Project Gutenberg's La conqute d'une cuisinire I, by Eugne Chavette

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Title: La conqute d'une cuisinire I
       Seul contre trois belles-mres

Author: Eugne Chavette

Release Date: October 3, 2005 [EBook #16795]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUTE D'UNE CUISINIRE I ***




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                   LA CONQUTE D'UNE CUISINIRE I

[Illustration]

                             SEUL

                    CONTRE TROIS BELLES-MRES



                              PAR

                        EUGNE CHAVETTE





                                I


--Des femmes, parbleu! aies-en dix  la fois, vingt... cent mme!... Ce
n'est pas moi qui t'en blmerai, puisque je te prche d'exemple. Mais
ce que je ne veux pas, ce que je t'interdis formellement, c'est ce qu'on
appelle vulgairement un _collage_.

Ainsi s'exprimait le plus vieux de deux djeuneurs attabls dans un
cabinet du caf Anglais, ayant vue sur le boulevard. Aprs un succulent
repas, ils en taient au moment du moka.

Aprs s'tre humect le palais d'une gorge de caf, le parleur reprit
la parole:

--Non, non, cher neveu, pas de concubinage! Pas de cette liaison bte
 ton ge, qui vous endort  l'heure d'tre frtillant, qui abrutit ces
belles annes de la jeunesse qu'un homme doit employer  jeter sa gourme
afin de faire, plus tard, un bon mari!

Le second convive, un fort beau garon de vingt-cinq ans, allait
rpliquer, mais son morigneur ne lui en laissa pas le temps.

--Quand ta mre, ma bonne et chre soeur, est morte, reprit-il, elle te
laissait une quarantaine de mille francs. J'ai eu la main heureuse 
te placer cette somme qui te donne, aujourd'hui, 3,000 francs de rente.
Ajoutons-y les trois autres mille francs de ta place, puis, enfin, les
quatre mille que, bon an mal an, tu me soutires  l'aide de carottes
plus ou moins longues; c'est donc un total d'une dizaine de mille
francs, plus que suffisants pour un jeune homme qui, comme toi, n'est
pas compltement oisif... Que, ces dix mille francs, tu les manges 
droite et  gauche, avec la brune et la blonde, bravo!... mais qu'ils ne
te servent qu' lutter stupidement contre la gne d'un collage, pouah!
pouah! mon trs cher neveu!

Et, aprs cette tirade, l'ennemi du concubinage huma une nouvelle gorge
de caf.

Le neveu, puisque neveu il y avait, prit un petit air tonn pour
demander:

--Mais, mon oncle,  propos de quoi me dites-vous cela?

Sans abaisser sa tasse qu'il se passait et repassait sous le nez pour
rgaler ses narines de l'arme du moka, l'oncle regarda son neveu en
face et rpliqua d'un ton doucement grondeur:

--Ne fais donc pas la bte, Gontran! As-tu, par hasard, la prtention
de rouler un vieux singe de ma sorte?... Jadis, neuf fois sur dix, je te
trouvais chez toi quand j'allais t'y voir. Depuis trois mois,  chaque
visite, j'ai beau sonner  tour de bras, tu me laisses le nez devant la
porte ferme aprs que, j'en suis certain, tu m'as reconnu par quelque
trou invisible, donnant sur le carr... Je la connais, cette blague-l;
je la faisais autrefois  mon bottier. Or, si tu ne me laisses plus
mettre le pied dans ton domicile, c'est parce que tu y vis maritalement
avec une donzelle... Voyons, Gontran, regarde-moi bien en face et
soutiens-moi le contraire!

N'osant pas nier, le neveu tenta d'attnuer sa faute:

--Ah! mon oncle, si vous la connaissiez! Jolie, distingue, bien leve,
avana-t-il.

--Ta! ta! fit moqueusement l'oncle; si je la connaissais, je trouverais
qu'elle ressemble  beaucoup d'autres de ma connaissance... Je la vois
d'ici ta perle. Une monteuse de coups qui pose  l'lve de Saint-Denis,
 la princesse en sucre, grimaant au moindre mot de gaudriole, faisant
ses yeux sur le plat en broyant sur le piano la _Dernire Pense de
Weber_... Ah! si tu savais comme,  moi aussi, on a tent de me pousser
la _Dernire Pense de Weber_! Mais je ne me laissais pas engluer,
attendu que ce n'est pas de ce ct-l que je cherche, avec les femmes,
d'o vient le vent. Aussi, ds la seconde sance de piano, je filais 
la sourdine en me disant: A un autre la mijaure! Je ne la prte pas,
je la donne!

Aprs cette profession de foi, dbite d'une voix railleuse et pleine
d'une fatuit passablement ridicule, l'oncle reposa sur la table sa
tasse vide, en ajoutant d'un ton un peu sec:

--Donc, neveu, tu me feras le plaisir de lcher ta belle et de courir
 d'autres amours moins collantes. Je tiens  te trouver libre du plus
petit lien quand viendra le jour o je t'aurai obtenu la fiance que je
guette depuis longtemps pour toi.

Puis, en appuyant sur les mots:

--C'est dit, Gontran, n'est-ce pas? Ds demain, plus de collage,
ajouta-t-il.

Cette fois, le jeune homme tenta, sinon de gagner sa cause, au moins
d'obtenir un dlai.

--Mais, mon oncle, dit-il, je ne puis, du jour au lendemain, abandonner
une pauvre femme sans ressources.

--C'est juste! fit l'oncle.

Il fouilla dans sa poche, dont il tira un portefeuille qu'il ouvrit en
poursuivant:

--J'avais prvu ton objection et prpar ma rponse. Tiens, voici dix
mille francs que tu donneras  ta dulcine en l'invitant  aller jouer
ailleurs sa _Dernire Pense_ de Weber.

Et il posa sur la table, devant le jeune homme, un paquet de billets de
banque.

Ensuite, comme s'il regardait la question compltement vide, il passa 
un autre sujet:

--Car, reprit-il, je veux te voir bel et bien mari, mon garon, et si
mes esprances se ralisent, la fille que, je te le rpte, j'ai en vue
pour toi, te fera des plus riches... Une dot norme, mon cher!

--Oh! riche, rpta Gontran avec ironie, pensez-vous que les grosses
dots des filles aillent tout droit aux garons sans le sou comme moi?

--Comment! sans le sou comme toi! Ah ! est-ce que tu te figures que ma
succession ne te produira que des cailloux?... Sans parler des deux
cent mille francs que je te donnerai le jour du mariage, tu peux compter
encore, aprs moi, sur soixante mille livres de rente... Seulement,
neveu, je te prviens que je te les ferai attendre le plus tard
possible.

Ce disant, l'oncle avait redress son torse vigoureux, qu'il se mit 
palper du plat de ses mains en continuant d'une voix joyeuse:

--Car le coffre est bon et durera longtemps... Une sant de fer... J'en
suis encore  connatre un simple mal de tte.

Le neveu vit le joint pour adresser une douce flatterie au pch mignon
de son oncle.

--Dame! fit-il avec une sorte d'admiration, il fallait que votre sant
ft vraiment de fer pour avoir rsist  tant de conqutes... car vous
les comptez par centaines, vos conqutes.

Agrablement chatouill en son amour-propre d'homme  bonnes fortunes,
l'oncle dodelina la tte en disant d'une voix attendrie:

--Le fait est qu'elles ont t nombreuses, les brunes, blondes et
rousses qui ont gay mon existence.

--Et nombreuses aussi seront celles qui l'gayeront encore.

--Heu! heu! j'ai cinquante-cinq ans! fit l'oncle d'un ton un peu
attrist.

--Allons donc! Qu'importe l'ge quand le coeur a toujours vingt ans et
que, comme vous disiez, on possde une sant de fer!... Vous tes de la
mme toffe que le duc de Richelieu qui,  quatre-vingts ans, dit-on, ne
s'en tenait pas qu'au simple mot pour rire.

--Oh! oh! lcha modestement le quinquagnaire, quatre-vingts ans! Je ne
suis pas aussi ambitieux.

--Mettons soixante-dix. Oui, vous avez encore quinze annes sur la
planche  cueillir les myrtes.

--Je ne demande pas mieux que de te croire, Gontran, modula gentiment
l'oncle, caress doucement par l'esprance.

Le neveu crut le moment propice pour plaider la cause de sa matresse,
condamne par ce juge si plein d'indulgence pour lui-mme. Il
allait entamer son exorde, quand l'oncle reprit d'une voix qui
s'enorgueillissait de son dire:

--Mais dans toutes ces conqutes, que tu chiffres toi-mme par
centaines, pas un seul collage!!! pas un seul collage! tu m'entends?

Et, ramen ainsi  la question, il montra au jeune homme le paquet de
billets de banque, rests sur la nappe, en ajoutant:

--Mets-moi a dans ta poche et, ds demain, tu sais? ta demoiselle
dehors! que mon exemple te serve de leon.

Ensuite, revenant  ses moutons, il reprit:

--Soixante-dix ans, c'est beaucoup dire... mais, baste! a durera ce
que a durera! Le jour o il me faudra dteler, alors j'userai de la
consolation que je me suis mnage pour mes vieux jours.

--La consolation? rpta le neveu sans comprendre.

--Oui. Tout  l'heure je te disais que le coffre tait solide... Et
l'estomac donc!!! Un estomac  digrer des cailloux! Jusqu' ce jour
les femmes ont t ma seule pierre d'achoppement. Jamais je n'ai t
bfreur, ni soiffeur. L'estomac a donc gard ses forces vives. Quand
viendra l'heure o les femmes seront devenues des pommes trop vertes
pour mon ge, alors je m'abandonnerai  la bonne nourriture.

--Autrement dit la gourmandise.

--Oui, la gourmandise, ce rel et srieux plaisir de la verte
vieillesse, plaisir qui ne trompe pas et qui se prsente deux fois par
jour. Avec un bon estomac, partant un bel apptit, et soixante mille
livres de rente, la gourmandise vous conduit agrablement  la fin de
votre carrire.

--Alors vous cultiverez les petits plats?

--Je ne te dis que a, mon neveu.

--Vous hanterez les grands restaurants?

--Du tout! du tout! fit l'oncle vivement.

--O trouverez-vous donc alors vos fameux petits plats fins?

--Chez moi, parbleu! Oui, les grands restaurants flattent le palais,
j'en conviens... mais,  la longue, avec leurs sauces et leurs pices,
ils emptent le got et chauffent l'intestin... Une cuisine ne
peut-elle pas tre  la fois saine et dlicate, quand elle est
surveille et bien dirige?... Aussi, chez moi, aurai-je toujours un
oeil vigilant sur mes fourneaux, un nez inquiet dans mes casseroles.

A ce programme nonc par son oncle, Gontran haussa les paules en
disant:

--En vous y prenant de la sorte, vous ne mangerez que d'affreuses
ratatouilles.

--Pourquoi?

--Parce que tout bon chef ne vous tolrera pas ainsi perptuellement sur
son dos... Vous ne pourrez conserver aucun artiste culinaire et vous en
serez rduit  des marmitons empoisonneurs.

L'oncle secoua la tte en disant:

--Pas plus un chef qu'un marmiton ne toucheront  mes casseroles,
attendu que jamais la main d'un homme, c'est mon avis, ne vaut, pour
certaines prparations, celle d'une femme.

--Ah! vous prendrez une cuisinire?

--Oui, j'aurai un cordon bleu de premier ordre.

--Heu! heu! fit ironiquement le neveu.

--Pourquoi ton heu! heu!

--Parce que vous dites tranquillement que vous aurez un cordon bleu de
premier ordre, et que vous n'avez pas l'air de vous douter qu'il vous
serait peut-tre plus facile de dnicher un merle blanc.

--J'y mettrai le prix. Avec de l'argent, il n'est rien qu'on ne puisse
se procurer, dclara l'oncle avec l'aplomb d'un homme qui possde
soixante mille livres de rente.

En mme temps qu'il faisait cette rponse, l'oncle avait machinalement
regard, par la fentre, le trottoir du boulevard o se croisaient les
nombreux passants.

Tout  coup il se leva brusquement de table en s'criant d'une voix
joyeuse:

--Eh! mais, c'est la belle Caroline Pistache qui passe l-bas! D'o
diable sort-elle? Voici un sicle que je ne l'ai vue... il faut que je
la rattrape.

Et, tendant la main  Gontran en guise d'adieu, il s'lana vers la
porte du cabinet  la poursuite de mademoiselle Pistache. Pourtant,
sur le seuil de la pice, il se retourna pour lancer cette dernire
recommandation:

--Et, tu sais, lche ton collage.

Puis il disparut, laissant le jeune homme avec la carte  payer, mais
ayant toujours devant lui, sur la table, le paquet des dix billets de
mille francs.




                                II


En arrivant sur le trottoir, l'oncle s'assura de l'avance qu'avait sur
lui le gibier qu'il allait chasser.

Cent mtres au plus le sparaient de la demoiselle Pistache qui filait,
trottant menu et dcouvrant un fort joli bas de jambe, car l'asphalte un
peu boueux du trottoir l'obligeait  retrousser ses jupes.

--Demeure-t-elle toujours rue Rougemont ou va-t-elle me mener au diable?
Bast! j'en ai vu bien d'autres! se dit-il en se lanant sur la piste.

Oui, il en avait vu bien d'autres, car c'tait un ardent et infatigable
suiveur de femmes que cet aimable homme qui, de ses nom et prnom,
s'appelait Athanase Fraimoulu.

Quand son neveu, en valuant ses conqutes par centaines, avait trouv
en lui l'toffe d'un Richelieu, il avait eu tort et raison. S'il fallait
s'en tenir  la quantit, oui, un Richelieu. Mais si l'on jugeait par
la qualit, ce n'tait plus qu'un Richelieu _ l'chalote_ (qu'on nous
permette le mot), car Athanase Fraimoulu n'tait pas difficile sur
la catgorie de ses victimes. D'o qu'elle vnt et quelle que ft sa
position, sous le chapeau ou sous le bonnet, toute belle fille attirait
son hommage. Commune viande de boucherie lui plaisait mieux que fines
cailles et, comme il avait argent en poche et qu'il n'aimait pas
soupirer longtemps aux toiles, il triomphait uniquement des vertus
de composition facile. Mon beau Nanase, mon Tatase chri, double
abrviatif de son petit nom, que lui murmuraient au passage, sur le
boulevard, les prtresses du plaisir, le faisait se rengorger tout
superbe comme un dompteur au milieu des btes froces qu'il a vaincues.

Une passion aussi absorbante aurait d le conduire  l'gosme le plus
parfait. Pourtant, il n'en tait rien. Tant qu'un jupon n'tait pas sous
les yeux de Fraimoulu, on trouvait en lui un homme bon, serviable et,
surtout, intelligent. Il avait report sur son neveu Gontran Lambert,
l'affection profonde qu'il avait eue pour sa soeur, la mre du jeune
homme, morte veuve d'un inventeur qui l'avait ruine en poursuivant les
plus stupides recherches. Fraimoulu avait plac le peu de la succession
maternelle qui revenait  Gontran et, de ses propres deniers, il avait
pourvu  l'ducation de son neveu. Au sortir du collge, il avait plac
le jeune homme chez un architecte. Quand le btiment marche, tout
marche, s'tait-il dit, en poussant son neveu vers une profession qu'il
comptait lui faciliter avec ses cus. La preuve en tait dans ces deux
cent mille francs, mis, par lui, de ct pour la dot de Gontran qu'il
voulait marier et bien marier.

Depuis deux ans, Athanase Fraimoulu avait en vue, pour son neveu, un
excellent parti. Il le couvait avec soin, le surveillait, l'isolait de
toute comptition dangereuse. Deux fois, il tait parti pour entamer
l'affaire avec les parents de la jeune fille, mais la fatalit avait
voulu que ces deux fois-l fussent par un jour de pluie et l'amoureux
Athanase, l'une et l'autre fois, avait t dtourn de son droit chemin
par une jolie jambe de femme  suivre.

A cette double distraction, il s'tait donn pour excuse que cette poire
de mariage  cueillir n'tait pas encore tout  fait mre. De plus,
Gontran, un peu trop jeune pour le mnage, n'avait pas eu le temps,
suivant son expression, de jeter ses gourmes.

Mais, aujourd'hui, tout tait  point. L'heure tait venue. Aussi
Fraimoulu s'tait-il bien promis, tout aussitt aprs avoir djeun avec
son neveu, de se rendre d'une seule traite chez le papa de la demoiselle
vise par lui, et, sance tenante, de lui bcler l'affaire.

Par malheur on l'a vu, Fraimoulu avait propos, mais le mollet de
Caroline Pistache, qui passait, avait dispos.

Nous suivrons donc Fraimoulu qui, pour oublier son neveu, n'avait pas
cette fois  se donner l'excuse qu'il ambitionnait du fruit nouveau, car
il avait t dj le petit Tatase de mademoiselle Pistache.

Arriv  vingt mtres de celle qu'il poursuivait, il maintint cette
distance, rglant son pas sur celui de la belle dont son regard admirait
les rondeurs du bas de la jambe que les jupes retrousses mettaient 
dcouvert.

--Elle demeure toujours rue Rougemont, pensa-t-il en voyant sa prochaine
proie dpasser le faubourg Montmartre.

Il pressa le pas, et, dj il avait raccourci la distance de moiti
quand, soudain, il fit un brusque arrt en murmurant, tout bahi
d'admiration:

--Sapristi! la magnifique crature!!! D'o diable Pistache la
connat-elle?

En effet, mademoiselle Pistache avait suspendu sa marche, arrte au
passage par une autre femme marchant  sa rencontre.

Quiconque aime les beauts plantureuses aurait partag l'admiration de
Fraimoulu pour celle qu'il traitait de crature magnifique. C'tait
une femme d'une trentaine d'annes, aux robustes formes, aux traits
rguliers, mais massifs,  l'opulente chevelure, tout clatante de force
et de sant... un Rubens! comme on dit.

Vtue d'une robe de laine, bien ajuste sur ses formes rebondies et
fermes, elle portait un tablier de soie noire et, sur ses cheveux un peu
bouriffs, s'talait un bonnet de linge dont les rubans flottaient sur
son dos. A son bras tait pass un panier  carr long, muni d'un double
couvercle.

C'tait elle,  ce moment, qui parlait et ce qu'elle racontait devait
tre du dernier drle, car Pistache, en l'coutant, pouffait de rire...

Cependant, Athanase, arrt sur place et les yeux dards tincelants sur
la femme au panier, se disait en interrogeant sa mmoire:

--Mais je la connais, cette superbe brune. Je l'ai dj vue... Oui, mais
o a?... Je demanderai tout  l'heure  Pistache des renseignements qui
m'claireront sur l'endroit o je me suis rencontr avec ce morceau de
roi.

Et, tout curieux de savoir ce que le morceau de roi pouvait conter de si
cocasse  Pistache, qui s'en tenait les ctes, Athanase, tournant le dos
aux deux femmes et feignant d'admirer les oeuvres en montre du fameux
marchand de bronzes Barbedienne, s'approcha des causeuses  petits pas
de ct.

--Ah! quelle roublarde tu fais! bgayait Pistache, secoue par le rire.
Alors tu lui as flanqu un bguin?

--De premier choix. A ce point qu'il s'est dbarrass de sa femme...
Je le tiens sous le boisseau, mon cher bourgeois. Je ne lui laisse voir
qu'une seule personne, son docteur.

--Mais si ce mdecin allait se tourner contre toi?

--Pas moyen, ma chre.

--Pourquoi?

--Parce que le docteur en question est Gustave, que je lui ai fait
prendre pour mdecin.

--Et il en tient toujours pour toi, le beau Gustave?

--Un vritable enrag.

Sans doute que Pistache se crut suffisamment claire sur ce point, car
elle aborda un autre sujet.

--Mais que devient la jeune fille dans tout a? Elle est d'ge  tre
marie?

--Aussi est-il question de lui chercher un mari. Au fond, je ne lui en
veux pas, moi,  cette petite. Je pousse d'autant mieux  son mariage
que a lui fera quitter la bote. Alors j'aurai l'autre bien entirement
sous la patte.

Puis, aprs un temps d'une seconde:

--Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans mon dredon, je te le
promets, ajouta la belle au panier.

--Il a donc un fort sac?

--Un sac monstre.

En plus que tout ce qui venait d'tre dit entre les deux femmes
demeurait inintelligible pour Fraimoulu aux coutes, il lui tait
impossible, mme avec la clef du mystre, d'y comprendre goutte, car,
tout le temps, il avait t distrait par la question qui se dressait en
son cerveau.

--O donc ai-je dj rencontr cette remarquable bacchante?

Et, avec l'espoir que sa mmoire s'claircirait par une nouvelle
contemplation du visage de ladite bacchante, Athanase se retourna.

Alors Pistache le reconnut.

Sans doute que c'tait conviction intime chez Pistache que l'agrable
doit toujours cder le pas  l'utile. Si grand plaisir qu'elle trouvt
aux confidences de son amie, elle rompit l'entretien par une courte
phrase,  voix basse, qui, malgr son laconisme, devait dsigner
Fraimoulu, car la femme au panier, aprs un court regard sur Athanase,
prit cong de sa camarade par cette simple phrase:

--Alors, bonne chance.

Puis, en mme temps que Pistache s'loignait, elle continua sa route en
sens inverse, se croisant avec Fraimoulu qu'elle toisa, au passage, d'un
second regard.

--Quels yeux! de vrais diamants! pensa Athanase en se remettant en
marche sur la piste de Pistache.

Mais dans l'estimation amoureuse de celui qui la suivait, l'aimable
fille, dont le mollet, pourtant, se montrait dcouvert de dix
centimtres plus haut, avait perdu soixante-quinze pour cent.

Tout enthousiasm par sa rencontre avec la femme au panier, Fraimoulu,
en suivant Pistache, ne marchait plus pouss par l'unique dsir de
s'entendre appeler mon petit Nanase par la nymphe qui le prcdait.

--Il faudra qu'elle m'apprenne le nom de cette patante Erigone... A
coup sr, un mot de Pistache me rappellera o je l'ai vue... car, c'est
certain, je me suis dj rencontr avec cette splendidissime crature...
oui, splendidissime, je maintiens le mot, faute d'en trouver un plus
fort, se disait-il, en proie  un frisson qui lui montait le long de la
colonne vertbrale.

Mademoiselle Pistache tourna dans la rue Rougemont aprs un
imperceptible mouvement de tte qui lui fit voir Athanase toujours sur
la piste.

A son tour, celui-ci doubla l'angle en maintenant une distance de vingt
pas entre lui et celle que, nagure encore, il appelait sa proie.

Arrive devant sa porte, mademoiselle Pistache, avant de pntrer
sous la vote, crut devoir adresser  son poursuivant le plus aimable
sourire.

Vingt pas, nous l'avons dit, sparaient Fraimoulu de la porte o venait
d'entrer la belle.

Sur ces vingt pas, notre hros en fit cinq, puis, tout  coup, il
s'arrta, la figure convulse par l'effroi, l'oeil hagard, les pieds
comme clous sur le trottoir.

--Sacrebleu! sacrebleu! sacrebleu! murmura-t-il d'une voix saccade par
une vive et dsagrable motion.

Nanmoins, aprs une minute d'attente, il se remit et voulut continuer
sa marche.

Mais,  son huitime pas,  cinq mtres tout au plus de la porte de
Pistache, il s'arrta plus brusquement que la premire fois.

--Encore!!! bgaya-t-il d'un ton dsespr.

Et comme,  ce moment, Pistache, inquite du retard de celui qu'elle
comptait voir arriver sur ses talons, montrait sa tte  une fentre de
l'entresol, il se produisit un fait extraordinaire.

Ce grand suiveur de femmes, cet adorateur des belles, ce fanatique du
beau sexe montra le poing  Pistache en grondant avec fureur:

--Va-t'en au diable! satane femelle! Engeance maudite!

Et, tournant le dos, il remonta la rue.

tait-il bien possible que, pour Fraimoulu, le sexe charmant ft
subitement devenu une engeance maudite? Quelle cause terrible avait
motiv l'effroi et la colre du galant chevalier des belles au point de
lui faire renier sa devise: Tout pour les dames? Ce devrait tre,
tout  la fois, bien srieux et bien dsesprant, car lui qui, nagure,
arpentait le trottoir d'une allure si dlibre, s'en allait maintenant,
d'un pas mou, en murmurant tout navr:

--Tois! fini!! ratibois!!!

Cette marche ne le conduisit pas loin. Ds qu'il eut tourn sur le
boulevard, il pntra dans la premire maison d'angle, monta deux tages
et sonna  une porte sur laquelle se voyait une plaque portant ces mots:
_Cabillaud, docteur-mdecin_.

A son coup de sonnette vint ouvrir une smillante blonde d'une vingtaine
d'annes,  l'oeil gai, au nez en trompette et qu' son tablier blanc,
macul de quelques gouttes de sang qui devait tre celui d'une volaille,
il tait facile de reconnatre pour la cuisinire de cans.

Vingt minutes auparavant, Athanase serait tomb en arrt devant cette
accorte fille. Il n'y fit pas plus attention qu'un chien mis en prsence
d'une toile de Raphal et demanda, d'une voix anxieuse de recevoir une
rponse ngative:

--M. Cabillaud est-il chez lui?

--Lequel? Ils sont deux, dit la cuisinire.

--Le mdecin.

--Tous deux sont mdecins.

--Celui qui a une verrue sur le nez.

--Ah! bon! Le pre, alors.

La cuisinire dgagea l'entre et, quand Fraimoulu eut pntr dans
l'antichambre, elle lui montra une porte en ajoutant:

--Tenez, frappez sans crainte de les dranger. Voici plus d'un quart
d'heure que je les entends rire l dedans comme des bossus. Je serais
bien venue pour les couter; mais, par malheur, j'ai  plumer un poulet,
et je ne puis quitter ma bte pendant que le corps est encore chaud.

Aprs ce double renseignement donn sur son habitude d'couter aux
portes et sur le moment opportun pour plumer une volaille, la cuisinire
quitta le visiteur pour retourner  son poulet.

Ils riaient si bien comme des bossus qu'ils n'entendirent pas les trois
coups frapps  la porte par Athanase qui, faute de rponse, se dcida 
ouvrir.

A son entre, un vieux monsieur, au nez enrichi d'une monstrueuse
verrue, se tordait de rire sur un fauteuil en bgayant:

--Ah! elle est bonne celle-l! Comment as-tu pu l'inventer d'une
pareille force? Moi, dans ma longue carrire de mdecin, j'ai d
quelquefois en pousser  mes malades, mais, au grand jamais, je ne...

S'il n'acheva pas sa phrase, c'est que la vue de son visiteur,
apparaissant sur le seuil du cabinet, lui coupa la parole. En une
seconde, il fut sur pied, le visage redevenu grave, s'criant d'une voix
aimable:

--Eh! bonjour, mon cher client! Entrez donc, je vous prie!...
Aujourd'hui ou demain, je me proposais justement de passer chez vous.

Et comme, aprs avoir fait deux pas, le client s'tait arrt en
regardant le deuxime individu qui se trouvait dans le cabinet, le
docteur s'empressa d'ajouter, en montrant le personnage:

--Oui, de passer chez vous pour vous prsenter mon fils Gustave, reu
mdecin depuis six mois, auquel je cde ma clientle, car l'ge est venu
pour moi de prendre du repos.

Pendant que le fils Gustave, qui tait un garon taill en forces,
s'inclinait devant Athanase, le pre continua en riant:

--Oui, je veux vous cder  mon fils, cher monsieur Fraimoulu, quoique,
permettez-moi le reproche, vous soyez un bien mince client, car votre
sant de fer dfie tous les mdecins de la terre.

Ensuite, avant que Fraimoulu pt rpliquer:

--Tenez, continua-t-il, je sais si bien qu'avec vous la mdecine perd
son temps, que, tout  l'heure  votre entre, l'ide m'est venue que
vous vous prsentiez en ami qui veut me faire le plaisir d'accepter mon
dner... Hein! n'est-ce pas que j'ai devin?

Sur ce, toujours sans attendre de rponse, le mdecin runit le bout de
ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser au plafond en s'criant:

--J'ai une cuisinire, voyez-vous? un cordon bleu hors ligne!!! La
desse des fritures!!!

--La fe des sauces! ajouta le docteur Cabillaud fils, renchrissant sur
l'admiration paternelle.

--Qui n'a pas sa pareille au monde pour les poulets  la thurgovienne!!!
appuya le pre.

--Ni pour le souffl d'andouilles!!! insista Gustave.

A cet loge, Fraimoulu rpondit par un mouvement triste de la tte et
cette phrase dbite d'une voix mue:

--Vous vous trompez, docteur.

--Quoi! vous connaissez quelqu'un plus fort que Clarisse sur le souffl
d'andouilles? fit Cabillaud pre comprenant  tort.

--Non, docteur, je veux dire que vous vous trompez  propos de ma sant
que vous prnez  M. votre fils... Elle s'est dtraque!

--Pas possible! fit sincrement Cabillaud.

--Comme je vous l'affirme.

--Dtraque... depuis longtemps?

--Il y a vingt minutes  peine.

Et, toujours de sa voix mue, Fraimoulu continua en tranant ses mots:

--Je viens d'tre prvenu, comme vous m'en aviez averti jadis, par
ce que vous appelez le signal d'alarme. Il y a vingt minutes, dis-je,
j'tais dans la rue, foulant le trottoir dont je sentais, sous mon pied,
le dur de la dalle en granit. Tout  coup cette sensation a disparu et,
alors, il m'a sembl que...

--... Que vous marchiez sur du gazon? dit vivement Cabillaud pre.

--... Que vous fouliez un tapis? demanda en mme temps Cabillaud fils.

--Prcisment! avoua le pauvre Fraimoulu en soupirant.

Aprs cet aveu, les deux docteurs se regardrent, puis le papa, en
grattant sa verrue, pronona gravement:

--Mauvais signe!

--Vilain pronostic! dclara Gustave.

Et les deux mdecins s'unirent en choeur pour dire:

--Premire menace de la paralysie gnrale!!! Il faut renoncer au beau
sexe!... Dtelez, dtelez vite.

--Je le sais, accentua piteusement Athanase. Au moment o j'ai prouv
cette singulire sensation, je me suis aussitt souvenu de ce que vous
m'avez dit, docteur, il y a deux ans,  propos de mon intrpidit avec
les dames: Tant mieux pour vous si vous faites feu qui dure. Seulement
soyez prvenu que si, un jour, tout  coup, vous vous sentez marcher sur
un tapis, cela vous sera un srieux avertissement qu'il faut mettre les
amours au rancart.

--Oui, et j'ai mme ajout: Charmant joujou que la femme! mais, au
contraire des autres joujoux que finissent par casser ceux qui s'en
amusent, c'est elle qui, un beau jour, dmolit son joueur.

--Alors je suis dmoli?

--Pas encore, mais vous tes prvenu qu'il est urgent de donner votre
dmission. Quand on ne tient pas compte de l'avis, on ne tarde pas 
devenir gteux... Voyons, l, dites-le franchement, avez-vous un intrt
quelconque  devenir gteux? Y tenez-vous?

--Mais non! mais non! fit navement Athanase.

--Alors, de la sagesse.

--Tout de mme, geignit Fraimoulu, une existence de Caton, c'est bien
triste!

--Vous remplacerez vos amours par la menuiserie, avana Cabillaud pre
d'un ton consolateur.

--Ou le cor de chasse, proposa Gustave.

Athanase secoua la tte en homme qui ne trouvait pas de son got les
compensations offertes et, bien timidement, rpliqua:

--Sans penser qu'il m'en faudrait user si tt, je m'tais rserv une
consolation pour mes vieux jours.

--Laquelle?

--La boustifaille.

Cabillaud eut un brusque sursaut d'admiration qui donna  sa verrue des
tremblements de glatine secoue, et croisant les mains:

-Oh! comme vous tes dans le vrai! La table, il n'y a que a de srieux
en ce bas monde! s'cria-t-il, les lvres humides et l'oeil ptillant
de gourmandise. Il parut que c'tait le pch de famille, car Gustave
s'empressa d'ajouter:

--Vnus en personne serait devant moi que j'hsiterais  lui donner
la prfrence sur le souffl aux andouilles de Clarisse et le canard 
l'andalouse de...

Au moment de prononcer le nom de la personne qui excellait dans la
confection du canard  l'andalouse, le jeune docteur s'arrta et, bien
vite, remplaa le nom par cette conclusion:

--Bref, avec un bon estomac, la vie sera encore pleine de charmes pour
vous.

Ainsi doucement pouss vers la voie qui lui restait  suivre, Fraimoulu
se montra reconnaissant:

--Aussi, dit-il, j'espre que, ds aujourd'hui, vous me permettrez de
vous compter au nombre de mes convives futurs.

--Nous rpondrons  votre premier appel, promit Cabillaud pre qui, pour
un bon repas, aurait refus d'tre cit dans les journaux comme tant
mort victime du devoir, par un temps d'pidmie.

--Appel que je vous adresserai aussitt que j'aurai trouv un bon cordon
bleu, acheva Fraimoulu.

A ces mots, Cabillaud avana les lvres en moue, secoua la tte d'un air
de doute et pronona:

--Trouver un bon cordon bleu! voil le _hic_... a n'est pas facile!!!

Athanase eut la mme rponse qu'il avait faite  son neveu, quand ce
dernier, lui aussi, avait mis le doute qu'une bonne cuisinire ft
d'une dcouverte facile.

--En y mettant le prix, on y arrive.

Mais cette rponse parut peu rassurer le docteur  la verrue qui
s'adressant  son fils:

--Chez qui pourrions-nous bien, dans nos connaissances, dbaucher une
bonne cuisinire pour monsieur?

Il se consulta:

--Parbleu! ajouta-t-il, chez le bon Camuflet qui en possde trois.

--Trois!!! Ce monsieur a donc une bien nombreuse famille  nourrir!
s'exclama Athanase.

--Non, il est tout seul et ne mange, jamais qu'au restaurant.

Fraimoulu avait belle occasion de s'tonner encore sur le compte de ce
M. Camuflet, mais il en fut dtourn par un souvenir qui lui traversa
l'esprit.

--Ne vous donnez pas tant de peine pour moi, dit-il, car, au nombre
de mes amis, je compte un homme qui me choisira ce phnix de main de
matre.

Devant cette assurance, les deux docteurs s'inclinrent, et, aprs
avoir insist inutilement pour qu'il restt  dner, afin d'apprcier le
poulet  la thurgovienne et le souffl d'andouilles de leur cuisinire
Clarisse, ils le laissrent partir.

En sortant de la maison, Fraimoulu alla se jeter en fou sur un monsieur
qui, la bedaine tendue, le nez en l'air, passait tout mlancolique.

--Ah! mon brave Ducanif, c'est le ciel qui t'envoie! s'cria-t-il en
reconnaissant le monsieur qu'il avait failli renverser.




                                III


M. Ducanif, qui frisait la cinquantaine, tait un petit homme
grassouillet, rougeaud  lunettes en or.

Du moment que quelqu'un vous aborde en s'criant: C'est Dieu qui
t'envoie! il y a toujours gros  parier que ce quelqu'un doit avoir
quelque chose, voire un service,  vous demander. Or Ducanif, qui tait
d'avis que tout ici-bas se paye, prit la balle au bond et, comme c'tait
 l'approche de l'heure du dner, rpliqua par cette demande:

--Offres-tu un verre de vermouth? Nous causerons plus  l'aise, assis
dans un caf.

--Dix verres de vermouth, s'ils te sont agrables! s'cria Fraimoulu en
lui montrant les tables de la devanture d'un caf situ  dix pas d'eux.

--Je t'coute, dbuta Ducanif aussitt que les deux consommations leur
eurent t servies.

--Mon vieux camarade, il me faut une bonne cuisinire... Bonne n'est pas
assez; une excellente... ou plutt un cordon bleu de premier mrite...
Bref, une artiste hors ligne!!! Je paierai, sans barguigner, les
appointements qu'on exigera.

A mesure qu'Athanase avait formul son dsir, Ducanif avait cout d'un
air ahuri, et lorsque son ami eut cess de parler, il demanda sur le ton
du plus profond tonnement:

--Pourquoi diable t'adresses-tu  moi pour te procurer une bonne
cuisinire?

Ce fut au tour de Fraimoulu d'avoir la voix prodigieusement tonne
quand il rpondit:

--A qui, pour avoir un cordon bleu, puis-je mieux m'adresser qu' toi?

--Parce que?

--Mais, dame! parce que, dans Paris, tu tiens le plus achaland de tous
les bureaux de placement de domestiques des deux sexes.

--Bureau o j'ai dj gagn plus de trente mille livres de rente, appuya
complaisamment Ducanif.

Puis, revenant  la question.

--En quoi cela concerne-t-il ta demande? reprit-il en ayant l'air de
chercher une concordance.

--Ah a! fit Athanase drout, est-ce que, parmi les domestiques des
deux sexes que tu places, tu ne comprends pas les cuisinires?

--Si bien, au contraire, mon vieux. Bon an, mal an, j'en place environ
deux mille... Ah! fichtre! les cuisinires, c'est le meilleur article de
mon mtier!... De mes trente mille livres de rente, j'en dois les trois
quarts aux cuisinires!

--Et, sur ces deux mille cuisinires, tu ne peux m'en fournir une?

--Ah! distinguons! Tu m'en demandes une bonne, toi!... Oui, j'en place
deux mille par an, mais des mauvaises, rien que des mauvaises, des
archi-mauvaises! Avec des bonnes, il n'y a pas d'eau  boire. Il y a
belle lurette que j'aurais ferm boutique si je m'tais btement mis 
placer de bonnes cuisinires.

Et comme Fraimoulu ouvrait les yeux hbts de l'homme qui ne comprend
pas:

--Ecoute bien et suis mon raisonnement, reprit-il.

Ensuite, se rengorgeant superbe:

--Moi, poursuivit-il, je ne procde pas comme mes confrres...
c'est--dire navement. Je traite la question svre, logique... A
Paris, la moyenne des appointements d'une cuisinire est de 50 francs
par mois, 600 francs par an. Or toute fille que je place me doit une
prime de 3% sur les moluments de la premire anne, c'est--dire 18
francs, prime qui devient exigible au bout de quinze jours passs dans
la place. Jusqu' ce dlai, elle ne me doit rien. Quand la maison ne lui
convient pas et qu'elle la quitte avant la quinzaine, je la replace...
Tu comprends, hein?

--Parfaitement.

--Donc, que j'envoie une bonne cuisinire, la voici qui s'installe
dans la maison du bourgeois; elle y jette des racines, elle y vit et
y meurt... me bouchant un trou pendant des annes, et tout a pour ses
misrables 18 francs une fois donns... mettons 20 francs, attendu que
depuis peu j'ai invent de faire aussi payer 2 fr. au bourgeois qui se
fait inscrire pour l'envoi d'un domestique.

Alors, se croisant les bras, et de la voix d'un homme qui sait avoir
cent fois raison, Ducanif continua:

--Voyons, je t'en fais juge... Est-ce que si je ne plaais que de bonnes
cuisinires, tous les dbouchs, au bout d'un certain temps, ne seraient
pas ferms?... Alors que deviendrait mon bureau de placement???

Cela dit en adressant au ciel un regard dsespr, Ducanif retrouva un
joyeux sourire pour ajouter:

--Tandis qu'en ne fournissant que de mauvaises cuisinires, c'est autre
chose... Un nanan, un vrai et copieux nanan pour celui qui est dans ma
peau.

--Ah! vraiment! fit Athanase.

--Suis toujours mon raisonnement et sois toujours juge. Dans les deux
milliers d'indignes fricoteuses que je colloque, chaque anne,  la
bourgeoisie, il en est trois cents qui forment mon meilleur bataillon.
Celles-l, avant la fin du mois, on les fiche  la porte en leur payant
les _huit jours_, afin de s'en dbarrasser plus vite. Vingt jours
d'appointements, les huit jours de cong et le denier  Dieu reu en
entrant leur compltent plus que leur mois, mme aprs dfalcation faite
des 18 francs de ma prime. Tu comprends encore, n'est-ce pas?

--Parbleu! lcha Fraimoulu de plus en plus abasourdi par ce nouveau jour
sous lequel son ami lui faisait entrevoir son industrie de placeur.

--Dans mon bataillon d'lite, continua Ducanif, chacune fait en moyenne
dix places par an. Multiplie les 18 francs de prime par ces dix places,
c'est donc une somme de 180 francs que me rapporte annuellement
chaque mauvaise cuisinire; ajoutes-y dix fois 2 francs que me paye le
bourgeois qui vient se faire inscrire pour avoir une autre maritorne.
Total: 200 francs.--Mettons dix annes conscutives de ce mange, et
nous arrivons au chiffre de _deux mille francs_ que m'aura produit
chacune de ces gaillardes.

Ensuite, en appuyant:

--Et mon bataillon, je le rpte, compte trois cents de ces drlesses
d'lite! continua Ducanif radieux.

Puis, avec le ton du plus souverain mpris:

--Oui, chacune deux mille francs en dix annes... tandis que celle que
tu appelles une bonne cuisinire, que j'ai place, il y a dix ans,
n'a pas quitt sa place et ne m'a rapport que sa misrable prime de 18
francs.

Et avec une profonde conviction:

--Hein! fit-il avec force, dis-moi  prsent s'il est de mon intrt,
 moi qui veux amasser une honnte fortune, de coller de bonnes
cuisinires aux bourgeois???

Athanase tait si bien convaincu qu'il se contenta de dire:

--Alors une chose m'tonne.

--Laquelle?

--C'est qu'avec ton fameux bataillon... et au bout de vingt-deux annes
d'exercice... tu n'aies encore amass que trente mille livres de rente.

Sans doute que, dans l'existence de Ducanif, il existait une fissure par
laquelle s'chappait une grande partie de son argent, car il demeura une
seconde interdit. Mais vitant de rpondre  l'observation, il revint
vivement  son sujet:

--Maintenant, reprit-il, je crois inutile de te dire, cher ami, que je
suis compltement  ta disposition s'il te plat d'avoir une servante
voleuse, coureuse, gourmande ou malpropre, etc., etc... Dis un mot et,
ds demain, je t'en enverrai de quart d'heure en quart d'heure.

Au lieu d'accepter la proposition, Fraimoulu soupira tristement.

--Bigre de bigre! maugra-t-il tout dcourag et commenant  comprendre
qu'un cordon bleu habile, honnte et de conduite, n'tait pas d'une
dcouverte facile.

Tout  coup, il regarda Ducanif en face.

--Mais alors, fit-il, pour toi-mme, c'est donc une ratatouilleuse
infecte qui manipule ta cuisine?

Une seconde fois, Ducanif,  cette question, parut interloqu; mais,
surmontant vite son trouble, il rpondit d'un ton de prche:

--L'homme, dit-on, passe deux fois, dans sa vie,  ct de son bonheur.
C'est  lui de le saisir!... Il faut croire que c'est une de ces deux
fois-l que j'ai eu la chance de rencontrer Hlose.

Et, sur ce nom, ainsi que Fraimoulu l'avait vu faire une heure
auparavant au docteur Cabillaud pre  propos de sa cuisinire Clarisse,
Ducanif envoya du bout de ses doigts un baiser dans les airs en disant:

--Mon Hlose vous fait des fricots que c'est  se mettre  genoux
devant... Tiens! accepte mon dner aujourd'hui et tu pourras te vanter
d'avoir mang des mets des dieux.

--Non. Pas aujourd'hui, mais demain si tu veux, rpondit Athanase.

--Demain, c'est dit. Hlose nous fera un canard aux ananas dont tu te
lcheras les babines jusqu'aux oreilles.

--Est-ce qu'elle confectionne aussi le souffl d'andouilles comme le
cordon bleu d'une de mes connaissances? demanda Fraimoulu, voulant
un peu rabattre l'orgueil de Ducanif en mettant son Hlose en dfaut
devant un plat inconnu.

Mais  cette question Ducanif s'cria:

--Tiens! tu connais donc le docteur Cabillaud?... Une fine mouche, le
gaillard.

--Il est mon mdecin depuis plus de trente-cinq ans.

--Trente-cinq ans! Alors ce n'est pas le mien. C'est, au plus, si ce
cher Gustave a atteint la trentaine.

--Tu parles alors du fils... Ah! Gustave Cabillaud est ton mdecin?

--Mon mdecin et mon ami... Il vient dner  la maison deux fois par
semaine... C'est sur sa demande que mon Hlose a bien voulu apprendre 
sa Clarisse le secret du souffl d'andouilles. En revanche, celle-ci lui
a rvl le poulet  la thurgovienne.

Et, en garon qui sait rendre justice  qui de droit, Ducanif continua
avec de petits hochements de tte approbateurs:

--Le fait est que la Clarisse de la maison Cabillaud est aussi une
grande artiste culinaire. Pour le mal que je te veux, je te souhaite de
trouver la pareille de Clarisse ou d'Hlose.

--Il n'y a donc vraiment pas moyen de se procurer cette pareille? lcha
Athanase agac. Du moment que Cabillaud et toi avez trouv chacun le
vtre, pourquoi ne dnicherais-je pas aussi cet oiseau rare?

--Alors par un miracle... Adresse-toi au ciel... Va-t'en faire un tour 
Lourdes... Ou bien fais...

Au lieu de continuer, Ducanif s'arrta soudainement, les yeux
carquills, la bouche ouverte, en homme surpris par une ide subite;
puis aprs s'tre secou pour se dbarrasser de cette sorte de torpeur,
il s'cria joyeusement:

--Saperlipopette! J'ai ton affaire! Je ne pensais pas  Cydalise!... Une
perle aussi, celle-l! Une vraie perle! Mdaille d'Angleterre, au club
des Gourmands, pour sa sauce prince de Galles et ses queues de boeuf
Victoria... deux merveilles! En voil une qui te ganterait bien.

--Je la retiens! je la retiens! je la couvrirai d'or! bgaya Fraimoulu
palpitant d'motion et qui s'tait senti lui venir l'eau  la bouche en
coutant l'loge de ladite Cydalise.

Mais l'enthousiasme venait de s'teindre chez Ducanif qui reprit avec
hsitation:

--Seulement, reste  savoir si Cydalise est dfinitivement partie de
chez M. Grandvivier.

--Qu'est-ce que M. Grandvivier?

--Un honorable magistrat chez lequel Cydalise est entre il y a environ
deux ans et o elle vit heureuse comme le poisson dans l'eau... C'est
cela qui me fait dire: Reste  savoir si elle est sortie de cette maison
qui, pour elle, est un vrai paradis.

Aprs avoir cru toucher au but, se voir ainsi le nez cass, cela
suffisait pour motiver le ton hargneux d'Athanase, qui gronda:

--Alors, pourquoi venir me prner les mdailles de ta fameuse Cydalise?

Ducanif parut ne pas s'apercevoir de cette mauvaise humeur, et baissant
la voix:

--Voici la chose, dit-il mystrieusement. Il y a environ deux mois,
Cydalise est venue  mon bureau pour me demander de lui trouver une
autre place. Comme je m'tonnais de ce dsir de quitter une maison o
elle taille et rogne en matresse absolue, o son matre qui, jamais,
ne met le nez dans ses comptes, lui tmoigne un intrt qui se traduit
 chaque instant par des cadeaux ou une augmentation d'appointements...
car elle gagne le traitement d'un chef de division de ministre... bref,
comme je lui faisais ressortir tous les avantages de cette place qu'elle
voulait quitter, elle a longtemps hsit  me rpondre; puis, tout 
coup, paraissant vouloir se soulager d'un secret qui l'touffait, elle
m'a fait cette singulire rponse: Oui, mais, dans cette bote-l, j'ai
peur!!! Puis, ple comme une morte et frissonnant de tous ses membres,
elle a rpt: Oh! oui, j'ai peur... et grand'peur!... Pour sr, j'y
laisserai mes os!... Je sens a d'avance! Et, aprs ces mots, elle se
remit  trembler de plus belle.

--Eh! eh! dis donc, est-ce que ton honorable magistrat, M. Grandvivier,
le matre de Cydalise, serait un sombre coquin? demanda Fraimoulu qui
avait cout de toutes oreilles.

--Non, fit carrment Ducanif; sur le compte de M. Grandvivier, pas un
seul mot  dire. C'est un homme froid... ou, plutt, triste... de moeurs
austres, de la plus irrprochable conduite et dont je rpondrais sur ma
tte.

--Alors, c'est sans doute quelque autre membre de la famille qui fait
ainsi peur  Cydalise? avana Fraimoulu.

--Non, pour cette raison que le magistrat vit seul. Il a bien une fille,
mais, il y a un an, la jeune fille, qui a seize ans environ, ayant paru
faible de la poitrine, son pre l'a envoye dans le midi de la France,
o habite sa famille.

--Mais alors d'o vient cette terreur de Cydalise qui la pousse 
quitter la place? insista Fraimoulu.

--Ah! l-dessus, mon vieux, je n'en sais pas plus que toi! J'ai eu beau
tourner et retourner la belle pour lui faire achever sa confession,
j'y ai perdu mon latin. Probablement qu'elle se repentait de ce qu'elle
avait lch, aussi n'ai-je pu lui arracher un seul autre mot.

--Et tu l'as revue?

--Non... et comme voici deux mois que la scne s'est passe sans
qu'elle ait reparu, c'est ce qui fait dire qu'elle sera reste chez M.
Grandvivier.

La conqute de Cydalise devait tenir au coeur de Fraimoulu, car il
proposa:

--Si demain j'allais m'assurer de ce qui en est? O demeure le
magistrat?

--Rue de Turenne, 174.

Athanase qui aimait mieux, dans son intrieur, avoir journellement sous
les yeux un visage agrable qu'un museau de dogue, demanda, tout en
inscrivant l'adresse sur son carnet:

--Quel genre de femme, ta Cydalise?

--Une brune, jeune, bien en point, de la plus complte fracheur.

Ces renseignements donns, Ducanif revint  la charge en disant:

--Je crois que tu en seras pour une dmarche inutile.

De ces transitions successives de l'esprance au dcouragement, il tait
rsult pour Fraimoulu un agacement nerveux dont les dernires paroles
du placeur amenrent l'explosion. Pourquoi, tout comme un autre, ne
mettrait-il pas la main sur un cordon bleu? Non, ce ne devait pas tre
impossible  dcouvrir. Est-ce que Ducanif n'avait pas Hlose? MM.
Cabillaud pre et fils ne jouissaient-ils pas de leur Clarisse? M.
Grandvivier ne possdait-il pas Cydalise?... Non, le cordon bleu n'tait
pas introuvable! La preuve en tait qu' lui, Fraimoulu, on avait cit
tantt un monsieur qui, pour lui tout seul, en avait trouv trois...
Oui, trois!

En entendant cela, Ducanif tressauta de surprise.

--Trois! rpta-t-il; ce monsieur-l s'est donc charg de nourrir tout
un arrondissement?

--Non, il vit seul avec ses trois cuisinires et, le plus drle, c'est
qu'il va prendre tous ses repas au restaurant.

--Que me chantes-tu l? fit Ducanif en ouvrant des yeux normes.

--Je puis mme te dire le nom du monsieur qui m'a t cit par Cabillaud
pre... il se nomme Camuflet... Le connais-tu?

--Non, dit Ducanif aprs avoir interrog sa mmoire, et je regrette de
ne pas le connatre... Avoir trois cuisinires et ne pas s'en servir!...
Il doit y avoir l-dessous un motif curieux  apprendre.

--Et que j'apprendrai peut-tre, car mon intention est d'aller dire 
ce M. Camuflet: Puisque vous en avez trois dont vous ne faites rien,
cdez-m'en au moins une.

Encore une fois, Ducanif lui jeta un bton dans les roues.

--Oui, fit-il, mais qui sait si ces femmes ne sont pas des
gargoteuses?... Ce qui donne  le croire, c'est que le matre mange en
ville.

--Si elles taient des gargoteuses, il ne les garderait pas  son
service. Du moment qu'il les conserve, c'est qu'il reconnat leur
talent.

--Alors, pourquoi ce Camuflet ne mange-t-il pas chez lui?

Ils auraient pu tourner longtemps dans ce cercle vicieux, si Ducanif
n'en tait sorti en disant:

--Le motif inconnu qui fait que ce M. Camuflet garde trois cuisinires
s'opposera peut-tre, si tu lui en demandes une,  ce qu'il n'en possde
plus que deux... Aussi te rpterai-je,  ce sujet, ce que je te disais
 propos de Cydalise: Je crains que tu ne fasses une dmarche inutile.

Dcidment Ducanif tait un taquin qui se plaisait  dcourager les
gens. La bile se remua donc encore chez Fraimoulu qui rpliqua avec
aigreur qu'il se faisait fort de trouver facilement--et il appuya sur
le facilement--une bonne cuisinire sans avoir  vaincre tous
ces obstacles dont des mauvais plaisants voulaient l'effrayer. Il
connaissait des vingt et trente bourgeois de ses amis qui s'taient
procur des cuisinires excellentes--et il appuya aussi sur le
excellentes par le moyen le plus simple: ils s'taient tout
bonifacement adresss  leurs fournisseurs, au boucher,  l'picier, au
fruitier, etc., etc.

Pour ce qui l'avait concern, la sortie rageuse de Fraimoulu avait
laiss Ducanif impassible; mais, en entendant parler des cuisinires
procures par les fournisseurs, il se tordit sur sa chaise en riant 
ventre dboutonn au nez de son ami dconcert.

--Je les vois d'ici tes perles de talent, d'ordre, d'conomie et
de propret fournies  leurs clients par le boucher ou l'picier!
balbutiait-il d'une voix que saccadait son hilarit.

Il finit par se calmer et consulta sa montre, ce qui lui fit faire un
saut de surprise en s'criant:

--Six heures passes! C'est Hlose qui va me montrer un nez long, elle
qui m'avait recommand l'exactitude en m'annonant, pour le dner, deux
plats qui n'aiment pas attendre... C'est bien dcid, tu ne veux pas
venir dner ce soir  la maison?

--Non; c'est dit pour demain.

Sur ce, les deux amis quittrent le caf, et comme c'tait en partie le
chemin de Fraimoulu, il fit un bout de conduite  son ami.

Trente mtres plus loin Ducanif s'arrta devant la boutique d'un boucher
en disant:

--Entrons l, mon vieux. Je veux que tu juges des cuisinires modles
que certains fournisseurs coulent aux bourgeois, leurs clients.

La bouchre, une gaillarde haute en couleur, se tenait dans la vitrine
lui servant de comptoir, ce qui lui donnait l'air d'une pendule sous
globe.

Le matre boucher et son garon s'occupaient, chacun, de servir sa
pratique, reprsente par deux filles en bonnet.

--Je suis  vous, mon cher Ducanif, cria le matre boucher, ne voulant
pas quitter son acheteuse.

--Faites, mon bon, faites, rpondit le placeur en poussant Fraimoulu du
ct des balances dans lesquelles le garon boucher tait en train de
peser un morceau de viande pour la cliente qu'il servait.

--Heu! heu! fit la cuisinire, elle a un fier vent, votre marchandise,
mon gros.

--Bah! vous leur accommoderez a  la provenale, ma belle! Sans l'ail,
les bouchers ne s'en tireraient pas.

Tout en enveloppant la viande dans un papier, il cria au comptoir:

--Un kilo huit hectos!

--Comment, huit hectos!... il n'y en a que deux! souffla au placeur
Athanase, qui avait suivi le pesage.

Cependant la cuisinire avait gagn le comptoir o par le guichet, elle
changeait son argent contre la facture que lui passait la bouchre en
disant:

--Vous savez, mon enfant, que si vous ne vous trouvez pas bien dans la
place que nous vous avons procure, il ne faudra pas craindre de vous
adresser encore  nous.

Et, ce disant, aprs lui avoir rendu sa monnaie, que la cuisinire avait
enferme dans sa bourse, elle lui glissa encore une poigne de sous que
la fille, cette fois, fit disparatre dans une autre poche.

--Sa remise sur les six hectos compts en trop, sans parler du _sou par
livre_ qui se rgle  la fin du mois... Et les bourgeois vont manger une
viande bien frache! murmura  son tour le placeur  Athanase.

Cependant, au fond de la boutique, o le matre boucher servait sa
cliente, s'leva une voix criarde et mcontente qui disait:

--Mais elle est dgotante, votre ctelette! Rien que de la graisse!...
Je n'en voudrais pas pour mon chien.

--Oh! oh! ma gentille Clara, faisait le boucher d'un ton de doux
reproche, comme vous devenez difficile! Vous avez pourtant dj accept
bien d'autres morceaux de viande!

--Ah! je vous trouve bon dans ce rle-l, pre Charot. Oui, j'en ai
accept bien d'autres... mais c'tait pour mes bourgeois... tandis que
cette ctelette est pour moi.

La voix du boucher vibra d'un immense et sincre repentir en rpondant
aussitt:

--Que ne le disiez-vous d'abord, ma gracieuse! Venez par ici, je vais
vous en choisir une dont vous me donnerez des nouvelles. Hein! est-ce
assez beau et riche en chair?

Comme d'autres chalands entraient, Ducanif fit filer Athanase, aprs
avoir cri  la matresse bouchre:

--Nous revenons  l'instant. Nous allons jusqu'au marchand de tabac.

Quand ils furent sur le trottoir:

--Eh bien! demanda le placeur, qu'en dis-tu? Voici deux chantillons
des perles procures aux bourgeois par les fournisseurs. Si tu veux
continuer l'tude, je connais un picier chez lequel nous pouvons
entrer.

--J'y renonce! articula lugubrement Athanase.

Aprs quoi, d'une voix dsespre:

--Est-il donc vraiment impossible de se procurer une bonne cuisinire?
gmit-il.

--Je te l'ai dj dit: espre en un miracle... Adresse-toi au ciel.
Va-t'en faire un plerinage  Lourdes, goguenarda Ducanif.

Il tendit la main  son ami.

--Adieu jusqu' demain. N'oublie pas que nous nous mettrons  table 
six heures.

Avec l'insouciance de l'homme heureux, sans se douter qu'il retournait
le poignard dans la plaie d'Athanase, il prit son cong par cette
phrase:

--Quand tu aura tt de la cuisine de mon Hlose, alors tu comprendras
ce que c'est qu'un cordon bleu!

Fraimoulu remonta vers les boulevards et entra pour dner dans un des
plus clbres restaurants. A chaque plat qui lui fut servi, il murmura
sous l'empire de son ide fixe:

--Ce mets aurait gagn cent pour cent  tre apprt par la main d'une
femme.

Il regagna son domicile, sombre et rveur, les poings serrs, la tte en
feu. Devant la porte de sa maison, la crise clata.

--Oui, oui, accentua-t-il rageusement, j'aurai un cordon bleu!... me
fallt-il, pour cela, dclarer la guerre aux Ducanif, Grandvivier,
Cabillaud et... surtout...  cet goste nomm Camuflet, qui a l'audace
d'en avoir trois pour lui tout seul... et de ne pas s'en servir!!!

Sur les dix heures, quand il fut couch, le calme se fit un peu en son
cerveau. Alors un souvenir lui revint  l'esprit et il murmura:

--Dire que j'ai pass deux heures avec Ducanif et que j'ai compltement
oubli de lui parler de mon neveu Gontran! Au fait, demain, je dne chez
lui. Devant sa femme et sa fille, j'entamerai la question du mariage et
nous terminerons l'affaire en famille.

L-dessus, il s'endormit.

Mais l'obsession vint hanter son sommeil. Il se vit sur le bord d'un
vaste fleuve de sauce qui charriait des poulets  la thurgovienne et des
souffls d'andouilles, tandis qu'une voix aigu et gouailleuse rptait
ces mots:

--Pas de cordon bleu!!!




                                IV


Athanase Fraimoulu habitait, rue Vivienne, un immeuble  lui
appartenant, fort belle maison qui contribuait pour une grosse part aux
soixante mille livres de rente qu'il possdait.

Jusqu' ce jour, un fort modeste logement de garon, compos de deux
pices, avait suffi au clibataire qui ne mangeait pas chez lui.
Maintenant que sa sant lui ordonnait imprieusement la vie d'intrieur,
le local devenait trop exigu.

Donc, en ouvrant les yeux aprs sa nuit secoue par le cauchemar, la
premire pense qui vint  l'esprit d'Athanase, homme logique, fut que
tout d'abord, avant de se procurer une cuisinire, il fallait avoir une
cuisine.

Chaque matin, il tait d'usage que le concierge montt chez le
propritaire pour lui offrir ses services au saut du lit. Cette fois,
quand le fonctionnaire se prsenta, Fraimoulu l'accueillit par cette
question:

--L'appartement du second sur le devant est-il toujours vacant?

--Cela dpend de monsieur, rpondit obsquieusement le portier.

--En quoi?

