The Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Corysandre

Author: Hector Malot

Release Date: September 18, 2004 [EBook #13490]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE ***




Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed
Proofreading Team and Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr., .





CORYSANDRE

PAR

HECTOR MALOT

CORYSANDRE [1]

[Note 1: L'episode qui precede a pour titre: _la Duchesse
d'Arvernes_.]



I

La saison de Bade etait dans tout son eclat; et une lutte qui s'etait
etablie entre deux joueurs russes, le prince Savine et le prince
Otchakoff, offrait aux curieux et a la chronique les peripeties les plus
emouvantes.

C'etait pendant l'hiver precedent que le prince Otchakoff avait fait son
apparition dans le monde parisien, et en quelques mois, par ses gains
ou ses pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le sourire
dedaigneux avec lesquels il acceptait une culotte de cinq cent mille
francs, il s'etait conquis une reputation tapageuse qui avait failli
donner la jaunisse au prince Savine, habitue depuis de longues annees a
se considerer orgueilleusement comme le seul Russe digne d'occuper la
badauderie parisienne.

C'etait un petit homme chetif et maladif que ce prince Otchakoff et qui,
n'ayant pas vingt-cinq ans, paraissait en avoir quarante, bien qu'il fut
blond et imberbe. Dans ce Paris ou l'on rencontre tant de physionomies
ennuyees et vides, on n'avait jamais vu un homme si triste, et rien qu'a
le regarder avec ses traits fatigues, ses yeux eteints, son visage jaune
et ride, son attitude morne, on etait pris d'une irresistible envie de
bailler.

Apres avoir essaye de tout il avait trouve qu'il n'y avait que le jeu
qui lui donnat des emotions, et il jouait pour se sentir vivre autant
que pour faire du bruit en ce monde, ce qui etait sa grande, sa seule
ambition.

Sa sante etant miserable, sa fortune etant inepuisable, le jeu etait
le seul exces qu'il put se permettre, et il jouait comme d'autres
s'epuisent, s'indigerent ou s'enivrent.

Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom en achetant des
collections de tableaux ou de potiches qui l'auraient ennuye, en prenant
une maitresse en vue qui l'aurait affiche, en montant une ecurie de
course qui l'aurait dupe; mais en esprit pratique qu'il etait, il avait
trouve que le plus simple encore et le moins fatigant, etait d'abattre
nonchalamment une carte, de pousser une liasse de billets de banque a
droite ou a gauche et de dire sans se presser: "Je tiens."

Et ce calcul s'etait trouve juste. En six mois ce nom d'Otchakoff etait
devenu celebre, les journaux l'avaient cite, tambourine, trompete, et
la foule moutonniere l'avait repete. Ce jeune homme, qui n'avait jamais
fait autre chose dans la vie que de tourner une carte et de combiner un
coup, etait devenu un personnage.

Mais une reputation ne surgit pas ainsi sans susciter la jalousie et
l'envie: le prince Savine, qui de tres bonne foi croyait etre le seul
digne de representer avec eclat son pays a Paris, avait ete exaspere par
ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une part, et une tres
grosse part de cette celebrite mondaine qu'il voulait pour lui tout seul
avait ete Anglais, Turc, Mexicain, il se serait jusqu'a un certain point
calme en le traitant de sauvage; mais un Russe! un Russe qui se montrait
plus riche que lui, Savine! un Russe qu'on disait, et cela etait vrai,
d'une noblesse plus haute et plus ancienne que la sienne a lui Savine!
Il fallait que n'importe a quel prix, meme au prix de son argent, auquel
il tenait tant, il defendit sa position menacee et se maintint au rang
qu'il avait conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs annees
et qui le rendait si glorieux.

Alors, lui toujours si rogue et si gonfle, s'etait fait l'homme le
plus aimable du monde, le plus affable, le plus gracieux avec quelques
journalistes qu'il connaissait, et il les avait bombardes d'invitations
a dejeuner, ne s'adressant, bien entendu, qu'a ceux qu'il savait assez
vaniteux pour etre fiers d'une invitation a l'hotel Savine et en
situation de parler de ses dejeuners dans leurs chroniques et aussi de
tout ce qu'il voulait qu'on celebrat: son luxe, sa fortune, sa noblesse,
son gout, son esprit, son courage, sa force, sa sante, sa beaute.

Puis, apres s'etre assure le concours de cette fanfare, il avait
commence sa manoeuvre.

Trois jours apres une perte enorme subie par Otchakoff avec son flegme
ordinaire, Raphaelle, la maitresse de Savine, avait vu arriver un matin
dans la cour de son hotel deux chevaux russes superbes, deux de ces
puissants trotteurs qui battent, en se jouant, les anglais comme les
arabes, et Savine n'avait pas tarde a paraitre. Comme Raphaelle menacee
d'une angine disait qu'elle etait desolee de ne pas pouvoir faire
atteler ses chevaux ce jour meme et de sortir, il s'etait fache. C'etait
justement l'ouverture de la reunion de printemps a Longchamp, et il
voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris a cette reunion a
l'aller et au retour; il ne les avait fait venir de son haras et ne
les avait donnes que pour cela. "Si vous ne pouvez pas vous en servir,
avait-il dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui, et, une
fois qu'ils seront entres dans mes ecuries, ils n'en sortiront pas.
En vous enveloppant bien, vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas
s'exagerer son mal ou l'on se priverait de tout." Au risque d'en mourir,
car il soufflait un vent glacial, Raphaelle avait ete aux courses, et a
l'aller comme au retour ses trotteurs a la robe grise avaient provoque
l'admiration des hommes et l'envie des femmes.

Il fallait continuer, car, de son cote, Otchakoff continuait de jouer,
perdant toutes les nuits ou gagnant des coups de trois ou quatre cent
mille francs, tantot contre celui-ci, tantot contre celui-la, sans
jamais lasser l'admiration de la galerie, qui repetait toujours son meme
mot: "Cet Otchakoff, quel estomac!" ce a quoi Savine repondait toutes
les fois qu'il pouvait repondre, en haussant les epaules et en disant
que si Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert, il n'en avait
pas devant une nappe blanche, le pauvre diable etant incapable de boire
seulement les quatre ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai
Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport pour prouver la
nationalite.

Pour continuer la lutte, sinon avec economie, au moins d'une facon qui
ne fut pas nuisible a ses interets, Savine qui depuis longtemps se
contentait des collections qu'il avait recueillies par heritage, s'etait
mis a acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux, bronzes,
livres, curiosites, n'exigeant d'elles que quelques qualites speciales:
d'etre authentiques, d'etre dans un parfait etat de conservation,
enfin de couter tres cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait les
revendre,--ce qu'il esperait bien faire un jour, tirant ainsi d'elles
deux reclames, l'achat et la vente,--il put le faire avec benefice,
sans autre perte que celle des interets.

Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de ce genre, les
journaux l'avaient annoncee et celebree: le prince Savine, quel Mecene!
Il est vrai que ce Mecene ne repandait ses bienfaits que sur des
artistes morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul Veronese et
autres qui ne lui savaient aucun gre de ses largesses.

Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mecene, et Otchakoff, en
une nuit heureuse ou malheureuse, s'imposait a la curiosite publique
d'une facon autrement vivante et palpitante en perdant son argent que
s'il l'avait depense a acheter des Rubens ou des Titien.

Ce fut alors que Savine exaspere et perdant la tete, se decida a lutter
contre son rival en employant les memes armes que celui-ci, c'est-a-dire
a coups de millions.

Otchakoff, ne trouvant plus a jouer des grosses parties a Paris pendant
la saison d'ete, etait venu a Bade jouer contre la banque, et Savine
l'avait suivi, se disant qu'un homme habile et prudent qui joue contre
une banque de jeu ne doit perdre que dans une certaine mesure qui peut
se calculer mathematiquement, et meme qu'il peut gagner.

Le tout etait donc d'etre cet homme habile et prudent.

Heureusement, les professeurs de systemes tous plus infaillibles les uns
que les autres ne manquent pas pour ceux qui veulent jouer a coup sur;
il y en a a Paris, et a cette epoque il y en avait dans toutes les
villes d'eaux ou l'on jouait: a Bade, a Hombourg, a a Wiesbaden, a Ems,
a Spa, ou ils tenaient boutiques de renseignements et de lecons.

Dans un de ses sejours a Bade, Savine avait rencontre un de ces
professeurs: un vieux gentilhomme francais de grand nom et de belle mine
qui, apres avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux jeunes
gens qui voulaient bien l'ecouter "une rectitude de combinaisons
inexorables" pour faire sauter la banque; mais alors, ne pensant pas
a jouer, il s'en etait debarrasse en lui faisant l'aumone de quelques
florins que le vieux professeur allait perdre avec une "rectitude
inexorable" ou qu'il employait a faire inserer dans les journaux des
annonces pour tacher de trouver des actionnaires qui lui permissent
d'essayer en grand son systeme.

Arrive a Bade il avait cherche son homme aux "combinaisons inexorables",
ce qui n'etait pas difficile, car on etait sur de le trouver a
la _Conversation_, assis sur une chaise devant la table de
trente-et-quarante, suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre part
et notant les coups sur un carton qu'il percait d'une epingle.

Le marquis de Mantailles etait si bien absorbe dans son travail qu'il
n'avait pas vu Savine, et qu'il avait fallu que celui-ci lui frappat sur
l'epaule pour appeler son attention; mais alors il avait vivement quitte
le jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmene dans
les jardins, ne voulant pas qu'on le vit en conference avec le vieux
professeur de jeu, ni qu'on surprit un seul mot de leur entretien.

--Six cent mille francs seulement, prince, s'ecria-t-il, mettez six cent
mille francs seulement a ma disposition, et le monde est a nous.

Mais Savine avait tout de suite eteint ce beau feu il n'apporterait pas
ces six cent mille francs, il n'en apporterait pas cinquante mille, pas
meme dix mille; mais il etait dispose, dans un but moral et pour sauver
les malheureux qui se ruinaient, a essayer le systeme des "combinaisons
inexorables," seulement il voulait l'essayer lui-meme; bien entendu il
le payerait... s'il gagnait.

Le lendemain matin, le marquis de Mantailles s'etait presente a la porte
du pavillon que le prince Savine occupait sur le _Graben_, et tout
de suite il avait ete introduit; Savine, bien que mal eveille, avait
remarque qu'il etait porteur d'une sorte de petite boite plate
enveloppee dans une serviette de serge grise et d'un petit sac de toile
comme ceux dont se servent les joueurs de loto.

--Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique qui avait introduit
le marquis.

Pendant ce temps, le vieux joueur avait precieusement depose sa boite
et son sac sur une table; puis, le domestique etant sorti, il s'etait
approche du lit de Savine: sa physionomie s'etait transfiguree; il avait
l'air d'un pauvre vieux bonhomme use, ecrase en entrant, maintenant il
s'etait releve, c'etait un homme digne et fier, inspire, sur de lui.

--Avant tout, je dois vous montrer par l'experience la rigoureuse
exactitude de ce que je viens de vous expliquer, et c'est dans ce but
que je me suis muni de differents objets utiles a ma demonstration.

Ces objets utiles a la demonstration des "combinaisons inexorables"
etaient une petite roulette, un tapis de drap divise comme le sont les
tables de trente-et-quarante, six jeux de cartes, et enfin, dans le sac
en toile, des haricots blancs et rouges.

Aussitot que le professeur eut etale son tapis sur une table et dispose
en deux masses ses haricots, les rouges pour Savine, les blancs pour
lui, la demonstration commenca; a onze heures, Savine avait deux
cent-quarante haricots gagnes contre la banque, c'est-a-dire deux
cent-quarante mille francs.

Le lendemain, la demonstration continua; puis le surlendemain, pendant
dix jours, et au bout de ces dix jours Savine avait gagne dix-neuf cent
cinquante haricots, c'est-a-dire pres de deux millions de francs.

L'experience etait decisive; maintenant c'etaient de vrais billets de
banque que Savine pouvait risquer; mais, chose extraordinaire, au lieu
de gagner il perdit.

Et cela etait d'autant plus exasperant que, ce jour-la, Otchakoff fit
sauter la banque au milieu de l'enthousiasme general.

Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisieme jour, puis le
quatrieme.

--Courage, disait le marquis de Mantailles, plus vous perdez, plus vous
avez de chance de gagner; l'equilibre ne peut pas ne pas se retablir.

Cependant il ne se retablit point; au bout de quinze jours, Savine avait
perdu cinq cent mille francs, et ce qui lui etait plus sensible encore
que cette perte d'argent, il les avait perdus sans que cela fit
sensation et tapage.

--Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on.

--Et pourtant il est prudent.

Prudent et malheureux, c'etait trop; quelle honte!

Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque le jeu ne soulevait
pas le tapage qu'il avait espere, il chercha un autre moyen pour forcer
l'attention publique a se fixer sur lui, et il crut le trouver en
s'attachant tres ostensiblement a une jeune fille, mademoiselle
Corysandre de Barizel, qui, par sa beaute eblouissante, etait la reine
de Bade, comme Otchakoff en etait le roi par son audace au jeu.



II

C'etait aussi l'hiver precedent, presque en meme temps qu'Otchakoff,
que la belle Corysandre, sous la conduite de sa mere, la comtesse de
Barizel, avait fait son apparition a Paris.

Elle venait, disait-on, d'Amerique, de la Louisiane, ou son pere, le
comte de Barizel, qui descendait des premiers colons francais etablis
dans ce pays, avait possede d'immenses proprietes, aux mains de sa
famille depuis pres de deux cents ans; le comte avait ete tue dans la
guerre de Secession, commandant une brigade de l'armee du Sud, et sa
veuve et sa fille avaient quitte l'Amerique pour venir s'etablir en
France, ou elles voulaient vivre desormais.

C'etait dans une des deux grandes fetes que donnait tous les ans le
financier Dayelle qu'elles avaient paru pour la premiere fois.

Bien que Dayelle ne fut qu'un homme d'argent, un enrichi, les fetes
qu'il donnait dans son hotel de la rue de Berry comptaient parmi les
plus belles et les mieux reussies de Paris. Quand on avait un grand nom
ou quand on occupait une haute situation on se moquait bien quelquefois,
il est vrai, de Dayelle en rappelant d'un air dedaigneux qu'il avait
commence la vie par etre commis chez un marchand de toile, puis
fabricant de toile lui-meme, puis filateur de lin, puis banquier, puis
l'un des grands faiseurs de son temps; mais on n'en recherchait pas
moins les invitations de ce parvenu qui, deux fois par an, pour chacune
de ses fetes, ne depensait pas moins de cent mille francs en decorations
nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on n'entendait que chez
lui.

Ce n'etait pas seulement les meilleurs artistes que Dayelle tenait a
offrir a ses invites, c'etait encore tout ce qui, a un titre quelconque:
gloire, talent, beaute, fortune, promettait d'arriver bientot a la
celebrite; il ne fallait pas etre conteste, mais d'autre part il ne
fallait pas non plus etre consacre, puisqu'il avait la pretention d'etre
lui-meme le consacrant. Aussi en allant chez lui s'attendait-on toujours
a quelque surprise. Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la
cachait avec soin pour que l'effet produit fut plus grand; mais enfin on
savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas figurer sur le programme,
faisait cependant partie obligee de ce programme.

Celle que causa la beaute de Corysandre fut des plus vives et pendant
huit jours elle fournit le sujet de toutes les conversations.

--Vous avez vu cette jeune Americaine avec sa mere?

--Parbleu, seulement ce n'est pas une Americaine, c'est une francaise;
elle est d'origine francaise: il y a encore dans le Poitou des Barizel
de tres vieille et tres bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette
famille qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'etablir en Amerique,
que descend cette belle jeune fille.

--Riches les Barizel?

--On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; mais je n'en sais
rien. Si vous avez des pretentions a la main de cette belle fille,
ne tablez donc pas sur ce que je vous dis; ces fortunes d'Amerique
ressemblent souvent aux batons flottants. La seule chose certaine, c'est
que la mere a achete un terrain dans les Champs-Elysees ou elle va,
dit-on, faire construire un hotel.

--Ca c'est quelque chose.

--C'est beaucoup si l'hotel est construit; mais s'il ne l'est pas, si on
en voit jamais que le plan, ce n'est rien. J'ai connu des gens qui, avec
un terrain et un plan qu'ils montraient a propos et dont ils parlaient;
ont pendant de longues annees fait croire a une fortune qui n'existait
pas et n'avait jamais existe.

--C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitee a sa fete.

--Il l'aurait bien invitee pour la beaute de la fille, sans doute.

--Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds.

--Il n'y a plus de blondes.

--Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des blondes chatain, des
blondes cendre, il n'y a plus de blondes pures, de ce blond de moissons
muries par le soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincerite du blond.

--C'est deja quelque chose d'avoir de la sincerite dans les cheveux.

--Ce serait peu, mais elle parait en avoir ailleurs: ainsi dans son
front si pur, dans ses yeux naifs, et son regard limpide, dans sa
bouche innocente, dans son attitude modeste. Naive, douce, modeste et
admirablement belle d'une beaute qui s'impose par l'eclat et la majeste,
voila une reunion qui est rare. Maintenant a-t-elle cette sincerite
dans le coeur et dans l'esprit? Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou
presque rien: et sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne
parle que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappe, ce qui
m'a ebloui c'est sa beaute, c'est cette chevelure blonde, ces yeux bruns
sous un sourcil pale, ce teint d'une blancheur veloutee, enfin c'est,
comme disaient nos peres, ce port de reine bien curieux vraiment, bien
extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit ans.

--En a-t-elle meme dix-sept?

--La mere dit dix-huit.

--On a vu des meres vieillir leurs filles pour s'en debarrasser plus
vite.

--La mere est encore fort bien.

--Un peu empatee.

--Une creole.

--Est-elle creole?

--Elle en a l'air.

--Elle a meme l'air plus que creole.

--C'est peut-etre une _octoroon_.

--Qu'est-ce que c'est que ca, une _octoroon_?

--C'est la descendante d'un blanc et d'une negresse arrivee a la
huitieme generation; chez elle le sang noir a si bien disparu qu'il n'en
reste plus trace, meme pour l'oeil exerce d'un creole; ni la paume de sa
main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine.

C'etait cette belle Corysandre qui, lorsque les salons s'etaient fermes
a Paris, etait venue avec sa mere passer la saison a Bade.

Et la on avait parle d'elle comme on en avait parle a Paris, car s'il
est des gens qui passent partout inapercus, il en est d'autres qui ne
peuvent faire un pas sans provoquer le tapage et la curiosite.

Cependant, leur installation fort modeste dans un petit chalet des
allees de Lichtenthal n'avait rien du faste insolent de quelques
etrangers qui semblent n'etre venus a Bade que pour y trouver le plaisir
de depenser leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, un
homme et deux femmes; une caleche louee au mois; il n'y avait certes pas
la de quoi forcer l'attention; avec cela un cercle de relations assez
banal, une loge au theatre, une heure de station a la musique, une
promenade rapide dans les salons de la Conversation sans jamais risquer
un florin a la table de la roulette, tous les matins la messe a l'eglise
catholique, c'etait tout.

Il etait impossible de mener une vie plus simple et cependant...

Cependant toutes les fois que madame de Barizel et sa fille se
montraient quelque part, il n'y avait plus d'yeux que pour elles ou
tout au moins pour Corysandre, et instantanement c'etait d'elles qu'on
s'occupait.

--Pourquoi parle-t-on tant d'elle, meme dans les journaux?

--Notre temps est celui de la reclame; tout finit par se placer avec
des annonces bien faites et souvent repetees: la mere s'entoure de
journalistes.

S'il n'etait pas rigoureusement exact de dire que madame de Barizel
recherchait les journalistes, au moins etait-ce vrai en partie et
particulierement pour un correspondant de journaux francais et
americains nomme Leplaquet.

Ancien medecin dans la marine de l'Etat, ancien directeur d'un journal
francais a Baton-Rouge, Leplaquet etait bien reellement le commensal de
madame de Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au moins
pour certaines affaires. On disait et il le racontait lui-meme, qu'il
l'avait connue en Amerique, ou il avait ete son ami et plus encore l'ami
de M. de Barizel; a propos de cette liaison ancienne il etait meme plein
d'histoires plus ou moins interessantes qu'il contait volontiers, meme
sans qu'on les lui demandat, et dans lesquelles la grosse fortune et la
haute situation de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur
et d'intrepidite, remplissaient toujours une place considerable; en
Amerique, ou lui Leplaquet, etait un personnage, il n'avait connu que
des personnages, et parmi les plus eleves, son bon ami Barizel.

Ces histoires, on les ecoutait parce qu'elles etaient generalement bien
dites et avec une verve meridionale qui s'imposait; mais on les eut
peut-etre mieux accueillies et avec plus de confiance si le conteur
avait ete plus sympathique. Malheureusement ce n'etait pas le cas de
Leplaquet, qui, avec sa face plate, son front bas, ses yeux fuyants, son
air sombre, son attitude hesitante, inspirait plutot la defiance que la
sympathie, la repulsion que l'attraction.

D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait a les conter a tout
propos et souvent hors de propos leur nuisait aussi: on s'etonnait que
cet homme qui, ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchat
si obstinement les occasions de dire du bien de la seule madame de
Barizel.

De meme on cherchait aussi pourquoi il deployait tant de zele a racoler
des convives pour les diners de madame de Barizel.

Bien entendu, c'etait dans son monde qu'il les prenait, ces convives,
parmi les artistes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs, surtout
parmi les journalistes, ses confreres, francais ou etrangers; il
suffisait, qu'on tint une plume, quelle qu'elle fut, pour etre invite
par lui chez madame de Barizel.

Bien que des invitations de ce genre fussent assez frequentes a Bade, ou
plus d'une femme en vue employait ses amis a l'enrolement d'une petite
cour composee de gens qui avaient un nom, la persistance et l'activite
que Leplaquet apportait a ces enrolements etaient si grandes qu'elles ne
pouvaient pas ne pas provoquer un certain etonnement. C'etait a croire
qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car des qu'ils arrivaient et
a leurs premiers pas dans Bade, il sautait sur eux et les enveloppait.

Le lendemain, l'invite de Leplaquet s'asseyait a la droite de la
comtesse de Barizel, qui se montrait une femme superieure dans l'art de
chatouiller la vanite litteraire de son convive, dont la veille elle
ne connaissait meme pas le nom, lui repetant avec une grace pleine de
charme la lecon qu'elle avait apprise de Leplaquet; et le surlendemain,
au sortir du lit, de bonne heure, encore sous l'influence des beaux
yeux de Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments de la
comtesse, il envoyait a son journal une correspondance consacree a la
gloire des Barizel.



III

Une maison hospitaliere: comme l'etait celle de madame de Barizel devait
s'ouvrir facilement pour le prince Savine.

En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine n'eut qu'a attendre
une visite de celui-ci a Bade pour se faire presenter a la comtesse, et
bientot on le vit partout aux cotes de la belle Corysandre.

Ce ne fut qu'un cri:

--Le prince Savine va epouser mademoiselle de Barizel.

C'etait ce que Savine voulait. On parlait de lui, on s'occupait de lui,
lorsqu'il paraissait quelque part, il avait la satisfaction enivrante
pour sa vanite de voir qu'il faisait sensation; il etait revenu a ses
beaux jours, Otchakoff serait eclipse.

Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la belle Corysandre,
quel inepuisable sujet de conversation!

Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais il ne repondait pas.

Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il ce mari
bienheureux?

Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui avaient assiste a
ces explosions d'enthousiasme, et cependant personne ne pouvait dire que
Savine s'etait nettement et formellement prononce a ce sujet.

Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans qu'un jour madame de
Barizel ou meme tout simplement le premier venu pussent s'appuyer sur un
fait positif et precis pour soutenir qu'il avait voulu etre le mari
de Corysandre, car il avait une peur effroyable des responsabilites,
quelles qu'elles fussent.

Si ordinairement et en tout ce qui ne lui etait pas personnel, il
n'avait que peu d'imagination, il se montrait au contraire fort
ingenieux et tres fertile en ressources, en inventions, en combinaisons
pour tout ce qui s'appliquait immediatement a ses interets ou devait les
servir.

Ce qu'il trouva ce fut une fete de nuit en pleine foret, avec bal et
souper, organisee en l'honneur de Corysandre. En choisissant un endroit
pittoresque qui ne fut pas trop eloigne de Bade, de facon qu'on put y
arriver facilement, il etait sur a l'avance de voir ses invitations
recherchees avec empressement. Sans doute la depense qu'entrainerait
cette fete serait grosse, et c'etait la pour lui une consideration a
peser; mais, tout compte fait, elle ne lui couterait pas plus qu'une
seance malheureuse, comme celles qu'il avait eues en ces derniers temps
a la table de trente-et-quarante, et l'effet produit ne pouvait pas
manquer d'etre considerable et retentissant. D'ailleurs il n'etait pas
dans son intention de prodiguer ses invitations: plus elles seraient
rares, plus elles seraient precieuses, et les malheureux qu'il ferait
parleraient de lui autant que les heureux,--ce qu'il voulait.

Apres avoir soigneusement etudie les environs de Bade, l'emplacement
qu'il adopta fut un petit plateau boise situe entre le vieux chateau
et l'entassement de roches sillonnees de crevasses qu'on appelle les
Rochers; il y avait la une clairiere entouree de superbes sapins au
tronc et aux rameaux, recouverts d'une mousse blanche, qui pendait ca et
la en longs fils, et dont le sol etait a peu pres uni, c'est-a-dire tout
a fait a souhait pour qu'on y put danser et pour qu'on y dressat les
tentes sous lesquelles on servirait les tables du souper.

En moins de huit jours, tout fut organise et Savine eut la satisfaction
de se voir poursuivi et assiege de demandes d'invitations.

Quel chagrin, quel desespoir pour lui de refuser; mais le nombre des
invites avait ete fixe a cent par suite de l'impossibilite de dresser
sur ce terrain tourmente des tentes assez grandes pour recevoir autant
de convives qu'il aurait desire. Ce desespoir avait ete tel qu'il
s'etait decide a porter le nombre de cent, a cent cinquante; puis,
devant les instances dont il avait ete accable, et pour ne peiner
personne, de cent cinquante a deux cents.

Mais s'il se donna le plaisir pour lui tres doux de refuser de hauts
personnages qui ne pouvaient pas le servir, par contre il n'eut garde de
ne pas s'assurer la presence des journalistes qui se trouvaient en ce
moment a Bade.

En realite c'etait pour eux que la fete etait donnee.

Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant cette fete il se
partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetes que pour elle et pour
eux; pour tous ses autres invites, affectant une morgue hautaine.

Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement, l'entourant,
l'enveloppant, ne la quittant presque pas, de facon a bien marquer
l'admiration et l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les
journalistes, au contraire, il se tenait sur la reserve et c'etait
seulement quand il croyait n'etre pas vu ou entendu qu'il leur
temoignait sa bienveillance, prenant toutes les precautions pour qu'on
ne put pas supposer qu'il etait en relations suivies avec ces gens-la.

--Comment trouvez-vous cette petite fete?

--Admirable.

--Vous en direz quelques mots?

--C'est-a-dire que je lui consacrerai mon prochain article tout entier.

--Avec discretion, n'est-ce pas? C'est un service, que je vous demande;
si vous pouvez ne pas parler de moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de
tout ce qui ressemble a la reclame.

--Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire de cette fete.

--Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice: je comprends
qu'un sujet d'article est chose precieuse, et je ne veux pas vous priver
de celui-la; seulement je vous prie d'observer une certaine reserve en
tout ce qui me touche personnellement, ou mieux, vous voyez que j'agis
avec vous en toute franchise, je vous prie si vous n'envoyez pas votre
article tout de suite, de me le lire. Voulez-vous?

--Volontiers.

--Comme cela je serai responsable de ce que vous aurez dit et je
ne pourrai avoir pour votre obligeance et votre sympathie que des
sentiments de reconnaissance. A demain, n'est-ce pas?

Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'echelonner pour que ceux
qui devaient trompeter son nom ne se trouvassent point nez a nez, il
entendit la lecture des differents articles qui allaient chanter sa
gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent de sa part des
eloges sans fin.

--Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu! C'est une perle, cet
article, je n'ai jamais rien lu d'aussi joli, et quelle delicatesse
de touche, quelle grace! Je ne risquerai qu'une observation. Vous
permettez, n'est-ce pas?

--Comment donc.

--C'est une priere que je veux dire: la reserve que je vous avais
demandee, vous ne l'avez peut-etre pas observee aussi complete que
j'aurais voulu, mais passons; ce que je desire, ce n'est pas une
suppression, c'est une addition: je serais bien aise que vous glissiez
un mot sur mon titre et sur le rang que j'occupe dans la noblesse russe;
il y a tant de princes russes d'une noblesse douteuse,--ce n'est pas
positivement pour Otchakoff que je dis cela,--je ne voudrais pas que
le public francais, mal instruit de ces choses, me confondit avec ces
gens-la; voulez-vous?

--Avec plaisir.

--Alors je vais vous donner des renseignements... authentiques.

Avec le second les eloges reprirent:

--Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu!

Il ne presenta aussi qu'une observation, "non pour demander une
suppression, mais pour indiquer une addition qui lui serait agreable".

--Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a tant de fortunes
russes peu solides que je ne voudrais pas qu'on confondit la mienne avec
celles-la, et qu'on crut que parce que je donne des fetes je me livre a
des prodigalites et a des folies; si vous le desirez je vais vous donner
des renseignements... authentiques. Pour ma noblesse, il est inutile
d'en rien dire, elle est, grace a Dieu, bien connue.

Avec le troisieme, il commenca aussi par des eloges et ce ne fut
qu'apres avoir epuise toute sa collection d'adjectifs qu'il demanda une
petite addition, non pour parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles
etaient, grace a Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelat son duel
avec le comte de San-Estevan et pour qu'on glissat un mot discret sur la
fermete et le courage qu'il avait montres en cette circonstance.

Avec le quatrieme, l'addition ne dut porter ni sur la noblesse, ni sur
la fortune, ni sur son courage, toutes choses qui, grace a Dieu, etaient
de notoriete publique, mais sur sa generosite; parce qu'il donnait des
fetes qui lui coutaient fort cher, il ne voulait pas qu'on crut qu'il ne
pensait pas aux malheureux.

Otchakoff etait battu.



IV

On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine avec la belle
Corysandre sans que ce bruit arrivat aux oreilles de la personne qui
justement avait le plus grand interet a l'apprendre: Raphaelle, la
maitresse du prince, retenue a Paris par le role qu'elle jouait dans une
piece en vogue, et aussi parce que son amant n'avait pas voulu l'emmener
avec lui.

Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre que ce mariage
fut possible: Savine ne se marierait que quand il serait impotent, et
ce serait pour avoir une garde-malade sure, dont il provoquerait
la sollicitude, l'interet et les soins par toutes sortes de belles
promesses, que naturellement il ne tiendrait pas. Quant a penser qu'il
etait pris par l'amour et la passion, cette idee etait pour elle si
drole et si invraisemblable qu'elle ne s'y arretait meme pas: Savine
amoureux, Savine passionne; cela la faisait rire aux eclats.

Ce fut meme par un de ces eclats de rire qu'elle accueillit la premiere
fois cette nouvelle, quand une de ses bonnes amies vint la lui annoncer
hypocritement avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste
satisfaction dans le coeur qu'eprouve une pauvre femme qui n'a pas eu en
ce monde la chance a laquelle elle avait droit, a voir enfin abaissee
une de celles qui lui ont vole sa part de bonheur.

Cependant, a la longue et peu a peu, a force d'entendre et de lire
le meme mot sans cesse repete, "le mariage du prince Savine avec
mademoiselle de Barizel", elle finit par s'inquieter. Un bruit aussi
persistant ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur quelque
chose de serieux.

La prudence exigeait qu'elle vit clair en cette affaire.

Ce n'etait point un role facile a remplir que celui de maitresse de Son
Excellence le prince Vladimir Savine; elle le savait mieux que personne,
et depuis longtemps elle l'eut abandonne sans certains avantages
auxquels elle tenait assez fortement pour tout supporter. Et il y avait
des femmes qui l'enviaient! Si elles savaient de quel prix, de quels
degouts, de de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son
luxe, ses diamants, ses equipages, ses toilettes, son hotel des
Champs-Elysees! Mais on ne voyait que la surface brillante de ce qui
s'etalait insolemment en public; elle seule connaissait le fond des
choses, le bourbier dans lequel elle se debattait, comme elle seule
connaissait la cravache qui plus d'une fois avait bleui sa peau.

Apres avoir bien reflechi a la situation, Raphaelle trouva que la seule
personne qu'elle pouvait charger de cette enquete delicate etait son
pere.

Depuis qu'elle habitait son hotel des Champs-Elysees, elle avait
ete obligee de se separer de sa famille, Savine n'etant pas homme a
supporter une communaute que le duc de Naurouse et Poupardin avaient
bien voulu tolerer: il ne reconnaissait pas a sa maitresse le droit
d'avoir un pere et une mere, pas plus qu'il ne lui reconnaissait celui
d'avoir d'autres amants elle devait etre a lui, entierement a sa
disposition, sans distraction du matin au soir et du soir au matin; s'il
permettait qu'elle restat au theatre, c'etait parce qu'il etait flatte
dans sa vanite de l'entendre applaudir et de lire son nom en vedette sur
les colonnes du boulevard ou dans les reclames des journaux. C'etait une
grace qu'il faisait au public comme il lui en avait fait une du meme
genre en exposant ses trotteurs dans les concours hippiques. Qui aurait
ose dire qu'il n'etait pas liberal et qu'il n'usait pas noblement de sa
fortune!

Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et madame Houssu avaient
loue un logement dans la rue de l'Arcade, ou M. Houssu avait continue
son commerce de prets en y joignant un bureau de "renseignements intimes
et de surveillances discretes." Une circulaire qu'il avait largement
repandue expliquait ce qu'etaient ces renseignements intimes et ces
surveillances discretes, rien autre chose que l'espionnage au profit des
jaloux: maris, femmes, maitresses, qui voulaient savoir s'ils etaient
trompes et comme ils l'etaient. Mais cela n'etait point dit crument, car
M. Houssu, qui avait des formes et de la tenue, aimait le beau style
aussi bien que les belles manieres. Peut-etre, dans un autre quartier,
ce beau style qui mettait toutes choses en termes galants eut-il nui a
son industrie; mais sa clientele se composait, pour la meilleure part,
de cuisinieres qui frequentaient le marche de la Madeleine, de femmes
de chambre, de quelques cocottes devorees du besoin d'apprendre ce que
faisaient leurs amis aux heures ou elles ne pouvaient par les voir, et
tout ce monde trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que
bien ecrites; c'etait encore plus precis que les oracles des tireuses de
cartes et des chiromanciens, auxquels ils avaient foi. D'ailleurs, quand
on avait ete une fois en relations avec M. Houssu, on retournait le voir
volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, la facon dont
il jetait sa croix d'honneur au nez de ses clients en avancant l'epaule
gauche, qu'il faisait bomber, inspiraient la confiance.

Maintenant que Raphaelle etait separee de son pere et de sa mere, elle
ne pouvait plus, comme au temps ou elle etait la maitresse du duc de
Naurouse, entrer chez eux aussitot qu'elle avait un instant de liberte
et s'installer en caraco au coin du poele pour voir sauter le foie
ou mijoter le marc de cafe; mais toutes les fois que cela lui etait
possible elle se sauvait de son hotel des Champs-Elysees pour accourir
dejeuner dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; c'etait avec joie
qu'elle echappait aux valets a la tenue correcte, aux sourires insolents
et railleurs, que son amant lui faisait choisir par son intendant,
et qu'elle venait tenir elle-meme la queue de la poele ou cuisait le
dejeuner paternel; c'etait la seulement, qu'entre son pere et sa mere
et quelques amis de ses jours d'enfance, elle redevenait elle-meme,
reprenant ses habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage
d'autrefois, qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, a ceux de
l'hotel des Champs-Elysees et de sa position presente.

Decidee a charger son pere d'une surveillance intime aupres de Savine,
elle vint un matin rue de l'Arcade a l'heure du dejeuner, arrivant comme
a l'ordinaire les bras pleins et les poches bourrees de provisions de
toutes sortes liquides et solides.

Un des grands plaisirs de M. Houssu etait, lorsque ses clients lui en
laissaient le temps, de faire lui-meme sa cuisine, ne trouvant bon que
ce qu'il avait prepare de sa main.

Lorsque Raphaelle entra, il etait en manches de chemise, occupe a couper
du lard en petits morceaux.

--Tu viens dejeuner avec nous, dit-il gaiement, eh bien, je vais
te faire une omelette au lard dont tu me diras des nouvelles; mais
qu'est-ce que tu nous apportes de bon?

Abandonnant son lard, il passa l'inspection des provisions que Raphaelle
venait de poser sur sa table.

--Un jambon de Reims, bonne affaire, voila qui change ma strategie
culinaire, c'est un renfort qui arrive a un general au moment de livrer
bataille; je vais mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette,
tu vas voir ca;--il developpa deux bouteilles;--_vermouth, vieux rhum_,
fameuse idee, tu es une bonne fille, tu penses a tes parents, c'est
bien, c'est tres bien: si nous prenions un vermouth avant dejeuner, ca
nous ouvrirait l'appetit.

Sans attendre une reponse, il se mit a deboucher la bouteille de
vermouth.

