demanda:

--O l'envoie-t-on?

Le moujick leva les bras au plafond.

--a, dit-il, on ne le sait jamais... c'est le secret de la police.

Gontran prit son chapeau, s'enveloppa dans sa pelisse.

--Mlle Ossipoff connat-elle la condamnation de son pre?
demanda-t-il en descendant l'escalier.

--Je ne pense pas, rpondit Wassili... c'est en rdant autour du
tribunal que j'ai appris la chose d'un gardawo... alors, je suis
accouru tout de suite ici pour vous prvenir, afin que vous annonciez
vous-mme la chose  la pauvre mademoiselle.

--Tu as bien fait, Wassili, rpta le jeune homme... rentre  la maison,
ne parle de rien  ta matresse... moi, je cours aux informations.

Et montant dans son droschki, il commanda  l'iemstchick de le conduire
chez le grand matre de la police.

Comme il sautait  terre, un individu qui descendait prcipitamment le
perron, le heurta de si rude faon que le jeune comte s'cria d'une voix
furieuse:

--Que le diable emporte l'tourdi!

[Illustration]

L'autre s'arrta court et soulevant poliment le chapeau de voyage dont
il tait coiff, rpliqua:

--Mille excuses, monsieur, je ne suis qu'un maladroit.

Et il ajouta avec enjouement:

--Vous me permettrez cependant de bnir mon tourderie, car, grce 
elle, j'aurai entendu au moins une fois encore les accents mlodieux de
ma langue natale.

Et, s'inclinant de nouveau, il allait s'loigner lorsque Gontran, lui
posant la main sur le bras, l'attira vers la voiture, de manire  ce
que la lueur de la lanterne l'clairt en plein.

Le jeune comte vit alors une face toute ronde, qu'clairaient deux
petits yeux noirs trs vifs, percs en vrille; au-dessous du nez camus
s'ouvrait une bouche en coup de sabre ourle de fortes lvres trs
colores; de ci de l des poils noirs et friss, irrgulirement
plants, formant ce qu'on appelle vulgairement une barbe de
jardinier.

Certes cet homme n'tait pas beau; bien plus, il tait laid, mais d'une
laideur toute sympathique; en outre, sur le front large et lev,
surmont d'une toison de cheveux drus et crpus, se lisait une
intelligence rare.

Quant au reste du corps, bien qu'enfoui dans un pais manteau de
fourrure, on le devinait nanmoins maigre et gauche: la longueur des
bras faisait prjuger de la longueur des jambes; les mains ressemblaient
 des battoirs et les pieds eussent facilement soutenu la comparaison
avec des bateaux de petite taille.

--Mon Dieu! monsieur, dit Gontran avec hsitation, n'tes-vous pas
monsieur Alcide Fricoulet?

L'autre poussa une exclamation de surprise.

--Comment savez-vous mon nom? balbutia-t-il.

Sans rpondre, le comte de Flammermont se jeta  son cou en s'criant:

--Alcide! Alcide! ne me reconnais-tu pas?

Un peu inquiet de cette subite manifestation d'amiti, l'tranger se
dgagea de l'treinte du comte, en murmurant:

--Sans doute, y a-t-il mprise, monsieur... car j'avoue...

--Ne te rappelles-tu plus Gontran... Gontran de Flammermont?

En signe de joie, l'autre lana en l'air son chapeau qui s'en alla
rouler dans la neige, en mme temps qu'il se prcipitait sur le jeune
comte et qu'il le serrait dans ses bras en s'criant:

--Gontran!... Gontran!... en voil une rencontre.

Puis aprs un moment:

--Mais que fais-tu  Ptersbourg?

Le jeune comte eut un haut-le-corps.

--Ne t'ai-je pas crit plusieurs fois?... N'as-tu pas reu mes
lettres?... Ne sais-tu pas que je suis  l'ambassade franaise?

[Illustration]

Alcide Fricoulet se frappa le front.

--Eh! c'est parbleu vrai... mais au milieu de toutes mes occupations, je
l'avais oubli totalement.

--Et toi, fit M. de Flammermont, comment se fait-il que je te rencontre
sur les bords de la Neva,  cinq cents lieues du boulevard Montparnasse?

--Je ne suis ici qu'en passant... car je pars demain pour le district de
Nertchinsk o je vais, comme ingnieur, surveiller l'exploitation d'une
mine... Si tu n'as rien de mieux  faire, passons la soire ensemble...

Le jeune comte ne rpondit pas sur-le-champ; il baissait la tte,
rflchissant; puis tout  coup:

--Tiens, monte dans mon droschki et attends-moi sans t'impatienter... il
me faut absolument parler au matre de la police pour une affaire dont
je t'entretiendrai.

Et pendant qu'Alcide Fricoulet s'installait sous les chaudes fourrures,
Gontran, gravissant lestement les marches du perron, disparaissait 
l'intrieur du sombre monument.

Quand, au bout d'une heure, il prit place, dans le droschki,  ct de
son ami, celui-ci fut frapp de l'altration de ses traits.

--Qu'as-tu donc? demanda Fricoulet avec sollicitude.

[Illustration]

--J'ai... qu'un grand malheur m'atteint.

--Un grand malheur! rpta l'autre avec une interrogation dans la voix.

Alors, pour rpondre  cet imprieux besoin qu'a l'homme de faire
participer son semblable  ses peines comme  ses joies, M. de
Flammermont raconta brivement  son compagnon l'aventure  laquelle il
tait ml.

Aux premiers mots qu'il lui en dit, Fricoulet s'cria:

--Mais je connais cette histoire-l... elle a fait beaucoup de bruit 
Paris... Songe donc qu'Ossipoff est fort estim l-bas dans le monde
savant que son arrestation a fort mu.

Gontran raconta comment, tout doucement et sans qu'il s'en apert
lui-mme, l'amour avait germ dans son coeur et comment un beau jour il
s'tait aperu que cet amour avait pouss de trop solides racines pour
qu'il pt songer  le draciner.

Durant que le jeune comte parlait, Fricoulet s'agitait sur les coussins
de la voiture, fronant les sourcils, claquant de la langue, donnant
enfin tous les signes du mcontentement le plus grave.

--Ah! parbleu! s'cria-t-il enfin, ne pouvant plus se contenir, si tu
mets une femme dans ta vie... cela ne m'tonne pas que tous les malheurs
te tombent dessus.

Sans prendre garde  cette boutade Gontran conclut en disant:

--Bref, je me suis dcid  demander la main de Slna.

L'tranget de ce nom fit oublier  Fricoulet sa mauvaise humeur.

--Slna!... s'cria-t-il, celle que tu aimes s'appelle Slna!... Ah!
il n'y a qu'un savant--et encore un savant russe--pour donner  sa fille
le nom de la lune.

--Le nom de la lune! rpta le comte, pourquoi le nom de la lune?

Fricoulet tait bahi.

--Comment! exclama-t-il, tu es amoureux... ta fiance porte un nom
bizarre et que n'enregistre aucun calendrier et tu ne t'inquites pas de
connatre l'tymologie de ce nom.

Puis se croisant les bras, dans un geste d'indignation comique:

--Mais, monsieur le comte, savez-vous bien que les racines de votre
amour me paraissent avoir pouss au dtriment des racines grecques?...
Que faites-vous donc dans la diplomatie que vous ngligiez ainsi les
langues mres... Si tu avais Burnouf un peu plus prsent  la mmoire,
tu saurais que Slna vient du grec [grec: Seln], qui veut dire: lune.

Puis, avec un sourire quelque peu railleur:

--Gageons que ta fiance est blonde... blonde et ple, comme Phoeb
pendant une belle nuit de printemps...

Il se tut un moment et reprit en ricanant:

--Au surplus, peu importe sa couleur; la femme brune, blonde ou rousse
n'en est pas moins le mauvais gnie de l'homme.

Le comte haussa les paules en murmurant:

--Tu n'as pas chang... je te retrouve avec cette mme horreur de la
femme...

--Horreur que je compte bien conserver jusqu' la mort! s'cria
Fricoulet.

--A moins qu'avant tu ne rencontres, toi aussi...

Fricoulet saisit son ami par le bras.

--Tais-toi, dit-il, tais-toi... rien qu'une supposition semblable me met
hors de moi... pour un peu je sauterais hors de la voiture.

Puis, se calmant:

[Illustration]

--Et la fin de ton histoire?

--Oh! je n'ai plus grand chose  te conter, poursuivit Gontran, le
malheureux Ossipoff, victime d'une machination odieuse, a t arrt
comme accus de nihilisme et de complot contre la vie du Tzar, et malgr
tous mes efforts et ceux de mes amis, il vient d'tre aujourd'hui mme
condamn  la dportation.

--Diable! murmura Fricoulet, la dportation en Sibrie, c'est la mort.

Et il ajouta _in petto_:

--Un beau-pre de moins... c'est un nuage noir de moins aussi 
l'horizon conjugal.

Comme M. de Flammermont hochait la tte, il dit tout haut:

--Le hasard qui m'a fait te rencontrer si inesprment est capable
d'envoyer Ossipoff aux mines que je vais diriger.

--On vient de m'apprendre  l'instant que ds demain Ossipoff quitte
Ptersbourg pour rejoindre  Moscou un convoi de condamns dirigs sur
Ekatherinbourg.

--Ah! oui, je sais, murmura l'ingnieur, il y a l des mines de platine
fort importantes.

Le droschki s'tait arrt devant la petite maison d'Ossipoff, et
Wassili, qui guettait sans doute l'arrive du jeune comte, ouvrit la
porte et s'avana  sa rencontre.

A la vue de Fricoulet, le moujick souleva son bonnet en peau d'agneau et
se tint  l'cart.

--C'est ici que tu demeures? demanda l'ingnieur.

--Non, c'est l'habitation de Mlle Ossipoff.

Fricoulet fit un mouvement pour se dbarrasser des fourrures qui le
couvraient, mais M. de Flammermont lui dit  voix basse, d'un ton de
prire:

--Fais-moi le plaisir de m'attendre encore; peut-tre aurai-je besoin de
tes conseils... en tous cas, nous ne pouvons nous sparer aussi
brusquement.

Et sans attendre la rponse de son ami, il suivit Wassili.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait, Slna se leva vivement et vint
au-devant de Gontran, les mains tendues, le visage pli, les paupires
rouges encore de larmes verses dans la journe.

Depuis le malheur qui l'avait frappe, la jeune fille avait pris des
vtements de deuil, et tout ce noir qui l'enveloppait des pieds  la
tte faisait paratre plus transparente et plus diaphane sa peau mate et
ivoirine, tandis que ses longues nattes blondes serpentaient plus
lourdes et plus dores jusqu' sa taille.

[Illustration]

Ses premiers mots furent pour poser, comme tous les jours, la question
par laquelle dbutait invariablement leur entrevue:

--Quoi de nouveau aujourd'hui?

Et elle plongeait ses regards dans ceux du jeune comte pour y deviner la
vrit, de peur que, par affection pour elle, il ne chercht  la lui
dguiser.

Contrairement  son habitude, Gontran ne rpondit pas et, sans quitter
les mains de la jeune fille, il l'amena prs d'un sopha sur lequel d'une
douce pression il la fit asseoir; lui-mme prit place  ct d'elle.

mue de ce silence, Slna s'cria:

--Il y a quelque chose.

Muettement, n'ayant point le courage de lui briser le coeur en lui
annonant la fatale nouvelle, Gontran fit un signe affirmatif.

--Oh! mon Dieu! gmit-elle.

Et douloureusement elle inclina la tte, les paupires closes, les
lvres convulsivement serres, comme un oiseau frapp mortellement et
qui va s'abattre sans vie sur le sol.

--Slna, murmura le jeune homme effray.

Mais Mlle Ossipoff tait une vaillante nature que le sort impitoyable
pouvait plier mais non pas briser.

Elle releva la tte, et balbutia en regardant Gontran bien en face:

--Ils l'ont condamn, n'est-ce pas?

--Oui, fit Gontran  voix basse.

--Les misrables! s'cria-t-elle.

Puis elle reprit:

--Mais le Tzar est juste... il est clment... il fera grce... Vous
m'accompagnerez, n'est-ce pas Gontran?... vous me l'avez promis...
J'irai me jeter aux pieds du Tzar et je le supplierai de me rendre mon
pre...

Comme le comte se taisait, elle comprit qu'elle s'illusionnait et qu'il
lui fallait abandonner tout espoir.

Alors, une pouvante la saisit; la vision sinistre du gibet se dressa
devant elle.

Elle poussa un cri d'horreur et, se voilant la face de ses mains, elle
murmura:

--La mort! mon Dieu! la mort!...

--Non, se hta de rpondre Gontran, la dportation.

Elle tressaillit, lui saisit la main, et d'une voix trangle:

--Alors pourquoi renoncer  tenter de nouvelles dmarches?

Il hsita un moment, puis ne pouvant faire autrement que de rpondre,
maintenant qu'il tait accul  la vrit:

--Parce que, lorsque l'aube se lvera demain, dit-il, M. Ossipoff sera
dj en route pour Moscou.

Slna poussa un cri, se dressa toute droite et rpta:

--Pour Moscou!

--Oui, on l'envoie  Ekatherinbourg.

La jeune fille eut un geste dsespr.

--Lui, lui! condamn aux mines, comme un voleur, comme un assassin!...
ah! les misrables!... les bandits!...

Elle se tut, les traits contracts par la douleur, les yeux brillants
d'une lueur indigne.

Puis soudain elle releva la tte et agitant son poing ferm:

[Illustration]

--Mais nous le sauverons, monsieur de Flammermont, dit-elle, nous leur
arracherons cet innocent.

--Que faire? murmura pensivement le jeune homme... quel moyen
imaginer?...  quel subterfuge avoir recours?

Slna frappa du pied et s'cria avec une certaine amertume dans la
voix:

--Je croyais qu'un grand homme de votre pays avait dclar que le mot
_impossible_ n'tait pas franais!... reculeriez-vous?

--Non pas... mais je suis effray des difficults sans nombre qui se
dressent ds  prsent entre notre but et nous... Sauver votre pre sur
le territoire russe, avant qu'il n'ait pntr dans le dsert sibrien,
il n'y faut penser... les mesures sont prises contre toute tentative
d'vasion et tout ce que nous ferions ne servirait qu' aggraver la
situation.

Slna inclina la tte, reconnaissant ainsi la sagesse de ce que venait
de dire M. de Flammermont.

Tout  coup, celui-ci se leva et se dirigeant vers la porte du cabinet:

--Le hasard m'a fait rencontrer aujourd'hui un de mes bons camarades
d'enfance, un jeune savant franais qui connaissait de rputation M.
Ossipoff et qui s'intresse vivement  son malheureux sort...
Voulez-vous me permettre de vous le prsenter?

Comme Slna gardait le silence:

--C'est un garon de grande valeur, poursuivit le comte, trs ingnieux
et de bon conseil... Si je l'ai amen jusqu'ici, c'est parce que
j'estimais qu'il pourrait nous tre utile.

--Faites-le donc entrer, rpondit Mlle Ossipoff... Il est le bienvenu
 l'avance, toute ma reconnaissance lui est dj acquise.

Quelques instants aprs, Gontran rentrait dans le salon suivi du jeune
ingnieur.

--Chre demoiselle, dit-il en s'adressant  Slna, permettez-moi de
vous prsenter un de mes bons amis, un savant franais, M. Alcide
Fricoulet, ingnieur de son tat et... inventeur fcond.

Slna indiqua un sige au nouveau venu, puis s'assit, et souriant
tristement:

--Vous tes ici doublement le bienvenu, monsieur, fit-elle
gracieusement... votre titre d'ami de M. de Flammermont vous ouvre les
portes de cette maison non moins grandes que ne vous les et ouvertes
votre titre de savant.

Devant cette phrase aimable, Alcide Fricoulet s'inclina.

--Mademoiselle, rpondit-il, mon ami Gontran, qui m'avait dj fait tout
 l'heure part du grand malheur qui vous frappe, m'est venu chercher
pour me demander conseil... Hlas! je n'ai point la prtention de vous
apporter de grandes lumires... mais si faibles que soient les miennes,
elles vous sont tout acquises.

Puis, se tournant vers le jeune comte:

--Donc, dit-il, dlibrons.

Et s'adressant  Slna:

--Possdez-vous ici des cartes de Russie?

La jeune fille frappa sur un timbre et Wassili apporta une carte
gigantesque qui fut dploye sur la table de travail d'Ossipoff.

Pendant plusieurs minutes, Fricoulet demeura pench sur la toile,
examinant attentivement la carte de Sibrie, mesurant minutieusement la
distance qui sparait les mines d'Ekatherinbourg de Ptersbourg,
vrifiant la hauteur des monts ouraliens, et au fur et  mesure qu'il
avanait dans son tude et qu'il se rendait compte davantage des
difficults  vaincre, pour traverser les montagnes et les steppes de la
Russie orientale, ses sourcils se fronaient et ses lvres
s'allongeaient dans une moue significative.

--Satan pays! grommela-t-il.

Puis, relevant la tte:

--A moins de circonstances exceptionnelles, dit-il d'une voix ferme, je
crois qu'il est impossible de s'chapper de Sibrie.

--Vous aussi, monsieur, s'cria Slna, vous dsesprez.

L'ingnieur tendit la main et rpliqua:

--J'ai dit  moins de circonstances exceptionnelles, mademoiselle...
donc je continue: les dfils sont gards, dit-on, par des postes
vigilants. Il faudrait suivre les montagnes jusqu' Orenbourg,  travers
des plaines sans vgtation, continuellement battues par les tribus
kirghises qui font la chasse aux prisonniers vads.

Et secouant nergiquement la tte, il dclara:

--Un homme seul, ne comptant que sur lui-mme, ne peut s'enfuir des
mines; il serait infailliblement repris, qu'il aille  pied, qu'il soit
mont sur un cheval vigoureux, ou mme qu'il suive en bateau le cours
des fleuves du pays.

--Mais alors, fit Gontran dont la mine s'allongeait  mesure que son ami
parlait, si tu dclares impraticables tous les moyens de fuite... si
l'on ne peut se sauver ni par terre, ni par eau, il ne nous reste plus
rien...

--Et l'air, s'cria Fricoulet... estimes-tu par hasard la voie arienne
infrieure aux autres?

--Un ballon! exclama le jeune comte d'un air moiti incrdule, moiti
enthousiaste.

L'ingnieur haussa les paules.

--Un ballon! rpta-t-il un peu ddaigneusement. Eh! bon Dieu! qu'en
pourrais-tu faire? quand tu voudrais aller en Sibrie, il t'emmnerait
en Norvge... tu sais bien que ce sont des machines indirigeables.

Gontran baissa la tte.

--Alors? murmura-t-il.

[Illustration]

Alcide Fricoulet, demeurait immobile, les sourcils contracts comme sous
l'empire d'une violente tension d'esprit, les paupires demi-baisses,
laissant filtrer un regard vague et indcis.

Tout  coup il se redressa et s'adressant  M. de Flammermont:

--Je le rpte, dit-il d'une voix vibrante, l'air est la seule voie
qu'il nous soit permis de prendre pour tenter de sauver M. Ossipoff.

--L'air!... l'air!... objecta Gontran... c'est fort joli... mais il faut
un moyen de s'en servir.

--Ce moyen, je crois l'avoir trouv.

Slna bondit de son sige et saisissant les mains du jeune savant:

--Oh! monsieur, ne vous trompez-vous pas? Ne me leurrez pas d'un vain
espoir! Si vous vous engagez  sauver mon pre, il faudra le sauver.

--Mademoiselle, rpliqua gravement Fricoulet, je m'engage  tenter
l'impossible, c'est tout ce qu'un honnte homme peut faire.

Puis se tournant vers le jeune comte:

[Illustration]

--Es-tu prt  tous les sacrifices? demanda-t-il.

--Mme  celui de ma vie, rpondit Gontran d'une voix vibrante.

Malgr la gravit de la situation un sourire imperceptible crispa les
lvres de Fricoulet.

--Je ne t'en demande pas tant, dit-il.

--Que faut-il, alors?

--D'abord tre libre de tes actions et, pour cela, donner ta dmission.

--Ds ce soir je verrai mon ambassadeur, rpondit sans hsiter le jeune
diplomate, et en attendant que ma dmission soit accepte par le
ministre des affaires trangres, j'obtiendrai un cong immdiat.

Slna leva vers Gontran ses yeux mouills de larmes.

--Oh! Gontran! murmura-t-elle d'une voix pleine de reconnaissance.

Il lui prit les mains, les serra doucement et rpliqua:

--Qu'est-ce que ce petit sacrifice si, grce  lui, je puis scher vos
pleurs et ramener le sourire sur vos lvres.

Fricoulet haussa lgrement les paules.

--Ces amoureux, pensa-t-il, tous les mmes; pas un seul n'a assez
d'imagination pour trouver d'autres phrases que celles dites et redites
depuis la cration d'Adam et d've.

--Que marmottes-tu donc entre tes dents? demanda le comte en se
retournant.

--Je dis que ta dmission ne me suffit pas, qu'il me faudrait encore une
cinquantaine de mille francs.

--Ds ce soir encore, j'crirai  mon notaire de m'envoyer des fonds.

Puis,  l'oreille de son ami, il ajouta tout bas:

--Tu as bien fait de n'tre pas trop exigeant, car c'est  peu prs tout
ce qui me reste de ma fortune.

--Gontran, s'cria Slna, je ne veux pas...

--Il s'agit de votre pre, mademoiselle Ossipoff, rpondit Fricoulet.

La jeune fille rougit et murmura:

--Je ne puis cependant laisser M. de Flammermont se ruiner.

--Ah! s'cria le jeune homme avec chaleur, que n'ai-je des millions pour
vous en faire le sacrifice!

--En ce cas, dit froidement Fricoulet, Mickhal Ossipoff sera sauv. Ds
demain nous prenons le train pour Paris et l-bas, nous prparons tout
pour l'vasion du prisonnier.

[Illustration]

Gontran dsigna Slna.

--Je ne puis la laisser seule ici, dit-il.

Fricoulet frona les sourcils.

--Oh! les femmes! grommela-t-il.

Puis, aprs un moment:

--Eh bien! reste  Ptersbourg jusqu'au moment o tout sera prt et o
je te dirai de venir me rejoindre.

--Mais explique-toi... que comptes-tu faire?... mets-nous au courant de
tes projets.

--Mes projets sont fort simples: J'ai dit tout  l'heure que la voie de
l'air tait la seule praticable pour enlever Mickhal Ossipoff et c'est
la vrit... mais comme les ballons sont indirigeables, il s'agit de
construire un appareil  grande vitesse permettant de naviguer 
volont dans l'atmosphre.

--Mais tu t'es moqu de moi tout  l'heure lorsque j'ai prononc le mot
de ballon.

--Effectivement... pour pouvoir tre matre de mon moyen de locomotion
il faut qu'il soit plus lourd que l'air.

Gontran ouvrit de grands yeux tonns, ses principes scientifiques plus
qu'insuffisants se trouvaient bouleverss par cette dclaration.

--Tu ne parais pas bien convaincu? fit Fricoulet, un peu railleur.

Le jeune comte eut un sourire  l'adresse de Slna et rpliqua:

--En l'absence de ce bon M. Ossipoff, je puis bien te dclarer que je ne
suis qu'un sauvage en fait de sciences et que je ne comprends pas...

--Bast! tu n'as pas besoin de comprendre... As-tu confiance en moi?

--Aveuglment.

--Eh bien! alors, ne me demande pas des explications qui, outre qu'elles
ne jetteraient peut-tre pas une grande lueur dans ton esprit, nous
attarderaient par trop....

Il regarda la pendule et, se levant brusquement:

--N'oublie pas que je suis arriv hier soir aprs cinquante-trois heures
de voyage, et que demain  la premire heure il faut que je sois en
wagon.

Puis soudain il se frappa le front et fixa alternativement sur Slna et
sur Gontran des yeux ahuris.

--Qu'y a-t-il? demandrent-ils  la fois, saisis du mme pressentiment
que tout  coup une impossibilit venait de se dresser dans l'esprit de
l'ingnieur.

--Il y a... il y a... que tout ce que nous venons de dire est fort
joli... mais...

--Mais?... rptrent les autres d'une voix anxieuse.

Alcide Fricoulet clata de rire, se croisa les bras et s'cria:

--Et ma mine de Nertchinsk!

Gontran plit portant sur Slna des regards dsols:

--C'est vrai, murmura-t-il, j'avais oubli que tu es simplement de
passage  Ptersbourg et que l-bas une brillante situation t'attend.

Mlle Ossipoff se couvrit le visage de ses mains pour cacher les
larmes qui ruisselaient le long de ses joues.

[Illustration]

En dpit du peu de sympathie que lui inspirait le sexe faible, le jeune
ingnieur se sentit mu  la vue de cette poignante douleur; il
regardait gravement Mlle Ossipoff et on voyait  son regard profond
et  ses lvres plisses soucieusement qu'un violent combat se livrait
en lui.

--Au diable! dit-il tout  coup, les mines de Nertchinsk s'exploiteront
comme elles le voudront; les choses restent telles que nous venons de
les arrter... Je pars demain pour Paris.

[Illustration]

Slna releva la tte et un sourire radieux illumina sa face ple toute
ruisselante de pleurs; Gontran, lui, se jeta sur les mains de son ami et
les secoua  plusieurs reprises.

--Alcide!... Alcide... comment pourrons-nous jamais te remercier?

L'ingnieur haussa les paules:

--Bien simplement, dit-il. Engage-toi si, comme je l'espre fermement,
je russis  faire vader M. Ossipoff, engage-toi en son nom  me faire
prendre part  la grande excursion cleste qu'il mdite.

Slna battit des mains en s'criant:

--Oh! cela bien volontiers.

--En ce cas, rpondit Fricoulet, loin de me rien devoir, mademoiselle,
c'est moi qui serai votre dbiteur... car il ne s'organise pas tous les
jours des trains de plaisir pour la lune et je ne serais pas fch
d'aller constater _de visu_ jusqu' quel point les Slnites ont amen
le perfectionnement de la mcanique.

       *       *       *       *       *

Deux mois aprs cet entretien Slna dit  M. de Flammermont:

--Mon cher ami, que pensez-vous de M. Fricoulet?

--Dame!... fit le jeune comte assez embarrass par cette question, je
ne sais trop que penser... je vous l'avoue... mes lettres restent sans
rponses... et le tlgramme que j'ai envoy il y a huit jours a eu le
mme sort que mes lettres.

--Eh bien! savez-vous quel est mon avis  moi? reprit la jeune fille
d'un ton singulier... votre ami Fricoulet qui, sous l'empire de je ne
sais quel sentiment, nous avait fait ici de belles promesses, a rflchi
sans doute et est tout simplement parti pour Nertchinsk.

M. de Flammermont eut un haut-le-corps.

--Que dites-vous l? mademoiselle, s'cria-t-il.

--Ce qui doit tre la vrit, rpondit-elle amrement... M. Fricoulet a
peut-tre trouv qu'il tait bien bte de sacrifier ses intrts  un
vieillard qu'il ne connat mme pas... et voil.

--Mais c'est impossible!.... j'ai reu, quinze jours aprs le dpart
d'Alcide, un mot de mon notaire m'informant qu'il lui avait remis les
cinquante mille francs.

[Illustration]

Slna hocha la tte:

--Peut-tre, fit-elle pensivement, a-t-il employ cet argent en
tentatives malheureuses et, n'osant vous en avertir, par amour-propre ou
pour toute autre cause... il fait le mort.

--Je connais Fricoulet, s'cria le jeune comte, c'est un brave et loyal
garon... je m'en porte garant... attendons encore.

Mlle Ossipoff garda un moment le silence, puis d'une voix un peu
amre:

--Attendre! toujours attendre... et pendant ce temps, l-bas, dans cet
enfer des mines, ml  des bandits, mon pauvre pre trane sa vie
misrable, m'accusant, moi sa fille, de ne rien faire pour le sauver.

--Mais que pouvez-vous faire! exclama Gontran.

--Tenter de le rejoindre et si je ne puis le faire vader, tout au moins
partager son sort.

--Mais vous n'y pensez pas!...

--J'y pense si bien, monsieur de Flammermont, que tout est prpar pour
mon dpart.

Le jeune homme n'en pouvait croire ses oreilles.

--Vous partez! dit-il... vous partez!... mais vous savez bien qu'il est
interdit aux familles des dports de pntrer en Sibrie.

--Je le sais, mais j'ai pris mes prcautions pour drouter les soupons
et djouer la surveillance de la police.

Et comme il la regardait d'un air surpris, elle alla  une armoire,
l'ouvrit et en tira un costume complet de paysanne lithuanienne qu'elle
tala sur un sige.

--Voyez, dit-elle, c'est avec ces vtements que je voyagerai et nul ne
devinera que c'est Mlle Ossipoff, la fille de l'un des membres de
l'Institut de Ptersbourg qui, ainsi vtue, rejoint son pre en Sibrie.

--Mais vous ne pourrez franchir la frontire.

Elle prit sur la table une carte qu'elle ouvrit:

--Tenez, dit-elle, voyez si mon plan est exact... D'ici, je vais en
chemin de fer jusqu' Orenbourg... l, j'abandonne mon costume de
paysanne russe et j'achte dans un bazar des vtements de tzigane, grce
auxquels je me faufile dans une de ces troupes nomades qui, vers le
printemps, migrent en Sibrie pour y gagner leur vie, de bourgade en
bourgade, en donnant des reprsentations foraines.

[Illustration]

--Mais c'est de la folie, s'cria Gontran... vous ne ferez pas cela.

--Folie ou non, monsieur de Flammermont, dit la jeune fille d'une voix
ferme, je suis dcide  excuter de point en point le plan que je viens
de vous tracer en quelques mots.

Le jeune comte ne trouvait pas une parole, sentant, au ton rsolu de
Mlle Ossipoff, que toute contradiction tait inutile.

--Et quand partez-vous? demanda-t-il d'une voix tremblante.

--Demain.

--Dj! s'cria-t-il en lui prenant les mains.

--J'ai dj trop tard... songez  celui qui gmit tout seul... l-bas.

--Permettez-moi de vous accompagner jusqu' Orenbourg, supplia-t-il.

--Je ne veux mme pas que vous veniez  la gare de Ptersbourg; la
moindre imprudence peut attirer sur moi l'attention de la police.

Gontran eut un geste dsespr.

--C'en est donc fini de mon rve! balbutia-t-il.

--Non, dit-elle nergiquement; ne dsesprez pas plus que je ne
dsespre... nous nous reverrons, je vous le jure... je sens quelque
chose qui me le dit.

Elle avait prononc ces mots avec une conviction si profonde que Gontran
sentit un peu d'espoir renatre dans son coeur et que lorsqu'il prit
cong de Mlle Ossipoff, il tait persuad, lui aussi, que le vieux
savant chapperait  ses gardiens.

Cependant, le lendemain, en dpit de la dfense que lui en avait faite
Slna, il ne put rsister au dsir de la voir une dernire fois; il
emprunta les vtements de Wassili et s'en fut  la gare, quelque temps
avant l'heure de dpart du train.

Cach dans un coin, dissimul derrire un pilier, il vit arriver Mlle
Ossipoff, plus charmante que jamais sous son costume de paysanne.

Comme si son coeur l'et prvenu qu'il tait l, la jeune fille promena
d'un air indiffrent ses regards autour d'elle et l'aperut enfin qui la
dvorait des yeux.

Elle lui fit signe qu'elle l'avait vu, puis, prenant son billet, elle se
mla aux autres voyageurs dont la foule dbordait sur le quai.

Il la suivit, la vit monter dans un wagon de 3e classe,  la portire
duquel elle demeura penche pour tre aperue de lui jusqu'au dernier
moment.

Enfin, la machine lana son sifflement strident et le train s'branla.

Alors Slna mit ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser dans la
direction o, immobile, se tenait M. de Flammermont; puis, mue de la
dsolation en laquelle elle le laissait, elle s'assit  sa place et
pleura silencieusement.

Cependant, plus rien ne retenait Gontran  Ptersbourg, sa dmission
ayant t accepte; et Slna avait quitt la ville depuis huit jours 
peine qu'il se prparait  boucler sa valise et  filer sur Paris,
lorsque la veille mme de son dpart il reut une dpche ainsi conue:

  Tout est prt; arrive,
              Fricoulet.

M. de Flammermont poussa un cri de joie.

[Illustration]

--Le brave garon, dit-il, je savais bien que du moment qu'il avait
promis, il ferait l'impossible pour tenir sa promesse.

Mais, son visage radieux devint subitement sombre et sa joie se changea
en accablement, en pensant  Slna qui n'avait pas eu la patience
d'attendre et qui maintenant, expose  mille dangers, devait quitter
Orenbourg pour se lancer dans le dsert sibrien.

--Pourvu qu'elle puisse arriver jusqu' Ekatherinbourg, murmura-t-il,
Fricoulet saura bien en secourir deux au lieu d'un.

Et, soixante heures aprs, il dbarquait  Paris et se faisait conduire
au boulevard Montparnasse o, sous le toit mme d'une haute maison,
logeait Alcide Fricoulet.

Les appartements du jeune savant n'taient rien moins que somptueux; ils
se composaient en tout et pour tout de deux vastes pices mansardes par
les fentres desquelles on apercevait, se droulant en un vaste
panorama, tout le Paris septentrional.

De ces deux pices, l'une tait une bibliothque servant  la fois de
bureau de travail, d'observatoire, de fumoir et au besoin de salon;
l'autre servait de laboratoire et aussi de chambre  coucher, ainsi que
l'indiquait un petit lit de fer qui s'tendait dans un renfoncement de
la muraille avec son matelas mince comme une galette et sa couverture
lgre comme une pelure d'oignon.

Sur le fourneau carrel et  hotte vitre mobile se trouvaient des
fourneaux en terre rfractaire, des cornues en grs et en verre, un
grand alambic, avec son serpentin rfrigrant; les rayons des tablettes
garnissant la muraille taient surcharges de flacons de produits
chimiques, de matras, d'prouvettes, d'allonges; la grande table, devant
la fentre, soutenait des balances de chimiste, un trbuchet sous sa
cage de verre, un puissant microscope avec des prparations toutes
fraches; enfin des tubes d'essai pour l'tude des infiniment petits.

Dans l'autre pice--la bibliothque-- la place des fourneaux se
trouvaient d'immenses armoires vitres; les unes contenaient de nombreux
volumes dpareills et dont le dos fatigu prouvait les constants
services, les autres renfermaient des appareils de physique: machines
lectriques de toutes formes, pompes pneumatiques, batteries de piles,
appareils photographiques, lunettes, tlescopes, etc.

Les seuls meubles de cette pice taient un canap tout dfrachi,
quelques chaises et un guridon; pas de glaces, encore moins de
tableaux, aucunement de rideaux aux fentres.

Matre Fricoulet, sans tre un cnobite, ddaignait absolument toutes
ces futilits; ses appareils, ses livres suffisaient  tous ses besoins,
comme aussi toute un collection de pipes, plus ou moins culottes,
suspendues  la muraille.

[Illustration]

--Toi! s'cria-t-il en bondissant au-devant de son ami.

--Ne m'attendais-tu pas? demanda Gontran un peu tonn.

--Certainement si... mais seulement dans quelques jours.

Et il ajouta avec un petit sourire railleur:

--Je ne supposais pas que tu aurais le courage d'une sparation aussi
brusque.

Le visage du jeune comte changea subitement d'expression.

--Hlas! dit-il, voici huit jours que Slna est partie.

Et en quelques mots navrs il mit Fricoulet au courant des vnements.

--Ah! les femmes! s'cria le jeune ingnieur, toutes les mmes! la
meilleure, vois-tu, ne vaut pas cela.

Et il fit ddaigneusement claquer contre ses dents l'ongle de son pouce.

Puis, brusquement:

--Tu n'es pas trop fatigu pour m'accompagner?

--O cela?

[Illustration]

--Prs de Nogent-sur-Marne.

--Quoi faire l?

--Voir la carcasse de mon appareil.

--Allons.

Une heure plus tard les deux amis descendaient de tramway devant le fort
de Vincennes et se lanaient dans les ombreuses alles du bois; aprs
avoir travers Fontenay, Fricoulet s'engagea dans une ruelle peu
frquente et s'arrta bientt devant une porte munie d'une forte
serrure dans laquelle il introduisit une grosse cl qu'il avait tire de
sa poche.

La porte s'ouvrit et les deux hommes se trouvrent dans un vaste
terrain en friche, de prs de huit cents mtres de superficie au fond
duquel un hangar se dressait.

--Mais je ne vois pas ton fameux appareil! fit Gontran, o donc est-il?

--Dans le hangar, l-bas... il n'est pas mont, car la machine motrice
n'est pas termine, et d'ailleurs la place manque... car, pour enlever
quatre personnes, j'ai d donner  mon oiseau de grandes dimensions.

--Ton oiseau! exclama le jeune comte.

Fricoulet sourit.

--Quand tu l'auras vu, tu comprendras pourquoi je l'appelle ainsi...

Ce disant, il avait pouss la porte du hangar et Gontran vit alors,
tendues sur le sol, une douzaine de pices mtalliques bizarrement
contournes et polies avec soin; il y avait aussi des pices de soie
roules sur elles-mmes et des matriaux de toutes sortes; le long des
murs, sur des tablis spciaux se trouvaient tous les outils et les
appareils de menuisier et de mcanicien ajusteur.

Gontran paraissait dsappoint.

--C'est l tout ce qu'il y a de fait... de ton oiseau? murmura-t-il.

--Comment! tout ce qu'il y a de fait!... mais crois bien que je n'ai pas
perdu mon temps.

Gontran dsigna les pices de soie.

--C'est un ballon que tu veux faire?

--Non pas... c'est un _aroplane_.

Et lisant dans l'oeil de son ami une question toute naturelle, il y
rpondit:

--Tu sais ce que c'est qu'un cerf-volant et tu connais la raison pour
laquelle il s'lve dans l'air: parce qu'il est tir contre le vent au
moyen d'une corde qui le rattache  la terre; de cette traction et de la
rsistance du vent vient la stabilit de l'appareil... Eh bien! suppose
une chose: je supprime la corde et je la remplace par un propulseur qui
tire en avant l'appareil, prcisment avec la mme vitesse que le fait
la personne qui tient l'extrmit de la corde... il te semble bien,
n'est-ce pas, que le rsultat sera le mme?

--C'est--dire que le cerf-volant demeurera immobile si la rsistance ne
change pas... mais que si elle varie, il tombera ou avancera...

Fricoulet approuva de la tte.

--Ah! s'cria comiquement Gontran, que M. Ossipoff n'est-il l pour
m'entendre parler de la sorte! lui qui croyait n'avoir pour gendre qu'un
astronome!... quelle joie serait la sienne en s'apercevant que mes
connaissances s'tendent aussi  la mcanique!

Puis, aussitt, d'un air plus srieux, il ajouta:

--Mais tu n'as pas la prtention de m'emmener en cerf-volant?

--Pourquoi pas? rpliqua l'ingnieur avec le plus grand calme.

M. de Flammermont regarda son ami; puis posant son index sur son front,
il demanda, en hochant la tte:

--Est-ce que?...

--Tu me crois fou! s'cria Fricoulet... eh bien! regarde, coute et
tche de comprendre.

Il avait saisi un morceau de charbon de bois qui tranait  terre et, 
grands traits, sur le mur blanc du hangar, il se mit  esquisser une
machine qui fit ouvrir des yeux normes  Gontran.

--Qu'est-ce que cela? murmura celui-ci abasourdi.

[Illustration]

--a! exclama le jeune ingnieur, a! c'est mon cerf-volant... ceci
d'abord, est une vaste surface de soie vernisse--tu vois les rouleaux
de soie  ta droite--qui aura prs de quatre cents mtres de superficie,
de faon  constituer, en cas d'avarie de la machine, un immense et
efficace parachute... tu saisis bien le dessin, n'est-ce pas?

--Jusqu' prsent, c'est clair comme de l'eau de roche... mais ce que je
saisis le mieux... c'est le but du parachute... brrr... tu me fais
passer des frissons dans le dos...

--Ici-- ce que j'appellerai la tte,  l'avant du
cerf-volant--j'installe deux hlices en soie bordes de fils d'acier,
d'un diamtre de trois mtres...

--Ce sont ces machines-l, probablement, interrompit Gontran, en
dsignant, du bout de sa canne, les plaques bizarrement contournes
qui, tout d'abord, avaient attir son attention.

[Illustration]

--Oui, rpondit l'ingnieur en souriant de l'expression, ce sont ces
machines-l... Or, ces machines-l--comme tu les appelles--sont mues 
raison de trois cents tours  la minute par un moteur  vapeur de mon
systme... Veux-tu que je t'explique mon systme?

--Non, non, s'cria le comte, avec un vritable effroi... j'ai dj la
tte casse du peu que tu m'as dit... sans compter que tu perdrais ton
temps... cependant... ce moteur, o le places-tu?... pas sur la soie, 
coup sr?

--Pourquoi pas?...

Et faisant une croix au charbon sur le centre mme du cerf-volant:

--Voici mon moteur, dit Fricoulet.

--Mais a pse... et l'eau et le feu?...

--Patience... nous allons en parler tout  l'heure... Pour l'instant
voici mon cerf-volant tir en avant, grce aux hlices, avec une vitesse
qui peut aller jusqu' cinquante mtres par seconde; de toutes faons,
cette vitesse doit tre suffisante pour que l'air prsente une
rsistance assez grande pour soutenir tout l'appareil.

--Mais une fois lanc, fit Gontran en goguenardant, ton cerf-volant
filera tout droit devant lui sans pouvoir dvier de la ligne droite et,
comme tu me le disais  Ptersbourg, en parlant des ballons, tu iras en
Norvge lorsque tu penseras atterrir en Sibrie.

Fricoulet haussa les paules.

--Finaud! va, dit-il, et le gouvernail, le comptes-tu pour rien?

En mme temps de trois traits de charbon il ajoutait  la partie
postrieure de l'appareil une surface triangulaire qui ressemblait  une
queue de poisson.

--Voici, poursuivit-il, de quoi faire virer de bord notre bateau arien.

--C'est fort bien! riposta M. de Flammermont, mais parle-moi un peu du
moteur.

--Je le veux bien; mais cela va te sembler moins clair... Donc, mon
moteur se compose d'une chaudire  haute pression, ayant la forme d'un
serpentin pour tre tout  fait inexplosible et ne contenant que cinq
cents grammes d'eau. Par suite de la grande chaleur dveloppe par la
combustion des hydrocarbures liquides qui brlent dans une lampe, les
cinq cents grammes d'eau sont transforms en vapeur  cinquante
atmosphres de pression et travaillant sur les deux faces d'un piston
trs lger; ce piston a sa tige directement articule sur la manivelle
de chacun des arbres supportant les hlices propulsives.

--Ouf! dit Gontran, quelle phrase!

--Mon cher, les explications scientifiques se prtent peu aux priodes
oratoires; je continue: aprs s'tre dtendue en travaillant dans un
second cylindre, cette vapeur est ramene au condenseur o elle se
liqufie et o une pompe la reprend pour la ramener  la chaudire... de
cette faon, tous les poids morts d'eau et de combustible  traner avec
soi sont pratiquement supprims... As-tu compris?

--Peu de chose... mais, par exemple, ce que je comprends, c'est que ce
moteur avec tous ses accessoires pse un certain poids.

--Mon cerf-volant peut supporter une charge de sept cents kilos! s'cria
triomphalement le jeune inventeur, et franchir d'une seule traite mille
kilomtres.

Gontran tait abasourdi.

--Qu'as-tu  rpondre  cela? ajouta Fricoulet.

--Rien, absolument rien, rpartit le comte...

Puis soudain, se jetant au cou du jeune ingnieur.

--Ah! Fricoulet! exclama-t-il, tu es un grand gnie!

--Peuh! fit l'autre, railleur, tu n'aurais jamais pens  me le dire, si
mon cerf-volant ne devait ramener le sourire sur les lvres de Mlle
Slna.

--Ah! mon ami! riposta Gontran, je te devrai mon bonheur!

--Quel enrag! grommela Fricoulet, a-t-on jamais vu un tre libre
aspirer avec plus de force aprs sa chane?

Puis, brusquement:

--Tu sais, dit-il en plantant ses regards dans les yeux de Gontran, ne
viens jamais me faire aucun reproche, si plus tard la lune de miel, que
tu entrevois, change de couleur et tourne au roux... car, je te le
dclare trs carrment, malgr l'amiti que je te porte, ou plutt 
cause mme de cette amiti, je ne ferais pas ce que je fais, s'il ne
s'agissait de rendre  la science un homme aussi minent que M.
Ossipoff.

Et aprs avoir prononc cette phrase tout d'une haleine, essouffl, le
jeune ingnieur se tut.

Gontran, qui connaissait de longue date l'antipathie de son ami pour le
mariage, haussa doucement les paules.

--A propos d'Ossipoff, dit-il seulement, comment ferons-nous pour le
prvenir?

--Il l'est dj, rpondit Fricoulet d'un ton bourru.

Le comte demeura bouche be.

--Ossipoff est prvenu!... fit-il, mais par qui?

--Par moi, riposta l'autre laconiquement.

Puis tirant sa montre:

--Deux heures, murmura-t-il, il faut que j'aille  l'usine Cail examiner
mon moteur... As-tu quelque chose encore  me demander?

--Je dsirerais te poser une question.

--Parle.

--Vers quelle poque ton oiseau s'envolera-t-il?

Sans hsiter, Fricoulet rpondit:

--Mon aroplane sera prt le 20 juillet... jusqu' la fin du mois je
ferai des expriences; j'ai compt trois jours pour l'amnager
compltement et garnir les soutes de vivres et de provisions de toutes
sortes; cela nous mnera au 3 aot... le 4 aot au soir nous partirons.

--Dans six semaines! s'cria Gontran.

--Oui, dans six semaines et vers le 8 aot, au matin, nous planerons
au-dessus d'Ekatherinbourg.

--A moins qu'en route nous ne nous soyons cass la tte, observa M. de
Flammermont.

--Fort juste, rpliqua Fricoulet.

Et il ajouta en haussant les paules:

--Bast! finir comme cela ou par un mariage!...

Dcidment, Alcide Fricoulet n'aimait pas les femmes.

[Illustration]




CHAPITRE V

L'ENLVEMENT D'OSSIPOFF


[Illustration]

A cinq cents verstes environ de la _Kamenno Poas_ (la ceinture de
pierre), ainsi que les Russes appellent la ligne des monts Oural, par
56 51' de latitude Nord et 38 18' de longitude Est, s'lve la ville
d'Ekatherinbourg, centre de toutes les mines et forges de la couronne.
C'est l qu'aprs deux mois d'un voyage pouvantable, le corps bris par
les fatigues et les souffrances, mais le moral rsistant quand mme,
Mickhal Ossipoff tait parvenu avec toute une colonne de forats,
compose pour la plupart de condamns criminels.

Le lendemain mme de son arrive, le vieillard, spar de ses compagnons
et escort de deux gendarmes,--en tunique bleue et coiffs d'un casque
de cuivre,--fut conduit  la maison de police.

L, en prsence du _smotritel_ (inspecteur), on le mit nu jusqu' la
ceinture pour bien constater, signalement en main, son identit; puis
on lui donna le numro 7327 qui, dsormais, devait remplacer pour lui
tout tat civil.

Ces diffrentes formalits remplies, l'inspecteur dit  son secrtaire:

--Vois donc si Ismal Krekow est l.

[Illustration]

L'autre rentra quelques minutes aprs, suivi d'un grand diable d'homme
tout vtu de fourrures, avec un bonnet de peau d'ours enfonc jusqu'aux
yeux, le visage disparaissant presque tout entier sous une barbe paisse
et noire, dans laquelle les lvres, fortement roules, mettaient une
teinte carlate.

--Ismal Krekow, dit l'inspecteur, voici l'homme que tu attends.

Le nouveau venu s'approcha du vieux savant.

[Illustration]

--C'est toi qui t'appelles Mickhal Ossipoff? demanda-t-il.

--C'est moi, rpondit le savant assez surpris.

--Ah! poursuivit l'autre en tournant autour du prisonnier, l'examinant
du haut en bas.

L'inspecteur, impatient, frappa du pied.

--Allons! exclama-t-il, qu'attends-tu pour t'en aller, Ismal Krekow?

--Je veux vrifier si c'est bien l celui dont on m'a parl, rpondit
l'autre gravement.

--Imbcile, murmura l'inspecteur, puisque tu ne l'as jamais vu, comment
veux-tu savoir si c'est lui!... Allons, prends livraison de ton homme et
va-t'en.

Docilement, Ismal Krekow se courba sur un grand registre qu'on ouvrit
devant lui, mit sa signature  l'endroit qu'on lui dsignait, et sortit
en faisant signe  Mickhal Ossipoff de le suivre.

Devant la porte de la maison de police, une tlgue, attele de deux
chevaux, attendait.

Ismal Krekow y monta, le vieillard prit place  ct de lui et les
chevaux, envelopps d'un vigoureux coup de fouet, emportrent la lgre
voiture  travers les faubourgs de la ville.

Bientt les dernires maisons disparurent, puis, tournant brusquement la
grand'route, la tlgue s'engagea dans un chemin troit qui montait en
pente assez raide sur le flanc d'une montagne; alors le conducteur mit
ses chevaux au pas et, se tournant vers son compagnon:

--Eh bien! dit-il, tu peux te vanter d'avoir une vraie chance.

--Oui, fit vasivement Mickhal Ossipoff.

--Figure-toi que lorsqu'il y a trois jours j'ai reu la lettre qui te
recommandait  moi, mon comptable, un condamn comme toi, venait de
mourir... alors, comme on me disait que tu tais un homme suffisamment
instruit pour tenir des livres, j'ai demand au _smotritel_ de te cder
 moi.

--Ah! dit Ossipoff faisant tous ses efforts pour cacher son tonnement,
vous avez reu une lettre parlant de moi?

--Oui, il y a trois jours... un ingnieur franais que j'ai eu avec moi
pendant plusieurs annes pour diriger la mine dont j'tais
concessionnaire, m'a crit chaudement en ta faveur... Alors, comme il
m'avait rendu beaucoup de services et que j'avais conserv de lui un bon
souvenir, comme aussi j'avais besoin d'un autre comptable pour remplacer
celui qui est mort... alors, je t'ai pris avec moi... es-tu content?

--Je vous remercie, fit simplement Ossipoff.

La stupfaction chez lui tait si grande qu'il ne pensait pas 
remercier autrement cet homme du grand service qu'il lui rendait en
l'arrachant  cet enfer du travail minier; il se demandait quel ami
avait bien pu crire de Paris pour le recommander, lui qui n'avait
jamais quitt Ptersbourg et qui n'avait dans la capitale de la France
presque aucune relation.

Ne pouvant rpondre  cette question, il prit la chose en philosophe,
bnissant intrieurement, sans le connatre, celui auquel il tait
redevable de cet adoucissement apport  son sort.

Ces choses se passaient  peu prs vers la mme poque o Slna et
Gontran de Flammermont,  huit jours d'intervalle, quittaient
Ptersbourg, la premire pour venir rejoindre son pre,  travers les
mille dangers des steppes sibriens, le second pour rpondre  l'appel
de son ami Fricoulet qui le mandait  Paris par dpche.

[Illustration: Le plus grand quatorial de Paris.]

Pendant les premiers temps de son sjour, Ossipoff trouva une
diversion  ses chagrins dans l'exploitation de la mine et dans les
oprations chimiques ncessites par le traitement du platine extrait
des roches serpentines de la montagne.

[Illustration]

Dbarrass, au moyen de lavages rpts, de la terre et du sable qu'il
contient, le platine est plong ensuite dans un bain d'eau rgale o se
dissolvent l'or et le fer qui lui sont mlangs; on concentre ensuite
cette eau rgale et le mtal se dissout avec les autres corps qui
s'attachent encore  lui: le rhodium, le palladium et l'iridium.

La dissolution dcante est vapore presque  siccit, pour chasser
l'excs d'eau rgale et dcomposer les corps mtalliques numrs plus
haut; puis on reprend la liqueur et on la traite par le chlorhydrate
d'ammoniaque qui donne un prcipit de chlorure double de platine et
d'ammoniaque. Ce prcipit lav, sch et calcin au rouge, constitue
alors la _mousse de platine_, masse grise, spongieuse, qui sert 
composer le platine mtallique.

C'est cette poudre qui tait le rsultat des travaux de la mine et de
l'usine que dirigeait Ismal Krekow; on l'expdiait telle que  Moscou,
o on la fondait par des procds spciaux, pour en faire de vritables
lingots.

Presque tous les condamns employs par Ismal Krekow, aux teints
terreux, aux barbes incultes, aux regards effrayants, portaient sur le
front et sur les joues, crites au fer rouge, les trois lettres de
l'infme stigmate: _vor_, voleur; on les reconnaissait au carr de drap
noir cousu dans le dos de leur capote; ce mme carr tait rouge pour
les meurtriers et jaune pour les incendiaires.

Bien que toute la journe Mickhal Ossipoff, employ dans les bureaux de
l'administration, n'et aucun rapport avec ses compagnons de captivit,
le soir venu, il lui fallait retourner dans l'_isba_, sorte de petite
cabane btie en torchis, qu'il partageait avec un condamn, dans le dos
duquel s'talait un carr de drap rouge.

C'tait un assassin, et, ds le premier soir o ils s'taient trouvs
ensemble, Yegor--c'tait le nom de cet homme--raconta son histoire 
Ossipoff avec des dtails tellement cyniques que le vieillard ne put
s'empcher de frmir.

--Et toi, demanda le bandit quand il eut fini, pourquoi es-tu ici?

Le savant, pour ne point irriter son compagnon, le mit en quelques mots
au courant de l'odieuse machination qui lui avait valu sa condamnation.

L'autre demeura pensif... Le lendemain soir, comme Ossipoff allait
s'tendre sur sa couche, Yegor l'attira vers la fentre de l'isba et,
lui montrant le ciel tout parsem d'toiles, lui dit:

--Cause-moi un peu de tout cela.

Surpris d'abord, le vieillard regarda son compagnon, doutant qu'il
parlt srieusement.

Mais voyant la mine grave du bandit et ses regards curieux, il commena
 lui exposer en termes simples, susceptibles d'tre compris de cette
intelligence nave, les principes du mcanisme universel; puis il passa
 l'organisation de la machine cleste et il parla durant deux heures,
oubliant,  s'entretenir ainsi d'un sujet qui lui tait cher, l'horrible
situation dans laquelle il se trouvait.

[Illustration]

Et tous les soirs, ce fut ainsi; le bandit se captivait de plus en plus
aux explications du savant; le savant sentait peu  peu sa rserve
premire se fondre et une certaine sympathie pour ce malheureux pntrer
dans son coeur.

--Ah! dit un jour Yegor avec un gros soupir et en tendant la main vers
le disque argent de la lune, je voudrais bien la voir de plus prs.

--Il faudrait une lunette pour cela, rpondit Ossipoff.

Le lendemain matin, comme le vieillard s'installait dans la petite pice
qui lui servait de bureau, on vint le prvenir qu'Ismal Krekow le
mandait dans son cabinet.

Le concessionnaire tenait une lettre  la main.

--Ton ami de Paris, dit-il  Ossipoff, m'crit pour me prier de te
remettre ceci qui, m'assure-t-il, te fera grand plaisir; comme je suis
content de toi, je ne vois pas d'inconvnient  faire ce qu'il me
demande.

Ce disant, il dsignait un objet troit et allong, pos sur la table,
soigneusement envelopp de toile et de paille.

Vivement le vieillard dchira l'enveloppe et alors  ses yeux ravis une
magnifique lunette apparut.

Le vieillard poussa un cri de joie et ses mains tremblantes faillirent
laisser chapper le prcieux objet.

--Emporte cela, dit Ismal Krekow, et ce soir, quand ta journe sera
finie, tu pourras te distraire tout  ton aise.

On juge si les heures passrent lentement pour le vieux savant.

Une lunette! mais cet instrument seul le rattachait  la vie; grce 
lui il allait pouvoir continuer ses tudes et chercher dans les astres
l'oubli de ses misres.

Quand il arriva  son isba, Yegor n'tait pas encore remont de la mine;
sans perdre une minute, Ossipoff, aprs avoir mis sa lunette au point,
la braqua vers la vote o scintillaient des milliers d'toiles.

Mais,  surprise! le champ de l'instrument demeura obscur, aucun astre
ne traversa les lentilles: on et dit qu'un voile pais s'tendait entre
l'oeil du savant et l'objectif.

Pensant qu'un corps tranger s'tait gliss dans l'intrieur de
l'instrument, Ossipoff le dmonta compltement, puis, une  une, en
examina les diffrentes parties avec un soin extrme.

Tout  coup, il poussa une sourde exclamation; sur l'un des verres tait
coll un petit morceau de collodion, grand tout au plus comme l'ongle
d'un pouce.

Le vieux savant, la gorge serre par l'motion, le coeur battant avec
une violence inimaginable, reconnut que le collodion tait comme
pointill de taches noirtres imperceptibles; tout de suite il eut le
pressentiment qu'il avait affaire  une rduction photographique;
appliquant sur la rduction l'un des verres grossissants de la lunette,
il lut distinctement ces mots:

Nous veillons sur vous et travaillons  vous sauver. Entre le 7 et le 8
aot, nous serons  Ekatherinbourg.--Nous arriverons par la voie des
airs.

C'tait sign: Gontran de Flammermont.

Ossipoff eut besoin de toute sa force de volont pour ne pas pousser des
cris de joie.

On veillait sur lui, on ne l'abandonnait pas! on allait le sauver!

En vrit, cela tait-il bien possible!

Et plusieurs fois, il relut le bienheureux billet; mais oui, cela tait
crit, bien crit, et c'tait au 8 aot qu'tait fix le jour de sa
dlivrance, et c'tait sign de Flammermont.

Ainsi donc, ce mystrieux ami qui avait crit  Ismal Krekow, c'tait
le jeune comte.

Ah! le brave enfant, et comme lui, Ossipoff, tait heureux que Slna
aimt un homme tel que celui-l.

Cependant, le sang-froid lui revenant peu  peu, le savant se hta de
gratter la feuille de collodion; puis il remonta la lunette et,
incapable de se livrer ce soir-l  son tude favorite, il allait se
coucher, lorsque des pas retentirent au dehors, et, par la porte
violemment pousse, deux hommes, deux condamns, entrrent dans l'isba,
portant par la tte et par les pieds un malheureux tout ensanglant qu'
la lueur de la lanterne Ossipoff reconnut tre son compagnon de nuit.

Sans mot dire, les prisonniers dposrent leur camarade sur son lit et
se retirrent.

--Yegor! s'cria le vieillard.

Le bless souleva pniblement ses paupires, regarda un moment en
silence Ossipoff, puis, d'un geste de la main l'appela auprs de lui.

--Je suis mort, murmura-t-il d'une voix faible... un quartier de roche
s'est croul sur moi... je n'ai plus que quelques heures  vivre...
mais, avant de mourir, je voudrais te dire quelque chose.

[Illustration]

--Parle, rpliqua le savant en mettant son oreille tout prs de la
bouche du moribond.

Celui-ci fit un effort violent, se redressa sur sa couche et tendant le
bras vers l'tre:

--L, dit-il d'une voix entrecoupe de hoquets, l! sous les pierres...
une fortune... trouve dans la mine... depuis dix ans...pour toi... pour
toi... sous les pierres....

Il se renversa en arrire, ses membres se tordirent, puis restrent
immobiles. Il tait mort!

Ossipoff, vivement impressionn, passa toute sa nuit  veiller le
cadavre, puis, le lendemain, retourna  ses occupations, sans songer
mme  constater la vracit des dernires paroles prononces par Yegor.

Ce ne fut que plusieurs jours aprs que, seul un soir dans son isba, le
temps tant couvert et rendant impossible toute tude astronomique, le
vieillard, dont les yeux taient machinalement fixs sur l'tre,
tressaillit tout  coup, en songeant  la rvlation du dfunt.

Aprs avoir soigneusement ferm la porte et tendu son unique couverture
devant la fentre, il s'approcha de l'tre, s'agenouilla et,  l'aide
d'un pic de fer, souleva les pierres du foyer; une excavation apparut
alors, sur laquelle il projeta la lumire de sa lanterne.

Il se recula, les yeux blouis par les mille feux dont tincelait une
poigne de rubis, d'meraudes et de tourmalines, dont les plus petites
avaient la grosseur d'un pouce, et qui remplissaient le trou mis 
dcouvert par lui.

--Une fortune! s'cria-t-il... oui, cet homme a dit vrai, il y a l une
fortune!

Un moment il demeura pensif, agenouill sur la terre battue qui servait
de plancher  l'isba; son me d'honnte homme se rvoltait  la pense
de s'emparer de ces pierres prcieuses, et son premier mouvement fut de
les porter  Ismal Krekow.

Mais il rflchit que cet homme n'tait qu'un concessionnaire et qu'en
vertu des lois de l'empire, les pierres prcieuses trouves sur le
territoire russe, appartenaient au Tzar.

Donc, ce n'tait pas  Ismal Krekow que revenait le trsor accumul par
le bandit Yegor, mais bien  l'Empereur.

Or, l'Empereur...

Mickhal Ossipoff demeura hsitant une partie de la nuit; mais au matin,
sa dcision tait prise; cette fortune qui lui tombait si inesprment
entre les mains, il tait rsolu  l'employer  la ralisation de son
fameux projet.

--L'Empereur est frustr, pensa-t-il; mais la Russie y gagnera.

Il remit en place les pierres du foyer et conserva pour lui le secret de
Yegor.

Cependant, depuis une huitaine de jours, une animation singulire
rgnait dans les rues d'Ekatherinbourg, occasionne par la foire
annuelle--trs importante--qui se tient chaque anne dans cette ville,
de la mi-juillet jusqu' la fin du mois d'aot.

Plus l'poque fixe par Gontran de Flammermont approchait et plus
Ossipoff tremblait que le moindre incident vnt dranger les plans de
son sauveur.

Un dimanche matin, enfin,--c'tait le 8 aot,--aprs avoir cach dans sa
lunette les pierres prcieuses lgues par Yegor, et s'tre pass ladite
lunette en bandoulire sous son sayon de poils de chvre, le vieux
savant demanda  Ismal Krekow l'autorisation de descendre en ville pour
aller faire un tour  la fte; ce n'tait point l une faveur qu'il
implorait. L'administration pnitentiaire estime, en effet, qu'il est
bon de dtendre un peu l'esprit des condamns par quelques
rjouissances, si bien que les forats ont permission de se mler  la
foule, mais revtus de leur casaque de _travailleurs de l'tat_.

Arriv  Ekatherinbourg, Ossipoff, entran par le courant irrsistible
des curieux, se trouva bientt sur la grande place de la ville o
taient, parat-il, runies les attractions de la foire.

Ces attractions consistaient surtout en des bandes de bohmiens qui se
livraient en plein vent  des exercices tranges: chantant, dansant,
faisant des tours de force et d'adresse, pour le plus grand bahissement
des badauds.

Comme on le pense bien, ces distractions n'avaient aucun attrait pour
Ossipoff, et une fois sur la place, il n'eut qu'un but: gagner  travers
la foule qui l'enserrait, une isba isole o il pt se rafrachir et
attendre en paix les vnements.

Tout  coup, d'un cercle de curieux, s'leva une voix qui fit
tressaillir le vieillard.

Instinctivement, et avec une force dont il ne se ft pas cru capable, il
fendit les flots humains et arriva jusqu'au premier rang d'un cercle au
milieu duquel une jeune fille au visage hl et vtue des oripeaux
pittoresques chers aux gens de Bohme, faisait danser en l'accompagnant
de sa voix, une petite chevrette blanche.

--Slna! s'cria le vieillard.

--Mon pre, mon cher pre! fit  son tour la jeune bohmienne en tombant
perdue dans les bras d'Ossipoff.

Puis, sans se soucier des murmures de la foule qui trouvait fort mauvais
qu'on interrompt aussi brusquement ces exercices divertissants, il
entrana sa fille jusqu' l'une des isbas qui bordaient la place.

--Toi, dit-il, toi ici, ma pauvre enfant! mais comment se fait-il?...

En quelques mots, la jeune fille mit le vieux savant au courant de ce
qui s'tait pass; elle dit la visite de Fricoulet, la confiance qu'elle
avait eue en lui, puis son impatience et la rsolution qu'elle avait
prise de venir retrouver son pre, sinon pour le sauver, du moins pour
lui adoucir les rigueurs de sa captivit.

[Illustration]

--Mais, j'ai des nouvelles de monsieur de Flammermont, s'cria Ossipoff.

Et il raconta  Slna l'avis contenu dans la lunette qu'on lui avait
expdie de Paris; puis il ajouta:

--Mais sais-tu quel est leur plan?

--Je l'ignore absolument, rpondit la jeune fille; je ne sais qu'une
chose, c'est que monsieur Fricoulet se proposait de construire un
appareil spcial naviguant dans l'air... mais c'est tout.

--Et sais-tu que c'est aujourd'hui mme qu'ils doivent arriver 
Ekatherinbourg?

Slna jeta un cri de joie.

--Aujourd'hui!... ah! cher pre.

Et entourant de ses deux bras le cou du vieillard, elle l'embrassa
tendrement sur les deux joues.

Tout  coup, un gendarme parut  la porte de l'isba; un moment, arrt
sur le seuil, la main sur les yeux en guise d'abat-jour, il promena ses
regards dans l'intrieur de la maison; puis, s'avanant vers Ossipoff:

--Le numro 7327? fit-il d'une voix rude.

--C'est moi, rpondit le vieux savant.

--C'est l ta fille? ajouta le reprsentant de l'autorit en se tournant
vers Slna.

Le vieillard inclina affirmativement la tte.

[Illustration: CARTE GNRALE DE LA LUNE]

--Je vous arrte tous les deux, dclara-t-il.

[Illustration]

Et se retournant vers la porte, il fit un signe; alors, une dizaine de
gendarmes envahirent l'isba, se jetrent sur le vieillard et sur sa
fille et leur passrent aux pieds et aux mains de lourdes chanes.

--Quel est notre crime? demanda Ossipoff.

--Tu prparais ton vasion.

--La preuve! riposta le savant.

--Le _Korosse_ (commissaire) claircira la chose.

Et poussant les prisonniers dehors, les gendarmes se mirent en devoir de
gagner la maison de police.

La traverse du march ne s'accomplissait pas sans peine; en dpit de la
brutalit avec laquelle les gendarmes refoulaient les curieux, ceux-ci
s'enttaient  voir de prs les prisonniers dont l'aspect malheureux les
apitoyait.

De sourdes rumeurs commenaient mme  circuler dans la foule, et les
gendarmes, pressentant de la part des paysans un mouvement favorable 
leurs captifs, s'interrogeaient d'un regard inquiet, lorsque, tout 
coup, l'un d'eux s'cria:

--N'aimez-vous donc plus le _Pre_ (Tzar), que vous plaignez ceux qui
ont tent de le mettre  mort?

Un mouvement de recul se produisit parmi les curieux des premiers rangs,
et plusieurs voix rptrent:

--Ils ont tent de tuer le Pre?

--Ce sont des sorciers, ajouta le gendarme.

A ce mot, un cri d'effroi et de rage sortit de toutes les poitrines:

--Des sorciers!... des sorciers!... rptait-on.

--Ils porteront malheur aux rcoltes.

--Ils feront mourir les bestiaux.

--A mort! les sorciers, cria une voix.

Et aussitt, tous les assistants hurlrent:

--Pendons-les!... pendons-les!...

Devant ces dispositions hostiles de la foule, l'inquitude des gendarmes
augmenta; car leur devoir tait aussi bien d'empcher les prisonniers
d'tre dlivrs que d'tre charps... et c'tait certainement ce
dernier sort qui tait rserv  l'infortun Ossipoff et  sa fille.

En vain, les gendarmes assnaient-ils sans piti des coups de bton 
droite et  gauche sur les paysans; ceux-ci rendus furieux luttaient
avec acharnement pour s'emparer de la proie qu'ils convoitaient.

Tout  coup, un gendarme tir tratreusement par les jambes, tomba  la
renverse et, avant qu'il et eu le temps de se relever, fut dsarm et
ligot.

Cette capture accrut le courage des assaillants qui, poussant un cri
formidable se jetrent, dans un lan unanime, sur le cortge qu'ils
disloqurent, en dpit de la fermet avec laquelle les gardiens
dfendaient leurs prisonniers.

En quelques minutes, ils furent mis hors de combat; Ossipoff et Slna
passrent aux mains de ces forcens qui les entranrent vers le milieu
du champ de foire o se dressait un gigantesque sapin tendant
horizontalement,  quelques mtres du sol, d'normes branches.

--Mon enfant! ma chre Slna! murmura le vieillard qui devina
l'intention de ces barbares.

[Illustration]

La jeune fille leva vers son pre un oeil assur.

--Ne craignez rien pour moi, mon pre, dit-elle d'une voix ferme, je
saurai montrer  ces malheureux quel courage l'innocence peut donner 
une fille telle que moi.

Tiraills, bousculs par les hommes, pincs, injuris par les femmes,
les deux prisonniers ne se trouvaient plus qu' une dizaine de mtres de
l'arbre fatal, quand soudain un sifflement aigu troubla si terriblement
l'espace que spontanment tous les assistants levrent la tte.

Dans le ciel bleu, juste au-dessus d'Ekatherinbourg, un point noir
planait, qui grossissant  vue d'oeil, semblait descendre
perpendiculairement sur la ville.

Et toujours le mme sifflement se faisait entendre.

--La grle... la grle... cria une voix... ce sont les sorciers qui
l'attirent sur nous... A mort!...

Mais le point grossissait toujours et maintenant on apercevait
jaillissant de lui comme un lger panache de fume.

[Illustration]

Alors la stupeur se transforma en pouvante et de centaines de
poitrines, le mme cri sortit  la fois:

--Un dragon... un dragon!...

Ossipoff, lui aussi, regardait comme tout le monde, cherchant
impassiblement, malgr la mort qui l'attendait, l'explication de ce
surprenant phnomne.

Soudain, Slna poussa un cri de joie et, se penchant  l'oreille de son
pre:

--Ce sont eux, murmura-t-elle... c'est M. de Flammermont et son ami.

Cependant, les plus braves d'entre les paysans entranaient les
prisonniers vers le milieu de la place, quand au loin, le sol trembla et
plusieurs voix s'crirent:

--Les cosaques!... les cosaques!

C'tait, en effet, un peloton de cavaliers qui, la lance en arrt,
accouraient au grand trot pour arracher les prisonniers  la foule.

Ce fut un tumulte pouvantable o se mlaient les voix des femmes et des
enfants pitins par les chevaux et les hurlements de douleur des hommes
qu'atteignaient les lances cosaques.

Tout  coup, le surprenant appareil tout empanach de fume descendit
avec la promptitude de la foudre des hautes rgions de l'atmosphre et
s'arrta, immobile,  une vingtaine de mtres du sol, semblable  un
gigantesque oiseau planant, les ailes tendues.

Puis deux coups de feu retentirent et deux paysans qui se cramponnaient
l'un  Ossipoff, l'autre  sa fille, roulrent  terre en poussant des
hurlements affreux.

Et, dominant le vacarme, une voix formidable qui semblait venir du ciel,
cria:

--Ossipoff!... garde  vous!... tenez-vous bien!

En mme temps, un cble se droulait portant, suspendu  son extrmit,
un appareil trange, semblable  deux bobines qu'et runies un fer 
cheval; les branches de ce fer  cheval heurtrent les chanes qui
entravaient les mains et les pieds du savant, les happrent, pour ainsi
dire, s'y rivrent, ne semblant plus former qu'une seule masse de fer.

Instinctivement Slna se jeta dans les bras de son pre qui la serra
perdment sur sa poitrine, et tous deux, enlevs par une force
inconnue, perdirent pied.

--Hardi! cria une voix qu'Ossipoff reconnut pour celle de Flammermont;
hardi!... tenez bien!... vous tes sauvs!

Et dj le vieillard et la jeune fille se trouvaient  une quinzaine de
mtres du sol, suspendus dans l'espace par le cble qui amenait 
l'lectro-aimant le courant lectrique, lorsque les cosaques, revenus de
leur surprise, et furieux de voir les prisonniers leur chapper si
miraculeusement, mirent en joue les fugitifs et firent feu.

Ossipoff poussa un cri de douleur; une balle venait de l'atteindre 
l'paule et il lui fallut une force de volont peu commune pour tenir
quand mme Slna serre dans ses bras.

Mais Gontran, lectris par le danger de celle qu'il aimait, redoublait
d'nergie et faisait manoeuvrer le treuil autour duquel le cble
s'enroulait avec une rapidit vertigineuse; en quelques secondes,
l'lectro-aimant rejoignit l'aroplane, et le comte de Flammermont, aid
de Fricoulet, tira sur la plate-forme Ossipoff et sa fille.

Puis l'ingnieur, laissant son ami prendre soin des deux fugitifs, se
pencha sur la rambarde et aperut, grouillant au-dessous d'eux, la foule
qui vocifrait en menaant l'aroplane, pendant que, sur les ordres du
bas-officier qui les commandait et leur dsignait l'appareil, les
cosaques rechargeaient leurs armes.

Fricoulet comprit qu'une dcharge gnrale pouvait crever de part en
part la toile vernisse de l'aroplane.

--Tant pis pour eux! grommela-t-il.

Et, se baissant, il prit  ses pieds, dans un coffre grand ouvert,
plusieurs boules d'un mtal brillant qu'il laissa tomber sur l'ennemi.

Dj les soldats paulaient, quand soudain des cris pouvantables
clatrent; en touchant le sol, les boules avaient fait explosion,
produisant un nuage opaque  travers lequel l'ingnieur aperut
plusieurs cosaques dmonts se tordant dans d'horribles convulsions,
tandis que leurs chevaux affols se cabraient au milieu de la foule
pouvante.

--En avant! cria-t-il.

Gontran, qui s'empressait auprs de Slna vanouie, abandonna la jeune
fille, courut  un robinet, le tourna et, aussitt, jetant  travers les
airs un son grave et continu, l'aroplane s'leva.

Il fut bientt  une telle hauteur qu'Ekatherinbourg ne parut plus qu'un
ensemble de petits points noirs jets sur l'immensit du dsert
sibrien; puis il s'arrta.

Alors Fricoulet se retourna et vit Ossipoff qui tenait attachs sur lui
des regards tonns.

[Illustration]

--Mon cher Gontran, dit-il, veux-tu me faire le plaisir de me prsenter
 monsieur Ossipoff?

Il s'tait approch et, le chapeau soulev, le corps inclin avec autant
de dsinvolture que s'il et t sur le plancher de son laboratoire, il
attendait.

Le jeune comte s'approcha  son tour et dsignant son ami:

--Monsieur Ossipoff, dit-il, voulez-vous me permettre de vous prsenter
M. Alcide Fricoulet, mon meilleur ami?