--Aprs tre rest longtemps sans amateurs, le local a fini par en
trouver un. Hier, sur les deux heures, s'est prsent un monsieur. Il a
dit qu'il s'en accommoderait, si le propritaire lui accordait
quelques petits changements qu'il compte demander. Il m'a prvenu qu'il
reviendrait aujourd'hui pour s'entendre avec vous.

La veille encore, Fraimoulu se serait rjoui d'avoir trouv un locataire
pour son appartement inoccup; mais aujourd'hui le local convenait trop
bien  la ralisation du nouveau mode de vie qu'il allait mener pour
qu'il se soucit du preneur qui s'offrait. Il ouvrait la bouche pour
refuser le locataire en question, quand il en fut empch par le
concierge qui poursuivit:

--Le malheur veut que ce soit boucher un trou pour en voir s'ouvrir un
autre; car en mme temps que je louais presque le second tage, j'tais
prvenu par M. Picador, le locataire du premier, qu'il renonait  son
appartement. Telle est mme sa hte de s'en aller qu'il m'a prvenu que,
si vous consentez  la rsiliation du bail, il abandonnerait ses six
mois de loyer d'avance.

Ce M. Picador tait un trop bon locataire pour que Fraimoulu lcht le
personnage, qui avait encore quatre annes de bail. De plus, le logement
du second lui convenait en tous points. Mieux valait donc tout  la
fois s'y installer et d'un autre ct laisser l'appartement du premier,
pendant quatre annes encore, sur les reins de M. Picador.

La rsolution d'Athanase tait arrte.

--Je prends l'appartement du second tage pour moi, annona-t-il au
portier. En consquence, vous annoncerez au visiteur d'hier qu'il doit
renoncer  cette location... Quant  M. Picador, vous l'avertirez que je
lui refuse de rompre son bail.

Puis curieusement, il demanda:

--Mais  propos de quoi M. Picador, qui se plaisait si fort hier
encore dans son appartement, veut-il donc,  cette heure, si prestement
dcamper?

--Autant que j'ai pu comprendre par le peu qu'en a dit le valet de
chambre, qui n'est pas grand causeur, il parat que c'est  propos de la
cuisinire.

A ce mot, Fraimoulu dressa l'oreille.

--La cuisinire? rpta-t-il. Cette fille est-elle experte en son
tat?... Est-ce qu'il la congdie?

--Non, il la garde... Quant  son talent, le valet de chambre dit
qu'elle en sait juste assez pour apprter de la mort aux rats.

Pourquoi M. Picador, au prix de l'abandon de six mois d'avance,
quittait-il son appartement  propos d'une cuisinire qu'il conservait,
bien qu'elle cuisint si mal? Il y avait l un mystre qui allait
intriguer le propritaire, s'il n'et t distrait par cette phrase du
portier:

--Il est un moyen qui concilierait tout en vous permettant d'empocher
les six mois d'avance de M. Picador.

--Quel moyen?

--Que monsieur laisse partir M. Picador et prenne son local en laissant
l'appartement du deuxime tage  M. Grandvivier.

--Hein! Grandvivier!!! fit le propritaire en tressaillant  ce nom.

--Oui, c'est ainsi que se nomme le locataire venu hier pour la location
du deuxime tage.

--N'a-t-il pas une tournure de magistrat? insista Fraimoulu ayant en
tte le matre de la fameuse Cydalise.

--J'ignore si c'est la tournure d'un magistrat, mais elle est celle
d'un monsieur qui ne rit pas tous les jours. Un grand scot  favoris
grisonnants et menton ras, froid comme un marbre, triste comme la
pluie.

--Et il s'appelle Grandvivier?

--C'est le nom qu'il m'a donn, ainsi que son adresse, pour que j'aille
aux rfrences... Il demeure rue de Turenne, 174.

--C'est bien le matre de Cydalise! pensa Fraimoulu, heureux de voir
venir sous sa main celui dont il voulait conqurir la cuisinire.

Cependant le concierge avait continu:

--Ah! par exemple, ce monsieur, avec son air de porter le bon Dieu
en terre, m'a rudement tonn en me parlant de ses projets pour
l'appartement... Il compte y donner des dners, des ftes, des bals...
Il n'a pourtant pas l'allure d'un enrag meneur de cotillons.

A ce qui tonnait tant son portier, Fraimoulu, en se rappelant les
dtails fournis par Ducanif, trouva facilement une explication:

--Sans doute, se dit-il, que le magistrat va faire revenir prs de lui
sa fille qu'il avait envoye dans le Midi  cause de sa poitrine faible.
Afin de la marier, il veut la produire dans ces bals qu'il projette de
donner.

A ce moment une voix cria du dehors:

--Anatole! Anatole!

--C'est mon pouse qui m'appelle du bas de l'escalier. Sans doute
affaire de service. Monsieur permet-il que j'aille me montrer par-dessus
la rampe? demanda le portier.

--Faites, dit Fraimoulu.

Et, deux secondes aprs, on entendit la voix de l'pouse d'Anatole qui
criait:

--Dis au propritaire que c'est le monsieur qui est venu hier pour
l'appartement  louer. Il attend dans la cour. Dois-je le laisser
monter?

--Allez le chercher, Anatole, commanda le propritaire accouru sur le
carr.

Au bout de cinq minutes, M. Grandvivier fit son entre, conduit par le
concierge qui se retira aussitt.

--Bigre! on peut le mettre derrire n'importe quel corbillard, il aura
toujours l'air d'tre de la famille du mort conduit en terre! pensa
Athanase  la vue de l'air profondment triste du magistrat.

L'appartement convenait parfaitement  M. Grandvivier qui, sans
marchander sur le prix, tait tout dispos  le louer si le propritaire
consentait  modifier la disposition de certaines pices. Il s'agissait
de deux cloisons  dplacer. Elles taient pour ainsi dire, volantes.
Cela ne nuirait en rien  la solidit des plafonds. Du reste,
le locataire prendrait  sa charge tous les frais et le travail
s'excuterait sous les yeux de l'architecte du propritaire.

--Je n'ai pas d'architecte, avoua Athanase.

--Alors je me permettrai, pour notre mutuelle tranquillit, de vous
prsenter un de mes amis, trs comptent dans la partie, un ancien
entrepreneur, retir des affaires aprs grosse fortune faite, du nom de
Camuflet, proposa le magistrat.

En entendant ce nom, le propritaire eut peine  retenir sa surprise.
tait-ce le Camuflet qui avait trois cuisinires dont il ne se servait
pas??? O demeurait-il?

M. Grandvivier ajouta qu'une importante affaire judiciaire dont il
s'occupait actuellement, retarderait de quinze jours au moins son
emmnagement. Cela ferait que les travaux auraient le temps d'tre
excuts. Fraimoulu, impatient de savoir  quoi s'en tenir  propos de
Camuflet, plaida le faux pour savoir le vrai.

--Camuflet? rpta-t-il, mais j'ai un ami de collge s'appelant ainsi...
Il demeure rue Bossuet.

--Le mien habite la rue Mhul.

--Oui, Mhul! Bossuet! je me trompais de musicien... Oui, rue Mhul, 18.

--Mon ami est au 29.

--Alors, ce n'est pas le mme, avoua Fraimoulu sachant, maintenant, la
rue et le numro.

Et, tout joyeux de sa ruse, il se promit d'aller au plus vite, 
l'adresse indique, s'assurer si ce Camuflet tait le mme qui se payait
trois cordons bleus inutiles.

Entre le propritaire et le magistrat, l'affaire de la location fut
conclue sance tenante et M. Grandvivier partit avec son bail en poche.

--Au lieu du deuxime tage, j'habiterai le logement de M. Picador. Le
magistrat, qui se propose de donner des bals, fera danser sur ma tte...
Pour me consoler de ce futur dsagrment, je bnficie des six mois de
loyer d'avance abandonns par M. Picador, se dit Fraimoulu en quittant
son immeuble sur les onze heures pour aller djeuner.

Quitter son logement pour prendre le vaste local de M. Picador
ncessitait pour Athanase un supplment notoire de meubles et, surtout,
une batterie de cuisine. De l vint qu'aprs son djeuner, pris au
restaurant, Fraimoulu entra chez son tapissier, habile homme qui
s'engagea, en quarante-huit heures,  lui monter son appartement au
complet.

--Cuisine comprise? appuya le propritaire.

--Cuisine, et mme, si vous le dsirez, cuisinire comprise... Cela ne
rentre pas dans mon assortiment; mais, pour vous tre agrable, je puis
m'en charger... Je m'adresserai  mon boucher qui...

--Non! non! s'cria Fraimoulu avec terreur en se rappelant quels
chantillons de cuisinires fournissaient les bouchers.

Quand Athanase sortit de chez son tapissier, il tait environ deux
heures. Jusqu' six heures, moment o il irait dner chez Ducanif, il
avait un long temps  tuer... Que ferait-il?... Alors le dmon de la
curiosit vint le tenter en lui rappelant cette adresse de Camuflet
qu'il avait surprise  M. Grandvivier.

--Si j'allais le voir? se demanda-t-il.

Le mystre du monsieur aux trois cuisinires dont il n'usait pas
intriguait trop Athanase pour qu'il pt rsister  son dsir.

Vingt minutes aprs, il tait devant le numro 29 de la rue Mhul.
En somme, il avait son entre toute faite chez ce monsieur. Il se
prsenterait pour parler des cloisons  changer, dont M. Grandvivier
devait confier la surveillance  son ami.

--M. Camuflet est-il chez lui? s'informa-t-il  la loge qui, en ce
moment, contenait portier et portire.

Le mari regarda sa femme en demandant:

--A-t-il rompu sa laisse?

--Non, il n'a pu encore dcamper, rpondit la portire.

--Au troisime, la porte en face, enseigna le concierge aprs cette
rponse.

En arrivant sur le carr du troisime tage, Athanase hsita fort 
sonner. Derrire la porte qui lui avait t dsigne retentissait une
tempte de piailleries fminines. Deux cents pintades n'auraient pu
arriver ensemble  produire un pareil tintamarre.

Au bruit de la sonnette que Fraimoulu s'tait dcid  agiter, le
silence se fit tout  coup, puis un pas tranant rsonna et la porte fut
ouverte par un petit homme d'une quarantaine d'annes.

C'tait M. Camuflet en personne.

A la demande d'un entretien adresse par son visiteur, il marcha en
avant pour le guider vers la pice qui lui servait de bureau.

Sur leur passage, plus l'ombre d'une femme! C'tait  croire, pour
Fraimoulu, que ses oreilles l'avaient tromp.

Seulement, l'air qu'on respirait dans le local tait satur des senteurs
culinaires les plus disparates. Cela vous prenait au nez et  la gorge
et vous soulevait le coeur. Un affam de _la Mduse_, en respirant ce
compos trange, aurait immdiatement perdu l'apptit.

En vingt mots, Athanase eut expliqu l'affaire des cloisons, et ce que
M. Grandvivier attendait de la complaisance de M. Camuflet.

--Croyez que je surveillerai ce travail au mieux de votre intrt
commun, promit le petit homme.

Fraimoulu, qui suffoquait, avait hte de s'en aller sans plus rien
demander. Il se leva donc en disant:

--Je pars, car je crains de vous avoir drang au moment o vous alliez
vous mettre  table.

--Ah! oui, vous dites cela  cause de l'infection qui rgne ici... En ce
moment, il y a sur le feu, une soupe aux choux, une autre  la bire, et
une troisime  l'oignon.

Et, aprs avoir ouvert une fentre pour faire rentrer un peu d'air
respirable, Camuflet ajouta d'un ton tranquille:

--a empoisonne, c'est la vrit, mais a possde aussi son bon ct.
Par ces fortes chaleurs, je n'ai pas une seule mouche ici... Elle n'y
vivrait pas!




                                V


Fraimoulu, tout  l'heure si press de s'en aller, avait, maintenant,
deux bonnes raisons pour rester. La fentre, qui venait d'tre ouverte,
lui rendait l'atmosphre moins suffocante, et puis il se sentait pris
par le dsir d'tudier le personnage qu'il avait sous les yeux. Alors
seulement il remarqua que Camuflet, en tenue complte d'homme prt 
sortir, tait en grand deuil. A porte de sa main, sur un bureau, se
trouvait son chapeau entirement entour d'un crpe.

La mine, pourtant, ne rpondait pas aux vtements, car, sous ce costume
funbre, Camuflet montrait une face souriante et il y avait un accent
d'ironie dans sa voix quand il reprit:

--Oui, monsieur, en ce moment, sur trois feux, en trois pices
diffrentes, cuisent trois soupes diverses sous l'oeil de trois
surveillantes... Et, aprs ces trois soupes, viendront trois fricots...
Et  ces fricots succderont d'autres ratatouilles... Quotidiennement,
il en est ainsi du matin au soir pendant la semaine.

--Et le dimanche? demanda  tout hasard Fraimoulu, un peu dmont par
cette confidence.

--Le dimanche, c'est pis encore!... car c'est le jour rserv aux
fritures. C'est  n'y pas tenir, mme avec toutes les fentres
ouvertes!!!

Que Fraimoulu voult encore dtourner une des trois cuisinires
de Camuflet! Oh! non! Le dsir lui en tait bien pass en sentant
l'horrible fumet de leurs prparations. Mais il ne lui en restait pas
moins  savoir pourquoi le petit homme avait trois personnes attaches 
ses fourneaux.

Il lcha donc son plomb de sonde en disant:

--Il parat que vous avez un bel apptit, puisque, pour le contenter, il
vous faut une triple cuisine en permanence.

--Jamais, jamais vous ne me feriez goter, mme du bout du doigt, aux
abominables prparations qui se confectionnent ici! appuya Camuflet avec
une profonde rpulsion.

Et, pour mieux affirmer son dire:

--Tenez, ajouta-t-il, la dpense pour la cuisine, depuis seize mois...
j'ai fait le compte ce matin... a dpass vingt-trois mille francs!
Eh bien! de cette norme somme, il ne m'est pas entr un sou dans
l'estomac... Un seul sou, vous m'entendez?

Certes, oui, Athanase Fraimoulu entendait, mais il n'en comprenait pas
plus ces trois cuisines spares.

Cependant Camuflet continuait:

--Et j'aurais ici des chats, que j'aimerais mieux les conduire dner
avec moi au restaurant, que les laisser manger de pareilles drogues.

--Mais alors, qui les mange, ces drogues? se risqua  demander Athanase.

--Celles-l mmes qui les prparent, rpondit Camuflet avec un sourire
froce.

Une question bien simple vint aux lvres de Fraimoulu qui la lcha:

--Puisque ces trois femmes ne font pas votre affaire, pourquoi ne pas
les congdier?

A cette demande, Camuflet secoua tristement la tte et d'une voix
dsespre:

--Impossible! murmura-t-il.

Comme Athanase ouvrait ses yeux tout grands tonns, il continua en
dbitant:

--Voil o conduit une nature trop sensible... comme la mienne... Voil
o amne l'abus trop immodr du mariage.

--Ah! bah! fit Fraimoulu qui, faute de comprendre, se permit cette
exclamation peu compromettante.

Mais l'tonnement d'Athanase devint aussitt de la stupfaction;
car, aprs n'avoir rien compris, il comprit tout  coup trop bien en
entendant Camuflet ajouter, tranquille comme Baptiste, cette phrase
renversante:

--Oui, il m'est impossible de renvoyer de chez moi ces trois femmes, qui
y sont entres chacune  la suite d'un lgitime mariage.

--Un lgitime mariage!... rpta Athanase, tressautant  cette
rvlation.

--Tout ce qu'il y a de plus lgitime.

--Toutes les trois!...

--Oui, toutes les trois, insista Camuflet.

Sur ce, il poussa un norme soupir, qu'il fit suivre de cet aveu:

--Oui, monsieur, je me suis mari trois fois.

Pendant que Fraimoulu contemplait ce petit homme qui, comme la chose la
plus naturelle du monde, lui avouait tre _trigame_, Camuflet continua:

--Si jamais vous commettez l'imprudence de vous marier trois fois,
gardez-vous bien de la monstrueuse btise dont je me suis rendu coupable
celle de...

Au lieu d'achever il s'arrta brusquement, le regard tendu par-dessus
l'paule d'Athanase.

Ce dernier, du reste, sentait, depuis un instant, un courant d'air lui
chatouiller la nuque. En plus de la fentre ouverte devant lui, une
autre ouverture avait d s'oprer derrire lui. Le silence subit et le
regard de Camuflet, joints  ce courant d'air, firent donc que Athanase
tourna la tte pour se rendre compte de ce qui se passait dans son dos.

Alors, sur le pas d'une porte, qui s'tait doucement ouverte, il aperut
une vieille dame, au nez crochu,  l'oeil mauvais,  la bouche mince et
pince, qui, si elle tait d'une bonne nature, ne payait vraiment pas de
mine.

Et, au mme moment, sur le pas de deux autres portes, apparurent deux
autres dames, ni moins vieilles, ni moins renfrognes.

--Le pauvre diable est trigame  bien laid march! pensa Fraimoulu qui,
aprs une courte inspection des charmes du trio, ramena son regard tout
apitoy sur Camuflet.

Mais ce dernier avait quitt son sige et, grave au possible, il prenait
son chapeau en disant:

--Je vous le rpte, monsieur le commissaire de police, la justice se
trompe  mon gard. Je suis innocent de ce crime dont M. Grandvivier, le
juge d'instruction, me souponne... Quand et pourquoi aurais-je cach
le cadavre de cette malheureuse sous les feuilles du parquet?... Mon
arrestation, c'est certain, ne saurait tre longtemps maintenue... Je
suis prt  vous suivre... Marchons!

Sur ce Marchons, Camuflet se dirigea prestement vers la quatrime
porte qui conduisait  la sortie de l'appartement et disparut avant que
les trois femmes, stupfaites en entendant parler d'arrestation, pussent
faire la plus petite tentative pour le retenir.

Du premier coup, Athanase avait compris que cette scne n'avait d'autre
motif, pour Camuflet, que de se soustraire  quelque dsagrable assaut
dont les trois harpies allaient l'assaillir. En consquence, il suivit
le petit homme, aprs lui avoir donn la rplique en rptant:

--Marchons!

Sur le carr de l'tage infrieur, il rejoignit Camuflet qui l'attendait
en riant de tout son coeur.

--Hein! fit-il, croyez-vous que j'ai bien pris la poudre
d'escampette?... Je me suis rappel  temps l'affaire que mon ami
Grandvivier instruit en ce moment et j'en ai tir parti.

Ensuite, avec une sorte de terreur:

--Filons vite, ajouta-t-il, car l'ide pourrait leur venir de me
poursuivre!

Bien lui en avait pris de dtaler, car, pendant qu'il descendait  la
hte, Fraimoulu, qui le suivait d'un pas plus compt, aperut, en levant
les yeux, les ttes des trois mgres, avances par-dessus la rampe,
qui suivaient Camuflet, leur chappant, de ce regard que doit avoir le
requin pour la proie qui s'est soustraite  sa voracit.

Sur le trottoir,  vingt pas de la maison, Athanase retrouva son homme
qui lui tendit joyeusement la main en disant:

--Encore une fois, merci d'avoir bien voulu contribuer  ma dlivrance!

Et il ponctua sa phrase d'un ouf! tellement gonfl de satisfaction,
qu'il suffisait pour faire comprendre  quel point le malheureux
apprciait cette dlivrance.

Fraimoulu, avant de quitter l'homme aux trois femmes, crut bon de faire
un petit bout de morale qui prouvt du moins que, sur l'article mariage,
il ne partageait pas les vues larges de Camuflet.

--Vous me semblez mener une bien triste existence, avana-t-il d'un ton
grave.

--Une existence de damn.

--Moi,  votre place, je n'hsiterais pas  aller vivre  l'tranger...
ce qui aurait pour vous deux avantages.

--Oui, dont le premier serait de me dlivrer des trois diablesses qui me
tourmentent, approuva Camuflet.

Cela dit, il devint subitement pensif, puis, au bout d'une minute, il
demanda:

--Mais quel est donc le second avantage que, selon vous, me procurerait
mon passage  l'tranger?

--Est-ce que vous ne vous en doutez pas un peu? fit Fraimoulu tonn par
la question.

--Non, sur mon honneur!

Athanase vit qu'avec ce coupable endurci il fallait mettre les points
sur les _i_. Alors, tranant sa phrase il dbita d'un ton svre:

--Quand ce second avantage ne consisterait qu' vous soustraire 
une condamnation aux travaux forcs, il vaut la peine qu'on en tienne
compte.

Camuflet leva les yeux au ciel et se gratta le nez pantomime assez
habituelle aux gens qui cherchent  deviner un problme, et finit par
dire:

--A propos de quoi cette condamnation aux travaux forcs!

--Mais  propos de ces trois cratures que, suivant ce que vous m'avez
avou, trois mariages lgitimes ont runies sous votre toit.

--Oh! oh! accentua Camuflet d'un ton qui contestait, oui, ce que j'ai
fait l est idiot, archi-bte, d'une stupidit dont on trouve peu
d'exemples... Mais, en somme, cela prouve une nature sensible, un bon
coeur... qualit que je ne sache pas punissable des galres.

--Jadis, on vous et pendu pour cela.

--Pendu! rpta Camuflet dont toute la physionomie attestait ses vains
efforts pour comprendre.

Devant cet individu qui paraissait n'avoir nulle conscience de sa faute,
Fraimoulu mit les pieds dans le plat.

--Ah ! fit-il schement, parce que la bigamie est dfendue,
pensez-vous donc que la trigamie soit autorise?

--O voyez-vous de la trigamie dans mon affaire? demanda navement
Camuflet qui, dcidment, perdait pied.

--Ne m'avez-vous pas dit que vous vous tiez mari trois fois?

--Et je vous le rpte encore... Tel que vous me voyez,  quarante ans,
je suis dj trois fois veuf.

A cette rvlation, Fraimoulu bondit de surprise en s'criant:

--Alors, a fait six fois!...

--Six fois quoi?

--Que vous vous tes mari!... Trois femmes mortes... et les trois
autres que je viens de voir chez vous et qui, je rpte encore ce que
vous m'avez dit, sont entres sous votre toit par suite d'un mariage
lgitime.

Ce fut au tour de Camuflet d'excuter un bond d'tonnement. Mais  peine
fut-il retomb sur ses pieds qu'il clata de rire en disant:

--Mais non! mais non! Vous m'avez mal compris!!! Oui, je me suis mari
trois fois.. Oui, je suis devenu trois fois veuf...

--Bon! bon!... mais les trois autres dames qui tout  l'heure, vous ont
fait fuir? insista Fraimoulu.

--Celles-l sont mes trois belles-mres que j'ai commis la faute de
garder.

Puis, avec un grand srieux, Camuflet ajouta d'un ton repentant:

--Et, si grande que soit ma faute, je ne pense pas qu'elle se punisse
des travaux forcs!

Une sincre admiration, celle qu'on prouve  contempler un phnomne
extraordinaire, s'empara de Fraimoulu.

--Vous vivez avec trois belles-mres, vous!!! s'exclama-t-il.

--Oh! je vis, je vis... le moins possible! confessa Camuflet.

Bonnes ou mauvaises, les motions taient de courte dure chez
l'infortun qui, en adjoignant trois belles-mres  son existence,
s'tait, pour ainsi dire, donn son purgatoire sur terre. En un clin
d'oeil, il passa du dcouragement  l'insouciance.

--Baste! dit-il, en faisant claquer ses doigts, on arrive encore  se
donner du bon temps!

--Oui, quand on parvient  rompre sa laisse, comme m'a dit votre
concierge, ajouta Fraimoulu se souvenant du propos.

--Seulement, reprit Camuflet en riant, il me faut imaginer bourdes sur
bourdes... comme, tout  l'heure, celle de me faire arrter pour le
crime dont mon ami Grandvivier poursuit en ce moment l'enqute.

--Ce n'est donc pas de votre invention, ce crime dont vous avez parl?

--Le crime rvl par la trouvaille d'un cadavre de femme sous un
parquet? Non, je ne l'ai pas invent; il est bien vritable... Voici
plus de cinq semaines que ce cher juge d'instruction s'occupe de
l'affaire... Ah! elle le tracasse fort, allez!

Un souvenir revint alors  l'esprit de Fraimoulu. Il se rappela que,
le matin, quand M. Grandvivier s'tait prsent pour lui louer son
appartement, il avait annonc son intention de retarder de quinze jours
son installation dans le nouveau local afin de pouvoir, auparavant,
terminer une affaire judiciaire qui absorbait tout son temps.

--Il parlait,  coup sr, de ce crime que les journaux ont appel
l'affaire du cadavre sous un parquet, affirma Camuflet.

--M. Grandvivier a-t-il trouv le coupable? demanda Athanase.

--Voici un grand mois qu'il tient sur le gril un bateleur de foire,
paillasse, escamoteur, je ne sais quoi. Il faut croire que ce prvenu
est innocent ou qu'il ne se laisse pas engluer, car Grandvivier n'en
finit pas avec lui.

--Est-ce aux soucis que lui donne cette affaire qu'il faut attribuer
l'air profondment triste de ce magistrat? demanda Fraimoulu, qui se
souvint combien tait lugubre,  sa visite du matin, celui qui allait
devenir son locataire.

--C'est pourtant vrai qu'il est la tristesse en personne, ce pauvre
vieil ami... Et dire que je l'ai connu gai comme un pinson!... Voici
prs d'un an qu'il a tourn comme a au noir.

--Ne se peut-il pas, d'aprs ce qu'on m'a dit, que cette humeur sombre
soit motive par le mauvais tat de sant de sa fille qu'il a t
oblig d'envoyer dans le Midi? avana Fraimoulu en tirant parti de la
confidence de Ducanif sur le juge d'instruction.

--C'est possible... Le coup a d tre d'autant plus terrible pour le
pre que la maladie de sa fille est venue comme un coup de foudre. La
dernire fois que je vis Angle, elle tait frache et alerte... Huit
jours aprs, quand je revins chez Grandvivier, sa fille n'tait plus
l, et il m'apprit qu'il avait t contraint de se sparer de son enfant
dont la sant avait exig un sjour dans le Midi.

Fraimoulu crut devoir une consolation  Camuflet, dont la voix s'tait
mue en parlant de la fille de son ami.

--Eh bien! fit-il, je vais vous annoncer une bonne nouvelle. En me
louant l'appartement, M. Grandvivier m'a fait part de son intention
d'y donner des bals... Donc il compte rappeler sa fille, qui doit avoir
recouvr sa complte sant.

--Ah! tant mieux! dit joyeusement Camuflet; alors le bon temps va
revenir! car, voyez-vous, on s'amusait chez Grandvivier, et surtout...

Il fit une pause pour se passer sensuellement la langue sur les lvres,
puis:

--Et surtout, on y dnait bien.

--Oui, c'est vrai; on m'a beaucoup vant la cuisinire du magistrat, une
nomme Cydalise qui, parat-il, fait une cuisine remarquable.

Camuflet,  cet loge, secoua la tte en disant d'un air un peu tonn:

--Cuisine dont elle ne profite gure, la brave fille... Depuis quelque
temps, elle maigrit, elle maigrit que a fait piti... Elle doit avoir
en tte quelque papillon noir qui la tarabuste... mais elle n'en souffle
mot... Et Grandvivier, auquel j'en ai parl, n'en sait pas plus que moi
sur le secret qui tourmente sa cuisinire.

Fraimoulu l'avait belle  rpter ce que lui avait cont Ducanif sur
cette terreur mystrieuse qui poussait Cydalise  quitter une maison o,
disait-elle, elle laisserait ses os, mais il jugea prudent de n'en pas
ouvrir la bouche.

--Peut-tre Cydalise souffre-t-elle de quelque passion contrarie?
avana-t-il.

--Ou a-t-elle pris trop  coeur la maladie de sa jeune matresse?
supposa Camuflet plus moral.

Tout en causant, ils avaient,  petits pas compts, gagn, par les
boulevards, l'entre du passage des Panoramas. Alors Camuflet s'arrta
et tendant la main  Athanase:

--Encore une fois merci, mon cher librateur, dit-il en riant, car sans
vous je n'aurais pu me dlivrer seul de mes trois belles-mres.

--Oh! ce soir, elles prendront leur revanche de votre prtendue
arrestation pour complicit dans le crime du cadavre sous le
parquet... Oui, ce soir, elles vous repinceront.

--Ce soir! rpta le triple veuf; mais je compte bien ne pas les revoir
avant trois ou quatre jours!... Oui, quatre jours que j'aurai censment
passs sur la paille humide des cachots avant de parvenir  faire
reconnatre mon innocence.

Et, poussant un gros soupir:

--Ah! fit-il, quel malheur que j'aie quarante ans! Comme je leur
aurais gliss la blague du volontariat d'un an... dans l'infanterie de
marine... en garnison au loin, en Cochinchine, par exemple!

Puis, se remettant  rire tout en secouant la main d'Athanase, il
ajouta:

--Adieu, mon librateur... ou plutt, au revoir, car je compte vous
rendre ma visite, quand j'irai dans votre immeuble, m'occuper de ces
cloisons dont votre locataire Grandvivier me charge de surveiller le
changement.

Sur ces derniers mots, l'homme aux trois belles-mres, tout frtillant
de satisfaction de s'tre conquis quatre ou cinq jours de vacances,
entra dans le passage des Panoramas et disparut aux yeux d'Athanase.

Ce dernier interrogea sa montre. Il s'en fallait encore d'une heure
qu'il ft l'instant d'aller dner chez Ducanif. Jusqu' la rue Caumartin
o demeurait le placeur, il avait devant lui soixante minutes  flner
de ce bon pas du badaud parisien qui fait ses quatorze lieues en quinze
jours.

Il partit donc tout rvant, d'abord  Camuflet et  ses trois
belles-mres, puis  cette Cydalise qui, pousse par une pouvante
mystrieuse, voulait quitter la maison du magistrat Grandvivier, cette
place o elle faisait ses choux gras.

En mme temps que, mentalement, il employait cette locution, il lui en
revint une autre, synonyme et tout aussi figure qu'il avait entendue
la veille. Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans mon dredon,
dit cette belle fille, qu'il avait coute, quand elle causait, avec
Pistache, devant la la boutique de Barbedienne.

--J'avais dj vu cette fille... mais o donc? se rpta-t-il en
interrogeant encore sa mmoire tout aussi inutilement que la veille.

Si lentement qu'il allt, Fraimoulu avait fini pourtant par faire du
chemin: il se trouvait sur le boulevard des Capucines,  la hauteur
du caf de la Paix, dont la devanture s'tendait de l'autre ct de la
chausse, le long du trottoir parallle  celui qu'il suivait.

Alors l'ide lui vint que, pour faire honneur aux bonnes choses
qu'avait promises  son estomac son amphitryon Ducanif en lui prnant
sa cuisinire Hlose, il tait utile au pralable de bien nettoyer la
place par un verre d'absinthe ou de bitter ou de toute autre boisson
apritive.

En consquence, il se mit en devoir de traverser la chausse afin de
gagner le caf de la Paix.

A ce moment, le long de la bordure du trottoir, stationnait une voiture
de place, dont le cocher, assis sur son sige, tait absorb par la
lecture d'un journal.

--Oh! oh! fit Athanase tonn en reconnaissant la personne qui occupait
cette voiture immobile.

La surprise de Fraimoulu avait mme le droit d'tre double, d'abord 
propos de l'individu et puis  cause de l'emploi qu'il faisait de son
temps. Ce personnage tait le magistrat Grandvivier. Par la fente du
store soigneusement baiss de la portire qui faisait face au caf de la
Paix, le juge d'instruction dardait, sur les consommateurs attabls en
plein air, devant le caf, un regard tellement dur, cruel, implacable,
qu'Athanase, qui l'examinait par l'autre portire reste entr'ouverte,
en fut presque effray.

--Mazette! il en veut solidement  celui qu'il guette! pensa-t-il.

Ensuite une ide lui venant:

--Est-ce qu'il est  l'afft de l'assassin de la femme cache sous le
parquet? se demanda-t-il.

Mais cette supposition ne lui tint pas longtemps  l'esprit. M.
Grandvivier surveillant un assassin aurait eu le regard curieux,
inquiet peut-tre, mais ses yeux n'auraient pas trahi cette haine froce
qu'Athanase y lisait. Son visage, d'une pleur livide, n'aurait pas t
si affreusement convuls par une colre froide.

Non, ce n'tait pas le magistrat qui piait de la sorte, par la fente
du store... C'tait l'homme, rien que l'homme, la vengeance au coeur,
surveillant un ennemi mortel.

--A qui, diable, en a-t-il ainsi? se demanda Fraimoulu qui, ayant pass
derrire la voiture, promenait de loin ses regards sur les nombreux
consommateurs assis devant le caf.

Ils taient l plus d'une centaine. Impossible donc tait de deviner,
dans le nombre, celui qu'espionnait le magistrat.

Soudain, du milieu d'un groupe de buveurs, se leva un monsieur qui,
aprs coups de chapeau et poignes de main changes avec ses voisins,
se faufila entre les tables et les chaises, gagna le milieu du trottoir
et, prenant le courant des promeneurs, suivit le boulevard dans la
direction de l'glise de la Madeleine.

Machinalement, les yeux d'Athanase s'taient fixs sur le partant,
qu'ils accompagnaient dans sa marche.

C'tait un grand garon d'une trentaine d'annes,  la moustache blonde
firement retrousse,  la physionomie quelque peu effronte,  l'allure
dgingande. Il s'en allait droit devant lui, l'air bravache, en homme
qui croit le trottoir  lui seul, coudoyant, sans gne ni la moindre
excuse, ceux qui ne lui dgageaient pas assez vite le passage.

Fraimoulu n'avait pas encore quitt son homme du regard, quand, derrire
lui, retentit une voix, brve et fbrile, qui disait:

--Cocher, suivez-moi de loin...

Cette voix tait celle de M. Grandvivier qui venait de sortir de la
voiture.

Les yeux fixs sur le mme jeune homme  moustache blonde, ce qui
l'empcha de reconnatre Fraimoulu quand il passa prs de lui, le juge
d'instruction traversa la chausse et,  vingt pas de distance, se mit
sur la piste du marcheur.

--Voil celui contre lequel mon magistrat me parat avoir une bien
mauvaise dent, pensa Fraimoulu.

A nouveau, il interrogea sa montre. Vingt minutes le sparaient encore
de l'heure de se mettre  table chez Ducanif.

--Si  mon tour, je suivais le Grandvivier? se demanda-t-il.

Et, tout aussitt, il se remit en marche, mais sans quitter son
trottoir, ce qui lui permettait de voir tout  la fois le magistrat et
celui dont ce dernier tenait la piste.

Arriv  l'angle de la rue Caumartin, le jeune homme tourna dans la rue.

Sans doute que le juge d'instruction, coutumier des habitudes de son
gibier, savait qu'il n'allait pas loin dans la rue, car, au lieu de
doubler le coin, il s'arrta  l'angle, avanant un peu la tte pour
regarder o allait entrer celui qui s'loignait.

Quant  Fraimoulu, du point o il se trouvait sur le trottoir, la rue
Caumartin lui apparaissant toute en enfilade, il vit le jeune homme
pntrer dans la seconde maison  droite.

--Tiens! fit-il, juste l o habite Ducanif.

M. Grandvivier tait remont dans sa voiture, qui s'loignait, quand
Athanase entra aussi dans la maison, se proposant de demander  son ami
si, par hasard, il ne connaissait pas le jeune homme blond.

Au troisime tage, il sonna.

A la vue de la personne qui lui ouvrit, il sursauta de surprise. C'tait
la splendide crature, cette mme Erigone qui, la veille, se promettait,
avant quatre ans, d'avoir de la plume dans son dredon.

Son bahissement parut avoir chapp  la belle fille. Elle lui fit
passage en disant:

--M. Ducanif va revenir tout de suite. Il est chez un locataire de la
maison. Il remonte dans un instant.

Quand Fraimoulu, derrire la servante qui le conduisait au salon,
traversa la salle  manger, la vue de la table prpare lui fit se dire:

--Bon! rien que quatre couverts: Ducanif, sa femme, sa fille et moi. Pas
d'tranger qui m'aurait gn pour plaider la cause de mon neveu Gontran
devant la famille.

Il fut un peu tonn,  son entre dans le salon o l'avait introduit la
cuisinire, de le trouver dsert.

--Ces dames sont sans doute encore  leur toilette, se dit-il en
excusant les matresses de la maison de ne pas tre l pour recevoir
leurs invits.

Il n'eut pas le temps de s'impatienter, car, tout aussitt, retentit la
voix de Ducanif qui criait:

--Il est au salon? Trs bien! Je vais l'y rejoindre... Hlose, je n'ai
pas besoin de vous recommander de dployer tous vos talents pour mon ami
Fraimoulu qui, je vous en avertis, est une fine fourchette.

Une demi-seconde aprs cette recommandation, le placeur entrait dans le
salon.

Au lieu de remarquer d'abord que sa femme et sa fille avaient manqu
pour accueillir son hte, il vint droit, la main tendue,  Athanase en
disant:

--J'tais  la fentre quand tu as travers la chausse du boulevard
devant la rue Caumartin. En te voyant arriver, je me suis aperu que
j'avais compltement oubli de te prier d'amener ton neveu.

--Tu m'aurais dit d'inviter Gontran que je me serais bien gard de faire
ta commission, rpliqua Fraimoulu saisissant le joint pour planter le
premier jalon du mariage qu'il projetait pour son neveu.

--Pourquoi n'aurais-tu pas amen ce brave Gontran? demanda Ducanif
surpris.

--Parce que j'aime mieux qu'il ne soit pas l pour assister  la demande
que, tout  l'heure,  propos de ta fille, j'ai l'intention de vous
adresser  toi et  ta femme.

Au dernier mot, la figure de Ducanif devint subitement penaude.

--Ah! oui, ma femme, dit-il avec embarras... Tu ne sais donc pas?...
C'est vrai, j'ai omis de t'avertir...

--M'avertir de quoi? fit Fraimoulu dressant l'oreille  ce ton qui
sonnait mal pour ses esprances.

--Que je ne vis plus avec ma femme, continua Ducanif avec effort.
Oh! une sparation sans scandale... toute  l'amiable... pour cause
d'incompatibilit d'humeur.

Athanase se trouvait l devant un de ces cas pour lesquels a t invent
le proverbe: Entre l'arbre et l'corce, il ne faut pas mettre le
doigt. Il n'insista donc pas au sujet de l'pouse.

--Mais, fit-il, et ta fille?

--Je l'ai laisse  sa mre... mais crois bien que ma tendresse
paternelle ne l'oublie pas un seul instant... je m'occupe d'elle, je
veille sur son avenir.

--Oui, car elle est  l'ge d'tre marie, dit Athanase prenant ce biais
pour revenir  son but.

--Je le sais, je le sais, rpta Ducanif.

Fraimoulu jugea l'instant opportun pour donner l'assaut.

--Aussi, reprit-il, avais-je pens que mon neveu Gontran ferait pour toi
un excellent gendre.

--Un gendre! rpta Ducanif dont le visage exprima un nouveau trouble.

--Ou, si tu l'aimes mieux, un mari pour ta fille... Je lui donne deux
cent mille francs de dot... et aprs moi, il trouvera un joli magot de
soixante mille livres de rente.

L'oncle avait attribu le trouble du placeur  la joie que devait lui
causer ce parti qu'on lui offrait pour sa fille. Il tendit donc la main
 Ducanif en disant:

--Allons! tope l! C'est convenu, n'est-ce pas? Nous consulterons les
enfants pour la date du mariage.

Mais, au lieu de toper comme il y tait invit, Ducanif se prit les
cheveux  poigne-main en s'criant tout dsespr:

--Sapristi! vieux camarade, pourquoi viens-tu si tard!!! Voici trois
jours que ma parole est engage.

--Tu as fait choix d'un gendre?

--Oui, un jeune et charmant garon.

--Aussi bon parti que l'est mon neveu... et aim de ta fille? insista
Fraimoulu.

tait-ce que Ducanif n'avait pas entendu cette double question ou qu'il
n'y voulait pas rpondre? Toujours est-il qu'aprs avoir regard 
droite et  gauche dans le salon il s'cria tout  coup:

--Eh! mais, j'y pense! O est donc Gustave?

--Quel Gustave?

--Gustave Cabillaud, mon mdecin... le fils du vieux Cabillaud, ton
docteur... car il est des ntres, ce soir,  dner.

Fraimoulu n'tait pas homme  jeter le manche aprs la cogne. Il revint
donc  la charge en demandant:

--Ainsi, il n'y a plus de chance pour Gontran?

Mis de la sorte au pied du mur, Ducanif parut hsiter. Puis, avec cette
espce d'emportement que mettent certaines gens  se tirer d'un mauvais
cas, il rpliqua:

--Eh! mon cher, pouvais-je supposer que ton neveu voulait de ma fille...
lui qui vit maritalement avec une matresse!

--Cette liaison est rompue! affirma l'oncle, ne doutant pas que Gontran
et obi  un ordre qu'il avait appuy de dix beaux billets de mille
francs.

--Rompue! rpta Ducanif. Alors, pas depuis longtemps, car il y a tout
au plus deux heures que j'ai rencontr ton neveu avec sa particulire au
bras... une personne fort jolie et des plus distingues, ma foi!

Cette nouvelle, loin d'mouvoir Athanase, le confirma dans sa certitude
que Gontran s'tait rsign. Il pensa que, lors de la rencontre de
Ducanif, son neveu devait conduire son Ariane  quelque gare de chemin
de fer o il allait l'emballer pour la province.

Il revint donc, plus entt,  ses moutons.

--Aprs tout, dit-il, un mariage convenu n'aboutit pas toujours  se
conclure. Et maintenant que je t'ai parl de Gontran, tu rflchiras.

Ducanif, parut-il, tait dcid  ne pas terniser la question, car, une
fois encore, il rompit les chiens en disant:

--C'est bien drle que tu n'aies pas trouv Gustave en entrant au salon!
Je l'y avais laiss quand aprs avoir reconnu, par la fentre, que tu
m'amenais pas ton neveu, je suis descendu  l'tage en dessous pour
inviter le baron.

--Quel baron?

--Monsieur de Walhofer, un baron belge qui habite ma maison... Tu vas le
voir... je te le recommande comme un vrai type! En voil un auquel il ne
faudrait pas marcher sur le pied! Il compte ses duels par centaines!

--Et comment as-tu fait la connaissance de ce Belge si friand de la
lame?

Ducanif fut empch de rpondre par l'entre du docteur Cabillaud fils
qui arriva en rabattant sur ses mains l'extrmit des manches de son
habit.

--Qu'tiez-vous donc devenu, mon cher Gustave? s'cria Ducanif tout
aimable.

--Je reviens de la cuisine o j'ai t me passer un peu d'eau sur les
mains... et m'enqurir des plats miraculeux que nous prpare votre
Hlose, rpondit tranquillement le docteur.

--Mazette! il a mis le temps  se passer de l'eau sur les mains! pensa
Fraimoulu.

Soudain, sans qu'il pt se rendre compte pourquoi le souvenir
s'veillait en lui, lui revint encore  la mmoire, nette, prcise, la
conversation, sur le boulevard, entre Hlose et mademoiselle Pistache
o la cuisinire se vantait d'avoir englu son matre avec l'aide d'un
mdecin, du petit nom de Gustave, qui tait fou d'elle. Athanase croyait
toujours entendre les gorges chaudes que faisaient les deux filles sur
ce patron crdule et bern, dont la fortune tait vise par Hlose.
En pensant que Ducanif, spar de sa femme et de sa fille, tait, pour
ainsi dire, au pouvoir de cette servante et de ce grand gas dont le
visage trahissait les apptits de toutes sortes, Fraimoulu sentit un
petit frisson lui courir dans le dos et, inquiet sans savoir pourquoi,
se posa cette question:

--Est-ce que mon vieux Ducanif n'est pas dans de mauvais draps?

Cependant le docteur, qui l'avait reconnu, tait venu  lui avec un
empressement joyeux.

--Eh! fit-il, c'est mon cher malade... car vous tes mon malade, attendu
que mon pre vous a donn  moi en me cdant sa clientle... Eh bien!
tes-vous toujours dcid  vous abandonner uniquement au rgime de
la gourmandise? Oui, n'est-ce pas? puisque je vous trouve prs de vous
asseoir  l'excellente table de Ducanif... Bon dbut de traitement!...
Excellent dbut en vrit!

Si gaiement qu'et t dbite cette tirade, elle sonna faux  l'oreille
de Fraimoulu, troubl par ses prventions.

--Vous tes-vous assur d'un bon cordon bleu? continua Gustave. Hein!
mon pre vous a-t-il tromp en vous affirmant que c'tait fruit rare?...
Mais vous y arriverez, j'en ai le pressentiment.

Aprs un petit coup d'oeil donn  la pendule, le docteur prouva le
besoin de jeter une pierre dans le jardin de Ducanif en formulant ce
conseil:

--Et quand vous aurez votre cordon bleu, tenez la main  la plus grande
exactitude pour l'heure des repas.

Ensuite, comme si cela ne suffisait pas, il fixa la pendule en ajoutant:

--Six heures huit minutes! Est-ce que vous avancez, mon bon Ducanif?

Le placeur avait tout d'abord devin le reproche sous-entendu sur le
retard  se mettre  table.

--Mon cher Gustave, rpliqua-t-il, je vous demande un peu d'indulgence
pour mon dernier convive, le baron de Walhofer.

--Le baron de Walhofer? rpta le docteur d'un ton qui interrogeait sur
le personnage dont il semblait entendre le nom pour la premire fois.

--Ils ne se connaissent pas, pensa Fraimoulu.

--Un Belge du meilleur monde, dont, tout dernirement, j'ai fait
connaissance et que je vous prsenterai dans un instant... Un parfait
garon.

--Oui, mais peu exact! pronona schement Gustave aprs un nouveau coup
d'oeil  la pendule.

--Il faut dire que je l'ai invit il y a un quart d'heure... et comme
bouche-trou, riposta le placeur  l'excuse du retardataire.

La figure du mdecin parut s'tonner de cette invitation qui datait d'un
quart d'heure.

--J'ai oubli de vous apprendre que M. de Walhofer habite dans la maison
mme, ajouta Ducanif.

Fraimoulu n'avait cess de surveiller le docteur.

--Dcidment, ils ne se connaissent pas, se rpta-t-il.

Un coup de sonnette se fit entendre.

--Le voici! annona Ducanif qui alla attendre l'arrivant sur le seuil de
la porte du salon.

Effectivement, c'tait le baron. Il entra, raide, plein de morgue,
sans le plus petit mot qui plaidt pour son inexactitude, se contentant
d'adresser un fort bref salut aux deux invits de son amphitryon.

--Oh! voil un dplaisant bonhomme, souffla le docteur  Fraimoulu qu'
son air ahuri il jugeait partager son impression premire au sujet de
l'arrivant.

Le mdecin se trompait sur le motif de l'bahissement d'Athanase. Si
ce dernier s'tait troubl  la vue du baron, c'est qu'il venait de
reconnatre en lui ce mme jeune homme que M. Grandvivier, une heure
auparavant, piait du fond de sa voiture, d'un regard si plein de haine,
et qu'il avait, au dpart du caf, suivi jusqu' l'entre de la rue
Caumartin.

--A table! et rattrapons le temps perdu! cria gaiement Ducanif aprs
qu'il eut achev les prsentations.

Et, montrant le chemin, il passa dans la salle  manger, suivi par le
baron et le docteur, marchant de front, qui laissaient Athanase un peu
en arrire.

Au moment de passer la porte, les deux hommes s'arrtrent, l'un et
l'autre voulant, par politesse, se cder le pas: il y eut entre eux,
pour ce fait, un rapprochement.

--Oh! oh! pensa, tout tressaillant, Fraimoulu qui marchait derrire eux.

Si prestement qu'eut t excut le geste, il avait vu le docteur
glisser un petit papier dans la poche du gilet de celui que, cinq
minutes auparavant, il avait paru ne connatre nullement et pour lequel
il avait, tout bas, exprim  Fraimoulu son sentiment d'antipathie.

--Ducanif est jou par un trio de coquins, pensa-t-il en runissant
dans sa pense Gustave, le baron et Hlose qui,  ce moment, posait la
soupire sur la table.

Le mdecin s'tait charg de servir. Il tendit  Athanase la premire
assiette de potage en disant:

--A l'oeuvre on reconnat l'artisan. Cher monsieur, gotez cela: on
a prvenu Hlose que vous tiez fin connaisseur, et elle a rpondu
qu'elle attendait sans crainte votre jugement.

--Excellent! dclara Fraimoulu aprs sa cuillere avale en adressant un
regard de flicitation  Hlose qui, debout derrire Ducanif, faisait
face au docteur.

--Ah! voyez-vous, reprit Gustave, l'Hlose de notre excellent Ducanif
n'a pas sa pareille pour la bisque.

--En exceptant la Clarisse des MM. Cabillaud, riposta le placeur en
renvoyant  la cuisinire du docteur l'loge qui tait adress  la
sienne.

--Disons tout de suite que Clarisse et Hlose sont sans rivales,
accorda le mdecin.

Au souvenir de Grandvivier et de son afft en voiture, la curiosit
poussa Fraimoulu  voir quel effet produirait sur M. de Walhofer le nom
du magistrat.

--Sans rivales! sans rivales! rpta-t-il en riant, on m'a pourtant cit
un autre grand cordon bleu, dont on m'a fort vant le mrite.

Sans regarder Ducanif qui, aprs avoir fourni des renseignements tout
confidentiels, ne devait pas se soucier d'tre mis en cause, il ajouta
en guettant en dessous le baron:

--C'est une certaine Cydalise, actuellement au service d'un magistrat
appel Grandvivier.

M. de Walhofer, pench sur son assiette, allait porter sa cuillre 
ses lvres. Au nom de Cydalise, il avait suspendu son geste. A celui du
juge, il avait repos la cuillre, coutant de toutes ses oreilles, mais
sans lever le front.

--Et, pour entrer chez vous, cette fille quittera la maison du
magistrat?... Elle y est donc mal? demanda navement le docteur.

Tout doucettement, et sans autre but que de poursuivre son preuve en
rptant le nom du magistrat, Fraimoulu rpondit:

--Elle y est trs bien, parat-il. Seulement j'ignore quel chagrin ou
remords tourmente cette Cydalise, mais elle a peur chez M. Grandvivier.

Cette fois, l'effet fut immdiat. Le baron releva brusquement sa face
devenue livide, et son regard, aigu comme une pointe d'acier, alla se
poser sur Fraimoulu.

--Oh! mauvais oeil! pensa ce dernier qui, sous cet examen, montrait sa
physionomie la plus paterne.




                                VI


S'il est vrai, quand on parle d'eux, que les oreilles cornent aux
absents, celles de M. Grandvivier devaient lui bruire fortement 
l'heure du dner chez Ducanif.

Quel tait cet homme taciturne, grave, triste qui pourtant, sous son
apparence glaciale, tait susceptible d'une passion violente, s'il
faut croire la frocit haineuse qui convulsait son visage alors que,
derrire le store de sa voiture, il surveillait le baron de Walhofer?

Que s'tait-il pass entre ces deux hommes?

Pour le savoir, il faut, momentanment, quitter Ducanif et ses convives
et remonter de quelques annes dans la vie du magistrat.

M. Grandvivier tait riche et mme fort riche. Son pre, gros
manufacturier de Lille, lui avait laiss un fort bel hritage qu'il
avait quintupl, il ne s'en cachait pas du reste, par d'heureuses
spculations ou plutt par une bonne action alors que Paris, boulevers
par d'immenses travaux, tait une mine d'or pour toute industrie qui
touchait au btiment.

M. Grandvivier s'tait intress au sort de deux Lillois, ses
compatriotes, hardis et courageux garons, venus  Paris en qute de la
fortune et auxquels, pour russir, il ne manquait qu'une seule chose:
l'argent des dbuts.

Le magistrat leur fournit largement les fonds utiles pour commencer en
grand, et bientt, grce  l'activit des associs, la maison _Camuflet
et Bazart_ fut des mieux connues sur la place.

Rien n'tait plus disparate que le caractre des deux associs.
Camuflet, petit homme actif, ingnieux, jovial, s'tait charg des
comptes, des travaux  obtenir, des marchs  dbattre. Bazart, peu
parleur, tte froide, rsolu, conduisait les ouvriers et surveillait
les travaux. De ces deux caractres opposs tait rsulte une entente
parfaite qui, jointe  la probit et  l'intelligence des deux Lillois,
les mit promptement en possession d'une grosse fortune. Reconnaissants
envers celui qui leur avait facilit cette russite, ils avaient fait la
part de M. Grandvivier qui, aprs l'avoir longtemps refuse, finit par
l'accepter.

Une fois riche, les associs pensrent  se marier. Camuflet se laissa
prendre aux charmes de la fille d'une fruitire et, se disant qu'au
lieu de demander au mariage une dot que sa fortune le mettait en droit
d'exiger, il valait mieux employer son argent  faire une heureuse, il
pousa la jeune fille.

Bazart fut plus ambitieux: il visa une fille de la bourgeoisie,
petite princesse leve dans du coton, fort jolie, il est vrai, mais
volontaire, coquette, lgre et qui, en pousant l'entrepreneur enrichi,
ne vit que ses cus et pensa qu'elle aurait facilement raison de cet
homme rude et un peu farouche.

Dans de pareilles conditions, le bonheur, on le comprend, n'tait pas
possible entre les poux. Le mnage alla de mal en pis jusqu'au moment
d'une violente scne qui fit brusquement tout clater.

Quand il s'tait mari, Bazart s'tait promis, au bout d'une anne, de
se retirer des affaires pour se consacrer tout entier  sa femme. Dans
ce but, il avait fait venir de Lille un sien neveu dont il voulait faire
son successeur.

Par malheur, il connaissait mal ce jeune homme qui avait grandi loin
de ses yeux. Dire que ce neveu avait une mauvaise nature, capable de
vilaines actions, serait beaucoup s'avancer. C'tait un compos de
qualits et de dfauts: il tait courageux, serviable, bon coeur; mais,
par contre, il tait ivrogne, coureur et surtout paresseux  l'extrme.
Bref, il justifiait en tous points le sobriquet de _la Godaille_ qui lui
avait t octroy par ses compagnons de chantier.

Du reste, la Godaille tait fort aim par les pratiques de cabaret qu'il
rgalait gnreusement, grce  l'argent de l'oncle Bazart, et qu'il
amusait par son esprit loustic, grandement trivial, mais des mieux
varis.

Quand il avait sa pointe de vin en tte, la Godaille grimpait sur une
table et, d'abondance et d'improvisation, dbitait  ses auditeurs, qui
se tordaient de rire, une srie de calembredaines que le plus difficile
bateleur de foire aurait t fort heureux, pour sa parade, de pouvoir
rciter du haut de ses trteaux. Ajoutons que la Godaille tait un
fort bel homme de vingt-quatre ans, ce qui contribuait pour beaucoup 
encourager son humeur libertine.

Tel tait le garon que Bazart avait voulu se donner pour successeur et
que, alors qu'il ne le connaissait pas encore bien, il avait amen sous
son toit pour lui faire partager la vie de famille.

Avant d'en dire plus long sur l'existence conjugale de Bazart, qu'on
sache que Camuflet, de son ct, tait parfaitement heureux avec son
pouse, la fille d'une fruitire. Elle lui faisait une telle vie de coq
en pte que quand elle mourut au bout d'une anne de mariage, le cher
homme avait si bien pris got aux douces dorloteries du mnage, qu'il
s'empressa de se remarier. Toujours imbu que sa fortune suffisait
pour deux; il ne regarda pas encore  la dot, et, comme la fille de sa
portire lui alla  l'me avec son nez en trompette, il pousa la fille
de sa portire.

Le dsintressement de Camuflet eut sa rcompense, car sa deuxime
pouse fit son bonheur... Hlas! bonheur fort court! Six mois, aprs,
elle mourut d'une indigestion de choucroute.

C'tait vraiment du guignon. Aussi Camuflet en fit-il une maladie. Faute
d'une compagne dvoue pour veiller sur lui, il fallut demander des
soins  une personne trangre. Le mdecin du veuf plor lui amena donc
une garde-malade.

A entendre cette dame, le malheur l'avait conduite  administrer des
tisanes,  manipuler des cataplasmes et  poser des sangsues. Elle avait
connu de hautes destines, alors qu'elle s'appelait madame Buffard des
Palombes, du nom de son noble poux, mort gnral en chef au service
de M. de Tonneins, ancien avou de Prigueux qui tait devenu roi
d'Araucanie.

Aussi l'illustre dame rptait-elle  satit qu'elle n'tait pas ne
pour son mtier, et, lorsque le besoin d'une irrigation molliente
s'imposait au malade, elle lui mettait au pralable un bandeau sur
les yeux, tant elle rougissait d'tre vue dans l'exercice de certaines
pratiques de sa profession.

Quand Camuflet alla un peu mieux, madame Buffard des Palombes se
dchargea de bien des petits soins  donner sur sa fille qu'elle
s'adjoignit. Il faut croire que le chemin pour aller  l'me de
Camuflet tait praticable pour toutes les formes de nez, car celui de la
demoiselle, qui tait aquilin, lui alla encore  l'me. Aussi deux mois
plus tard, Camuflet, redevenu solide et vaillant, pousa la fille de sa
garde-malade.

Dcidment, l'ex-entrepreneur avait la main heureuse, car la troisime
madame Camuflet ne fut pas infrieure  ses devancires dans la tche
de crer   son mari des jours de miel. Il et t parfaitement heureux
sans deux chagrins qui vinrent l'atteindre. Bien qu'un moraliste ait dit
qu'il y a toujours dans le malheur d'autrui quelque chose qui nous fait
plaisir, Camuflet qui n'tait pas goste, fut profondment affect
du malheur qui fondit sur les deux hommes qu'il aimait le plus: son
bienfaiteur M. Grandvivier et son ancien associ Bazart.

Le magistrat, veuf depuis quinze annes, avait une fille qu'il
chrissait. Tout  coup une maladie, sorte de coup de foudre qui frappa
son enfant, contraignit le pre, du jour au lendemain,  s'en sparer
en l'envoyant au loin, sous un climat plus chaud. tait-ce l'angoisse
de son coeur paternel et la douleur de la sparation qui affectaient le
moral du juge? Toujours fut-il que cet homme gai, aimable, de relations
charmantes, dont la maison s'ouvrait joyeusement aux visiteurs, dont
la table s'offrait frquemment aux intimes, devint sombre et triste.
Ce devait tre,  coup sr, la pense de sa fille qui lui torturait
incessamment le cerveau, car, chaque fois qu'il lui tait parl de son
enfant, son visage se faisait plus morne.

Quant  Bazart, son mnage tait devenu un enfer dont la Godaille tait
le diable qui fit clater la chaudire. Il avait la rputation d'un
casse-coeur, et nous le rptons, il tait beau garon, ce cher la
Godaille. D'un autre ct, la femme de son oncle tait jolie, coquette
et lgre. De plus, elle jouait  la femme incomprise, dont les
aspirations ne trouvaient pas  se satisfaire devant la nature inculte
et grossire de son mari. Le fait tait que Bazart s'entendait mieux 
conduire un chantier de cinq cents compagnons qu' mener la seule femme
qui ft entre dans sa vie. Sa parole rude et peu chtie, qui faisait
obir les ouvriers, dtonnait d'une faon agaante aux oreilles de sa
femme rebelle. Pour elle, son mari tait une brute, et de ce que Bazart,
patient comme toutes les natures nergiques, rongeait son frein, elle
avait conclu que cette brute tait de celles qu'on arrive  museler.

--Mon ours! disait-elle quand elle avait  parler de son mari.

Mais il n'est ours si bien apprivois qui ne gronde quand il est par
trop aguich.

A propos de la Godaille, la jalousie fit clater Bazart. Il y eut une
scne terrible qui offrit cette particularit qu' mesure qu'elle se
prolongea, le mari, qui avait dbut par la fureur, calma le ton de sa
voix qui ne vibra plus que sche, froide, rsolue, trahissant une
colre sourde et contenue, vingt fois plus terrible que celle qui fait
explosion.

Alors madame Bazart eut peur.

Une heure aprs, comme l'entrepreneur tait dans son bureau, on frappa 
la porte.

C'tait la Godaille, portant un paquet qui contenait ses hardes.

--Mon oncle, puis-je vous parler? demanda-t-il d'une voix franchement
mue.

Bazart le regarda dans les yeux pendant une seconde, parut rflchir,
puis d'un ton sec:

--J'coute, dit-il.

--Il y a dans ma peau un bambocheur, un ivrogne, un paresseux, un propre
 rien, oui, tout cela est vrai et je n'y contredis point.