--Non, dit Raphaelle, j'aime mieux une absinthe.

--Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier.

--Eh bien, on va aller en chercher.

Tirant une piece d'argent de son porte-monnaie, elle la tendit a sa mere
qui essuyait la vaisselle melancoliquement dans un coin.

Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en verre blanc, elle
sortit pendant que Raphaelle defaisant son chapeau et sa robe--une robe
de Worth,--les accrochait a un clou, entre deux casseroles.

--C'est ca, ma fille, mets-toi a ton aise, dit M. Moussu, il fait chaud.

Mais a ce moment madame Houssu rentra sans la fiole.

--Et l'absinthe? demanda Raphaelle.

--J'ai envoye la fille de la concierge.

--Quelle betise! elle va licher la bouteille, s'ecria Raphaelle.

--Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des jugements aventureux
sur cette enfant, a son age...

--Avec ca qu'a son age je n'en faisais pas autant!

Le feu etait allume, les oeufs etaient battus: l'omelette fut vite
cuite; le temps de boire les trois verres d'absinthe, et l'on put
se mettre a table: M. Houssu au milieu, les manches de sa chemise
retroussees jusqu'aux coudes, le col deboutonne; a sa droite, madame
Houssu, correctement habillee; a sa gauche, Raphaelle, imitant le
debraille paternel et ayant pour tout costume sa chemise et un jupon
blanc.

M. Houssu commenca par servir sa fille avec un air triomphant.

--Goute-moi ca, dit-il, est-ce moelleux, est-ce souffle? Tu as eu une
fameuse idee de venir dejeuner avec nous.

--J'ai a te parler.

--Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je t'ecouterai.

--Tu as lu ce que les journaux disent du prince?

--Qu'il allait epouser une jeune Americaine.

--Il n'y a pas de fumee sans feu; en tout cas l'affaire merite d'etre
eclaircie et je compte sur toi pour ca. Tu vas partir pour Bade et
m'organiser une surveillance intime, comme tu dis dans tes circulaires,
autour du prince Savine et de madame de Barizel, cette Americaine.

--Moi! ton pere!

--Eh bien?

--C'est a ton pere que tu fais une pareille proposition!

--A qui veux-tu que je la fasse?

Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers elle en jetant son epaule
gauche en avant par le geste qui lui etait familier lorsqu'il voulait
mettre sa decoration sous les yeux d'un client qu'il fallait eblouir.

--Tu ne parlerais pas ainsi, s'ecria-t-il en frappant sa chemise de sa
large main velue, si le signe de l'honneur brillait sur cette poitrine.

--Puisqu'il n'y brille pas, ecoute-moi et ne dis pas de betises. On
raconte que Savine va se marier. S'il est quelqu'un que cela interesse,
c'est moi, n'est-ce pas?

M. Houssu toussa sans repondre.

--Dans ces conditions, continua Raphaelle, il faut que je sache a quoi
m'en tenir, et comme je ne peux pas aller a Bade voir par moi-meme
comment les choses se passent, je te demande de me remplacer.

--Moi, l'auteur de tes jours?

--Encore, s'ecria Raphaelle, impatientee, tu m'agaces a la fin en nous
la faisant a la paternite. En voila-t-il pas, en verite, un fameux pere
qui abandonne sa fille pendant vingt ans, c'est-a-dire quand elle avait
besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que quand elle commence a
sortir de la misere, c'est-a-dire quand il voit qu'il peut avoir besoin
d'elle et qu'elle est en etat de l'obliger.

M. Houssu s'arreta de manger, et, repoussant son assiette, il se croisa
les bras avec dignite.

--Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ca, s'ecria-t-il, c'est
bas; nous aurions mange notre omelette, ta mere et moi, tranquillement,
amicalement, comme mari et femme; nous n'avions pas besoin de tes
cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais maintenant une seule
bouchee de ton jambon, elle m'etoufferait.

Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de jambon; puis, apres
les avoir pousses sur le bord de son assiette, il se mit a manger les
oeufs stoiquement, sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas soutenir
sa fille comme elle en avait envie, de peur de facher ce bel homme,
qu'elle s'imaginait avoir reconquis depuis qu'il l'avait epousee.

Pendant quelques minutes le silence ne fut trouble que par le bruit
des couteaux et des fourchettes, car cette altercation qui venait de
s'elever entre le pere et la fille ne les empechait ni l'un ni l'autre
de manger.

La premiere, Raphaelle, reprit la parole:

--Allons, pere Houssu, dit-elle d'un ton conciliant, tout ca c'est des
betises; ne laisse pas ton jambon refroidir, il ne vaudrait plus rien;
mange-le en m'ecoutant et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention
de te rien reprocher.

--Si c'est ainsi...

--Puisque je te le dis.

Ramenant vivement les tranches de jambon dans son assiette, il en plia
une en deux et la porta a sa bouche.

--Je reprends maintenant mon affaire, continua Raphaelle. En voyant que
l'on persistait a parler du mariage de Savine avec cette Americaine,
j'ai pense que tu pourrais aller a Bade et que tu verrais ce qu'il y
avait de vrai la-dedans. Personne ne peut faire cela mieux que toi.
Est-ce que ca ne rentre pas dans ton metier? Que la scene se passe a
Bade ou a Paris, c'est la meme chose; seulement, tu auras peut-etre plus
de mal la-bas, en pays etranger, que tu n'en aurais a Paris, ou tu es
chez toi.

--Ca c'est sur.

--Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas etre ceux de Paris. Cela ne
serait pas juste.

Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. Il parut ne
pas remarquer ce regard, qui etait plutot une affirmation qu'une
interrogation, et il continua de manger.

--Ce que tu auras a faire, poursuivit Raphaelle, je n'ai pas a te
l'indiquer, c'est ton metier et il me semble qu'il est plus facile
d'observer un homme comme Savine, qui vit au grand jour, en
representation, comme si le monde etait un theatre sur lequel il doit se
faire applaudir, que de suivre a la piste une femme qui se cache de son
mari ou une maitresse qui se defie de ses amants.

--On a des moyens a soi, dit M. Houssu sentencieusement.

--Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, c'est de savoir si
veritablement Savine est amoureux de mademoiselle de Barizel, ce qui, je
te le dis a l'avance, m'etonnerait joliment, etant donne le personnage,
ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de cette jeune fille, qu'on
dit magnifique, precisement parce qu'elle est magnifique et parce que
d'autres s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, mais pour
le cas seulement ou le prince te paraitrait pris, c'est de savoir ce
que sont ces deux femmes; la fille et la mere; si ce sont vraiment
des honnetes femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des
aventurieres qui visent la grosse fortune de Savine. Sur ces deux
points: Savine amoureux et madame de Barizel honnete ou aventuriere,
il me faut des renseignements certains; n'epargne donc rien, je suis
decidee a payer le prix.

De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses dernieres paroles de
facon a les bien enfoncer.

Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, n'ouvrant la bouche
que pour manger, ce qu'il faisait consciencieusement avec un bruit de
machoires regulier comme le tic tac d'un moulin.

--Si tu m'avais parle ainsi tout d'abord j'aurais compris; tandis que
j'ai ete suffoque, indigne, tu sais, moi, quand il s'agit de l'honneur;
le sang ne me fait qu'un tour et je m'emporte; quand on a ete soldat,
vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me faisais ou
plutot que je m'imaginais que tu me faisais n'etait pas de celles
qu'ecoute froidement un soldat, un legionnaire.

Il se frappa la poitrine, qui resonna comme un coffre.

--Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua M. Houssu, si le
prince Savine ne poursuit pas un mariage, je suis ton homme, car tu as
des droits a faire valoir.

--Un peu.

--Et quel autre qu'un pere peut mieux les defendre? Puisque l'occasion
se presente, je ne suis pas fache de m'expliquer une bonne fois pour
toutes sur ta liaison avec le prince Savine. Si j'ai tolere cette
liaison, c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine liberte a
une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours cru a la parfaite
innocence de cette liaison, ce qui est bien naturel entre une femme
comme toi et un homme comme lui.

--Tout ce qu'il y a de plus naturel.

--Eh bien! ton pere te tend la main.

Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un geste de theatre.

--Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empecher ce mariage avec
cette Americaine; il saura aider le tien; il saura meme... s'il le
faut... l'exiger.

--Contente-toi d'empecher celui de mademoiselle de Barizel, s'il est
vrai qu'il doive se faire.

--La-dessus je ne prendrai conseil que de ma conscience de pere.

--Quand peux-tu partir?

--Tout de suite, si tu veux.

Mais il se reprit:

--Demain, apres-demain, dans quelques jours.

--Pourquoi pas ce soir?

--Tu n'aurais pas du me faire cette question, mais avec toi il ne faut
pas de fausse honte et j'aime mieux te dire qu'avant de partir, il me
faut reunir les fonds necessaires, non seulement a mon voyage, mais
encore a l'achat de certaines indiscretions qu'il me faudra peut-etre
payer cher.

--Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: le voyage et les
indiscretions, c'est moi qui les paye.

--Oh! non, pas de ca; pas d'argent entre nous.

Mais sans lui repondre, elle alla a sa robe et, ayant fouille dans la
poche, elle en tira un petit paquet de billets de banque qu'elle remit
a. M. Houssu.

Celui-ci fit mine de le refuser, mais a la fin il l'accepta.

--Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et des demain, me mettre en
chasse.

--Tu sais, dit Raphaelle, pas de roulette, hein!

--Jouer l'argent de mon enfant!

--Ne te fache pas, et finis de dejeuner, que nous fassions un besigue.



V

M. Houssu avait promis a sa fille de lui ecrire des le lendemain;
cependant huit jours s'ecoulerent sans nouvelles.

--Il a joue, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour acheter les
indiscretions de l'entourage de madame de Barizel.

Elle connaissait son pere et savait quel cas on devait faire de ses
nobles paroles sur l'honneur et le sentiment paternel: pendant trente
ans M. Houssu n'avait eu souci que de vivre aux depens des femmes qu'il
subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un jour, ayant eu
l'heureuse chance d'etre decore, il s'etait tout a coup imagine qu'il
devait mettre un certain accord sinon entre sa vie, au moins entre son
langage et sa nouvelle position; de la cette phraseologie qu'il avait
adoptee sur l'honneur (dont il se croyait le representant sur la terre),
le devoir, la delicatesse, la fierte, tous sentiments qu'ils connaissait
de nom mais sans avoir des idees bien precises sur ce qu'ils pouvaient
etre; de la aussi son parti pris de paraitre ignorer la situation vraie
de sa fille et de tout s'expliquer ou plutot de tout expliquer aux
autres par "la liberte d'artiste". Quoi de plus facile a comprendre que
sa fille possedat un hotel aux Champs-Elysees: n'etait-elle pas artiste
et ne sait-on pas que les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de
plus naturel qu'on lui donnat des diamants, des chevaux, des bijoux:
n'a-t-on pas toujours comble les artistes de cadeaux? Chacun applaudit a
sa maniere, celui-ci les mains vides, celui-la les mains pleines. Malgre
cette attitude et le langage qu'il avait adopte, il n'en etait pas moins
toujours l'homme d'autrefois, c'est-a-dire parfaitement capable "de
jouer l'argent de son enfant", comme autrefois il jouait et depensait
l'argent "de celles qu'il aimait".

Cependant elle se trompait: s'il avait joue et il n'avait eu garde de
ne pas le faire des son arrivee, il avait neanmoins obtenu certaines
indiscretions sur la famille Barizel et le prince Savine; seulement, au
lieu de les obtenir rapidement en les payant, il avait ete oblige, une
fois qu'il avait ete ruine par la roulette, de manoeuvrer avec lenteur
et de remplacer par de l'adresse l'argent qu'il n'avait plus; de sorte
que c'avait ete apres toute une semaine d'attente qu'elle avait recu la
lettre promise, une longue lettre en belle ecriture moulee, epaisse et
carree, qu'il avait apprise au regiment et qui lui avait valu la faveur
de son major pendant son service.

"Ma chere fille,

"Misere et compagnie.

"Voila ce que j'ai a te dire de l'Americaine et de sa fille.

"Une pareille decouverte vaut bien les quelques jours d'attente que j'ai
eu le chagrin de t'imposer malgre moi, je pense, et tu ne m'en voudras
pas d'un retard cause uniquement par les difficultes de ma tache.

"Car elle etait difficile, je t'en donne ma parole; difficile avec les
Americaines, difficile avec le prince.

"Et de ce cote meme assez difficile pour que je ne puisse pas encore
repondre d'une facon precise a ta question:--Est-il amoureux? Veut-il se
marier?

"Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner encore cette reponse; mais
puisque tu connais le personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'a regarder
dans son jeu pour le deviner.

"Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si long sur les
Americaines et si peu sur le prince?

"Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien la-dessus, mais un pere
ne doit pas avoir de secrets pour son enfant: le fond du metier, c'est
de savoir faire causer les domestiques; sans doute il ne faut pas
accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, ni en bien ni en mal;
en bien, parce qu'ils peuvent vouloir faire mousser leurs maitres (ce
qui est rare); en mal parce qu'ils peuvent les denigrer a plaisir, sans
esprit de justice (ce qui est frequent); mais enfin en se tenant sur ses
gardes, on peut avec eux serrer la verite de bien pres. J'ai donc fait
causer les domestiques de l'Americaine, mais je n'ai pas pu employer
le meme systeme avec ceux du prince, qui me connaissent; de la cette
diversite dans mes renseignements. Il est bien evident, n'est-ce pas,
que je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du prince, qui auraient
ete surpris de mes questions et qui auraient pu bavarder, qui auraient
surement ""qui ne me connaissant pas, n'ont point pense a se tenir en
defiance et sont tombes dans tous les traquenards que j'ai eu l'idee de
leur tendre.

"Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela n'a pas d'interet pour
toi; cependant, je dois te dire, pour que tu comprennes le merite que
j'ai eu a cela, que ce sont des noirs tres devoues a leur maitresse. Ce
qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les resultats de ces causeries? Les
voici:

"Bien que madame de Barizel ait une fille de seize ou dix-sept ans, la
belle Corysandre, ce n'est point une vieille femme: c'est au contraire,
une personne tres agreable, qui a du etre fort jolie en sa jeunesse et
qui presentement est encore assez bien pour avoir trois amants (je ne
parle que de ceux qui sont en pied), deux que tu connais parfaitement:
le financier Dayelle et le banquier Avizard, et un troisieme que tu as
peut-etre vu ou dont tu as peut-etre entendu parler, un correspondant
de journaux nomme Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de ces trois
hommes si differents? Cela je n'en sais rien et ce serait a creuser,
mais ce qu'il y a de certain c'est que tous les trois l'aiment au point
de ne pas se gener: au contraire, ils s'aident les uns les autres;
Dayelle qui, il y a quelques annees, etait en guerre avec Avizard, est
maintenant au mieux avec lui et tous les deux mettent leur influence et
leurs relations, peut-etre meme leur bourse au service de Leplaquet; et
il y a des braves gens qui s'imaginent que quand plusieurs hommes aiment
la meme femme ils doivent etre ennemis, c'est amis, au contraire, qu'ils
sont, comperes, associes le plus souvent, au moins quand la femme est
habile. Et justement madame de Barizel est une maitresse femme. De ces
trois amants en titre, il y en a deux qui veulent l'epouser, Avizard et
Leplaquet, et ceux-la elle les fait patienter en leur disant qu'elle ne
peut devenir leur femme que quand elle aura marie sa fille; et il y en
a un troisieme qu'elle veut elle-meme epouser, Dayelle, qui, veuf, pere
d'un fils en age de prendre femme, n'est point porte au mariage, mais
qu'elle espere enlever en mariant sa fille a un grand personnage qui
eblouira Dayelle, orgueilleux comme un dindon (qu'il n'est pas pour le
reste) de son grand nom, de sa grande situation dans le monde; beau-pere
du prince...

"Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se presentent et combien un
mariage avec notre prince les arrangerait?

"Ce qu'il y a d'ingenieux dans le plan de madame de Barizel, c'est que
tous ceux qui l'entourent ont interet a ce que ce mariage se fasse:
Dayelle pour avoir tout a lui madame de Barizel qui presentement le scie
a chaque instant avec: "Ma fille, c'est pour ma fille, c'est a cause de
ma fille." Avizard et Leplaquet pour epouser madame de Barizel; de sorte
que, non seulement madame de Barizel et sa fille, la belle Corysandre,
poursuivent ce mariage, mais encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et
d'autres encore peut-etre que je ne connais pas y poussent de toutes
leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant dans le jeu de madame de
Barizel leur influence et leurs relations, Leplaquet en apportant dans
l'association un esprit d'intrigue et de ruse, une ingeniosite de moyens
qui paraissent tres remarquables.

"Voila la situation de madame de Barizel et de sa fille telle que je la
demele au milieu de tous les renseignements, souvent contradictoires,
que je suis parvenu a reunir depuis que je suis ici.

"Tu vois qu'elle est redoutable.

"Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est:

"1 deg. La detresse d'argent des Americaines;

"2 deg. La beaute de la jeune fille.

"C'est une vieille verite que le succes n'appartient qu'a ceux qui sont
aux abois, parce qu'ils risquent tout. Eh bien! c'est la justement le
cas de madame de Barizel d'etre aux abois pour l'argent: il est vrai que
les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je te dis la, mais ce
n'est pas les apparences qu'il faut croire: on parle d'un terrain
a Paris sur lequel madame de Barizel va faire construire un hotel
magnifique, on parle de grosses sommes deposees chez Dayelle et Avizard,
on parle d'une fortune considerable en Amerique; mais tout cela est
propos en l'air. La realite, c'est qu'on vit d'expedients, avec largesse
pour ce qui doit frapper les yeux, avec une avarice dans tout ce qui
est cache, dont on n'aurait pas idee dans le menage bourgeois le plus
pauvre. Si ma lettre n'etait pas deja si longue, j'entrerais a ce sujet
dans des details caracteristiques que je reserve pour te les conter:
tu verras ce qu'est la misere cachee de certains personnages qui
eblouissent le monde; vrai, c'est curieux et amusant; ca nous venge,
nous autres, gens d'honneur.

"En te disant que la beaute de mademoiselle de Barizel est merveilleuse,
ce n'est pas de l'exageration; il faut la voir pour admettre qu'une
creature humaine peut etre aussi admirablement belle. Il est vrai, et
je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air tres intelligent,
on pretend meme qu'elle est un peu bete; mais enfin la beaute reste,
eblouissante; c'est un homme qui s'y connait qui lui donne ce certificat
Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de Barizel, ses
relations, sa detresse d'argent, la beaute de sa fille font qu'un
mariage avec le prince Savine parait avoir bien des chances pour lui?

"Le prince veut-il ce mariage?

"Toute la question est la, et je t'ai dit que je ne pouvais pas la
resoudre; mais ne le voulut-il pas, il me semble qu'on peut croire qu'il
sera amene un jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de
bonne volonte: il doit etre bien difficile de resister a des femmes
dangereuses comme celles-la, la mere pour son habilete, la fille pour sa
beaute.

"La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte pas, ce qui est un
indice grave.

"Pour le soustraire a cette influence qui menace de l'envelopper, il
faudrait qu'on lui fit connaitre ces deux femmes. Mais comment? je n'ai
pas des faits precis a lui mettre sous les yeux de facon a les lui
crever. Depuis qu'elles sont en France, elles s'observent d'autant mieux
qu'elles n'y sont venues que pour faire, l'une et l'autre, un grand
mariage. Ce serait en Amerique qu'il faudrait faire une enquete, a
Baton-Rouge, a la Nouvelle-Orleans, la ou s'est ecoulee la jeunesse de
madame de Barizel; c'est la que sont les cadavres, et si j'en crois le
peu que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles a deterrer.

"Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, combiner, se donner un
mal de galerien et pour pas grand'chose.

"Et pendant ce temps-la notre prince se trouve serre de plus en plus.

"Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi les moyens de faire
quelque chose, car je suis au bout de mes ressources. C'est etonnant
comme l'argent file.

Je t'embrasse avec les sentiments d'un pere affectueux et devoue.

"Houssu."

A cette longue lettre, Raphaelle repondit par une depeche telegraphique
qui ne contenait que deux mots:

"Reviens immediatement."

M. Houssu arriva a Paris le vendredi soir, et le samedi matin il
s'embarquait au Havre sur le transatlantique en partance pour New-York.
Raphaelle avait juge la situation assez menacante pour aller en Amerique
deterrer les cadavres qui devaient lui rendre son prince.



VI

Le jour meme ou la ville de Bade avait le malheur de perdre M. Houssu,
rappele par sa fille, elle recevait un hote dont le _Badeblatt_
annoncait l'arrivee en ces termes:

"Le train d'hier soir nous a amene une des personnalites les plus en vue
du grand monde parisien: M. le duc de Naurouse, qui revient d'un long
voyage autour du monde. A peine debarque a Trieste, M. le duc de
Naurouse s'est mis en route pour Bade, ou il compte, nous dit-on, faire
un sejour d'un mois ou deux et se reposer des fatigues de ses voyages.
Tout donne a esperer que M. le duc de Naurouse montera un des chevaux
engages dans notre grand steeple-chase qui s'annonce comme devant jeter
cette annee un eclat plus vif encore que les annees precedentes, aussi
bien par le nombre et le merite des concurrents, que par la reputation
des gentlemen qui doivent les monter."

Si la nouvelle n'etait pas entierement vraie, et particulierement pour
le grand steeple-chase d'Iffetzheim dont on etait loin encore, et auquel
le duc de Naurouse ne pensait pas, au moins l'etait-elle dans ses autres
parties: il etait vrai que le duc de Naurouse etait de retour de son
voyage autour du monde et il etait vrai aussi qu'a peine debarque a
Trieste il etait monte en wagon pour venir directement a Bade, au lieu
de rentrer en France.

Avant de rentrer a Paris, il etait bien aise de savoir ce qui s'etait
passe en son absence, un peu mieux et d'une facon plus detaillee et plus
precise que les quelques lettres qu'il avait recues n'avaient pu le lui
apprendre.

Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes apres son depart?

A cette question, qu'il s'etait si souvent posee et avec tant d'emotion
pendant les longues heures melancoliques de la traversee, en restant
appuye sur le plat-bord a voir la mer immense fuir derriere lui ou a
suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons sans bornes,
il n''avait jamais eu d'autres reponses que celles qu'il se donnait
lui-meme en arrangeant les combinaisons de son imagination surexcitee,
c'est-a-dire rien que le reve.

Cependant son ami Harly, avant qu'il quittat Paris, lui avait promis de
le tenir exactement au courant de ce qui se passerait.

Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait aller a New-York, et
c'etait a New-York que Harly devait lui ecrire, tandis que c'etait a
Rio-Janeiro qu'il avait ete. Aussitot debarque a Rio-Janeiro, il avait
employe tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: mais la
hate qu'il avait mise a expedier des depeches de tous les cotes avait
embrouille les choses: les lettres n'etaient point arrivees en temps
la ou il devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'etaient
egarees; si bien qu'il n'avait pas recu la moitie de celles qui lui
avaient ete ecrites. Celles qui etaient adressees a New-York avaient
ete le chercher a Rio-Janeiro; celles qui avaient ete a Rio-Janeiro ne
l'avaient pas rejoint a San-Francisco; celles de Yokohama n'etaient
pas arrivees; celles de Calcutta, qu'il avait fait venir a Singapore,
etaient en retard lorsque le vapeur qui le portait avait passe le
detroit; et ainsi de suite jusqu'a Alexandrie.

De tout cela il etait resulte une conversation a batons rompus et
tellement embrouillee qu'elle etait a peu pres inintelligible.

Comment madame d'Arvernes avait-elle supporte leur separation?
L'aimait-elle toujours? Avait-elle un nouvel amant? S'etait-elle
consolee?

Pour lui il etait bien gueri, radicalement gueri et, le voyage avait
acheve le desenchantement qui avait commence avant son depart.

Mais apres tout il l'avait aimee, et si elle n'avait point ete pour lui
la maitresse qu'il avait revee, c'etait pres d'elle cependant, par elle
qu'il avait eu quelques journees de bonheur.

Et comment l'en avait-il payee?

Avec la violence passionnee qu'elle mettait dans tout, avait-elle pu
envisager froidement les choses? N'en etait-elle pas encore au moment
ou, sur la jetee du Havre, quand elle l'avait vu emporte par le
_Rosario_ elle avait tendu vers lui ses mains desesperees dans un
mouvement ou il y avait autant de colere que de douleur?

Voila pourquoi, avant de rentrer en France, il avait voulu passer par
Bade, ou il avait chance de rencontrer quelqu'un de son monde et de le
faire parler sans l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point
des reponses predises, il demanderait a Harly de lui ecrire exactement
quelle etait la situation vraie et alors il saurait ce qu'il devait
faire: rentrer a Paris ou rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutot
qu'un autre, ou bien aller passer quelques mois dans son chateau de
Varages ou dans celui de Naurouse.

A peine installe a l'hotel, dans un appartement assez modeste, son
premier soin fut de demander les derniers numero, du _Badeblatt_ et de
chercher sur la liste des etrangers quels etaient ceux de ses amis qui
etaient arrives a Bade en ces derniers temps.

Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, mais il ne s'y arreta
point, aimant mieux s'adresser a un ami avec lequel il n'aurait point a
se tenir sur ses gardes et a peser ses paroles comme s'il etait devant
un juge d'instruction.

Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revint
a Savine, sous peine d'attendre que le hasard amenat a Bade quelqu'un
qu'il pourrait interroger librement.

Ne voulant point attendre, il se rendit au _Graben_, se promettant de
veiller sur son impatience. Mais Savine n'etait point chez lui; il
etait a la _Conversation_ occupe a essayer de faire triompher la morale
publique a la table de trente-et-quarante en operant d'apres les
combinaisons inexorables du marquis de Mantailles.

Le duc de Naurouse se rendit a la Conversation c'etait l'heure ou
la musique jouait sous le kiosque qui s'eleve devant la maison de
Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du cafe, assis sur
des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une elegante cohue
un public nombreux qui reunissait a peu pres toutes les nationalites des
deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement a se rattacher par
la toilette a deux seuls pays: les hommes a l'Angleterre, les femmes a
Paris.

Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette societe cosmopolite qu'on
rencontre dans toutes les villes d'eaux a la mode pour le regarder
avec curiosite et l'etudier avec interet; pendant son absence ce monde
n'avait pas change, il etait toujours le meme. Cependant, quoiqu'il ne
promenat sur cette assemblee qu'un regard nonchalant et indifferent,
ses yeux furent tout a coup irresistiblement attires et retenus par
la beaute d'une jeune fille, si eclatante, si eblouissante qu'elle le
frappa d'une sorte de commotion et l'arreta sur place. Alors il la
regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle
etait blonde, avec des yeux bruns ombrages par des sourcils pales et
soyeux; l'expression de ces yeux etait la tendresse et la bonte; elle
etait de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste
cependant et qui n'avait rien d'apprete, naturelle au contraire et
gracieuse; pres d'elle etait assise une femme jeune encore, sa mere sans
doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eut entre elles aucune
ressemblance, la mere ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux.

Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campe devant elles en
admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas
et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il etait
sorti de son hotel assez melancoliquement, trouvant tout triste et
morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien
faire dans un trou comme Bade, et voila que tout a coup une eclaircie
s'etait faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le
ciel, de gris qu'il etait, avait instantanement passe au bleu; cette
verdure qui l'entourait etait aussi fraiche aux yeux qu'a l'esprit, ce
paysage entoure de montagnes aux sommets sombres etait charmant; cette
chaude journee d'ete le penetrait de bien-etre; ce pays de Bade etait le
plus gracieux de la terre; il etait heureux de se retrouver au milieu
de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est-a-dire de cette jeune
fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivres, allonges, arrondis
qu'il avait vus dans son voyage.

C'etait tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait
l'eveil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade
et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononce a mi-voix le
frappa:

--Roger!

Il tourna les yeux du cote d'ou cette voix, qui avait resonne dans son
coeur, etait partie.

La secousse qui l'avait frappe ne l'avait point trompe: c'etait elle;
c'etait madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle
avait crie lorsqu'ils s'etaient separes, son nom, etait celui qu'elle
prononcait apres une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il
s'etait eloigne emporte par le _Rosario_, elle l'avait repete. Cet appel
le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi.

Mais il n'y avait pas a hesiter; elle etait la, le regardant, penchee
en avant, a demi soulevee sur sa chaise. Il alla a elle, sans bien voir
quelle etait l'expression vraie de ce visage emu.

Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:

--Vous ici!

--J'arrive.

--Et moi aussi. Quel bonheur!

Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il restait incline
vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni parler.

Autour d'eux un mouvement de curiosite s'etait produit, tant avait ete
vif l'elan de leur abord; des centaines d'yeux les examinaient avidement
et deja les oreilles s'ouvraient pour ecouter les paroles qu'ils
allaient echanger; madame d'Arvernes eut conscience de ce qui se
passait, et bien que par principe et par habitude elle ne prit jamais
souci de ceux qui l'entouraient, elle jugea que ce n'etait pas le moment
de se donner en spectacle.

--Votre bras? dit-elle a Roger.

En meme temps qu'elle s'etait levee et, sans attendre sa reponse, elle
lui avait pris le bras.

Ils s'eloignerent, au grand ebahissement des curieux desappointes.

Tout d'abord ils marcherent silencieux l'un et l'autre, elle s'appuyant
doucement sur lui en le pressant contre elle, ce qui etait loin de lui
rendre le calme.

Ce fut seulement apres etre sortis de la foule qu'elle prit la parole:
se haussant vers lui, mais sans le regarder, elle murmura:

--_Carino, Carino_, enfin je te revois!

Il ne repondit pas, ne sachant que dire et se demandant ou allait
aboutir cet entretien commence sur ce ton. Ce qu'il avait redoute se
realisait-il donc? L'aimait-elle encore? Pour lui il etait emu par cette
pression de son bras et plus encore par ce nom de _Carino_ qu'elle avait
si souvent prononce et qui evoquait tant de souvenirs passionnes; mais
le sentiment qu'il eprouvait ne ressemblait en rien a l'amour.

--Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. Et toi que
ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? Tu ne dis rien.

--Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.

Elle s'arreta et, tournant a demi la tete, elle le regarda en face,
plongeant dans ses yeux.

--Vrai, dit-elle, c'est vrai?

Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce qu'elle y cherchait,
car elle baissa la tete et reprit son chemin.

--Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue sur la jetee du Havre,
dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, qui t'emportait s'eloigner, me
laissant la desesperee, aneantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce
courage feroce? Comment as-tu pu m'abandonner;--elle baissa la voix,--et
au lit encore?

Avant qu'il eut repondu a ces questions qui etaient pour lui
terriblement embarrassantes, il fut distrait par un signe de la main
gauche que venait de faire madame d'Arvernes. Machinalement il regarda a
qui ce signe etait adresse, il vit que c'etait a un jeune homme qui se
trouvait a une courte distance et qui, bien evidemment, avait ete arrete
par madame d'Arvernes au moment meme ou il s'approchait d'eux: ce jeune
homme etait un grand beau garcon, solide et bien bati, de tournure
elegante, a la mine fiere, avec des yeux au regard veloute.

Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc de Naurouse et elle
avait tres bien senti qu'il examinait curieusement ce jeune homme; elle
se mit a sourire et, prenant un ton enjoue:

--Sans lui, je ne me serais pas consolee. Le vicomte de Baudrimont. Je
te le presenterai, mais pas tout de suite; il nous generait.

Ces quelques paroles avaient ete une douche glacee qui s'etait abattue
sur les epaules de Naurouse. Eh quoi, c'etait quand il cherchait des
mots adoucis et des periphrases pour lui repondre, qu'elle lui montrait
si franchement son consolateur, ce beau garcon aux yeux passionnes! Et
un moment il avait eu peur d'elle!

--Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes.

Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison.

--Charmant, dit-il en riant.

--N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; beau garcon, tu vois
qu'il l'est; bon, tendre, confiant, il l'est aussi; c'est une excellente
nature, mais malgre toutes ses qualites, et elles sont reelles, elles
sont nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, comme je t'ai
aime et comme tu m'as fait souffrir! Si ce garcon n'avait pas ete la, je
serais devenue folle.

--Il etait la.

--Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon Roger.

Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans lequel il y avait
tout un monde de souvenirs et meme peut-etre autre chose que des
souvenirs; mais l'heure de l'emotion etait passee; maintenant il etait
decide a prendre la situation gaiement.

--Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame d'Arvernes, nous nous
aimerions toujours. Moi, jamais je ne me serais separee de toi. Mais tu
as voulu etre chevaleresque. Quelle folie! Tu vois a quoi a servi ce
sacrifice; car cela a ete un sacrifice pour toi, n'est-ce pas?

--N'as-tu pas vu ma lutte, mes hesitations apres que j'avais donne ma
parole, ma douleur, mon desespoir? Que pouvais-je?

--C'est vrai et je suis injuste en demandant a quoi a servi ton
sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont ce que j'etais pour toi;
il n'est pas pour moi ce que tu etais; je ne suis pas fiere de lui comme
je l'etais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il n'y a rien a
blamer: les convenances sont sauves, c'est plat, c'est bourgeois. M.
d'Arvernes est heureux. Mais toi, comment t'es-tu console? Qui t'a
console?

--Personne.

Elle le regarda avec un sourire equivoque en se serrant contre lui:

--Ah! Carino, murmura-t-elle.

Mais cette pression, qui naguere le secouait de la tete aux pieds,
arretait le sang dans ses veines et contractait tous ses nerfs, le
laissa insensible et froid.

Il y eut un moment de silence, puis elle reprit:

--Nous allons diner ensemble...

--Mais...

--... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, il est deja
bien assez malheureux de notre entretien. Maintenant j'ai une grace a te
demander: il voudra se lier avec toi...

--... Mais...

--... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. Il ne verra
que par toi; tu le guideras, tu l'empecheras de faire des folies, il est
si jeune, tu me le garderas.

Comme il ne repondait pas, elle lui secoua le bras:

--Tu ne veux pas?

--Au fait, cela est drole.

A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les croisa de nouveau, madame
d'Arvernes l'appela d'un signe et la presentation fut vite faite.

--M. de Naurouse veut bien me faire l'amitie de diner avec nous,
dit-elle, il nous contera son voyage.



VII

Roger se reveilla le lendemain matin maussade et triste.

Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna sur son lit
sans pouvoir fermer les yeux: ce qui s'etait passe la veille, ce qu'il
avait entendu, l'insouciance de madame d'Arvernes, l'inquietude du jeune
Baudrimont, tout cela s'agitait confusement dans sa tete troublee.

Enfin il se leva, se demandant a quoi il allait employer sa journee.
Il n'avait plus a chercher Savine; il savait; et meme ce que Savine
pourrait lui dire ne ferait qu'irriter sa mechante humeur au lieu de
l'adoucir; il ne tenait pas a ce qu'on lui racontat les amours de madame
d'Arvernes avec le vicomte de Baudrimont, ce que Savine ne manquerait
pas de faire bien certainement.

L'idee lui vint de s'en aller tout de suite a Paris, maintenant qu'il
n'avait plus a s'inquieter de ce qui l'y attendait. En realite, ce qui
l'attendait, c'etait... rien. Qui trouverait-il a Paris? Personne,
excepte Harly. Ses anciens amis n'etaient plus a Paris a cette epoque.
Et puis devait-il reprendre avec ces amis l'existence qu'il menait
avant son depart? Il en avait tristement explore le vide. Ou cela le
conduirait-il? Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille.
La seule femme qu'il eut eu du bonheur a revoir, sa cousine Christine,
etait au couvent. Des amis qui meritaient a peine le titre de camarades
de plaisir. Un grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la libre
disposition et rien a desirer, aucun but a poursuivre, car il ne pouvait
pas songer a rentrer au ministere et a demander un poste quelconque dans
une ambassade, puisque M. d'Arvernes etait toujours ministre et que,
s'adresser a lui, c'eut ete en quelque sorte demander le paiement du
sacrifice qu'il avait accompli.

N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de reprendre ses habitudes
d'autrefois, d'autres plaisirs que ceux qu'il avait epuises, d'autres
emotions que celles du jeu?

Ne rien faire.

Avoir pour maitresses des filles; passer de Balbine a Cara, de Cara a
Raphaelle, et toujours ainsi.

Il se sentait ne pour mieux que cela cependant.

Ce qui l'avait le plus lourdement accable dans ce voyage, c'avait ete
son isolement: plusieurs fois il avait ete en danger, et alors il avait
eu la pensee desesperante qu'a ce moment meme personne ne prenait
interet a lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurat. On dirait:
"Si jeune, le pauvre garcon!" et, ce serait tout. Plusieurs fois aussi
il avait eu des heures, des journees de plaisir, des elans d'admiration
et d'enthousiasme, et alors il n'avait jamais pu reporter sa joie sur
personne et se dire: "Si elle etait la;" ou bien: "Je lui conterai
cela." C'etait seul qu'il avait souffert; c'etait seul qu'il avait joui.

Pourquoi ne se marierait-il pas?

De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se creerait.

Il se sentait dans le coeur des tresors de tendresse a rendre heureuse,
sans une heure de lassitude ou d'ennui, la femme qu'il aimerait et qui
l'aimerait, l'honnete femme qui serait la mere de ses enfants.

Quand on avait l'honneur de porter un nom comme le sien, c'etait un
devoir de ne pas le laisser s'eteindre.