--...et un admirateur passionn de vos travaux, ajouta l'ingnieur, en
serrant cordialement la main que lui tendait le vieillard.

Puis aussitt:

--Laissez-moi visiter votre blessure, dit-il.

--tes-vous donc mdecin, monsieur Fricoulet? demanda Ossipoff en
enlevant sa casaque fourre.

--S'il est mdecin! s'cria le comte de Flammermont en riant; ah!
monsieur Ossipoff! quand vous connatrez mieux mon ami Alcide, vous ne
lui demanderez pas s'il est ceci ou cela... il est tout: physicien,
chimiste, mathmaticien, botaniste, lectricien, mcanicien,
astronome... que sais-je encore?

--Vous tes astronome? demanda vivement le vieux savant.

--Gontran exagre, rpliqua Fricoulet en souriant; astronome!... Je le
suis  peu prs autant que lui... c'est--dire...

Il se mordit les lvres, comprenant aux regards furieux de son ami qu'il
allait commettre un impair.

Il se pencha sur la blessure pour dissimuler son trouble, ce qui
l'empcha de remarquer l'expression singulire avec laquelle le
vieillard avait accueilli ses dernires paroles.

--Ce n'est rien, fit-il enfin avec assurance, aprs s'tre livr  un
minutieux examen de l'paule de M. Ossipoff... une simple ecchymose,
l'angle de tir tait exagr, la balle n'a fait que frler la clavicule
et elle a rebondi suivant l'angle de rflexion.

Il se retourna pour prendre, dans un coffre, des bandages qu'en homme de
prcaution il avait emports avec lui.

Ossipoff en profita pour murmurer  l'oreille de Gontran:

--J'ai bien peur que la science de votre ami ne soit plus en surface
qu'en profondeur.

--Bah! et pourquoi cela?

--Il sait trop de choses... et puis, ces quelques mots  votre gard...
un vrai savant ne jalouse pas la science des autres.

Gontran eut toutes les peines du monde  garder son srieux.

En ce moment, Fricoulet revint prs d'eux; avec l'habilet d'un
chirurgien consomm, il pansa la contusion sanglante faite par le
projectile, puis il entoura l'paule d'un bandage spica simple et aida
le savant  remettre sa vareuse.

Comme M. de Flammermont, de retour prs de Slna, prenait entre ses
mains les mains de la jeune fille et la considrait avec anxit, elle
ouvrit les yeux:

--Sauvs! balbutia-t-elle d'une voix faible.

--Oui, sauvs, ma chre Slna, sauvs et runis pour toujours, car
maintenant, rien ne nous sparera.

--Je te demanderai nanmoins de vouloir bien quitter mademoiselle
quelques instants, fit joyeusement Fricoulet en s'avanant, car si nous
n'avons pas l'intention de nous immobiliser ici, il est temps de songer
au but de notre voyage.

--O allons-nous? demanda Slna.

--A Paris, mademoiselle.

--A Paris! rpta Ossipoff surpris, que faire  Paris?

--Eh! rpondit Gontran, n'est-ce point notre seul refuge? Ignorez-vous
que vous ne possdez plus rien, que votre fortune a t confisque, que
votre petite maison elle-mme sera vendue... enfin que le territoire
russe vous est interdit?

Mickhal Ossipoff baissa la tte, plong soudain dans des rflexions
douloureuses; il se voyait mis au ban de la socit et traqu partout
comme un malfaiteur, lui, innocent pourtant du crime dont on l'accusait;
devant ses yeux se profilait le visage sinistre et narquois de son
ancien collgue de l'institut des Sciences, de ce Sharp, en la
possession duquel tous ses papiers taient tombs et qui peut-tre, 
l'heure actuelle, mettait en oeuvre ses travaux scientifiques, rsultats
d'une vie tout entire consacre  l'tude.

[Illustration]

Cependant Fricoulet se prparait au dpart; aprs avoir jet autour de
lui un regard rapide, pour bien s'assurer que tout tait par, il
consultait sa boussole, une main sur le robinet d'introduction de vapeur
l'autre manoeuvrant la roue du gouvernail, lorsqu'une voix chuchota 
son oreille:

--Monsieur Fricoulet, j'aurais une grce  vous demander.

Il se retourna; Slna se tenait debout  ct de lui.

--Une grce?...  moi!... mademoiselle... et laquelle donc? demanda-t-il
en rprimant un mouvement d'impatience.

--Plus bas, fit-elle en jetant un coup d'oeil sur son pre, toujours
absorb dans ses ides noires.

[Illustration]

Et elle ajouta en rougissant un peu:

--Je voudrais vous dire deux mots au sujet de Gontran.

--Allons, bon! grommela Fricoulet, me voil pass  l'tat de confident
de tragdie.

--Je ne sais pas, poursuivit-elle, si Gontran vous a dit...

--...qu'il vous aimait? si, mademoiselle, Gontran m'a dit cela...

Elle secoua la tte:

--Ce n'est point cela... Vous a-t-il dit que, pour conqurir les bonnes
grces de mon pre, il avait t oblig de feindre des connaissances
scientifiques dont il ne possde pas le premier mot?

--Ah! oui, dit l'ingnieur en riant; il m'a parl de cela, vaguement...
Eh bien! en quoi cela me concerne-t-il?

[Illustration]

Elle se tut un moment, comme embarrasse, puis enfin:

--Voil, dit-elle; je voulais vous demander,  vous qui tes un savant,
un vrai savant, de l'aider un peu, lorsque mon pre lui posera des
questions embarrassantes... car vous comprenez bien que, moi, je ne sais
pas grand'chose et que mon petit bagage sera vite puis.

--Ah! bon, dit Fricoulet en souriant, je comprends; je me rappellerai le
temps o, au collge, je lui soufflais ses leons... Eh bien! mais,
c'est entendu, mademoiselle, vous pouvez compter sur moi.

Elle le remercia d'un sourire et s'en fut prendre place auprs de son
pre.

[Illustration]

Fricoulet, lui, enrageait de la promesse qu'il venait de faire; car il
se trouvait contraint, lui clibataire endurci, d'aider au mariage de
son ami, et intrieurement il se traitait de lche de prter les mains 
une semblable comdie.

Mais Slna tait si gentille, si gracieuse, et elle lui avait demand
cela d'une si charmante faon!

Il tourna un robinet et, la vapeur agissant plus fortement sur l'arbre
de couche des hlices, celles-ci se mirent  tourner avec une vitesse
vertigineuse, entranant  travers l'espace l'aroplane jusqu'alors
immobile.

Ossipoff avait relev la tte, et, s'adressant  Gontran:

--Avec un vent favorable, demanda-t-il, combien comptez-vous mettre de
temps pour atteindre la France?

Ce fut Fricoulet qui rpondit:

--Trente ou quarante heures... l'aroplane peut trs facilement franchir
ses cent ou cent cinquante kilomtres  l'heure.

--Jolie vitesse, murmura le savant merveill, tout en promenant ses
regards du moteur aux hlices et des hlices au gouvernail.

Il ajouta:

--Et c'est vous, monsieur Fricoulet, qui avez imagin et construit cet
appareil?

--Construit! oui, monsieur, mais imagin, non pas; tout l'honneur de
l'invention revient  mon ami Gontran.

Comme on le voit, le jeune ingnieur avait hte de prouver  Slna
qu'il tait un homme de parole; en mme temps, il n'tait pas fch de
faire payer par des transes passagres  Gontran ses vellits
conjugales.

M. de Flammermont regarda son ami avec pouvante.

Lui! inventeur de l'aroplane! quelle tait cette mystification?

Mais il comprit tout de suite, au regard tendre et caressant dont
l'enveloppait Ossipoff, que Fricoulet avait tout simplement voulu lui
faire gravir un chelon de plus dans l'estime de son futur beau-pre.

--Ah! mon cher Gontran, dit enfin le vieillard, je ne saurais trop vous
fliciter d'tre parvenu  mener  bien cette construction. Depuis bien
des annes, en effet, les inventeurs s'acharnent, sans pouvoir y
parvenir,  imaginer des appareils, diffrant totalement de ces vessies
flottantes et instables qu'on appelle des ballons arostatiques, et
pouvant s'lever dans les airs par un principe mcanique.

[Illustration: Le grand tlescope de l'Observatoire de Paris.]

--C'est en France qu'on a le plus travaill la question, dclara Gontran
avec une assurance qui fit sourire Fricoulet, et, pour ne remonter que
jusqu' l'anne 1863, nous comptons une foule de projets mis en avant
par: Nadar, de La Landelle, Ponton d'Amcourt, Bright, Pnaud, etc.

Slna coutait parler le jeune homme, bahie de toute cette science
dont le comte de Flammermont, en garon avis, avait fait provision; il
prvoyait que l'aroplane deviendrait l'objet d'une discussion et il
voulait pouvoir placer son mot.

--Il est certain, dit Fricoulet, que la liste est longue de ceux qui ont
dirig leur effort de ce ct; mais, de tous ceux-l, lequel a russi 
prouver quelque chose, lequel a jamais montr un appareil plus lourd que
l'air--et il appuya sur ces mots--s'levant et se dirigeant dans
l'atmosphre?

Ossipoff toisa le jeune homme.

--Permettez, permettez, fit-il; un de mes compatriotes, un nomm
Philips, avait imagin une hlice  quatre branches horizontales fixes
sur un moyeu sphrique qui n'tait autre qu'un petit olipyle renfermant
de l'eau; lorsqu'on mettait cette boule sur le feu, l'eau qu'elle
contenait s'chauffait et se transformait en vapeur qui s'chappait par
des petits trous pratiqus  une place convenable dans les bras de
l'hlice. Par la raction que produisait cet chappement de vapeur, le
moyeu et les ailes tournaient,  peu prs comme fait le tourniquet
hydraulique; l'hlice se vissait dans l'air en prenant un point d'appui
sur lui, et, par cet effet, montait rapidement; j'en ai vu faire l'essai
 Varsovie, en 1845.

Gontran eut un petit rire ddaigneux.

--Mais cet appareil tait-il applicable en grand? demanda-t-il. Je me
rappelle avoir vu dans un muse l'hlicoptre  vapeur en aluminium de
Ponton d'Amcourt... j'ai lu aussi la description d'un mcanisme  peu
prs semblable imagin par l'italien Forlanini... mais tout cela ne vole
pas en grand.

Fricoulet, devant l'aplomb de Gontran, avait peine  garder son srieux;
car, mieux que personne, il savait  quoi s'en tenir sur le bagage
scientifique de son ami.

--C'est prcisment pourquoi, mon cher fils, riposta le vieux savant, je
trouve merveilleux le rsultat auquel vous tes parvenu... si vous
n'aviez eu qu' copier, c'et t tout simple.

--Gontran a invent, c'tait plus facile, ajouta Fricoulet.

--Ce qui tait le plus difficile, reprit Ossipoff, c'tait d'obtenir un
mcanisme d'une surprenante lgret...

--Et pourquoi cela? demanda Fricoulet sans s'mouvoir.

Ossipoff ne lui rpondit pas tout d'abord, mais, se penchant  l'oreille
de sa fille:

--Ce petit monsieur, murmura-t-il, commence  m'agacer considrablement,
avec sa manie de prendre la parole quand on ne s'adresse pas  lui...
tout cela pour faire voir qu'il sait quelque chose.

Le vieillard fit claquer sa langue et, le sourcil fronc, la bouche
sarcastique, il demanda d'une voix brve:

--Vous savez, n'est-ce pas, que l'intensit de la pesanteur  la surface
de notre monde fait tomber les corps avec une vitesse de 4 m. 90 dans la
premire seconde; donc, il fallait lutter contre cette force; or, on a
constat que la puissance d'un cheval-vapeur, qui enlve en une seconde,
 1 mtre de haut, un poids de 75 kilogrammes, applique  une hlice
ascensionnelle, ne la rend capable de soulever qu'un poids de 15
kilogrammes.

--Pourquoi me dites-vous cela? demanda Fricoulet.

--Pourquoi?... pourquoi?... bougonna Ossipoff; vous n'avez que ce mot-l
 la bouche... eh! parbleu! pour arriver  ceci: afin de vous amener 
reconnatre que, pour rendre possible la navigation arienne  l'aide
d'appareils plus lourds que l'air, il faut crer des machines motrices
ne pesant pas plus de 10 kilogrammes par cheval-vapeur.

--Pourquoi? dit encore Fricoulet.

Le vieillard haussa les paules:

--Pour qu'elles puissent tre enleves avec leurs propulseurs.

Ossipoff regarda victorieusement Gontran.

--N'est-ce pas rigoureusement scientifique? conclut-il.

--C'est--dire... fit le jeune homme...

--...que c'est absolument faux, dit tranquillement Fricoulet, en
achevant la phrase commence.

Le vieillard bondit et tourna un regard interrogateur vers le comte qui
opina de la tte en appuyant:

--Absolument faux...

--Pourtant Rinfaggy, dans son livre sur la _Navigation arienne_...

--...s'est entirement tromp, continua gravement l'ingnieur, et
vous-mme allez le reconnatre...

--Par exemple! voyons, mon cher Gontran, je vous prends  tmoin...

Mais le comte de Flammermont craignait bien trop de se compromettre,
pour rpondre  l'invitation du vieillard; il se tut, trouvant beaucoup
plus prudent de laisser son ami rpondre  sa place.

--D'abord, n'est-il pas vrai que cette vitesse de 4 m. 90 qui anime les
corps abandonns  eux-mmes, est une chute progressivement acclre?
de combien de centimtres un objet pesant tombe-t-il dans le premier
dixime de seconde de chute?

Mickhal Ossipoff se frappa le front:

--De quelques centimtres  peine, c'est vrai, s'cria-t-il, mais
alors...

--Alors, il n'y a qu' lutter, chaque dixime de seconde, contre une
force d'attraction de pesanteur, bien moindre... ce qui permet
d'employer des machines pesant plus de 10 kilogrammes par puissance de
cheval, ainsi que vous venez de dire... d'ailleurs, ce n'est pas le
principe de l'hlicoptre que nous avons appliqu dans la construction
de cet aroplane, car il ne nous suffisait pas d'avoir une force
ascensionnelle, il nous fallait encore le moyen de nous mouvoir dans
l'air ambiant.

--C'est juste, rpondit schement Ossipoff.

Et se penchant vers Slna:

--C'est singulier, murmura-t-il, comme ce garon-l m'agace; il parle
tout le temps, rptant sans doute, comme un perroquet, ce que lui a
appris Gontran.

La jeune fille put  peine rprimer un sourire; le vieillard ajouta en
dsignant du coin de l'oeil le comte de Flammermont:

--Vois quelle diffrence entre celui-ci qui sait vraiment et l'autre qui
a une lgre teinture de science... le silence modeste du premier parle
plus loquemment en sa faveur que toute la faconde du second.

--A propos, monsieur Fricoulet, dit Slna, pour dtourner cette
conversation, quand mon pre a t frapp d'une balle, je vous ai vu
lancer sur vos ennemis des espces de boulets... qu'y avait-il
l-dedans? de la poudre? de la dynamite?

--Ou de la slnite? murmura Gontran.

--Rien de tout cela, riposta Fricoulet, ce sont de simples rcipients
contenant de l'acide chlorhydrique liqufi... en touchant le sol, ces
rcipients ont clat et, subitement dcomprim, l'acide s'est
transform en gaz corrosif et asphyxiant, si bien que ceux de nos
assaillants qui n'ont pas t brls et corrods par les jets d'acide
ont t touffs et empoisonns.

--Quelle belle chose que la science! pensa Gontran.

En ce moment, le baromtre indiquait une altitude de 1500 mtres
au-dessus du niveau de la mer et Mickhal Ossipoff accoud au bordage
regardait pensif le panorama qui fuyait sous lui avec une vertigineuse
rapidit; les monts Ourals n'taient plus qu'un amas de collines
ombrages de quelques brins d'herbe; les habitations humaines avaient
disparu, et sur les champs immenses couraient les ombres capricieuses
des nuages, volutes vaporeuses sillonnant l'atmosphre limpide
au-dessous des normes ailes de l'aroplane.

--Une grande ville! s'cria tout  coup Slna.

--C'est Perm, rpondit Fricoulet, aprs avoir consult la carte.

[Illustration]

C'tait en effet le chef-lieu du district de Perm, ville assez
importante situe sur la Kama, au confluent de trois rivires: la
Tchiousovaa, l'Iren et la Barola,  250 verstes environ des monts
Ourals.

L'aroplane, dont la vitesse tait alors de trente-deux mtres  la
seconde, 115 kilomtres  l'heure, presque le double de la rapidit d'un
train express, l'aroplane traversa Perm  une faible hauteur;  sa vue,
les habitants disparaissaient dans leurs petites maisons basses en
poussant des cris qui parvenaient comme un brouhaha confus aux oreilles
des aviateurs; en un instant, les rues furent dsertes. A dix heures du
matin, l'_Albatros_ passa au znith de la ville de Viatka distante de
l'Oural d'au moins 700 kilomtres; l'aroplane, qui d'ailleurs, avait
vent favorable, avait franchi cette norme distance en un peu plus de
cinq heures. Il marchait donc bien; mais la provision d'huile minrale,
qui servait de combustible  sa machine, tirait  sa fin.

Gontran qui, accoud au bordage, causait avec Slna, sentit tout  coup
une main se poser sur son paule; c'tait Fricoulet qui, l'attirant 
l'cart, lui dit:

--Nous n'avons plus d'huile.

--Eh bien! fit le jeune comte; cela a l'air de t'inquiter... en
avons-nous donc besoin?

L'ingnieur fixa sur son ami des regards bahis.

--Comment!... mais tu n'as donc pas compris le systme de mon aroplane?

--Vaguement! rpondit Gontran avec un sourire.

--Les beaux yeux de mademoiselle Slna t'intressent bien autrement,
n'est-ce pas, bougonna Fricoulet... sache donc que sans huile, nous
tombons de quinze cents mtres de haut.

M. de Flammermont ne put retenir un cri qui fit accourir Slna et son
pre.

--Qu'y a-t-il donc? demanda la jeune fille.

--Il y a... s'empressa de rpondre le jeune comte.

--...que Gontran et moi ne pouvons nous accorder sur l'endroit le plus
proche o nous pourrons nous procurer de l'huile minrale... les
ressources de ce pays nous chappent un peu.

Fricoulet, prvoyant que son ami allait prononcer quelque parole
imprudente, s'tait empress de lui couper la parole.

Mickhal Ossipoff dit aussitt:

--Le ptrole, dont il existe dans le Caucase des sources considrables,
forme la base d'un commerce fort important en Russie et est trs
rpandu... vous en trouverez dans la plus petite ville de la rgion que
nous traversons.

--Tant mieux, pensa l'ingnieur.

Et il dcida que l'_Albatros_ ferait halte  Popovskoe, petit bourg
situ  150 kilomtres de Viatka; prcisment,  ce moment, il ferait
nuit et l'atterrissage pourrait s'effectuer sans provoquer l'pouvante
des habitants; on camperait l et, le lendemain matin, ds l'aube,
l'aroplane reprendrait son vol.

Ainsi fut-il fait.

La descente eut lieu sans encombre et, pendant que Fricoulet, aid de
Slna, dressait la tente et prparait tout pour le repas, Gontran et
Ossipoff s'en allaient au village voisin faire remplir de ptrole le
rservoir tanche du bord.

Le lendemain, au soleil levant, l'_Albatros_ reprenait le chemin des
airs.

On compte en nombre rond, de Viatka  Ptersbourg, et  vol d'oiseau,
mille verstes, soit 1100 kilomtres; il tait midi lorsque nos voyageurs
traversrent la capitale de toutes les Russies; par mesure de prcaution
Fricoulet s'tait lev  une grande altitude afin de ne pas attirer
l'attention des Ptersbourgeois.

Slna et son pre, penchs sur le bordage, cherchaient  percer les
nuages sous lesquels se voilait cette ville que peut-tre ils ne
reverraient jamais plus.

Mais pendant le long parcours que venaient d'effectuer nos voyageurs, le
vent avait tourn et, depuis quelques heures, il soufflait du Nord; la
bise tait devenue aigu et faisait vibrer les cordages de l'_Albatros_
qui fuyait devant elle comme un oiseau devant l'orage.

Slna, la tte cache dans les mains, se tenait toute tremblante contre
son pre, effraye par le sifflement du vent et par la trpidation de
l'appareil.

--Combien filons-nous? demanda Ossipoff avec un sang-froid
imperturbable.

--Environ 45 mtres  la seconde, rpondit Fricoulet.

Gontran ouvrit des yeux effars.

--Mais cela fait 162 kilomtres  l'heure, balbutia-t-il, est-ce que tu
ne crains pas...

--Je ne crains qu'une chose, rpliqua l'ingnieur, c'est de tomber.--Or,
pour lutter contre la brise et pour conserver notre stabilit, nous
avons besoin de cette vitesse-l... Seulement une chose m'inquite...

Ce disant, il consultait la boussole.

--Laquelle? demanda Ossipoff.

--C'est que je ne gouverne plus comme je le voudrais... j'ai beau
biaiser avec la ligne du vent et louvoyer autant que je puis... il
m'est impossible de sortir du courant.

[Illustration]

--Eh bien! suivons-le.

--C'est ce que je suis oblig de faire... mais il nous entrane vers le
sud.

Pendant plusieurs heures, l'aroplane suivit donc la ligne du railway de
Berlin; il passa successivement au znith de Gatchina, de Dunabourg, de
Vilna; puis,  Orzestkitowsky, il quitta le territoire russe et
s'engagea au-dessus de l'ancienne Pologne.

--Nous descendons! constatait de temps en temps le jeune comte qui
partageait toute son attention entre le baromtre et Slna.

--Eh! je le sais parbleu bien, ripostait Fricoulet d'un ton rageur.

Il avait ouvert tout grands les robinets, imprimant ainsi  l'aroplane
toute la vitesse dont il tait capable et, cramponn  la roue du
gouvernail, il persistait  maintenir sa route au nord.

--Mais, mon vieux, riposta Gontran un peu railleur, le vent n'tait donc
pas dans ton programme?

L'ingnieur haussa les paules.

--Pas un vent comme celui-l, grommela-t-il... a file aux moins
quarante mtres  la seconde... comment veux-tu lutter?...

Et il frappait du pied la plateforme.

[Illustration]

--Eh bien! ne lutte pas, fit Gontran.

--Oh! murmura Fricoulet, les yeux ardents et les lvres serres, dire
que l'homme, avec toute sa science, est  la merci de cette chose
impalpable et sans nom, de cette force aveugle et brutale! le vent!

Une larme de rage brilla au bord de sa paupire et pendant une demi
heure encore, il continua la lutte; mais il eut fait en vain clater la
chaudire et voler en morceaux les hlices: le vent tait le matre.

Enfin aprs avoir examin la carte:

--Il faut que je relve le point, murmura-t-il, car, du diable! si je
sais o nous sommes.

L'_Albatros_ descendit  une cinquantaine de mtres du sol, et, pench
sur le bordage, l'ingnieur voulut questionner un paysan qui travaillait
 la terre.

Mais, pouvant, l'homme s'enfuit.

--Eh! dit tout  coup Ossipoff, qui examinait la carte, cette masse
d'eau ne serait-elle pas le lac de Platten?

--Vous avez raison, riposta Fricoulet.

L'aroplane se trouvait en effet sur les rives du lac de Platten,
c'est--dire au centre de l'Autriche-Hongrie.

Depuis qu'il avait quitt Ptersbourg, treize heures s'taient coules
et, en treize heures, il avait franchi plus de 2000 kilomtres, travers
le Nimen, la Vistule, le Danube et escalad, sans s'en douter, les
monts Karpathes.

Comme rapidit, c'tait bien! mais comme direction, non pas; Alcide
Fricoulet esprait se trouver plus  l'ouest et, toujours domin par le
mme courant, il tait entran invinciblement vers le sud.

A la premire ville rencontre, Szalavigerszeg, l'ingnieur renouvela sa
provision d'hydrocarbure et d'eau; puis comme le vent du nord paraissait
faibli il mit le cap en plein ouest et, vers le matin, l'_Albatros_
planait au-dessus de la ville de Goritz.

La vaste nappe d'eau de l'Adriatique apparut aux yeux des voyageurs,
toute dore par les rayons du soleil levant.

A ce spectacle superbe, Slna battit des mains.

--Que c'est beau! s'cria-t-elle enthousiasme et que le vent a bien
fait de nous emmener vers le sud.

Un grognement lui rpondit; c'tait Fricoulet qui protestait  sa
manire contre la joie de la jeune fille.

--Heureusement, reprit-il, que nous allons pouvoir obliquer vers le
nord-ouest pour gagner la Suisse.

--C'est par l que nous entrons en France? demanda la jeune fille en
faisant la moue.

Le jeune ingnieur inclina la tte affirmativement.

--Eh bien, reprit Slna, je ne vous fais pas compliment de votre
itinraire; avec ses pics insenss, la Suisse va nous obliger  nous
lever  des hauteurs...

--Oh! quatre  cinq mille mtres tout au plus, dit Gontran gouailleur.

--Vous trouvez que cela n'est rien! continua Slna; pour moi, si l'on
m'avait demand mon avis, j'aurais conseill l'Italie et je suis
persuade que mon pre n'aurait pas t fch de voir des plaines
fertiles et riantes, en place de cet horrible panorama tout blanc qui
nous rappellera la Sibrie.

Gontran rpliqua:

--Puisque tel est votre dsir, ma chre Slna, nous allons prendre le
chemin des coliers... tout chemin, du reste, mne  Rome et peu importe
le ct par lequel nous entrerons en France.

--Tu en parles  ton aise, grommela Fricoulet.

--Eh! mon pauvre vieux, lui rpondit le comte sur le mme ton, ce que
j'en dis, c'est pour sauver ton amour-propre d'inventeur... le vent est
plus fort que toi... plutt que de lui cder, feins de dfrer au
caprice de Slna, c'est plus galant pour l'homme et moins humiliant
pour le constructeur.

Fricoulet haussa les paules et, sans rpondre, donna au gouvernail un
brusque tour de roue qui fit obliquer l'aroplane  l'ouest quart-nord.

Puis, la bonne direction une fois releve  l'aide de la boussole,
l'_Albatros_ s'abaissa, aux cris de stupfaction et d'effroi des
habitants de la Haute-Italie, et il fila de l'avant avec une
vertigineuse rapidit.

Successivement, les panoramas de Venise, Padoue, Vrone, Brescia,
Bergame se droulrent aux yeux blouis des voyageurs clestes.

Au-dessus du pays bergamasque, le jeune ingnieur modifia encore la
route de l'_Albatros_ qui, vers le milieu de l'aprs-midi, passa au
znith de Turin, se dirigeant vers la chane des Alpes qu'ils s'agissait
de franchir.

Cependant, depuis quelques heures, Fricoulet paraissait inquiet; sa
mine, enjoue d'ordinaire, tait grave, ses lvres se pinaient sous
l'empire d'une violente tension crbrale et ses sourcils se
contractaient soucieusement.

A chaque instant ses regards se dirigeaient vers ses instruments
mtorologiques et se reportaient avec une indfinissable expression sur
ses compagnons accouds  la rambarde et absorbs par le panorama
magnifique qui se droulait au-dessous d'eux.

Tout  coup, en se retournant machinalement, Gontran surprit l'un de ces
regards; il vint droit  l'ingnieur:

--Tu crains quelque chose, n'est-ce pas?

Silencieusement Fricoulet indiqua du doigt la boussole affole et le
baromtre qui descendait rapidement.

[Illustration]

--Eh bien? fit le jeune comte... un danger nous menace-t-il?

L'ingnieur haussa les paules.

--Dans la situation o nous sommes tout est danger, rpondit-il... vois
ces nuages qui s'amoncellent l-bas en montagnes menaantes... remarque
cette brume qui se rpand dans l'atmosphre, et cette bue chaude qui
semble s'lever du sol et nous envelopper... tout cela prsage un orage,
ou je ne m'y connais pas.

Aussitt les regards de Gontran s'attachrent sur Slna.

--Que faire? murmura-t-il d'une voix angoisse.

Sans rpondre, Fricoulet ouvrit tout grand le robinet et la vapeur se
prcipita en sifflant dans les tuyaux de conduite; l'appareil tout
entier trpida, les moyeux des hlices gmirent, les ailes motrices
tournrent vertigineusement; mais ce fut en vain. Il se faisait dans la
force et dans la direction du vent des intermittences telles que
l'_Albatros_, semblable  un oiseau gar dans un tourbillon, voltigeait
sans avancer  peine.

Il en fut ainsi jusqu' cinq heures du soir.

Le ciel tait devenu sombre et menaant, et, dans la profondeur de
l'horizon, de lointains roulements de tonnerre se faisaient entendre.

Brusquement, et sans que rien l'et fait prvoir si proche, la
bourrasque arriva comme la foudre, courbant les arbres jusqu'au sol et
soulevant d'pais tourbillons de poussire sous lesquels la terre
disparut.

En ce moment l'aroplane n'tait pas  plus de deux cents mtres,
planant au-dessus des premiers contreforts des Alpes.

--En haut! en haut! cria Fricoulet en activant le feu de sa machine pour
tenter de faire face  l'ouragan.

Comme une flche, l'appareil monta perpendiculairement et arriva dans
les nuages; mais l, plus terrible encore peut-tre que dans les rgions
infrieures, la tempte rgnait; elle s'empara de l'_Albatros_ qui,
malgr les efforts de son pilote, dut se rsigner  fuir comme un
vulgaire arostat.

Pour laisser  Fricoulet toute sa libert d'action dans la manoeuvre,
les voyageurs s'taient serrs les uns contre les autres, tout contre la
rambarde et se taisaient.

Les clairs sillonnaient l'espace, enflammant l'atmosphre et dchirant
les nuages qui s'effilochaient autour de l'_Albatros_.

Tout  coup, le sifflement de la vapeur  travers les tuyaux
d'chappement se tut comme aussi le grincement des moyeux et les hlices
s'arrtrent.

Fricoulet ne put retenir un cri de rage et il demeura immobile, comme
ptrifi, regardant avec des yeux terribles la lampe teinte.

Subitement le ptrole venait de manquer.

--Nous descendons! cria Ossipoff.

--Non! murmura sourdement Fricoulet, nous tombons.

L'aroplane, faute de combustible, et livr  sa seule pesanteur,
n'tait plus retenu dans l'espace que par la puissance de son parachute.
Soudain Slna poussa un cri terrible.

--La mer!... la mer!...

En effet,  l'horizon, la Mditerrane soulevait ses flots irrits, et
l'appareil, emport comme une plume par l'ouragan, courait avec une
vitesse vertigineuse s'y prcipiter.

--Sommes-nous perdus? demanda Gontran  son ami.

--Pas encore, que je sache, riposta celui-ci.

Et pesant de toute ses forces sur le gouvernail, pour tout au moins
diriger la chute de l'_Albatros_, il contraignit encore une fois
l'aroplane  lui obir.

Mais tout  coup un sifflement intense retentit au-dessus d'eux et, sous
leurs pieds le plancher de la plate-forme sembla brusquement
s'effondrer.

D'un mme effort, un coup de foudre, d'une violence inoue, venait
d'arracher les deux hlices propulsives et de mettre le feu aux toiles
des plans inclins.

Dnu de tous ses engins de locomotion, l'_Albatros_ glissait sur les
couches d'air avec une violence que l'incendie ne faisait qu'activer. Il
allait infailliblement se briser contre les montagnes de la cte, quand,
par un effort dsespr, le jeune ingnieur parvint  replacer
horizontalement la vaste surface de toile qui formait gouvernail 
l'arrire.

La chute se modra un peu et, avanant toujours sous la pousse terrible
des rafales, l'_Albatros_ arriva  dix mtres du sol.

--Attention! s'cria d'une voix stridente Fricoulet, attention au choc!
tenez-vous bien.

En mme temps, une effroyable secousse se produisit; l'aroplane venait
de s'abattre et, semblable  un oiseau qui tombe de la nue, mortellement
frapp par le plomb du chasseur, il gisait inerte, les ailes tendues.

[Illustration]

Par la force du contre-coup les voyageurs furent projets hors de la
plate-forme et roulrent sur le sol.

Quoique tourdi, Ossipoff fut le premier sur pied; tout de suite, ses
regards allrent  Slna.

La jeune fille, toute tremblante de peur, s'approcha de son pre qui lui
ouvrit ses bras.

Aprs une treinte mue, le vieux savant demanda:

--Et M. de Flammermont?

--Prsent! s'cria joyeusement le jeune comte en surgissant d'une
crevasse au fond de laquelle il avait roul.

--Eh bien? demanda tranquillement Fricoulet qui s'occupait  teindre le
feu qui dvorait les toiles de l'aroplane, eh bien! rien de cass?

--Non, rpondirent  la fois les trois voyageurs.

Puis tout  coup Ossipoff, qui promenait curieusement ses regards autour
de lui, s'cria:

--Mais, messieurs, nous sommes en pays civilis... voici un
observatoire!

Il tendait la main vers une construction singulire qui sortait du sol,
 environ deux cents mtres de l, et assez semblable  une casquette de
jockey pose  terre.

--Hurrah! messieurs! fit Alcide Fricoulet en agitant triomphalement son
chapeau, hurrah! pour l'_Albatros_ et son ingnieur: ceci est
l'observatoire de Nice... Nous sommes en France!

[Illustration]




CHAPITRE VI

O GONTRAN A UNE IDE LUMINEUSE


[Illustration]

Pendant que nos amis, runis autour des lamentables paves de
l'_Albatros_, se consultaient sur le parti  prendre, une vive agitation
rgnait  l'Observatoire de Nice.

Une dizaine de jeunes gens, runis dans la longue galerie couverte qui
conduit des btiments de l'administration  la bibliothque, discutaient
d'une faon fort vive sur le surprenant phnomne auquel ils venaient
d'assister.

--C'est un arolithe, disait l'un, j'en ai parfaitement reconnu les
caractres distinctifs; car si vous voulez bien vous rappeler...

--Et moi je suis tout prt  vous prouver que c'est une comte dont
l'extrmit est venue balayer le Mont-Boron; vous avez d constater, en
effet...

--Ni arolithe, ni comte... mais tout simplement la rsultante toute
naturelle de l'orage qui vient de passer sur la contre... c'est la
foudre.

Un ricanement ironique accueillit cette dclaration, et chacun de
rpter:

--C'est un arolithe.

--C'est une comte.

--C'est la foudre!

En mme temps ils se regardaient d'un oeil furieux, brandissant entre
leurs mains les longues-vues et les lorgnettes dont ils taient munis,
prts  transformer en armes de combat ces pacifiques instruments de la
science.

--Eh bien! messieurs, dit tout  coup l'un d'eux qui paraissait avoir
conserv un peu plus de sang-froid que les autres, je propose un moyen
de reconnatre qui de nous a raison.

--Voyons ce moyen?

--C'est d'aller  la dcouverte... Rien ne nous sera plus facile, en
nous transportant sur les lieux o s'est produite la chute trange qui
nous occupe, de constater si nous avons affaire  un arolithe,  un
bolide, ou tout simplement  la foudre.

Cette proposition fut salue d'un hurrah enthousiaste, et cinq minutes
aprs toute la bande s'lanait hors de l'Observatoire, sur la route qui
descend  Nice.

Tout  coup, au dtour du chemin, ils aperurent un groupe d'individus
qui proraient avec chaleur en dsignant avec force gestes un objet
tendu  terre.

Aussitt nos jeunes gens, emports par la curiosit et ne doutant pas
qu'ils eussent affaire  des tmoins du phnomne qui les divisaient, se
mirent  courir et arrivrent tout essouffls auprs de nos amis.

--O est-il tomb?

--Par o est-elle passe?

--A-t-elle caus des dgts?

Ossipoff et ses compagnons, surpris par ces questions sorties en mme
temps de toutes les bouches, regardaient les nouveaux venus avec une
certaine inquitude.

--De quoi parlez-vous, messieurs? demanda le vieillard.

--De l'arolithe!

--De la comte!

--De la foudre!

Ces rponses n'eurent d'autre rsultat que de persuader  Ossipoff qu'il
avait affaire  des fous; nanmoins il ajouta:

--Quel arolithe?... quelle comte?... quelle foudre?

--Vous n'avez donc rien vu? firent les autres, tout dsappoints.

Le vieux Russe secoua la tte.

--Rien vu absolument, rpondit-il... Mais qui tes-vous... et que
cherchez-vous?

[Illustration]

--Nous sommes les lves astronomes de l'Observatoire de Nice, rpondit
l'un d'eux.

A peine eut-il prononc ces mots qu'Ossipoff se prcipita vers lui et,
le saisissant dans ses bras, l'embrassa sur les deux joues avec frnsie
en s'criant:

--Des astronomes!... des astronomes!...

Cette fois ce fut au tour des jeunes gens de croire qu'ils taient en
prsence d'un fou, ils reculrent un peu et celui qui venait de subir
l'accolade d'Ossipoff rpondit:

--Nous avons remarqu tout  l'heure, pendant la fin de l'orage, un
phnomne trs curieux et sur la nature duquel nous sommes diviss; les
uns tiennent pour un arolithe de feu, les autres pour la queue d'une
comte, les autres pour la flamme de la foudre.

Un clat de rire accueillit ces mots.

C'tait Fricoulet qui, faisant un pas en avant, s'cria:

--Eh bien! messieurs, vous tes tous dans le vrai et tous dans l'erreur;
ce dont il s'agit tient de l'arolithe, car il tombe du ciel; tient de
la comte, car il possde une queue; tient de la foudre, car comme elle
il tait enflamm, et cependant il n'est ni arolithe, ni comte, ni
foudre.

--Qu'est-ce donc? demandrent-ils tous  la fois.

--C'est... ou plutt c'tait un aroplane, rpondit le jeune ingnieur
en dsignant les membres disloqus de l'_Albatros_ qui gisaient  ses
pieds, et c'est  notre chute que vous avez assist.

--Qui donc tes-vous, messieurs? demandrent-ils alors en s'approchant
des voyageurs.

--Oh! nous, rpondit Fricoulet avec modestie, nous sommes quelconques,
nous n'avons pas de nom.

Et dsignant Ossipoff:

--Monsieur, par exemple, doit tre connu de vous... C'est M. Mickhal
Ossipoff.

A ce nom universellement connu du monde scientifique, les jeunes gens se
dcouvrirent avec respect, et celui qui avait dj pris la parole
s'approcha du vieillard.

--Monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix mue, permettez-moi, au nom de la
jeunesse franaise qui connat vos oeuvres et vous admire, de vous
serrer la main.

Puis, aprs une treinte cordiale:

--Maintenant, fit-il, je compte que vous nous ferez le grand honneur
d'accepter l'hospitalit  l'Observatoire; nous y avons des chambres
d'amis, monsieur Ossipoff, et vous avez le droit de prtendre  ce
titre.

Le vieux savant jeta vers ses compagnons un rapide coup d'oeil et
rpondit:

--Malgr la cordialit de votre invitation, monsieur, je la dclinerais
par crainte d'tre indiscret... mais ce long voyage a puis les forces
de ma fille, qui ne pourrait peut-tre pas aller jusqu' Nice; j'accepte
donc et de grand coeur.

Ossipoff offrit le bras  Slna et, accompagn de Fricoulet et de
Gontran, suivi, comme d'une escorte d'honneur, par la troupe des jeunes
astronomes, il se dirigea vers l'Observatoire.

       *       *       *       *       *

Construit au sommet du Mont-Boron,  cinquante mtres environ au-dessus
du niveau de la mer, l'Observatoire a vue d'un ct sur la Mditerrane
qui dcoupe ses rives bleues jusqu'au del du cap de Frjus, de l'autre
ct sur la valle du Paillon et sur l'horizon ternellement blanc des
cimes alpestres.

En dehors des conditions climatologiques indispensables  un
observatoire, on ne pouvait choisir de site plus admirable pour reposer
de la contemplation des beauts clestes l'oeil bloui des savants.

En cela, M. Bischoffsheim,  la gnrosit duquel est due la
construction de l'Observatoire de Nice, a fait oeuvre d'artiste,
admirateur de la nature, en mme temps qu'oeuvre de philanthrope, ami du
progrs des sciences.

Mais ce qui a fait  cet tablissement scientifique une rputation quasi
universelle, c'est sa lunette quatoriale, la plus puissante qui existe
actuellement dans le monde entier; elle a 18 mtres de longueur focale,
son objectif a 76 centimtres d'ouverture; avec son afft dispos
quatorialement, elle ne pse pas moins de 25,000 kilogrammes, et cette
masse norme obit  un simple mouvement d'horlogerie!

Quant  la coupole--une des merveilles de constructions mtalliques du
sicle--sous laquelle est installe cette lunette gigantesque, elle a 21
mtres de diamtre et plus de 30 mtres de hauteur; son poids n'est pas
moindre de 95,000 kilogrammes, 95 tonnes!

[Illustration]

On pourrait croire qu'un poids si considrable l'empche d'tre
manoeuvre facilement; erreur. Le constructeur de cette coupole, M.
Eiffel, a en effet imagin un procd qui rend cette norme construction
docile mme  la main d'un enfant; au lieu de rouler sur des galets
mtalliques, comme toutes les autres coupoles d'observatoire, la coupole
de Nice est leve sur des coffres tanches quilibrant son poids et
flottant sur un bassin rempli d'eau contenu dans les murs de
soutnement; si bien que le plus faible effort suffit  diriger la fente
de cet hmisphre norme vers n'importe quel point du ciel.

Tandis qu' l'Observatoire de Paris, il faut prs d'une heure de travail
pour faire accomplir un tour entier  la grande coupole qui, cependant,
ne mesure que 13 mtres, quelques minutes suffisent pour faire pivoter
compltement sur elle-mme l'norme coupole de l'Observatoire de Nice.

       *       *       *       *       *

Inutile de dire que, le lendemain matin,  la premire heure, Mickhal
Ossipoff se mit  visiter en dtail et minutieusement toutes ces
merveilles.

Tout d'abord, en se retrouvant au milieu de ces instruments en compagnie
desquels il avait pass sa vie, le souvenir de ses souffrances
s'vanouit et il se laissa aller  la joie de parcourir encore
visuellement ces mondes clestes vers lesquels il se sentait si
puissamment attir.

Mais le soir, lorsqu'il vint rejoindre ses amis dans la petite salle o,
pour les laisser plus  eux-mmes, on leur avait servi  souper, le
vieillard avait sur le visage un voile de tristesse qui n'chappa pas 
Slna.

--Cher pre, dit-elle en passant clinement son bras autour du cou
d'Ossipoff, qu'avez-vous? Quelle peine secrte vous assombrit les
traits?

Il secoua la tte et rpondit  voix basse:

--Je n'ai rien, mon enfant, je te jure que je n'ai rien.

Slna, le regarda un moment, puis dtourna du ct de Gontran ses beaux
yeux qu'une brume voilait.

Le jeune homme comprit que sa fiance l'appelait  son secours, il
s'approcha du fauteuil dans lequel tait enfonc le vieux savant, et lui
mettant amicalement la main sur l'paule:

--Je parie, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il gaiement, je parie que je
connais le motif de votre souci.

Le vieillard tressaillit, mais ne rpondit pas.

[Illustration]

--Je parie, poursuivit Gontran, que cette fameuse lunette qui vous a
permis, pour ainsi dire, de toucher du doigt les merveilles clestes,
est pour quelque chose dans votre chagrin.

Ossipoff hocha la tte.

--Il y avait si longtemps, murmura-t-il, que je n'avais parcouru mes
chres solitudes lunaires... Alors, vous comprenez, cela m'a ramen au
temps o j'tais si heureux  Ptersbourg... o je n'tais pas ce que je
suis aujourd'hui... un malheureux, un proscrit...

--Cela vous ramne aussi au temps o vous formiez le grand projet...

[Illustration]

Brusquement, Ossipoff lui saisit la main et lui dsignant d'un coup
d'oeil Fricoulet qui, assis dans un coin, tait enfonc dans la lecture
d'un bouquin trouv par lui dans la bibliothque de l'Observatoire:

--Ne parlez pas de cela devant lui, dit-il  voix basse, il est inutile
de le mettre dans la confidence.

Slna sourit et rpliqua:

--Mon cher pre, il n'y a pas  faire mystre de vos projets avec M.
Fricoulet... il est au courant de tout.

Le visage d'Ossipoff se contracta.

--Pourquoi lui avoir dit? balbutia-t-il.

--Ne le fallait-il pas pour l'intresser  votre sort... et non
seulement il connat vos projets, mais encore je me suis engage en
votre nom  le faire participer  votre voyage cleste.

Pour le coup, Ossipoff sursauta.

--Quelle ide! s'cria-t-il.

--Dame, dit Gontran, ce n'est qu' cette condition qu'il a consenti 
vous sauver.

Le vieillard haussa les paules.

--Me sauver!... me sauver! bougonna-t-il, parce qu'il a bien voulu
construire cet aroplane d'aprs vos plans!... C'est son mtier, aprs
tout... En vrit, je vous trouve bien bon, mon cher Gontran, d'tre
aussi large envers un petit monsieur qui cherche toutes les occasions de
vous effacer.

--Mais, permettez...

--Non, je ne vous permets pas de dire quoi que ce soit pour sa dfense
car, pendant le voyage, je l'ai bien vu... Toutes les fois que je vous
adressais la parole, il rpondait  votre place... uniquement pour se
donner de l'importance... mais il perd son temps!

Gontran fixait sur Slna ses yeux dans lesquels une flamme gaie
brillait, en mme temps qu'il faisait tous ses efforts pour rprimer un
sourire.

--Enfin, monsieur Ossipoff, reprit-il, tout cela ne nous dit pas la
raison pour laquelle vous tes triste.

Le vieillard lui saisit les mains.

--Eh! rpondit-il, ne l'avez-vous pas devine cette raison?... Oui, je
songe  ce projet merveilleux,  la prparation duquel j'ai consacr ma
vie tout entire... et je me sens frapp au coeur en me voyant vol,
dpouill par un misrable au moment o j'allais atteindre le but de mes
efforts.

--Mais qui vous empche de profiter de votre libert reconquise pour
vous remettre  l'oeuvre? Un homme tel que vous n'a point besoin de
notes pour reconstituer ses travaux... En quelques jours vous pouvez
avoir remis sur le papier vos plans et vos formules.

--Mais l'argent, murmura Ossipoff.

--L'argent? reprit Gontran, mais sans m'immiscer dans vos affaires
prives, comptiez-vous donc sur vos ressources personnelles pour mettre
votre projet  excution?

--Assurment non, mais j'avais l-bas,  Ptersbourg, une situation qui
me permettait d'esprer de runir les capitaux formidables ncessaires 
cette grande entreprise. On s'intresse beaucoup aux choses clestes en
Russie, et une souscription publique m'et rapidement fourni les moyens
de faire ce que je voulais faire.

Fricoulet, qui depuis quelques instants avait l'oreille  la
conversation, leva le nez de dessus son livre et rpliqua:

--Pourquoi ne tenteriez-vous pas ici ce que vous vouliez tenter l-bas?

[Illustration]

En France, on aime les savants, sans compter que notre temprament de
Don Quichotte nous pousse  prendre en main la cause de toutes les
victimes, toutes les infortunes; en outre, votre nationalit nous est
sympathique.

Comme le vieillard hochait la tte, le jeune ingnieur ajouta:

--Si j'tais  votre place, j'irais de ville en ville, faisant des
confrences sur mes projets, jusqu'au moment o j'aurais recueilli le
nombre d'adhsions ncessaires.

Ossipoff rpondit:

--Je ne doute pas, monsieur Fricoulet, puisque vous me l'affirmez, des
chances de succs que pourrait avoir la combinaison dont vous me
parlez... malheureusement, le temps me manque.

--Le temps!... mais, Dieu merci! vous n'tes point encore sur le point
de mourir, rpliqua monsieur de Flammermont en plaisantant... J'ai mme
rarement vu un homme de votre ge aussi vert et aussi rsistant.

Slna que la rflexion de son pre avait attriste, sourit doucement 
Gontran.

--Mais ce n'est pas cela que je veux dire, fit Ossipoff; vous ne m'avez
pas compris.

--Alors, que signifiaient vos paroles?

--Ceci: que le Sharp ne m'a certainement pas vol tous mes plans pour
les laisser dormir dans des cartons et qu'il a d mettre  profit les
longs mois de ma dtention.

--Alors?

--Alors, rpondit le vieillard en secouant douloureusement la tte, il
ne me reste plus qu' mourir; car, mme en supposant que je runisse les
fonds ncessaires  cette grande entreprise, il faut, pour la mener 
bien, un temps matriel indispensable... et je ne pourrais jamais
arriver que le second, distanc par ce misrable.

--Cependant, objecta Fricoulet, avant de vous abandonner ainsi au
dsespoir, il faudrait avoir la certitude que Sharp a l'intention de se
servir de vos plans, et, en admettant mme qu'il veuille s'en servir, il
faudrait acqurir la certitude qu'il a pris une avance suffisante pour
neutraliser les efforts que vous pourriez faire...

Slna embrassa le vieillard sur le front.

--Ce que dit l M. Fricoulet est trs raisonnable, pre, fit-elle;
voyons, il ne faut pas vous dcourager; il faut ragir: crivez  vos
amis de Ptersbourg pour leur demander des renseignements... si cet
homme se propose d'utiliser vos plans, dj vos amis en auront entendu
parler et par eux vous saurez si la situation est aussi dsespre que
vous le craignez.

--De mon ct, ajouta Gontran, je vais crire  mon ancien ambassadeur
pour le prier d'aller aux informations... ces renseignements serviront
de contrle  ceux que vous recevrez d'autre part.

Et aussitt Ossipoff et M. de Flammermont s'assirent devant la table et
se mirent en devoir de rdiger leur courrier.

Ils avaient bien crit chacun une demi-douzaine de lettres lorsque
Fricoulet, qui tait sorti pour rder dans l'observatoire, entra
prcipitamment.

--M. Ossipoff, dit-il, je vous signale l'arrive  l'Observatoire d'un
de vos confrres des tats-Unis.

Le savant suspendit sa plume et releva la tte.

--Son nom, demanda-t-il?

--M. Jonathan Farenheit.

Ossipoff parut chercher dans sa mmoire.

--C'est singulier, dit-il, je ne le connais pas.

--Peut-tre, fit Gontran, n'est-il entr dans l'astronomie que depuis
votre dpart de Ptersbourg.

Le jeune homme avait fait cette observation le plus naturellement du
monde; mais, heureusement pour lui, Ossipoff crut qu'il plaisantait et
rpondit sur le mme ton:

--Vous avez sans doute raison..., mais que vient-il faire ici?

--L'un des lves que j'ai rencontr m'a dit qu'il venait faire quelques
tudes sur la lune  l'aide de la grande lunette de 18 mtres.

Les sourcils du vieux savant se contractrent lgrement.

--Dans quel but?... vous l'a-t-on dit?

--Non... mais il parat qu'il se propose de faire,  ce sujet, dans la
bibliothque de l'Observatoire, une petite confrence  laquelle nous
sommes pris d'assister.

Une heure aprs, Ossipoff donnant le bras  sa fille, et accompagn de
Gontran et de Fricoulet, faisait son entre dans la salle o se trouvait
dj runi tout le personnel de l'Observatoire.

A l'une des extrmits de la table qui occupait le milieu de la salle,
un homme tait assis dans un fauteuil, ayant devant lui une pile de
dossiers dans lesquels ses doigts fouillaient nerveusement.

Cet homme tait Jonathan Farenheit.

Son visage color tait encadr d'un collier de barbe rouge dont les
poils paraissaient aussi durs que des soies de sanglier; les cheveux, de
mme ton, taient coups en brosse et plants fort bas sur le front; les
sourcils roux et fort touffus surplombaient une arcade sourcilire
prominente abritant un petit oeil gris qui brillait, plein de malice,
au fond de l'orbite; la lvre suprieure rase empruntait,  ce manque
de moustache, un air de finesse et de mchancet que dmentait la lvre
infrieure, fortement ourle et pleine de bonhomie; le menton, gras,
retombait en double tage sur un col largement ouvert, afin, sans doute,
de donner plus de jeu au cou norme et apoplectique.

A en juger par le buste haut et puissant, cet homme devait tre d'une
taille quasi gigantesque;  en juger par les diamants qui brillaient 
sa cravate,  sa chemise,  ses doigts, cet homme devait jouir d'une
grosse fortune.

--Peste! murmura Fricoulet  l'oreille de Gontran, le mtier de savant
dans la libre Amrique me parat lucratif.

Le jeune homme allait rpondre lorsque Jonathan Farenheit se leva.

--Messieurs, dit-il en saluant son auditoire, je commencerai par vous
remercier de l'accueil plus que sympathique que vous avez bien voulu me
faire... du reste, je dois vous avouer en toute franchise que je
n'attendais pas moins des illustres savants qui appartiennent  la
nation la plus civilise et la plus aimable du monde entier.

[Illustration]

Ici l'Amricain fit une pause, ce qui permit aux assistants de le
remercier par un petit murmure approbatif des quelques paroles
flatteuses qu'il venait de prononcer.

--Messieurs, poursuivit-il avec un petit sourire, j'ai une confession 
vous faire... je n'appartiens pas,  proprement parler, au corps
scientifique; je suis tout simplement prsident d'un comit amricain
qui s'est propos de rsoudre un des plus grands problmes que se soit
pos, depuis des sicles, le gnie curieux de l'homme: je veux parler
des relations  tablir entre notre globe terrestre et tous les mondes
clestes que nous voyons graviter autour de nous.

En ce moment, M. de Flammermont, saisi d'un pnible pressentiment,
regarda  la drobe Mickhal Ossipoff: le vieillard tait lgrement
pench en avant, les doigts crisps sur les bras de son fauteuil, la
face ple, le front couvert de sueur, l'oeil brillant de fivre, les
lvres entr'ouvertes comme pour crier.

[Illustration]

--Aller dans la lune, s'exclama Jonathan Farenheit. Combien de gnies ne
se sont-ils pas consums dans la recherche de ce problme! Combien
d'existences humaines ne se sont-elles pas uses  la caresse de ce
rve, tax jusqu' prsent d'impossible... de fou... eh bien! cependant,
messieurs, ce rve n'est plus un rve... il est sur le point de devenir
une ralit!

Ici nouvelle pause qui permit  l'orateur de constater que l'intrt de
son auditoire allait grandissant.

Jonathan Farenheit reprit:

--L'analyse du spectre lunaire a permis de dcouvrir,  la surface de
notre satellite, des gisements considrables de carbone cristallis,
c'est--dire de diamants; une socit amricaine, forme pour
l'exploitation de ces gisements, a acquis pour une somme considrable
les plans d'un savant, qui rendent pratique le trajet de la terre  la
lune; mais, avant de faire appel  l'argent des actionnaires, on a
dcid d'excuter un premier voyage pour s'assurer _de visu_ de
l'existence de ces gisements; or, bien qu'ayant confiance dans
l'affaire, je tiens nanmoins  avoir l'avis du monde scientifique,
c'est pourquoi, pendant que les travaux s'achvent, je vais, de pays en
pays, exposant le plan en question et demandant  chacun ce qu'il en
pense... voil, messieurs, pourquoi je suis ici.

Ossipoff se leva.

--Y aurait-il monsieur, fit-il d'une voix tremblante, indiscrtion 
vous demander le nom du savant duquel vous tenez ces plans?

--Monsieur, rpondit l'Amricain, j'ai, au contraire, toutes raisons
pour rpandre, par le monde entier, le nom de ce gnie hardi auquel
l'humanit devra, dans quelques mois, d'avoir fait un pas de gant dans
la voie du progrs: cet homme audacieux est le secrtaire perptuel de
l'Acadmie des Sciences de Ptersbourg, son nom est: Fdor Sharp.

Ossipoff poussa un cri terrible, pendant qu'autour de lui ses amis se
levaient en proie  une colre indigne.

--Ce Sharp est un voleur! s'cria le vieillard, les plans qu'il a vendus
ne lui appartenaient pas.

Jonathan Farenheit parut surpris; nanmoins il conserva tout son
sang-froid.

--Cette accusation est grave, rpliqua-t-il; sur quoi la basez-vous?

--Sur ceci: que les plans dont Sharp s'attribue la paternit sont les
miens!

Un murmure d'tonnement courut parmi les assistants.

--Il faudrait prouver cela, objecta l'Amricain.

En quelques mots, Ossipoff fit le rcit du guet-apens que Sharp lui
avait tendu pour le dpouiller en toute libert du produit de ses
recherches et de ses travaux.

[Illustration]

Il ajouta:

--Vous avez, sans doute, l, dans ces dossiers, les plans qui vous ont
t vendus... eh bien! si vous le dsirez, je m'en vais en faire la
dmonstration  ces messieurs.

Jonathan Farenheit inclina la tte approbativement et Ossipoff commena:

--Vous savez, messieurs, qu'un mobile quelconque ne peut abandonner
dfinitivement le sol terrestre qu'anim d'une trs grande vitesse;
lancez, en effet, horizontalement avec une vitesse initiale de huit
mille mtres dans la premire seconde, un projectile quelconque,
qu'arrivera-t-il?

--Ce projectile ne retombera jamais sur la terre, rpondit une voix.

Cette voix tait celle de Gontran qui, voyant les regards du savant
fixs sur lui, s'tait cru interrog et auquel Fricoulet avait chuchot
cette rponse.

--Oui, poursuivit Ossipoff: ce mobile tournera comme un nouveau
satellite autour de la terre sans jamais retomber, maintenu en quilibre
par sa force tangentielle qui devient alors gale  l'intensit de
l'attraction de la terre. Mais le cas qui nous occupe est autre; il
s'agit, en effet, pour atteindre la lune, de lancer un mobile au znith
afin d'chapper le plus rapidement possible  l'attraction terrestre;
or, celle-ci, messieurs, tout en diminuant comme le carr de la distance
ne devient jamais gale  zro; on ne peut donc s'y soustraire qu'
condition de pntrer dans la zone d'attraction d'un autre corps
cleste; c'est ce qui arriverait peut-tre si l'on parvenait  lancer ce
mobile avec une rapidit suprieure  11,300 mtres dans la premire
seconde... j'ai donc cherch si l'homme pouvait produire une vitesse
aussi vertigineuse et je suis arriv  une solution satisfaisante.

Pendant que le savant parlait, l'Amricain consultait ses dossiers et
hochait la tte.

--Il me fallait deux choses, pour atteindre le but que je me proposais:
un explosif puissant et un canon capable de lancer,  80,000 lieues, un
engin pesant 3,000 kilos: l'explosif que j'avais baptis du nom de
_slnite_, tait un mlange dtonant de carbazotate de potasse et de
glatine explosive; quant au canon, permettez-moi de vous le tracer en
quelques coups de crayon.

[Illustration]

Il se retourna vers un grand tableau noir qui occupait, derrire lui
tout un panneau du mur et, rapidement, y dessina un croquis bizarre qui
fit arrondir les yeux de tous les assistants.

--Il a t constat, dit-il tout en dessinant, que, dans toutes les
bouches  feu, plus est grand le trajet parcouru dans l'me de l'engin,
plus la vitesse initiale crot; le meilleur rsultat est obtenu quand la
charge tout entire brle pendant le temps que met l'obus  sortir de la
pice. Si pendant le temps que l'obus parcourt l'me, anim d'une force
croissante, on pouvait recharger et mettre le feu  cette charge
nouvelle, la vitesse initiale irait croissant encore. De sorte que, pour
animer un projectile d'une vitesse considrable, il suffit d'augmenter
la longueur du canon et de mettre le feu  plusieurs charges successives
concourant toutes  donner  l'obus une rapidit de plus en plus
considrable.

Il se tut un moment et regarda Jonathan Farenheit; mais celui-ci avait
les yeux fixs sur ses paperasses et son visage tait impassible.

[Illustration: La lunette mridienne de l'Observatoire de Nice.]

--Voici, poursuivit Ossipoff, comment je m'y suis pris pour faire
dtoner, dans l'espace d'une seconde et  des intervalles parfaitement
calculs, plusieurs charges rptes... Je dois commencer par vous dire
que mon obus aurait eu trois mtres cinquante de haut et deux mtres de
diamtre... or, le canon dans lequel je l'aurais log, aurait eu,
lui, en hauteur quarante fois ce diamtre, soit quatre-vingts mtres;
cet norme tube aurait t fondu en acier, d'un seul bloc, par un
procd que j'ai invent et qui est beaucoup plus conomique que celui
de Bessemer. Son poids total et t de 600 tonnes (600,000 kilogs), et,
comme on l'aurait coul dans le sol, sa rsistance et t infinie.
Mais, o rside le point capital de mon invention, c'est dans
l'adjonction  ce tube de plusieurs chambres  poudre situes le long de
la culasse.

[Illustration]

Ici Ossipoff s'interrompit de nouveau.

--C'est bien cela, n'est-ce pas? demanda-t-il  Jonathan Farenheit.

Celui-ci, qui suivait l'explication du savant sur l'un des dossiers
tals devant lui, rpondit impassiblement:

--C'est bien cela!

Un sourire de triomphe illumina le visage du Russe qui poursuivit:

--Ces chambres  poudre sont en acier de quinze centimtres d'paisseur,
de faon  pouvoir rsister aux pressions les plus formidables; elles
sont au nombre de douze et chacune d'elles contient cinq cents
kilogrammes de slnite; le fond du canon lui-mme en contient mille
kilogs et je laisse entre cette charge et la partie infrieure de l'obus
un vide de cinquante centimtres. Les chambres  poudre et la charge
initiale sont toutes relies  un mcanisme lectrique d'une extrme
dlicatesse  la seconde prcise o le projectile doit quitter le sol
terrestre, un courant est lanc dans la charge du fond: les gargousses
prennent feu... un million de mtres cubes de gaz sont instantanment
produits et l'obus est chass en avant... au fur et  mesure que
celui-ci, en parcourant le tube, dmasque l'orifice des chambres 
poudre, la dflagration de la slnite qu'elles contiennent se produit,
ajoutant une nouvelle force  celle de la charge initiale, si bien qu'
la sortie du canon le projectile est dou d'une vitesse de douze
kilomtres par seconde.

Ossipoff, lectris par son sujet mme, avait prononc d'une voix
vibrante les dernires phrases de sa dmonstration et les assistants,
lorsqu'il et fini, clatrent en applaudissements.

Le vieux savant tendit la main pour rclamer le silence.

--J'ajouterai, dit-il, que dans mes projets, la fonte de ce canon, la
fabrication de cette poudre et le dpart lui-mme devaient s'effectuer
dans l'hmisphre mridional, non loin de l'archipel Gambier, dans l'le
Pitcairn, situe par le 26me degr de latitude. Il fallait, en effet,
trouver sur le globe un point possdant la position gographique
indispensable pour que le canon pt tre braqu convenablement sur la
lune et assez loign en mme temps de tout endroit habit... Il est
facile de comprendre, en effet, que la production instantane de
plusieurs millions de mtres cubes de gaz explosifs doit fatalement
donner naissance  une terrible perturbation atmosphrique, laquelle
dtruira tout ce qui existera aux alentours du canon.

Il se tut; puis, aprs un instant:

--Eh bien! monsieur Jonathan Farenheit, demanda-t-il, ai-je reproduit 
peu prs exactement les renseignements que contiennent vos dossiers?

L'Amricain se leva.

--Pour rendre hommage  la vrit, dit-il, je dois dclarer que les
plans de M. Sharp sont en tous points semblables aux explications que
vous venez de nous fournir!

Ossipoff ne put retenir un cri de joie et, se prcipitant vers
Farenheit, il lui secoua les mains dans une vigoureuse treinte.

--Ah merci! balbutia-t-il, merci, monsieur!

--Alors, dit Fricoulet, qu'allez-vous faire?

L'Amricain  cette question eut un haut-le-corps.

--Moi, rpondit-il, ce que je vais faire?... mais que voulez-vous que je
fasse?

--Dame! rpartit le jeune ingnieur, il me semble qu'en prsence des
preuves que vous a donnes M. Ossipoff...

Jonathan Farenheit l'interrompit d'un geste.

--Monsieur, fit-il, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire en
commenant, il s'est form, pour l'exploitation des mines lunaires, une
socit au capital de cinq cents millions de dollars sur lesquels cinq
millions ont dj t verss, tant pour payer les plans de M. Sharp que
pour subvenir aux frais du premier voyage d'exploration... nous sommes
avant tout un peuple pratique aux yeux duquel les questions de sentiment
comptent peu.

--C'est--dire?... demanda Ossipoff d'une voix tremblante.

--C'est--dire que, tout en trouvant bizarre la connaissance si
approfondie que vous avez des plans de M. Sharp, je ne vois pas ce qui
nous empcherait de donner suite  nos projets; nous avons pay, nous
sommes propritaires et nous entendons exploiter notre proprit!...

Le malheureux Ossipoff, en entendant ces mots, sentit comme un poids
formidable s'abattre sur son crne, il tomba sur son fauteuil, ses yeux
se fermrent, sa tte se renversa en arrire et il demeura immobile,
sans connaissance.

Quand il revint  lui, le vieillard tait dans son lit, la tte couverte
d'un sac contenant de la glace, et les jambes brles par des sinapismes
destins  attirer le sang aux extrmits infrieures.

A ct de lui, lui tenant la main et le regardant avec anxit, se
tenait Slna; enfonc dans un fauteuil au pied du lit, Gontran de
Flammermont tait plong dans la lecture d'un livre qui devait tre fort
intressant,  en juger par la fivre qui brlait ses joues et la flamme
qui brillait dans ses prunelles.

--Mon pre, s'cria la jeune fille en voyant le vieillard ouvrir les
yeux, mon pre, me reconnaissez-vous?

Ossipoff fixa sur Slna des regards attendris et demeura un moment sans
rpondre, puis enfin un sourire triste drida sa face grave.

--Mon enfant, balbutia-t-il, ma Slna adore.

Ensuite apercevant Gontran qui s'tait lev pour s'approcher, il lui
tendit la main en murmurant:

--Mon fils.

Un silence mu plana quelques instants sur ces trois personnages; enfin
Ossipoff demanda:

--J'ai t trs malade, n'est-ce pas?

--On a craint un transport au cerveau, rpondit Gontran.

--Et il y a longtemps que je suis dans cet tat?

--Il y aura demain dix jours.

Puis tout  coup, deux grosses larmes coulrent au bord de sa paupire
et il ajouta:

--Pourquoi ne suis-je pas mort? Je n'aurais pas la douleur de voir cet
homme maudit, ce Sharp du diable, jouir impunment du produit de son
vol!

--Voyons, pre, dit Slna, soyez raisonnable, ne pensez plus  cela,
sinon vous allez retomber malade.

--D'autant plus que tout espoir n'est pas perdu, dit Gontran; en ce
moment, mon ami Fricoulet est  Nice pour organiser une grande
confrence, ainsi qu'il avait t convenu.

--A quoi bon maintenant? grommela Ossipoff... vous avez bien entendu ce
qu'a dit l'autre jour Jonathan Farenheit... Sharp a maintenant sur nous
trop d'avance pour que je puisse songer  lutter de vitesse.

[Illustration]

--Mais ne pourriez-vous inventer un procd plus rapide? insista le
jeune comte.

Ossipoff secoua la tte.

--Mon cher ami, rpondit-il, j'ai pass toute ma vie avant d'arriver au
rsultat merveilleux que ce misrable m'a vol... et maintenant la mort
est l qui me guette... Qu'elle vienne donc et me dbarrasse d'une
existence qui m'est  charge.

Gontran regardait silencieusement Slna dont les yeux se gonflaient de
larmes, et la douleur de la jeune fille lui mettait le coeur  la
torture.

Tout  coup il poussa un cri de triomphe, et, saisissant le livre qu'il
tait occup  lire lorsque Ossipoff avait repris connaissance:

--Monsieur Ossipoff... dit-il d'une voix vibrante, le salut est l!

Slna et son pre crurent que le jeune homme devenait fou; nanmoins le
savant demanda:

--Quel est ce livre?

--Un ouvrage du P. Martinez da Campadores, prieur de la compagnie de
Jsus au couvent de Salamanque, le _Monde souterrain_.

[Illustration]

--Eh bien? interrogea Slna dont le coeur,  son insu mme, se rouvrait
 l'espoir.

--Eh bien! mademoiselle, s'cria M. de Flammermont, le diable soit des
canons, des aroplanes, des ballons, de la vapeur d'eau et de la
slnite elle-mme, imagins jusqu' ce jour pour aller rendre visite
aux astres; tous ces moyens sont vieux jeu, rococos, dmods!...

Il reprit haleine et reprit d'une voix ironique:

--Et dire que les hommes se mettent l'esprit  la torture pour inventer
des engins terribles et des explosifs puissants, alors que la nature a
pris la peine de nous construire des appareils qui laissent bien loin
derrire eux tout ce que le gnie humain a invent!

Ossipoff, lui aussi, se laissait envahir par la confiance de Gontran, et
il demanda avec anxit:

--Mais expliquez-vous, mon cher ami, je vous en conjure, de quels
appareils naturels voulez-vous parler?

--Des volcans, monsieur Ossipoff! s'cria M. de Flammermont d'une voix
triomphante.

--Les volcans! rpta Ossipoff compltement ahuri.

--Eh oui! rpliqua Gontran, les volcans qui sont des canons naturels,
les volcans dont on pourrait obtenir des rsultats surprenants, si l'on
parvenait  rgler leur puissance!...

Ossipoff et sa fille considraient Gontran, n'en pouvant croire leurs
oreilles, doutant que le jeune homme parlt srieusement.

Celui-ci feuilleta d'un doigt rapide l'ouvrage du savant espagnol.

--Tenez, dit-il,  la page 130, Martinez da Campadores donne un tableau
des vitesses de projection observes sur diffrents volcans: l'Etna
lance des pierres avec une vitesse de 800 mtres par seconde; le
Vsuve, 1,250 mtres; l'Hcla, 1,500 mtres; le Stromboli, 1,600 mtres.

.....Mais ce sont les volcans de l'Amrique quatoriale qui ont le plus
de vigueur: ainsi le Pichincha, le Cotopaxi et l'Antisana communiquent
aux pierres qui s'chappent de leur cratre bant une vitesse initiale
de 3  4 kilomtres.

[Illustration]

Il se tut un moment pour reprendre haleine et ajouta:

--Eh bien! croyez-vous, monsieur Ossipoff, qu'il soit impossible de
rfrner la puissance de ces vapeurs souterraines et d'en rgler
l'expansion?

Le vieux savant poussa un cri de joie.

--Ah! balbutia-t-il d'une voix tremblante... ah! Gontran!... mon
fils!... vous me sauvez la vie!...

Il attira le jeune homme  lui et le pressa sur sa poitrine dans un lan
de tendresse sincre.

A ce moment la porte s'ouvrit et Fricoulet parut sur le seuil.

--A la bonne heure! dit-il joyeusement, vous voil revenu  la sant,
mon cher monsieur Ossipoff... et je vais vous communiquer une nouvelle
qui va hter votre rtablissement.

--Parlez... parlez... se hta de dire Ossipoff.

--J'ai vu le prfet, j'ai vu les prsidents des diffrentes socits
savantes du dpartement; je leur ai racont votre histoire qui les a
vivement intresss, et ils ont tous accept de faire partie du comit
qui patronnera votre premire confrence. La salle du thtre est mise
gracieusement  votre disposition, et j'ai l une liste de personnages
fort riches en mesure de vous fournir des capitaux, auxquels nous allons
envoyer des invitations.

Il avait prononc ces mots tout d'une haleine, les yeux brillants et le
visage rayonnant; puis il se laissa tomber sur un sige, pongeant avec
son mouchoir son front couvert de sueur.

Mais,  sa grande surprise, sa communication ne reut pas l'accueil
enthousiaste auquel il s'attendait.

[Illustration: La Pleine Lune, (photographie directe).]

--Mon Dieu, mon cher monsieur Fricoulet, rpondit Ossipoff avec une
froideur marque, je vous suis fort reconnaissant de tout le mal que
vous vous tes donn... mais je me vois oblig de vous dclarer que
je ne puis utiliser vos services.

Le jeune ingnieur ouvrit de grands yeux.

--Oui, poursuivit le vieillard, pendant que vous vous agitiez beaucoup
et parliez non moins, votre ami Flammermont, un vrai savant lui, qui se
remue moins et parle moins aussi, tudiait silencieusement le moyen de
mettre quand mme  excution nos projets de circumnavigation cleste.

Fricoulet regarda le jeune comte d'un air compltement ahuri, et Gontran
rpliqua avec embarras:

--Oh! monsieur Ossipoff, vous exagrez... _doctus cum libro_.

--Non pas, non pas, insista le vieillard, vous avez l'rudition modeste,
mon jeune ami... et c'est d'ailleurs ce qui vous distingue des faux
savants qui cachent sous leur faconde et leur parlotte le semblant de
science dont ils font parade.

Ce disant, il glissait un regard ddaigneux vers Fricoulet.

--Ainsi donc, fit celui-ci en examinant curieusement Gontran, tu as
trouv un moyen d'aller dans la lune?

--Mon Dieu! rpliqua le jeune comte, c'est en feuilletant ce volume de
Campadores, laiss par toi sur le guridon, que l'ide m'est venue que
peut-tre on pourrait utiliser la force propulsive des volcans.

Fricoulet crut son ami devenu fou, il bondit de son fauteuil, courut 
lui et lui saisit les mains.

Gontran vit dans l'attitude du jeune ingnieur une preuve de son
enthousiasme et ajouta:

--Hein! que penses-tu de ma proposition?

Fricoulet fut sur le point de rpondre que c'tait l une folie qui
n'approchait d'aucun des cas d'alination mentale dcouverts jusqu'
prsent par les mdecins; mais il songea qu'Ossipoff n'allait pas
manquer de mettre cette rponse sur le compte de la jalousie, et il
s'cria:

--Magnifique! sublime! gniale!

Mais, tout  coup, Ossipoff poussa une exclamation dsole.

--Hlas! fit-il, magnifique en thorie, cette proposition est impossible
en pratique, car pour pouvoir utiliser scientifiquement la puissance
d'un volcan, il faudrait savoir  quelle poque aura lieu l'ruption.

La mine de Gontran s'allongea considrablement.

--C'est vrai, balbutia-t-il.

--N'est-ce que cela qui vous arrte? demanda Fricoulet: en ce cas,
Martinez da Campadores se charge d'aplanir cette difficult.

Et s'adressant  Gontran, il ajouta:

--Si tu avais lu l'ouvrage entirement, tu aurais vu qu' la fin,
l'auteur y dresse un tableau de prdictions sur les ruptions
volcaniques jusqu' l'anne 1900. Il part de ce principe,
universellement reconnu depuis, que les ruptions sont en rapport avec
le magntisme terrestre, et que lorsqu'une ruption volcanique est
proche, l'aiguille de la boussole est affole; il a donc tudi, pendant
plusieurs annes, dans le cratre mme du Vsuve, la relation qui existe
entre les phnomnes gologiques et le magntisme, ce qui lui a permis
de formuler des lois sur la prdiction--plusieurs annes  l'avance--des
grands cataclysmes souterrains.