Il fit une petite pause, puis continua:

--Mais il y aussi un honnte garon qui ne toucherait pas au bien
d'autrui et qui garde sa reconnaissance  qui lui a voulu du bien... et
vous m'avez voulu du bien, mon oncle, vous qui pensiez  faire de moi
votre successeur... Fichue ide, entre nous, que vous aviez eue l, car
tout aurait t bien vite bu et mang!... Aussi, mon oncle, je vous ai
aim et je vous aime du plus profond de mon coeur. J'aurais eu dans le
coco une pocharderie de huit jours que je me serais dgris subitement
rien qu' vous entendre me souffler: J'ai un service  te demander.
Croyez-vous  tout ce que je vous dis l, mon oncle?

--Oui, articula Bazart.

--Eh bien, je vous jure qu'avec votre femme, nix de nix, vous me
comprenez? Pour moi, elle tait sacre.

tait-ce un pige que tendait Bazart au jeune homme, pour mieux se
renseigner? Il haussa les paules et riposta ironiquement:

--Oh! toi ou d'autres!

--Des autres, je n'en dis rien, attendu que je n'en sais rien, reprit
la Godaille vitant le pige; je ne parle que pour moi. Je n'ai eu qu'un
tort  me reprocher... celui, me sachant un vaurien, de ne pas avoir
dtal en vous plantant l avec vos bonnes intentions  mon gard.

Et il montra son paquet de hardes en ajoutant:

--Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Voyez mon baluchon.

--Alors tu me quittes? demanda Bazart dont un clair trange alluma
l'oeil.

--Inutile de me garder ma soupe au chaud ce soir.

--Sans argent?

--J'ai encore vingt francs gagns avant-hier au billard.

--Que vas-tu devenir?

--Ni plus mauvais ni meilleur; de cela je rponds. Quant au reste, va
comme je te pousse! Je trouverai toujours bien  me mettre un morceau de
pain sous la dent.

--Tu ne me demandes rien?

--Si, mon oncle. Je vous demande de me donner une bonne grosse poigne
qui me prouve que vous ne gardez rien sur le coeur contre le fils de
votre soeur.

--Adieu! dit Bazart en lui tendant la main.

La poigne de main fut change et, sans un mot de plus, la Godaille
s'loigna, suivi du regard par son oncle qui, en mme temps, eut un
singulier sourire.

Le lendemain, Bazart, tout dsol, se prsenta chez le commissaire de
police pour lui dclarer que, depuis la veille au soir, sa femme avait
disparu du domicile conjugal.

Il fut franc dans le rcit de la scne qui avait eu lieu, avoua sa
jalousie, confessa la brutalit de son langage dans ses reproches,
conta le dpart de la Godaille et, tout pleurant de repentir, finit sa
dposition en s'criant:

--O est-elle alle?

A quoi le commissaire de police qui en avait vu bien d'autres et qui
n'tait pas tenu d'tre sensible, rpondit tout crment:

--Parbleu! Elle est alle rejoindre la Godaille dont elle est folle...
Ces mauvais sujets-l font souvent commettre pis que pendre aux femmes.

Et en guise de proraison:

--Vrifiez votre caisse. Je serais fort tonn qu'elle ft partie les
mains vides, conseilla-t-il.

De retour chez lui, Bazart ouvrit sa caisse en prsence de deux tmoins
et constata qu'il lui manquait vingt-cinq mille francs.

A la seconde visite du mari abandonn chez le commissaire de police pour
lui dnoncer le vol des vingt-cinq mille francs, ce dernier sourit. Le
cas n'tait pas de ceux o il est dit: Cherchez la femme. Cette fois,
il s'agissait de chercher l'homme.

--On le cherchera et, soyez-en certain, on vous le trouvera. Avant peu,
nous aurons des nouvelles de matre la Godaille, promit-il.

Mais, en secouant la tte d'un air de doute, Bazart avoua ne pouvoir
se dcider  croire le jeune homme coupable. Non, la scne des adieux
n'tait pas une comdie qu'il jouait. Il voyait encore son neveu tout
mu quand, aprs s'tre jet son paquet sur l'paule, il s'tait loign
en fredonnant, pour cacher son trouble, l'air de: _Viens, gentille
dame_.

A ces mots, le commissaire clata de rire.

--_Viens, gentille dame. Viens, je t'attends_, rcita-t-il
gouailleusement. Il me semble que le gaillard ne pouvait mieux choisir
son air pour inviter votre femme  le suivre.

Ensuite, rentrant dans le vif de la question, il demanda  quelle heure
madame Bazart pouvait avoir fil avec l'argent vol!

Sur ce, Bazart recommena tristement le rcit que, la veille, son
dsespoir avait rendu incomplet. Tout de suite aprs le dpart de la
Godaille, il avait voulu aller retrouver sa femme pour s'efforcer de
raccommoder les choses. Mais, la main sur le bouton de la porte de son
pouse, le courage lui avait manqu. Alors il s'tait dit que mieux
valait laisser quelques heures  l'apaisement de sa femme qui, furieuse
d'avoir t malmene, ne voudrait, sur le moment, entendre  rien. En
consquence, il avait quitt la maison et dn en ville. Aprs avoir
vagu par les rues pour tuer le temps, il tait rentr chez lui sur les
onze heures du soir. Alors il avait trouv son domicile vide, mais le
soupon ne lui tait pas encore venu que sa femme se ft enfuie. Il
avait pens que, comme cela tait arriv pour plusieurs brouilles,
elle avait t conter ses peines chez Camuflet, un de leurs bons amis,
lequel, aprs l'avoir calme, allait la lui ramener.

--Chez vous, personne,  votre retour, n'a pu vous renseigner sur
l'heure du dpart de votre pouse? demanda le commissaire.

--Personne.

--Vous n'avez pas de domestique?

--Si; mais ma cuisinire m'avait demand le matin mme une permission de
spectacle. Elle tait donc absente quand je revins chez moi.

Aprs ce renseignement donn, Bazart essuya ses yeux mouills de larmes
et continua:

--Dcid  ne pas laisser la nuit passer sur notre brouille, je
m'installai dans la chambre de ma femme pour y attendre son retour. Par
malheur, la journe avait t rude pour moi; j'tais harass de
fatigue. Un sommeil lourd vint me surprendre sur mon fauteuil. Quand je
m'veillai, la pendule marquait quatre heures et ma femme n'tait pas
encore revenue. Jusqu'au moment o je vins vous faire ma dclaration,
j'errai comme un corps sans me, ddaignant de rpondre  la cuisinire
dont une exclamation m'avait pourtant mis  mme de pouvoir  peu prs
prciser le moment o ma femme avait d partir. Je vous l'ai dit,
nous avions accord  ma servante une permission de spectacle et, pour
qu'elle ft libre plus tt, nous tions convenus qu'elle disposerait sur
la table les restes froids de notre djeuner du matin. Cette exemption
d'une cuisine  faire lui avait donc permis de s'en aller  six heures.
Or, le lendemain matin, quand cette fille, descendue de sa chambre,
voulut desservir la salle  manger, elle s'aperut aussitt d'un dtail
que mon trouble m'avait empch de remarquer, c'est--dire que les plats
taient rests intacts sur la table... Donc ma femme n'avait pas dn.

--Alors, fit le commissaire, suivant votre estime, madame Bazart a d
quitter la maison aussitt aprs le dpart de votre cuisinire pour le
spectacle?

--Je le crois.

--Et quand la Godaille tait-il venu pour vous faire ses adieux?

--Trois quarts d'heure environ auparavant.

--Tout de suite aprs, vous, n'osant pas affronter la scne du
raccommodement, vous tes alors parti de chez vous pour n'y rentrer qu'
onze heures du soir?

--Oui.

--C'est donc entre sept et onze heures que votre femme, soit seule, soit
aide par la Godaille, qui serait rentr aprs vous avoir vu partir,
a fait le coup des 25,000 francs et a dcamp avec cette poire pour la
soif... de son cher la Godaille?

Malgr cette preuve des 25,000 francs, la conviction ne s'tait pas
faite en l'me du pauvre Bazart, qui balbutia en larmoyant:

--Si la malheureuse avait t se jeter dans la Seine!

--Alors les 25,000 francs ont d tre vols en pices de cent sous, afin
de se donner du poids pour aller au fond de l'eau, dit, avec une ironie
sche, le commissaire, froiss qu'on ne prt pas son dire pour parole
d'vangile.

--Repassez dans huit jours, finit-il en forme de cong.

Pendant ces huit jours, Bazart fatigua tous les chos  leur rclamer sa
femme. Vingt fois, il se prsenta chez M. Grandvivier pour lui demander
un moyen de retrouver la fugitive.

Soit qu'il et assez dj de la peine secrte qui le rongeait sans se
mler de celle d'un autre, soit qu'il penst que c'tait un mauvais
moyen que faire rentrer de force au domicile conjugal celle qui s'en
tait si carrment loigne, M. Grandvivier lui donna ce conseil banal:

--De la patience! Attendez! Elle reviendra d'elle-mme.

Bazart avait aussi t chez Camuflet. Mais celui-ci pouvait-il compatir
 l'infortune de son ex-associ, quand, lui-mme, il venait d'tre
frapp par un terrible malheur... La veille, il avait perdu sa troisime
femme! Le dernier rejeton de la grande race des Buffard de Palombes,
aprs avoir plong son mari, pendant huit mois, dans un ocan de
flicits, avait quitt ce bas monde  la suite d'un refroidissement.

Trois femmes en trois ans!!!

Si les femmes, on l'a vu, faisaient le bonheur de Camuflet, lui, par
contre, il faut le reconnatre, portait la guigne aux femmes.

Aprs les huit jours couls, Bazart retourna tout droit chez le
commissaire, qui, en le voyant, s'cria:

--Nous avons fini par avoir des nouvelles de votre la Godaille... Il
avait fait un fier chemin quand on l'a rejoint. On n'a pu le rattraper
qu'au bout de la France,  Perpignan, dans une troupe de saltimbanques
de foire o il s'tait engag... On dit que ce garon n'a pas son pareil
pour faire la parade!

L'loge de la Godaille ne suffisait pas  Bazart qui demanda vivement:

--Et ma femme?

Le commissaire se gratta l'oreille.

--Ah! oui, votre femme? fit-il. Sur ce point, j'ai de regret de vous
annoncer que nous sommes sans la plus petite notion.

--Mais vous m'aviez dit qu'en retrouvant la Godaille vous auriez
infailliblement la piste de mon pouse... Il fallait arrter mon neveu,
l'interroger.

--Eh! eh! arrter!!! Comme vous y allez, vous! On a us d'abord du moyen
le plus prudent, c'est--dire qu'on a mis le garon en surveillance avec
l'espoir qu'on le pincerait allant, en tapinois, rendre visite  madame
Bazart enfouie dans quelque cachette des environs... Peine inutile!
Notre paillasse, et toujours au grand jour, ne s'est jamais loign de
plus de deux cents mtres de la baraque des saltimbanques... Devant cet
insuccs, on a chang de batteries.

--Ah! fit Bazart, se reprenant  l'esprance que lui avaient enleve ces
premiers renseignements.

Le commissaire continua:

--A dfaut de la femme, on tcha de retrouver l'argent. Si la Godaille
se livrait  des dpenses exagres, c'tait la preuve qu' un moment
ou  un autre il avait t rejoint par madame Bazart qui, grce 
vos vingt-cinq mille francs, lui avait ravitaill les poches... De ce
ct-l, on s'est cass le nez. Le paillasse est endett chez plusieurs
aubergistes et il est en retard, avec ses camarades, d'une assez forte
somme perdue au jeu... J'insiste sur ce dtail, car il est tout  son
honneur.

--A son honneur! rpta Bazart tonn.

--Oui,  son honneur! appuya le commissaire. Cette perte au jeu prouve
chez le saltimbanque un fonds de probit, car, parat-il,  manier
les cartes, il possde une habilet de prestidigitateur qui, s'il le
voulait, lui rendrait le gain au jeu des plus faciles... Le chef de la
troupe de saltimbanques, qu'on a interrog adroitement, a avou qu'
je ne sais plus quelle ville d'eau du Midi, o il s'tait arrt pour
donner une reprsentation, son paillasse la Godaille avait vertement
envoy promener une socit de _Grecs_ qui lui offraient une forte somme
s'il voulait mettre  leur service son adresse aux cartes.

--Le fait est que souvent il a excut, devant moi, les plus tonnants
tours de cartes. Il me prvenait; j'avais le nez dessus, et, malgr a,
je n'y voyais que du feu, avoua Bazart.

Et, revenant vite  son cruel souci:

--Mais ma femme?... insista-t-il.

--Nous en sommes rduits  cette supposition que madame aura fil droit
sur l'Espagne avec le magot. Pour drouter les soupons, la Godaille se
sera engag dans cette troupe qu'il savait s'en aller  l'autre bout de
la France. Aujourd'hui qu'il est  Perpignan, un beau matin il sautera
par-dessus la frontire pour aller rejoindre la belle et ses cus.

Cela dit, le commissaire termina la sance en rptant sa phrase:

--Repassez dans huit jours.

A la fin de cette autre huitaine, quand Bazart reparut, le commissaire
secoua la tte en disant avec une franchise un peu crue:

--Nous avons fait fausse route. C'est pour un autre pigeon que le
paillasse que votre colombe a dsert son colombier... En ce moment, la
Godaille est  Toulouse. Loin de filer en Espagne, il s'est attach 
la troupe qui peu  peu remonte la France. Quant  madame Bazart, pas
l'ombre d'une nouvelle!

Le mari abandonn fut immdiatement repris par ses ides noires et
clatant en sanglots:

--Elle se sera suicide! gmit-il.

Pendant cette quinzaine de jours couls, le commissaire avait appris,
par ses informations, bien des frasques de l'pouse en fuite. Il chercha
donc  consoler son homme, qui prenait le cas trop au tragique.

--Les vingt-cinq mille francs emports sont loin de prouver des ides de
suicide.

Malgr cet argument premptoire, Bazart n'en prit nullement son parti.
Pendant plus de quatre mois, il fit insrer dans tous les journaux une
note qui promettait le pardon le plus complet  l'pouse rentre au
bercail. Grce  cette publicit, son infortune conjugale fut connue
de ses nombreuses connaissances qui, en le voyant passer triste, jaune,
amaigri, ne se faisaient pas faute d'en gouailler:

--Est-il bte d'aimer ainsi une rien du tout!

--Pour sr, il a du plomb dans l'aile; un de ces matins, on nous
annoncera qu'il est mort.

--Ou qu'il est devenu fou.

Seul, M. Grandvivier n'abandonna pas l'infortun. Faisant trve au
chagrin secret qui, lui-mme, le dvorait, il cherchait  relever le
moral de Bazart. Seulement, chose trange, ce n'tait pas la rsignation
ni la clmence qu'il lui prchait:

--On attend son heure et, tt ou tard, on se venge! lui disait-il d'un
ton sec.

Attendait-il aussi son heure? Avait-il donc  se venger, lui, ce
magistrat qui employait tout le temps que ne rclamaient pas
ses fonctions en de longues promenades o, obsd par une sombre
proccupation, il marchait, tte baisse, semblant chercher une ide qui
le fuyait toujours?

C'est ainsi qu'un jour, se trouvant  Saint-Mand o l'avait conduit
une de ses longues courses  l'aventure, le juge voulut revenir par la
barrire du Trne et le faubourg Saint-Antoine. A mesure qu'il avanait
vers la barrire, M. Grandvivier aurait pu entendre un vacarme qui
allait toujours grandissant, s'il n'et t absorb par ses lugubres
mditations.

On tait aux environs de la fte de Pques. Ce monstrueux charivari
tait caus par les musiques discordantes des nombreuses baraques de
saltimbanques que la fameuse foire au pain d'pice avait amonceles sur
la place.

Il tait trop tard pour revenir sur ses pas, quand le magistrat reconnut
l'obstacle qui se dressait sur son passage. Sa route tait obstrue par
la cohue des badauds figs devant les diffrents trteaux  couter les
boniments des bateleurs.

M. Grandvivier s'engagea dans la foule.

Il avait franchi la moiti de la place quand, soudain, il s'arrta et
releva la tte au son d'une voix, de lui connue, qui criait:

--Supposons que vous soyez dans une soire du grand monde o on
s'embte  vingt francs par tte. Tout  coup vous vous rappelez que
vous avez un jeu de cartes dans la poche de votre habit. Alors vous vous
approchez de la matresse de la maison et vous lui dites: Duchesse, je
vous parie dix litres que je vais distraire tous ces mufles qui sont l
billant, chez vous, comme des merlans sur le sable...

Dans ce saltimbanque, costum en paillasse, M. Grandvivier, du premier
coup d'oeil, reconnut la Godaille, le neveu de son ami Bazart.

Tout en donnant ainsi  la foule un chantillon du langage du grand
monde pour engager un pari, la Godaille tenait un jeu de cartes que,
par le pincement des doigts, il faisait voler, en une sorte de
demi-guirlande arrondie, d'une main  l'autre.

A cette vue, M. Grandvivier tressaillit. Son oeil s'claira joyeux, un
sourire parut sur ses lvres, et il murmura:

--Oh! l'ide tant cherche!!!




                                VII


tait-ce la vue du bateleur qui avait caus  M. Grandvivier l'clair de
sa satisfaction dont, un instant, s'tait illumin son visage assombri?
tait-ce... ce qui et alors compltement drout quiconque connaissait
le juge... la grce et la prestesse avec lesquelles la Godaille maniait
ses cartes? Un observateur et t d'autant plus embarrass de prciser
que, subitement, la physionomie du magistrat reprit son expression
navre et qu'il murmura d'un ton dcourag ces mots mystrieux:

--Oui, mais comment?

Tant que dura la parade du paillasse, dont il parut ne pas entendre un
mot, il resta immobile, comme clou au sol, et le regard obstinment
fix sur le jeune homme.

Lorsque, aprs son boniment termin, le paillasse fut rentr dans la
baraque et que le public se mit  escalader les marches de l'estrade
pour assister  la reprsentation, M. Grandvivier, au lieu de continuer
sa route, demeura encore sur place. Du saltimbanque disparu, son regard
s'tait report sur les toiles dont la peinture grotesque avait la
prtention de retracer toutes les sductions qui attendaient les curieux
 chaque sance. Parmi ces tableaux grossiers, il en tait un montrant
une table garnie de gobelets, de muscades, de cartes parpilles et
laissant voir  mi-corps un monsieur en habit noir et cravate blanche.
Au-dessus de la tte de ce monsieur si bien mis s'talait une banderole
portant ces mots: _Sance de tours de cartes et de prestidigitation
amusante par M. la Godaille, le clbre escamoteur dont la plus haute
socit a su apprcier le talent_.

--Oui, mais comment? se rpta encore le juge, quand, aprs cinq minutes
passes devant ce tableau, il se remit en marche.

Il voulait sans doute apprendre  Bazart sa rencontre avec la Godaille,
car il se rendit chez son ancien protg. La servante qui vint ouvrir
lui annona que son matre tait absent et, comme elle avait la
langue bien pendue, elle dauba sur son bourgeois avec une brusquerie
affectueuse. Ah! la vie lui tait bien triste, au cher homme, depuis la
fuite de madame, c'est--dire depuis une anne. Plus il allait, plus il
devenait morose et renfrogn... Il en deviendrait fou... il l'tait mme
dj un brin.

Oui, il tait un tantinet dtraqu.

Est-ce qu'il n'allait pas, deux ou trois fois par jour, fumer sa pipe
dans la chambre de sa femme? Devinez dans quelle position... Couch tout
de son long sur le parquet, et toujours  la mme place, devant la dalle
du foyer. Alors, sans doute dans sa rverie de fumeur, il croyait
revoir l'pouse disparue, car il souriait et poussait de petits cris de
satisfaction en se vautrant de plus belle sur son parquet.

Grandvivier laissait bavarder la servante, coutant avec surprise cette
rvlation de la fantasque lubie du mari dlaiss.

Et la fille continuait sur le compte de son matre. Ah! oui, il
l'aimait, la chambre de celle qui l'avait tant tromp avec le tiers et
le quart!... Elle lui cotait cher, cette chambre! Pour elle il avait
refus bien des cent mille francs... trois fois le prix de la maison,
vritable masure dont il tait propritaire et dont, malgr sa
rsistance, il allait tre dlog par une expropriation pour cause
d'utilit publique qui, sur l'emplacement de la bicoque, devait faire
passer une grande voie. Il avait plaid et archiplaid pour garder sa
baraque debout. S'il tait absent aujourd'hui, c'tait parce que, en
ce moment mme, l'affaire se jugeait en dernier ressort. Une fois le
jugement rendu, l'expropriation lui laisserait tout au plus une semaine
pour dguerpir.

L, vrai! la main sur la conscience, ne fallait-il pas qu'il ft dj un
peu fou, ce pauvre monsieur, pour s'obstiner, quand on lui en offrait
un si grand prix,  vouloir garder une aussi vieille cassine qui ne se
tenait encore debout que par miracle, malsaine, sombre, construite
 l'ancienne mode, avec moiti des chambres en contre-bas et moiti
exhausses d'une marche; de quoi se casser vingt fois le cou?

La domestique disait la vrit et le juge, pendant qu'elle jacassait,
se souvint qu'avant de se marier, Bazart, au premier tage o il
voulait loger sa future pouse, avait fait poser un second parquet, en
surlvation sur le premier, afin de mettre les chambres de plain-pied,
et aussi pour diminuer la hauteur des pices, vritables halles
impossibles,  chauffer en hiver.

--Alors c'est aujourd'hui que votre matre va dfinitivement tre
contraint par jugement  dguerpir? dit le magistrat pendant que la
bavarde reprenait haleine.

--Oui, l'expropriation va nous mettre sur le pav... Avec a que nous
serons bien  plaindre quand nous serons installs dans un logement
salubre et plus gai, ajouta la servante en reconduisant le juge.

A cent mtres de la demeure de Bazart, M. Grandvivier ne pensait plus 
l'entrepreneur. Il avait t repris par cette ide qui lui tait monte
au cerveau  la vue de la Godaille.

--C'est l le moyen! Oui, mais comment? se disait-il.

Et cette mme phrase, il se la rpta pour la vingtime fois, le soir,
la tte sur l'oreiller avant de s'endormir.

Le lendemain,  l'aube, il fut brusquement tir de son sommeil par son
valet de chambre qui lui disait d'une voix altre:

--Monsieur, Clarisse est l qui veut vous parler.

--Quelle Clarisse? fit le juge encore  demi endormi.

--La servante de M. Bazart.

--Ne pouvait-elle remettre sa visite  une heure moins matinale? Ce
qu'elle veut me dire ne doit pas tre tant press. Sans doute quelque
commission de son matre.

En voyant le juge si rtif  s'veiller tout  fait, son valet de
chambre n'usa plus de prcaution, et dit vivement:

--M. Bazart a t assassin cette nuit!...

En un clin d'oeil, M. Grandvivier fut sur pied et s'habilla  la hte
pour recevoir Clarisse.

Bien que compltement affole, cette fille, avant d'avertir la police,
avait voulu d'abord consulter celui qu'elle savait tre le meilleur ami
de son matre dfunt.

Ce matin, en pntrant dans la chambre de M. Bazart pour lui apporter
la tasse de tilleul qu'il avait l'habitude de boire  son rveil, elle
avait trouv la chambre vide et le lit non foul. Certaine que son
matre tait rentr la veille, elle avait cherch ailleurs et dans
l'ancienne chambre de madame, juste  cette mme place du parquet o il
avait l'habitude de s'tendre pour fumer sa pipe, elle l'avait vu couch
au milieu d'une mare de sang et le coeur perc d'un couteau laiss dans
la blessure. Ce couteau, long et affil, tait une pice du service 
dcouper. Il avait t pris dans un des tiroirs du buffet de la salle 
manger.

L'assassin, d'un seul coup, avait eu raison de sa victime, car aucune
trace de lutte n'apparaissait dans la chambre.

La secousse que lui avait donne la vue de ce cadavre branlait
encore tout le systme nerveux de la cuisinire Clarisse, qui parlait
fbrilement et  mots prcipits.

La veille, quand M. Bazart tait revenu du tribunal, il avait perdu
son procs. Au lieu de s'emporter, il tait calme; mais, sous cette
apparence tranquille, la domestique avait devin une rage sourde contre
ceux qui l'expropriaient.

--Dans dix jours, les maudits auront le droit de jeter bas cette maison!
avait-il dit.

--Avec le prix qu'on vous en donne, vous aurez de quoi en acheter deux
autres plus belles, avait rpliqu Clarisse.

Au lieu de rpondre, il avait bourr et allum sa pipe, puis il avait
t s'tendre sur le parquet  sa place accoutume, et s'tait mis 
fumer.

M. Grandvivier, curieux de connatre tout ce qui avait prcd la mort
de son ami, interrompit le rcit de la servante pour demander:

--Et, pendant qu'il fumait, vous a-t-il paru jouir de cette satisfaction
qui, m'avez-vous dit hier, triomphait de sa tristesse habituelle et lui
faisait pousser de petits cris de joie en se roulant sur le parquet?

--Oui, il riait, mais pas comme les autres jours. Son rire tait
nerveux, saccad. De plus, il parlait tout haut, si haut mme que je
l'entendais de la salle  manger o je me tenais, inquite de son tat.

--Et que disait-il?

--Cela se rapportait  l'expropriation.

--Prcisez.

--Il disait comme cela: Moi qui croyais que a durerait jusqu'aprs ma
mort! Alors il ricanait lentement, puis il ajoutait: Baste! quand ils
dmoliront, je ne serai plus l pour les voir. Je serai au diable! Ce
qui me prouva que la dmolition de la bicoque lui tenait tant au coeur
qu'il s'en irait au loin pour ne pas assister  son renversement.

--Cet tat d'irritation a-t-il dur jusqu'au soir?

--Oh! non, car une heure aprs, du fond de ma cuisine, je les entendais
rire l'un et l'autre  qui mieux mieux.

--L'un et l'autre? Quel tait donc cet autre?

--M. Frdric, parbleu!

--Quel est ce M. Frdric?

--Le neveu de M. Bazart.

--Celui qui porte le sobriquet de la Godaille et qui fait partie d'une
troupe de saltimbanques? demanda vivement le juge.

--Lui-mme! Il parat qu'il travaille, en ce moment,  la foire au pain
d'pice. Alors il avait pens  rendre visite  M. Bazart qu'il n'avait
pas vu depuis un an.

--Comment votre matre a-t-il reu son neveu? dit M. Grandvivier aprs
un tressaillement caus par cette entre en scne de la Godaille.

--A bras ouverts et en s'criant: Tu arrives  propos, tu tombes  pic,
garon! Cela tait dit convulsivement et, coup sur coup, il le rpta
tant et tant que M. Frdric, tonn, finit par lui demander: Pourquoi
donc trouvez-vous que je tombe si bien  pic? Un instant, mon matre
eut la vraie rponse sur les lvres... De a, j'en suis certaine...
puis, il hsita une seconde et enfin rpondit; Mais pour prendre ta
part d'un excellent dner que Clarisse va nous prparer. Aprs quoi,
brusquement, il montra une chaise  son neveu, en ajoutant: Mets-toi
l, garon, et tiens-toi tranquille pendant que je vais crire deux
lettres presses.--Faites, mon oncle, dit M. Frdric. Tout en crivant,
l'oncle disait: J'ai eu des torts  ton gard, neveu, et je tiens  les
rparer. L-dessus, le jeune homme se mit  rire en rpondant: Oh! des
torts! Pas le moins du monde! Et mon matre, qui avait fini sa premire
lettre et tait en train de la mettre dans sa poche, riposta: Si, si,
j'ai eu des torts et, je le rpte, je tiens  les rparer. Il faisait
allusion  la vieille histoire qui avait eu lieu entre eux  propos de
madame Bazart. Cependant, cette fois en silence, il crivait sa seconde
lettre. Assis devant son bureau, il nous tournait le dos. Quand il eut
fini, il plia le papier, le glissa dans une enveloppe sur laquelle il
crivit une courte ligne. Seulement, cette lettre, au lieu de la glisser
dans sa poche, il la serra dans un tiroir de son bureau qu'il repoussa
en disant: Au besoin, Frdric, il faudra te souvenir du papier que je
viens de placer dans ce tiroir. Et, sans laisser  M. Frdric le temps
de demander une explication, il s'cria:

--Maintenant, garon, pendant que Clarisse va nous fricoter  la hte un
bon dner, raconte-moi tes aventures depuis le jour de notre sparation.

Une heure aprs, ils taient  table. Gai comme autrefois, M. Frdric,
sans pour cela en perdre une bouche, dbitait un tas de cocasseries 
M. Bazart qui en riait  ventre dboutonn.

Sur les dix heures, mon matre m'appela. Il tira de sa poche celle des
deux lettres qu'il y avait mise et me dit gaiement:

--Tu vas aller porter cette lettre  la poste. En revenant, tu monteras
te coucher! Il est inutile que tu veilles  nous attendre. Histoire de
vider encore une ou deux bouteilles et, aprs, Frdric est assez grand
garon pour s'en aller sans qu'on le reconduise. L-dessus, je partis
porter la lettre  la poste...

M. Grandvivier interrompit encore le rcit de Clarisse pour demander:

--A qui tait adresse cette lettre?

--Voil ce qu'il me serait difficile de vous apprendre, attendu que je
ne sais pas lire, avoua la servante.

--Et puis? pronona le juge en l'invitant  achever son histoire.

--Et c'est ce matin, en descendant de ma chambre, que j'ai trouv mon
matre mort, avec son couteau dans le coeur... Alors je suis accourue
ici pour demander ce que j'avais  faire.

--Il faut, mon enfant, aller tout droit chez le commissaire de votre
quartier et lui rpter mot pour mot ce que vous venez de me conter.

--Bon! fit Clarisse en marchant vers la porte.

Mais elle s'arrta pour se retourner.

--J'y pense, dit-elle. On ne va pas inquiter M. Frdric, n'est-ce pas?
Il est bien vident que le brave jeune homme est tout  fait innocent de
l'assassinat de son oncle.

Au lieu de rpondre franchement, M. Grandvivier la poussa vers la porte
en disant:

--Puisque je vous recommande de tout rpter au commissaire!

Quand il fut seul, cet homme si profondment attrist d'habitude clata
d'un long rire de joie immense.

--Ils vont arrter la Godaille!!! se dit-il tout frissonnant de bonheur.

Un coup frapp  la porte lui fit retrouver son calme. C'tait son
domestique qui lui apportait les lettres arrives par la premire
distribution du matin.




                                VIII


Quand la police tient sa proie  porte, elle profite de l'occasion avec
un notable empressement. Elle commena donc par tendre la main sur la
cuisinire Clarisse aprs qu'elle eut achev sa dposition sur la mort
violente de son matre Bazart et, une heure aprs, la Godaille, arrt
 sa baraque, tait bel et bien coffr.--En somme, neveu et servante
taient les deux dernires personnes qui avaient approch de la victime.

A la mme heure, M. Grandvivier se trouvait en visite chez le procureur
gnral qui, en mme temps qu'il tait son chef, comptait au nombre de
ses bons amis. Le juge se plaignait un peu qu'on et nglig, depuis
quatre mois, de lui confier une cause  instruire. A ce reproche, son
suprieur rpondait que, le sachant fort affect par le mauvais tat de
sant de sa fille, il avait cru lui tre agrable en ne compliquant pas
ses inquitudes paternelles d'un travail  suivre.

Comme il s'excusait ainsi, on remit au procureur un pli dont la
suscription portait  l'angle ce seul mot qui rsumait la teneur de la
lettre: _Assassinat_.

--Puisque tu te plains d'tre laiss au repos, voici une affaire qui
se prsente bien  point pour t'en faire sortir, dit le procureur en
ouvrant la lettre, dont le contenu n'tait autre que le rapport, rdig
par le commissaire de police, sur l'assassinat de Bazart.

Et, sance tenante, il lui confia l'instruction de cette dramatique
affaire.

M. Grandvivier, coutumier des habitudes du Palais n'avait-il rendu  son
chef cette visite matinale que pour se trouver juste l quand arriverait
le rapport sur le meurtre et s'en faire donner l'instruction? Il faut
le supposer, car, en s'en allant de chez le procureur, son regard
trahissait une satisfaction farouche.

--Le saltimbanque me fournira ma vengeance, pensait-il avec un frisson
de haine en joie.

En magistrat actif qu'il tait, il dcida pour le jour mme, sur le lieu
du crime, de confronter les prvenus avec le cadavre de la victime. Pour
cette confrontation, suivant l'usage, afin qu'il examint la blessure et
la position du corps, il s'adjoignit un certain docteur Cabillaud pre
qui, du vivant de Bazart, avait t son mdecin.

En attendant l'arrive des prvenus, le juge et le mdecin avaient
 faire l'examen prparatoire d'o rsulterait le procs-verbal du
docteur.

Cabillaud tudia la position du cadavre, inspecta longuement la
blessure, considra le couteau qu'il avait retir du corps, puis promena
lentement son regard dans la chambre, cherchant une trace quelconque de
lutte entre Bazart et son meurtrier.

Tout cela, sans mot dire et en caressant l'norme verrue qui ornait une
des ailes de son nez.

Quand, pour y dposer le couteau ensanglant, il s'approcha de la table
prs de laquelle se tenait le juge qui, un pli au front, l'avait regard
agir, ce dernier lui dit en montrant l'arme:

--Un seul coup a suffi. Il est certain que Bazart a d tre surpris par
son assassin.

Le mdecin,  ces mots, regarda le juge et, se remettant  caresser sa
verrue:

--Euh! euh! fit-il. Etes-vous sr, mon magistrat, qu'il y ait eu un
assassin?

Pour toute rponse, M. Grandvivier lui montra du doigt le cadavre tendu
 leurs pieds.

--Oui, oui, je sais bien, reprit le docteur; voici, l, un corps dont
le coeur a t travers par un couteau; mais, je le rpte, cela
prouve-t-il qu'il y ait eu un assassin?

Et, lentement:

--Telle n'est pas mon opinion, ajouta-t-il.

--Alors, suivant vous?... interrogea le juge.

--Selon moi, il n'y a pas eu assassinat... il y a eu simplement suicide.

Une lueur de mcontentement brilla dans l'oeil du juge, mais elle fut de
trop courte dure pour avoir t surprise par Cabillaud. Celui-ci reprit
d'un ton qui affirmait:

--Oui, mon opinion est que M. Bazart s'est tu.

--Pourquoi ce suicide alors?

--Ah! voil ce qui est  chercher. Peut-tre est-ce par suite du chagrin
que lui causait l'abandon de sa femme... chagrin noir, incessant, qui,
pour peu qu'il s'y soit joint quelque vive contrarit, l'a conduit au
suicide.

M. Grandvivier,  l'appui de ce que le docteur avanait, aurait pu
se souvenir combien Bazart avait t exaspr par l'expropriation qui
allait renverser sa maison, mais il n'en fit rien. Comme,  ce moment,
un grand bruit, se produisant au rez-de-chausse, annona l'arrive des
prvenus et de leurs gardiens, il fit un salut de tte au mdecin en
disant d'un ton sec:

--Jusqu' ce que j'aie interrog les prvenus, vous me permettrez de ne
pas tre de votre avis.

Avec Clarisse, la Godaille et les agents, tait arriv aussi le greffier
du juge, un vieux bonhomme auquel une bronchite mal soigne faisait
cracher ses poumons dans les crises rptes d'une toux horrible 
entendre.

--Vous auriez pu vous dispenser de venir, mon brave Seuffray, lui dit
affectueusement le juge.

Mais il avait affaire  un maniaque du devoir qui posa sa serviette sur
la table, tala ses papiers et prpara plume et encre en disant:

--Un petit rhume, monsieur Grandvivier, un simple petit rhume.

Suivant la diffrence de leur temprament, l'attitude des prvenus
n'tait pas la mme. Clarisse,  demi hbte, pleurait  chaudes
larmes. La Godaille, tout fivreux, tait muet et ddaigneux, mais on
devinait en lui une colre contenue qui ferait explosion au premier mot.

Grandvivier commena l'interrogatoire par la femme  laquelle il
demanda, en lui montrant le cadavre:

--Reconnaissez-vous le mort?

--Oui, c'est mon pauvre matre, balbutia-t-elle. Dire que le voil
trpass, lui qui riait hier de si bon coeur!

A cette rponse, le juge lana un coup d'oeil au docteur qui avait parl
de suicide motiv par un chagrin profond et, pour qu'il ft bien appuy
sur ce point, il reprit:

--Ah! il riait, dites-vous?

--Comme un bienheureux. C'tait  croire qu'il ne songeait plus  cette
expropriation qui, depuis deux mois, ne lui avait pas permis de drager.

C'tait donc l cette contrarit, vive et persistante qui, jointe  son
dsespoir de mari abandonn, devait, suivant le docteur, avoir pouss
Bazart  se tuer. A son tour, Cabillaud pre adressa au magistrat un
regard qui semblait lui demander d'insister sur cet autre point d'o
sortirait la preuve qu'il avait raison. Mais Grandvivier, au lieu de
comprendre, prit comme on dit, le taureau par les cornes en disant d'une
voix svre:

--Fille Clarisse Pommier, vous tes prvenue de complicit dans
l'assassinat de votre matre.

Le juge d'instruction tait de ceux qui procdent par un coup de foudre,
ne laissant pas aux prvenus pour chafauder leur dfense en prparant
les rponses, le temps que leur fourniraient trop de questions
prparatoires. Mais, quoi qu'il ft, il ne pouvait empcher que
Clarisse, au lieu de penser qu'elle tait devant un juge, ne vt en lui
que l'ami de son matre, ami auquel, le matin mme, elle tait venue
conter, en toute franchise, comment les choses s'taient passes.

Il arriva donc que l'effet qui aurait d rsulter de cette attaque
_ex abrupto_ fut tout contraire de celui attendu. La servante, loin
de prendre l'accusation au srieux, crut  une plaisanterie et, son
dsespoir s'apaisant, elle s'cria navement:

--Est-ce que je ne vous ai pas tout cont? Vous savez bien que j'tais
monte pour me coucher, en revenant de porter la lettre que mon
matre m'avait envoye mettre  la poste... O donc aurais-je vu votre
assassin, puisque je n'ai quitt ma chambre que ce matin?...

En entendant parler de la lettre, un imperceptible tressaillement avait
agit M. Grandvivier. Sans rpondre  la servante, et comme c'tait
d'une confrontation et non pas encore d'un vritable interrogatoire en
rgle qu'il s'agissait, il fit un signe aux agents de police en disant:

--Emmenez cette femme dans une pice du rez-de-chausse et attendez mes
ordres.

--Je n'en aurai pas pour longtemps, n'est-ce pas, mon bon monsieur
Grandvivier? demanda Clarisse, dont l'pouvante premire s'tait
dissipe depuis qu'elle avait vu qu'elle avait affaire au vieil ami de
son matre.

Puis, sans se douter de la gravit de sa situation, elle suivit ses
gardiens.

Alors M. Grandvivier se tourna vers le saltimbanque.

--Frdric Bazart, demanda-t-il, reconnaissez-vous ce cadavre?

--Oui, c'est celui de mon oncle que j'ai quitt hier plein de vie et de
gaiet?

--A quelle heure?

Cette question fit clater l'indignation du jeune homme qui s'cria:

--Ah a! vous allez donc la continuer, votre sinistre plaisanterie de
prtendre que j'ai tu le pauvre cher homme? Quand l'aurais-je frapp?
Est-ce que je ne puis pas rendre compte de mon temps minute par minute.
Je suis parti  onze heures. J'ai pris mes jambes  mon cou et, vingt
minutes aprs, j'arrivais  ma baraque sur le champ de foire o dix
tmoins vous attesteront que j'ai pass la nuit.

Il y allait aussi tout navement, le brave garon, et ne s'attendait
gure  cette question:

--De neuf heures, moment o la domestique est alle se coucher, jusqu'
onze heures, instant que vous avouez pour celui de votre dpart, vous
reconnaissez tre rest seul, absolument seul, avec votre oncle?

--Oui... et Dieu sait si nous avons ri!...

Sans tenir compte de cette rponse, le magistrat posa cette question:

--N'y avait-il pas eu, il y a une anne, une cause de brouille entre
vous et le dfunt?

--Ah! oui,  propos de sa femme... Mais cela tait si bien tomb  l'eau
que mon oncle, pas plus tard qu'hier, en reconnaissant combien, jadis,
ses soupons avaient t injustes  mon gard, m'a rpt qu'il avait,
envers moi, des torts  rparer.

Pas plus que la premire fois, le juge ne s'arrta sur cette rponse et,
continuant:

--Savez-vous ce qu'est devenue madame Bazart? demanda-t-il lentement.

La question parut  la Godaille si peu intresser sa situation, qu'il
rpondit gouailleusement:

--On ne me l'avait pas donne  garder.

--Vous persistez  nier?

--A nier quoi?

--Que, dans la soire d'hier, alors que, la servante partie, vous tes
rest seul avec M. Bazart, il ne s'est pas rallum, entre vous, une
querelle au sujet du pass?

Par une inspiration subite, le saltimbanque se redressa en rpondant, le
doigt tendu vers le bureau du dfunt:

--J'ai le pressentiment que vous trouverez l une preuve que mon oncle
n'avait plus contre moi l'ombre d'une rancune. Hier, devant moi, mon
oncle a trac un crit qu'il a, ensuite, mis sous une enveloppe sur
laquelle il a encore crit quatre ou cinq mots; puis il l'a serre dans
le bureau en me disant:

--Au besoin, garon, tu te souviendras que je place ce papier dans ce
tiroir  ton intention. C'est le deuxime tiroir  gauche.

M. Grandvivier se leva, ouvrit le tiroir dsign, en tira l'enveloppe
et,  haute voix, lut la suscription suivante:

--_Ceci est mon testament_, pronona-t-il.

Puis, en vertu de son pouvoir discrtionnaire, il dcacheta l'enveloppe
dont il fit sortir le papier et, cette fois, il lut en silence.

Aprs avoir pass l'crit  son greffier pour qu'il le joignt au
dossier, le juge adressa au jeune homme cette question qui, en somme,
rsumait la teneur du papier:

--Saviez-vous que, par cet crit, M. Bazart vous nommait son hritier?

--Ah! le brave cher homme! s'exclama la Godaille avec un attendrissement
qui ne contenait aucune intonation de cupidit satisfaite.

Cependant le docteur Cabillaud avait cout de toutes ses oreilles.
Quand il avait t question du testament, il avait lgrement secou la
tte.

--J'en suis pour ce que j'ai dit, pensa-t-il. Le Bazart s'est tu... son
testament, fait hier, est une preuve  l'appui du suicide. Pour que ce
juge, que j'ai prvenu, ne s'en aperoive pas, il faut qu'il sache bien
peu son mtier... Un ne, quoi!

Comme si le juge craignait que certaine rponse ft faite  la question
qu'il allait poser, il y eut une petite hsitation dans sa voix quand il
demanda:

--Avant le testament, votre oncle, suivant la dclaration de la fille
Clarisse, a crit aussi une lettre que, deux heures plus tard, il lui a
donne  porter  la poste.

--C'est vrai.

--La fille Clarisse, ayant dclar ne pas savoir lire n'a pu dire  qui
cette lettre tait destine. Pouvez-vous dsigner ce destinataire?

--Non.

Quand la Godaille fit cette rponse, le docteur Cabillaud tait en train
d'examiner la figure du juge.

--Tiens! pensa-t-il, on dirait que voil un non qui lui fait plaisir!

Dans le but d'amener le prvenu  se troubler quand il entendrait
ritrer la mme question, M. Grandvivier redemanda lentement:

--Vous reconnaissez bien que, de neuf heures, instant o la cuisinire
est partie, jusqu' onze heures, moment de votre prtendu dpart, vous
tes rest seul avec M. Bazart?

Si le juge s'tait propos de dmonter le saltimbanque du sang-froid
qu'il avait recouvr, il obtint russite complte, car le jeune homme
s'cria furieusement:

--De quoi? mon prtendu dpart? Est-ce que vous allez prtendre que
c'est pendant que nous tions seuls que j'ai assassin mon oncle!!!

Et, avec une ironie amre:

--Ah! fit-il, si, quand le bonhomme me rptait que je tombais  pic,
il voulait dire que j'arrivais  propos pour tre accus d'tre son
assassin, il ne se trompait gure!

Puis, avec exaspration:

--Mais, enfin,  tout il faut une raison. Dites-moi un peu pourquoi
j'aurais tu mon oncle?

Le jeu du magistrat devait tre d'irriter son homme  l'extrme, car en
posant le doigt sur le testament il rpondit:

--Peut-tre par impatience d'hriter.

Le motif allgu manqua son effet. Au lieu de redoubler la colre du
bateleur, elle le fit clater d'un long rire mprisant.

--Pour ses cus! Je m'en souciais bien de ses cus!... Et puis,
est-ce que je savais, quand il l'a crit devant moi, qu'il faisait son
testament en ma faveur?

--Il a pu vous l'apprendre pendant ces deux heures durant lesquelles
vous tes rest seul avec lui.

La colre de la Godaille s'tait change en une moquerie amre et
provocante.

--Et c'est en l'apprenant que, selon vous, j'ai t pris de cette
fameuse impatience!

Au lieu de rpondre directement, le juge, en le regardant en face,
articula,  mots pess, cette phrase qui, tout en paraissant ne pas se
lier  ce qui prcdait, contenait une accusation:

--Et,  dfaut que vous tiez prvenu de la teneur du testament, ne
saviez-vous pas que vous restiez son seul hritier, aprs l'trange
disparition de la personne  laquelle la tendresse de M. Bazart aurait
pu laisser l'hritage?

L'irritation nerveuse du saltimbanque lui fit encore pousser un long
clat de rire convulsif.

--Ouais! fit-il avec une amertume narquoise, n'allez-vous pas aussi
m'accuser d'avoir tu madame Bazart!!! Allez-y, pendant que vous y tes!

Ensuite, se calmant:

--Oh! non, continua-t-il, la poupe a fil bien tranquillement, au grand
jour, sans se cacher... Et si mon oncle, au lieu de s'en aller promener
pour ne pas affronter la colre de la particulire, tait entr chez
elle, il l'aurait trouve en train de faire ses malles et ses caisses...
Si je dis ses caisses, c'est qu'elle a d les clouer, car c'taient des
poum! poum! qui ont retenti pendant une demi-heure. Que mon oncle ft
rest  la maison au lieu de fuir devant l'orage, il et entendu le
vacarme... a s'entendait mme des chambres de bonnes.

A mesure que la Godaille parlait, le magistrat, l'oreille tendue,
l'avait cout, immobile comme l'araigne qui guette la mouche
s'emptrant dans sa toile. Comment la Godaille, qui tait parti avant
que Bazart quittt la maison, savait-il ce qui s'tait pass aprs
la sortie de l'oncle? Il tait donc revenu en l'absence de Bazart?
Pourquoi? Dans quel but? Il avait donc vu partir son oncle et savait
trouver sa femme seule au logis, puisque, ce jour-l, la cuisinire
Clarisse, qui avait la permission de spectacle et qu'on avait exempte
d'un dner  faire, avait dj pris le large?

--Oui, avait continu le jeune homme, je crois les entendre encore
ses poum! poum! C'tait  croire qu'au lieu de clouer ses caisses elle
dmolissait la cassine... Il est vrai que, si elle avait vu dcamper son
mari, elle n'avait pas  se gner puisqu'elle se savait seule au logis.

--Alors, comment vous y trouviez-vous? demanda brusquement M.
Grandvivier, jugeant que le prvenu s'tait suffisamment enferr.

A cette question, la Godaille resta bouche bante, l'oeil troubl, jet
hors de garde.

--Eh! eh! pensa le docteur Cabillaud qui avait suivi la scne, pas si
bte que je le croyais, ce juge... S'il voulait conduire son homme 
se couper, il y est parvenu... Est-ce que, vraiment, il n'y aurait pas
suicide? La suite va me le dire.

Mais le mdecin n'tait pas destin  entendre cette suite, car le juge,
soit qu'il ft sincre, soit qu'il juget utile de se dbarrasser de
l'couteur, se tourna vers lui en disant:

--Mille pardons, docteur, de vous avoir oubli! Au lieu de vous laisser
captif dans ce coin, j'aurais d vous rendre la libert qui vous est
ncessaire pour aller crire votre rapport. Je compte que vous me
l'adresserez ce soir... Adieu donc, et, encore une fois, excusez-moi!

Devant ce cong en rgle, Cabillaud pre ne pouvait rsister. Il se leva
en disant:

--Dans deux heures, vous aurez ce rapport.

L'opinion du mdecin devait importer au juge. Un peu imprudemment, il
demanda:

--Avez-vous chang d'avis, docteur?

Il est supposable que Cabillaud voulut se venger d'tre ainsi remerci
en indiquant au prvenu le systme de dfense qu'il avait  suivre, car
il riposta d'un ton sec:

--Chang d'avis? Non, mon rapport conclura toujours au suicide.

Sur cette pichenette moralement administre  l'amour-propre du juge,
Cabillaud sortit en caressant sa verrue.

L'incident avait donn au saltimbanque le temps de retrouver son
sang-froid. C'tait un avantage sur lui que le juge venait de perdre.
Aussi, pour le regagner, il allait reprendre l'interrogatoire, quand son
greffier Seuffray fut pris d'une pouvantable quinte de toux qui le plia
en deux sur son procs-verbal.

--Un petit rhume! un simple petit rhume! rptait encore ce fanatique du
devoir que deux mois  peine sparaient du tombeau et qui voulait mourir
sur son papier timbr.

Cette crise dcida le juge  en finir.

--Emmenez le prvenu, commanda-t-il aux agents qui surveillaient le
bateleur.

Le lendemain, avec l'autorisation du juge d'instruction, le corps de
Bazart fut conduit au cimetire.

Parmi ceux qui suivaient le corbillard se trouvait la cuisinire
Clarisse qu'une ordonnance de non-lieu avait remise, le matin mme, en
libert. La malheureuse fille pleurait  chaudes larmes.

Aussitt le corps descendu dans le trou, le docteur Cabillaud, qui avait
tenu  conduire  sa demeure dernire ce client dont il n'avait pas la
mort  se reprocher, rattrapa la cuisinire qui s'loignait.

--Vous voici sans place, ma chre fille? dbuta-t-il en taquinant sa
verrue.

--Hlas! soupira la cuisinire.

--J'ai dn une fois chez votre dfunt matre, et il me souvient encore
de certain dlicieux souffl d'andouilles... En avez-vous toujours la
recette, mon enfant?

--Oui, monsieur.

--Et aussi celle des foies de canard  la Voltaire?

--Aussi.

Alors Cabillaud se redressa, tout grave, pour donner du srieux 
sa proposition, puis, en homme qui accepte les exigences de la vie
parisienne, modula de sa voix la plus persuasive:

--Quatre-vingts francs par mois et on ne chicanera pas sur le beurre...
Au besoin, un cousin dans les pompiers... et vous ferez vous-mme le
march!!! Est-ce l une place qui vous convienne?

Clarisse tourna vers lui ses yeux encore humides de larmes et demanda:

--Et le caf au lait le matin?

--Une soupire de caf au lait! promit Cabillaud en veine de gnrosit.

--Alors, c'est dit.

Tout peureux que quelque roi, qui passerait, lui enlevt la perle qu'il
venait de conqurir, le gourmand docteur la fit aussitt monter dans le
fiacre qui allait les conduire tous deux  son logis.

                             * * * * *

La socit d'expropriation n'avait plus besoin d'attendre jusqu' la fin
du dlai de dix jours qu'elle avait accord  Bazart pour dmnager.

Donc, le lendemain mme de l'enterrement, une bande de dmolisseurs
s'abattit sur la masure que le dfunt Bazart avait si nergiquement
dfendue contre la mise  bas.

Au bout de huit jours, une sinistre nouvelle, qui fut confirme par la
hte que mirent les gens de police et de justice  accourir, se rpandit
dans tout le quartier.

En dposant le parquet du premier tage, les ouvriers avaient reconnu
que ce parquet avait t rapport aprs coup pour diminuer la hauteur
des pices. Entre ce nouveau parquet et l'ancien se trouvait un vide
d'une profondeur de plus d'un mtre. De ce vide, les ouvriers avaient
tir une longue caisse d'un poids tel qu'il avait fallu deux hommes pour
la soulever. Le contenu de cette caisse devait craindre fort l'vent,
car elle tait faite en feuilles de zinc trs pais et soigneusement
soude sur tous les points.

Aprs avoir dtach,  coups de hachettes et de pioches, la feuille de
zinc suprieure, ceux qui venaient d'excuter cette opration reculrent
d'horreur en reconnaissant ce que contenait ce coffre.

C'tait le cadavre d'une jeune et jolie femme que l'absence d'air, sous
son enveloppe mtallique, avait assez prserve de la dcomposition pour
qu'on pt constater que la victime, avant d'tre enferme l, avait t
tue  l'aide d'un instrument contondant, soit un lourd marteau, qui lui
avait bris le ct gauche du crne.

Entre les deux parquets, on dcouvrit, encore dchiquets par les rats,
des monceaux de robes, chaussures, chapeaux, linge de corps, bref, tout
un trousseau de femme.

Et dans la victime, on ne tarda pas  reconnatre la belle madame Bazart
que, depuis plus d'une anne, on accusait d'avoir dsert, avec ses
malles pleines, le toit conjugal pour suivre un amant.




                                 IX


Cependant la Godaille tait toujours en prison, o il tait tenu au
secret le plus svre.

Deux fois,  une semaine d'intervalle, il avait t amen dans le
cabinet du juge d'instruction qui,  chacune de ces sances de deux
heures, l'avait tourn et retourn sans pouvoir lui tirer rien qui le
traht comme coupable du meurtre de Bazart.

Le mot de suicide, prononc par Cabillaud, n'tait pas tomb dans
l'oreille d'un sourd. Le saltimbanque s'tait d'autant mieux accroch 
ce moyen de dfense que, dans les longues heures de sa captivit, o son
cerveau travaillait sans cesse, sa mmoire avait coordonn une srie de
souvenirs qui, de cette supposition premire, faisaient une ralit.

Oui, son oncle songeait  se tuer quand,  son arrive, il s'criait:
Tu tombes  pic! Cela ne signifiait-il pas qu'il avait d se dire
qu'il fallait songer, avant de sauter le pas,  lguer son bien? Le Tu
tombes  pic! devait rpondre, dans l'esprit de l'oncle,  cette autre
phrase: Je ne savais de qui faire mon hritier, je ne songeais pas 
toi; mais te voici pour te rappeler en personne  mon souvenir... Tu
tombes  pic! Et, l-dessus, l'oncle s'tait mis  crire le testament
en sa faveur... et cela, d'autant mieux que, pour s'exciter  cette
gnrosit, il rptait en crivant: J'ai eu des torts envers toi, mon
garon; je tiens  les rparer.

Puis, encore, il se rappelait cette lettre que l'oncle avait fait mettre
 la poste par Clarisse. Est-ce qu'il n'tait pas possible que, dans cet
crit, Bazart prvnt un ami de son suicide, afin que personne ne ft
inquit quand, le lendemain, il serait dcouvert avec son couteau dans
le coeur? Quel tait cet ami? Pourquoi ne venait-il pas avec la lettre 
la main? Ne l'avait-il pas reue? S'tait-elle perdue?

Bref, le saltimbanque s'tait si bien persuad du suicide de Bazart,
qu'il avait chafaud sur ce point tout son systme de dfense pour le
jour o il comparatrait encore devant le juge d'instruction.

Ce jour vint le lendemain.

Aussitt en prsence de M. Grandvivier, la Godaille, avec son thme tout
prt, attendit la premire phrase du juge pour produire ses arguments.

On comprendra donc facilement combien grande et terrible fut sa
surprise, quand, au lieu du dbut attendu, le magistrat commena par
cette terrifiante question:

--Niez-vous avoir eu connaissance du meurtre de madame Bazart, dont on
vient de dcouvrir le cadavre cach sous un parquet.

A ce nouveau coup de massue, le malheureux bateleur, l'oeil hagard,
pantelant de tous ses membres, trangl par l'motion qui lui serrait la
gorge, retomba lourdement sur le sige qu'il venait de quitter.

Le magistrat allait continuer. Il en fut empch par une crise de toux
si violente du greffier que, tout mu de l'tat de son employ, qui
semblait prs de mourir suffoqu, il souleva doucement le vieillard
qu'il conduisit vers la porte en disant:

--Il faut tre raisonnable, mon cher Seuffray. Allez vous reposer
aujourd'hui... Demain, vous serez des mieux portants... Oh! ne craignez
pas de me laisser seul avec le prvenu! Les gardes ne veillent-ils pas
dans le couloir,  la porte de ma voix?

Certes, il n'tait gure  craindre, l'infortun bateleur, tout bris
par la terreur, affol par cette nouvelle accusation qui se dressait
contre lui.

Quand il eut reconduit son greffier, le juge revint se remettre de
l'autre ct de la table en face de la Godaille.

C'tait la premire fois qu'ils se trouvaient seuls en prsence.

La vue de celui qu'il regardait comme son bourreau galvanisa le
jeune homme qui, serrant entre ses mains son crne o bourdonnait un
commencement de folie, tomba  genoux en bgayant d'une voix dsespre:

--Par piti, cessez de me torturer ainsi! Que me voulez-vous? Que me
voulez-vous?

--Ce que je vous veux? rpta le juge aprs un silence pendant lequel,
en regardant le saltimbanque, il avait sembl hsiter.

Alors il porta la main sous le revers de son habit et de sa poche il
tira un jeu de cartes qu'il jeta sur la table en ajoutant:

--Je veux, la Godaille, que vous m'appreniez  faire sauter la coupe.

Paralys par une stupfaction indicible, La Godaille, pendant vingt
secondes, demeura muet, fixant sur le juge des yeux gars, croyant
avoir mal entendu, ou, plutt, se demandant si la folie qui, tout 
l'heure, lui battait aux tempes, ne s'tait pas dclare. Mais non,
le jeu de cartes tait bien l, devant lui, sur la table, et,
instinctivement, il avana la main pour le toucher.

Au contact de cet engin de son mtier, il prouva un frmissement dans
les doigts et, sans qu'il et conscience de son acte, il se mit  manier
et  battre les cartes avec une surprenante adresse.

Alors il releva la tte et vit le regard du magistrat fixement attach
sur ses mains. A cette vue, la frayeur le reprit et, comme si les cartes
lui brlaient les doigts, il les rejeta sur la table en s'criant:

--Non! non! c'est encore un pige que vous me tendez... Un traquenard
comme celui de l'autre jour quand vous m'avez conduit  avouer que,
revenu dans la maison de mon oncle, aprs lui avoir fait mes adieux,
j'avais entendu le vacarme des coups de marteau de madame Bazart clouant
ses caisses.

Et avec l'accent d'une sincrit indniable:

--Pourtant, reprit-il, mon retour n'tait pas un bien gros crime. Si
j'ai entendu les poum! poum! de madame Bazart, c'est parce que j'tais
revenu pour chercher Clarisse que je devais conduire  ce spectacle
que lui avaient permis ses matres. C'tait une partie carre projete
depuis longtemps avec Adle, la cuisinire d'une dame Badubois, et
son bon ami, un grand diable qui, le lendemain, entrait dans les
cuirassiers.

Ensuite de cet aveu, la Godaille, repris d'exaspration sourde, serra
les poings en grondant.

--Et c'est parce que j'ai parl de ces coups de marteau entendus que
vous m'accusez aussi de la mort de madame Bazart dont, me dites-vous, on
vient de retrouver le cadavre.

Quand le jeune homme eut fini de parler, M. Grandvivier vint se placer
devant lui et, aprs lui avoir doucement pos ses mains sur les paules,
il le regarda dans les yeux en disant d'une voix attendrie:

--Mon cher la Godaille, je vous reconnais pour un bon et honnte
garon... Je vous sais innocent des deux crimes dont vous tes prvenu.

Avant que le bateleur ft revenu de l'bahissement caus par ces
paroles, le juge avait continu:

--Ces coups de marteau, que vous attribuiez  madame Bazart taient
donns par votre oncle qui venait de tuer sa femme et qui, se croyant
seul au logis, s'occupait  faire disparatre le cadavre sous le
plancher. Durant plus d'une anne, pendant qu'on croyait madame Bazart
au loin, son mari, avec la joie froce de la vengeance satisfaite,
allait s'tendre chaque jour sur cette partie du parquet qui recouvrait
le cadavre de celle qui l'avait si souvent tromp... Ce crime, je l'ai
connu avant la dcouverte du corps.