Et puis n'etait-ce pas le seul moyen d'empecher sinon sa fortune, au
moins son titre et son nom de tomber aux mains de ceux qui se disaient
sa famille,--ces Condrieu-Revel execres,--qui n'etaient que ses ennemis
apres avoir ete ses persecuteurs?

C'etait devant sa fenetre ouverte, assis dans un fauteuil et regardant
machinalement le jeu de la lumiere dans les branches des arbres, qu'il
reflechissait ainsi. Tout a coup la brise lui apporta le prelude d'une
valse que jouait une musique militaire.

Il ecouta un moment, puis vivement il se leva: l'image de la jeune fille
blonde qu'il avait vue la veille et a laquelle il n'avait plus pense
venait de se dresser devant lui, evoquee par cette musique, et il la
retrouvait aussi eblouissante de beaute et de charme qu'elle lui etait
apparue la veille.



VIII

Dans le vestibule de l'hotel, Roger se trouva face a face avec Savine,
qui arrivait.

--Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la main au duc.

C'etait en effet une de ses pretentions de s'imaginer qu'on devait
toujours aller chez lui et que lui n'avait a aller chez ses amis que
quand il avait besoin d'eux; c'etait pour cela qu'ayant appris la veille
que le duc de Naurouse etait venu pour le voir, il n'avait pas bouge de
toute la matinee, attendant une seconde visite d'un ami dont il s'etait
separe depuis pres de deux ans et ne se decidant a venir chez cet ami
qu'a la derniere extremite.

--J'ai toutes sortes de choses a vous apprendre.

Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme par un mouvement de
sympathie:

--D'abord ce qui vous touche de pres: Madame d'Arvernes n'a point ete
malade de desespoir apres votre depart; elle a recu les consolations
d'un tres joli garcon qu'elle a ete decouvrir en province, je ne sais
ou, le vicomte de Baudrimont.

--J'ai dine hier avec lui et avec madame d'Arvernes.

--Vous savez, Naurouse, vous etes admirable avec votre flegme.

Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il etait l'amant de madame
d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il n'etait pas plus dispose a un aveu
de ce genre maintenant que tout etait fini entre elle et lui.

--Ou voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous me racontez des
histoires de madame d'Arvernes qui sont curieuses jusqu'a un certain
point, mais qui ne me touchent pas de pres comme vous pensez; il est
donc tout naturel qu'elles ne m'emeuvent point.

Savine marcha un moment en silence en fouettant l'air de sa canne;
heureusement ils arrivaient devant la Conversation et le mouvement de la
foule, le bruit de la musique, le brouhaha des gens qui allaient ca
et la empresses ou nonchalants empecherent ce silence de devenir trop
embarrassant pour l'un comme pour l'autre.

D'ailleurs Roger ne pensait plus a Savine, il cherchait s'il
n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde de la veille: elle etait
precisement a la place meme ou il l'avait vue et pres d'elle se trouvait
la dame dont il avait remarque l'air dur.

Toutes deux en meme temps firent une inclinaison de tete du cote de
Savine, un sourire amical accompagne d'un geste de main qui semblait une
invitation a les aborder.

--Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda Roger lorsqu'ils
eurent fait quelques pas.

--Si je connais la belle Corysandre!

Et, se rengorgeant de son air le plus vain:

--Vous ne lisez donc pas les journaux?

--Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris?

--Que j'ai, il y a quelque temps, donne une fete dans la foret, un bal
suivi d'un souper sous des tentes, dont mademoiselle de Barizel a ete
la reine. Tous les journaux du monde ont parle de cette fete, qui, de
l'avis unanime, a ete tout a fait reussie.

Savine se mit a raconter ce qu'il savait sur madame de Barizel,
c'est-a-dire les propos vagues qui couraient le monde, car n'ayant
jamais eu l'intention d'epouser mademoiselle de Barizel, il ne s'etait
pas donne la peine de faire faire une enquete serieuse sur elle et sur
sa mere. Que lui importait, il n'avait souci que de sa beaute, et cette
beaute se manifestait a tous eclatante, indiscutable.

Naurouse ecoutait sans interrompre, religieusement. Ce nom de Barizel
ne lui disait rien; c'etait la premiere fois qu'il l'entendait et
il n'avait aucune idee de ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en
inquietait pas autrement: cette blonde admirable ne pouvait etre qu'une
fille de race.

Ils etaient revenus sur leurs pas et ils allaient de nouveau passer
devant elles:

--Voulez-vous que je vous presente? demanda Savine.

--Ne serait-ce pas plutot a madame de Barizel qu'il faudrait demander si
elle veut bien que je lui sois presente?

--Puisque vous etes mon ami! dit Savine superbement.

Sans attendre une reponse, sans meme penser qu'on pouvait lui en faire
une, il entraina doucement son ami, comme il disait: ce n'etait pas le
duc de Naurouse qu'il presentait, c'etait son ami, et selon lui cela
devait suffire.

Cependant ce fut ceremonieusement qu'il fit cette presentation et en
insistant sur le titre de Roger, sinon pour madame de Barizel, au moins
pour la galerie, dont il etait, comme toujours, bien aise d'attirer
l'attention.

Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau de laquelle elle
appuyait ses pieds a Savine et, sur un signe de sa mere, Corysandre
avait offert la sienne a Roger, qui se trouva ainsi place vis-a-vis "de
la belle fille blonde" qui avait si fort occupe son esprit, libre de la
regarder, libre de lui parler, libre de l'ecouter.

A vrai dire, la seule de ces libertes dont il usa fut celle du regard;
ce fut a peine s'il parla, ne disant que tout juste ce qu'exigeaient
les convenances; et, pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son
attitude ne fut pas celle de l'indifference, de l'ennui ou du dedain.
Tout au contraire, c'etait avec un sourire que Roger trouvait le plus
ravissant qu'il eut jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mere et
de Savine, et bien qu'il fut toujours le meme, ce sourire, bien qu'il
ne traduisit qu'une seule impression, il etait si joli, si gracieux en
plissant les paupieres, en creusant des fossettes dans les joues, en
entr'ouvrant les levres, qu'on pouvait rester indefiniment sous son
charme sans penser a se demander ce qu'il exprimait et meme s'il
exprimait quelque chose.

Ce fut ce qu'eprouva Roger: du front et des paupieres il passa aux
fossettes, puis aux levres, puis aux dents, puis au menton, descendant
ainsi aux epaules, au corsage, a la taille, aux pieds, pour remonter
aux cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le regard de
Corysandre rencontrait le sien; encore temoignait-elle si peu d'embarras
a se surprendre ainsi admiree et paraissait-elle trouver cela si naturel
que c'etait plutot pour lui que pour elle, par pudeur et par respect,
qu'il detournait ses yeux un moment.

Le temps passa sans qu'il en eut conscience et sans qu'il eut conscience
aussi de ce qui se disait autour de lui. Tout a coup, il fut surpris
et comme eveille par une main qui se posait sur son epaule,--celle de
Savine.

--Nous allons a Eberstein, dit celui-ci, et nous redescendrons diner au
bord de la Murg, une partie arrangee depuis quelques jours. Voulez-vous
venir avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous attend.

Par convenance, Roger se defendit un peu; mais madame de Barizel s'etant
jointe a Savine et Corysandre l'ayant regarde en souriant, il accepta.

Ce n'etait point une vulgaire voiture de louage qui devait servir a
cette promenade, mais bien une caleche aux armes de Savine, avec un
cocher et deux valets de pied portant la livree du prince; la caleche
decouverte avait tout l'eclat du neuf et les chevaux, choisis parmi
les plus beaux de son haras, forcaient l'attention des curieux et
l'admiration des connaisseurs; on ne pouvait pas passer pres d'eux sans
les regarder et, les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la
voiture, beaute des chevaux, prestance du cocher et des valets de pied,
richesse de la livree, tout cela faisait partie de la mise en scene
dont Savine aimait a s'entourer dans ses representations, bien plus
par besoin de briller que par gout reel du beau. Aussi, ne manquait-il
jamais, avant de monter en voiture, de promener un regard circulaire
sur les curieux pour voir si l'effet produit etait en proportion de
la depense,--ce qui, avec son esprit d'economie, etait pour lui une
preoccupation constante.

Son bonheur fut complet, car a ce moment meme Otchakoff vint a passer
trainant lourdement son ennui, et ce ne fut pas sur lui que les regards
des curieux s'arreterent; ils ne quitterent pas la caleche et Savine
remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, des chuchotements
tout a faits significatifs, qui le comblerent de joie.

Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: il redressait la tete,
les epaules en bombant la poitrine, et autour de la caleche il marchait
de cote tout gonfle comme un paon qui se pavane.

En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait bien son Savine,
eut tres probablement devine ce qui causait cette joie debordante; mais,
ne pensant qu'a la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina
que ce qui transportait ainsi Savine etait le plaisir de faire une
promenade avec elle et cela l'attrista.

La caleche roulait sous l'ombrage des chenes des allees de Lichtenthal,
et madame de Barizel qui lui faisait vis-a-vis, l'interrogeait sur ses
voyages.

--Avait-il visite la Nouvelle-Orleans et le sud des Etats-Unis? Que
pensait-il du Mississipi?

Ce fut avec enthousiasme qu'il celebra la Nouvelle-Orleans, le
Mississipi, la Louisiane, la Floride, les Etats-Unis (du Sud bien
entendu), le ciel, la mer, le paysage, les arbres, les betes, les gens.

Mais malgre sa volonte de ne pas oublier que c'etait a madame de Barizel
qu'il s'adressait, il lui arriva plus d'une fois de s'apercevoir que
c'etait sur Corysandre qu'il tenait ses yeux attaches.

Quant a elle elle le regardait franchement, avec son beau sourire, la
bouche entr'ouverte, mais sans rien dire, bien qu'il fut question de
son pays natal. Quand Roger la prenait a temoin, elle se contentait
d'incliner la tete en accentuant son sourire.

Ils etaient en pleine foret, gravissant les pentes boisees d'une colline
par une route en zig zag qui de chaque cote etait bordee de grands
arbres, tantot des hetres monstrueux qui couvraient les mousses
veloutees de leurs enormes racines toutes bosselees de noeuds
entrelaces, tantot des pins qui s'elancaient droit vers le ciel,
eteignant la lumiere sous leurs branches superposees et leurs aiguilles
noires. Les lacets du chemin faisaient que tantot Corysandre etait
exposee en plein au soleil et que tantot, au contraire, elle passait
tout a coup dans l'ombre. C'etait pour Roger un emerveillement que ces
jeux de la lumiere sur ce visage souriant et c'etait une question qu'il
se posait sans la decider, de savoir ce qui lui seyait le mieux, la
pleine lumiere ou les caprices de l'ombre.

Il vint un moment ou il garda le silence et ou dans l'air epais et
chaud de la foret on n'entendit plus que le roulement de la voiture, le
craquement des harnais et le sabot des chevaux frappant les cailloux de
la route.

--Apres avoir ete si bruyant au depart, dit Savine qui ne manquait
jamais de placer une observation desagreable, vous etes devenu bien
morne, mon cher Naurouse.

--C'est que les grands bois sombres agissent un peu sur moi comme
les cathedrales, ils me portent au recueillement et au silence;
instinctivement je parle bas si j'ai a parler.

--Tiens, vous faites donc de la poesie, maintenant?

--Il y a des jours ou plutot des circonstances.

S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et resta immobile,
silencieux, a demi tourne vers Corysandre qui l'avait regarde.

On arriva a Eberstein, qui est une habitation d'ete des ducs de Bade
liberalement ouverte aux visiteurs, et comme madame de Barizel ne
connaissait pas encore l'interieur du chateau, elle voulut le parcourir;
mais apres avoir visite deux ou trois salles, elle trouva que ces pieces
sombres, a l'ameublement gothique et aux fenetres fermees de vitraux de
couleurs, etaient trop fraiches pour Corysandre.

--J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, va donc
m'attendre dans le jardin; ce ne sera pas une privation pour toi qui
n'aimes guere ces antiquailles.

--Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, dit Roger.

Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait sa promenade avec
Savine et ils gagnerent une terrasse d'ou la vue s'etend librement sur
la vallee de la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours
souriante, mais toujours muette, Corysandre parut prendre interet au
paysage qui s'etalait a ses pieds et que fermaient bientot de hautes
collines dont les sommets d'un noir violent ou d'un bleu indigo se
decoupaient nettement sur le ciel.

Apres quelques instants de contemplation silencieuse, Roger se tourna
vers elle:

--Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les yeux et la pensee
se perdre dans ces profondeurs sombres? Que de choses elles vous disent!
La vue qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable.

--Oui, cela est beau, tres beau.

--Je garderai de ce paysage, que j'avais deja vu plusieurs fois, mais
que je ne connaissais pas encore, un souvenir emu.

Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; elle ne baissa
pas les siens, mais elle ne repondit rien, se laissant regarder sans
confusion.

A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent les rejoindre, et l'on
remonta en voiture pour descendre au village ou l'on devait diner, ce
qui faisait une assez longue course.

Savine avait commande d'avance son diner. Lorsque la caleche arriva
devant la porte du restaurant, on se precipita au-devant de Son
Excellence que l'on conduisit ceremonieusement a la table qui avait
ete dressee dans un jardin, au bord de la riviere, dont les eaux
tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient le gazon.

--Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda Roger, qui pensait aux
precautions de madame de Barizel dans les salles du chateau d'Eberstein.

Ce fut madame de Barizel qui se chargea de repondre:

--Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, mais non la
fraicheur du plein air.

Elle la craignait si peu qu'apres le diner elle proposa a sa fille de
faire une promenade en bateau.

--Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas d'imprudence.

Une petite barque etait amarree a quelques pas de la. Corysandre
nonchalamment, se dirigea de son cote; mais Roger la suivit et, s'etant
embarque avec elle, ce fut lui qui prit les avirons.

Pendant assez longtemps il la promena en tournant devant la table ou
madame de Barizel et Savine etaient restes assis puis, ayant releve les
avirons, il laissa la barque descendre lentement le courant.

Corysandre etait assise a l'arriere et elle restait la sans faire un
mouvement, sans prononcer une parole, le visage tourne vers Roger et
eclaire en plein par la pale lumiere de la lune, qui se levait.

--Est-ce que vous avez vu plus belle soiree que celle-la? dit-il.

--Non, dit-elle, jamais.

--Voulez-vous que nous retournions?

--Allons encore.

Et la barque continua de suivre le courant; mais bientot ils toucherent
le barrage et alors Roger dut reprendre les avirons. Cette fois c'etait
lui qui etait eclaire par la lune; il lui sembla que Corysandre, dont
les yeux etaient noyes dans l'ombre, le regardait comme lui-meme
quelques instants auparavant l'avait regardee.



IX

On arriva a Bade, et avant d'entrer dans les allees de Lichtenthal,
madame de Barizel invita tres gracieusement le duc de Naurouse a
les venir voir; sa fille et elle seraient heureuses de parler de la
delicieuse journee qui finissait.

Pour la premiere fois Corysandre se mela a l'entretien d'une facon
directe et avec une certaine initiative.

--Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant vers Roger.

--Alors le diner ne merite pas un souvenir? dit Savine d'un air bourru.

Mais Corysandre ne daigna pas repondre; ce fut sa mere qui, voyant
qu'elle se taisait, prodigua les remerciements et les compliments a
Savine sans que celui-ci s'adoucit.

Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrees chez elles, Savine
et Roger ne se separerent point, car c'etait sans retard que celui-ci
voulait proceder a son interrogatoire.

--Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui marquait le desir d'une
reponse affirmative.

--Je voudrais voir un peu ou en est la rouge.

Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne prenait souci ni de
la noire ni de la rouge; mais il n'avait qu'a accompagner Savine a la
Conversation en faisant des voeux pour qu'il gagnat, ce qui le mettrait
de belle humeur.

Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans les salles de jeu, le
vieux marquis de Mantailles vint vivement au-devant de lui, et apres un
court moment d'entretien a voix basse, Savine revint a Roger, declarant
qu'il ne jouerait pas ce soir-la.

Mais il regarda jouer et Roger dut rester pres de lui attendant qu'il
voulut bien sortir. Le sujet qu'il allait aborder etait assez delicat,
et avec un homme du caractere de Savine assez difficile pour avoir
besoin du calme du tete-a-tete dans la solitude.

Enfin ils sortirent, et aussitot qu'ils furent dans le jardin, a peu
pres desert, Roger commenca:

--J'ai a vous remercier, cher ami, de la bonne journee que vous m'avez
fait passer.

--Assez agreable en effet, dit Savine, se rengorgeant.

--Cette jeune fille est adorable.

--Oui.

Ce "oui" fut dit d'un ton grognon: ce n'etait pas de Corysandre que
Savine voulait qu'on lui parlat, c'etait de lui-meme, de lui seul; il le
marqua bien:

--Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous qu'ils ont mene cette
longue course dans des montees et des descentes et un chemin dur? Quand
il y aura des courses serieuses en France, je me charge de battre tous
vos anglais avec mes russes: nous verrons si le bai a la mode ne sera
pas remplace par notre gris, qui est la vraie couleur du cheval.

--Oh! tres bien, dit Roger avec indifference. Et madame de Barizel, vous
la connaissez beaucoup?

--Je la connais depuis que je suis a Bade, j'ai ete mis en relation avec
elle par Dayelle.

Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur:

--Notez que la voiture etait lourde; vous me direz qu'on en trouverait
difficilement une mieux comprise et ou chaque detail soit aussi soigne,
aussi parfait; c'est tres vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous
etions sept personnes.

--Oh! mademoiselle de Barizel est si legere, dit vivement Roger, se
cramponnant a cette idee pour revenir a son sujet.

--Ou voyez-vous ca? Ce n'est pas une petite fille, c'est une femme.

--Vous pouvez dire la plus belle des femmes.

--Comme vous en parlez!

--Cela vous blesse?

--Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me blesse? Cela m'etonne,
voila tout. De la poesie, de l'enthousiasme, je ne vous savais pas
si demonstratif. On a bien raison de dire que les voyages forment la
jeunesse, mais ils la deforment aussi.

--Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon enthousiasme pour
mademoiselle de Barizel ne soit pas justifie?

Ce fut avec un elan d'esperance qu'il posa cette question qui allait lui
apprendre ce que Savine pensait de Corysandre et comment il la jugeait.

--Parfaitement justifie, au contraire; je partage tout a fait votre
sentiment sur mademoiselle de Barizel; c'est une merveille.

--Ah!

--Comme vous dites cela.

--Je ne dis rien.

--Il me semblait que mon admiration vous surprenait.

--Pas du tout, elle me parait toute naturelle; ce qui me surprendrait,
ce serait que la voyant souvent...

--Je la vois tous les jours.

--... Vous ne soyez pas sous le charme de sa beaute.

--Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui la connaissent
d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. C'est la premiere femme que je
rencontre dont la beaute ne soit ni contestee ni journaliere; tout le
monde la trouve belle, et elle est egalement belle tous les jours.

Ces reponses n'etaient pas celles que Roger voulait, car dans leur
franchise apparente elles restaient tres vagues; que Savine jugeat
Corysandre comme tout le monde, ce n'etait pas cela qui le fixait; il
essaya de rendre ses questions plus precises sans qu'elles fussent
cependant brutales.

--Comment se fait-il qu'avec cette beaute, un nom, de la fortune, elle
ne soit pas encore mariee?

--Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute quelqu'un digne d'elle.

--Et elle attend encore?

--Vous voyez.

--Et l'on ne parle pas de son mariage?

--Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie tous les jours.

--Avec qui?

Ce fut presque malgre lui que Roger lacha cette question.

--Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, il ne faut pas
attacher trop de valeur aux propos de gens qui parlent sans savoir ce
qu'ils disent, pour parler.

--Alors, il n'y aurait donc rien de fonde dans ces propos?

Savine haussa les epaules, mais il ne repondit pas autrement.



X

Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les allees de Lichtenthal
etait precede d'un petit jardin: c'etait dans ce jardin que Savine et
Roger avaient fait leurs adieux a madame de Barizel et a Corysandre,
avant que celles-ci fussent dans la maison.

Ce fut vainement qu'elles frapperent a la porte d'entree, personne ne
repondit; aucun bruit a l'interieur; aucune lumiere.

--Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un ton fache, et Bob
aussi.

Sans repondre madame de Barizel abandonna la porte d'entree et, faisant
le tour du chalet, elle alla a une petite porte de derriere qui servait
aux domestiques et aux fournisseurs; mais cette porte etait fermee
aussi. Aux coups frappes personne ne repondit.

--Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre.

Madame de Barizel ne continua pas de frapper; mais, allant a un massif
de fleurs borde d'un cordon de lierre, elle se mit a tater dans les
feuilles de lierre qu'eclairait la lumiere de la lune; ses recherches ne
furent pas longues, bientot sa main rencontra une clef cachee la.

--Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont pas sorties
ensemble; la premiere rentree devait trouver la clef et ouvrir pour les
autres.

Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, dans son accent,
il y avait du mecontentement et aussi du mepris; il semblait que ces
paroles s'adressaient aussi bien aux domestiques, qui avaient decampe,
qu'a sa mere qui permettait qu'ils sortissent ainsi.

Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la porte et elles etaient
entrees dans la cuisine ou brulait une lampe, la meche charbonnee. La
table, noire de graisse, etait encore servie et il s'y trouvait six
couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable de
bouteilles vides qui disaient que les convives avaient bien bu.

--Chacun de nos trois domestiques avait son invite, dit Corysandre
regardant la table; on a fait honneur a ton vin.

Ce n'etait pas seulement au vin qu'on avait fait honneur: c'etait a
un melon et a un pate dont il ne restait plus que des debris, a des
ecrevisses dont les carcasses rouges encombraient plusieurs plats, a un
gigot reduit au manche, a un immense fromage a la creme, a une corbeille
de fraises, a une corbeille de cerises qui ne contenait plus que des
queues et des noyaux, au cafe qui avait laisse des ronds noirs sur la
table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles etaient aux
trois quarts vides.

De tout cet amas se degageait une odeur chaude qui, melee a celle de la
graisse et de la vaisselle, troublait le coeur et le soulevait. On eut
sans doute parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une cuisine
aussi sale, aussi pleine de gachis et de desordre que celle-la.

Elles n'y resterent point longtemps: Madame de Barizel avait pris la
lampe d'une main, et de l'autre, relevant la traine de sa robe, tandis
que Corysandre retroussait la sienne a deux mains comme pour traverser
un ruisseau, elles etaient passees dans le vestibule; mais la il n'y
avait point de bougies sur la table ou elles auraient du se trouver, et
il fallut aller dans le salon chercher des flambeaux.

Nulle part un salon ne ressemble a une cuisine; mais nulle part aussi on
n'aurait trouve un contraste aussi frappant, aussi extraordinaire entre
ces deux pieces d'une meme maison que chez madame de Barizel. Autant
la cuisine etait ignoble, autant le salon etait coquettement arrange,
dispose pour la joie des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer
de la cheminee, sur les tables et les consoles, dans les embrasures des
fenetres, et ces fleurs toutes fraiches, enlevees de la serre ou coupees
le matin, versaient dans l'air leurs parfums qui, dans cette piece
fermee, s'etaient concentres.

Le flambeau a la main, elles monterent au premier etage ou se trouvaient
leurs chambres, celle de Corysandre tout a l'extremite et separee de
celle de sa mere, qu'il fallait traverser pour y acceder, par un cabinet
de toilette.

Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, presentaient un desordre qui
egalait celui de la cuisine. Les lits n'etaient pas faits, les cuvettes
n'etaient pas videes; sur les chaises et les fauteuils trainaient ca
et la, entasses dans une etrange confusion, des robes, des jupons, des
vetements, des bas, des cols, des bottines, tandis que les armoires et
des malles ouvertes montraient le linge deplie pele-mele comme s'il
avait ete mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire un
choix.

Cependant il n'y avait pas besoin d'etre un habile observateur pour
comprendre que tout cela n'etait point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il
etait tout simplement celui des habitants de cet appartement qui, en
s'habillant le matin, avaient fouille dans ces armoires pour y trouver
du linge en bon etat et qui avaient tout bouleverse, parce que les
premieres pieces qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une
de ceci, l'autre de cela; cette robe avait ete rejetee parce que la roue
du jupon etait dechiree; ces bas avaient des trous; ces jupons n'avaient
pas de cordons; les boutons de ces cols etaient arraches.

Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce desordre; mais Corysandre
haussa les epaules avec un mouvement d'ennui et de degout.

--Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, dit-elle.

Madame de Barizel ne repondit rien et parut meme ne pas entendre.

--Cela est insupportable, continua Corysandre, qui, a peu pres muette
tant qu'avait dure la promenade, avait retrouve la parole en entrant
chez elle et s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit?

--Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une fois.

--Si c'etait la premiere; au reste, elles ont bien raison de ne pas se
gener, tu leur passes tout.

--Couche-toi, dit-elle a sa fille, j'ai a te parler.

--Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit?

--Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, bien bourgeoise.

--Justement c'est le mot; c'est precisement la vie bourgeoise que je
voudrais, un peu d'ordre, de regularite, de proprete, car je suis lasse
et ecoeuree a la fin de tout ce gachis. Ne pourrions-nous donc pas avoir
des domestiques comme tout le monde, une maison comme tout le monde, une
existence comme tout le monde?

Tout en parlant elle avait defait son chapeau et sa robe et les avait
poses ou elle avait pu et comme elle avait pu; puis, les bras nus, les
epaules decouvertes, elle avait commence a arranger les draps de
son lit; mais elle etait malhabile dans ce travail qu'elle essayait
manifestement pour la premiere fois.

--Faut-il tant de ceremonie pour se mettre au lit? dit madame de Barizel
en haussant les epaules sans se deranger pour venir en aide a sa fille;
depeche-toi un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, je vais
me coucher, moi, et tu viendras dans ma chambre.

La mere n'avait pas les memes exigences que la fille: elle ne s'inquieta
pas de son lit, et sans se donner la peine de l'arranger, elle se
deshabilla, laissant tomber ca et la ses vetements, sans daigner se
baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; pour le
moment, elle etait fatiguee et voulait se mettre au lit.

Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait ensemble, sans
savoir qui elles etaient, on ne voulait pas croire qu'elles fussent la
mere et la fille; si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de
Barizel proceder a sa toilette de nuit ou plutot se debarrasser de toute
toilette, ils se seraient confirmes dans leur incredulite: si cette
femme avait trente-sept ou trente-huit ans, comme on le disait, elle
etait parfaitement conservee: pas un crepon, pas la plus petite natte,
pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux bras du monde, blancs,
fermes, se terminant par un poignet aussi delicat que celui d'un enfant;
avec cela une apparence de sante a defier la maladie, une solidite a
resister a tous les exces. Les propos dont Houssu s'etait fait l'echo
auraient ete explicables pour qui l'aurait vue en ce moment: elle
pouvait tres bien avoir des amants; elle pouvait etre la maitresse
d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre l'idee de se faire
epouser par Dayelle, elle pouvait etre aimee. Il est vrai que si l'un de
ces amants avait penetre a cette heure dans cette chambre, il aurait pu
eprouver un mouvement de repulsion, cause par ce qu'il aurait remarque,
et emporter une facheuse impression des habitudes de sa maitresse; mais
madame de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, a l'exception
du fidele Leplaquet, que rien ne pouvait blesser, rebuter ou degouter.
C'etait dans les appartements du rez-de-chaussee qu'elle recevait ses
amis; et la, dans un milieu ou tout etait combine pour parler aux yeux
et les charmer, entouree de fleurs fraiches, en grande toilette, rien
en elle ni autour d'elle ne permettait de deviner les dessous de son
existence vraie. Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle a manger,
ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; ils voyaient
les dentelles ou les guipures de la robe, les fleurs de la coiffure,
les pierreries des bijoux, ils ne voyaient pas les epingles qui
rafistolaient un jupon, les trous des bas, les dechirures de la chemise,
les raies noires du linge. Pour eux, comme pour madame de Barizel
d'ailleurs, ne comptaient que les dehors,--et ils etaient seduisants.

Elle fut bientot au lit; mais au lieu de s'allonger, elle s'assit
commodement:

--Maintenant, dit-elle, causons.

--Qu'ai-je fait encore?

--Tu n'as rien fait, et c'est la justement ce que je te reproche, et ce
n'est pas pour mon plaisir, c'est dans ton interet.

--Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon interet! Le tien aussi,
il me semble.

--Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non?

--Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-a-dire le tien par le mien.
Parce que je ne parle pas, il ne faut pas s'imaginer que je ne vois pas,
c'est justement parce que je ne perds pas mon temps a parler que j'en ai
pour regarder.

--Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec l'esprit.

--Ne me dis pas que je suis bete, tu me l'as crie aux oreilles assez
souvent pour qu'il soit inutile de le repeter. Il est possible que je
sois bete et quand je me compare a toi, je suis disposee a le croire: je
sais bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans l'embarras, ni
ton assurance, ni tes idees, ni ton imagination, ni rien de ce qui fait
que tu es partout a ton aise; je sais bien que je ne peux pas parler de
tout comme toi, meme des choses et des gens que je ne connais pas. Si au
lieu de me laisser dans l'ignorance, a ne rien faire, sans me donner des
maitres, on m'avait fait travailler, je ne serais peut-etre pas aussi
bete que tu crois.

--Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce qu'on m'a jamais rien
appris? est-ce que j'ai jamais eu des maitres?...

--Oh! toi!...

Assurement il n'y eut pas de tendresse dans cette exclamation, mais au
moins quelque chose, comme de l'admiration; ce fut la reconnaissance
sincere d'une superiorite. Au reste rien ne ressemblait moins a la
tendresse d'une mere pour sa fille, ou d'une fille pour sa mere, que la
facon dont elles se parlaient; meme lorsque madame de Barizel semblait
en public temoigner de la sollicitude et de l'affection a Corysandre,
le ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que ceux qui s'en
tiennent aux apparences; quant a Corysandre, qui ne se donnait pas
la peine de feindre, son ton etait celui de l'indifference et de la
secheresse.

--Cela te blesse que ta mere se remarie?

--Oh! pas du tout, et meme, a dire vrai, je le voudrais si cela
devait...

--Puisque tu as commence, pourquoi ne vas-tu pas jusqu'au bout?

--Parce que, si bete que je sois, je sens qu'il y a des choses qui
deviennent plus penibles quand on les dit que quand on les tait; les
taire ne les supprime pas, mais les dire les grossit.

Il y eut un moment de silence, mais non de confusion ou d'embarras, au
moins pour madame de Barizel, qui se contenta de hausser les epaules
avec un sourire de pitie. Evidemment les paroles de sa fille ne la
blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et son sentiment
n'etait pas qu'il y a des choses qui deviennent plus penibles quand on
les dit que quand on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle
eut jusqu'a un certain point voulu les connaitre, par curiosite, pour
savoir; mais en realite elle ne trouvait pas que cela valut la peine de
les arracher. Elle avait mieux a faire pour le moment, et c'etait chez
elle une regle de conduite d'aller toujours au plus presse.

--Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me semble que c'etait
une raison pour etre aujourd'hui autre que tu n'as ete. Combien de fois
t'ai-je recommande d'etre brillante; tu t'en remets a ta beaute pour
faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui marche.

--Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, se souriant,
s'admirant complaisamment dans la glace.

--Il fallait parler, continua madame de Barizel, briller, etre
seduisante, etourdissante; dire tout ce qui te passait par la tete. Dans
une bouche comme la tienne, avec des levres comme les tiennes, des dents
comme les tiennes, les sottises meme sont charmantes.

--Je n'avais rien a dire.

--Meme quand le duc de Naurouse parlait de ton pays; il n'etait pas
difficile de trouver quelques mots sur un pareil sujet pourtant.

--Je ne pensais pas a parler, je le regardais; il est tres bien, le duc
de Naurouse; il a tout a fait grand air, la mine fiere, l'oeil doux; il
me plait.

--Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois plaire, s'ecria madame
de Barizel, s'animant pour la premiere fois et montrant presque de la
colere; il te plait, un homme que tu ne connais pas!

--Il est duc.

--Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement quelle est sa fortune?

--Tu demanderas cela a tes amis; Leplaquet doit le connaitre, M. Dayelle
doit savoir quelle est sa fortune.

--Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: c'est de Savine, le seul
qui, presentement, doit te plaire.

--Il ne me plait point.

--Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tete que tu es libre de
n'epouser que l'homme qui te plaira?

--Je le voudrais.

--Une fille ne doit voir dans un homme qu'un mari, le reste vient plus
tard; on a toute sa vie de mariage pour cela. Savine est-il ou n'est-il
pas un mari desirable pour toi?...

--Pour nous.

--Ne m'agace pas; ton mariage est assure si tu le veux, je mettrais tout
en oeuvre pour qu'il reussit.

--Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'a present: il
parait prendre plaisir a etre avec nous, a se montrer avec nous partout
ou l'on peut le remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois
ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il m'offre de devenir sa
femme; a vrai dire, je ne crois meme pas qu'il en ait l'idee.

--S'il ne l'a pas encore eue, cette idee, c'est ta faute; ce n'est pas
en etant ce que tu es avec lui que tu peux echauffer sa froideur. Je
t'avais dit qu'il etait l'orgueil meme et que c'etait par la qu'il
fallait le prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les eloges les plus
exageres, il les boit avec beatitude: lui en as-tu jamais fait?

--Cela m'ennuie.

--Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis a supporter pour devenir
princesse, quand on est... ce que nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y
a pas de peine a prendre, pas de fatigues a s'imposer, pas de degouts a
avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'a te montrer dans la
gloire de ta beaute; eh bien! si belle que tu sois, tu n'arriverais
jamais a un grand mariage si je n'etais pas pres de toi. Tu peux le
preparer par ta beaute, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire
reussir, pour cela ta beaute ne suffit pas, il faut... ce que tu n'as
pas et ce que j'ai, moi.

--Et cependant ni la beaute, ni... ce que tu as n'ont encore decide
Savine.

--Il se decidera ou plutot on le decidera.

--Qui donc?

--Le duc de Naurouse qui te fera princesse.

--J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse.

--Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutot pourquoi j'ai eu peur
que tu n'aies froid dans le chateau d'Eberstein, qui n'est pas glacial?

--Je te le demande.

--Explique-moi plutot pourquoi j'ai eu l'idee de te faire faire une
promenade en bateau?

--Pour rester seule avec le prince.

Madame de Barizel se mit a rire:

--J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te menager un tete-a-tete avec
le duc de Naurouse, je t'ai fait faire une promenade en bateau pour
continuer ce tete-a-tete, ce qui deux fois a rendu le prince furieux.
C'est en l'eperonnant ainsi que nous le ferons avancer malgre lui. Et
c'est a cela que le duc de Naurouse nous servira.

--Pauvre duc de Naurouse!

--Vas-tu pas le plaindre plutot; il sera bien heureux, au contraire;
sans compter qu'il aura le plaisir de nous rendre un fameux service.
Mais ce qui serait tout a fait aimable de sa part, ce serait d'etre en
situation de fortune d'inspirer des craintes reelles a Savine et d'etre,
comme mari possible, un rival redoutable. C'est ce qu'il me faut savoir
et ce que je saurai demain par Leplaquet ou, en tout cas, apres-demain
par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, car je crois bien
que Coralie ne rentrera pas. Reve du duc de Naurouse, si tu veux, de son
grand air, de sa mine fiere, de ses yeux doux, cela te fera trouver ton
lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse!

--Bonne nuit, financiere!



XI

Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel le soir, il avait pour
habitude de venir le lendemain matin dejeuner d'une tasse de the avec
elle pour parler de la journee ecoulee et s'entendre sur la journee qui
commencait: c'etait l'heure des confidences, des renseignements, des
conseils, des projets, ou tout se disait librement, comme il
convient entre associes qui n'ont qu'un meme but et qui travaillent
consciencieusement a l'atteindre en unissant leurs efforts.

Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui etait interdit pour
tout autre: on l'introduisait dans la chambre de madame de Barizel, qui
avait l'habitude de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait a
dormir la grasse matinee, et aussi parce qu'elle trouvait qu'elle etait
la mieux que nulle part pour suivre les caprices de son imagination,
toujours en travail, et echafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas
a se gener avec Leplaquet, qui, dans sa vie de boheme, en avait vu
d'autres et qui n'avait de degouts d'aucunes sortes.

Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'eveiller, et, comme elle
n'avait point ete derangee, elle etait de belle humeur.

--Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de dessous le drap et
en la tendant, a Leplaquet, qui la baisa galamment, il y a du nouveau.

--Vous avez fait hier la connaissance du duc de Naurouse, qui vous a
accompagnees dans votre promenade a Eberstein.

--Qu'est ce duc de Naurouse?

--Un homme dont le nom a empli les journaux pendant plusieurs annees
et qui a retenti partout: sur le turf, dans le _high-life_, devant les
tribunaux, et meme devant la cour d'assises.

--Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passe en cour d'assises?

--Oui, et pour avoir tue un homme.

--Ah! mon Dieu! et il s'est assis a cote de nous, dans la meme voiture,
il a ete vu dans notre compagnie.

--Rassurez-vous, il a tue cet homme en duel et conformement aux regles
de l'honneur. Vous comptez donc sur lui?

--Beaucoup.

--Alors le prince Savine est lache?

--Au contraire.

--Je n'y suis plus.

--Vous y serez tout a l'heure, quand vous m'aurez dit ce que vous savez
du duc de Naurouse, tout ce que vous savez.

--Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand nom, noblesse solide,
belle fortune. Cependant cette fortune a du etre ecornee par des folies
de jeunesse; ces folies lui ont meme valu un conseil judiciaire que lui
ont fait nommer ses parents contre lesquels il a lutte avec acharnement
pendant plusieurs annees. A la fin il en a triomphe et il est
aujourd'hui maitre de ce qui lui reste de sa fortune.

--Qu'est ce reste?

--Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-etre. Bien entendu je
ne garantis pas le chiffre; il faudrait voir.

--Je demanderai a Dayelle.

--Il doit bientot venir? demanda Leplaquet avec un certain
mecontentement.

Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression desagreable, et
tout de suite elle continua ses questions sur le duc de Naurouse.

--Quelle a ete sa vie?

--Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont Paris s'amuse; pendant les
derniers temps de son sejour en France, il etait l'amant de la duchesse
d'Arvernes, et l'amant declare au vu et au su de tout le Paris; leurs
amours ont fait scandale; il s'est a moitie tue pour la duchesse...

--Un passionne alors, c'est a merveille cela!

A ce moment l'entretien fut interrompu par une negresse qui entra
portant un plateau sur lequel etait servi un dejeuner au the pour deux
personnes.

Ce fut une affaire, de trouver a poser ce plateau; mais les negresses,
au moins certaines negresses, affinees, ont l'adresse et la souplesses
des chattes pour se faufiler a travers les obstacles sans rien casser.
Celle-la manoeuvra si bien, qu'elle parvint a decouvrir une place pour
son plateau sans le lacher.

--Si je n'avais trouve la clef dans le lierre, dit madame de Barizel
d'un ton indulgent, nous etions exposees a coucher dehors.

La negresse, qui etait jeune encore et toute gracieuse, au moins par la
souplesse de ses mouvements et la mobilite de sa physionomie, se mit a
sourire en montrant le blanc de ses yeux et ses dents etincelantes avec
les mouvements flexueux et les ondulations caressantes d'une chienne qui
veut adoucir son maitre.

--Pas faute a moi, bonne maitresse, convenu avec Dinah, elle rentrer;
Dinah pas faute a elle non plus; grand machin de montre casse, criiii,
criiii;--et en riant elle imita le bruit d'un grand ressort brise;--elle
pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien fachee; moi,
grand chagrin.

Et, apres avoir ri, instantanement elle se mit a pleurer.

--Est-elle drole, dit Leplaquet en riant.

Ce fut tout: elle, pas grondee, sortit en riant.

Madame de Barizel la rappela:

--Et nos chambres?

--Pas faute a moi; moi oublie. Oh! moi grand chagrin.

De nouveau elle se remit a pleurer; puis doucement elle tira la porte et
la ferma.

Tout en se disculpant de cette facon originale, elle avait place un
petit gueridon devant Leplaquet, et sur le lit de madame de Barizel une
de ces planchettes avec des rebords et des pieds courts qui servent aux
malades.

Leplaquet s'occupa a faire le the.

--Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur le duc de Naurouse!

--Son effet ordinaire, c'est-a-dire extraordinaire: le duc est reste
en admiration devant elle. A deux reprises, je leur ai menage quelques
instants de tete-a-tete, ou ils auraient pu se dire toutes sortes de
choses tendres, s'ils avaient ete en etat l'un et l'autre de parler.

--Comment, Corysandre?

--Je l'ai confessee hier en rentrant; elle m'a avoue ou plutot elle m'a
declare, car elle n'est pas fille a avouer, que le duc de Naurouse lui
plait: c'est le premier homme qui ait produit cet effet sur elle.

--Mais c'est dangereux, cela.

--Oh! pas du tout; si peu Americaine que soit Corysandre, et elevee par
son pere elle l'est tres peu, elle a au moins cela de bon, et pour moi
de rassurant, qu'on peut la laisser _flirter_ sans danger. Elle se
laissera faire la cour, elle ecoutera tout ce qu'on voudra lui dire de
tendre ou de passionne; elle serrera toutes les mains qui chercheront
les siennes, elle n'aura que des sourires pour ceux qui a droite et
a gauche d'elle lui presseront les pieds sous la table, dans le
tete-a-tete elle permettra meme avec plaisir qu'on depose un baiser sur
son front, ses joues, ses cheveux ou son cou; mais il ne faudra pas
aller plus loin; elle connait la valeur de la dot qu'elle doit apporter
en mariage et elle ne consentira jamais a la diminuer. Ce n'est pas elle
qui mangera son bien en herbe; quand il aura porte graine ce sera autre
chose, mais alors je n'aurai plus a en prendre souci.

--Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse un pretendant?

--Savine, avec son caractere orgueilleux, s'imagine qu'en etant amoureux
de Corysandre il lui fait grand honneur, et comme il est a la glace,
incapable de passion et d'entrainement pour ce qui n'est pas lui et lui
seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans son intimite
avec nous. Du jour ou il verra que quelqu'un qui le vaut bien, sinon
par la fortune, du moins par le rang, car un duc francais de noblesse
ancienne vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour ou il
verra que ce duc francais est amoureux pour de bon et parle, il parlera
lui-meme.

--Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle comme vous dites.

--Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annonce sa visite, je l'attends
aujourd'hui; je l'inviterai a diner pour apres-demain avec Savine,
Dayelle et vous. Corysandre devant Savine sera tres aimable pour le duc
de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile qu'elle n'aura
qu'a obeir a son impulsion, et elle ne fait bien que ce qu'elle fait
naturellement. De son cote, le duc de Naurouse sera tres tendre pour
Corysandre; cela, je l'espere, fondra la glace de Savine. Vous, de votre
cote, c'est-a-dire vous, mon cher Leplaquet, aide de Dayelle, vous
agirez sur le duc de Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande
pas; je sais qu'il m'est acquis, entier et devoue. Celui de Dayelle, je
l'obtiendrai apres-demain.

--Voila ce que je n'aime pas.

--Ne dis donc pas de ces naivetes d'enfant, gros niais: tu sais bien
pour qui je me donne tant de peine et pour qui je veux devenir libre.



XII

Madame de Barizel ne s'etait pas trompee en pensant que le duc de
Naurouse ne manquerait pas de lui faire visite le jour meme.

Apres la promenade de la veille, n'etait-il pas tout naturel qu'il vint
prendre des nouvelles de leur sante? N'etaient-elles pas fatiguees? Et
puis il craignait que Corysandre n'eut eu froid sur la riviere.

Madame de Barizel le rassura: elle n'etait pas fatiguee; Corysandre
n'avait pas gagne froid, elle avait ete enchantee de cette promenade.

Cependant, bien que Roger prolongeat sa visite, la faisant durer plus
qu'il ne convenait peut-etre, Corysandre ne parut pas, car madame de
Barizel avait decide qu'il fallait exasperer l'envie que le duc de
Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit sur lui une
si forte impression, et elle avait exige que sa fille restat dans
sa chambre. Corysandre avait commence par se revolter devant cette
exigence, puis elle avait fini par ceder aux raisons de sa mere.

--Veux-tu qu'il pense a toi?

--Oui.

--Veux-tu qu'il reve de toi?

--Oui.

--Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme pour toutes choses;
on est stupide quand on ecoute son coeur, on ne fait que des sottises.

Elle etait restee dans sa chambre, mais en s'installant a la fenetre,
derriere un rideau, de facon a voir le duc de Naurouse quand il
arriverait et repartirait.

Apres une longue attente, Roger, perdant toute esperance de voir
Corysandre ce jour-la, s'etait leve pour se retirer; alors madame
de Barizel, le trouvant au point qu'elle voulait, lui adressa son
invitation a diner pour le surlendemain.

--Quelques intimes seulement: le prince Savine, M. Dayelle, que vous
connaissez sans doute? Et puis un bon ami a nous; un ami d'Amerique,
maintenant fixe en Europe, un journaliste du plus grand talent, M.
Leplaquet.

Le duc de Naurouse etait parfaitement indifferent au nom et a la qualite
des convives; ce ne serais pas avec eux qu'il dinerait, ce serait avec
Corysandre, et, tout en remerciant madame de Barizel, il placa ces
convives: Dayelle et Savine a droite et a gauche de madame de Barizel;
le journaliste et lui de chaque cote de Corysandre: ce serait charmant.

C'etait beaucoup pour madame de Barizel de reunir a sa table le prince
Savine et le duc de Naurouse; mais ce n'etait pas tout: pour que cette
reunion portat les fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux
autres convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le role qu'elle
leur destinait; elle n'etait pas femme a s'en rapporter aux hasards de
l'inspiration, et a l'avance elle entendait regler chaque chose, chaque
detail, chaque mot, sans rien laisser a l'imprevu, de facon a ce que
tout marchat regulierement, surement, pour arriver a un succes certain.

Pour Leplaquet, elle etait sure de lui: c'etait un associe, un complice
sans scrupules, un instrument docile et il y avait plutot a moderer son
zele qu'a l'exciter. Comment ne se fut-il pas employe corps et ame au
mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour lui, que de reves, que de
projets dans ce mariage qui devait, croyait-il, faire le sien! Plus de
boheme, plus de travail, plus de copie, une position, des relations.

Mais pour Dayelle il n'en etait pas de meme: Dayelle etait un bourgeois,
un homme a principes, que sa situation financiere et politique rendait
circonspect et timore, lui inspirant a propos de tout ce qui ne devait
pas se faire au grand jour une peur affreuse de se compromettre.
Qu'attendre de bon d'un homme qui, a chaque instant, s'ecriait avec la
meilleure foi du monde: "Que dirait-on de moi! Un homme comme moi!" S'il
etait heureux d'avoir une maitresse dont il se croyait aime, une femme
jeune encore, lui qui etait un vieillard; une grande dame, lui qui etait
un parvenu, c'etait a condition que cette liaison ne l'entrainerait pas
trop loin. Deja il trouvait que quitter Paris et ses affaires pour venir
a Bade deux fois par mois etait quelque chose d'extraordinaire, un
temoignage de passion qu'un homme follement epris pouvait seul donner.
Cela n'etait ni de son age, ni de sa position. Il perdait de l'argent,
il compromettait ses interets pendant ces absences qui duraient trois
jours. Il se fatiguait, et, bien qu'il fit le voyage dans un wagon lui
appartenant, il n'en etait pas moins vrai que, rentre a Paris, il lui
fallait plusieurs jours pour se remettre: il n'avait plus sa facilite,
son application ordinaires pour le travail, sa lucidite, sa surete de
coup d'oeil. Pendant cinquante annees sa vie avait ete consacree, avait
ete vouee au travail, sans une minute de distraction, sans plaisirs
autres que ceux que lui donnait l'amas de l'argent et des honneurs
sociaux, et jusqu'au jour de sa mort madame Dayelle avait eu en lui le
mari le meilleur et le plus fidele. Il ne fallait pas oublier tout cela.
A chaque instant, a chaque parole, il fallait se rappeler quelle avait
ete la vie de cet homme, qui tout a coup, a l'age ou l'on fait une fin,
avait fait un commencement, entraine dans une passion qui l'etonnait au
moins autant qu'elle l'inquietait. Il fallait penser a ses anciennes
habitudes, a son caractere, a ses craintes, a ses reflexions, aux
reproches qu'il s'adressait lui-meme sur sa propre folie.

Ce n'etait point, comme Leplaquet, un associe encore moins un complice,
a qui l'on peut tout dire en lui montrant le but qu'on poursuit. Sans
doute il desirait le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage avec
le prince de Savine s'accomplit, il etait dispose a faire beaucoup, meme
a verser une dot qu'il etait cense avoir en depot, bien qu'il n'en eut
jamais recu un sou, si ce n'est en valeurs depreciees et irrealisables
qu'on ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, bleu, vert,
jaune sur lequel elles etaient imprimees mais en tout cas il ne ferait
que ce qui lui paraitrait delicat, droit, correct, en accord avec ses
idees etroites d'honnetete bourgeoise.

Lui demander franchement de prendre un chemin detourne, seme de pieges
et de chausse-trapes etait aussi inutile que dangereux; non seulement il
refuserait de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait,
il se facherait qu'on le lui indiquat, et cela l'amenerait a des
reflexions, a des appreciations, a des inquietudes qu'il fallait
soigneusement eviter, sous peine de perdre en une minute ce
qu'elle avait si laborieusement prepare depuis son arrivee en
France,--c'est-a-dire son mariage avec Dayelle.

Marier Corysandre et lui faire epouser Savine avait un grand interet
pour elle, mais se marier elle-meme et se faire epouser par Dayelle en
avait un bien plus grand encore.

Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, les heures,
les jours se precipitaient avec la vitesse fatale de tout ce qui est
arrive au bout de sa course et tombe de haut; encore une annee, encore
deux peut-etre et l'irreparable serait accompli, elle serait une vieille
femme. Si son mariage avec Dayelle manquait, ce serait fini. Ou trouver
un autre Dayelle aussi riche, en aussi belle situation que celui-la?
avec cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un personnage
dans l'Etat, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, elle ne pourrait
jamais rien faire, si grande peine qu'elle se donnat: l'un resterait
ce qu'il etait, un simple faiseur; l'autre, ce qu'il etait aussi, un
boheme.

C'etait le samedi que Dayelle devait arriver a Bade, par le train parti
de Paris le soir. Bien que madame de Barizel eut horreur de se lever
matin, ce jour-la elle montait en wagon a neuf heures pour aller a Oos,
qui est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.

Au temps ou elle etait jeune et ou elle aimait reellement, elle n'avait
jamais eu de ces attentions, mais alors les demonstrations et les
preuves etaient inutiles, tandis que maintenant elles etaient
indispensables. Dayelle etait defiant; de plus, il avait des moments
lucides ou, se voyant ce qu'il etait reellement, un vieillard, il se
demandait s'il pouvait etre vraiment aime, si ce n'etait point une
illusion de le croire, un ridicule de l'esperer; et le seul moyen pour
combattre ces defiances etait de lui donner de telles preuves de cet
amour, qu'elles fissent taire les soupcons du doute aussi bien que les
objections de la raison. Comment ne pas croire a la tendresse d'une
femme qu'on sait paresseuse et dormeuse avec delices, et qui quitte son
lit a huit heures du matin, qui s'impose la fatigue d'un petit voyage en
chemin de fer pour venir au-devant de celui qu'elle attend et lui faire
une surprise!

Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien agreable, quand
pendant la manoeuvre au moyen de laquelle on detachait son wagon du
train de la grande ligne pour le placer en queue du train de Bade, il
vit la portiere de son salon s'ouvrir et madame de Barizel apparaitre,
souriante, avec la joie et la tendresse dans les yeux.

--Eh quoi, s'ecria-t-il en lui tendant les deux mains pour l'aider a
monter, vous ici!



XIII

La distance est courte d'Oos a Bade. Pendant ce trajet, le nom du duc de
Naurouse ne fut pas prononce. Pouvait-elle penser a un autre qu'a celui
qu'elle etait si heureuse de revoir? C'etait pour lui qu'elle etait
venue, c'etait de lui seul qu'elle pouvait s'occuper.

Mais, apres les premiers moments d'epanchement, il etait tout naturel de
parler de ce qui s'etait passe depuis la derniere visite de Dayelle a
Bade, et alors le nom du duc de Naurouse se presenta, amene par la force
des choses.

--A propos, j'ai une nouvelle a vous annoncer, une grande nouvelle que
j'allais oublier, tant je suis troublee. Il faut me pardonner, quand je
vous vois, je perds la tete et ne pense plus a rien. Vous connaissez le
duc de Naurouse?

--Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, a la campagne, au chateau
de Vauxperreux; presentement, il est en train de faire un voyage autour
du monde.

--Presentement, il est a Bade, arrivant de son voyage, et j'ai tout lieu
de penser qu'il est amoureux de Corysandre.

Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais Dayelle ne s'associa pas
a cette joie, loin de la.

--Si ce que vous supposez etait vrai, dit-il gravement, il ne faudrait
pas s'en rejouir; il faudrait, au contraire, s'en affliger, M. de
Naurouse ne serait nullement le mari que je souhaiterais a votre fille.

--Qu'a-t-on a lui reprocher?

Avant de repondre, Dayelle prit une pose parlementaire, la tete en
arriere, les yeux a dix pas devant lui, deux doigts de la main dans la
poche de son gilet, le bras gauche etendu noblement:

--Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection que je porte a votre
fille, d'abord parce qu'elle est votre fille et puis aussi parce qu'elle
est charmante; c'est sincerement que je souhaite son bonheur. M. le duc
de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois pas qu'il puisse la
rendre heureuse. Il faut que vous ayez jusqu'a ces derniers temps habite
l'Amerique pour que le tapage de cette existence ne soit point arrive
jusqu'a vous; c'est non seulement son argent que M. de Naurouse a
gaspille follement, le jetant aux quatre vents comme s'il avait hate de
s'en debarrasser, c'est aussi son coeur, sa sante. Le scandale de ses
amours avec la duchesse d'Arvernes a etonne Paris qui, vous le savez, ne
s'etonne pas facilement. Bref et en un mot, M. le duc de Naurouse, bien
que jeune, beau, distingue, riche et noble, n'est pas mariable; soyez
sure que s'il se presentait dans une famille honnete il serait econduit
et que pas une mere, qui le connaitrait, ne consentirait a lui donner
sa fille. Pour moi, si mon fils avait eu une pareille conduite, je
renoncerais a le marier.

Tout Dayelle etait dans ce discours debite avec une gravite et une
lenteur emphatiques. Madame de Barizel resta un moment embarrassee, car
ce qu'elle avait a repondre a cette condamnation ne pouvait pas etre
dit, sous peine de se faire condamner elle-meme. Apres quelques secondes
de reflexion son parti fut pris: Dayelle pouvait etre utilise.

--J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre me plonge dans
l'etonnement; mais je n'ai rien a repondre aux raisons que vous
avez exposees avec cette noblesse, cette droiture, cette surete de
conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours en vous et en
toutes circonstances, parce qu'elles sont le fond meme de votre nature.

Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'etait pas encore blase
sur ces eloges dont elle l'accablait, et c'etait pour lui un plaisir
toujours nouveau de s'entendre louer par ces belles levres et de se voir
admirer par ces beaux yeux.

Elle continua:

--Ce n'est pas a moi que je voudrais vous entendre redire ce que vous
venez de si bien m'expliquer, ce serait a Corysandre d'abord, et puis
ensuite a une autre personne.

--Cela est assez difficile avec Corysandre.

--Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste ce que peut entendre
une jeune fille. Maintenant la seconde personne a laquelle je voudrais
vous voir repeter ce que vous m'avez explique, c'est-a-dire que le duc
de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez sans doute surpris,
c'est... le duc de Naurouse lui-meme.

Comme Dayelle faisait un mouvement de repulsion, elle poursuivit en
insistant:

--Pour tout autre ce serait la une commission delicate; mais pour vous,
avec votre tact, avec l'autorite que vous donnent votre caractere et
votre position, il me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera
de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et il vous en
parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitie que vous nous portez, il
me semble que vous pouvez tres bien lui repondre par ce que vous m'avez
dit.

--Mais c'est impossible, s'ecria Dayelle.

Madame de Barizel, qui avait jusque-la parle avec une douceur
caressante, changea brusquement de ton, et sa parole, son geste, son
regard, prirent une energie qui rendait la contradiction difficile:

--Jusque-la, dit-elle, je ne vous ai parle que de Corysandre; mais
je crois que je dois vous parler aussi de moi; de vous, de nous.
Voulez-vous que je sois toute a vous? Aidez-moi a marier Corysandre au
plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, ne peut
pas se prolonger plus longtemps. Vous comprenez que la verite peut se
decouvrir d'un moment a l'autre, et que, du jour ou elle sera connue,
du jour ou le monde donnera son vrai nom a ce qu'il a accepte jusqu'a
present pour de l'amitie, le mariage de Corysandre sera gravement
compromis, empeche peut-etre pour jamais, par le scandale de la conduite
de sa mere. Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc a la marier si vous
m'aimez comme je vous aime.

--En quoi la mission que vous voulez que je remplisse aupres du duc de
Naurouse aidera-t-elle au mariage de Corysandre?

Elle se mit a sourire.

--Comme les hommes les plus fins sont naifs pour les choses de
sentiment, dit-elle en reprenant le ton caressant. Comprenez donc que le
duc de Naurouse ne doit nous servir qu'a decider le prince Savine, et
que le prince se decidera quand il saura qu'il a un rival.

--Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer...

--Il se retirera ecarte par vous, notre ami prudent, mais non par nous,
de telle sorte qu'il peut revenir; c'est la peur de ce retour qui, je
l'espere, amenera le prince Savine a realiser enfin une resolution
arretee dans son esprit comme dans son coeur et qu'il differe, je ne
sais pourquoi.



XIV

Comme c'etait le soir meme, apres le diner, que Dayelle devait adresser
son etrange discours au duc de Naurouse, il voulut se preparer pendant
la journee en repetant a Corysandre ce qu'il avait dit le matin a
madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement pour son eloquence,
Corysandre ne lui facilita point sa tache, et, malgre le tact que madame
de Barizel lui avait reconnu le matin, il s'arreta plusieurs fois,
embarrasse pour continuer.

Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse qu'on lui parlat du
duc de Naurouse; mais, quand elle avait vu que ce n'etait pas du tout
l'eloge qu'elle attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa
mine la plus dedaigneuse, et, malgre les signes desesperes de sa mere,
elle avait repondu d'une facon peu reverencieuse aux observations qui la
contrariaient:

--Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?

--Des dettes considerables.

--Et il les a payees?

--Mais sans doute.

--Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que ce soit un jeune homme
desordonne, au contraire.

Sur un autre sujet plus delicat que Dayelle avait traite avec toutes
sortes de menagements, elle avait repondu sur le meme ton.

--Alors il a eu des maitresses, M. de Naurouse?

Dayelle avait incline la tete.

--Et il les a aimees?

Dayelle avait repete le meme signe afflige.

--Il a fait des folies pour elles?

--Scandaleuses.

--Vraiment! Et en quoi etaient-elles scandaleuses? Voila ce que je
voudrais bien savoir.

--C'est la une question qui n'est pas convenable dans ta bouche,
interrompit madame de Barizel, qui, voyant la tournure que prenait
l'entretien, aurait voulu le couper court, de peur que Corysandre, par
quelques mots d'enfant terrible, ne fachat Dayelle.

--Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, jusqu'au jour ou je
pourrai la poser a M. de Naurouse lui-meme, ce qui sera bien plus drole.

--Corysandre!

--Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que vous commencez,
pourquoi les commencez-vous? qu'est-ce que cela me fait, a moi, que M.
de Naurouse ait gaspille une partie de sa fortune; qu'est-ce que cela me
fait qu'il ait eu des maitresses et qu'il les ait aimees follement? cela
prouve qu'il est capable d'amour et meme de passion, ce que je trouve
tres beau. Quand je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas tres
vrai, et, pour etre sincere, car il faut toujours etre sincere, n'est-ce
pas?

Dayelle, a qui elle s'adressait, ne repondit pas.

--Pour etre sincere, je dois dire que cela me fait plaisir.

--Et pourquoi? demanda Dayelle serieusement.

--Parce que cela confirme le jugement que j'avais porte sur M. de
Naurouse en le regardant.

--Et quel jugement aviez-vous porte? demanda Dayelle.

--Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle va vous repondre
quelque sottise.

Habituellement, lorsque sa mere l'interrompait ainsi, ce qui arrivait
assez souvent devant Leplaquet, Dayelle ou Avizard, c'est-a-dire devant
des amis intimes, Corysandre se taisait en prenant une attitude ou il
y avait plus de dedain que de soumission, mais cette fois il n'en fut
point ainsi; au lieu de courber la tete, elle la releva.

--En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, de repondre a une
question que M. Dayelle trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me
faisait plaisir d'apprendre que M. de Naurouse etait capable d'amour,
c'est qu'en le voyant je l'avais juge ainsi et que je suis bien aise de
voir que je ne me suis pas trompee sur lui.

S'adressant a sa mere directement:

--Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il pas tout
naturel que je sois satisfaite d'apprendre des choses qui ne peuvent
qu'augmenter la sympathie que j'eprouve pour lui?

--Mais, malheureuse enfant, s'ecria Dayelle, ce n'est, pas de la
sympathie que ces choses doivent vous inspirer, c'est de la repulsion,
de l'eloignement.

--Alors c'etait pour cela que vous me les disiez! eh bien! franchement,
mon bon monsieur Dayelle, vous n'avez pas reussi. Je vois que M. de
Naurouse ne ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un caractere a
lui: qu'il est capable d'entrainement et de passion; qu'il a inspire des
amours extraordinaires, ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a
occupe tout Paris, ce qui n'est pas donne a tout le monde, et pour tout
cela il me plait un peu plus encore qu'avant que vous ne me l'ayez fait
connaitre. A l'age ou les petites filles jouent encore a la poupee on
m'a dit "Plais a celui-ci, plais a celui-la." Et depuis on me l'a repete
sans cesse, sans s'inquieter jamais de savoir si celui-ci ou celui-la me
plaisaient. Il semble que je sois une marchandise, une esclave qui doit
plaire a l'acheteur et passer entre ses mains le jour ou il voudra de
moi. Je ne me suis jamais revoltee; je ne me revolte pas. Mais je trouve
enfin un homme qui me plait, et je le dis tout haut, non a lui, mais a
vous, ma mere, a l'ami de ma mere, est-ce donc un crime?

--Quelle sauvage! s'ecria madame de Barizel.

Corysandre la regarda un moment; puis avec un profond soupir:

--Ah! si je pouvais en etre une, dit-elle, une vraie!



XV

A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il etait de sa dignite de
se faire toujours attendre, les convives de madame de Barizel furent
exacts.

Le diner etait pour sept heures; a sept heures vingt minutes seulement,
on entendit sur le sable du jardin le roulement d'une voiture, puis les
piaffements des chevaux qu'on arretait, le saut lourd de deux valets qui
sautaient a terre pour ouvrir la portiere et se tenir respectueux sur le
passage de leur maitre. C'etait Son Excellence le prince Savine, qui,
pour venir du Graben aux allees de Lichtenthal, c'est-a-dire pour une
distance qu'on franchit a pied en quelques minutes, avait fait atteler,
afin d'arriver dans toute sa gloire et faire une entree digne de lui.

Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empresserent au-devant de lui;
mais Corysandre, qui etait en conversation avec le duc de Naurouse dans
l'embrasure d'une fenetre en tete-a tete, ou qui plutot ecoutait le duc
de Naurouse, ne se derangea pas et elle attendit que Savine vint a elle,
sans lever les yeux, sans les tourner de son cote, toujours souriante et
attentive a ce que Roger lui disait.

Quand on avait annonce le prince, Roger, avait eu un moment d'emotion.
En voyant l'indifference qu'elle temoignait et qui certainement n'etait
pas jouee, une joie bien douce lui emplit le coeur. Assurement, elle
n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait eprouve un sentiment tendre
pour lui. Et les remarques qu'il avait faites pendant leur promenade a
Eberstein se trouverent confirmees d'une facon frappante.

Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut passer dans la salle a
manger.

A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait adresse que quelques
courtes paroles sur un ton peu gracieux, revint vers Corysandre pour la
conduire; mais vivement elle tendit la main a Roger qu'elle n'avait pas
quitte des yeux.

--J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle gaiement.

Savine, qui deja arrondissait le bras en souriant d'un air un peu plus
aimable, resta interloque, tandis que Corysandre impassible et Roger
tout heureux tournaient autour de lui pour suivre madame de Barizel et
Dayelle.

Si Leplaquet n'avait pas ete invite, Savine serait entre le dernier dans
la salle a manger. Il etait suffoque. Si Dayelle ne fut pas suffoque, au
moins fut-il fort etonne lorsque, arrive a sa place et se retournant, il
vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants l'un et l'autre,
tandis que Savine, la figure empourpree et les sourcils contractes, les
suivait avec Leplaquet. Eh quoi! etait-ce ainsi que cette petite sauvage
devait se conduire avec le prince, son pretendant, son futur mari, celui
qu'on desirait si vivement lui voir epouser? Et, dans son mouvement
de surprise, il pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son
attention sur ce scandale. Mais elle ne repondit pas a cette pression,
et ses yeux ne suivirent pas la direction que l'attitude de Dayelle lui
indiquait; car il n'y avait la rien qui put la surprendre, puisque,
a l'avance, ce qui venait de se passer avait ete arrete entre elles.
C'etait elle, en effet, qui avait dit a Corysandre de prendre le bras
du duc de Naurouse, et de se conduire avec celui-ci de telle sorte que
Savine en fut pique.

--Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se decide; profitons de
la presence du duc de Naurouse; qui sait combien de temps nous l'aurons!

Roger ne s'etait pas trompe dans ses previsions: Dayelle et Savine
se trouverent places a droite et a gauche de madame de Barizel; le
journaliste et lui de chaque cote de Corysandre.

On servit, et, comme le diner venait du restaurant, il se trouva bon;
comme les domestiques ne furent pas ceux de madame de Barizel, ils
s'occuperent convenablement de leur besogne; comme le linge etait
loue, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, les cristaux
appartenaient a la maison et qu'ils avaient ete nettoyes et essuyes par
des domestiques etrangers, ils ne trahirent en rien le desordre et la
malproprete qui etaient cependant la regle ordinaire de cette maison;
les fleurs de la salle a manger etaient aussi fraiches que celles du
salon, et comme, pour faire le service, il fallait de la cuisine passer
par le vestibule, les convives, heureusement pour leur appetit, ne
pouvaient pas deviner ce qu'etait cette cuisine.

D'ailleurs, a l'exception de Savine, que la mauvaise humeur rendait
silencieux, aucun d'eux n'etait en etat de faire attention a ce qui se
passait autour de lui: Leplaquet, parce qu'il veillait a entretenir la
conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant lorsqu'il n'avait
pas besoin de faire sa partie; Dayelle parce qu'il n'avait d'yeux et
d'oreilles que pour madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte
magnetise en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; le duc de
Naurouse enfin, parce qu'il etait tout a Corysandre, ne prenant interet
qu'a ce qui venait d'elle et s'appliquait a elle.

Dayelle qui avait commence joyeusement le diner l'acheva assez
melancoliquement: il s'etait engage envers madame de Barizel a presenter
ses observations au duc de Naurouse ce soir-la, et, a mesure que le
diner s'avancait, le souvenir de cet engagement lui devenait plus
desagreable et plus genant.

Il etait fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante lorsqu'on se
melait de ses affaires; comment pendrait-il la chose? Quelle singuliere
idee madame de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille
commission?

La preoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur persistante de Savine
abregerent les causeries du dessert; on sortit de table pour aller dans
le jardin, ou Corysandre et Roger s'installerent, de facon a continuer
leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, dont la mauvaise
humeur s'etait accrue, annonca qu'il etait oblige de retourner au
trente-et-quarante pour suivre une serie qui l'interessait.

Ce fut le signal du depart.

--Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire sauter la banque?
demanda Roger a Corysandre, esperant ainsi rester plus longtemps avec
elle; nous suivrons ses emotions sur son visage.

--Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'emotions, dit Savine de plus en
plus maussade.

--Alors, repondit Corysandre, cela n'offre aucun interet de vous voir
jouer, et je ne sais vraiment pas pourquoi, le prince Otchakoff et vous,
vous avez toujours une galerie si nombreuse.

--Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce que mes combinaisons
sont interessantes.

--Pour moi, continua Corysandre qui n'avait jamais tant parle, le joueur
qui m'interesse, c'est celui qui s'approche de la table en se disant: je
ruine ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus qu'a me tuer,
et qui joue cependant; voila celui qui me touche et que j'admire.

--Celui-la est un fou, dit Savine.

--Ou un passionne, dit Roger.

--J'aime les passionnes, dit Corysandre.

Sur ce mot on se separa et les hommes se dirigerent tous les quatre vers
la _Conversation_, Savine et Leplaquet allant en tete, Dayelle et Roger
venant ensuite.

Arrives a la maison de jeu, Savine et Leplaquet monterent le perron,
Roger, qui voulait faire parler Dayelle sur madame de Barizel et surtout
sur Corysandre, parut peu dispose a les suivre.

--Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? demanda Dayelle.

--Je n'ai pas joue depuis que je suis a Bade et je crois que je partirai
sans avoir risque un louis.

--Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir dans
ces dispositions, car il y a quelques annees vous etiez un grand joueur,
et le jeu vous a coute cher.

--C'est peut-etre ce qui m'a gueri.

Dayelle croyait avoir trouve une ouverture pour placer son discours, il
se hata d'en profiter:

--Enfin, je suis, je vous le repete, bien heureux de vous voir revenu
si sage de votre voyage; c'est un grand bonheur pour vous, ce sera une
grande joie pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif interet, car
je ne doute pas que vous ne perseveriez dans la bonne voie. La jeunesse
a des entrainements, je comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se
prolongent au dela d'une certaine limite. Avec votre beau nom, avec
votre grande fortune, quelle eut ete votre vie, je vous le demande, si
vous aviez persevere dans la voie que vous suiviez avant votre depart.

Roger se redressa blesse par cet etrange discours, mais, apres un court
moment de reflexion, il n'interrompit pas, voulant voir ou il allait
arriver.

--Comment auriez-vous assure la perpetuite de ce nom par un mariage
digne de la noblesse de votre race, continua Dayelle. Quelle mere de
famille eut accepte pour gendre le jeune homme brillant et, passez-moi
le mot, bruyant que vous etiez alors? Il y a des reputations qui font
peur. Tandis que dans quelques annees, quand la preuve sera faite, et
bien faite que ce jeune homme effrayant est devenu un homme sage, quelle
famille, parmi les plus hautes, ne sera pas heureuse et fiere de votre
alliance! Mais il faudra du temps, soyez-en sur, car les mauvaises
impressions sont plus longues a s'effacer qu'a se former; et ce sera le
temps, le temps seul qui amenera ce resultat; toutes les paroles, tous
les engagements ne pourraient rien; on vous repondrait: "Attendons."
Voila pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer des maintenant
a vos anciennes habitudes pour en prendre de nouvelles qui, seules,
peuvent, dans un avenir, je ne dis pas immediat, mais prochain au moins,
vous donner la vie qui convient a un duc de Naurouse, et que personne ne
vous souhaite plus sincerement que moi, croyez-le.

Dayelle avait cesse de parler, que Roger se demandait ce qu'il y
avait dans ces paroles, et sous ces paroles. Que cachaient leur forme
entortillee et leur sens obscur? Qui les avait inspirees? Dans quel but
ce vieux bonhomme, qui etait l'ami de madame de Barizel, son ami intime,
les lui adressait-il?



XVI

Malgre les savantes combinaisons de madame de Barizel, les choses
continuerent de suivre leur cours sans changement, c'est-a-dire sans que
le prince Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage.

Leur empressement aupres de Corysandre ne laissait rien a desirer;
chaque jour c'etaient des parties nouvelles, des promenades a cheval et
en voiture dans la Foret-Noire, des excursions dans les villages voisins
et dans les villes ou il y avait quelque chose a voir, des petits
voyages ca et la le long du Rhin ou dans les Vosges; mais c'etait tout.

Savine se montrait ce qu'il avait toujours ete: tres eloquent en
temoignages d'admiration.

Il etait impossible de voir des yeux plus tendres que ceux que le duc de
Naurouse attachait sur Corysandre, d'entendre une voix plus douce que la
sienne lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment ou il
arrivait jusqu'au moment ou il partait.

Fatiguee d'attendre, impatiente, inquiete, pressee par toutes sortes de
raisons, madame de Barizel se decida enfin a faire une tentative directe
sur Savine, de facon a l'obliger a se prononcer ou tout au moins a
montrer quels etaient ses vrais sentiments pour Corysandre, jusqu'ou ils
allaient et ce qu'on pouvait en attendre.

Lorsqu'elle se fut arretee a cette idee, elle n'en differa pas
l'execution, si serieuse qu'elle fut.

Savine devait venir dans la journee; elle s'arrangea pour etre seule
au moment de son arrivee et aussi pour n'etre point derangee tant que
durerait leur entretien.

Bien qu'elle fut encore assez jeune pour inspirer des passions, elle
etait cependant dans la classe des meres, de sorte que ceux qui venaient
pour voir Corysandre et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient
que la mere, se laissaient aller bien souvent a un mouvement de
deception.

--Mademoiselle Corysandre? demanda Savine apres les premiers mots de
politesse.

--Elle est dans sa chambre, ou elle restera, car j'ai a vous entretenir
en particulier de choses graves.

En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. L'heure qu'il
avait si souvent redoutee etait-elle sonnee? Allait-on lui demander a
quel but tendaient ses assiduites dans cette maison?

--Et notre entretien, continua madame de Barizel, doit rouler sur elle,
au moins incidemment, surtout sur l'un de vos amis.

D'amis, il n'en avait reellement qu'un: lui-meme; puisque ce n'etait pas
de lui qu'il allait etre question, il n'avait pas a prendre souci. Les
autres, ses amis, que lui importait?

Il s'installa commodement dans son fauteuil pour subir le supplice qu'on
allait lui imposer, se disant tout bas qu'on etait vraiment bien bete de
s'exposer a ce que des gens pussent pretendre qu'ils etaient vos amis.

--Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? commenca madame de
Barizel.