--Mais, demanda Ossipoff dont la voix tremblait d'motion, comment s'y
est-il pris pour dresser ce tableau?

--D'une faon fort simple: ces lois tant tablies, il en rsulte que
les mouvements de l'corce terrestre peuvent tre compars  des mares
et obissent  une priodicit incontestable cause par la position des
corps clestes et la force centrifuge. Donc, aprs avoir coordonn avec
soin les circonstances dans lesquelles se sont produits nombre
d'ruptions anciennes et de tremblements de terre, Martinez a dress ce
tableau fort curieux qui termine son livre.

Ce disant, il avait pris le volume des mains de Gontran et le feuilleta
rapidement.

--Oui, murmura Ossipoff, mais en admettant qu'on puisse connatre la
date certaine de l'ruption, il faut encore que le volcan soit situ
entre les 28 parallles Nord et Sud, pour que la lune passe au znith;
et il faut encore que la montagne elle-mme soit haute pour viter une
notable diminution de vitesse au dpart, par suite du frottement sur les
couches d'air.

Comme il achevait ces mots en hochant la tte d'un air dsespr,
Fricoulet s'lana vers lui, l'index pos triomphalement sur une des
pages du volume.

--Victoire, cria-t-il, victoire!... Voici ce que dit Campadores: _le 28
mars 1882, ruption formidable du Cotopaxi, secousses terribles dans la
rgion du noeud de Pastos..._ Or, il me semble que le Cotopaxi, l'une
des plus hautes montagnes de l'Amrique quatoriale, se trouve
prcisment entre les deux 28 parallles Nord et Sud.

Une flamme trange s'alluma dans les prunelles d'Ossipoff qui croisa ses
bras sur sa poitrine en murmurant:

--Mon Dieu... mon Dieu!... ce rve n'est-il pas insens?

--Mais, dit Gontran, si le savant espagnol s'est tromp?

Fricoulet lui jeta un regard railleur.

--Bast! rpliqua-t-il, il suffit d'inventer un appareil capable de
rvler d'avance l'tat de fermentation de la crote terrestre et
d'indiquer la proximit d'un phnomne sismologique... c'est la moindre
des choses et tu peux te charger de cela.

--Tu as raison, rpondit M. de Flammermont avec un sang-froid
imperturbable, j'y songerai... maintenant, un autre point: l'ruption
est indique pour le mois de mars et nous sommes en octobre.

--Nous mettrons les bouches doubles, riposta Ossipoff; en cinq mois,
nous arriverons  construire le wagon cleste qui devra tre projet par
le volcan, et  prparer le cratre du Cotopaxi au rle de canon que
nous voulons lui faire jouer.

--Mais, papa, murmura Slna qui voyait avec douleur le savant
s'emballer sur cette ide, et de l'argent pour mettre ces beaux projets
 excution!

M. Ossipoff sourit d'une manire indfinissable, et dsignant la
longue-vue qu'il avait rapporte d'Ekatherinbourg et qui tait pendue
par une courroie  la muraille:

--Donne-moi cela, ma chre enfant, dit-il.

[Illustration]

Puis dvissant l'objectif de la lunette, il renversa l'instrument sens
dessus dessous et fit s'crouler sur son lit la cascade de pierres
prcieuses  lui donnes par le criminel Yegor.

Les deux jeunes gens et la jeune fille joignirent les mains, blouis par
les feux multicolores qu'irradiaient les meraudes et les topazes.

--Saperlipopette, murmura Fricoulet, mais savez-vous bien, monsieur
Ossipoff, qu'il y a l une fortune.

--Peuh!... huit  neuf cent mille francs tout au plus... mais c'est tout
ce qu'il nous faut du moment o le Cotopaxi nous servira de canon.

Slna, toute joyeuse, se jeta au cou de son pre.

Alors Fricoulet tira Gontran un peu  l'cart et lui dit tout bas:

--Jusqu'o comptes-tu pousser cette plaisanterie?

--Jusqu' mon mariage avec Slna.

--Mme s'il ne devait se faire que dans la lune?

M. de Flammermont regarda son ami avec ahurissement.

--Oh! dit-il, j'espre bien que les choses n'iront pas jusque-l!

--Ni moi non plus, mais enfin il faut tout prvoir.

Alors Gontran haussa doucement les paules et rpliqua:

--Dame... quand on aime, ce n'est pas comme quand on n'aime pas, donc,
que Cupidon, dieu des amours, veille sur nous!...

[Illustration]




CHAPITRE VII

LE WAGON-OBUS


[Illustration]

C'tait deux mois aprs ces vnements.

Gontran de Flammermont, que M. Ossipoff avait charg de faire excuter,
d'aprs ses plans, le projectile qui devait les emporter dans l'espace,
Gontran avait donn, ce soir-l, rendez-vous au vieux savant et  sa
fille. Il s'agissait, avait-il dit sommairement dans sa lettre d'avis,
de constater o en taient les travaux.

Comme bien on pense, M. Ossipoff se trouva avec Slna  l'heure
prescrite devant l'usine Cail,  Grenelle, o taient construits le
colossal engin et les machines accessoires; l, ils rencontrrent le
jeune comte, escort de son insparable Fricoulet, lequel les guida 
travers les ateliers dserts et les chantiers obscurs jusqu' un hangar
vitr dans lequel il les introduisit.

Au milieu de l'immense pice, dont les proportions semblaient presque
doubles par l'obscurit, une masse norme se dressait, masse aux
contours vagues et qui semblait rayonner dans l'ombre.

[Illustration]

--Qu'est cela? murmura Slna, malgr elle impressionne par les
tnbres silencieuses qui les environnaient.

--Demeurez  votre place, rpondit Fricoulet.

En mme temps, il s'loignait du groupe form par Ossipoff, sa fille et
Gontran de Flammermont.

Soudain ceux-ci poussrent une triple exclamation, exclamation de
surprise et d'admiration.

En pressant sur un bouton, Fricoulet venait d'allumer une lampe
lectrique suspendue au plafond du chantier et, comme en une ferie, le
bloc immense devant lequel les visiteurs taient arrts, sortit,
irradi de lumire, de la nuit qui l'enveloppait.

[Illustration]

On eut dit une de ces anciennes tourelles du moyen ge, en forme de
poivrire, tout entire en mtal poli et brillant comme de l'argent.

--L'obus! s'cria Ossipoff.

--Oui, mon cher monsieur, dit Fricoulet, c'est l l'obus dont vous aviez
donn le plan  M. de Flammermont et que j'ai fait construire sur ses
instructions.

Le vieux savant tournait autour du projectile d'un air videmment
satisfait.

[Illustration: COUPE DU WAGON CLESTE L'_OSSIPOFF_.]

--Je me suis permis, fit l'ancien diplomate, d'apporter  votre plan une
petite modification en ce qui concerne le mtal mme de l'obus;
craignant, en effet, qu'il ne ft trop pesant, j'ai pens  le faire en
magnsium nickel... Vous savez que la production du magnsium est
devenue une opration absolument industrielle et qu'en outre il ne
cote gure plus de quatre-vingts francs le kilogramme; enfin, c'est le
plus lger des mtaux, car il pse six fois moins que l'argent et moiti
moins que l'aluminium; de plus, nickel, il est aussi rsistant que
l'acier, aussi ai-je choisi le nickel de prfrence  tout autre
alliage.

Le vieux savant approuvait de la tte; Slna ajouta:

--Mais une masse comme celle-ci doit peser un poids considrable?

--Peuh! environ cinq  six cents kilos... comme vous le voyez, il a t
fondu et nickel par pices spares, montes  l'aide de boulons et
d'crous, ce qui le rend d'un transport relativement facile.

--Nous avons voulu le monter, ajouta Fricoulet, pour bien nous assurer
que l'ensemble rpondait  vos vues et aussi pour que le remontage, dans
le cratre mme du Cotopaxi, en soit plus facile.

Ossipoff s'tait approch et promenait sur le mtal poli ses doigts
tremblants, comme fait un pre qui caresse un enfant dont il a
impatiemment attendu la venue.

Slna, elle, examinait l'norme projectile, la face grave et les yeux
agrandis.

--Il nous faudra entrer l-dedans? murmura-t-elle.

Comme la jeune fille achevait ces mots, Gontran pressa sur un ressort et
une porte dissimule dans le flanc de l'obus s'ouvrit, tournant sans
bruit sur ses gonds et donnant accs  l'intrieur.

--Entrez, mademoiselle, entrez, fit-il en s'effaant pour laisser passer
Slna, que Mickhal Ossipoff bouscula presque pour pntrer plus vite.

Tout comme un coffret  bijoux, l'intrieur de l'obus tait garni d'un
capitonnage pais; monts sur des ressorts puissants d'une grande
lasticit, les planchers, couverts d'un tapis moelleux, taient
galement suspendus, de faon que, tout en tant d'une solidit  toute
preuve, ils pussent cder, sans se briser, aux plus rudes chocs, quatre
hublots, aux quatre points cardinaux, taient vids dans les parois et
garnis de vitres, afin de permettre aux passagers d'examiner ce qui se
passait  l'extrieur.

Tout le long de la paroi capitonne courait un divan circulaire et, du
plafond, pendait un lustre portant quatre lampes  incandescence.

--L'ameublement n'est pas complet, fit Gontran qui lisait sur le visage
du vieux savant les marques d'une vidente satisfaction; l'bniste ne
nous a pas encore livr l'unique meuble qui garnira cette pice; c'est
une sorte d'armoire-buffet, formant bibliothque dans le haut, bureau 
tiroirs dans le milieu, toilette un peu plus bas et dont la partie
infrieure nous servira  serrer nos vtements.

--Bravo, s'cria Ossipoff; ce sont l des dtails de grande importance
et qui m'avaient chapp  moi.

--Cette armoire est de l'invention de l'ami Fricoulet, fit Gontran.

Le jeune ingnieur inclina modestement la tte, tout en murmurant 
l'oreille de Slna:

--Ce Gontran a un aplomb que je ne lui connaissais pas... c'est--dire
que l'armoire est de lui et que le reste est de moi... j'admire comme il
sait renverser les rles.

--Oh! monsieur Fricoulet, implora la jeune fille... puisque le bonheur
de votre ami est  ce prix, sacrifiez un peu de votre amour-propre.

--Eh! mademoiselle, je ne fais que cela, de le sacrifier; bien plus, je
le pitine, mon amour-propre... vritablement, je le pitine... il ne
faut pas me demander davantage.

Et il grommela entre ses dents quelque chose que Slna ne comprit pas
et qui, si elle l'et compris, ne l'et sans doute pas flatte; comme
toujours Fricoulet maugrait contre les femmes.

Mais, entendant parler derrire lui, Ossipoff se retourna brusquement:

--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il, souponneux.

Fricoulet rpondit avec vivacit:

--Mademoiselle m'interrogeait au sujet de la partie suprieure de l'obus
et je lui expliquais qu'il y avait l un autre tage auquel une chelle
forme de crampons fixs dans la coque donnera accs; il est divis en
trois pices prenant jour sur un palier circulaire et claire chacune
par un hublot; l'une servira de cuisine, l'autre de laboratoire, la
troisime de magasin de rserve pour l'oxygne, le vin et les diffrents
ustensiles ou instruments qu'il nous faudra emporter.

--Je vois, dit Ossipoff en s'adressant  Gontran, que vous avez laisse
intacte cette partie de mon plan.

--Elle m'a paru absolument parfaite, rpondit gravement M. de
Flammermont et j'ai suivi vos instructions  la lettre.

Slna dut faire appel  toute sa volont pour rprimer une forte envie
de rire.

--Monsieur Fricoulet, dit-elle, vous venez de parler cuisine;
aurons-nous donc le moyen de faire le pot-au-feu?--Un moyen trs
simple, mademoiselle; nous emporterons une batterie Trouv.

--Tiens, murmura Gontran, c'est un inventeur de casseroles nouveau
modle...

Fricoulet fut pris d'un violent accs de toux, en mme temps qu'il
marchait nergiquement sur le pied de son ami pour lui imposer silence.

[Illustration]

--Nous emporterons, rpta-t-il, une batterie lectrique Trouv de douze
lments, avec les matires ncessaires pour les faire fonctionner
pendant 240 heures, soit 10 jours sans discontinuer; le courant produit
alimentera le lustre  incandescence que vous voyez suspendu l, en mme
temps qu'une lampe place dans chaque pice; quant aux fourneaux, ils
seront aliments  l'alcool qui, tout en fournissant une chaleur
intense, ne donne aucune fume et ne vicie pas l'air.

Slna battit des mains.

--Bravo, exclama-t-elle, me voil passe cordon bleu du bord et je vous
promets de succulents menus.

Gontran hochait la tte.

--Douteriez-vous de mon savoir-faire, monsieur? s'cria la jeune fille,
comme si son amour-propre de mnagre se ft trouv froiss.

--Moi, s'cria M. de Flammermont,  Dieu ne plaise, ma chre Slna; ce
dont je doute, c'est de pouvoir l'apprcier  sa juste valeur.

[Illustration]

--Que voulez-vous dire?

--Dame! avant de penser  se mettre quelque chose sous la dent, il faut
penser  se mettre quelque chose dans les poumons... en un mot, comment
respirerons-nous?... Je ne vous cacherai pas, mon cher monsieur
Ossipoff, que c'est l un point qui ne laisse pas que de m'inquiter
fort, vu que votre plan ne porte aucune trace de ce dtail.

--Sans doute, dit Fricoulet, M. Ossipoff pense fabriquer
artificiellement de l'air respirable par le chlorate de potasse et le
bioxyde de manganse?

[Illustration]

Le vieux savant eut un geste nergique de dngation.

--Pas le moins du monde, rpondit-il, car, pour dcomposer ce mlange et
produire de l'oxygne, il faut le chauffer nergiquement...

Et il regardait Gontran, semblant l'interroger.

--Eh! j'y suis, s'cria l'ex-diplomate, auquel Fricoulet venait de
souffler cette rponse, vous voulez employer le procd Tessi du
Motay...

Et il pensait _in petto_:

--Pourvu qu'il ne prenne pas fantaisie  Ossipoff de me demander quelque
explication  ce sujet.

Mais le vieillard secoua la tte, la face gaye d'un sourire:

--Je ne fais aucun appel  la chimie, dit-il.

--Alors... vous avez trouv un procd nouveau?

--Pas moi, mais des compatriotes  vous dont le renom est universel: MM.
Cailletet et Raoul Pictet qui sont parvenus, chacun de leur ct et par
des moyens diffrents,  liqufier ces gaz rputs jusqu' prsent
incompressibles: l'hydrogne et l'oxygne... m'inspirant d'eux, je
procderai comme eux, mais en grand;  l'aide d'une forte pression et
d'un abaissement considrable de temprature, je liqufierai
l'oxygne... au besoin, je pourrais le solidifier et emporter une
provision d'air en tablettes, mais je prfre l'emporter dans des
rcipients d'acier.

--Mais savez-vous bien qu'il vous en faut une grosse provision, dit
Fricoulet un peu inquiet.

--N'ayez crainte, mon cher ami; j'ai calcul qu'un litre d'oxygne
liqufi reprsenterait quinze mtres cubes, soit quinze mille litres de
gaz vital. Avec cent litres de ce liquide, nous aurons une provision
suffisante, car, en vingt-quatre heures, nous n'en dpenserons gure
qu'un litre, soit pour chacun de nous cent cinquante litres de gaz vital
par heure.

--Mais avez-vous rflchi, objecta Fricoulet, que l'air se viciera
pendant le voyage?

--Pour combattre cette viciation, j'emploierai la potasse caustique qui
absorbera l'acide carbonique, et, toutes les quarante-huit heures, je
chasserai, au moyen d'une ventilation nergique, les miasmes produits
par la respiration pulmonaire et cutane... qu'en pensez-vous, monsieur
de Flammermont?

--Je pense, monsieur, rpondit gravement le jeune homme, que vous avez
pens  tout.

Et, ce disant, il serrait nergiquement les mains du vieux savant.

Pendant ce temps, Slna s'tait dirige vers la porte et, dsignant 
Fricoulet le marchepied qui servait  atteindre le plancher de la pice
circulaire o ils se trouvaient runis:

--De combien sommes-nous levs au-dessus du sol? demanda-t-elle.

--D'un mtre, mademoiselle.

--Et qu'y aura-t-il l-dedans? ajouta-t-elle en frappant du bout de son
ombrelle la partie infrieure de l'obus.

--De l'air comprim, mademoiselle, qui attnuera par son chappement le
contre-coup du dpart.

Soudain, Gontran se frappa le front:

--Monsieur Ossipoff, vous n'avez pas pens  une chose.

--Laquelle?

--C'est qu'il se peut parfaitement bien que votre obus ne soit pas de
calibre?

Le savant ouvrit de grands yeux.

--Pas de calibre! rpta-t-il... qu'entendez-vous par l?

--En ma qualit de chasseur, je connais un des principes fondamentaux de
la balistique et ce principe est le suivant: Pour utiliser toute la
dtente d'un gaz, il est de toute ncessit de lui opposer une surface
rsistante et obturant entirement l'me de l'engin, fusil ou canon,
afin d'viter le _vent_, cause de dperdition de vitesse.

--Eh bien!

--Eh bien! votre obus a six mtres de diamtre... savez-vous combien a
la chemine que nous utiliserons?

Ossipoff saisit son crne  deux mains.

--Dieu du ciel! exclama-t-il, vous avez raison!... comment n'ai-je pas
pens  cela plus tt?

Et, vritablement atterr, il fixait sur Gontran des regards dsesprs,
semblant lui demander un moyen de parer  cet inconvnient qu'il n'avait
pas prvu; de son ct, Gontran regardait Fricoulet, le suppliant
muettement de venir  son secours.

Et un silence de plomb pesait sur leurs paules, lorsque le jeune
ingnieur, dans un geste inspir, posa sur son front l'index de sa main
droite.

--Qui nous empche, dit-il en parlant lentement, de disposer le caisson
d'air comprim formant la base de notre obus sur un second caisson de
capacit plus grande que le premier, dont nous emporterons d'ici tous
les lments et que nous construirons sur place d'un diamtre exactement
semblable  celui de la chemine du volcan.

Tout le monde l'coutait parler sans rien dire.

Fricoulet continua:

--Outre que cette adjonction pare  l'inconvnient signal fort
judicieusement par mon ami Gontran, elle offre encore un autre avantage:
sous l'norme pression des gaz souterrains, les cloisons infrieures de
ces caissons seront refoules avec une telle vigueur que l'air
s'chappera par des soupapes fortement assujetties et places  la
partie suprieure; de cette faon, la secousse sera graduelle et non
instantane et nos chances de heurt diminues d'autant.

[Illustration: Crpuscule sur Gassendi.]

Un sourire courut sur les lvres d'Ossipoff, qui regarda un moment en
silence le jeune ingnieur; ensuite, il se pencha vers Gontran et lui
dit:

--Ce jeune homme parat connatre son affaire; s'il savait parler un peu
moins et couter davantage, il arriverait  quelque chose.

Puis, s'adressant  Fricoulet, il lui demanda un peu ddaigneusement:

--Seriez-vous capable de me faire le dessin de ce caisson et de ce
systme de soupapes?

Humili, Fricoulet rpliqua schement:

--Ce dessin vous sera remis demain par M. de Flammermont, monsieur.

Et, tournant les talons, il descendit les trois marches qui menaient au
projectile.

--Surtout, fit Ossipoff  Gontran, remettez-moi le dessin de ce
garon-l tel qu'il vous le donnera, sans y ajouter quoi que ce soit; je
veux voir de quoi il est capable.

L'ex-diplomate eut un geste de la main indiquant qu'il se conformerait 
la demande de son interlocuteur; puis, aprs un moment:

--Mais, monsieur Ossipoff, dit-il, avez-vous rflchi qu'une fois dans
la zone d'attraction lunaire, l'obus tombera de prs de trente mille
kilomtres de haut?--Avez-vous pens  amortir ce choc?

Le vieux savant sourit et haussant doucement les paules:

--Bast! fit-il, nous ne tomberons qu'avec une vitesse de 2,500 mtres
dans la dernire seconde... Or, comme vu la rarfaction de l'air, il ne
faut songer  aucun moyen physique, j'ai pens tout simplement  garnir
le fond de notre wagon de tampons munis de ressorts trs puissants, de
telle sorte que, pour nous, enferms dans l'intrieur, le choc perdra
toute sa violence.

Tout en parlant Ossipoff donnait un dernier regard approbateur 
l'intrieur du projectile; puis, il descendit les marches, suivi de sa
fille et de Gontran.

--Mon cher enfant, dit-il en serrant nergiquement les mains du jeune
comte, permettez-moi de vous fliciter en toute sincrit pour tre
parvenu, en si peu de temps,  mener  bien cette partie importante de
nos projets. Ce wagon est parfaitement conu dans toutes ses parties et
son intrieur rpond  l'extrieur... rien n'a t oubli et, je vous le
rpte, vous avez march avec une rapidit qui fait le plus grand
honneur  votre activit et  votre intelligence.

Alcide Fricoulet s'tait approch et, les mains derrire le dos,
souriait complaisamment, prenant pour lui les compliments qu'on ne lui
adressait pas... mais qui lui revenaient de droit.

--Et vous n'avez pas tout vu, dit Gontran en entranant le savant vers
une autre partie de l'atelier, voici les machines destines  rendre
cylindrique et  calibrer exactement la chemine intrieure du volcan;
voici les pompes, les outils de nos ouvriers; tous appropris au travail
spcial auquel ils seront employs... voici les glissires du
projectile.

Ossipoff ne pouvait se lasser de regarder, d'examiner en dtail, l'une
aprs l'autre, toutes les pices que lui dsignait Gontran.

--Mais toutes ces machines, dit-il enfin vritablement merveill, sur
quels plans ont-elles t construites? car je n'en vois l aucune qu'il
n'ait fallu dessiner spcialement en vue du rle qu'elles ont  jouer
dans notre oeuvre.

M. de Flammermont allait rpondre--pour dire la vrit sans
doute--lorsqu'un geste nergique de Fricoulet lui commanda le silence.

--Eh bien! vous ne rpondez pas! fit Ossipoff tonn.

--Voyons, Gontran, dit le jeune ingnieur, quelle honte prouves-tu 
dire que c'est toi l'auteur des plans d'aprs lesquels tout cela a t
construit?

Le vieillard leva les bras au ciel.

--Quel gnie! exclama-t-il, et quelle modestie!

Et s'adressant  Fricoulet:

--Voil, monsieur Fricoulet, les vrais savants sont tous ainsi, modestes
et silencieux... tandis que les autres...

Le jeune ingnieur frona lgrement les sourcils.

--Monsieur Ossipoff, bougonna-t-il, vous vous rptez... car vous m'avez
dj dit cela.

Ossipoff le regarda droit dans les yeux et le menaant du doigt:

--Vous seriez jaloux du mrite de M. de Flammermont, que je n'en serais
nullement tonn, murmura-t-il.

Fricoulet garda un moment le silence, stupfait, doutant que ses
oreilles eussent bien entendu; puis, tout  coup, poussant un vibrant
clat de rire:

--Moi! s'cria-t-il, moi! jaloux du mrite scientifique de Gontran! Ah!
monsieur Ossipoff... mprisez mes humbles connaissances et mon petit
bagage scientifique, mais ne souponnez pas ma bonne amiti pour M. de
Flammermont.

Mlle Ossipoff qui, tout en rdant curieusement  travers le chantier,
avait nanmoins l'oreille  la conversation, comprit que les choses
menaaient de se gter si elle ne faisait une diversion.

--Ah! la singulire machine! s'cria-t-elle en dsignant dans un coin du
hangar une sorte de gigantesque fer  cheval surmont d'un cadran sur
lequel jouait une grosse aiguille mobile... Qu'est-ce que cela?...

A l'exclamation de sa fille, le vieux savant se retourna.

--En effet, dit-il en s'approchant lui aussi, voil une construction de
forme bizarre.

Fricoulet coula vers Gontran de Flammermont un regard singulier et lui
murmura tout bas  l'oreille:

--Garde  toi... sais-tu bien ton affaire?

L'ex-diplomate haussa les paules et rpondit en souriant:

--Tu vas voir.

Puis tout haut, non sans se donner un peu d'importance:

--Ceci, mademoiselle, est l'appareil que monsieur votre pre m'avait
pri d'inventer.

--Un sismographe! exclama Ossipoff.

Gontran inclina la tte gravement

--Oui, monsieur Ossipoff, un sismographe: les deux branches de fer 
cheval ne sont autre chose que des lectro-aimants; les courants
telluriques passent par les spires de ces bobines et les aimantent;
suivant l'intensit de cette aimantation, cette aiguille dvie plus ou
moins sur le cadran, indiquant les variations d'intensit du magntisme
terrestre, qu'une loi inconnue relie aux manifestation volcaniques et
aux phnomnes ruptifs.

[Illustration]

--Bravo, s'cria Fricoulet qui avait suivi, non sans trembler, son ami
dans cette explication.

Slna regarda le jeune ingnieur et le remercia d'un sourire pour le
rle de providence qu'il consentait  jouer avec tant d'abngation.

Ossipoff, lui, tait au comble de la joie.

--Ah! mon fils, exclama-t-il d'une voix que l'motion rendait toute
tremblante, quelle science est la vtre!... je vous le dis en vrit,
moi vieilli sous le harnais, moi us par les recherches scientifiques,
je vous admire!... quelle ingniosit!... quelles profondeurs de vues!
quelle diversit de connaissances!

Et dans son enthousiasme il saisissait les mains de Gontran et les
secouait avec vigueur.

[Illustration]

--Ainsi, insista Fricoulet, pour rendre plus vraisemblable encore cette
comdie, tu penses que cet instrument rpondra  ce que tu attends de
lui?

--Comment! s'cria M. de Flammermont, c'est--dire que, grce  lui, je
me charge de vous indiquer, un mois  l'avance, la fermentation des
couches profondes du globe et de vous prdire la prochaine ruption du
Cotopaxi.

--Tous mes compliments, mon cher, rpondit l'ingnieur.

Sans doute Ossipoff crut-il voir dans ces quelques mots une pointe de
raillerie, car il lana  Fricoulet un regard furieux et lui demanda,
non sans aigreur:

--Feriez-vous, par hasard,  M. de Flammermont, l'injure de mettre en
doute sa russite... monsieur Fricoulet?

Celui-ci leva les bras au ciel.

--Nullement... nullement, se hta-t-il de riposter... mais la science
de mon ami Gontran me plonge toujours dans une profonde stupfaction.

L'ex-diplomate, qui craignait que les continuelles railleries de
Fricoulet n'veillassent l'attention du vieux savant, se hta
d'intervenir.

--Maintenant, monsieur Ossipoff, dit-il, il ne me reste plus qu'
prendre cong de vous.

[Illustration]

Le vieillard et sa fille poussrent en mme temps un cri de surprise.

--Vous partez!

--Dame! ne faut-il pas que je vous prcde pour exprimenter mon
sismographe au sein mme du Cotopaxi... en outre, si j'en crois les
renseignements que j'ai recueillis, les moyens de locomotion ne sont
rien moins qu'abondants l-bas, et il faudra bien un mois avant d'avoir
organis et runi tout le matriel et le personnel, ncessaires au
transport de nos bagages jusqu' la cime du Cotopaxi.

--Ah! fit Ossipoff en enveloppant le jeune homme d'un regard attendri,
quel collaborateur prcieux!... vous pensez  tout... vous avez cent
fois raison... ma pense tait loin de ces dtails.

Et il ajouta d'un ton rogue:

--Ce n'est pas vous, monsieur Fricoulet, qui auriez song  cela!

L'ingnieur courba la tte.

--Cela, non, dit-il, je l'avoue humblement.

Soudain, Ossipoff se pencha  l'oreille de Gontran:

--Pourquoi donc, demanda-t-il, est-ce vous qui partez? ne vaudrait-il
pas mieux envoyer l-bas votre ami Fricoulet?... cela nous en
dbarrasserait.

Slna, dont le visage s'tait couvert d'un voile de tristesse en
entendant Gontran parler de son dpart, se mit  sourire.

--En effet, dit-elle, c'est l une excellente ide.

Et, sans attendre la rponse de son fianc, elle s'adressa 
l'ingnieur, lui lanant un regard suppliant:

--Monsieur Fricoulet, fit-elle, vous ne laisserez certainement pas
partir votre ami; vous savez trop combien il prouve de plaisir  rester
auprs de moi.

Gontran avait fronc lgrement les sourcils tandis qu'une moue de
mcontentement plissait ses lvres; il adressa un signe imperceptible 
Fricoulet qui rpliqua:

--Mon Dieu! mademoiselle, je suis tout prt  faire ce que Gontran me
dira de faire... s'il me dit de partir, je partirai... s'il veut que je
reste, je resterai... c'est  lui de juger comment je puis tre le plus
utile aux projets de M. Ossipoff.

[Illustration]

Il avait prononc ces mots avec une humilit affecte qui lui valut de
la part du savant un regard un peu adouci.

Slna frappa ses mains l'une contre l'autre.

--En ce cas, dit-elle joyeusement en se tournant vers M. de
Flammermont...

--En ce cas, rpondit celui-ci, mon ami Fricoulet demeurera ici et moi,
je partirai l-bas, aprs demain.

Ossipoff et sa fille firent un mouvement; Gontran continua:

--Fricoulet vous sera ici d'un grand secours; il est mcanicien et il
vous faut un homme comme lui pour surveiller le dmontage, l'emballage
de toutes les pices de mcanique dont nous aurons besoin l-bas.

Le vieux savant hochait la tte d'un geste approbatif.

--Et puis, ajouta Gontran, je connais mieux que personne l'appareil que
j'ai construit, et personne mieux que moi ne pourrait l'exprimenter.

[Illustration: Ptolme, Alphonse, Arzachel, les trois cratres souds.]

D'un geste il attira Slna en arrire.

--Chre Slna, murmura-t-il, vous ne doutez pas du grand chagrin que me
cause cet loignement... mais c'est par prudence et dans l'intrt mme
de mon amour que j'agis ainsi.

--Par prudence! rpta la jeune fille.

--Je redoute de me trouver seul en prsence de M. Ossipoff... sans
Fricoulet, mon bon gnie, votre pre ne tarderait pas  me dpouiller du
vtement d'emprunt dont je me suis affubl et il n'aurait pas besoin de
gratter bien fort pour que sous son doigt s'caillt la couche de vernis
scientifique dont je me suis enduit... en m'loignant au contraire, mon
coeur souffre, il est vrai, mais mon prestige demeure intact.

Il se tut un moment.

Puis, il reprit en plissant ses paupires, d'un air fin:

--N'est-ce pas sagement calcul?

Un lger sourire gaya le visage attrist de Slna.

--Peut-tre avez-vous raison, murmura-t-elle; mais c'est bien fcheux
que vous ne soyez qu'un faux savant.

Et elle accentua son regret d'un gros soupir.

En ce moment Ossipoff se retourna vers le jeune homme.

--Et quand vous proposez-vous de partir? demanda-t-il.

--J'ai retenu ma cabine  bord d'un btiment amricain qui quitte le
Havre aprs demain matin...

--Sitt! exclama Slna.

--Dans quinze jours je serai  Colon; je traverserai l'isthme de Panama
en chemin de fer et je me rembarquerai sur l'autre ct pour Guayaquil;
de l j'irai  cheval jusqu' Quito o j'organiserai le convoi qui vous
sera ncessaire pour le transport de votre matriel; le premier fvrier
prochain je serai au sommet du Cotopaxi, j'essaierai le sismographe et
de Guayaquil je vous ferai connatre le rsultat de mon exprience, quel
qu'il soit.

--En caractres brouills, n'est-ce pas! s'cria Ossipoff.

--Naturellement. Si Martinez da Campadores ne s'est pas tromp dans ses
calculs et si je reconnais les signes prcurseurs d'une prochaine
ruption, vous prenez aussitt la mer avec le navire que vous aurez
frt; en doublant  toute vapeur le cap Horn, vous pourrez tre 
Guayaquil vers le premier mars et le 10 du mme mois nous pourrons tre
runis dans le cratre du Cotopaxi.....

Fricoulet ajouta, en coulant vers l'ex-diplomate un regard singulier et
qu'et sans doute donn beaucoup  penser au vieux savant:

--A moins, toutefois, qu'il ne survienne quelque incident que nous ne
prvoyons pas.....

Ossipoff haussa les paules et, sans tenir compte de l'observation de
l'ingnieur, poursuivant la phrase de M. de Flammermont, il dit:

--Et en comptant une douzaine de jours pour l'appropriation de la
chemine, le remontage du wagon et de toutes les pices mtalliques,
nous serons trois jours avant l'explosion prdite, prts  nous lancer
dans les espaces intersidraux!

En prononant ces mots, il avait, dans un mouvement vraiment majestueux,
dress le bras vers le ciel, du geste d'un guerrier dsignant les
contres qu'il s'apprte  conqurir.

[Illustration]




CHAPITRE VIII

O IL EST DMONTR UNE FOIS DE PLUS QUE FDOR SHARP EST UN GREDIN


[Illustration]

C'tait le 29 janvier; il tait deux heures de l'aprs-midi, et dans la
salle  manger de l'_Htel Royal_,  Brest, M. Ossipoff fumait son
cigare en compagnie de Fricoulet.

Slna, assise prs de la fentre, laissait ses regards errer  travers
la fort de mts qui hrissaient l'horizon; mais sa pense tait bien
loin, par del les mers, prs du cher absent.

--Savez-vous, pre, dit-elle tout  coup en se retournant, que voici
prs d'un mois que M. de Flammermont est parti?

--Un mois, en effet, fillette, rpondit le vieux savant; la semaine ne
se passera certainement pas sans que nous ayons de ses nouvelles.

La jeune fille eut une petite moue.

--Il me semble, fit-elle, qu'il et pu nous en donner dj!

Fricoulet, qui tait pench sur une carte de l'Atlantique, releva la
tte.

--En admettant que le voyage se soit effectu sans encombre et qu'aucune
difficult imprvue ne l'ait retard, Gontran est arriv l-bas
avant-hier seulement... Eh bien! il lui a fallu le temps de faire
l'exprience sismographique, d'expdier la dpche... En outre, il y a
la transmission tlgraphique... Bref, en supposant qu'il n'ait pas
perdu une heure, une minute, nous ne pouvons recevoir de ses nouvelles
avant quarante-huit heures, au moins.

--Quarante-huit heures! murmura Slna, c'est bien long.

--A moins, fit joyeusement Fricoulet, que le petit Cupidon ne lui ait
prt ses ailes pour aller plus vite... mais ces choses se passaient aux
temps mythologiques et notre prosaque poque n'est pas digne que les
dieux descendent de l'Olympe!

La jeune fille frappa impatiemment le sol de la pointe de sa bottine.

--Ah! monsieur Fricoulet, dit-elle, on voit bien que vous n'avez pas,
comme votre ami Gontran, la tte remplie de notions scientifiques...
vous plaisantez tout le temps.

Ce disant, elle souriait malicieusement pour rpondre au regard de
reproche que lui lanait le jeune ingnieur.

[Illustration]

--Dites donc, monsieur Fricoulet, fit Ossipoff, sommes-nous compltement
prts  partir?

--Depuis hier soir tout est termin, monsieur Ossipoff; les dernires
caisses ont t arrimes devant moi; j'ai donn l'ordre de tenir la
machine sous pression, en sorte que deux heures aprs avoir reu la
dpche de Gontran,--en admettant toutefois qu'elle soit favorable,--la
_Maria-Slna_ pourra prendre la mer.

Et il ajouta _in petto_:

--Voil bien de l'argent dpens et dpens en pure perte... Il et
mieux valu pour Gontran que le vieux transformt ses pierreries en
bonnes rentes 3% plutt que de les dissiper en folies irralisables...
Enfin, heureusement que cette comdie va prendre fin... Gontran, lorsque
je l'ai quitt, paraissait avoir compris mes raisonnements... Il va
tlgraphier de l-bas que le sismographe n'a donn aucun rsultat et
que le Cotopaxi est un volcan teint... Ossipoff s'en prendra  Martinez
Campadores, le traitera de crtin et d'idiot, ce dont l'autre se moque
pas mal, puisqu'il est enterr depuis nombre d'annes... Puis Gontran,
revenu, pousera Slna, ce qui sera sa punition pour tout le temps
qu'il m'a fait perdre.

Et pendant qu'il monologuait de la sorte, le jeune ingnieur considrait
d'un oeil railleur Ossipoff qui pointait avec attention sur de longues
feuilles de papier la liste de tous les objets que la petite troupe
emportait avec elle.

Soudain Slna poussa un cri.

--Pre, dit-elle, pre, voici un employ du tlgraphe qui vient de ce
ct.

Le vieillard abandonna sa besogne et d'un bond fut prs de sa fille.

--Il entre  l'htel, murmura-t-elle d'une voix tremblante.

--Mais nous ne sommes pas les seuls habitants de l'_Htel Royal_,
objecta Fricoulet d'un ton ironique.

Cependant, agit, sans trop savoir pourquoi, d'un pressentiment, il
s'apprtait  courir aux nouvelles, lorsque la porte s'ouvrit et un
garon entra:

--Une dpche pour M. Ossipoff, dit-il.

Le vieux savant se prcipita, saisit le papier bleu, le dcacheta d'un
doigt fbrile et avidement en parcourut le contenu.

--Hurrah! cria-t-il en agitant en l'air ses bras dans un geste
dsordonn; hurrah! pour le Cotopaxi... Hurrah! pour Gontran de
Flammermont!

Puis, bris par l'motion, il tomba sur une chaise, le visage tout ple,
les lvres bleuies, les paupires presque closes.

--Mon pre! fit Slna prise d'inquitude en se prcipitant vers le
vieillard.

Fricoulet, lui, demeurait immobile, les pieds clous au plancher, dans
une attitude hbte.

--Pauvre homme, pensait-il, le renversement de toutes ses esprances
vient de le rendre fou instantanment... Peut-tre bien, si Gontran
l'et tente, l'exprience et-elle donn de bons rsultats.

Et, pris de remords, il ajouta:

--Sapristi! si c'tait  refaire, je conseillerais  Gontran d'aller
jusqu'au Cotopaxi et d'essayer le sismographe; les hasards sont si
grands... peut-tre cet instrument aurait-il donn les rsultats qu'on
attendait de lui.

Et tout navr, tout furieux contre lui-mme, il s'approcha  son tour de
Mickhal Ossipoff qui commenait  revenir  lui.

--Pauvre monsieur Ossipoff, murmura-t-il en lui prenant la main.

Le vieillard poussa un profond soupir, ouvrit les yeux, puis brusquement
se redressa, sauta sur ses pieds en s'criant:

--Hurrah! hurrah! pour Gontran de Flammermont!

--Allons bon, pensa Fricoulet, voil que cela recommence!

--Mon cher monsieur Fricoulet, dit Ossipoff, voulez-vous courir jusqu'au
port, dire au capitaine de la _Maria-Slna_ que nous appareillons dans
deux heures... Moi, je me charge de boucler nos valises et de rgler
notre compte  l'htel.

L'ingnieur eut un haut-le-corps dsordonn. Dcidment le vieillard
avait bien la cervelle dtraque.

Il attira Slna  lui, d'un clignement d'yeux.

--Votre pre ne me parat pas dans son tat normal, murmura-t-il.

Ce fut au tour de Slna de tressaillir.

--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle sans cesser d'examiner Ossipoff
qui, fivreusement, s'occupait  mettre en ordre les paperasses parses
sur la table.

--Ceci: c'est que cette dpche a d porter  votre pre un coup
terrible et qu'il faudrait aviser.

--Aviser  quoi?

--Je ne sais trop... En tous cas nous ne pouvons le laisser en cet tat.

La jeune fille regarda Fricoulet; un doute venait de se glisser soudain
dans son esprit sur le bon quilibre des facults mentales de
l'ingnieur.

Comme ils taient tous les deux l'un prs de l'autre, Ossipoff se
retourna et, remarquant leur attitude embarrasse, demanda:

--Eh bien! qu'avez-vous  rester l, tous deux immobiles comme des
termes?... Monsieur Fricoulet, vous devriez dj tre parti; quant 
toi, Slna, tu ferais bien mieux de m'aider un peu... Voyons,
qu'avez-vous? que vous dites-vous?

[Illustration: La Maria-Slna.]

--C'est la dpche, pre, rpondit la jeune fille; vous ne nous avez pas
montr la dpche de M. de Flammermont, alors je disais  M.
Fricoulet que sans doute vous nous cachiez quelque chose... que
peut-tre M. de Flammermont est malade... bless...

Vivement Ossipoff sortit la dpche du portefeuille dans lequel il
l'avait dj serre et, la tendant  Slna:

--Tiens! lis, dit-il, et rassure-toi.

La jeune fille parcourut d'un rapide coup d'oeil le papier administratif
et le passa  Fricoulet en demandant  voix basse:

[Illustration]

--Je ne comprends plus ce que vous vouliez dire?... Cette dpche n'a pu
que causer  mon pre une grande joie.

Fricoulet se frottait nergiquement les yeux.

--J'ai la berlue, pensait-il, j'ai mal lu ou bien Gontran a t frapp
l-bas d'alination mentale.

Et il relut une troisime fois ces mots:

Prdiction Martinez Campadores parfaitement juste. Sismographe indique
ruption prochaine. Partez sans perdre de temps. Amitis.--Flammermont.

Et il restait l, immobile, atterr, roulant la dpche entre ses
doigts, se creusant la cervelle pour chercher  comprendre pourquoi
Gontran avait agi ainsi.

--Je ne puis mettre sa conduite que sur le compte d'une insolation,
pensa-t-il; en tous cas, il faut aller jusqu'au bout et du moment qu'il
dit de partir... il faut partir... Je souhaite seulement que nous
arrivions  temps pour viter une catastrophe.

--Eh bien! monsieur Fricoulet! cria Ossipoff.

--Voil, monsieur, voil, rpondit le jeune ingnieur en se prcipitant
vers la porte; je cours au port et, quand vous arriverez, la
_Maria-Slna_ sera prte  lever l'ancre.

       *       *       *       *       *

Quinze jours aprs, grce aux vents qui soufflaient du nord-est, la
golette parvint  Aspinwall; le matriel, soigneusement emball dans
d'normes caisses, fut embarqu en grande vitesse sur le chemin de fer
de Panama; de l'autre ct de l'isthme, on le rechargea sur le
_Salvador-Urquiza_, caboteur de 500 tonnes qui devait le transporter 
Tacames, sur la rivire de Las Esmeraldas; l, un bateau  vapeur le
conduirait  Quito, au centre du massif montagneux des Andes, moins
loign que Guayaquil du Cotopaxi.

Or, le 24 fvrier, vers huit heures du soir, comme Fricoulet accoud sur
le bastingage de l'arrire, fumait un excellent cigare, tout en suivant
d'un oeil rveur les blancs moutonnements forms par l'hlice dans les
flots clairs du Pacifique, soudain une lumire intense irradia
l'horizon, jetant sur la surface de l'ocan comme une lueur d'incendie.

Pendant une seconde tout fut rouge, l'horizon, le ciel, la mer; le
btiment lui-mme parut teint de sang; puis la lueur disparut, tout
redevint sombre, plus sombre encore qu'auparavant.

[Illustration]

Fricoulet, comme m par un ressort, s'tait redress et d'un bond
s'tait prcipit  l'entre des rouffles.

--Ossipoff! cria-t-il, Ossipoff!

Mais sans doute le vieux savant, par le hublot de sa cabine, avait lui
aussi, assist  l'trange phnomne car il escaladait quatre  quatre
les marches de l'escalier accompagn de Slna; derrire eux venait le
capitaine, suivi d'une partie de l'quipage.

--Qu'arrive-t-il? demanda Mickhal Ossipoff en entranant Fricoulet vers
le bordage.

--L-bas! l-bas! rpliqua le jeune ingnieur en tendant le bras vers
le point de l'horizon qui venait de s'embraser si soudainement. Comme il
achevait ses mots, un bruit effroyable, monstrueux clata, semblable 
l'explosion de cent batteries d'artillerie tonnant ensemble; puis une
subite tempte s'abattit sur le navire arrachant ses voiles, tordant ses
mts, tandis que les vagues souleves par une force inconnue, se
dressaient semblables  des montagnes, soulevant  une vertigineuse
hauteur le malheureux btiment pour le laisser ensuite retomber dans des
gouffres insondables.

Le ciel, cependant, demeurait pur, scintillant de mille toiles, comme
par une nuit de printemps.

[Illustration]

Tout  coup, le vent tomba, les vagues s'apaisrent, l'atmosphre
redevint calme et sur la mer, fige comme une nappe d'huile, le navire
poursuivit sa route.

Ossipoff que son sang-froid n'abandonnait jamais, surtout lorsqu'il
s'agissait de constatations scientifiques, consulta sa montre; cet
trange cyclone avait dur juste deux minutes.

Tout le monde  bord se taisait; passagers et matelots, encore sous
l'impression de cet incomprhensible cataclysme, se regardaient,
tremblants, pouvants.

Fricoulet fut le premier qui reprit ses sens.

--Ma parole, s'cria-t-il, on viendrait me dire que nous avons subi le
contre-coup d'une ruption volcanique que je n'en serais nullement
tonn.

Une exclamation douloureuse lui rpondit:

--Le Cotopaxi!

Et Ossipoff, les yeux hagards, les cheveux en dsordre, se tenait
cramponn au bastingage, la face tourne vers l'horizon.

Slna courut  lui.

--Pre! cher pre! bgaya-t-elle toute tremblante et le coeur serr par
une inexprimable angoisse, que voulez-vous dire?

--Je dis que les pressentiments de M. Fricoulet sont justes; que la
lueur que nous avons aperue et que le bruit que nous avons entendu sont
produits par une ruption du Cotopaxi dont quelques centaines de
kilomtres  peine nous sparent.

Le jeune ingnieur s'empressa, mu par la douleur du vieillard.

--En vrit, dit-il, pensez-vous que ce soit l la cause de la tempte
qui s'est abattue sur nous?... en disant cela, je parlais un peu au
hasard...

Ossipoff secoua la tte.

--Hlas! rpliqua-t-il, ce n'est que trop probable... par suite d'un
cataclysme souterrain que nul ne pouvait prvoir, l'ruption prdite par
Martinez da Campadores pour le mois prochain, vient de se produire.

Et il ajouta d'une voix brise:

--Dcidment la fatalit me poursuit et s'obstine  rduire mes projets
 nant.

Tout  coup Slna poussa un cri terrible et s'abattit entre les bras de
son pre, secoue par des sanglots convulsifs.

[Illustration]

--Slna! ma chre fille, fit le vieux savant pouvant, qu'as-tu?
pourquoi ces pleurs?

La jeune fille sanglota de plus belle.

Mickhal Ossipoff et Fricoulet, muets tous les deux, assistaient 
l'explosion de cette douleur, n'en pouvant deviner les causes et se
sentant impuissants  la calmer.

Ossipoff se bornait  rpter le plus tendrement possible les pithtes
que son affection paternelle lui faisait monter du coeur aux lvres.

--Mais enfin, qu'as-tu ma fille chrie? demanda-t-il, profitant d'un
instant o les sanglots de Slna semblaient s'apaiser.

Alors au milieu des pleurs, des gmissements de la jeune fille,
Fricoulet entendit ces mots.

--Le Cotopaxi!..... Gontran! oh! mon cher Gontran!

--Que dit-elle? demanda Ossipoff qui n'avait pas saisi le sens de ces
paroles inintelligibles.

Le jeune ingnieur frona le sourcil et soudain ses traits se
contractrent sous l'empire d'une violente motion.

--Gontran! s'cria-t-il... ah! le malheureux!

Et ses bras retombrent le long de son corps, dans un geste
d'accablement et de dsespoir.

Et, voyant Ossipoff qui l'interrogeait du regard:

--Ah! gronda-t-il, vous ne comprenez pas que si le Cotopaxi a fait
ruption, Gontran a certainement pri enseveli sous les laves... tout 
votre gosme de savant, vous ne voyez dans cette catastrophe que la
ruine de vos esprances; votre fille, elle, y voit la mort de son fianc
et moi celle de mon meilleur ami.

Et il ajouta:

--Vous l'avez envoy  la mort... il est victime de votre folie et vous
n'avez pas un seul regret pour lui!...

Et Fricoulet se dtournant, cacha son visage dans ses mains pour
dissimuler les larmes sincres qui ruisselaient le long de ses joues.

Ossipoff tait atterr; sur le premier moment, en effet, son esprit
n'avait t frapp que d'une chose: l'anantissement de ses esprances;
l'ide que Gontran avait pu trouver la mort, et quelle mort! dans les
laves brlantes du volcan, ne s'tait mme pas prsente  lui; mais,
maintenant, il se sentait au coeur une douleur poignante,  la pense
que cet aimable garon dont il avait su apprcier les qualits et qu'il
aimait dj  l'gal de son fils, que Gontran avait pri.

Oui, Fricoulet avait raison; c'est lui qui avait caus la mort du jeune
comte et brisait  tout jamais le coeur de sa fille, de cette Slna
adore pour le bonheur de laquelle il et donn jusqu' la dernire
goutte de son sang.

Alors, accabl, il tomba  genoux sur le pont et prenant entre ses mains
tremblantes les mains de Slna:

--Ma fille, murmura-t-il, pardonne-moi... oui, je suis un fou, oui, je
suis un misrable, puisque j'ai laiss envahir mon me par l'amour de la
science, alors qu'elle ne devait tre pleine que d'affection pour toi.

Les larmes de Slna redoublrent; quant  Fricoulet, mu de l'attitude
dsespre du vieillard et regrettant dj les dures paroles qu'il lui
avait adresses, il s'approcha de lui, le saisit par les paules et le
relevant:

--Non, monsieur Ossipoff, dit-il, non, vous n'tes pas un misrable,
non, vous n'tes pas un fou... et votre fille vous pardonne la mort de
son fianc comme je vous pardonne, moi, la mort de mon ami.

Le vieillard le regarda et balbutia:

--Bien vrai?

--Voici ma main, rpondit Fricoulet simplement.

Ossipoff serra vigoureusement la main que lui tendait l'ingnieur; puis
se tournant vers sa fille:

--Et toi, Slna? demanda-t-il tout bas, me pardonnes-tu aussi?

Pour toute rponse la jeune fille se jeta dans les bras de son pre qui
la tint longtemps embrasse.

Tout  coup, Fricoulet partit d'un large clat de rire et posant sa main
sur l'paule du vieillard:

--Voulez-vous que je vous dise quelque chose? s'cria-t-il... eh bien!
nous sommes tous des imbciles!...

Ossipoff le regarda avec des yeux que l'ahurissement grandissait.

--Que signifie? murmura-t-il.

--Cela signifie que le phnomne auquel nous venons d'assister ne peut
tre attribu  une ruption du Cotopaxi.

Slna se redressa et se jetant sur les mains de l'ingnieur:

--Oh! parlez, monsieur Fricoulet, parlez... ce que vous dites peut-il
tre possible?

--Tout ce qu'il y a de plus possible, mademoiselle et voici pourquoi:
nous sommes en ce moment, si je ne me trompe,  peu prs par 83 30" de
longitude  l'ouest du mridien de Paris et par 4 de latitude nord...
eh bien! le Cotopaxi est situ, par rapport  nous, au sud-est. Or,
c'est par la hanche de bbord que le phnomne est apparu, c'est--dire
en plein ouest... les Cordillres ne sont pas par l, que je sache.

Il n'acheva pas; le vieux savant s'tait imptueusement jet sur lui et
le serrait dans ses bras:

--Oh! mon ami! mon fils! s'cria-t-il, vous me rendez la vie!

[Illustration: L'le de Malpelo.]

Slna, de son ct, lui avait de nouveau saisi les mains.

--Et  moi, dit-elle, vous me rendez Gontran!

--Mais alors, demanda Ossipoff, qu'est-ce que c'tait que ce cataclysme?

--Peut-tre un volcan sous-marin?...

--Ou bien la chute de la foudre!...

--A moins que ce ne soit un navire sautant en pleine mer!

Chacun donnait son opinion, mais le vieux savant hochait la tte.

--Je ne vois gure qu'un moyen de nous difier sur la cause de ce
phnomne surprenant, dit Fricoulet.

--Et ce moyen, mon ami? demanda Ossipoff qui commenait  s'humaniser
avec le jeune ingnieur.

--C'est d'y aller voir; mettons le cap  l'ouest et marchons  toute
vapeur jusqu' ce que nous ayons trouv quelque chose.

Le capitaine, consult, fit aussitt changer la direction du navire;
mais la nuit se passa sans que la vigie et signal  l'horizon autre
chose que les flots de la mer qui s'tendaient  l'infini.

[Illustration]

A l'aube, Fricoulet qui n'avait pas quitt le pont, sondant l'obscurit
 l'aide d'une lunette marine, Fricoulet fut le premier  demander  ce
qu'on remt le cap au sud-est.

Tout  coup, dans les huniers, une voix, celle d'un gabier, cria:

--Terre  bbord!

Tout le monde tressaillit; Fricoulet sauta sur une lunette qu'il braqua
dans la direction indique.

--En effet, dit-il, il me semble voir l-bas, trs loin,  l'horizon, un
petit point noir; quant  distinguer si ce point est un navire, une
terre ou seulement un nuage, cela, je ne le puis.

Le capitaine, pench sur sa dunette, tudiait lui aussi le point
signal.

--Le matelot a raison, fit-il, c'est bien une terre que nous voyons
l... alors, que faisons-nous?...

--Marchons dessus  toute vapeur... il faut que nous en ayons le coeur
net... ce sont quelques heures de perdues... mais peut-tre
trouverons-nous l un renseignement important au point de vue
scientifique.

Ossipoff ayant ainsi parl, le capitaine fit augmenter la pression et le
navire fila droit sur la terre indique.

--Je ne savais pas, fit Ossipoff, qu'il y et une terre quelconque dans
cette partie du Pacifique.

Le capitaine, qui consultait sa carte, rpondit:

--Nous devons avoir l l'le de Malpelo, qui appartient  la Colombie;
c'est un roc aride et inhabit, le sommet, sans doute, d'une montagne
sous-marine.

Pendant deux heures, on marcha  toute vapeur et peu  peu on aperut
plus distinctement, mergeant  peine des flots, une langue de terre
basse et o la lunette ne faisait apercevoir aucune trace de vgtation.

[Illustration]

Soudain, le capitaine fit stopper; il ne connaissait qu'imparfaitement
ces parages et ne se souciait pas de crever la coque de son navire sur
des rocs qui pouvaient exister  fleur d'eau.

--Ces messieurs, demanda-t-il, se proposent-ils de pousser plus loin
l'aventure?

--Parbleu, riposta Fricoulet, nous voulons descendre  terre.

Un commandement retentit et quelques minutes aprs, un des canots du
bord dansait sur les vagues, mont par quatre rameurs.

--M'accompagnez-vous, monsieur Ossipoff? cria le jeune ingnieur en
prenant place  l'arrire de l'embarcation.

Sans rpondre, le vieux savant descendit les chelons de corde et
s'assit  ct de son compagnon.

Alors on lcha l'amarre, les avirons s'abattirent sur les flots avec un
ensemble merveilleux, et le canot fila comme une flche dans la
direction de la terre.

Mais  mesure que l'on s'approchait du rivage, on rencontrait des paves
en grande quantit: des herbes, des arbustes, des troncs d'arbres et
jusqu' des cadavres d'animaux; mme Fricoulet crut reconnatre le corps
d'un homme horriblement mutil.

--Tiens! pensa-t-il, le capitaine prtendait que cette le tait
inhabite; il n'y parat pas.

Ossipoff, lui, tait sombre et silencieux; on et dit que, depuis
quelques instants, son esprit tait en proie  une grande proccupation.

Enfin, on aborda sur une plage de cailloux, crevasse en maints endroits
et formant des ravins profonds.

Fricoulet se baissa et constata que ces crevasses taient de formation
toute rcente.

--Oh! oh! pensa-t-il, nous sommes certainement, ainsi que le disait le
capitaine, sur le sommet d'un volcan sous-marin et c'est  une ruption
que nous avons assist hier... pourvu qu'il ne s'en produise pas une
nouvelle en ce moment... c'est tout ce que je demande.

Puis, laissant le canot  la garde des rameurs, ils avancrent dans
l'intrieur de l'le, constatant  chaque pas les traces d'une
perturbation toute rcente du sol.

Et plus il allait, plus Fricoulet se demandait comment l'homme pouvait
vivre sur cette terre brle du soleil, prive de toute vgtation et
situe en dehors de la route des navires.

--Et cependant, pensait-il, cette le tait habite, puisque nous avons
rencontr des cadavres.

Ossipoff, lui, s'enfermait dans un silence absolu.

Soudain, il s'arrta, releva la tte et regardant l'ingnieur bien en
face:

--Ne sommes-nous pas aujourd'hui le 25 fvrier? demanda-t-il.

--En effet... mais pourquoi cette question?

--Vous savez que dans trois jours la lune passe au znith, et, en mme
temps,  son prige, au point le plus rapproch de la terre?

--Oui, je sais cela... mais je ne comprends pas.

Le vieillard fut sur le point de rpondre, mais ses lvres se
refermrent et il se remit en marche, plus sombre encore et plus
taciturne.

Ils gravissaient en ce moment un petit monticule lev de quelques
mtres au-dessus du niveau de la mer; ils espraient, du haut de cet
observatoire naturel, jeter un regard d'ensemble sur cet lot.

Fricoulet, qui tait arriv le premier au sommet, s'cria:

--Un homme!... un homme!...

--Mort? demanda Ossipoff.

--Non pas, vivant... tellement vivant qu'il accourt vers nous  toutes
jambes.

Un homme en effet, tte nue, les vtements en lambeaux, arrivait de
toute la vitesse de ses jambes, semblant fuir un danger terrifiant.

--Sauvez-moi! sauvez-moi! cria-t-il en anglais.

Il fit encore, tout trbuchant, les quelques mtres qui le sparaient de
Fricoulet et de son compagnon, puis, extnu de fatigue, haletant, il
roula sur le sol  leurs pieds, rptant d'une voix affole:

--Sauvez-moi! sauvez-moi!

Eux le considraient curieusement, apitoys par l'tat misrable en
lequel ils le voyaient, souill de boue et de sang, le visage boulevers
par une indicible terreur, les yeux roulant effars presque hors de la
tte.

--Farenheit! s'cria soudain Ossipoff d'une voix terrible, Jonathan
Farenheit!

Ces mots parurent faire sur le malheureux une singulire impression; il
se redressa lentement, passa ses mains tremblantes sur son front, comme
pour en chasser la terreur qui l'obsdait; puis tout  coup, ses traits
convulss par l'affolement se rassrnrent, son regard perdit sa fixit
de brute et dans la prunelle un rayon d'intelligence brilla.

Il leva les yeux vers les deux compagnons et murmura:

--Jonathan Farenheit! c'est moi; oui, c'est ainsi que je m'appelle...
mais comment savez-vous mon nom et qui tes-vous, vous-mmes?

Ossipoff tait devenu tout ple.

--Vous souvenez-vous de votre confrence  l'observatoire de Nice et
avez-vous conserv la mmoire de Mickhal Ossipoff? dit-il.

L'Amricain jeta un cri terrible et saisissant la main du vieillard:

--Ah! c'est la Providence qui vous envoie! dit-il... Si vous saviez, le
monstre! le bandit! le gredin!

--Qui?... de qui parlez-vous? demandrent ensemble Ossipoff et
Fricoulet.

--Venez, venez!... vous verrez!

Il prit le bras du vieux savant et l'obligeant ainsi  le suivre, il se
mit  courir jusqu' deux cents mtres de l, en un endroit o le sol
paraissait plus boulevers, plus ravag qu'en aucune autre partie de
l'le.

L'ingnieur et son compagnon ne purent retenir un cri d'horreur,  la
vue du spectacle hideux qui s'offrait  eux.

Le sol tait jonch de dbris sans nom: ferrures tordues, planches
calcines, au milieu desquelles une quarantaine de cadavres
pouvantablement mutils gisaient: on et dit une mer de sang dans
laquelle nageaient des bras hachs, des jambes brises, des intestins
dchiquets, des ttes fracasses.

Les deux hommes sentirent une sueur froide leur inonder les membres et
instinctivement ils se dtournrent de cet pouvantable charnier.

Fricoulet, le premier, reconquit une partie de son sang-froid.

--Mais qu'est-il donc arriv? demanda-t-il  Farenheit; quel formidable
flau s'est abattu sur ces malheureux?

--loignons-nous d'ici, d'abord, rpondit l'Amricain en entranant ses
compagnons; je vous ferai ensuite le rcit de cette horrible
catastrophe.

Mais, au bout de quelques pas, ses forces l'abandonnrent, ses jambes
flchirent sous lui et, si Fricoulet ne l'et saisi aux paules, le
malheureux et roul  terre.

--C'est le contre-coup, murmura Ossipoff, en voyant Farenheit devenir
subitement tout ple et fermer les yeux.

--Le mieux est je crois que nous le transportions au canot, fit le jeune
ingnieur; plus vite nous regagnerons le bord et plus vite nous pourrons
lui donner les soins que rclame son tat... sans compter que nous avons
perdu prs de vingt-quatre heures et qu'il nous faudra, cote que cote,
les rattraper.

Mickhal Ossipoff saisit Farenheit par les jambes, Fricoulet l'empoigna
par les paules et d'une marche rendue difficile et pnible par le
bouleversement du sol, ils se dirigrent vers l'endroit du rivage o ils
avaient laiss l'embarcation et les rameurs.

Une heure aprs, le _Salvador Urquiza_ reprenait sa route  toute vapeur
et Jonathan Farenheit, couch dans le propre lit d'Ossipoff, dormait
d'un profond sommeil.

Le vieux savant avait voulu veiller lui-mme le malade; anxieux de ce
rcit qui lui avait t promis, il voulait tre l pour le rclamer le
premier, aussitt que la cervelle de l'Amricain serait rouverte 
l'intelligence et que ses lvres pourraient articuler des paroles
comprhensibles.

Tout  coup, au milieu de la nuit, comme Ossipoff, tendu dans un
fauteuil d'osier, commenait  s'assoupir au bercement du navire, des
lvres du malade un mot s'chappa, vague et confus, mais qui cependant
fit bondir le vieillard.

--Sharp! avait dit Farenheit.

Et il rpta  plusieurs reprises:

--Sharp! ah! bandit!... ah! misrable!

Ossipoff se pencha sur le lit; Farenheit dormait et, sous l'impression
du cauchemar, prononait des mots sans suite et sans signification.

Brutalement, le vieux savant secoua le malade; celui-ci ne bougea pas et
continua son somme.

Alors Ossipoff courut  la cabine de Fricoulet et heurta  la porte avec
une vigueur telle que le jeune ingnieur, rveill en sursaut, accourut
tout effar:

--Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demanda-t-il encore tout endormi, en
apparaissant sur le seuil de sa chambre... le feu est-il au navire? ou
bien coulons-nous?

[Illustration]

--Rien de tout cela, rpondit Ossipoff d'une voix tremblante, c'est
Farenheit...

--Est-ce qu'il est mort? s'cria le jeune homme rveill tout  fait.

--Non... mais il vient, dans son sommeil, de prononcer un nom...

--Eh bien?

--Eh bien! habillez-vous et venez me retrouver; j'aime autant ne pas
tre seul.

[Illustration: Aristarque et Hrodote, les montagnes tincelantes.]

Intrigu, presque inquiet de l'allure trange du vieillard, Fricoulet se
vtit  la hte et courut  la cabine de Farenheit, o il trouva
Ossipoff courb sur le malade et piant anxieusement le mouvement de
ses lvres.

Le jeune ingnieur, on s'en souvient, tait quelque peu mdecin;
doucement il carta Ossipoff, puis, prenant entre son pouce et son index
le poignet de l'Amricain, il se mit  compter les pulsations.

--La fivre est presque tombe, murmura-t-il au bout d'un instant.

Et sortant de sa poche une petite pharmacie de voyage, il y prit une
fiole dont il versa une partie du contenu entre les lvres du malade.

Celui-ci demeura quelques secondes immobile; puis, soudain, sa bouche
s'ouvrit toute grande pour livrer passage  un soupir bruyant; ensuite
ses paupires se mirent  battre nerveusement et se levrent, dcouvrant
l'oeil anormalement dilat, tandis que les pommettes se rosissaient un
peu.

[Illustration]

L'Amricain promena  travers la cabine ses regards vagues d'abord, qui
s'arrtrent ensuite sur Ossipoff et sur son compagnon; un moment il les
considra comme s'il ne les reconnaissait pas; puis, tendant les bras
vers eux:

--Mes sauveurs, balbutia-t-il.

Avec l'aide de Fricoulet, il se dressa sur son sant, passa 
diffrentes reprises ses mains sur son front, comme pour y rappeler sa
mmoire envole; soudain ses traits se contractrent et il murmura d'une
voix trangle:

--Oh! c'est horrible!... c'est horrible!

--Quoi? demanda Ossipoff tout anxieux... parlez... racontez-nous ce qui
vous est arriv.

--Oui, oui, je me rappelle maintenant... hier, aprs que vous m'avez
sauv, j'ai voulu vous faire le rcit de cette pouvantable chose... et
puis... je ne me souviens plus.

--Oui, rpliqua Fricoulet, vous avez t un peu malade... mais
maintenant vous allez mieux.

--coutez, dit Farenheit... vous vous rappelez, n'est-ce pas, cette
confrence que je fis  Nice et  laquelle vous assistiez... vous
n'ignorez pas, par consquent, qu'une socit avait t forme pour
l'exploitation de prcieux gisements de minerais situs dans les plaines
lunaires et que j'tais prsident du comit de surveillance de cette
socit.

--Oui, firent ensemble Ossipoff et Fricoulet, nous savons cela, mais
qu'est-ce que cela a de commun avec l'horrible catastrophe?

--Comment! mais tout, messieurs, tout... car cette socit avait achet
les plans d'un savant russe, du nom de Fdor Sharp et plusieurs membres
du comit, moi le premier, devaient accompagner ce Sharp dans son voyage
d'exploration, destin  nous bien convaincre _de visu_ que les analyses
spectrales ne nous avaient pas induits en erreur... eh bien!

--Eh bien? demanda anxieusement Ossipoff.

--Ce misrable... ce bandit nous a vols... il devait nous prendre comme
passagers dans cet obus que la socit amricaine a pay de ses
dollars... il nous a brl la politesse... il est parti seul et vous
avez vu ce qu'a produit la dflagration de cette poudre terrible... le
canon a clat... toutes nos constructions ont saut, presque tous nos
aides ont pri... moi seul qui, par un hasard providentiel, tais dans
une autre partie de l'le, ai survcu.

Ossipoff poussa un cri terrible:

--Sharp est parti!

--Oui, riposta Jonathan Farenheit, parti pour la Lune!!!

--Ah! je suis vaincu, murmura le vieux savant en tombant accabl dans un
fauteuil.

L'Amricain, lui, semblait au contraire avoir retrouv toutes ses forces
et toute son nergie.

--Et moi, hurla-t-il en dressant dans le vide ses poings formidables, je
n'abandonne pas la partie... je le poursuivrai, ce Sharp maudit, et
jusque dans la Lune... il ferait beau voir qu'un chenapan de cette
espce se soit jou impunment de la libre Amrique... Ah! il ne sait
pas ce que peut tre la tnacit d'un fils des tats-Unis!

[Illustration]

Ossipoff, la tte dans les mains, tait en proie  un accablement
profond, rptant d'une voix brise:

--Parti! il est parti!... ah! l'infme... le voleur!...

--Mais, continua Farenheit, il n'y a pas que ce moyen d'aller dans la
lune; il est impossible qu'un homme de gnie ne trouve pas un systme
plus rapide de relier la terre  son satellite... Voyons, monsieur
Ossipoff, voyons, vous, monsieur... donnez-moi seulement le moyen de me
venger et je mets  votre disposition ce que ce bandit de Sharp a laiss
de dollars dans ma caisse.

--Ce moyen est trouv, monsieur Farenheit, rpliqua Fricoulet et, tels
que vous nous voyez, nous sommes en route pour l'employer.

--Et ce moyen, c'est?...

--Une ruption volcanique du Cotopaxi!

L'Amricain fit un bond formidable qui le jeta presque hors de son lit.

--Hurrah! s'cria-t-il, hurrah! pour le Cotopaxi!

Le jeune ingnieur secoua la tte.

--Malheureusement, dit-il, cette ruption ne doit avoir lieu que le 28
mars et le lendemain la lune passera au znith et au prige,
c'est--dire juste  sa plus courte distance de nous,  84,000 lieues;
elle s'loigne ensuite et, le 28 mars, il sera, je crois, matriellement
impossible de l'atteindre.

--Eh bien! fit Jonathan Farenheit, partons tout de suite!

--Il nous faut un mois pour approprier la chemine du volcan  sa
nouvelle destination!

[Illustration]

L'Amricain poussa un juron formidable.

Ossipoff, lui, s'tait redress soudain; son visage rayonnait et ses
yeux lanaient des clairs.

--Puisque le 28 mars est une date trop loigne, nous avancerons
l'ruption!

--Vous dites! exclama Fricoulet ahuri.

--Un de vos compatriotes s'est cri un jour  la tribune: de l'audace!
de l'audace! et toujours de l'audace! eh bien! puisque la nature ne se
prte pas d'elle-mme  nos plans, nous l'y contraindrons; nous
forcerons le cratre du Cotopaxi  nous jeter dans l'espace quand il
nous conviendra et nous partirons pour la pleine lune de mars.

De nouveau Farenheit poussa un hurrah formidable qui clata comme un
coup de tonnerre dans le silence du navire endormi, pendant que
Fricoulet grommelait en regardant Ossipoff avec une surprise mlange
d'admiration:

--Le diable d'homme! il le fera comme il le dit... je commence  croire
que nous partirons tout de mme!...

[Illustration]




CHAPITRE IX

PRPARATIFS DE DPART


[Illustration]

Au moment mme o,  bord du _Salvador Urquiza_, le vieil Ossipoff se
dsolait de la ruine de ses plans, tandis que Slna pleurait la mort de
son fianc et Fricoulet celle de son ami, Gontran de Flammermont, lui,
travaillait avec une activit fbrile  prparer tout ce qui tait
indispensable au transport de ses compagnons et de leurs bagages.

En quittant le sommet du Cotopaxi, aprs avoir fait,  l'aide du
sismographe, les constatations tlgraphies  Ossipoff, le jeune homme
avait rsolu de ne pas faire suivre  l'expdition la mme voie que
lui-mme avait suivie pour venir, c'est--dire celle de Guayaquil.

Il avait constat en effet combien avait t prilleuse et longue la
route de cette ville aux montagnes des Andes, sans compter qu'il doutait
fort qu'on trouvt  Guayaquil les objets ncessaires, fatalement
oublis lors du dpart d'Europe, et dont l'expdition tait appele 
avoir besoin.

[Illustration: Le cratre du Cotopaxi.]

Il rsolut donc d'aller  Quito, ville situe  quarante-huit kilomtres
de l, au milieu mme du massif montagneux et volcanique, et d'en faire
le centre de ses oprations.

Quito est l'une des villes les plus importantes de la Colombie, bien
qu'elle soit situe  2,950 mtres au-dessus du niveau de la mer, au
sein d'une contre dsole, aride, sous un climat pre et glac. Elle ne
compte pas moins de 80,000 mes, sert de capitale au dpartement de
l'quateur et est le centre d'un important commerce.

Gontran fut fort surpris de trouver tant de mouvement et d'animation
dans cette cit perdue au milieu des plus hautes montagnes du globe; il
ignorait que les habitants de Quito sont renomms comme les plus affams
de plaisirs parmi tous les indignes de la Colombie; et cependant, leur
ville brille peu par la beaut de ses monuments et de ses rues:
l'dilit y est fort peu en honneur, et le service de voirie municipale
est chose totalement inconnue  Quito qui, en dehors de quatre routes la
mettant en communication avec le reste de l'Amrique, ne possde que des
ruelles tortueuses, ingales et sans pavage aucun.

Il y a cependant,  Quito, des glises trs riches, une bibliothque
contenant plus de cent mille volumes, une universit clbre dans toute
l'Amrique mridionale et une quantit de manufactures; au passage, le
jeune comte admira la faade de l'glise des jsuites, richement
ornemente suivant les rgles les plus rigoureuses du style corinthien,
et forme d'un seul bloc de pierre blanche haut de prs de trente pieds.

Aprs avoir tabli son quartier gnral dans un des plus luxueux htels
de la ville, il s'entendit avec le patron d'une de ces grandes barques
plates qui sillonnent la rivire de Las Esmeraldas, et qui mettent en
communication constante le littoral avec les Hauts-Plateaux et Quito,
afin de transporter dans cette ville Mickhal Ossipoff, ses compagnons
et ses bagages.

Puis il refit une fois encore le chemin du Cotopaxi, tablissant, tous
les quinze kilomtres, des tapes avec relais de mules et appartements
prpars pour les voyageurs.

Cela fait, il n'eut plus qu' attendre.

Enfin, le 26 fvrier, il aperut, remontant le courant  force de rames,
la grande barque qu'il avait loue; et, ne pouvant attendre le moment
o elle serait amarre au quai, il sauta dans un canot et se fit
conduire  bord.

[Illustration]

Des bras d'Ossipoff, il passa dans ceux de Fricoulet; mais, arriv
devant Slna, toute rouge d'motion et dans les yeux de laquelle une
larme de joie brillait, il s'arrta interdit.

--Allons, dit gaiement Ossipoff, embrassez votre fiance, vous l'avez
bien mrit.

--Si vous saviez comme j'ai eu de la peine, murmura la jeune fille, nous
vous avons cru mort!

Gontran poussa une exclamation de surprise.

--Mort!... moi! fit-il... et qui a pu vous faire croire  une si triste
chose?

En quelques mots, la jeune fille le mit au courant du surprenant
phnomne auquel avaient assist les passagers du _Salvador-Urquiza_.

--Ah! j'ai bien pleur, murmura-t-elle.

--Pauvre Slna, reprit-il en lui pressant tendrement la main.

Puis, tout  coup:

--Alors, fit-il, ce brigand de Sharp est parti.

--Ah! mais nous le rattraperons, s'cria Farenheit en s'approchant.

A l'aspect de cet inconnu dont il ne remettait pas les traits, le comte
de Flammermont se recula, et, le toisant hautainement:

--Quel est cet homme? demanda-t-il d'un ton mfiant.

--Jonathan Farenheit, des tats de New-York, rpliqua l'Amricain, un
homme que ce bandit de Sharp a jou et vol et qui compte sur vous pour
l'aider  mettre la main sur son voleur!