--Alors, pourquoi m'accusiez-vous de ce..., commena la Godaille qui
n'acheva pas, car le magistrat, aprs un geste de main pour lui imposer
silence avait continu:

--De l venait la rsistance faite par votre oncle  la Socit
d'expropriation qui voulait dmolir sa maison. En jetant la masure 
bas, on trouvait la preuve de son crime. Quand il eut perdu tout espoir
de garder sa maison, alors il se tua... J'ai t le premier  connatre
son suicide.

Comme le bateleur ouvrait la bouche, M. Grandvivier lui interdit la
parole d'un nouveau geste:

--Car, poursuivit-il, c'tait  moi qu'tait adresse la lettre crite
devant vous par Bazart et qu'il avait charg Clarisse de mettre  la
poste. Cette lettre, par laquelle votre oncle m'annonce son suicide, en
m'en avouant le motif, est la meilleure preuve de votre innocence.

--Puisque vous me saviez innocent, pourquoi... commena encore la
Godaille.

Il fut interrompu  nouveau par le juge qui, en lui montrant le jeu de
cartes, rpta:

--Parce que je veux que vous m'appreniez  faire sauter la coupe.

Pour avoir chang de cause, l'bahissement de la Godaille n'en tait pas
moins grand. De ses deux yeux surpris, il contemplait cet homme, svre
et srieux, qui voulait tre initi  la science coupable de tricher au
jeu et se demandait si, subitement quelque chose ne s'tait pas dtraqu
en son intelligence.

M. Grandvivier comprit ce qui devait se passer dans l'esprit du
saltimbanque. Alors, d'une voix sche et dure, il demanda:

--La Godaille, savez-vous ce que c'est que la haine... celle qui vous
mord sans cesse au coeur... celle qui ne connat ni piti ni merci!

--Oh! oui! fit le bateleur dont l'oeil s'alluma.

--Vous avez donc un ennemi mortel?

--Oui, oui, rpta le jeune homme. Il y a, de par le monde, un chenapan
qui peut prier le bon Dieu de ne jamais se rencontrer avec moi dans un
petit coin, car je le tuerais sans misricorde, aussi froidement qu'il a
gorg mon pauvre Carambol, un doux garon, qui n'aurait pas fait de mal
 une puce.

Et, avec une fureur subite, le saltimbanque tendit en avant ses poings
crisps et grina entre ses dents:

--Que je le tienne jamais sous ma coupe, le Belge maudit! Il apprendra
si le bton et la savate ont t invents pour battre le beurre!!!

Au mot de Belge, un nuage avait pass sur le front de M. Grandvivier,
mais si promptement qu'il avait dj disparu quand le juge demanda:

--Combien faudra-t-il de temps pour apprendre ce que je vous demande?

La Godaille prit dans ses mains celles du juge et les examina:

--Bonnes mains! longs doigts bien effils! Avec du zle, vous en saurez
autant que le matre en trois leons... Il ne vous restera plus qu'
vous exercer dans le silence du cabinet.

--Alors, mon brave la Godaille, s'il me faut trois leons, j'ai un
second service  vous demander, pronona le magistrat.

--Quel service?

--Celui de vous garder encore trois jours en prison.

--Hum! hum! fit d'abord le bateleur.

Puis, brusquement:

--Va comme il est dit! s'cria-t-il. Tenez, mon magistrat, il y a une
heure, pour moi, vous ne valiez pas un clou... A prsent, je vous aime
parce que je me rappelle tout le bien que, maintes fois, mon oncle m'a
dit de vous qui avez t son protecteur, de vous qu'il voyait en proie
 une souffrance secrte, dont il ignorait la cause... Eh! eh! j'en ai
doutance de cette cause, moi auquel vous venez d'avouer la bonne haine
qui vous tient au coeur!... Contre qui? a ne me regarde pas, mais je
parierais contre un coquin, contre un sacripant  punir... le pareil de
mon Belge... Or, comme pour arriver  se venger d'un gredin, tous les
moyens sont bons, et qu'il vous plat de savoir faire sauter la coupe...
en vous donnant ma leon, j'ai l'intime conviction que, si trange
qu'elle soit, je rends service  un honnte homme dont je n'ai pas
besoin de connatre le secret qui le fait agir.

L-dessus, la Godaille prit les cartes et, faisant allusion  ce que lui
avait encore demand le juge, il ajouta en riant:

--Baste! trois jours de prison de plus, je n'en serai ni plus gras ni
plus maigre.

L-dessus il tendit le paquet au juge:

--Attention! commanda-t-il.

Cependant, en dehors du cabinet, dans le couloir se trouvaient les
gardes, l'oreille tendue, tout prts  accourir au premier appel du
magistrat qui, priv de son greffier, tait rest seul avec un bandit
coupable de deux assassinats.

Et il tait heureux qu'ils fissent si bonne garde, car, sans eux, un
indiscret, qui aurait pu s'approcher de la porte et l'entr'ouvrir pour
couter, aurait t diantrement tonn d'entendre la voix du prvenu qui
disait, en hachant ses phrases:

--De la souplesse dans le poignet, un doigt agile, pas de raideur dans
les articulations... L, rptez la premire position... Attention!
Cartes dans la main gauche... Divisez le jeu en deux paquets, en serrant
le paquet suprieur entre la jointure du pouce et la partie du mtacarpe
qui rpond  la naissance de l'index... Votre paquet infrieur galement
serr entre le mme point de mtacarpe et la premire jointure du doigt
mdium et du doigt annulaire... L'index et le petit doigt doivent
rester seuls parfaitement libres... Bravo! Parfait!... Vous tenez votre
premire position.

Et l'indiscret, que nous supposons coutant  la porte entre-bille,
aurait, si grande qu'elle ft, senti sa surprise se doubler, en
entendant la voix grave du juge rpliquer:

--Oui, mais c'est le passage de la premire  la deuxime position qui
m'est difficile.

--Vous tes trop modeste. A juger par votre dbut et en vous exerant un
peu, avant huit jours vous pourrez faire sauter la carte sous le nez du
prfet de police... Voyons, rptons-le, ce passage qui vous semble si
difficile. Nous disions donc que nous avons l'index et le petit
doigt libres... Repliez-les maintenant et glissons-les sous le paquet
infrieur.

Grandvivier, parat-il, fautait  ce difficile passage, car la voix de
la Godaille reprenait vivement:

--Sous le paquet infrieur, vous dis-je!... Tenez, comme cela.

Pour mieux indiquer la glissade en question, le professeur avait d
prendre la main gauche de l'lve entre les deux siennes pour guider le
mouvement des deux doigts malhabiles.

--L, de cette manire! pas de raideur! disait-il.

Et il ajouta avec impatience:

--Mais allez donc!

Puis, aprs une petite pause:

--Ah! bon! je vois ce qui vous arrte. Vous regardez la cicatrice que
j'ai  la main gauche... c'est un souvenir de mon Belge! un joli coup
de couteau. Mais c'est du bien de sa grand'mre: tt ou tard, a lui
reviendra, je vous le jure!

Aprs ces mots, prononcs d'un ton qui sonnait la haine, la voix du
saltimbanque redevint calme pour ajouter:

--Conserver le pouce dans la mme position, dployer les quatre autres
doigts pour donner au paquet la position renverse!

Et la leon continua:

Au bout d'une heure, un coup de sonnette appela les gardes dans le
cabinet du juge.

--Emmenez cet homme, commanda le magistrat en leur dsignant le prvenu
qui se tenait tellement abattu sur son sige qu'il fallut le soulever
sous les bras.

Il s'en allait morne et dsespr entre ses deux gardiens quand, tout 
coup, il s'arrta pour dire:

--Reconduisez-moi au juge.

--Remettez la causette  demain, conseilla le brigadier dont l'estomac
sonnait l'heure de la soupe.

--Non, j'ai un aveu  faire, dclara le prisonnier en poussant un norme
soupir qui prouvait que cet aveu l'touffait.

Les deux gardes ramenrent leur homme au cabinet du juge qui se
prparait  partir.

--C'est le prvenu qui veut avouer, annona le brigadier en poussant la
Godaille dans la chambre dont il referma la porte.

Quand il fut seul avec le magistrat, le saltimbanque dit en riant:

--Je me suis fait ramener parce que j'avais oubli de vous donner un bon
conseil. Ayez toujours au fond de votre poche une bille ou une noix
que vous ne cesserez de rouler entre vos doigts... Rien ne vaut a pour
dlier les articulations et donner de la souplesse au doigt.

Un coup de sonnette fit reparatre les gardes qui reprirent leur
prisonnier.

--Il n'tait pas long, votre aveu, dit le brigadier quand on se fut
remis en marche.

--Et pourtant il a fch le juge tout rouge, dclara le prisonnier d'un
air tonn.

--Que lui avez-vous donc avou?

--Que je prfrais la libert  la prison.

--Il ne faut jamais plaisanter avec les juges ni avec les chevaux qu'on
ne connat pas. On s'en trouve toujours mal, conseilla gravement le
brigadier.

Aprs la seconde sortie de la Godaille, le magistrat avait rassembl ses
papiers et il allait partir, quand une voix se fit entendre  la porte
entre-bille du cabinet:

--Puis-je entrer? tes-vous seul? Je ne vous drange pas? S'il en est
autrement, j'attendrai.

A cette voix, Grandvivier avait reconnu celui qui parlait sans se
montrer.

--Entrez, mon cher Camuflet, rpondit-il.

C'tait, en effet, l'ancien associ de Bazart, l'homme triplement veuf.
Il se laissa tomber lourdement sur un sige et, avec un accent qui
aurait attendri les pierres les plus dures, il s'cria en se prenant les
cheveux  poigne-mains:

--Que le ciel vous prserve de jamais vivre avec trois belles-mres!!




                                 X


Le magistrat n'avait pas vu Camuflet depuis un grand mois. Aprs l'avoir
connu boulot, joufflu et color, il le retrouvait plus jaune qu'un
coing, les joues pendantes, la mine penaude. L'aspect lamentable
du petit homme, et l'exclamation navre dont il avait ponctu son
apparition, firent comprendre au juge qu'il allait tre pris pour
confident, et il accepta cet emploi.

--Je partais, dit-il. Vous allez me faire un pas de conduite  mon
domicile et, chemin faisant, vous me conterez vos petites peines.

--Petites peines! Dites mes tortures! s'exclama Camuflet en le suivant.

Et ils n'taient pas encore  plus de vingt pas du cabinet que le petit
homme commenait ainsi:

--Vous savez que le mariage ne m'a pas du tout russi?

Grandvivier aurait pu objecter au triplement veuf que c'tait plutt 
ses trois femmes dfuntes que le mariage n'avait pas russi, mais il se
contenta de rpondre par cette banale consolation qui rimait bien avec
le ton dsol de Camuflet.

--Les plus malheureux sont ceux qui restent.

--Oui, geignit Camuflet, surtout ceux qui restent avec trois
belles-mres!

Et, les yeux au ciel, les dents serres, les poings ferms, tout crisp
de la tte aux pieds, il articula rageusement:

--Oh! comme Fnelon tait dans le vrai!

--Qu'a dit Fnelon  propos de belles-mres? Rafrachissez-moi la
mmoire.

--Si ce n'est Fnelon, c'est Bourdaloue... je ne sais plus au juste
lequel... mais l'un d'eux a dit: Faites-vous faire une belle-mre en
sucre, rien qu'en sucre, toute en sucre, et passez-lui votre langue sur
la joue, vous la trouverez toujours amre!!!

Jugeant oiseux de dfendre Fnelon d'avoir nonc une pareille opinion,
Grandvivier, gardant son srieux, reprit:

--Trois belles-mres! Permettez-moi de vous demander pourquoi vous vous
tes mis dans une position aussi...

Comme le juge cherchait un mot poli, Camuflet s'cria aussitt:

--Aussi phnomnale... car je suis un phnomne!... Ainsi m'a appel
un ami auquel je demandais ce que j'avais  faire et qui m'a rpondu:
Fais-toi voir au cirque. Quand j'ai consult le commissaire de police
pour qu'il m'aidt  retrouver ma libert, il m'a dit qu'il ne voyait
pas d'autre moyen que de me faire enfermer dans une maison de fous, et
il a ajout: Pas n'est besoin que vous alliez chercher des docteurs
alinistes; le premier mdecin venu n'hsitera pas  vous dlivrer un
certificat de folie...

Le magistrat coutait, vitant un geste ou un mot qui montrt qu'il
tait de l'avis du commissaire de police. Du reste, mot ou geste,
Camuflet ne lui aurait pas laiss le temps de l'exprimer, car il
repartit de plus belle:

--Ah! j'en endure de raides! Trois mariages dans la vie, cela tablit
des dates, n'est-ce pas? Eh bien, quand le souvenir du pass me remet en
mmoire un fait quelconque d'un de mes trois mnages, si je m'avise de
dire:

--C'tait du temps de ma chre Sophie.

Aussitt les deux autres belles-mres se redressent jalouses, et
glapissantes, les doigts crochus:

--Vous avez donc oubli ma pauvre Agathe? hurle l'une.

--Ne vous souvient-il plus de ma Perptue? beugle l'autre.

Et ce sont des avalanches de reproches d'ingratitude, accompagns de
dluges de larmes pendant lesquels verres, vaisselle, glaces valsent 
ce point que mon faencier, chez qui je vais en ravitaillement tous les
mois, me fait la mme remise que pour les colonies.

Une question vint naturellement aux lvres du juge:

--Alors, pourquoi avez-vous gard ces dames?

Camuflet secoua la tte et avec un lyrisme larmoyant:

--Quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour dlaisser
l'oranger? rpondit-il.

Sans s'arrter  cette potique mtamorphose de belles-mres en
orangers, le juge continua:

--tait-ce dlaisser ces dames que les envoyer vivre  part avec une
pension?

--Quand j'y ai pens, il tait trop tard. Elles taient  mme le
rtelier et ne voulaient plus le quitter... Tenez! coutez l'histoire
de mes trois mariages... Quand j'ai demand ma premire femme  sa mre:
Jamais je ne me sparerai de ma fille!!! s'est crie la maman, qui
tenait une fruiterie-crmerie. J'tais donc dans l'alternative, pour
pouser, ou de me mettre fruitier, ou de faire vendre son fonds  la
belle-mre. J'ai opt pour le dernier parti.

Camuflet s'arrta pour envoyer un soupir  la mmoire de sa premire
femme, puis continua:

--Quand une indigestion de choucroute me fit veuf, je dis  la maman:
Restons ensemble pour la pleurer! Pour ne pas l'humilier par cet
hospitalit gratuitement offerte, comme je me trouvais sans cuisinire,
j'ajoutai: Engourdissez votre douleur en faisant des ratas, et elle
alla pleurer dans ses casseroles.

Ce serait vouloir ma mort que de me sparer de mon enfant! me rpondit
pareillement la portire  laquelle je demandai la main de sa fille pour
en faire ma seconde femme. Autre alternative: ou de partager la loge de
ma belle-mre ou de lui arracher le cordon des mains pour l'installer
chez moi... o elle rencontra la belle-mre numro 1 ... Elles
n'avaient pas encore eu le temps de se prendre aux cheveux quand un
refroidissement, attrap sur les chevaux de bois, me replongea dans le
veuvage. Je dis alors aux mamans de mes dfuntes: Le malheur vous
fait soeurs. Aimez-vous en vous aidant l'une l'autre  cuisiner. Je me
trouvai donc ainsi avec deux belles-mres.

--Et deux cuisinires, appuya le juge.

--Oui, mais nul calcul d'gosme n'avait dict ma conduite, car je
partageais mon dgot entre les ratas de la crmire et les ratatouilles
de la portire. Je dus mme  cette circonstance de constater combien
est fausse cette croyance populaire que le meilleur ragot de mouton est
celui fait par une portire.

Content d'avoir clair la religion de son ami sur cette fausse
rputation accorde aux portires, Camuflet poursuivit:

--Quand l'amour m'incita  rallumer pour la troisime fois les flambeaux
de l'hymen, j'ai cru que les grands airs de ma nouvelle belle-mre,
haute dame belge Buffard des Palombes, imposeraient aux deux
premires... Huit jours aprs, elles l'appelaient: la mre Tisane, et
la guerre tait allume.

--Et elle s'est continue  votre troisime veuvage, interrompit
Grandvivier qui voulait s'tre dbarrass du narrateur avant d'atteindre
sa maison.

--Oui, guerre d'autant plus acharne que c'est, entre ces trois harpies
qui se cramponnent  la place,  qui fera dguerpir les autres. Et, fait
inou, ces cratures qui se craignent et se hassent au point de ne pas
oser manger la mme pitance... ce qui fait que toute l'anne, j'ai trois
cuisines diffrentes sur le feu... ces mgres, dis-je, ne s'entendent
que sur un seul point: faire de ma vie un long martyre... Six fois j'ai
pris un autre domicile; six fois, le lendemain, en rentrant sous mon
nouveau toit, je les ai retrouves installes, elles et leur triple
cuisine, m'attendant pour m'accuser d'ingratitude... Pour moi, elles ont
sacrifi leur avenir.

J'ai perdu l'habitude de la fruiterie pour vous suivre. A mes fruits
j'allais joindre la mare. Sans vous,  cette heure, je serais riche?
me dit le numro 1.

Pour mon malheur, j'ai quitt ma loge. Celle qui m'a succd a pous
le propritaire! gmit le numro 2.

Quant  la noble Belge Buffard des Palombes, elle se redresse grave et
triste en me disant:

A quoi bon rentrer dans la carrire des sangsues et des irrigations
mollientes? J'ai perdu, grce  vous, ma main et mon coup d'oeil.

Alors devant ces trois femmes, dont,  leur dire, j'ai caus
l'infortune, je baisse la tte et je me tais. Ayant renonc  la lutte,
je me contente de profiter de toutes les occasions qui s'offrent de
faire des fugues de trois ou quatre jours.

Aprs ce rcit de son infortune dbit sur un ton tragique, Camuflet
baissa la voix comme pour demander:

--Et voulez-vous que je vous fasse un aveu, monsieur Grandvivier?

--Faites, mon ami.

--Eh bien! aprs mes quelques jours de libert, quand je rentre  la
maison o j'ai laiss ces trois femmes enfermes, nez  nez, savez-vous
la pense qui m'obsde?

--Non, dites.

--Je regrette qu'il n'en soit pas des belles-mres comme des rats! Vous
savez ce qu'on dit? On prend trois rats qu'on enferme dans une bote. Le
lendemain on ouvre la bote et, au lieu des rats, on ne trouve plus que
les trois queues... ils se sont entre-dvors.

Cela confess, Camuflet, reconnaissant que la plus grande part de son
malheur pouvait s'attribuer  lui-mme, termina en rptant sa jolie
phrase:

--J'ai eu tort de les garder, me dira-t-on; mais, quand on a cueilli
l'orange, est-ce une raison pour dlaisser l'oranger?

Dans le narr du petit homme, une particularit avait intrigu le
magistrat.

--Mais, dit-il, ces trois dames sont donc seules au monde, sans aucune
famille, sans le moindre parent que vous les enverriez rejoindre avec
une belle pension?

--Seules! seules! seules! articula Camuflet.

--Toutes trois veuves, alors?

--Toutes trois veuves. Le n 1 a vu son poux le fruitier cras par une
voiture de choux. Le n 2, en se rveillant le matin, a trouv son
mari pendu au cordon de sa loge... Les trennes avaient t mauvaises,
parat-il... Quant au n 3, noble dame Buffard des Palombes, son poux
le gnral est mort au champ d'honneur, l-bas, en Araucanie.

--Et aucune n'avait d'autre enfant que la fille pouse par vous?

--Toutes n'avaient qu'un enfant.

--Et elles ne se connaissent plus de parents?

--Seules! seules! Plus de famille! Pas l'ombre d'une relation! affirma
Camuflet.

Nanmoins, aprs une courte rflexion, il ajouta ce mot plein
d'hsitation:

--Pourtant...

--Pourtant... quoi? insista le juge.

--Pourtant, se dcida  dire le triple veuf, trois dcouvertes, que
j'aie rcemment faites, devraient me faire hsiter  certifier qu'elles
n'ont pas l'ombre d'une relation.

--Trois dcouvertes? rpta le juge tendant l'oreille  quelque
rvlation qu'il prvoyait burlesque.

Camuflet prit un air mystrieux:

--Oui, trois dcouvertes tranges. L'autre matin, en entrant dans la
chambre de madame Craquefert... c'est le n 1... il m'a sembl sentir
comme une odeur de pipe. Et, notez-le, chez moi, il n'y a que les
chemines qui fument.

Camuflet de plus en plus mystrieux, baissa encore la voix pour
continuer:

--Avant-hier,  mon retour d'une caravane de trois jours, devinez ce que
je trouve sur le parquet, devant la chemine de madame Giraudon, le n
2? Devinez un peu... Hein! vous ne devinez pas? Vous donnez votre langue
au chat? Sachez donc que j'ai trouv l'empreinte, en boue noire et
paisse, d'un pied d'une taille... Oh! mais d'une taille!... Avec un
second de cette taille, on ferait un pont.

Aprs avoir un peu respir, Camuflet continua:

--Quant  la grande dame belge, madame Buffard des Palombes, pas plus
tard que ce matin, comme elle avait tendu son tablier mouill  scher
sur la pendule du salon, le hasard a fait que j'ai regard dans une des
poches. J'y ai vu une carte de visite dont j'ai lu le nom... attendez
que je me le rappelle... un nom baroque, ma foi!... C'est drle! je l'ai
sur le bout de la langue et il ne me revient pas.

Les fort longues confidences de Camuflet, faites en marchant, avaient
fini par amener les deux causeurs  cent mtres de la demeure de
Grandvivier. Dsireux de se sparer du petit homme qui, le nez en l'air,
cherchait toujours le nom, le juge lui secoua la main en disant:

--Me voici  ma porte. Pardon, cher ami, de vous avoir tant dtourn de
votre retour. Merci et adieu!

--Attendez donc! je vais me souvenir du nom de la carte, insista
Camuflet gardant dans la sienne la main que lui avait tendue le
magistrat.

--Si vous le trouvez, vous me le direz  votre premire rencontre; rien
ne presse, dit Grandvivier, en cherchant  dgager ses doigts.

Camuflet poussa un cri de joie.

--Je le tiens! dit-il. C'est le baron de Walhofer.

A son cri de joie, le petit homme fit presque aussitt succder un
hurlement de douleur.

--Eh! eh! vous m'crasez la main... Mazette! Vous avez la poigne de
main vigoureuse!

--Pardon! fit le juge en souriant. C'est un mouvement nerveux qui m'a
pris quand j'ai reconnu tout  coup mon impolitesse  votre gard...
Dire que vous m'avez reconduit jusqu' ma porte et que je vous laissais
partir sans vous avoir seulement offert de partager mon dner.

Tout en secouant sa main, que le juge avait broye au nom de Walhofer,
Camuflet ouvrit des yeux tincelants de gourmandise.

--Ce n'est pas de refus, dit-il. Avec votre fameuse cuisinire Cydalise,
on peut d'avance compter sur une vraie gobichonnade.




                                 XI


L'immeuble de la rue de Turenne, o demeurait M. Grandvivier, possdait,
entre cour et jardin, un pavillon, compose d'un rez-de-chausse et d'un
tage, surmont de combles, que le juge louait en totalit.

Jadis soign et tout fleuri, le jardin, o la fille du magistrat avait
tant couru en ses premires annes, tait devenu inculte depuis le
dpart de la jeune malade.

Du reste, la satisfaction d'avoir un jardin au coeur de Paris tait
malheureusement paye par les dsagrments du voisinage. Sur les
trois faces de ce carr verdoyant prenait vue le derrire des maisons
mitoyennes, masures  la faade noire et dlabre, aux plombs infects,
aux fentres ignobles, o s'talaient, schant au soleil, les loques
des habitants de ces taudis. Mettait-on le pied dans le jardin, on tait
aussitt pi par ces locataires curieux.

A ces contrarits, il fallait joindre l'inquitude de ne pas se savoir
en parfaite scurit contre un voisin mal intentionn, car le mur, qui
sparait le jardin des cours de ces habitations, tait si peu lev
qu'il n'aurait mme pu tre un obstacle pour le malfaiteur le moins
ingambe.

Au prix exorbitant o se taxe le terrain  Paris, ce jardin reprsentait
un gros capital improductif. Longtemps il avait appartenu  un
propritaire assez riche pour ddaigner la spculation, mais tout
dernirement l'immeuble et ses dpendances avaient pass aux mains
d'un acqureur qui se proposait d'utiliser le jardin en y levant des
constructions de rapport. En consquence, M. Grandvivier avait reu un
cong qui l'obligeait, sous peu  changer de rsidence.

Sans s'tonner de cette invitation  dner faite aprs coup, Camuflet
avait suivi le magistrat jusqu'au pavillon o un perron de trois marches
donnait accs dans le vestibule.

--Vous permettez que je vous laisse seul un moment? dit M. Grandvivier 
son hte en lui ouvrant la porte d'un petit salon du rez-de-chausse o
ce dernier l'attendrait pendant qu'il irait dposer dans son cabinet la
serviette gonfle de papiers qu'il rapportait du Palais.

Mais Camuflet refusa l'attente et, avec la familiarit d'un habitu de
la maison, il rpondit gaiement:

--Non, non. J'aime mieux descendre  la cuisine faire  Cydalise une
petite visite intresse, car, en lui apprenant que je suis votre
convive, cela stimulera son amour-propre de grande artiste culinaire.

Au fond, le veuf, plus gourmand que deux chattes, dsirait connatre le
menu afin de dcider  l'avance sur quels plats il aurait  restreindre
son apptit pour pouvoir le faire charger  fond sur d'autres.

Pendant que le magistrat montait  l'tage suprieur, il enfila donc
l'escalier qui conduisait  la cuisine installe dans le sous-sol.

--Il y a un sicle qu'on vous a vu, monsieur Camuflet. s'cria Cydalise
en saluant le familier de la maison. Restez-vous  dner aujourd'hui?

--Oui, ma toute belle; aussi suis-je venu pour me recommander  vos
meilleures sauces.

Mais tout  coup:

--Oh! oh! lcha-t-il avec tonnement aprs avoir examin la cuisinire,
qui s'offrait  lui bien claire par une des fentres du sous-sol.

--Quoi, monsieur Camuflet? fit Cydalise.

--Etes-vous ou avez-vous t malade, mon enfant? demanda le petit homme.

--Est-ce que vous me trouvez change?

--Que sont devenues vos joues fraches et vos belles couleurs?

Cydalise sembla chercher un peu sa rponse, puis elle finit par dire:

--Je souffre, depuis un mois, de migraines atroces. C'est le charbon de
mes fourneaux qui me vaut a... M. Grandvivier devrait bien me laisser
partir... Un peu de campagne me remettrait... J'ai besoin de m'loigner
d'ici.

Pendant qu'elle prononait les derniers mots, elle eut un lger frisson
et son regard, passant par le soupirail du sous-sol, alla se poser sur
le haut d'une des masures du fond du jardin dont l'troite ouverture
laissait apercevoir le dernier tage.

--Avant peu, M. Grandvivier va dmnager. Peut-tre le nouveau domicile
vous donnera-t-il une cuisine mieux are que ce sous-sol, avana
Camuflet qui, en gourmand intress, ne tenait pas  voir partir d'une
maison o il avait son couvert la cuisinire qui faisait tant de plats
dlicieux.

--Non, rien ne me vaudra l'air de la campagne, affirma Cydalise en
secouant la tte.

Il y avait dans sa voix un tremblement qui fit croire  Camuflet que la
fille se sentait plus malade qu'il ne la voyait; son gosme de goinfre
se laissa donc attendrir et il demanda avec empressement:

--Voulez-vous que je fasse part  M. Grandvivier de votre dsir de
quitter son service?

--Il le connat.

--Ah! fit Camuflet tonn, et il refuse de vous rendre la libert...
vous sachant malade?

--Il dit que je m'coute trop, fit Cydalise avec une hsitation qui
donnait  douter que ce ft bien l ce qu'avait rpondu son matre.

Mais ce dtail chappa au triple veuf qui s'empressa d'avancer cette
proposition:

--Voulez-vous que je me fasse votre avocat prs de M. Grandvivier pour
appuyer une nouvelle requte?

--Je vous en serai oblige, dit la cuisinire aprs une pause durant
laquelle elle avait sembl se consulter.

Dans son dsir d'obliger celle qui voyait sa sant menace srieusement
si son cong ne lui tait accord, Camuflet passa  l'ennemi en disant:

--Et puis, ma belle, aprs que votre matre vous aura encore refus, il
vous restera toujours une ressource.

--Laquelle?

--De prendre, un beau matin, la clef des champs.

--Ah! oui... m'enfuir? dit Cydalise dont un nouveau frisson secoua tout
le corps comme si,  prendre la fuite, elle voyait un terrible danger.

Craignant que le juge, redescendu de son cabinet, ft l-haut 
l'attendre dans le petit salon, Camuflet, qui n'avait rien vu du trouble
de la cuisinire, se rsuma en ces mots:

--C'est convenu. Entre la poire et le fromage, je demanderai votre
libert  M. Grandvivier.

Et il s'empressa de remonter l'escalier aprs avoir lanc cette
recommandation dernire, qui exigeait la juste rmunration du service
qu'il allait rendre:

--Surtout, un bon dner!

Quand il entra dans le petit salon, M. Grandvivier l'y avait prcd.
Le retour de Camuflet tait assez bruyant pour faire tourner la tte au
juge qui se montrait de dos  l'arrivant. Il n'en fut rien pourtant, car
le juge resta immobile devant la croise qui clairait sur le jardin,
les regards attachs sur les rideaux qui tombaient devant les vitres.

--S'amuse-t-il  contempler les broderies de la mousseline? pensa le
veuf tonn.

Quand il se fut approch du magistrat qui ne l'avait pas entendu venir,
tant il tait absorb dans sa distraction, Camuflet constata que ce
n'taient pas les rideaux qui captivaient l'attention du magistrat. Ces
rideaux taient d'un tissu si fin que, s'ils eussent t relevs, ils
n'auraient pas mieux laiss voir le jardin.

--Que peut-il ainsi examiner? se demanda Camuflet qui, en se penchant de
ct, chercha les yeux du juge pour connatre la direction du regard.

--Peste! quels yeux furibonds! se dit-il.

Et, comme il avait dcouvert que M. Grandvivier,  l'abri derrire ce
rideau qui le cachait sans lui rien laisser perdre de la vue des
objets du dehors, avait les yeux tourns vers le haut de la maison qui,
derrire le mur de sparation, se dressait au fond du jardin, Camuflet,
 son tour, regarda dans la mme direction.

A une fentre du quatrime tage de cette maison tait accoud un
jeune homme d'une trentaine d'annes,  la figure hardie, aux longues
moustaches blondes, qui, pour le moment, semblait n'avoir pas de
meilleur passe-temps que de savourer l'arme du tabac qu'il tait
en train de fumer dans une de ces courtes pipes qu'on a baptises du
vulgaire nom de brle-gueule.

La pipe, du reste, s'accordait avec la mise du jeune homme qui tait
vtu d'une blouse malpropre et coiff d'une casquette ignoble.

--Ce n'est pas  ce garon qu'il en veut? se dit Camuflet aprs avoir
encore regard les yeux tincelants et la figure convulse cruellement
du magistrat.

Camuflet tant un homme qui aimait  chercher la cause de tout effet, il
finit par se donner cette explication de la fureur sourde du juge:

--A moins que ce ne soit parce que ce fumeur crache dans son jardin.

Ensuite, pour que son hte ne le surprt pas en flagrant dlit
d'espionnage, il regagna, sur la pointe du pied la porte qu'il rouvrit
brusquement en s'criant:

--Me voici! Pardon, cher ami, de m'tre fait attendre!

Quand M. Grandvivier,  cette bruyante entre, se retourna vers son
invit, son visage avait retrouv l'expression froide qui lui tait
habituelle.

--Eh bien, demanda-t-il, Cydalise est-elle prte  nous servir?

En rponse  cette question, Camuflet n'eut qu' montrer la porte sur le
seuil de laquelle venait d'apparatre le valet de chambre qui annona:

--Monsieur est servi!

Jadis la maison avait compt une nombreuse domesticit; mais depuis
qu'il s'tait spar de sa fille, le magistrat l'avait rduite 
Cydalise et  ce valet de chambre, vieux serviteur de vingt annes, dont
le dvouement l'aurait fait se jeter au feu pour son matre.

Camuflet s'tait engag  parler pour la cuisinire entre la poire et le
fromage; mais,  peine  table, il plaida pour le cordon bleu.

--Savez-vous, dbuta-t-il, que j'ai trouv bien mauvaise mine 
Cydalise? Elle m'a sembl tre assez gravement malade. N'tes-vous pas
d'avis qu'un cong de trois mois, passs  la campagne, la remettrait du
bon ct?

--Est-ce elle qui vous a charg d'obtenir de moi ce cong? demanda
tranquillement M. Grandvivier.

--Ma foi, oui! confessa Camuflet trouvant plus court d'employer la
franchise.

Le juge se tourna vers son valet de chambre.

--Va chercher Cydalise, commanda-t-il.

--L'affaire est dans le sac, se dit Camuflet avec la conviction que la
cuisinire avait sa cause gagne.

Quand Cydalise se prsenta, elle tait ple et tremblante. Le juge darda
dans ses yeux un regard froid et sinistre, en mme temps qu'il demandait
d'une voix qui contrastait avec le regard, car elle tait douce et
affectueuse:

--Est-il vrai, Cydalise, que vous ayez tmoign, devant M. Camuflet, le
dsir de quitter ma maison?

La servante, plus ple encore, ferma les yeux devant ce regard
implacable qui semblait lui brler la vue et rpondit d'un ton qu'elle
s'efforait de raffermir:

--Mais non, mais non!... M. Camuflet aura voulu plaisanter.

--La peste soit des femmes et de leurs caprices! pensa Camuflet ahuri
par cette rponse.

Cependant le juge avait continu:

--Je profite de l'occasion pour vous annoncer, Cydalise, qu'en
rcompense de vos bons services j'augmente vos appointements de cent
francs.

--Ah! Parfait! je comprends! La finaude s'est servie de moi pour tirer
une carotte  son matre! pensa alors Camuflet en se donnant cette
explication du revirement de la cuisinire.




                                XII


A l'annonce de l'augmentation de ses appointements, Cydalise s'tait
incline sans mot dire, puis elle s'tait loigne, toujours ple et
frmissante encore de ce frisson qui l'avait secoue sous le regard aigu
de son matre.

--Ah! Cydalise! fit M. Grandvivier au moment o elle allait disparatre.
En passant dans le salon, arez cette pice qui sent un peu le
renferm... Ouvrez la fentre sur le jardin.

Le trouble du cordon bleu avait chapp  Camuflet dont l'attention
avait t subitement accapare par un canard-bigarade que le valet
venait de servir sur la table, devant son nez.

M. Grandvivier tait rest l'oreille tendue, semblant attendre
l'excution de son ordre.

--Cydalise! cria-t-il encore aussitt que le grincement de la crmone de
la fentre du salon lui eut annonc, de loin, qu'il tait obi.

A cet appel, la cuisinire reparut sur le seuil de la salle  manger.
Son motion de tout  l'heure n'tait rien  ct de celle qui la
torturait maintenant, aprs avoir ouvert la fentre. Le teint livide,
les yeux agrandis par l'pouvante, les lvres convulsives, s'appuyant,
pour ne pas tomber, au chambranle de la porte, elle attendit que son
matre lui ft savoir pourquoi il l'avait rappele.

L'ordre d'ouvrir la fentre sur le jardin avait-il quelque chose qui
concernt l'individu que, vingt minutes auparavant, le magistrat avait
regard si haineusement fumer sa pipe  la croise de son taudis? Aprs
cet ordre excut, le matre voulait-il constater l'effet produit sur la
cuisinire? S'il en tait ainsi, rien n'en tmoigna, car, sans paratre
avoir remarqu l'motion de cette fille, il dit gaiement:

--Je vous ai rappele, Cydalise, pour vous faire souvenir que M.
Camuflet est trs friand de ces panequets que vous prparez si bien.

--Oh! oui!!! fit goulment le petit homme qui, s'arrachant  son extase
devant le canard-bigarade, tourna vers le cordon bleu un regard tout
suppliant de bien lui soigner cette friandise.

Alors, avant qu'elle et disparu, il remarqua le visage dcompos de la
servante.

--Dcidment cette fille est malade! dit-il au juge. Elle a eu beau
nier, je vous atteste qu'elle m'avait vritablement charg de vous
demander un cong.

--Peuh! peuh! fit insoucieusement M. Grandvivier, c'est tout au plus un
malaise qui tient  la mauvaise ventilation du sous-sol o est tablie
la cuisine. J'aviserai  ce que le nouvel appartement que je vais
chercher ait une cuisine vaste et, sur tout, bien are... car vous
savez qu'un cong m'oblige  dmnager bientt?

--Vous regretterez votre jardin... C'est si agrable d'avoir un peu de
verdure sous les yeux! avana Camuflet ne pensant plus  Cydalise.

--Oui, fit le juge, c'est agrable... mais a n'est pas, non plus, sans
ennuis. On n'est pour ainsi dire pas chez soi. A peine met-on le pied
dans les alles qu'on se trouve immdiatement surveill par un voisin.

--Comme celui qui, tout  l'heure, fumait sa pipe  la fentre du
cinquime tage de la bicoque qui ferme le fond de la proprit, dit
Camuflet se rappelant le fumeur,  l'allure de chenapan, qu'il avait
surpris le magistrat piant,  travers le rideau, d'un regard charg de
tant de haine.

M. Grandvivier tourna vers lui un visage tonn:

--Un mauvais chenapan? rpta-t-il.

--Ou, du moins, en ayant tout l'air. Un garon d'une trentaine d'annes,
 longues moustaches blondes...

--Je ne l'ai pas encore remarqu, dit le juge d'un ton tellement naturel
que Camuflet, au souvenir de ce qu'il avait vu, se demanda aussitt:

--Ah ! si ce n'tait pas ce drle qui, pourtant, devait lui crever la
vue, que regardait-il donc dans la maison en face d'un si mauvais oeil?

En plus que Camuflet ne se serait pas permis d'aller contre
l'affirmation d'un amphitryon chez lequel on dgustait si fine cuisine,
il fut dispens d'insister sur ce point par M. Grandvivier qui dtourna
brusquement la conversation par cette demande:

--Si nous parlions du baron de Walhofer?

--Walhofer? Quel Walhofer? fit Camuflet qui avait la mmoire courte.

--Ce baron, m'avez-vous dit, dont vous avez trouv la carte dans la
poche du tablier de celle de vos belles-mres qui s'appelle madame
Buffard des Palombes... Quel homme est-ce, ce baron?... Jeune? Vieux?...

--Mais, cher ami, je ne le connais pas autrement que de nom... rien que
de nom... par sa carte prise dans la poche du tablier.

--Ah! je croyais!... fit ngligemment M. Grandvivier dont pourtant
l'oeil avait trahi une expression de mcontentement  cette rponse.

Puis, aprs une courte pause, il ajouta en souriant:

--Moi,  votre place, je tiendrais  connatre ce baron.

--A quoi bon?

--Qui sait si ce n'est pas pour vous un futur librateur?...

--De qui ou de quoi diable peut-il me dlivrer? lcha le petit homme
ahuri.

--Parbleu! de la belle-mre en question!... Rien ne vous dit que ce
baron ne soit pas un soupirant qui la convoite en mariage?

A cette supposition, Camuflet tressauta sur sa chaise en s'criant:

--Mais elle a ses cinquante-six ans sonns, la bonne dame!

--Le baron a peut-tre la soixantaine. A tout ge, le coeur est jeune,
affirma M. Grandvivier.

Camuflet partit d'un clat de rire.

--Sapristi! fit-il, je ne demanderais pas mieux qu'il en ft ainsi!...
Et bien volontiers, je fournirais une petite dot pour tre dbarrass de
noble dame Buffard des Palombes.

Et, se laissant aller  l'esprance:

--Que dis-je! reprit-il; je fournirais mme trois dots, si trois
amoureux voulaient me faire la maison nette de mes trois belles-mres.

M. Grandvivier appuya sur la corde sensible.

--Vous avez dit que chez madame Craquefer, votre numro 1, vous aviez
surpris une odeur de fume de tabac. N'est-ce pas aussi, l, quelque
soupirant qui a laiss trace de son passage?... C'est comme ces deux
grands pieds tout boueux qui avaient laiss leurs empreintes sur le
parquet: ne se peut-il pas aussi que ces pieds appartiennent  un coeur
gonfl d'amour pour votre numro 2?... Oui, j'ai le pressentiment que
bientt vos trois dames vous quitteront pour convoler  de justes noces.

--Oh! fit Camuflet avec indulgence, ces noces ne seraient pas justes
que, pourvu qu'elles me dbarrassassent de mes belles-mres, je m'en
accommoderais encore.

M. Grandvivier,  coup sr, poursuivait un but secret, car il revint 
ses moutons en disant:

--D'abord et avant tout, je voudrais,  votre place, avoir le coeur net
au sujet du baron de Walhofer.

--Pourquoi lui plutt que les autres?

--Vos dames se jalousent, n'est-ce pas?

--Si les autres en voyaient une se mordre le nez, elles chercheraient
aussitt  se mordre le front.

--Donc, si, en sous-main, vous favorisez le mariage de l'une, il y aura
chez les autres une rage envieuse du _conjungo_ qui vous rendra vite
votre libert... Favorisez donc le baron de Walhofer... Celui-l, vous
le connaissez au moins de nom... Tchez, pourtant, d'en savoir plus sur
son compte; ce qu'il est, d'o il vient, quelles sont ses ressources,
ses ambitions, ses projets, etc.

--Ds demain, je me mettrai sur la piste. Aussitt le baron dcouvert,
je ne quitterai plus ses talons.

--Sans qu'il s'en aperoive, bien entendu.

--Oui, bien entendu! promit Camuflet tout palpitant de l'espoir d'tre
bientt dlivr du trio qui empoisonnait, tout  la fois, son existence
par des tracasseries et son appartement par la puanteur d'une triple
cuisine.

--Vous connaissez trop bien l'intrt que je vous porte pour ignorer
combien je serai heureux d'tre tenu au courant de vos dcouvertes, dit
M. Grandvivier.

--Demain mme, si j'ai du neuf, j'arriverai ici,  toutes jambes, pour
vous le conter.

--Demain, soit! accorda le juge, mais dans la soire, car mon aprs-midi
sera prise par le Palais. Faites mieux, cher ami. Au lieu de vous
prsenter dans la soire, venez encore me demander  dner.

--Accept! pronona sans barguiner Camuflet, pris par son faible pour
les bons morceaux.

Une heure plus tard, quand le petit homme, tout gonfl par une digestion
laborieuse, quitta le juge, ce dernier le suivit des yeux comme il
traversait la cour et murmura:

--Mon espion sans le savoir.

Cependant son convive s'loignait en repassant dans sa mmoire tous les
incidents de sa soire:

--J'aurais pourtant jur que c'tait bien le fumeur  longues moustaches
que le magistrat guettait d'un si mauvais oeil quand je l'ai surpris 
l'afft derrire son rideau... Il a dit non... Alors que regardait-il
de faon si hargneuse... Aurait-il maintenant la manie de faire des
cachotteries?

A cette pense, il sourit au souvenir d'une remarque qu'il avait faite.

--En fait de manies, il en a contract, depuis peu, une assez cocasse.
Il y a gros  parier qu'il ne s'est pas aperu qu'aprs le dessert
il n'a cess de rouler entre ses doigts une grosse boulette de mie de
pain... Est-ce qu'il a l'intention d'apprendre le piano? Alors ce serait
pour s'assouplir les articulations.

Aprs le dpart de son convive, M. Grandvivier tait remont  son
cabinet de travail. Quelqu'un qui l'et surveill du jardin l'aurait
vu crire ou compulser des pices judiciaires, car les rideaux de ses
fentres, qu'il avait oubli de tirer, permettaient,  travers les
vitres dgages, d'apercevoir du dehors tous ses faits et gestes,
clair en plein qu'il tait par la lampe pose sur son bureau.

Au coup de onze heures, qui sonnaient  une glise voisine, M.
Grandvivier se leva, prit la lampe et passa dans sa chambre voisine.
Dans cette pice, les rideaux doublaient la vitre, mais  travers leur
mince tissu filtrait la lueur de la lampe.

Pendant longtemps encore, cette lueur se montra. M. Grandvivier lisait
sans doute dans son lit en attendant l'arrive du sommeil.

Tout  coup l'obscurit se fit  la fentre. Le magistrat avait d
teindre sa lampe en se sentant s'assoupir.

Voil tout ce qu'un guetteur aurait pu voir du dehors. Mais ce dont
il ne pouvait se douter, c'tait que le magistrat n'tait ni couch ni
endormi.

Aussitt aprs avoir teint sa lampe, il tait venu se poster derrire
le rideau et,  travers les dessins  jour de la guipure, il s'tait
mis, lui  prsent dans l'ombre,  surveiller le jardin clair par un
splendide clair de lune.

Au fond apparaissait le mur de clture, se dtachant en noir sur les
faades des masures blanchies par la lune.

Aprs une longue attente, une tte apparut  la crte de ce mur, puis un
buste, enfin un homme enjamba le chaperon et sauta dans le jardin.

--Il a t pris  l'ancien signal de la fentre du salon ouverte par
Cydalise! ricana doucement le juge de faon sinistre.

A ce moment, l'inconnu longeait un massif de lilas dans la direction de
la maison. Il allait  petits pas, vitant de faire craquer le sable de
l'alle.

--Si je le tuais d'un coup de fusil? se demanda M. Grandvivier.

Mais vivement:

--Non, non, dit-il, l'autre m'chapperait peut-tre... il me faut
frapper ensemble les deux misrables qui, seuls au monde, connaissent le
secret de ma pauvre fille.

Dans l'ombre, il montra le poing  l'homme disant d'une voix trangle
par la colre:

--A bientt, bandit!

                             * * * * *

Et ce fut le lendemain que le juge vint chez Athanase Fraimoulu lui
louer son appartement,--le mme jour o Fraimoulu, en qute d'une bonne
cuisinire, se prsenta chez Camuflet qu'on lui avait dit en possder
trois, visite dont profita le triple veuf pour prendre la poudre
d'escampette en faisant passer Athanase pour un commissaire de police
venant l'arrter comme complice dans l'affaire de la Femme sous le
parquet,--le mme jour encore o Fraimoulu, aprs avoir surpris le juge
au guet dans un fiacre, tait venu dner chez son ami Ducanif, repas
qu'il comptait partager avec l'pouse et la fille du placeur et qui, 
la place des deux femmes, l'avait mis en face du docteur Cabillaud fils
et du baron de Walhofer.




                                XIII


Le lendemain matin de la soire passe chez son ami Ducanif, le brave
Athanase Fraimoulu se rveilla de mchante humeur. Il avait vu s'en
aller  veau-l'eau ce projet de mariage avec mademoiselle Ducanif qu'il
avait si longtemps caress au profit de son neveu Gontran.

Si Ducanif ne lui avait pas dj annonc qu'il s'adressait trop tard
 lui, car il avait dj dispos de la main de sa fille, Fraimoulu
n'aurait pas manqu de se demander s'il tait prudent de faire entrer
son neveu dans une famille o la mre et la fille vivaient d'un ct,
pendant que, de l'autre, le pre tait accapar par un trio de coquins.

Tout en s'habillant, Athanase repassait dans sa mmoire ses observations
de la veille.

--Oui, pensait-il, Ducanif,  n'en pas douter, est entre les pattes de
ce trio qui s'entend, comme larrons en foire, pour le dpiauter. Les
gredins sont dj parvenus  l'isoler en le sparant de sa femme et de
sa fille... La fortune de Ducanif va la danser!

L-dessus, Athanase Fraimoulu, en se rappelant les dtails, rsumait
la situation. Selon lui, la cuisinire Hlose et son amant, le docteur
Cabillaud fils, le beau Gustave, devaient avoir t seuls d'abord 
essayer le coup. Ensuite, soit qu'ils eussent eu besoin de s'adjoindre
un auxiliaire en appelant le baron, soit que M. Walhofer ft venu de
lui-mme, en dogue affam et menaant qui a senti une copieuse pte,
et se ft impos, le trio s'tait complt. Le bon accord rgnerait-il
toujours entre eux?

A cette question qu'il s'adressait, Fraimoulu secouait la tte. Heu!
heu! Walhofer lui avait sembl tre un mtin qui,  l'heure du partage,
montrerait de terribles crocs  ses associs Gustave et Hlose. Il
serait le troisime larron qui volerait l'ne. Quel rle s'tait-il
donn dans la comdie, ce baron qui, pour mieux surveiller le pigeon 
plumer, tait venu se loger dans la maison de Ducanif!

Quand Fraimoulu avait propos son neveu Gontran pour gendre  Ducanif,
ce dernier n'avait-il pas annonc qu'il avait engag dj sa parole
ailleurs? Est-ce que le baron ne serait pas, par hasard, celui qui
devait pouser la fille?

Fraimoulu n'avait pas la prtention de se poser en devin, mais il
pouvait prdire que mademoiselle Ducanif n'aurait pas une existence de
miel avec ce baron de Walhofer qui, la veille, avait mang fort, bu sec
et trs peu parl. Malgr cette tenue prudente de celui dans lequel il
suspectait un aventurier, Athanase n'en avait pas moins prouv la plus
mauvaise impression.

Quand il eut achev sa toilette, Fraimoulu avait pris rsolument son
parti de l'chec subi par son projet de marier son neveu Gontran 
mademoiselle Ducanif.

--Baste! fit-il, le monde ne manque pas d'autres filles  marier...

Un souvenir lui donna sa fin de phrase:

--... Quand ce ne serait que la fille de mon trs prochain locataire,
M. Grandvivier. L'intention o il est, a-t-il dit, de donner des bals et
des dners dans son nouveau logement laisse  supposer que mademoiselle
Grandvivier, compltement gurie, va revenir prs de son pre... Je n'ai
pas compt avec le magistrat, mais j'ai l'ide que Gontran trouverait
des cus de ce ct-l.

En pointant ainsi ses vises, Athanase pensa combien un magistrat,
sur la dcence et les moeurs, devait chercher la petite bte, et il
s'applaudit fort d'avoir exig de Gontran qu'il ment une existence
moins irrgulire.

Oui, mais ce dernier s'tait-il rsign? Un doute vint  l'esprit de
Fraimoulu en se rappelant cette exclamation de Ducanif, alors qu'il lui
proposait Gontran pour gendre: Eh! mon cher, pouvais-je supposer
que ton neveu voulait de ma fille, lui qui vit maritalement avec une
matresse!... Et comme il avait rpliqu en affirmant que cette liaison
tait rompue, Ducanif avait ajout: Alors, pas depuis longtemps, car
il y a tout au plus deux heures que j'ai rencontr Gontran avec sa
particulire au bras... Une personne trs jolie et fort distingue.

Du moment que son neveu avait accept les dix mille francs qui devaient
faciliter la rupture, Fraimoulu tait convaincu que Gontran avait obi;
mais comme deux certitudes valent encore mieux qu'une seule, l'oncle,
dont la toilette tait termine, mit son chapeau en se disant:

--Je vais aller chez Gontran pour voir si la place est nette.

Fraimoulu, en partant, trouva la cour encombre de meubles. C'tait le
dmnagement de M. Picador, ce locataire tant press de dcamper qu'il
avait offert l'abandon de ses six mois d'avance si Athanase voulait lui
rsilier son bail; ce  quoi le propritaire avait consenti puisque,
contraint par ordre des mdecins  modifier sa vie, il lui fallait
un appartement plus confortable que l'exigu local de clibataire, ne
mangeant jamais chez lui, qui lui avait suffi jusqu' ce jour.

Cet appartement, situ au-dessous de celui que M. Grandvivier avait lou
la veille, tait bien vaste pour lui; mais ne se pouvait-il pas qu'une
fois Gontran mari, celui-ci consentt  venir vivre avec sa femme sous
le toit de son oncle.

A cette perspective qui promettait une existence moins sombre au
vieux diable se faisant ermite, l'oncle secoua la tte en rptant son
refrain:

--Mais, pour que Gontran se marie, il faut qu'il ait quitt sa
matresse.

Il se mit donc en route pour aller au domicile de son neveu, situ sur
le boulevard Saint-Martin.

Chemin faisant, il continua ses rflexions. Aprs tout, si son neveu
et sa future femme ne voulaient pas habiter avec lui, il gayerait son
existence par la socit de quelques bons amis qu'il traiterait de
son mieux. Oui, mais pour faire festoyer ses amis il lui fallait cette
introuvable bonne cuisinire. O la dnicherait-il? La veille, il avait
pens  dtourner celle de son prochain, mais son envie tait sinon
teinte, du moins fort refroidie. A coup sr il n'irait pas prendre une
des trois cuisinires de M. Camuflet qu'on lui avait dit en possder
trois. En plus qu'il savait maintenant  quel titre elles taient chez
ce monsieur, il croyait sentir encore l'odeur des ragots infects qui
l'auraient asphyxi, si Camuflet n'avait pas ouvert la fentre.

Il avait aussi song  soudoyer Hlose, le cordon bleu de Ducanif. Mais
 celle-l il croyait prudent de renoncer. La gaillarde n'aurait pas
lch la proie pour l'ombre. Cette proie, elle la tenait en la personne
de son matre le placeur, et Fraimoulu prvoyait dans l'avenir de
Ducanif une catastrophe o seraient mls le baron de Walhofer et le
mdecin Cabillaud fils.

Des cuisinires mrites qui lui avaient t cites, restait encore
Clarisse et Cydalise.

Clarisse au docteur Cabillaud pre, le savant  la verrue? Il serait
toujours temps de s'occuper de celle-l quand il aurait chou prs de
cette fameuse Cydalise, la cuisinire du juge, que Ducanif lui avait
tant prne lorsqu'il lui avait annonc en confidence qu'elle allait
quitter son matre. Quand M. Grandvivier serait venu habiter sa maison,
Fraimoulu aurait cette fille bien  porte pour l'attirer  son service.
Du moment que Cydalise ne voulait plus rester chez le juge, il se dit
que ce ne serait pas tche difficile que de s'attacher l'illustre cordon
bleu.

Et, tout certain de son triomphe, Fraimoulu se lchait d'avance
les babines  la pense des plats succulents qui, dans l'avenir, se
succderaient sur sa table.

Tout en rflchissant, il avait atteint la maison o habitait Gontran
Lambert, son neveu.

Il monta, d'un pas alourdi par la cinquantaine, les cinq tages qui
conduisaient au logement du jeune homme. D'habitude, il donnait un
coup de sonnette brutal, qui produisait un vacarme de sonnerie. Les dix
dernires fois qu'il s'tait prsent, Fraimoulu s'tait si bien cass
le nez devant la porte toujours obstinment ferme, malgr ses coups de
sonnette ritrs, qu'il s'tait dit:

--Si mon bandit de neveu et sa drlesse n'ont pas quelque trou par
lequel ils puissent apercevoir qui sonne et, par cela, juger s'ils
doivent ouvrir, c'est qu'ils me reconnaissent  mon coup de sonnette.

Cette fois, son coup de sonnette fut doux, presque timide. Tout en
souriant de sa ruse, il attendit en tendant l'oreille.

--On vient ouvrir. Mazette! ce n'est nullement un pas d'homme, car il
est diantrement lger, pensa-t-il en soufflant comme un phoque, car s'il
avait l'oreille fine, il possdait, par contre, une respiration courte,
qui s'tait mal accorde des cinq raides tages qu'il lui avait fallu
grimper.

Donc, soit qu'il se ft tromp en croyant entendre un pas lger, soit
que les rauques sifflements de sa respiration eussent annonc l'ennemi 
la personne qui allait ouvrir, la porte demeura ferme.

Aprs deux autres coups de sonnette, demeurs inutiles, Fraimoulu se
rsigna au seul parti qu'il avait  prendre, celui de descendre les cinq
tages si pniblement monts. Ah! dame! il n'tait pas prcisment  la
gaiet, ce pauvre Athanase, et il n'et pas fallu lui marcher fort sur
le pied pour le mettre hors de lui. Quoi! ce gamin de Gontran le faisait
poser!

Quand il passa devant la loge, il crut indigne de faire bavarder
le concierge qui, du reste, l'ayant vu dj plus de vingt fois, le
connaissait pour l'oncle de son locataire.

--Vous direz  mon neveu que je suis venu pour le voir, se contenta-t-il
de dire.

Quand il fut sur le trottoir, Athanase consulta sa montre, qui lui
accusa neuf heures.

--Mon neveu ne va chez son architecte qu' dix heures... il ne pourra
donc pas me prtendre qu'il tait dj parti  son bureau.

Et, en forme de conclusion, il ajouta:

--Le brigand n'a pas congdi sa princesse!... Ils vont rire de moi
en gobelotant avec les dix mille francs que j'ai donns comme un vrai
serin.

Mais Fraimoulu connaissait son neveu bien  fond; il se rtracta
aussitt:

--Non, non, pensa-t-il. Gontran est un honnte garon qui m'et renvoy
mon argent si sa rsolution et t de ne pas rompre... Or, pas de
restitution... donc, rupture.

A sa rentre dans sa maison, le portier, qui causait avec le facteur sur
le pas de la loge, s'cria en l'apercevant:

--Tenez! voil justement monsieur!... il va vous donner la signature que
vous demandez.

--Lettre recommande! annona le facteur  Athanase en lui prsentant
son livret  signer.

Au pied de l'escalier Fraimoulu ouvrit la lettre. Elle contenait dix
billets de mille francs et la carte de Gontran avec ces mots crits sous
le nom:

Mon cher oncle,

Je vous renvoie les billets de banque, oublis par vous, dans
le restaurant o nous djeunions hier quand vous m'avez quitt si
prcipitamment pour rejoindre mademoiselle Pistache.

A cette restitution, qui parlait d'elle-mme, Athanase fut pris d'un
accs de colre qu'il exhala en ces mots:

--Mon satan polisson a gard sa poupe!... J'irai, moi, la faire
dcamper!!!

Pour un rien, il y serait mme all tout de suite: mais il rflchit que
c'tait avoir une prtention niaise que de vouloir surprendre un ennemi
sur ses gardes. Cela, en somme, ne le mnerait qu' venir carillonner
sur le carr, comme ce matin. Pour faire dguerpir quelqu'un d'un
endroit, il faut soi-mme se trouver dans cet endroit. Or il ne pouvait
pas regarder son expdition de la matine comme une entre dans la
place. Il tait donc  prsumer qu'il en serait de mme  tout nouvel
assaut.

Fraimoulu tait un de ces ttus qui, une fois qu'ils veulent n'importe
quoi, le veulent bien et que les obstacles  vaincre rendent ingnieux.
Son ardent dsir de se trouver en face de la femme qu'il se promettait
d'expulser lui souffla une ruse de guerre.

--Duss-je me dguiser en charbonnier, j'entrerai la premire fois en me
prsentant par l'escalier de service! se promit-il.

Il djeuna chez lui de plats que le concierge avait t lui chercher
dans un restaurant voisin.

C'tait d'autant plus excrable que le portier, en passant devant la
loge, avait emprunt la sauce de chaque mets pour se corser un certain
ragot de veau qu'il trouvait un peu fade et dont, aprs ce mlange, il
se promettait une fte.

Ce djeuner lui fit oublier son neveu pour ressusciter plus vive son
ambition de possder un cordon bleu.

--Quand j'aurai Cydalise!!! pensa-t-il, ne doutant pas de la facilit
qu'il trouverait  s'attacher cette fille, qui voulait quitter son
matre actuel.

Le portier lui apporta son caf.

--Pourquoi les pauvres gens n'auraient-ils pas aussi des douceurs?
s'tait dit ce fonctionnaire en passant encore devant sa loge. Il
s'tait donc mis de ct une demi-tasse  dguster  la suite de son
ragot cors, puis, aprs avoir combl le vide dans la cafetire du
propritaire par une addition d'eau chaude qu'il avait sur le feu pour
sa barbe, il avait mont ce caf baptis, qu'il plaa devant Fraimoulu
en annonant:

--Il y a en bas un monsieur qui demande  vous parler. Dois-je le faire
monter?

Sa msaventure avec son neveu ne laissait pas  Fraimoulu assez de
patience pour couter le premier venu.

--Un importun, sans doute? dit-il au portier pour qu'il compltt ses
renseignements sur celui qui demandait audience.

--C'est un monsieur qui m'a d'abord demand  visiter l'appartement
qu'a lou hier M. Grandvivier, afin, a-t-il dit, de se rendre compte de
petits travaux  excuter pour le locataire et autoriss par vous. Aprs
cette visite, il s'est inform si vous tiez visible.