--Comment, si je le connais; c'est mon meilleur ami; nous sommes lies
depuis plusieurs annees. C'est lui qui m'a assiste dans mon duel avec
le duc d'Arcala, ce duel stupide ou j'ai eu la sottise, par pure
generosite, de me faire donner un coup d'epee par un adversaire moins
naif que moi, au moment meme ou je cherchais a le menager.

C'etait la un souvenir que Savine aimait a rappeler au moins en ces
termes, dont il etait satisfait.

--Alors, il n'est personne mieux que vous qui puisse dire ce qu'est M.
le duc de Naurouse?

--Personne. Cependant, par cela seul que je suis son ami...

--Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas a me plaindre de M. de Naurouse et
ce n'est pas une accusation que je veux porter contre lui: je trouve que
c'est un des hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontres.

--Certainement, dit Savine avec une grimace, car rien ne le faisait plus
cruellement souffrir que d'entendre l'eloge de ses amis.

--Distingue.

--Tres distingue, et meme peut-etre, si cela est possible a dire, un peu
trop distingue, ce qui lui donne quelque chose d'effemine.

--Genereux.

--Genereux jusqu'a la prodigalite, jusqu'a la folie, car toute qualite
poussee a l'extreme devient un defaut.

--Noble.

--De la meilleure noblesse; bien que, par sa mere, qui etait une
Condrieu-Revel, c'est-a-dire tout bonnement une Coudrier si le proces en
ce moment pendant est fonde, il y ait une tache sur son blason.

--Beau garcon.

--Tres beau garcon, quoique sa beaute ne soit pas tres solide a cause de
sa sante qui a ete rudement eprouvee et qui meme inspire des craintes
serieuses a ses amis.

--La mine fiere.

--Que trop, car il y a des moments ou cette fierte frise l'arrogance.

--Le caractere chevaleresque.

--A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je vous disais ce que ce
caractere chevaleresque lui a fait commettre d'extravagances, vous en
seriez stupefaite.

--Plein de coeur.

--Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut meme dire que c'est la
son faible, le brave garcon. Combien de fois a-t-il ete victime de son
coeur! Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait prendre
pour un sceptique et un indifferent; tandis qu'en realite c'est un naif
et, pour toutes les choses de coeur, disons le mot... un jobard.

--Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme moi et que vous lui
rendez pleine justice.

--Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami.

--Je le savais avant que vous ne me le disiez et cependant je n'ai pas
hesite a m'adresser a vous, parce que je savais en meme temps que
ce n'etait pas en vain qu'on faisait appel a votre honneur, a votre
probite.

Les compliments debites ainsi, laches a bout portant, en pleine figure,
provoquent ordinairement deux mouvements contraires chez ceux qui les
recoivent les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: "C'est trop"; les
autres se redressent et se rengorgent en disant par leur attitude: "Vous
pouvez continuer." Savine se rengorgea.

Madame de Barizel continua donc.

--Bien que nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, nous avons
pu vous apprecier, ma fille et moi, elle avec son instinct, moi avec
l'experience d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas
grand merite a cela. Un homme aussi droit que vous, aussi franc...

Savine se redressa encore.

--Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut parce qu'elle n'a
rien a cacher...

Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la pression de ses
epaules.

--Un caractere aussi loyal, un coeur aussi bon se laissent facilement
penetrer. Ce sont les fourbes qui deroutent l'examen, les mechants; avec
eux on ne sait jamais a quoi s'en tenir, on a peur.

--Et on a bien raison.

--N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de vous; je veux dire je
n'ai pas eu peur, car si ma fille partage les sentiments... d'estime
que je ressens, comme elle ignore la demarche que j'entreprends en ce
moment, elle n'a pas eu a se prononcer sur la question de savoir si
malgre votre amitie pour M. le duc de Naurouse et les longues relations
qui vous unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur une
entiere sincerite de votre part.

--J'espere qu'elle n'eut pas eu de doute a cet egard.

--Oh! soyez-en sur: si Corysandre parle peu, c'est par discretion, par
reserve de jeune fille, mais elle sait regarder, elle sait voir et je
ne connais pas de jeune fille de son age qui sache comme elle, aller au
fond des choses et les apprecier a leur juste valeur. D'un mot elle vous
juge, et bien, et justement. Le malheur est qu'en ce qui vous touche je
ne puisse rien dire de cette appreciation et de ce jugement, arretee
que je suis par ce sentiment de modestie exageree qui vous empeche
d'entendre tout ce qui ressemble a un compliment.

--Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie orgueilleuse.

--Ne craignez rien, je ne ferai pas violence a cette modestie;
d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, et ce que j'ai dit n'a eu
d'autre objet que d'expliquer comment j'ai eu la pensee de m'adresser a
vous dans les circonstances graves, solennelles, qui sont a la veille de
se produire, au moins je le suppose.

Savine, bien qu'il commencat a se rassurer et a croire,--on le lui
disait d'ailleurs,--qu'il ne s'agissait pas de lui dans cet entretien,
ne fut pas maitre d'imposer silence a sa curiosite, vivement surexcitee,
et de retenir une question qui lui vint aux levres.

--Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement.

Madame de Barizel le regarda bien en face, en plein dans les yeux.

--La demande de la main de Corysandre par M. le duc de Naurouse,
dit-elle lentement.

Il n'etait point habituellement demonstratif, le prince Savine;
cependant madame de Barizel avait si bien conduit l'entretien pour
produire l'effet qu'elle voulait, qu'il laissa echapper une exclamation
en se levant a demi sur son fauteuil.

--Naurouse vous a demande la main de mademoiselle Corysandre?

Elle ne repondit pas tout de suite, jouissant de cette emotion, pour
elle pleine de promesses.

Elle avait donc reussi; maintenant il ne lui restait plus qu'a
poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu et a achever ce qu'elle avait
si heureusement commence.

--Je ne vous ai pas dit cela, repondit-elle enfin. Au moins dans ces
termes. Je ne vous ai pas dit que la demande etait faite. Je suppose
qu'elle est sur le point de se faire.

--Ce n'est pas la meme chose.

--Assurement. Mais, comme cette supposition repose sur des faits
certains, mon devoir de mere est de prendre des precautions. Voici ces
faits: M. de Naurouse a profite de la presence ici de M. Dayelle, qui
est, comme vous le savez, notre meilleur ami, notre conseil, le second
pere de Corysandre, pour lui parler mariage et lui prouver, ce qui
veritablement n'aurait eu aucun interet pour M. Dayelle sans l'intimite
qui nous unit, que les folies de jeune homme qu'il avait pu faire
n'avaient aucune importance au point de vue de son mariage.

--Vraiment!

--Cela est caracteristique, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout: il n'est
presque pas de soiree que M. de Naurouse ne passe avec Leplaquet a
l'interroger sur nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en
Amerique, sur nos proprietes, sur Corysandre, surtout sur Corysandre.
Cela a tellement frappe Leplaquet, qu'il a cru devoir m'en parler en me
racontant comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une belle amitie,
l'accompagne le soir pendant des heures entieres et ne peut pas le
quitter. Cela aussi est caracteristique, n'est-ce pas, car il n'est pas
dans les habitudes de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer une
telle curiosite, qui serait blessante pour nous, si elle ne s'expliquait
pas par ma supposition. N'est-ce pas votre avis?

Il repondit d'un signe de main.

--Maintenant, continua madame de Barizel, ce qu'est M. de Naurouse avec
ma fille, je n'ai pas a vous en parler, vous l'avez vu, vous le voyez
comme moi tous les jours. Les choses etant ainsi, cette demande serait
faite depuis quelque temps deja, j'en suis certaine, si M. de Naurouse
n'avait ete et n'etait retenu par notre reserve: la mienne, qui est
celle d'une mere prudente, et celle de Corysandre...

--Il ne lui plait point? s'ecria Savine avec un elan de joie qu'il ne
put pas contenir.

Madame de Barizel prit une figure effarouchee et jusqu'a un certain
point scandalisee:

--Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi a ma fille?

La purete de Corysandre etant sauvegardee par l'observation qu'elle
avait faite et sa dignite de mere prudente l'etant en meme temps, madame
de Barizel put continuer a pousser Savine en l'attaquant aux endroits
qu'elle savait etre les plus sensibles chez lui.

--On ne peut pas ne pas reconnaitre que M. de Naurouse ne merite la
sympathie.

--Oh! certainement.

--Sous tous les rapports.

--Certainement.

--Ainsi il est tres beau garcon.

--Je vous le disais moi-meme tout a l'heure.

--Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez aussi qu'il etait plein de
coeur, que son caractere etait chevaleresque, enfin vous me faisiez
de lui un eloge tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait
souhaite que celui dont on parlait ainsi devint son mari.

--J'ai fait quelques reserves.

--Parce que vous etes son ami. Mais, quel que soit votre esprit de
justice ou meme plutot a cause de cet esprit de justice, vous proclamez
que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.

Savine etait au supplice; chaque mot lui etait une blessure cruelle: un
autre que lui meritant la sympathie; un autre beau garcon (il s'etait
regarde dans la glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque;
un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on put rencontrer!
Qu'avait-il donc pour qu'on parlat de lui en ces termes, pour qu'on le
jugeat ainsi?

--Malgre toutes ces qualites, continua madame de Barizel, vous devez
comprendre que Corysandre n'est pas fille a ouvrir son coeur a un
sentiment qui ne serait pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui
paraitre... Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. Mais peu
importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est reellement; mais de la a
dire qu'il lui plait, comme vous l'avez dit, il y a un abime qu'elle ne
franchira jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaitre que de
faire une pareille supposition.

--Ce n'etait pas une supposition, dit Savine, qui, devant la vehemence
de cette indignation maternelle, crut devoir s'excuser, c'etait un
cri... un cri de surprise provoque par ce que vous m'appreniez.

--Sans qu'on puisse admettre une seule minute que cette enfant si
simple, si naive, si innocente, ait eprouve de la tendresse pour M. de
Naurouse, je crois qu'elle ne serait pas insensible a sa recherche si M.
de Naurouse demandait sa main. Pensez donc a ce que vous m'avez dit: a
ses qualites, a sa belle figure, a sa mine fiere, a ses yeux passionnes,
a son caractere chevaleresque, a sa jeunesse, a son esprit, a tous les
merites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne peut pas etre seul
a voir, car ils crevent les yeux de tous.

Chaque mot etait souligne et suivi d'un silence, de facon a ce que tous
les coups portassent sans se confondre.

--Pensez donc que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse
rencontrer, qu'il a tout pour lui: la naissance, la fortune...

Savine se revolta.

--La fortune?

--Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous savez que ma fille a
les idees francaises.

--Les Francais sont des creve-la-faim, bredouilla Savine.

Madame de Barizel l'examina; il etait rouge a eclater. Elle jugea
qu'elle l'avait suffisamment exaspere et qu'aller plus loin serait
s'exposer a depasser la mesure; evidemment il etait dans un etat de
colere furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on
l'obligeait a ecouter et meme a faire l'eloge, il eut eprouve un immense
soulagement. Naurouse n'etait plus son ami, c'etait un ennemi qu'il
haissait a mort pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce
qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses merites, de ses
qualites, de son titre, de son rang, de sa fortune, serait inutile;
l'envie de Savine ne pourrait pas en etre plus vivement surexcitee
qu'elle ne l'etait. Ce qu'elle voulait, ce n'etait pas facher Savine,
bien loin de la: c'etait tout simplement lui prouver que Corysandre
pouvait etre aimee et recherchee par quelqu'un qui n'etait pas le
premier venu, par un rival dont il devait etre jaloux. Et ce resultat
etait obtenu: la jalousie, l'envie de Savine etaient exasperees; elle
les voyait le gonfler a chaque parole caracteristique qu'elle assenait:
il se contemplait dans la glace, il se redressait, il se bouffissait,
les narines serrees, les joues ballonnees, les epaules rejetees en
arriere, la poitrine bombee en avant: "Et moi, et moi! criait toute sa
personne, regardez-moi donc, vous qui parlez d'un homme beau garcon!"
Pour un peu, il eut raconte des histoires pour prouver que lui aussi
avait du coeur, que lui aussi etait chevaleresque. Surtout il eut voulu
faire l'addition de sa fortune. Et sa noblesse! N'etait-il pas prince?

Maintenant qu'il etait dans cet etat, il y avait avantage a lui montrer
qu'elles voyaient aussi des merites en lui, et de grands qui, s'ils ne
supprimaient pas ceux du duc de Naurouse, les egalaient au moins et
peut-etre les surpassaient.

Apres l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait l'exalter par
l'orgueil.

--Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le duc de Naurouse et
quel cas nous faisons de lui, ma fille et moi. Mais, malgre tous les
merites que je suis disposee a lui reconnaitre, il n'en est pas moins
vrai que je ne sais pas ce qu'il est reellement. Ce n'est pas en
quelques jours qu'on peut apprecier un homme et son pays, qu'on n'a pas
vecu de sa vie et dans son le juger justement, alors surtout qu'on n'est
pas de monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, il faut
que je puisse y repondre. Je ne peux pas plus l'accueillir a la legere
que la repousser. C'est chose grave que le mariage, la plus grave de la
vie, et lourde, bien lourde est ma responsabilite de mere, plus lourde
meme que ne le serait celle d'une autre mere. Je suis seule, je n'ai pas
de mari pour me guider et toute la responsabilite de la decision que je
vais avoir a prendre pese sur moi, elle m'ecrase. Songez a ce qu'est la
situation de deux femmes sans homme. Et nous ne sommes pas dans notre
pays, ou les amities que M. de Barizel avait su se creer me seraient
d'un si grand secours pour m'aider, pour m'eclairer, pour me guider! Si,
comme tout me le fait croire, M. le duc de Naurouse me demande bientot,
demain peut-etre, la main de ma fille, que dois-je lui repondre? D'un
cote, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout par ce que je
vois, que c'est un parti assez beau pour ne pas le dedaigner. Mais je
n'ai pas confiance en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-a-dire que je
peux tres bien me laisser prendre a des dehors trompeurs. D'autre part,
je me dis que ce parti, qui me parait beau parce que je le juge en
femme, n'est peut-etre pas aussi beau qu'il en a l'air. De la mon
tourment, mes angoisses. Et voila pourquoi je m'adresse a vous et
vous dis: "Qu'est reellement le duc de Naurouse? Pour vous, qui le
connaissez, est-il digne de Corysandre?"

--C'est a moi que vous adressez une pareille question! s'ecria Savine
stupefait.

Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcee firent croire a
madame de Barizel qu'il allait ajouter "Moi qui l'aime!" c'est-a-dire le
mot qu'elle attendait si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement
prepare, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-la n'avait eu d'autre
but que de l'amener, que de le forcer.

Mais il n'en fut rien: Savine, s'etant remis de sa surprise, se tint
prudemment sur la reserve et resta bouche close.

Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre le vrai sens de cette
exclamation:

--Nous vous considerons donc comme notre ami, continua madame de
Barizel, un de nos meilleurs amis, et par ce que je sais, par ce que
j'ai vu, moi, femme d'experience, j'estime que votre esprit est un des
plus surs auxquels on puisse faire appel, comme votre conscience est
une des plus hautes, des plus fermes auxquelles on puisse demander un
conseil. Voila pourquoi, dans les circonstances qui se presentent, j'ai
eu la pensee de m'adresser a vous pour vous poser cette demande qui tout
a l'heure a provoque en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?

Bien que les hasards d'une vie tourmentee l'eussent endurcie, elle etait
tremblante d'emotion en cette minute solennelle qui, en faisant le sort
de Corysandre, allait decider le sien.

La gene de Savine etait grande: la situation en effet se presentait
sous un double aspect, et il fallait la trancher d'un mot sans pouvoir
s'echapper.

Vraiment elle etait cruelle, car s'il ne voulait pas de Corysandre pour
sa femme, il aurait voulu au moins qu'elle ne fut pas la femme d'un
autre, surtout celle d'un ami qu'on mettait sur la meme ligne que lui,
d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi que cela semblait
resulter des paroles entortillees de la mere, sous lesquelles il
semblait qu'on pouvait deviner les sentiments vrais de la fille.

Durant quelques secondes: il balanca le parti qu'il allait prendre,
enfin l'interet l'emporta.

--Certainement Roger merite tout ce que vous avez dit, tout ce que nous
avons dit de lui; s'il en etait autrement, il ne serait pas mon ami
intime. Toutes les qualites que vous lui avez reconnues, je les lui
reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, n'est-ce pas?
cependant il y a un point sur lequel j'ai des reserves a poser... je
trouve que la fortune de Naurouse est assez mediocre: quatre ou cinq
cent mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec cela dans
le monde?

Il haussa les epaules avec un parfait mepris.

--Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel j'ai aussi des
reserves a faire: c'est la sante. Il n'est pas solide, ce pauvre diable
de Naurouse; son pere est mort d'une maladie du cerveau; sa mere a
succombe a une maladie de poitrine et lui-meme est, je le crois bien,
je le crains bien, poitrinaire. Mais, vous savez, on vit tres bien
poitrinaire; et puis, en plus des on-dit, il y a un fait: c'est la facon
dont il s'est jete a corps perdu dans des amours... ridicules; tout
poitrinaire est follement sentimental, cela est connu. Cela me peine et
beaucoup de vous parler ainsi, mais la confiance que vous me temoignez
me fait un devoir d'etre franc et de tout dire. C'est pour cela aussi
que je ne peux point passer sous silence la manie facheuse que Naurouse
a eue de jeter son argent par les fenetres pour faire du bruit, du
tapage, pour paraitre, au lieu de s'amuser pour le plaisir de s'amuser.
C'est pour cela aussi que je rappelle le proces en usurpation de nom
intente a son grand-pere, ce qui demolira terriblement la noblesse de
Roger, si ce proces est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme tout le
fait supposer. Mais cela n'empeche, pas que Naurouse ne soit un charmant
garcon; on n'est pas parfait, meme quand la faveur publique, qui souvent
est bien bete, vous fait une sorte d'aureole.

Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine parler si longuement. Ou
voulait-il en venir avec cette demolition en regle qui n'avait epargne
ni la fortune, ni la sante, ni le nom, ni le caractere, et qui s'etait
terminee par une conclusion qui avait si peu de rapport avec ses
attaques.

--Aussi, en mon ame et conscience,--il se posa la main sur le coeur
majestueusement,--mon avis est... c'est-a-dire le conseil que je vous
donne est que vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand il vous
l'adressera.

Bien que madame de Barizel fut inquiete depuis quelques instants deja,
ce coup la surprit si fort, qu'il la laissa un moment aneantie.

--Car il vous adressera cette demande, continua Savine, cela ne fait pas
le moindre doute pour moi. Comment aurait-il pu rester insensible a
la splendide beaute de mademoiselle Corysandre, a son charme, a ses
seductions, qui font d'elle une merveille incomparable! Pour moi il y a
longtemps que je vous aurais adresse cette demande en mon nom... si je
ne m'etais jure de mourir garcon.

Il se tut, tres satisfait de lui; il avait demoli Naurouse et il s'etait
lui-meme degage.

Heureusement pour lui madame de Barizel s'etait depuis longtemps exercee
a ne pas s'abandonner a son premier mouvement, car si elle avait cede
a l'indignation furieuse qui l'avait saisie, il eut entendu des choses
qui, apres les eloges et les compliments auxquels elle l'avait habitue,
l'eussent etrangement et bien desagreablement surpris. Par un energique
effort de volonte, elle se rendit maitresse d'elle-meme et refoula sa
fureur. Ah! s'il n'avait pas ete l'ami du duc de Naurouse! Mais il etait
l'ami du duc, et maintenant c'etait du cote de celui-ci qu'elle devait
se retourner, en lui qu'elle devait esperer, sur lui qu'elle devait
echafauder ses nouveaux projets; il ne fallait donc pas se faire en ce
moment de ce miserable Savine un ennemi qui pouvait etre redoutable.



XVII

Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, passait sa vie
couchee ou etendue, ne quittant son canape ou son fauteuil qu'a la
derniere extremite et dans des circonstances tout a fait graves.
Cependant, lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'a la porte du
salon, ce qui chez elle etait la plus grave preuve d'estime ou d'amitie
qu'elle put donner, fut parti, au lieu de revenir s'asseoir, elle se
mit a marcher a grands pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle
faisait, poussee par les mouvements desordonnes qui l'agitaient.

--Mourir garcon, repetait-elle machinalement, mourir garcon!

Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le salon; puis, un
peu calmee, elle alla s'allonger sur un divan, et la elle continua de
reflechir.

Enfin, s'etant arretee a une resolution, elle sonna et commanda qu'on
priat Corysandre de descendre.

Celle-ci ne tarda pas a arriver, l'air ennuye.

--J'ai a te parler, dit madame de Barizel, serieusement.

--C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va etre question? dit-elle.

--Oui.

--Helas!

--Ecoute-moi avant de te plaindre et peut-etre apres me remercieras-tu.

--Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de mariage que je
te remercierais, si tu savais comme je suis lasse de toutes ces
combinaisons que tu te donnes tant de peine a chercher et qui
n'aboutissent jamais, comme j'en suis humiliee.

Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une expression
melancolique:

--Si tu savais comme j'en suis malheureuse.

--Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; je ne veux pas
que tu sois malheureuse, je ne l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu
n'as pas de meilleure amie que ta mere; que je n'ai jamais voulu que
ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis prete a tout pour
l'assurer. Ecoute-moi et tu vas le voir; mais d'abord reponds-moi en
toute sincerite, sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du
prince Savine?

--Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais dit bien plus
encore si tu avais voulu m'ecouter.

--Le temps n'a pas modifie ton impression premiere?

--Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable qu'il ne m'etait
apparu avant de le connaitre; suffisant, vaniteux, arrogant, envieux,
egoiste jusqu'a la ferocite, miserablement avare, sans coeur, sans
honneur, sans courage, sans esprit, fourbe, menteur, hableur, je lui
cherche vainement une qualite, car il n'est meme pas beau avec son grand
corps mal degrossi et ses graces d'ours blanc.

C'etait la premiere fois que sa mere la voyait parler avec cette
passion, elle toujours si calme, si indifferente; elle s'etait dressee
sur son fauteuil et, le corps penche en avant, la tete haute, elle
semblait de son bras droit, qu'elle levait et abaissait a chaque mot,
assener ces epithetes qui lui montaient aux levres sur Savine place
devant elle.

--Alors, continua madame de Barizel apres quelques instants, tu voudrais
ne pas devenir sa femme?

Corysandre ne repondit pas.

--Reponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant.

--A quoi bon? Je t'ai deja repondu a ce sujet. Tu m'as dit que j'etais
folle; que ce mariage etait necessaire; qu'il fallait qu'il se fit;
qu'il etait le plus beau que je puisse souhaiter; que le refuser c'etait
faire ton malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul moyen de
sortir de la situation ou nous nous trouvons; enfin, par la priere, par
le commandement, par la persuasion, de toutes les manieres, tu me l'as
impose. Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux devenir sa
femme?

--Pour connaitre ton sentiment.

--Il n'a pas plus change sur le mariage que sur le mari, l'un me deplait
autant que l'autre: tu voulais savoir, tu sais.

--Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras tout a l'heure:
Maintenant, autre question a laquelle tu dois repondre avec la meme
franchise: que penses-tu du duc de Naurouse? Tes idees a son egard n'ont
pas change?

--Il me plait autant que le prince Savine me deplait; tous les defauts
de l'un sont des qualites opposees chez l'autre.

--Alors, si le duc de Naurouse te demandait en mariage, tu
l'accepterais?

Corysandre palit et ce fut les levres tremblantes qu'elle regarda sa
mere; voyant un sourire dans les yeux de celle-ci, elle poussa un cri.

--Il m'a demandee?

Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester par ce cri et
cet elan irresistible fut de courte duree.

--Pas encore, dit madame de Barizel.

--Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura Corysandre, se
renversant dans son fauteuil.

--C'est toi qui t'es trompee; je ne t'ai pas dit et je n'ai pas voulu te
dire que le duc de Naurouse t'avait demandee, mais simplement, et
cela est quelque chose, tu vas le voir, que s'il te demandait je suis
disposee a te donner a lui.

Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant a sa mere, elle la prit
dans ses bras et l'embrassa.

C'etait la premiere fois depuis qu'elle n'etait plus une enfant qu'elle
avait un de ces elans d'effusion.

Apres le premier mouvement de trouble, madame de Barizel la fit asseoir
sur le canape, pres d'elle; et, lui tenant une main dans les siennes:

--Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugee trop souvent. Je n'ai
jamais voulu que ton bonheur, et, si nous n'avons pas toujours ete
d'accord, c'est qu'avec ton inexperience tu ne peux pas juger le monde
et la vie, comme je les juge moi-meme. J'ai cru que c'etait assurer ton
bonheur que te faire epouser le prince Savine, dont le nom, la fortune
et la situation m'avaient eblouie; et si, malgre les repugnances que tu
as manifestees, j'ai persiste dans ce projet, c'est que j'ai cru que ces
repugnances s'effaceraient quand tu connaitrais mieux le prince, en qui
je ne voyais pas, comme toi, un ours blanc mal degrossi. Mais, au lieu
de diminuer, ces repugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te
parait le monstre que tu viens de me depeindre.--Dans ces conditions,
moi, ta mere, qui veux ton bonheur, je ne puis te dire qu'une chose:
renoncons au prince Savine et epouse le duc de Naurouse, mais epouse-le.

--Il m'epousera, je te le promets, je te le jure!



XVIII

Savine etait sorti de chez madame de Barizel enchante de lui-meme.

C'etait son habitude de trouver toujours dans ce qu'il avait dit comme
dans ce qu'il avait fait, de meme dans ce qu'il n'avait pas dit et ce
qu'il n'avait pas fait, des motifs de satisfaction qui lui permettaient
de se feliciter. Il avait parle, il avait agi, il avait ete bien
inspire; il s'etait abstenu de paroles et d'actes, il avait ete habile;
jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis une erreur, encore
moins une maladresse ou une sottise, et quand les choses n'avaient
point tourne selon son desir ou ses interets, c'etait la faute des
circonstances, ce n'etait pas la sienne. Comment eut-il ete en faute,
lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il reussissait et en qui il
ne croyait plus quand il echouait, Dieu pouvait se tromper et faire des
betises; mais lui Savine, non, mille fois non, cela etait impossible.

Cependant ce jour-la il etait plus satisfait encore, plus fier de lui
qu'a l'ordinaire. Ceux qui le voyaient passer sous les arbres des allees
de Lichtenthal, allant lentement, la poitrine bombee, la tete haute, le
sourire de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front dans les
nuages, se disaient: Voila un homme heureux...

Et de fait il l'etait pleinement, il avait la veine.

Cette idee fut un eclair pour lui: puisqu'il avait la veine, il devait
en profiter.

Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il devait se hater.

Aussitot, hatant le pas, il se dirigea vers le Graben pour prendre chez
lui l'argent qui lui etait necessaire: la banque n'avait qu'a se
bien tenir; mais que pourrait-elle contre sa chance s'unissant aux
combinaisons inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait sauter,
non pas une fois, mais deux, indefiniment.

Apres avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il voulait risquer un
coup decisif, il entra a la Conversation.

Il n'eut pas de peine a trouver le marquis de Mantailles, qui, assis
comme a l'ordinaire a la table de trente-et-quarante piquait avec une
longue epingle des cartons places devant lui. Mais, si attentif qu'il
fut a cette besogne, pour lui pleine d'interet, le vieux marquis ne
manquait pas cependant, apres chaque coup, de promener un regard
circulaire autour de lui pour voir s'il n'apercevait point un nouveau
venu a qui il pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons
inexorables ou meme une association pour ruiner toutes les banques de
jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il esperait toujours.

Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit celui-ci, mais
de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils furent arrives dans un endroit
ecarte du jardin ou il n'y avait personne qu'il l'aborda.

--Le moment est-il favorable? demanda Savine.

--On ne peut plus favorable; ainsi...

Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole.

--Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas.

Le marquis redressa sa grande taille voutee et prit un air de dignite
blessee; mais ce ne fut qu'un eclair; la reflexion sans doute lui dit
qu'il n'etait pas en etat de se facher d'une offense.

--Parfaitement, continua Savine avec plus de durete encore dans le ton,
j'ai dit "pas de blagues" et je le repete; selon vous, quand je vous
consulte, le moment est toujours on ne peut plus favorable; vous avez a
m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; et malgre tout
cela la verite est que je perds; je devais ruiner la banque en suivant
vos conseils et, tout au contraire, depuis que je joue, ce serait elle
qui m'aurait ruine... si j'etais ruinable. Si elle ne m'a pas ruine, au
moins m'a-t-elle enleve...

Le marquis l'arreta d'un geste plein de noblesse:

--Un homme comme vous, prince, retient-il le chiffre des sommes qu'il
perd au jeu?

--Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; ce qui est mon cas
avec la banque, contre laquelle je ne me serais pas amuse a jouer si
je n'avais pas poursuivi un but eleve. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas
atteint: je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'etais decide a ne
plus jouer.

Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait qu'il les connaissait
bien; ces joueurs decides a ne plus jouer, et quelle foi il avait en
leurs engagements.

--Cependant vous venez me demander un conseil.

--Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine.

--Alors vous etes sur de perdre; vous le savez bien, qu'il n'y a pas de
veine, qu'il n'y a pas de hasard, et que l'ordre regle toute chose en
ce monde, le jeu comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la
divine Providence, qui...

Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement sur l'ordre de la
Providence; il l'interrompit:

--Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, s'ecria-t-il;
mais si assure que je sois de gagner, je veux mettre toutes les chances
de mon cote; voyons donc quelle est la situation des figures que vous
suivez, de facon a ce que je puisse operer largement: je veux une serie
de coups extraordinaires qui fassent pousser des cris d'admiration a la
galerie.

Le marquis de Mantailles expliqua cette situation des figures.

--C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il fut arrive au bout
de ses explications, cela suffit maintenant; je vous repete que si, par
extraordinaire, je ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne
toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je quitterais Bade.
Tout a l'heure vous avez souri quand je vous ai dit cela; mais c'est que
vous ne me connaissez pas bien en me jugeant d'apres les autres joueurs;
moi je n'ai pas de passions.

--Alors, prince, je vous plains de toute mon ame.

--Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez pas, je vous prie; sans
doute vous ne me parlez pas; mais cela me gene que vous soyez dans la
salle; malgre moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, et
puis vos regards m'empechent de suivre mes inspirations.

--Defiez-vous-en.

--Je vous dis que j'ai la veine.

Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle de jeu, ou, rien
que par sa maniere de se presenter, il se fit faire place.

Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, qui le regardaient
etaler autour de lui ses liasses de billets un sourire de superbe
assurance qui disait:

--Regardez-moi bien, vous allez voir.

Il fit son jeu.

Ce qu'on vit, ce fut une deveine constante qui le poursuivit.

Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille francs.

--Je cede ma chaise.

--Je la prends, dit une voix derriere lui.

C'etait son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu.

Alors en etant oblige de passer au second rang tandis que son rival
s'avancait au premier, il sentit en lui un mouvement de rage plus
cruel que sa perte d'argent ne lui en avait fait eprouver: c'etait une
abdication.



XIX

C'etait fini, Savine etait bien decide a quitter Bade, ou rien ne le
retenait plus.

A la _Conversation_, il ne voulait pas voir le triomphe insolent
d'Otchakoff, qui continuait a gagner ou a perdre avec la meme
indifference apparente.

Et il ne voulait pas assister davantage a celui de Naurouse aupres de
Corysandre.

Cependant, s'il se decidait a partir ainsi, il fallait que son depart
lui rapportat au moins quelque chose, ne serait-ce que la reconnaissance
de Naurouse.

Lorsque cette idee se fut presentee a son esprit, elle en chassa le
mecontentement et la colere. Il se dirigeait vers le _Graben_ pour
rentrer chez lui, il s'arreta, et, changeant de chemin, il alla chez le
duc de Naurouse.

--Vous venez diner avec moi? dit celui-ci, qui allait sortir.

--Justement, mais a une condition, qui est que nous allions diner
dans un endroit ou nous pourrons causer; j'ai a vous parler de choses
serieuses, et je voudrais n'etre ni derange ni entendu.

--Vous paraissez agite.

--Je le suis, en effet; vous saurez tout a l'heure pourquoi;
occupons-nous d'abord de diner, le reste viendra apres.

Ils monterent en voiture et se firent conduire a l'_Ours_, qui est un
restaurant etabli dans une prairie a quelques minutes de Bade; mais en
route Savine ne parla de rien, pas meme de la perte qu'il venait de
faire.

A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il avait annoncee, et
Roger remarqua qu'il mangeait et buvait a fond en homme qui ne se laisse
pas couper l'appetit par les emotions: il s'etait fait servir de la
biere, du champagne et du cognac qu'il melangeait lui-meme dans de
certaines proportions et qu'il avalait a grands coups, car lorsqu'il ne
se croyait pas malade c'etait une de ses pretentions de pouvoir boire
plus qu'aucun Russe; et sa reputation avait commence a se fonder
autrefois a Paris par ce talent qui lui avait valu bien des envieux
parmi les jeunes gens de son monde.

Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il commenca l'entretien
que, tout en mangeant et en buvant, il avait prepare:

--Mon cher Roger, il faut me repondre avec franchise.

--Vous savez bien que je parle toujours franchement.

--Comme moi, mais comme moi aussi vous ne dites que ce que vous voulez,
tandis que ce que je vous demande, c'est de repondre a toutes mes
questions sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous
mademoiselle de Barizel?

--La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, la plus
delicieuse, la plus seduisante des jeunes filles.

--Je m'en doutais.

Il porta la main a son coeur avec le geste d'un homme qui vient de
recevoir un coup cruel.

--Puis, apres un moment de silence assez long, il poursuivit:

--Maintenant, autre question: Quel sentiment vous a-t-elle inspire?

--L'admiration.

--Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit lui-meme?

Roger ne repondit pas.

--Je vous en prie; dit Savine en insistant, repondez par un mot:
l'aimez-vous?

--C'est une question que je n'ai pas examinee... par cette raison que je
ne pouvais pas l'examiner.

--Pourquoi?

--Parce que je n'aurais pu le faire qu'apres vous avoir pose moi-meme
certaines questions que pour toutes sortes de raisons il me convenait de
taire.

--Et que vous ne pouvez plus taire maintenant que nous avons aborde
cet entretien, qui, vous le sentez, doit etre pousse jusqu'au bout;
posez-les donc, ces questions, et soyez sur que j'y repondrai sans
toutes les resistances que vous opposez aux miennes.

--Nos conditions ne sont pas les memes; vous etiez l'ami de la famille
de Barizel quand je suis arrive a Bade.

--Vos questions, vos questions?

--Eh bien, la question que je ne voulais pas vous adresser est la meme
que celle que vous me posez l'aimez-vous?

Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse:

--Mon cher Roger; dit-il d'une voie emue, vous etes l'ami le plus loyal,
le coeur le plus honnete, le plus droit, que j'aie jamais connu; mais
j'espere me montrer digne de vous: je reponds donc: "Oui, je l'aime."

--Vous voyez donc...

--Ecoutez-moi: quand je dis "Je l'aime", je devrais plutot dire pour
etre absolument dans le vrai: "Je l'ai aimee." Quand vous etes arrive
a Bade et quand je vous ai amene pres d'elle, un peu pour que vous
l'admiriez comme je l'admirais moi-meme, je l'aimais et je pensais a
l'epouser; mais j'ai vu l'effet qu'elle a produit sur vous et celui que
vous avec produit sur elle; j'ai vu comment vous avez ete attires l'un
vers l'autre a Eberstein; ce que vous avez ete depuis l'un pour l'autre,
je l'ai vu aussi. Oh! je ne vous fais pas de reproches, mon cher Roger,
vous etes reste, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la preuve,
l'ami loyal et delicat dont je serrais la main tout a l'heure. Et c'est
la ce qui m'a si profondement touche, si doucement emu, moi qui n'ai pas
ete gate par l'amitie. Mais enfin, quelle qu'ait ete votre reserve, vous
n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits faits, insignifiants pour
un indifferent, considerables pour moi, m'ont appris chaque jour ce que
vous ressentiez pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait pour
vous. Si je vous disais que les premiers moments n'ont pas ete cruels,
desesperes, vous ne me croiriez pas, vous qui etes un homme de coeur.
Mais si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en meme temps un
homme de raison. De plus, pardonnez-moi cet aveu brutal: je vous aime
tendrement, d'une amitie solide et profonde au-dessus de tout. J'ai fait
mon examen de conscience. En meme temps j'ai fait le votre aussi... et
celui de Corysandre. Je me suis demande: "Avec qui serait-elle le plus
heureuse?" Et ma conscience m'a repondu:--je pense que ma sincerite,
celle d'un homme qu'on accuse d'etre orgueilleux, a quelque
merite,--"Avec Roger"; et alors mon plan a ete arrete. J'avoue que j'en
ai differe l'execution plus que je n'aurais du peut-etre. Mais il
faut me pardonner; il y a des sacrifices auxquels on se resigne
difficilement. Ce plan, vous l'avez devine: il consistait a venir vous
poser les questions que je vous ai posees et qui se resumaient dans une
seule: "L'aimez-vous?" En ne me repondant pas vous m'avez repondu mieux
que vous ne l'auriez fait par la reponse la plus precise.

Il se tut et parut reflechir douloureusement comme s'il balancait dans
son coeur trouble une resolution terrible a prendre.

--Il est evident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un de nous deux est
de trop a Bade...