--Sur moi? s'cria Gontran.

--Inutile de dissimuler, monsieur de Flammermont; M. Ossipoff m'a tout
dit.

--Tout!

--Oui, tout...le volcan, le sismographe... et le reste... Je vois que
vous tes non moins modeste que savant!

Et, tendant sa large main:

--Touchez-la, monsieur de Flammermont... si vous n'tiez Franais, vous
seriez digne d'tre Amricain!

Aprs avoir rpondu  l'treinte du Yankee, le jeune comte s'en fut
rejoindre Fricoulet en murmurant:

--En voil un encore pour lequel je suis un flambeau de science. C'est
jouer de malheur... jamais Fricoulet ne pourra m'aider  soutenir mon
rle.

Et il s'apprtait  faire part de ses apprhensions  l'ingnieur,
lorsque celui-ci lui dit d'un ton rogue:

--Eh bien! tu sais... tu es un joli farceur... Comment, avant ton dpart
de France, nous convenons du texte de la dpche qu'une fois arriv ici
tu enverras  ce vieux fou... et voil que tu lui tlgraphies de
venir... Ah !... qu'est-ce que a signifie?

--a signifie, mon cher ami, que, pendant la traverse, j'ai eu des
remords et qu'au lieu de demeurer tranquillement  Aspinwall, comme il
avait t convenu, puis de tlgraphier  M. Ossipoff que le Cotopaxi
tait un cratre teint et qu'il n'y avait rien  faire... j'ai pouss
une pointe jusqu'au volcan... j'ai expriment mon sismographe...

--Le mien, si cela t'est gal, interrompit Fricoulet.

--Je te demande pardon, mon cher, je suis tellement entr dans la peau
du personnage, qu'il m'arrive parfois de prendre pour miennes tes ides
et tes inventions.

--Tu es tout pardonn... Alors ce sismographe?

--A fonctionn  merveille.

--Parbleu! si je m'attendais  cela!... Mais es-tu sr de ne t'tre pas
tromp, au moins?...

--Tu verras toi-mme...

--Mais alors, ce voyage, tu es donc dcid  l'entreprendre? demanda
srieusement Fricoulet.

--Ou du moins  tout faire pour cela... mais, au dernier moment, il
surviendra bien quelque incident qui le rendra impossible...

Le jeune ingnieur hocha la tte.

--Au dernier moment... au dernier moment... grommela-t-il... c'est bien
imprudent, car si l'incident ne survenait pas....

--Eh bien! rpartit Gontran, nous partirions... nous irions voir, Slna
et moi, si la lune de miel est plus complte de prs que de loin.

Fricoulet leva les bras au ciel dans un geste dsespr.

--Oh! l'amour!... l'amour! dit-il d'un ton tragique.

Le lendemain matin,  pointe d'aube, une imposante caravane franchissait
les portes de Quito.

C'tait d'abord, marchant en tte  ct du guide, Fricoulet qui
oubliait le but sidral du voyage pour regarder, avec des yeux tonns,
cette splendide nature quatoriale, si diffrente de celle de nos
climats.

Puis venait Gontran  cheval, escortant Slna  laquelle une mule
choisie spcialement par le jeune homme servait de monture; derrire
eux, galement  califourchon sur des mulets, s'avanaient, botte 
botte, Ossipoff et Jonathan Farenheit.

Ensuite, sur deux files, monts aussi sur des mulets, marchaient les
vingt-cinq mcaniciens, ajusteurs, terrassiers, maons, etc., embauchs
 Quito par le comte de Flammermont et, tout  fait  l'arrire-garde,
sous la conduite de gens du pays, venaient une trentaine de btes de
charge transportant le matriel et les pices mtalliques soigneusement
emballes; en tout, quarante-cinq hommes et quatre-vingts quadrupdes.

Aprs avoir march toute la journe, on fit halte au pied du cne
suprieur: on dchargea les mulets et on campa pour passer la nuit; il
s'agissait, ds l'aube, de franchir un kilomtre au moins  travers les
neiges ternelles, et c'est ce  quoi la journe du lendemain tout
entire fut consacre.

En quittant, la premire fois, le sommet de Cotopaxi, Gontran avait eu
soin de prparer l'escalade des pics en laissant derrire lui,
accroches aux rochers par des crampons de fer, de fortes et longues
chelles de corde.

[Illustration]

En dix heures, on grimpa cinq  six cents mtres, hissant aprs soi les
bagages au moyen d'un ingnieux systme de poulies, et on se prparait 
continuer l'escalade lorsque Fricoulet, qui de son oeil perant
fouillait chaque anfractuosit de rocher, aperut une ouverture 
travers les monstrueuses roches entasses dans ce titanesque chaos;
toute la troupe se glissa dans ce souterrain tortueux creus par les
laves incandescentes et les matires ruptives en fusion; aprs une
heure de marche, Fricoulet, qui marchait en tte, poussa d'une voix
retentissante, un hurrah rpercut par les chos. Il venait de
dboucher dans le cratre mme du volcan.

Mickhal Ossipoff se prcipita vers les _chemines_, gueules effroyables
du gant aux entrailles de feu, et ses regards essayrent d'en sonder
les sombres profondeurs; mais il ne vit rien que des gouffres terribles
dont jamais les tnbres ternelles n'avaient t troubles par aucun
rayon solaire.

Ds le lendemain, grce  la vigilance de Fricoulet, tout le monde fut
sur pied  quatre heures du matin.

Il s'agissait d'abord de dterminer celle des chemines du volcan que
l'on transformerait en canon: plusieurs furent successivement limines
comme trop larges ou trop tortueuses par le jeune ingnieur, qui finit
par arrter son choix sur la chemine du milieu; elle ne mesurait pas
plus de cent pieds de diamtre.

Mais, sans s'en remettre  la sonde qui accusait 4,000 pieds de
profondeur, soit 1,333 mtres, Fricoulet rsolut d'aller explorer
lui-mme l'me de ce prodigieux canon.

A ce sujet, une lgre discussion s'leva entre lui et M. de Flammermont
qui rclamait, comme lui revenant de droit, l'honneur de descendre au
fond du cratre.

Il brlait, en effet, du dsir de se signaler, en prsence de Slna,
par quelque acte de folie ou d'hrosme.

--Voyons, dit tout  coup Fricoulet, je prends comme juge M. Ossipoff
lui-mme;  lui de dcider s'il t'appartient,  toi qui es, aprs lui,
l'me de l'expdition, d'en compromettre le rsultat en t'exposant 
quelque accident.

Il avait prononc ces mots d'un ton convaincu, tout en adressant  son
ami un sourire railleur.

Gontran voulut discuter, mais le vieux savant lui coupa la parole:

--M. Fricoulet a raison, dit-il, et je m'oppose formellement  ce que
vous fassiez cette descente.

Le jeune ingnieur, sans plus tarder, tourna les talons et fit ses
prparatifs pour cette prilleuse expdition.

Une sorte de pont volant fut install en travers de l'abme;  quelques
pas de l, on fixa un treuil portant quinze cents mtres de corde qu'on
passa dans la gorge d'une poulie, frappe au-dessous de cette
passerelle.

A l'extrmit de cette corde, une planchette tait attache avec des
crampons de fer; Fricoulet y prit place, tenant d'une main une lampe
lectrique de Trouv, de l'autre un pic destin aussi bien  rendre sa
descente moins prilleuse en l'cartant des parois, qu' lui servir
d'arme dfensive, au cas o quelque animal malfaisant l'attaquerait.

--Attention, dit le jeune ingnieur, j'ai mon revolver dans ma poche:
lorsque vous entendrez une dtonation, vous arrterez la descente; deux
dtonations successives vous indiqueront qu'il faut me remonter, mais
d'une faon normale; si par hasard vous entendiez, coup sur coup, trois
dtonations, vous me ramneriez le plus rapidement qu'il vous serait
possible.

Gontran, plus mu qu'il ne le voulait paratre, lui serra la main avec
effusion.

--Sois tranquille, dit-il, je suis l et j'coute!

--_All right_! fit l'ingnieur avec calme.

Deux hommes qui taient attels au treuil lchrent les manivelles, tout
en maintenant cependant le frein  friction, et, comme un corps
abandonn  lui-mme, Fricoulet tomba dans le vide.

Pench sur le bord du trou, le jeune comte suivait avec anxit la
descente de son ami; mais bientt la lueur de la lampe, qui allait
diminuant rapidement, disparut tout  fait... et la corde se droulait
toujours.

Cinq minutes s'coulrent; puis soudain, comme un cho  peine distinct,
le bruit d'une dtonation arriva jusqu'au bord du gouffre.

--Halte! commanda Gontran.

A plat ventre au bord du cratre, il prtait l'oreille, dans l'esprance
de percevoir quelque indice de ce qui se passait au fond; mais un
silence de mort emplissait ce gigantesque entonnoir, troubl par un tre
humain pour la premire fois depuis sa formation.

Dix nouvelles minutes se passrent, pleines d'angoisse et de terreur;
enfin, deux dtonations retentirent; quatre hommes s'attelrent aprs
les manivelles du treuil et, une demi-heure aprs, la tte de Fricoulet
apparut.

Gontran se prcipita vers son ami et, avant mme qu'il et eu le temps
de se dbarrasser de son attirail, il l'avait press plusieurs fois dans
ses bras.

Ossipoff, lui, pitinait sur place, impatient par ces tmoignages
d'amiti qui retardaient d'autant le rcit du jeune ingnieur.

--Voyons, dit-il nerveusement, voyons, quel est le rsultat de votre
exploration?

[Illustration]

--D'abord des peurs terribles, insenses, rpondit Fricoulet: primo,
j'ai manqu me briser les jambes en arrivant au fond... ensuite...

--Mais la chemine? interrompit le vieux savant, la chemine?...

--Secundo: je me suis rti la plante des pieds sur les pierres qui sont
diablement chaudes, au point que les semelles de mes bottes en sont
entirement calcines.

--Mais le volcan? exclama Ossipoff, vous ne parlez pas du volcan? Quel
est votre avis?

--Mon avis est qu'il est bien prs d'ternuer, riposta Fricoulet...
tertio: j'ai laiss tomber mon revolver et j'ai craint de ne pouvoir
remettre la main dessus, d'autant plus que... quarto: ma lampe s'tait
teinte, et il faisait l-dedans une obscurit... brrr.

Le vieillard avait saisi l'ingnieur par le bras.

--Ah ! cria-t-il hors de lui, voulez-vous rpondre?... tes-vous
descendu dans le cratre pour le simple plaisir d'y recueillir des
impressions de voyage?...

--Calmez-vous, monsieur Ossipoff, rpondit Fricoulet en riant, et soyez
content... On ne peut souhaiter ni esprer rencontrer mieux, quoique, 
vrai dire, le puits soit bien un peu profond; la chemine est
rigoureusement verticale;  ce sujet, il n'y a aucun doute, puisque j'ai
jou moi-mme le rle de fil  plomb; elle se rtrcit  quinze cents
pieds de profondeur pour ne plus mesurer  sa partie infrieure que dix
mtres de diamtre; c'est juste la dimension qu'il nous faut. Le sol du
fond est pierreux et repose, je crois, sur un massif d'obsidienne
inbranlable.

[Illustration]

--Alors, s'cria Ossipoff, ce cratre n'est pas en rapport avec le foyer
mme du volcan?...

--Non certes! nous avons affaire  une chemine bouche et que ne
parcourent plus les gaz souterrains.

--En ce cas, nous ne pouvons l'utiliser!

--Au contraire, c'est justement ce qu'il nous faut!

--J'avoue que je ne vous comprends pas, fit le vieillard.

--C'est pourtant bien simple... nous allons pouvoir travailler en toute
scurit sans redouter que quelque trpidation partielle vienne dtruire
nos prparatifs, comme cela pourrait se produire dans tout autre cratre
en activit; puis, lorsque nous le voudrons, nous rduirons cette roche
en poussire au moyen de quelques pinces de slnite, et nous ouvrirons
ainsi une nouvelle voie aux vapeurs souterraines.

--De la sorte, ajouta Gontran, au lieu de partir lorsque le Cotopaxi le
voudra bien, c'est nous qui lui imposerons notre heure de dpart.

--Parfaitement, rpliqua Fricoulet, qui continua:

Voici ce que nous allons faire; pendant que les mcaniciens et les
ajusteurs s'occuperont  dballer toutes les pices du matriel, on va
installer une plate-forme volante sur laquelle dix hommes prendront
place; on descendra cette plate-forme jusqu'au fond du puits et, pendant
cette descente, sur les trois cents mtres de longueur de la partie
cylindrique du puits qui nous servira de canon, les hommes racleront
toutes les asprits rocailleuses qui pourraient tre un obstacle  la
marche ascensionnelle du projectile.

Ossipoff se tourna vers Gontran.

--Est-ce votre avis? demanda-t-il.

--Absolument, rpondit l'ex-diplomate d'un ton grave, ne faut-il pas
rendre l'intrieur du cratre aussi lisse que l'me d'un canon?

       *       *       *       *       *

Ds ce moment, sous l'active impulsion du savant russe et grce 
l'intelligente direction du jeune ingnieur, les travaux commencrent,
pour ne pas se ralentir d'une seconde jusqu' leur entier achvement.

Le cratre du Cotopaxi tait transform en une fourmillire humaine et
ses antiques chos rptaient le bruit des marteaux, des scies et des
pioches, tandis que ses tnbres se dissipaient sous la vive lueur d'une
centaine de lampes lectriques de Trouv.

En six jours, le wagon-obus fut entirement remont, tandis que la
chemine tait alse aussi compltement qu'et pu l'tre l'me d'une
bouche  feu en acier.

Cet important travail accompli, Fricoulet sonda l'paisseur de la couche
de pierre qu'il s'agissait de rduire en miettes; elle n'tait pas
suprieure  quarante pieds.

Qu'tait-ce cela pour quelques kilogrammes de slnite?

Des fourneaux de mine furent creuss dans la roche et les cartouches
bourres  quinze pieds de profondeur, de manire  mettre en petits
morceaux les douze mtres de pierre; de chaque cartouche sortaient deux
fils conducteurs en cuivre recouverts de gutta-percha, relis  un
exploseur de mines du systme Brguet et destins  amener au centre du
mlange dtonant l'tincelle ncessaire  sa dflagration.

De leur ct, les mcaniciens n'taient pas rests inactifs; tout le
matriel avait t dball et, sous la direction du vieux savant, un
vritable camp s'tait organis dans les profondeurs du cratre
Cotopaxien.

[Illustration]

Or, un soir que les principaux personnages de ce rcit prenaient leur
repas sous la tente transforme en salle  manger, une discussion
s'engagea entre Jonathan Farenheit et Gontran de Flammermont.

Pour la premire fois depuis son arrive, l'Amricain avait consenti 
accompagner le jeune comte au fond du cratre; mais la chaleur
suffocante qui rgnait dans cette gigantesque chemine l'avait oblig 
remonter presque aussitt; aussi tait-il d'une humeur excrable et
saisit-il avec empressement l'occasion qui se prsenta de soulager ses
nerfs.

--Qu'avez-vous donc, sir Farenheit? demanda entre deux cuilleres de
soupe, Fricoulet, en s'apercevant de la mine furibonde du Yankee.

--Ce que j'ai? ce que j'ai?... j'ai que je commence  prendre votre
grande combinaison pour une simple _fumisterie_, ainsi que vous dites en
France.

Ossipoff devint rouge de colre, et tendant vers l'Amricain son bras
arm d'une fourchette menaante:

--Expliquez-vous, gronda-t-il, qu'entendez-vous par ces mots?

--J'entends qu'il ne peut tre venu qu' des cervelles folles la pense
de faire sauter cinquante pieds de granit... croyez-vous que cela ne
soit rien, cinquante pieds?

--Non, ce n'est rien,... pour la slnite, affirma le vieux savant.

--Eh bien! soit... admettons que vos cinquante pieds de roc s'en aillent
en poussire...  quoi donneraient-ils passage?-- rien... vous entendez
bien,  rien... Votre jsuite espagnol est un farceur et ses prdictions
sur les ruptions volcaniques ne sont qu'une aimable plaisanterie...
Votre Cotopaxi n'est pas plus un volcan que le Chimborazo, son
monstrueux confrre.

Ossipoff s'tait lev; Fricoulet et Flammermont l'avaient imit.

--Et c'est vous, sir Farenheit, s'cria le jeune comte avec un
sang-froid merveilleux, vous un Amricain, qui parlez de la sorte, vous
qui calomniez un volcan amricain!...

--Monsieur, rpondit gravement sir Farenheit, pour moi l'Amrique ce
sont les tats-Unis... Le reste ne me regarde pas.

--Le Cotopaxi, pas un volcan! exclama Ossipoff; mais c'est la plus
effroyable bouche ignivome du monde entier; vous prtendez que c'est un
volcan teint!... ne vous rappelez-vous donc plus l'pouvantable
ruption du 15 fvrier 1843, qui fit tant de victimes?

Farenheit secoua la tte.

--D'ailleurs, poursuivit Ossipoff, cette dernire ruption n'est pas la
plus terrible; en 1698, un rocher haut de mille pieds se fendit par
l'action des forces souterraines; en 1738...

--Eh! passons au dluge, cher monsieur Ossipoff, s'cria l'Amricain
qui, voyant son compagnon s'emballer, prvoyait un long discours et et
voulu s'y soustraire.

--En 1738, poursuivit impitoyablement le vieux savant, les volcans d'air
de Turbaco que nous avons pu examiner en gravissant le cne suprieur de
la montagne qui nous porte, les volcans d'air ont redoubl d'activit et
produit d'horribles temptes...

--De grce...

--En 1744, le cataclysme fut complet; de mmoire d'homme, jamais on
n'assista  un aussi grandiose et aussi surhumain spectacle; en l'espace
d'une seule nuit, les neiges ternelles, couronnant le sommet du mont,
fondirent entirement, donnant naissance  des torrents d'eau qui se
prcipitrent dans les valles, inondant et dtruisant entirement la
ville de Tacunga... mais ce n'est pas tout!...

Sir Farenheit s'tait rsign, il avait philosophiquement roul une
cigarette, et s'enveloppait, impassible, de nuages de fume.

--En 1758, poursuivit le vieillard, il y eut une nouvelle ruption et un
tremblement de terre qui secoua dans ses entrailles tout le monde
amricain. La rgion de l'quateur fut particulirement prouve; et 
Guayaquil,  plus de deux cents kilomtres de distance, on entendait
jour et nuit le bruit du volcan qui crachait, semblable  des dcharges
continuelles d'artillerie... en 1768, ce fut encore mieux: on entendit
le mugissement du Cotopaxi jusqu' Honda,  plus de neuf cents
kilomtres de l... mais cela n'est encore rien en comparaison des
ruptions du sicle prsent. En 1803, les flammes s'levrent  plus
d'un kilomtre au-dessus du cratre, clairant tout le pays d'une lueur
d'incendie, et l'on vit des pierres, des quartiers de roches tout
entiers, projets dans l'atmosphre rarfie avec des vitesses initiales
de 2800 et mme de 3000 mtres!... et c'est ce gant quatorial que vous
croyez teint et mort parce que, depuis trente ans, il n'a pas parl?...
mais ce sol en travail ne vous dit donc rien?... est-ce que vous ne
voyez pas les neiges fondre rapidement? ne sentez-vous pas la chaleur
augmenter? n'entendez-vous pas les entrailles du globe s'agiter?

--Et mon sismographe! s'cria Gontran, le prenez-vous donc pour un
instrument de carton? Rassurez-vous, sir Jonathan Farenheit, l'ruption
prdite aura lieu, au besoin nous la hterons, nous la provoquerons et
soyez certain que cette montagne que nous foulons aux pieds, renferme
dans son sein assez de vapeurs et de gaz comprims pour projeter notre
vhicule  trois cents mille kilomtres dans l'espace!

Il avait prononc ces paroles d'une voix vibrante d'motion et il ajouta
un peu railleur:

--Aprs a, vous savez, si vous n'avez pas confiance, il est encore
temps de ne pas partir.

Sir Jonathan Farenheit se redressa.

--Un Amricain ne recule jamais, monsieur, dit-il d'un ton sec; j'ai dit
que je partirais avec vous, je partirai, quand bien mme j'aurais
l'assurance de retomber et de me briser en mille miettes.

Ainsi se termina cette discussion qui n'eut d'ailleurs d'autre rsultat
que de resserrer les liens qui unissaient dj entre eux ces hommes,
hardis jusqu' la tmrit.

Le lendemain, on commena  descendre au fond du puits les cloisons en
acier des coffres  air comprim; le montage avait t fait d'avance; il
n'y eut plus qu' la mettre en place.

Entre l'assise de granit et la premire cloison, Fricoulet avait laiss
un espace de cinquante pieds; puis, le caisson d'air une fois plac et
soutenu par quatre consoles de fonte enfonces dans la muraille, on
installa les quatre _guides_, hautes colonnes creuses, destines 
diriger l'obus pendant son ascension  travers la partie troite du
puits.

[Illustration]

Depuis les premiers jours, le treuil rudimentaire avait t remplac par
une norme grue dont le contrepoids tait un grand panier rempli de
pierrailles et de dbris laviques, et au moyen de laquelle on descendit
l'obus, entirement remont, jusqu'aux caissons sur lesquels il fut
dispos le 20 mars.

Pendant que huit hommes, attels aux bringuebales des pompes de
compression remplissaient d'air les caissons, on s'occupait d'amnager
l'intrieur du wagon et de remplir ses soutes de toutes les provisions
ncessaires  l'alimentation des voyageurs.

Et, Dieu sait que ce n'tait pas l une mince besogne!

Enfin, le 21 mars au soir, tout tait termin.

Vingt-quatre jours de travail avaient suffi  ces quarante-cinq hommes
pour transformer la chemine du volcan en un gigantesque canon, capable
de projeter dans la cible sidrale, sur laquelle il tait braqu, le
formidable engin qui contenait nos voyageurs.

[Illustration]

Ossipoff tint  prsider le dernier repas que le personnel prenait avant
de quitter le cratre.

Au dessert il se leva et d'une voix mue, pronona ces quelques mots:

--Mes amis, vous vous souvenez de nos conventions; je me suis engag 
vous remettre une gratification en plus du prix de votre travail, le
jour o ce travail serait compltement termin; ce jour est arriv et,
vous tous, mcaniciens, ajusteurs, ouvriers expriments, qui nous avez
suivis depuis l'Europe, je vous remercie de votre zle et de votre
dvouement; et je fixe la prime promise  la moiti de ce que chacun de
vous a touch; le navire qui vous a amens vous attend  Aspinwall pour
vous transporter en France; partez donc, partez au plus vite, sans vous
attarder, sans regarder derrire vous, car dans deux jours, le volcan
dans lequel nous nous trouvons clatera et jamais ruption n'aura t
plus terrible.

A ces mots une sourde rumeur courut dans la foule des ouvriers.

Il semblait  chacun que des grondements agitaient les couches
souterraines et que le vieux Cotopaxi se rveillait de son long sommeil
pour protester contre l'audace de ces trangers qui troublaient la
solennit de son cratre inviol depuis tant de sicles.

Aprs ce petit discours, Ossipoff leva son verre et tout le monde
trinqua  l'heureux succs de l'expdition.

Deux heures plus tard, la paye tait faite, ouvriers et guides se
retiraient, merveills de la faon gnreuse dont leurs services
avaient t rmunrs, et le mme soir, Ossipoff, sa fille et ses trois
compagnons se prparaient  passer, seuls, la nuit dans le cratre.

--Cher pre, demanda Slna avant de s'endormir, quand partons-nous?

--Le 25 mars,  six heures dix minutes du soir.

--Mais tes-vous bien sr que l'ruption aura lieu ce moment-l?... rien
ne prouve qu'elle n'avancera ni ne retardera.

Ossipoff haussa doucement les paules et rpliqua:

--L'ruption aura lieu  l'heure qu'il me conviendra et cette heure est
celle que je viens de t'indiquer.

--Mais comment cela?

--Tout simplement au moyen de l'exploseur Brguet que le contre-matre a
emport avec lui.

--Ah! murmura simplement Slna.

Elle n'en dit pas davantage, mais il tait facile de lire sur son
visage, que la rponse de son pre ne l'avait pas satisfaite.

--Tu ne parais pas avoir compris?... fit Ossipoff.

--A vous dire vrai...

--C'est pourtant bien simple, reprit complaisamment le vieux savant. A
deux mille mtres de hauteur, dans les flancs de la montagne, se trouve
une grotte de formation naturelle. C'est dans cet abri que le
contre-matre amnagera un appareil d'induction qui peut, par un simple
mouvement de levier, engendrer un courant lectrique, lequel parviendra
en temps utile aux gargousses fonces dans la roche obsidienne, par
l'intermdiaire d'un fil conducteur droul pendant la descente.

Aprs quelques minutes, elle ajouta:

--Combien de temps durera le voyage?

[Illustration: La rgion d'Aristote.]

--Une centaine d'heures; je compte que nous atteindrons la lune le 29
mars, au moment de sa conjonction avec le soleil... nous ne pouvons
choisir d'poque plus propice.

Satisfaite de cette rponse, la jeune fille laissa tomber sa tte sur
l'oreiller de sa couchette.

Cinq minutes aprs elle s'envolait en rve vers cette plaine cleste o
l'audacieux gnie de son pre devait, quarante-huit heures plus tard, la
transporter.

[Illustration]




CHAPITRE X

LA DERNIRE JOURNE TERRESTRE


[Illustration]

Au moment de jouer cette grosse partie dont l'enjeu tait la
connaissance de ces mondes mystrieux dans la contemplation desquels il
avait pass la plus grande partie de son existence, le vieux savant se
sentait en proie  un trouble indicible.

S'tre pos, durant des annes entires, un aussi gigantesque problme
que celui de l'immensit cleste et tre sur le point de le rsoudre!

Il faudrait tre de marbre et n'avoir jamais, en levant les yeux vers la
vote bleue du ciel, aspir  un miracle qui vous transportt
soudainement dans ces pays inconnus, pour ne point comprendre l'motion
qui agitait le vieillard.

Par moments, cependant, son ardent dsir de savoir faisait place  son
amour paternel; alors, il relevait la tte et ses regards, quittant les
feuilles de papiers noircies de calculs algbriques, se reportaient sur
Slna.

La jeune fille, tendue sur son lit de camp, dormait paisible et
souriante: sans doute, se voyait-elle, en rve, unie  celui qu'elle
aimait et cette vision donnait  son visage une expression de
contentement radieux.

[Illustration]

Les sourcils de Mickhal Ossipoff se fronaient alors et ses lvres se
crispaient dans une moue inquite.

--Pauvre enfant, murmurait-il, ai-je bien le droit de risquer sa vie
dans une tentative aussi prilleuse?

Et pensif, la tte penche sur la poitrine, il demeurait ainsi de longs
moments, absorb dans ses rflexions; car, si d'un ct la crainte
d'exposer sa fille aux dangers de toutes sortes que lui-mme allait
courir le poussait  ne pas l'emmener avec lui, d'un autre ct, il
avait souci de ce quelle deviendrait seule, livre  elle-mme, sans
guide et sans soutien dans la vie, s'il la laissait  terre.

Certes Gontran tait l qui l'aimait et la protgerait.

Mais, en ce cas, il devait se priver de la compagnie du jeune diplomate,
et c'tait l un sacrifice auquel il ne pouvait se rsoudre; pour lui
Monsieur de Flammermont, avec ses connaissances multiples, tait aussi
indispensable  l'expdition qu'il pouvait l'tre lui-mme et, dans son
for intrieur, il estimait que c'et t en compromettre le rsultat que
de ne point le faire participer au voyage.

Il lui restait, il est vrai, Alcide Fricoulet.

Mais, bien que l'antipathie premire du vieillard pour le jeune
ingnieur et presque entirement disparu et qu' cette antipathie
succdt peu  peu un sentiment voisin de l'amiti, nanmoins le savant
tait loin d'avoir en Fricoulet une confiance absolue; ainsi qu'il le
lui avait dit et rpt plusieurs fois,  ses yeux la science vritable
ne va point sans une certaine dose de modestie naturelle, et Ossipoff
prenait pour de la vantardise orgueilleuse cette habitude qu'avait le
jeune ingnieur de se substituer  M. de Flammermont.

Aprs avoir longuement dbattu en lui-mme ce point important, Mickhal
Ossipoff en arriva  ceci: que ne pouvant se fier entirement 
Fricoulet, force lui tait d'emmener avec lui Gontran de Flammermont et
qu'en consquence, privant Slna de celui qui devait tre dans la vie
son protecteur naturel, il devait l'emmener elle aussi.

Cela bien tabli, il se replongea dans ses tudes et les heures de la
nuit passrent rapides et silencieuses sans qu'il s'apert de la fuite
du temps.

[Illustration]

Les premiers rayons du soleil levant doraient la cime du Cotopaxi
lorsque Mickhal Ossipoff teignit sa lampe.

Et il se disposait  s'tendre, lui aussi, pour chercher dans un sommeil
de quelques heures les forces dont il allait avoir besoin au cours de la
journe qui se prparait, lorsqu'on gratta doucement  l'extrieur de la
tente.

Il se leva, se dirigea sur la pointe des pieds vers la toile qui servait
 fermer hermtiquement la tente et la souleva.

Dans l'encadrement apparut Fricoulet.

--Vous! murmura le vieillard  mi-voix, qu'arrive-t-il que vous voil si
matinal?

--De grce, rpliqua le jeune ingnieur, baissez la voix, M. Ossipoff;
il ne faut pas qu'on se doute que je suis venu vous parler.

Ce disant, il tendait la main vers la tente qui servait d'abri 
Jonathan Farenheit.

--De quoi s'agit-il donc? demanda le vieillard intrigu des allures de
Fricoulet.

--Entrons, rpliqua celui-ci; je vais vous expliquer ce qui m'amne.

Ossipoff s'assit sur le pied de son lit; l'ingnieur s'empara d'une
malle en guise de sige et se penchant vers son compagnon:

--Srieusement, monsieur Ossipoff, dit-il, comptez-vous emmener avec
vous ce digne M. Farenheit?

Le vieillard ne put dissimuler la surprise que lui causait cette
question.

--Que voulez-vous donc que l'on en fasse? demanda-t-il; vous n'avez pas,
je suppose, l'intention d'abandonner ce malheureux sur la cime du
Cotopaxi?

--Il n'a qu' aller rejoindre les autres.

--Il est trop tard, maintenant... Songez que l'ruption doit avoir lieu
 six heures dix minutes et que tout ce qui,  ce moment-l, se trouvera
dans un rayon de plusieurs milles du Cotopaxi est vou  une destruction
certaine.

--Eh! fit l'ingnieur avec un geste d'impatience, quand ce Yankee serait
plus ou moins rduit  l'tat de charpie, le mal serait-il si grand?...
Croyez-vous que les tats-Unis prendraient le deuil pour la perte de ce
citoyen?... Vous avez la mmoire courte, si vous ne vous souvenez dj
plus de la brutale dclaration qu'il vous fit  l'observatoire de Nice.
Sans l'ami Gontran qui, grce  une inspiration du ciel, a eu une ide
lumineuse, tous vos projets taient anantis... et c'est  cet homme qui
ne vous est rien qu'un ennemi, puisqu'il a fourni  ce voleur de Sharp
les moyens d'utiliser son vol, c'est  cet homme que vous allez offrir
une place dans votre projectile?...

Ossipoff sourit et posant sa main sur le bras de Fricoulet:

--Eh! dit-il d'une voix basse et sifflante, ne comprenez-vous pas que
c'est ma vengeance que j'emmne avec moi?... Personnellement, je mprise
ce Sharp, je le ddaigne et s'il me tombait sous la main, je crois que
je le laisserais aller... Pour Farenheit, au contraire, il n'en est pas
de mme,... sa fureur est telle qu'il poursuivra son voleur jusque dans
les plus profondes solitudes lunaires... malheur  lui s'il se laisse
atteindre; ce sera la justice de Dieu! Ne faut-il pas que ce misrable
soit puni de sa double forfaiture?

--Sans doute,  ce point de vue spcial, vous avez raison, riposta le
jeune ingnieur; il n'en est pas moins vrai que la venue de cet
Amricain va bouleverser vos projets si bien coordonns... songez donc,
un voyageur de plus!...

--S'il n'y a que cela qui vous inquite, rpliqua le vieux savant, vous
pouvez tre tranquille; vous n'avez pas oubli que nos soutes ont reu
en air liquide, eau et vivres, des approvisionnements un peu suprieurs
 ceux qui avaient t prvus. Nous resterons donc dans les mmes
conditions qu'auparavant, quoique ce Farenheit devienne notre passager.

--Hum! grommela Alcide, ces Yankees vous ont des apptits terribles et
celui-l, particulirement, me parat avoir un estomac qui peut compter
pour deux... sans compter que des poumons comme les siens doivent
engloutir au moins un mtre cube de gaz par heure.

[Illustration]

--Bast! rpondit Ossipoff, nos provisions nous permettent de lui faire
cette charit.

Fricoulet eut un mouvement d'paules impatient.

--Va pour la consommation d'air et des vivres, fit-il... mais reste la
question de poids... Vous avez vu, tout comme moi, que cet homme-l a
une charpente norme qui va nous ajouter au moins quatre-vingt-dix
kilogrammes... ce surplus de poids tait-il prvu dans vos calculs? je
ne le pense pas... car dans une entreprise telle que celle-ci, les poids
doivent tre rigoureusement calculs et tablis.

Ossipoff sourit de nouveau d'un air de commisration profonde.

--Si vous saviez comme cent kilos sont peu de chose, dit-il... s'il n'y
a que cette inquitude qui motive votre opposition au dpart de
Farenheit...

--Ah! s'cria Fricoulet, ce n'est pas le dpart qui m'inquite, c'est
l'arrive... peut-tre l'adjonction de ce Yankee nous empchera-t-elle
d'atteindre les rgions lunaires.

En ce moment, un frais clat de rire retentit derrire le jeune homme
qui se retourna aussitt, tout tonn.

Slna, appuye sur son coude, coutait la conversation depuis quelques
instants et s'amusait fort de la rsistance que mettait l'ingnieur 
admettre l'Amricain parmi ses compagnons de route.

--Ah! monsieur Fricoulet, fit-elle, comme vous avez peur de ne pas y
arriver,  cette belle lune.

--Dame, mademoiselle, vous avouerez que ce serait jouer de malheur que
de se donner tant de mal et de faire un si grand voyage pour manquer le
train... sans compter que si nous n'atterrissons pas l-haut, je veux
que le diable me croque si je sais o nous irons.

La jeune fille le regarda d'un air comiquement attrist.

--Ah! monsieur Fricoulet, dit-elle, combien je vous plains de n'avoir
pas une science aussi tendue que celle de votre ami Gontran... lui, au
moins, n'a pas de ces incertitudes-l... il connat son itinraire sur
le bout du doigt.

[Illustration]

Puis, se tournant vers le vieillard:

--Pre, dit-elle; je voudrais bien savoir pourquoi nous partons
aujourd'hui, alors que la lune ne sera pleine que dans cinq jours. Je me
suis rveille cette nuit, tourmente par cette ide et me demandant
pourquoi nous n'attendions pas cette date.

--Tout simplement parce que pour atterrir, il faut que la lune soit
pleine au moment de notre arrive c'est--dire claire de face par le
soleil ce qui nous permettra de voir clair en arrivant et aussi parce
que notre voyage durera quatre jours.

Slna, satisfaite de cette explication, se tut durant quelques
secondes, puis elle reprit:

--Mais, tes-vous bien certain qu' la minute prcise fixe pour le
dpart, l'ruption se dchanera et surtout qu'elle sera assez violente
pour nous faire franchir des espaces aussi considrables?

Ossipoff regarda soucieusement sa fille.

--Aurais-tu peur? demanda-t-il; en ce cas, il est temps encore d'aviser.

Slna eut un geste brusque.

--Peur! moi? fit-elle, et pourquoi voulez-vous que j'aie peur, mon pre?
entre vous et M. de Flammermont, qu'ai-je  craindre? Que ce soit la
vie, que ce soit la mort qui m'attende, qu'importe, du moment que vous
tes  mes cts?

Le vieillard prit les mains de la jeune fille.

--Chre enfant, murmura-t-il.

--Seulement, poursuivit Slna, je suis femme, n'est-ce pas et par
consquent un peu curieuse; il est donc tout naturel que je dsire
savoir  l'avance de quels phnomnes sera entour notre dpart, tout
simplement de peur de prendre pour des dangers des effets tout naturels.

--En ce cas, fit Ossipoff rpondant  la question que sa fille lui avait
pose, tranquillise-toi; lorsque le moment sera venu, le volcan, docile
 ma volont, se rveillera pour dtendre ses vapeurs depuis si
longtemps comprimes;  un signe de ma main, un chemin sera ouvert aux
laves incandescentes et aux gaz souterrains, dont la dtente nous
chassera dans l'espace avec une vitesse de plus de douze kilomtres dans
la premire seconde.

Le front de Slna se plissa lgrement.

--Alors, murmura-t-elle, une chaleur pouvantable va entourer notre
wagon,... ne serons-nous pas asphyxis, rtis?

Ossipoff sourit.

--Enfant, rpliqua-il, rien de tout cela n'est  craindre; la dtente
des gaz sera si brusque qu'en moins d'une seconde nous serons chasss
hors de ce puits profond et du cratre du Cotopaxi; d'ailleurs, la
chaleur ne pourra parvenir jusqu' nous, attendu que le wagon repose sur
deux caissons  air comprim qui obturent entirement la chemine.

--Ces caissons nous accompagneront donc dans l'espace, demanda Slna?

--Non, non; leur rle de frein une fois jou, l'air comprim s'tant
chapp sous la pression des gaz subterrestres, les cloisons retomberont
peut-tre dans le cratre, peut-tre sur le cne, mais, dans tous les
cas,  une faible distance du lieu de dpart.

--Quel horrible fracas, quelle pouvantable dtonation nous allons
entendre! murmura la jeune fille en plissant.

--Dtrompez-vous, mademoiselle, rpliqua Fricoulet, nous n'entendrons
absolument rien.

--Comment cela, dit-elle merveille dj; auriez-vous donc trouv
quelque moyen?

--Mais non, riposta Ossipoff, nous n'avons pas eu besoin de nous
proccuper de cela, et pour en comprendre la raison, tu n'as qu' te
rappeler combien de mtres le son parcourt dans l'espace d'une seconde.

[Illustration]

--Trois cents mtres environ, si je ne me trompe.

--Eh bien! si, au moment o le bruit se produira, notre wagon est anim
d'une vitesse de onze mille mtres au minimum, tu comprends facilement
que le bruit n'aura pas le temps de nous arriver.

--Oui, en effet, je comprends;... mais c'est bien singulier, tout de
mme...

Il y eut un silence.

Puis soudain la jeune fille s'cria:

--Mais j'y pense, pre, j'ai donn un coup d'oeil  l'ameublement de
notre wagon et je n'ai vu aucune trace de literie... o donc nous
reposerons-nous la nuit et o sont situs nos appartements?

Ossipoff sourit en hochant la tte.

--Tu comprends bien, mon enfant, que la place nous manquait pour
installer un salon, une salle  manger, une cuisine et cinq chambres 
coucher; donc la grande salle circulaire sera la pice commune;
messieurs de Flammermont, Fricoulet et Farenheit en feront leur dortoir;
ils se reposeront soit sur les divans fixs aux parois, soit dans les
hamacs suspendus au plafond; l'tage suprieur est divis en trois
pices: une cuisine, un laboratoire et une soute; de la cuisine je ferai
ma chambre  coucher, c'est--dire que j'y tendrai mon hamac lorsque la
fatigue m'obligera  me reposer, car tu sais que, pendant le cours du
voyage, nous serons continuellement plongs dans les rayons solaires, en
sorte que la nuit n'existera pas pour nous. Quant  toi, le laboratoire
te sera abandonn pendant douze heures sur vingt-quatre.

Ils en taient l de leur conversation, lorsque des pas retentirent au
dehors et bientt ils entendirent M. de Flammermont qui demandait s'il
lui tait possible de prsenter ses respects  Mlle Ossipoff.

--Entrez, entrez, mon cher Gontran, cria le vieillard, Mlle Ossipoff
est veille depuis longtemps.

[Illustration]

--Et vous attend aussi depuis longtemps, ajouta en riant la jeune fille.

La toile de la tente se souleva et par l'ouverture apparurent presque en
mme temps le visage navr de l'ex-diplomate et la physionomie grave de
l'Amricain.

--Miss, fit ce dernier en s'inclinant crmonieusement, j'espre que
vous avez pass une bonne nuit.

--Une excellente nuit, monsieur Farenheit, riposta Slna; je vous
remercie de votre empressement  vous informer de ma sant; mais, comme
vous le voyez, vous et M. de Flammermont avez t devancs par M.
Fricoulet.

--Bast! fit l'ingnieur que la mine piteuse de son ami apitoyait malgr
lui; il ne faut pas trop en vouloir  Gontran; aussi bien c'est la
premire fois qu'il lui est arriv de passer la nuit dans un volcan et
on peut lui pardonner ce retard.

La journe s'coula lentement: on avait, dans la matine, achev
d'emballer les derniers objets qu'il tait ncessaire d'emporter, et
Mickhal Ossipoff, sans ses bouquins et ses instruments, tait comme un
corps sans me.

Il avait cependant conserv un crayon et du papier et, assis dans une
anfractuosit de rocher, il tuait le temps en se livrant  des calculs
infinitsimaux, pour bien s'assurer que rien n'avait t oubli par lui
dans ce grand problme qu'il allait rsoudre et qu'il avait tenu compte
de toutes les influences et de toutes les probabilits.

[Illustration]

M. de Flammermont billait--comme on dit vulgairement-- se dcrocher la
mchoire, tellement l'ennui s'tait empar de lui; par moments aussi, sa
poitrine se soulevait sous l'effort d'un profond soupir; l'ex-diplomate
songeait  Paris, son bruyant et vivant Paris et, comme pour lui rendre
le dpart plus cuisant, le hasard lui mettait devant les yeux, en une
vision dore, son cher boulevard des Italiens avec tout son grouillement
de silhouettes parisiennes, l'alle des Poteaux, toute anime de
cavaliers hardis et de gracieuses amazones, le champ de courses
d'Auteuil, le jour du _Grand International_, avec son dfil de
mail-coachs.

C'tait comme une lanterne magique.

Fricoulet, le placide Fricoulet, tait nerveux; arm d'un petit marteau,
il soulageait ses nerfs en faisant de la minralogie; mais, rien qu' la
manire dont l'acier heurtait le roc, on sentait que le corps seul de
l'ingnieur tait l et que son me tait absente.

Aprs avoir, dans les commencements, cherch  lutter contre les
circonstances multiples qui l'entranaient, malgr lui, vers cette
extraordinaire aventure, aprs avoir, en tte--tte avec Gontran, tax
de folie pure le projet de Mickhal Ossipoff, l'ingnieur  force
d'entendre, depuis des semaines, parler tous les jours de ce voyage
comme d'une chose possible, pratique, faisable, en tait arriv  le
considrer comme tel.

Et, au fur et  mesure que disparaissaient les obstacles considrs tout
d'abord par lui comme insurmontables, au fur et  mesure que
s'coulaient les jours et les heures qui le sparaient du moment du
dpart, il tait devenu sinon aussi convaincu que le vieux savant
lui-mme de la possibilit d'atteindre la lune, tout au moins aussi
enthousiaste que qui que ce ft de la tentative faite pour y atteindre.

[Illustration]

Aussi, abandonnait-il frquemment son marteau pour considrer son
chronomtre et constater le temps pendant lequel il lui fallait encore
casser des cailloux avant de s'embarquer.

Quant  Jonathan Farenheit, il arpentait  grandes enjambes l'troit
couloir qui circulait dans le roc autour de la chemine centrale, avec
toutes les allures d'un ours blanc dans sa fosse.

Tout en marchant, il serrait frntiquement les poings, dressait ses
bras comme des massues, roulant  droite et  gauche des regards furieux
et mchonnant de sourdes imprcations. Comme Mickhal Ossipoff l'avait
dit  Fricoulet, l'Amricain avait une me vindicative, et dsormais il
ne vivait plus qu'avec un seul objectif: se venger de Fdor Sharp.

Et notez bien qu'il ne lui en voulait pas tant pour avoir manqu de le
tuer, ainsi qu'il avait fait d'une quarantaine de ses compagnons, et
pour avoir vol  la socit dont il tait prsident environ deux
millions de dollars, que pour s'tre jou de lui, Jonathan Farenheit,
citoyen de la libre Amrique.

Le Yankee considrait la conduite de Sharp comme attentatoire 
l'honneur du pavillon toil des tats-Unis.

Et pour punir cet attentat, il fut aussi bien descendu dans les
profondeurs de l'Ocan qu'il allait s'envoler dans l'immensit des
cieux.

Enfin, au chronomtre  rptition de Fricoulet, les douze coups de midi
sonnrent; c'tait l'heure du repas quotidien.

On expdia rapidement un dernier et sommaire djeuner; puis la petite
troupe se prpara  descendre au fond du puits pour prendre place dans
le wagon-boulet.

Plus le temps s'coulait et plus devenaient vidents les symptmes d'une
ruption imminente.

Solfatares et fumerolles taient, il est vrai, assoupies; mais dans les
profondeurs volcaniques, de sourds grondements, semblables aux lointains
roulements du tonnerre retentissaient; les laves reprenaient leur teinte
brune, et sous l'influence de la temprature qui s'levait
graduellement, les neiges du cne suprieur se dsagrgeaient et
coulaient en ruisseaux bourbeux.

C'tait encore le calme, mais un calme effrayant, prcurseur de la
tempte.

Slna, serre contre son pre, sondait d'un oeil terrifi l'abme
creus  ses pieds.

Le treuil, avec ses quinze cents mtres de corde, avait t laiss prs
du puits; Ossipoff et ses amis s'en approchrent.

--Allons, dit gravement monsieur de Flammermont, qui s'embarque le
premier?

Dire que le jeune homme n'tait point mu serait mentir; mais il avait
remarqu la pleur de Slna et il voulait, en prenant un air enjou,
lui remonter un peu le moral.

Jonathan Farenheit fit un pas en avant.

--Si vous voulez me laisser descendre, dit-il avec empressement, je suis
prt.

L'ancien diplomate lui posa la main sur le bras:

--Non, monsieur, fit-il; il faut, si je puis m'exprimer ainsi, quelqu'un
de la maison.

Et il ajouta, afin de rpondre au regard interrogateur de l'Amricain:

--Vous ne sauriez comment vous y prendre pour ouvrir le _trou d'homme_
qui sert d'entre au wagon.

Farenheit fit un geste qui montrait qu'il reconnaissait cet argument
comme bien fond.

--Eh bien! dit  son tour Fricoulet, descends... tu es de la maison,
toi!

Sans prendre garde au mouvement craintif de Slna, le jeune homme
enjamba la benne qui se balanait  l'extrmit de la corde, s'accroupit
au fond et cria d'une voix ferme:

--Adieu vat!

Le cliquet du treuil fut lev, la corde se droula et bientt le comte
disparut dans les profondeurs du puits.

Penchs au-dessus de l'abme, Ossipoff et ses compagnons cherchaient 
percer les tnbres, prtant l'oreille pour saisir quelque bruit qui pt
les renseigner sur la manire dont s'effectuait la descente.

Mais ils n'entendaient que le glissement monotone de la corde sur le
treuil et, quant  la lampe que Gontran avait emporte avec lui, sa
clart s'tait presque aussitt fondue dans les tnbres paisses qui
remplissaient le cratre.

Un quart d'heure s'coula; puis la sonnerie lectrique, indiquant que le
voyageur avait touch le fond, retentit.

On remonta la corde, Ossipoff prit place dans la benne et descendit 
son tour; et aprs lui, Slna.

Il ne restait plus que Fricoulet et Jonathan Farenheit.

--Comment allons-nous faire? demanda l'Amricain.

--Je ne comprends pas votre question.

--De quelle faon descendra le dernier de nous deux? car il faut
ncessairement dbarrasser l'ouverture de la chemine de ce treuil qui
l'obstrue.

L'ingnieur haussa les paules.

--Ne vous embarrassez pas de cela, rpliqua-t-il.

Et attirant  lui la benne qui remontait  vide.

--Embarquez, dit-il; je fais mon affaire de tout cela.

Une fois le signal convenu envoy du fond de l'abme par l'Amricain,
Fricoulet se mit en mesure d'enlever tout ce qui pouvait faire obstacle
au passage de l'obus; aprs une demi-heure d'un travail acharn, il
russit  retirer le pont volant et la poulie.

[Illustration]

Puis il se boucla autour du corps une large ceinture semblable  celle
dont les pompiers font usage;  l'anneau de la ceinture, il fixa un
petit appareil compos de deux poulies sur la premire desquelles il
enroula le cble tandis que la seconde jouait simplement le rle de
frein  friction.

Ensuite, saisissant d'une main sa lampe, de l'autre le cble, il se
laissa glisser dans l'abme.

Deux minutes aprs, au grand merveillement de ses compagnons, il
arrivait sans fatigue et pntrait dans le wagon o ils taient dj
runis.

--Monsieur Fricoulet! exclama Slna, quel procd avez-vous donc
employ pour descendre aussi facilement quinze cents mtres?

--Le plus simple des appareils, mademoiselle... _un descenseur 
spirale_.

Il pressa alors sur un bouton et les quatre lampes  incandescence,
s'illuminant soudain, clairrent de leur vive lueur l'intrieur de la
grande pice circulaire.

A la vue de l'amnagement, non pas somptueux mais commode et pratique de
cette pice, la large face de Jonathan Farenheit s'panouit.

--A la bonne heure, grommela-t-il voil quelque chose de bien compris!

Un des divans tait rabattu; le Yankee y enfona son poing pour juger
de la qualit des ressorts; ensuite, il passa sa main sur le tapis de
haute laine qui couvrait le plancher; il s'adossa  la paroi capitonne,
il dcrocha l'un des hamacs et se suspendit. Cette minutieuse inspection
termine, il sourit de nouveau et murmura d'un ton de vritable
satisfaction:

--On sera bien ici!

Il se tourna alors vers Ossipoff qui avait assist  ce petit mange
avec une impassibilit toute slave et lui dit:

--Tous mes compliments, mon cher monsieur; voil un vhicule bien
conditionn et si la solidit rpond  son ameublement, je crois que
nous ferons un voyage fort agrable.

[Illustration]

--Trop aimable, sir Farenheit, rpliqua le vieillard; trop aimable en
vrit... mais vous n'avez pas encore tout vu, tout admir.

Ce disant, il ouvrit les cases de la soute o se trouvaient les tonneaux
d'eau, les liquides varis, les lgumes de conserve et une foule
d'objets d'alimentation dont il avait prvu le besoin.

Il rabattit les marches de l'escalier dmontable et fit admirer  ses
compagnons la rserve d'air liquide, la batterie de cuisine tincelante
et les fioles du laboratoire situ dans la partie suprieure de l'ogive.

L'enthousiasme de l'Amricain tait  son comble.

--On jurerait un sleeping-car! s'cria-t-il.

Et serrant les mains de Gontran:

--Si vous habitiez New-York, ajouta-t-il, vous seriez millionnaire en
six mois.

M. de Flammermont faisait bonne contenance; mais, en lui-mme il avait
de grandes apprhensions.

--Pourvu, pensait-il, que nous ne soyons pas rtis au moment du dpart
ou mis en pices pendant le voyage.

Mais outre qu'il ne tenait nullement, en manifestant de semblables
craintes,  s'aliner l'amiti relle dont il tait l'objet de la part
d'Ossipoff, il voyait Fricoulet si rsolu, Slna si rsigne, Farenheit
si impatient, qu'il et rougi de honte s'il avait pu se douter que l'on
souponnt son motion.

Cette dernire aprs-midi parut interminable.

Ds que le projectile eut t visit dans tous ses coins et recoins, le
jeune ingnieur consulta son chronomtre; il marquait trois heures.

--Si vous m'en croyez, monsieur Ossipoff, dit-il, nous prendrons ds 
prsent toutes nos dispositions pour le dpart.

--Dj!

Tel fut le mot qui sortit  la fois de toutes les poitrines.

En mme temps Slna et Gontran blmirent lgrement.

Jonathan Farenheit, bien qu'mu, conserva un visage impassible.

Seul, Mickhal Ossipoff demeura calme; il se tourna vers M. de
Flammermont.

--Qu'en pensez-vous? demanda-t-il.

--Je pense, en effet, que cela serait peut-tre plus prudent,
rpondit-il.

Et,  part lui, il songeait que si, par hasard, l'ruption se trouvait
en avance, et s'ils taient pris au dpourvu, ils seraient rduits en
miettes.

Aussitt Fricoulet tourna la manette de l'appareil automatique 
distribution d'air et ferma hermtiquement, au moyen d'crous, la porte
du projectile.

Sauf l'ingnieur et Ossipoff, les autres voyageurs se regardaient avec
une certaine anxit, tudiant soigneusement la manire dont
fonctionnaient leurs poumons avec cet air nouveau de fabrication
artificielle.

Et chacun pensait  part soi:

--Pourvu que nous n'touffions pas.

Gontran avait tir sa montre; mais les secondes, les minutes
s'coulaient et nul indice d'asphyxie ne se faisait sentir.

Dcidment, on respirait et l'on respirait mme  merveille.

--Vive Mickhal Ossipoff! s'cria Farenheit en jetant en l'air son
chapeau de voyage pour rendre son enthousiasme plus sensible.

Slna, remise de son motion premire, vaquait  travers le wagon, tout
comme si elle et t dans la petite maison de Ptersbourg.

Prestement elle avait dress au milieu de la pice commune la table,
qu'elle couvrit d'une nappe blanche et sur laquelle elle disposa les
couverts.

--Quoi! s'cria M. de Flammermont, on dne dj; mais il n'est que cinq
heures.

--Il me semblait qu'il tait prfrable de manger avant le dpart,
rpondit la jeune fille; qu'en pensez-vous, pre?

--Je suis galement de cet avis, rpliqua le vieillard.

[Illustration]

Jonathan Farenheit avait dj sa serviette autour du cou.

--Allons, dit-il en frappant la table du manche de son couteau, faisons
honneur  ce repas terrestre, le dernier peut-tre de notre vie.

Et Fricoulet ajouta:

--Qui sait! nous souperons peut-tre ce soir chez Pluton.

Cette rminiscence de l'histoire grecque fit courir sur l'piderme de
Gontran un lger frisson.

--Fichtre! murmura-t-il, sais-tu que tu manques de gaiet!

Nanmoins, au bout de cinq minutes, grce  un excellent bourgogne, le
jeune diplomate avait laiss ses apprhensions au fond de son verre et
faisait, comme ses compagnons, grand honneur au talent culinaire de
Mlle Ossipoff.

L'entrain tait mme si complet que personne ne songeait  consulter
l'horloge suspendue  l'une des parois du wagon.

On tait au dessert, Alcide Fricoulet venait de remplir de champagne les
verres  la ronde et s'apprtait  porter un toast  Mickhal Ossipoff,
lorsque soudain le wagon trembla sur sa base.

On et dit que l'une des puissantes assises du globe venait de cder
sous le poids des Cordillres entasses; le sol fut agit d'une
trpidation prolonge en mme temps que de sourds craquements se
faisaient entendre  travers la masse granitique.

Chacun reposa, du mme mouvement, le verre qu'il portait  ses lvres et
regarda son voisin d'un air inquiet.

Le vieux savant, lui, s'tait redress tout d'une pice.

--L'ruption! s'cria-t-il.

--L'ruption! rpta gouailleusement Fricoulet, qu'elle soit la
bienvenue!

Et vidant son verre d'un trait, il ajouta d'une voix vibrante:

--Messieurs, je bois  Ossipoff et au Cotopaxi, ces deux forces, l'une
intellectuelle, l'autre brutale, grce auxquelles nous partons  la
conqute des mondes inconnus.

Tous imitrent son exemple; puis tous les regards se tournrent vers
l'horloge; elle marquait le quart moins de six heures.

--Mais nous sommes en avance, balbutia Gontran.

--Ce ne sont probablement que les prliminaires de l'ruption, rpliqua
Fricoulet avec sang-froid.

--Et si nous partions avant la seconde indique par vous, fit  son tour
Jonathan Farenheit?

--C'est fort possible.

--Que faire en ce cas?

--Attendre; on ne lutte pas contre les forces aveugles de la nature et
surtout contre les ruptions; les endiguer, les contenir, en utiliser la
puissance norme, passe encore... mais leur commander, jamais... J'ai
pris mes prcautions pour avancer l'explosion, au cas o elle ne se
produirait que pass l'heure assigne par moi au dpart, mais je ne puis
rien faire pour la retarder.

Ainsi parla Ossipoff; personne ne lui rpondit, chacun tant absorb
dans ses propres penses, attendant la minute fatale qui devait mettre 
nant ou  excution les audacieux projets du vieux savant.

[Illustration]

Au dehors, les crpitements volcaniques et les dtonations souterraines
augmentaient; de seconde en seconde, leur violence allait croissant.

Maintenant le wagon oscillait, tressautait sur ses deux caissons  air
comprim et,  chaque trpidation plus forte, les voyageurs
s'attendaient  ce que les vapeurs et les matires laviques, se frayant
enfin un passage, les envoyassent dans l'espace ou leur brisassent les
membres.

Cependant, malgr l'intensit toujours croissante des secousses du sol
en travail, le repas se termina sans encombre.

Un moment, Ossipoff, qui prtait une oreille attentive aux mille bruits
qui se croisaient dans l'espace, devint blme; une crainte lui traversa
l'esprit; si les laves qui s'levaient dans les canaux voisins de la
chemine o tait enferme le wagon, venaient  s'pancher par l'orifice
de la chemine, c'en tait fait du projectile et de ses voyageurs qui se
trouveraient ainsi ensevelis sous une masse de matires incandescentes.

Dans le silence qui emplissait le wagon, l'horloge grena les six coups
de six heures.

--Nous avons dix minutes encore  demeurer sur terre, murmura le vieux
savant.

--Sous terre, voulez-vous dire, observa Gontran.

--Monsieur Ossipoff, fit Alcide Fricoulet, ne seriez-vous pas d'avis de
nous prparer au dpart?

--Quels prparatifs? demanda l'Amricain.

--D'abord, nous assurer que toutes les attaches des meubles sont
solides, que les crous des hublots et des saisines sont serrs  fond,
afin que tout ce qui est  l'intrieur de ce vhicule rsiste  la
secousse et que celui-ci joue le rle d'un vhicule plein...

Ce disant, l'ingnieur inspectait minutieusement l'arrimage et
l'amnagement du wagon cleste; il ferma soigneusement toutes les portes
du meuble vitrine, mit un couvercle sur les piles au bichromate, poussa
les verrous des portes des soutes et enfin redescendit.

--Quelque brutale que soit la secousse, dit le jeune homme, tout
rsistera au formidable contre-coup du dpart, et le wagon fera l'effet
d'un bloc plein. Il faut que nous soyons galement amarrs avec
solidit. Pour cela, nous allons nous introduire cte  cte dans les
tiroirs capitonns que j'ai prpars. De cette faon, le choc du
dpart ne nous crasera pas contre les parois du vhicule avec lequel
nous ferons corps.

--Brr..., murmura Gontran en considrant les _tiroirs_ dont Fricoulet
venait de lever le couvercle, on dirait des cercueils!

Cependant et pour donner l'exemple  ses compagnons, Flammermont se
glissa dans la bote prs de Slna et le couvercle fut rabattu et
boulonn.

Cinq minutes s'taient coules au milieu de ces prparatifs et, dans ce
court intervalle, les lments s'taient dchans d'une effroyable
faon:

D'horribles craquements branlaient les contreforts de la montagne qui
frissonnait comme la tle d'une chaudire en bullition.

Le monstrueux Cotopaxi, ainsi que le jsuite espagnol, Martinez da
Campadores l'avait prdit, se rveillait de son long sommeil et dans ses
gigantesques entrailles sifflaient et hurlaient les vapeurs souterraines
accumules sous une norme pression.

--C'est  croire que les cinq cents mille diables de l'enfer sont tombs
au fond de ce trou, dit en plaisantant Alcide Fricoulet, qui tait
demeur debout tandis que ses compagnons, se cramponnaient aux parois de
leurs botes.

--Pourquoi ne te couches-tu pas? demanda Gontran.

--Parce qu'il me reste encore quelque chose  faire avant le dpart,
rpliqua l'ingnieur.

--Six heures huit minutes, pronona Ossipoff d'une voix vibrante...
attention!

--Enfin, nous allons partir, fit joyeusement l'Amricain en se frottant
les mains avec nergie  la pense qu'il allait enfin se lancer  la
poursuite de ce gredin de Sharp.

Au mme moment, Fricoulet tourna la manette du commutateur-interrupteur
plac sur le trajet des fils conduisant le courant de la pile aux lampes
 incandescence et brusquement l'obscurit se fit dans l'intrieur du
wagon.

Subitement tout le monde se tut et l'on n'entendit plus que le bruit de
la respiration oppresse des cinq explorateurs et le battement de leurs
coeurs.

Quelques secondes se passrent dans une anxit mortelle.

[Illustration]

Soudain une effroyable secousse branla le projectile tout entier,
tendant  briser les ressorts en acier sur lesquels les botes taient
suspendues; les voyageurs perurent un bruit sourd et prolong,
qu'accompagnaient des sifflements aigus; il leur sembla pntrer dans
une zone d'incendie; et ils perdirent connaissance, tandis que, sous
l'indescriptible pousse de plusieurs millions de mtres cubes de gaz
souterrains, le projectile quittait, dans un nuage de feu, le cratre du
Cotopaxi et traversait, en moins de cinq secondes, toute l'atmosphre
terrestre.

Ils n'avaient pas entendu la terrible dtonation produite par la brusque
dtente des gaz si longtemps accumuls et comprims dans les flancs du
volcan; leur wagon, ainsi qu'Ossipoff l'avait expliqu  Slna, volait
plus vite que le son, et dj ils flottaient dans le vide absolu
qu'argentaient mille toiles brillant d'un incomparable clat.

       *       *       *       *       *

Mais si les hardis voyageurs avaient pu, grce  leur vitesse, se lancer
dans l'espace, sans avoir mme conscience du cataclysme qui accompagnait
leur dpart, il n'en fut pas de mme pour toute l'Amrique.

Un immense panache de flammes, haut de plus de cinq cents mtres,
jaillit au-dessus du cratre du Cotopaxi et un bruit effroyable branla
jusqu'aux couches les plus recules de l'atmosphre.

Ce panache de flammes fut aperu de plus de cent lieues en mer par tous
les navires traversant cette partie de l'Ocan Pacifique, tandis que
l'air, violemment agit et refoul par cette exhalaison subite de
plusieurs millions de mtres cubes de gaz chauds, se transformait en un
ouragan furieux dont les ravages furent incalculables.

Cette tempte anime, ainsi que le constatrent les savants du nouveau
monde, d'une vitesse de 155 kilomtres  l'heure, se prcipita vers le
Nord-Est, traversa le golfe du Mexique, engloutissant une quinzaine de
navires qui voguaient tranquillement et furent pris  l'improviste dans
des trombes d'air et des tourbillons d'eau. Elle franchit les
tats-Unis, enlevant les toitures, renversant les maisons, dracinant
des arbres centenaires et, en moins de six heures, alla se perdre dans
les rgions polaires de la mer de Baffin.

Dans les rgions de l'Amrique quatoriale, la terreur fut  son comble:
un tremblement de terre parcourut de ses ondes brisantes toute la zone
des Andes, depuis Quito jusqu' Valparaiso.

Mais ce fut surtout la partie des Cordillres, dit le noeud de Pastos,
qui fut le plus prouve; la magnifique faade du collge des jsuites 
Quito, si admire quelques semaines auparavant par Gontran de
Flammermont, fut fendue du bas en haut sur une largeur de vingt
centimtres; plusieurs chemines d'usines furent jetes bas et une
quinzaine de maisons se trouvrent lzardes, disloques, bonnes pour la
dmolition.

A quatre-vingts lieues de l,  Guayaquil, le terrain s'affaissa
brusquement et,  deux cents mtres du port, une crevasse de plusieurs
mtres de largeur se produisit soudain, d'o sortaient des gaz
mphitiques.

Bref, dans les deux Amriques, ce fut une dsolation gnrale, et la
Rpublique de l'quateur dut inscrire,  l'actif du plus immense volcan
qui orne son sol, une catastrophe de plus.

[Illustration]




CHAPITRE XI

MICKHAL OSSIPOFF RENCONTRE DANS L'ESPACE SON ANCIEN COLLGUE DE
L'ACADMIE DES SCIENCES.


[Illustration]

Pendant que le Nouveau-Monde tait le thtre des terribles catastrophes
sommairement dcrites  la fin du chapitre prcdent, les auteurs de ces
catastrophes semblaient dj avoir reu du ciel le juste chtiment d 
leur pouvantable mfait.

Dans l'intrieur de l'obus rgnait une ombre paisse qui ne permettait
de distinguer quoi que ce ft; en outre, pas le moindre bruit, pas le
plus petit souffle, pas mme le plus imperceptible gmissement.

Ombre et silence de tombe.

Tout  coup, sec comme un coup de pistolet, un ternument clata; puis
un second, puis un troisime, puis toute une succession, pendant trois
minutes au moins.

C'tait l l'indice certain que, sur les cinq passagers, un du moins
tait vivant.

--Saperlipopette! fit une voix un peu sourde, un peu touffe, je me
serai probablement enrhum.

A peine ces mots taient-ils balbutis qu'un autre ternument clata 
quelques pas.

--A vos souhaits, fit sur un ton joyeux la premire voix.

--Tiens! monsieur Fricoulet!... vous tes donc vivant! exclama le second
ternueur.

--En quoi cela vous surprend-il, honorable monsieur Farenheit?

--Mais cela ne fait pas que de me surprendre, cela me fait plaisir,
riposta l'Amricain.

--Trop honnte, monsieur Farenheit.

--Dame! moi qui n'aime pas la solitude, je tremblais dj de me voir
enferm l-dedans en tte--tte, avec quatre cadavres.

--En effet, la conversation et peut-tre manqu d'animation, dit le
jeune ingnieur, un peu froiss de l'gosme du Yankee.

Puis, tout  coup, d'une voix tremblante:

--Mais vous venez de parler de cadavres, s'cria-t-il... pensez-vous
donc que nos compagnons?...

Il n'acheva pas, tellement l'angoisse lui treignait la gorge...

--Dame! fit impassiblement Jonathan Farenheit, en dehors de nous deux,
personne ne bouge ni parle... il est donc  supposer...

Un frisson glac courut par les membres de Fricoulet; domptant
l'engourdissement qui l'immobilisait dans sa bote, il se coula  terre
et, une fois sur le tapis, se trana  l'aide des genoux le long de la
paroi capitonne qu'il palpait fbrilement de la main.

Tout  coup il poussa un cri de joie; ses doigts venaient de rencontrer
la manette du commutateur. Il la fit pivoter sur son axe et
instantanment les lampes  incandescence du lustre se rallumrent,
inondant de leur clart l'intrieur du wagon.

--Par le ciel! s'cria Jonathan, un peu de lumire fait grand bien.

Ce disant, il se redressait, s'tirant les membres avec volupt, faisant
l'une aprs l'autre craquer toutes ses articulations.

Cependant Fricoulet avait couru au premier tiroir qui se trouvait  sa
porte; sur le capiton moelleux, immobile et raide comme si la mort
l'et frapp pendant son sommeil, M. de Flammermont tait tendu.

--Gontran! s'cria le jeune ingnieur en secouant son ami aussi
vigoureusement que le lui permettait sa propre faiblesse.

Mais il et autant valu chercher  communiquer de la vie  un
mannequin; sous l'effort de Fricoulet, le jeune comte roulait de droite
 gauche sa tte aux paupires closes et aux lvres serres.

--Mort! murmura Fricoulet pouvant.

L'Amricain s'tait approch et, sans rien dire, avait coll son oreille
sur la poitrine du comte.

--Pas plus mort que vous, ricana-t-il... le coeur bat normalement.

--En ce cas, fit l'ingnieur, redressez-lui le haut du corps quelques
instants... cela facilitera toujours le jeu des poumons... je suis 
vous tout de suite.

[Illustration]

Il courut au meuble, l'ouvrit, chercha parmi plusieurs fioles ranges
sur les tablettes un flacon rempli d'un liquide blanchtre qu'il secoua;
puis aprs l'avoir dbouch, il le passa  plusieurs reprises sous les
narines de Gontran.

Presque aussitt, le visage du comte se contracta, ses paupires
s'agitrent, ses lvres se retroussrent, dcouvrant les dents,
nerveusement serres; mais soudain la bouche s'ouvrit dmesurment,
livrant passage  un formidable ternuement.

--Sauv! s'cria Fricoulet, en se jetant au cou de son ami.

Mais  son cri, un autre cri, partant d'un autre tiroir avait rpondu.

--Partis! nous sommes partis!

C'tait Mickhal Ossipoff qui venait de prononcer ces paroles d'une voix
vibrante.

Il tait dress sur son sant et agitait ses bras fbrilement.

--Qu'avez-vous? demanda Fricoulet ahuri.

--Ne venez-vous pas d'entendre cette dtonation effrayante? rpliqua le
vieux savant.

--Eh bien!

--C'est le Cotopaxi qui fait ruption!

L'ingnieur et l'Amricain se regardrent avec des yeux surpris; puis
Farenheit s'cria:

--Ce que vous venez de prendre pour le Cotopaxi est tout simplement M.
de Flammermont saluant, par un ternuement, son retour  la vie.

Cependant, Gontran assis sur le bord de son tiroir se frottait
alternativement la tte, puis les reins.

--Oh! gmissait-il, je serais tomb du haut des tours Notre-Dame que je
n'aurais pas le crne plus endolori; quant  mes reins, ils me procurent
la sensation exacte d'une srieuse bastonnade.

Soudain, maux de tte et maux de reins disparurent comme par
enchantement; il sauta sur le plancher et courut vers le cercueil de
Slna.

La jeune fille semblait dormir.

--Fricoulet! cria Gontran, viens vite... ce sommeil m'effraie!

D'un bond Ossipoff fut auprs de sa fille qu'il prit dans ses bras,
comme il et fait d'un petit enfant, la couvrant de caresses et de
baisers.

Fricoulet l'carta doucement et, ainsi qu'il avait fait pour son ami, il
passa doucement sous les narines de la jeune fille la petite fiole au
liquide blanchtre qui opra le mme miracle, sans toutefois
l'accompagner des mmes manifestations bruyantes.

--Cher pre, murmura Slna en revenant  elle et en tendant ses bras au
vieillard.

Puis apercevant Gontran qui la couvait de regards inquiets:

--Cher monsieur Gontran...

Et elle lui abandonna l'une de ses mains que le jeune homme effleura de
ses lvres.

--Allons! bravo! dit joyeusement l'ingnieur, personne n'a aval sa
langue... dcidment le voyage pour la lune est moins prilleux que je
ne le croyais.

A peine Ossipoff avait-il constat que sa fille tait hors de danger
que, brusquement s'arrachant  ses caresses, il s'accroupit sur le
plancher et, marchant  quatre pattes, se dirigea vers le centre du
wagon.

Arriv l, il s'arrta, dfit des courroies qui retenaient une partie du
tapis, lequel enlev, dcouvrit le hublot vid dans le plancher mme;
ce hublot, qui ne mesurait pas moins de quarante centimtres de
diamtre, tait form d'une vitre assez paisse pour que l'on y pt
marcher sans crainte; en prvision des chocs qui devaient accompagner le
wagon  son dpart, ce hublot tait protg extrieurement par une
plaque de fer fixe au moyen d'crous que des boulons retenaient
intrieurement.

--La cl! la cl! demanda fivreusement Ossipoff.

Fricoulet se prcipita vers le meuble et en tira une cl anglaise, au
moyen de laquelle le vieillard attaqua les crous avec ardeur; lorsque
le dernier eut t dviss, la plaque de fer se dtacha, dcouvrant le
hublot et permettant de voir  l'extrieur du wagon.

[Illustration]

Ensuite, avec l'aide de Fricoulet, Ossipoff fit une semblable opration
aux quatre ouvertures perces dans la paroi du projectile et protges
de semblable faon que le premier.

--teignez les lampes, je vous prie, commanda le vieux savant d'une voix
brve.

Le jeune ingnieur obit immdiatement; il poussa la tige du commutateur
et de nouveau l'obscurit rgna dans l'obus. Ossipoff se prcipita vers
l'un des hublots.

--Victoire! cria-t-il, victoire!... nous avons quitt la terre... nous
filons vers la lune.

Farenheit, le visage aplati contre la vitre, s'carquillait les yeux
sans distinguer autre chose qu'une intense obscurit.

--Par le ciel! exclama-t-il, je voudrais bien savoir, monsieur Ossipoff,
sur quoi vous vous basez pour affirmer que nous avons quitt la terre.

--Tout simplement sur ce fait qu'une ombre paisse s'amasse entre la
terre et nous! Si nous tions retombs sur notre plante, nous verrions
autour de nous le sol clair par les rayons lunaires; si au contraire
notre chute s'tait opre dans l'Ocan Pacifique, nous nous
ressentirions du bercement des vagues. Je le rpte donc: nous sommes
partis.

--Cependant, si vous vous appuyez pour dire cela, uniquement sur l'ombre
qui vous entoure, murmura Gontran, je vous ferai observer que dans le
fond du cratre, l'ombre tait aussi paisse.

--Alors? demanda ironiquement Ossipoff.

--Alors, nous pourrions trs bien tre encore dans la chemine du
Cotopaxi.

Sans rpondre, le vieillard le prit par la main et l'amenant prs de
l'un des hublots:

--Regardez, dit-il, quand vous tiez dans le volcan, voyiez-vous cela?

Et  travers la vitre paisse, il dsignait de la main les
constellations qui tincelaient d'un incomparable clat, comme des
diamants sur un crin velout.

--Reste  savoir, grommela Fricoulet, si la force propulsive sera
suffisante pour nous conduire jusqu' la sphre d'attraction de la lune?

--Nous le verrons, rpondit schement le vieux savant.

--Dis donc, fit soudain Gontran en s'adressant  son ami, ne pourrait-on
pas ouvrir ces petites fentres?

--Pourquoi faire?

--Pour arer un peu, parbleu! il me semble qu'on touffe ici.

Heureusement que le jeune homme avait parl  voix presque basse, en
sorte qu'Ossipoff n'entendit que confusment sa question.

Ce fut Fricoulet qui, se penchant  son oreille, murmura:

--Mais, imbcile, nous flottons dans le vide.

Le visage de l'ex-diplomate reflta l'bahissement le plus profond.

--Dans le vide, rpta-t-il... avons-nous donc dj travers toute
l'atmosphre terrestre?