--C'est le monsieur Camuflet qui vient pour les cloisons, se dit le
propritaire en pensant au petit homme qui, la veille, quand il lui
avait rendu visite, l'avait transform en commissaire de police afin de
pouvoir chapper  ses belles-mres.

Le concierge, sur le oui rpondu par Fraimoulu, n'eut pas besoin de
redescendre, car celui qu'il annonait tait mont sur ses talons et,
tout aussitt, du seuil de la chambre, se fit entendre une voix gaie qui
demandait:

--Comment se porte mon librateur? Hein! je ne suis pas long  rendre
les visites qu'on m'a faites?

C'tait bien Camuflet. Il s'avana en tendant la main  Athanase.

En prenant dans la sienne la main qui lui tait offerte, le propritaire
eut un mouvement de surprise.

--Oh! oh! fit-il. Que vous est-il donc arriv? Avez-vous eu une
explication un peu vive avec vos belles-mres?

--Ah! oui, dit tranquillement Camuflet, vous dites cela  cause de mon
oeil? a se voit, n'est-ce pas?

--C'est un superbe pochon.

En effet, l'oeil droit du triple veuf tait entour d'un large cercle
du plus beau noir qui, s'il provenait d'un coup de poing, attestait chez
celui qui l'avait octroy un biceps de premire force.

--Non, reprit Camuflet tout guilleret, ce n'est pas  mes dames que je
dois ce pochon. Je l'ai attrap dans une attaque nocturne.

--Et c'est cela qui vous rend si joyeux? demanda Fraimoulu qui venait
de remarquer sur le visage de son visiteur un air de contentement qui
faisait mme rayonner son pochon.

--Ah! c'est que je vais vous dire... commena Camuflet.

Ensuite, aprs l'immense soupir de satisfaction d'un homme qui sent sa
poitrine soulage du poids de tout un monde, il s'cria:

--Je vais tre dlivr de mes belles-mres!!

--Par la police?

--Non, par l'amour, ou, pour mieux dire, par le mariage!

--Ah! vous allez encore vous marier? demanda Fraimoulu au hasard.

--Du tout! du tout! pas moi! Ce sont mes belles-mres qui vont se
marier.

--A leur ge!

Camuflet clata de rire.

--Oui,  leur ge... C'est aussi ce que je me suis cri quand M.
Grandvivier a fait luire  mes yeux cet espoir de dlivrance. Je ne
voulais pas y croire; cela me paraissait n'tre qu'un conte de fes...
car, du diable si je pouvais m'imaginer que chacune de mes trois
vieilles folles avait son amoureux!

Et, en frappant sur un ct de sa redingote, Camuflet ajouta:

--L, dans ma poche, j'ai une lettre de chacun des soupirants de
mes belles-mres... D'un seul coup de filet, j'ai amen cette
correspondance.

Tout en fouillant dans sa poche, Camuflet continua avec une feinte
gravit:

--Je dois rendre cette justice  mes belles-mres que, chez elles, si
le coeur a parl, ce n'est pas pour les millions des paladins qui les
courtisent... Ecoutez plutt...

Ce disant, le veuf avait tir trois lettres de sa poche; il en ouvrit
une en poursuivant:

--Celle-ci est adresse  madame Craquefer, mon numro 1... Elle est
d'un laconisme loquent.

Et Camuflet lut:

_Tu sais, la vieille, que j'ai besoin d'argent. Je te l'ai dit dj une
fois; je te le rpte... Aboule vite, ou sinon gare  la danse...

Sign:_ TON ANTOINE.

--Vous aviez raison. Ce paladin-l ne me semble pas, comme vous
l'avanciez, possder des millions, avana Fraimoulu aprs cette lecture.

--Et il en est de mme pour le galant chevalier de madame Giraudon, mon
numro 2. coutez ce billet d'amour, dit Camuflet.

Il avait dpli la deuxime lettre et se mit  lire:

_Eh! la mre, est-ce qu'on oublie son Boniface dont la bourse est 
sec, oh! mais  sec, que a en fait piti  tous les camarades! Tche
donc d'expdier au plus vite des monacos  ton chri._

--Mazette! fit Fraimoulu, en voici encore un qui ne nage pas dans l'or!

--Pas plus que l'amoureux de la noble Belge Buffard des Palombes dont
je vais vous lire l'ptre, rpliqua Camuflet qui ouvrit la troisime
lettre:

_Il me faut deux billets de mille francs ou je sombre au port.
Prouve-moi ainsi cette affection sans bornes que tu prtends toujours
prouver pour moi..._

Comme Camuflet s'tait arrt, Fraimoulu demanda:

--C'est tout?

--Non, cela se termine par une phrase assez nigmatique, rpondit
Camuflet qui se remit  lire:

_J'ai deux grues couches en joue. Laquelle? De l'une ou de l'autre, il
y aura toujours des picaillons  fricoter._

Cela lu, Camuflet regarda Fraimoulu.

--Comprenez-vous? demanda-t-il.

--Non, fit Athanase.

Mais, la curiosit l'excitant:

--Comment avez-vous pu vous procurer ces trois lettres tranges?
reprit-il.

Camuflet se redressa tout firot et avec un sourire malin:

--En pratiquant un prcepte bien connu.

--Lequel?

--_Diviser pour rgner_.

Camuflet disait la vrit. Mais, pour connatre l'exploit qui l'avait
rendu matre de ces lettres et la circonstance qui lui avait valu ce
superbe coup de poing sur l'oeil, il faut remonter de trente-six heures
en arrire.

L'avant-veille, quand il avait quitt M. Grandvivier, aprs que celui-ci
lui eut fait entrevoir la possibilit d'tre dlivr de son esclavage
en mariant ses trois belles-mres, il tait parti en se promettant
d'arriver  dcouvrir, en chair et en os, ce baron de Walhofer qu'il ne
connaissait encore que par le nom de la carte trouve dans la poche du
tablier de haute dame Buffard des Palombes.

--Oui, se disait-il en marchant, le conseil du juge est bon. Le tout est
de donner le branle. Or, en favorisant l'union de l'illustre dame avec
le baron, je verrai mes numros 1 et 2, en vrais moutons de Panurge,
courir au conjungo.

Il avait promis de revenir le lendemain chez le magistrat, qui
l'attendait encore  dner, pour lui donner des nouvelles du baron. A
l'heure dite, il reparut, mais avec la mine du renard qui a manqu sa
poule.

--Rien de neuf sur le Walhofer, annona-t-il, pendant que mes mgres
taient alles aux provisions,--car chacune fait son march sparment,
tant elle aurait peur de manger quelque chose achet par l'autre,--j'ai
furet dans tous les coins, et meubles de la chambre de madame des
Palombes avec l'espoir de dnicher un portrait, une lettre, ou l'indice
quelconque de la voie  suivre... Rien! rien!

Puis en riant:

--Si mauvais rsultat que j'aie  vous annoncer, j'ai encore failli ne
pas pouvoir venir vous en faire part. Mes trois gaillardes, qui sont 
court d'argent, faisaient si bonne garde autour de moi pour m'empcher
de m'vader avant d'avoir regarni leurs porte-monnaie, que je n'aurais
pu m'enfuir s'il ne s'tait prsent un M. Fraimoulu se disant
propritaire d'une maison o, parat-il, vous avez lou, ce matin, un
appartement.

--C'est vrai. J'ai termin avec M. Fraimoulu, aprs qu'il a t convenu
de certains travaux  excuter, pour lesquels je vous ai dsign au
propritaire.

--C'est aussi ce que m'a dit ce monsieur. Sa visite avait pour but
de s'entendre avec moi sur la prompte excution de ces travaux qu'il
s'imaginait tre fort presss. A quoi j'ai rpondu qu'il faisait erreur,
car votre intention tait de n'emmnager qu'aprs que vous seriez
parfaitement libre de l'instruction de l'affaire la Godaille... ce qui
demanderait peut-tre un mois.

--Sur ce point, vous vous tes tromp, mon cher Camuflet.

--C'est pourtant vous-mme qui m'avez annonc ce dlai.

--Oui, mais depuis quarante-huit heures des faits se sont prsents
 moi, qui feront probablement que cette instruction, qui s'annonait
devoir tre si longue, se terminera par une ordonnance de non lieu.

--Alors l'assassin de mon associ Bazart serait donc autre que son neveu
le saltimbanque?

--Il n'y a pas d'assassin, pour cette raison qu'il n'y a pas
d'assassinat. J'ai acquis la conviction que je me trouvais devant un
suicide... Dans deux ou trois jours, je l'espre, la Godaille sera remis
en libert.

--Mais l'affaire du cadavre de madame Bazart trouv sous un plancher?

--Tout certifie que c'est Bazart lui-mme qui a veng son honneur de
mari outrag.

--Diable! il n'y allait pas de main morte  se dbarrasser de ceux qui
le gnaient!!! S'il avait eu trois belles-mres, lui! Voyez-vous a
d'ici?

Cette rflexion de Camuflet l'ayant ramen  ses moutons, il fit au juge
le rcit de sa ruse, pour prendre sa vole, d'avoir travesti Fraimoulu
en commissaire de police venant l'arrter comme complice de l'assassinat
de la femme Bazart.

Ensuite, revenant  la question prsente:

--Avec tout a, continua-t-il, je ne vois pas trop comment j'arriverai 
dcouvrir le baron de Walhofer, ce vieux soupirant de mon numro trois.

L'intrt mystrieux qu'avait M. Grandvivier  faire de Camuflet, 
l'insu de ce dernier, un espion qu'il mettrait aux trousses du baron,
lui fit jouer la comdie; il parut rflchir, puis, en secouant la tte:

--Peut-tre vous y prenez-vous mal, mon cher ami, dit-il. A votre place,
je chercherais  apprendre la vrit par les deux autres belles-mres.
Dans la vie commune que mnent ces dames, elles ne sont pas sans avoir
surpris leurs secrets mutuels.

--Possible! Mais, voyez-vous, pour ce qui est de m'en dire un mot,
jamais!... Sans qu'elles soient convenues de rien, il y a entre elles,
sur ce point, une alliance complte.

--Heu! heu! fit M. Grandvivier d'un ton de doute, il n'est si ferme
alliance qu'on ne puisse rompre quand on sait mettre en pratique certain
prcepte.

--Quel prcepte!

--Diviser pour rgner.

--Non, non, mes gaillardes s'entendent trop bien, je le rpte, sur cet
unique point: me fourrer dedans! dit Camuflet convaincu.

--Alors cherchez autour d'elles, conseilla le magistrat qui, en voyant
le veuf le regarder sans comprendre, s'empressa d'ajouter: Souvent une
alliance n'est pas toujours seulement dfensive. Quelquefois elle est
neutre. C'est--dire qu' ct de ceux qui se sont engags  se dfendre
mutuellement, il y a aussi cette sorte d'alliance qui consiste 
regarder faire, sans prendre parti pour personne... Cherchez parmi
ceux-l.

Camuflet devint rveur.

Soudain il tressaillit en s'criant:

--Si je couvrais d'or ma concierge. Elle doit en savoir long sur le
trio.

--La concierge prendrait votre or et n'ouvrirait la bouche que pour
vous berner au profit de l'ennemi... Non pas que je condamne votre ide
d'employer cette femme, car elle est bonne. Seulement vous la mettez mal
en pratique; il faut agir, mais sans que vous paraissiez en scne.

--Alors, comment...?

--Je vous l'ai dit: diviser pour rgner.

--C'est--dire les mettre  couteaux tirs, sans paratre y tre pour
rien.

--Parfaitement.

A la fin de la soire, le magistrat dit  Camuflet sur le point de
partir:

--Vous savez du reste combien je m'intresse  vous. N'oubliez pas de
me tenir au courant de vos dcouvertes. Je n'ai pas besoin de vous
recommander le secret sur les quelques conseils que je vous ai donns.

--On m'arracherait plutt le nez que de m'en tirer les vers, rpondit
navement le veuf.

Il s'en allait lentement, l'esprit  la recherche d'un moyen d'utiliser
sa portire, quand,  cinquante mtres de la demeure du magistrat, un
homme sortit d'une rue latrale et se mit  suivre la rue de Turenne,
dans la mme direction que Camuflet qui le prcdait.

Cet homme tait coiff d'une casquette et vtu d'une blouse; il marchait
en fumant sa pipe.

Au moment o il avait dbouch de la rue latrale, le bec de gaz,
plac  l'angle, l'avait si bien clair que Camuflet avait pu voir son
visage.

--Je ne me trompe pas, se dit-il, c'est ce garon que M. Grandvivier,
hier,  travers son rideau, regardait de faon si froce alors qu'il
fumait  la fentre de son taudis ayant vue sur le jardin... et que le
juge, plus tard, m'a dit n'avoir pas vu.

Et, sans penser  mal, puisque c'tait sa route  suivre, Camuflet
continua sa marche derrire le fumeur.

Camuflet n'avait pas l'imagination prompte. En consquence, il fut
bientt absorb par le problme que M. Grandvivier lui avait donn 
rsoudre: savoir: _diviser pour rgner_, en faisant, avec adresse,
et sans paratre y avoir pouss en rien, sortir la concierge de son
alliance avec les belles-mres.

--Le juge a raison, pensait-il; si mes trois numros, d'une manire
quelconque, font leurs frasques, elles doivent,  coup sr, tre
protges par le silence de mes concierges... de la portire surtout,
une matresse curieuse qui sait bien vite votre compte de puces.

Ainsi pensif, Camuflet marchait donc tout machinalement  dix mtres
derrire l'homme  la pipe et aux longues moustaches blondes qu'il avait
fini par oublier compltement.

Il n'tait pas loin de minuit. A cette heure, o, dans certains
quartiers de Paris, le mouvement et la vie veillent encore, la solitude
tait profonde dans la rue de Turenne.

Le fumeur, dont la pense n'tait pas, comme celle du triple veuf,
travaille par la solution d'un problme, ne tarda donc pas  entendre
le pas qui rsonnait derrire lui. Tout en continuant sa marche, il
tourna la tte pour voir qui lui arrivait sur les talons. Si l'obscurit
de la rue et la distance lui dfendaient de voir les traits de son
suiveur, elles lui permettaient de constater sa petite taille et de se
rassurer contre le danger d'une attaque nocturne.

A l'angle de la rue Charlot, il prit cette rue qui allait le conduire
sur le boulevard. C'tait aussi le chemin de Camuflet qui, pareillement,
doubla l'angle et, comme celui qu'il prcdait, tourna  gauche, en
arrivant au boulevard. Puis, l'un croyant, aprs ce crochet, avoir
laiss son suiveur continuer sa route en droite ligne, l'autre n'ayant
pas conscience qu'il et embot le pas  celui qu'il avait oubli, ils
remontrent le mme trottoir.

Sur le boulevard Saint-Martin, le fumeur,  court de provision pour sa
pipe, fit un quart de conversion pour entrer dans un bureau de tabac et
comme, au lieu d'avancer, il resta sur place, fouillant ses poches au
pralable, soit pour en tirer sa blague, soit pour vrifier s'il tait
en fonds, Camuflet, marchant toujours, franchit la distance et lui passa
devant le nez, prenant ainsi de l'avance.

A ce passage de Camuflet dans la trane de lumire produite par le
bureau de tabac encore pleinement clair, le fumeur vit le triple veuf,
pas assez tt pourtant, car celui-ci l'avait dj assez dpass pour
qu'il n'et pu voir ses traits, mais suffisamment pour reconnatre  sa
petite taille celui qu'il ne voyait plus que de dos.

--L'avorton de tout  l'heure, se dit-il, mais sans y attacher la
moindre importance.

Aprs une courte station dans le bureau de tabac, le jeune homme aux
longues moustaches reprit sa route, tout occup de tirer sur sa pipe
dont, au bureau, il avait imparfaitement allum la nouvelle charge.

Cent mtres plus loin, la pipe tait teinte. L'homme tira de sa poche
une bote d'allumettes. Comme le vent assez vif, qui lui soufflait dans
la figure, menaait d'teindre son allumette, il se retourna pour donner
 la flamme l'abri de son individu, ce qui le mit en face de l'espace
qu'il venait de parcourir.

--Oh! oh! fit-il subitement d'un ton compos de mfiance et de surprise,
est-ce que ce moucheron-l me filerait, par hasard?

Dame! il y avait motif  surprise. Le petit homme qui, aprs l'avoir
dpass devant le bureau de tabac, aurait d, maintenant, tre bien
avant, se retrouvait encore derrire lui,  une trentaine de mtres,
d'autant plus visible qu' cette heure avance les passants n'taient
plus assez nombreux sur le trottoir pour masquer la vue de sa petite
taille.

En ce bas monde, o il n'est pas de miracle, le fait tait des plus
simples  expliquer. Pendant que le fumeur tait dans le bureau de
tabac, Camuflet, au lieu de gagner du terrain, avait fait une
pause devant la boutique d'un marchand de vin pour voir l'heure 
l'oeil-de-boeuf plac au-dessus du comptoir, et comme sa montre tait
arrte, il l'avait remonte et mise  l'heure. C'tait alors que le
jeune homme,  sa sortie du bureau de tabac, avait  son tour dpass le
petit homme sans le remarquer, occup qu'il tait  tirer sa pipe dont
le tabac humide se refusait  la combustion.

tant expliqu ce qui avait caus la surprise du fumeur, il resterait
encore  chercher ce qui avait veill sa mfiance. Il est  croire
qu'il faisait partie de ceux que leur conscience tient toujours sur le
qui-vive, et qui, suivant le dicton, en se sentant morveux, sont sans
cesse prts  se moucher. Bref, il devait tre en situation de craindre
d'tre pi, car il gronda encore:

--Oui, il doit me filer. La preuve en est que, me voyant arrt, il ne
continue pas sa marche.

En effet, le veuf tait rest sur place, mais non pour la cause que lui
prtait le fumeur aux longues moustaches blondes. S'il n'avanait plus,
c'est qu'il venait d'tre immobilis par la joie d'avoir soudainement
trouv le moyen de mettre ses belles-mres en hostilit avec sa
portire.

--Oui, oui, se rptait-il, de cette faon, je les amnerai tout
gentiment  se manger le nez... et la portire, en leur tournant
casaque, viendra me crier gare!...

Cependant le fumeur s'tait remis en marche, mais en doublant le pas. A
ce train-l, si tout  l'heure il retrouvait encore le particulier sur
ses talons, c'est que, bien dcidment, il le filait.

--Alors, tant pis pour toi, mon joli coco! se disait-il avec un vilain
rire.

Aprs dix minutes d'un petit pas de course, il se retourna encore.
Toujours  mme distance et courant aussi, il aperut Camuflet.
Pouvait-il se douter que, si le petit homme acclrait ainsi sa marche,
c'tait que, maintenant qu'il tenait son ide, il lui tardait d'tre
rentr au logis pour bien tudier son projet.

Les circonstances transformant donc Camuflet en espion, le fumeur serra
les poings et murmura entre ses dents:

--Si je te trouve encore sur mon dos au premier tournant, ton affaire
est bonne!

Et bientt, au coin de la rue Richelieu, il quitta le boulevard.

--Allons! c'est bien  moi qu'il en veut, se dit-il, quand, au mme
tournant, il vit apparatre Camuflet dont c'tait le chemin pour gagner,
par la place Louvois, la rue Mhul qu'il habitait.

Le jeune homme tenta encore une preuve. Il entra dans la sombre rue
Delayrac, dserte  cette heure avance, car il tait pass minuit. Une
minute aprs, le triple veuf arrivait dans la rue.

Et, sans prter la moindre attention  celui qui le prcdait,
absorb, qu'il tait dans ses combinaisons machiavliques contre ses
belles-mres, il s'avanait dans l'obscurit en se disant:

--Oui, excellente ide qui me permettra de _diviser pour rgn_...

Malheureusement, il n'acheva pas le mot. Il en fut empch par un
terrible coup de poing qui venait de lui tre assn par un homme,
bondissant de l'encoignure sombre d'une porte. L'attaque avait t si
soudaine et, surtout, si vigoureuse, que le pauvre Camuflet n'eut pas le
temps de voir son agresseur. Sous la force du coup, il s'affaissa sur le
trottoir o il s'vanouit.

Aprs son ennemi terrass, le jeune homme n'avait pas l'intention de
s'en tenir l, car, se penchant sur le corps, il avanait dj ses deux
mains qui allaient serrer le cou de sa victime quand, tout  coup, il se
releva en murmurant avec surprise:

--Eh! mais, c'est le _pante_ aux cus!!! J'allais faire de la belle
besogne, moi!... J'ai failli crever la caisse de la vieille.

Sur ce, il prit sa course et se perdit dans les dtours des rues
voisines en se disant:

--Aprs tout, un mauvais horion sur l'oeil, ce n'est pas la mort d'un
homme. Si je n'en avais jamais accommod que comme cela, j'en connais
qui mangeraient encore de la soupe.

Ensuite, en souriant:

--Je ne m'tonne plus,  prsent, s'il suivait le mme chemin que moi...
Nous allions au mme endroit.

Cependant Camuflet avait repris connaissance et s'tait relev. Tout
trbuchant et la main sur son oeil endolori, il regagnait son domicile
en se demandant:

--A qui dois-je ce coup de poing-l? On m'a laiss ma montre et mon
porte-monnaie; donc c'est une vengeance qui a d se tromper d'individu.

Le brave garon pouvait-il, en bonne conscience, accuser de l'aventure
le jeune homme moustachu auquel il ne pensait plus depuis la rue de
Turenne?

Pouvait-il aussi se douter, quand il tira la sonnette de sa porte
cochre, que ce mme jeune homme, de l'autre ct de la rue, cach dans
l'ombre, guettait sa rentre en se disant:

--Il en sera quitte pour un oeil au beurre noir!... Pourvu qu' rentrer
si tard il n'empche pas la vieille de venir.

De quelle vieille parlait-il? Elles taient trois vieilles chez le veuf.

La portire avait guett le retour de Camuflet pour lui faire algarade
au passage devant la loge. Elle lui mit son bougeoir sous le nez, ce qui
lui permit de voir en quel piteux tat son locataire avait un oeil, et
elle grogna hargneusement:

--Il y a des gens qui se soucient peu de faire mourir le pauvre monde
par la privation de sommeil. Au lieu d'aller faire le coup de poing dans
les brasseries, ils devraient penser aux infortuns qui veillent  les
attendre.

--Toi, ma sorcire, demain tu me feras la risette! pensa le retardaire
qui fila sans rpondre.

Au moment o Camuflet, tendu dans son lit, souffla sa bougie pour
s'endormir, un long coup de sifflet retentit dans la rue, au pied de la
maison.




                               XIV


Elles s'excraient du plus fin fond de leur coeur, les trois
belles-mres de Camuflet. Celle qui serait tombe  l'eau n'aurait pu
compter, pour ne pas se noyer, sur un ftu de paille que lui aurait
lanc une des deux autres. Des chiens de faence se seraient,  coup
sr, rconcilis avant que, dans le trio, se ft produite une marque de
conciliation.

Ce qui a t dit sur la cuisine spare que chacune se faisait, tant
leur haine tait double de mfiance, se reproduisait dans les autres
dtails. Vous n'auriez pas mme obtenu que celle-ci se lavt les mains
dans l'eau qu'auraient monte ses rivales.

C'tait,  ce sujet, la premire occupation  laquelle se livraient le
matin ces bonnes dames. Chacune descendait remplir  la pompe de la cour
le seau d'eau ncessaire aux usages de la journe. A prix d'or, vous
n'eussiez pas obtenu que ces seaux fussent dverss dans une fontaine
commune.

Et il en tait ainsi pour tout.

Aprs la provision d'eau monte, chacune partait aux vivres qu'elle
comptait fricoter sparment pour ses repas de la journe. C'tait,
pour leur gendre, le plus doux moment de la journe, car ces dames,
potinires au premier chef, jacassaient chez les fournisseurs pendant
deux bonnes heures, durant lesquelles Camuflet savourait le charme d'un
calme profond.

Quand, le lendemain de son pochon reu, le petit homme s'veilla, son
premier souci fut de tendre l'oreille. A la complte tranquillit de
l'appartement, il sut  quel point du programme quotidien en taient ses
belles-mres.

--Elles ont dj mont leurs seaux d'eau et,  cette heure, elles jouent
de la langue chez les marchands du quartier... Alerte! c'est le vrai
moment pour moi! se dit-il, aprs s'tre habill en un clin d'oeil.

Il se rendit chez chacune de ses belles-mres et, trois fois, il sortit
sur le carr avec un seau plein, puis, trois fois aussi, il rentra avec
un seau vide qu'il alla soigneusement reporter  sa place habituelle.

Cela fait, il attendit.

Un quart d'heure aprs, un violent coup de sonnette se fit entendre  la
porte de l'appartement. Un lphant en fureur aurait sonn moins fort.

Camuflet alla ouvrir.

Il fut presque renvers par la portire, qui se prcipita comme une
trombe dans l'appartement. Ses yeux, qui lanaient des flammes, lui
sortaient de la tte, une terrible colre lui contractait le visage,
et, ce fut d'une voix rauque, car la rage l'tranglait, qu'elle put 
grand'peine demander:

--O sont-elles?

--Elles... qui? fit Camuflet, d'un ton des plus innocents.

--Vos saligaudes de belles-mres!...

Le mot tait roide. Camuflet aurait protest si la portire lui en et
laiss le temps, mais cette dernire reprit avec une furie croissante:

--Est-ce qu'elles se figurent, quand le propritaire vient de me laver
la tte de si rude faon, et par leur faute, que cela va se passer
ainsi!

Et, avec un redoublement d'exaspration:

--Ah! , toutes les trois, elles taient donc, ce matin, ivres  ne
pouvoir se tenir sur leurs jambes?

Camuflet se redressa digne et svre.

--Madame Crotin, dit-il, apprenez que mes belles-mres n'ont pas les
habitudes d'ivrognerie que vous leur prtez.

Cette rponse fit repartir de plus belle la concierge qui s'cria:

--Alors, si elles taient de sang-froid, elles l'ont donc fait exprs
pour me faire perdre ma place?... Ah! les misrables! elles me le
paieront!!!

On aurait donn le bon Dieu sans confession  Camuflet tant il y avait
en lui de bonhomie quand il demanda:

--Mais enfin, madame Crotin, que vous ont-elles donc fait?

--Ce qu'elles m'ont fait? rpta la portire en grinant des dents.

Alors, en tournant sur ses talons:

--Venez le voir! dit-elle.

Camuflet suivit la concierge qui marchait vers le carr en rptant:
venez le voir! venez le voir!

Quand ils eurent atteint le palier, la portire, avec un geste tragique,
montra la descente de l'escalier en prononant ce seul mot:

--Regardez!

Mais mot et geste suffisaient pour faire comprendre d'avance combien les
coupables auraient  dfendre nergiquement leurs chignons et leurs yeux
contre les griffes de la portire en proie  une de ces rages bleues qui
font mordre du fer.

En effet, pour une portire ayant le respect, comme on dit, de son
escalier, il y avait de quoi se fcher tout rouge.

Depuis le carr de Camuflet jusqu' la loge du concierge, c'est--dire
sur une descente de trois tages, l'escalier s'tait transform en une
cascade. Chaque marche s'gouttait sur la suivante avec un petit bruit
charmant. On se serait cru en Suisse quand sautille, le long du rocher,
l'eau produite par la fonte des glaciers.

--Ah! vous allez laver votre escalier  grande eau, chre madame Crotin?
demanda Camuflet avec une ingnuit qui semblait croire que le dluge
provenait du fait de la concierge.

--Puisque je vous dis que ce sont vos saligaudes de belles-mres qui
m'ont jou ce mauvais tour! hurla la Crotin.

--Croyez-vous? croyez-vous? rpta Camuflet avec doute. Ces dames sont
incapables d'une telle lgret; je les connais...

Il fut interrompu par le rire gouailleur de la portire qui haussa
brusquement les paules et articula sous le nez du veuf:

--Ah! ouiche! que vous les connaissez!... Comme moi je connais le Congo!

Et comme elle tenait  son pithte, elle rpta:

--Trois vraies saligaudes qui me le paieront, je ne vous dis que a, mon
bonhomme.

Camuflet avait intrt  ne pas laisser se refroidir, chez la Crotin, la
colre qui pouvait la rendre bavarde. Il remua la tte en rpliquant:

--Vous devez accuser  tort.

La bile se remua immdiatement chez le cerbre femelle qui glapit:

--De quoi! J'accuse  tort!... Est-ce qu'elles auront le toupet de
nier!... Mais regardez donc vous-mme... Est-ce que les traces d'eau ne
vont pas se perdre sous la porte de votre cuisine? C'est parti de l!...
Et pas une goutte d'eau  l'tage suprieur... Vous avez beau tre
aveugle sur bien des choses, a doit pourtant vous crever les yeux.

On juge avec quelle joie secrte le triple veuf avait entendu le Vous
avez beau tre aveugle sur bien des choses. C'tait l'cluse des
rvlations qui commenait  s'ouvrir. Il appuya donc sur la chanterelle
en disant d'un ton convaincu:

--Oui, vous accusez  tort. Mes belles-mres sont des personnes d'ge...
par consquent poses, srieuses...

Un nouveau Ah! ouiche! des plus railleurs, lanc par la rageuse
Crotin, coupa la phrase de Camuflet qui, sans paratre avoir entendu,
poursuivit:

--... Qui ne peuvent vous avoir fait une pareille farce.

--Avec a qu'elles en sont  compter leurs farces, les mtines! insinua
la portire irrite par la contradiction.

Mais, dcid  faire le sourd, le petit homme continua en appuyant sur
les mots:

--Car c'est une farce... Il ne s'agit pas d'un seau renvers par
accident... Non, il y a l, rpandu sur vos marches, le contenu d'au
moins dix seaux, peut-tre quinze, mchamment verss  la file... Oui,
l'intention de vous crer un ennui est patente, avre... Mais, je vous
le rpte, de cette stupide plaisanterie, j'affirme que mesdames mes
belles-mres sont parfaitement incapables.

--Elles sont capables de tout! articula la concierge d'un ton sec qui
accusait la plus profonde conviction.

De ce qui prcde, Camuflet avait tir la leon que son trio n'tait pas
irrprochable, mais rien de prcis ne lui avait t rvl. La Crotin
devait avoir dans son sac des secrets qu'il fallait en faire sortir
avant que sa fureur ft apaise.

--Ceci est une vengeance, reprit-il. Cherchons ensemble de qui elle peut
venir.

Et en s'appuyant une main sur le coeur:

--Je puis vous jurer, en commenant par moi, que jamais une pense de
vengeance, contre vous n'a battu sous mon sein gauche.

--Oh! vous, fit franchement le concierge, vous tes un serin, un vrai
serin, mais pas une mchante bte pour deux sous!

Avant que le veuf pt remercier la Crotin de la bonne opinion qu'elle
avait de lui, cette dernire serra les poings et grina entre ses dents:

--Mais elles, les gourgandines?

--Qui appelez-vous gourgandines? demanda innocemment Camuflet.

--Parbleu, vos trois cratures!

--Oh! oh! fit le veuf d'un ton doucement grondeur, pouvez-vous, maman
Crotin, parler ainsi de trois personnes respectables?

--Vous tes, dans le quartier, le seul de votre avis! gouailla la
Pipelet, dont la furie, devenue froide tournait  l'ironie.

--... de personnes que leur ge met  l'abri du plus petit soupon,
insista Camuflet.

--Flte! flte! flte pour vos femmes d'ge! dbita la concierge. De la
meilleure de vos fines commres, je ne donnerais pas un os de ctelette.

Il tait patent pour le gendre que la Crotin avait ses trois
belles-mres en pitre estime; mais sur quels faits appuyait-elle cette
opinion dfavorable? Dans l'espoir de lui tirer les vers du nez, il
reprit donc:

--En admettant que l'infamie d'avoir inond vos escaliers soit le
rsultat d'une vengeance, mes belles-mres ne peuvent avoir aucun motif
de se venger de vous.

--Qui sait? lcha la Crotin.

Aprs une petite pause, elle ajouta:

--Quand ce ne serait qu' cause de la nuit dernire.

Camuflet ne commit pas la faute de demander une explication. La soupape
aux rvlations venait de se soulever. Il s'agissait de la laisser
s'ouvrir d'elle-mme bante, il donna de l'peron en poursuivant:

--Non, il ne me souvient pas que mes dames aient eu contre vous quelque
gros motif de reproche qui leur conseillt la vengeance. Non, ce
n'taient que petites peccadilles dont elles se plaignaient. Je les
ai entendues dire... souvent, je l'avoue... que vous tiez bavarde,
curieuse...

La colre remonta furieuse au cerveau de la Pipelet, qui se redressa
l'oeil en feu.

--Ah! bavarde!... Ah! curieuse! rpta-t-elle. Est-ce que j'ai bavard
sur les hommes qu'elles reoivent quand vous n'tes pas l, ou qu'elles
vont retrouver chez la crmire et le marchand de vin? Est-ce que j'ai
t jamais curieuse d'aller entendre ce qu'elles descendent conter dans
la rue, aprs minuit, quand vous dormez,  ceux qui les appellent 
coups de sifflet ou avec leurs _piiouit_! Ah! bavarde! Ai-je jamais
appris  l'une les manigances des autres? car chacune fait ses farces en
cachette des autres. Le peu de fois qu'elles sont d'accord, c'est pour
rpter que vous n'tes qu'un idiot et vous carotter vos cus.

Tout ce qu'il entendait n'avait rien de trs flatteur pour
l'amour-propre du petit homme, mais il n'en jubilait pas moins de tout
son coeur. Dieu savait quelle oreille avide il tendait aux sorties
furibondes de la concierge! Aussi son tympan fut-il agrablement
chatouill par ces paroles de la Crotin:

--Oui, on m'a inond l'escalier parce que, cette nuit, j'ai refus
de tirer le cordon  je ne sais laquelle des trois qui voulait aller
rejoindre dans la rue le particulier qui, pendant un quart d'heure,
l'avait rgal de ses coups de sifflet d'appel.

Elle vint se mettre sous le nez de Camuflet dont la face tendue talait
au grand jour son oeil au pourtour noir et tumfi.

--Il ne vous reste qu'on oeil de bon; mais,  l'avenir, ouvrez-le...
C'est un conseil que je vous donne...

Ensuite, comme si la seule prsence du petit homme ne lui suffisait pas
pour dcharger sa bile, elle prit la rampe, et, en faisant jaillir sous
la semelle de ses savates les flaques d'eau recueillies par les marches
creuses, elle dvala par l'escalier en criant:

--Je vais aller attendre au passage la rentre de vos coquines et je
vous jure que je les ferai rire jaune!

Camuflet suivit un instant du regard la descente de celle qui promettait
de faire passer  ses respectables dames un vilain quart d'heure. Aprs
quoi, il rentra chez lui tout souriant.

--Je ne suis pas prophte, murmurait-il, mais je crois pouvoir prdire
que la bonne harmonie entre la Crotin et mes belles-mres va tre
lgrement trouble.

Au chapitre particulier de chaque belle-mre, il n'avait recueilli rien
de prcis, mais l'ensemble des renseignements suffisait pour l'engager 
ne plus s'apitoyer sur le sort de celles que, jusqu' ce jour, il avait
cru tant isoles en ce bas monde qu'il constituait leur unique relation.

Il aurait bien pu rester sur le carr  couter par-dessus la rampe la
rception promise  ses belles-mres par la Crotin. Il connaissait assez
l'organe criard de ces dames pour tre certain, en sachant aussi  quel
diapason tait accorde la portire, que le quatuor furieux qui
allait tre chant dans le vestibule lui monterait bien distinct des
profondeurs de l'escalier. Mais  quoi bon? Une scne bien plus curieuse
et tout aussi aigre ne lui tait-elle pas rserve?

Aprs avoir pass ensemble sous la langue de la portire, les
bonnes dames, quand elles allaient se retrouver nez  nez, devaient
infailliblement se prendre de bec. Car, enfin, devant ce fait de
l'escalier inond, elles ne pouvaient manquer de s'accuser mutuellement
du dlit. De cette scne orageuse, o la fureur ferait oublier la
prudence, Camuflet avait l'espoir d'extraire d'utiles dtails... espoir
qui lui faisait se dire avec une satisfaction sincre:

--Je vais donc pouvoir flanquer  la porte ces trs chres dames.

Effectivement au bout d'un quart d'heure, la porte de la cuisine claqua
de vigoureuse faon, annonant la rentre des belles-mres.

L'ouragan allait se dchaner avec violence. Camuflet, en consquence,
dressa ses deux oreilles.

Par malheur, le petit homme, tout  l'heure sur le carr ruisselant
d'eau, avait pris l'humidit aux pieds  travers les minces semelles de
ses pantoufles, et sa tte nue s'tait refroidie entre deux airs. Des
pieds et du nez, il avait gagn un bon rhume qui, au moment mme o
allait clater l'orage chez les belles-mres, se traduisit par un
ternuement.

A ce bruit qui leur signalait le voisinage de l'ennemi commun, les trois
femmes, par suite de l'accord qui liait ces ennemies irrconciliables
tant qu'il s'agissait de leur gendre, calmrent subitement leur fureur.
Au lieu des clats d'une trombe de rage, un profond silence rgna dans
le logis.

Par exprience, Camuflet n'ignorait pas que les douces personnes
agissaient envers lui comme les cochers de fiacre qui, dans une dispute
entre collgues, soulagent leur rage en tombant  coups de fouet sur un
de leurs voyageurs.

--Je ferais bien de dcamper, se dit-il.

Et, sans se le rpter  quatre fois, il gagna doucement la porte du
carr et fila comme un livre.

--Eh! monsieur Camuflet! lui cria la Crotin comme il passait devant la
loge.

Quand il se fut arrt, elle lui tendit trois lettres en disant avec le
plus profond mpris:

--Voici trois lettres que le facteur vient d'apporter pour vos propres
 rien. Vous les leur remettrez vous-mme, car, dornavant, je ne veux
plus avoir de rapports avec ces cratures.

Elle se tourna vers son poux qui, dans un coin de la loge, ingurgitait
une tasse de chocolat.

--Es-tu de mon avis, Pancrace?

--Le mieux est de ne plus se commettre avec de telles espces, dclara
ddaigneusement Pancrace.

Camuflet plaa les trois lettres dans une poche de son portefeuille et,
d'une autre, il sortit un billet de cinquante francs qu'il offrit  la
Crotin.

--Croyez, dit-il, que je suis au regret de l'accident arriv. Voici de
quoi payer la peine de celui qui pongera les marches.

La portire prit le billet, puis avec un attendrissement dans la voix:

--Vous tes tout de mme une vraie bte du bon Dieu... C'est piti de
voir qu'on vous en pende tant au nez! dit-elle.

Aprs une petite pause de rflexion:

--Venez donc causer de temps en temps avec moi, ajouta-t-elle.

--Je n'y manquerai pas, chre madame Crotin, promit Camuflet, comprenant
que l'ancienne allie de ses belles-mres passait dans son camp.

Il avait fait trois pas, quand elle le rappela:

--Accepteriez-vous un bon conseil? demanda-t-elle.

--Deux mme.

--Eh bien! aussitt que vous serez couch, ce soir, ne vous endormez
pas.

--Parce que?

--Parce que, ce soir, ce sera le tour des _piiouit_.

Et, sur ce renseignement nigmatique, elle retourna  son fourneau sur
lequel chauffait sa part de chocolat.

Camuflet prit dans son portefeuille un second billet et le tendit  la
femme.

--Voulez-vous avoir l'obligeance de porter cette somme  un de mes amis?
demanda-t-il.

--Sans doute. O demeure-t-il?

--Je n'ai jamais su son adresse, dclara Camuflet qui dcampa sans
reprendre son billet.

--Il n'est pas dj si bte, cet imbcile! pensa la portire en
empochant le cadeau.

Qui veut la fin veut les moyens, dit un proverbe. Puisque Camuflet
avait accept de la concierge les trois lettres adresses  ses
belles-mres, ce n'tait pas pour les garder intactes dans son
portefeuille. Sa curiosit tait d'autant plus justifiable que, depuis
deux jours que sa mfiance avait t veille, il en dcouvrait de
belles sur le compte des bonnes dames. Odeur de pipe chez l'une!
empreintes boueuses de pieds normes chez l'autre! carte de baron dans
la poche de la troisime!... Et voil que, tout  l'heure, on lui avait
appris que ces dames connaissaient de mystrieux _piiouit_ qui, la nuit,
les faisaient descendre dans la rue, ou que, le jour, elles allaient
rejoindre dans les crmeries ou chez les marchands de vin du quartier.

Dire qu'il les avait crues seules au monde sans la plus petite parent,
sans mme un ami qui s'intresst  elles... et il avait,  prsent
dans son portefeuille, la preuve que chacune tait en correspondance
rgle... Oui, avec qui?

--Ce ne doit tre qu'avec des amoureux venus depuis peu, se rpondait
Camuflet qui se rappelait les cent fois que le trio lui avait affirm
ne plus connatre personne en cette valle de misre qu'on appelle
l'existence.

Des amoureux!  leur ge! Mais quand il les aurait appeles vieilles
folles, cela n'en ferait pas moins que les amoureux existaient, qu'ils
crivaient, et que lui, Camuflet, allait se rgaler de leur prose...
car, tout en rflchissant ainsi, il venait de retirer de son
portefeuille les trois lettres d'amour.

Ils ne payaient pas de mine, ces billets doux qui devaient contenir
un cri du coeur! L'un empoisonnait l'odeur de pipe. L'autre avait son
enveloppe macule de taches de vin. Le dernier portait la marque
des doigts crasseux qui l'avaient pli... Et quelle criture, quelle
orthographe trahissait l'adresse de ces poulets.

--Mes belles-mres n'ont pas plac leur coeur dans les hautes classes!
pensa Camuflet en ouvrant la premire lettre.

Fichtre! non, ce n'tait pas dans les hautes classes qu'aimaient ces
dames!... Elles avaient mme attrap en plein dans le mille, si leur
intention premire avait t de viser parmi les archi-sans le sou, car,
ainsi qu'on l'a vu en un chapitre prcdent, toutes ces lettres, dans un
style plus ou moins imprieux, rclamaient de l'argent.

--Comment! c'est ainsi que peut crire un baron! se demanda Camuflet
aprs avoir lu l'crit destin  madame Buffard des Palombes.

Pour Camuflet, cette lettre devait maner d'autant plus infailliblement
du baron qu'elle n'tait pas signe, preuve certaine, selon lui, que
le noble correspondant n'avait pas voulu compromettre le blason de ses
pres!

--Un vieux rou, se dit Camuflet, que le fait de soupirer pour une dame
de l'ge respectable de madame Buffard des Palombes ancrait dans cette
conviction que l'amoureux devait avoir la soixantaine bien sonne.

Et, au lieu de s'affliger de ce que ces lettres n'taient que des
demandes d'argent, Camuflet en tait heureux.

--Tous ces soupirants qui tirent la langue aprs un cu vont se jeter
sur la petite dot que j'offrirai, et, avant peu, un triple mariage
m'aura dbarrass de mes trois belles-mres, se disait il en se frottant
les mains.

Cette perspective d'un triple mariage lui souriait. A lui, homme
doux, elle plaisait d'autant mieux qu'elle l'exemptait de demander la
sparation  des moyens violents. Aussi, tout en marchant par les rues
 l'aventure, semblable  la Jeannette de la fable de la _Laitire et le
Pot au lait_, il faisait mille doux projets sur l'emploi de sa libert
reconquise. Le plus press tait de faciliter le mariage du vieux baron
avec le no 3. Aussitt les nos 1 et 2, jaloux, et envieux, sauteraient
d'eux-mmes dans le conjungo... et alors, lui, libre! libre! libre!

Soudain, dans ce ciel bleu que l'esprance lui montrait, Camuflet
vit apparatre un petit nuage noir. Que signifiait donc le dernier
paragraphe du billet adress  madame Buffard des Palombes?

Camuflet, reprenant l'ptre dans sa poche, relut lentement la phrase
nigmatique:

_J'ai deux grues couches en joue. Laquelle? De l'une ou de l'autre, il
y aura toujours des picaillons  fricoter._

--Je consulterai M. Grandvivier, se dit le petit homme  bout d'efforts
pour comprendre.

Alors il pensa  reconnatre en quel endroit le hasard de sa marche
l'avait conduit. Il se trouvait  l'entre de la rue Vivienne. Il tait
donc tout port pour aller visiter ce nouvel appartement, lou par M.
Grandvivier, dans lequel il avait quelques travaux  diriger.

Et voil comment Camuflet, aprs avoir inspect le local, avait rendu
visite au propritaire, M. Fraimoulu, qu'il avait trouv achevant un
excrable djeuner,  son retour de l'expdition chez son neveu, qui
n'avait eu d'autre rsultat que de le faire inutilement carillonner
devant la porte de Gontran obstinment ferme.

A celui que, la veille, il avait transform en commissaire de police
pour qu'il l'aidt  chapper  ses belles-mres, Camuflet, tout heureux
de la possession de ses lettres, en avait fait la lecture. Il esprait
que Fraimoulu l'aiderait  dchiffrer l'nigme qui terminait la lettre
adresse  dame Buffard de Palombes.

--Comprenez-vous? avait-il demand.

A quoi, on s'en souvient, Fraimoulu avait ngativement rpondu. Puis,
comme les affaires du petit homme l'intressaient moins que les siennes,
il reprit:

--Le travail  excuter dans l'appartement que M. Grandvivier m'a lou
sera-t-il de longue dure?

--Du tout. Avec quelques carreaux de pltre et vingt ou trente heures de
travail, ce sera chose bcle.

--Mon nouveau locataire m'a parl vaguement de cloisons, sans m'en
prciser la place, dit Fraimoulu pour obtenir du veuf plus de dtails.

--Oui, deux. Une qui doit diminuer une pice de dbarras au profit d'un
cabinet de toilette.

--Et l'autre?

--Ah! fit Camuflet en haussant les paules, pour celle-l, je ne
comprends gure M. Grandvivier. Dans le logement qu'il va quitter,
la cuisine est troite et  ce point si mal are que sa cuisinire
Cydalise en est malade.

--Dans la cuisine qu'il va trouver ici, il en sera autrement, car la
pice est vaste. La cuisinire y respirera  pleins poumons, avana
Fraimoulu.

--Justement! Justement! rpta vivement Camuflet. Eh bien! croiriez-vous
que c'est cette cuisine que M. Grandvivier veut diminuer avec sa
cloison? Cela fera une office pour Cydalise, a-t-il rpondu  mon
observation.

--Mais la cuisine, de l'autre ct du couloir, possde dj une office,
objecta Fraimoulu.

--C'est aussi ce que j'ai dit au magistrat qui m'a rpliqu que cette
office tait trop loin et trop spare de la cuisine. Dans la nouvelle,
Cydalise aura tout sous la main, m'a-t-il rpliqu.

En somme, c'tait le locataire qui payait les travaux. Il tait donc
matre d'en agir  son caprice et c'tait l chose sur laquelle il n'y
avait rien  voir pour les autres.

--Aprs tout, a le regarde, dit Fraimoulu.

--Oui, mais cela diminue la cuisine d'un bon tiers... oh! oui, d'un
bon tiers... et, aprs le travail, elle ne sera plus qu'un long boyau
incommode, rpliqua le triple veuf.

Il porta la main  sa poche.

--Au fait, fit-il, vous allez en juger. J'ai inscrit mes mesures et
trac une espce de plan sur un papier que j'ai l.

Il tendit le plan  Fraimoulu en ajoutant:

--Tenez, l, au dos de cette carte de visite.

Seulement, il la prsenta sur la face contraire, ce qui permit 
Athanase de voir le nom.

--Baron de Walhofer, lut-il.

Et, pris de l'avide curiosit d'avoir des renseignements sur cet homme
qu'il avait rencontr, la veille,  la table de Ducanif, il s'cria:

--Connaissez-vous ce baron?

--Nullement.

Comme le regard d'Athanase, qui se reportait de lui  la carte, tait
plein d'interrogation, Camuflet se hta d'ajouter:

--Pas autrement que de nom... par cette carte trouve dans la poche de
ma belle-mre n 3.

Il frappa sur la poche qui contenait les lettres.

--Et, reprit-il, j'ai tout lieu de croire que c'est de lui que vient
la missive o se trouve le paragraphe incomprhensible des deux grues
couches en joue.

Style, criture et orthographe rpondaient si mal  ce jeune homme avec
lequel il avait dn que Fraimoulu haussa les paules.

--Ne croyez donc pas cela! fit-il avec l'accent convaincu.

A ce ton, une esprance subite vint  l'esprit de Camuflet. Est-ce que
son heureuse chance voulait qu'il ft en prsence de quelqu'un qui pt
lui donner sur le baron ces renseignements qu'il dsirait si ardemment,
mais qu'il ne savait o prendre.

--Connaissez-vous donc ce M. de Walhofer? demanda-t-il.

--Hier soir, nous nous sommes rencontrs  la table d'un de mes amis,
avoua Athanase.

Dans le thme qu'il s'tait cr, Camuflet, on le sait, voyait le
soupirant de madame Buffard des Palombes sous les traits d'un vieillard.
A cette rose de cinquante-cinq ans ne pouvait convenir qu'un rosier de
soixante annes. De l vint donc qu'il s'cria:

--Ah! vous connaissez ce vieillard?

--Quel vieillard? fit Fraimoulu drout.

--Le baron, parbleu!

--Le baron n'est pas un vieillard. C'est un jeune homme de trente ans au
plus, affirma Athanase.

Le petit homme tenait trop  son ide pour en dmordre.

--Alors, fit-il, c'est du fils que vous parlez?

--Je ne sais plus  propos de quoi j'ai entendu le baron avancer qu'il
tait orphelin, affirma Fraimoulu.

Ensuite,  l'appui de son dire, il continua:

--Mon baron est un blond,  chevelure coupe ras, ce qui contraste avec
ses moustaches qu'il porte fort longues. Ce serait un fort beau garon,
sans certain pli, entre les sourcils, qui lui fait la visage dur... sans
compter une balafre sur la joue gauche.

A mesure que Fraimoulu avait parl, la face de Camuflet s'tait
empreinte de surprise. Le propritaire tait en train, trait pour trait,
de lui faire le portrait de ce jeune homme que, trois jours auparavant,
il avait vu fumant sa pipe, en tenue dguenille,  la fentre d'une des
masures qui s'clairaient sur le jardin de M. Grandvivier.

Il confondit si bien dans sa pense le fumeur avec le personnage dont
parlait Fraimoulu, qu'il repartit:

--Je comprends que, dans ses lettres, ce baron demande deux billets de
mille francs  une femme. C'est sans doute pour s'habiller, car il a
triste apparence sous sa blouse en loques.

Ce fut au tour de Fraimoulu d'ouvrir des yeux tonns.

--Une blouse! rpta-t-il. Loin d'exhiber la blouse en loques que vous
lui prtez, je vous jure que ce jeune homme, malgr sa tenue un peu
raide, avait fort bon air sous l'habit noir qu'il portait chez mon ami.

--Et vous tes certain que c'tait le baron? insista Camuflet
s'enttant.

--Pour tel il m'a t prsent par le matre de la maison et tel je l'ai
entendu dsigner tout le long du repas par ce dernier qui, au dessert, a
fini par lui donner son petit nom.

--Qui tait? demanda Camuflet jugeant qu'il n'est aucun renseignement
inutile  prendre.

--Alfred, s'il m'en souvient bien.

Le triple veuf avait trop  coeur de renoncer  son ide pour ne pas
revenir  l'assaut.

--Est-ce qu'il ne demeure pas du ct de la rue de Turenne, votre baron?
demanda-t-il.

--Nullement. Il habite le numro 4 de la rue Caumartin, dans la maison
mme o j'ai dn.

Battu sur tous les points, Camuflet se rendit. Comme depuis son lever il
ne s'tait pas mis une seule bouche dans son estomac qui faisait rage,
il songea  aller djeuner.

--Pardon! je vous reprends cette carte au dos de laquelle sont mes
mesures pour les cloisons, dit-il en retirant le carton des mains
d'Athanase.

Puis, en le retournant sur le bon sens o s'talait le nom du baron sans
aucune adresse:

--A tant faire que d'avoir des cartes, on devrait au moins y faire
imprimer aussi son domicile, dit-il.

--Donner sa carte avec une adresse, c'est se mettre  la disposition du
premier venu auquel il plairait de venir vous ennuyer de sa visite...
Probablement que le baron a voulu carter ces gneurs-l, rpondit
Fraimoulu.

Cinq minutes aprs, le triple veuf tait attabl dans un restaurant. Son
djeuner fut des plus brefs, car une ide, qui s'tait loge en sa tte,
lui fit mettre les bouches doubles.

--Je n'aurai pas le dmenti sur cette ressemblance, se dit-il, quand il
se retrouva sur le trottoir.

De son pas acclr, il gagna la rue de Turenne. Aux environs de
la demeure de M. Grandvivier, il chercha dans les rues adjacentes 
retrouver les masures qui, sur leurs faades de derrire, devaient clore
le jardin du magistrat.

--Ce doit tre l, pensa-t-il en s'engageant dans une alle sombre
et puante au bout de laquelle, dans un trou infect, il vit le portier
occup du ressemelage d'un soulier.

--Alfred est-il l-haut? demanda-t-il en se rappelant le nom de baptme
appris de Fraimoulu.

--Alfred? dit le savetier. Quel Alfred? Il y en a deux dans la maison...
Est-ce Bote--Poivre ou bien le Tombeur-des-Crnes?

--Le blond  longues moustaches, dit Camuflet se tirant d'embarras entre
ces deux sobriquets.

--Ah! bon! fit le portier. Alors le Tombeur-des-Crnes?

Aprs avoir prononc le nom du Tombeur-des-Crnes avec une emphase qui
attestait combien il tait fier de possder un tel locataire, le portier
qui, tout en parlant, avait t occup  enfoncer des clous dans sa
semelle, releva la tte et regarda mieux Camuflet.

Alors il sourit, et d'une voix goguenarde:

--Que je suis bte, dit-il, de vous avoir demand auquel de mes deux
Alfred vous avez affaire! dit-il.

--Pourquoi? fit le petit homme.

--Parce qu'il suffisait simplement de vous regarder pour savoir tout de
suite que c'est le Tombeur-des-Crnes que vous cherchez.

--Bah! Et  quoi, s'il vous plat, voit-on a en me regardant?

--A votre pochon. Ah! le gaillard qui vous a coll cette tape-l sur
l'oeil ne vous a pas mnag la marchandise! Il vous a copieusement
servi!

Avant que Camuflet pt demander quel rapport existait entre le
Tombeur-des-Crnes et le coup de poing qui lui avait enjoliv l'oeil, le
savetier continua de son ton toujours gouailleur:

--Comme a, mon bonhomme, nous disons donc que vous avez le trac?

--Quel trac? dit Camuflet.

--Ne faites donc pas celui qui ne comprend pas! Si vous aimez mieux, je
dirai que vous n'avez pas de coeur au ventre... que vous refoulez devant
l'occasion de montrer que vous tes un gas  poil... Hein! C'est a? Pas
vrai?

Camuflet, ahuri, ne rpondant pas, faute de deviner ce que parler
voulait dire, le portier prit ce silence pour un aveu et continua en son
langage qui n'avait rien de celui des cours.

--Faut pas en rougir. Tous les jours a arrive, quoi! un particulier
vous allonge une mornifle sur la frime. On ne demanderait pas mieux, en
manire de rebiffe, que de lui crever la paillasse... Malheureusement,
nib de courage... Alors, qu'est-ce qu'on fait?

--Oui, qu'est-ce qu'on fait? rpta Camuflet de plus en plus baubi.

--Alors on vient trouver le Tombeur-des-Crnes et on lui dit: Je ne
regarde pas au prix, flanquez-moi donc mon ennemi les quatre fers en
l'air... Rglez-lui mon compte. Et le Tombeur-des-Crnes, qui est bon
garon et trs complaisant pour qui lui aboule des monacos, fait votre
commission.

Emerveill par l'industrie du jeune homme aux moustaches blondes,
Camuflet restait bouche bante. Le savetier put continuer  son aise:

--Vous savez, le Tombeur-des-Crnes n'est pas regardant. Il rgle le
compte  ce que vous voulez: au sabre,  l'pe, au bton,  la savate.

Sur ce dernier mot, le portier hocha un peu la tte d'un air triste et
continua:

--La savate, ce n'est plus trop son fort depuis un mauvais atout, reu
dans le temps, qui lui alourdit la jambe... Non pas qu'il rechigne  la
savate, car il y trouverait difficilement son matre, seulement il aime
mieux jouer d'autre chose... C'est comme pour moi la morue. Oui, j'en
mange... mais je lui prfre le gigot  l'ail.

Le savetier, aprs cette confession sur la morue, frappa familirement
sur le ventre de Camuflet en lui disant d'un ton paternel:

--Soyez tranquille, mon petit. Pourvu que vous ayez seulement du courage
 la poche, le Tombeur-des-Crnes liquidera si amplement votre pochon,
que l'autre aura du retour.

Le bavardage du savetier avait eu un bon ct, celui de fournir 
Camuflet, qui n'y avait pas d'abord pens, le prtexte pour aborder son
jeune homme aux moustaches blondes. Bien que, par les renseignements
du portier, il et reconnu que le Tombeur-des-Crnes ne pouvait tre le
baron de Walhofer, il lui fallait, devant le savetier, motiver sa visite
dans la maison  la recherche d'un des deux Alfred qui l'habitaient.

En consquence, il remua ngativement la tte en disant:

--Je ne viens pas pour mon pochon, attendu que ce coup m'est arriv
par une chute de l'impriale d'un omnibus et je ne sache pas que votre
locataire se charge de corriger les omnibus.

--a, c'est vrai.

--Aprs tout le bien que j'avais entendu dire du talent  l'escrime de
M. Alfred, dit le Tombeur-des-Crnes, je venais pour m'entendre avec lui
sur des leons  donner  deux de mes fils.

En avanant ce mensonge, l'intention de Camuflet tait, pour tromper
le savetier qui allait lui indiquer la porte et l'tage du
Tombeur-des-Crnes, de faire une pause dans les escaliers, puis
de redescendre, au bout d'un quart d'heure, comme s'il avait vu le
locataire. Il se trouverait ainsi dgag de la fausse piste sur laquelle
l'avait lanc la ressemblance du fumeur aux moustaches, qu'il avait
aperu de chez M. Grandvivier, avec le portrait de Walhofer que lui
avait fait Fraimoulu, disant avoir dn, la veille, avec le baron.

Camuflet fut exempt de la station qu'il se proposait de faire dans
l'escalier.

Le portier, qui aurait d, s'il n'en avait t dtourn par le pochon,
commencer par cette dclaration, lcha ces mots:

--Mon locataire n'est pas chez lui. Laissez votre nom et votre adresse.
Je les lui remettrai la premire fois que je le verrai... un de ces
soirs.

--Il ne rentre donc pas rgulirement chaque jour?

--Non. Depuis qu'il a ouvert une salle d'armes par l-bas, dans les
beaux quartiers, je ne le vois revenir que bien rarement dans sa chambre
qu'il a conserve.

Forc par son mensonge d'avoir l'air d'tre press de trouver le
professeur d'escrime qu'il voulait donner  ses prtendus fils, Camuflet
ne put faire autrement que de demander:

--O se trouve cette salle?

--L-dessus je ne saurais vous rpondre. D'abord le Tombeur n'aime pas
trop  conter ses affaires par le menu. Ensuite, cela ne m'intresse
gure. Tout ce que je sais, c'est qu'il reparat ici de loin en loin...
Tenez, pas plus tard qu'il y a deux jours, vous seriez venu que vous
l'auriez trouv... Il a pass quarante-huit heures dans sa chambrette
qu'il lui peine toujours de quitter...

A cette fin de phrase, le savetier cligna de l'oeil, puis, avec un
sourire malin il articula:

--Et pour cause.

Le portier tait de ces bavards qui n'attendent pas qu'on leur tire les
vers du nez. Aussi, son couteur n'ayant tmoign nulle curiosit  ce:
Et pour cause, il se hta de dire  Camuflet, d'une voix basse, qui
par suite de la proximit du nez  l'oreille, envoya aux narines du
petit homme tout un parfum de chique et d'chalotes combines:

--Oui, et pour cause, car il parat qu'il en tient ferme pour une
cuisinire du voisinage... Rien qu'un mur  sauter et il est chez sa
belle.

--En vrit, dit machinalement Camuflet qui, loin de penser que ce mur
franchi pouvait bien tre celui qui fermait le jardin de M. Grandvivier,
poursuivait une autre ide.

Il faisait bon tre des locataires du savetier, car il ne rechignait pas
 les faire mousser.