--C'est-a-dire?

--C'est-a-dire que je vous cede la place; dans quelques jours j'aurai
quitte Bade; plus tard, quand vous penserez a moi, vous verrez si j'ai
ete votre ami, et alors, je l'espere, votre souvenir s'attendrira.

Lui-meme eut un acces d'emotion qui lui coupa la parole.

--Si je vous ai dit avec une entiere franchise ce qui se rapportait
a nous et a Corysandre, je dois vous dire maintenant, pour que notre
explication soit complete, que j'ai eu il y a quelques instants un
entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en convenir, paraissait
me traiter avec une certaine bienveillance et peut-etre meme avec une
preference marquee: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, j'ai sur
vous, au moins aux yeux d'une mere, une superiorite marquee: je suis
plus riche que vous. Eh bien, dans cet entretien tout a fait accidentel
et en l'air, j'ai annonce a madame de Barizel que j'avais la volonte
bien arretee de mourir garcon. Vous pouvez donc vous presenter
maintenant quand vous voudrez, mon cher Naurouse, vous ne trouverez
devant vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. Je n'existe
plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. Ce que je vais devenir,
n'en prenez pas souci. Je vais tacher de m'occuper de quelque chose, de
me passionner pour quelque chose. Je vais fonder une chaire au Museum,
construire un observatoire, subventionner une exploration du Centre de
l'Afrique, fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, je vais
chercher quelque chose qui prenne mon temps, car vous pensez bien que
mourir garcon, c'est tout simplement une blague, une blague heroique qui
meriterait de faire le sujet d'une tragedie; s'il y avait encore des
poetes; malheureusement il n'y en a plus; je viens trop tard. C'est pour
vous dire cela que je vous ai demande a diner. Maintenant, si vous le
voulez bien, sonnez le garcon, qu'il nous apporte du champagne et du
cognac, j'ai tres soif pour avoir si longtemps parle; et, de plus, il
est bon d'oublier.

    Car pour etre un heros on n'en est pas moins homme.

Est-ce que ca fait un vers francais, ca? Je n'en sais rien; ca en a
l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis qu'en rustre ou un Russe, et
entre les deux il n'y a pas grande distance... pour les vers francais.



XX

C'etait le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance a ceux qui
le connaissaient, et Roger le connaissait bien. Tout d'abord, il avait
eprouve un moment d'emotion quand Savine lui avait dit: "J'ai fait mon
examen de conscience et ma conscience m'a repondu que c'etait avec Roger
que Corysandre pouvait etre heureuse"; et cette emotion etait devenue
plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, avait ajoute avec
des larmes dans la voix: "Un de nous deux est de trop a Bade, je vous
cede la place aupres de Corysandre." Mais cette emotion, qui n'etait pas
descendue bien profondement en lui, n'avait pas etouffe la reflexion.

Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, lui qui n'etait
pas l'homme des sacrifices et qui n'avait jamais ecoute que la voix de
l'interet personnel le plus etroit?

Il eut fallu etre d'une naivete enfantine pour rejeter ces questions
sans les examiner et les peser.

Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de cette explosion de
sensibilite peu naturelle chez un homme comme lui, et plus faite, par
son exces meme, pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait
qu'une chose certaine: sa renonciation a Corysandre.

Mais les raisons qui avaient amene cette renonciation n'etaient
nullement claires et encore moins satisfaisantes, si on s'en tenait aux
confidences de Savine.

Un homme qui s'est montre assidu aupres d'une jeune fille, qui a affiche
pour elle l'admiration et l'enthousiasme, qui s'est pose hautement en
pretendant et qui, tout a coup, se retire et renonce a elle, l'accuse.

Quelles accusations portait Savine?

Il eut ete pueril de l'interroger a ce sujet, puisque sa renonciation,
comme il le disait lui-meme, etait un acte d'heroisme amical; mais, ce
qu'on ne pouvait pas lui demander, on pouvait, on devait le demander
a d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on pouvait les
obtenir soi-meme.

En realite, Roger ne savait rien de la famille de Barizel, si ce n'etait
ce que Leplaquet lui avait raconte; mais ces longs recits, faits par un
pareil temoin, n'etaient pas suffisants pour dire ce qu'avait ete M. de
Barizel, quelle situation il avait reellement occupee, ce qu'avait ete,
ce qu'etait madame de Barizel.

Ces recits, Roger les avait acceptes surtout parce qu'ils lui parlaient
de Corysandre et lui permettaient de reconstituer par l'imagination ce
qu'avaient ete l'enfance et la premiere jeunesse de celle qui occupait
son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensee de les controler,
n'ayant pas d'interet a le faire; que lui importait qu'ils fussent ou ne
fussent pas des romans, ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?

Mais maintenant que cet interet etait ne, ce controle s'imposait et il
devait etre poursuivi d'autant plus severement que la renonciation de
Savine ressemblait a une accusation.

Il pouvait reconnaitre que la fortune de Savine etait superieure a
la sienne; mais il ne mettait aucun nom au-dessus du sien, et ce qui
n'avait pas convenu a un Savine convenait encore moins a un Naurouse.

C'etait ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais il ne le
compromettrait en prenant une femme qui ne fut pas digne de le porter ou
qui l'amoindrit.

Que la fortune de Corysandre ne fut pas ce qu'on disait, cela n'avait
que peu d'importance a ses yeux; mais qu'il y eut une tache sur son
nom ou sur l'honneur de sa famille, cela au contraire en avait une
considerable qui pouvait empecher tout projet de mariage.

Avant de poursuivre l'execution de ce projet, avant de s'engager avec
madame de Barizel, et meme avec Corysandre, il fallait donc qu'il eut
des renseignements precis sur cette famille de Barizel.

Le lendemain, en se levant, il employa sa matinee a ecrire des lettres
pour obtenir ces renseignements l'une a l'un de ses amis, secretaire
de la legation de France a Washington, l'autre a un Americain de
Saint-Louis avec qui il s'etait lie dans son voyage.



XXI

Madame de Barizel avait cru qu'apres le depart de Savine le duc de
Naurouse prendrait la place de celui-ci, se poserait franchement en
pretendant, et, dans un temps qui, selon elle, ne devait pas etre long,
lui demanderait Corysandre.

Cela semblait indique, car bien certainement, si le duc de Naurouse ne
s'etait pas encore prononce, c'etait Savine, Savine seul qui l'avait
retenu; Savine eloigne, les scrupules qui l'avaient arrete n'existaient
plus.

Il n'avait qu'a parler.

Chaque soir elle avait donc interroge sa fille.

--Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui?

--Rien de particulier.

--Je vous ai laisses en tete-a-tete.

--C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a rien dit: quand tu
es avec nous ou quand nous sommes en public, il a toujours mille choses
a me dire, et il me les dit d'une facon charmante qui les rend intimes,
presque mysterieuses, quoique tout le monde puisse les entendre; puis,
aussitot que nous sommes seuls, il ne dit plus rien; il semble qu'il ait
peur de parler et de se laisser entrainer.

--Alors?

--Alors il me regarde.

--La belle affaire!

--Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres!

--Et toi?

--Moi, je le regarde aussi.

--Avec les memes yeux?

--Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est avec un coeur bien
emu, bien heureux, tout bondissant de joie par moments, et dans d'autres
tout alangui, comme s'il se fondait.

--Alors cela durera toujours ainsi entre vous?

--Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout coeur.

--Tu es stupide.

--Alors on a joliment raison de dire: "Bienheureux les pauvres d'esprit,
le royaume des cieux leur appartient." Je l'ai sur la terre, ce royaume.

Ce n'etait pas de ce royaume que madame de Barizel s'inquietait, et
lorsque, apres quelques jours d'attente, elle vit que le duc de Naurouse
ne se prononcait pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune homme et
cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur bonheur a se regarder en
silence, ne trouvant rien de mieux pour se dire leur amour. Combien de
temps les choses traineraient-elles, encore si elle ne s'en melait pas?
Ce n'etait pas du bonheur de Corysandre qu'il s'agissait, ce n'etait pas
de celui du duc de Naurouse, c'etait de leur mariage, qui pouvait tres
bien ne pas se faire, s'il ne se faisait pas au plus vite.

Un soir qu'elle avait demande, comme a l'ordinaire, a Corysandre:
"Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?" et que celle-ci, comme a
l'ordinaire aussi, avait repondu: "Rien", elle se decida:

--Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'ecria-t-elle.

--C'est toute mon esperance.

--Eh bien! si vous continuez ainsi, cette esperance ne se realisera pas,
sois-en certaine.

Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement qui disait clairement
qu'elle n'avait aucun doute a cet egard:

--Tu ne crois pas ce que je te dis?

--Je suis sure de lui.

--Rappelle-toi ce qui est arrive avec don Jose.

--Ce n'etait pas la meme chose.

--Avec lord Start.

--Ce n'etait pas la meme chose.

--Avec Savine.

Elle haussa les epaules en poussant des exclamations de pitie.

--Veux-tu que ce qui est arrive avec don Jose, avec lord Start, avec
Savine, se renouvelle avec le duc de Naurouse?

--Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe assurance et
l'eclair de la foi dans les yeux; ceux dont tu parles savaient qu'ils
m'etaient indifferents; M. de Naurouse sait que...

--Que?...

--Que je l'aime.

--Tu ne le lui as pas dit?

--Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, cela se sent;
lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, et cependant je suis
certaine de son amour tout aussi bien que s'il me l'avait affirme par
les serments les plus solennels; c'est l'elan de mon coeur qui me
l'affirme lorsque je le vois, c'est son aneantissement lorsque nous
sommes separes.

--J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que tu voudras chez le duc
de Naurouse; eh bien! a quoi a-t-il servi jusqu'a present?

--A nous rendre heureux.

-J'entends pour ton mariage; si malgre cet amour, ce grand amour, M. de
Naurouse n'a point encore demande ta main, bien qu'il sache qu'il n'a
qu'un mot a prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas qu'a un moment
donne il se retire comme s'est retire Savine, comme se sont retires deja
ceux qui ont voulu t'epouser et qui, apres un certain temps, ont renonce
a leur projet?

--Non.

--Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire pourquoi; c'est parce
que tu effrayes les epouseurs; ils viennent a toi, irresistiblement
attires par ta beaute; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, ils
se retirent lorsqu'ils ont appris a connaitre notre situation.

--A qui la faute?

--A personne, ni a toi, ni a moi; on nous reproche le tapage de notre
vie, et je conviens qu'on n'a pas tort; mais, cette vie, nous ne pouvons
pas la changer sous peine de renoncer au grand mariage que je veux pour
toi. Ceux qui ont une position bien etablie, un grand nom, une belle
fortune, des relations solides et brillantes, n'ont point besoin qu'on
fasse du tapage autour d'eux; on vient a eux tout naturellement, par la
force meme des choses. Mais nous, qui serait venu a nous si nous etions
restees dans notre pauvre habitation, sans fortune, sans relations?
Quand j'ai voulu un mariage digne de ta beaute, il a bien fallu prendre
un parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un homme mediocre.
J'ai pris celui que les circonstances m'imposaient et non celui que
j'aurais choisi si j'avais ete libre; je t'ai placee dans un milieu
brillant et je me suis arrangee pour qu'on parlat de toi. Mon calcul a
reussi et les epouseurs se sont presentes, ayant un rang et une fortune
que nous ne devions pas esperer.

--Et ils se sont retires.

--C'est la justement ce qui fait que nous ne devons pas laisser celui
que nous avons, en ce moment, suivre les autres, ce qu'il pourrait tres
bien faire si nous lui laissions le temps de la reflexion: il faut donc
l'obliger a se prononcer et a s'engager avant que la desillusion ait
parle en lui ou qu'il ait ecoute les voix malveillantes qui nous
attaquent. Le duc de Naurouse est un homme d'honneur: quand il aura
pris un engagement il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, il le
prendrait de lui-meme ou tout au moins que tu l'amenerais a le prendre;
mais ni l'une ni l'autre de ces esperances ne s'est realisee, et, je le
crains bien, ne se realisera si je n'interviens pas entre vous.

--Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer?

--Ce que je te demande n'est ni difficile, ni penible: il s'agit tout
simplement de me repeter tout ce que M. de Naurouse te dira, et de ne
lui dire que ce que nous aurons arrete ensemble a l'avance.

--Alors c'est un role que tu m'imposes.

--Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera dans ta nature et que
pas un mot ne sera contraire a tes sentiments.

--Ce qui sera contraire a mes sentiments, ce sera de n'etre pas moi...

--Veux-tu que M. de Naurouse t'epouse? Oui, n'est-ce pas? Eh bien,
laisse-moi te diriger. Maintenant, bonne nuit, va te coucher et
laisse-moi rever a la scene que tu devras jouer demain.



XXII

En disant a Corysandre. "Tu joueras admirablement un role qui sera dans
ta nature", madame de Barizel n'etait pas du tout certaine du succes
de sa fille, et meme elle en etait inquiete, car le mot qu'elle lui
adressait si souvent: "Tu es stupide", etait pour elle d'une verite
absolue.

Elle n'etait point, en effet, de ces meres enthousiastes qui ne trouvent
que des perfections dans leurs enfants par cela seul qu'elles sont les
meres de ces enfants; belle elle-meme, mais autrement que sa fille, il
lui avait fallu longtemps pour voir la beaute de Corysandre, et encore
n'avait-elle pu l'admettre sans contestation que lorsqu'elle lui avait
ete imposee par l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu
s'habituer a l'idee que cette fille, qui lui ressemblait si peu, pouvait
etre intelligente. Pour elle, l'intelligence c'etait l'intrigue, la
ruse, le detour, l'art de mentir utilement et de tromper habilement,
l'audace dans le choix des moyens a employer pour atteindre un but et la
souplesse dans la mise en execution de ces moyens, l'ingeniosite a se
retourner, l'assurance dans le danger, le calme dans le succes, la
fertilite de l'imagination, la fermete du caractere, de sorte que quand
elle se comparait a sa fille et cherchait en celle-ci l'une ou l'autre
de ces qualites sans les trouver, elle ne pouvait pas reconnaitre
qu'elle etait intelligente; stupide au contraire, aussi bete que belle.

Ce defaut de confiance dans l'intelligence de sa fille lui rendait sa
tache delicate. Avec une fille deliee rien n'eut ete plus facile que de
lui tracer le canevas d'une scene qui aurait infailliblement amene a ses
pieds un homme epris et passionne comme le duc de Naurouse; mais avec
elle il n'en pouvait pas etre ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu
complique, elle ne le repeterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu
fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de simple, de
tres simple qu'elle put se mettre dans la tete et executer. Mais quelque
chose de tres simple et de tout a fait primitif agirait-il sur le duc de
Naurouse?

Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle n'etait a son aise que
dans ce qui etait complique, savamment combine, entortille a plaisir;
tout ce qui etait simple lui paraissait fade ou niais, indigne de
retenir son attention.

Et cependant, c'etait cela qu'il fallait, cela seulement: quelques mots,
une intonation, un geste, un regard, et il etait entraine; mais ces
quelques mots, cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient
produire tout leur effet que s'ils etaient en situation.

C'etait donc une situation qu'il fallait trouver, et, si elle etait
bonne, elle porterait la mauvaise comedienne qui la jouerait.

Une partie de la nuit se passa a chercher cette situation; elle en
trouva vingt, mais bonnes pour elle-meme, non pour Corysandre, se
depitant, s'exasperant de voir combien il etait difficile d'etre bete;
enfin, de guerre lasse, elle s'endormit.

Le lendemain, en s'eveillant, il se trouva que le calme de la nuit
avait fait ce que le trouble de la soiree avait empeche: elle tenait sa
situation, bien simple, bien bete, et telle qu'il fallait vraiment etre
endormie pour en avoir l'idee.

Aussitot elle passa un peignoir et vivement elle entra dans la chambre
de sa fille.

Corysandre etait levee depuis longtemps deja, et, assise dans un
fauteuil devant sa fenetre, sous l'ombre d'un store a demi baisse,
elle paraissait absorbee dans la contemplation des cimes noires de la
montagne qui se trouvait en face de leur chalet.

--Que fais-tu la? demanda madame de Barizel.

--Je reflechis.

--A quoi?

--A ce que tu m'as dit hier.

--Et quel est le resultat de tes reflexions, je te prie?

--C'est de te prier de ne pas perseverer dans ton idee et de nous
laisser etre heureux tranquillement.

--Tu es folle. Moi aussi, j'ai reflechi, et j'ai justement trouve le
moyen d'amener le duc de Naurouse a se prononcer aujourd'hui meme. Tu
comprends que ce n'est pas quand j'ai passe une partie de la nuit a
chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver a un resultat que
je vais ecouter tes billevesees: c'est a toi de m'ecouter et de faire
exactement ce que je vais te dire. Comprends-moi bien; suis mes
instructions et avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit
venir tantot, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je ferai la sieste
apres une mauvaise nuit et tu penseras que je ne dois pas me reveiller
de sitot; mais, au lieu d'en paraitre fachee, tu t'en montreras
satisfaite. Voyons, ce ne peut pas etre un chagrin pour toi de rester en
tete a-tete avec le duc?

--C'est un embarras.

--Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait rien. D'ailleurs, ce
qu'il faut avant tout, c'est etre naturelle. Donc, le duc arrive. Tu es
dans un fauteuil comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention!
Ecoute et regarde: je suis le duc.

Faisant quelques pas en arriere, elle alla a la porte; puis elle revint
vers Corysandre, marchant vivement, legerement, comme le duc, les deux
mains tendues en avant, le visage souriant:

--Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu reponds:

--Oui, ma mere a passe une mauvaise nuit, elle fait la sieste. La-dessus
le duc te dit quelques mots de politesse pour moi et tu reponds ce que
tu veux, cela n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois
ajouter, ecoute donc bien...--Et elle reprit la voix de Corysandre:--Au
reste, je suis bien aise de cette absence, qui me permet de vous
adresser une priere.--La-dessus, tu as l'air aussi embarrasse que
tu veux; seulement, en meme temps, tu dois aussi avoir l'air emu et
attendri; tu le regardes longuement avec des yeux doux; plus ils seront
doux, plus ils seront tendres, mieux cela vaudra.--Une priere? dit le
duc surpris autant par les paroles que par ton attitude.--Oui, et que
je n'oserai jamais vous dire si vous ne m'aidez pas. Asseyez-vous donc,
voulez-vous?--Tu lui montres un siege pres de toi, mais pas trop pres
cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en face de toi, sous
tes yeux, ainsi.

Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placee a deux pas de
Corysandre, elle s'assit comme si elle etait le duc de Naurouse, et
reprit:

--Avant d'adresser ta priere au duc, tu le regardes de nouveau, toujours
longuement, avec des yeux de plus en plus tendres et un doux sourire
dans lequel il y a de l'embarras et de l'inquietude; tu prolonges cette
pause aussi longtemps que tu veux, des yeux comme les tiens en disent
plus que des paroles. Cependant, comme vous ne pouvez pas rester ainsi,
tu te decides enfin et tu lui dis: "C'est du steeple-chase dans lequel
vous devez monter un cheval que je veux vous parler; je vous en prie, ne
montez pas ce cheval, ne prenez pas part a cette course." Tu taches
de mettre beaucoup de tendresse dans cette priere et aussi beaucoup
d'angoisse. Cependant il ne faut pas que tu en mettes trop, car le duc
doit te demander pourquoi tu ne veux pas qu'il prenne part a cette
course. Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas!

--Une peur mortelle.

--Tu vois bien que je te demande de n'exprimer que des sentiments qui
sont en toi: c'est cette peur que ton accent et tes regards doivent
trahir. Cependant, a la demande du duc, tu ne reponds pas tout de suite:
tu hesites, tu te troubles, tu rougis, tu veux parler et tu ne le peux
pas, arretee par ta confusion. Ne serait-ce pas ainsi que les choses se
passeraient dans la realite?

--Non: je n'hesiterais pas; je ne me troublerais pas, je lui dirais tout
de suite et tout simplement que j'ai peur pour lui.

--Cela serait trop simple et trop bete; l'art vaut mieux que la nature.
Tu es donc confuse, et ce n'est qu'apres l'avoir fait attendre, apres
qu'il s'est rapproche de toi, comme cela,--elle approcha sa chaise en se
penchant en avant,--ce n'est qu'alors que tu lui dis: "J'ai peur pour
vous." En meme temps, tu lui tends la main par un geste d'entrainement,
et, s'il ne la saisit point passionnement, s'il ne tombe point a tes
genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est que tu n'es qu'une
sotte. Mais tu n'en seras pas une, n'est-ce pas? tu comprendras.

--Je comprends, s'ecria, Corysandre en se cachant le visage dans ses
deux mains, que cela est odieux, et miserable. Pourquoi veux-tu me faire
jouer une comedie indigne de lui et indigne de moi?

--Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que comedie en ce monde.
Qui te revolte dans celle-la, puisqu'elle est conforme a tes sentiments?

--La comedie meme.

Madame de Barizel haussa les epaules par un geste qui disait clairement
qu'elle ne comprenait rien a cette reponse.

--Cette lecon que tu viens de me donner ressemble-t-elle a celles que
les meres donnent ordinairement a leurs filles? dit Corysandre d'une
voix tremblante, et ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas
justement ce que les autres meres defendent?

--T'imagines-tu donc que je suis une mere comme les autres! Non, pas
plus que tu n'es une fille comme les autres. C'est une des fatalites de
notre position de ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser,
sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens qui marchent la tete
en bas dans les cirques ou qui dansent sur la corde au-dessus du Niagara
n'aimeraient pas mieux marcher comme tout le monde: ils gagnent leur
vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi gagner la notre; et pour cela
tous les moyens sont bons. N'aie donc pas de ces repugnances d'enfant.
En somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as peur que le duc
de Naurouse monte dans ce steeple-chase ou il peut se casser le cou,
dis-le-lui; le duc t'aime, qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta
resistance n'a pas de raison d'etre. Tu prefererais que les choses se
fissent toutes seules; moi aussi; mais ce n'est ni ma faute ni la tienne
si nous sommes obligees d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il a cela? De
l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre de duchesse
de Naurouse merite bien que tu te donnes un peu d'ennui pour l'obtenir.
Crois-en mon experience, le duc peut t'echapper si tu laisses les choses
trainer en longueur; presse-les donc. Pour cela le meilleur moyen
est celui que je viens de t'indiquer. Etudions-le donc avec soin et
reprenons-le, si tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive.

Comme elle l'avait fait une premiere fois, elle alla a la porte pour
representer l'entree du duc.

Et la repetition continua exactement comme si elle avait ete dirigee par
un bon metteur en scene.

Tour a tour, madame de Barizel remplissait le personnage du duc et celui
de Corysandre, mais c'etait a ce dernier seulement qu'elle donnait toute
son application: elle disait les paroles, elle mimait les gestes et
elle les faisait repeter a Corysandre, recommencant dix fois la meme
intonation ou le meme mouvement.

--Tu dis faux, s'ecriait-elle, allons, reprenons et dis comme moi.

Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, sur les attitudes,
sur les regards.

--Ne t'inquiete pas trop de ce que tu dis, ni de la facon dont tu le
dis; c'est dans tes yeux qu'est le succes, dans ton sourire, c'est dans
tes levres roses, dans tes dents, dans les fossettes de tes joues;
combien de fois ai-je vu des comediennes dire faux et se faire cependant
applaudir pour la musique de leur voix ou le charme de leur personne.



XXIII

Corysandre avait longuement repete son role dans la scene qu'elle devait
jouer avec Roger; elle avait travaille "ses yeux tendres", etudie "ses
silences, ses intonations, ses gestes", et, au bout d'une grande heure,
madame de Barizel s'etait declaree satisfaite.

--Je crois que ca marchera; ce soir, M. de Naurouse viendra m'adresser
officiellement sa demande. Quelle joie!

Mais Corysandre n'avait pas partage cette satisfaction, car c'avait ete
plutot par lassitude que par conviction, pour ne pas subir les ennuis
d'une discussion sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'etait pretee a
cette comedie.

Comment sa mere n'avait-elle pas senti combien cela etait revoltant?
Sans doute, elle n'avait vu que le resultat a obtenir; mais qu'importait
la legitimite du resultat si les moyens etaient miserables et honteux!
Quelle tristesse! Quelle inquietude pour elle d'etre toujours en
desaccord avec sa mere sur de pareils sujets! Elle eut ete si heureuse
de n'avoir pas a discuter et a se revolter! A qui la faute? Elle ne
voulait pas condamner sa mere, et cependant elle ne pouvait pas ne pas
se rappeler qu'avec son pere ces desaccords n'avaient jamais existe et
que tout ce que celui-ci disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, a
elle, enfant, bien jeune encore, mais comprenant et jugeant deja ce qui
se passait autour d'elle, noble, genereux, juste, droit, eleve. Quelle
difference, helas! entre autrefois et maintenant!

Par son mariage elle echapperait a toutes les intrigues qui se nouaient
autour d'elle, a toutes les discussions qu'elles soutenaient entre
elle et sa mere, a tous les degouts qu'elles lui inspiraient; mais, si
pressee qu'elle fut d'arriver a ce mariage qui devait l'affranchir,
pouvait-elle en hater l'heure par des moyens tels que ceux que sa mere
lui conseillait?

Ce n'etait pas seulement son honneur qui se refusait a cette comedie,
c'etait encore son amour lui-meme qui s'indignait a cette pensee de
tromperie: il n'y avait que trop de hontes et de miseres dans sa vie,
elle ne voulait pas que dans son amour il y eut un mauvais souvenir.

C'etait en s'habillant qu'elle reflechissait ainsi, et elle venait de
terminer sa toilette lorsque sa mere rentra dans sa chambre.

--Comment, s'ecria madame de Barizel, apres l'avoir regardee, c'est
ainsi que tu t'habilles en un jour comme celui-ci?

--Je me suis habillee comme tous les jours.

--C'est justement ce que je te reproche; tu dois etre irresistible.

Corysandre glissa un regard du cote de la glace.

--Tu veux dire que tu l'es, continua madame de Barizel, tu l'es comme tu
l'etais hier, avant-hier; mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier,
que tu dois l'etre aujourd'hui, et differemment. Ne t'ai je pas explique
que c'etait par ta beaute, plus encore que par tes paroles, que tu
devais enlever le duc de Naurouse: il faut donc que tu sois tout a ton
avantage, avec quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui
laisse pas sa raison; et cette toilette-la n'est pas du tout ce qui
convient. C'est quelque chose d'abominable qu'a ton age tu ne saches
pas encore ce qui fait perdre la tete a un homme. Defais-moi vite cette
robe-la, ce col, et puis viens la que je t'arrange les cheveux; bas
comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de ministre qui va
chanter des psaumes.

En un tour de main elle lui eut retrousse et releve son admirable
chevelure de facon a changer completement le caractere de sa
physionomie, qui, de calme et honnete qu'elle etait, devint audacieuse.

--Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la robe.

Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui etaient accrochees la
les unes a cote des autres, elle en jeta quelques-unes sur le lit, mais
sans faire son choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:

--Je crois que celle-la est ce qu'il nous faut: le corsage entr'ouvert,
montrant bien le cou et un peu la gorge, c'est parfait; avec une petite
croix se detachant bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les
yeux, tu seras a ravir. Essayons.

--Je ne mettrai pas cette robe-la, dit Corysandre resolument.

--Et pourquoi donc!

--Parce qu'elle ouvre trop.

--Tu l'as bien mise pour diner avec Savine et tu n'as jamais ete aussi
jolie que ce soir-la.

--Savine n'etait pas Roger, et puis c'etait pour un diner; tu etais la,
il y avait du monde.

--Es-tu folle!

--Je ne la mettrai pas.

Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de Barizel comprit qu'il n'y
avait pas a insister.

--Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; je ne tiens pas plus a
celle-la qu'a une autre; ce que je veux, c'est que le duc perde la tete.

Sans repondre, Corysandre avait ouvert une autre armoire et elle avait
atteint une robe blanche, une robe de petite fille.

--C'est toi qui perds la tete! s'ecria madame de Barizel.

Corysandre ne repondit pas.

Tout a coup madame de Barizel frappa ses deux mains l'une contre
l'autre:

--Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton idee est excellente;
ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois inspire... Je n'avais pas pense
que le duc, malgre sa jeunesse, avait deja beaucoup vecu, beaucoup aime;
il sera donc plus touche par l'innocence que par la provocation, et, si
tu reussis bien ton mouvement en lui tendant la main, le contraste entre
cet elan passionne et la toilette virginale sera tres puissant sur lui.
Adoptons donc la robe blanche, seulement je vais etre obligee de changer
une fois encore ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une
inspiration de genie.

De nouveau elle defit les cheveux de sa fille, les retroussant tout
simplement et les reunissant en un gros huit; mais ceux du front
s'echapperent en petites boucles crepees et frisantes qui fremissaient
au plus leger souffle et que la lumiere dorait en les traversant.

Elle voulut aussi mettre la main a la robe, et cela malgre Corysandre,
qui aurait mieux aime s'habiller seule.

Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques pas, comme un
peintre qui veut juger son ouvrage.

--Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te resiste c'est qu'il est de glace;
mais il ne te resistera pas. Si nous repassions un peu le mouvement de
la main?

Mais Corysandre se refusa a cette nouvelle repetition.

--Si tu es sure de toi, c'est parfait, dit madame de Barizel.

Cependant elle n'avait pas encore fini ses lecons et ses
recommandations; quand la demie apres deux heures sonna, elle voulut
installer elle-meme Corysandre dans le salon.

Elle placa le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa fille, cherchant
une pose gracieuse, l'essayant elle-meme; puis elle disposa la chaise
sur laquelle Roger devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle
calcula la distance qu'il lui faudrait pour etre bien sous les yeux de
Corysandre et pour tomber aux genoux de celle-ci.

Alors elle s'apercut que sa fille n'etait pas bien eclairee, et, comme
le photographe qui manoeuvre ses ecrans, elle remonta le store et drapa
les rideaux de facon a ce que non seulement la lumiere fut favorable a
Corysandre, mais encore a ce que le duc, s'il prenait souci des regards
curieux du dehors, se crut a l'abri de toute indiscretion et put en
toute securite s'abandonner a son elan passionne.

--Que tu es donc jolie! repetait-elle a chaque instant; tu as un air
embarrasse qui te va a merveille et qui est tout a fait en situation.

Ce n'etait pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, c'etait la honte
qui lui faisait baisser les yeux et l'empechait de regarder sa mere.

Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut pas maitresse
de retenir les paroles qui du coeur lui montaient aux levres et les
serraient avec une sensation d'amertume.

--Il semble que je sois a vendre, dit-elle.

--Ne dis donc pas des niaiseries.

--Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je suis presque heureuse de
penser que c'en est une pour toi.

Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle haussa les epaules
sans repondre, et une derniere fois elle passa l'inspection du salon
pour voir si tout etait bien dispose pour concourir au resultat qu'elle
avait prepare et qu'elle attendait.

Cet examen la contenta, car un sourire triomphant se montra sur son
visage:

--Maintenant on peut frapper les trois coups et lever le rideau, je
te laisse; allons, bon courage et bon espoir; c'est ta vie, c'est ton
bonheur, c'est le mien, que je mets entre tes mains.

Et elle s'eloigna en repetant:

--Bon courage, bon espoir!

Mais, comme elle arrivait a la porte, elle revint sur ses pas:

--Surtout arrange-toi pour que le geste d'entrainement par lequel tu lui
tends la main arrive bien sur ton dernier mot: "J'ai peur pour vous". Si
ta voix tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, cela n'en
vaudra que mieux; tiens, comme en ce moment meme, avec l'expression emue
de ces yeux mouilles. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce sera
decisif. A bientot; je ne redescendrai que quand le duc sera parti; a
moins, bien entendu, qu'il ne veuille m'adresser sa demande tout de
suite. Dans ce cas, je ne serai pas longue a arriver, tu peux en etre
certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il differe cette
demande jusqu'a demain et qu'il me l'adresse en arriere de toi, comme
s'il ne s'etait rien passe entre vous. Cela sera plus digne pour moi et
me permettra de mieux jouer mon role de mere; je vais m'y preparer,
car je dois le reussir, moi aussi; et je ne suis pas dans les memes
conditions que toi, je n'ai pas tes avantages.



XXIV

Ces yeux mouilles dont avait parle madame de Barizel etaient des yeux
noyes de vraies larmes que Corysandre n'avait pu retenir que par un
cruel effort de volonte.

Que penserait-il en la voyant dans cet etat? Il l'interrogerait; elle
devrait repondre. Comment?

Il fallait qu'elle retint ses larmes, qu'elle se calmat.

Mais, avant qu'elle y fut parvenue, le gravier du jardin craqua: c'etait
lui qui arrivait; elle avait reconnu son pas.

Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, elle se sauva dans un
petit salon dont vivement elle tira la porte sur elle et, rapidement,
avec son mouchoir, elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser
qu'elle les rougissait.

Une porte se ferma: c'etait Roger qu'on venait d'introduire dans le
salon.

Dans le mur qui separait ce grand salon du petit, ou elle s'etait
sauvee, se trouvait une glace sans tain placee au-dessus des deux
cheminees, de sorte qu'en regardant a travers les plantes et les fleurs
groupees sur les tablettes de marbre de ces cheminees, on voyait d'une
piece dans l'autre.

C'etait contre cette cheminee du petit salon que Corysandre s'etait
appuyee. Au bout, de quelques instants elle ecarta legerement le
feuillage et regarda ou etait Roger.

Il etait debout devant elle, lui faisant face, mais ne la voyant pas, ne
se doutant pas d'ailleurs qu'elle etait a quelques pas de lui, derriere
cette glace et ces fleurs.

Immobile, son chapeau a la main, il restait la, attendant et paraissant
reflechir; de temps en temps un faible sourire a peine perceptible
passait sur son visage et l'eclairait; alors un rayonnement agrandissait
ses yeux.

Sans en avoir conscience, Corysandre s'etait absorbee dans cet examen
qui etait devenu une contemplation: elle avait oublie ses angoisses,
elle avait oublie sa mere; elle avait oublie la lecon qu'on lui avait
apprise, la scene qu'elle devait jouer; elle ne pensait plus a elle;
elle ne pensait qu'a lui; elle le regardait; elle l'admirait.

Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse dans ses yeux! quelle
franchise dans son attitude!

Et elle le tromperait, elle jouerait la comedie, elle mentirait! Mais
jamais elle n'oserait plus tenir ses yeux leves devant ce regard
honnete!

Abandonnant la cheminee, elle poussa la porte et entra dans le salon.

Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, mais, avant de
l'aborder, il s'arreta surpris, inquiet de lui voir les yeux rougis et
le visage convulse.

--Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.

Elle comprit que le domestique qui avait recu Roger s'etait deja
acquitte de son role et que le duc croyait madame de Barizel malade.

--Non, dit-elle, aucune; ma mere garde la chambre tout simplement, ce
n'est rien.

--Mais vous paraissez troublee?

--Un peu nerveuse, voila tout.

Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais sans la retenir
plus longtemps qu'il ne convenait.

Ils s'assirent vis-a-vis l'un de l'autre, Corysandre dans le fauteuil,
Roger sur la chaise, qui avaient ete disposes par madame de Barizel.

Alors il s'etablit un moment de silence, comme s'ils n'avaient eu rien a
se dire.

Mais c'etait justement parce qu'ils avaient trop de choses a se dire
qu'ils se taisaient, aussi embarrasses l'un que l'autre:

Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la scene qui lui avait
ete apprise.

Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant pas tout dire.
Les paroles qui emplissaient son coeur et lui venaient aux levres
etaient des paroles de tendresse: "Que je suis heureux d'etre seul avec
vous, chere Corysandre; de pouvoir vous regarder librement, les
yeux dans les yeux; de pouvoir vous dire que je vous aime, non pas
d'aujourd'hui, mais du jour ou je vous ai vue pour la premiere fois, et
ou j'ai ete a vous entierement, corps et ame." Voila ce que son coeur
lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas dire, car ce n'etait la qu'un
debut. Apres ces paroles devaient en venir d'autres qui etaient leur
conclusion: "Je vous aime et je vous demande d'etre ma femme; le
voulez-vous, chere Corysandre?" Et justement cette conclusion, il ne
pouvait pas la formuler; cet engagement, il ne pouvait pas le prendre
avant d'avoir recu les reponses aux lettres qu'il avait ecrites.
Jusque-la il fallait que, tout en montrant les sentiments de tendresse
qu'il eprouvait, il ne les avouat pas hautement, sous peine de se
mettre dans une situation fausse. Quand il aurait dit: "Je vous aime",
qu'ajouterait-il? que repondrait-il aux regards de Corysandre? Qu'il
ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? Cela ne serait-il pas
miserable? Il ne pouvait donc rien dire. Et cependant il fallait qu'il
parlat, se trouvant ainsi condamne a ne dire que des choses fades ou
niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en etonnerait-elle
pas, ne s'en inquieterait-elle pas? Si honnete qu'elle fut, si
innocente, et il avait pleinement foi dans cette honnetete et cette
innocence, elle ne devait pas croire que dans ce tete-a-tete que le
hasard leur menageait leur temps se passerait a parler de la pluie, des
toilettes de madame de Lucilliere, des pertes ou des gains d'Otchakoff.
Elle devait attendre autre chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit
formellement qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois,
par ses regards, par son empressement aupres d'elle, par son admiration,
son enthousiasme, ses elans passionnes, ses recueillements plus
passionnes encore, de toutes les manieres enfin, excepte des levres
et en mots precis. C'etaient ces mots memes qu'elle etait en droit
d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; l'occasion ne se
presentait-elle pas toute naturelle? Qu'allait-elle penser s'il n'en
profitait pas? Il n'etait pas de ces collegiens timides que la violence
meme de leur emotion rend muets; elle savait que nulle part et en aucune
circonstance il n'etait embarrasse; s'il ne parlait pas, s'il ne disait
pas tout haut cet amour qu'il avait dit si souvent tout bas, c'etait
donc qu'il avait des raisons toutes-puissantes pour le taire.
Lesquelles? N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? Que
n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation etait cruelle pour lui,
et meme jusqu'a un certain point ridicule.