L'ingnieur consulta son chronomtre:

--Oui, rpondit-il, depuis vingt et une minutes, trente secondes.

--Alors, o sommes-nous maintenant? demanda Gontran.

Fricoulet jeta un regard du ct d'Ossipoff:

--Plus bas, malheureux, plus bas, chuchota-t-il... si ton futur
beau-pre t'entendait, c'en serait fait de ton mariage.

Puis, assourdissant sa voix:

--L'espace que nous traversons en ce moment est rempli de ce fluide
appel _ther_ et qui est si rarfi que sa densit reprsente le vide
absolu que l'on obtient au moyen des machines pneumatiques... il est
donc absolument impossible d'ouvrir les hublots pendant toute la dure
du voyage... car au lieu de faire pntrer ici de l'air respirable,
c'est au contraire le peu que nous possdons qui s'chapperait au
dehors.

[Illustration]

Jonathan Farenheit qui avait prt l'oreille  cette explication,
demanda:

--Mais, monsieur l'ingnieur, si je me souviens bien des explications
que nous avait donnes autrefois ce Sharp de malheur, la surface de la
lune est  peu prs prive d'air, comment donc vous y prendrez-vous pour
nous faire respirer?... avez-vous, comme lui, des scaphandres en
caoutchouc et des rservoirs d'air?

--Parfaitement, riposta Fricoulet; vous pensez bien que nous ne nous
sommes pas embarqus pour un aussi long voyage sans avoir prvu les
circonstances, mme les plus invraisemblables... aussi, bien que d'aprs
les thories de l'minent M. Ossipoff, la surface lunaire possde une
atmosphre suffisante pour les poumons humains, mon ami Flammermont, qui
est un homme de prcaution, a fait construire six appareils complets,
grce auxquels nous pourrons nous promener impunment dans une
atmosphre irrespirable ou mme seulement fort rarfie.

L'Amricain, compltement rassur, grommela:

--Ah! je ne demande pas  y respirer longtemps sur la lune; tout ce que
je demande, c'est d'avoir assez de souffle pour mettre la main sur ce
coquin de Sharp et l'trangler avec les dix doigts que voici... cette
besogne une fois termine, je ne demanderai qu' m'en retourner.

Sur ces mots, il tourna les talons et se colla le visage au plus
prochain hublot, pendant que Gontran allait s'installer  une autre
vitre, aux cts de Slna.

--Mais, dit-il tout  coup, on ne voit la lune nulle part!...
aurait-elle l'indlicatesse de manquer au rendez-vous?

--Si tu veux te donner la peine de monter au premier tage, rpliqua
Fricoulet, tu pourras apercevoir la marraine de Mlle Slna, suivant
invariablement sa route au milieu de l'immensit stellaire pour se
trouver, dans quatre jours, juste  la place indique par nous.

--Elle doit avoir dj grossi depuis notre dpart?

--Si tu veux t'en rendre compte, tu n'as qu' monter l'chelle!

Le jeune comte escalada prestement les degrs et se trouva devant une
petite porte ouverte dont il franchit le seuil  ttons.

Mais dans l'obscurit son pied heurta un corps accroupi et cette
maladresse fut salue d'une exclamation irrite.

--Quoi! c'est vous! cher monsieur, fit le jeune comte; mais que
faites-vous donc ici, dans cette posture?

[Illustration]

--Ah! c'est vous, Flammermont, riposta le vieillard; vous arrivez bien,
voil dix minutes que je cherche  dvisser les crous qui retiennent la
plaque du hublot... c'est, je crois, le diable qui s'y cramponne... vous
allez me donner un coup de main.

Comme il achevait ces mots et sans attendre le coup de main rclam, il
donnait une dernire secousse si violente, celle-l, que le dernier
crou cda et que le vieillard, perdant l'quilibre, tomba  la
renverse sur Gontran, lequel, renvers  son tour, roula sur le
plancher.

[Illustration]

L'ex-diplomate poussa un cri, non pas de douleur, bien que dans sa chute
il se fut froiss rudement, mais bien de surprise, car en mme temps que
ses reins heurtaient le sol, une vive clart, inondant soudain le
laboratoire, venait le frapper en plein visage.

--La lune? cria-t-il sur un ton d'interrogation.

Mais Ossipoff ne lui rpondit pas; d'un bond, le vieillard s'tait remis
sur pied, et tandis que son compagnon se relevait, il avait eu le temps
de saisir une lunette, d'en braquer l'objectif sur le brillant satellite
et de coller son oeil  l'oculaire.

Comme Gontran, visiblement intress, s'approchait du vieux savant, il
l'entendit murmurer:

--Enfin, nous allons pouvoir faire un peu de slnographie.

Le jeune homme n'en couta pas davantage; terrifi  la pense de se
trouver seul, expos aux redoutables questions du vieillard, il se
retira sur la pointe du pied et sans bruit descendit les marches du
petit escalier.

--Eh bien! demanda Fricoulet en le voyant apparatre, l'as-tu retrouve,
la lune?

L'ex-diplomate mit un doigt sur sa bouche.

--Chut! fit-il, je fuis M. Ossipoff sur les lvres duquel j'ai pressenti
des questions embarrassantes.

Fricoulet clata de rire.

--Poltron, fit-il.

--Tu es bien bon, rpliqua Gontran... je voudrais t'y voir... si tu
risquais de compromettre ton bonheur par une rponse idiote, je ne sais
pas si tu courrais au-devant de l'interrogatoire.

Le jeune ingnieur haussa les paules.

--Son bonheur! grommela-t-il... ah! si j'tais bien sr que quelque
grosse hrsie en slnographie l'arracht de ce prcipice qu'on nomme
mariage...

Et en murmurant ces mots, un sourire mauvais errait sur ses lvres.

En ce moment, Slna qui tait monte tout doucement en haut de
l'escalier, redescendit et s'approchant de l'ingnieur:

--Monsieur Fricoulet, dit-elle, il vient de me passer par la tte une
bonne ide.

--Laquelle, mademoiselle?

--Pendant que mon pre est en contemplation devant son astre chri, si
vous donniez  M. Gontran quelques notions d'astronomie... cela lui
permettrait de n'tre pas pris au dpourvu par les questions que mon
pre pourrait lui adresser en votre absence.

--Bravo! fit le jeune comte... Fricoulet, je te nomme mon prcepteur
particulier... quant au prix des leons, nous le rglerons plus tard.

Le jeune ingnieur fit la grimace; nanmoins, Gontran l'entrana vers un
des hublots et tendant le bras vers les astres qui scintillaient dans
l'espace:

--Allons, dit-il, parle-moi de ces constellations.

--D'abord, commena Fricoulet, il n'y a pas de constellations; c'est la
situation de la terre dans l'infini, qui nous fait paratre runies des
toiles appartenant  des systmes diffrents et loignes les unes des
autres par d'incommensurables distances. Si nous tions transports dans
une autre toile, l'aspect du ciel tout entier serait chang par suite
du dplacement de notre point d'observation; tous ces soleils que nous
voyons briller dans la nuit obscure sont sems au hasard dans
l'immensit et, je te le rpte, c'est simplement la perspective qui a
cr les constellations. En outre, chacune de ces toiles est anime
d'un mouvement propre, quelquefois trs rapide et se dtache de ses
voisines qui souvent marchent en sens absolument contraire.

--En sorte que si nous revenions dans cinquante mille ans...

--L'aspect du ciel serait absolument chang pour les habitants de la
terre et aussi diffrent de celui que nous admirons maintenant que
celui-l mme l'est du ciel existant il y a plusieurs milliers
d'annes... veux-tu des exemples? la _Grande Ourse_ se dmembre, le
_Chariot de David_ se disloque et les _Trois Rois_, qui paraissent
cependant avoir march jusqu' prsent de compagnie, se tournent le dos
et s'enfuient dans des directions contraires.

Le jeune ingnieur se tut un moment.

--Tout change, reprit-il, tout se transforme dans l'univers et c'est
grce  ce mouvement perptuel que la vie se dveloppe universellement
sur ces sphres et que jamais la mort ne pourra rgner sur tous les
mondes de l'infini!

Il avait prononc ces dernires paroles d'une voix vibrante qui prouvait
combien lui tait cher le sujet qu'il traitait.

Il s'apprtait  continuer, lorsque Gontran lui mettant la main sur le
bras, lui dit d'un ton moiti srieux, moiti plaisant:

--Mon cher ami, tu ferais un mauvais professeur, car, au lieu de
m'apprendre  lire en me faisant faire B... A... ba... tu me prononces
un discours... parle-moi donc tout simplement, et pour commencer, de la
lune.

En ce moment, un formidable billement retentit; c'tait Jonathan
Farenheit qui manifestait  sa faon une invincible envie de dormir, et
presque aussitt--rien n'est contagieux comme le sommeil--Gontran et
Fricoulet se sentirent pris d'un violent dsir de s'tendre sur leurs
hamacs.

--Messieurs, dit Slna en jetant un regard vers la pendule accroche 
la muraille, il est onze heures... voil le moment, je crois, de nous
reposer; je regagne ma chambre et vous souhaite une bonne nuit.

Ce disant, elle tendit gentiment la main  ses compagnons et disparut
dans la partie suprieure du wagon.

Cinq minutes aprs, les lampes taient teintes et nos trois amis,
rouls dans leurs couvertures, ronflaient  qui mieux mieux.

       *       *       *       *       *

Un intense rayonnement, entrant par les hublots et frappant en plein sur
le visage de Gontran, le fit se rveiller en sursaut.

--Sapristi, murmura-t-il, il fait grand jour.

Et, assis sur le bord de son hamac, il se frottait les paupires
gonfles par le sommeil.

--Sommes-nous loin de la terre? demanda Farenheit qui s'veillait  son
tour.

Fricoulet consulta sa montre.

--Six heures, dit-il; il est probable que nous avons, en dix heures,
franchi pas mal de kilomtres.

--Mais encore?... insista Gontran.

--Pour vous rpondre exactement, il me faudrait mesurer l'arc sous-tendu
par la terre et faire un calcul assez simple, en somme... mais, c'est
inutile... vous ne comprendriez pas.

--Cela se pourrait bien, pour ma part, riposta le jeune comte, car j'ai
la tte lourde comme du plomb.

Et avec une nuance d'inquitude:

--Est-ce que je vais tre malade? murmura-t-il.

Puis, en plaisantant, il ajouta:

--Ce doit-tre le changement d'air.

Fricoulet frappa ses mains l'une contre l'autre.

--Moi aussi, dit-il, j'ai des bourdonnements d'oreilles... mais tu viens
de m'ouvrir les yeux sur les causes de ce malaise... parbleu! ce n'est
pas le changement d'air qui te rend malade... c'est prcisment le
contraire... il faut purer l'air vici par notre respiration et le
dbarrasser du surplus d'acide carbonique qu'il contient.

--Mais, comment cela?

--D'une manire bien simple.

Alcide Fricoulet tira d'une armoire un flacon renfermant des cristaux
blancs translucides qu'il transvasa dans plusieurs soucoupes dposes
sur le plancher; puis il ferma le robinet par lequel arrivait l'oxygne
pur.

Cinq minutes plus tard, les cristaux, qui n'taient autre chose que de
la potasse caustique, avaient entirement absorb l'acide carbonique de
la pice et s'taient transforms en carbonate de potasse; alors,
l'ingnieur enleva les soucoupes qu'il remit en place et ouvrit de
nouveau le robinet d'oxygne.

--Eh bien! cela va-t-il mieux? demanda-t-il.

--On respire comme au bord de la mer, rpondit Gontran.

--On se croirait dans les grandes plaines du Far-West, dit  son tour
Jonathan Farenheit.

D'un mme mouvement, ils avaient saut  bas de leurs hamacs et ils
finissaient de les rouler pour les mettre  la place qu'ils devaient
occuper durant le jour, lorsque la porte de l'tage suprieur s'ouvrit
et Ossipoff, le visage tout souriant, apparut en haut du petit escalier.

--Messieurs, dit-il d'une voix enjoue, je vous annonce le djeuner: une
simple tasse d'arrow-root... le matin, il n'y a rien de meilleur.

En effet, derrire lui, portant sur un plateau cinq tasses fumantes,
Slna descendit l'escalier et, avec l'aide de Gontran, eut tt fait de
dresser la table.

[Illustration]

--Hurrah! pour miss Slna! s'cria Jonathan Farenheit; voil un
arrow-root tel qu'aucune mnagre des tats-Unis n'en pourrait
confectionner de meilleur.

Ossipoff, lui, aprs avoir en quelques gorges rapides, aval le contenu
de sa tasse et mastiqu htivement la tranche de pain rti pose sur son
assiette, se leva et remonta  son observatoire.

A peine tait-il parti que Gontran, dissimulant un formidable
billement, murmura:

--Ce n'est pas tout a! A quoi allons-nous employer notre temps?...

Il me semble que l'on va s'ennuyer ferme.

[Illustration]

--Ce n'est pourtant pas l'occupation qui te manquera, si tu veux me
donner un coup de main.

--Volontiers... de quoi s'agit-il?

--Tout simplement de m'aider  prendre des notes sur les incidents de
notre traverse: la vitesse de notre wagon, les indications des
instruments enregistreurs, les phnomnes sidraux... en un mot: tenir
un livre de bord.

Le jeune comte secoua nergiquement la tte.

--Si tu n'as rien de mieux  me proposer, je ne suis pas ton homme.

Puis se tournant vers Slna:

--Et vous, mademoiselle, demanda-t-il, ne puis-je pas vous tre bon 
quelque chose?

--Je ne pense pas, rpliqua-t-elle, car ma besogne,  moi, vous est tout
 fait trangre.

Ce disant, elle prit dans l'armoire un livre avec lequel elle fut
s'asseoir sur le divan.

[Illustration]

--Quel est cet ouvrage? demanda Gontran...  moins toutefois qu'il n'y
ait indiscrtion...

--Oh! nullement, rpondit-elle en souriant... c'est la _Cuisinire
Bourgeoise_; je vais tudier srieusement pour vous confectionner, avec
les faibles ressources du bord, des menus un peu varis... vous voyez
que vous ne pouvez m'aider en rien.

Dpit, M. de Flammermont s'inclina avec un petit sourire railleur et,
se retournant vers l'Amricain:

--Si j'osais, dit-il,  dfaut des dominos absents, je vous proposerais
bien une partie de doigt mouill ou de pigeon vole.

Jonathan Farenheit clata de rire.

[Illustration]

--Ah! par le ciel, dit-il, vous tombez bien... Et tous nos comptes de
banque qui sont en retard! croyez-vous que cela ne soit rien?...
c'est--dire que si vous voulez bien me faire quelques additions...

Les lvres du jeune homme se plissrent dans une moue significative.

--Merci de la proposition, rpondit-il.

Et il alla s'tendre sur le divan, attendant avec impatience le moment
o le repas de midi runirait  table tous les passagers.

[Illustration]

Une fois le caf pris et chacun tant retourn  ses occupations,
l'infortun comte se mit  un hublot et demeura, pendant toute la
journe, les yeux fixs sur l'immensit sidrale, intress malgr lui
par la diversit des spectacles qui s'offraient  lui.

Tantt, c'taient des bolides qui sillonnaient l'espace allant d'une
plante  l'autre; tantt une comte qui, semblable  une salamandre
enflamme, parcourait le ciel, fouettant les astres de sa queue
tincelante.

Cependant, la traverse se poursuivait dans d'excellentes conditions de
scurit et de vitesse; au bout de quarante-huit heures, le chemin
parcouru se trouvait tre de 168,700 kilomtres et Ossipoff esprait
atteindre, dans une quarantaine d'heures, la zone d'gale attraction,
situe  78,500 lieues de la terre.

[Illustration]

Gontran, lui, avait enfin trouv une distraction qui accaparait toute
son attention; elle consistait dans la disparition progressive du
croissant terrestre noy dans les feux du soleil et dans le
grossissement continu de la lune qui apparaissait au znith,
semblable--avait-il dit dans son premier mouvement de stupfaction-- un
immense rflecteur tam suspendu dans les airs.

A l'aide d'une lunette que lui avait prte Ossipoff il examinait, dans
tous ses dtails, la surface de la plante que voilait une faible lueur
cendre et au travers de laquelle il pouvait distinguer les taches
sombres des mers et quelques points brillants qu'il n'hsita pas 
qualifier de volcans en ruption.

On tait au quatrime jour du voyage, et plus de soixante mille lieues
avaient dj t franchies, lorsque survint un vnement des plus
graves.

C'tait le matin, et, aprs avoir absorb sa tasse d'arrow-root,
Gontran, pouss par la curiosit, tait mont dans l'observatoire de M.
Ossipoff afin d'examiner la lune avec la grande lunette du savant.

[Illustration]

Tout  coup, il poussa un cri tellement clatant que Fricoulet, croyant
 un accident, se prcipita vers l'chelle et, tout anxieux, accourut
prs de lui.

--Qu'arrive-t-il? demanda le jeune ingnieur d'une voix haletante.

--Il y a, mon cher, que je viens de dcouvrir un satellite  la lune.

Fricoulet partit d'un franc clat de rire.

--Qu'est-ce qui te prend donc? grommela Gontran froiss par cette
hilarit intempestive; est-ce que tu deviens fou?

--C'est plutt toi, je crois, qui l'es devenu.

--Et pourquoi?

--Parce que la lune n'a pas de satellite

--Ah! par exemple...

--Je t'engage mme  parler plus bas, car si M. Ossipoff t'entendait!...

M. de Flammermont se redressa et abandonnant la lunette, la dsigna 
Fricoulet, en disant d'un ton froiss:

--Tiens, prends ma place et,  moins que tu ne sois aveugle, ou que je
n'aie la berlue...

L'ingnieur, tout en haussant les paules, prit la place de son ami;
mais  peine eut-il appliqu son oeil  l'objectif, que lui aussi laissa
chapper une exclamation de surprise.

--C'est ma foi vrai, murmura-t-il.

Puis, quittant l'instrument, il se pencha vers l'escalier et cria:

--Monsieur Ossipoff, montez donc un moment!

[Illustration]

Le vieillard escalada les marches quatre  quatre.

--Que me voulez-vous? demanda-t-il.

--Gontran vient de signaler un corps--car je n'ose encore donner  cela
le nom d'astre--un corps qui parat immobile aux environs de la lune.

Ossipoff n'en couta pas davantage;  son tour, il s'accroupit devant la
lunette et regarda.

Il regarda longtemps, muet, frmissant; puis enfin, il se retourna et
saisissant le jeune comte dans ses bras:

--Mon cher Gontran... mon enfant... vous tes un grand homme!

Et des larmes de joie ruisselaient sur les joues du vieillard.

--A vous revient l'honneur d'avoir dcouvert une nouvelle petite
plante, dit-il en donnant une nouvelle accolade  Gontran... ds 
prsent je baptise cet astre: plante Flammermont.

Fricoulet battit un entrechat et, dgringolant l'escalier, il courut 
Slna.

--Mademoiselle, balbutia-t-il, Gontran vient de dcouvrir une plante!

Mlle Ossipoff ouvrit de grands yeux.

--Comment a-t-il fait? demanda-t-elle.

--J'ai regard dans la lunette, rpondit Gontran... cela n'a pas t
plus difficile que cela.

Il haussa les paules, murmurant  part lui:

--Et voil pourtant comment prennent naissance les gloires
astronomiques!

--Je propose un toast  M. de Flammermont, s'cria Jonathan Farenheit
enthousiasm.

Fricoulet tira les verres de l'armoire, les remplit de bordeaux et
chacun but  la gloire du jeune comte, except Mickhal Ossipoff qui
refusa de descendre, ne voulant pas quitter des yeux la nouvelle
plante.

Il demeura ainsi, seul, absorb dans sa contemplation jusqu'au soir, ne
se drangeant pas, mme pour manger.

Tout  coup Fricoulet et Gontran s'entendirent appeler.

--Montez, montez vite, criait le vieillard.

Quand ils furent en haut, Ossipoff s'carta et, dsignant la lunette 
Gontran:

--Tenez, mon cher ami, dit-il, regardez!

Le jeune comte colla son oeil  l'oculaire et ne put retenir un cri.

--Que voyez-vous? demanda le vieillard.

Au lieu de rpondre, Gontran secoua la tte et cda sa place 
Fricoulet.

Comme avait fait son ami, le jeune ingnieur poussa, lui aussi, une
exclamation de surprise.

--Eh bien! fit Ossipoff, cette plante...

--Ce n'est point une plante, rpliqua Fricoulet, c'est un bolide, un
fragment de comte, un roc projet par un volcan lunaire avec une
vitesse insuffisante pour lui faire atteindre le point d'gale
attraction situ entre la terre et la lune.

Gontran fit entendre un claquement de langue impatient.

--Ce n'est pas cela, murmura-t-il... ton fragment de comte a une forme
bizarre, fort rgulire du reste, allonge... on dirait...

Il s'arrta, craignant de dire une btise.

--On dirait un obus, n'est-ce pas? demanda Ossipoff tout palpitant.

--C'est cela mme, riposta vivement le jeune comte; tout de suite cette
ressemblance m'avait frapp, mais je n'avais pas os en parler, car
c'est tellement invraisemblable...

Tout  coup il se frappa le front.

--Si c'tait Sharp!!

A peine eut-il prononc ces mots qu'il le regretta; le visage de
Mickhal Ossipoff devint d'une pleur mortelle et ses jambes tremblrent
tellement qu'il fut oblig de s'asseoir.

--Oui, oui, balbutia-t-il, vous avez raison, ce doit tre Sharp!

--Eh! s'cria Fricoulet, voil qui est encore bien plus invraisemblable!
Sharp, en ce moment, est dans la lune...  moins qu'il ne soit retomb
en miettes sur la terre.

Le vieillard ne rpondit pas, mais de nouveau il s'installa devant la
lunette et regarda; autour de lui Gontran, Slna, Farenheit et
Fricoulet lui-mme, demeuraient immobiles, silencieux, piant sur le
visage du vieux savant ce que ses regards apercevaient dans l'espace.

L'heure du repas arriva sans que personne s'en proccupt; tous les
esprits taient tendus vers le point dcouvert par Gontran.

Maintenant le wagon ne marchait plus qu'avec une relative lenteur; la
vitesse acquise, grce aux gaz volcaniques du Cotopaxi commenait 
diminuer, augmentant l'impatience des passagers.

Enfin, vers minuit, le point devint distinct mme  l'oeil nu, et
Ossipoff murmura entre ses dents:

--Oui, c'est bien cela, je reconnais l'obus invent par moi; c'est bien
ce Sharp du diable qui est l-dedans!

--Ah! s'cria Gontran, voil une belle occasion de vous venger; vous
avez votre voleur,  peine  quatre cents lieues de vous.

--Eh bien? interrogea le vieillard.

--Eh bien! rpliqua Fricoulet, si nous en croyons sir Farenheit, Sharp a
quitt la terre le 24 fvrier; or, aujourd'hui, aprs plus d'un mois de
voyage, il navigue encore dans l'espace sans avoir atteint la lune.

[Illustration]

--Nous le voyons comme vous, rpliqua aigrement Ossipoff; mais o
voulez-vous en venir?

--A ceci: que la force de projection du canon ou de la slnite a t
insuffisante pour faire franchir  l'obus le point dangereux, la zone
d'gale attraction, et qu'il est suspendu entre les deux astres,
maintenu au point neutre sans pouvoir le dpasser et retomber soit sur
la terre, soit sur la lune.

--Et il y demeurera ternellement? demanda Gontran.

--Oui,  moins qu'une cause quelconque ne vienne modifier cet tat de
choses.

--Mais quelle cause?

--Par exemple, l'attraction d'un corps tranger circulant dans l'espace
et qui entranerait  sa suite cet obus immobile jusqu'au moment o,
obissant  une attraction plus forte, il atteindrait un monde
quelconque.

Pendant que Fricoulet donnait ces explications, Jonathan Farenheit, le
visage coll au hublot, dardait des yeux perants sur l'obus qui
contenait Fdor Sharp.

--Ah! le bandit! grommelait-il, le voir l, presqu' sa porte et ne
pouvoir faire avec lui une partie de boxe.

Et les joues de l'Amricain tremblaient de colre pendant que se
crispaient ses poings formidables.

Cependant Ossipoff tait toujours cramponn  la lunette.

--Nous nous dirigeons en plein sur lui, murmura-t-il.

--Tant mieux, cria Jonathan, culbutons-le, crasons-le, mettons-le en
morceaux!

Le savant haussa les paules.

--Le culbuter, c'est fort joli, reprit Gontran, et pour ma part je ne
demanderais pas mieux; mais tout en pensant  notre vengeance, il faut
songer aussi  notre peau... que va-t-il se passer?

--Tout dpend de notre vitesse, rpondit Ossipoff. En admettant que nous
ne heurtions pas l'obus,--cas auquel Sharp et nous-mmes retomberions
sur la terre,--si nous sommes anims d'une vitesse assez considrable,
nous le dracinerons...

--Et il tournera autour de nous comme un satellite! s'cria Gontran de
Flammermont; hein! voyez-vous notre wagon devenu plante et ayant, lui
aussi, un satellite?

Ossipoff s'arracha de l'oculaire pour fixer sur l'ex-diplomate un regard
surpris.

--Vous plaisantez, n'est-ce pas? dit-il, vous savez bien que les lois de
la mcanique cleste s'y opposent.

--C'et t charmant cependant, murmura  part lui Gontran; le boulet de
Sharp et tourn autour de nous, nous autour de la lune, la lune autour
de la terre, la terre autour du soleil, et le soleil...

Le jeune homme ne trouva pas autour de quoi et bien pu tourner le
soleil et il se tut.

--videmment, dit Fricoulet: Sharp ne tournera pas autour de nous, mais
il nous suivra.

--Et, grce  nous, il atteindra la lune, fit Ossipoff dans un accent de
rage inexprimable.

--Eh! n'y a-t-il donc aucun moyen de lui envoyer une torpille charge de
dynamite pour le faire sauter! hurla Farenheit: ah! si nous tions en
Amrique!...

--Mais le malheur veut que nous en soyons un peu loin de l'Amrique,
rpliqua ironiquement Fricoulet.

Comme bien on pense, il n'tait pas question de dormir.

L'obus avait considrablement grossi, et maintenant Ossipoff estimait sa
distance  100 kilomtres  peine; on pouvait l'observer par la paroi
latrale de la grande salle.

La nuit se passa ainsi, dans une attente pleine d'angoisse.

Pour les passagers, c'tait une question de vie ou de mort qui
s'agitait.

A cinq heures du matin, les deux mobiles n'taient pas  plus de dix
lieues l'un de l'autre et la lunette d'Ossipoff ramenait cette distance
 un peu moins de cent mtres.

Il pouvait donc distinguer, colls aux hublots de l'obus, deux visages
hves et amaigris, dont les yeux ardents taient braqus sur le wagon
qui contenait nos amis.

Le vieux savant reconnut Fdor Sharp; quant  son compagnon, Jonathan
Farenheit dclara que c'tait Woriguin Sanburoff, le prparateur et
l'me damne de l'ex-secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences de
Saint-Ptersbourg, l'homme avec la complicit duquel Sharp lui avait
fauss compagnie.

Tout  coup, un incident trange se produisit: l'obus de Sharp sembla
quitter le point du ciel o il tait comme enchss pour se prcipiter
vers le wagon de Mickhal Ossipoff.

--Nous sommes perdus! s'cria M. de Flammermont, il arrive sur nous!

Le vieux savant, qui visait attentivement l'obus avec un sextant, essuya
la sueur qui lui inondait le front.

Fricoulet, de son ct, bien qu'il ft tous ses efforts pour dissimuler
son motion paraissait non moins anxieux.

Seul, Jonathan Farenheit, oublieux du danger, poussait des cris de joie
en voyant diminuer--pour ainsi dire  l'oeil nu--la distance qui le
sparait de son ennemi.

--Ah! gredin! grommela-t-il, gredin!

Et ses doigts d'hercule s'ouvraient et se refermaient comme si dj ils
eussent tenu la gorge de Fdor Sharp.

--Eh bien? demanda Gontran  Fricoulet.

--Eh bien! tu vois, l'obus de cet animal-l nous suit et va tomber sur
la lune en mme temps que le ntre.

--S'il pouvait se casser les os dans sa chute! gronda l'Amricain dont
un sourire cruel crispait les lvres.

Tout  coup le jeune ingnieur poussa un cri de rage.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-on.

--Il y a que ce maudit projectile nous a fait, par son attraction,
dvier de notre route!

--Alors? s'cria Slna d'une voix anxieuse.

--Alors, rpondit Fricoulet avec un grand sang-froid, nous ne tomberons
pas sur la lune, nous contournerons seulement son disque pour nous
perdre dans l'infini.

[Illustration]




CHAPITRE XII

UN DRAME DANS UN BOULET


[Illustration]

C'est ici le moment de complter les explications sommaires fournies par
Jonathan Farenheit sur le dpart de Sharp.

Chose bizarre, car les citoyens du Nouveau-Monde sont dous d'un sens
pratique qui les met gnralement en garde contre les escrocs, Jonathan
Farenheit n'avait tir aucun enseignement des dclarations, fort nettes
cependant, faites par Mickhal Ossipoff  l'observatoire de Nice,
touchant son ancien collgue de l'Institut des sciences de Ptersbourg.

Il et d pourtant avoir son attention mise en veil et surveiller d'un
peu prs l'homme auquel il abandonnait trop lgrement la manipulation
de quelques millions de dollars.

Qui a bu boira dit la sagesse des nations; et il y a
quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent  parier que celui qui a vol le
lundi, fera de mme le mardi.

Mais, outre que Jonathan Farenheit avait eu le grand tort de ne pas
prendre pour srieuses les rvlations du savant russe qu'il considrait
sur le moment comme un dsquilibr du cerveau, il avait, lui, sa
cervelle si  l'envers  l'ide qu'il allait partir pour la lune que,
lui et-on montr Fdor Sharp la main dans le sac, il et dout encore.

[Illustration]

Songez donc! aller dans la lune!

Quelle chose extraordinaire! et combien un voyage si prodigieux
l'lverait, lui ancien leveur de porcs, enrichi dans le commerce des
suifs, au-dessus de la masse de ses concitoyens.

C'tait l un premier point, propre  son caractre vaniteux, qui avait
contribu  l'aveugler, non pas sur les mrites de Sharp,--cet homme
tait un savant, lui aussi, et un audacieux--mais sur sa probit et sa
bonne foi.

Secondement, en homme pratique, il envisageait ce voyage comme devant
lui rapporter une ample moisson de dollars; bloui par les promesses
mirifiques de Sharp, il n'avait pas hsit  mettre dans cette affaire
la plus grande partie de sa fortune, comptant que les mines aurifres et
diamantifres de la lune rendraient au centuple les capitaux engags par
lui et par les actionnaires.

Enfin, depuis plusieurs annes, il faisait partie d'un cercle de
New-York dont le titre seul l'Excentric Club indique le but.

Pour tre reu membre de ce club, il fallait avoir  son actif une de
ces excentricits qui font sortir un homme du banal de la vie; un de ces
actes grce auxquels, dans les rues de New-York, on vous dsigne en
disant: C'est un original.

En France, on dirait: C'est un fou.

Mais ce n'tait pas tout que d'tre admis  faire partie de ce cercle;
la principale proccupation des membres de l'Excentric Club, une fois
reus, tait de se faire nommer membres du comit, secrtaires,
vice-prsidents, prsident.

Et--est-il besoin de le dire--chacune de ces fonctions honorifiques ne
s'enlevait qu' la force du poignet, c'est--dire en accumulant
excentricit sur excentricit, folie sur folie.

Or, Jonathan Farenheit avait un _dada_; c'tait de se signaler par
quelque action si clatante que tous les membres de l'Excentric Club
fussent contraints de le porter unanimement  la prsidence.

Malheureusement il n'tait pas seul  tre talonn par cette ambition
et, en dpit de tous ses efforts, chaque anne, au moment des lections,
il voyait un concurrent l'emporter sur lui et s'asseoir dans le fauteuil
si ardemment convoit.

Et voil que tout  coup, alors qu'il commenait  dsesprer, Fdor
Sharp lui tombait sous la main avec son vertigineux projet de voyage
lunaire.

Mais, sa prsidence, il la tenait maintenant!

Quel membre de l'Excentric Club serait en mesure de rivaliser avec
lui, Jonathan Farenheit, retour d'une excursion de 96.000 lieues 
travers l'espace?

Nous en avons dit suffisamment maintenant pour que le lecteur comprenne
comment le digne Amricain s'tait abus, jusqu'au dernier moment, sur
les vritables sentiments de l'ancien secrtaire perptuel de l'Acadmie
des sciences de Ptersbourg.

S'il en et t autrement, s'il avait eu l'oeil toujours ouvert et
l'oreille toujours tendue, il et surpris certains sourires
nigmatiques, certaines phrases  double sens qui eussent mis ses
soupons en veil.

Pendant tout le temps que se poursuivirent dans l'le Malpelo les
travaux excuts sur les plans drobs  Mickhal Ossipoff, Fdor Sharp
avait eu de frquents entretiens avec ses deux prparateurs: Woriguin et
Ladislas Rotterdack.

Que se disaient-ils?

Il eut t assez difficile de le savoir, Sharp ayant eu la prcaution
d'tablir sa tente en un endroit cart et bien dcouvert, de manire 
ce qu'aucun indiscret ne pt venir rder aux environs.

Mais si Farenheit avait eu l'oreille assez fine pour entendre ce que
chuchotaient  voix basse ces trois hommes, il et t oblig de revenir
de beaucoup de son opinion sur l'ex-secrtaire perptuel de l'Acadmie
des sciences.

Sharp, en effet, ne se souciait nullement de l'Amricain, maintenant que
grce  lui et aux dollars de la socit dont Farenheit tait prsident,
il avait pu mettre  excution le grand projet de Mickhal Ossipoff,
projet duquel il comptait retirer honneur et profit.

Oui, profit; car si Fdor Sharp avait l'amour de la science, il avait
non moins celui de la richesse, et son excursion lunaire, tout en lui
permettant de se couvrir de gloire, lui permettait aussi de remplir ses
poches.

Aussi, ce qu'il complotait si secrtement avec ses deux acolytes ne
tendait-il rien moins qu' se dbarrasser de la personnalit encombrante
de Jonathan Farenheit.

Enfin, le jour du dpart arriva.

Sharp runit autour de lui tout le personnel et, d'une voix qu'il
s'effora de rendre mue, il pronona les parole suivantes:

--Mes chers amis!--ah! oui, permettez-moi de vous donner ce titre, 
vous tous, ingnieurs, contrematres, ouvriers qui m'avez aid avec tant
de courage et d'activit,  mener  bien mes audacieux projets,--mes
chers amis, grce  vous, nous voici arrivs au moment dcisif et prts
 profiter de l'instant favorable pour nous lancer vers la lune...
permettez-moi, avant l'instant mouvant du dpart, de vous remercier...

Ici, Jonathan Farenheit lui coupa la parole.

--Et moi, dit-il d'une voix vibrante, je vous remercie galement au nom
de la Compagnie des mines lunaires, au nom du gouvernement amricain
qui s'honore dans un de ses membres, de la tentative audacieuse...

Il s'interrompit et se retourna; des voix qui chuchotaient derrire lui
attiraient son attention: c'tait Sharp et ses amis qui changeaient
rapidement quelques paroles.

--C'est entendu? demanda le Russe en terminant.

--Convenu, rpliqurent les autres.

Alors l'ex-secrtaire de l'Acadmie des sciences s'avana, et, d'un
geste de la main, rclama le silence.

--A huit heures trente-cinq minutes, dit-il, les charges de slnite
seront enflammes et le projectile dans lequel l'honorable gentleman,
sir Jonathan Farenheit, mon ami Woriguin et moi, nous aurons pris place,
s'envolera vers les rgions plantaires... je vous engage donc  vous
rembarquer sans tarder et  pousser au large pour fuir la terrible
secousse que va causer la brusque dflagration de la slnite.

Il avait cess de parler.

Un hurrah formidable s'chappa de toutes les poitrines; puis tous les
ouvriers dfilrent devant les voyageurs, leur serrrent la main et
ensuite les oprations d'embarquement commencrent.

[Illustration]

Ces oprations menaaient d'tre longues, car le navire avait d
mouiller au large, par crainte des roches  fleur d'eau qui entouraient
l'le, et l'on devait transporter les hommes  bord, au moyen de deux
canots.

--Mais, demanda tout  coup Farenheit, par quel moyen la slnite
s'enflammera-t-elle?

Fdor Sharp rpondit tranquillement:

--Mon excellent ami, Ladislas Rotterdack se charge de dclancher, au
moment voulu, le mouvement d'horlogerie qui rgle l'envoi du courant
lectrique grce auquel,  la seconde prcise, les charges du canon
s'enflammeront.

Il se tourna vers Rotterdack et, tirant son chronomtre:

--Quelle heure avez-vous, cher ami? demanda-t-il.

L'autre consulta sa montre.

--Sept heures et quart, rpondit-il.

--Vous avancez de trente-sept secondes, cher ami, fit Sharp d'un ton
plein de naturel, rglez-vous sur moi... car il importe de ne pas
avancer d'une seconde le moment du dpart.

Ce disant, un sourire imperceptible plissait ses lvres minces.

--L, dit-il, il nous reste donc une heure vingt minutes et
quarante-sept secondes  demeurer ici... si vous le dsirez, mon cher
Woriguin, nous profiterons de ce rpit pour donner un dernier coup
d'oeil  l'amnagement de l'obus.

[Illustration]

Sans dfiance, Jonathan Farenheit aida lui-mme les deux hommes 
descendre,  l'aide d'une benne, dans le fond de l'norme engin; puis il
s'occupa de presser l'embarquement du personnel.

Une demi-heure s'coula; il restait encore  terre une cinquantaine
d'ouvriers attendant l'instant de monter dans les canots, lorsque
soudain une immense colonne de feu jaillit du sol, secouant l'le jusque
dans ses fondements, crevassant le sol, bouleversant les flots.

Devanant d'une demi-heure le moment fix pour le dpart, Stanislas
Rotterdack venait de mettre le feu  la mine, lanant seuls dans
l'espace Fdor Sharp et Woriguin.

Ceux-ci avaient parfaitement bien rsist au formidable contre-coup du
dpart et les premiers jours du voyage s'taient effectus dans les
meilleures conditions possibles.

Le quatrime jour seulement, en mesurant la distance angulaire de la
terre et de son satellite, Sharp frona les sourcils et un juron
s'trangla dans sa gorge.

La vitesse de l'obus allait se ralentissant d'une faon inquitante.

Woriguin murmura tout ple:

--Pourvu que nous passions le point neutre.

L'autre hocha la tte.

--Nous irons bien jusque-l, grommela-t-il... du moins, je l'espre.

--C'est peut-tre parce que nous sommes partis en avance, balbutia
Woriguin d'un ton de reproche.

--Imbcile! rpliqua Fdor Sharp; crois-tu donc que j'eusse fait une
semblable btise?... non, nous sommes partis  la seconde prcise...
mais pour tromper cet idiot de Farenheit, Ladislas et moi avions, 
dessein, retard nos montres d'une demi-heure.

--Enfin! murmura Woriguin avec un accent plein de rsignation.

[Illustration]

Toute la nuit, les deux hommes furent sur pied, constatant d'heure en
heure le ralentissement vident de l'obus.

Puis tout  coup, Sharp poussa un cri de terreur: le projectile tait
immobile sur la limite o l'attraction de la terre et celle de la lune
se contrebalancent.

--Tonnerre de sort! gronda-t-il, nous sommes arrts.

Et il se laissa tomber sur le sige qui courait tout autour du wagon,
les traits bouleverss, les yeux hagards, les dents serres, les ongles
dchirant rageusement l'toffe du meuble.

--Perdus! rpta Woriguin comme un lamentable cho... nous sommes
perdus.

Aprs quelques instants, il ajouta d'une voix rauque en fixant sur son
compagnon des regards affols:

[Illustration: Woriguin, l'un des prparateurs de Fdor Sharp et son
compagnon de voyage.]

--Nous n'avons, n'est-ce pas, aucune chance de nous sauver d'ici?

Fdor Sharp rpliqua d'un ton plein d'accablement:

--Nous sommes condamns  demeurer ternellement figs  cette place...
 moins...

--A moins?... rpta Woriguin, avec une lueur d'espoir.

--A moins, continua Sharp, qu'une influence trangre ne nous entrane
en de ou en del de cette maudite ligne d'attraction.

--En ce cas, balbutia l'autre, nous sommes irrvocablement perdus.

Une semaine, puis une autre semaine, puis un mois tout entier
s'coulrent dans cette situation, sans que rien vnt la modifier; ds
le premier jour, ils avaient d fixer au plancher par de fortes saisines
tous les meubles qui, en raison de la suppression complte de la
pesanteur, se dplaaient sous la plus lgre impulsion, l'obus n'ayant
plus ni haut ni bas.

Eux-mmes devaient s'abstenir de mouvements trop violents pour viter
des chocs dsagrables.

Woriguin, inoccup maintenant et compltement dmoralis, passait son
temps  boire, cherchant dans l'ivresse l'oubli de la mort terrible qui
l'attendait.

Quant  Fdor Sharp, l'oeil riv  sa lunette, il ne cessait de fouiller
l'espace, dans l'espoir insens d'apercevoir cette cause providentielle
capable de l'arracher  son immobilit ternelle.

Tous les jours il allait au rservoir d'air, constater combien de temps
encore ils avaient  vivre, lui et son compagnon.

Et plus d'une fois, aprs avoir constat que la provision s'puisait
rapidement, il avait jet des regards farouches du ct du hamac sur
lequel Woriguin ronflait  poings ferms, cuvant lourdement son ivresse.

[Illustration]

Un rictus tordait ses lvres minces, tandis que ses mains se crispaient
dans un geste d'tranglement. La mort de Woriguin aurait prolong du
double l'existence de Fdor Sharp.

--Ah! misrable Ossipoff! s'cria un jour l'ex-secrtaire perptuel de
l'Acadmie des sciences, aprs avoir, des heures entires, sond le
dsert sidral, qui aurait pens que ses calculs taient faux, la force
de propulsion de sa slnite insuffisante et son acier fragile?

Et il rptait, en frappant du poing ferm sa table sur laquelle se
trouvaient les calculs recommencs la veille pour la centime fois:

--Ah! sans sa poudre et sans son canon...

Le misrable ne rflchissait pas que cette poudre et ce canon, il ne
s'en tait rendu possesseur qu'au moyen d'un vol.

Le lendemain matin il tait tendu sur son hamac, les paupires closes,
mais ne dormant pas--depuis qu'il tait enferm dans ce wagon, le
sommeil l'avait fui--lorsqu'il entendit son compagnon se lever.

[Illustration]

Suivant son habitude, Woriguin s'tait couch la veille  moiti gris et
Sharp avait d l'attacher, suivant l'habitude qu'il en avait prise
lorsqu'il le voyait en cet tat et de crainte de quelque violence.

Fort tonn qu'il eut pu se dlivrer de ses liens, alors que d'ordinaire
il l'appelait pour le dtacher, le savant eut le pressentiment que
quelque chose d'anormal se passait.

Il dtourna lgrement la tte, et  travers ses cils abaisss, aperut,
en effet, Woriguin qui, soulev sur son coude, pench sur le bord de son
hamac, l'examinait avec attention.

Un moment il demeura immobile, puis un sourire hideux entr'ouvrit ses
lvres, tandis que dans sa prunelle passait une lueur fauve.

--Il dort... murmura-t-il, tant mieux... ce sera plus vite fait.

L'une aprs l'autre, il sortit ses jambes du hamac, posa ses pieds sur
le plancher.

Un craquement lger le fit tressaillir et il reprit son immobilit, les
yeux toujours fixs sur Sharp.

Celui-ci continuait  simuler le sommeil.

Rassur, Woriguin fit quelques pas dans la pice, mais dans une
direction oppose  celle o se trouvait le Russe, et se dirigea vers
l'unique meuble qui servait  la fois de bibliothque et de rserve pour
les instruments et les outils.

Il se courba, chercha sans bruit dans un casier, se releva et se
retournant, marcha droit au hamac de Sharp.

[Illustration]

A la lueur de la lampe, qu'ils laissaient brler la nuit en veilleuse,
Sharp vit dans la main de son compagnon comme un reluisement d'acier et
un frisson convulsif secoua ses membres.

L'ide que lui-mme avait eue plusieurs fois de tuer Woriguin, celui-ci
allait la mettre  excution; il tait arm d'un norme ciseau  froid
et d'un seul coup, bien appliqu, il lui dfoncerait la poitrine.

Brusquement Sharp se redressa et d'une voix terrible:

--Que veux-tu? demanda-t-il.

Surpris de trouver veill celui qu'il s'attendait  frapper, sans
lutte, dans son sommeil, l'autre recula d'un pas.

Puis, avec, un ricanement sauvage, il rpondit:

--Ce que je veux? Eh! eh! la question est plaisante! Je veux te tuer,
parbleu!

--Que t'ai-je fait? demanda Sharp.

--Tu m'as amen ici.

--Est-ce ma faute,  moi, si les plans de ce maudit Ossipoff n'taient
point exacts?...

Woriguin haussa les paules.

--Quand on vole, grommela-t-il, on vole intelligemment.

--Mais je suis aussi pein que toi.

--Que m'importe... et puis ce n'est pas pour me venger, c'est pour
vivre que je veux me dbarrasser de toi;... l'air que tu respires, tu me
le voles.

Et farouchement il s'avana.

Fdor Sharp avait quitt sa couche et, saisissant un tabouret, s'tait
mis en dfense, bien dcid  lutter jusqu'au dernier moment.

Immobiles, les deux adversaires se toisaient en silence.

--Vivre! exclama enfin Fdor Sharp d'un ton plein de piti... de combien
de jours espres-tu donc que ma mort prolongerait ton existence?

--D'autant de jours que tu en vivrais toi-mme.

--Cela t'avancera bien de reculer ta mort de quelques semaines!

Woriguin ricana.

--Cela t'avance si bien toi-mme que te voil prt  dfendre ta peau...
Quand on a des principes on les applique... puisque tu prtends qu'il
importe peu de mourir quelques jours plus tt ou plus tard, laisse-toi
tuer sans rsistance.

Ce raisonnement tait logique et Sharp demeura quelques instants muet et
la tte basse, ne sachant que rpondre.

--Allons, dit l'autre d'une voix sourde, dpchons; je te l'ai dj dit,
l'un de nous est de trop ici,... tu es le plus vieux, cde-moi la place
de bonne volont... sinon...

[Illustration]

Il s'avana, le bras lev.

Le Russe devint tout ple.

--coute, dit-il enfin, accorde-moi jusqu' la fin de la journe.

Woriguin haussa les paules.

--A quoi bon?... fit-il, tu useras quelques mtres cubes d'air
inutilement... autant en finir de suite.

Tout  coup, une ide traversa la cervelle de Sharp.

--Peut-tre bien, murmura-t-il, pourrons-nous tre sauvs.

Une expression d'incrdulit se peignit sur le visage de Woriguin.

--Allons donc... grommela-t-il, qui te fait supposer cela?

--Mes calculs et mes observations.

--Tes observations!... ricana Woriguin, quelles observations?

--Celles que j'ai faites cette nuit; il m'a sembl apercevoir,  l'aide
de mon tlescope,  quelques milliers de lieues, un corps cleste qui
pourrait bien modifier notre situation.

--Tu mens, tu m'aurais veill pour m'annoncer une telle nouvelle.

--Tu tais tellement gris que l'essayer et t peine perdue.

Woriguin pinait les lvres d'un air profond; il rflchissait  la
crance qu'il devait prter aux paroles de son compagnon.

Cela lui paraissait bien invraisemblable... mais, pourtant, si cela
tait vrai...

Et du coin de l'oeil il surveillait Fdor Sharp, cherchant  lire sur
son visage ce qu'il pensait.

Mais Sharp demeurait impassible, regardant son compagnon par dessous ses
lunettes, piant avec joie les traces de l'indcision en laquelle il se
dbattait.

Si Woriguin croyait  ce mensonge,--car il venait de mentir effrontment
puisqu'il avait pass la nuit dans son hamac,--il voudrait se rendre
compte par lui-mme et il monterait  l'espce d'observatoire pratiqu
dans le sommet de l'obus.

Si peu de temps qu'il resterait l-haut, c'en serait assez pour
permettre  Sharp de prendre dans le tiroir du meuble une paire
d'excellents revolvers qui le mettrait  mme d'avoir de son ct toutes
les chances, au cas o un combat corps  corps deviendrait invitable.

Malheureusement Woriguin semblait lire dans la pense du misrable.

Aprs tre demeur quelques instants immobile et silencieux il eut un
hochement de tte qui signifiait clairement: Au surplus, qu'est-ce que
je risque?

Puis il alla droit au meuble, ouvrit le tiroir, prit les revolvers, les
mit tranquillement dans sa poche et se dirigea vers l'chelle qui menait
 l'tage suprieur.

Le dpit de Fdor Sharp fut si violent qu'il ne put le dissimuler; en
mme temps une pleur livide envahissait son visage.

Ce que voyant, le prparateur clata de rire.

--Eh! Eh! fit-il d'un ton narquois, on et donc voulu me faire sauter la
cervelle? vieux pre... heureusement qu'on a encore sa tte.

Puis jetant  la face de Sharp un nouvel clat de rire, il monta
lentement les chelons.

Le Russe se sentit perdu; dans quelques instants Woriguin allait
redescendre, furieux d'avoir t jou et lui logerait une balle dans la
poitrine.

Alors, ses forces l'abandonnrent et il demeura inerte attendant le coup
mortel.

Soudain un cri clata au-dessus de sa tte, cri de joie et de triomphe.

Presque aussitt la porte du petit observatoire s'ouvrit avec fracas,
livrant passage  Woriguin qui dgringola l'escalier et vint se jeter
dans les bras de Fdor Sharp.

--Quoi! s'cria celui-ci en se relevant, qu'y a-t-il? es-tu fou?

--Sauvs! balbutia Woriguin dont l'motion tait telle que c'est  peine
s'il pouvait parler... Nous sommes sauvs!

Sharp tait tout ple, rptant machinalement comme s'il n'en comprenait
pas le sens:

--Sauvs... sauvs.

Son complice comme un fou, riant et chantant, gesticulant.

Alors Sharp le saisit par le bras, et le maintenant un moment immobile:

--Mais enfin, cria-t-il, rpondras-tu?... Que se passe-t-il et pourquoi
prtends-tu que nous sommes sauvs?

Mais la joie tait trop forte pour Woriguin, qui s'affaissa sur un sige
en balbutiant:

--L-haut... la lunette... un corps qui vient  nous...

Et il s'vanouit.

En croyant  peine ses oreilles, Sharp s'lana d'un seul bond dans
l'ogive mais il tremblait tellement qu'il fut quelques minutes avant de
pouvoir ajuster l'oculaire.

Enfin, il y parvint et poussa, lui aussi, un cri perant.

L-bas, dans l'espace, un corps s'avanait avec une assez grande
rapidit.

Ainsi donc, son mensonge se trouvait tre vrai et le hasard lui envoyait
un sauveur.

Mais tout  coup ses sourcils se froncrent, sa bouche se tordit dans
une grimace de fureur et un juron s'chappa de ses lvres.

[Illustration]

--Lui!... gronda-t-il, lui encore!... lui toujours!...

Et, ivre de rage, il lanait son poing ferm dans la direction du wagon
de Mickhal Ossipoff.

Cependant la joie d'tre sauv l'treignait au coeur et aussi
l'esprance qu'il avait maintenant de pouvoir continuer sa route et
d'aborder sur les rivages lunaires.

Il se retrouvait, il est vrai, face  face avec son ennemi... mais cet
ennemi allait le tirer de la situation critique dans laquelle il se
dbattait et l'entraner  sa suite.

--Woriguin! cria-t-il, Woriguin!

En ce moment mme le prparateur revenait  lui; s'entendant appeler, il
sortit entirement de sa torpeur et rejoignit Fdor Sharp.

--Sais-tu qui est l? demanda celui-ci.

A cette question l'autre ouvrit de grands yeux.

--Eh! bon Dieu!... fit-il, comment veux-tu que je sache?... C'est
quelque arolithe, sans doute...

Sharp secoua la tte.

--Une comte, peut-tre?

--Non... fit le Russe d'une voix rauque que la colre tranglait, non,
c'est Mickhal Ossipoff.

A ce nom qu'il avait toujours entendu prononcer comme celui d'un ennemi
mortel, Woriguin fit un bond en arrire.

--Mickhal Ossipoff!... exclama-t-il, je ne comprends pas.

--Eh! riposta Fdor, ce misrable a trouv le moyen de s'chapper et le
voil qui, lui aussi, tente d'arriver dans la lune...

Woriguin tressaillit et murmura:

--Y arrivera-t-il?

Le Russe eut un mouvement d'paules furieux.

--Sans doute, rpondit-il, ou du moins il y a toute apparence.

Il avait remis l'oeil  l'oculaire du tlescope.

--Sa vitesse est suffisante pour lui faire franchir la ligne d'gale
attraction... continua-t-il, il abordera.

--Et nous? demanda Woriguin d'une voix tremblante.

--Nous, il nous entranera avec lui.

Woriguin jeta son chapeau en l'air.

--Hurrah! s'cria-t-il, hurrah pour Mickhal Ossipoff!

Le visage de Fdor Sharp s'assombrit.

--Oui, grommela-t-il, mais l-haut qu'arrivera-t-il?

--Bast! riposta Woriguin, ne sommes-nous pas deux?

Et un geste menaant souligna sa phrase.

--Hum! pensa le Russe, Ossipoff ne doit pas tre parti seul.

Pendant une heure, les deux projectiles vogurent de conserve, 
quelques kilomtres  peine de distance.

L'ex-secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences ne cessait
d'tudier avec son tlescope le vhicule dans lequel son ancien collgue
et ses amis taient enferms.

Il vit successivement apparatre aux hublots les visages tonns et
curieux de Gontran de Flammermont, de Fricoulet, de Slna.

--Ils sont donc tout un quipage, l-dedans? grommela-t-il.

Et il se tourmentait la cervelle pour comprendre quel explosif assez
puissant avait pu envoyer dans l'espace,  une distance si considrable
de la terre, un poids semblable  celui de ce vhicule et de ses
passagers.

Mais soudain, il repoussa loin de lui son tlescope en jetant ce seul
cri d'une voix trangle:

--Farenheit!

Woriguin devint subitement ple et ses lvres tremblantes rptrent ce
nom:

--Farenheit?

--Oui, grommela Fdor Sharp, ce maudit Amricain est avec eux!

--Mais c'est impossible, balbutia Woriguin; vous devez vous tromper...
comment voulez-vous que ce Yankee de malheur ait pu chapper... il a d
prir dans l'le avec les autres.

Sharp frappa du pied avec impatience et poussant son compagnon vers le
tlescope:

--Vois toi-mme, gronda-t-il.

Woriguin regarda donc et aperut, lui aussi, le visage menaant de
Jonathan Farenheit coll  la vitre du hublot; mme il put distinguer le
poing musculeux que l'Amricain dressait dans leur direction.

Il se recula et fixant sur Fdor Sharp des regards dans lesquels se
lisait une pouvante relle:

--Cet homme est le diable, murmura-t-il; s'il nous rattrape, nous sommes
perdus... d'autant plus qu'ils sont l-dedans une bande toute dispose 
lui prter la main pour satisfaire sa vengeance.

Sans rpondre, Fdor Sharp hocha la tte.

--Ah! grommela l'autre, mourir pour mourir, j'eusse prfr choisir mon
genre de mort... tandis que cet Amricain est capable de nous lyncher.

--Tu as les revolvers sur toi, rpliqua sourdement le Russe... si tu
veux te tuer, libre  toi.

--Mais, poursuivit Woriguin, peut-tre bien que leur obus n'aura pas
assez de force pour nous arracher d'ici et nous entraner dans la lune.

--Eh!... riposta Fdor Sharp, c'est dj fait.

Woriguin le regarda effar.

--Dj fait! balbutia-t-il.

--Oui, rpliqua le Russe, nous ne sommes plus immobiles... nous sommes
maintenant dans la zone d'attraction lunaire... nous tombons.

Et il demeura rageusement cramponn  son tlescope, tandis que
Woriguin, tellement tait grande sa frayeur de l'Amricain, souhaitait
de se casser les reins dans la chute.

[Illustration]




CHAPITRE XIII

LA LUNE A VOL D'OISEAU


[Illustration]

Pendant que Fdor Sharp et son compagnon, en proie  une angoisse
justement mrite par leur infamie, attendaient tout tremblants les
vnements, Mickhal Ossipoff et ses amis n'taient gure plus rassurs.

La rencontre de leur vhicule avec le boulet de Sharp pouvait avoir,
pour eux, des consquences fatales.

S'ils dviaient tant soit peu de leur route, ils pouvaient manquer le
but vis, et alors, lancs dans l'espace, que deviendraient-ils?

Atterr, Ossipoff, assis sur le divan, soutenait, sur son paule, la
tte de Slna dfaillante.

Gontran de Flammermont ne pouvait se dtacher du hublot, pensant  la
chute formidable dans laquelle l'obus pouvait, d'un moment  l'autre, se
broyer.

Jonathan Farenheit, lui, maudissait le hasard qui le mettait face 
face avec ce tratre et ce voleur sans qu'il pt, avant de mourir, se
venger de lui comme il le mritait.

Fricoulet, seul, avait conserv son sang-froid.

Il ne bougeait pas de l'observatoire o, l'oeil coll au tlescope, il
examinait l'espace.

Tout  coup il tomba comme une bombe au milieu de ses compagnons.

--Notre wagon se retourne, cria-t-il.

Gontran fit un brusque mouvement.

--Allons-nous donc marcher sur la tte? murmura-t-il.

[Illustration]

Son ami seul entendit cette rflexion qu' part lui, il traita de
saugrenue.

--C'est--dire, rpliqua-t-il, que nous allons avoir les pieds l o se
trouve notre tte... en un mot la partie conique de notre obus qui
regarde la lune, va dans quelques instants regarder la terre.

Farenheit poussa un grognement de joie.

--En ce cas, fit-il, je pourrai les rattraper.

--Pourquoi?

--Dame! si nous tombons  la surface de la lune.

Fricoulet haussa les sourcils.

--Ai-je dit cela?

--Cela me semble logique.

--Si logique que cela vous paraisse, c'est cependant douteux.

Gontran tressaillit.

--Alors?... questionna-t-il.

--Alors?... le sais-je, moi?... Nous allons voguer autour de la lune...
contourner son disque... en ce cas, Dieu seul peut savoir ce qui nous
attend.

--Confions-nous donc  Dieu, murmura Slna.

En mme temps elle fixait sur Gontran des regards pleins de tendresse.

--En tout cas, ajouta plaisamment Fricoulet, s'il arrive quelque chose,
nous serons les premiers  jouir du spectacle... c'est toujours une
consolation.

Ainsi que l'avait annonc l'ingnieur, les voyageurs ne tardrent pas 
s'apercevoir du mouvement d'volution accompli par le wagon.

Il pivotait doucement sur son axe, tournant insensiblement vers la lune
sa partie infrieure, la plus lourde.

La chute commenait, mais obliquement comme l'avait prvu Fricoulet et
avec une force presque insensible.

Il est vrai que cette force n'allait pas tarder  s'accrotre.

--Nous tombons de 10.000 lieues, murmura le jeune ingnieur.

Ossipoff s'tait lev pour mesurer une fois de plus la distance du sol
lunaire.

Il l'valua  45.000 kilomtres.

Maintenant,  l'aide du plus fort oculaire de la lunette qui ramenait
cette distance  150 kilomtres--environ 40 lieues--on distinguait 
merveille toute la configuration de ce terrain convulsionn.

Le disque entier apparaissait, clair en plein par les rayons solaires
et Ossipoff, merveill, apercevait une foule de dtails qu'il tait
impossible de souponner de la terre, mme avec les plus puissants
instruments d'optique.

Cependant rien encore ne pouvait faire croire  la prsence d'tres
vivants  la surface de ce monde pierreux; ce n'taient que rochers
arides, cratres bants, pics aigus, enchevtrs dans un rseau
orographique des plus compliqus, qu'clairait une lumire crue et
uniforme.

Si l'obus tait tomb normalement  la surface de la lune, il et abord
non loin du ple Nord; mais ce qui lui restait de vitesse, neutralisant
en partie l'attraction lunaire, il contournait tout l'hmisphre visible
et se dirigeait au Sud-Est du satellite dont le disque immense avait
envahi tout le ciel, refltant une lumire intense.

--Si nous fermions les hublots pour permettre  Mlle Slna de dormir
un peu, proposa Fricoulet.

--Moi! s'cria la jeune fille, dormir!... pas avant que nous soyons
arrivs.

--Songez, mademoiselle, insista l'ingnieur, que nous en avons pour
quarante-huit heures, au moins.

--Oui, fillette, dit  son tour Ossipoff, monsieur a raison; il faut
prendre un peu de repos pour tre prts  affronter les nouvelles
fatigues qui nous attendent; du reste, il n'y a aucune honte  dormir...
Vois plutt.

Et il lui dsignait Farenheit qui, accabl de fatigue, ronflait  poings
ferms, tendu sur le divan.

[Illustration]

La fureur use les forces autant que l'exercice le plus violent et,
depuis prs de vingt-quatre heures qu'il apercevait son ennemi, Fdor
Sharp, l'Amricain, ne drageait pas.

En outre, le panorama des cratres lunaires ne l'intressait pas assez
pour qu'il l'admirt durant quarante-huit heures conscutives.

Le wagon, en ce moment, venait de passer au-dessus de la _mer Humboldt_,
du _lac des Songes_ et du _lac de la Mort_ qui, aperus de cette
hauteur, formaient des taches verdtres assez semblables  des forts
vues de trs loin.

Bientt il fut au znith de la _mer de la Srnit_.

Ossipoff, dans le ravissement, ne pouvait s'arracher  la contemplation
de ce monde dont tous les mystres se dvoilaient peu  peu  lui.

[Illustration: La Mer des Crises vue au moment du premier quartier.]

--Voyez, disait-il  ses compagnons, quelle surface accidente prsente
cette face du monde slnien... vous vous y reconnaissez, n'est-ce
pas, mon cher Gontran... ces chanes de montagnes immenses que vous
apercevez sur votre droite et qui paraissent avoir plusieurs kilomtres
d'lvation, ce sont les _Apennins_, les _Karpathes_, le _Caucase_.

Aprs un silence, l'astronome murmura, comme se parlant  lui-mme:

--Ah! voil la _mer des Pluies_, le _marais des Brouillards_, le _marais
de la Putrfaction_...

Gontran poussa le coude de Fricoulet.

--Des mers!... lui chuchota-t-il  l'oreille, o voit-il des mers?

Le jeune ingnieur lui rpondit tout bas:

On appelle mers en terme de slnographie des taches dont on n'a pu
encore bien dfinir la nature et qui ressemblent  des plaines
dessches.

--Voil, grommela le comte, en hochant la tte, une appellation bizarre
et qui me parat manquer totalement de logique.

--Ainsi, poursuivit Fricoulet, cette tache ovale que tu aperois l, sur
le bord gauche du disque, c'est la _mer des Crises_.

--_Mare Crisium_, dans le latin de Molire, fit plaisamment Gontran.

--Tout juste; et  ct, le _marais du Sommeil_.

--_Palus Somniorum_.

--Encore juste.

--Ainsi nomm, ajouta Gontran, parce que les habitants y dorment
continuellement.

--Les habitants! fit l'ingnieur... s'il y en a.

Pendant plusieurs heures, le wagon continua ainsi sa marche oblique vers
la lune, permettant aux voyageurs d'tudier facilement les moindres
accidents de ce terrain convulsionn.

--A quelle distance sommes-nous maintenant? demanda Fricoulet.

--A 8.000 lieues environ, rpondit Ossipoff.

--C'est singulier, murmura Gontran, il me semble que nous nous
ralentissons.

--C'est absolument le contraire; en ce moment nous marchons, ou plutt
nous tombons avec une rapidit qui n'est pas moindre de 500 mtres  la
seconde, soit 30 kilomtres  la minute.

--Tiens, fit tout  coup Gontran, je suis curieux devoir ce que devient
la terre  cette distance.

Il gravit les marches du petit escalier et dcouvrit le hublot perc
dans la partie conique de l'obus.

Il poussa un cri de surprise.

Perdue dans l'irradiation solaire, la terre ne semblait plus qu'un
croissant de plus en plus dli et d'une dimension extrmement faible.

--Et c'est cela ma plante natale! murmura le jeune comte en haussant
ddaigneusement les paules.

En redescendant il demanda:

--A quelle distance sommes-nous maintenant de la terre?

Fricoulet le regarda avec stupfaction.

--N'as-tu pas entendu tout  l'heure que nous tions  huit mille lieues
de la lune?

--Parfaitement.

--Eh bien! qui de quatre-vingt dix mille te huit mille, reste
quatre-vingt-deux mille... c'est simple comme tout.

--En effet, riposta Gontran quelque peu vex... mais il fallait y
penser.

Puis tout de suite ses ides prirent un autre cours.

[Illustration]

--Cependant, dit-il, comment se fait-il que, d'ici, la terre me paraisse
plus volumineuse que ne me paraissait la lune vue du sol terrestre?

Fricoulet roula dans la direction d'Ossipoff des regards terrifis; mais
le vieillard, absorb dans sa contemplation, n'avait pas entendu.

--Mais, malheureux ami, murmura l'ingnieur en entranant rapidement
Gontran  l'extrmit de la pice, tu n'aimes donc plus mademoiselle
Slna?

[Illustration]

Le jeune homme se trouva tellement abasourdi par cette question qu'il ne
rpondit pas tout de suite.

--Tu es fou? balbutia-t-il enfin.

--C'est  toi qu'il faudrait faire cette demande, riposta Fricoulet;
comment! tu aimes toujours ta fiance et tu fais tout ton possible pour
ne pas l'pouser.

--Je ne comprends pas, balbutia Gontran.

--Ne viens-tu pas de t'tonner de ce qu' distance gale, la terre te
semblait plus grosse que la lune?

--Eh bien?

--Ne sais-tu donc pas--ou plutt ne devrais-tu pas paratre savoir--que
la lune est d'un volume quarante-neuf fois plus petit que la plante
autour de laquelle elle gravite...

--...en vingt-huit jours et demi, ajouta Gontran... c'est vrai, je me
rappelle cela maintenant.

Fricoulet posa sa main sur l'paule de son ami pour attirer son
attention.

[Illustration]

--Rappelle-toi galement, ajouta-t-il, que la densit des matriaux qui
composent le monde lunaire est beaucoup plus faible que celle des
pierres terrestres; elle est seulement des six diximes; cela revient 
dire que le globe slnien ne pse pas beaucoup plus qu'une sphre d'eau
du mme diamtre que lui, la pesanteur y est aussi extrmement faible;
c'est la plus faible qui ait t constate  la surface des plantes du
systme solaire. Elle est six fois moindre que sur terre...

Le jeune ingnieur sourit de la gravit avec laquelle l'coutait M. de
Flammermont.

--Eh bien! demanda-t-il, te rappelleras-tu cela?

--Je ferai mon possible.

--Tu comprends bien, n'est-ce pas, ajouta amicalement Fricoulet, que si
je te raconte tous ces dtails ce n'est pas pour faire talage de mon
bagage scientifique, mais tout simplement pour te mettre en mesure de
rpondre, d'une faon  peu prs satisfaisante, quand ton futur
beau-pre te _poussera une colle_.

D'une nergique pression de mains le comte remercia son ami.

Puis, aprs un silence, Fricoulet ajouta en poussant un soupir:

--Tu sais, c'est contre mon gr que j'agis ainsi... j'estime mme que je
commets un crime de lse-amiti... car je contribue  ton malheur en
aplanissant la route qui te mne au mariage.

Gontran haussa les paules en riant.

--Grand fou, murmura-t-il... encore le mme!

--Toujours, grommela Fricoulet.

Il tourna les talons dans un mouvement de mauvaise humeur, et colla son
visage au hublot de gauche par lequel il pouvait apercevoir tout le
panorama lunaire.

A ce moment, le wagon passait au znith de la _mer des Vapeurs_,  vingt
mille kilomtres  peine du sol lunaire dont il se rapprochait
rapidement; il traversait le _cirque de Triesnecker_, et arrivait
au-dessus du cratre de _Pallas_ dont la surface rugueuse et bouleverse
apparaissait avec une rigoureuse nettet.

Gontran tait venu se placer  ct de son ami et demeurait absorb par
le spectacle de cette fantastique lanterne magique.

--Mais, murmura-t-il, il me semble que toutes ces montagnes sont d'une
prodigieuse hauteur pour l'astre qui les supporte... Je ne crois pas
qu'il existe sur la terre, cependant quarante-neuf fois plus
volumineuse, des pics aussi monstrueux.

--Cette fois-ci, rpondit Fricoulet, tu as raison; ils mesurent tous
plusieurs kilomtres de hauteur, et si nous arrivions ici au moment de
l'une des phases de lune, tu jugerais encore mieux de leurs dimensions;
car alors, clairs de ct par le soleil, ils projetteraient au loin
sur le sol l'ombre agrandie de leurs dentelures et de leurs crtes
dchiquetes.

Depuis un instant le jeune comte n'coutait plus; il examinait
curieusement un point tincelant qui apparaissait au centre d'une
immense plaine blanche,  plus de trois cents lieues dans l'est de la
lune.

--Le _cirque d'Aristarque_, dit Fricoulet, l'un des plus beaux spcimens
de l'orographie slnienne. A quelques centaines de kilomtres au nord,
tu peux distinguer son frre an, le mont _Kepler_, situ galement au
centre d'une plaine blanchtre qui s'avance comme un promontoire dans
l'_ocan des Temptes_.

Gontran regardait, muet d'tonnement.

--Mais ces montagnes, poursuivit l'ingnieur, ne sont encore rien auprs
de certaines autres, dont l'une est plus rapproche de nous et que tu
peux apercevoir au nord de la chane des monts Karpathes; c'est le
_cirque de Copernic_, qui ne mesure pas moins de 160 kilomtres de
diamtre...  peu prs toute la surface de la Bohme enclave dans les
monts Karpathes d'Europe.

--Je vois bien, dit enfin M. de Flammermont, le rond volcanique dont tu
me parles... mais j'aperois, au pied du _Copernic_, deux autres
cratres qui me paraissent normes, eux aussi.

--Effet de perspective tout simplement, riposta Fricoulet; car les monts
_Stadius_ et _Eratosthne_ sont de dimensions beaucoup plus restreintes.

--Toutes ces montagnes, dit Gontran, ont donc eu pour parrains des
philosophes et des astronomes?

Fricoulet se mit  rire.

--Si tu avais lu attentivement l'ouvrage de ton homonyme, le clbre
Flammermont, les _Continents clestes_, tu saurais qu'il y compare la
lune  un cimetire d'astronomes: C'est l, dit-il, qu'on les enterre;
lorsqu'ils ont quitt la terre, on inscrit leurs noms sur les terrains
lunaires comme autant d'pitaphes... J'ai retenu la phrase qui m'a paru
amusante.

En ce moment, la tte d'Ossipoff apparut au sommet de l'chelle qui
conduisait  la partie suprieure de l'obus.

--Victoire! cria le vieux savant... notre rapidit s'accrot... avant
trois heures nous planerons au-dessus de _Tycho_.

--Tycho! s'cria Fricoulet d'une voix tonne.

--Oui, rpta le vieillard, Tycho!... qu'y a-t-il d'extraordinaire 
cela?

--C'est que la route que nous suivons, riposta le jeune ingnieur, nous
mne sur les mers des _Nues_ et des _Humeurs_ et non dans la direction
de Tycho.

Ossipoff rpondit avec un peu d'aigreur:

[Illustration: Tycho.--Ple sud de la Lune.]

--Il faut que vous vous trompiez, monsieur, car je viens de reconnatre
 l'instant que notre route s'inflchit en arc de cercle et que nous
filons actuellement en plein sud... nous sommes, il y a une heure,
passs, au znith du centre de la lune, au milieu du golfe du
_Centre_ et en vue du cratre d'_Herschel_; maintenant nous passons
entre _Guericke_ et _Ptolme_ et nous longeons les deux cirques, souds
par leurs remparts circulaires, d'_Alphonse_ et d'_Arzachel_.

Ce disant, le vieillard avait descendu lentement les degrs et tendant 
Fricoulet une jumelle:

--Voyez vous-mme, d'ailleurs.

Tandis que l'ingnieur tudiait la configuration du terrain, Ossipoff
murmura  l'oreille de Gontran:

--Toujours le mme... ce que ce garon m'nerve avec ses prtentions
scientifiques...

Fricoulet,  ce moment, dclara d'un ton accabl:

--Vous avez raison, monsieur Ossipoff, nous suivons une trajectoire
inconnue et nous allons dcrire autour de la lune tout un arc de cercle
qui nous mnera Dieu sait o.

--Eh! dit Gontran, qui nous mnera  la lune.

Fricoulet haussa les paules.

--Monsieur de Flammermont a raison, rpliqua schement le vieux savant.

Et il ajouta d'un ton lgrement ddaigneux:

--Avez-vous calcul l'inclinaison de notre chute?

--Non, je l'avoue.

--Eh bien! vous avez eu tort de parler sans l'avoir fait; car vous
auriez constat, comme moi, que nous nous rapprochons de plus en plus de
la surface lunaire.

Il avait prononc ces mots d'un ton cassant qui fit monter une lgre
rougeur aux joues de Fricoulet.

--Qu'est-ce que cela prouve? demanda-t-il impatient.

Ossipoff le regarda un moment tout ahuri, puis enfin:

--Comment!... vous demandez ce que cela prouve?... mais tout simplement
que nous ne pourrons pas tourner ternellement autour de ce satellite et
que forcment il arrivera un moment o nous heurterons son sol... il y
a, au ple Nord, de trs hautes montagnes, les pics _Doerfel_ et
_Leibnitz_, par exemple, qui ne mesurent pas moins de 7,610 mtres
d'lvation; qui nous dit que nous ne les rencontrerons pas?... pour
moi, j'affirme que nous atterrirons non loin du ple.

--Je le souhaite, rpondit froidement l'ingnieur... mais je le redoute
quand mme.

Ossipoff se croisa les bras.

--Et pour quelles raisons, s'il vous plat? demanda-t-il ironiquement.

--D'abord, parce qu'au lieu de heurter normalement le sol par le fond de
notre wagon, lequel est garni de tampons et de ressorts puissants pour
attnuer la vigueur du choc, nous rencontrerons les montagnes par le
ct, en sorte que la secousse sera formidable... ensuite, parce que
nous nous trouverons  plus de sept kilomtres de haut, sur un cratre
glac et plongeant dans le vide.