--Voyez-vous, reprit-il, c'est moi qui vous le dis, s'il n'arrive pas
malheur  ce gaillard-l, il fera son chemin par les femmes.

L'ide qu'avait le petit homme en tte lui tait souffl par un dernier
doute: Si premptoirement qu'il lui ft prouv qu'il s'tait tromp en
se mettant aux trousses du Tombeur-des-Crnes, quand il poursuivait le
baron, Camuflet ne voulait pas se rsigner.

En somme, Alfred tait un petit nom, et le Tombeur des Crnes un
sobriquet. Quel mal pouvait-il rsulter de ce que, entre ce prnom et ce
sobriquet, il laisst tomber le nom de Walhofer.

Il arracha donc un feuillet de son portefeuille et, tout en traant au
crayon deux renseignements faux, il dit au savetier:

--Voici mon nom et mon adresse que je vous prie, quand vous le verrez,
de remettre  M. Walhofer.

A ce nom, le portier ouvrit des yeux surpris.

--Walhofer? rpta-t-il. Qui appelez-vous Walhofer?... Votre chien?

--Je croyais que, de son nom de famille, votre locataire s'appelle
ainsi.

--Lui! pas le moins du monde! C'est un Dupicant, du nom de sa brave
farceuse de mre... surnomme la Belle Flamande... Une rude gaillarde,
allez! qui n'avait pas sa pareille pour attirer le public dans les
foires... Fallait la voir avaler des cailloux et des lapins vivants!

Ensuite, tristement:

--Mais la gloire n'a qu'un temps, poursuivit-il. A cette heure, la Belle
Flamande qui, entre nous, doit tre firement dgomme, est revenue de
tous ces triomphes... La dveine lui tait arrive  la suite de la mort
de son homme, un hercule qui s'tait cass un ressort dans le coffre en
voulant soulever une charrette trop charge de militaires... J'tais
l, quand a lui est arriv. Il a d'abord fait: Hein! puis il a
lch. Ae! il a vomi le sang pas seulement de quoi remplir ce soulier
d'enfant que vous voyez l... C'tait la fin. Il tait tois. La veuve
Dupicant en a vu de dures alors. Mais c'tait une fine mouche qui s'est
bien vite rattrape aux branches.

Tout dsireux de dcamper, Camuflet tendait sa fausse adresse au
savetier; il tait tant impatient de partir qu'il n'avait plus prt
l'oreille aux derniers commrages du portier qui, au lieu de prendre le
papier, continua en souriant:

--Il parat que la Belle Flamande, aujourd'hui, est remonte sur sa
bte. Je me suis laiss dire qu'elle avait trouv le moyen de se loger
dans la vie d'un bourgeois imbcile chez qui elle trouve  gogo sa
pte.

Renonant  voir le bavard prendre enfin son papier, Camuflet le posa
sur une petite table, au milieu de vieilles savates, en disant d'un ton
sec:

--Vous voudrez bien remettre cette adresse  votre locataire quand vous
le verrez.

Et, sans plus tarder, il enfila l'alle au petit pas de course,
poursuivi nanmoins par la voix du savetier, qui, la tte passe par le
vasistas de la loge, lui criait:

--C'est pourtant le moins, quand on a fait causer le monde, qu'on offre
un verre de vin.

Camuflet n'arrta sa course qu' deux cents mtres de la maison
d'Alfred, le Tombeur-des-Crnes.

--Ouf! fit-il tout essouffl,  quoi pensai-je en allant chercher le
baron dans cette masure?... Il est vrai que la ressemblance d'Alfred,
que j'avais vu fumant  sa fentre, rpondait tellement au portrait que
M. Fraimoulu m'avait fait du baron avec lequel il a dn hier, que je
suis bien excusable d'avoir voulu que les deux personnages fussent un
seul et mme individu... Car tout y est: cheveux ras, longues moustaches
blondes, air mauvais, mme cicatrice sur la joue et mme ge de trente
ans.

En pensant  l'ge, Camuflet eut un sourire.

--M'est avis, pensa-t-il, que, si mes trente ans m'taient rendus, je
ne les emploierais pas  m'amouracher d'une femme de cinquante-cinq...
portt-elle l'illustre nom de Buffard des Palombes.

Sur cette rflexion, il pressa le pas.

--A prsent, ajouta-t-il, allons rue Caumartin pour voir si l'autre
paire de moustaches, dont Fraimoulu m'a donn l'adresse, est bien sur
les lvres du vrai baron.

Il modra pourtant son pas pour trouver le prtexte sous lequel il se
prsenterait devant M. Walhofer.

Il ne fut pas long  l'inventer. Son nom d'entrepreneur de travaux
publics tait assez connu sur la place pour qu'il pt avancer que, sur
le point de commencer une grande entreprise par actions, il avait besoin
que son conseil de surveillance ft compos de noms  particules, parmi
lesquels celui du baron belge ne serait pas dplac.

Le trou du savetier ne ressemblait gure  la loge de la rue Caumartin.
Celle-ci tait presque un salon, au milieu duquel se tenait un monsieur
en jaquette de velours et pantoufles brodes, qui, en retirant la
calotte dont tait couverte sa tte chauve, demanda poliment:

--Que dsire monsieur?

--Suis-je assez heureux pour que M. le baron de Walhofer soit chez lui?
dbita Camuflet.

--M. le baron qui s'absente souvent pour aller chasser dans ses terres,
se trouve tre prcisment de retour  Paris depuis hier matin, annona
le concierge.

Sur ce, il s'inclina, en ajoutant:

--Au deuxime tage, la porte en face.

En montant l'escalier, Camuflet, comparant ses deux visites, fit cette
rflexion:

--Il parat que l'un pour aller  la chasse, l'autre pour se rendre  sa
salle d'arme, mes deux moustachus s'absentent souvent de leur domicile.

Camuflet tait arriv devant la porte dsigne. Il avanait dj la
main vers le cordon de la sonnette quand, au-dessus de lui,  l'tage
suprieur, il entendit ouvrir une porte.

--A bientt, mon cher baron! dit une voix de femme.

--Toujours votre:  bientt! et rien n'arrive, rpondit, sche et
mcontente, une voix d'homme.

--N'est-ce pas aussi que vous voulez aller plus vite que les violons?
rpliqua la femme.

--Vous savez, Hlose, que pour vous comme pour votre Gustave, il ne
ferait pas bon vous jouer de moi, accentua durement l'homme.

--Ne faites donc pas le croquemitaine, mon bon! dit railleusement celle
qu'on venait de nommer Hlose.

Accapar par la curiosit, Camuflet avait oubli de sonner. Il restait
immobile, l'oreille tendue  ces deux voix qui se chamaillaient
au-dessus de lui.

Dans sa situation d'couteur, il y avait un ct dangereux pour
Camuflet, plant devant la porte du baron. S'il sonnait, il arriverait
qu'au bruit de la sonnette ceux qui causaient l-haut se pencheraient
par-dessus la rampe et, en l'apercevant, s'tonneraient de ne pas
l'avoir entendu monter et finiraient par en conclure qu'il devait tre
sur le carr depuis longtemps, l'oreille bien ouverte, en vritable
indiscret curieux.

D'aprs ce qu'il avait entendu, car la femme avait dj deux fois trait
de baron son interlocuteur, il tait vident que c'tait M. de Walhofer
qui sortait d'une visite chez un voisin... et qui en sortait mme
mcontent,  en juger par les paroles menaantes qu'il venait de
prononcer.

A se demander s'il sonnerait ou ne sonnerait pas, le triple veuf laissa
au dialogue le temps de se poursuivre.

Sans relever l'pithte de croquemitaine, le baron avait repris:

--Pourquoi n'est-il pas l, votre Gustave?

--Je vous ai dj dit qu'il n'tait pas encore arriv, rpondit la
femme qu'au nom d'Hlose, que lui avait donn M. de Walhofer, on a d
reconnatre pour la cuisinire de Ducanif.

--Pas arriv? Vous mentez! dit carrment le baron.

--Ah! dites donc, vous, le mal embouch! fit Hlose.

--Oui, vous mentez. Car, tout  l'heure, quand de ma fentre je guettais
le dpart de Ducanif pour monter ici, j'ai vu, derrire lui, le beau
docteur se glisser tout aussitt dans la maison.

--Vous aurez mal vu, voil tout, pronona Hlose d'une voix qui sembla
perdre un peu de son assurance.

--Je suis certain du fait... il a d me prcder ici des quelques
instants que j'ai perdus  l'attendre, en croyant qu'il entrerait
d'abord chez moi, ainsi qu'il l'a dj fait plusieurs fois, alors que je
laissais, comme aujourd'hui... elle y est mme encore en ce moment...
ma cl sur la porte, afin qu'il n'et pas  sonner. tant censs ne
pas nous connatre, il est inutile qu'un coup de sonnette veille
l'attention d'un voisin.

En entendant ces mots, Camuflet se retourna vers la porte du baron
contre laquelle il s'tait adoss pour demeurer mieux cach aux deux
causeurs du palier suprieur.

--Tiens! c'est vrai! il a laiss sa cl  la serrure, se dit-il en
constatant le fait.

Cependant la conversation d'en haut avait continu:

--Si Gustave vous avait prcd ici, vous l'y auriez trouv  votre
arrive, objecta Hlose.

--Qui sait si vous n'avez pas fait se cacher le docteur dans quelque
coin de l'appartement?

--Voulez-vous visiter le logis? proposa Hlose.

--Ou, alors, appuya le baron, il a d s'vader d'ici  la sourdine,
pendant que vous me teniez dans le salon.

--Tenez, mon cher, vous tes absurde avec votre mfiance, articula la
cuisinire impatiente. Quand il vous a donn rendez-vous ici, quelle
raison aurait Gustave,  votre arrive, de s'enfuir ou de se cacher?

--Je vous rpte que je l'ai vu entrer dans la maison, insista M. de
Walhofer.

--Soit! accorda Hlose, je le veux bien. Mais ne se peut-il pas que
Cabillaud, au lieu de monter directement, soit rest  causer dans la
loge ou soit entr chez le locataire du premier tage, le vieux podagre
dont, vous le savez, M. Ducanif lui a procur la clientle?... Au lieu
de vous impatienter et de faire vos gros yeux, vous auriez mieux fait
d'attendre Gustave... S'il est dans la maison, comme vous l'affirmez, il
ne tardera pas  arriver.

Sans doute que ces raisons avaient amen chez le baron un doute
qu'Hlose lut sur sa figure, car elle ajouta d'une voix douce:

--Allons! mauvaise tte, rentrons et causons comme de bons amis en
attendant le docteur.

--Oui, mais si Ducanif revenait? dit le baron hsitant.

--Oh! l-dessus, vous pouvez tre tranquille. Notre imbcile ne
reviendra pas avant cinq heures, rpondit en riant la cuisinire.

Tout ce qu'il venait d'entendre, si trange que cela ft, importait peu
 Camuflet. Ce qu'il voulait uniquement, c'tait connatre de vue le
baron. Il tenait  voir le visage de celui qui faisait palpiter d'amour
les cinquante-cinq printemps de madame Buffard des Palombes.

Ayant repris sa position du dos tourn  la porte du logis de M. de
Walhofer, il se tenait immobile, le nez en l'air, guettant l'occasion
favorable o il pt croire l'attention du baron compltement dtourne
par Hlose.

Alors, vite, il avancerait la tte en dehors, dans la cage de l'escalier
et lancerait son regard en haut... Un coup d'oeil est si vite donn!

Camuflet, en plus qu'il tournait le dos  la porte, tait si
profondment occup  guetter l'instant propice pour couler son regard
jusqu'au baron, qu'il n'avait pu remarquer un fait singulier qui se
passait derrire lui.

Plusieurs fois la porte de M. de Walhofer s'tait entr'ouverte sans
bruit, puis elle s'tait referme comme si celui qui voulait sortir si
discrtement de chez le baron en et t empch par le dos de Camuflet
qui lui barrait le passage. A coup sr, l'inconnu qui faisait ainsi
jouer la porte ne tenait pas  tre vu oprant sa sortie du logement de
M. de Walhofer.

Cependant l-haut la voix de la cuisinire Hlose avait repris:

--Est-ce dcid? Rentrez-vous pour attendre Gustave?

--Pas plus de vingt minutes, dit le baron faisant ses conditions pour
n'avoir pas l'air de cder.

Camuflet comprit que M. de Walhofer, en ce moment, faisait le demi-tour
 la suite de la cuisinire.

--C'est l'instant favorable pour apercevoir le bout de son nez sans tre
vu, pensa-t-il.

Et vivement il s'avana, sur le bout des pieds, vers la rampe, pour se
pencher et regarder en l'air.

Mais il n'eut pas le temps d'achever sa manoeuvre. Une srie de faits
qui se produisirent coup sur coup, en une seconde, empcha sa curiosit
d'tre satisfaite.

Le baron devait tre plus prs de la porte que l'avait conjectur
Camuflet, car ce dernier n'en tait encore qu' son second pas, quand
se fit entendre le claquement de la porte que la cuisinire Hlose
refermait sur M. de Walhofer, enfin entr.

Au mme moment, au bas de l'escalier, la voix de quelqu'un qui avait
dj mont quelques marches demandait en s'adressant au concierge:

--Pitois, M. le baron de Walhofer est-il sorti?

--Non, monsieur Ducanif.

--Merci. Je vais entrer lui faire une visite en passant devant sa
porte... Si vous voyez Hlose sortir, pour aller aux provisions,
prvenez-la de mon retour subit et, avant qu'elle fasse ses achats,
dites-lui de venir prendre mes ordres chez le baron, car il m'est tomb
pour ce soir des convives inattendus.

--Mademoiselle Hlose est encore chez vous.

--Guettez-la au passage.

--Oui, monsieur Ducanif.

Camuflet n'avait pas perdu un mot du dialogue.

--Ducanif! c'est le nom de cet ami chez lequel M. Fraimoulu m'a dit
avoir dn avec le baron, se rappela-t-il.

Puis, au souvenir du dialogue de tout  l'heure, il se dit:

--C'est lui que sa cuisinire traitait si cavalirement d'imbcile...
En le croisant sur l'escalier, je vais voir s'il a vraiment l'air aussi
bte que cette fille le prtend.

Et Camuflet fit un nouveau pas pour descendre  la rencontre de Ducanif
qui montait lentement.

Ce pas fut unique.

Soudainement, le petit homme se sentit la tte enveloppe dans une
toffe paisse qui l'aveugla. Avant que la surprise lui permt un geste
de rsistance ou un cri d'appel, il fut saisi  bras-le-corps et enlev
de terre. Son agresseur fit quelques pas, puis le laissa reprendre pied
en lchant prise.

Camuflet ne mit que deux secondes  dgager sa tte de l'enveloppe qui
l'touffait, enveloppe qui n'tait autre qu'un tapis de table. Mais, si
court qu'et t le temps, il avait suffi  son ennemi pour disparatre.

Il se trouva dans une chambre, le nez devant une porte qu'on tait
en train de refermer sur lui, car la serrure fit entendre un double
craquement.

Entre du baron sur les pas d'Hlose, apparition de Ducanif et
emprisonnement de Camuflet, tout s'tait pass en une demi-minute.

--O suis-je? se demanda le prisonnier en promenant son regard dans
cette chambre inconnue, au milieu de laquelle se trouvait le guridon
qui avait fourni le tapis dont l'inconnu avait entour la tte du
captif.

Il ne fut pas long  deviner o il tait.

Il se trouvait toujours le nez bien en face de la porte du baron.

Seulement, il avait chang de ct.

Nagure, il se tenait devant.

A prsent, il se voyait derrire.

Bref, on l'avait transport et enferm dans le logis de M. de Walhofer.

--Quel est le fumiste qui m'a jou cette farce? se demanda-t-il tout
d'abord.

Puis, avec le sentiment de sa situation, la peur le saisit.

Celui qui l'avait assailli  l'improviste sortait incontestablement du
logis du baron. Que faisait-il en ce local pendant l'absence du
matre? Ce devait tre un voleur qui, entr dans la maison en cherchant
aventure, avait profit de l'occasion offerte par la clef que le baron
avait laisse sur sa porte.

Aprs son coup fait, le malfaiteur, au moment de sortir, avait aperu
Camuflet sur le carr, et,  l'aide du tapis et du tour de clef, il
avait mis ce tmoin dans l'impossibilit de le reconnatre et de le
poursuivre.

--Me voici dans de jolis draps! se dit le prisonnier en pensant que,
quand on viendrait le dlivrer, ce serait pour le conduire devant un
commissaire de police avec une jolie accusation de vol sur le dos.

Et pas le moyen de sortir!

La serrure ferme  double tour s'y opposait formellement.

--Bigre de bigre! maugrait-il.

Il eut l'espoir que, sur l'escalier de service, la sortie pouvait
s'ouvrir du dedans. Mais le local tait un logement de garon, sans
cuisine et, partant, sans escalier de service.

En vingt enjambes, il eut vite parcouru les trois petites pices qui
composaient le logis, pices meubles avec ce luxe criard et tout en
clinquant que les tapissiers vous fournissent dans les vingt-quatre
heures. Un seul coup d'oeil suffisait pour reconnatre que le baron
avait us de ce procd expditif pour s'installer. Rien dans cet
intrieur n'attestait la vie intime, pleine de souvenirs et d'objets
aims qui s'accrochent lentement aux murailles.

Le voleur... car dans l'ide de Camuflet, il ne pouvait avoir eu affaire
qu' un voleur..., avait-il manqu du temps ncessaire pour excuter son
vol? Ou bien possdait-il la cl des meubles? Le fait tait que nulle
trace d'effraction n'apparaissait. Mieux encore, rien n'tait drang
dans l'appartement. Il et t impossible de prciser  quel meuble
s'tait attaqu celui qui venait de s'vader du logement aprs y avoir
enferm l'homme aux trois belles-mres.

--Bigre de bigre! n'en rptait pas moins Camuflet, fort alarm de se
voir en si vilaine passe.

Que rpondrait-il  ceux qui le trouveraient se promenant dans le logis
du baron?

La vrit mme n'tait pas croyable.

Nul,  commencer par lui-mme, ne pourrait signaler l'aimable farceur
qui mettait ainsi les gens sous cl.

--Si, si, pourtant! pensa le petit homme.

Quelqu'un pouvait avoir vu le voleur dont Camuflet tait devenu le
rpondant. Le malfaiteur, en fuyant, devait s'tre crois avec M.
Ducanif qui,  ce moment, montait l'escalier.

Tout ce qui vient d'tre dit des terreurs et des affolements de Camuflet
s'tait pass en dix fois moins de temps qu'il en a fallu pour
le dtailler. La preuve en est que le petit homme fut tir de ses
rflexions par le grincement de la cl dans la serrure.

C'tait Ducanif qui, comme il l'avait annonc au concierge, venait en
passant devant sa porte, rendre visite  M. de Walhofer.

Il avait vu la cl sur la serrure, il l'avait tourne et c'tait
seulement aprs la porte ouverte que, par une rflexion tardive, il
s'tait tonn que le baron fut chez lui avec sa porte ferme  double
tour et la cl en dehors.

Il tait encore en pleine surprise quand il se trouva nez  nez avec
Camuflet accouru prs de la porte de sortie.

Il n'y avait pas l de quoi faire cesser son tonnement.

--Que fait ce monsieur enferm chez le baron? se demanda-t-il en rendant
le profond salut que lui adressait le petit homme.

--En voil un qui va prendre ma place, pensa de son ct Camuflet.




                                XV


Nous laisserons momentanment Camuflet et Ducanif nez  nez dans
l'appartement du baron de Walhofer pour monter  l'tage au-dessus
o nous avons vu Hlose faire rentrer le baron, qui en tait sorti
mcontent de n'avoir pas rencontr le jeune Gustave Cabillaud au
rendez-vous que celui-ci lui avait donn chez Ducanif en l'absence de ce
dernier.

--Je vous rpte que je n'attendrai pas plus de vingt minutes, avait
annonc le baron quand il eut suivi la cuisinire dans le salon o il
avait dj fait une premire pause inutile.

--Gustave ne peut tarder d'arriver, si, comme vous l'affirmez, il est
dans la maison... ce que je ne crois pas, du reste, dit la cuisinire.

--Je suis certain de l'avoir vu, de ma fentre, se glisser dans la
maison, derrire Ducanif qui s'en allait.

Cette affirmation devait avoir quelque chose qui contrariait Hlose,
car elle riposta d'un ton impatient:

--Bon! bon! ne recommenons pas  nous chicaner sur ce point. Le docteur
nous mettra d'accord sur ce qui en est lorsqu'il sera venu.

Elle achevait quand un coup de sonnette discret se fit entendre.

--Tenez, le voici! dit-elle en se levant pour aller ouvrir.

--Au lieu du docteur, si c'tait Ducanif? avana le baron en la
retenant.

Elle se dgagea en disant d'une voix gaie:

--Mazette! vous avez la tte dure, vous! Voil dix fois que je vous
rpte que notre imbcile, suivant son habitude, ne reparatra pas avant
cinq heures. Et il n'en est pas encore deux.

--Oui, mais si, par impossible, c'tait Ducanif!

--Vous le saurez par quelques mots dont je saluerai  haute voix
l'arrive du crtin. Alors vous filerez par le couloir et, sitt que
je l'aurai amen ici, vous dcamperez par la porte du carr que j'aurai
laisse entr'ouverte.

--Convenu! fit M. de Walhofer en la laissant partir.

Hlose courut  la porte et ouvrit.

C'tait en effet Gustave Cabillaud.

--As-tu trouv le papier? demanda vivement la cuisinire  voix trs
basse.

--Je l'ai dans ma poche, souffla Gustave.

Puis en montrant le salon:

--Est-il toujours l?

--Oui... et j'ai eu assez de peine  l'empcher de redescendre chez
lui... Il a devin sans peine que tu te trouvais dans l'appartement
quand il est arriv et que tu avais fil pendant que je le gardais ici.

Sur ces paroles rapidement changes, le docteur carta Hlose qui
barrait le passage et s'lana vers le salon.

--Vite! vite! fit-il au baron, redescendez chez vous. Ducanif monte
l'escalier derrire moi. Je l'ai entendu dire au concierge qu'il allait
vous rendre visite.

--Ducanif rentrant  cette heure, c'est impossible! s'cria Hlose.

Mais, parut-il, le temps ne permettait pas les explications et il y
avait danger  ce que Ducanif, en rentrant chez lui, y trouvt le baron,
car Gustave poussa Walhofer par le coude en rptant avec insistance:

--Vite! vite!

Et, pour refermer la porte derrire lui, il suivit le baron qui,
comprenant sans doute, sans en demander plus, la ncessit d'une prompte
retraite, partait  pas prcipits.

Quand Gustave eut referm doucement la porte de l'appartement sur les
talons du fugitif, il fut rejoint par la cuisinire qui riait.

--Pourquoi lui as-tu cont cette blague du retour de Ducanif?
demanda-t-elle.

--C'est la vrit. Ducanif, en ce moment, monte l'escalier et va entrer
chez le baron... Je ne sais ce qui lui est arriv, mais le fait est
qu'il revient et que, ce soir, il l'a annonc au concierge Pitois, il
aura du monde  dner.

Et, sans laisser la cuisinire parler, il appliqua son oreille  la
porte qu'il venait d'entre-biller avec prcaution et souffla:

--Chut! chut!

--Qu'coutes-tu ainsi? demanda Hlose aprs quelques secondes de
silence.

--Le vacarme que va faire le baron.

--Quel vacarme?

--En rentrant chez lui pour y attendre Ducanif.

--Est-ce que tu as laiss des traces qui l'avertiront tout de suite de
ton exploit?

--Avant de connatre le vol, il trouvera le voleur, dit Gustave en
souriant.

Hlose ouvrit des yeux tonns.

--Oui, reprit le docteur avant qu'elle et questionn, j'ai enferm chez
le baron je ne sais quel individu qui, pendant un quart d'heure, s'est
tenu sur le carr, devant la porte, m'empchant de sortir sans tre vu.

--Alors cet homme pourra te reconnatre et te dnoncer au baron?

--Non;  l'aide d'un tapis de table, je l'avais mis dans l'impossibilit
d'y voir.

Remettant  plus tard les explications dtailles, Gustave Cabillaud
rpta:

--Chut! Chut!

On entendait le pas du baron rsonner sur les marches de l'escalier.

--Au lieu d'entrer chez lui, Walhofer a continu de descendre,
annona-t-il.

--Il aura feint de sortir de chez lui pour se croiser sur l'escalier
avec Ducanif. Il va remonter  son logis en ramenant mon bourgeois,
supposa Hlose.

Ils coutrent encore.

--C'est drle! Le baron aurait d dj rencontrer Ducanif, dit le
docteur qui, si promptement qu'il et agi, ne s'tait pas assez rendu
compte du temps coul pour comprendre que Ducanif pouvait tre arriv
chez M. de Walhofer.

Hlose ne voulait pas dmordre de son ide que Ducanif, rgl en ses
habitudes mieux qu'un papier de musique, pt tre revenu  la maison
avant cinq heures.

--Tu te seras tromp en croyant reconnatre la voix de notre crtin,
avana-t-elle.

--Non, fit le docteur certain de son fait. Je l'ai parfaitement entendu
chargeant Pitois de te guetter au passage pour t'envoyer le rejoindre
chez le baron o il allait entrer, afin de t'y donner ses ordres pour le
dner de ce soir.

--Mais il ne m'avait pas annonc de dner pour ce soir!

--Alors, c'est un dner impromptu... C'est, probablement  cause de lui
que Ducanif est revenu plus tt que d'habitude, expliqua Gustave.

Ensuite, aprs encore avoir cout, il reprit tout surpris:

--Que peut bien tre devenu Ducanif? Voici le baron qui, ne l'ayant pas
rencontr, remonte seul.

tant enfin convaincue que son amant ne s'tait pas tromp  propos de
son bourgeois, la cuisinire avana cette supposition:

--Ducanif sera sans doute redescendu pour aller commander les gteaux
du dessert chez le ptissier voisin... Affaire de cinq minutes... Il va
remonter derrire les talons du Walhofer.

--Et le trouvera en train de se colleter avec le prtendu voleur qu'il
aura surpris au nid, ajouta Gustave en riant:

--Crois-tu que ton homme l'aura attendu?

--Je l'ai enferm  double tour... Quand le baron se sera aperu du tour
que je lui ai jou, il mettra infailliblement la chose sur le dos de
l'autre.

Et vivement:

--Chut! chut! reprit Gustave; voici le baron remont devant sa porte,
qui met la main sur la cl... coutons la scne.

Mais Hlose, prise de curiosit, demanda:

--Alors, tu as la lettre?

--Oui.

--Montre-la-moi!

--Oh! l'impatiente! fit moqueusement le docteur qui, tout en tendant
l'oreille  l'ouverture de la porte, plongea deux doigts dans une des
poches de son gilet.

Soudain, il se releva, l'oeil surpris, le visage inquiet.

Chacune de ses mains, alors, fouilla fbrilement l'une et l'autre poche
du gilet, et ce fut quand il eut constat l'inutilit de ses recherches
que, ple et frmissant de colre, il murmura entre ses dents:

--Tonnerre du ciel! je l'ai perdue!

A cet instant monta le bruit du claquement de la porte referme par le
baron de Walhofer en rentrant chez lui.

Alors Gustave et Hlose se regardrent l'un et l'autre, livides,
tremblants, atterrs.

--Entre les mains du baron, cet crit tait dj des plus dangereux pour
nous... commena Gustave.

--Et du moment qu'il est tomb en celles d'un autre, nous sommes tout 
fait perdus! acheva Hlose.

Alors, d'une voix lente et sinistre:

--Cet homme, que tu as enferm, es-tu sr de pouvoir le reconnatre?
demanda-t-elle.

--Trs sr, fit Gustave.

--Et lui, dis-tu, n'a pas vu ton visage?

--Il n'en a pas eu le temps.

--Eh bien! comme il se peut que cet homme ait trouv le papier, il
faudra le tuer s'il nous est prouv qu'il n'en ait pas parl ou ne l'ait
pas rendu au baron.

Au lieu de s'engager par une rponse, le docteur s'lana sur le carr
en disant:

--Peut-tre l'ai-je perdu en montant ce dernier tage.

--Rien! souffla-t-il avec terreur quand il fut arriv sur le carr de M.
de Walhofer.




                                 XVI


Drelin! din! din! faisait la sonnette d'une porte derrire laquelle se
tenaient immobiles et souriants un jeune homme et une ravissante femme
blonde d'une vingtaine d'annes.

Drelin! din! recommena la sonnette.

Pendant ce carillon, la gentille blonde se pencha  l'oreille du jeune
homme et lui souffla:

--Gontran, ce n'est pas ton oncle, M. Fraimoulu, qui sonne?

--A quoi le reconnais-tu, mignonne?

--Quand ton oncle a mont nos cinq tages, sa respiration excute un
bruit de trompette qui le trahit.

--Pour plus de sret, faisons usage de notre judas, proposa Gontran qui
jugeait que deux certitudes valent mieux qu'une.

Ce disant, il avait retir une cheville plante dans un trou qui, allant
toujours se rtrcissant, permettait au regard, par un orifice  peu
prs imperceptible sur le carr, de voir qui sonnait.

--Non, ce n'est pas mon oncle. Celui-ci n'a pas la tournure ni la
chevelure grisonnante de mon cher parent, dclara Gontran au bout d'un
court examen.

--Alors, qui est-ce? demanda la jeune femme aprs un soupir de
satisfaction qui prouva combien elle avait redout que ce ft Fraimoulu.

--L-dessus, je ne saurais te renseigner, ma chrie, car notre
particulier ne montre que son dos... Il faut attendre qu'il me tourne
son visage.

Et tout aussitt:

--Ah! voici sa figure! annona Gontran.

--Eh bien? demanda la blonde.

--Non seulement je ne connais pas ce visiteur-l, mais il ne me souvient
pas avoir jamais vu sa tte.

Et Gontran quitta son trou en disant:

--Je crois que nous pouvons nous risquer  ouvrir.

La blonde l'arrta vivement.

--Non, non, dit-elle avec frayeur. Si cet inconnu tait un espion envoy
par ton oncle?

--Oh! oh! fit en riant Gontran, sais-tu ma bonne Henriette, que tu fais
un ogre de mon oncle qui, pour moi, n'a qu'un tort  ton gard... celui
de ne pas te connatre, car il t'aimerait?

--Un vilain homme qui veut nous sparer! pronona la blonde avec des
larmes dans les yeux.

--Nous sparer! Tu, tu, tu! Est-ce que je ne suis pas l pour m'y
opposer, ma bellotte? dit gentiment le jeune homme en tanchant les
larmes sous un baiser.

Pendant ce dialogue  voix basse, le sonneur, de l'autre ct, s'tait
impatient.

Drelin! din! din! rpta la sonnette avec un vacarme beaucoup plus
accentu.

Immdiatement aprs, on entendit une voix mcontente qui grognait:

--Que le diable trangle le portier qui m'a fait inutilement grimper
cinq tages!

--Voyons un peu la mine qu'il fait en maudissant le concierge, dit
Gontran qui remit son oeil au trou.

Aprs quoi, tout bas  Henriette, qui s'tait rapproche pour qu'il lui
communiqut ses observations:

--C'est un jeune homme, annona-t-il... Le voici qui crit au crayon
sur un feuillet qu'il a arrach de son carnet... il plie le papier...
Maintenant, il se baisse pour le glisser sous la porte... Voil qui est
fait.

Puis, retenant la blonde qui s'lanait dj pour ramasser le papier:

--Minute! chrie, dit-il; attendons au moins que ce monsieur soit parti.

Ce fut seulement quand le bruit des pas s'tait teint dans la descente
de l'escalier que Gontran prit le papier.

Il le lut  haute voix:

_Venu pour proposer une bonne affaire  M. Gontran Lambert.--Je
repasserai demain._

  _Sign:_ FRDRIC BAZART.

Ce nom veilla la mmoire de Gontran.

--Frdric Bazart! rpta-t-il. N'est-ce pas ainsi que tous les
journaux, qui ont rendu compte du double crime, ont appel celui qu'on
accusait d'avoir tu l'entrepreneur Bazart et sa femme?

A ces mots, la belle blonde se mit  trembler et telle tait la peur
bleue que lui inspirait l'oncle Fraimoulu, qu'elle bgaya:

--Est-ce que ton oncle, pour nous sparer, songerait  me faire
assassiner?




                                XVII


L'accusation tait si monstrueusement grotesque, que Gontran clata de
rire en s'criant:

--Ah! tu n'y vas pas par quatre chemins  suspecter les gens, toi, ma
mignonne!... Je vois d'ici mon oncle se promenant avec un sac  la main
et arrtant les passants pour leur demander: Voulez-vous assassiner
la bonne amie de mon neveu? Je vais vous couvrir d'or. Ah! non, va, ma
belle, dtrompe-toi! Loin d'tre aussi froce que tu le supposes, mon
brave oncle Fraimoulu est le meilleur des hommes!

--C'est qu'il doit tre furieux contre moi  cause de ces dix mille
francs qu'il t'avait donns pour rompre et que tu lui as renvoys... Il
peut croire que c'est moi qui t'ai pouss  agir ainsi... et j'en suis
pourtant bien innocente puisque tu ne m'as tout cont qu'aprs avoir
rendu la somme.

Le jeune homme prit entre ses mains la gracieuse tte d'Henriette, et,
en scandant sa phrase de baisers sur le front de la blonde, dbita d'une
voix pleine de tendresse:

--Rien ne nous sparera. Tu as t, tu es et tu seras toujours la
bien-aime de mon coeur.

--Oui, mais,  rsister, tu perdras les bienfaits de M. Fraimoulu.

--Baste! fit Gontran avec insouciance, les colres de l'oncle sont comme
les giboules, violentes, mais de courte dure... Et puis, est-ce que
je n'ai pas trois mille livres de rente? Est-ce que je n'en touche pas
autant chez mon patron, l'architecte? N'est-ce pas plus que suffisant
pour vivre grandement  l'abri du besoin, surtout quand on a le bonheur
de possder, comme moi, une petite femme bien conome et pas coquette
pour quatre sous?... Je n'ai que vingt-cinq ans, ma bellotte, l'ge o
l'on commence sa fortune.

--Avec le mariage que t'aurait procur ton oncle, tu aurais trouv ta
fortune toute faite.

--Ta, ta, ta! fit le jeune homme, en riant, cette fortune-l ne
vaudrait pas celle que je veux gagner moi-mme, car je compte bientt me
lancer... Je vais, avant peu, quitter mon architecte qui n'a plus rien
 m'apprendre. Alors, vogue la galre! J'espre que la Providence des
amoureux m'enverra des travaux.

Cela dit, Gontran se pencha vers l'oreille d'Henriette pour ajouter en
faisant sa voix des plus tendres:

--Et, alors aussi, s'il y a mariage, ce sera celui de l'architecte
dbutant avec une gentille blonde adore que tu connais.

A cette promesse de mariage, la jeune femme plit et, aprs avoir secou
la tte, murmura:

--Jamais!

--Hein! fit le jeune homme en se redressant  ce mot.

--Ta matresse, tant qu'il te plaira, mon bon Gontran, mais ta femme
jamais! accentua Henriette d'un ton triste, mais rsolu.

--Et qui s'y opposerait? s'cria Gontran.

La jeune femme fixa son amant dans les yeux, semblant attendre que,
de lui-mme, il devint l'obstacle qui s'opposait  son projet; puis,
contrainte  un aveu par le silence du jeune homme dont le regard
anxieux l'interrogeait, elle baissa la tte et, d'une voix navre,
pronona ces deux mots:

--Mon pass!

A cette rponse, les deux bras de Gontran s'enlacrent convulsivement
autour de la taille d'Henriette qu'il attira sur son sein et, en
couvrant de baisers frntiques son doux visage ruisselant de larmes, il
s'cria avec le plus douloureux accent:

--Ton pass, pauvre chrie! Mais je ne me souvenais plus de ce pass que
je croyais t'avoir fait oublier  force d'amour... Est-ce parce
qu'un misrable s'est rencontr sur ta route que ta vie doit tre
perptuellement condamne  l'horrible amertume du souvenir?

Comme la jeune femme, qui dfaillait, s'tait laisse tomber sur une
chaise, il se mit  ses genoux, en continuant d'une voix chaude de
tendresses infinies:

--Je t'aime! je t'adore, mon Henriette, toi, dont j'ai su apprcier
l'amour, le dvouement, la loyaut! toi, dont je veux faire ma femme,
car je ne saurais donner mon nom  nulle autre qui m'inspirerait une
estime plus profonde!

Puis, d'un ton de doux reproche:

--Oh! la vilaine, qui se refuse au bonheur! qui dit aimer son Gontran
et ne parat pas se douter du dsespoir cruel o me plongerait
l'impossibilit de pouvoir t'associer  mes projets d'avenir heureux!
Oh! oh! oui, la vilaine, que je dteste!

Ce disant, il l'embrassait  pleines lvres, tout frmissant d'une
passion sincre.

Ensuite, en souriant:

--Allons, gentille coupable, faites une de vos belles risettes... et on
vous pardonnera, dit-il d'un ton suppliant:

Tant de confiance et d'amour rayonnait sur le visage du jeune homme
que sa matresse sentit se fondre sa rsistance  croire au bonheur de
l'avenir.

Un sourire encore un peu triste parut sur sa bouche:

--Oui, mais ton oncle? objecta-t-elle encore timidement.

--Eh bien! quoi, mignonne? Mon oncle, on le domptera, on le musellera,
on le forcera  rentrer ses dents et  montrer ce qu'il est sous son
apparence grondeuse, c'est--dire la crme des hommes et la pte des
oncles, riposta Gontran retrouvant sa gaiet.

--Voil quinze jours qu'il n'a plus reparu.

--Dame! fit le jeune homme, monter cinq tages, quand on a la
cinquantaine et du ventre, pour sonner devant une porte ferme, avoue
que cela n'encourage pas  revenir tous les quarts d'heure.

--Tu devrais aller le voir, conseilla Henriette.

--Tu le veux?

--Oui, mais... dit en riant la blonde qui avait oubli son chagrin.

--Mais... quoi?

--N'accepte pas ses dix mille francs.

--Henriette, je te condamne  un baiser pour avoir rappel ce souvenir,
dit Gontran avec une svrit feinte.

Il tendit sa joue et ajouta de sa grosse voix:

--Condamne, payez votre amende.

Et quand la condamne eut pay son amende qu'il lui remboursa aussitt
double, il reprit:

--Puisque tu l'exiges, je vais voir l'oncle.

--Surtout vite bien d'irriter sa colre, recommanda Henriette.

--Sois donc tranquille. L'oncle, je le rpte, n'est pas un tigre... Et,
ft-il un tigre, je m'engage  te l'amener un jour en le conduisant au
bout d'une faveur rose.

--Quinze jours sans te donner de ses nouvelles n'est-ce pas une preuve
qu'il boude?

Un souvenir vint  Gontran qui se frappa le front en s'criant:

--J'y suis! La dernire fois que j'ai vu mon oncle, il pensait 
s'installer dans un local plus vaste. Si nous ne l'avons pas vu
depuis quinze jours, c'est qu'il a t absorb par les tracas de
son emmnagement et, surtout, par le souci de trouver une bonne
cuisinire... Ah! si tu l'avais cout me parlant de la cuisinire qu'il
dsire! Une cuisinire dont les plats allcheront les anges du ciel,
me disait-il en se promenant la langue sur les lvres.

--Pars vite! commanda Henriette en tendant son front au baiser d'adieu.

Gontran avait dit vrai. Quinze jours s'taient passs depuis que
Fraimoulu tait venu sonner chez son neveu.

--Monsieur Gontran, votre oncle habite,  prsent, au second tage sur
le devant. Vous arrivez bien, car on pend aujourd'hui la crmaillre.
Il y a un festin  tout casser. Ma femme est l-haut pour leur prter
la main, dit le concierge  Gontran lorsqu'il arriva  la maison de son
oncle.

Sur ce renseignement, le neveu monta chez Fraimoulu o la porte lui fut
ouverte par la concierge qui prtait la main, suivant l'expression de
son poux.

En voyant entrer son neveu dans le cabinet o, la plume  la main, il se
tenait devant son bureau, Fraimoulu s'cria vivement:

--Par Dieu! mon garon, vous tombez bien  propos, toi et ta belle
criture! Tiens, prends ma place  ce bureau. Il s'agit de me copier 
plusieurs exemplaires le menu que je vais te dicter.

--Avec plaisir, mon oncle, dit le jeune homme en s'asseyant devant le
bureau o l'attendaient une douzaine de cartons  encadrement gaufr.

L'oncle, son original de menu en main, se mit aussitt  dicter:

POTAGES: _Au lait li,--aux laitues pure de navet,-- la bisque._

--Bigre! fit Gontran en crivant, trois potages! Vous allez bien, mon
oncle.

--Attends un peu la suite, tu vas voir. Je veux pater Ducanif, M.
Grandvivier et Cabillaud pre, qui sont de mes convives. Ils verront que
leurs Cydalise, Clarisse et Hlose ne sont que de la Saint-Jean  ct
de ma Nadje.

--C'est votre nouvelle cuisinire qui porte ce nom russe?

--Elle sort de chez le prince Krapouskoff qui, m'a-t-on dit, a dpens
plus de deux cent mille francs pour lui faire apprendre la cuisine dans
toutes les capitales d'Europe.

--Et qui vous a dit a?

--Ma fruitire, qui me l'a procure. Nadje est une encyclopdie
culinaire.

Et Fraimoulu reprit sa dicte:

RELEVS: _Dalle de saumon gnoise.--Brochet  l'indienne.--Cromeski de
maquereaux au beurre de Montpellier._

Pendant que le neveu crivait, l'oncle reprit:

--Figure-toi qu'elle arrive directement de Russie. Je l'ai pince, pour
ainsi dire,  sa descente de wagon. J'ai mme t oblig de lui avancer
six louis pour dgager ses malles qu'elle avait expdies en avant et
qui l'attendaient  la consigne...

Il s'interrompit pour revenir  son menu.

ENTRES: _Ctelettes de mauviettes.--Boudin de faisan au
suprme.--Filets de volailles  la Singara.--Chartreuse d'ailerons de
dindon._

Mais Fraimoulu tait si fier de son cordon bleu qu'il touffait  n'en
pas parler. Il oublia donc le menu pour reprendre:

--Pour dgager ses malles, Nadje comptait sur l'avance que devait lui
faire le Prsident du Snat chez qui elle allait entrer... car ce n'est
ni plus ni moins qu'au Prsident du Snat que je l'ai enleve... Pour
l'attacher  mon service et qu'elle n'allt pas chez le prsident j'ai
procd gnreusement... A titre de denier  Dieu, je lui ai fait cadeau
de deux mois d'appointements... Douze louis!

--Douze et six pour les malles, dix-huit, compta tout haut le neveu.

Fraimoulu revint  sa dicte.

--Nous continuons les Entres, dit-il. _Aspic d'amourettes.--Pain de
volailles garni._--C'est tout. Passons  prsent aux Rtis.

--Saperlotte! fit Gontran moqueur. Savez-vous, mon oncle, que vos
invits ne risqueront pas de se faire arrter pour avoir, en sortant
de votre table, vol un petit pain chez un boulanger?... Quel
balthazar!!!... Et c'est vous qui avez trouv tous ces plats-l?

--Non, ce menu est de la composition de Nadje.

--a doit coter gros.

--J'ai remis ce matin  Nadje vingt louis pour faire sa halle.

--Dix-huit et vingt, trente-huit, additionna encore le neveu.

Et reprenant:

--Alors la cuisine, en ce moment, flambe de tous ses fourneaux? Ce doit
tre un beau spectacle  aller voir, proposa-t-il, curieux qu'il tait
de connatre le grand cordon bleu russe.

--Impossible! dit schement Fraimoulu.

--Parce que?

--Nadje a fait la condition _sine qua non_ de son entre chez moi
qu'on la laisserait seule  ses savantes compositions, qu'elle ne serait
trouble dans son travail par nul profane... pas mme moi... Elle craint
un visiteur qui lui volerait ses recettes... Elle s'est donc enferme
dans sa cuisine qui,  l'heure dite, s'ouvrira pour le transport des
plats sur la table... Tu le vois, il m'est impossible d'aller contre
la foi jure. Nadje est capricieuse comme tous les grands artistes.
Inclinons-nous donc sans...

La phrase de Fraimoulu lui fut coupe par un retentissant tintamarre de
vaisselle casse.

--En voici un qui a gagn largement sa journe, pensa le neveu.

Ensuite,  haute voix, il demanda:

--Est-ce que Nadje prpare un fricot  l'clat de vaisselle!

--Non; a, c'est mon nouveau domestique.

--Fourni aussi par la fruitire?

--Non, il m'a t procur par mon boulanger qui m'a affirm que, dans
son genre, il tait une perle.

--J'aurais cru qu'il venait de votre marchand de vaisselle, moi.

--Tu comprends qu'il me fallait quelqu'un pour servir  table... pour
me coiffer... pour me raser... Pietro--il s'appelle Pietro, mais il est
Auvergnat--Pietro a la main un peu lourde, mais il se la fera lgre
dans la pratique de son nouveau mtier.

--Que faisait-il donc avant d'tre appel  vous raser?

--Il tait paveur.

Il faut croire que rien n'est plus faux que le dicton: Un homme
averti en vaut deux, puisque Fraimoulu, averti par Ducanif du genre
de domestiques que procurent les fournisseurs, tait si sincrement
enchant de s'tre adress, pour monter sa maison,  son boulanger et
 sa fruitire... Nadje, un phnomne! Pietro, une perle! C'tait, du
premier coup, avoir eu la main prodigieusement heureuse.

--Ces gens-l vieilliront avec moi. On dit que la race des bons
serviteurs a disparu: erreur! Ce sont les matres qui manquent de nez
pour les dcouvrir, disait-il  son neveu d'un air grave.

--Alors, vous, mon oncle, vous avez eu du nez? demanda Gontran qui
doutait qu' planter des radis on rcoltt des truffes.

--Tu verras Nadje, tu verras Pietro; je ne te dis que a.

--Si je n'ai pas encore vu Pietro, je l'ai dj entendu.

--Tais-toi donc, mauvais plaisant! Pour quelques mchantes assiettes
casses!... Je te le rpte, Pietro a la main lourde... il se la fera
lgre  la longue, voil tout.

--Je n'ai pas de conseil  vous donner; mais, en attendant, moi,  votre
place, pour les dbuts de Pietro comme barbier, je commencerais par lui
faire raser mon portier pendant un an ou deux, dbita Gontran sans rire.

Mais Fraimoulu secoua la tte en homme qui ddaigne de rpondre  des
balivernes.

--Quant  Nadje, reprit le neveu, je ne l'ai ni vue ni entendue.
J'avoue mme que j'ai grand apptit de la connatre... du moins ses
oeuvres.

--Dans une demi-heure, tu les dgusteras, promit l'oncle aprs avoir
regard la pendule.

--Sera-t-elle exacte?

--Toujours sur le point! m'a dit la fruitire. Il parat qu'en Russie,
chez le prince Krapouskoff, c'tait sur l'exactitude de Nadje qu'on
rglait les pendules.

--Moi, ce que j'en dis, c'est parce que j'ai faim... Il ne faut pas
remonter jusqu'avant la grande Rvolution pour trouver des cuisinires
qui ne soient pas  l'heure.

--Avec Nadje, n'aie pas ce souci. A sept heures prcises, elle ouvrira
la porte de sa cuisine. Alors les productions de ce gnie culinaire nous
seront apportes sur la table par Pietro.

--Bigre! Pourvu que le paveur auvergnat ait la main plus heureuse avec
les plats qu'avec les assiettes!!! lcha Gontran qui s'amusait de la
confiance de son oncle.

Aussi revint-il  Nadje.

--Et toujours, reprit-il, vous respecterez la condition de ne pas entrer
dans la cuisine quand votre cordon bleu sera  ses fourneaux?

--Qui veut la fin veut les moyens. Je veux manger de bons morceaux, je
dois donc laisser qu'on me les apprte dans ce que l'on peut appeller
le silence du cabinet... Je te le redis, les grands artistes ont leurs
fantaisies... Je me suis laiss affirmer que Sardou avait crit ses
meilleures pices enferm dans une cave.

Et, sur ce renseignement, Fraimoulu reprit la dicte de son menu 
Gontran.

Tout tait termin quand apparut le premier convive. C'tait le lecteur
Cabillaud pre, l'homme  la verrue. Il arrivait le bec enfarin par
le billet d'invitation qui lui avait annonc le dbut de Nadje...
la clbre Nadje que le Prsident du Snat voulait s'attacher  prix
d'or! disait ledit billet d'invitation.

Cabillaud pre avait t trop fier de sa cuisinire Clarisse devant
Fraimoulu pour que l'heureux matre de l'illustre Nadje ne se venget
pas un peu.

--Chez le prince Krapouskoff, elle daignait quelquefois confectionner le
souffl d'andouilles pour les chiens de ce noble Russe, lcha Athanase,
sachant que le souffl d'andouilles tait le triomphe de Clarisse.

Aprs le docteur  la verrue vint Camuflet.

Depuis quinze jours que lui tait arrive l'aventure de se trouver
enferm chez le baron de Walhofer, le triple veuf, autrefois si jovial,
tait devenu grave et inquiet.

Aprs l'avoir prsent  Cabillaud pre, le premier soin de Fraimoulu
fut de demander  l'homme aux trois belles-mres:

--Vos dames vont bien?

--Trop bien! rpondit Camuflet d'une voix pleine de sous-entendus et en
clignant l'oeil autour duquel une teinte d'un jaune affaibli rappelait
encore le pochon reu.

Fraimoulu avait invit le petit homme par gard pour son nouveau
locataire, M. Grandvivier, qu'il voulait attirer  sa table; car, depuis
une semaine, le magistrat avait quitt la rue de Turenne pour venir
s'installer dans la maison d'Athanase o il occupait, on le sait,
l'appartement situ au-dessus de celui du propritaire.

--Je descends de chez M. Grandvivier qui ne tardera pas  me suivre. Il
m'a charg de l'annoncer, dclara Camuflet.

--Je n'ai risqu mon invitation  votre ami, notre digne magistrat,
qu'en apprenant qu'il tait dlivr de l'instruction sur la mort de
votre ex-associ, M. Bazart, dit Fraimoulu.

--Oui, le suicide de mon ancien copain ayant t prouv, voici dj une
dizaine de jours qu'une ordonnance de non-lieu a remis en libert le
jeune homme prvenu de l'assassinat de Bazart.

--Le neveu du dfunt, je crois?

--Son neveu et son hritier. Car, du moment qu'il a t reconnu
innocent, il hrite la fortune de son oncle, en vertu d'un testament que
Bazart avait crit quelques heures avant de se tuer... Cinquante mille
livres de rente environ.

Occup qu'il tait  transcrire ses menus, Gontran avait dress
l'oreille en entendant parler de celui qui, dans la journe, tait venu
sonner chez lui et qui, aprs trois carillons inutiles, avait gliss
sous la porte l'crit par lequel il annonait son retour pour le
lendemain afin de proposer une bonne affaire.

Cependant le dialogue s'tait poursuivi.

--Cinquante mille livres de rente! rpta Fraimoulu. Par malheur,
cette fortune fondra vite entre les mains de ce garon auquel, s'il me
souvient bien, sa dissipation et son inconduite ont valu le nom de la
Godaille.

--Voil qui vous trompe, dit Camuflet. Est-ce que l'preuve par laquelle
il vient de passer a t une leon pour lui? Je ne sais, mais la vrit
est que le jeune homme est transform. Quand la fortune de son oncle
lui donnerait le moyen de vivre  rien faire, il parle, au contraire,
de consacrer sa vie  je ne sais quel but... Je tiens ces dtails de M.
Grandvivier, que, ce matin mme, Frdric Bazart est venu voir pour
le remercier de sa libert rendue et, en mme temps, lui demander des
conseils sur son nouveau plan de conduite.

La conversation fut interrompue par Cabillaud pre. En homme dont la
gourmandise s'impatientait, le porteur de verrue avait dj consult
deux fois la pendule. Il s'en fallait encore de vingt minutes qu'il ft
l'instant de se mettre  table.

Pendant que Camuflet et Fraimoulu avaient caus sur la Godaille, le
docteur s'tait adroitement chapp pour aller faire un petit tour
d'inspection  la cuisine. Mais en plus qu'il s'tait cass le nez sur
la porte ferme par Nadje, il avait t accost par Pietro, l'Auvergnat
paveur. Dans un langage qui, comme sa main, avait aussi besoin de se
faire  la longue, le valet de chambre dbutant lui avait lch cette
phrase:

--Qu'est-ce que vous me fouchez l? Si vous voulez pas que je vous fache
dancher, fouchez-moi le camp au salon attendre la choupe.

De sorte que le gourmand docteur tait revenu fort penaud, alors que
le triple veuf et Athanase causaient encore de la Godaille. Et comme
la pendule lui avait annonc vingt minutes avant la choupe, il avait
interrompu l'entretien par cette question:

--Serons-nous nombreux  table?

--Huit, le nombre voulu. Plus que les Grces et moins que les Muses,
annona Fraimoulu qui possdait ses classiques de la table. Rendant 
mon ami Ducanif un dner qu'il m'a dernirement offert, j'ai cru lui
tre agrable en invitant aussi les deux convives que j'avais rencontrs
 sa table; votre fils Gustave et un baron de Valhofer... Joignez 
ces messieurs mon nouveau locataire M. Grandvivier, et nous quatre ici
prsents, voil ce nombre huit qui...

La parole fut coupe  Athanase par le vacarme d'un nouveau lot
d'assiettes brises, dans la salle  manger, par Pietro, qui continuait
 se faire la main.

--J'en suis toujours pour mon conseil au sujet des dbuts de Pietro
comme barbier. Pendant une anne ou deux, qu'il commence par raser votre
concierge, souffla Gontran  son oncle.

Un coup de sonnette se fit entendre.

--Voil Ducanif et ses amis, annona Fraimoulu qui, au bruit de pas
nombreux dans l'antichambre, devinait la prochaine apparition de
plusieurs invits.

Puis, en matre de maison qui songe  mettre ses convives  l'aise par
une prsentation, il se pencha vers Camuflet.

--Connaissez-vous ces messieurs? demanda-t-il.

--Aucun, dit le triple veuf.

C'tait, en effet, Ducanif et ses amis qui ne tardrent pas  faire leur
entre.

--M. Camuflet, annona Fraimoulu aux arrivants.

Puis successivement:

--M. Ducanif, dit-il au petit homme.

Un fait incontestable tait que, quinze jours auparavant, Ducanif et
Camuflet s'taient rencontrs nez  nez et d'assez drle faon dans le
logis du baron. Il n'y eut pourtant dans le salut chang entre les deux
prsents, que la froideur de gens qui se trouvent pour la premire fois
en prsence.

--M. le docteur Gustave Cabillaud, continua Athanase.

Camuflet s'inclina, sans rien qui traht une impression quelconque
devant Gustave.

--C'est celui que j'ai enferm chez le baron, quand il coutait Hlose
et Walhofer causant sur le carr, pensa le docteur en rendant le salut.

Comme il s'tait redress avant que Camuflet et compltement relev sa
tte qui saluait, il enveloppa le triple veuf d'un regard sinistre en
disant:

--Si c'est lui qui a trouv la lettre, qu'en a-t-il fait? L'a-t-il
rendue au baron? Pourquoi Walhofer, qui aurait d, dj, vingt fois,
s'apercevoir du tour, n'en souffle-t-il mot?

Et il cda la place au baron, guettant en dessous la physionomie des
deux hommes, pendant cette troisime prsentation faite par Fraimoulu.

Le baron eut une brusque et sche inclinaison de tte. Nanmoins, si
court qu'et t le geste, Walhofer, avant qu'il et relev le front,
avait eu, sur les lvres, un imperceptible sourire moqueur.

Quant  Camuflet, il est probable que, pour voir les traits du Belge,
il n'avait plus retrouv l'occasion dont il avait t priv quand on
l'avait aveugl avec un tapis de table et mis sous cl chez le baron,
car d'un prompt coup d'oeil il dvisagea l'individu aux longues
moustaches.

--C'est le portrait tout crach du Tombeur-des-Crnes, pensa-t-il en
comparant, dans sa mmoire, le baron avec le jeune homme qu'il avait
vu fumer sa pipe  la fentre prenant vue sur le jardin de la dernire
demeure de M. Grandvivier.

Son devoir de matre tant accompli, Fraimoulu pronona:

--L! maintenant, il ne nous manque plus que M. Grandvivier.

--Eh! eh! se dit Gustave qui, au moment o le nom du juge avait t
prononc, se trouvait, bien par hasard, avoir son regard tourn vers le
baron.

Il lui avait sembl, quand on avait nomm le magistrat, qu'un nuage
rapide avait pass sur le front du Belge.

Au nom du juge, Cabillaud pre, le doigt tendu vers la pendule, s'tait
cri:

--Alors il faut que le magistrat se dpche firement, s'il veut arriver
 l'heure.

En effet, l'aiguille marquait sept heures.

Et, tout aussitt, la pendule fit entendre lentement sa sonnerie.

--Accordons les cinq minutes de grce, proposa Fraimoulu.

--La peste soit du lambin! grommela Cabillaud pre qui ne plaisantait
pas avec une seule minute de retard quand il s'agissait de nourriture.

Tenant  la main ses menus pour les distribuer, tout  l'heure, sur
la table, Gontran s'tait approch de son oncle pour lui souffler 
l'oreille:

--Sept heures! A ce moment, Nadje doit avoir ouvert la porte de sa
cuisine  Pietro.

--Ne t'ai-je pas dit que, chez le prince Krapouskoff, c'tait sur
l'exactitude de Nadje qu'on rglait les pendules?

Les cinq minutes s'coulrent, puis cinq autres encore, sans que M.
Grandvivier et paru.

Alors, comme les invits faisaient silence, on entendit rsonner un
grand coup.

Ensuite un second.

Enfin un troisime.

--Tiens! souffla Gontran  son oncle, vous avez donc chang la coutume
de faire annoncer de vive voix que le potage tait servi? Vous prfrez
l'usage du thtre o trois coups avertissent qu'on va commencer.

A ce moment, la porte s'ouvrit.

C'tait Pietro, bouche bante, oeil hbt, visage empreint d'une
surprise immense.

L'Auvergne n'avait vraiment pas de chance! De tous ses naturels, elle
n'en possdait vraisemblablement qu'un seul du doux nom de Pietro et
celui-l tait un idiot... Il fallait, du moins, le juger tel  voir
l'air profondment stupide avec lequel il regardait les invits.

Fraimoulu prit son air grave et sa voix svre:

--Est-ce ainsi, Pietro, qu'on vient annoncer que le potage est servi?
pronona-t-il.

--La choupe! la choupe! C'hest de la soupe que vous parla? dit le paveur
se dcidant  rpondre.

Il clata de rire en se tenant le ventre  deux mains, et quand sa
gaiet, qui retombait en pluie sur les convives, se fut un peu teinte,
il reprit:

--La choupe! Si c'hest celle-l que vous mangea, je veux tre
estranguia!

Et il tourna le dos en criant:

--Venez la voir, votre choupe!

Fraimoulu en tte, on se prcipita sur les pas de Pietro, chacun
pressentant quelque drame menaant son apptit.

On eut alors le mot des trois coups entendus. Ils provenaient de la
porte de la cuisine, enfonce par Pietro quand,  sept heures prcises,
il n'avait pas vu la communication s'ouvrir sous la main de la
ponctuelle Nadje. Le vigoureux paveur avait fait merveille. En trois
coups de poing, il avait crev les trois panneaux.

La cuisine tait dserte!

Nul plat prpar n'apparaissait; aucune provision ne se voyait sur le
buffet, attendant son tour de cuisson.

Seule, une marmite apparaissait sur un fourneau dont la cendre blanche
attestait un feu teint depuis longtemps.

Et quand Fraimoulu souleva la couverture de cette marmite, son trange
contenu apparut  tous les invits.

A demi plein d'eau, ce rcipient renfermait, bien pli, le tablier de
cuisinier de Nadje qui, par drision, y avait joint l'assortiment de
lgumes qui accompagnent la cuisson du pot-au-feu.

Aprs avoir trouv cette nouvelle faon de rendre son tablier,
l'ex-cuisinire du prince Krapouskoff devait avoir dcamp depuis trois
heures au moins.

--Refait! pronona lugubrement Fraimoulu qui, pas une seconde, n'eut
l'ide d'envoyer chez le Prsident du Snat pour savoir si Nadje
n'avait pas cherch une nouvelle place chez ce haut dignitaire.

--Bien que rare, ce genre de pot-au-feu revient cher, pensa Gontran
au souvenir des trente-huit louis que la voleuse avait soutirs  son
oncle.