Heureusement Corysandre lui vint en aide en se mettant elle-meme a
parler, nerveusement il est, vrai, presque fievreusement, mais assez
promptement la conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre tomba,
lui-meme oublia son embarras et le temps s'ecoula sans qu'ils en eussent
conscience. Il semblait qu'ils avaient oublie l'un et l'autre qu'ils
etaient seuls, et tous deux ils parlaient avec une egale liberte, un
egal plaisir. Ce qu'ils disaient n'etait point prepare! c'etait ce
qui leur venait a l'esprit, ce qui leur passait par la tete. Que leur
importait! Ce qui charmait Corysandre, c'etait la musique de la voix
de Roger; ce qui enivrait Roger, c'etait le sourire de Corysandre: ils
etaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, c'etait assez
pour que leur joie fut oublieuse du reste.

Les heures sonnerent sans qu'ils les entendissent.

Cependant il vint un moment ou le soleil, en s'abaissant et en frappant
le store de ses rayons obliques, leur rappela que le temps avait marche.

Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite, qui avait
deja singulierement depasse les limites fixees par les convenances. Il
fallait penser a madame de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait
se demander ce que signifiait un pareil tete-a-tete. Il se leva.

Alors Corysandre se leva aussi:

--Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande a vous adresser.

Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoue et sans toutes
les savantes preparations de madame de Barizel, sans trouble, sans
confusion, sans hesitation, sans regards de plus en plus tendres, sans
doux sourire, plein d'embarras et d'inquietude.

--Une demande a moi, une demande de vous, quel bonheur!

--Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.

--Mais, sur quoi que ce puisse etre, vous savez bien qu'elle est
accordee, ce serait me peiner, et serieusement, je vous le jure, d'en
douter. Qu'est-ce? Dites, je vous prie, dites tout de suite, que j'aie
tout de suite le plaisir de vous repondre:--C'est fait.

Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent de tendresse
contenue, il est vrai, mais sans l'emotion sur laquelle madame de
Barizel avait compte.

--Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez que vous ne monterez
pas dans le grand steeple-chase.

--Et pourquoi donc?

--Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne pas pouvoir assister a
cette course si vous y preniez part.

--Vraiment?

Ils se regarderent un moment, tres emus l'un et l'autre.

Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuat l'embarras de
cette situation.

--Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma demande enfantine?

--Je la trouve...

Ces trois mots, il les avait jetes malgre lui avec un elan irresistible
et un accent passionne; mais a temps il s'arreta.

--Je la trouve assez...--il hesita...--assez raisonnable, et je suis
heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre desir. Je ne monterai
pas; je puis facilement me degager.

Elle lui tendit la main.

Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement si plein de
spontaneite et d'innocence, qu'il ne pouvait vraiment pas se jeter a ses
genoux.

Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il la lui serra.

--Merci, dit-elle, et a demain, n'est-ce pas?

--A demain, ou plutot si je revenais ce soir.

--Oui, c'est cela, revenez, ma mere sera levee; elle sera heureuse de
vous voir. A bientot.



XXV

Roger n'etait pas sorti du jardin, que madame de Barizel se precipitait
dans le salon.

--Eh bien? s'ecria-t-elle.

Corysandre ne repondit pas, car l'arrivee de sa mere la ramenait
brutalement dans la realite, et elle eut voulu ne pas y revenir.

--Parle, parle donc.

Elle ne dit rien.

--Tu ne lui as donc pas adresse ta demande?

--Si.

--Eh bien alors? Il t'a repondu quelque chose. Quoi?

--Il a repondu: "Je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon
votre desir, je ne monterai pas, je puis facilement me degager."

--Et puis?

--Je lui ai tendu la main.

--Et alors?

--Il est parti.

Madame de Barizel leva les bras au ciel par un mouvement de stupefaction
desesperee; mais elle ne voulut pas s'abandonner.

--Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts pour se calmer,
prenons les choses au commencement et dis-moi comment elles se sont
passees en suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrive, ou s'est-il
assis?

--La, sur cette chaise.

--Et toi?

--J'etais dans ce fauteuil.

--Alors?

--Il m'a demande des nouvelles de ma sante, et je lui ai repondu.

--Et puis?

--Il s'est etabli un moment de silences entre nous, et nous sommes
restes en face l'un de l'autre, un peu embarrasses.

--Tres bien. Et puis?

--Nous nous sommes mis a parler.

--De quoi?

--De choses insignifiantes.

--Mais quelles choses?

--Ah! je ne sais pas.

--Mais tu es donc tout a fait stupide?

--Sans doute.

--Comment, tu ne peux pas me repeter ce que vous avez dit?

---Nous n'avons rien dit.

--Vous etes restes en tete-a-tete pendant plus de deux heures.

--Nous n'avons pas eu conscience du temps ecoule.

--Alors comment l'avez-vous employe, ce temps?

--De la facon la plus charmante.

--Comment?

--Je ne sais pas.

--Tu te moques de moi.

--Je t'assure que non. Nous avons parle, nous nous sommes regardes, nous
avons ete heureux; mais ce que nous avons dit, les mots memes, les
idees de notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui m'en reste
seulement, c'est l'impression, qui est delicieuse.

Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques instants sans
parler, reflechissant. Evidemment elle etait aussi bete que belle,
il n'y avait rien a en tirer, et la presser de questions, la secouer
fortement, n'aurait aucun resultat; mieux valait ne pas se laisser.
emporter par la colere et la prendre par la douceur.

--Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer comment tu lui as
adresse ta demande?

--Si tu y tiens, oui.

--Comment si j'y tiens!

--Tout a coup Roger s'est apercu que le temps avait marche et il s'est
leve pour se retirer; alors je lui ai adresse ma demande comme je te
l'ai dit.

--Et puis?

--Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait ce soir.

--Et puis apres ce soir, s'ecria madame de Barizel, exasperee, il
reviendra demain et puis apres-demain, et toujours, jusqu'au moment ou
il ne reviendra plus du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres;
mais de quelle pate les hommes de maintenant sont-ils donc petris?

N'osant pas trop faire tomber sa colere sur Corysandre, elle eprouva un
mouvement de soulagement a la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son
mepris et de ses railleries; mais elle n'etait pas femme a sacrifier les
affaires d'interet a de vaines satisfactions.

--Tout cela ne sert a rien, dit-elle en s'interrompant; maintenant que
la sottise est faite, il est plus utile et plus pratique de la reparer
que de la pleurer. J'avais fonde de justes esperances sur ce tete-a-tete
d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse si tu avais su
jouer la scene que nous avons repetee ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou
tu ne l'as pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gemir sur le passe,
preparons l'avenir. Demain nous devons aller a Fribourg avec le duc; tu
t'arrangeras pour qu'il t'offre de t'epouser ou simplement qu'il te dise
qu'il t'aime, cela m'est egal. Ce qu'il faut, c'est qu'il s'engage d'une
facon quelconque. Si cet engagement n'a pas lieu, je t'avertis que nous
quitterons Bade et que tu ne reverras pas M. de Naurouse.

--Je l'aime!

--Eh bien, epouse-le; je ne demande pas votre malheur, puisque c'est a
votre bonheur que je travaille. Crois-tu que les filles belles comme
toi, qui ont fait de grands mariages, ont reussi sans le secours de
leurs meres? Sois sure qu'une mere intelligente et devouee vaut mieux
qu'une grosse dot. En tous cas, tu as la mere, et la dot, tu ne l'aurais
pas, si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse de te la
constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle pas un mari comme le duc
de Naurouse. Reflechis a cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg
qu'avec un engagement formel de... de ton Roger; sinon nous quittons
Bade.

Cette promenade a Fribourg avait ete arrangee depuis quelque temps deja:
il s'agissait d'aller un dimanche entendre la messe en musique dans
la cathedrale de cette capitale religieuse du pays de Bade et du
Wurtemberg. On partait le samedi soir de Bade; on couchait a Fribourg;
on entendait la messe le dimanche, dans la matinee, et le soir on
revenait a Bade. Madame de Barizel et Corysandre avaient deja visite la
cathedrale avec Savine; mais elles n'avaient point entendu la messe du
dimanche, dont la musique vocale et instrumentale a la reputation d'etre
admirable, et c'etait pour cette musique qu'elles faisaient une seconde
fois ce petit voyage.

La premiere partie du programme s'executa ainsi qu'elle avait ete
arretee, au grand plaisir de Roger et de Corysandre, heureux d'etre
ensemble et beaucoup plus sensibles a cette joie intime qu'aux
merveilles gothiques de la vieille cathedrale, qu'a ses vitraux et
qu'a la musique dont l'execution se fait dans une tribune, comme dans
certaines eglises italiennes. Le bonheur de Corysandre etait d'autant
plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le gouter sans
arriere-pensee, sa mere ne lui ayant pas reparle de Roger.

Mais apres le dejeuner qui suivit la messe, madame de Barizel, la
prenant a part, revint au projet qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le
precisa:

--J'ai commande une voiture pour que nous fassions une promenade dans
la ville et dans les environs: tout d'abord, nous allons retourner a
l'eglise, et la tu monteras a la tour avec le duc; moi je resterai dans
la caleche. Vous allez donc vous retrouver en tete-a-tete. Arrange-toi
pour en profiter; quand je suis montee avec toi a cette tour, il y a
quelque temps, l'idee m'est venue que la plate-forme etait un endroit
tout a fait propice pour des rendez-vous d'amoureux; on est la isole
entre ciel et terre, c'est charmant, commode et poetique. Il est vrai
qu'on peut etre derange par des visiteurs, mais on peut ne pas l'etre
aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps du haut de la tour sur
la place, ou je serai dans la voiture decouverte, tu seras fixee a ce
sujet: s'il entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir a la main, s'il
n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras tout le temps d'obtenir
l'engagement du duc. Je ne te fixe pas de marche a suivre. Prends celle
que tu voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, peu
m'importe, pourvu que tu arrives au resultat que j'exige. Si tu n'y
arrives pas, nous aurons quitte Bade avant la fin de la semaine et tu ne
reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je dis, je le fais.

Corysandre voulut se defendre, mais sa mere ne le lui permit pas; la
voiture attendait; on se fit conduire au Muenster, et la madame de
Barizel, declarant qu'elle etait fatiguee, engagea Roger et Corysandre a
faire l'ascension de la tour.

--Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je vous attends ne vous
privez pas de jouir completement de la belle vue qu'on a de la-haut; je
vais me reposer dans la voiture; je serai la admirablement.

Et elle montra un endroit de la place abrite du soleil, ou elle dit au
cocher de la conduire; au pied meme de la tour, elle eut ete en mauvaise
position pour etre apercue par Corysandre quand celle-ci se pencherait
du balcon; tandis qu'a l'endroit qu'elle avait adopte, elle serait
facilement apercue et en meme temps elle pourrait surveiller la porte
d'entree, de facon a ne pas laisser passer des visiteurs, sans les
signaler aussitot au moyen de son mouchoir.



XXVI

En montant derriere Roger l'escalier de la tour, Corysandre n'avait
qu'une seule pensee, qui etait une esperance.

--Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, se disait-elle.

Et tout en montant elle ecoutait; mais, sur les pierres de gres rouge
qui forment les marches de l'escalier, on n'entendait point d'autres pas
que les leurs; de temps en temps seulement, quand ils passaient aupres
d'un jour ouvert dans l'epaisse muraille de la tour, leur arrivait
le croassement de quelque corneille qui revenait a son nid ou qui
s'envolait.

--Il semble que nous soyons seuls dans cette eglise, dit Roger en se
retournant vers elle.

Ils continuerent de monter, allant lentement.

Cette tour du Muenster de Fribourg, qui est une des merveilles de
l'architecture gothique, est aussi large a sa base que la nef elle-meme,
alors elle est quadrangulaire; mais en s'elevant cette forme se retrecit
et change, pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide
qui se termine par une fleche hardie que couronne une croix.

C'est jusqu'au point ou commence cette fleche que montent les visiteurs:
la se trouve une plate-forme que borde un balcon d'ou la vue embrasse
l'ensemble du monument et un immense panorama: a ses pieds on a la
cathedrale avec sa toiture a la pente rapide, ses arcs-boutants, ses
statues, ses gouttieres, ses colonnes, ses clochers aux dentelures
byzantines, puis, par-dessus les toits et les cheminees de la ville,
d'un cote la Foret-Noire, dont les pentes sombres s'elevent rapidement,
et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au loin la ligne bleuatre des
Vosges.

Ils resterent longtemps sur cette plate-forme, allant successivement
d'un cote a l'autre, de facon a embrasser entierement la vue qui se
deroulait devant eux; chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus
du balcon pour regarder la place, elle voyait sa mere, immobile dans la
caleche, toute petite, et n'agitant aucun mouchoir.

Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras qui avec le temps
allait en s'accroissant.

La journee etait radieuse et chaude, mais a cette hauteur la brise qui
soufflait a travers les arceaux rafraichissait l'air; cependant elle
etouffait, le coeur serre par l'emotion.

Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et a chaque instant il
etendait la main vers l'horizon pour lui montrer un point qu'il lui
designait jusqu'a ce qu'elle l'eut apercu elle-meme.

--Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce joie, pleine de
poesie et de charme, de se perdre ainsi ensemble dans ces profondeurs
sans bornes, cela ne vous rappelle-t-il pas Eberstein?

Ce souvenir ainsi evoque la fit fremir de la tete aux pieds, elle se
sentit prise par une molle langueur.

--Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre.

--Deja!

--Ma mere n'a pas une aussi belle vue que nous dans sa voiture.

Comme ils arrivaient a l'escalier, il se retourna:

--Voulez-vous que nous jetions un dernier regard sur ce panorama,
dit-il, pour bien le graver en nous et l'emporter; c'est la un des
charmes de ces belles vues de faire un cadre a nos souvenirs.

Une derniere fois ils firent le tour de la plate-forme; mais Corysandre
etait trop emue, trop profondement troublee, pour rien voir: personne
n'etait venu, et elle n'avait rien dit.

Ils revinrent a l'escalier, qui a cet endroit est tres etroit et tourne
dans une assez brusque revolution. Roger descendit le premier et
Corysandre le suivit, indifferente, insensible a ce qui se passait
autour d'elle, marchant sans regarder a ses pieds, toute a la pensee de
la separation que sa mere allait certainement lui imposer, n'etant pas
femme a revenir sur une chose qu'elle avait dite: Roger ne s'etait point
prononcee il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle?

Tout a coup elle glissa sur une marche polie et elle se sentit tomber en
avant; justement en face d'elle une petite fenetre longue s'ouvrait sur
le vide. Instinctivement elle crut qu'elle allait etre precipitee par
cette fenetre, et, etendant les deux mains, elle laissa echapper un cri:

--Roger!

Le bruit de la glissade lui avait deja fait retourner la tete. Vivement
il lui tendit les bras et la recut sur sa poitrine; comme il avait le
dos appuye contre la muraille, il ne fut pas renverse.

Elle etait tombee la tete en avant et elle restait sur l'epaule de
Roger, a demi cachee dans son cou; doucement il se pencha vers elle, et,
la serrant dans ses deux bras, il lui posa les levres sur les levres.
Alors a son baiser elle repondit par un baiser.

Longtemps ils resterent unis dans cette etreinte passionnee.

Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles:

--Vous m'aimez donc!

Mais a ce montent un bruit de pas et des eclats de voix retentirent
an-dessous d'eux: c'etaient des visiteurs qui montaient et qui allaient
les rejoindre.

Il fallut se separer et descendre.

Mais le hasard, qui leur avait ete jusque-la favorable, leur etait
devenu contraire: le dejeuner venait de finir dans les hotels et c'etait
par bandes qui se suivaient que les visiteurs montaient a la tour; ils
n'eurent pas une minute de solitude assuree dans ces escaliers deserts,
lors de leur ascension, et dont les voutes sonores retentissaient
maintenant de cris et de rires. Tout ce qu'ils purent donner a leur
amour, ce furent de furtives etreintes bien vite interrompues.

Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle sentit les yeux de sa
mere poses sur elle et la devorant; mais elle tint les siens baisses,
incapable de soutenir ces regards, et plus incapable encore de leur
repondre: une emotion delicieuse l'avait envahie et elle eut voulu ne
pas s'en laisser distraire; tout bas elle se repetait: "Il m'aime, il
m'aime, il m'aime;" et quand elle ne prononcait pas ces mots avec ses
levres, ils resonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient.

--Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher lorsque Roger et
Corysandre eurent pris place pres d'elle.

Et la voiture roula par les rues de la ville encombrees de gens
endimanches; les femmes coiffees du bonnet au fond brode d'or et
d'argent avec des papillons de rubans noirs; les jeunes filles, leurs
cheveux blonds pendants en deux longues tresses entrelacees de rubans;
les hommes, pour la plupart portant le chapeau a une corne ou meme,
malgre la chaleur, le bonnet a poil de martre a fond de velours surmonte
d'une houppe en clinquant.

A entendre les observations de madame de Barizel, c'etait a croire
qu'elle n'avait d'autre souci en tete que de regarder les gens de
Fribourg et de les etudier au point de vue du costume et des moeurs.

Corysandre et Roger ne repondaient rien, mais ils paraissaient ecouter;
en realite ils se regardaient et par de brulants eclairs leurs yeux se
disaient leur bonheur.

--Je t'aime.

--Je t'aime.

A un certain moment, dans la montagne, madame de Barizel, prise d'un
acces de pitie pour les chevaux, ce qui n'etait cependant pas dans ses
habitudes, voulut descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de
peine la cote, qui etait rude.

Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre dans ses bras pour
l'aider a descendre et de la serrer plus tendrement qu'il n'avait ose le
faire jusqu'a ce jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle
de marcher cote a cote dans cette montee ombragee par de grands bois
sombres.

Madame de Barizel etait restee en arriere. Tout a coup elle appela
Corysandre, qui redescendit, tandis que Roger continuait de monter.

--Eh bien? demanda madame de Barizel a voix basse lorsque sa fille fut
a portee de l'entendre. Corysandre, qui connaissait bien sa mere,
s'attendait a cette question et elle avait prepare sa reponse.

--Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle.

--Enfin, peu importe; maintenant la victoire est a nous. Tu vois si
j'avais raison dans mes previsions et mes combinaisons; ecoute-moi donc
jusqu'au bout. Tant qu'il ne m'aura pas adresse sa demande, je te prie
de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. Moi, de mon cote,
je ferai en sorte que vous n'ayez pas de tete-a-tete, ceux que je vous
ai menages etaient indispensables, maintenant ils seraient nuisibles.
Il vaut mieux exasperer le desir du duc et l'entretenir que de le
satisfaire.



XXVII

Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour le soir meme; aussi
fut-elle assez vivement surprise, lorsqu'en arrivant a Bade le duc prit
conge d'elles sans avoir rien dit.

--Ce sera pour demain, pensa-t-elle.

Mais la journee du lendemain fut ce qu'avait ete celle du dimanche, au
moins quant a la demande attendue.

Evidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.

Depuis qu'elle s'etait mis en tete de faire faire a Corysandre un grand
mariage, elle vivait sous le coup d'une menace qui, se realisant,
pouvait aneantir ses esperances et toutes ses combinaisons: le passe.
Qu'un de ces pretendants vint a connaitre ce passe, ne se retirerait-il
pas?

Savine l'avait-il connu?

Pour Savine, la question n'avait plus qu'un interet theorique; mais,
pour le duc, elle avait un interet immediat et pratique d'une telle
importance, qu'il fallait coute que coute agir de facon a savoir a quoi
s'en tenir, et surtout a voir par quels moyens on combattrait, si
cela etait possible, l'impression que cette revelation du passe avait
produite.

Le lendemain, au reveil, son plan etait arrete, et lorsque son fidele
Leplaquet fut introduit dans sa chambre pour dejeuner avec elle, elle
lui en fit part.

--Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc s'est-il prononce?

--Non, et cela m'inquiete beaucoup; aussi ai-je decide d'agir pour
obliger le duc a parler enfin.

--Comment cela?

En lui ecrivant ou plutot en lui faisant ecrire par vous. C'est-a-dire
en empruntant votre plume si fine et si habile pour ecrire une lettre
que Corysandre recopiera et que j'enverrai.

--Ah! par exemple, voila qui est tout a fait original.

--Me blamez-vous?

--Moi! Je n'ai jamais blame personne et ce ne serait pas par vous que
je commencerais. Seulement vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver
originale une mere qui ecrit les lettres d'amour de sa fille, car cette
lettre, je ne peux l'ecrire que sous votre dictee ou tout au moins sous
votre inspiration, et c'est vous vraiment qui l'ecrivez. Voila ce qui
est drole. Mais quant a le blamer, non. Je ne condamne jamais ce qui
reussit, et je sais bien que vous reussirez; pour le succes je n'ai que
des applaudissements.

--Vous savez que le duc a declare son amour a Corysandre sur la
plate-forme de la cathedrale de Fribourg.

--Ca, c'est drole aussi.

--En descendant, Corysandre etait terriblement emue et elle n'a pas pu
me cacher son trouble. Je l'ai interrogee et elle m'a, en honnete fille
qu'elle est, avoue ce qui s'est passe. Le duc a assiste de loin a cet
interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre nous, il ne
trouvera pas invraisemblable que je sache la verite; la sachant, il est
tout naturel que je ne veuille plus recevoir le duc... Cela est hardi,
j'en conviens, mais le succes n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai
recu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait me demander la main
de ma fille. Il ne m'a pas adresse sa demande, je ne le recois pas
aujourd'hui, ce qui va avoir lieu tantot quand il se presentera,
Corysandre, avec qui je me suis expliquee, ecrit au duc pour l'avertir
de ce qui se passe et pour le mettre en demeure de se prononcer.

--Et si le duc montrait cette lettre?

--Cela n'est pas a craindre: le duc est trop honnete homme pour cela:
d'ailleurs on doit apporter beaucoup de prudence dans la redaction de
cette lettre et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez
la situation, allez donc; je recopierai cette lettre pour que Corysandre
ne sache pas qu'elle est de vous et, apres l'avoir fait copier par ma
fille, je l'enverrai. Cherchez ce qu'il faut pour ecrire et mettez-vous
au travail.

Mais trouver ce qu'il fallait pour ecrire n'etait pas chose commode chez
madame de Barizel, qui n'ecrivait jamais ni lettres, ni comptes, ni
rien, un peu par paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vit pas
son ecriture et surtout son orthographe. C'etait meme cette grave
question de l'orthographe qui faisait qu'elle demandait a Leplaquet de
lui ecrire cette lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle
n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait pas que le duc
s'apercut que celle qu'il aimait ne savait rien.

Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, il fallut faire
apporter de la cuisine un registre crasseux et un encrier boueux pour
qu'il put ecrire son brouillon.

--Vous comprenez la situation? dit madame de Barizel.

--C'est que c'est vraiment delicat, dit-il avec embarras.

--Pas pour vous, mon ami.

--Cela le decida; il se mit a ecrire assez rapidement, sans s'arreter;
les feuillets s'ajouterent aux feuillets.

--Il ne faudrait pas que cela fut trop long, dit madame de Barizel.

--Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de faire court: il faut
des preparations, des transitions.

--Chez une jeune fille? Enfin, allez.

Il alla encore et il arriva enfin au bout de son sixieme feuillet.

--Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir?

--Si vous voulez lire vous-meme, je suivrai mieux.

Il commenca sa lecture, que madame de Barizel ecouta sans interrompre,
sans un mot d'approbation ou de critique. Ce fut seulement quand il se
tut qu'elle prit la parole.

--C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases bien arrangees et
de beaux sentiments merveilleusement exprimes, seulement ce n'est pas
tout a fait ainsi qu'ecrit une jeune fille.

--Ah! dit Leplaquet d'un air pince.

--Ne soyez pas blesse de mon observation, mon ami, toutes les fois que
j'ai lu des lettres de femmes dans des romans ecrits par des hommes,
je les ai trouvees fausses et maladroites; les hommes ne savent pas
attraper le tour des femmes ni leur maniere de dire, qui, toute vague
qu'elle paraisse, est cependant si precise. C'est la le defaut de votre
lettre, qui dit trop nettement les choses, trop regulierement, en
suivant un programme raisonne: les femmes n'ecrivent pas ainsi.

--Alors, comment ecrivent-elles?

--Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire des phrases
d'auteur; mais voila ce que j'aurais dit... Voulez-vous l'ecrire?

Il reprit la plume avec mauvaise humeur et ecrivit ce qu'elle dictait,
assez lentement, en pesant ses mots, mais cependant sans hesitation:

"Je n'aurais jamais eu la pensee que notre intimite devait cesser;
j'etais heureuse; je vivais de ma journee de la veille et de l'esperance
du lendemain, sans rien prevoir, sans rien attendre, et voila que tout
a coup on me prouve que ce que je croyais per" mis est blamable, que ce
qui faisait ma joie est defendu.

--Il me semble qu'apres avoir confesse son amour il est bon que
Corysandre me fasse intervenir; elle aime, mais elle cede a sa mere.

--Tres bon; continuez.

"Il va nous etre interdit de nous voir; vous ne serez plus recu chez ma
mere, et si je veux rester l'honnete fille que je dois etre il me faudra
effacer de mon souvenir..."

--Elle s'interrompit:

--Si nous mettions "meme"!

"... Meme de mon souvenir les doux moments passes ensemble; je devrai
me dire que j'ai reve. Reve! reve notre premiere entrevue, reve nos
promenades, nos heures de liberte, vos paroles, vos regards!...

Elle s'interrompit encore:

--Est-ce distingue, de mettre des points d'exclamation?

--Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.

--Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances permettent.

Elle continua de dicter:

"... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce qu'on exige de nous;
et je ne puis ni agir, ni lutter, je ne puis que courber la tete,
desesperee de mon impuissance. Quelle navrante chose d'etre obligee de
vous dire: "Ne venez plus", quand je voudrais au contraire vous appeler
toujours; mais je le dois. Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle
demarche m'aura coute de douleurs..."--Soyons tendre, n'est-ce pas? "ce
que j'en peux souffrir. Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en
votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma croyance en vous, pour
n'etre pas arretee au premier mot de cette lettre et pour la terminer en
vous disant..."

Elle s'arreta:

--Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est la le point delicat, car
il faut qu'elle en dise assez sans en trop dire.

Apres un moment de reflexion, elle poursuivit:

"... En vous disant: Allez a ma mere, elle seule peut vous ouvrir notre
maison qu'elle veut vous tenir fermee."

--Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est stupide.
Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez mes phrases, donnez-leur une
bonne tournure. Je crois que l'essentiel est dit.

--Je me garderai bien de changer un seul mot a cette lettre, qui est
vraiment parfaite et que, pour mon compte, j'admire. Vous me demontrez
une chose que je croyais deja: c'est qu'il n'y a que les femmes qui
puissent ecrire des lettres.



XXVIII

Aussitot que Leplaquet fut parti, madame de Barizel se mit a copier
la lettre qu'elle avait dictee, ou plutot a la dessiner, car pour son
esprit ignorant aussi bien que pour sa main inexperimentee l'ecriture
etait une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce qu'elle avait
devant les yeux; puis, quand elle avait fini un mot, elle comptait sur
le modele le nombre de lettres dont il se composait, et elle faisait
aussitot, la meme operation sur sa copie. Ne fallait-il pas que
Corysandre ne put pas se tromper?

Enfin, apres beaucoup de mal et de temps, elle vint a bout de ce
travail, et aussitot elle fit appeler sa fille; mais, avant que
Corysandre entrat, elle eut soin de cacher sa copie.

--Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour te parler de M. de
Naurouse.

Corysandre regarda sa mere avec inquietude; elle eut voulu qu'on ne lui
parlat pas de Roger.

--Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il ne se prononcait pas
nous romprions toutes relations.

--Il s'est prononce.

--Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche qu'il t'a declare son
amour; le soir meme il devait me demander ta main ou en tous cas il
devait le faire le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, quoi
qu'il m'en coute, ne pas laisser cette cour se prolonger plus longtemps.
A partir d'aujourd'hui notre porte sera fermee au duc.

Cela fut dit d'une voix ferme qui annoncait une volonte inebranlable.

Cependant, apres quelques courts instants de silence, elle parut
s'adoucir.

--Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le comprends, je le
sens; mais que puis-je y faire?

--Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre.

--Sois certaine que ca n'a pas ete sans de longues hesitations, que je
me suis arretee a cette resolution. Je l'ai balancee toute la nuit, ne
pouvant pas me resoudre a te briser le coeur, prevoyant bien, sentant
bien quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir trouve un moyen
pour n'en pas venir a cette terrible extremite et pour amener le duc a
me demander ta main aujourd'hui meme; mais, apres l'avoir longuement
examine, j'y ai renonce.

--Et pourquoi? s'ecria Corysandre en se jetant sur cette esperance qui
lui etait presentee.

--Pour deux raisons: la premiere, c'est qu'il est un peu aventureux; la
seconde, c'est que tu n'en voudrais peut-etre pas.

--Je voudrai tout ce qui ne nous separera pas.

--Tu dis cela.

--Cela est ainsi.

--Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il n'a plus
d'importance maintenant que je l'ai rejete, au moins peut-il te montrer
combien vivement je veux ton bonheur et aussi comment je m'ingenie
toujours a t'eviter des chagrins. Tu ecrivais au duc...

--Moi?

--Ah! tu vois; sans savoir, voila que tu m'interromps.

--C'est de la surprise, rien de plus.

--Tu ecrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais la rupture de
votre intimite; puis, apres avoir en quelques mots exprime combien cela
t'etait cruel, tu ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette
rupture n'eut pas lieu; et ce moyen, c'etait qu'il vint a moi. Cela
m'avait tout d'abord paru excellent, si bien que j'avais meme ecrit la
lettre, tiens, la voici; veux-tu la lire? Tu me diras si ces sentiments
sont les tiens et si je me suis mise a ta place.

Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, commenca a la
lire; mais madame de Barizel ne la laissa pas aller loin.

--Est-ce que tu n'aurais pas evoque ces souvenirs dont je parle, si tu
avais toi-meme ecrit? demanda-telle.

--Oui, je crois.

Corysandre continua sa lecture, que sa mere interrompit bientot:

--N'aurais-tu pas encore dit toi-meme que tu etais navree de parler
contre ton coeur?

--Oh! oui.

--Allons, je vois que j'ai bien devine tes sentiments, mais n'est-il pas
tout naturel qu'une mere, bien que n'etant pas pres de sa fille, ecrive
en quelque sorte sous sa dictee! En realite cette lettre est de toi.

Corysandre acheva sa lecture.

--Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne puisse pas l'envoyer au
duc.

Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait rien, elle ajouta:

--Il y aurait des chances pour que le duc accourut tout de suite: au
moins cela m'avait paru probable en l'ecrivant, car tu penses bien
que je n'ai eu qu'un but: enlever M. de Naurouse a ses hesitations,
inexplicables s'il t'aime comme tu le crois.

--Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre lentement et en hesitant
a chaque mot.

--S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de rupture.

--Il m'aime.

--Si tu en es sure, cela augmente singulierement les chances de le voir
accourir; seulement, moi qui n'ai pas les memes raisons pour me fier a
cet amour, j'ai du renoncer a ce moyen que j'avais trouve tout d'abord
et qui conciliait tout: notre dignite et ton amour; car tu sens bien,
n'est-ce pas, que cette question de dignite est considerable? Que nous
continuions a recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'etonnerait
bien certainement des facilites que je t'accorde, peut-etre meme cela
lui inspirerait-il des doutes pour le passe.

--Si je copiais cette lettre? repeta Corysandre, qui se perdait dans ces
paroles contradictoires et qui d'ailleurs etait trop profondement emue;
par la menace de sa mere pour pouvoir raisonner.

Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que cette lettre devait
tout concilier, ne serait-ce pas folie a elle de refuser le moyen qui
lui etait offert? En elle il y avait bien quelque chose qui protestait
contre l'emploi de ce moyen; mais elle n'etait guere en etat d'entendre
la voix de sa conscience et de son coeur, troublee, entrainee qu'elle
etait par la voix de sa mere qui ne lui laissait pas le temps de se
reconnaitre et de reflechir.

--Je n'ai pas le droit de t'empecher de risquer cette aventure, dit
madame de Barizel.

--Je pourrais la lui remettre quand il viendra.

--Oh! non, cela serait tres mauvais; ce qu'il faut, si tu veux copier
cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au duc qu'apres que nous ne
l'aurons pas recu. Aussitot qu'il sera parti, tu la remettras a Bob, qui
la portera, et il est possible que quelques minutes apres nous voyions
le duc accourir ou qu'il m'ecrive pour me demander une entrevue. Je dis
que cela est possible, mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et
decide toi-meme.

Comme Corysandre restait hesitante, madame de Barizel reprit:

-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon devoir de mere est
heureusement trace et je n'ai qu'a le suivre tout droit: Ne plus
recevoir le duc... a moins qu'il ne se presente pour me demander ta main
et, quoi qu'il m'en coute, je ne faillirai pas a ce devoir; plus tard,
quand tu ne seras plus sous le coup immediat de la douleur, tu me
remercieras de ma fermete.

Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; mais elle ne sortit
pas, car, tout en ayant l'air de vouloir laisser Corysandre a ses
reflexions, elle tenait essentiellement, au contraire, a ce qu'elle ne
put pas reflechir.

--A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui?

--A une heure pour...

--Et il est?

--Midi passe.

--Deja. Alors tu n'as que juste le temps d'ecrire..., si tu veux ecrire.

--Je vais ecrire.

--Alors, tu es sure de lui?

--Oui.



XXIX

Quand Roger se presenta et que Bob lui repondit que "madame la comtesse
ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus", il fut etrangement
surpris. Cette heure matinale avait ete choisie la veille avec
Corysandre pour s'entendre a propos d'une promenade, et il etait
d'autant plus etonnant qu'on ne le recut pas, que Bob, interroge,
repondait que ni "madame la comtesse ni mademoiselle n'etaient malades".

Il dut se retirer, deconcerte, se demandant ce que cela signifiait.

Mais il ne pouvait guere examiner froidement cette question en la
raisonnant, etant agite au contraire par une impatience fievreuse.

Les reponses aux lettres qu'il avait ecrites a ses amis d'Amerique
peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui
etaient pas encore parvenues, et la veille il avait expedie des depeches
a ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le telegraphe
s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans
ses lettres; c'etait a la derniere extremite qu'il s'etait decide a
employer le systeme des depeches qui, en un pareil sujet et aussi bien
pour les demandes que pour les reponses, ne pouvait etre que mauvais par
sa concision et surtout par sa discretion obligee; mais, apres ce qui
s'etait passe entre lui et Corysandre, dans la tour de l'eglise de
Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les reponses
pouvaient tarder encore huit jours, peut-etre plus. Se taire plus
longtemps devenait tout a fait ridicule.

Revenant chez lui, il se trouva alors dans un etat penible de confusion
et de perplexite, allant d'un extreme a l'autre, sans pouvoir
raisonnablement s'arreter a rien.

Il n'y avait pas une demi-heure qu'il etait rentre, quand on lui monta
la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apportee.

Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait
point l'ecriture et il avait bien autre chose en tete que de s'occuper
des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui etaient
indifferents.

C'etaient des depeches qu'il attendait, non des lettres.

Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait a travers son
appartement, il passa plusieurs fois aupres de la table sur laquelle
il avait jete cette lettre: puis a un certain moment il la prit
machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait
le parfum de Corysandre.

Sans aucun doute c'etait la une hallucination: il pensait si fortement
a Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la
voyait partout.

Cependant il ne put s'empecher de flairer cette lettre, et aussitot une
commotion delicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tete aux
pieds; c'etait bien le parfum de Corysandre, le meme au moins que celui
qu'il avait si souvent respire avec enivrement.

Vivement il dechira l'enveloppe et il lut:

"Allez a ma mere..."

Evidemment il n'avait que cela a faire, et telle etait la situation que
creait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage.

Pour que Corysandre ne se fut pas jusqu'a ce jour fachee de ses
hesitations et de son silence, il fallait qu'elle eut vraiment l'ame
indulgente, ou plutot il fallait qu'elle l'aimat assez pour n'etre
sensible qu'a son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas
blessee d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures
en meme temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que
plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume?

Jamais il n'avait eprouve pareille anxiete, car, s'il avait de
puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore
pour n'attendre pas.

Quoi qu'il decidat, il serait en faute: s'il se prononcait tout de
suite, envers son nom; s'il ne se prononcait pas, envers son amour.

Comme il agitait anxieusement ces pensees, sa porte s'ouvrit.

C'etait une depeche; qu'on lui apportait.

"Pouvez donner suite a votre projet, mais plus sage serait d'attendre
lettre partie depuis six jours."