[Illustration]

--Il est vrai, dit  son tour Gontran, que si on dbarquait un indigne
de la lune sur le sommet du mont Blanc ou du Cotopaxi, il ne serait pas
positivement arriv sur la terre... il en sera de mme pour nous.

--Assurment, poursuivit Fricoulet, et c'est pour cela, mon cher
monsieur Ossipoff, que j'espre que vos calculs sont faux et que nous ne
resterons pas perchs sur le sommet du mont _Doerfel_.

L'astronome fit claquer sa langue, ce qui chez lui tait toujours un
signe de colre; puis, sans rpondre un mot, il gravit les chelons et
s'enferma dans l'observatoire.

--Il n'est pas content, murmura Gontran.

--Aprs tout, riposta l'ingnieur, suis-je oblig de dire toujours comme
lui... s'il n'aime pas la contradiction, qu'il vive seul... Il m'embte
 la fin...

Et, tout bougonnant, il reprit sa place prs du hublot.

Le wagon passait au-dessus des cratres de _Walter_ et de _Bulialdus_;
le sol devenait plus pustuleux et plus boulevers que jamais; de longues
raies blanchtres se prolongeaient pendant des centaines de kilomtres,
tantt au niveau des plaines, tantt  la hauteur des pics les plus
levs.

--Qu'est-ce que cela? demanda de Flammermont.

--Ce sont les _rainures_.

--Et qu'est-ce que c'est que les rainures?

--Tu peux en juger par toi-mme et beaucoup mieux que ne l'ont pu faire
les astronomes terrestres, dans leurs observatoires perdus  90,000
lieues d'ici.

Gontran hocha la tte.

--Mais quel est ton avis  toi? insista-t-il... moi, tu sais bien que je
n'y connais rien... sont-ce des laves refroidies? sont-ce des remparts
levs par les slnites?... Tu dois bien avoir une opinion...

--Ma foi, riposta l'ingnieur, plus je regarde et plus je me confirme
dans mes suppositions premires que ce sont l les traces d'un
tremblement de terre...

Gontran sourit et reprit:

--...de lune, veux-tu dire.

Fricoulet haussa les paules:

--De lune, si tu veux. Cela a d se produire alors que ce monde tait
encore  l'tat pteux... en se refroidissant, l'corce s'est ressoude
d'elle-mme, conservant  sa surface les traces de cet effroyable
cataclysme.

--Un monde qui se dmolit et se recolle seul! fit plaisamment Gontran;
en vrit! voil qui n'est pas commun... par exemple ce sont les
Slnites qui ont d avoir une fire peur en voyant leur globe s'en
aller en petits morceaux.

Fricoulet regarda son ami pour constater s'il parlait srieusement; mais
il se rassura en le voyant sourire.

--Les Slnites! fit-il en hochant la tte, il n'y en avait pas fort
probablement  cette poque... autrement il est certain qu'ils eussent
tous pri dans la catastrophe.

[Illustration]

En ce moment, la petite porte de l'observatoire s'ouvrit et Ossipoff
cria  ses compagnons:

--Tycho!

Puis sa tte disparut.

--Dix minutes d'arrt!... buffet, murmura plaisamment l'ingnieur.

Et il prit place  la vitre o Gontran l'avait dj prcd, les yeux
agrandis  la vue du panorama, sublime dans son tranget, qui se
droulait  1.000 kilomtres  peine au-dessous du projectile.

Au milieu du sol pustuleux, blouissant d'une intense clart que les
glaces ternelles dont ses flancs sont couverts refltaient dans
l'espace, _Tycho_, la plus monstrueuse des montagnes lunaires, se
dressait majestueuse et formidable.

A son centre, en une vaste cavit ne mesurant pas moins de
quatre-vingt-sept kilomtres de diamtre, s'levait un groupe de
montagnes dont la plus haute se dressait  1,560 mtres au-dessus du
fond. Les montagnes, qui en formaient les remparts annulaires leur
parurent avoir,  l'est et  l'ouest, une lvation de prs de 5,000
mtres.

De ce cratre s'lanaient, vers tous les points de l'horizon, lui
formant une immense aurole, des tranes lumineuses dont quelques-unes
s'tendaient  plus de 1.000 kilomtres.

--On dirait une pieuvre d'argent dont les tentacules embrassent le monde
lunaire, murmura Gontran que l'motion treignait  la gorge.

Fricoulet, lui-mme, le sceptique Fricoulet, tout pntr d'admiration,
demeurait muet, ne pouvant rassasier ses yeux de ce sublime spectacle.

--Eh bien! s'cria d'une voix triomphante Ossipoff qui apparut en haut
de l'escalier, que vous avais-je annonc?... Voyez-vous que nous
tournons  l'Ouest, tout en nous abaissant graduellement!... avant peu,
nous allons apercevoir les cratres de _Clavius_, _Logomontanus_,
_Maginus_, _Fabricius_, _Maurolycus_...

--_Et coeterus_, pensa M. de Flammermont.

Le savant continua:

--Enfin, nous allons franchir,  quelques centaines de kilomtres de
hauteur, les sommets des monts Doerfel...

[Illustration]

--Mais, interrompit Gontran, si nous nous mettons  tout franchir ainsi
que vous le dites, nous finirons par tomber...

--Dans la partie invisible de la lune... parfaitement, oui, mon jeune
ami, s'cria Ossipoff en achevant la phrase du comte, heureusement pour
celui-ci qui, certainement, allait dire une btise.

M. de Flammermont se mordit les lvres et garda le silence.

En ce moment Jonathan Farenheit s'veilla.

--O sommes-nous? murmura-t-il encore dans le premier engourdissement du
rveil.

--A la station de Tycho, cher monsieur, rpondit Gontran, vous voudriez
peut-tre descendre du train pour vous dgourdir les jambes.

L'Amricain s'tait redress et s'tirait paresseusement les membres en
faisant craquer ses jointures.

--Ah! _by god_! grommela-t-il ce ne serait pas de refus, car depuis cinq
jours que je suis enferm l-dedans, je commence  craindre que mes
articulations ne se rouillent.

[Illustration]

Et faisant le simulacre d'assner  un adversaire invisible un
formidable coup de poing:

--J'ai cependant besoin de toutes mes forces pour assommer ce bandit de
Sharp.

--Tiens! s'cria Gontran, c'est vrai... qu'est-ce qu'il devient donc
celui-l?... Tout  l'admiration du paysage nous l'avons oubli lui et
son boulet.

Il courut coller sa face au hublot de droite et fouilla l'espace du ct
o se trouvait le projectile de Fdor Sharp.

Mais une exclamation lui chappa:

--Il n'est plus l!

Un nergique juron lui rpondit en mme temps, Jonathan Farenheit se
prcipita  ses cts.

[Illustration]

--Ah! le bandit! cria-t-il, il a eu peur de moi et il s'est enfui.

Il avait prononc ces mots sous l'empire de la colre et sans rflchir
 l'impossibilit d'une fuite, dans la situation de Sharp.

La vrit, c'est que le boulet avait disparu.

Ossipoff eut beau fouiller l'espace de sa plus puissante lunette.

Rien... rien que le dsert sidral que les astres piquaient de points
brillants, en dpit de la clart solaire qui illuminait l'espace.

Le wagon, en se moment, franchissait la mer _Australe_; il tait prs de
six heures du matin.

Comme Gontran allait demander au vieux savant l'explication de cette
trange disparition, une obscurit absolue, intense, les enveloppa.

Comme un rideau que l'on tire, la nuit succda au jour et l'ombre la
plus paisse remplaa instantanment, sans transition aucune, la
puissante et clatante irradiation solaire.

Aux cris d'tonnement, de stupeur, de terreur mme que poussrent
Gontran et Farenheit, Slna s'veilla.

Croyant  un malheur, elle courut  son pre et, toute tremblante,
l'enlaa de ses bras.

--Qu'est-il donc arriv? demanda enfin Fricoulet que ce surprenant
phnomne avait saisi seulement, mais sans cependant lui inspirer aucune
crainte.

Ossipoff rpondit, en embrassant sa fille pour la rassurer:

--Il arrive tout simplement ce qui tait  prvoir, monsieur
Fricoulet... nous avons franchi le ple et, en changeant d'hmisphre,
nous sommes entrs dans celui qui n'est pas encore clair par le
soleil... tout simplement... Je m'tonne que vous n'ayez pas song 
cela.

Puis se tournant vers M. de Flammermont:

--Vous n'avez point t surpris, vous, mon cher Gontran?

Le jeune homme avait eu le temps de se remettre de son motion et,
rprimant un sourire, il rpondit avec une assurance qui arracha 
l'Amricain, tmoin de sa frayeur, un nergique juron:

--tant donn que l'hmisphre visible tait dans la lumire, ne
fallait-il pas s'attendre  trouver l'autre dans l'obscurit?

[Illustration]

--Je crois, dit Ossipoff, qu'il serait prudent de se prparer ds 
prsent  l'atterrissage.

--A quelle distance croyez-vous donc que nous toucherons le sol? demanda
Jonathan Farenheit.

--Mais, si mes calculs ne me trompent pas,  environ 200 lieues du ple.

--Ah! nous avons encore le temps, murmura Slna.

--Pas tant que tu le peux croire, fillette, rpondit le vieux savant; en
ce moment nous rasons la lune  une hauteur de 50 lieues, et plus nous
avanons, plus la chute se prcipite... donc si vous m'en croyez...

Le lustre lectrique fut allum; puis on vrifia les saisines des
meubles, on resserra les attaches des objets et on ferma soigneusement
toutes les trappes.

Cette besogne demanda une heure.

--Dpchons, dit Ossipoff, dpchons, car maintenant nous ne devons pas
tre loin d'aborder.

Par surcrot de prcaution, les plaques mtalliques protgeant les
hublots avaient t revisses, en sorte qu'il tait impossible de juger
de la marche du vhicule.

Les hamacs furent rouls et les voyageurs se placrent dans les tiroirs
matelasss, qui dj les avaient protgs contre le choc du dpart.

Un silence profond rgnait que troublait seulement le tic-tac de
l'horloge.

Chacun se taisait, treint  la gorge par l'anxit.

Soudain, une secousse formidable branla tout le wagon; le lustre se
dtacha et les lampes  incandescence, brises en mille miettes,
dgringolrent avec un horrible fracas, tandis que les meubles,
dbarrasss de leurs amarres, s'entrechoquaient dans l'obscurit.

Pas un cri ne fut pouss par les voyageurs.

Et, cependant, c'tait le cas ou jamais de lancer un hurrah! triomphal
car, en ce moment, Ossipoff et ses intrpides compagnons venaient
d'arriver au but de leur voyage.

Ils taient sur la Lune!

[Illustration]




CHAPITRE XIV

A QUATRE-VINGT-DIX MILLE LIEUES DE LA TERRE


[Illustration]

Il est trs curieux de penser que, quoique la lune soit beaucoup plus
petite que la terre, les habitants de ce monde--s'ils existent--doivent
tre d'une taille plus leve que la ntre, et leurs difices--s'ils en
ont construit--de dimensions plus grandes que les ntres.

Des tres de notre taille et de notre force, transports sur la lune,
pseraient six fois moins, tout en tant six fois plus forts que nous;
ils seraient d'une lgret et d'une agilit prodigieuses, porteraient
dix fois leur poids et remueraient des masses pesant 1,000 kilogrammes
sur la terre.

Il est naturel de supposer que, n'tant pas clous au sol comme nous,
par le boulet de la pesanteur, ils se sont levs  des dimensions qui
leur donnent en mme temps plus de poids et de solidit, et, sans doute
que si la lune tait environne d'une atmosphre assez dense, les
Slnites voleraient comme des oiseaux; mais il est certain que leur
atmosphre est insuffisante pour ce fait organique.

De plus, non seulement il serait _possible_  une race de Slnites
gale aux races terrestres en force musculaire, de construire des
monuments beaucoup plus levs que les ntres, mais encore il leur
serait _ncessaire_ de donner  ces constructions des proportions
gigantesques et de les asseoir sur des bases considrables et massives,
pour assurer leur solidit et leur dure.

[Illustration]

Or, quoique des observateurs habiles tels que William Herschel,
Schroeter, Gruithuysen, Cittrow, aient cru distinguer de leurs yeux
perants des traces de constructions faites de mains d'hommes, un
examen plus attentif,  l'aide d'instruments plus puissants, a prouv
que ces constructions (remparts, tranches, canaux, routes) ne sont pas
artificielles, mais de formation purement naturelle. Le tlescope ne
nous montre, en ralit, aucune trace d'habitation. Et pourtant, une
grande ville y serait sans doute facilement reconnaissable.

Remarquons, toutefois, qu'elle y serait reconnaissable, _si elle
ressemblait_ aux ntres. Mais rien ne prouve que les tres ni les choses
lunaires ressemblent en quoi que ce soit aux choses et aux tres
terrestres; au contraire, tout nous engage  penser qu'il y a la plus
extrme dissemblance entre les deux pays. Or, il pourrait trs bien se
faire que nous eussions sous les yeux des villages et des habitations
lunaires, des constructions faites de leurs mains--s'ils ont des
mains,-- travers les campagnes, sans que l'ide pt nous venir en
aucune faon de supposer que ces objets ou ces travaux fussent le
rsultat de la pense des Slnites.

[Illustration]

Ainsi parle, dans un de ses livres, le savant franais qui a tant fait
pour la vulgarisation de l'astronomie et la diffusion de l'instruction
dans le monde entier et avec lequel Ossipoff, dans le premier chapitre
de cette histoire, avait confondu Gontran de Flammermont.

Quels n'eussent pas t l'tonnement et la joie de l'illustre savant si,
comme son obscur homonyme, il et pu tre transport dans ce monde qu'il
a, durant de si longues annes, tudi au tlescope et sur lequel il a
crit tant de pages charmantes.

[Illustration]

Il et pu constater _de visu_ qu'il ne s'tait pas tromp dans ses
suppositions, que ses hypothses bases sur des points scientifiques
parfaitement tablis, taient justifies, bref, que la vie lunaire tait
telle qu'il l'avait prvue et dcrite dans les lignes qui prcdent.

Le soleil venait de se lever sur l'hmisphre de la lune dans lequel
tait tomb le wagon d'Ossipoff. Les pics et les cratres des rgions
montagneuses situes sur le contour de ce disque  jamais invisible pour
les regards terrestres, allongeaient sur les plaines s'tendant  leur
pied, des ombres dmesures.

Au milieu d'une vaste enceinte dserte, sorte de puits profond rempli
d'ombre dans lequel se glissait, comme honteusement, un ple rayon de
lumire, s'levait une construction bizarre, affectant la forme d'une
cage gigantesque dont les barreaux taient forms de ces hautes sapines
qui servent aux entrepreneurs pour lever leurs chafaudages.

Cette cage, qui avait 4 ou 5 mtres de haut, tait de forme conique,
c'est--dire que ses barreaux profondment enfoncs dans le sol, se
runissaient tous  leur sommet.

A l'intrieur de cette cage, sur le sol recouvert d'une paisse couche
de poussire lavique, cinq corps taient tendus cte  cte, sans
mouvement comme raidis dans la mort.

Ces corps taient ceux de Mickhal Ossipoff et de ses compagnons.

Dans un coin, empils sans ordre, se trouvaient tous les ustensiles et
les instruments qu'avait contenus le wagon.

Tout  coup le rayon de soleil qui jetait dans le cratre une lueur
timide et douce, glissa jusqu'au visage de Gontran.

Il n'en fallut pas davantage pour tirer le dormeur du sommeil profond
dans lequel il tait plong.

Lentement son corps s'agita, ses membres raidis se dtendirent dans une
sorte de convulsion et sa paupire alourdie se souleva, dcouvrant
l'oeil terne et vitreux.

Il demeura un bon moment ainsi, tendu sur le dos, les regards errant
dans le vague.

Puis, l'intelligence se rveillant, et avec elle la mmoire, il fut
surpris du spectacle que refltaient ses yeux, spectacle si diffrent de
l'intrieur du wagon dans lequel il venait de vivre durant cinq jours et
cinq nuits.

Alors il se souleva pniblement et, appuy sur un coude, regarda autour
de lui.

En apercevant les corps tendus  ct de lui, il poussa un cri de
terreur.

--Morts! fit-il, ils sont morts!

Et se redressant tout  fait, il courut  celui qui tait le plus prs.

C'tait Fricoulet.

--Alcide! dit-il d'une voix tremblante, Alcide!

En mme temps il le tirait  lui.

Chose bizarre, il le souleva de terre entirement et le tint par une
seule main suspendu au-dessus du sol, alors qu'il voulait simplement le
secouer pour le rveiller.

Le jeune ingnieur se frotta les yeux, souleva les paupires, billa
longuement et balbutia d'une voix empte:

--Eh bien! quoi, qu'y a-t-il?

--Tu vis!... s'cria Gontran tout joyeux... tu vis!

Cette exclamation veilla compltement Fricoulet.

--Oui, je vis, rpliqua-t-il... et pourquoi ne vivrais-je pas? Tu vis
bien, toi...

M. de Flammermont hocha la tte.

--Si tu t'tais vu, rpliqua-t-il, comme je t'ai vu moi, tendu l,
ple, sans mouvement... tiens, juste comme sont les autres.

Il dsignait Ossipoff, sa fille et Farenheit, qui ne remuaient pas plus
que des pierres.

--Mais o sommes-nous donc? demanda-t-il impressionn par le grand
silence qui rgnait dans cette solitude.

Il avait prononc ces mots presque  voix basse, mais cependant pas
assez pour que Fricoulet n'entendt pas.

Et cependant l'ingnieur lui cria:

--Parle plus haut si tu veux que je t'entende... qu'est-ce que tu viens
de dire?

--Tu n'as pas entendu? rpta Gontran tout surpris, en forant sa voix,
j'ai cependant parl fort... A quoi cela tient-il donc?

Quelqu'un rpondit derrire eux:

--Probablement  la composition de l'atmosphre.

Ils se retournrent et virent M. Ossipoff assis sur son sant, qui
jetait autour de lui des regards curieux.

--Oui, ajouta le vieux savant en parlant haut; la rarfaction de l'air
peut galement tre une des causes pour lesquelles la voix ne porte
pas...

Les deux jeunes gens s'approchrent d'Ossipoff et lui serrrent
cordialement la main.

--Rien de cass, monsieur Ossipoff? demanda Fricoulet.

[Illustration: clipse de Soleil vue de la Lune.]

--Non, rien... ou du moins il n'y parat pas... mais je ne vois pas
Slna...

--Mademoiselle votre fille dort encore, rpondit Gontran... elle est l,
derrire vous.

--Aidez-moi donc  me relever, mon cher enfant, dit le vieillard... je
me sens tout engourdi.

Le jeune homme saisit le vieillard par les poignets, et s'arc-boutant
solidement, le tira  lui.

[Illustration]

Mais il avait sans doute mal calcul son lan, ou bien il n'avait pas
lui-mme conscience de sa force, car Ossipoff enlev avec une vigueur
prodigieuse, chappa aux mains de Gontran par dessus la tte duquel il
passa comme une plume et alla rouler  quelques pas sur Jonathan
Farenheit qui continuait son somme aussi paisiblement que s'il et t
sur le matelas de son hamac.

Trois cris retentirent  la fois.

Un de surprise, pouss par Gontran.

Le second, de douleur, pouss par Ossipoff.

Le troisime, enfin, tait un cri de colre accompagn d'un by god
nergique.

Celui-l, on le devine sans peine, tait d aux poumons nergiques de
l'Amricain qui, prcisment, rvait qu'il avait enfin mis la main sur
ce coquin de Fdor Sharp.

Instinctivement ses doigts se crisprent sur la gorge de l'infortun
savant, et ils le serrrent avec une violence telle qu'ils l'eussent
fait passer de vie  trpas, si les autres n'taient accourus  son
secours.

En voyant  quel adversaire il s'tait attaqu, Jonathan Farenheit
demeurait tout penaud.

Quant  M. de Flammermont, il se confondait en excuses auprs du
vieillard.

Celui-ci, encore sous le coup de l'motion, se contentait de sourire,
tout en dfaisant sa cravate qui l'tranglait.

--Qu'arrive-t-il donc? demanda Slna qui, rveille par ce tumulte,
accourait toute inquite de voir son pre ple et dfait au milieu de
ses compagnons interloqus.

Ce fut le vieillard qui, revenu un peu  lui, rpondit  la question de
la jeune fille en disant  Gontran:

--Vous avez oubli, mon cher enfant, que nous nous trouvons dans la lune
et qu' la surface lunaire la pesanteur est six fois moindre que sur la
terre, c'est--dire qu'elle gale 0,164. Voil pourquoi vous m'avez
enlev avec tant de facilit et pourquoi, grce  l'lan que vous m'avez
communiqu, je vous ai chapp pour aller troubler dans son sommeil ce
digne monsieur Farenheit... vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas... sir
Jonathan?

L'Amricain tendit sa large main au savant et rpondit:

--Non..., et cependant vous avez interrompu un rve adorable...

Et en disant ces mots, un flot de sang empourprait le visage de
Farenheit, tandis que dans ses yeux luisait une flamme sombre.

--Que rviez-vous donc? demanda Slna.

--Que j'tranglais ce bandit de Sharp.

--Tiens! c'est vrai, s'cria Fricoulet tout tonn, cet animal-l nous a
fauss compagnie...

Et il ajouta en plaisantant:

--On prvient quand on fait ces choses-l.

--Qu'est-il devenu? demanda Gontran... par quel miracle a-t-il disparu?

Ossipoff sourit.

--Par un miracle bien simple, rpondit-il: son projectile tant un corps
mort, c'est--dire n'tant pas comme le ntre anim d'une vitesse propre
qui lui permit de lutter contre l'attraction lunaire, son projectile,
une fois dans cette zone d'attraction o il a t entran par nous,
nous a abandonns pour obir  une force suprieure  la ntre... et
voil...

--Pensez-vous qu'il soit tomb loin d'ici?

Le vieillard hocha la tte.

--A moins que mes suppositions ne soient bien fausses, Sharp a d
aborder sur l'autre hmisphre de la lune.

[Illustration]

Jonathan Farenheit brandit ses poings d'un air menaant.

--Oh! gronda-t-il, je le rattraperai, quand pour cela je devrais faire
le tour du monde.

--Lunaire! ajouta plaisamment Fricoulet.

--Oui, monsieur Fricoulet, riposta l'Amricain furieux, et s'il le faut,
j'instituerai un prix d'un million de dollars et je mettrai au concours
un moyen de locomotion qui me permette de suivre ce bandit au cas o,
pour m'chapper, il aurait quitt la lune pour se rfugier dans une
autre plante.

--Mes amis, dit en ce moment Ossipoff, je crois qu'il serait bon de
laisser o il est ce peu intressant personnage et de nous occuper de
nous.

Gontran appuya d'un geste nergique l'avis mis par le vieillard.

--Oui, dit-il, tenons conseil... qu'allons-nous faire?

--Le plus press, je crois, serait d'aviser  sortir de cette prison...
ou plutt de cette cage, dit Fricoulet en dsignant les troncs d'arbres
qui les environnaient.

--Une cage! s'cria Jonathan Farenheit en blmissant, ils ont os mettre
en cage un citoyen de la libre Amrique.

--Une cage! rpta Ossipoff en joignant les mains dans un geste
d'extase... une cage!

Et, courant jusqu' ce qu'il rencontrt la barrire qui les enserrait,
il examina soigneusement la manire dont les barreaux taient enfoncs
dans le sol et celle dont ils se runissaient au-dessus de leurs ttes.

--Ah! bont du ciel! exclama-t-il tout tremblant d'motion, voil bien
les traces du travail d'un tre intelligent.

Gontran, qui l'avait entendu, s'approcha.

--Alors, monsieur Ossipoff, dit-il, vous croyez vritablement 
l'existence d'une humanit lunaire?

Le vieux savant leva les bras au ciel en fixant sur le jeune comte des
regards que la stupfaction arrondissait.

[Illustration]

--Comment! fit-il, c'est vous qui me posez une semblable question, vous
qui, mme avant d'entreprendre avec moi ce prilleux voyage, connaissiez
 ce sujet, l'opinion de l'illustre Flammermont... vous qui venez de
vous convaincre encore en ce moment de l'existence de cette humanit que
vous semblez mettre en doute.

Tout d'abord interloqu, Gontran baissa le nez silencieusement.

--Monsieur Ossipoff, dit-il au bout d'un moment, voulez-vous me
permettre de vous poser une question?

--Parlez, mon ami, parlez.

--Vous avez dit tout  l'heure que vous souponniez Sharp d'tre tomb
sur l'autre hmisphre.

--En effet.

--Duquel entendez-vous parler?

--De l'hmisphre visible.

Gontran eut un geste surpris.

--Cependant, rpliqua-t-il, je me rappelle que quelques heures avant
notre chute, comme nous nous tonnions de passer sans transition de la
lumire la plus clatante dans l'obscurit la plus profonde, vous nous
avez donn comme explication que nous venions de franchir le ple et de
pntrer dans l'hmisphre invisible.

[Illustration]

--Oui--eh bien?

--Eh bien? mais il faisait nuit... tandis que maintenant...

--Tandis que maintenant c'est l'hmisphre visible qui est plong dans
l'obscurit.

Gontran hocha la tte.

--Tiens! murmura-t-il, je n'aurais pas pens  cela... c'est pourtant
bien simple.

Et il ajouta:

--Je croyais que nous tions dans l'hmisphre visible.

--S'il en tait ainsi, nous ne respirerions probablement pas aussi
facilement que nous le faisons.

--Cependant il y a une atmosphre...

--Oui, mais elle doit tre trs faible, et si nous faisions une
excursion dans ces contres, nous aurions, selon toutes probabilits,
besoin de nos appareils respiratoires.

En ce moment un bruit trange, assez semblable  un claquement de fouet,
retentit derrire eux; en mme temps Slna clatait de rire.

--Pre, dit-elle, pre, regardez-donc sir Jonathan... le voil qui
dtruit notre cage.

Ils se retournrent et virent l'Amricain qui brisait les jeunes sapins
aussi facilement que si c'et t des roseaux.

Et il grommelait tout en jonchant le sol des arbres dracins et casss:

--Un citoyen des tats-Unis!... un habitant de New-York, enferm comme
un poulet... _by god_! ils ont bien fait de se cacher, je les eusse
casss comme je fais de ces arbres.

Gontran assistait  cette dvastation avec un tonnement profond.

--Essayez vos forces, messieurs et mesdames, dit Fricoulet en imitant
plaisamment le ton des bateleurs de foire.

Et il saisissait lui-mme une jeune pousse de grosseur respectable qu'il
faisait clater sans aucun effort apparent.

Ce que voyant, le jeune comte s'cria:

--S'il en est ainsi, messieurs les Slnites peuvent venir;  nous
quatre, nous sommes de force  leur tenir tte.

--Et moi, fit Slna avec un petit air rsolu, est-ce que je ne compte
pas?... je suppose que mes forces ont augment tout comme les vtres.

Ossipoff ne put s'empcher de sourire en voyant l'attitude belliqueuse
de sa fille.

Mais son visage redevint aussitt soucieux.

--Qu'avez-vous, pre? demanda-t-elle.

Sans lui rpondre, le vieillard s'approcha de Gontran:

--Notre wagon, murmura-t-il, vous ne l'avez pas vu?

--Vous dites? cria le jeune homme en se faisant un cornet acoustique
avec sa main.

--Je vous demande si vous ne savez pas o est notre wagon?

--Eh! cher monsieur, rpliqua Gontran, comment voulez-vous que je le
sache... je suis tomb en mme temps que vous et il n'y avait pas cinq
minutes que j'avais cess de dormir lorsque vous vous tes veill
vous-mme.

Puis, aprs un moment:

--Vous tes bien sr, n'est-ce pas, que nous sommes dans la lune?

Le vieillard haussa doucement les paules, puis s'agenouillant dans le
coin o taient rassembls tous les instruments:

--Tenez, fit-il, la boussole est affole et sans direction fixe; le
baromtre indique 320 millimtres de pression atmosphrique et
l'hygromtre accuse une scheresse absolue.

Fricoulet ajouta:

--Et nous nous trouvons dans un cratre; voyez la forme tronconique des
murailles qui nous entourent... remarquez comme l'ouverture par laquelle
nous arrive la lumire est rgulire et situe loin au-dessus de nos
ttes.

Et il murmura, comme se parlant  lui-mme:

--Il n'y a pas  en douter, nous sommes bien dans l'intrieur d'un
volcan lunaire.

--Volcan teint, n'est-ce pas? se hta de demander Gontran.

[Illustration: Un Slnite.]

L'ingnieur ouvrait la bouche pour rpondre et rassurer son ami, quand
d'une galerie obscure surgirent soudain des corps immenses.

--Les Slnites!... cria-t-il, garde  nous!

Un  un, sortant d'une caverne que les voyageurs n'avaient point
remarque, s'avanaient avec prudence une douzaine d'tres tranges, de
dimensions gigantesques.

Ptrifis d'tonnement, Ossipoff et ses compagnons considraient, non
sans une certaine terreur, ces gants hauts de douze pieds environ et
dont la structure ne diffrait que fort peu de celle des terriens.

[Illustration]

La tte seule tait d'un volume surprenant et paraissait
disproportionne avec le reste du corps; elle se balanait  l'extrmit
d'un cou long et mince, lequel reposait sur des paules troites et
dcharnes;  ces paules s'ajustaient des bras maigres termins par des
mains larges comme des battoirs; le buste prodigieusement plat, comme
s'il n'et renferm ni poumons ni intestins, se prolongeait par des
jambes en fuseau assez comparables  des pattes d'chassiers, n'taient
les volumineux pieds plats qui s'y adaptaient, servant ainsi de bases
solides  l'difice lev qui s'appuyait sur eux.

La face ronde et imberbe tait claire de deux yeux prominents dans
lesquels aucune lueur ne brillait, ce qui leur donnait un regard terne
et glac; point de cils, pour ainsi dire point de sourcils; par contre
une masse de cheveux qu'ils portaient uniformment, tombant en tresses
sur les paules; la bouche, largement fendue, n'tait point ourle de
lvres comme celles des habitants de la terre, mais, semblait un coup de
sabre en travers du visage.

La caractristique de ces tres tranges tait leurs oreilles vastes et
s'vasant comme des conques acoustiques de chaque ct de la tte.
Instinctivement Gontran avait saisi une carabine et s'tait plac
devant Slna, dcid  se faire tuer plutt que de permettre  l'un de
ces monstres d'approcher la jeune fille.

[Illustration]

--Paix, Gontran, du calme, mon ami, dit Fricoulet en remarquant
l'attitude hostile du jeune comte, n'aggravons pas notre situation en
attaquant les premiers ces insulaires... il sera toujours temps
d'arriver aux moyens coercitifs, quand nous ne pourrons plus faire
autrement... Essayons plutt d'entrer en pourparlers avec eux.

--Eh! riposta M. de Flammermont, comment te faire entendre d'eux?... tu
as remarqu qu'en criant et en mettant nos oreilles contre nos bouches
c'est  peine si nos voix nous parviennent...  plus forte raison, tant
donne la dimension de ces gaillards-l.

Le jeune ingnieur haussa les paules.

--Tu vas voir, dit-il.

Il fit quelques pas en avant et d'un lger appel du pied, bondissant
dans l'espace, il atteignit un rebord rocheux situ  cinq mtres du
sol.

--Hein! cria-t-il  ses compagnons, suis-je  hauteur maintenant?

Le voyant ainsi juch, l'un des Slnites qui marchait en tte des
autres et qui semblait tre leur chef, parut comprendre dans quelle
intention il avait fait cette ascension rapide et se dirigea de son
ct.

Une fois prs de lui, il pronona un long discours dans un langage
sonore dont les roulements se repercutrent sur les parois immenses.

De temps en temps il s'arrtait, promenait sur les terriens un regard
circulaire pour savoir s'il tait compris; puis il recommenait 
parler.

--Chante, mon bonhomme, chante, grommelait Jonathan Farenheit, si tu
crois que l'on comprend un mot de ta harangue...

Fricoulet fit de la main signe  l'Amricain de garder le silence.

Le Slnite aperut ce geste et le prenant pour un signe de
commandement, crut deviner que Fricoulet tait le chef des trangers et,
 partir de ce moment, il s'adressa directement  lui.

Il s'arrta, regardant l'ingnieur et semblant attendre une rponse.

Fricoulet rflchit quelques minutes.

Puis, soudain, une ide lumineuse traversa son esprit; cette ide tait
que tout le long discours qu'il venait d'entendre ne tendait  rien
moins qu' savoir d'o il venait lui et ses compagnons.

Il plongea la main dans ses poches, toujours pleines d'un assortiment
d'objets les plus disparates et de l'une d'elle sortit un morceau de
craie.

Rapidement, sur la paroi de lave noirtre du cratre, il traa deux
sphres d'ingale grosseur qu'il runit au moyen d'une ligne droite pour
figurer le chemin parcouru  travers l'espace par l'obus.

Puis mettant l'index de sa main droite sur la plus grosse sphre, il
appuya sa main gauche sur sa poitrine.

Le Slnite semblait suivre cette mimique avec le plus vif intrt.

Ensuite Fricoulet dsigna la sphre la plus petite en tendant son bras
vers l'habitant de la lune.

Celui-ci parut surpris, s'approcha, considra attentivement le dessin,
ensuite, il appela ses compagnons qui, l'un aprs l'autre, vinrent
regarder; aprs quoi ils s'loignrent, semblrent se consulter et
s'enfoncrent dans la galerie obscure par laquelle ils taient venus.

Un moment Ossipoff et ses amis se regardrent en silence.

--Eh bien! demanda Gontran, que dites-vous des Lunariens?

--Ils sont tels que je me les figurais, rpondit le vieillard.

--En tout cas, ils ne sont pas beaux, murmura Slna.

--Moi, ajouta Farenheit, je croyais voir des tres plus tranges et plus
dissemblables de nous qu'ils ne le sont.

--Pourquoi cela? demanda le vieux savant. Quoique les conditions
d'habitabilit de leur monde soient bien diffrentes du ntre, ils sont
issus comme nous de la nbuleuse solaire...

--Cependant fit observer Fricoulet, leur conformation physiologique ne
parat pas tre absolument identique  la ntre... avez-vous remarqu
ces ttes normes, ces yeux aux larges pupilles, et ce torse troit?

--Parfaitement.

--A quoi attribuer cela?

--Jusqu' prsent, il faut s'en tenir aux suppositions.

--Eh bien, que supposez-vous?

--Que si les Slnites ont un crne trs volumineux, c'est que leur
cervelle est plus dveloppe que la ntre...

--En faut-il donc conclure, interrogea Fricoulet, qu'ils sont plus
intelligents que nous?

--Peut-tre pas... mais en tous cas ils doivent possder plus de
connaissances acquises... Maintenant, si leur poitrine est troite,
c'est que leurs poumons sont conforms autrement que les ntres afin de
pouvoir fonctionner sans gne sous une aussi basse pression
atmosphrique que celle qu'ils respirent ici... quant  l'estomac et au
ventre, s'ils ne dominent pas comme chez les terriens, c'est que ces
derniers appartiennent  une plante o il faut manger pour vivre, o la
loi de la vie est la loi de la mort, o les plus faibles sont absorbs
par les plus forts.

Slna ouvrait de grands yeux en entendant parler son pre.

--Pre, demanda-t-elle, y a-t-il donc dans l'univers des mondes o l'on
ne mange pas?

--C'est probable, rpondit le vieillard; il serait triste de penser que
l'on est astreint dans tous les mondes  cette ridicule fonction et 
ses suites. C'est bon pour une plante misrable et encore  l'tat
d'enfance comme est la terre; mais ce serait taxer la nature
d'impuissance que de la mesurer  notre taille...

--Je ne m'imagine pas, interrompit Fricoulet, la forme extrieure
d'tres ne mangeant pas.

--Il est certain, rpliqua Ossipoff, que ces tres doivent revtir des
aspects fantastiques, des conformations tranges: hommes sans tte, sans
torse ni membres... car, notre cerveau n'est que l'panouissement de la
moelle pinire; c'est lui qui a fait le crne et le crne la tte; nos
jambes et nos bras ne sont que les membres du quadrupde transforms et
perfectionns... c'est la position graduellement verticale qui a fait
les pieds et c'est l'exercice rpt qui a fait les mains... Le ventre
n'est que l'enveloppe de l'intestin; la forme et la longueur de cet
intestin dpendent du genre d'alimentation... il n'y a pas enfin, sur et
dans tout notre corps, un centimtre cube qui ne soit d  notre
fonctionnement vital dans le milieu que nous habitons.

Comme Ossipoff achevait ces mots, la troupe des Slnites reparut; deux
d'entre eux poussaient une sorte de chariot dans lequel le savant et ses
compagnons durent prendre place; puis ils s'enfoncrent dans une longue
galerie souterraine et aprs quelques minutes d'une course rapide,
vertigineuse, ils revirent la lumire du soleil.

[Illustration]

Maintenant les terriens se trouvaient au milieu d'un cratre que
Fricoulet estima avoir plusieurs kilomtres de large et qui devait tre
le cratre principal du volcan: cette immense arne tait borde par de
hautes montagnes aux sommets capricieusement dchiquets et dont les
pics aigus s'lanaient  perte de vue dans l'espace.

Du fond de cette chemine le ciel apparaissait d'un bleu fonc, presque
noirtre, dans lequel, malgr l'clat aveuglant du soleil, quelques
toiles de premire grandeur scintillaient, semblables  des diamants
normes sur un crin.

--Je suis tonn, murmura Fricoulet, de ne sentir aucune gne dans la
respiration... la pression est pourtant bien faible.

--Peuh! rpliqua Ossipoff, elle correspond  celle indique par le
baromtre sur le plus haut sommet des Andes, c'est--dire  7,500
mtres.

--Pourtant, ajouta Gontran, on prtend qu' cette altitude on ressent
les plus douloureux symptmes du _mal des montagnes_... et cependant je
ne ressens rien de pareil... au contraire il me semble que mes poumons
jouent avec une facilit merveilleuse, et, chose singulire, mon estomac
demeure silencieux.

--Il faut croire, rpondit Ossipoff, que l'atmosphre dans laquelle nous
sommes plongs a une composition toute diffrente de celle de la terre,
ce dont je me rendrai compte en l'analysant;... ce qui me parat
certain, c'est que l'oxygne s'y trouve en proportion plus considrable
que dans l'air respirable de notre plante natale et qu'en outre il s'y
rencontre d'autres gaz.

Cependant le chariot continuait  rouler  travers la plaine qui
s'tendait dans le fond du cratre.

Tout  coup, Farenheit signala au loin une masse brillante qui mergeait
du sol.

--Notre wagon! cria-t-il.

C'tait en effet le vhicule qui avait entran loin de la terre les
hardis voyageurs; il tait enfonc d'un pied dans le sol rocailleux et,
en tombant, avait fait jaillir dans un assez large rayon une quantit de
scories et de dbris laviques; la vitre d'un hublot tait fendue, le
culot bossu et le mtal, en certains endroits, tait compltement
brl.

En constatant ces dgts Fricoulet hocha la tte.

--Dieu veuille que nous puissions nous en servir pour repartir,
murmura-t-il.

Les Slnites s'taient approchs et, dsignant l'obus, semblrent
demander des explications  ce sujet.

Alors, Ossipoff prit une barre de fer qui avait saut hors du wagon et
au moyen de cette barre avec autant de facilit que s'il se ft servi
d'un crayon, il dessina sur la poussire, comme Fricoulet l'avait fait
sur la paroi du volcan, deux sphres d'ingales dimensions.

[Illustration]

Il les rejoignit au moyen d'une ligne droite et complta le dessin en
esquissant,  un point de cette ligne, la coupe du wagon.

Aussitt l'un des Slnites se mit  genoux pour tre plus  la porte
de son interlocuteur; puis, au moyen d'une mimique expressive, il parut
demander si la grosse sphre dessine sur le sol tait un astre du
ciel.

Ossipoff abaissa la tte  plusieurs reprises.

[Illustration]

Ensuite, pour se faire mieux comprendre, le savant traa sur le sable le
systme de Copernic, chelonnant les plantes suivant leur ordre de
distance au soleil qu'il figura par une sphre immense; arriv  la
terre il traa l'orbe de la lune et appela plus particulirement
l'attention du gant sur ces deux mondes.

Le Slnite montra l'obus d'un air interrogateur.

--Il demande si c'est avec cela que nous sommes venus, dit Fricoulet.

Ossipoff fit signe que oui.

--Dites-leur que nous sommes des ambassadeurs envoys par la terre  son
satellite, murmura plaisamment monsieur de Flammermont.

--Demandez-leur plutt s'ils n'ont pas vu dans ces parages un autre
projectile semblable  celui-ci, grommela Farenheit qui n'abandonnait
pas ses ides de vengeance.

Et il ajouta:

--Oh! pouvoir mettre la main sur ce gredin de Sharp...

Cependant, le colloque muet continuait entre le lunarien et Mickhal
Ossipoff.

A un moment donn le gant appuya son doigt sur sa langue; l'astronome
secoua ngativement la tte.

--Jamais ils ne parviendront  s'entendre, murmura Slna.

Elle se trompait sans doute, car, au mme moment, le Slnite se
relevait et, se tournant vers ses compagnons, se mit  leur parler avec
animation, dsignant tantt les terriens, tantt les figures traces sur
le sable par Ossipoff.

Enfin, il prit par la main l'un d'entre eux et s'approchant du vieux
savant il le lui indiqua en disant d'une voix forte:

--Teling.

En mme temps il touchait la langue de Teling et ensuite l'oreille
d'Ossipoff.

Aprs, se frappant la poitrine pour se dsigner lui-mme:

--Roum Sertchoum, dit-il.

Celui qu'il venait de nommer Teling tira de son vtement de longues
bandelettes couvertes d'une sorte d'criture absolument indchiffrable;
en mme temps il faisait signe d'y tracer des caractres.

--Celui-l, dit Fricoulet en s'adressant  M. de Flammermont, est sans
doute un confrre, en astronomie de ton illustre homonyme... c'est lui
probablement qui va tre charg de notre instruction... car, si j'ai
bien compris le langage muet de l'autre, on va nous apprendre  parler.

Comme il achevait ces mots, les Slnites dsignrent le chariot.

Ossipoff, avant de prendre place, recommanda, au moyen d'une mimique
loquente, le wagon aux soins des indignes.

Puis, de nouveau, le chariot se mit en marche, s'enfona dans une
obscure galerie souterraine, pour aboutir, aprs bien des tours et des
dtours  une immense salle prenant jour sur le ct d'o venait le
soleil.

Une fois dans cette salle on les laissa seuls.

--Prisonniers! exclama Jonathan Farenheit avec colre.

Ossipoff lui posa la main sur le bras.

--Calmez-vous, cher monsieur Farenheit, dit-il avec un grand sang-froid,
il y a un malentendu; dans la vie il ne s'agit que de s'expliquer.

L'Amricain haussa furieusement les paules.

--S'expliquer? grommela-t-il, et comment voulez-vous vous expliquer avec
ces sauvages qui ne parlent pas un mot d'anglais.

--Eh! il ne s'agit que d'apprendre leur langue.

--Je ne m'en charge pas, moi, riposta Farenheit.

--Mais, moi, je m'en charge, rpliqua fermement le vieillard, vous savez
que les Russes sont les premiers linguistes du monde.

--Ce sera long? demanda l'Amricain.

--Dans deux jours je vous affirme que je pourrai causer avec ces
gens-l.

Cette rponse du savant stupfia le citoyen des tats-Unis.

--Deux jours! rpta-t-il, c'est merveilleux.

Fricoulet cligna de l'oeil d'un air malicieux en chuchotant  l'oreille
de Gontran:

--Le pauvre homme! il ne se doute pas que, dans la lune, l'anne ne se
compose que de 12 jours et que chacun d'eux compte 29 des ntres, plus
12 heures et 44 minutes.

[Illustration]




CHAPITRE XV

A TRAVERS L'HMISPHRE INVISIBLE DE LA LUNE


[Illustration]

Ds le lendemain de leur arrive sur le sol lunaire--leur chronomtre
seul, maintenant, pouvait donner aux voyageurs une notion exacte du
temps, que le jour et la nuit ne divisaient plus galement comme sur la
terre,--ils virent entrer dans la grande salle qui leur avait t
assigne pour rsidence, Teling.

Aprs des gestes empresss que Fricoulet leur assura tre des
salutations cordiales, le Slnite tira sa langue et posa son doigt
dessus; ensuite il toucha leurs oreilles et attendit.

--Il demande probablement, dit le jeune ingnieur qui s'instituait
carrment l'interprte de la petite troupe, il demande s'il vous
convient de commencer tout de suite vos leons.

Sur la rponse affirmative de ses amis, Fricoulet se retourna vers
Teling et lui fit comprendre que lui, ainsi que ses compagnons, taient
 sa disposition.

Le Slnite s'inclina et sortit.

--Eh bien! exclama Gontran, tout tonn, il nous plante l!

[Illustration]

--Peut-tre, riposta Fricoulet, est-il all chercher ses grammaires et
ses dictionnaires.

--Penses-tu donc qu'il existe ici des Lhomond et des Littr? demanda le
jeune comte.

Ce fut Ossipoff qui lui rpondit:

--J'estime, quant  moi, que le degr d'instruction doit tre, de
beaucoup, plus lev chez ces gens-l que chez nous.

Jonathan Farenheit se rcria:

--Chez ces sauvages! fit-il d'un ton ddaigneux.

--Ces sauvages, rpliqua froidement le vieillard, ont l'avantage
d'habiter un monde plus vieux que le ntre.

L'Amricain crasa le sol d'un coup de talon furieux, ce qui,  sa
grande surprise, forma une profonde excavation dans laquelle sa jambe
enfona jusqu'au mollet.

Il touffa un juron.

--Toujours cette maudite force sextuple! gronda-t-il.

--Eh! demanda Gontran, pourrait-on savoir, sir Jonathan, les motifs de
cette grande colre?

--Comment, riposta Farenheit, M. Ossipoff ne vient-il pas de dire que la
lune est un monde plus vieux que la terre?

--Oui, je viens de dire cela et je le rpte.

--Mais la lune n'est-elle point forme de la terre?

--Scientifiquement exact.

--La lune n'est-elle pas autre chose qu'une parcelle du globe gazeux
tournant sur lui-mme, qui s'est refroidi peu  peu et que nous avons
baptis du nom de terre?

--Parcelle dtache de l'quateur terrestre par l'effet de la force
centrifuge, ajouta Fricoulet.

--Mon cher sir Jonathan, dclara Ossipoff, vous avez parfaitement
raison, la lune est bien tout ce que vous venez de dire,... mais, o
voulez-vous en venir?

--Tout simplement  ceci, _by god_! Puisque la lune est une partie
infime, il est vrai, de la terre, comment pouvez-vous prtendre que ce
monde soit plus vieux que celui duquel il est n!

Pendant que l'Amricain parlait, Gontran regardait Fricoulet en
approuvant de la tte.

--Il a raison, murmura-t-il... je me disais aussi...

--Tais-toi, chuchota l'ingnieur  son oreille, ce que tu te disais
tait une btise.

Le jeune comte allait se rvolter lorsque Ossipoff, rpondant 
l'observation de Farenheit, dclara:

--Vous n'avez pas rflchi, mon cher sir Jonathan, que la lune ne mesure
environ que le quart du diamtre de la terre.

--Eh bien, qu'est-ce que cela fait?

--Comment! ce que cela fait! rpta le vieux savant... peu de chose en
effet, cela fait que la lune est quarante-neuf fois plus petite que la
terre.

L'Amricain riposta d'un air un peu pinc:

--Inutile de me dire que la dimension d'un monde drive de son
diamtre... mais, pour le point qui nous occupe, je ne vois pas ce que
sa dimension peut faire  son ge.

Ossipoff manifesta son impatience par un imperceptible mouvement
d'paules.

--Oh! ces ignorants! pensa-t-il.

Et tout haut:

--Mais c'est prcisment  cause de ses faibles dimensions, que le petit
soleil, qui tait d'abord la lune, se refroidit et s'encrota
rapidement, alors que la temprature de la terre tait encore trop
leve pour permettre  la vie de s'y manifester et de s'y
dvelopper;... il s'ensuivit que l'volution vitale s'y fit beaucoup
plus rapidement que sur la terre et que, tandis que celle-ci n'tait que
le sjour d'animaux gigantesques, sur la lune, l'homme s'panouissait et
marchait rapidement vers son apoge.

Doublement humili, l'Amricain se tut et baissa la tte.

En ce moment, le Slnite rentrait, portant sur son paule une sorte de
caisse qu'il posa sur le sol et de laquelle il fit signe aux terriens de
s'approcher.

Puis il leur montra leurs oreilles en dsignant cette caisse et, ensuite
leurs yeux, en dsignant la paroi de la salle place devant eux.

--Comprends-tu quelque chose  ce qu'il dit? demanda Gontran 
Fricoulet.

Celui-ci ne put rprimer un geste d'impatience.

--Eh! grommela-t-il, si tu tais moins occup  contempler le visage de
Mlle Slna et si tu prtais plus d'attention  ce que dit cet
homme...

--Ce Slnite? veux-tu dire, rectifia le jeune comte.

Puis, avec un sourire:

--Mais tu n'as pas rpondu  ma question.

--Eh bien! il nous prie, sans doute, de porter vers la bote l'attention
de nos oreilles, tout en portant sur le mur l'attention de nos yeux.

Pendant que le jeune ingnieur parlait, le Slnite avait dispos 
l'intrieur de la bote des cylindres de mtal, gravs  leur surface en
caractres creux, indchiffrables; ensuite il avait dress contre le mur
une sorte d'cran en bois recouvert d'une matire blanchtre et reli 
la bote par des fils de mtal.

[Illustration]

[Illustration: Chuir, l'une des villes principales de l'hmisphre
invisible.]

Cela une fois dispos, il fit entendre une sorte de clappement de langue
pour attirer l'attention de ses auditeurs et, voyant leurs yeux fixs
sur le panneau, ainsi qu'il l'avait recommand, il dclancha un petit
ressort.

Aussitt, sortit de la bote une petite voix claire et nettement
comprhensible, en tous points semblable  la voix humaine, sauf qu'elle
tait monotone c'est--dire au mme diapason; en mme temps, sur le
panneau, des signes apparaissaient comme des ombres chinoises.

--Qu'est-ce que cela? demanda Slna stupfaite en tendant la main vers
le mur.

En entendant la voix de la jeune fille, le Slnite, toucha la bote qui
cessa de parler et le panneau redevint blanc comme devant.

--Voil qui est bizarre, murmura Fricoulet.

Puis, soudain:

--Si je ne me trompe, dit-il, les signes qui apparaissent doivent tre
la reprsentation des syllabes ou des mots prononcs par cette espce de
bote  musique... ce systme a pour but de donner plus de rapidit 
l'instruction en apprenant  la fois  l'lve comment se prononcent et
s'crivent les mots.

Monsieur de Flammermont secoua la tte.

--C'est fort joli, dit-il; mais quand je serai rest pendant des heures
entires devant cet orgue de Barbarie compliqu de lanterne magique, en
serai-je plus avanc?... J'entends prononcer un mot... je sais comment
il s'crit... sais-je ce qu'il signifie?... et quand je rpterai comme
un perroquet les milliers de mots dont se compose la langue de ces
gens-l!--eh bien! aprs?

Le jeune ingnieur avana les lvres dans une moue dubitative, et chacun
restant plong dans ses rflexions, le silence rgna de nouveau dans la
salle.

Le Slnite, qui avait assist patiemment  ce colloque, pensa que ses
lves taient disposs  reprendre leur leon, et il pressa de nouveau
le ressort.

Alors la bote se mit  parler, sur le panneau les caractres
rapparurent; mais en mme temps, le Slnite sortit d'une caisse un
objet qu'il montra aux terriens.

--Une coupe! s'cria Jonathan Farenheit.

Le Slnite pronona un mot guttural, montrant successivement l'objet
qu'il tenait, la bote et le panneau.

Slna frappa ses mains l'une contre l'autre.

--J'ai compris! dit-elle joyeusement, j'ai compris!

--Et qu'as-tu compris? demanda Ossipoff.

--La bote prononce un mot, le tableau l'crit et le Slnite montre
l'objet auquel il s'applique.

Et avec une sret de langue merveilleuse, elle rpta le mot qu'avait
prononc le Slnite.

Celui-ci sourit doucement et rpta lui aussi le mot en abaissant la
tte  plusieurs reprises.

Avec ce procd, les leons marchrent rapidement, d'autant plus
rapidement que, le soleil ayant disparu  l'horizon, les voyageurs
n'eurent plus autre chose  faire qu' couter les leons de leur
professeur pendant la longue priode de nuit.

Le Slnite apprit d'abord  ses lves le nom des objets les plus
usuels que Mickhal Ossipoff inscrivait soigneusement sur un carnet
avec, en regard, la traduction russe, franaise et anglaise; ce qui lui
constitua, ainsi que le dit plaisamment Gontran un petit dictionnaire
de poche.

Au bout de quatre leons, le professeur passa au mcanisme de la langue
et de la grammaire slniennes; cela fait, les _Terrignes_ furent
bientt en tat de converser avec les habitants du satellite.

Mickhal Ossipoff, ainsi qu'il l'avait promis  l'Amricain, s'assimila
rapidement cette langue chaude et sonore qui lui rappelait l'hindoustani
et les idiomes de l'Inde; il mit d'autant plus d'ardeur  ses tudes
qu'il lui tardait de quitter l'intrieur de ce cratre pour se lancer 
la dcouverte de cette face inconnue d'un monde aprs lequel il aspirait
depuis de si longues annes.

Un jour, en feuilletant les volumes de la bibliothque mise  leur
disposition, c'est--dire en faisant parler la bote  musique, ou
mieux, le _phonographe_ qui prenait la peine non seulement de lire 
haute voix, mais encore de donner l'aspect de la page lue, il parvint 
trouver une carte de la lune.

Il se hta d'en dresser un croquis d'aprs la silhouette trs nette
projete sur le panneau, afin, dit-il, de pouvoir au plus tt tracer
l'itinraire de son excursion.

Comme sur l'hmisphre visible de la lune, le ct invisible tait
parsem de grandes taches grises, de mers et d'ocans.

[Illustration: Itinraire de Mickhal Ossipoff.]

Mais taient-ce de vritables tendues liquides, ou seulement des
plaines dessches?

Voil ce qu'Ossipoff brlait de savoir.

Il y avait galement de nombreux cratres, des chanes de montagnes
leves, des rainures, comme sur la face visible; par endroits aussi, il
y avait des points marqus sur la carte d'une faon spciale.

Interrog, Teling rpondit que c'taient des villes.

--Des villes! s'cria Gontran stupfait... il y a des villes dans la
lune... nul doute que nous trouvions dans ces villes des succursales du
Bon March et de la Belle Jardinire.--J'ai prcisment besoin de
renouveler ma provision de gants.

Cependant Ossipoff qui, parmi les objets les plus prcieux dont il avait
muni le wagon, n'avait eu garde d'oublier un calendrier, le consultait
avec une impatience gale du reste  celle de ses compagnons.

S'il lui tardait de commencer son voyage d'exploration, il ne tardait
pas moins  Farenheit et  Gontran de voir rapparatre la lumire du
soleil.

Enfin le vieillard signala la fin de la nuit.

--Dans deux heures, dit-il, il fera jour.

Et, s'adressant  Teling:

--Je demande, dit-il,  tre entendu par votre chef.

--Quand il te plaira, rpondit le Slnite.

--Tout de suite, alors, car il n'y a pas de temps  perdre.

Quelques instants aprs, Ossipoff et ses compagnons taient amens dans
une salle au fond de laquelle, sur des siges de forme bizarre et que
Fricoulet dclara taills dans de la lave, une demi-douzaine de
lunariens taient assis.

--Amis, dit l'un d'eux, ambassadeurs que la _Tournante_ a envoys  son
petit mondicule, parlez et que vos dsirs soient satisfaits.

--Nous voudrions partir, rpondit le vieillard.

--Partir! s'cria le Slnite, et pourquoi?

--Pensez-vous, demanda Ossipoff, que nous ayions quitt la terre et
franchi 90,000 lieues en affrontant les plus grands prils, pour
sjourner indfiniment dans un cratre de votre monde? La lune n'est que
la premire tape du voyage cleste que nous avons entrepris; ce n'est
qu'une station dans l'exploration que nous avons rv de faire  travers
le systme solaire tout entier... mais avant de nous lancer vers les
plantes qui brillent radieusement dans votre ciel si pur, nous voulons
visiter votre monde; c'est pourquoi nous avons hte de vous quitter.

--Avez-vous un but?

--Notre but, c'est le nord de l'hmisphre qui regarde la _Tournante_,
afin d'assister au spectacle de la pleine terre, vue de votre globe.

--Et puis, s'cria Jonathan Farenheit, en mlant dans sa prcipitation
l'idiome slnite  sa langue natale, qu'il entremlait aussi de phrases
franaises, et puis, nous dsirerions rechercher les traces d'un
habitant de la terre que nous supposons tre tomb sur l'autre
hmisphre.

Le Slnite eut un geste d'effroi.

--S'il est tomb sur l'autre hmisphre, rpondit-il, il doit tre mort.

--Mort! gronda l'Amricain en secouant furieusement ses poings, le
bandit m'chapperait donc?... En tous cas, j'en veux tre certain et
tant que je n'aurai pas vu son cadavre...

Au bout de quelques instants de silence, le Slnite ajouta:

--L'excursion que vous voulez tenter  travers l'hmisphre d'o l'on
aperoit _la Tournante_ comme une vaste et tremblante horloge cleste,
est impossible.

--Impossible! s'cria Ossipoff, et pourquoi cela?

--Parce qu'une formidable ceinture de rochers, de montagnes spare ces
deux hmisphres de la lune et que mille obstacles vous empcheront
d'atteindre cette partie de notre monde, partie absolument aride,
strile, abandonne o vous ne trouverez que des vestiges de ce qui fut
des villes autrefois florissantes, o rien ne crot, o il est
impossible de vivre, mme  nous autres dont la constitution est
cependant habitue  la rarfaction de l'air.

--Il n'y a pas d'air! s'cria Gontran.

Et se retournant vers Ossipoff:

--Alors, ajouta-t-il, nous nous sommes tous tromps, mon clbre
homonyme, vous et moi...

Il avait prononc ces deux derniers mots avec un aplomb qui fit sourire
Fricoulet.

Le vieux savant rflchit un instant.

--Il y a certainement, dit-il, dans ce que vient de raconter ce
Slnite, une grande exagration... peut-tre n'y a-t-il pas une
quantit d'air suffisante pour entretenir la vie... mais si peu qu'il y
en ait, nous nous en contenterons.

Les yeux de Jonathan Farenheit s'arrondirent dmesurment.

--Nous ne pouvons cependant vivre sans respirer, grommela-t-il.

--Eh! qui vous parle de cela? rpliqua Ossipoff avec un mouvement
d'impatience... n'avons nous pas des provisions d'air liquide et des
appareils?

[Illustration]

--Pourtant, objecta Gontran en fixant un regard inquiet sur Slna, s'il
y avait quelque danger grave  courir, peut-tre serait-il prfrable de
renoncer  cette excursion.

Le vieux savant se croisa les bras sur la poitrine.

--Et comment continuerons-nous notre voyage alors? demanda-t-il.

[Illustration: Triesnecker, le centre de la lune.]

--Qu'a de commun cette exploration de la lune avec notre excursion
interplantaire?

--Ceci... c'est que le spectroscope m'a rvl l'existence  la surface
de la lune... non loin du ple, d'un minerai prcieux qui seul peut nous
permettre de nous lancer dans l'espace... mais si vous redoutez quelque
chose, demeurez ici; moi j'irai seul.

Farenheit s'cria:

--Vous n'irez point seul, monsieur Ossipoff, j'irai avec vous et pendant
que vous chercherez votre minerai,... moi, je chercherai ce bandit de
Sharp.

Et il souligna sa phrase d'un geste nergique.

Gontran se rcria.

--Ce n'est pas pour moi que je redoute les dangers ou les fatigues du
voyage, rpliqua-t-il, mais bien pour Mlle Ossipoff.

La jeune fille le remercia d'un sourire.

--Merci, mon cher monsieur Gontran, dit-elle, mais je n'ai pas peur et
partout o mon pre ira... j'irai avec lui.

Il se fit un silence dont le Slnite profita pour demander:

--Vous connaissez bien la conformation slnographique du disque de la
lune que vous foulez en ce moment aux pieds?

--Bien... n'est peut-tre pas l'expression exacte... en tous cas, je la
connais moins que celle de l'autre hmisphre.

--L'autre hmisphre... rpta le Slnite stupfait.

--Oui, l'hmisphre visible.

--Ce n'est pas croyable.

Ossipoff mit alors sous les yeux de l'indigne une des dernires
photographies lunaires, dues  l'habilet du clbre astronome amricain
Rutherfurd.

L'tonnement du Slnite tait prodigieux.

--Mais, murmura-t-il, comment avez-vous pu dresser ce plan puisque
jamais vous n'avez mis les pieds sur notre plante?

En quelques mots, Ossipoff essaya de faire comprendre au Slnite ce que
c'tait que la photographie; puis il ajouta:

--Cependant si vous pouviez nous donner un guide?...

--Teling vous accompagnera.

--Et quand partirons-nous?

--Demain, au soleil levant.

Ossipoff s'apprtait  sortir de la salle, lorsque Fricoulet, revenant
sur ses pas, demanda:

--Mais quels moyens de locomotion emploierons-nous?

--Ils diffreront suivant l'itinraire que vous adopterez et aussi
suivant la rapidit avec laquelle vous voudrez voyager.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, aprs avoir t faire au wagon une importante provision de
comestibles pour subvenir  leur nourriture, les voyageurs se trouvrent
prts  se lancer dans de nouvelles aventures, et affronter de nouveaux
dangers.

Comme les premiers rayons solaires doraient les sommets du cratre qui
leur servait d'asile, Teling entra dans leur salle.

Voyant leurs bagages fixs sur leurs paules, il leur fit signe de le
suivre et s'enfona dans la route souterraine par laquelle ils avaient
t amens.

Fricoulet, qui pensait  tout, avait heureusement emport avec lui une
lampe lectrique de Trouv, si bien qu'il lui suffit de presser un
bouton pour illuminer le boyau sombre et tortueux dans lequel
s'enfonait la petite troupe.

Ossipoff qui marchait, tenant  la main la carte qu'il avait dessine de
cet hmisphre de la lune, demanda:

--O donc allons-nous?

--Directement  Chuir, grande ville situe au confluent du fleuve T,
rpondit le Slnite.

--Mais par quelle voie? demanda encore le vieillard.

--Vous le saurez dans quelques instants, rpondit laconiquement Teling.

A cet endroit le cratre s'vasait brusquement en un immense cne
tronqu dont le sommet dchiquet s'lanait  plus de 1.000 pieds dans
l'espace; le souterrain aboutissait  une sorte de salle mesurant prs
d'un kilomtre de surface qu'clairait la lumire du soleil tombant par
l'orifice du cratre.

Le Slnite, auquel ces lieux paraissaient parfaitement connus, fit
entendre avec ses lvres un appel qui rveilla dans l'intrieur du
volcan des chos sonores et prolongs.

A cet appel, sortit de l'ombre une forme vague qu'Ossipoff reconnut
bientt pour tre la silhouette d'un Slnite.

[Illustration]

Teling s'avana  sa rencontre, s'entretint quelques instants avec lui,
puis, revenant sur ses pas:

--Dans une heure, dit-il, nous serons  Chuir.

Le savant consulta sa carte et poussa une exclamation de surprise.

Mais c'est  plus de 400 _verstes_ d'ici, s'cria-t-il; avez-vous donc,
pour nous y transporter, un moyen de locomotion rapide?

--Peut-tre ont-ils des chemins de fer dans la lune, murmura Gontran.

Jonathan Farenheit haussa les paules en grommelant:

--Quand bien mme ils en auraient, il est impossible qu'ils franchissent
une semblable distance en une heure... le railway de New-York  San
Francisco en fait  peine le quart.

Et il ajouta orgueilleusement:

--Et c'est le train le plus rapide du monde entier.

En entendant la question d'Ossipoff, le Slnite avait secou la tte.

--Nous irons  Chuir, rpondit-il, par la voie souterraine, mais sans
qu'aucune force nous y transporte... la distance est trop courte pour
que nous ayons besoin d'avoir recours  un autre moyen qu'un moyen
naturel.

L'tonnement des Terriens se transforma en ahurissement.

--Mais alors?... murmura Fricoulet.

Il n'acheva pas sa phrase; au milieu de la vaste salle, dbouchant d'un
souterrain, venait d'apparatre comme dans une ferie, glissant sans
bruit dans des rainures de la lave, une sorte de bateau mont sur
patins.

Teling dsigna silencieusement cet trange vhicule  ses compagnons
qui, l'un aprs l'autre, prirent place sur un banc courant le long du
bordage; puis lui-mme se tint debout  l'avant, la main place sur un
levier de mtal.

Le Slnite, qui avait amen le vhicule, le poussa, sans efforts
apparents, jusqu' l'entre d'un boyau souterrain, o il l'abandonna.

Alors, comme tir en avant par une force invisible, mais d'une puissance
extraordinaire, l'embarcation fila dans la nuit silencieusement et avec
une vitesse qui allait s'augmentant.

--Eh! j'y suis, dit Fricoulet  ses amis; nous glissons en ce moment sur
un plan inclin...

--Mais, objecta Gontran, nous ne pouvons descendre tout le temps...
sinon nous finirons par arriver au centre de la lune au lieu de demeurer
 sa surface.

Le jeune ingnieur rflchit un moment.

--Ce tunnel, dit-il enfin, se compose peut-tre d'une suite de
vallonnements, semblable  ce jeu de fte foraine que l'on nomme des
_montagnes russes_... Quand le wagon aura acquis dans une pente rapide
une vitesse propre suffisante, la courbe se relvera probablement, pour
s'abaisser de nouveau, et ainsi de suite, jusqu' ce que nous soyons
arrivs.

--Pensez-vous, monsieur Fricoulet, demanda Slna, que ce systme de
_montagnes russes_ pourrait se poursuivre pendant de longues distances?

--Je ne vois pas ce qui s'y opposerait, pourvu que le point de dpart
ait une lvation suffisante, minime du reste, en raison de
l'insignifiance des frottements.

--En ce cas, murmura M. de Flammermont, c'en serait fait de la vapeur et
de l'lectricit.

L'ingnieur ajouta en langue slnite:

--Si ce tunnel a cent lieues de longueur, sa construction est
certainement une merveille.

--Ce tunnel, rpliqua Teling, n'est pas construit par nos mains; c'est
tout simplement un boyau naturellement perc dans les couches
souterraines par les laves,  l'poque o le monde lunaire crachait ses
entrailles brlantes par les mille bouches de ses volcans... ces
fissures sont nombreuses dans notre monde, c'est pourquoi nous avons
song  les utiliser pour tablir des communications entre nos
diffrents centres.

--C'est merveilleux, murmurait Ossipoff extasi.

--Le malheur, murmura Gontran, c'est que la route n'est pas claire;
une paire de lanternes n'aurait pas dpar notre voiture.

Le Slnite, qui avait la facult de voir dans l'obscurit, ne comprit
pas cette horreur des terriens; heureusement Fricoulet avait sa lampe
Trouv qui rompit le noir et permit aux voyageurs d'examiner tant bien
que mal le chemin qu'ils suivaient.

Mais bientt la vitesse du vhicule devint excessive car la pente de la
route, loin de se modifier, s'accentuait davantage encore; aussi
durent-ils tourner le dos au courant d'air imptueux qui leur soufflait
au visage et au travers duquel l'embarcation filait comme une flche.

--Nous faisons prs de cent mtres par seconde, murmura Ossipoff.

Slna, prise de vertige, avait cach son visage contre la poitrine de
son pre, Gontran se cramponnait au bordage en roulant des yeux inquiets
et Farenheit affectait une impassibilit que dmentait la pleur de ses
joues et le frmissement de ses lvres.

Seul, Fricoulet tait absolument calme et, tout en prenant ses
prcautions pour n'tre point touff, il examinait curieusement la
route sur laquelle glissait le vhicule.

Tout  coup il s'cria:

--C'est bien cela... c'est bien le systme des _montagnes russes_...
nous remontons maintenant... sentez-vous que la vitesse dcrot... nous
ne marchons plus que grce  l'impulsion acquise  la descente, et dont
la puissance ira dcroissant jusqu'au moment o le vhicule s'arrtera
tout  fait, faute de force.

--Serons-nous bientt arrivs? demanda Farenheit.

L'ingnieur consulta sa montre.

--Teling a demand une heure, rpondit-il, et voil cinquante minutes
que nous sommes partis... nous devons approcher, trs probablement.

Et il tendait la main vers un point lumineux qui apparaissait dans le
lointain, et dont la dimension augmentait rapidement.

Alors, le Slnite pesa sur le levier qu'il tenait  la main et la
vitesse s'attnua encore jusqu'au moment o l'on dboucha dans un
cratre absolument semblable  celui d'o l'on tait parti.

--Chuir, dit-il laconiquement en dsignant le cratre.

Les voyageurs mirent pied  terre et s'engagrent  la suite de leur
guide dans un petit couloir qui, en quelques minutes, les conduisit dans
un cirque de plus grandes dimensions et qu'clairaient largement les
rayons du soleil.

--Une ville!... cela! exclama Farenheit en pivotant sur ses talons et en
carquillant les yeux, du diable! si je vois une habitation ou un
habitant!

Le Slnite sourit:

--Toutes les habitations, dit-il, sont creuses dans les flancs de la
montagne, et vous pouvez distinguer entre les rochers une grande
quantit de fissures qui permettent  l'air et au soleil--quand cet
astre brille--de pntrer librement, mais que l'on referme pendant la
nuit de 354 heures.

--Mais, fit observer Ossipoff, la carte signale une rivire qui passe 
Chuir.

--Effectivement, et nous allons la gagner  pied, car nous devons nous
embarquer pour gagner Rouarthwer.

--Au bord de la mer du Centre? demanda le savant, aprs avoir consult
sa carte.

--En effet, et de l nous irons  Maoulideck, la ville la plus
importante de la lune, habite par plusieurs millions de Slnites et de
laquelle on dcouvre quelquefois la Tournante.

--Elle est donc sur l'autre hmisphre? demanda Gontran.

--Non pas... mais elle est place sans doute dans la zone de
_libration_.

--Ah! fit le jeune homme, comme si cette rponse l'avait satisfait.

Mais il laissa Ossipoff prendre les devants avec Teling qui lui
donnait des dtails sur le pays et, ralentissant le pas, il s'approcha
de Fricoulet.

--Libration! murmura-t-il... qu'est-ce que c'est que cela?

[Illustration]

--Mais, mon pauvre ami, exclama l'ingnieur, sais-tu bien que, pour un
astronome, tu ne sais rien de rien... Enfin! Je te dirai donc que l'on
dsigne sous le nom de _libration_, un balancement propre  la lune qui
nous laisse voir tantt un peu de son ct gauche, tantt un peu de son
ct droit, tantt un peu au del de son ple suprieur, tantt un peu
au del de son ple infrieur.

Cependant, on tait arriv  un fleuve que sillonnaient quelques
constructions bizarres, n'ayant rien de commun avec les bateaux d'Europe
et qui, cependant, naviguaient contre le courant avec une merveilleuse
rapidit: c'taient des espces de boues, d'une dizaine de mtres de
large, paraissant dpourvues de toute espce de moteur ou de propulseur.

Pour le coup, Fricoulet tait stupfait.

--C'est l-dedans que nous allons nous embarquer? pensa-t-il.

Il ne se trompait pas; Teling ayant fait entendre un appel, une de ces
singulires machines s'approcha du bord, sans que cependant aucun pilote
se montrt.

Le Slnite descendit le premier s'asseoir sur la couronne et invita ses
compagnons  le venir rejoindre; puis une sorte de sifflement retentit,
l'eau bouillonna un moment et l'embarcation se dplaa avec rapidit.

[Illustration]

Ncessairement,  peine fut-on en route, que Fricoulet demanda 
Teling de lui expliquer par quel phnomne surprenant la curieuse
construction sur laquelle il se trouvait pouvait avancer avec une si
prodigieuse vitesse.

--Par le moyen le plus simple, rpondit le Slnite, et si vous voulez
vous rendre compte par vous-mme de ce que vous appelez le systme...

Il fit descendre le jeune homme dans la cale, o une pompe, qu'un moteur
actionnait, aspirait l'eau par un tube dbouchant  l'avant pour
refouler cette eau  l'arrire.

--En effet, murmura l'ingnieur avec un sourire de piti, rien n'est
plus simple.

Et il ajouta, en voyant les rives fuir au loin derrire la rapidit de
l'embarcation:

--Et a marche!

a marchait mme si bien, qu'aprs un jour de navigation, les voyageurs
arrivaient  Rouarthwer.

--Ici, dit Teling, nous nous arrterons quelque temps pour vous
permettre de vous reposer, puis nous reprendrons notre course.

--Voil une excellente ide, s'cria M. de Flammermont, car il me tarde
de faire un repas un peu substantiel, confectionn par les blanches
mains de Mlle Slna: en outre, je ne suis nullement dispos  imiter
le soleil qui ne se couche pas durant 354 heures; j'ai contract, ds ma
plus tendre enfance, l'habitude de dormir toutes les douze heures, et en
voici bientt seize que nous sommes sur pied, donc, je propose de
remettre  demain la suite de notre voyage.

Tout le monde fut de cet avis; on dna copieusement des provisions que
l'on avait prises dans le wagon-terrien, et on dormit dans un
compartiment du bateau qui se rendait  Maoulideck sans faire escale.

Le lendemain, ou du moins douze heures aprs s'tre endormis, lorsque
les voyageurs se rveillrent, l'embarcation tait en vue de la capitale
de la lune, la seule qui et des habitations non creuses comme des nids
de taupes, mais de vritables maisons d'une architecture bizarre et bien
vritablement lunaire.

--Voil des gens, murmura M. de Flammermont, qui ont certainement pass
par Polytechnique ou par Centrale... qu'en penses-tu, Alcide?

Et le jeune comte faisait admirer  son ami une agglomration de figures
gomtriques curvilignes, depuis le cylindre jusqu' la sphre.

--Tous les maons qui ont travaill  cette ville, rpondit l'ingnieur,
ont d _faire des x_, assurment.

--En tous cas, ils ne sortent pas de l'cole des beaux-arts, section de
l'architecture, ajouta Gontran, car tout cela est absolument laid...

Slna, qui l'avait entendu, dit en souriant:

--Oh! vous, mon cher Monsieur de Flammermont, il suffit que quelque
chose touche  la science pour que vous le dclariez laid.