Il tait sans piti, ce cher neveu, car, malgr le dsastre qui
accablait Athanase, il s'approcha de lui pour demander tout bas:

--Est-il toujours utile de placer mes menus sur la table?

Fraimoulu, on le comprend de reste, n'tait pas  la plaisanterie. Avoir
eu la prtention d'humilier les matres d'Hlose, Clarisse et Cydalise
par les dbuts du cordon bleu russe qui avait tudi son art dans
toutes les capitales d'Europe, et n'avoir  offrir  ses convives
qu'un bouillon de tablier de cuisine, c'tait  s'arracher le nez du
dsespoir!

Il pouvait,  la vrit, se dire que Pietro lui restait, mais, ingrat
envers la Providence qui lui avait laiss cette fiche de consolation, il
hurla avec une rage indicible:

--Que le diable touffe la satane mre Chandernac, ma fruitire, qui
m'a procur cette voleuse!!! Je la danse de mes trente-huit louis!!!

En sa qualit d'ancien placeur rcemment sorti des affaires, Ducanif
avait la mmoire encore frache de bien des renseignements.

--Ah! c'est la Chandernac qui vous l'a procure? dit-il. Alors je la
connais, votre Nadje. Une grande rousse, avec une tache dans l'oeil et
une lentille sur le menton, n'est-ce pas?

--Prcisment.

--Il y a gros  parier qu'elle a fil parce qu'elle a appris que je
serais de vos convives. Elle savait que je dmolirais les balanoires du
prince Krapouskoff... Ah! c'est une jolie rouleuse que cette fille qui,
de son vrai nom, se nomme Adle!

--La Chandernac me l'avait tant recommande! Prenez ma tte si je vous
trompe, me disait-elle.

--La Chandernac est la tante de cette fille. Elle lui a dj procur
vingt places o elle n'a pas fait long feu. La seule maison o elle
aurait chance de rester serait une maison de dtention... Vous n'tes
pas le premier  qui elle ait jou le tour!

Ce disant, un souvenir revint  Ducanif qui, aprs avoir souri,
continua:

--Dans le nombre des exploits d'Adle, j'en connais de bien drles.
Tenez, je vais vous en conter un.

La veuve de Scarron, dit l'histoire, faute de monnaie, eut souvent
 remplacer le rti par un joyeux ou intressant rcit fait  ses
convives. Mais les convives en question, au moment dudit rcit,
s'taient dj mis, si peu que ce ft, quelque chose dans l'estomac, car
le rti n'arrive pas d'emble au dbut d'un repas. La preuve en est
que ventre affam n'ayant pas d'oreilles, les invits de la Scarron
n'auraient pu couter le rcit, si leurs ventres n'avaient pas dj reu
un acompte.

Mais il n'en tait pas de mme pour les convives de Fraimoulu. Ils
taient  jeun, compltement  jeun.

Del vint donc que Gontran fut sage en avanant la proposition suivante:

--Si nous faisions prcder l'histoire sur Adle d'une soupe  l'oignon
que nous ferait la portire et de deux douzaines de ctelettes aux
cornichons que Pietro irait commander chez le charcutier?

Mais ce notable changement introduit dans le menu n'tait pas du got
de l'affam et gourmand Cabillaud pre, auquel les cornichons ne
russissaient pas. Il est si vrai que la faim rend froce, qu'il y eut
une intonation de raillerie amre dans la voix de l'homme  la verrue
quand il fit cette remarque:

--Monsieur Grandvivier, lui, a eu le bon nez de ne pas venir.

C'tait vrai. Le juge n'tait pas l. Dans l'motion du dsastre, on
avait oubli ce huitime convive manquant  l'appel. Pourquoi cette
absence qu'aucun mot d'excuse n'tait venu justifier? La distance 
parcourir ne pouvait attnuer cette impolitesse, puisque c'tait la
simple affaire d'un tage  descendre.

Surexcit par les borborygmes qui grondaient dans son estomac aux abois,
Cabillaud pre, toujours impitoyable pour la msaventure d'un ami, avait
continu:

--Oui, il a eu bon nez, le juge!... Un de ces nez qui flairent les
mystifications!

Une mystification! Supposer que Fraimoulu avait voulu se jouer de ses
invits!!!

Devant cet affront, Athanase se redressa superbe.

--En attendant l'heure de ma revanche, dit-il, permettez-moi, messieurs,
de vous conduire, ce soir, au caf Anglais.

Entranant  sa suite son monde, calm par ces bonnes paroles, Fraimoulu
allait sortir de la cuisine quand, sur son passage, se plaa Pietro qui
disait:

--Nous chommes chauvs! Pas bejoin de chortir pour chiqua la
ratatouille, fouchtra!

Et le valet de chambre, qui rappelait si peu les Lafleur et les
Bourguignon ou Comtois du dix-huitime sicle, se mit  danser une
bourre devant les convives stupfaits, en hurlant:

--Nous chommes sauvas!

Aprs quoi, il se retourna pour crier:

--Viens ichi, toi, conter ta choje  ces messieurs.

A cet appel, on vit, derrire l'Auvergnat, apparatre un vieux
domestique  tenue correcte qui, aprs s'tre respectueusement inclin,
commena:

--M. Grandvivier, mon matre, m'envoie  M. Fraimoulu pour...

--... Pour s'excuser de ne pouvoir tre des miens ce soir? interrompit
Athanase.

Le valet secoua ngativement la tte.

--Non, dit-il, pour vous prier, vous et vos amis, d'accepter son
dner. Ayant appris votre msaventure, il serait heureux de vous tirer
d'embarras... En consquence, il a fait improviser par Cydalise un repas
pour lequel il rclame toute votre indulgence.

Et, pour donner le branle aux hsitants et entraner son monde, le valet
salua encore et annona:

--Ces messieurs sont servis!

--Vite,  la choupe!  la choupe! beugla Pietro lui venant  la
rescousse.

Un mouton suffit pour entraner tout le troupeau, dit-on. Ce mouton fut
Cabillaud pre qui s'cria avec empressement:

--J'accepte!

--Au fait, pourquoi pas? souffla Gontran  son oncle pour le dcider.

--J'accepte, dit le pauvre Fraimoulu avec cette rsignation fire d'un
grand capitaine vaincu rendant son pe.

--Nous acceptons, ajoutrent les autres aprs cette dclaration de leur
chef de file.

A la file, on rentra dans l'appartement pour prendre la route du logis
de M. Grandvivier.

En passant par la salle  manger, Fraimoulu poussa un soupir de
dsespoir devant sa table o n'apparaissaient que les petits pains.

--Chi mochieur le veut, j'enverrai ces petits pains au pays,  mon vieux
pre, proposa Pietro.

--Oui, dit gnreusement Fraimoulu qui, pour tout au monde, n'aurait pas
mang du pain rassis.

Cependant, Fraimoulu en tte, le groupe avait gagn l'escalier qu'il se
mit  monter.

Le dernier qui venait  la suite tait le baron Walhofer.

Au milieu de l'tage, il s'arrta, semblant se consulter. Son oeil
tait fixe, son front pliss, ses lvres un peu tremblantes, bref, la
physionomie de quelqu'un qui se sait marcher  un danger.

Au moment d'entrer chez le juge, Camuflet qui, le dernier avant le
baron, fermait la marche, se retourna pour voir s'il tait suivi par le
jeune homme.

En l'apercevant, arrt sous le bec de gaz de l'escalier qui l'clairait
pleinement, le triple veuf murmura:

--C'est bien le portrait tout crach du Tombeur-de-Crnes.

A ce moment, le baron se secouait comme pour se dbarrasser de sa
dernire hsitation et reprenait sa monte en se disant:

--Aprs tout, il ne m'a jamais vu!

Et, sur les pas de Camuflet, il entra chez le juge.




                                XVIII


M. Grandvivier attendait les arrivants dans son salon o, en quelques
mots, il les remercia d'avoir bien voulu accepter son invitation.

Par sa cuisinire Cydalise qui, de longue date, connaissait la prtendue
Nadje, il avait t prvenu qu'il fallait s'attendre  quelque vilain
tour de la part de cette drlesse.

Alors il s'tait mis en mesure de venir en aide  son propritaire, si
les pressentiments de Cydalise se trouvaient justifis. De l ce dner
d'en cas qu'il avait fait prparer.

Aprs ces explications donnes, il acquiesa  la demande de Fraimoulu
qui tenait  lui prsenter les convives de raccroc qu'il amenait.

--M. le baron de Walhofer, annona Athanase en dbutant par le jeune
homme.

Le juge s'inclina, faisant  son invit mine autant gracieuse que le
permettait son visage svre.

--J'avais raison, il ne me connat pas, pensa le baron en cdant la
place aux autres prsentations de Fraimoulu.

Cinq minutes aprs, on tait  table.

Si improvis que ft ce dner, il tait excellent. Cydalise s'tait
surpasse.

--Ouf! je suis dans la place! pensait joyeusement le baron de Walhofer
en lampant un verre de chambertin de bonne date.

Tout en se promenant autour de la table pour veiller aux besoins des
convives, le regard de M. Grandvivier s'tait arrt une seconde sur le
baron.

--De lui-mme, le misrable est venu se mettre sous ma main! pensa le
juge dont personne n'et pu souponner la haine qui grondait en son
coeur.

On n'tait pas encore  moiti du repas et dj la socit tait de si
joyeuse humeur, que Gontran se permit de dire:

--Je crois que c'est le vrai moment pour M. Ducanif de placer son
histoire sur Adle... la fausse Nadje.

--Oui, oui, Ducanif, contez-nous votre histoire d'un des exploits
d'Adle, la fausse Nadje! cria-t-on en choeur.

Ducanif ne se fit pas tirer l'oreille.

--Je commence, dit-il.

Mais il en fut empch par Cabillaud pre qui, le menton luisant de
graisse, s'criait en savourant un plat de crtes de coq:

--Quelle sauce! quelle sauce! Je ferais le pari de manger mes bottes 
cette sauce-l!

--Oh! vous seriez bien attrap si le pari tait tenu! ricana Camuflet.

--Bah! bah! fit le gourmand docteur. Aprs tout, je tiendrais de
famille. Mon grand-pre a bien mang un soulier... C'est une histoire de
table. Voulez-vous que je vous la conte?

--L'aventure d'Adle viendra plus tard. Je cde mon tour de parole, dit
Ducanif.

--En 1802, commena Cabillaud pre, le thtre de Bordeaux possdait
une actrice du nom de Lanlaire qui tait au mieux avec la plus haute
autorit militaire de la ville. Aussi la donzelle, se sachant protge,
s'en donnait-elle  son aise avec le parterre qui un beau jour se fcha
tout rouge et siffla  outrance. L'autorit militaire fit expulser les
siffleurs.

Le lendemain, tout le public tait enrhum. Ds que l'actrice voulait
parler, on ternuait en masse. L'autorit militaire envoya une trentaine
des enrhums passer la nuit en prison.

Vous jugez si le parterre tait furieux! Tant furieux que, le
surlendemain, quand Lanlaire entra en scne, le nez lui fut cras par
un soulier que lui dcocha un spectateur qui l'avait retir de son pied.
L'autorit militaire fit cerner le thtre et ne laissa qu'une seule
issue par laquelle les spectateurs, un  un, durent dfiler devant
ladite autorit. Le premier spectateur qui sortit n'avait qu'un soulier;
le deuxime aussi; le troisime pareillement; enfin tout le public
n'avait plus qu'un pied chauss. Lanlaire avait de l'esprit. L'aventure
la fit rire et le lendemain, elle adressa ses excuses au public. Ds ce
jour, tout alla bien.

                            * * * * *

Sauf Ducanif et Gontran, personne n'avait entendu un mot de l'histoire
de l'homme  la verrue.

Tous avaient l'air d'couter, mais leur attention tait ailleurs.

Fraimoulu songeait  prendre une clatante revanche de son dner manqu.
Il remuerait ciel et terre, mais il trouverait le cordon bleu qui
rparerait son chec.

Camuflet, plac en face du baron, par consquent  mme de bien le
dvisager, ne cessait de se rpter:

--C'est  croire que le Tombeur-des-Crnes et le baron ne font qu'un.

Si son attention n'et t concentre sur M. de Walhofer, Camuflet se
serait aperu du regard dont le couvait Gustave Cabillaud qui, lui, se
disait:

--Est-ce cet imbcile, que j'avais enferm chez le baron, qui possde la
lettre perdue par moi aprs l'avoir vole? Est-ce le baron qui cache son
jeu? L'a-t-il lui-mme trouve?

Car Gustave vivait dans une double angoisse rsultant de deux problmes
qui se prsentaient sans cesse  son esprit: le baron, qui aurait d
s'apercevoir du vol depuis longtemps, n'en soufflait mot et rien, dans
sa conversation que Gustave avait adroitement dirige sur ce point,
n'indiquait qu' sa rentre chez lui il et trouv le prisonnier que
l'amant d'Hlose avait enferm  double tour.

--Pour avoir voulu nous dlivrer du baron qui nous tient, Hlose et
moi, par cette lettre, nous avons rendu notre situation pire. Au premier
jour, il nous enverra quelque coup de Jarnac.

Alors un revirement de sa pense le ramenait  Camuflet.

--Oui, se disait-il, mais si c'est ce polichinelle-l qui a ramass la
lettre... l'a-t-il comprise?... Que veut-il en faire?

Et, pour la centime fois, il se posait cette question:

--Comment a-t-il pu sortir de chez le baron o je l'avais mis sous cl?

De son ct, M. Grandvivier tait-il plus attentif que les autres au
rcit du docteur Cabillaud? On aurait pu le croire  voir son regard
fix sur le conteur pendant que sa main droite roulait machinalement
entre ses doigts agiles une boulette de pain de la grosseur d'une noix.

Oui, telle tait la direction du regard du juge, mais parfois, et cela
n'avait que la dure de l'clair, ce regard s'abaissait sur le voisin
de Ducanif, c'est--dire sur M. de Walhofer. Alors l'oeil du
magistrat brillait aigu, dur, sinistre, et ses doigts roulaient plus
prcipitamment la boulette.

Quant au baron, il paraissait couter,  juger par son maintien. Un peu
renvers sur son sige, l'avant-bras droit allong sur la table, jouant
avec son couteau  la pointe duquel il ramassait une  une les miettes
de pain qu'il posait ensuite sur le bord de son assiette, il avait les
yeux baisss et semblait suivre son passe-temps. Par moments, un lger
sourire apparaissait sur ses lvres. Souriait-il au rcit de Cabillaud
Pre? Non. En son cerveau vivait une pense qui lui faisait se rpter
avec un imperceptible frmissement de joie:

--Je suis dans la place! Il ne me connat pas!... Tout va bien.

                            * * * * *

Cependant Cabillaud pre continuait son histoire sur Lanlaire:

Mais l'actrice, une fois en paix avec son public, n'eut plus en tte
que de retrouver le coupable propritaire du soulier qu'elle avait
emport chez elle. Elle fit si bien que ce coupable arriva un jour se
rouler d'amour  ses genoux.

C'tait mon grand-pre.

Lanlaire promit de se rendre, mais  la condition que son soupirant,
avant son triomphe, aurait mang sinon tout, du moins partie du soulier.

L'actrice avait un chef de cuisine qui promit de faire une sauce telle
que le soulier deviendrait une gourmandise. Mon grand-pre, amoureux au
possible, accepta la condition.

                            * * * * *

L'apparition du caf, que le domestique apportait, coupa la parole 
Cabillaud, fort amateur de moka.

D'un geste, M. Grandvivier arrta son domestique.

--Non, Augustin, commanda-t-il, servez-nous le caf au salon... Puis
vous prparerez les tables de jeu.

Et en regardant ses convives:

--Ces messieurs dsireront sans doute jouer un peu.

--Je ne dteste pas une partie de whist en digrant, avoua Cabillaud
pre.

Sur ce, on se leva de table pour passer prendre le caf au salon.

Sa tasse prestement vide, Gontran se rapprocha de l'homme  la verrue,
qui, debout dans un coin, humait son caf  petites gorges.

--Si vous m'acheviez votre histoire? demanda-t-il. Vous disiez que votre
grand-pre avait consenti  manger son soulier...

Sans se faire plus prier, Cabillaud continua:

--Il le mangea, sauf le talon dont Lanlaire lui fit grce.

--Et la suite? demanda Gontran curieux.

--La suite n'est pas drle. Quand il voulut toucher la rcompense
promise, comme il approchait ses lvres du visage de Lanlaire, celle-ci
le repoussa en s'criant:

--Pouah! vous sentez le vieux cuir! Vous me dgotez, vilain malpropre!

Et elle le fit mettre  la porte.

Depuis cette aventure, mon grand-pre avait pris les souliers en telle
aversion, qu'il ne mit plus jamais que des chaussons.

                             * * * * *

Cabillaud pre avait  peine achev son rcit que Ducanif venait
l'entraner vers une table de jeu o, avec Gustave et Camuflet, ils
allaient faire un whist  quatre.

--Je te fais un piquet, proposa,  son neveu, Fraimoulu, qui ne
connaissait que ce jeu.

M. Grandvivier et le baron de Walhofer restaient donc seuls en prsence.

--Vous n'aimez pas  jouer, monsieur le baron? demanda M. Grandvivier.

Pour toute rponse, Walhofer, en souriant, montra les joueurs d'un signe
de tte donnant  entendre que, s'il ne tenait pas les cartes, c'tait
faute d'avoir trouv  se caser dans les parties formes.

--Je m'offrirais bien, mais je suis un pitre joueur. C'est tout au plus
si j'entends un peu l'cart, dit le magistrat.

Puis, en indiquant une troisime table de jeu:

--Si je ne craignais d'abuser de votre complaisance, reprit-il, je vous
demanderais une leon.

Le baron crut tre agrable au juge.

--Une partie d'cart? dit-il; je suis  vos ordres.

Le magistrat avait dit vrai en se traitant de pitre joueur. C'tait 
peine s'il savait battre et donner les cartes et, pendant la partie, il
fit faute sur faute.

--Un pigeon qui se ferait facilement plumer! pensa le baron en
constatant cette maladresse et cette ignorance.

Il gagna haut la main.

--Vous le voyez, dit le juge, je suis des plus mazettes!

--A ce point que je n'ose vous offrir une revanche, avoua franchement
Walhofer.

--Baste! baste! fit gaiement le magistrat, c'est en forgeant qu'on
devient forgeron.

Et il offrit le jeu  couper  son adversaire pour une nouvelle partie.

A ce moment s'leva la voix de Cabillaud pre qui disait  la table de
whist:

--Nous avons le trick et les honneurs.

Ensuite, profitant du rpit laiss par la donne des cartes, il ajouta:

--Savez-vous, messieurs, que nous sommes des parfaits ingrats  l'gard
de M. Grandvivier venu si gnreusement  notre secours quand nos
apptits dvorants n'avaient  se partager qu'un tablier de cuisine?
Nous avons oubli de le remercier de son dlicieux dner... d'autant
plus remarquable qu'il a t improvis.

--Oh! oh! dit, en riant, le juge qui arrangeait ses cartes en main, je
refuse un triomphe que je n'ai pas mrit. Si donc, messieurs, vous tes
en veine de flicitations, il faut les adresser  qui de droit; en un
mot, rendre  Csar ce qui appartient  Csar.

Alors s'adressant  son domestique:

--Augustin, fit-il, dites  Cydalise de venir recevoir les compliments
de ces messieurs.

Si, aprs cet ordre, M. Grandvivier n'et ramen son attention sur ses
cartes, il aurait pu voir le tressaillement qui, de la tte aux pieds,
avait secou le baron, devenu livide. En mme temps, son oeil, plein
d'une mfiance craintive, s'tait fix sur le juge, semblant redouter un
pige sous ce qui venait d'tre dit.

Alors M. Grandvivier s'tait remis tout  sa partie et, en fixant son
jeu, tait en train de se consulter sur la carte qu'il avait  jouer.

En une seconde, le baron eut dompt son trouble et, pour ajouter son mot
 l'loge de Cydalise:

--La vrit, dit-il, est que vous possdez, monsieur, un cordon bleu
remarquable.

--Oui, fit le juge; malheureusement, je vais tre forc de m'en sparer.

L'attente de l'arrive de la cuisinire avait suspendu le jeu  la table
de whist. En entendant ces paroles, Camuflet demanda:

--Cydalise est donc toujours malade?

--Oui. Je ne voulais pas d'abord le croire. Mais j'ai d reconnatre
qu'elle souffre d'une sorte de maladie nerveuse.

--Deux ou trois mois de calme et de repos suffisent quelquefois pour
faire disparatre ce genre d'affection, avana Cabillaud pre.

--Aussi, reprit le magistrat, suis-je dcid  accorder  ma domestique
la permission qu'elle me demande d'aller passer quelques semaines  la
campagne.

--Puis vous la reprendrez, n'est-ce pas? demanda Fraimoulu, saisi par
l'espoir d'accaparer plus tard Cydalise.

A cette demande, un nuage d'inquitude avait paru sur le front de
Walhofer. Il se dissipa quand le juge rpondit:

--Si je la reprendrai? Vous n'en pouvez douter... Quand ce ne serait,
messieurs, que pour avoir le plaisir de vous faire apprcier une seconde
fois sa cuisine.

Il finissait quand apparut Cydalise.

Fort occupe par la prparation de son dner, la cuisinire n'avait
pens qu' ses fourneaux. L'ide ne lui tait pas venue de demander au
domestique Augustin, peu causeur du reste, des dtails sur les convives.
Elle arrivait donc parfaitement ignorante des personnes que son matre
avait reues  sa table.

--Cydalise, dit le magistrat, je vous ai fait venir parce que ces
messieurs ont tenu  vous complimenter sur le repas excellent que vous
nous avez improvis.

--Ces messieurs sont trop bons, pronona Cydalise.

Puis, lentement, elle s'inclina, tournant sur elle-mme, pour rpter
son salut  chaque table de jeu.

Lorsqu'elle se trouva en face de M. de Walhofer elle prouva un violent
soubresaut, fit un pas en arrire et, d'une seule pice, tomba vanouie
sur le parquet.

Cabillaud pre fut aussitt sur pied pour donner ses soins  la
cuisinire.

--Rien de grave, annona-t-il. Rien qu'une surexcitation rsultant du
zle qu'elle a probablement mis  vouloir se surpasser en improvisant
notre dner... Il faudrait la porter sur son lit.

Comme le valet Augustin se baissait pour soulever Cydalise, Fraimoulu,
qui en sa qualit de propritaire, savait que l'appartement comportait
deux chambres de domestiques sous les combles, dit  son neveu:

--Gontran, aide donc Augustin  la porter au sixime tage.

--Mais non, mais non! fit vivement M. Grandvivier, il n'y a pas  monter
au sixime. Ayant fait excuter une nouvelle office sur une partie de la
cuisine, j'ai converti l'ancienne en une chambre de domestique sous mme
cl que l'appartement. C'est Cydalise qui l'occupe. Augustin n'a pas
besoin d'aide pour porter la malade sur son lit.

Puis, s'adressant  Cabillaud pre qui s'apprtait  suivre le valet
tenant Cydalise en ses bras:

--Mon cher docteur, dit-il, je la recommande  vos bons soins.

--Soyez sans crainte. C'est peu grave du reste. Une potion calmante
des plus anodines et une bonne nuit suffiront pour que, demain, votre
cuisinire soit rtablie.

Ensuite, cartant son fils Gustave qui faisait mine de l'accompagner:

--Non, reste l. J'y suffirai seul.

Et il suivit Augustin emportant l'vanouie.

Rien dans le maintien du baron de Walhofer n'avait indiqu qu'il se
crt la cause de l'vanouissement de la cuisinire. Son visage n'avait
exprim qu'un sentiment de compassion.

Seulement,  la chute de Cydalise sur le parquet, une colre froide lui
avait mordu le coeur.

--Maladroite maudite! avait-il pens.

Cette fureur secrte s'tait trouble en entendant le juge annoncer
que Cydalise, au lieu de loger au sixime tage, avait sa chambre dans
l'appartement.

--Comment pourrai-je,  prsent, faire la leon  cette poule mouille
qui n'a pas su commander  son motion en me voyant?... Ce n'est plus
facile comme l-bas, rue de Turenne... Maintenant que me voici introduit
chez Grandvivier par un heureux hasard, la sotte et peureuse crature
va-t-elle me trahir?

Et la rage lui incendiant, plus ardente, le cerveau, il serra les poings
en se disant:

--S'il en tait ainsi, malheur  elle!

Ce transport de fureur, que nul des assistants n'aurait pu deviner sous
son attitude calme, s'apaisa chez le baron en entendant M. Grandvivier
dire aprs le dpart de Cabillaud:

--Voil qui me dcide  accorder  Cydalise cette cl des champs qu'elle
m'a plusieurs fois demande. J'hsitais  me sparer de cette femme qui
est  la fois bonne cuisinire et domestique dvoue.

Cela dit d'un ton affectueux, le juge secoua la tte et ajouta d'un ton
contrari:

--Cela tombe mal.

L'incident avait fait abandonner les parties de jeu. Chacun se tenait
autour du matre de la maison qui rpta en appuyant sur ses mots:

--Oui, cela tombe trs mal.

--Vous aviez sans doute le projet de donner quelques dners pour
lesquels le talent de Cydalise va vous faire dfaut? avana Fraimoulu,
interprtant  sa faon le regret du magistrat.

--Non, fit le juge. Ma contrarit vient de ce que, au lieu de cette
servante sur laquelle je pouvais compter, j'aurai une nouvelle figure
ici, pour le moment prochain du retour de ma fille.

--Votre enfant va donc revenir? demanda Camuflet.

--Oui, dans une quinzaine de jours.

--Parfaitement gurie?

--Ayant recouvr toute sa sant, pronona gaiement M. Grandvivier.

Et, revenant  ses moutons:

--Voil pourquoi, mon cher Camuflet, par cette cloison que je vous
ai fait lever, j'ai d rtrcir la cuisine afin d'avoir une nouvelle
office, ce qui me permettait d'utiliser l'ancienne en la transformant en
une chambre de bonne qui n'existait pas, sous cl, dans l'appartement...
Il est ncessaire que ma fille ait, la nuit, une domestique couche 
proximit. C'est l ce qui fait que je n'ai pas envoy Cydalise loger au
sixime tage.

Cependant Fraimoulu s'tait pench  l'oreille de son neveu pour lui
souffler tout bas:

--Mademoiselle Grandvivier ferait joliment ton affaire! Une belle
dot!... Brise donc ta stupide liaison!

Bien dcid  la rsistance, Gontran, pour en finir une bonne fois,
rpondit sur le mme ton  son oncle:

--Savez-vous la diffrence qui existe entre la Dame Blanche et mon
mariage?

--Non, lcha l'oncle ahuri.

--C'est que la Dame Blanche vous regarde, et que mon mariage ne vous
regarde pas du tout.

A ce moment reparut Cabillaud pre, pour donner des nouvelles de la
malade.

--En revenant  elle, annona-t-il, Cydalise a eu une crise de larmes
qui l'a soulage, mieux que la potion calmante. Quand je l'ai quitte,
elle s'endormait... C'est tout un paquet de nerfs que cette fille!

Cinq minutes aprs, tous partaient, reconduits jusqu' la porte par M.
Grandvivier.

En saluant le baron qui fermait la marche, le juge prit cong de lui par
cette banalit dite d'une voix aimable:

--Enchant de l'occasion qui m'a permis d'apprendre un peu le jeu de
l'cart.

--Oh! vous avez encore besoin de recevoir bien des leons! rpliqua en
riant Walhofer.

--Aussi ai-je l'espoir que vous n'abandonnerez pas votre lve, pronona
le juge.

En mme temps qu'il invitait le baron  revenir, le magistrat lui
tendait la main.

--Pour sr, il ne me connat pas! se rpta le baron en serrant la main
qui lui tait offerte.

Derrire la porte qu'il venait de refermer sur les partants, M.
Grandvivier essuya avec dgot sur son vtement la main qu'avait touche
le baron.

--Gare  toi, misrable! gronda-t-il.

Puis, d'un pas lent, il se dirigea vers la chambre de Cydalise.

Le sommeil dont avait parl Cabillaud n'tait pas venu ou avait d
tre de fort courte dure, car la cuisinire,  l'entre de son matre,
s'tait dresse sur son sant, ple, la figure convulse, frissonnante
de terreur. Elle tendit vers lui ses mains suppliantes en disant d'une
voix brise:

--Grce! Piti!

--Grce! rpta le juge. Grce pour qui? Pour vous ou pour lui?
M'avez-vous fait grce  moi dont vous avez bris le coeur par la plus
pouvantable torture? Avez-vous eu piti de ma pauvre enfant que vous
avez perdue, vous et votre ignoble complice?

Un instant le juge regarda cette fille anantie par une immense
pouvante, puis il reprit:

--Si c'est pour vous, Cydalise, que vous demandez grce,  quoi bon?
Vous savez que, si vous tenez votre promesse, vous n'avez rien 
craindre de ma vengeance. J'ai jur et je tiendrai mon serment de m'en
remettre au ciel du soin de vous punir... et, j'en ai la certitude, il
vous punira... Sans qu'il vous vienne de moi, le chtiment ne saurait
tarder  vous atteindre.

Aprs un rire qui se pouvait comparer  une sorte de rugissement rauque
et froce, M. Grandvivier poursuivit:

--Mais, pour lui, il n'en est pas de mme. Je ne confierai  personne le
soin de me venger... De lui-mme, il est venu se mettre sous ma main...
et ma main va s'abattre sur lui terrible et impitoyable!

Comme s'il croyait dj tenir sa proie, M. Grandvivier tendit un bras
menaant en rptant son rire tout vibrant d'une haine farouche.

Il retrouva son calme pour dire d'un ton bref:

--Demain, devant tmoins, je vous offrirai de vous laisser partir et
vous refuserez votre libert.

Pantelante de la terreur immense que lui inspirait son matre, Cydalise
bgaya d'une voix convulsive:

--Oui, monsieur, je refuserai de quitter votre service.

Le juge fit une pause, comme si ce qu'il avait  demander lui cotait 
dire; puis avec effort:

--Depuis combien de temps n'avez-vous parl  votre misrable complice?

A cette question, la cuisinire se mit  trembler, et elle finit par
balbutier:

--Dans la dernire semaine que nous avons habit rue de Turenne, il est
venu au milieu de la nuit.

Et vivement, avec le ton d'une sincrit indniable, elle ajouta:

--Mais je vous jure, monsieur, que ce n'est pas volontairement que je
l'avais attir.

--Je le sais, dit froidement le juge. C'est moi qui, en vous ordonnant
d'ouvrir la fentre du salon, vous ai fait lui donner le signal qui,
jadis, tait celui de vos rendez-vous nocturnes. Aussi l'ai-je vu
franchir le mur et traverser le jardin pour aller vous rejoindre... Un
moment, le dsir m'est venu de l'abattre d'un coup de fusil, mais, la
rflexion aidant, je l'ai laiss passer, car ma vengeance n'et pas
t ce que je la veux... Il me faut la mort de cet homme sans que rien
puisse m'en accuser... et, surtout, sans que la rputation de ma fille
soit effleure par l'ombre mme d'un soupon.

Cydalise avait cout, frmissante, les yeux agrandis par l'pouvante.
Tant de haine implacable avait accentu les paroles du juge, qu'elle
s'cria effare:

--Non, vous ne m'avez pas pardonn!

--Vous avoir pardonn? rpta le magistrat en secouant la tte
lentement. Vous dites vrai, non. Mais j'ai jur, devant les aveux de
votre repentir, de laisser au ciel, je vous le rpte, le soin de vous
punir... Et mon serment, je le tiendrai si vous ne faites rien qui
laisse ce misrable chapper  ma vengeance.

--Aujourd'hui, je le hais! C'est lui qui m'a perdue! pronona Cydalise
avec une rage farouche.

Aprs un court silence, M. Grandvivier reprit:

--A votre dernire entrevue, que vous a demand cet homme?

--Il tenait surtout  savoir si votre fille allait bientt revenir.

Un sourire cruel passa sur les lvres du juge.

--A cette heure, il en est assur, dit-il, car, ce soir mme, devant mes
invits, j'ai pris soin d'annoncer le prochain retour d'Angle.

Ensuite, d'une voix qui ordonnait:

--Demain, reprit-il, le chenapan rdera autour de la maison, guettant
votre premire sortie, d'abord pour vous imposer de rester chez moi
o vous devez servir ses intrts... Sur ce point, vous lui laisserez
croire que c'est  lui que vous cdez... Puis, pour tudier les moyens
de vous revoir  sa guise dans ce nouveau domicile... Vous m'avertirez
de ce qui aura t convenu  ce sujet.

Et d'un ton bref et dur:

--Vous m'avez compris? ajouta le juge.

--J'obirai, articula pniblement la servante, secoue par un nouveau
frisson et suivant d'un regard plein de terreur M. Grandvivier qui se
retirait lentement.

Pourquoi Cydalise ne cherchait-elle pas  se soustraire par la fuite aux
ordres de son matre? Il fallait qu'un terrible secret la mt sous la
puissance du juge, car, quand elle fut seule, elle rpta entre ses
dents, qui claquaient d'pouvante:

--Oui, oui, j'obirai!




                                XIX


--Gontran, on sonne.

--Crois-tu, chrie?

--Oui, j'ai entendu un petit coup. Ce doit tre ce jeune homme venu
hier et qui nous a gliss sous la porte le mot d'crit annonant qu'il
reviendrait aujourd'hui; ce monsieur Frdric Bazart qui, m'as-tu dit,
a, dernirement, t accus de deux assassinats.

--Allons voir par le trou.

Ces phrases, il est inutile de le dire, taient changes entre Gontran
et sa matresse le lendemain du dner offert par M. Grandvivier 
Fraimoulu et  ses invits aprs le bel exploit de la fameuse Nadje.

--Oui, c'est le visiteur d'hier, souffla Gontran  Henriette, aprs
avoir mis l'oeil au trou qui permettait de voir quiconque stationnait
sur le carr.

--Alors je vais m'enfermer dans la chambre  coucher pendant que tu le
recevras dans la salle  manger, annona tout bas la jolie blonde avant
de se retirer sur la pointe du pied.

Gontran ouvrit la porte  Frdric Bazart.

Ds qu'il fut assis dans la salle  manger o Gontran venait de
l'introduire, Frdric dbuta de sa voix chaude et franche:

--Avant d'entrer en relations, monsieur, il faut d'abord bien se
connatre. Il est donc bon que vous sachiez qu'il y a dix jours  peine
j'tais en prison, accus d'un double assassinat.

Avec un particulier qui procdait aussi carrment, il n'y avait qu'
l'imiter. Gontran rpondit donc:

--Les journaux, en racontant l'affaire, m'avaient appris votre nom que
j'ai retrouv, hier, au bas du billet que vous aviez gliss sous ma
porte... Ils m'ont aussi appris qu'une ordonnance de non-lieu avait t
rendue en votre faveur.

L'ex-bateleur approcha son visage de Gontran.

--Regardez-moi dans les yeux, dit-il, et, bien sincrement, je vous en
conjure, avouez-moi si, malgr l'ordonnance de non-lieu, vous me croyez
capable d'assassinat.

Le visage de l'ancien saltimbanque dnotait tant de loyaut et de
franchise que Gontran n'hsita pas.

--Non, fit-il.

--Alors, dit en riant Frdric, nous ne tarderons pas  nous entendre
quand je vous aurai fait ma confession.

L'unique souci de Gontran tait que l'entrevue s'abrget pour qu'il pt
aller dlivrer Henriette, prisonnire dans la pice voisine.

--A quoi bon une confession? fit-il. Veuillez seulement me dire  quel
motif je dois votre visite.

--Motif et confession ne vont pas l'un sans l'autre. coutez-moi, je
vous prie.

Sans attendre un acquiescement  l'attention qu'il rclamait, Frdric
poursuivit:

--Avant mon arrestation, j'tais un vilain pierrot... Pas vicieux pour
quatre sous, je m'en vante; mais noceur en diable, un tantinet paresseux
et tout ce qu'il y a de plus loupeur... Quant  l'instruction, lire,
crire et compter, voil tout mon bagage.

La voix du bateleur se fit grave pour continuer:

--La prison m'a chang. J'en suis sorti un tout autre homme. Avec ma
libert m'est arriv un hritage; les soixante mille livres de rente
du pauvre oncle qu'on m'accusait d'avoir tu... Une telle fortune...
devinez-vous mon embarras?...  moi qui ne sais qu'en faire!

Gontran se mit  rire.

--Bien des gens, moi tout le premier, voudraient tre  votre place,
dit-il.

--Comprenez-moi, reprit srieusement Frdric. Avec mon instruction
incomplte, je n'ai pas en moi assez de ressources pour combattre
l'ennui qui m'attend invitablement dans l'oisivet que me permet ma
fortune... Mes distractions d'autrefois m'inspirent aujourd'hui un
profond dgot... De plus, je n'ai que vingt-cinq ans, l'ge o l'homme
a besoin d'agir, de se remuer... et moi, je vous le jure, je suis d'une
nature qui aime grandement  se remuer... Alors, savez-vous ce que je me
suis dit?

--Non, dit Gontran qui se laissait aller au charme de cette franchise un
peu triviale.

--Je me suis dit: L'oisivet est mauvaise conseillre, mon bonhomme; en
consquence il s'agit de mettre la charrue devant les boeufs. Quand tant
d'autres demandent la fortune au travail, toi, puisque tu as la fortune,
fais l'inverse, demande-lui du travail.

--Bonne ide! approuva Gontran.

--Oui, mais, en fait de travail, il faut un tat. Le seul que je
sache... et encore bien mdiocrement... c'est celui que j'ai appris
pendant l'anne que j'ai passe avec mon oncle Bazart, l'entrepreneur,
l'associ de la maison Camuflet et Bazart... Va donc pour la btisse!
me suis-je cri... Alors je suis venu vous trouver... pour vous dire:
Vous tes jeune aussi. Vos tudes en architecture vous font un aide
prcieux pour moi. Associons-nous. Vous apporterez la science, moi je
fournirai mes capitaux et je conduirai le travail.

Cela dit, Frdric tendit la main  Gontran en demandant de sa voix
redevenue gaie:

--Hein! c'est dit? Vous acceptez? Topez l, mon associ!

Gontran hsita.

--Une question d'abord, dit-il avec tonnement.

--Je vous coute.

--Comment se fait-il que vous soyez venu directement vous adresser 
moi?

--Ah! voici la chose! On a bien raison de dire qu' quelque chose
malheur est bon... Le malheur de mon arrestation m'a valu un ami, ou,
pour mieux dire, un protecteur, un Mentor qui s'est intress  moi. Ce
protecteur est M. Grandvivier, le juge d'instruction qui tait charg
d'instruire mon affaire. Quand je lui ai parl de mon embarras devant
mes cus, c'est lui qui m'a conseill le travail et, comme j'optais pour
la btisse, il m'a prsent  un de ses amis qui a t du btiment, M.
Camuflet, l'ex-associ de mon oncle. C'est de ce dernier qu'est venue
l'ide de mon association avec un architecte. A son tour, M. Camuflet
m'a renvoy  un M. Lebrun.

--Mon patron? fit Gontran.

--Prcisment.

--Qui a refus?

--Qui m'a rpondu: Je suis assez riche et assez vieux pour prendre mon
repos. Adressez-vous  mon meilleur lve, Gontran Lambert, un garon
auquel il ne manque que des capitaux pour russir. Alors je suis
accouru pour vous crier: Voici les capitaux! Prenez le capitaliste
par-dessus le march!

Son explication donne, l'ancien saltimbanque tendit encore sa main 
Gontran en rptant:

--Hein! c'est dit, monsieur Lambert? Vous acceptez? Topez l, mon
associ!

Sans hsiter cette fois, Gontran mit sa main dans celle qui lui tait
offerte.

--J'accepte, dit-il.

--Et nous dbuterons par une affaire que votre patron vous cde... Il
s'agit de constructions  lever, rue de Turenne, sur l'emplacement
d'un jardin que le propritaire veut utiliser plus productivement...
un arrire-btiment destin  masquer un vilain voisinage... Tenez,
M. Grandvivier, prcisment, tait encore, il y a deux semaines, le
locataire de ce jardin qui va disparatre.

Sur ce, pris de joie, l'ex-bateleur se mit presque  danser en
s'criant:

--Bravi! bravo! me voil sauv de l'ennui! Je vais donc enfin m'amuser
en m'reintant  travailler... Vous pourrez donner vos plans, monsieur
Lambert, vous aurez en moi un rude contrematre pour les faire excuter.

Et clatant de rire:

--Ah! fit-il, je le jure, il est bien mort, le La Godaille!... Non,
personne n'aura plus le droit de m'appeler La Godaille!

Au nom de la Godaille, un cri de joie avait retenti dans la pice
voisine et soudain, sur le seuil de la salle  manger, apparut Henriette
mue, le sourire aux lvres, fixant sur le bateleur un regard tout
tincelant de reconnaissance.

A la vue de la jolie blonde, la surprise fit reculer d'un pas Frdric,
et, la voix chaude d'affection, il s'cria:

--Ma bonne petite Henriette!

La jeune femme marcha vers lui.

--Oui, dit-elle avec attendrissement, votre petite Henriette qui n'a pas
oubli son protecteur et qui, elle, vous nommera toujours La Godaille,
parce que ce nom, depuis bien longtemps grav dans son coeur, lui
rappelle le compagnon dvou qui, jadis, veilla sur elle au risque de sa
vie.

Ensuite, elle lui tendit le front en demandant:

--Est-ce que vous refusez de m'embrasser, mon bon La Godaille?

Et aprs avoir regard Gontran, tout stupfait de la scne, elle ajouta
en souriant:

--Gontran n'est pas jaloux. Vous pouvez vous risquer sans craindre,
cette fois, un coup de couteau.

A ces mots, La Godaille plit.

--Oui, fit-il d'une voix devenue subitement rauque, le coup de couteau
du Tombeur-des Crnes... un compte qui me reste encore  rgler.

Mais cette impression haineuse fut de courte dure. La joie reparut
sur le visage de La Godaille qui, appliquant ses lvres sur le front
charmant qui lui tait offert, y dposa un bon gros baiser.

Certes, Gontran ne pouvait tre jaloux de ce baiser tout fraternellement
affectueux. Aussi fut-ce d'un ton  la fois surpris et gai qu'il
s'cria:

--M'expliquerez-vous o vous vous tes connus?

--Henriette ne vous a-t-elle donc jamais cont notre histoire? demanda
La Godaille.

--Chaque fois que j'ai tent de lui rvler tous les dtails de mon
pass, Gontran m'en a empche, dit la gentille blonde en rougissant un
peu.

--Je voulais t'viter des souvenirs trop pnibles, mignonne, dit Gontran
qui se retourna vers Frdric pour ajouter: Mais, de vous, monsieur
Bazart, j'accepterai le rcit tout entier.

Puis revenant  Henriette:

--Si tu nous prparais un bon petit djeuner pour fter M. Bazart, ton
ancien ami et mon tout frais associ? proposa-t-il.

--Je vais dployer tous mes talents culinaires, dit joyeusement la jolie
blonde qui comprit que son amant voulait l'loigner.

--A prsent, monsieur Bazart, je vous coute, reprit Gontran aprs le
dpart de sa matresse.

                             * * * * *

--A dix-huit ans, je ne promettais gure, commena La Godaille.
Vagabond, paresseux, j'avais dsert les sept ou huit mtiers que ma
mre, reste veuve, avait tent de me faire apprendre. La maraude,
le braconnage, les parties de bouchon taient mon fort. Mais ce qui
m'attirait surtout, c'tait la socit des chanteurs ambulants, des
faiseurs de tours, des montreurs de curiosits, des saltimbanques. On
ne me voyait qu'avec eux; je me faisais leur compre, presque leur
domestique, tant j'tais curieux d'apprendre leurs tours et de deviner
leurs trucs.

Ma pauvre mre crut que le dplacement tait le seul moyen de m'arracher
 cette vie de fainantise qui l'effrayait pour l'avenir. Elle rsolut
donc de me faire quitter Lille. Mais o m'envoyer et, surtout,  qui
m'adresser qui pourrait me surveiller?

J'avais deux oncles. L'un, frre de feu mon pre, tait entrepreneur
 Paris o il tait all tenter la fortune qui lui avait souri, car,
frquemment, il envoyait des secours  ma mre. L'autre oncle, frre de
ma mre, tait gros cultivateur. Son mariage l'avait fix dans le
pays de sa femme,  la frontire du Nord, o il exploitait une ferme
importante. En une seule enjambe, il pouvait passer d'un de ses champs
en Belgique.

Entre celui de ces deux oncles auquel elle m'adresserait, ma mre opta
pour le fermier. M'envoyer  Paris lui faisait trop peur. Mes instincts
de vagabondage y auraient trouv, cent fois plus nombreuses, ces
tentations auxquelles il fallait me soustraire.

Un beau matin de printemps, je dbarquai donc chez mon oncle le fermier,
le plus gros bonnet du village de Montrel, o on le dsignait sous le
surnom du Pre aux cus. Sa maison d'habitation, un peu distante des
btiments d'exploitation, tait la dernire du pays. Elle s'levait au
bord de la route, pour ainsi dire sur la frontire. Vingt pas plus loin,
on tait en Belgique, dont le premier village se nomme Reiseck.

Mon oncle put me loger  l'aise, car sa maison tait dix fois trop
grande pour lui. C'tait une immense construction qui, avant la grande
Rvolution, avait fait partie d'un couvent. Vers 1825, on avait dmoli
le couvent pour n'en garder que ce btiment encore en bon tat de
solidit. Aprs tre rests plus de vingt ans sans trouver un acqureur,
le btiment et le terrain sur lequel s'tait, autrefois, tendu tout le
couvent, avaient t vendus  bas prix  mon oncle.

On m'installa donc dans une des dix vastes chambres qui restaient
inoccupes.

Ma premire journe se passa  suivre mon oncle qui tint  me faire
visiter sa ferme, ses curies et, la nuit venue, jusqu'au lendemain, je
ne fis qu'un somme.

Quand je me rveillai, il tait grand jour. Le bruit de plusieurs voix
qui causaient sur la route me fit aller  ma fentre.

En face de la maison de mon oncle, sur l'autre revers de la route,
m'apparut une vaste btisse, dont la porte principale tait surmonte
d'un tableau  grotesque peinture, reprsentant un douanier joufflu et
color, sangl dans son uniforme de grande tenue et portant  la main
un norme bouquet de roses. Plus bas se lisaient ces mots: AU DOUANIER
GALANT. _Ici on loge  pied et  cheval_. TRUDENT, _aubergiste_.

Les voix que j'avais entendues taient celles de six douaniers qui
causaient avec l'aubergiste, un grand sec, debout sur le seuil de sa
porte.

Quand j'ouvris ma fentre, j'entendis une voix, dominant les autres, qui
disait:

--J'en suis certain. Ils ont fait le coup cette nuit. Mais, je vous le
jure, Trudent, je les pincerai ou j'y perdrai mes galons et mon nom de
Vernot!

--Oui, vous les pincerez, je n'en doute pas, brigadier... Mais, pour y
arriver, il faudrait d'abord une chose, rpondit l'aubergiste.

--Laquelle?

--Savoir o ils ont leur chenil.

--Oh! je le dcouvrirai avant peu; j'ai mon moyen, dit le brigadier avec
un sourire de malice.

Il se retourna vers ses hommes.

--En route! commanda-t-il.

Les douaniers allaient se mettre en route quand, d'une fentre voisine
de la mienne, partit la voix de mon oncle qui demandait:

--Qu'est-ce donc? Avez-vous encore fait buisson creux cette nuit, mon
pauvre Vernot?

                             * * * * *

A ce nom de Vernot qu'il entendait pour la seconde fois, Gontran
interrompit le conteur.

--Mais, fit-il, Vernot est le nom de famille d'Henriette. Ce brigadier
tait-il son parent?

--C'tait son pre, dit La Godaille. Ancien sergent-major dans la ligne,
Vernot  la fin de son cong, avait obtenu de passer dans les douanes
de la frontire. Intelligent, actif et des plus braves, il n'avait pas
tard  se signaler en taillant de fortes croupires aux contrebandiers.
Ses premiers coups avaient t heureux et, partant, les primes qui lui
taient revenues sur ses prises avaient t grosses. Peut-tre aurait-on
pu mettre son activit infatigable sur le compte de son avidit. Le
soldat ne se dfendait pas trop sur ce point et donnait pour excuse son
vif dsir de pouvoir amasser une petite dot  sa fille Henriette, alors
ge de seize ans, dont la naissance avait cot la vie  sa mre.

A l'poque dont je parle, Vernot tait un homme de quarante ans. Son
ardeur  pourchasser les contrebandiers, loin de s'affaiblir, avait,
au contraire, t aiguise par la persistance de la dveine qui, depuis
quelques annes, avait remplac ses succs du dbut. Il avait beau
faire, la contrebande lui passait devant le nez, sans qu'il pt tendre
assez vite la main pour l'arrter au saut de la frontire... Voil quel
tait Vernot.

--Bien, continuez votre histoire, dit Gontran.

                            * * * * *

A la voix de mon oncle lui demandant s'il avait fait buisson creux, le
brigadier tourna la tte de son ct:

--Malheureusement, oui, Pre aux cus, rpondit-il en donnant  mon
parent son sobriquet.

--Si vous n'tes pas trop press, venez donc me conter cela en vidant un
cruchon de bire, proposa mon oncle.

Cette offre fit tressauter l'aubergiste Trudent, qui s'cria d'une voix
hargneuse:

--Un cruchon de bire! Le voil bien, ce sac  cus, qui ne se soucie
pas de faire du tort au commerce des autres. Est-ce que je n'en vends
pas, de la bire, moi! Ai-je besoin qu'on la donne pour rien  ma
porte... Oh! que je trouve jamais l'occasion de lui faire du tort,  ce
Crsus, je ne la raterai pas!

Les douaniers s'taient mis  rire  cette sortie de l'aubergiste ls
dans ses intrts.

--Oh! oh! fit en riant le brigadier, je vois, Trudent, que vous tes
toujours  couteaux tirs avec le Pre aux cus.

--Qu'il m'offre l'occasion d'une revanche, je ne vous dis que a! gronda
l'aubergiste.

Ces paroles avaient d tre entendues par mon oncle. Il ddaigna d'y
rpondre et cria au brigadier:

--Amenez vos hommes, Vernot; il y a de la bire pour tout le monde.

Si je voulais satisfaire ma curiosit, il fallait me hter de descendre
dans la salle o allaient arriver le brigadier et ses camarades.
J'avanai donc les mains pour refermer la fentre que je n'avais fait
qu'entr'ouvrir, ce qui, par l'troite fente des vantaux, m'avait laiss
entendre sans tre vu par l'aubergiste qui, tout franchement, venait de
se dclarer comme ennemi de mon oncle.

Au moment o j'allais pousser la fentre, je fus surpris par un fait
trange. Les douaniers qui se dirigeaient vers la porte de mon oncle,
tournaient le dos  Trudent. Alors je vis l'aubergiste dtendre vivement
les doigts de ses mains comme s'il voulait indiquer un nombre, puis
passer une de ses mains sur la tte en tenant l'index en l'air.

A coup sr, c'tait un signal, mais  qui s'adressait-il? Bien
certainement, ce n'tait pas  mon oncle.

Quand j'arrivai dans la salle basse, les douaniers taient assis devant
la table, sur laquelle une servante tait en train de dposer des
cruchons de bire. A mon entre, je fus accueilli par le regard mfiant
de Vernot qui, dans tout tranger au pays, souponnait un contrebandier.
Ce regard se fit aimable quand mon oncle m'eut prsent.

Sitt la premire rasade bue, mon oncle dbuta:

--Comme a, Vernot, vous n'avez pas eu de chance cette nuit?

--Ah! ne m'en parlez pas, Pre aux cus. Figurez-vous un coup superbe
dont j'avais eu vent et que je guettais depuis une semaine.

--Un gros passage, alors?

--Rien que de la dentelle!

--Par chiens?

--Oui, par chiens.

--Vous avez raison. C'est triste de n'avoir pas pu mettre la main sur
un pareil lopin. Votre part de prime et t bonne, dit mon oncle en
s'apitoyant sur la mauvaise chance du brigadier.

--Cette aubaine-l et grandement avanc la dot de ma petite Henriette!
soupira Vernot.

--Mais, appuya mon oncle, comment vous, brigadier, un vrai malin,
avez-vous t refait?

--C'est  n'y rien comprendre! gronda le brigadier. Je m'tais mis 
l'afft  l'angle du bois Monsion, et j'avais embusqu mes hommes
trois cents mtres plus loin,  la sente du Bas-Ternois, o les chiens
passeraient aprs s'tre engags dans les Coudreaux. Au passage de la
meute, je devais prvenir mes hommes par un coup de fusil tir sur le
chien de tte. Sur les deux heures du matin, l'animal m'apparut sur la
gauche et je fis feu. Aussitt je vis arriver la meute, trente chiens
environ et, comme je m'y attendais, ils s'engagrent dans les Coudreaux.

--Bon, me dis-je, les camarades, prvenus par un coup de feu, vont les
saluer au passage.

J'attends. J'coute. Rien! Alors je m'impatiente et je cours  mes
hommes que je trouve toujours n'ayant pas encore vu apparatre un seul
museau de chien.

La meute entire avait disparu, comme engloutie dans une trappe.

Nous fouillons les Coudreaux. Pas seulement la queue d'un chien! Les
auxiliaires que j'avais parpills sur trois lieues carres pour guetter
o se rfugieraient les chiens chapps  la fusillade n'avaient vu rien
passer.

Et, avec rage, le brigadier s'cria:

--Que peut bien tre devenue cette satane meute?

Aprs un petit temps, pendant lequel il avait vid son verre, mon oncle
lui demanda:

--Que concluez-vous de cela, brigadier?

--Que le chenil o se rfugient les chiens, que nous supposions se
trouver  deux ou trois lieues dans le pays, doit exister plus prs de
la frontire, par ici mme, dans les plus prs environs.

Mon oncle se mit  rire.

--Heu! heu! fit-il, je ne vois alors que Trudent ou moi qui puissions
donner asile  ces chiens. Vous savez, Vernot, que vous n'avez qu'un mot
 dire pour que je vous fasse visiter ma ferme de fond en comble.

--Oh! oh! Pre aux cus, pouvez-vous me croire capable de vous
souponner? protesta le brigadier qui,  son tour, vida son verre.

--Mais, reprit mon oncle, qu'est devenu le chien sur lequel vous avez
fait feu? Habile tireur comme vous l'tes, vous ne pouvez l'avoir
manqu.

--Non, et je suis certain de l'avoir vu tomber. Mais j'tais alors
press de rejoindre les camarades. Quand je suis retourn plus tard
sur mes pas, j'ai bien trouv une mare de sang, mais de chien, nant.
Quelqu'un tait venu qui avait d emporter le mort ou le bless, car
nulle piste de sang n'indiquait que la bte et cherch  continuer sa
marche... Encore un mystre que j'aurai  claircir.

Vernot achevait de parler quand un vacarme de trompettes et pistons
se fit entendre sur la route. Nous courmes tous  la porte pour nous
rendre compte de ce charivari.

--Tiens! annona un douanier, c'est une voiture de saltimbanques qui
revient de quelque kermesse belge.

C'tait en effet une voiture de bateleurs. Deux hommes qui marchaient 
ct des maigres biques d'attelage, avaient jug bon de faire, dans le
village, une entre bruyante et soufflaient  pleins poumons dans leurs
instruments.

Sur la banquette du cabriolet, qui formait le devant de cette voiture,
se prlassait une femme d'une quarantaine d'annes, aux formes massives,
dont le visage gardait quelques traces d'une beaut qui, en son temps,
devait avoir sduit ceux qui ne tiennent pas absolument  la mignardise.

--C'est, ma foi! la Belle Flamande, nous annona encore le mme
douanier.

La Belle Flamande, paraissait-il, tait fort en rputation sur tous les
champs de foire de Belgique et du nord de la France. Sa spcialit tait
d'avaler des toupes enflammes, des cailloux et des lapins vivants.
Elle venait, disait-on, de perdre son mari, un hercule mort de la
rupture d'un vaisseau dans la poitrine pour avoir voulu soulever une
charrette trop charge de spectateurs.

Cette mort, toute rcente, n'avait pas fort secou la tendresse
conjugale de la Belle Flamande, car,  l'entre de la voiture dans notre
village, elle riait de tout coeur avec un jeune blond qui, assis 
ct d'elle, sur la banquette de devant, tenait les guides des deux
rossinantes.

Le brigadier Vernot, je vous l'ai dit, souponnait, par tat, un
contrebandier dans tout nouvel arrivant au village. A la vue de la
voiture qui allait entrer dans Montrel, il frona le sourcil en disant:

--Pourquoi ces cocos-l reviennent-ils par la traverse au lieu de
rentrer en France par la route? Ont-ils voulu viter le poste de visite?
Allons voir a, les enfants.

Suivi de ses hommes, il marcha vers la voiture qui venait de s'arrter
devant l'auberge de Trudent. Je leur embotai le pas. Les saltimbanques,
vous le savez, m'attiraient.

Quand nous arrivmes, la Belle Flamande et le jeune blond avaient dj
mis pied  terre et, de l'arrire-voiture, taient sortis un homme
et une femme. Avec les deux qui jouaient de la trompette, la troupe
comprenait six personnes.

S'avanant en tte, le jeune blond se dirigeait, suivi de la Belle
Flamande, vers la porte de l'auberge, quand il fut arrt par Vernot qui
lui posa la main sur le bras en disant:

--Pas si vite, mon garon! La visite d'abord.

Au contact de la main du brigadier, le blondin eut une lueur de colre
dans l'oeil et il recula d'un pas comme pour se mettre en position de
rsistance. Il tait joli garon, ce gars-l, mais,  ce moment, tout
le charme de son visage disparut pour faire place  une expression
farouche. Il devait avoir le sang qui lui arrivait facilement sous les
ongles.

Mais Vernot n'tait pas homme  s'effaroucher pour si peu.

--De quoi! de quoi! lcha-t-il railleusement; tu fais donc le gros dos,
mon cadet?

Mais, lui aussi, avait la moutarde prompte  lui monter au nez, et son
chec de la nuit tait loin d'avoir calm sa bile. Il reprit d'un ton
sec:

--Allons! Plus de manires! Approche.

Immdiatement le blond poussa une sorte de rugissement de colre et
tomba, bien camp sur sa jambe droite,  la garde de la savate en
grinant:

--Viens-y donc, mauvais gabelou!

Quand je dis bien camp sur sa jambe droite, je me trompe... Car,
voyez-vous, la savate, c'tait et c'est encore mon fort. De la mauvaise
socit que j'avais frquente, je n'avais retir que ce talent-l,
mais j'y tais pass matre... Elle avait trop de raideur, sa jambe!
Le jarret lourd, empt, pas de dtente. Moi, j'aurais eu affaire au
blondin, que je lui aurais mouch le nez avec le talon de ma botte
avant que sa jambe droite se ft remue... J'ai su, depuis, que a lui
provenait d'une ruade de cheval qu'il avait reue.

En voyant le jeune homme vouloir rsister  leur chef, les douaniers
s'avancrent  l'aide, mais Vernot les fit reculer en disant:

--Tenez-vous tranquilles, vous autres. Croyez-vous que je ne suffirai
pas seul  rogner ses ergots  ce jeune coq?

Et il marcha sur le blondin.

Je ne sais ce qui serait arriv si,  ce moment, la Belle Flamande ne
ft intervenue en disant:

--Laisse-toi faire, Alfred. M. le brigadier est dans son droit. Il
excute son devoir.

A ces mots, le garon quitta sa pose de dfense et, sans mot dire, mais
sombre et l'oeil mauvais, il laissa la main de Vernot tter ses poches.

Puis ce fut au tour de la Belle Flamande de se soumettre  la visite que
le brigadier fit trs sommaire.

Cependant les douaniers de Vernot fouillaient les autres saltimbanques.
Puis vint le tour de la voiture dans laquelle le brigadier monta.

A ce moment, la Belle Flamande s'tait rapproche du blondin qui, la
figure refrogne, se tenait  l'cart.

--Que t'es bte, fiston! Faut jamais rsister  l'autorit. Il vous en
cuit toujours! lui dit-elle  mi-voix.

--Oh! ton brigadier, je le repigerai! gronda le jeune homme en tordant
sa moustache d'une main nerveuse.

--Eh! eh! fit vivement la femme alarme, tu sais? pas de btises! Crois
en ta mre, Alfred!

Le dialogue fut coup par la seconde femme de la troupe, une fort
gentille brune, qui accourut pour dire  la Belle Flamande:

--Mfiez-vous pour la caisse: le gabelou va mettre la main dessus.

En effet, du fond de la voiture, retentit la voix de Vernot qui criait:

--Qu'est-ce que c'est que cette caisse en bois, perce de trous et
ferme au cadenas?... Il y a, l dedans, quelque chose qui grouille.

En trois bonds, la Flamande fut  la portire du fond de la voiture pour
rpondre  Vernot:

--C'est la caisse o j'enferme les lapins que je dvore tout vivants
dans les foires, monsieur le brigadier.

--Il parat que si vous les dvorez, la maman, vous ne les digrez pas,
puisque vous les remettez sous cl aprs la reprsentation, goguenarda
Vernot qui avait retrouv sa bonne humeur.

--Oh! dit la Flamande qui se faisait aimable et rieuse, le sous-cl
est une prcaution contre mes artistes qui, plusieurs fois, m'ont chip
des lapins qu'ils ont fricots sans ma permission.

Et, souriante, la voix douce, en tendant la cl:

--Voulez-vous ouvrir la caisse, monsieur le brigadier? demanda-t-elle.

--Non, pas la peine, dit Vernot se dclarant satisfait par l'explication
et, surtout, par l'offre de la cl.

Il finissait de parler quand il me sembla entendre la seconde femme, la
belle brune, qui soufflait  Alfred:

--Enfonc, le gabelou!

La caisse  trous ne renfermait donc pas le contenu annonc. Quel tait
donc,  dfaut de lapins, l'tre qui, suivant l'expression du brigadier,
grouillait entre ces planches?

Descendu de la voiture, le brigadier procda  un interrogatoire:

--D'o venez-vous? demanda-t-il  la Flamande.

--De la kermesse de Namur, en Belgique.

--Et vous allez?

--Pas plus loin, pour le moment, que l'auberge de Trudent, o nous
comptons nous reposer pendant trois ou quatre jours, attendu que la plus
prochaine foire, en France, n'arrive que la semaine prochaine.

--Trs bien! pronona le brigadier qui fit  ses hommes signe de le
suivre.

Quand il passa devant Alfred, ce dernier se tenait si raide, la mine
tant provocante, l'oeil si menaant, que le brigadier, agac par cet air
furibond, lui dit d'un ton gouailleur:

--Toi, un conseil, mon cadet! Mange ta colre et charrie droit, ou tu
t'en trouverais mal.

Un frisson de rage contenue secoua le jeune homme, mais il ne souffla
mot. Seulement, lorsque le brigadier fut  quelques pas, il rpta avec
un sourire froce:

--Toi, je te repigerai.

Tous, les saltimbanques et moi, nous tions rests  regarder s'loigner
la petite troupe. A cent pas plus loin, nous vmes le brigadier se
sparer de ses hommes, qui continurent leur route, tandis que lui se
retournait vers nous.

--Est-ce qu'il va encore nous retomber sur le dos? demanda la Belle
Flamande  l'aubergiste Trudent, qui, depuis le commencement de la
scne, s'tait tenu sur le pas de sa porte.

--Non, dit Trudent; le brigadier va entrer, sur sa gauche, dans le
sentier qui conduit  la petite maison qu'il habite.

--Qu'il habite seul? demanda Alfred d'un ton qui me fit presque peur.

Tudieu! Il avait la rancune solide et la colre facile, ce beau blond!
Il ne faisait pas bon qu'il vous en voult.

--Non, pas seul, rpondit l'aubergiste; il demeure avec sa fille et un
vieux douanier estropi, du nom de Carambol, qu'il a recueilli.

--Ah! il a une fille? dit Alfred.

--Une jolie demoiselle  marier.

--Bon! fit le blondin qui suivit sa mre entrant dans l'auberge.

Ce n'tait rien que ce bon! et, pourtant il m'mut. A l'intonation
du particulier quand il le pronona, je ne sais quel pressentiment
m'avertit qu'un danger menaait la fille du brigadier.

Aprs tre encore rest quelques minutes  regarder les saltimbanques
qui dchargeaient leur voiture, je retournai prs de mon oncle que je
retrouvai toujours attabl devant son cruchon de bire et fumant sa
pipe.

--Eh bien! garon, me dit-il en souriant, il parat que tu as employ l
un bon quart d'heure  te distraire.

Je lui fis, de ce qui s'tait pass, un rcit qu'il couta sans paratre
y porter grande attention. Mais il en fut autrement lorsque j'arrivai 
parler de la caisse  trous et qui tait cense renfermer des lapins.

--Tu crois qu'elle ne contenait pas de lapins? me demanda-t-il avec une
curiosit subitement veille.

--C'est  supposer. La dclaration faite par la Belle Flamande, que
cette caisse renfermait des lapins, devait tre fausse, puisque, quand
Vernot, y ajoutant foi, a refus la cl, j'ai entendu la seconde femme
qui disait: Enfonc, le gabelou!

--Et tu es d'avis que, pourtant, la caisse devait contenir un tre
vivant?

--Dame! oui! Le brigadier a dit que a grouillait.

Un souvenir me revint alors.

--Oui, oui, appuyai-je, ce devait tre un animal... bless ou malade.

Mon oncle releva brusquement la tte.

--Qu'est-ce qui te fait dire cela? me demanda-t-il avec un trs visible
intrt.

--C'est que, tout  l'heure, comme ils dchargeaient la voiture, j'ai
vu deux saltimbanques en tirer la caisse. Comme l'un y mettait de la
brusquerie, j'ai entendu l'autre lui dire: Doucement; il se mettrait 
geindre! Et, l-dessus, ils s'y sont pris comme s'ils portaient de la
porcelaine fine.

Mon oncle posa sa pipe sur la table, but lentement sa chope, l'air tout
recueilli, puis finit par me dire:

--Garon, il faut me rendre un service.

--Lequel?

--Je veux savoir quel animal contient cette caisse.

Avant que je pusse m'tonner sur son trange curiosit, il tira de sa
poche une poigne de monnaie qu'il me tendit en ajoutant:

--Voici de quoi rgaler les saltimbanques et te faire leur camarade.

Et, d'un ton qui m'imposait une leon:

--Tu sais, appuya-t-il, garde-toi bien de les interroger... Il faut que
tu retrouves la caisse et que, tout seul, bien adroitement, tu arrives 
savoir l'animal qu'elle garde prisonnier.

--Compris! dis-je.

Je marchais vers la porte quand il me rappela.

--Ah! dis donc, fit-il, j'oubliais de bien te recommander de revenir
tout de suite m'avertir, dans le cas o l'animal en question serait...

Il s'arrta comme s'il allait commettre une imprudence, sembla hsiter,
puis se consulter, et enfin, se dcidant pour la confiance, il acheva:

--... Serait un chien.

--Un chien? rptai-je tonn.

--Oui, un chien blanc, tachet de jaune... qui, s'il est bless, doit
l'avoir t par un coup de feu... A prsent, pars, mon garon, en te
disant que service et discrtion absolue te vaudront un joli billet de
cent francs.

Je m'loignai en riant de l'ide de ma mre qui m'avait expdi  mon
oncle pour me soustraire aux saltimbanques dont je faisais ma socit de
prdilection.

En s'installant  l'auberge de Trudent, le premier souci de la troupe
de la Belle Flamande, qui mourait de faim, avait t de s'attabler pour
djeuner. Ils taient dans une pice  gauche de la salle d'entre.
J'entendais le bruit des voix, des assiettes, des verres.

Le billet de cent francs que m'avait promis mon oncle allait m'tre bien
facile  gagner, car le premier objet qui frappa ma vue, en pntrant
dans la salle d'entre, fut la caisse  trous.

Presss qu'ils taient de manger, les saltimbanques avaient dpos l
tout ce qu'ils avaient tir de la voiture.

Au milieu des nombreux accessoires de la troupe se trouvait donc la
caisse qui, par bonheur, ce qui prouvait qu'elle avait d tre rcemment
ouverte,--tait dbarrasse de son cadenas, que je voyais pos sur le
parquet.

Personne n'tait l. Deux secondes me suffisaient pour lancer mon coup
d'oeil. Je soulevai donc vite le couvercle.

C'tait bien un chien... un chien blanc tachet de jaune... un chien au
flanc trou par une arme  feu.

Il ne me restait plus qu' rejoindre mon oncle pour lui porter la
nouvelle et toucher mes cent francs.

Je refermais le couvercle quand, tout  coup, une main se posa sur mon
paule en mme temps que, derrire moi, une voix pronona ces mots:

--La curiosit est un dfaut dangereux... trs dangereux!

Je me retournai brusquement.

C'tait le saltimbanque Alfred.

Il arrivait sans doute pour panser l'animal, car il tenait  la main un
bol d'eau frache et des linges.

Ses yeux, fixs sur moi, avaient ce mme regard mauvais dont, une heure
auparavant, il avait suivi le brigadier Vernot  son dpart.

En somme, je savais  quoi m'en tenir et j'avais hte d'aller apprendre
 mon oncle que la caisse renfermait un chien tel qu'il me l'avait
dsign. Inutile tait de laisser matre Alfred le temps de me chercher
la querelle que m'annonaient ses yeux menaants.

Je prenais donc mon lan pour dguerpir sans avoir souffl mot quand,
soudain, je vis Alfred refermer vivement la caisse, s'asseoir sur le
couvercle et me sourire aprs m'avoir souffl  voix basse:

--Pas un mot du chien!

La cause de ce changement  vue devait tre un homme qui allait entrer
dans l'auberge et que le fils de la Belle Flamande avait aperu avant
moi.

L'arrivant tait un invalide  jambe de bois, d'une soixantaine
d'annes, vtu d'un vieil uniforme de douanier des plus dlabrs. Il
tait porteur d'un panier de cave rempli de bouteilles vides.

--Eh! la maison! cria-t-il en mettant le pied sur le seuil du vestibule.

En nous voyant, il souleva son kpi d'uniforme et nous demanda:

--Vous tes de la troupe arrive ce matin?

Nous n'emes pas le temps de rpondre. Son appel avait t entendu par
l'aubergiste qui dboucha dans le vestibule par la porte de la salle o
il surveillait le repas des saltimbanques.

--Eh! c'est ce brave Carambol! s'cria-t-il.

--Oui, monsieur Trudent. Je viens pour renouveler notre provision.
Au moment de nous mettre  table, nous nous sommes aperus que nous
n'avions plus que de l'eau  boire; alors mademoiselle Henriette m'a
envoy au ravitaillement chez vous, rpondit l'invalide en montrant les
bouteilles vides de son panier.

L'aubergiste lui prit le panier et cria:

--Craquefer!

A cet appel apparut le valet d'auberge, lourd et vilain bonhomme  qui
Trudent passa le panier en disant:

--Va emplir ces bouteilles  la cave... Et, tu sais? ne confonds pas ton
bec avec le goulot des bouteilles.

--Ah! mochieu Trudent, pouva-vous dire chela de ma chobrita! protesta
ledit Craquefer avec un accent plus auvergnat que sincre.

J'tais arriv  Montrel de la veille. Trudent ne me connaissait pas
pour le neveu du Pre aux cus. En me voyant avec Alfred, toujours assis
sur sa caisse, il me prit pour un saltimbanque de la troupe. J'aurais pu
profiter de l'occasion pour dcamper, mais je ne sais quelle curiosit
me fit rester.

En attendant le retour de son garon, Trudent s'tait rapproch de
l'invalide.

--Elle va bien, mademoiselle Henriette? demanda-t-il. Toujours jolie?
Toujours excellente mnagre?

--Oui. Mon brigadier peut se vanter d'avoir la perle des filles.

--Vous vous plaisez toujours chez le brigadier, Carambol?

--En pourrait-il tre autrement? Si vous saviez comme M. Vernot et sa
fille sont bons pour le pauvre estropi qu'ils ont recueilli! pronona
Carambol d'une voix mue.

Alfred et moi nous pouvions couter tout  l'aise Trudent et l'invalide,
car ils causaient en nous tournant le dos. Quand il avait t question
du brigadier Vernot, il m'avait sembl voir s'allumer l'oeil du beau
blondin. L'expression que j'en ressentis fut vite efface par l'intrt
que m'inspira la suite du dialogue.

--Dites donc, Carambol, reprit l'aubergiste, Vernot a d rentrer chez
lui, ce matin, avec le nez long d'une aune. Il parat,  ce qu'il m'a
dit lui-mme, qu'il a rat cette nuit une belle prime sur un coup de
contrebande qui l'a laiss bredouille.

L'invalide secoua la tte en disant:

--Ce n'est pas tant la prime perdue qui met mon brigadier en colre.

--Quoi donc alors?

--C'est le chien.

--Quel chien?

--Le chien de tte de meute qu'il a tir, qu'il est sr d'avoir atteint
et dont il n'a pu retrouver ni traces ni cadavre.

--Oh! pour un chien mort, voil-t-il pas de quoi se dsesprer! fit
l'aubergiste moqueur.

--D'abord, rien ne dit qu'il ft mort, pronona lentement l'ex-douanier
 la jambe de bois.

Ds qu'il avait t question de chien, mon regard, bien
involontairement, avait t chercher celui d'Alfred, toujours assis
sur la caisse. Alors ses yeux, durs et menaants, semblrent me rpter
l'injonction qu'il m'avait adresse  l'apparition de l'invalide:

--Pas un mot du chien!

Le meilleur moyen pour moi de savoir quel prix le blondin attachait 
l'animal bless tait d'couter la suite de la conversation.

--Soit! fit Trudent; admettons que le chien ne soit pas mort. De quelle
utilit, je vous le demande, pourrait-il tre pour Vernot? Qu'en ferait
le brigadier?

--D'abord, il le soignerait.

--Admettons encore qu'il le remette sur ses quatre pattes... Et aprs?

--Aprs? rpta Carambol en riant. Vous devez vous en douter, monsieur
Trudent, si vous savez comment se fait la contrebande de dentelles sur
notre frontire.

--Comment voulez-vous que je le sache? s'cria Trudent.

Il avait eu beau mettre dans sa phrase l'intonation d'une surprise un
peu indigne, la voix de l'aubergiste sonna faux  mon oreille.

L'invalide ne s'aperut de rien. Tout navement, il continua:

--Alors, si vous l'ignorez, je vais vous l'apprendre... Dans le pays
qui veut frauder la douane, et pour le cas des dentelles, c'est, ici, la
France, le contrebandier possde bien cach un chenil o sont enferms
trente, cinquante ou soixante chiens bien nourris, bien choys, bien
caresss. Ils vivent l heureux comme des rois... Une belle nuit,
enferms dans des voitures, on leur fait passer la frontire. Une fois
en Belgique, la vie change pour eux. On les enferme dans un autre chenil
o l'on oublie de leur donner  manger et o la pte est remplace par
de grandissimes schlagues que leur administrent des gens costums en
douaniers.

--Diable! lcha l'aubergiste, les pauvres btes doivent alors regretter
le chenil franais o la vie leur tait si douce.

--Justement, monsieur Trudent, justement!... Et, en mme temps qu'elles
regrettent ce chenil, les corrections reues des faux douaniers leur
inspirent une profonde horreur de l'uniforme.

--Bon! je comprends! De sorte que si un vrai douanier tentait de les
amadouer, les chiens s'enfuiraient au bout du monde.

--Vous y tes. Une belle nuit, on leur passe au cou un collier rempli
de dentelles... Quelquefois la meute entire en emporte pour deux cent
mille francs... Alors on ouvre le chenil et,  grands coups de fouet,
on les fait dtaler. Un seul de ces animaux n'a pas de collier, c'est le
chien de tte. Gnralement, c'est un chien de chasse que, sous le nez
des douaniers, en ayant l'air de lui faire quter le gibier, on a dress
 bien connatre le pays et les sentiers entre les deux chenils. C'est
lui qui montre la voie aux btes qui pourraient s'garer.

--Le chef de file alors?

--Oui. Vous comprenez que l o ne passeraient pas des hommes passent
des chiens... et vite, je vous en rponds... En quarante minutes, ils
vous avalent le chemin qu'un contrebandier  pied aurait mis deux heures
 franchir... Ils courent dans l'ombre, muets, insaisissables, d'une
vitesse qui s'accrot toujours, car vous devinez qu'ils n'ont pas
d'autre but, d'autre dsir que de regagner le chenil franais, le
bon chenil o ils vont bientt se goberger... Prvenu  l'avance, le
propritaire de ce chenil en a laiss la porte ouverte. La meute arrive,
elle s'y engouffre; on referme la porte et le coup est dj fait que les
douaniers, en admettant qu'ils aient vu passer les chiens, sont encore 
plus d'une lieue  la poursuite de la meute qui leur a fil sous le nez
comme une trombe.

L'aubergiste avait cout, bouche bante, yeux ouverts et surpris, en
homme qui entend choses inconnues.

--Le fait est qu'il est bien impossible de pincer cette contrebande-l,
avana-t-il en hochant la tte.

--Il y a un moyen, appuya Carambol.

--Lequel?

--C'est de connatre l'endroit du chenil. On va s'embusquer dans
son voisinage, la meute arrive et, v'lan! on fait main basse sur les
marchandises, les chiens et le propritaire du chenil.

--Oui, mais dcouvrir le chenil, c'est l le difficile! avana Trudent
qui, en somme, ne me semblait pas tre aussi ignorant qu'il voulait le
paratre.

--Voil pourquoi le brigadier Vernot est si mcontent de n'avoir pu
retrouver, mort ou vivant encore, le chien de tte qu'il est certain
d'avoir bless, pronona l'invalide d'un ton prouvant qu'il partageait
le dboire de celui dont il recevait l'hospitalit.

--Bah! fit l'aubergiste. En admettant qu'il et trouv le chien encore
vivant...

--Alors le brigadier avait grande chance de dcouvrir le chenil. Il
aurait soign et guri l'animal, puis, un beau matin, il aurait mis
le chien en laisse et il y a cent  parier que la bte, qu'il aurait
laisse deux jours  jeun, l'aurait conduit tout droit au chenil, o
elle savait trouver une bonne pte.

--Voyez-vous a! lcha Trudent d'une voix qui semblait merveille, mais
dans laquelle, suivant moi, se trahissait un petit tremblement.

Et il me parut que son tremblement s'accentuait davantage quand il
demanda  Carambol:

--Vrai de vrai! Mort ou vivant, le brigadier n'a pas retrouv son chien?

--Puisque je vous le dis, monsieur Trudent! affirma l'invalide.

--Je vous crois! je vous crois! rpta vivement l'aubergiste dont le
ton, maintenant, sonnait si joyeux que la certitude m'arriva que ce
gaillard-l tait le contrebandier inconnu  la dcouverte duquel
s'acharnait le brigadier Vernot.

Cependant Carambol avait repris:

--Si le chien n'est pas mort et qu'il ait t trouv par quelqu'un,
ce quelqu'un-l, pour un peu qu'il soit malin, aura une belle balle 
jouer.

--En quoi faisant? s'informa Trudent repris par son petit tremblement de
voix.

--Il aura deux cordes  son arc... Ou il ira trouver Vernot qui de grand
coeur--car il est enrag aprs son contrebandier--partagera la prime de
la saisie que le chien aura facilite.

--Et la seconde corde de son arc? dit Trudent.

--Ou bien, alors, il excutera l'ide du brigadier pour dcouvrir
le chenil  l'aide du chien... et il fera chanter le propritaire du
chenil. a vaut bien une dizaine de mille francs, ce secret-l.

Tout en coutant, mes yeux s'taient attachs sur les deux causeurs qui,
sur le pas de la porte, et nous tournant toujours le dos, devaient
avoir oubli que nous tions l pour les entendre. Aux derniers mots de
Carambol, je me retournai vivement vers Alfred pour lire sur son visage
l'impression produite par les paroles de l'invalide qui lui dictaient la
conduite  suivre.

A dfaut de sa figure qu'il me fut impossible de voir, car il baissait
la tte, l'acte qu'il accomplissait me prouva qu'il reconnaissait le
prix de sa trouvaille. Il tait en train de repasser le cadenas dans
l'anneau de la caisse pour mettre le chien  l'abri d'un nouveau regard
indiscret.

A ce moment, l'invalide disait:

--Il me semble, monsieur Trudent, que votre garon ne se presse pas de
me monter mon vin.

--C'est vrai! fit l'aubergiste rappel  la mesure du temps coul
depuis qu'il causait.

Et il se retourna en hurlant:

--Craquefer!

Alfred et moi, je le rpte, Trudent devait, comme pour son garon, nous
avoir oublis, car, en nous retrouvant derrire lui et en songeant que
nous n'avions souffl mot pendant l'entretien, ce qui prouvait que nous
l'avions attentivement cout, ses traits exprimrent une inquitude des
plus vives.

Mais, avant qu'il pt rien dire, son garon Craquefer apparut avec le
panier de bouteilles remplies.

Le brave charabia titubait, et sa trogne resplendissait plus rouge qu'un
coucher de soleil. Il tait ivre comme un cent de grives.

--Ivrogne! gronda l'aubergiste en lui retirant le panier des mains.

L'Auvergnat avait sans doute un aplomb que le vin n'arrivait pas 
noyer, car il rpliqua en faisant claquer son ongle sur une de ses
dents:

--Que je sois estranguia chi j'ai cheulement bu gros comme cha!

En s'avanant vers son valet, Trudent avait dgag l'entre. Comme je
ne me souciais nullement de me retrouver, avant peu, en tte  tte avec
Alfred, je profitai de l'occasion. En deux bonds, je fus sur la route,
me dirigeant vers la demeure de mon oncle.

Mais, si prompte qu'avait t ma retraite, j'avais eu le temps de
voir s'ouvrir la porte de la salle o mangeaient les saltimbanques et
d'entendre la Belle Flamande, apparue sur le seuil, dire  son fils:

--Alfred, viens donc faire entendre raison  cette folle de Cydalise!




                                 XX


Si longue qu'elle ait t  vous conter, la scne de l'auberge avait
dur tout au plus une demi-heure. Quand je revins chez mon oncle, je le
trouvai encore attabl devant son cruchon de bire et fumant toujours sa
pipe. Depuis la veille que je le connaissais, je n'avais pas t long 
m'apercevoir que le Pre aux cus tait, en tous points, le type le plus
complet de l'homme du Nord, flegmatique, endormi, ne se faisant ni chaud
ni froid des vnements qu'il prend comme ils viennent.

Aussi fus-je tonn de la vivacit qu'il mit, en me voyant entrer,  me
demander:

--Est-ce un chien que renferme la caisse?

--Oui, et un chien tel que vous l'avez dsign: blanc tachet de jaune
et bless.

--Bon! fit le Pre aux cus, qui tira coup sur coup sept ou huit
bouffes de sa pipe.

Aprs un petit silence, il reprit:

--Comment t'es-tu assur de la chose?

Je lui racontai d'une bout  l'autre ma scne avec Alfred, l'arrive
de l'invalide Carambol, sa conversation avec Trudent sur le chien et la
faon d'en tirer gros profit.

Bref, je contai tout par le menu, depuis l'ivresse du valet d'auberge,
l'Auvergnat Craquefer, jusqu' l'apparition dernire de la Belle
Flamande venant chercher son fils Alfred pour qu'il ft entendre raison
 l'autre femme de la troupe qui s'appelait Cydalise.

                            * * * * *

Quand La Godaille avait parl de l'ivrogne auvergnat Craquefer,
son auditeur Gontran avait souri au souvenir de cet autre charabia,
l'ex-paveur Pietro, que Fraimoulu avait pris comme valet de chambre et
qui, la veille, s'exerait si bien la main en cassant la vaisselle.

Mais au nom de Cydalise, que le conteur prononait pour la seconde fois,
il interrompit.

--Pardon, fit-il, ne m'avez-vous pas dit, monsieur Bazart, que vous
connaissiez M. Grandvivier?

--Mon ancien juge d'instruction! Oui. Je vous ai dit aussi que, depuis
ma sortie de prison, j'avais trouv en lui un protecteur dvou chez
lequel la porte m'est et me sera toujours grande ouverte.

--Donc, si vous tes all chez M. Grandvivier, vous n'tes pas sans y
avoir vu sa cuisinire qui, elle aussi, se nomme Cydalise... Ces deux
Cydalise, par hasard, n'en feraient-elles pas qu'une seule?

Frdric Bazart remua la tte.

--Non, dit-il. Prtendre que, trait pour trait, je me souviens du visage
de la bateleuse, ce serait mentir. Mais je me rappelle sa chevelure, ce
qui me permet d'affirmer que la cuisinire n'est pas la Fille du Soleil.

--C'tait le sobriquet de cette saltimbanque?

--Oui,  cause de son abondante chevelure d'un magnifique rouge
ardent... La cuisinire du juge, au contraire, est brune.

Gontran aurait pu objecter que les cheveux se teignent et qu'une brune
devient sans peine une rousse; mais, en ce disant qu'il y a tant d'nes,
 la foire, qui s'appellent Martin, il ne persista pas dans son ide de
confondre les deux Cydalise en une seule.

Mais, pendant qu'il tait en train de s'informer, il demanda, cette fois
en forme de simple plaisanterie:

--Est-ce que l'Auvergnat Craquefer, le valet d'auberge, ne rpondait pas
aussi au doux et petit nom de Pietro?

--Jamais je ne l'ai entendu appeler ainsi.

--Bien. Continuez, je vous prie, demanda Gontran.

                             * * * * *

La Godaille reprit son histoire.

--Quand je lui eus tout cont, mon oncle mit la main au gousset de
son pantalon et en tira une longue blague en cuir qui lui servait de
porte-monnaie. Il y puisa cinq louis qu'il tala sur la table en me
disant:

--Voil les cent francs promis.

Puis,  ct des jaunets, il en posa cinq autres en ajoutant:

--Et voici encore cent francs  gagner.

--En quoi faisant? demandai-je merveill.

Le Pre au cus rflchit un peu.

--Tu m'as bien dit, n'est-ce pas? que, devant toi, cet Alfred avait
remis le cadenas  la caisse.

--Oui, mon oncle.

--De sorte qu'il serait impossible d'offrir au chien... un morceau de
sucre.

Etait-ce bien un morceau de sucre qu'avait voulu dire le Pre aux cus!
Il m'avait sembl se reprendre au moment de prononcer d'autres mots. Ce
fut pour m'en assurer que je rpliquai:

--Pas plus un morceau de sucre qu'un boulette empoisonne.

J'en fus pour mon preuve. Rien ne bougea sur le visage de mon oncle,
dont l'oeil, fix dans le vide, attestait une sorte de mditation sur ce
qui lui restait  me dire.

Enfin il me regarda.

--Cet Alfred, quel homme est-ce? demanda-t-il.

--Il m'a tout l'air d'tre une pratique finie.

Sur cette rponse, nouveau silence qui se prolongea si longtemps que
l'impatience me prit.

--Mon oncle, dis-je, vous ne m'avez pas encore indiqu ce que j'ai 
faire pour gagner les cinq autres louis.

--Va dire  cet Alfred que je veux lui parler, me rpondit-il
brusquement.

Et comme je m'loignais:

--Attends un peu! me cria-t-il pour me retenir.

Je revins sur mes pas.

--Surtout, me recommanda-t-il en tranant sur les mots, fais en sorte
que Trudent ne se doute de rien.

                             * * * * *

Encore une fois, Gontran arrta le conteur par une question.

--Est-ce que cette proccupation du Pre aux cus au sujet du chien ne
vous donna aucun soupon?

--Un instant l'ide me vint que mon oncle tait peut-tre le
contrebandier qui mettait la douane sur les dents. S'il avait le moins
du monde bronch quand j'avais parl de boulette empoisonne, ce seul
moyen de se dbarrasser de l'animal, qui pouvait le compromettre, mon
doute serait devenu une certitude et j'aurais abandonn mes soupons 
l'gard de l'aubergiste que, en me souvenant de la manire dont il avait
interrog l'invalide Carambol, j'accusais d'tre le coupable. Ce qui,
surtout me confirma dans mon ide, ce fut prcisment, cette dernire
recommandation de mon oncle de faire en sorte que Trudent ne se doutt
de rien. Les paroles haineuses de l'aubergiste quand, le matin, mon
oncle avait offert sa bire aux douaniers, m'avaient appris que les deux
hommes vivaient en profonde msintelligence. Si mon oncle n'avait pas
rpondu  l'apostrophe de l'aubergiste, ce devait tre parce qu'il
attendait sa belle... Or, cette belle, il la tenait!... En s'emparant du
chien, il possdait le moyen de se venger de l'aubergiste contrebandier.
En plus de cette raison, le Pre aux cus en avait une seconde d'agir de
la sorte.

--Quelle seconde raison?

--Il tait maire du village et, en cette qualit, tenu de venir en aide
aux douaniers pour que le coupable ft pinc.

--Trs bien! approuva Gontran. Poursuivez votre rcit.

                             * * * * *

--Je n'avais encore fait que deux pas dehors quand une crainte
m'arrta... Que Trudent ne se doutt de rien, c'tait facile  dire,
mais difficile  raliser. L'aubergiste me verrait entrer chez lui,
parler  Alfred qui aussitt prendrait le chemin de la maison de mon
oncle. La mfiance viendrait donc immanquablement  Trudent.

Je rentrai au plus vite chez le Pre aux cus pour lui faire part de mes
rflexions.

Mon oncle n'tait plus dans la salle.

Je visitai les autres pices. Personne! Il ne pouvait tre loin.
Je regardai par la fentre, esprant l'apercevoir gagnant sa ferme.
L'espace  parcourir tait de deux cents mtres tout plants de pommes
de terre. Il n'aurait pas mme eu le temps de franchir la moiti de
cette distance. Toujours personne en vue. Comme, prs de la fentre,
s'ouvrait la porte de la cave, je me penchai et j'appelai. Cette fois,
il me sembla entendre un bruit monter des profondeurs de la cave.

--Il aura t se tirer un nouveau cruchon de bire, pensai-je.

Dans ma hte d'avoir ma leon faite, au lieu d'attendre que mon oncle
remontt, je descendis dans la cave. Elle tait magnifique, cette cave,
spacieuse, saine, haute de vote, bien are, parfaitement claire; on
voyait qu'elle datait du couvent dmoli. Mais, si belle qu'elle ft, le
Pre aux cus ne s'y trouvait pas.

--Par o diable a-t-il pass? me demandais-je, tout tonn de cette
disparition, en remontant l'escalier.

Une grande minute, je restai indcis sur le parti  prendre.

--Ma foi! au petit bonheur! me dis-je en me dirigeant vers l'auberge de
Trudent.

A peine sorti, j'aperus, au loin et s'loignant, un individu, qu' sa
dmarche il me fut facile de reconnatre pour le brigadier Vernot. Comme
l'invalide Carambol, il portait au bras un panier qui laissait dpasser
des goulots de bouteilles. Arriv au sentier qui menait  sa demeure, il
disparut dans les taillis.

--Fichtre! me dis-je en souriant, il parat qu'on boit ferme chez le
brigadier, puisque, en une demi-heure, voici le second panier qu'on
vient chercher chez Trudent.

En pntrant dans l'auberge, le premier que je vis fut l'aubergiste qui
se tordait de rire au milieu du vestibule. Sans savoir qui j'tais ou,
plutt, croyant que je faisais partie de la troupe, il me reconnut
pour un des deux couteurs qui taient prsents  sa conversation avec
Carambol.

--Devinez ce qui est arriv? me demanda-t-il  brle-pourpoint.

--Dites.

--Vous tiez l quand mon pochard de Craquefer a remont de la cave
les bouteilles remplies qu'attendait l'invalide. Il faut croire que mon
maudit ivrogne, aprs avoir bu  la cannelle, aura trbuch et que sa
glissade l'aura amen devant un autre tonneau que celui qu'il venait de
tter, car il y a rempli ses bouteilles.

Trudent s'arrta pour donner cours  un nouveau spasme de rire; puis,
quand la crise se fut un peu puise, il bgaya:

--De sorte que Vernot, pour viter une nouvelle course  son estropi,
vient de venir lui-mme me rapporter les bouteilles  changer... Au
moment de se mettre  table, il s'tait aperu que mon Auvergnat leur
avait servi du vinaigre d'Orlans.

Et redevenant srieux:

--Je suis mme dsol d'avoir fait attendre le brigadier qui, un bon
quart d'heure durant, est rest dans le vestibule, pendant que j'tais,
 ct, en train de mettre le hol!

--Ah! vos convives se disputaient?

--Ils faisaient mieux encore, ils s'assommaient... Pas tous, non...
mais il y en avait un, nomm Alfred, qui battait comme pltre la grande
rouge! Ah! l'animal! tapait-il de bon coeur!... Une rude mtine, tout de
mme, la grande rouge. Elle se dfendait comme une diablesse enrage...
Elle se serait laiss trangler plutt que de cder... Si je ne les
avais pas spars, Alfred la tuait...

--Quelle tait la cause de la dispute?

--Je n'en sais rien. Je suis arriv au plus fort de la dgele... Quand
je suis parti pour rpondre  l'appel de Vernot qui venait changer ses
bouteilles, le beau blond pongeait le sang qui lui coulait des balafres
dont les ongles de la femme lui avaient sillonn la face... Quant  la
Cydalise,  moiti assomme, elle rajustait son chignon en beuglant 
Alfred: Je me vengerai, tu peux y compter, je me vengerai!

Et, avec une sorte d'admiration, Trudent ajouta:

--A rosser ainsi le beau sexe, il doit se faire adorer des femmes, votre
camarade.

Je protestai contre le mot de camarade en dclinant ma parent avec le
Pre aux cus.

Quand j'tais parti en me disant: Au petit bonheur! j'avais eu
grandement raison, car le prtexte que je cherchais pour attirer Alfred
chez mon oncle, sans exciter la mfiance de Trudent, me fut fourni par
l'aubergiste lui-mme.

En m'entendant nommer mon oncle, sa figure devint subitement hargneuse
et il gronda:

--Je gagerais que je devine pourquoi il vous a envoy, ce vieux taquin
qui abuse de son autorit de maire pour tracasser le pauvre monde. Je
parie que vous venez apporter l'ordre  mes saltimbanques d'avoir 
venir lui faire viser leurs papiers.

--Juste, monsieur Trudent, juste! m'criai-je en sautant sur le prtexte
qui m'tait offert.

--Affreux tyran! grogna encore l'aubergiste avec un accent de rage
qui acheva de me prouver combien peu mon oncle tait dans ses petits
papiers.

Nanmoins, il alla ouvrir la porte de la chambre o se tenaient les
saltimbanques et cria:

--On vient, de la part du maire, vous intimer l'ordre de porter vos
papiers au visa.

--Vas-y, Alfred! pronona la voix de la Belle Flamande.

Pendant ces quelques mots, j'avais promen rapidement mon regard autour
du vestibule. La caisse au chien et les nombreux bagages de la troupe
qui, une demi-heure auparavant, encombraient la salle, avaient disparu.
Le tout devait avoir t mont dans les chambres que les bateleurs
allaient occuper durant leur court sjour.

Craignant que ma nouvelle rencontre avec Alfred pt donner lieu  un mot
imprudent que recueillerait l'oreille de Trudent, j'allai attendre le
beau blond sur la route.

Bientt je le vis apparatre  la sortie de l'auberge conduit par
Trudent qui me dsigna du doigt en disant:

--Suivez le neveu du maire.

Neveu du maire, j'tais presque une autorit... et j'avais vu le chien
dans la caisse!

Vous comprendrez donc avec quelle sombre mfiance Alfred s'avana vers
moi. Quels projets ruminait-il? Je les ignorais encore. Mais le fait
tait qu'il arrivait  moi en ennemi qui se sent menac.

--Le maire veut vous voir, lui dis-je.

Il alla droit au but en me demandant:

--Vous lui avez parl du chien que vous avez dcouvert en ouvrant la
caisse comme un vrai mouchard?

--Oui, dis-je carrment.

Puis, pour lui faire pressentir qu'il s'alarmait  tort, je lui citai le
proverbe:

--Il faut puiser tandis que la corde est au puits.

A mon nouveau retour, le Pre aux cus n'tait pas rentr dans la grande
salle dont, tout  l'heure, il avait si prestement disparu. Au bruit de
mon pas, j'entendis sa voix qui, d'une pice voisine, demandait:

--Qui est l?

Faisant signe  Alfred d'attendre pendant que je l'annoncerais, j'entrai
dans cette pice o je trouvai mon oncle, toujours la pipe  la bouche,
assis devant un petit bureau et faisant des comptes. Au-dessus de
ce bureau, sur un rtelier  crmaillre clou  la muraille,
s'allongeaient trois fusils, vritables armes de luxe, dont le poli
et le luisant tmoignaient du soin constant de leur propritaire  les
tenir en bon tat.

J'abordai mon oncle en m'criant:

--O tiez-vous donc pass, il y a dix minutes, quand je suis revenu
pour vous parler? Aviez-vous quitt la maison?

--Ah! tu es revenu? fit d'abord mon oncle un peu embarrass.

Puis, d'un ton moqueur:

--Tu m'auras mal cherch, mon garon.

J'tais si certain de mon fait que je rpliquai:

--Je vous ai si bien cherch que j'ai mme visit les caves o il
m'avait sembl entendre un bruit de pas.

D'un prompt geste de la main, le Pre aux cus m'imposa silence, puis
me montra la porte que j'avais laisse ouverte derrire moi, ce qui
permettait  nos paroles d'arriver jusqu' Alfred attendant dans la
grande salle.

Le geste avait t tant imprieux et la figure, habituellement morne de
mon oncle, avait montr un si subit apeurement, que j'en restai bahi.
Je n'eus pas le temps de prononcer un mot, car, tout aussitt, le Pre
aux cus me demanda:

--Et ma commission?

--Elle est faite, dis-je, je vous amne une personne de la troupe.

Mon oncle posa vivement sur ses lvres un doigt qui me recommandait la
prudence. Ensuite il pronona:

--Prie d'entrer.

Je n'eus qu' aller sur le seuil du cabinet pour faire signe de venir
 Alfred qui, du reste, devait avoir tout entendu, car il marchait dj
vers la porte.

Il entra raide et hargneux, salua  peine et tendit un papier  mon
oncle en disant:

--Voici le permis de circulation pour toute la troupe, monsieur le
maire.

Je m'tais recul dans un coin, curieux d'assister  la scne. Le
Pre aux cus prit le papier, le lut, puis il appliqua le cachet de
la mairie. Tout en accomplissant cette dernire formalit, mon oncle
commena l'entretien par une phrase qui avait une faon d'gratigner
quelque peu la vrit.

--Mon neveu, dit-il en montrant ses fusils, qui sait que je suis grand
chasseur, m'a annonc que vous aviez un superbe chien de chasse 
vendre. Depuis longtemps j'ai trouv de telles mazettes que, si je
rencontrais une vraie bte, je ne regarderais pas au prix.

Et,  l'appui de son dire, il ajouta:

--J'irais jusqu' mille francs.

Pendant ce dbut de mon oncle, j'examinais Alfred. Son visage s'tait
clairci ds qu'il avait t question du chien. En mme temps que
son regard rus fixait le Pre aux cus, un petit sourire narquois
apparaissait sur ses lvres.

--Vous le voyez, mille francs, c'est un bon prix, insista mon oncle.

--Oui, monsieur le maire, c'est gnreusement payer un chien de
chasse... Je voudrais bien en avoir une vingtaine  vous vendre  ce
prix-l! dclara Alfred.

Comme il n'ajoutait rien, mon oncle, aprs avoir un peu attendu,
demanda:

--Alors, c'est dit?

--Dit... quoi? monsieur le maire.

--Que vous me cdez votre chien pour mille francs?

Alfred prit un air dsol et rpondit:

--Mon chien n'est pas  vendre.

--J'en donne deux mille francs, dit le Pre aux cus irrit par ce
refus.

Le bateleur secoua la tte.

--Trois mille! lana mon oncle sans rflchir.

Il avait eu grand tort de se laisser emballer de la sorte. C'tait se
mettre  la merci du vendeur en trahissant son ardent dsir de possder
le chien. Aussi Alfred le lui fit bien sentir en rpliquant tout
gouailleur:

--Faut-il, tout de mme, monsieur le maire, que vous soyez un fier
chasseur pour payer un chien si cher!

Et, en tranant sur les mots, les yeux fixs sur ceux du maire, il
continua:

--Il est juste de dire qu'il a son prix... pour un connaisseur.

Vrai!  la faon dont il pesa sur un connaisseur, c'tait  croire
qu'il se fichait de mon oncle.

Quant  moi, qui savais que mon parent, au fond des choses, cherchait
le moyen de se venger de l'aubergiste en le faisant pincer en flagrant
dlit de contrebande, je me disais:

--Il faut qu'il en veuille raide  Trudent pour payer trois mille francs
un chien  demi crev.

--Voyons, est-ce dit  trois mille francs? demanda le Pre aux cus avec
impatience.

Alfred secoua la tte en rptant:

--Mon chien n'est pas  vendre.

Ensuite se reprenant:

--Ou, plutt, dit-il, il est vendu.

L'envie de se venger vous transforme drlement un homme, car mon oncle,
dont je vous ai vant le caractre froid et apathique, en voyant sa
vengeance contre Trudent lui chapper, bondit comme un lastique et,
tout ple, s'cria furieusement:

--Vendu! A qui?  qui?

Alfred sembla jouir de cette colre qui mettait hors de lui un homme si
calme, puis moqueusement:

--Au brigadier Vernot, fit-il.

Mon oncle n'avait pu encore rien dire que je m'criais:

--Tiens! vous vous tes donc entendus ensemble, tout  l'heure, quand il
est revenu  l'auberge?

A mon grand tonnement, la figur d'Alfred changea. De railleuse, elle
devint inquite et, sans penser qu'il se contredisait avec ce qu'il
venait d'avancer, il me demanda tout surpris:

--Le brigadier est-il vritablement revenu  l'auberge? Vous en tes
certain?

--Oui, pour rapporter des bouteilles de vinaigre qu'on lui avait donnes
en place de bouteilles de vin. Quand je suis arriv pour vous chercher,
Vernot venait de partir... Il tait rest plus d'un grand quart d'heure
dans le vestibule  attendre Trudent qui, en ce moment-l, tait occup
dans la salle o vous aviez une conversation un peu anime avec une
demoiselle Cydalise, la Fille du Soleil... Tout cela m'a t cont
par l'aubergiste lui-mme que j'ai trouv riant encore de la bvue du
vinaigre au lieu de vin commise par l'Auvergnat ivrogne qui lui sert de
garon.

La surprise tmoigne par Alfred en apprenant que le brigadier tait
revenu  l'auberge dmentait si bien ce qu'il avait affirm que mon
oncle revint  l'assaut en disant:

--Soyez franc. Puisque vous n'avez pas revu le brigadier depuis ce
matin, ce n'est pas  lui que vous avez vendu le chien.

Ainsi mis au pied du mur, le beau blond s'en tira en grognant avec
mauvaise humeur:

--A Vernot ou  un autre, qu'importe! On peut toujours dire qu'on
a vendu son chien quand on est certain que celui auquel on offrira
l'animal n'osera pas vous refuser le prix qu'on exigera.

--Oh! oh! fit mon oncle, voil de bien gros mots: n'osera pas et
exigera! Il semble,  vous entendre, que cet acqureur n'aura pas la
possibilit de refuser le march.

Une seconde fois, Alfred regarda le Pre aux cus dans les yeux et
rpliqua:

--Il serait alors un imbcile... N'est-ce pas votre avis, monsieur le
maire?

--Je ne vois pas trop en quoi... commena mon oncle qui me sembla un peu
dmont.

--Ah! c'est que vous ignorez sans doute que mon chien offre une
particularit qui lui donne bien du prix aux yeux de certain acqureur.

--Quelle particularit?

--Celle d'avoir reu dans le flanc du plomb de douanier.

--Je ne comprends pas, fit mon oncle en ouvrant des yeux tonns.

--Voulez-vous que je vous fasse comprendre, monsieur le maire? demanda
le beau blond d'un air goguenard.

--Avec plaisir.

--Je suppose que je vienne vous dire: Cher monsieur, personne ne se
doute que vous tes un fieff contrebandier...

--Oh! oh! moi! un contrebandier! fit le Pre aux cus avec indignation.

--Puisque c'est une supposition.

--Ah! oui, je l'oubliais! Continuez.

--J'ajouterais donc: Je possde le chien de tte de votre meute. Que
j'aille l'offrir  la douane, l'animal la conduira tout droit  ce
chenil qu'elle cherche, sans qu'il lui soit jamais venu  l'ide de vous
souponner... Choisissez-donc entre tre perdu ou m'acheter mon chien
dix mille francs.

--Peste! ricana mon oncle, pendant que vous tes en veine de
suppositions, vous supposez de bien grosses sommes.

--Le chien ne vaut pas moins, affirma Alfred avec un aplomb monstre.

--Mais supposons aussi que je refuse le prix exig?

--Alors, monsieur le maire, comme je l'ai dit tout  l'heure, vous
seriez un imbcile.

Et, comme s'il croyait son audience unie, Alfred prit sur le bureau du
maire sa permission vise et fit deux pas vers la porte en disant:

--Dsol, monsieur le maire, de ne pouvoir vous vendre mon chien...
mais, vous le voyez, il est vendu d'avance.

Moi, j'tais confondu de l'impudence du drle. Ce qu'on disait devant
lui ne tombait fichtre pas dans l'oreille d'un sourd! Il allait mettre 
profit tout ce que lui et moi, nous avions entendu Carambol dtailler 
l'aubergiste sur la manire de tirer argent du chien.

Celui qui, le premier, a dit que la vengeance est un plaisir des dieux
ne s'est pas tromp.

Ce plaisir-l, mon oncle tenait, cote que cote,  le savourer 
l'gard de l'aubergiste Trudent, car il cria au beau blond qui ouvrait
dj la porte:

--Attendez donc, mon garon!

Puis, en homme prudent:

--Mais, fit-il, votre chien ne peut-il tre si grivement bless qu'il
meure? Alors, ce serait pour vous affaire manque.

--Sur ce point, je suis bien tranquille. Dans quelques jours, l'animal,
qui n'est qu'affaibli par la perte de sang, sera remis sur pattes et me
conduira au contrebandier.

--Ou aux douaniers?

--Oui, si le contrebandier, je le rpte, est assez imbcile pour me
refuser, dit Alfred d'un ton sec.

Il y eut un petit temps employ par le Pre aux cus  rallumer sa pipe;
puis doucettement, il demanda:

--Si je vous les offrais, moi, ces dix mille francs?

--Je serais heureux, monsieur le maire, de vous donner la prfrence.

--Et quand me livreriez-vous l'animal contre espces?

--Tout de suite, monsieur le maire; le temps d'aller chercher la caisse
 l'auberge et de vous l'apporter.

--Non, non, dit vivement mon oncle. Pas en plein jour. Je tiens,
surtout,  ce que votre aubergiste ne se doute de rien.

--Il n'y verra que du feu, promit Alfred.

Du moment qu'il mnageait un coup de Jarnac  l'aubergiste, mon oncle me
paraissait tout logique en faisant cette recommandation.

--Voulez-vous que je vienne pendant la nuit? proposa le fils de la Belle
Flamande.

--Oui, ce soir, sur les dix heures.

--C'est convenu! dit le beau blond en s'loignant.

A l'heure dite, Alfred fut exact. Il arriva apportant la caisse  trous,
qu'il dposa avec prcaution sur la table, dans la grande salle dont mon
oncle avait prudemment ferm les volets.

Le jeune homme prit dans sa poche la cl du cadenas et, quand il l'eut
ouvert, il souleva le couvercle.

Soudain, mon oncle plit.

Moi, je jetai un cri de surprise!

Alfred poussa un rugissement de fureur!

Il n'y avait pas de chien dans la caisse!

A sa place se trouvait une bche entoure de chiffons.

Tout frmissant d'une rage immense, Alfred se tourna vers moi et me
demanda d'une voix rauque:

--Ne m'avez-vous pas dit que, je ne sais plus pour quelle histoire de
vinaigre, le brigadier Vernot tait revenu  l'auberge?

                            * * * * *

A ce moment, l'histoire de La Godaille fut interrompue par l'entre
d'Henriette qui dit  son amant:

--N'entends-tu pas, Gontran? Voici deux fois qu'on sonne.

Et peureuse:

--Si c'tait ton oncle, M. Fraimoulu, venant me faire son algarade?
ajouta-t-elle.

--Allons interroger notre trou, dit Gontran qui, laissant Frdric
Bazart dans la salle  manger, passa, suivi d'Henriette, dans
l'antichambre o il mit l'oeil au trou.

--Non, dit-il, c'est un docteur, M. Cabillaud pre, avec qui j'ai dn
hier au soir chez M. Grandvivier. Que lui est-il arriv? Il a la figure
 l'envers.

Gontran ouvrit  l'homme  la verrue.

Aussitt le mdecin se prcipita dans l'antichambre en s'criant:

--Monsieur Lambert, je viens chez vous comme je suis all en vingt
endroits... Avez-vous vu mon fils?... Savez-vous o est Gustave?...
Depuis hier soir,  sa sortie du dner de M. Grandvivier, mon fils a
disparu!




                               XXI


Le docteur Cabillaud pre tait vraiment inquiet. La veille en sortant
du dner de M. Grandvivier, il tait rentr seul chez lui. A la porte du
juge, il s'tait spar de son fils qui avait allgu le besoin, avant
d'aller se mettre au lit, de prendre un peu l'air en faisant un bout de
conduite  MM. Ducanif, Camuflet et de Walhofer.

Ce matin, Gustave n'tait pas rentr.

Alors le pre, pris de peur, s'tait mis en qute.

Tout cela, Cabillaud l'avait dbit d'une voix alarme en suivant
Gontran qui l'introduisait dans la salle  manger d'o La Godaille avait
disparu. Ce dernier, craignant d'tre indiscret, avait laiss la place
vide en allant rejoindre Henriette dans la cuisine o elle prparait ce
djeuner dont la visite du docteur allait retarder la mise sur table.

--J'ai eu l'honneur de voir hier M. Gustave pour la premire fois.
En venant ici, vous n'aviez pas grande chance de l'y rencontrer, dit
Gontran, aprs avoir fait asseoir l'homme  la verrue.

--Oui, je le sais. Aussi suis-je venu chez vous en dsespoir de cause,
aprs avoir d'abord fait ma visite chez ces messieurs.

--Que vous ont-ils appris?

--Le premier que j'ai visit, le baron de Walhofer, m'a rpondu qu'
moiti du chemin il s'tait spar du groupe pour aller passer deux
heures  son cercle. Le fait m'a t attest, quand je leur ai fait
visite, par MM. Ducanif et Camuflet qui m'ont dit que Gustave avait
continu de les accompagner aprs le dpart du baron.

--Et ensuite?

--Rests  trois, on s'est d'abord rendu au domicile de Ducanif qui,
avant de rentrer chez lui, a assist  un dbat entre mon fils, qui
insistait pour l'accompagner, et M. Camuflet qui ne voulait pas abuser
de la bonne volont de Gustave. Enfin ils son partis ensemble et M.
Camuflet, que je viens d'interroger, m'a affirm que mon fils, en le
laissant  sa porte, tait reparti aprs avoir annonc que cette petite
promenade lui avait fait grand bien et qu'il allait gagner son lit au
plus vite.

--Et il n'est pas rentr?

--Non. Aussi, la frayeur dans l'me, suis-je parti  sa recherche.

Loin de partager l'inquitude du docteur, Gontran se mit  sourire en
demandant:

--Voulez-vous me permettre une question, monsieur Cabillaud?

--Certainement.

--Quel ge a M. votre fils?

--Trente ans.

--Et,  trente ans, c'est la premire fois qu'il vous cause la surprise
de voir, en entrant dans sa chambre, qu'il n'a pas couch dans son lit.

--Oh! non; le gaillard m'a bronz depuis longtemps sur ce genre de
surprise.

--Eh bien, alors, pourquoi vous effrayer aujourd'hui plutt que les
autres fois?

--C'est que j'ai une raison, pronona le docteur en hochant la tte avec
tristesse.

--Quelle raison?

--Depuis trois semaines, Gustave s'tait rang. Un pigeon ne rentrait
pas plus rgulirement au colombier. Hier, comme je le complimentais
sur ce changement d'habitudes, il m'a rpondu trs srieusement: Si un
matin tu ne me trouvais pas dans mon lit, c'est qu'il me serait arriv
un malheur.

--Avait-il le pressentiment d'un danger? Se savait-il un ennemi dont il
et  se mfier?

--L-dessus, j'ai eu beau l'interroger, je n'ai pu lui arracher un mot
de plus. Vous comprenez donc quelle a t mon angoisse quand, ce matin,
devant son lit vide, je me suis rappel sa phrase d'hier. Alors, j'ai
pris ma course, et, successivement, j'ai couru aux nouvelles chez tous
les convives de notre dner d'hier. J'arrive chez vous aprs avoir t
visiter aussi MM. Grandvivier et Fraimoulu.

--Ah! vous avez t voir mon oncle Fraimoulu?

Si grandement inquiet que ft le docteur, il ne put, au nom du
propritaire, retenir un sourire.

--A propos de votre oncle, dit-il, je dois vous apprendre que je suis
arriv  temps pour lui faire appliquer cinq cataplasmes et trois
empltres... Ah! vous tombez  propos! s'est-il cri quand il m'a vu
approcher de son lit... car ma visite le surprenait au lit... Alors il
m'a montr son buste. Un tigre! un vrai tigre! Il avait tout le torse
mouchet de taches noires.

--Que me contez-vous l? fit Gontran bahi. Comment mon oncle a-t-il
pass  l'tat de tigre?

--A cause de l'affaire d'hier soir.

--Quoi! le tour que lui a jou sa cuisinire Nadje lui a produit un tel
effet?

--Non, ce n'est pas  Nadje que votre oncle doit d'tre en pareille
capilotade.

--A qui donc?

--A son valet de chambre.

--L'Auvergnat Pietro?

--Un domestique qu'il a eu le tort d'accepter d'un fournisseur, sans
prendre d'autres informations.

--Un ancien paveur?

--Ah! on peut lui confier un pav  ce garon-l. S'il tape dessus
aussi fort qu'il a cogn sur votre oncle, le pav doit tre solidement
enfonc.

Comme Gontran restait tout ahuri en attendant de plus amples
renseignements, le docteur continua:

--Hier la plaisanterie de Nadje nous laissait sans vivres... mais non
pas sans liquides, car votre oncle qui, parat-il, possde une cave de
choix, avait,  l'avance, mont les vins, vins de derrire les fagots,
que nous devions dguster  sa table.

--Oui. Il me l'a dit. Seize bouteilles pour huit convives.

--Quand il nous a fallu accepter le dner que, dans notre dtresse, nous
offrait M. Grandvivier, votre oncle nous a suivis chez le juge sans plus
songer  ses bouteilles disposes sur une tagre.

--Alors Pietro, rest seul, s'est rafrachi la langue?

--Si bien rafrachi que les seize bouteilles y ont pass. Aprs ce
bel exploit, notre Auvergnat, qui se sentait la tte un peu lourde,
a prouv le besoin de se coucher dans le lit de M. Fraimoulu qui, en
descendant de chez le magistrat, a dcouvert l'ivrogne allong sous ses
draps... Vous devinez le reste de la scne?

--Mon oncle a jet le pochard  bas du lit?

--Lequel pochard, ayant le rveil et surtout le vin mauvais, s'est mis
 rosser M. Fraimoulu avec cette conscience du bien faire qu'on est
heureux, pour tout ce qu'ils entreprennent, de constater chez tous les
Auvergnats. Aprs quoi, il a pris son cong. Comme on tait en pleine
nuit, il est parti en emportant deux couverts d'argent pour s'clairer
dans l'escalier.

--Vous devez, alors, avoir trouv mon pauvre oncle furibond.

--Dites plutt tonn.

--tonn? rpta Gontran; tonn de quoi?

--De ce que son ivrogne, en lui allongeant ses coups de poing, n'avait
cess de l'appeler Camuflet, en faisant suivre ce nom d'injures et de
phrases incomprhensibles. C'tait des: Tiens! chaligaud!... Attrape,
Fche-Mathieu! A toi, chal chinge!... Et plus il cognait, plus il
s'animait en croyant tambouriner le cuir de M. Camuflet qu'il accusait
d'avarice.

--Pietro connaissait donc M. Camuflet?

--Il devait l'avoir vu hier pour la premire fois, quand ce convive
de votre oncle est arriv pour savourer le fameux dner de Nadje...
Probablement qu'il l'a entendu nommer. Alors ce nom, rest dans sa
mmoire, sera revenu dans les divagations de son ivresse... Toujours
est-il qu'en daubant sur M. Fraimoulu, l'ivrogne Pietro croyait assommer
M. Camuflet.

Gontran ne connaissait Cabillaud et son fils que de la veille.

Il tait, en consquence, bien excusable de chercher  se dbarrasser de
l'importun dont la visite retardait son djeuner et tenait Henriette et
La Godaille prisonniers dans la cuisine.

Il regarda la pendule en disant:

--Je vais me hter de djeuner pour aller, ensuite, rendre visite  mon
oncle.

--Mieux serait peut-tre de ne pas vous dranger. Qui sait si M.
Fraimoulu souhaite que vous connaissiez sa msaventure? conseilla
Cabillaud pre.

La pendule tintant ses onze coups ramena le mdecin  ses alarmes.

--Onze heures, dit-il, le moment o Gustave et moi nous devrions nous
mettre  table.

La faim rendait Gontran froce. Il sentit que le docteur allait
s'attendrir. Il ne lui en laissa pas le temps.

--Je vous fais un pari, monsieur Cabillaud, proposa-t-il. Je vous gage
que, pendant que vous tes  vous mettre martel en tte  propos de ce
qu'un homme de trente ans n'a pas couch dans son lit, monsieur votre
fils, rentr chez vous, doit regarder aussi l'heure et se dire avec la
faim au ventre: Pourquoi mon pre ne rentre-t-il pas, lui si ponctuel 
l'heure des repas?

--Croyez-vous? dit le mdecin se laissant aller  l'esprance devant
cette supposition.

--Allez-y voir et, dans vingt minutes, vous serez  rire de vos
angoisses de la matine.

Ce disant, le jeune homme poussait doucement vers la porte le mdecin
qui rptait:

--Je le souhaite! je le souhaite!

Ses talons n'avaient pas dpass le seuil d'un millimtre que la porte
tait referme sur le mdecin par Gontran qui poussa un norme Ouf! de
satisfaction.

Sans s'tre aperu de l'empressement qu'on avait mis  se dbarrasser de
lui, l'homme  la verrue regagna son domicile  pas presss.

--Gustave doit s'impatienter de mon retard. Servez-nous vite, Clarisse,
dit-il  sa cuisinire qui avait ouvert  son coup de sonnette.

--M. Gustave n'est pas arriv pour djeuner, dit la servante.

--Et il n'a pas reparu de la matine?

--Non.

Un souvenir arrta l'inquitude qui allait reprendre le pre. Quand il
s'tait prsent, en qute de Gustave chez Ducanif, ce dernier lui avait
dit en riant:

--Je l'attends aujourd'hui mme  djeuner. Je vais le voir m'arriver
avec des dents aiguises par cette mme nuit, passe dehors, dont vous
vous alarmez tant  tort, mon cher ami... Votre garon a trente ans, que
diable!... et il n'est pas sminariste.

Le souvenir de cette phrase qui, en somme, n'tait qu'une variante de
ce que lui avait rpt Gontran, fit donc que le docteur, en ne trouvant
pas Gustave  son retour au logis, offrit ce leurre  ses craintes en
disant  Clarisse:

--Il doit tre  djeuner chez Ducanif.

--Non, rpta encore la cuisinire.

--Qu'en savez-vous?

--Chez M. Ducanif, o, d'habitude, on djeune  dix heures et demie,
on s'est tonn de ne pas voir arriver M. Gustave. Alors M. Ducanif a
envoy sa domestique Hlose s'informer si la disparition de votre
fils, que vous lui aviez annonce ce matin  votre visite, s'tait
prolonge... Vous seriez arriv cinq minutes plus tt que vous vous
seriez rencontr avec Hlose... Elle sort d'ici.

Et Clarisse qui, pas plus que Cabillaud pre, n'ignorait certaines
particularits de la vie de Gustave, ajouta en secouant la tte:

--Et Hlose, tout comme nous, ne sait pas o M. Gustave peut bien avoir
pass la nuit.


FIN DE SEUL CONTRE TROIS BELLES-MRES.

L'pisode qui suit et termine: _Seul contre Trois Belles-Mres_ a pour
titre: _Le Tombeur des Crnes_.







MILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY


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MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

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ERNEST FLAMMARION, DITEUR

26, RUE RACINE, PRS L'ODON









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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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