[Illustration]

Le comte prit la main de la jeune fille et la couvant d'un regard
amoureux:

--Oh! chre Slna, murmura-t-il, ce que vous dites n'est pas conforme 
la vrit; car vous touchez de bien prs  M. Ossipoff qui est bien ce
qu'il y a de plus scientifique au monde, et cependant je n'ai jamais
hsit  vous dclarer la plus charmante et la plus jolie.

La jeune fille sourit et baissa les yeux.

--Si M. Ossipoff vous entendait! grommela Fricoulet, que ce roucoulement
d'amoureux nervait.

Mais le digne savant pensait  bien autre chose qu' surveiller la
conversation de sa fille et de son fianc.

Teling venait de le prsenter au directeur de l'observatoire et,
heureux de trouver un collgue, le vieillard tait plong dans une
discussion  perte de vue sur les choses qui lui taient chres.

D'autre part, le savant Slnite, enchant de faire connaissance avec un
Terrien, et bien voulu le garder plus longtemps pour lui demander des
renseignements sur les parties du ciel qui lui taient inconnues.

Mais Teling dclara que si l'on voulait tre prt  passer avant la fin
du jour au pays des Subvolves, il ne fallait pas perdre son temps.

Il fut donc convenu qu'une fois l'exploration d'Ossipoff termine, les
Terriens reviendraient  Maoulideck o se runirait un grand congrs
scientifique de toutes les notabilits savantes du monde lunaire, pour
couter les rcits de leurs frres du ciel.

A cette condition seule, le directeur de l'observatoire slnite
consentit  laisser partir ses visiteurs.

Cependant, Teling, qui s'tait loign un instant, revint en donnant
les signes du plus vif contentement, et s'approchant de Fricoulet:

--Monsieur l'ingnieur, dit-il, je vais vous prouver qu'en ce qui
concerne le domaine de l'atmosphre, nos moyens de locomotion galent
nos vhicules de terre et d'eau... si vous voulez me suivre...

Et il se dirigea vers une butte assez leve au sommet de laquelle les
Terriens arrivrent en quelques bonds.

L, ils trouvrent tendue sur le sol une sorte de vhicule, assez
semblable au chariot qui les avait conduits  Chuir, avec cette
diffrence qu'il tait plus allong et avait  peu prs la forme d'un
cigare.

--Si c'est l son ballon dirigeable... murmura Gontran, qui acheva sa
phrase en allongeant ddaigneusement les lvres.

--Mon cher, lui rpondit Fricoulet, les expriences que nous venons de
faire dj auraient d te servir  mieux augurer de l'imagination des
Slnites...

--Alors, tu as confiance dans cette machine-l? demanda le jeune comte.

--Confiance absolue, rpartit l'ingnieur en enjambant le rebord de la
machine.

Il aperut alors au centre une sorte de rcipient ayant quelque
apparence avec une marmite.

[Illustration]

--Eh! bon Dieu! exclama Gontran qui avait suivi son ami, ce Slnite
va-t-il donc faire le pot-au-feu?

Ossipoff, sa fille et l'Amricain taient dj assis; le jeune comte fit
comme eux.

Alors Teling se baissa, laissa tomber dans la marmite, par une
ouverture qu'il reboucha aussitt, une espce de mlange explosif et, au
bout de quelques instants, des crpitements retentirent.

--Nous partons, dit-il, tenez-vous bien.

En mme temps, il ouvrit un robinet.

Aussitt, un fusement prolong se fit entendre  l'arrire et, pousse
par une force invisible, l'embarcation quitta le sol, montant dans
l'atmosphre, suivant un plan inclin.

Bouche be,  demi pench sur le bordage, Gontran considrait ce
phnomne, se demandant intrieurement s'il n'assistait pas  un
miracle.

Fricoulet, que sa qualit d'ingnieur mettait  mme de comprendre bien
des choses, se mit  sourire.

[Illustration]

--C'est tout simple, dit-il: la propulsion est obtenue par la
dflagration lente du mlange... les gaz produits s'chappent par un
tuyau situ  l'arrire, et c'est par la force du recul, par la raction
des gaz sur l'air que l'appareil avance, glissant sur les couches d'air
 la faon d'une fuse... ou mieux d'un cerf-volant.

Ossipoff dit au jeune comte:

--C'est le mme principe que votre aroplane  vapeur.

--Oh! rpondit srieusement Gontran, avec un hochement de tte
ddaigneux... moins compliqu...

Cependant, tout simple qu'il ft, le vhicule avanait avec une rapidit
merveilleuse: les territoires lunaires filaient au-dessous des voyageurs
avant qu'ils eussent eu le temps de les admirer en dtail.

Un moment l'appareil suivit un long canal trac de main d'homme qui
faisait communiquer ensemble deux ocans et que Slna baptisa
plaisamment du nom de Canal de Panama.

--Eh! eh! fit Gontran, eux aussi ont des Ferdinand de Lesseps.

A l'ocan du _Centre_, succda une verte et immense fort qu'un large
fleuve divisait en deux parties gales,... puis de grandes plaines;
puis, peu  peu, le pays devint plus accident et bientt l'horizon
parut barr par une haute chane de montagnes, parmi lesquelles une
surtout dressait son pic  une hauteur vertigineuse.

C'tait Phovethn, le plus formidable volcan en ruption de la lune tout
entire: le cratre de ce Cotopaxi slnite ne mesurait pas moins d'une
lieue de large et il projetait, jusqu'aux confins de l'atmosphre, des
pierres, des blocs de rochers entiers, des dbris laviques monstrueux.

--Voici un volcan, dit M. de Flammermont, qui ne demanderait pas mieux
que de nous dlivrer un billet de retour pour notre patrie.

--En effet, rpliqua Ossipoff, sa force serait sans doute plus que
suffisante pour nous faire atteindre la zone d'attraction de la terre...
si cette face de la lune n'avait pas le malheur de ne jamais voir notre
plante.

Ce disant, il examinait curieusement le jeune homme pour savoir s'il
avait parl srieusement ou s'il ne devait considrer ce qu'il avait dit
que comme une plaisanterie.

Cependant, Teling avait mis le cap au nord et maintenant l'embarcation
planait au-dessus d'une mer immense.

--O allons-nous? demanda Ossipoff.

--A Tough, rpondit le Slnite; les matires dont la dflagration
produit la propulsion du bateau sont presque puises, et avant de nous
lancer au-dessus du pays des _Subvolves_, il nous faut les remplacer.

Ce ne fut qu'aprs trente-six heures de marche ininterrompue que les
voyageurs atteignirent Tough-Todivalou (la Reine du Nord) ville
importante de l'hmisphre boral du monde lunaire et btie sur un
immense marais dessch, prs d'un fleuve.

--Cela me rappelle Pinsk, en Russie, murmura Ossipoff.

On ne demeura du reste dans cette ville que juste le temps ncessaire
pour renouveler l'approvisionnement du bateau.

[Illustration: La plaine de Platon.]

Le voyage durait dj depuis douze jours terrestres, le soleil
s'abaissait de plus en plus vers l'horizon et, dans trois fois
vingt-quatre heures, il allait cesser d'clairer cet hmisphre de la
lune pour porter sa lumire et sa chaleur sur l'hmisphre visible.

Il importait donc de se hter si l'on voulait fuir la nuit de quinze
jours et franchir le ple en mme temps que le soleil.

Cette seconde partie du voyage devait tre de beaucoup la plus
difficile, la plus prilleuse et les 354 heures de jour ne seraient pas
de trop pour permettre  Ossipoff de trouver son prcieux minerai, et 
Jonathan Farenheit de mettre la main sur Fdor Sharp.

[Illustration]




CHAPITRE XVI

LES MONTAGNES DE L'TERNELLE LUMIRE


[Illustration]

Assis  l'avant de l'embarcation, une forte lunette  la main, Ossipoff
sondait l'horizon, et son visage, dj grave, se rembrunissait
visiblement,  mesure que les montagnes, qui se profilaient au loin,
accusaient plus nettement leurs pics levs et leurs monstrueux
remparts.

Une main se posa sur son paule; il se retourna et vit Slna, debout 
ct de lui et l'examinant avec inquitude.

--Pre, demanda-t-elle, redoutez-vous donc quelque danger que vous voil
si soucieux?

--Ce sont ces montagnes qui m'effrayent! rpondit le vieillard avec
inquitude.

--Et pourquoi cela?... Ce volcan que nous avons franchi dernirement
n'tait-il pas aussi lev?

--Peut-tre... mais il n'avait pas la mme position.

--Qu'entendez-vous par l?

--Que ces montagnes se trouvent situes sur la limite des deux
hmisphres et que par consquent l'air doit y tre fort rare.

Slna sourit.

--N'avez-vous pas, dit-elle, les _respirols_ de M. Fricoulet?

Les lvres du vieillard se plissrent ddaigneusement.

--Vous n'avez pas confiance? murmura Slna.

--Mdiocrement.

La jeune fille rprima un lger sourire.

--M. de Flammermont qui les a examins, ajouta-t-elle, m'a cependant
dclar que lui-mme n'aurait pas trouv mieux.

--Hum! fit Ossipoff, ce cher Gontran est d'une indulgence pour son
ami... Je ne puis comprendre comment un homme plein de talent et
d'instruction comme lui, a pu se lier avec un aussi mdiocre personnage.

Puis se tournant vers Teling:

--Allons-nous tre obligs de franchir ces pics? demanda-t-il.

--Il faut bien, rpondit le Slnite... quelle autre voie voudriez-vous
prendre?

--Il aurait pu exister entre deux chanes quelque troit passage moins
lev.

--Oui, dit l'autre, nous trouverons un couloir qui nous vitera un
dtour considrable, mais nous ne pouvons atteindre _Romounhinch_ qu'en
allant droit devant nous.

Ossipoff consulta la carte qu'il avait dresse pendant la longue nuit
passe dans le volcan, et en la comparant avec son atlas de gographie
lunaire, il constata que Romounhinch tait le nom sous lequel les
Slnites dsignaient le cirque de _Platon_.

--Mais, murmura-t-il, est-il bien ncessaire d'aller jusque l?

--C'est la route la plus courte pour aller  _Notoliders_, dans les
environs duquel, d'aprs les explications que vous m'avez donnes, doit
se trouver ce que vous cherchez.

Une nouvelle comparaison de son atlas terrien avec sa carte slnite
apprit  Ossipoff que ce nouveau volcan n'tait autre qu'_Archimde_.

--Mais ce volcan est fort avant dans l'autre hmisphre? s'cria-t-il.

--Presque au centre du pays des Subvolves... C'est du reste le plus
grand cratre de notre monde aprs le cirque de Clavius.

Ossipoff consulta ses instruments: le baromtre indiquait 28 centimtres
de pression seulement, la boussole tait affole et sans direction
fixe.

Les sourcils du vieillard se contractrent violemment et il jeta sur ses
compagnons des regards anxieux.

En mme temps, pour augmenter la gravit de la situation, plus
l'embarcation avanait, et plus la lumire du jour allait dcroissant,
plus on s'enfonait dans la nuit.

--Mes amis, dit-il d'une voix qu'il s'efforait de raffermir, il est
temps, je crois, d'endosser les appareils...

Ces _respirols_, comme les avait baptiss Fricoulet, taient fort
simples.

[Illustration]

Ils avaient t construits pour permettre  leurs porteurs de
s'aventurer impunment au sein des atmosphres les plus irrespirables et
les plus rarfies; ils se composaient d'une sorte de cagoule en
caoutchouc retombant jusqu'au dessous du thorax et se boutonnant
hermtiquement au-dessous des bras: deux verres placs devant les yeux
permettaient de voir aussi nettement que si l'on et eu un binocle 
califourchon sur le nez, et devant la bouche, une ouverture tait
perce, obstrue par une soupape s'ouvrant de dedans en dehors afin de
permettre l'vacuation des gaz de la combustion pulmonaire; cette
soupape devait en mme temps permettre l'ajustement d'un tube de cuivre
destin  tre appliqu sur l'oreille de celui auquel on voudrait parler
au cas o la rarfaction de l'air empcherait la transmission du son.
Dans une poche de ct se trouvait un cylindre d'acier, d'un quart de
litre de capacit, renfermant de l'oxygne liqufi; lorsqu'on ouvrait
un robinet, on donnait issue  ce gaz et il arrivait, par un tuyau, 
l'enveloppe de caoutchouc qu'il gonflait sans pouvoir s'en chapper.

Ce rcipient d'acier contenait une provision de trois mille litres
d'oxygne gazeux, c'est--dire de quoi fournir  une consommation de
trois jours.

Avec l'aide de l'inventeur, les voyageurs furent rapidement revtus de
leurs _respirols_.

Fricoulet vrifia l'une aprs l'autre toutes les parties des appareils,
s'assura que l'attache des tubes tait solide et que les boutonnires
fermaient hermtiquement; puis il ouvrit les robinets, et l'oxygne,
distendant les plis de la cagoule, chacun des voyageurs ressembla
bientt, quant  la partie suprieure de son individu,  une norme
bonbonne en baudruche.

Pendant ce temps, Teling avait recharg l'appareil de son vhicule de
matires combustibles et les voyageurs s'levaient dans l'espace montant
et descendant tour  tour suivant un plan inclin trs prononc.

--Toujours les montagnes russes, pensa Gontran, auquel le systme des
respirols rendait fort incommode l'change de ses impressions.

Ossipoff lui, ne quittait pas de l'oeil l'aiguille de son baromtre, et
il tait fort heureux que son visage ft cach par sa cagoule de
caoutchouc, car ses compagnons eussent t vritablement effrays de
l'altration de ses traits.

--Diable, murmurait-il, la pression diminue!

Fricoulet qui, lui aussi surveillait le baromtre, appliqua sur
l'oreille du savant l'extrmit de son parleur ainsi qu'il avait
surnomm le tube acoustique.

--Avant peu, dit-il, la pression va tre infrieure  celle que l'air
subirait  quinze mille mtres de hauteur dans l'atmosphre terrestre.

Ossipoff approuva de la tte en murmurant:

--Pourvu que les capuchons de caoutchouc n'clatent pas!

En ce moment, ses regards tombrent sur Gontran, qui, assis sur le
bordage  ct de Slna, tenait entre ses mains les mains de la jeune
fille et qui remplaait par un expressif langage des yeux les paroles
affectueuses qu'il lui rpugnait de lui envoyer par le tube.

--Quel homme! pensa le vieux savant, en mettant sur le compte du courage
et de l'indiffrence devant la mort l'ignorance de M. de Flammermont.

Puis, sollicit par son angoisse, il se tourna vers Teling, surveillant
attentivement la manoeuvre.

Il craignait que, pour dpasser le niveau des montagnes, le Slnite ne
fort davantage la pression.

Mais, tout  coup, comme l'embarcation filait avec une vitesse
vertigineuse sur une masse de granit qui barrait l'horizon, Teling, fit
une chute brusque de cinquante mtres pour s'engager dans un boyau
circulant entre deux masses de roches brunes.

Bien qu'une obscurit presque complte rgnt maintenant, le Slnite
pntra hardiment dans ce couloir, vitant avec une sret merveilleuse
tous les obstacles qui apparaissaient incessamment dans l'ombre.

Enfin, aprs dix minutes,--qui semblrent aux voyageurs longues comme
dix sicles,--les roches s'largirent soudain, et sur un horizon de
montagnes denteles, un astre norme, resplendissant, apparut.

--La terre! pensa Slna.

[Illustration]

--La lune! s'cria Gontran en appliquant son parleur sur l'oreille
d'Ossipoff.

Au brusque mouvement du vieillard, Monsieur Flammermont comprit qu'il
venait de dire une btise.

--La lune... de la lune s'empressa-t-il de rectifier.

Et il ajouta aussitt:

--La terre n'claire-t-elle pas comme un satellite le monde que nous
visitons en ce moment?

Pensive, accoude sur le bordage, Slna considrait cette sphre
tincelante, treize fois plus brillante que n'est la pleine lune dans
les plus belles nuits terrestres.

[Illustration]

Elle avait peine  se figurer qu'elle tait ne dans cet astre loign
et que cinq jours seulement avaient suffi pour creuser entre elle et lui
cet abme immense, terrifiant de 90.000 lieues!

Ossipoff, lui, oubliant les dangers de la situation, l'oeil riv  sa
longue-vue, reconnaissait les grandes taches des ocans tranchant sur
les teintes plus claires des continents; en ce moment, il devait tre
deux heures  Paris et quatre heures  Saint-Ptersbourg; les deux
Amriques sortaient de l'ombre et l'Asie avait disparu.

Pendant que le savant s'abmait dans sa contemplation, la barque
contournait les contreforts de ces montagnes monstrueuses qui formaient
entre les deux hmisphres une barrire titanesque.

Au del de cette barrire, le pays tait tout autre.

Le panorama offert  la vue des voyageurs tait grandiose et ne
prsentait aucun point de comparaison avec le site le plus sauvage qui
se pt rencontrer sur la terre.

La rarfaction presque totale de l'air aux grandes altitudes qu'ils
avaient atteintes, donnait aux paysages un aspect de sombre monotonie.

Ce qui frappa le plus Gontran qui, artiste amateur, s'amusait  prendre
des croquis sur un album, c'tait le manque absolu de perspective, par
suite de l'absence des demi-teintes; une lumire crue tombait du ciel,
et tout ce qui n'tait pas directement clair par la clart de la
Pleine-Terre demeurait d'un noir intense, en sorte que les derniers
plans paraissaient aussi accuss que les premiers.

Si bien que le comte, voulant dessiner ces rocs et ces cratres aux
sommets dchiquets, ne put mettre, pour demeurer dans la note vraie,
que des taches d'encre sur sa feuille de papier blanc.

--En vrit, murmura-t-il, si j'envoyais au Salon un tableau dans ce
genre-l, les impressionnistes eux-mmes me conspueraient, et cependant
c'est d'une exactitude photographique.

Il ajouta mlancoliquement:

--Le vrai peut quelquefois n'tre pas vraisemblable.

 Boileau! tu ne t'attendais certainement pas  veiller les chos des
paysages lunaires!

Plus les voyageurs avanaient dans l'intrieur du pays des _Subvolves_,
plus s'accroissait l'aridit dsole de ces rgions rocheuses.

Jonathan Farenheit ne cessait de jurer, Slna avait envie de pleurer et
Fricoulet lui-mme tait d'une tristesse mortelle.

[Illustration]

Quant  Gontran, il s'ennuyait ferme en songeant qu' cette mme heure
le palais de l'Industrie, aux Champs-lyses, regorgeait d'une foule
accourue pour assister au grand carrousel militaire donn au bnfice
des pauvres.

Et fermant les yeux pour s'arracher  ce spectacle monotone et
attristant des solitudes lunaires, il franchissait d'un seul bond les
90.000 lieues qui le sparaient de Paris et, durant quelques secondes,
il s'blouissait les yeux des toilettes claires et des uniformes
brillants, de l'clat des diamants et du scintillement des ors et des
aciers, en mme temps qu' ses oreilles bourdonnantes l'orchestre
bruissait doucement, coup net par un hennissement de cheval ou par des
salves d'applaudissements.

Tout  coup, il tressauta, arrach  sa douce vision par une voix qui
murmurait  son oreille:

--_Platon_.

C'tait Ossipoff qui, le forant  se pencher par dessus le bordage, lui
montrait au-dessous de l'embarcation le cratre d'un des plus curieux
cirques lunaires.

A peine le jeune homme eut-il jet les yeux sur le panorama qui
s'tendait  ses pieds, qu'il s'cria:

--Une fort!

--Vous dites? demanda Ossipoff en devinant l'tonnement du jeune homme
sans en comprendre la cause.

[Illustration: Arbre Lunaire.]

Au moyen de son tube, Gontran rpta l'exclamation qu'il venait de
pousser.

--Eh bien! qu'y a-t-il d'tonnant? fit le vieillard.

--Je croyais que tous les astronomes taient d'accord pour refuser 
cette partie de la lune la moindre vgtation.

Ossipoff protesta:

--Tous! fit-il; beaucoup assurment... mais pas tous, car la
photographie prouve le contraire; le sol de certaines plaines lunaires,
le fond de quelques cratres, tels que Platon, ne sont pas photogniques
et la plupart des astronomes du sicle dernier ont attribu cette
absorption de rayons lumineux  des vgtaux. Mais, comme depuis on a
reconnu  la surface du disque visible de la lune la faible densit de
l'atmosphre et le manque total de fleuves ou de liquides quelconques,
on a t dispos  nier cette vgtation. Cependant, des savants
contemporains tels que Warren de la Rue, Rutherfurd et Secchi, qui se
sont spcialement occups de photographie lunaire, ont t, au
contraire, d'opinion que ces diffrences photogniques devaient provenir
d'une rflexion vgtale. On a observ cette teinte verte dans la mer
des Crises et dans Platon.

Puis, passant  Gontran une feuille de papier:

--Tenez, dit-il, voici un dessin de Stanley Williams, reprsentant
l'intrieur du cirque au-dessus duquel nous planons... n'est-ce pas la
reproduction exacte de la nature?

[Illustration]

La barque volante tait, en ce moment, presque immobile au znith du
cratre et les voyageurs purent distinguer nettement que le sol du
cirque tait couvert de vastes forts coupes par de larges routes; dans
certains carrefours apparaissaient comme des taupinires que Teling
dclara avoir t autrefois des habitations, et un brouillard lourd et
opaque s'levant en spirale de quelques chemines souterraines
s'tendait comme un voile brumeux d'un bord  l'autre.

--Le dessin de Stanley Williams est bien conforme  la nature, dit
Fricoulet.

--Mais cette carte, dit srieusement Gontran, je l'ai dj vue dans l'un
des livres de mon illustre homonyme.

--Dans les _Continents clestes_? rpliqua Ossipoff.

--Sans doute.

Le Slnite, trouvant qu'assez de temps avait t perdu dans la
contemplation du cratre, pressa sur le levier qui lui servait  diriger
son embarcation, et le voyage arien continua.

C'est alors que Fricoulet demanda  Ossipoff:

--Si j'ai bien compris le but de cette exploration, nous allons chercher
les moyens de continuer notre voyage interplantaire?

Le savant, d'un signe de tte, rpondit affirmativement.

--Vous voulez srieusement abandonner la lune?

Ossipoff eut un mouvement impatient.

--Un mondicule qui a  peine 800 lieues de diamtre! exclama-t-il; sur
lequel,  nous cinq, nous ne pesons pas plus que je ne pesais seul sur
la terre, un monde en dcadence, pour ne pas dire  peu prs mort, dont
quelques parties seulement sont habites et habitables!

--Mais pour vous lancer de nouveau dans l'espace, objecta Fricoulet, il
vous faut un agent de projection plus rapide encore que le Cotopaxi; car
dans le dsert sidral, ce n'est pas par milliers, mais par millions que
se comptent les lieues.

--Mon cher monsieur, rpliqua le vieillard avec un peu de hauteur, je
sais tout cela aussi bien que vous; aussi, vous pouvez tre tranquille.
Si mes calculs ne me trompent pas, nous aurons, avant peu, cet agent
propulseur  grande vitesse dont vous parlez.

Et pour prouver  l'ingnieur qu'il dsirait que la conversation
s'arrtt l, le vieux savant lui tourna le dos et se mit  examiner le
panorama  l'aide de sa lunette.

--Notoliders! dit tout  coup le Slnite en tendant la main vers une
montagne qui dressait au loin dans l'espace sa crte dchiquete.

--Le mont _Archimde_, murmura Ossipoff.

Si Platon est le cirque lunaire qui, vu de la terre, prsente le plus
singulier aspect, Archimde est certainement, aprs Tycho, la montagne
la plus remarquable.

Pendant la pleine lune, elle apparat aux terriens sur le disque de leur
satellite comme un point brillant.

Mais pour Mickhal Ossipoff et ses compagnons qui planaient sur le
cirque  quelques centaines de mtres  peine, tous les dtails
orographiques se dtachaient avec une nettet surprenante; ils
distinguaient  merveille les hautes cimes qui s'lvent depuis le fond
du cratre jusqu' plus de 1.500 mtres d'altitude et les deux versants
de la montagne annulaire qui en forme l'enceinte; des chanons et des
contreforts se dtachaient de la montagne pour aller rejoindre dans le
lointain les monts Apennins.

La barque volante mit prs d'une heure  traverser le cratre
d'Archimde qui ne mesure pas moins de 83 kilomtres de diamtre.

--Quelle chance, dit tout  coup Fricoulet  Gontran, que les Slnites
aient invent la navigation arienne, autrement l'exploration de ce
monde nous et t impossible.

Sans rpondre, le jeune comte fixa sur son ami des regards
interrogateurs.

Alors l'ingnieur lui montra de la main des ravins profonds qui
s'ouvraient  travers les plaines au milieu desquelles se dressait
l'norme cratre.

--Vois ces rainures, rpondit-il, elles ont certainement plus d'un
kilomtre de large, quant  la longueur, elles se perdent  l'horizon;
elles sont tailles  pic et, par endroits, leur fond se trouve obstru
par les boulements. Eh bien! suppose qu'au lieu d'arriver par la voie
des airs, nous soyons venus simplement  pied, _pedibus cum jambis_,
qu'eussions-nous fait en prsence de ces crevasses de 1.300 mtres de
large? Nous tions arrts.

--On fait un dtour, objecta Gontran.

--De combien de kilomtres? et qui sait si au nord du versant nous
n'aurions pas rencontr une nouvelle crevasse qui nous et contraint de
revenir sur nos pas?

[Illustration]

M. de Flammermont abaissa la tte affirmativement.

--Vues du tlescope de l'observatoire de Poulkowa, dit-il, ces rainures
me semblaient les lits desschs d'anciens fleuves.

Fricoulet lui fit signe de parler plus bas.

--Malheureux, dit-il, prends garde  M. Ossipoff; songe donc qu'il ne
peut y avoir sur cette partie de la lune ni fleuves, ni lacs, ni ocans,
la pression atmosphrique tant trop faible pour maintenir l'eau 
l'tat liquide. Ainsi que je te l'ai dit, quand nous en causions au
cours de notre voyage, ces crevasses sont de formation purement go...
non... slnologique.

Pendant cette conversation, la barque volante avait continu sa route et
maintenant elle n'tait plus qu' une cinquantaine de kilomtres de la
chane des Apennins dont les crtes leves s'lanaient  6.000 mtres
dans le ciel, tendant sur les plaines avoisinantes des ombres
dmesures.

--Cette fois, murmura Fricoulet, nous ne passerons pas.

Mickhal Ossipoff, accroupi  l'avant de l'embarcation tudiait le
terrain avec sa longue-vue.

Tout  coup, il dposa son instrument et prit dans l'une de ses poches
un papier jauni, froiss, qu'il dplia avec soin et qu'il examina
attentivement.

Puis il reprit sa position premire, aprs avoir toutefois murmur
quelques mots  l'oreille de Teling.

L'embarcation aussitt vira de bord et se mit  suivre les crtes des
Apennins auxquels succdrent bientt les pics moins levs des
Karpathes.

Tout  coup Ossipoff laissa de ct sa lunette, dont Farenheit s'empara
aussitt, et il en prit une autre  laquelle il fit subir une
mystrieuse opration.

--Que faites-vous donc l, pre? demanda Slna.

--J'ajoute un prisme  cette lunette.

--Un prisme, rpta-t-elle, et pourquoi faire, mon Dieu?

--Pour faire de cette lunette un spectroscope simplifi; grce  ce
prisme la lumire des terrains que je fixe se dcompose et vient se
rflchir sur un verre dpoli dispos dans le milieu du tube.

Puis, s'adressant  Gontran qui paraissait couter, lui aussi, les
explications du vieux savant, il ajouta:

--Vous n'ignorez pas, mon cher ami, que dans le spectre solaire, on a
distingu une quantit de petites _raies_ noires ou colories situes
toujours  la mme place et dans la mme couleur. Grce  ces points de
repres fondamentaux, on a pu imaginer la _spectroscopie_, science qui
permet de reconnatre la composition d'un corps,--quel qu'il soit,--dont
on observe le spectre lumineux, en identifiant ses couleurs et ses
lignes avec les couleurs et les lignes du spectre des corps connus.
C'est grce  cette mthode que l'on sait,  n'en pas douter, qu'il y a
du fer, du magnsium, du zinc en combustion dans notre _Soleil_, de
l'hydrogne dans _Vega_, de l'or, du platine, du cuivre en fusion dans
d'autres astres.

Il se tut un moment, visa avec sa lunette les contreforts des Karpathes
puis, secouant la tte, il reprit:

--Ce que je viens de vous dire a pour but de vous expliquer comment, de
l'observatoire de Saint-Ptersbourg et grce  des recherches
spectroscopiques minutieuses, j'ai reconnu dans les flammes des volcans
lunaires en activit, une substance qui a la proprit d'tre attire
vers la lumire; j'ai soigneusement relev les raies et les couleurs de
cette substance, je les ai reportes sur ce verre dpoli dispos dans le
milieu de ma lunette. En sorte qu'en visant  l'aide de cette lunette
spectroscopique les divers objets  ma porte, le spectre de ces objets
vient se superposer sur celui qui est dj peint et grav sur le verre;
je compare, et lorsque j'aurai identifi les deux spectres, c'est que la
matire vise est bien celle que je recherche.

--Est-ce cette matire qui vous permettra de continuer votre voyage?
demanda Gontran, dont le visage refltait un ahurissement profond.

Fricoulet s'tait approch et une flamme railleuse brillait dans ses
yeux.

Ossipoff le remarqua et rpliqua:

--Oui, j'ai pens  utiliser cette substance qui a la curieuse proprit
de s'lancer vers la lumire.

--Mais comment l'emploierez-vous?

--Je la renfermerai dans des sphres de verre adaptes de chaque ct de
notre wagon et elle nous emportera vers le soleil... Nous pourrons ainsi
visiter les mondes qui se trouvent entre la terre et l'astre central.

Fricoulet demanda d'un ton narquois:

--Mais pour atterrir  notre volont et ne pas aller nous jeter dans le
brasier solaire comme un papillon qui se brle les ailes  la flamme
d'une bougie... comment vous y prendrez-vous?

Ossipoff haussa les paules.

--Pour tre matre de la direction et de la vitesse du wagon,
rpondit-il, il me suffira de mettre  l'abri de la lumire les
rcipients qui contiendront la matire en question, et, suivant la
surface attire, je prcipiterai ou je ralentirai la marche.

Gontran ne put retenir cette phrase admirative:

--Vous avez rponse  tout, monsieur Ossipoff!

Le vieux savant haussa lgrement les paules et reprit son poste
d'observation  ct de Jonathan Farenheit qui, immobile  l'avant comme
une statue, tenait sa lunette rive sur le sol.

[Illustration: Ossipoff et ses compagnons taient descendus de la barque
volante.]

Soudain le vieillard poussa un cri, en indiquant du bras,  quelques
kilomtres plus loin, une colonne de fume qui semblait sortir du sol et
s'levait avec vitesse dans l'espace pour se perdre dans l'infini.

--L, rpta-t-il, tandis que la lunette tremblait dans sa main... c'est
l...

En quelques instants, la barque volante, dirige par la main sre de
Teling sur un plan inclin, vint s'abattre au point indiqu par
Ossipoff.

C'tait une sorte de cne peu lev, dont le cratre projetait dans la
direction du soleil brillant dans l'espace des tourbillons d'une
poussire fine et pour ainsi dire impalpable; les voyageurs qui taient
descendus eussent t certainement aveugls si les lentilles de verre
encastres dans leurs cagoules de caoutchouc, n'avaient protg leurs
yeux.

Aussitt le vieux savant tira du fond de la barque une toile immense
qu'avec l'aide de ses compagnons il tendit au-dessus du cratre, de
faon  intercepter la lumire de l'astre.

Comme par miracle, l'ruption cessa et des sacs apports  cet effet
furent promptement remplis de la prcieuse poussire et rechargs dans
l'embarcation qui, sur un signe d'Ossipoff, reprit le chemin des airs.

Le vieux savant exultait.

--Et maintenant, demanda Teling, o allons-nous?

--Nous retournons, comme il a t convenu, au pays des _Privolves_; ne
faut-il pas que nous assistions au congrs qui doit avoir lieu en notre
honneur dans la ville capitale?

Le Slnite pressa sur son levier et la barque, voluant rapidement,
reprit la direction de l'hmisphre invisible.

Mais, tout  coup, Jonathan Farenheit bondit et s'adressant  Ossipoff:

--Que faites-vous? demanda-t-il.

--Vous le voyez, nous repartons.

--Et Fdor Sharp? gronda-t-il.

Le vieillard leva les bras au ciel.

--Vous avez trouv votre affaire, grommela l'Amricain; moi, je veux
trouver la mienne.

--Croyez-moi, riposta Ossipoff, imitez-moi... renoncez  votre
vengeance,... d'autant plus qu'elle ne pourrait plus s'exercer que sur
un cadavre...

Farenheit touffa un juron.

--Et puis, ajouta le vieux savant, le temps nous presse. Le Soleil se
lve  l'horizon et je ne me soucie nullement d'tre surpris par la nuit
dans cette solitude,... ce serait la mort pour nous tous.

[Illustration]

L'Amricain baissa la tte, puis il alla reprendre sa place et, sa
lunette  la main, recommena  fouiller le panorama qui fuyait
rapidement au-dessous de la barque.

Pendant ce temps, les autres voyageurs, auxquels ce retour ne rservait
plus aucune surprise, s'taient tendus sur des coussins pour chercher
dans un long sommeil un repos rparateur.

Quand ils s'veillrent, la barque arienne avait dj laiss loin
derrire elle le cirque de Platon et filait  grande vitesse vers une
chane de montagnes dont les cimes leves se profilaient vaguement 
l'horizon.

Ossipoff consulta sa carte.

--Le ple Nord! cria-t-il.

Et courant  Farenheit toujours absorb dans ses recherches:

--Sir Jonathan, dit-il, prtez-moi votre lunette.

L'Amricain cda l'instrument en bougonnant.

--Eh! fit-il, qu'il y a-t-il donc de si extraordinaire  voir au ple
Nord? toujours des montagnes, des cratres, des rochers affreux et
dnuds, des gouffres.

Ossipoff regarda un moment Farenheit de l'air dont il et regard un
criminel.

Puis, aprs un moment:

--Au ple Nord, monsieur, rpliqua-t-il schement, nous verrons les
_montagnes de l'ternelle Lumire_.

L'Amricain carquilla les yeux; Gontran et Slna se rapprochrent.

Le vieux savant poursuivit:

--Ces montagnes qui, comme Scoresby, Euctmon, Gioja, mesurent jusqu'
2,800 mtres de hauteur et pour lesquelles le soleil ne se couche jamais
sont une des curiosits du monde que nous visitons.

--Pas possible, murmura M. de Flammermont.

Heureusement pour lui, le capuchon de caoutchouc touffa le bruit de sa
voix.

Slna demanda:

--Mais, pre, comment un tel phnomne peut-il se produire?

--Le plus simplement du monde, mon enfant; par suite de l'inclinaison du
globe lunaire sur son axe, le soleil ne descend jamais que d'un degr et
demi au-dessous de l'horizon de l'un et de l'autre ple,... or, en
raison de la petitesse du globe lunaire, une lvation de 595 mtres
suffit pour voir de un degr et demi au del de l'horizon vrai... En
consquence, les montagnes qui, comme celles que je viens de citer,
atteignent 2,800 mtres d'altitude, sont ternellement claires par le
soleil.

--Mais alors, murmura Gontran, les valles environnantes sont toujours
dans la nuit?

--Dans la nuit est un peu exagr, rpondit Ossipoff; car si elles
restent ternellement dans l'ombre de ces montagnes, elles sont
cependant claires par le rayonnement de la lumire clatante qui
frappe les pics levs et en fait, d'ailleurs, le tour.

Puis, se tournant vers l'Amricain:

--Eh bien! monsieur Farenheit, demanda-t-il, un tel spectacle vaut-il la
peine que vous abandonniez quelques instants vos recherches?

--Rien ne vaut une vengeance satisfaite, rpliqua l'Amricain.

Et, reprenant sa longue-vue, il s'immobilisa de nouveau, laissant ses
compagnons dans l'attente du sublime panorama qu'ils allaient admirer.

Teling, depuis un moment, avait lgrement modifi la route de la
barque arienne, de faon  lui faire suivre les sinuosits des
contreforts extrieurs de la montagne de Scoresby; il passa au pied du
pic d'Euctmon, dont la hauteur ne le cde que de quatre cents mtres
aux monts les plus levs des Pyrnes et fila,  travers ces
ramifications rocheuses, droit sur les chanes qui entourent le ple
boral.

Pour franchir cet entassement cyclopen de cratres monstrueux, le
Slnite dut s'lever jusqu' trois mille mtres.

La chane alors dpasse, l'aroplane lunaire fut lanc  toute vitesse
sur un plan inclin qui l'amena jusqu' 1,000 mtres du sol, au-dessus
d'une montagne isole arrondissant son cratre en forme de cuvette.

--Le ple Nord! s'cria Ossipoff.

Les Terriens admiraient, immobiles et muets, le ferique spectacle qui
soudain s'offrait  leurs yeux ravis.

Dans un ciel noir, tout parsem d'toiles brillant du plus vif clat,
des pics levs projetaient leurs crtes aigus dont les ombres normes
s'tendaient au loin, entnbrant des valles entires.

Du ct du soleil, ces pics resplendissaient comme des glaciers et leur
clat brlait la vue.

--Mais, sir Jonathan, regardez-donc, dit tout  coup M. de Flammermont,
en frappant sur l'paule de l'Amricain.

Celui-ci ne rpondit pas; pench sur le bordage jusqu' perdre
l'quilibre, il demeurait fig dans une immobilit complte, l'oeil riv
 sa longue-vue.

--Pardieu! ricana le jeune comte, ne dirait-on pas que l'Amricain est
tomb en arrt sur ce bandit de Sharp?

Il n'avait pas achev ces mots que Farenheit se redressait comme m par
un ressort et courant  Ossipoff:

--Lui! cria-t-il en gesticulant comme un fou, lui...

--Qui a?... lui! demanda le vieillard furieux d'tre arrach si
brusquement  sa contemplation.

--Eh! qui voulez-vous que ce soit, riposta l'Amricain, sinon ce voleur,
ce gredin, ce tratre...

Et l'motion qui l'treignait  la gorge arrta le flot d'injures qui
lui montait aux lvres.

Plus mu qu'il ne le voulait paratre, le vieux savant se saisit de la
longue-vue et la braqua dans la direction indique par Farenheit.

Au bout de quelques minutes, il s'cria  son tour:

--J'aperois en effet l-bas,  quelques kilomtres  peine, un point
brillant qui pourrait bien tre le boulet;... voyez donc, Gontran...

Et il passa l'instrument au jeune comte qui le transmit  son tour 
Fricoulet en disant:

--Je donnerais ma tte  couper que c'est en effet le boulet de Sharp.

--Et moi aussi, ajouta l'ingnieur; seulement, je ne vois pas de traces
d'homme.

Ossipoff n'avait pas attendu pour commander  Teling d'atterrir et
quelques instants ne s'taient pas couls que la barque arienne
dposait les voyageurs sur le versant d'un cratre, auprs d'une masse
mtallique bossue, brle et que le vieux savant dclara tre bien le
boulet de Fdor Sharp.

--Mais lui, gronda Farenheit, o est-il?

En mme temps, il jetait autour de lui des regards furieux.

--Eh! riposta Fricoulet en frappant du pied le boulet, c'est l-dedans
qu'il faut le chercher.

--L-dedans, riposta l'Amricain; croyez-vous donc qu'il y soit rest?

--Et pour cause,... il lui a t impossible d'en sortir.

L'ingnieur faisait remarquer  ses compagnons qu'un tiers au moins de
l'obus tait enfonc dans le sol et que la petite porte pratique dans
sa paroi se trouvait prcisment condamne si solidement que tous les
efforts que les voyageurs avaient d faire pour sortir de leur prison ne
pouvaient qu'tre rests inutiles.

Et il ajouta:

--En tous cas, cette prison n'est plus qu'une tombe assurment et je
propose de laisser dormir en paix ceux qui y reposent du sommeil
ternel.

Mais l'Amricain ne l'entendait pas ainsi; avant de s'loigner, il
voulait s'assurer _de visu_ que son ennemi avait bien chapp  sa
vengeance, et, s'aidant des outils qu'Ossipoff,  tout hasard, avait
emports avec lui, il se mit  attaquer le sol assez friable  cet
endroit.

Ce que voyant, Gontran, pouss par la curiosit, saisit une pioche et ne
tarda pas  tre imit par Fricoulet lui-mme.

Au bout d'une demi-heure, grce  leur force colossale, sextuple dans
la lune, ils avaient creus autour du boulet une tranche suffisamment
grande pour que la porte pt tre ouverte.

--Attention, grommela l'Amricain en se mettant sur la dfensive,
tenons-nous sur nos gardes,... ils sont capables d'effectuer une sortie.

L'ingnieur haussa les paules et, introduisant l'extrmit d'un pic
dans les jointures de la porte, il exera une pese si violente que les
boulons et les vis de la serrure finirent par cder.

Il ouvrit et, faisant un pas en avant, engagea la moiti du corps dans
l'intrieur du boulet; mais il ressortit aussitt en poussant un cri
d'horreur.

--Morts! exclama-t-il, ils sont morts!!!

Jonathan Farenheit s'avana  son tour et, malgr la haine qui l'animait
contre l'ex-secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences, il sentit
un frisson glac lui courir par les membres,  la vue du sinistre
spectacle qui s'offrait  lui.

Sur le plancher du wagon, un cadavre  moiti nu gisait au milieu d'une
mare de sang.

Une horrible blessure sparait presque la tte du tronc et, dtail
pouvantable, des languettes de chair avaient t enleves sur le gras
des cuisses.

Ce cadavre avait servi de pture.

Non loin de l, un autre corps tait tendu, recouvert de ses vtements
celui-l, et vers lequel l'Amricain se prcipita.

Il venait de reconnatre Fdor Sharp.

Il le saisit dans ses bras et le tira hors du wagon.

--Mort! dit-il d'une voix sombre en courbant la tte.

[Illustration: Les contreforts extrieurs de la montagne de Scoresby.]

--Mort de faim!... s'cria Slna en joignant les mains... Ah! le pauvre
homme.

--Non pas, rpliqua Farenheit... car je le souponne d'avoir assassin
son compagnon pour se nourrir de sa chair.

Un cri d'horreur s'chappa de toutes les poitrines.

[Illustration]




CHAPITRE XVII

CE QUI S'TAIT PASS DANS LE BOULET


[Illustration]

Que s'tait-il pass?

Nous avons laiss Fdor Sharp et son compagnon dans leur boulet, l'un
furieux de voir son ancien collgue sur le point d'arriver, lui aussi, 
ce sol lunaire tant dsir, l'autre tremblant du sort qui l'attendait si
le hasard le mettait  proximit du poing formidable de Jonathan
Farenheit.

Ils restrent ainsi de longues heures, immobiles et silencieux; Woriguin
supputait dans son esprit les chances qui lui restaient d'chapper  la
vengeance de l'Amricain.

Sharp, l'oeil fix  son objectif, suivait la marche dans l'espace du
projectile de Mickhal Ossipoff.

Tout  coup, il poussa une exclamation qui fit accourir auprs de lui
son prparateur dj tout inquiet.

--Quel nouveau malheur? balbutia Woriguin.

Sans rpondre, Sharp le prit aux paules et lui collant le visage  la
longue-vue.

--Regarde, dit-il brivement.

Ce fut au tour du prparateur de s'tonner.

--Ah! par le diable! fit-il, voil qui est bizarre!

--Toi aussi, dit alors Sharp, tu t'aperois de la chose?

[Illustration]

--Parbleu! riposta l'autre, il faudrait tre aveugle pour ne pas
constater que le boulet de ce dmon d'Amricain est plus petit
maintenant que ce matin.

Il se redressa et tournant vers le Russe un regard anxieux:

--Alors? interrogea-t-il.

Sharp ne rpondit pas; il rflchissait.

--Sommes-nous donc arrts de nouveau? poursuivit Woriguin.

Toujours silencieux, Sharp monta les quelques degrs qui conduisaient 
l'ogive du boulet.

L, il dmasqua un hublot et regarda.

L-bas, dans l'espace, loin, bien loin, un croissant lumineux brillait
au milieu d'un fourmillement d'toiles.

Il prit une lunette, la tint braque quelques instants; puis, il referma
le hublot, descendit l'chelle et dit  Woriguin:

--L'obus s'est retourn.

L'autre eut un geste d'effroi.

--Retourn! exclama-t-il... alors?

Sharp grimaa un sourire.

--Alors, rien... c'est maintenant le culot de l'obus qui regarde la lune
et la pointe qui est tourne vers la Terre.

Incrdule, Woriguin se prcipita  quatre pattes sur le plancher et
regarda.

Au-dessous de lui, la lune s'tendait, semblable  une large mappemonde.

--Et eux? demanda-t-il.

[Illustration]

Sharp eut un haussement d'paules.

--Eux, ricana-t-il, ils filent dans l'espace.

Un clair joyeux brilla dans l'oeil du prparateur.

--N'atteindront-ils pas la lune?

--C'est peu probable.

Woriguin, en entendant cette rponse rassurante, se releva vivement et
voulut tmoigner sa joie par un entrechat.

Mais, il avait oubli qu'en s'loignant de la terre, les lois de la
pesanteur se modifiaient constamment pour le boulet et son contenu; si
bien qu'il alla donner de la tte contre la paroi suprieure du
projectile et retomba assez rudement sur le plancher.

La figure austre de Sharp se drida en voyant le prparateur se saisir
le crne  deux mains.

--Eh! eh! dit-il, voil ce que c'est que d'avoir si peu de cervelle!

Woriguin fit entendre un sourd grognement; puis, sans rien riposter, il
s'en fut  la lunette et la braqua de nouveau sur le wagon de Mickhal
Ossipoff.

Emport par une force inconnue, il continuait  s'loigner dans la
direction des rgions polaires de la lune.

--A quoi attribuez-vous cela, matre? demanda Woriguin.

--Sans doute  l'influence produite sur leur boulet par le ntre,
influence qui a t suffisante pour les faire dvier de leur route.

[Illustration]

Le prparateur battit des mains.

--Oh! s'cria-t-il, si ce que vous dites l pouvait tre vrai! ce me
serait une douce satisfaction que de savoir cet Amricain maudit se
promenant  jamais dans l'infini, et ce par notre faute... car vous tes
bien persuad, n'est-ce pas, qu'ils n'atteindront pas le sol lunaire?

--On n'est jamais persuad de ces choses-l, mon cher, rpondit Sharp
d'un ton un peu ddaigneux; tout au moins, peut-on avoir des
probabilits.

--Et ces probabilits?

--...sont qu'Ossipoff va contourner le disque entier de la Lune pour se
perdre ensuite dans l'immensit.

Woriguin ajouta avec un sourire froce:

--Eh! eh! je voudrais tre dans un petit coin pour assister  ce qui se
passera... ce serait curieux, assurment, lorsqu'il n'y aura plus de
vivres  bord... ils sont capables de tirer  la courte paille pour
savoir qui sera mang comme dans la chanson du _Petit Navire_.

Le malheureux oubliait dj la scne sanglante qui avait failli se
passer entre son compagnon et lui, lorsqu'avait t signal dans
l'espace l'obus sauveur.

Brusquement ses ides suivirent un autre cours et, abandonnant le
projectile d'Ossipoff, se reportrent sur celui dans lequel il se
trouvait.

--Alors, nous tombons? demanda-t-il.

Sharp inclina la tte affirmativement.

--Et comment tombons-nous? poursuivit Woriguin.

Le savant consulta ses instruments.

[Illustration]

--C'est bizarre, murmura-t-il, nous suivons une ligne rigoureusement
perpendiculaire.

--Et pouvez-vous savoir  l'avance dans quelle contre nous allons
atterrir?

Sharp s'agenouilla sur la vitre scelle au milieu du plancher circulaire
de l'obus, un fil  plomb  la main droite, une jumelle dans la main
gauche.

Aprs un instant d'observation, il rpondit:

--Nous tomberons au centre mme de la mer de _la Srnit_.

--N'est-ce pas une des rgions les plus curieuses du satellite?
questionna le prparateur.

Le savant s'tait relev et hochant la tte:

--C'est tout au moins, l'une des plus nigmatiques, rpliqua-t-il; car
elle est sujette  des changements sur lesquels les astronomes
terrestres ne sont pas d'accord.

--Cependant s'ils les constatent...

--Aussi est-ce sur les causes de ces changements que l'on discute.

--Je ne comprends pas.

Sharp se courba de nouveau et, d'un signe de la main, appela son
compagnon auprs de lui.

--Regardez, commanda-t-il.

Woriguin s'carquillait les yeux.

--Eh bien? fit-il, quoi d'extraordinaire? C'est toujours la mme chose:
des montagnes... des cratres... des pics...

--N'apercevez-vous pas, sur la droite de la mer de _la Srnit_, un
petit boulement de rochers?

--Si fait...  ct de ces artes brillantes de rochers.

--C'est le _tumulus de Linn_.

--Eh bien?

--Eh bien! ce petit cirque, aujourd'hui  peine perceptible, a t jadis
trs apparent; puisqu'on le trouve dessin sur des cartes de la lune qui
remontent  l'anne 1651... En 1788, l'astronome Schroeter l'observa et
le dcrivit. Au temps de Lohrmann et de Maedler, ce cirque prsentait un
diamtre de 30,000 pieds et son intrieur, noir, ombreux tait visible,
par un clairage oblique; au contraire, lorsque le soleil tait lev
sur l'horizon, le tout avait l'apparence d'une tache blanchtre....
Puis, brusquement, en 1866, Schmidt, directeur de l'observatoire
d'Athnes, l'un des astronomes qui se sont le plus occups de la lune,
constatait que ce cratre tait remplac par un cne blanc, peu lev et
 pentes trs douces... Enfin, tout rcemment, le savant franais
Flammermont, observant ce point mystrieux, concluait que, depuis 1830,
le cratre s'tait plus ou moins combl ou dsagrg.

Et maintenant, comme vous pouvez le constater vous-mme, ce n'est plus
qu'un dme, de couleur blanchtre, sans aucune cavit au centre, alors
qu'il y a deux cents ans c'tait un cirque ayant plus de dix kilomtres
de largeur.

--Et qui a caus ce bouleversement? demanda Woriguin.

Sharp se releva et haussa les paules.

--Cela, dit-il, nous ne le saurons qu'une fois arrivs l-bas.

[Illustration: Nous tomberons au centre de la mer de la _Srnit_.]

--Mais enfin, vous avez bien une opinion  ce sujet, insista le
prparateur; est-ce l'action de la nature ou faut-il voir l-dedans le
rsultat du travail d'tres intelligents?

--Je vous le rpte, je n'ai aucune ide bien arrte relativement  ce
phnomne; je n'en conclus qu'une chose: c'est que les astronomes du
monde terrien ont tort de propager cette opinion que le monde lunaire
est un monde radicalement mort et glac...

Il se tut un moment et ajouta:

--Quelles singulires gens! de ce qu'ils ne peuvent, avec les faibles
instruments dont ils disposent, dcouvrir la cause des changements
importants constats  la surface lunaire, ils prfrent conclure  la
non-vitalit du satellite..... c'est absurde, en vrit!

Il se croisa les bras et fixant sur son compagnon des regards courroucs
comme s'il l'et rendu responsable de la sottise des astronomes.

[Illustration]

--La lune! un monde mort! s'cria-t-il.....mais c'est vouloir nier
l'vidence elle-mme ou mettre en doute les constatations faites par les
plus illustres de nos devanciers!.... L'astronome allemand Gruithuysen
tait, sans doute, aveugle lorsqu'en 1824, il aperut dans la rgion
obscure de la lune  son premier quartier,--tenez sur cette mme mer de
la _Fcondit_, au-dessus de laquelle nous planons,--une clart
nigmatique qui ne mesurait pas moins de 100 kilomtres de longueur sur
20 de largeur? Cette clart s'tendit jusqu'au cratre de _Copernic_,
dura dix minutes, puis disparut pour reparatre, peu aprs, comme une
flamme ple qui brilla quelques instants et s'teignit pour tre
remplace par des palpitations lectriques vacillantes.

--C'tait sans doute une aurore borale, balbutia Woriguin.

--C'est prcisment l'opinion de Gruithuysen, dit Sharp.

Aprs quelques instants employs  reprendre haleine il continua:

--M. Trouvelot a galement constat des traces de changement dans la
forme du grand cratre d'_Eudoxe_, que nous apercevons d'ici. Le 20
fvrier 1877, en observant ce cratre, il fut frapp de voir une sorte
de muraille rectiligne et troite, traversant le cirque sur une grande
largeur.... Elle n'tait pas marque sur la carte; elle se dirigeait de
l'Est  l'Ouest et tait fort leve,  en juger par l'ombre porte qui
la bordait au Nord..... Eh bien! un an plus tard, le 17 fvrier 1878, le
mme observateur, examinant de nouveau ce cratre, fut fort surpris de
ne plus retrouver les moindres traces de cette muraille.....

--Et depuis? demanda Woriguin.

--Il l'a toujours vainement cherche au moment des mmes phases et dans
les mmes conditions d'clairage.....

--Parbleu! s'cria le prparateur, elle s'est croule.

--Elle s'tait leve toute seule alors! riposta Sharp, puisqu'elle
n'existait pas auparavant!

--Une convulsion du sol, peut-tre, hasarda l'autre.

--En ce cas, exclama Sharp, pourquoi affirmer la mort de ce monde?....
des tres anims seuls peuvent avoir des convulsions.....

Puis, furieux du silence de Woriguin:

--Eh bien! fit-il, vous ne dites rien! vous restez l muet comme une
carpe!.... rpondez..... qu'en pensez-vous?

--Mais je pense tout comme vous, se hta de dire le prparateur..... les
gens qui osent publier que la lune est un astre mort sont les derniers
des crtins.

Ces paroles parurent calmer le savant.

--Tenez, dit-il d'une voix plus douce, voulez-vous une nouvelle preuve
de la vitalit de notre satellite, regardez cette teinte verdtre que
prsente la mer de la _Srnit_!.... qu'est-ce que c'est  votre avis?

--Hum! murmura Woriguin, je n'oserais rien affirmer..... mais cela m'a
tout l'air d'tre de la vgtation.

Sharp dressa ses bras en l'air, d'un geste triomphant.

--A la bonne heure, s'cria-t-il, vous tes dans le vrai.

--En tes-vous bien certain? demanda l'autre ingnment.

--Tout aussi certain que l'astronome Klein qui attribue cette teinte
gnrale de la mer de la _Srnit_  un tapis vgtal pais et serr,
form de plantes de taille inconnue, tandis que l'espce de trane
blanche qui divise cette mer en deux, reprsente,  ses yeux une zone
strile et dserte.

Woriguin tait pensif; tout en paraissant couter attentivement les
explications de son compagnon, son esprit tait ailleurs.

Pendant que Sharp s'emballait  la pense des thories qui divisent les
astronomes terriens, le prparateur, lui, dont les ides taient plus
pratiques, songeait au vritable but du voyage.

[Illustration]

Car,  son avis, ce n'tait point pour clairer les savants de la terre
sur la plus ou moins grande vitalit de la lune que l'obus avait t
frt et que Jonathan Farenheit avait constitu une socit au capital
de plusieurs millions de dollars. Les murailles dans le cratre
d'_Eudoxe_ et la vgtation de la mer de la _Srnit_, cela assurment
tait intressant et ne manquait pas d'un certain charme.

Mais si, comme l'avait affirm Sharp, la vie ne devait pour ainsi dire
rien coter dans la lune, il n'en tait malheureusement pas de mme sur
la terre; et il fallait songer au retour.

Or Woriguin n'avait consenti  accompagner Sharp dans ce prilleux
voyage qu' condition d'avoir une part proportionne dans le rendement
des mines diamantifres dcouvertes au spectroscope par le savant.

Et il semblait  Woriguin que les dites mines diamantifres taient bien
dlaisses.

--A quoi pensez-vous donc? demanda au bout d'un instant, Sharp, surpris
de son silence et de son attitude srieuse.

--Je pense au champ de diamants, rpondit le prparateur.

Un imperceptible sourire de mpris plissa les lvres minces du savant.

--Eh bien? fit-il.

--A quelle distance sont-ils situs du point o nous allons nous
abattre?

Sharp consulta une carte pendue  la muraille.

--A peine  cinq cents kilomtres, rpondit-il.

--Eh!.... mais c'est un voyage, cela! exclama Woriguin.

--Peuh! un voyage d'une semaine, pas plus.

--Resterons-nous longtemps sur la lune?

Sharp haussa les paules.

--Cela dpendra des circonstances.

Le visage du prparateur s'assombrit.

--C'est que la soute aux provisions est presque vide, murmura-t-il.

--Bast! de quoi allez-vous vous inquiter? rpliqua le savant. Dans dix
heures nous serons arrivs..... et si, comme j'ai tout lieu de le
supposer, il y a de la vgtation  la surface lunaire, ce sera bien le
diable s'il ne s'y trouve point aussi des aliments.

Woriguin hocha la tte.

--Brr! grommela-t-il, mieux vaut ne pas penser  cela.

Puis, tout  coup, une ide subite lui traversa l'esprit.

--Mais, s'cria-t-il, comment ferons-nous pour revenir? nous ne nous
sommes occups que de l'aller, sans songer au retour.

--En vrit, Woriguin, vous tes l'homme le plus pusillanime que j'aie
jamais vu! s'cria ddaigneusement Sharp.

--Vous avez une dose de science que je ne possde pas, matre, rpondit
humblement le prparateur; c'est cela qui vous donne une si grande
assurance.

[Illustration]

Adouci par ces paroles, le savant rpliqua:

--Si vous vous donniez seulement la peine de rflchir un peu, vous vous
viteriez bien des inquitudes..... ainsi, lorsque nous avons quitt la
terre, il nous a fallu avoir, pendant la premire seconde, une vitesse
suffisante pour nous faire atteindre le point o sont contigus les
sphres d'attraction de la terre et de la lune; or ce point tait 
86,856 lieues de notre lieu de dpart. Pour revenir, au contraire, nous
n'aurons que 9,244 lieues  parcourir pour arriver  ce point et pour
cela, il nous suffira d'une vitesse initiale de 2,500 mtres.

Au fur et  mesure que Sharp parlait, le visage du prparateur
s'clairait.

--Et puis, ajouta le savant, il faut tenir compte de la diffrence de
pesanteur! ainsi combien pesait notre obus, lorsque nous sommes partis?

--Environ trois mille kilos, rpondit Woriguin.

--Eh bien, l-bas, il ne va plus peser que cinq cent kilos,  peine,
soit six fois moins.

Un sourire drida les lvres plisses soucieusement du prparateur.

--Allons, murmura-t-il, tout cela ira mieux que je ne pensais.

Puis, aprs un moment:

--Dans combien de temps croyez-vous que nous arriverons? demanda-t-il.

--Dans huit heures,  peu prs.

--En ce cas, je vous demanderai la permission de prendre un peu de
repos, car toutes ces motions m'ont bris.

Sharp tira sa montre.

--Il est, en ce moment, deux heures  Saint-Ptersbourg, dit-il d'une
voix grave.....  dix heures prcises, nous foulerons du pied le sol de
la lune.

Woriguin s'tendit sur le divan qui courait autour du projectile et
tournant son visage vers la paroi capitonne.

--Vous m'veillerez, balbutia-t-il dans un billement.

Sharp le considra un moment d'un oeil furieux, puis haussant les
paules, alla s'installer devant une petite table couverte de papiers et
de livres.

Cinq minutes aprs, un ronflement sonore emplissait le wagon.

C'tait Woriguin qui dormait.

Et pendant plusieurs heures, au bruit de cette musique trange, Sharp
continua ses calculs, ne quittant sa plume que pour prendre ses
instruments et constater la vitesse toujours croissante du projectile.

Huit heures sonnaient, lorsque sur son divan, Woriguin s'agita.

--Eh bien! demanda-t-il, rien de nouveau?

--Rien..... nous continuons  tomber, suivant les lois de la
pesanteur.....

--Sommes-nous loin?

--Encore deux mille lieues  franchir.

Le prparateur bondit en entendant ces mots.

--Plus que deux mille lieues! exclama-t-il..... mais ne serait-il pas
temps de prendre nos dispositions d'atterrissage?

Ce disant, il se prcipita  l'un des hublots et un involontaire cri lui
chappa,  la vue du monde immense au-dessus duquel l'obus planait.

Le spectacle, en effet, tait merveilleux.

Aux confins de l'horizon apparaissaient les derniers contreforts d'une
chane de montagnes dont les cimes se dressaient dans l'espace,
semblables  des gants.

[Illustration]

Puis dans la plaine immense, d'aspect verdtre, qui s'tendait 
l'infini, se distinguaient nettement maintenant avec leur cratre bant
et leurs pics aigus, de petits volcans mesurant  peine un
demi-kilomtre de diamtre.

L'obus avanait avec une vitesse de prs de dix mille kilomtres 
l'heure et, d'instant en instant, le panorama devenait plus distinct.

Les montagnes qui barraient l'horizon formaient une ligne continue
montant jusqu' la hauteur du projectile et le sol semblait se creuser
comme pour recevoir les explorateurs.

Sharp regarda sa montre.

--Encore une demi-heure, dit-il; prparons-nous en vue du choc qui sera
rude, je vous en prviens.....

Woriguin plit lgrement.

Les crous des hublots furent visss soigneusement; ensuite, on vrifia
la solidit des puissants ressorts  boudin dont le culot du projectile
tait muni; enfin on essaya la force de rsistance des suspensions des
Hamacs.

--Tout va bien, murmura Woriguin.

--Allons, fit Sharp, nous n'avons plus que cinq minutes; couchez-vous,
Woriguin, j'teindrai moi-mme les lampes  incandescence.

[Illustration]

Quand le prparateur se fut install dans son hamac, le savant tourna
une manette et soudain l'obscurit se fit dans le wagon.

Alors il s'tendit auprs de son compagnon.

Un silence de mort rgnait; les deux hommes, cte  cte, demeuraient
silencieux, attendant le choc, et peut-tre avec lui, la mort.

Soudain, la temprature s'leva anormalement, la demi-clart qui
filtrait du dehors,  travers les hublots disparut, et un bruit
effroyable retentit.

Puis, une secousse pouvantable branla l'obus depuis le culot jusqu'
l'ogive; en mme temps, les ressorts des hamacs se brisaient avec un
bruit sec qui s'entendit  peine au milieu du fracas des vitres et des
appareils briss, des meubles arrachs, des parois renverss et du
froissement de l'acier pntrant dans le sol...

tourdis, assomms, les deux voyageurs roulrent sans connaissance sur
le plancher, jonch dj de dbris de toutes sortes.

       *       *       *       *       *

Longtemps, ils demeurrent ainsi tendus cte  cte, sans mouvements,
semblables  des cadavres.

L'intrieur du projectile tait sombre et silencieux.

Tout  coup, un gmissement sourd et plaintif se fit entendre.

--Sharp! murmura Woriguin, Sharp!

Aucune rponse.

Il rpta son appel sans plus de succs que la premire fois.

Alors, faisant appel  toute la force de sa volont, il se trana, dans
l'obscurit, jusqu'au divan, s'y accrocha et parvint  se mettre debout.

Puis, il fouilla dans sa poche et prit une allumette qu'il frotta sur la
paroi.

A la lueur vacillante, il aperut Sharp, les membres raides et le visage
ensanglant.

--Tonnerre! gronda-t-il, il est mort!

Cette pense lui redonna des forces.

Il courut  la manette du commutateur et, vivement, la tourna.

Mais la pile qui fournissait le courant aux lampes avait t brise sans
doute, car aucune lumire ne brilla.

Woriguin demeura un moment fort embarrass; l'allumette tait teinte,
lui brlant le bout des doigts et l'obscurit, aprs cette clart
passagre, lui parut plus intense encore et plus effroyable.

Soudain, il se rappela qu'il avait sur lui un petit bougeoir de poche;
il frotta une seconde allumette et alluma la bougie.

Sr dsormais de ne pas retomber dans les tnbres, il revint vers
Sharp, s'agenouilla prs de lui et lui posa la main sur le coeur.

Le coeur battait, faiblement il est vrai, mais enfin il battait.

L'angoisse qui treignait Woriguin  la pense qu'il tait seul avec ce
cadavre pour tout compagnon, disparut aussitt et il se mit en mesure de
rappeler  lui Fdor Sharp.

Il constata que le front du savant avait port contre l'angle de la
bibliothque et que, de la blessure, lgre en somme, le sang coulait
avec abondance.

Le prparateur aperut, parmi les dbris dont le sol tait jonch, une
bote  pharmacie qui avait rsist au choc; il l'ouvrit et procda  un
pansement sommaire.

L'hmorrhagie une fois arrte, Woriguin s'occupa de faire revenir le
bless  lui; il prit une fiole qu'il dboucha et qu'il lui passa sous
les narines  plusieurs reprises.

Enfin, Sharp renifla avec vigueur, le sang colora ses pommettes et il
ouvrit les yeux.

Tout d'abord, il promena autour de lui des regards tonns, semblant se
demander ce qu'il faisait l, tendu sur le plancher, au milieu des
meubles disloqus et des instruments en morceaux.

Puis soudain, la mmoire lui revint, il porta la main  sa tte et
s'cria:

--Nous sommes sur la lune?

--Il me semble, rpliqua le prparateur.

--Comment! exclama le savant, il vous semble, ne vous en tes-vous donc
pas assur?

--Je vous avouerai que j'tais beaucoup plus press de m'assurer que
vous n'tiez pas mort.

Sharp leva les bras au ciel.

--Jour de Dieu! exclama-t-il..... Eh bien! moi, je vous affirme que mon
premier mouvement et t de courir au hublot.

--Cela ne m'tonne pas, bougonna Woriguin d'un ton de mauvaise
humeur..... Vous n'tes qu'un goste.

--Non, rpliqua Sharp, je suis un savant! la science avant tout.

Comme il achevait cette rponse de la voix sche et cassante qui lui
tait habituelle, son visage s'assombrit soudain.

Seulement alors, il venait de s'apercevoir de l'tat pitoyable dans
lequel se trouvait l'intrieur de l'obus.

--Pourquoi cette lumire? demanda-t-il en dsignant la bougie que
Woriguin avait pose sur un pan bris de la bibliothque.

--Parce que les piles ne fonctionnent plus.

Sharp frona le sourcil.

--Fait-il donc nuit? ajouta-t-il.

[Illustration]

Le prparateur haussa les paules.

--Tout ce que je sais, dit-il, c'est que lorsque je suis revenu  moi,
le wagon tait dans une obscurit complte.

A cette rponse, Sharp balbutia quelques mots que son compagnon
n'entendit pas.

--Eh! parbleu, exclama-t-il, cela vient de ce que nous avons rebouch
les hublots, de peur que les vitres ne se cassent dans la chute.

Et il ajouta:

--Donnez-moi votre bras pour me relever, Woriguin, car je me sens d'une
faiblesse extrme.

Quand il fut debout, il fit quelques pas appuy avec l'aide du
prparateur.

--Ah! dit-il, cela va mieux: je crois que c'est ce sang qui m'a
affaibli.

Il s'adossa  la paroi de l'obus et dit  Woriguin:

--Avant toutes choses, il faut voir o nous sommes..... montez sur le
divan, dvissez la plaque du hublot et regardez.

Le prparateur obit, mais ne russit pas tout de suite  mettre le
hublot  nu; sans doute les crous s'taient-ils fausss dans la chute;
mme il y en eut un qui cassa.

Enfin la plaque tomba et un vif rayon de lumire pntra  l'intrieur
de l'obus.

Sharp, aussitt, souffla la bougie.

--Eh bien? demanda-t-il d'une voix tremblante.

--Nous sommes arrivs, rpondit Woriguin; du moins je le pense..., car
je dcouvre au loin des montagnes qui ressemblent fort  celles que nous
avons aperues alors que nous tions encore dans l'espace.

Sharp poussa un cri de joie.

--Mais nous-mmes, fit-il, o sommes-nous?

Le prparateur s'crasait le visage contre la vitre, se haussant sur la
pointe des pieds pour mieux juger le paysage.

--Sans rien prciser, fit-il, je crois que nous devons tre tombs sur
le versant d'un cratre...

--Versant intrieur ou extrieur?

--Extrieur... autrement je n'apercevrais pas des montagnes  l'horizon,
ma vue serait limite...

--C'est sans doute l'un des petits volcans que je vous signalais dans la
mer de _la Srnit_, murmura Sharp.

Puis, aprs un moment:

--Descendez... cria-t-il, descendez vite... il nous faut sortir d'ici.
Woriguin sauta sur le plancher.

--Sortir d'ici! rpta-t-il... nous allons prendre quelques prcautions,
j'imagine?

Le savant haussa les paules.

--Qu'avons-nous  craindre? demanda-t-il; une trop grande diffrence
entre la densit de l'atmosphre lunaire et l'air de notre wagon.

--A moins que la composition de l'atmosphre lunaire soit tout  fait
diffrente, riposta Woriguin.

--Chose encore possible! bougonna Sharp

--Et peut-tre mortelle, ajouta l'autre.

Sharp le considra d'un air mprisant.

--Vous n'tes pas venu ici, je suppose, pour rester enferm dans ce
wagon? grommela-t-il.

--Vous m'avez affirm que l'atmosphre tait respirable  la surface de
la lune.

--Je vous l'affirme encore.

--Possible... mais moi, j'en doute.

Le savant parut surpris.

--Pourquoi? demanda-t-il.

A cette question toute naturelle, Woriguin ne rpondit pas.

--Bref, vous avez peur, ricana Sharp.

--Avouez qu'on pourrait avoir peur  moins, rpliqua le prparateur.

--Cependant, vous avez couru des dangers autrement srieux que celui-ci.

Woriguin protesta:

--Je ne dis pas... seulement, comme il me rpugnerait fort de laisser
mes os ici, je voudrais prendre certaines prcautions...

--Lesquelles? demanda Sharp.

--C'est  vous de les trouver et non  moi, bougonna l'autre; vous tes
un homme de science, vous... tandis que moi...

Un sourire singulier courut sur les lvres de Sharp.

--En ce qui vous concerne, dit-il, je ne connais qu'une seule prcaution
 prendre.

--Parlez.

--Laissez-moi sortir le premier,--avouez que nulle exprience sur
l'atmosphre lunaire ne saurait tre plus concluante.

[Illustration]

Les lvres de Woriguin s'allongrent dans une moue significative:

--D'accord... mais si vous mourez.

--Si je meurs... rpondit Sharp... eh bien! vous serez fix sur ce que
vous aurez  faire.

Et il s'avana vers le _trou d'homme_ qui servait de porte, arm d'une
cl anglaise destine  dvisser les crous.

Woriguin lui posa la main sur le bras.

Sharp s'arrta et, le regardant tout tonn:

--Qu'y a-t-il encore? gronda-t-il.

--Croyez-vous avoir bien le droit de risquer ainsi votre vie? lui
demanda le prparateur.

Sharp ne put retenir un mouvement de surprise.

--Vous plaisantez! fit-il.

--Non pas, je parle srieusement.

Le savant se croisa les bras.

--Vous vous arrogeriez le droit, demanda-t-il, de m'empcher de disposer
 mon gr de l'existence?

--Sans doute... N'oubliez pas que vous m'avez entran ici, et que,
consquemment, vous rpondez de ma peau... vous mort, que deviendrai-je?

Sharp se mit  rire.

--Ah! dit-il, voil donc la vritable raison de l'intrt que vous
prenez  ma sant... Je trouvais aussi cette sollicitude bien
extraordinaire... d'autant plus quelle contraste singulirement avec les
dispositions moins que bienveillantes que vous manifestiez  mon gard,
il y a deux jours, avant que ne ft signale, dans l'espace, la prsence
de l'obus de Mickhal Ossipoff.

Woriguin baissa la tte, les sourcils froncs, la bouche mauvaise.

--Eh bien, poursuivit Sharp, vous ne rpondez pas...

Le prparateur releva le front.

--Lorsque j'ai voulu vous tuer, gronda-t-il, votre mort assurait ma vie,
en ce sens que l'air que vous auriez cess de respirer, je l'aurais
respir moi... maintenant, au contraire, votre mort amnerait la
mienne... que deviendrais-je, en effet, dans ces contres que je ne
connais pas? comment reverrais-je jamais la terre, ignorant que je suis
de toutes ces choses que vous connaissez, vous?...

Il avait dit ces derniers mots d'une voix vibrante, rageuse, qui
tmoignait de sa jalousie contre le savant.

Sharp approuvait de la tte.

--Bien, dit-il, trs bien, je comprends... au fond, vous avez raison...
nous sommes deux associs; notre existence,  chacun de nous, reprsente
un apport social que nous n'avons pas le droit de dilapider.

Il rflchit un moment.

--Eh bien! soyez tranquille, ajouta-t-il; je vous promets d'agir assez
prudemment pour ne pas compromettre une existence qui vous est si
prcieuse.

--Vous me le promettez? fit Woriguin incrdule.

--Je le jure, fit Sharp, d'autant plus sincre qu'il ne lui tait jamais
venu  l'esprit de risquer sa vie.

Puis, il s'approcha du _trou d'homme_ et se mit en devoir de dvisser
les crous.

Mais en dpit de tous ses efforts, il ne put y parvenir.

--Qu'y a-t-il donc? grommela-t-il.

--C'est sans doute que vous tes encore trop faible, riposta le
prparateur... passez-moi l'outil.

Il saisit la cl, et, d'un poignet vigoureux, s'escrima contre la plaque
d'acier qui servait de porte.

Mais ce fut en vain; les boulons rsistaient et la plaque ne bougeait
pas d'une ligne.

--Au diable! gronda-t-il.

Il envoya la cl anglaise  travers la pice et s'assit, essuyant d'un
revers de manche la sueur qui couvrait son front.

Sharp tait devenu blme.

--Montez donc sur le divan, dit-il, et faites en sorte de voir dans
quelle position est tomb l'obus.

De nouveau Woriguin se hissa.

Mais  peine eut-il jet un coup d'oeil au dehors, qu'il poussa un
pouvantable juron.

--Il y a, rpondit-il d'une voix trangle, qu'il est impossible de
sortir.

--Impossible! exclama Sharp.

--L'obus est enfonc dans le sol jusqu' quinze centimtres au-dessous
des hublots... la porte est mure.

Le savant se laissa choir sur le divan, les membres secous par un
tremblement convulsif.

--Il faut  toutes forces, arracher les boulons de la plaque, dit-il
d'une voix rauque... une fois la plaque enleve, nous attaquerons le
sol avec les outils que nous possdons.

Woriguin secoua la tte.

--Vous oubliez que la porte s'ouvre en dehors, dit-il.

--C'est vrai, murmura Sharp accabl.

Et un long silence rgna entre les deux hommes qui se creusaient la
cervelle pour trouver un moyen d'chapper  la mort invitable,
pouvantable, qui les attendait.

--Si nous brisions un hublot, dit tout  coup Woriguin.

--A quoi bon, fit Sharp; l'ouverture n'est pas assez large pour nous
donner passage.

--Je le sais, rpliqua le prparateur, mais par cette ouverture nous
pourrons, au moyen d'un pic, dblayer la porte.

--Mais les vitres sont en verre tremp et, par consquent,
incassables...

--Essayons toujours, riposta Woriguin..

Il se baissa, ramassa parmi les objets qui couvraient le plancher, une
forte pioche en acier et, se hissant sur la banquette, il levait les
bras pour attaquer la vitre, lorsqu'un cri de Sharp l'arrta.

--Malheureux, hurla le savant, qu'allez-vous faire?

Woriguin le regarda stupfait.

--Mais je m'en vais briser ce hublot.

--Et si l'atmosphre lunaire n'est pas respirable, balbutia Sharp.

--Eh bien? fit l'autre qui ne comprenait pas bien.

--Tout l'air de notre wagon s'en ira au dehors et nous prirons ici,
asphyxis... Saisissez-vous?

Oui, Woriguin avait saisi.

Il laissa tomber sa pioche, s'affaissa sur le divan et, la tte dans les
mains, il se mit  sangloter.

Sharp, assis dans un coin, le regardait avec piti.

Soudain, l'autre se redressa, courut au savant et l'empoignant par le
collet de son habit, le secoua furieusement en criant:

--Vous tes un misrable! vous m'avez entran affirmant qu'on pouvait
vivre sur la lune... et ce n'tait pas vrai... puisque vous aimez mieux
attendre la mort ici que de courir le risque de trouver de l'air au
dehors.

Sharp se dbattait en vain, les poignets de son compagnon le tenaient
solidement et il ne pouvait se soustraire  leur treinte.

Enfin Woriguin, ayant pass sa colre, le lcha, et le savant alla
rouler sur le plancher parmi les dbris d'instruments et de meubles.

Sharp n'tait pas le plus fort, il dissimula sa colre, se releva
silencieusement et monta dans l'ogive du wagon.

Il demeura l de longues heures, rflchissant  la situation, cherchant
quelque moyen de sortir de cette tombe.

Mais ses ides tournaient dans un mme cercle et aucun clair ne jaillit
dans son esprit.

Quand il redescendit, pouss par la faim, Woriguin lui dit d'une voix
sombre:

[Illustration]

--J'ai examin le contenu de la soute aux vivres; il reste trente livres
de biscuits, quinze livres de viande de conserve et cinquante litres de
cognac... Combien croyez-vous que nous puissions vivre de temps avec
cela?...

Sharp rflchit et rpondit:

--Nous pouvons aller un mois.

--A condition que nous ayons suffisamment d'air pour cela.

--Avez-vous vrifi?

--Non... vous savez que je ne m'y connais pas trs bien... je ne sais
pas transformer, dans les calculs, les litres de liquides en mtres
cubes gazeux; donc, si vous voulez voir vous-mme...

Sans rpondre, Sharp se dirigea vers le rservoir, en examina
minutieusement le contenu, se tut un moment, comme s'il se livrait  un
calcul; puis enfin, dit d'une voix un peu sourde:

--Nous avons encore six semaines devant nous.

Woriguin poussa un soupir.

--En six semaines, dit-il, bien des choses peuvent se passer.

--Vous oubliez que respirer n'est pas manger et que nous n'avons qu'un
mois de nourriture.

--Eh bien, mettons un mois, fit le prparateur.

Tout surpris de cette philosophie, Sharp regarda son compagnon.

--Quel espoir avez-vous donc? demanda-t-il.

L'autre hocha la tte.

--Ossipoff nous dlivrera peut-tre encore cette fois.

--Vous tes fou! exclama le savant dont un flot de sang empourpra le
visage, Ossipoff navigue dans l'immensit.

--Eh! qui vous prouve que vous ne vous trompez pas? rpliqua le
prparateur.

--Oh! rugit Sharp, plutt la mort que la dlivrance due  cet
homme-l...

--Je ne dis pas comme vous.

--Nous verrons ce que vous en penserez lorsque la main de Jonathan
Farenheit s'abattra sur vous, riposta Sharp.

Woriguin tressaillit; il n'avait plus song  l'Amricain.

De ce jour, commena une existence pouvantable.

L'antipathie, qui existait  l'tat latent entre ces deux hommes, ne fit
que s'accrotre et bientt se transforma en haine.

Chacun d'eux, accusant mutuellement l'autre de lui voler sa part d'air
et sa part de nourriture, tait hant par une ide fixe: le meurtre de
son compagnon.

[Illustration]

Ils ne se parlaient pas et abrgeaient, autant qu'il leur tait
possible, le moment des repas, le seul qu'ils passassent en commun.

Le reste du temps, Sharp restait enferm dans le laboratoire, tantt
plong dans des rveries pleines de rage, tantt l'oeil riv 
l'oculaire de son tlescope, fouillant l'horizon fivreusement.

Qui donc esprait-il voir poindre l-bas, au sommet de ces hautes
montagnes?

En bas, Woriguin demeurait tendu sur le divan, fumant et buvant, ainsi
qu'il avait fait pendant le mois que l'obus tait rest immobile sur le
point d'gale attraction.

Seulement il buvait plus modrment, se dfiant d'une ivresse qui l'et
mis aux mains de Sharp.

[Illustration]

Celui-ci descendit un jour plus sombre et plus soucieux.

Il avait constat que le soleil s'abaissait  l'horizon et, pour lui qui
connaissait la mtorologie spciale du monde lunaire, cela prsageait
la nuit, la nuit longue et froide, la nuit mortelle. En mme temps, un
coup d'oeil donn au rservoir lui fit constater la diminution rapide du
prcieux gaz respirable. Lorsqu'il remonta, aprs le repas, il emporta
un litre de cognac.

Woriguin sourit, pensant que le savant, lui aussi, voulait demander 
l'alcool l'oubli du sort pouvantable qui les attendait.

Arriv dans le laboratoire, Sharp dboucha la bouteille, avala trois ou
quatre gorges du liquide, puis fouillant dans un coin sombre, en tira
une petite fiole pleine d'une liqueur verdtre qu'il vida dans la
bouteille de cognac.

Cela fait, il parut plus tranquille et attendit avec rsignation que le
soleil et disparu au-dessous de l'horizon.

Alors, brusquement l'obscurit la plus intense succda  la vive clart
des rayons solaires, en mme temps qu'un froid pouvantable, pntrant
dans l'obus, vint glacer les deux compagnons.

[Illustration]

Pendant de longues heures, l'un et l'autre rdaient  travers la cage
troite dans laquelle ils taient enferms, cherchant  lutter, par une
marche obstine, contre le froid qui engourdissait leurs membres.

--Oh! cria Woriguin dans un mouvement de colre, dire que je n'ai pas le
courage de me tuer!

Un sourire cruel crispa les lvres de Sharp qui continua sa promenade.

Cet homme extraordinaire ne dormait pas; comprenant que s'immobiliser
dans le sommeil tait s'immobiliser dans la mort, il s'tait condamn 
marcher sans relche.

Bris, harass de fatigue, il marchait, s'appuyant aux parois du boulet,
se soutenant aux meubles, la tte vacillante, les paupires closes, les
jambes molles, il marchait toujours.

Telle tait sa force de volont qu'il dormait en marchant.

Une seule fois il s'arrta et prta l'oreille.

Au-dessous de lui la promenade circulaire de Woriguin avait cess.

Le savant hocha la tte et murmura:

[Illustration]

--Qui sait?... peut-tre n'aurai-je pas besoin de faire ce que je me
proposais?

Et il reprit sa marche.

Douze heures se passrent... puis vingt-quatre... puis quarante-huit...
la pice qui servait d'habitation  Woriguin tait toujours silencieuse.

Alors, Sharp entr'ouvrit la porte, descendit l'escalier  ttons et, 
ttons aussi erra dans la pice.

Soudain ses mains rencontrrent un corps inerte et glac, et il se
releva en poussant un cri d'horreur.

C'tait le corps de Woriguin saisi par le froid pendant son sommeil et
que le froid avait tu.

Sharp s'approcha de nouveau, palpa le cadavre, l'ausculta, le retourna
en tous sens: le visage, les mains taient gels dans le sens propre du
mot.

Alors il poussa un soupir de satisfaction et murmura:

--Tant mieux.

Il remonta ensuite dans l'ogive du boulet et y reprit sa marche
circulaire, jusqu'au moment o, l'estomac tiraill par la faim, il
descendit et se dirigea vers la soute aux vivres.

Mais  peine y eut-il plong la main qu'il poussa un cri de fureur et de
dsespoir.

La soute tait vide.

Woriguin avait dvor le peu de biscuits et de viande qui restait, avant
de s'endormir; c'est mme cet excs de nourriture qui avait caus sa
mort, car saisi par le froid au milieu d'une digestion difficile, il
avait t frapp de congestion pendant son sommeil mme.

Accabl, Sharp se laissa tomber sur le divan.

A quoi bon lutter davantage contre le froid puisque la faim tait l,
avec ses tortures cent fois plus effroyables?

[Illustration]

Et, durant de longues heures, fig dans une immobilit complte, il
attendit, sentant un engourdissement mortel envahir peu  peu ses
membres, les glacer, les raidir.

Puis, tout  coup, le dsir de vivre s'empara de lui et de nouveau il se
mit  tourner, lentement d'abord, plus rapidement ensuite, pour faire
circuler le sang et ramener un peu de chaleur.

Mais la souffrance de l'estomac s'augmentait d'heure en heure; bientt
elle devint intolrable et alors pour tromper sa faim, il saisit une
bouteille de cognac, en avala coup sur coup plusieurs gorges.

Comme par enchantement la douleur s'apaisa; une sorte d'ivresse s'empara
de lui, lui monta  la tte et pendant quelque temps, il se sentit trs
bien.

Mme, l'alcool le rchauffant, il put s'asseoir et prendre un peu de
repos.

Mais, bientt, les tiraillements d'estomac recommencrent, plus
violents, plus atroces, lui arrachant des hurlements de bte fauve.

Alors, comme il avait fait une premire fois, il eut recours  l'alcool
et avala le reste de la bouteille de cognac. Sans doute la dose
tait-elle trop forte ou bien l'alcool, tombant dans l'estomac vide,
agit-il plus rapidement et avec plus de violence.

[Illustration]

Toujours est-il qu'une sorte de folie furieuse s'empara de lui, et la
tte en feu, les yeux sanglants, la bouche bavant hideusement, les
membres agits par un tremblement froce, il se rua dans l'ombre sur le
cadavre de l'infortun Woriguin.

Et ce fut ainsi toutes les fois que l'estomac rclamait sa nourriture
quotidienne.

Pendant des heures, il luttait dsesprment, coeur de ces
pouvantables festins, ayant horreur de lui-mme; puis,  bout de
forces, vaincu par la nature, il buvait et, quand l'ivresse l'avait
affol, il mangeait.

Cela dura jusqu'au moment o le soleil, remontant au-dessus de
l'horizon, vint clairer ces scnes d'horreur.

Le supplice du malheureux devint alors plus pouvantable encore; quand
les tnbres l'enveloppaient, il pouvait du moins chapper au spectacle
hideux qu'il donnait, accroupi sur ce cadavre et le dpeant  coups de
couteau.

Mais maintenant...

Et puis avec la lumire revint la chaleur, et ce corps, que le froid
avait conserv, se dcomposa avec rapidit, empestant l'air de miasmes
empoisonns.

En vain Sharp, qui sentait que la mort tait dans cette atmosphre
vicie qu'il respirait, chercha-t-il  briser  coups de pioche l'un des
hublots.

Le fer de l'outil s'moussa, le manche se brisa sans pouvoir mme fler
la vitre.

Alors, dsespr,  bout de courage et de forces, sentant l'inutilit
de lutter davantage, Sharp se coucha  ct du cadavre de Woriguin et
attendit.

Lorsque les yeux perants de Jonathan Farenheit aperurent le boulet qui
renfermait son ennemi, il y avait quelques heures  peine que celui-ci
s'tait vanoui.

[Illustration]




CHAPITRE XVIII

CLIPSE DE SOLEIL ET MARE LUNAIRE


[Illustration]

Fricoulet, on le sait, se piquait de quelques connaissances mdicales.

En dpit de l'horreur et du dgot que lui inspirait l'ex-secrtaire
perptuel de l'Acadmie des sciences, il s'agenouilla auprs de lui et
dboutonnant son vtement, l'ausculta minutieusement.

--Cet homme n'est pas mort, dclara-t-il enfin,... il est seulement
tomb en syncope.

A peine eut-il prononc ces mots que l'Amricain se prcipita vers lui.

--Sauvez-le, implora-t-il, sauvez-le, monsieur Fricoulet, et la moiti
de ce que je possde est  vous.

Le jeune ingnieur le regarda tout surpris.

--Comment! dit-il, c'est vous qui parlez ainsi, sir Jonathan! d'o vous
vient cet intrt subit pour un gredin que, tout  l'heure, vous vouliez
trangler de vos mains?... si votre haine se traduit toujours de la
sorte, j'envie le sort de vos ennemis.

Il avait prononc ces mots avec un lger accent railleur qui fit monter
le rouge au visage de l'Amricain.

--Ce n'est pas le corps de Fdor Sharp que je soigne, rpliqua
Farenheit, c'est ma vengeance.

Et il ajouta avec un clair dans la prunelle:

--Cet homme m'appartient.

Ossipoff s'avana.

--Pardon, monsieur, dclara-t-il, cet homme tait mon ennemi avant que
d'tre le vtre... j'espre que vous ne me contesterez pas cette
priorit.

Le vieux savant avait mis une telle autorit dans ces paroles que
Fricoulet le regardait tout surpris.

--Vous allez voir, murmura-t-il railleusement, que je vais tre oblig
de mettre ce gredin de Sharp aux enchres.

Farenheit reconnaissant sans doute que la rclamation d'Ossipoff tait
juste, tourna les talons en maugrant.

Alors le vieillard demanda  Fricoulet:

--Qu'allez-vous faire?

--Ce que vous dciderez.

--Peut-on le sauver?

L'ingnieur haussa les paules:

--On peut essayer tout au moins... j'ai vu, dans un hpital,  Paris,
alors que j'tais externe, un homme qui est demeur en catalepsie durant
plusieurs semaines;... le mme cas peut se prsenter pour Sharp... Je
vais donc lui faire endosser le _respirol_ de rechange qui nous reste et
que j'avais emport en prvision d'un accident...

--Et ensuite?...

--Ensuite, nous n'aurons plus qu' attendre que la nature agisse.

Sur ces mots, avec l'aide de Gontran, il transporta le corps de Fdor
Sharp dans la barque arienne o on retendit sur des coussins.

Sur le point d'embarquer, Fricoulet remarqua que leur guide avait le
visage soucieux et que ses regards considraient l'horizon avec une
expression d'inquitude visible.

--Qu'y a-t-il donc? demanda l'ingnieur.

--Je crains le mauvais temps, rpondit laconiquement le Slnite.

Ossipoff et ses comparons se retournrent.

--Le mauvais temps! rptrent-ils tout tonns.

--Je vous ai dj dit, et vous avez d'ailleurs d vous en apercevoir,
rpliqua Teling, que cette partie de la lune est des plus
inhospitalires; la cause en est  ces immenses forts qui condensent et
retiennent dans leur feuillage jauni le peu d'humidit en suspens dans
l'atmosphre... il n'est pas rare de voir de vritables nuages se former
ici; se fondre en eau ou en brouillards opaques et, par leur
condensation, produire de violents appels d'air; ces vents, soufflant 
travers les gorges des montagnes, emportent dans leurs tourbillons, les
branches, les ponces lgres et jusqu'aux dbris laviques arrachs aux
flancs des cratres.

--Mais ces pluies de pierres, ces temptes doivent tre dangereuses, fit
observer Gontran.

--Trs dangereuses.

--Est-ce que vous prvoyez quelque chose de semblable?

Teling, d'un geste large, dsigna l'espace.

[Illustration]

--Tout me fait craindre une prochaine perturbation dans l'atmosphre,
rpliqua-t-il.

--Que faire? demanda Ossipoff.

--Fuir au plus vite.

Il avait  peine prononc ces mots que dj M. de Flammermont aidait
Slna  prendre place dans l'esquif arien et que Farenheit s'asseyait
 ct des deux jeunes gens.

--Quel chemin allons nous prendre? fit le vieux savant.

--Nous nous dirigerons sans doute au nord-ouest, rpliqua Fricoulet qui
consultait sa carte; arrivs  la hauteur de l'quateur lunaire, nous
franchirons le cercle des montagnes et nous nous trouverons, toujours
avec le soleil, sur l'autre hmisphre et non loin de Chuir.

--Toujours avec le soleil, observa Ossipoff, il faudra nous hter.

--Oh! de ce ct nulle crainte  avoir, rpliqua Teling, nous avons
deux mille kilomtres  parcourir... C'est trente heures  peine qu'il
nous faut.

--A moins, murmura Gontran, qu'il n'arrive quelque catastrophe.

Tout tait par. Teling embarqua le dernier, tourna ses volants et
baissa les leviers de sa machine.

Aussitt, de l'arrire de la barque, un crachement strident se fit
entendre: un jet de gaz fusa dans l'air et, prenant son point d'appui
sur le fluide rarfi, l'appareil s'enleva dans les couches
atmosphriques.

Mais soudain, comme si elles n'eussent attendu qu'un signal, toutes les
particules humides tenues en suspension dans l'air se condensrent. De
lourdes volutes d'un noir d'encre se dgagrent des masses vgtales, se
tordant dans l'espace, semblables  de titanesques serpents, se
rassemblant en pais nuages, qui, bientt, couvrirent la mer de la
_Srnit_.

Gontran se pencha vers Fricoulet.

--Je suis sr, dit-il, que jamais, malgr leurs tlescopes
perfectionns, les astronomes terrestres n'ont assist  un semblable
phnomne; cela les aurait convaincus, au moins, de l'existence d'une
atmosphre lunaire.

L'ingnieur rpliqua:

--Tu es dans l'erreur, cher ami; tous les astronomes ont constat, comme
tu le fais en ce moment, que des nuages couvrent parfois une contre
tout entire du satellite.

--Ces gens ont donc intrt  nier l'vidence elle-mme, s'cria M. de
Flammermont.

--Si tu doutes de ce que je te dis, tu peux interroger le vieil
Ossipoff, riposta l'ingnieur un peu piqu de l'incrdulit de son ami.

Gontran se tourna vers le savant et le mit au courant de la discussion.

--Mon dieu! rpondit-il, M. Fricoulet n'a pas tort, mais il n'a pas tout
 fait raison, non plus. On n'a pas vu  proprement parler ces nuages:
mais c'est la seule explication rationnelle que l'on ait pu donner de
ces occultations singulires de cratres connus qui semblent disparatre
 des priodes irrgulires; de mme que certains dtails de
l'orographie lunaire ont t apparents,  certaines poques et pour
certains astronomes, tandis que pour d'autres ils n'existent mme pas.
Ainsi, au milieu de la mer des _Vapeurs_, dans un passage bien connu
des slnographes, se trouve un petit cratre nomm _Hyginus_, coup en
deux par une sorte de fleuve trac en droite ligne et bien
reconnaissable. Or, au nord-ouest de ce cratre, personne n'a jamais
signal un cirque qui mesure cependant une demi-lieue de diamtre...

[Illustration]

--Et ce cirque existe?

--Je l'ai vu, tudi et photographi... C'est comme dans la _mer du
Nectar_, il y a un petit cratre de six kilomtres de diamtre que
Maedler et Lohrmann, deux observateurs consciencieux, n'ont cependant
pas vu. Schmidt l'aperut pour la premire fois en 1851 et on le
distingue fort bien sur une photographie de Rutherfurd qui date de
1865... Or, en 1875, le slnographe anglais Neison examina, dcrivit,
dessina avec les dtails les plus minutieux et les mesures les plus
prcises cette mme contre, sans apercevoir aucune trace de volcan...
Mais l'anne dernire, on le distinguait fort bien, avec l'quatorial de
Poulkowa.

--Alors, quelle est la conclusion que vous en tirez? questionna
gravement le comte de Flammermont qui semblait suivre avec un grand
intrt les explications du vieillard.

--La thorie que j'ai toujours prconise et qui se trouve tre la
vraie--ce phnomne auquel nous assistons en ce moment le prouve--est
que les volcans lunaires mettent de la fume ou que les vapeurs
atmosphriques se condensent en brouillards au-dessus de ces rgions et
les masquent pour les observateurs terriens, comme il arriverait pour un
aronaute planant  quelques lieues au-dessus du Vsuve, aux poques
d'ruption.

Pendant que le vieux savant fournissait  Gontran ces explications
dtailles, la barque arienne avait quitt les rgions luxuriantes de
la mer de la _Srnit_.

Le _Tumulus de Linn_ avait disparu  l'horizon et, aprs avoir doubl,
 une hauteur considrable, le petit cratre de _Bessel_, nos voyageurs
planaient au-dessus d'un gigantesque rempart granitique qui semblait
servir de clture  la plaine sombre et veloute de la mer de la
_Srnit_.

--Pre, demanda Slna, quelles sont les montagnes que nous
franchissons?

--A gauche, rpondit le vieillard, nous avons le cirque de _Pline_; 
droite, c'est _Mnlas_.

Ce nom veilla aussitt dans l'esprit de Gontran des ides d'un ordre
tout autre que celui auquel appartenait l'orographie lunaire; s'il et
prt attentivement l'oreille, Ossipoff et entendu le jeune comte
fredonner un flon-flon d'oprette qui ressemblait  s'y mprendre  la
_Belle Hlne_.

Fricoulet poussa le coude de son ami.

--Est-ce que tu es fou? gronda-t-il.

--C'est l'association des ides, riposta Gontran; le cirque _Mnlas_ me
rappelle Mlle Schneider et ses roulades.

Il poussa un gros soupir et pour s'arracher  ses mauvaises penses il
se tourna brusquement vers Ossipoff en demandant:

--Toujours  droite, mais plus loin que _Mnlas_, quel est ce pic aigu
qui se profile  l'horizon?

--_Sulpicius Gallus_... Vous pouvez d'ici distinguer les contreforts
bizarrement dcoups qui le rattachent au systme orographique de
_Manilius_.

--Manilius! rpta Farenheit.

--Un grand cratre que nous ne pouvons apercevoir d'ici, vu que nous en
sommes  plus de cent lieues.

Fricoulet qui consultait frquemment sa carte, tendit le bras vers une
tache sombre, immense que l'on commenait  dcouvrir au loin.

--N'est-ce point la _mer de la Tranquillit_? demanda-t-il.

--Parfaitement, fit Ossipoff.

Le soleil, en ce moment au milieu de sa course, se trouvait au znith et
versait sur le sol lunaire des torrents de lumire brlante.

Tout  coup, l'astre parut s'assombrir.

--By god! s'cria Jonathan Farenheit, nous ne nous sommes pas
suffisamment hts... voici la nuit.

Gontran et Slna qui causaient ensemble interrompirent leur
conversation.

--La nuit! rpta le jeune homme, c'est pourtant vrai... l'horizon
s'obscurcit sensiblement.

Il frappa sur l'paule d'Ossipoff, trs absorb ainsi que Fricoulet,
dans l'tude de leur carte.

--Qu'y a-t-il? demanda le vieillard.

Ce disant, il releva la tte et poussa un cri de surprise.

Les tnbres commenaient  envahir l'espace.

--Me suis-je donc tromp dans mes calculs? murmura-t-il.--Cependant le
jour a bien 354 heures... et il y en a la moiti  peine d'coule.

Il se retourna, en entendant derrire lui un violent clat de rire.

Il aperut Fricoulet qui se tenait les ctes.

--Qu'avez-vous donc? demanda le vieillard brusquement, d'o vous vient
cette hilarit?

--De l'attitude pouvante de Gontran et de Farenheit.

Et l'ingnieur dsignait du doigt ses deux compagnons, qui, la tte en
l'air et les bras dans l'espace, semblaient considrer avec pouvante
l'astre du jour, dont le disque se voilait rapidement.

Ossipoff frappa du pied avec colre.

[Illustration]

--Pour rire ainsi, demanda-t-il, avez vous donc l'explication de ce
phnomne?

--Une clipse, rpliqua Fricoulet.

--Une clipse! rpta le vieillard ahuri.

--Eh, oui! une clipse de soleil.

--Par la lune peut-tre? riposta Gontran gouailleur.

Fricoulet haussa les paules.

--Non, dit-il, mais par la terre.

Et il ajouta, pour rpondre au geste d'incrdulit qui avait accueilli
ces paroles:

--Notre plante natale est nouvelle et en conjonction avec le soleil;
elle passe devant l'astre central et le masque, parce que, vue de la
lune, elle est quatre fois plus grosse que lui... Comme vous voyez,
c'est fort simple et trs peu dangereux.

[Illustration: La face de l'astre du jour se voilait rapidement.]

[Illustration]

--Mais cela va-t-il durer longtemps? demanda Farenheit.

--Dame! l'clipse est totale et ne durera certainement pas moins de deux
heures.

--Alors, fit Slna, nous allons tre obligs de nous arrter.

--Pourquoi? rpartit Fricoulet.

--Pensez-vous donc qu'il soit possible de se diriger dans une semblable
obscurit?

L'ingnieur se tourna vers Teling.

--Dangereux, fit laconiquement le slnite... Brouillard...

Fricoulet fouilla dans un coffre tabli  l'arrire de la barque et en
tira une lampe  laquelle il adapta un rflecteur argent.

Au moyen d'une corde, il amarra solidement la lampe  la proue de
l'esquif, puis mettant les deux ples en rapport, il produisit une
lumire clatante dont le rflecteur projeta les rayons  dix mtres en
avant.

[Illustration]

--Comme cela, murmura-t-il, on ne se cassera pas le nez.

Au bout d'un instant Slna demanda au vieux savant:

--Pre, est-ce qu'il en est ainsi  chaque _conjonction_ de la terre?

--Non, ma chre enfant, rpondit Ossipoff; le soleil, dans son cours de
chaque jour, passe au nord et au sud de la plante Terre, immobile dans
l'espace. Mais il arrive quelquefois, par suite des mouvements combins
des deux astres, que l'astre radieux passe juste derrire sa
vassale--comme en ce moment--il devient alors invisible pour la lune qui
retombe dans la nuit. Mais ces clipses ne sont pas frquentes et il n'y
a gure lieu de s'en proccuper, puisqu'elles se produisent pour des
contres dsertes.

Jonathan Farenheit assna un coup de poing sur le bordage.

--Et nous, grommela-t-il, nous prenez-vous donc pour des rochers?

--Que non pas; mais nous, nous sommes dans une situation toute
exceptionnelle... quant  moi, je suis enchant de la circonstance qui
va me permettre d'tudier les abords du soleil, la couronne lumineuse et
la lumire zodiacale.

Le vieux savant se frottait les mains d'un air visiblement satisfait.

Slna, elle, rflchissait.

--Mais, dit-elle au bout d'un instant, si la terre nous cache le soleil
parce qu'elle est en conjonction avec lui, et que ces deux astres se
trouvent dans le mme prolongement, la lune est pleine pour les
habitants de la terre, n'est-ce pas?

--Parfaitement, mon enfant.

--Ils assistent donc  une clipse de lune?

--Comment cela? fit Gontran.

--Puisque la terre intercepte les rayons solaires, ceux-ci ne peuvent se
rflchir sur le sol lunaire; consquemment, le satellite demeure
obscur.

--C'est juste, observa le jeune homme.

--Mais, o veux-tu en venir? fit le vieillard.

--A ceci: je croyais que les astronomes terrestres avaient dress des
tables de prdiction des clipses de lune... Le phnomne qui se produit
en ce moment devait donc vous tre connu.

Et, ce disant, elle souriait malicieusement.

Fricoulet frappa joyeusement des mains.

--Bravo! mademoiselle, exclama-t-il; voil de la logique ou je ne m'y
connais pas... tous mes compliments, d'ailleurs, car la logique n'est
gnralement pas la qualit dominante de votre sexe.

--Eh! on ne pense pas  tout, grommela le vieux savant; pendant que je
songeais au danger que ce phnomne, tout d'abord inexplicable, menaait
de faire courir  ma fille, je ne pouvais avoir prsente  la mmoire,
cette table de prdictions.

Il haussa les paules avec humeur et, prenant sa jumelle, se plongea
dans un examen attentif du soleil qui prsentait, en ce moment, un
aspect des plus singuliers.

Cependant, Teling paraissait inquiet.

Malgr la rapidit avec laquelle la barque volait  travers l'espace,
elle tait rejointe par le brouillard dont nos amis avaient constat la
formation au-dessus des masses vgtales des forts slniennes, et
naviguait maintenant au milieu de tourbillons poussireux qui eussent
aveugl les voyageurs sans les vitres qui protgeaient les ouvertures de
leur respirol.

--Nous dvions de notre route, murmura Teling.

--Ne serait-il pas prfrable de nous arrter? lui demanda Fricoulet;
aussi peu matre que vous l'tes de l'embarcation, vous risquez de nous
briser sur quelque pic inconnu.

[Illustration]

--Nous arrter? rpliqua Teling; pour cela, il faudrait atterrir et
cela serait bien dangereux.

Comme il achevait ces mots, au loin, un crpitement sourd retentit, un
violent mouvement de tangage secoua l'appareil arien, brisant les fils
conducteurs de la lampe tandis que dans l'ombre, des masses monstrueuses
parurent s'branler sous la pousse de forces inconnues.

Les montagnes semblaient s'effondrer, les cratres se combler sous des
avalanches de pierres et des boulements fantastiques de terrains.

C'tait un chaos pouvantable, un bouleversement gnral; on et dit que
la pauvre plante lunaire se disloquait jusque dans ses entrailles.

--C'est un tremblement de terre! s'cria Jonathan Farenheit, qui se
cramponnait au bordage.

--Dites donc de lune! riposta gouailleusement Fricoulet dont la voix se
perdait au milieu des rugissements de la tempte.

Teling avait fort  faire pour maintenir l'appareil au milieu du lit du
vent; l'appareil prouvait de violentes secousses et menaait de
chavirer comme sur une mer en fureur.

Tout de suite, ds les dbuts de l'ouragan, sur le conseil de
Fricoulet, les voyageurs s'taient attachs les uns les autres au moyen
d'une corde solide, comme font les pcheurs, pour viter d'tre
prcipits hors de l'embarcation.

L'obscurit intense qui rgnait, augmentait encore l'horreur du
cataclysme, et Teling avait renonce  diriger la barque qui, enveloppe
dans les remous ariens, tait chasse dans une direction inconnue.

[Illustration]

Ossipoff, lui, insouciant de la tourmente, demeurait dans la
contemplation du soleil qui, masqu entirement par la terre, dcelait
cependant sa prsence par des aigrettes lumineuses, formant autour de la
plante comme une aurole de feu.

--Notre monde natal nous joue un bien vilain tour! grommela Fricoulet.

       *       *       *       *       *

Enfin, aprs deux heures de cette scne pouvantable, deux heures qui
semblrent  nos amis longues comme deux sicles, un vif rayon s'lana
tout  coup de derrire la sphre terrestre et, soudainement, tout le
paysage se trouva illumin.

Puis, insensiblement, la lumire s'accrut, la plante dmasqua l'astre
radieux qui, de nouveau, inonda de ses rayons et de sa chaleur les
montagnes et les mers slnites.

Aussitt, Teling manoeuvra de faon  atterrir.

Il craignait que l'appareil et subi quelque avarie, et il voulait
l'examiner en dtail.

--O sommes-nous donc? interrogea Gontran de Flammermont; n'est-il pas 
craindre que la tempte ne nous ait emports bien loin de notre route?

--C'est plus que probable, murmura Fricoulet; mais les cartes ne sont
pas faites pour les chiens... et monsieur Ossipoff va pouvoir nous
renseigner.

Le vieux savant avait en effet dploy sur le sol sa carte qu'il
examinait attentivement.

--Eh bien! demanda l'ingnieur surpris de son long silence, o
sommes-nous, monsieur Ossipoff?

Le vieillard releva la tte et dit d'une voix inquite:

--Je ne m'y reconnais pas!

Fricoulet ne put retenir un mouvement de surprise.

--Que dites-vous l? balbutia-t-il.

--La vrit, grommela Ossipoff; tout est chang. Je ne vois rien sur la
carte qui ressemble  cet entassement cyclopen de rochers, prs
desquels nous nous trouvons... voyez d'ailleurs vous-mme.

Et il mettait la carte sous le nez de l'ingnieur.

--Oh! je m'en remets entirement  vous, riposta celui-ci qui n'avait
aucune raison--bien au contraire--de douter de l'affirmation du
vieillard.

Seulement il ajouta:

--Teling pourra peut-tre nous renseigner.

Consult, le Slnite, sans rien affirmer, dclara qu'il se croyait trs
 l'ouest de la mer de _la Fcondit_, et trs haut en latitude.

--Qu'est-ce qui vous fait supposer cela? demanda Ossipoff.

--La position du soleil, rpondit Teling en dsignant l'astre du jour
qui brillait radieux au znith.

Et il ajouta:

[Illustration: Le soleil prsentait, en ce moment, un aspect singulier.]

--D'ailleurs, nous nous orienterons plus facilement lorsque nous
planerons  une certaine hauteur et que nous pourrons embrasser un vaste
espace de pays.

On embarqua, l'appareil quitta le sol et, en quelques minutes, s'leva 
trois cents pieds de haut.

Penchs sur la carte, Ossipoff et Fricoulet cherchaient vainement 
reconnatre le pays, mais aucun des dtails de la carte ne se rapportait
au panorama qui se droulait  leurs pieds.

[Illustration]

--Tenez, dit le vieux savant en tendant la main, n'tait la forme
irrgulire du petit cirque de droite, je jurerais que ce que nous
voyons l-bas sont les deux cratres jumeaux auxquels Beer et Moedler
ont donn le nom de _Messier_.

L'ingnieur examina longuement,  l'aide de la jumelle, le point indiqu
par Ossipoff.

--En effet, rpliqua-t-il, je remarque fort bien les deux bandes
blanches qui s'tendent vers l'Est et font ressembler ces cratres  une
comte  double noyau..... pourtant c'est impossible!

--Oui, reprit Ossipoff, c'est impossible. J'ai,  plusieurs reprises, de
l'observatoire de Poulkowa, tudi ces deux cratres et je les ai
trouvs absolument conformes  la description qu'en font Schroeter et
Beer-Moedler.

Et avec une sret de mmoire prodigieuse, il cita le texte mme des
constatations faites par ces astronomes:

Ils sont identiquement semblables l'un  l'autre: diamtres, formes,
hauteurs, profondeurs, couleurs de l'arne comme de l'enceinte, position
de quelques collines soudes aux contreforts, tout se ressemble
tellement qu'on ne peut expliquer ce fait que par un jeu trange du
hasard ou une loi encore inconnue de la nature.

Il se tut quelques instants et ajouta:

--Au lieu de cela, qu'avons-nous sous les yeux? deux cirques qui n'ont
entre eux aucun point de ressemblance: le plus prs de nous est
elliptique et son grand axe se dirige de l'Est  l'Ouest, tandis que
l'autre est ovale, il est vrai, mais dans l'autre sens.

[Illustration]

Il courba la tte et murmura:

--J'en suis rduit aux conjectures.

Le vieillard se prit le front entre les mains et demeura plong dans une
profonde mditation.

--Alors, dit Gontran de Flammermont en s'approchant, alors nous sommes
perdus?

Fricoulet haussa les paules.

--Quel dommage! exclama le jeune comte, que nous n'ayons pens  semer,
comme le Petit Poucet, des cailloux sur notre route.

L'ingnieur ne put s'empcher de sourire.

--Si le Petit Poucet avait eu affaire  un tremblement de terre,
rpondit-il, il n'aurait pas retrouv son chemin, car les cailloux
auraient t disperss et enfouis.

--Eh bien! rpliqua Gontran, mais les cratres sont pour nous ce
qu'taient les cailloux pour le Petit Poucet..... pourquoi voulez-vous
que, eux aussi, n'aient pas t disperss, engloutis, dforms?

Fricoulet poussa un cri et courant  Ossipoff:

--Gontran, dit-il, vient de trouver la solution du problme qui nous
proccupe.

--Et cette solution? demanda le vieillard.

--Est qu'il faut attribuer le changement de forme qui nous droute 
l'effroyable bouleversement dont l'clipse nous a cach les phases.

Une lueur brilla dans l'oeil d'Ossipoff.

--Soit, dit-il, j'admets que les deux cratres sont bien ceux de Messier
et qu'ils viennent d'tre dforms par ce cataclysme dont nous avons t
tmoins..... mais ce bouleversement,  quoi l'attribuer?

Gontran eut un geste qui pouvait signifier cette fois, vous m'en
demandez trop long.

Cependant, aprs un court silence, il rpliqua:

--A un tremblement de lune, produit peut-tre par une ruption
volcanique.

Fricoulet saisit son ami par le bras.

--Malheureux, chuchota-t-il  l'oreille de l'ex-diplomate, tu oublies
qu'il n'y a pas de volcans en ignition dans la lune.

Bien que parlant  voix basse, l'ingnieur fut entendu d'Ossipoff, qui
s'cria d'un ton de suprme satisfaction.

--Pas de volcans dans la lune! monsieur Fricoulet... en vrit, je vous
savais peu fort en matire astronomique, mais je ne m'attendais pas 
une semblable hrsie.

Et s'adressant  M. de Flammermont:

--Hein! Gontran, dit-il qu'en pensez-vous?

--Le fait est, balbutia le jeune comte, que l'observation de mon ami
Fricoulet m'tonne.

--Vraiment! exclama l'ingnieur d'une voix railleuse.

Ossipoff se croisa les bras.

--Faut-il donc vous rappeler, fit-il, le nombre d'astronomes qui n'ont
pu expliquer que par des ruptions volcaniques les changements constats
 la surface de la lune?

Fricoulet fit un geste de la main pour indiquer l'inutilit de cette
numration; mais le vieux savant n'y prit point garde et s'cria:

--Votre compatriote Laplace, monsieur Fricoulet, croyait aux volcans
lunaires, tout comme Herschel, Lalande, Maskelyne et bien d'autres... Je
vous ai parl de ce nouveau volcan prs d'Ukert, dans la valle
d'Hyginus, du Tumulus de Linn et du cratre d'Eudoxe... vous venez de
voir la rvolution produite dans les deux cratres jumeaux de Messier...
Tenez! mieux encore... il me revient en mmoire un fait qui va vous
convaincre: en 1788, Schroeter aperut dans les alpes lunaires une
petite lumire analogue  une toile de cinquime grandeur et qui resta
visible pendant un quart d'heure. En 1865, M. Grower, un astronome
anglais, a revu  la mme place ce point lumineux qui brilla pendant 30
minutes, puis disparut...

Ossipoff se tut un instant et ajouta d'un air de dfi:

--Voulez-vous me dire ce que ce pouvait tre, sinon un volcan?

--Mais monsieur, commena Fricoulet.....

Le vieux savant ne le laissa pas continuer.

--Savez-vous ce que dit  ce sujet un des astronomes franais qui ont le
plus tudi la lune, l'homonyme de votre ami Gontran? coutez un peu:

Il y avait, au mois de mai 1867, sur la gauche de la montagne
tincelante d'_Aristarque_, un point lumineux trs brillant, offrant
l'aspect d'un volcan. Quoique peu dispos  admettre l'existence sur la
lune de volcans enflamms, j'ai cependant toujours gard de cette
observation l'impression d'avoir assist  une ruption volcanique
lunaire, peut-tre non de flammes, mais au moins de matires
phosphorescentes. Ce point est d'ailleurs si remarquable que, depuis le
XVIIe sicle, plusieurs astronomes, notamment Hvlius et Herschell
l'ont considr comme un volcan en ignition et telle tait la conviction
d'Herschel sur sa ralit quand cet astronome crivait, en 1787: Le
volcan brle avec une grande violence; les objets situs prs du cratre
sont faiblement clairs; cette ruption ressemble  celle dont je fus
tmoin le 4 mai 1783. Le diamtre rel de la lumire volcanique tait
d'environ 5,000 mtres et son intensit paraissait trs suprieure 
celle d'une comte qui tait alors sur l'horizon.

Essouffl par cette longue citation, le vieillard s'arrta pour
reprendre haleine; puis, victorieusement:

--Eh bien! monsieur Fricoulet, demanda-t-il, que dites-vous de cela?
tes-vous convaincu?

L'ingnieur sourit et dit:

--Dussiez-vous me trater de crtin, mon cher monsieur Ossipoff, je vous
avouerai que je ne suis pas convaincu.

Le vieillard le regarda d'un air de piti.

--Alors, fit-il, que pensez-vous?

--Que les changements que nous constatons en ce moment ne sont dus ni 
une agitation des couches slnologiques ni  une ruption volcanique.

Ossipoff leva les bras au ciel, dans un geste dsespr.

--Quel entt! exclama-t-il.

Et ironiquement:

--Selon vous, ajouta-t-il,  quoi devons-nous attribuer ces phnomnes?

--A une mare, tout simplement.

Cette rponse faite d'un ton tranquille, suffoqua le vieux savant.

--Une mare, balbutia-t-il... vous dites que c'est une mare qui...

Il n'en put dire plus long; seulement se tournant vers M. de
Flammermont, il fit un signe indiquant que, pour lui, la cervelle de
l'ingnieur s'tait subitement dtraque.

Fricoulet haussa les paules en souriant.

--Avant de porter un jugement prmatur sur l'tat de mes facults
mentales, coutez-moi: Pour moi j'attribue ce bouleversement gnral, ce
soulvement titanesque de terrains, cet affaissement de rochers 
l'attraction combine de la terre et du soleil se trouvant sur la mme
ligne. Cette attraction a t assez forte--aide peut-tre par d'autres
forces inconnues--pour remuer profondment le sol, changer la forme de
ces cratres, bouleverser la disposition de ces montagnes, produisant
ainsi une mare de fragments lunaires, puisque sur cette face de la
lune, l'eau n'existe pas.

Ossipoff ne riait plus, il rflchissait.

Tout  coup Teling se leva:

--Je reconnais le pays, dit-il brivement.

--Et o sommes-nous? demanda Gontran.

--Nous franchissons l'quateur du disque lunaire et nous ctoyons la mer
_des Crises_.

--_Mare Crisium_, murmura M. de Flammermont d'un air important.

--Tu l'as dj dit, lui chuchota  l'oreille Fricoulet.

Le slnite reprit:

--Avant vingt-quatre heures nous franchirons l'quateur.

Jonathan Farenheit se frotta les mains.

--Bravo! grommela-t-il, j'en ai assez des montagnes blanches et du ciel
noir; sans compter que nous avons l'air de momies dans ce sac de
caoutchouc... pour ce que nous avons vu de drle par ici...

Il s'interrompit pour ajouter:

--Une seule chose m'a intress; a t de voir la terre me servir de
lune.

Et il clata de rire.

Mickhal Ossipoff considra l'Amricain avec piti et se tournant vers
Gontran de Flammermont, laissa tomber ces mots d'une lvre ddaigneuse.

--_Vulgum pecus_!

Le jeune comte rpliqua:

--Quant  moi, je suis enchant de cette exploration qui m'a convaincu
une fois de plus que le cycle des manifestations physiques ne se termine
pas  la surface de notre satellite... Les forces de la nature sont
incommensurables, et ce serait les taxer d'impuissance que de les
mesurer  notre taille. Partout elle agit et son impulsion mystrieuse
meut les rochers dans le cratre des volcans, comme les toiles dans
l'immensit des cieux.

Le vieillard enveloppa Gontran d'un regard attendri.

Fricoulet tira son ami par la manche.

--La belle phrase! murmura-t-il railleusement; o as-tu pris cela?

--Dans les _Continents clestes_ de mon homonyme Flammermont.

[Illustration]




CHAPITRE XIX

DANS LEQUEL FDOR SHARP FAIT DES SIENNES


[Illustration]

Ce fut en pleine nuit que la barque arienne atteignit Maoulideck, la
ville capitale de la lune o devait se runir le congrs slnite.

Une salle fut mise  la disposition des voyageurs pour leur permettre
d'attendre non seulement la lumire du jour qui ne devait luire que dans
trois fois vingt-quatre heures, mais encore l'poque fixe pour la
runion des lunariens, c'est--dire la deux cent quarantime heure aprs
le lever du soleil.

Fdor Sharp, toujours en syncope, fut tendu dans un coin et les sacs de
minerai empils dans un autre.

Puis, aprs s'tre arrang commodment pour attendre le jour, on
s'occupa du prochain voyage.

Ossipoff avait dclar vouloir partir au plus tt, afin de profiter de
la position astronomique favorable de Vnus par rapport  la Lune.

Le vieux savant supportait impatiemment cette obscurit, pendant
laquelle force lui tait de demeurer dans l'inactivit et de perdre un
temps prcieux.

[Illustration]

--Eh! mon cher monsieur Ossipoff, disait Fricoulet en plaisantant,
comment! vous voulez explorer les mondes et vous n'avez pas plus de
patience que cela? Mais qui vous dit que vous ne rencontrerez pas des
sphres o la nuit sera ternelle, o les habitants mettront peut-tre
des sicles avant de prendre une dcision ou de faire le moindre
mouvement?

--C'est fort possible, ajouta srieusement M. de Flammermont... il y a
tant de terres dans l'espace, que l'on peut en rencontrer o l'on dort
ternellement comme d'autres o l'on ne dort jamais.

Le vieux savant, quand il tait de mauvaise humeur, n'aimait pas la
plaisanterie; aussi tourna-t-il le dos aux deux jeunes gens pour aller
s'asseoir et tudier,  la lueur d'une lampe Trouv, la marche de Vnus
dans l'espace.

Enfin, le soleil parut et tout le monde se trouva prt  excuter les
instructions du vieillard.

--Mon cher monsieur Ossipoff, dit tout  coup Fricoulet, il vient de me
pousser une ide lumineuse.

Le vieux savant qui avait pris pour principe de se dfier tout d'abord
des ides de l'ingnieur, quitte  les dclarer excellentes lorsqu'il
les avait mises  excution, le vieux savant frona lgrement les
sourcils.

Puis, d'une voix qui n'avait rien d'engageant:

--Dites toujours, grommela-t-il.

--Eh bien! murmura Fricoulet en baissant la voix d'un air plein de
mystre, si nous nous arrangions de manire  donner aux Slnites une
opinion merveilleuse des ambassadeurs de la Tournante.

--Et,  votre avis, demanda le savant, que faut-il faire pour cela?

--Quitter la lune le jour mme du congrs.

Ossipoff eut un mouvement de tte approbatif.

--Mieux que cela, s'cria Gontran, partons du sein mme du congrs.

L'ingnieur et le vieillard eurent un haussement de sourcils plein
d'interrogation.

--Puisque nous connaissons le lieu o doivent se runir les Slnites,
soucieux de nous admirer et de nous entendre, transportons-y notre wagon
rparons-le avec le plus de rapidit possible et, la dernire parole
prononce, alors que les applaudissements accueillant votre proraison
retentiront encore, nous nous enlverons  leurs yeux tonns.

--Comme Mahomet au nez et  la barbe des musulmans, fit Slna.

--Ou, mieux encore, comme Godard dans quelque fte foraine des environs
de Paris, dit  son tour Fricoulet en souriant malicieusement.

Et il ajouta:

--Il ne manquera que l'orphon de la localit pour nous saluer des sons
de ses cornets  pistons.

Cependant Ossipoff restait srieux.

--Eh bien? demanda Gontran.

Le vieillard ne rpondit pas de suite; il est certain que si une
semblable proposition et t faite par Fricoulet seul le vieux savant
s'en ft dfi, croyant  une plaisanterie... mais, dans son esprit, M.
de Flammermont tait un homme bien trop grave pour qu'il ne crt pas
devoir prter attention  tout ce qui manait de lui.

[Illustration]

Il rflchit donc quelques instants et, enfin, rpondit:

--A cela, je ne vois gure d'autre inconvnient que celui rsultant du
travail  excuter... bien que n'ayant pas examin en dtail notre
wagon, je crois qu'il a subi pas mal d'avaries.

--Il est facile de s'en rendre compte, dit Fricoulet, riant sous cape de
voir le vieillard accepter, sans mme la discuter, cette originale ide
de dpart.

Et, sance tenante, il fut dcid que la petite troupe se rendrait, sans
perdre un instant,  Chuir, d'o,  l'aide des montagnes russes comme
disait Gontran, elle irait chercher le projectile et le matriel pour
les ramener au cratre choisi comme lieu de dpart.

Mais au moment de s'embarquer, Jonathan Farenheit refusa nergiquement
de suivre ses compagnons.

--Allez sans moi, leur dit-il, je reste ici... vous trouverez bien
quelque Slnite pour me remplacer.

--Mais qu'y a-t-il donc? demandrent les autres tout surpris.

--Il y a, rpondit l'Amricain dont les lvres se plissrent dans un
rictus froce, il y a que je me suis constitu le gardien et le
garde-malade de Fdor Sharp et que je ne puis le quitter...

--Eh! c'est pardieu vrai, s'cria Fricoulet, nous oublions l'ami Fdor;
et tout bandit qu'il soit, nous ne pouvons l'abandonner dans cet tat.

--Messieurs, dit  son tour Slna, il y a une chose bien simple 
faire... Partez tous les quatre pour Chuir; quant  moi, qui ne pourrais
vous tre l-bas d'aucune utilit, je demeurerai ici  soigner ce
malheureux.

En entendant sa fiance faire cette proposition, M. de Flammermont plit
lgrement et son visage reflta la plus vive contrarit.

--Monsieur Ossipoff, dit-il en se tournant vers le vieillard, je vous
supplie de ne pas laisser mademoiselle Slna seule avec cet homme.

[Illustration]

--Que craignez-vous donc? demanda la jeune fille?... Ce malheureux, vous
le voyez bien, est incapable de faire un mouvement; n'tait sa
respiration, on le croirait mort.

--Eh! je sais cela, ma chre Slna, repartit le jeune comte, mais que
voulez-vous? j'ai peur de vous voir demeurer ici seule avec lui.

Tous les regards taient tourns vers le vieillard.

--Il est certain, dit-il enfin, qu'il serait bien prfrable de ne pas
nous priver du concours prcieux de sir Jonathan... mais il vaut mieux
qu'il demeure auprs de Sharp, au lieu et place de ma fille... je sais
bien qu'il n'y a rien  craindre, mais il ne faut pas tenter le diable.

Ce fut sur ces mots que le vieux savant, sa fille et ses deux compagnons
s'embarqurent de nouveau dans la barque volante pour gagner Chuir,
laissant l'Amricain install au chevet du moribond.

Car, on peut dire que Fdor Sharp n'tait pas autre chose.

Depuis le jour o ses ennemis l'avaient trouv dans les montagnes
de l'ternelle Lumire, plus d'une semaine s'tait passe et,
toujours tendu sans mouvement sur sa couche, il et sembl mort
si Fricoulet ne s'tait de temps en temps, assur que le coeur battait
toujours--faiblement, il est vrai--et si, toutes les douze heures, on
n'et russi  introduire  travers ses dents serres la valeur d'une
demi-tablette de Liebig dissoute dans un peu d'eau.

Ce qui n'empchait pas Jonathan Farenheit de le surveiller d'aussi prs
que s'il y avait eu  craindre quelque tentative d'vasion de la part de
ce mort vivant.

C'est que la haine de l'Amricain qui, avec le temps, avait paru
s'apaiser, s'tait veille plus forte qu'auparavant depuis que le
hasard l'avait remis face  face avec son ennemi.

Certes, il ne l'et pas touch du bout du doigt, alors qu'il tait en un
si pitoyable tat; il pouvait tre rude, brutal, bougon, bref avoir tous
les dfauts du monde, en ralit, c'tait une nature franche et loyale.

Mais il suppliait Dieu de faire un miracle et de rendre la sant  Fdor
Sharp.

Oh! alors, si pareille chose arrivait, il en serait autrement.

Et en pensant  cela, un rictus froce soulevait sa lvre, dcouvrait
ses longues dents jaunes et dchausses, tandis que ses poings
formidables et velus se serraient dans une crispation fivreuse.

Malheureusement pour les projets de vengeance de l'Amricain, Dieu ne
semblait nullement dispos  faire un miracle et, lorsque Ossipoff
revint au bout de trois jours, avec le wagon, Sharp tait absolument
dans le mme tat o il se trouvait au dpart.

Ce que voyant, Jonathan Farenheit perdit patience, sans compter qu'il
lui rpugnait de voir ses compagnons travailler, tandis qu'il passait
ses journes  errer dans la salle o tait le malade, comme un fauve
dans sa cage; aussi, se dcida-t-il  abandonner sa faction pour
rejoindre les autres dans le cratre o ils s'occupaient de rparer le
vhicule.

Celui-ci avait quelque peu souffert dans la chute terrible qui l'avait
jet sur le sol lunaire.

Le _culot_, ou partie infrieure, tait bossu et dform en plusieurs
endroits et il fallut aux terriens bien des efforts et bien des heures
de travail avant d'arriver  le rendre tanche comme auparavant.

Mais Mickhal Ossipoff tait si savant, Fricoulet si ingnieux, Gontran
si adroit et Farenheit si vigoureux, que l'on en vint cependant  bout
en somme assez rapidement.

Lorsque l'extrieur du projectile et t rpar, on passa 
l'intrieur; mais cette besogne n'tait rien comparativement  celle qui
venait d'tre termine; il s'agissait simplement de remonter les
bibliothques, de reclouer des planches, de remplacer les lampes 
incandescence brises, de revisser le lustre, de remettre de nouveaux
fils conducteurs et de nouveaux zincs  la pile lectrique.

Cela fait, et le wagon ayant repris son aspect primitif, on s'occupa de
remplir les rservoirs  air en liqufiant au moyen des appareils
emports par Ossipoff, l'oxygne contenu dans l'atmosphre lunaire.

Maintenant, il ne s'agissait plus que de garnir le wagon de son nouveau
moyen de locomotion.

Ossipoff avait fait tirer du laboratoire des caisses soigneusement
cloues sur le contenu desquelles il avait, durant tout le voyage, gard
le secret le plus absolu, et ces caisses avaient t transportes dans
la salle mise  la disposition des Terriens. Dans un coin, faisant
pendant  la couchette de Fdor Sharp et protgs de la lumire par une
bche en toile goudronne, taient empils les sacs de minerai recueilli
dans le pays des Subvolves.

Les caisses dcloues, on en sortit, soigneusement enveloppes dans de
la paille et protges du moindre choc par des tampons de caoutchouc,
une demi-douzaine de sphres en cristal pais pouvant avoir 50
centimtres de diamtre.

--Eh! eh! monsieur Ossipoff, dit Fricoulet, vous tes un homme de
prcaution... ces rcipients dont vous nous parliez l'autre jour pour
enfermer votre minerai... les voici.

--Prcisment, monsieur Fricoulet, rpondit le vieillard.

Puis, remarquant sur le visage du jeune ingnieur, les traces d'une
proccupation visible, il ajouta:

--Auriez-vous par hasard quelque observation  m'adresser?...  quoi
pensez-vous?

--Je pense aux moyens que vous emploierez pour descendre.

Ossipoff haussa les paules.

--Rien de plus simple, rpondit-il; ces sphres transparentes seront
enfermes dans d'autres sphres mtalliques... que voici d'ailleurs. En
dcouvrant plus ou moins, par un mcanisme se manoeuvrant de
l'intrieur, ces sphres mtalliques, le minerai se trouvera plus ou
moins expos aux rayons lumineux et nous rglerons ainsi notre vitesse.

Fricoulet hochait la tte et il allait certainement faire une autre
objection; mais ce fut Gontran qui le prvint.

--Voil la question de vitesse bien rgle, cher monsieur, dit-il; reste
la question de direction... si la lumire devient le moteur de notre
projectile nous ne pourrons jamais nous diriger autre part que sur le
soleil.

Un sourire malicieux claira le visage de l'ingnieur qui ajouta  son
tour:

--En sorte que nous ne pourrons visiter que les plantes qui circulent
entre la terre et le soleil, c'est--dire Vnus et Mercure... quant aux
plantes extrieures  l'orbe de la terre, comme Mars, Saturne et bien
d'autres... nous ne devons pas y penser.

Le vieux savant, la tte penche sur la poitrine, rflchissait.

--Et puis, poursuivit M. de Flammermont dsireux de faire montre de ses
quelques connaissances astronomiques, et puis, combien de temps durera
ce nouveau voyage? Avez-vous song qu'il y a plus de vingt millions de
lieues de la Terre jusqu' Mercure... ce sont des mois entiers qu'il
faudra pour franchir ces normes distances..

Il se tut et il sembla que le vieillard ft cras sous le poids de ces
objections.

Les bras croiss, les yeux fixs sur le sol, les sourcils violemment
contracts, il demeurait plong dans une profonde mditation.

--_By god_! s'cria tout  coup Jonathan Farenheit, qui jusqu' prsent
n'avait rien dit... Pourquoi ne badigeonnez-vous pas la paroi extrieure
de votre wagon avec le minerai... plus vous aurez de surface
impressionne et plus votre vitesse sera grande.

[Illustration: La Terre sert de phare et d'horloge au pays des _Subvolves_.]

Ossipoff releva la tte, regarda fixement l'Amricain et, se prcipitant
vers lui, s'empara de ses mains qu'il secoua avec nergie.

--Vous tes un gnie, sir Jonathan! s'cria-t-il.

Puis se tournant vers Gontran et Fricoulet:

--Non, nous ne serons pas des annes en route, monsieur de Flammermont,
dit-il victorieusement; non, monsieur Fricoulet, nous ne marcherons pas
toujours vers le soleil. Comme vient de le dire ce cher sir Jonathan
Farenheit, nous avons sur notre wagon un nombre respectable de mtres
carrs qu'il nous faut utiliser pour acqurir le maximum de vitesse...
quant  la direction, nous l'obtiendrons en disposant autour du wagon
une large plateforme dont un ct sera badigeonn avec du minerai et
l'autre ct peint en noir; cette plateforme sera compose de plaques
pivotant sur elles-mmes en sorte que suivant qu'on exposera  la
lumire la face noire ou la face oppose on changera de direction.

Il tira un crayon de sa poche, fit rapidement sur la paroi mme de la
salle quelques calculs et ajouta:

--Le maximum de vitesse que nous pourrons obtenir pourra atteindre
20.000 mtres par seconde, soit 18.000 lieues  l'heure... il nous
faudra donc pour atteindre Mercure, un peu plus de quarante jours de
voyage.

Il jeta autour de lui un regard qutant les approbations; mais personne
ne rpondit tellement ces hommes audacieux trouvaient extravagant le
projet du vieillard.

--Bast! grommela celui-ci entre ses dents, ils ne peuvent me comprendre;
mais l'exprience les convaincra.

Quelque peu de confiance que Gontran et l'Amricain eussent dans ce
systme de locomotion, quelque dfiance mme que Fricoulet pt avoir,
tout le monde nanmoins se mit  l'oeuvre avec acharnement.

On prpara une peinture gommeuse  laquelle on ajouta le prcieux
minerai, pralablement vann, cribl avec soin, dbarrass des parties
trangres qu'il contenait.

Farenheit, transform en ouvrier badigeonneur, fut charg d'tendre
cette prparation sur les parois extrieures du wagon.

Pendant ce temps, Fricoulet, aid de Gontran, fabriquait la plateforme
compose de vingt-quatre morceaux monts chacun sur un axe qui
traversait la paroi et pouvait le faire pivoter sur lui-mme,  la
volont des voyageurs, pour prsenter l'une ou l'autre de ses faces aux
rayons lumineux.

Enfin, le matin mme du jour fix pour la runion du congrs, les
Terriens avaient termin leur besogne et ils laissaient l'obus tout prt
au dpart au milieu du cratre, pour aller prendre quelques heures de
repos.

--Qu'allons-nous faire de Sharp? demanda Fricoulet  Ossipoff tandis
qu'ils regagnaient leur demeure provisoire.

Un froncement de sourcils prouva  l'ingnieur que cette question
n'tait pas sans embarrasser le vieillard.

--Je ne sais trop, rpondit celui-ci au bout de quelques instants.

--On ne peut cependant abandonner ce malheureux dans cet tat, murmura
Slna d'une voix pleine de piti.

--Il est certain que pour le moment, il ne vaut gure plus qu'un mort,
ajouta Fricoulet.

Farenheit tendit la main.

--Voulez-vous me confier le soin de le garder? demanda-t-il.

--Vous! s'cria Ossipoff.

--Oui... moi... je m'engage sur l'honneur  faire l'impossible pour le
sauver... mais une fois sur pied je reprends toute ma libert, et
alors...

L'clair qui brilla dans ses yeux acheva sa phrase plus
significativement que ne l'eussent pu faire les paroles les plus
nergiques.

--Vous nous abandonneriez donc! s'cria M. de Flammermont.

--Mon cher monsieur, rpondit l'Amricain, en vous encombrant de ma
personne, lorsque l'obus est parti de la Terre, je n'avais qu'un but:
arriver jusque dans la lune et une fois l, me mettre  la recherche de
ce gredin de Sharp... maintenant que je le tiens, je ne le quitte
plus... je n'aurai d'ailleurs aucune raison de pousser plus loin mes
prgrinations.

Ossipoff eut un mouvement d'paules plein de surprise.

--Eh quoi! s'cria-t-il, ne vous souciez-vous donc pas d'aller admirer
de prs toutes ces merveilles clestes qui ont sollicit votre
attention, alors que vous ne les aperceviez qu' une distance de
plusieurs millions de lieues?

L'Amricain hocha la tte.

--Monsieur Ossipoff, rpondit-il, pour tre franc, je dois vous avouer
que je me suis toujours beaucoup plus occup de l'levage des porcs et
du commerce des suifs que des toiles et des plantes... Pour le moment
je prfre de beaucoup contempler la face de Fdor Sharp, tout vilain
qu'il est, qu'admirer Mars ou Saturne, quels que soient les spectacles
feriques qu'ils me promettent.

Et sur ces mots prononcs d'un ton qui n'admettait pas de rplique,
l'Amricain franchit le seuil de la salle qui servait de demeure aux
terriens.

Mais  peine avait-il fait quelques pas qu'il leva les bras au ciel dans
un geste de fureur, en mme temps qu'une exclamation trangle sortait
de ses lvres.

--Sharp!... Sharp!

Il n'en put dire davantage et sa bouche demeura grande ouverte, au
milieu de son visage apoplectis dans lequel ses yeux ronds faisaient
deux taches luisant comme des brasiers.

Ses compagnons taient accourus et, muets de stupeur, considraient la
couchette sur laquelle Sharp tait demeur tendu depuis prs de quinze
jours.

Elle tait vide.

--Le drle nous a jous! s'cria Gontran furieux.

Ossipoff se tourna vers Fricoulet et lui demanda d'un ton railleur:

--Eh bien! monsieur, vous le disiez si malade?

--Je cours aprs, monsieur Ossipoff, rpondit l'ingnieur, et si je le
trouve, je vous jure que je vous le ramnerai mort ou vivant.

Ce disant, il sauta sur une carabine suspendue au mur et se prcipita au
dehors.

Gontran et Farenheit se jetrent sur ses talons, laissant le vieillard
et sa fille consterns.

Les trois hommes revinrent, quatre heures aprs, extnus et la tte
basse; nulle part ils n'avaient trouv trace du fugitif.

--Mfions-nous, grommela Farenheit, le bandit est capable de mditer
quelque mauvais tour.

Comme il achevait ces mots, Teling les vint chercher pour les conduire
au cratre dans lequel une foule innombrable les attendait sous la
prsidence des notables.

Au milieu d'un imposant silence, le directeur de l'Observatoire slnite
se leva et pronona d'une voix vibrante les paroles suivantes:

Mes chers compatriotes, vous tous qui avez rpondu  notre appel et qui
avez franchi d'normes distances pour vous runir dans cette enceinte,
apprenez qu'enfin l'espace qui spare la _Tournante_ de notre monde a
t travers par des habitants audacieux de cette plante, curieux
d'tudier au passage notre humble sphre.

Ainsi, le grand voile est dchir, les mystres de la nature sont mis
au jour et avant l'extinction complte de la vie  sa surface, notre
monde aura reu l'assurance qu'une autre vie se dveloppe  ses cts et
que, lorsqu'il roulera inerte et glac  travers l'espace infini des
cieux, une autre humanit, plus jeune et suprieure  la ntre,
poursuivra sa marche ascendante vers le progrs et la perfection.

Quel fait plus prodigieux que celui dont nous sommes tmoins! Quel
vnement plus mouvant dans les annales de notre plante! Ds ce
moment, nous entrons en communication directe avec nos frres de
l'Infini. Avant de disparatre notre humanit les aura vus et aura
obtenu d'eux l'assurance que les Terres du Ciel sont le sjour d'tres
intelligents et heureux...

Ici, l'orateur fit une lgre pause, ce qui permit  Gontran de murmurer
 l'oreille de Fricoulet:

--En avant la musique!

Le Slnite reprit, en se tournant vers Ossipoff:

Et maintenant, illustre savant, parle-nous de la Terre et fais nous de
ton voyage un rcit dtaill, que nos crivains puissent enregistrer sur
une page spciale de notre histoire.

Alors, le vieillard se leva et commena le rcit de ses aventures.

Quand il en arriva  dire que le mobile le plus puissant de son voyage
avait t l'ardent dsir de savoir si la lune tait ou non habite,
Teling lui demanda:

--Ainsi donc, sur la _Tournante_, on ne croit pas  l'habitabilit des
autres mondes et, en particulier,  celle de la lune?

--Pour dire vrai, rpondit Ossipoff, les neuf diximes de l'humanit
terrestre se proccupent fort peu des plantes et des toiles dont ils
connaissent  peine le nom.

Ce disant, il laissait tomber un regard mprisant sur Jonathan
Farenheit.

[Illustration: une Slnite.]

--Quant au reste, je parle du monde savant, poursuivit le vieillard,
malgr les efforts de nos philosophes, il discute fort prement la
question de la pluralit des mondes habits..... Les plus clbres
d'entre nous considrent la terre comme le seul lieu qui puisse l'tre;
pour eux, les autres plantes sont absolument dsertes, par cette
simple raison qu'elles ne ressemblent pas  la boule terraque qui leur
a donn naissance... En ce qui concerne plus particulirement la lune,
voici, ou  peu prs, le langage qu'ils tiennent: Dshrite de tout
liquide et de toute enveloppe arienne, la lune n'est sujette  aucun
des phnomnes mtorologiques terrestres; elle n'a ni pluie, ni nuages,
ni vent, ni grle, ni orage. C'est une masse solide et aride, dsole et
silencieuse, sans le moindre vestige de vgtation et o il est vident
qu'aucun animal ne trouverait le moyen de subsister... Si cependant la
lune a des habitants, ce ne sont que des tres privs de toute
impressionnabilit, de tout sentiment, de tout mouvement, rduits  la
condition des corps bruts, des substances inertes, etc., etc..

Ces mots furent accueillis par un clappement de langue formidable que
firent retentir douze mille gants.

Pour un peu, cette explosion de gaiet et pu s'entendre de la terre.

--Ces raisonnements des astronomes terrestres, riposta aussitt Teling,
prouvent ou qu'ils ont de bien mauvais instruments d'optique pour
tudier notre plante, ou qu'ils ont l'entendement ferm aux
manifestations de la nature. Plutt que vous, ne serions-nous pas fonds
 prtendre que votre monde est inhabitable, par suite des diffrences
qu'il prsente avec le ntre, de son rgime mtorologique tumultueux,
de sa lourde atmosphre, de ses ocans continuellement agits? Ne
pourrions nous pas dire avec raison que votre plante n'a d'autre raison
d'tre que de servir de phare et d'horloge au pays des _Subvolves_?

Aprs avoir par ces quelques mots satisfait son indignation, le Slnite
s'assit et Ossipoff ajouta:

--Si je vous disais que ce n'est qu'aprs mille difficults que j'ai pu
quitter ma plante natale et m'lancer dans l'espace.....

--Mais, interrompit encore Teling, et ces deux Terriens que vous avez
rencontrs dans les montagnes de l'ternelle Lumire?

Ossipoff devint rouge de colre.

--De ces deux-l, rpondit-il, l'un m'est inconnu, c'est celui qui est
mort; l'autre est un misrable qui a russi  me voler mon procd de
locomotion interlunaire... et pendant qu'un volcan me fournissait la
propulsion dont j'avais besoin, il construisait le canon que j'avais
invent et il s'lanait vers votre monde.

--Pour exploiter des champs de diamants! s'cria d'une voix de tonnerre
Jonathan Farenheit, ces prcieux _placers_ qui n'existaient que dans son
imagination de voleur!

Comme il achevait, de derrire une anfractuosit de rochers surgit une
longue et maigre silhouette; en mme temps, une voix stridente
s'criait:

--Jonathan Farenheit! vous mentez.

Celui qui venait de parler, c'tait Fdor Sharp qui se tenait immobile
au milieu du cirque, non loin de la toile goudronne, qui recouvrait le
wagon, toisant d'un regard railleur ses ennemis, semblant les dfier.

Ossipoff et l'Amricain s'taient dresss d'un mme mouvement.

Le premier tait immobile de stupeur, mais le second se ft lanc, si
Fricoulet et Gontran ne l'eussent saisi  bras le corps.

--Laissez-moi, criait-il, laissez-moi... je veux me venger!

Mais ses compagnons qui, eux voulaient faire justice, en prenant Sharp
vivant, tenaient par cela mme  empcher Farenheit d'atteindre le
misrable.

Dans l'assemble, le tumulte tait  son comble; tous les Slnites
taient debout, cherchant  deviner, d'aprs les gestes des Terriens, ce
qu'ils disaient dans cette langue incomprhensible pour eux.

Tout  coup, Ossipoff dit  Sharp:

--Fdor Sharp, vous tes un tratre et un voleur... Je rougis pour la
Russie, ma patrie, qui vous a donn le jour et pour l'Institut des
sciences de Ptersbourg qui vous avait admis dans ses rangs... Votre
conduite infme appelait une vengeance... les circonstances mmes nous
permettent de vous punir... nous partons pour ne plus revenir et nous
vous laissons ici, sur cette terre inconnue, sans ami, sans soutien, au
milieu d'une population ennemie du mensonge, qui concevra pour vous le
plus profond mpris... Puisse Dieu vous prendre bientt en piti et vous
rappeler  lui...

Sharp rpondit  ces paroles que le vieillard avait prononces d'une
voix triste, par un ricanement moqueur.

--Ah! tu pars, Mickhal Ossipoff, riposta-t-il en dardant sur son ancien
collgue des regards pleins de haine... Pour toi, la gloire, n'est-ce
pas, et la joie d'avoir satisfait ta soif de l'infini!... et pour moi,
le nant, la mort!... Eh bien! cela ne sera pas!

Comme il achevait ces mots, Farenheit russit enfin  se dgager de
l'treinte des deux jeunes gens et d'un bond se prcipita sur Fdor
Sharp.

Mais celui-ci ne le quittait pas des yeux; en le voyant accourir suivi
d'Ossipoff et des autres Terriens, il tira de son vtement un tube
mtallique ayant  peu prs la forme et les dimensions d'une cartouche
de fusil et le lana sur le groupe qui se ruait vers lui.

Une dtonation pouvantable retentit; Ossipoff et ses amis furent
entours de flammes et de fume; sous leurs pieds, le sol se crevassa et
ils roulrent, au milieu de dbris de rochers pulvriss par la violence
de l'explosion.

Farenheit, frapp en pleine poitrine par les clats meurtriers du
projectile bourr de slnite, se tordait, en proie aux plus horribles
souffrances.

Profitant de la stupeur et de la panique gnrales, Fdor Sharp courut
vers Slna qui gisait inanime  ct de son pre et la saisissant dans
ses bras, il s'enfuit  toutes jambes vers le milieu du cirque, puis
disparut sous la toile qui protgeait l'obus contre la lumire.

Mais dj, les Terriens qui n'taient qu'tourdis revenaient  eux.

--Ma fille! s'cria Ossipoff en constatant la disparition de Slna.

Gontran poussa un cri de fureur.

--Ce bandit est capable de s'en tre empar comme d'un otage, fit-il.

Un Slnite qui avait suivi la manoeuvre de Sharp, tendit le bras vers
le centre du cirque.

--L, dit-il, cet homme s'est rfugi l avec votre compagne.

Comme il achevait ces mots, la toile goudronne s'abattit, dcouvrant
l'obus qui tincelait comme un diamant sous les rayons solaires.

Ossipoff et ses compagnons, une angoisse poignante  l'me, se
prcipitrent; mais avant qu'ils eussent fait la moiti du trajet,
l'obus, obissant  la lumire qui l'attirait, s'enleva et fila comme un
clair, emportant dans l'espace Fdor Sharp et la fille de son ennemi.

A cette vue, Mickhal Ossipoff tomba vanoui entre les bras de
Fricoulet, pendant que M. de Flammermont, affol par sa rage
impuissante, menaait du poing l'Infini.

FIN DU VOYAGE A LA LUNE

_Achev d'imprimer_ le vingt-cinq novembre mil huit cent quatre-vingt-huit.
PAR CH. UNSINGER
83, rue du Bac,
POUR G. DINGER, DITEUR,
34, rue de la Montagne-Sainte-Genevive, 34,
_A PARIS_




TABLE DES MATIRES


    I. Dans lequel il est un peu parl de mariage et beaucoup de la lune
   II. Dans lequel Gontran conoit des doutes srieux sur la solidit
       crbrale de son futur beau-pre
  III. Comme quoi Fdor Sharp, bien que secrtaire perptuel de l'Acadmie
       des Sciences, tait une canaille
   IV. O la Providence se prsente  Slna sous les traits d'Alcide
       Fricoulet
    V. L'enlvement d'Ossipoff
   VI. O Gontran a une ide lumineuse
  VII. Le wagon-obus
 VIII. O il est dmontr une fois de plus que Fdor Sharp est un gredin
   IX. Prparatifs de dpart
    X. La dernire journe terrestre
   XI. Mickhal Ossipoff rencontre dans l'espace son ancien collgue de
       l'Acadmie des Sciences
  XII. Un drame dans un boulet
 XIII. La lune  vol d'oiseau
  XIV. A quatre-vingt-dix mille lieues de la terre
   XV. A travers l'hmisphre invisible de la lune
  XVI. Les montagnes de l'ternelle lumire
 XVII. Ce qui s'tait pass dans le boulet
XVIII. clipse de soleil et mare lunaire
  XIX. Dans lequel Fdor Sharp fait des siennes





End of the Project Gutenberg EBook of Aventures extraordinaires d'un savant
russe, by Georges Le Faure et Henri de Graffigny

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