Plus sage!

D'un bond il fut a son bureau.

"Madame la comtesse,

"J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais
reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui meme, aussitot que possible.

"On attendra votre reponse.

"Daignez agreer l'expression de mon profond respect.

NAUROUSE."

Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe une carte portant ces
simples mots: "Madame la comtesse de Barizel attend monsieur le duc de
Naurouse."

Lorsqu'il se presenta devant la comtesse, il croyait qu'il prendrait le
premier la parole; mais elle le devanca:

--Vous avez du etre surpris, monsieur le duc, dit-elle ceremonieusement,
de ne pas nous trouver lorsque vous avez bien voulu nous honorer de
votre visite? Je vous dois une explication a cet egard et je vais vous
la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, nous avons beaucoup de
sympathie pour vous et nous sommes l'une et l'autre tres heureuses de
l'agrement que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrement qui
est partage d'ailleurs; mais ma fille est une jeune fille, et, qui plus
est, une jeune fille a marier. Tant que nos relations ont garde un
caractere de camaraderie mondaine, je n'ai pas eu a m'en preoccuper;
vous paraissiez eprouver un certain plaisir a nous rencontrer, nous en
ressentions un tres vif a nous trouver avec vous, c'etait parfait. Mais
en ces derniers temps on m'a fait des observations... tres serieuses, au
moins au point de vue des usages francais qui desormais doivent etre
les notres, sur... comment dirais-je bien... sur votre intimite avec ma
fille. Mes yeux alors se sont ouverts, mon devoir de mere a parle haut
et j'ai decide que, quoi qu'il nous en coutat, a ma fille et a moi, nous
devions rompre des relations qui plus tard pouvaient nuire a Corysandre,
et qui meme lui avaient peut-etre deja nui. C'est ce qui vous explique
pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite tantot. Sans doute
j'aurais pu la recevoir et vous donner alors les raisons que je vous
donne en ce moment, mais j'ai pense que vous comprendriez vous-meme le
sentiment qui me faisait agir. Vous avez voulu une franche explication,
la voila.

--Si j'ai insiste pour etre recu, ce n'a point ete dans l'intention de
provoquer cette explication que vous voulez bien me donner avec tant de
franchise. Il y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...

--Vous, monsieur le duc!

--En realite je l'aime du jour ou je l'ai vue pour la premiere fois.
Mais si vif, si grand que soit cet amour, je n'ai pas voulu ecouter ses
inspirations avant d'etre bien certain que je n'obeissais pas a des
illusions enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est faite dans
mon esprit aussi bien que dans mon coeur et je viens vous demander de me
la donner pour femme.

Aucune emotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, ne se montra sur le
visage de madame de Barizel en entendant cette parole qu'elle avait
cependant si anxieusement attendue et si laborieusement amenee.

Elle resta assez longtemps sans repondre, comme si elle etait plongee
dans un profond embarras; a la fin elle se decida, mais en hesitant.

--Avant tout je dois vous avouer que votre demande, dont je suis fort
honoree, me prend tout a fait au depourvu et me cause une surprise que
je n'ai pas la force de cacher, car j'etais loin de soupconner votre
amour pour elle,--la resolution que j'ai mise a execution aujourd'hui
en est la preuve. Avant de vous repondre je dois donc tout d'abord
interroger ma fille, dont je ne connais pas les sentiments et que je ne
contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une personne aussi
que je dois consulter, notre meilleur ami en France, le second pere de
ma fille, M. Dayelle, qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-etre
votre adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-a-dire...

--M. Dayelle m'a explique pourquoi il me considerait comme un assez
mauvais mari; mais c'est la un exces de rigorisme contre lequel je me
defendrai facilement si vous voulez bien m'entendre.

--Je voudrais que ce fut notre ami Dayelle qui vous entendit, car je
dois avoir egard a son opinion. Justement je l'attends. Vous pourrez
donc le faire revenir de ses preventions, qui, j'en suis convaincue, ne
sont pas fondees; mais, jusque-la il est bien entendu que la mesure que
j'avais cru devoir prendre et qui s'imposait a ma prevoyance de mere
n'a plus de raison d'etre, et que toutes les fois que vous voudrez bien
venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de vous recevoir.

--Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce soir.

Roger se retira.

Ce fut ceremonieusement que madame de Barizel le reconduisit; mais
aussitot qu'il fut parti elle monta quatre a quatre a la chambre de sa
fille, ou elle entra en dansant.

--Enfin ca y est, s'ecria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!



XXX

Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, de la belle
Corysandre avec le prince Savine avait fait du tapage, celle de son
mariage avec le duc de Naurouse en fit un bien plus grand encore. On
avait parle de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlat de lui
et employait dans ce but toute sorte de moyens. On parlait du duc de
Naurouse tout naturellement, parce qu'on avait plaisir a s'occuper de
lui. Savine n'etait aime de personne; Naurouse etait sympathique a
tout le monde, meme a ceux qui ne le connaissaient que pour ce qu'on
racontait sur son compte.

Et puis c'etait la semaine des courses, et les anciens amis de Roger
etaient arrives a Bade; le prince du Kappel, Poupardin, Montrevault
et dix autres avec leurs maitresses presentes ou anciennes, et tous
s'etaient jetes sur cette nouvelle:

--Naurouse se marie, est-ce possible?

On l'avait entoure, questionne, felicite, et tout d'abord il avait mis
une certaine reserve dans ses reponses; mais, lorsqu'a la suite de
l'entrevue avec Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de Barizel,
dans lequel celle-ci, "eclairee sur les sentiments de sa fille
et conseillee par son ami Dayelle", avait formellement donne son
consentement, il avait tres franchement montre combien il etait heureux
de ce mariage, n'attendant meme pas les questions pour l'annoncer a ceux
de ses amis qu'il estimait assez pour leur parler de son bonheur.

Les felicitations les plus vives qu'il recut furent celles du prince de
Kappel:

--Etes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous marier librement et de
vous choisir votre femme vous-meme et tout seul! Je crois que si j'avais
la liberte de faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est bien
certain que je mourrai garcon pour ne pas me laisser marier a quelque
princesse de sang royal, mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on
m'imposerait au nom de la politique et a qui je devrais faire des
enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. D'ailleurs, un
futur roi qui ne se marie pas, c'est drole, et on est original comme on
peut.

Parmi ses amis, un seul, au lieu de le feliciter, le blama et tres
vivement, parlant au nom de l'amitie et de la raison, employant la
persuasion et la raillerie pour empecher ce qu'il appelait un suicide:
ce fut Mautravers.

Contrairement a son habitude, Mautravers n'etait point arrive a Bade
pour le commencement des courses, et quand Roger, surpris de ne le pas
voir, avait demande de ses nouvelles, on lui avait repondu qu'il ne
viendrait probablement pas; cependant il etait venu, et, le matin de la
deuxieme journee, en debarquant de chemin de fer il etait tombe chez
Roger encore au lit et endormi.

--Enfin vous voila de retour et pour longtemps, j'espere.

--Pour tres longtemps, pour toujours probablement.

--Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?

--Que raconte-t-on?

--Que vous avez l'idee de vous marier.

--C'est vrai.

--Vous marier avec une Americaine, une etrangere, vous, Francois-Roger
de Charlus, duc de Naurouse?

--Cette Americaine est d'origine francaise: elle appartient a une tres
vieille et tres bonne famille du Poitou, les Barizel.

--On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup de vous en ce
moment, et on m'a dit aussi que c'etait par amour que vous vouliez
epouser cette jeune fille, mais je ne l'ai pas cru.

--Vraiment!

--Qu'on me dise que vous faites un mariage de convenance avec une jeune
fille de votre rang, et cela pour continuer votre nom, pour avoir une
maison, je ne repondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage soit
a mon sens la chose la plus folle du monde; mais un mariage d'amour,
vous, vous, Roger, jamais je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme
de coeur eternellement comme l'exige la loi du mariage, je veux bien
vous le conceder; c'est rare, cependant c'est possible. Mais a cote
des sentiments du coeur, il y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien,
croyez-vous que ceux-la puissent etre eternels? Vous avez eu des
maitresses, et dans le nombre il y en a que vous avez aimees
passionnement, eh bien! est-ce qu'a un moment donne, tout en eprouvant
encore pour elles de la tendresse, vous n'avez pas ete desagreablement
surpris de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles vous etaient
devenues absolument indifferentes, ne vous disant plus rien, a ce point
que vous vous demandiez avec stupefaction comment elles avaient pu
eveiller en vous un desir? Vous savez comme moi que cela est fatal et
que ceux-la meme qui sont les plus fortement maitres de leur volonte
n'echappent pas a cette loi humaine. Quand cela arrivera dans votre
mariage d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela arrive,
et que vous resterez en presence d'une femme aigrie, d'autant plus
insupportable qu'elle aura de justes raisons pour se plaindre, vous vous
souviendrez de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez qu'en
parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je reconnais volontiers
qu'on peut aimer une maitresse indefiniment, toujours, meme vieille, et
cela tout simplement parce qu'elle n'est pas liee a vous, parce que vous
ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on a, ou plutot qui vous a
du matin au soir et du soir au matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser,
et alors...

Mautravers etait reste dans la chambre, tandis que Roger etait entre
dans son cabinet de toilette, et c'etait de la chambre qu'il parlait.
Sur ces derniers mots, Roger sortit du cabinet une serviette a la main,
s'essuyant le cou et le visage.

--Mon cher ami, dit-il posement, tout en se frottant, ce n'est pas
d'aujourd'hui que vous me faites entendre des paroles du genre de
celles que vous venez de m'adresser. On dirait que c'est chez vous une
specialite. Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui que
j'ai un peu plus d'experience, vous m'interessez. Aussi ne vous ai-je
pas interrompu, curieux de voir ou vous vouliez en venir. J'avoue que je
ne le sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire renoncer a
ce mariage, vous devez comprendre qu'il est trop tard. Je suis engage,
et vous savez bien que je ne me degage jamais. D'ailleurs, tout ce que
vous venez de me dire, fut-il vrai et dut-il se realiser, que cela
ne m'arreterait pas. J'aime celle que je vais epouser, je l'aime
passionnement, et, dusse-je n'avoir qu'un jour de bonheur pres d'elle,
pour ce jour je donnerais tout ce qui me reste de temps a vivre. Vous
voyez donc que rien ne changera ma resolution... sentimentale. Mais,
alors meme que les sentiments qui s'ont inspiree n'existeraient pas,
je la realiserais cependant quand meme, car je veux me marier tout de
suite, et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai dite,
vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette raison, c'est que je
veux avoir des enfants afin que mon nom ne puisse point passer un jour
aux Condrieu.

Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il s'etablit entre
eux un assez long silence; puis il reprit:

--Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon testament; mais pour
mon nom je ne puis l'empecher surement de tomber entre leurs mains que
par un mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. Au reste
vous allez voir bientot que celle que j'epouse est digne non seulement
d'inspirer l'amour, mais encore de le retenir et de le fixer.

--Je n'ai rien dit qui fut personnel a mademoiselle de Barizel, j'ai
parle en general.

--Elle sera tantot aux courses; je vous presenterai a elle; quand vous
la connaitrez, vous serez peut-etre moins absolu dans vos theories.

--Est-ce que vous dinez ce soir chez madame de Barizel? demanda-t-il.

--Non.

--Eh bien, alors nous dinerons ensemble si vous voulez bien.

Comme Roger faisait un mouvement pour refuser:

--Bien entendu, vous aurez toute liberte pour vous en aller aussitot
que vous voudrez, de facon a faire une visite du soir a mademoiselle de
Barizel, si vous le desirez.



XXXI

Roger devait aller aux courses avec madame de Barizel et Corysandre, et
il avait ete convenu qu'il irait les chercher: pour lui c'etait une fete
de se montrer en public avec celle qui serait sa femme dans quelques
semaines.

Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant le timbre de
Washington,--la lettre justement qu'annoncait la depeche.

En la prenant il eprouva une vive emotion: "Plus sage d attendre
lettre", disait la depeche.

Maintenant que cette lettre arrivait, etait-il sage a lui de l'ouvrir?
Au point ou en etaient les choses il ne pouvait pas revenir en arriere.
Et le put-il, le dut-il, il n'en aurait pas le courage: une douleur, il
la supporterait, si cruelle qu'elle fut; mais il ne l'imposerait jamais
a Corysandre.

Son mouvement d'hesitation fut court: l'anxiete etait trop poignante
pour qu'il l'endurat, et d'ailleurs ce n'etait point son habitude
d'hesiter en face d'un danger.

Il lut:

"Mon cher Roger,

"Je voudrais repondre a votre lettre d'une facon simple et precise;
par malheur, cela n'est pas facile, car pour faire une enquete sur la
famille dont vous me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis
justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter de l'abominable
residence de Washington, bien faite pour donner le spleen a l'homme
le plus gai de la terre. Je suis donc oblige de m'en tenir a des
renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez pas cela, cher ami,
en me lisant et surtout en prenant une resolution d'apres ces
renseignements que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes
a la verite. Sur le mari il y a unanimite: un gentleman et, ce qui est
mieux, un gentilhomme dans toute l'acception du mot: homme d'honneur
et de coeur, noble des pieds a la tete, dans sa vie, ses manieres, ses
habitudes, ses moeurs. Tous ceux qui parlent de lui le representent
comme un type qu'on ne rencontre pas souvent ici. Reste Francais bien
que n'ayant pas vecu en France, mais Francais d'origine, Francais de
sang, et Francais du dix-huitieme siecle avec quelque chose de brillant,
de chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus maintenant; s'est
distingue pendant la guerre et a accompli des actions qui eussent ete
heroiques dans un pays ou l'on serait moins sensible a la pratique et au
but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui parlent de lui le font avec
sympathie ou admiration. J'allais oublier un point qui cependant a son
importance: il avait herite d'une grande fortune engagee dans toutes
sortes de complications; il ne l'a point degagee, loin de la, et
l'abolition de l'esclavage a du lui porter un coup funeste; mais a cet
egard je ne puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible de
vous repondre, suivant l'usage americain:--Vaut.... tant de mille
dollars.--Sur la mere, au lieu de l'unanimite, c'est la contradiction
que je rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; pour les
autres, c'est une aventuriere, et ceux-la meme racontent sur elle toutes
sortes d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous rapporter, car
si elles etaient vraies, elles seraient, invraisemblables, et, je vous
l'ai dit, il ne m'est pas possible en ce moment d'aller me renseigner
aux sources, de facon a vous dire ce qu'il y a d'exageration la dedans.
Ce sera pour plus tard, si par un mot ou une depeche vous me demandez de
faire cette enquete. Il est entendu que, pour cela comme pour tout, je
suis entierement a votre disposition et que ce me sera un plaisir de
vous obliger. Parlez donc; dans quinze jours, c'est-a-dire au moment ou
vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans le Sud, dans
l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. Enfin sur la fille il y a
la meme unanimite que sur le pere: la plus belle personne du monde, a
provoque l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme chez tous ceux
qui l'ont vue. La seule chose a noter et a interpreter contre elle est
qu'elle a manque plusieurs mariages sans qu'on sache pourquoi. Est-ce
elle qui n'a pas voulu de ses pretendants? sont-ce les pretendants qui
n'ont pas voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce point; il
semble donc qu'il n'y ait rien de grave. Voila pour aujourd'hui tout ce
que je puis vous dire. Cela manque de precision, j'en conviens; mais je
vous repete que je suis tout a vous, pret a aller a la Nouvelle-Orleans
ou ailleurs au premier signe que vous me ferez."

Ecrite sans alinea, comme il est d'usage en diplomatie, et, en ecriture
batarde aussi nette que si elle avait ete lithographiee, cette lettre
fut un soulagement pour Roger. Sans doute elle etait sur un point assez
inquietante, mais il avait craint pire. En somme, elle etait aussi
satisfaisante que possible sur M. de Barizel et sur Corysandre, ce qui
etait l'essentiel. Le pere, homme d'honneur et de coeur, noble des pieds
a la tete, "la fille, la plus belle personne du monde." C'etait quelque
chose cela, c'etait beaucoup. Il est vrai que du cote de la mere les
choses ne se presentaient plus sous le meme aspect; mais ces histoires
scandaleuses dont on parlait vaguement se rapportaient sans doute a des
amants, et il ne pouvait pas exiger que sa belle-mere fut un modele
de vertu: ce n'est pas sa belle-mere qu'on epouse, sans quoi on ne se
marierait jamais.

Cependant, comme il ne fallait rien negliger, il envoya une depeche a
son ami pour le prier d'aller sinon a la Nouvelle-Orleans pour suivre
cette enquete, au moins de la confier a quelqu'un de sur et, cela fait,
il se rendit chez madame de Barizel le coeur leger, plein de confiance,
ne pensant plus aux mauvaises paroles de Mautravers. Il allait
passer quelques heures avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle
preoccupation eut resiste a cette joie!

En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre sur le visage de
madame de Barizel; avec inquietude il interrogea Corysandre du regard,
mais celle-ci ne lui repondit rien ou plutot le regard qu'elle attacha
sur lui ne parlait que de tendresse et d'amour.

Ce fut madame de Barizel elle-meme qui vint au-devant des questions
qu'il n'osait pas poser:

--J'aurais un mot a vous dire? fit-elle en passant dans le petit salon.

Il la suivit.

Elle tira une lettre de sa poche:

--Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, une lettre
anonyme qui vous concerne: j'ai hesite sur la question de savoir si je
vous la montrerais; mais, tout bien considere, je pense que vous devez
la connaitre.

Elle la lui tendit ouverte:

"Un de vos amis, qui est en meme temps l'admirateur de votre charmante
fille, se trouve vivement emu par le bruit qu'on fait courir du prochain
mariage de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour que vous donniez
votre consentement a ce mariage il faut que vous ne connaissiez pas le
jeune duc, ce qui n'est explicable que parce que vous etes etrangere.
Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire qu'un mot: jamais il
n'aurait ete admis par une famille francaise honorable qui aurait eu
souci du bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, je veux
vous l'expliquer: il est ne d'un pere qui portait en lui le germe de
plusieurs maladies mortelles, auxquelles il a d'ailleurs succombe jeune
encore, et d'une mere qui est morte poitrinaire. Il a herite et de son
pere et de sa mere. Si vous en doutez, examinez-le attentivement: voyez
ses pommettes saillantes; ses yeux vitreux, son teint pale; surtout
regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous les medecins, est un
des signes les plus certains de la tuberculose pulmonaire. Depuis son
enfance il a ete constamment malade et, en ces dernieres annees, tres
gravement. Si vous voulez que votre fille soit prochainement veuve avec
un ou deux enfants qui seront les miserables heritiers de leur pere pour
la sante, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant avertie, serait
un crime."

--Vous voyez! dit madame de Barizel.

Roger ne repondit pas; mais silencieusement il regarda cette lettre qui
tremblait entre ses doigts.

--Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, continua madame
de Barizel, il est certain que cette lettre au lieu de m'inspirer un
profond mepris, m'aurait jetee dans une angoisse terrible: heureusement,
je sais par experience que les craintes qu'elle voudrait provoquer
ne sont pas fondees, et c'est pour cela que je vous la communique,
uniquement pour cela, pour que vous vous teniez en garde contre les
ennemis odieux qui recourent a de pareilles armes.

--D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon grand-pere, et je suis
aussi certain que cette lettre est de lui que si je l'avais entendu la
dicter: il voudrait m'empecher de me marier afin qu'un jour son autre
petit-fils, celui qu'il aime, herite de mon titre et de mon nom et pour
cela il ne recule devant aucun moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a
fait nommer autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour m'empecher
d'avoir des enfants, il ecrit ces lettres infames.

Violemment il la froissa dans sa main crispee.

--Je comprends, dit madame de Barizel, que vous soyez profondement
blesse et peine; mais au moins ne vous inquietez pas, de pareilles
denonciations ne peuvent rien sur mes resolutions, et pour Corysandre,
il n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en sait et
n'en saura jamais rien?

En voyant comment madame de Barizel accueillait ces revelations, il
pouvait ne pas s'inquieter pour son mariage, mais pour lui-meme il ne
pouvait pas ne pas penser a cette lettre.

Il etait vrai que son pere etait mort jeune; il etait vrai que sa mere
etait poitrinaire: il etait vrai que lui-meme depuis son enfance avait
ete bien souvent malade. Etait-il donc condamne a transmettre a ses
enfants les maladies hereditaires qu'il aurait recues de ses parents?

Une main hippocratique? Qu'etait-ce que cela? Avait-il vraiment la main
hippocratique?

Sa journee, dont il s'etait promis tant de bonheur fut empoisonnee, et
le charmant sourire de Corysandre, sa douce parole, ses regards tendres
ne parvinrent pas toujours a chasser les nuages qui assombrissaient son
front.

A un certain moment il vit dans la foule un medecin parisien qu'il avait
connu autrefois et qu'on etait sur de rencontrer partout ou il y avait
des cocottes; aussitot, se levant de la chaise qu'il occupait aupres de
Corysandre, il alla a lui.

--Docteur, j'ai un renseignement a vous demander, dit-il en l'emmenant
a l'ecart. A quels signes reconnait-on donc ce que vous appelez la main
hippocratique?

--Au renflement en massue de la derniere phalange des doigts et a
l'incurvation de l'ongle, qui devient convexe par sa face dorsale.

--Est-ce que cette main est le signe des maladies de poitrine.

--Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; mais cela est
exagere: elle s'observe aussi chez des individus parfaitement sains.

--Je vous remercie.

Avant de revenir aupres de Corysandre, Roger s'en alla tout a
l'extremite de l'enceinte du pesage, et la, se degantant rapidement, il
examina ses deux mains, qu'il n'avait jamais regardees, en se demandant
si elles etaient ou n'etaient pas hippocratiques.

Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore assez leger, qu'a un
doigt de ses deux mains, l'annulaire; quant a l'incurvation de l'ongle,
il ne savait pas trop ce que cela pouvait etre; c'etait sans doute un
terme de medecine, il le chercherait.



XXXII

Roger croyait diner avec Mautravers seul; mais, quand il entra dans le
salon ou celui-ci l'attendait, il trouva plusieurs convives reunis: le
prince de Kappel, Poupardin, Montrevault, Sermizelles, Cara, Balbine,
Esther Marix et enfin Raphaelle.

Hommes et femmes s'empresserent au-devant de lui, pour lui tendre la
main; quand Raphaelle lui tendit la sienne, il ne fut pas maitre de
retenir un leger mouvement.

--Ne me remerciez pas d'avoir invite une ancienne amie, dit Mautravers,
qui l'observait, c'est elle-meme qui s'est invitee tout a l'heure quand
elle a su que nous dinions ensemble.

--Ca c'est beau, dit Poupardin.

--Au moins c'est unique, repondit Raphaelle, ce n'aurait pas ete
pour vous, mon cher Poupardin, que j'aurais adresse cette demande a
Mautravers.

On se mit a rire et Poupardin n'osa pas se facher tout haut.

--Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit Mautravers, c'est qu'a
l'exception de Garami mort et de Savine en voyage, nous voila tous
reunis aujourd'hui pour celebrer les adieux a la vie de notre ami, comme
nous etions reunis il y a cinq ans pour feter son entree dans la vie.

--Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, elle n'est pas
consolante, car elle prouve que nous tournons toujours dans le meme
cercle et sur place, comme des chevaux de cirque; a Paris, comme a
l'etranger, comme partout, hommes, femmes, nous sommes toujours les
memes, et franchement ca manque de diversite. Nous allons dire les memes
choses qu'a Paris, rire des memes plaisanteries, manger la meme sauce
brune, la meme sauce rouge, la meme sauce blanche; et puis demain nous
recommencerons.

On se mit a table et Raphaelle se placa a cote de Roger; ce voisinage
n'etait guere pour lui plaire, mais il eut ete maladroit et ridicule
d'en rien laisser paraitre. Aussi s'assit-il sans faire la moindre
observation; c'etait deja trop qu'il eut montre de la surprise en la
voyant: elle ne lui etait, elle ne pouvait lui etre que completement
indifferente et il ne devait pas plus se rappeler qu'il l'avait aimee,
qu'il ne devait se souvenir qu'elle l'avait trompe; tout cela etait si
loin!

Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa la parole
a Balbine, qu'il avait a sa gauche, et pendant assez longtemps il
s'entretint avec elle, sans plus faire attention a Raphaelle que s'il ne
la connaissait pas.

A un certain moment, cet entretien s'etant interrompu, Raphaelle se
pencha vers lui et, parlant d'une voix etouffee, de maniere a n'etre
entendue que de lui seul:

--Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitee a ce diner.

Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, il la regarda
de haut, puis tout a coup se baissant de facon a lui parler a l'oreille:

--Le jour ou nous nous sommes separes, dit-il, j'etais sur le balcon et
j'ai tout entendu.

--C'a ete justement parce que je te savais sur le balcon du boudoir et
parce que je savais aussi que de ce balcon on entendait tout ce qui se
disait chez mes parents que j'ai parle. Ne fallait-il pas t'amener a
rompre?

Il eut un tressaillement.

--Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.

--Justement, repondit-elle.

--Alors cela sera long!

--Si je disais tout, ca ne finirait pas aujourd'hui.

--Continue, mais tout haut.

--Merci.

Elle continua comme si elle n'avait pas ete interrompue, s'exprimant
au milieu de ces neuf personnes a peu pres aussi librement que si elle
avait ete seule, car c'etait un de ses talents, de pouvoir parler en
jetant hardiment a la face des gens ce qu'elle voulait dire, sans que
ses voisins l'entendissent.

--Il y a longtemps que je sentais, que je voyais que tu te perdrais pour
moi, par generosite, par amour, et que si les choses continuaient ainsi
ta famille te ferait interdire. Plusieurs fois deja j'avais essaye de
rompre et, tout ce que je t'avais propose, tu l'avais repousse; si tu
savais comme cela m'avait ete doux! Alors, voyant qu'il fallait te
sauver malgre toi, j'ai invente cette comedie. Tu sais: ce n'est pas
impunement qu'on fait du theatre; j'ai pris un moyen qui m'etait inspire
par mon metier, j'ai joue une scene... atroce, en me disant pour me
soutenir que si tu pouvais me croire ce que je paraissais etre, tu
souffrirais moins et te guerirais plus surement, plus vite.

Le maitre d'hotel l'interrompit pour placer devant elle une assiette a
laquelle elle ne toucha pas.

--Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas une bien bonne
comedienne; mais il parait que ce jour-la j'ai eu du talent, car tu as
cru a la scene que je jouais, tu y as cru pendant de longues annees, tu
y crois peut-etre encore en ce moment meme, te disant que j'ai ete
la plus miserable des femmes, au lieu de voir que j'en etais la plus
tendre, la plus devouee, tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, devouee
jusqu'au suicide.

--Que diable chuchotez-vous donc a l'oreille de Naurouse? demanda
Montrevault, ca n'est pas correct, cela, ma chere.

Assurement non, cela n'etait pas correct; elle le sentait sans qu'il fut
besoin de le lui faire observer, mais, comme, elle n'avait pas dit tout
ce qu'elle voulait dire, elle prit bravement son parti et se decida a
achever tout haut ce qu'elle avait commence tout bas:

--Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face et en promenant
sur tous les convives un regard assure, une chose bien simple, bien
elementaire, mais qui, cependant, peut vous etre utile a tous, j'entends
a tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien vous faire part
pour votre education. Comme je n'aurai a tromper aucun de vous, je peux
parler franchement. Ce que je disais, le voici: Tout homme s'imagine,
quand il est l'amant d'une femme qui lui temoigne de l'amour, qu'il doit
etre seul et que, s'il ne l'est pas, c'est qu'il n'est pas aime; eh
bien! ca, c'est des betises.

--Bravo! cria Balbine.

--Certainement, continua Raphaelle, une femme peut n'aimer qu'un homme
et l'aimer exclusivement, si bien que tous les autres ne sont rien
pour elle; mais, quant a n'avoir qu'un seul amant, ca c'est une autre
affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est franche, qui vous
dira que c'est possible; il en faut un pour ceci, un autre pour cela,
enfin des relais.

--Tres bien, dit Mautravers en riant, au moins tu es franche.

--Je m'en flatte; c'etait la ce que j'expliquais au duc, au petit duc,
comme nous disions autrefois, quand Montrevault m'a interrompue pour me
rappeler que je n'etais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de
cette explication etait de lui prouver... ca, j'aimerais mieux le lui
dire tout bas, mais puisque je ne serais pas correcte, il faut bien que
je le dise tout haut, tant pis pour ceux que ca blessera...

--Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront de tes paroles
auront mauvais caractere.

--Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre il m'est bien egal qu'on
se fache ou qu'on ne se fache pas. Donc le but de mon explication etait
de lui prouver que bien que nous nous soyons faches, je l'ai aime,
tendrement, passionnement aime, et, qu'en realite, je n'ai jamais aime
que lui.

Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.

--Ca, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers dominant le tumulte.

--Poupardin cheval de renfort, dit Montrevault.

--Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce que j'etais en train de
dire bas, continua Raphaelle sans se laisser deconcerter, ce n'est
pas ma faute. Nous nous sommes faches, mon petit duc et moi, sans
explication; apres plusieurs annees je le retrouve, alors je saisis
l'occasion aux cheveux et je m'explique! c'est bien naturel. Dans
d'autres circonstances je n'aurais pas risque cette explication, parce
qu'on aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification que dans
un but interesse, mais maintenant cela n'est pas a craindre, cette idee
ne peut venir a personne et je suis bien aise que le petit duc sache...

--Qu'il a ete l'homme aime et non un vulgaire amant, dit Sermizelles,
c'est entendu.

--Il le sait.

--Il en est fier.

--Il en revera.

--Ton souvenir consolera ses vieux jours.

--Blaguez tant que vous voudrez, repliqua Raphaelle, cela m'est egal;
j'ai dit ce que je voulais dire.

Elle se mit alors a manger consciencieusement, en femme qui veut
regagner le temps perdu, et, pendant le reste du diner, elle ne
chercha point a s'adresser a Roger en particulier, ne lui parlant
que lorsqu'elle y etait amenee naturellement par les hasards de la
conversation.

Au dessert, Roger se leva et quitta la table.

--Comment, vous nous abandonnez? s'ecria Balbine; c'est scandaleux!

--Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.

Sans plus repondre a ceux qui l'approuvaient qu'a ceux qui le blamaient,
Roger se retira pour se rendre aupres de Corysandre, et en chemin
une question qu'il s'etait deja posee lui revint: Pourquoi Raphaelle
avait-elle essaye cette justification? Il etait dans des dispositions ou
l'on se defie de tout et de tous: les etranges paroles que Mautravers
lui avait adressees le matin, puis presque aussitot la lettre anonyme
que madame de Barizel lui avait communiquee, l'avaient mis sur ses
gardes; il traversait bien evidemment une phase decisive, et des
dangers, des embuches dressees par M. de Condrieu-Revel, devaient
l'envelopper de toutes parts. On ne reculerait devant rien pour rompre
son mariage. Cela etait bien certain, il le savait, il le voyait, et
ses soupcons ne devaient s'arreter devant personne; mais enfin il lui
paraissait difficile d'admettre que les explications de Raphaelle
pussent se rattacher a ces dangers, ou, si cela etait, il ne voyait ni
par ou ni comment. Raphaelle etait trop intelligente pour croire qu'il
pouvait revenir a elle, alors meme qu'il croirait qu'elle s'etait
immolee, qu'elle s'etait suicidee pour lui. Et si ce n'etait pas cela
qu'elle avait cherche, ce qui eut ete absurde, il ne trouvait pas ce
qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait son mariage.



XXXIII

Le lendemain matin, au moment ou Roger allait descendre pour dejeuner,
il entendit un bruit de voix dans son antichambre, et ce bruit se
continuant comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une
personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte.

La personne qui voulait entrer n'etait autre que Raphaelle, et Bernard,
qui aimait a se substituer a son maitre, s'imaginant que celui-ci ne
devait pas etre en disposition de recevoir une ancienne maitresse,
refusait de la recevoir:

--Puisque j'affirme a madame que M. le duc est sorti.

C'etait sur ce mot que Roger avait ouvert la porte.

Sans daigner remettre le valet de chambre a sa place, Raphaelle, passant
devant lui, se hata d'entrer.

Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna la sienne, mais ce
ne fut pas bien franchement. Cette visite n'etait pas pour lui plaire,
pas plus que ce tutoiement auquel elle s'obstinait, bien qu'il eut evite
de la tutoyer lui-meme.

Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, elle s'assit.

--Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort a te presenter ma justification?
lui demanda-t-elle.

--Pour te justifier probablement, repondit-il en employant de mauvaise
grace le tutoiement.

--Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines que je n'ai ete
guidee que par un motif etroitement personnel. Depuis notre separation
j'ai supporte ton mepris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse
a me dire: "Il ne saura jamais ce que j'ai fait pour lui, mais il suffit
que je le sache, moi."--Et cela me suffisait reellement. Tu penses bien
que dans ma vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de
degout? Mais quand, dans ces heures-la, je pensais a toi, j'etais tout
de suite relevee et je redressais la tete quand je me disais: "Voila ce
que j'ai fait pour l'homme que j'aimais." Eh bien! j'aurais continue
a me taire s'il n'etait pas venu un moment ou j'ai eu besoin de ton
estime, non pour moi, mais pour toi.

Comme il la regardait avec etonnement, se demandant ou tendaient ces
etranges paroles, elle continua:

Tu ne comprends rien a ce que je te dis la, n'est-ce pas? mais tu vas
voir bientot que je ne dis pas un seul mot inutile. Cependant, avant
d'en arriver la, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que
je suis a Bade, au risque d'une scene terrible avec Savine quand il
apprendra que je suis venue ici, bien qu'il m'ait demande de rester a
Paris pendant son absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres
du plus feroce des despotes. Enfin il faut que tu saches aussi que
c'est moi qui ai arrange ce diner avec Mautravers, qui ne voulait pas
m'inviter et qui ne s'est decide qu'en pensant que j'avais sans doute
l'esperance de t'entrainer a faire une infidelite a ta fiancee,--ce qui,
pour sa nature bienveillante, est un plaisir tres doux.--Maintenant que
tout cela est explique, ecoute-moi.

Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit:

--Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a couru que Savine
devait epouser mademoiselle de Barizel?

--Que ce nom ne soit pas prononce entre nous, dit Roger en etendant la
main par un geste energique.

--Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je veux parler; je n'ai
rien a en dire; jamais l'idee ne me serait venue de porter un temoignage
contre une jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta femme; tu
me calomnies si tu me juges capable d'une pareille bassesse. Rassure-toi
donc et laisse-moi continuer sans m'interrompre; ce que j'ai a dire est
deja assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais a bout.

Elle fit une nouvelle pause:

--Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il soit besoin que je te
le dise que je ne l'aime pas. Savine mourra sans avoir jamais aime
et sans avoir jamais ete aime; peut-etre, quand il sera vieux, le
regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgre son egoisme,
son avarice, sa secheresse de coeur, sa mechancete, sa durete, sa
lachete, malgre tous les defauts et tous les vices qui font de lui un
des plus vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens a lui...
parce qu'il m'est necessaire. Si je pouvais aimer; je n'aurais jamais
ete sa maitresse; mais, dans les dispositions ou je suis, mieux vaut lui
qu'un autre; au moins il a une qualite: la richesse, et, bien qu'il y
tienne terriblement, a cette richesse, on peut avec un peu d'habilete
lui en extraire de temps en temps quelques bribes. De ces bribes je n'ai
pas assez et il me faut quelques annees encore pour atteindre le chiffre
que je me suis fixe, car, avec lui, le travail d'extraction est d'un
difficile que tu n'imaginerais jamais, toi qui es la generosite meme.
Aussi, quand j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage,
tu peux te representer l'etat dans lequel cela m'a jetee; on ne perd
pas ainsi un homme qui vous fait la femme la plus enviee de Paris. Tout
d'abord je me suis refusee a admettre que ce mariage fut possible, car
je croyais bien connaitre mon Savine, et ce qui s'est passe m'a donne
raison; mais devant la persistance de ce bruit j'ai fini par m'inquieter
un peu, puis beaucoup, et alors j'ai eu l'idee d'empecher ce mariage si
je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle etait celle que
Savine voulait epouser, et j'ai envoye un homme dont j'etais sur faire
une enquete ici.

--Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant ou tend cet entretien,
restons-en la; je ne veux pas en entendre davantage; j'en ai deja trop
entendu.

--Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au nom de ton
honneur.

--Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne permets a personne d'en
prendre souci.

--Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais quand tu ne sais pas
qu'il est menace, ne permets-tu pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que
je ne voulais pas parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc
m'entendre sans craindre que mes paroles soient un outrage pour elle;
mais il y a plus: tu dois m'entendre, tu le dois pour ton nom, dont tu
es si justement fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on prend
des renseignements sur la famille de celle qu'on epouse, pourquoi
repousserais-tu ceux que je t'apporte?

Il eut un geste de colere; puis, d'une voix sourde:

--Parce qu'on choisit ceux a qui on demande un temoignage.

--Ah! Roger! s'ecria-t-elle, tu es cruel pour une femme qui ne veut que
ton bien et qui ne demande rien que d'etre entendue quand elle eleve la
voix non pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. Mais je ne
veux pas me plaindre, encore moins me facher; je me mets a ta place, je
sens ce que ma demarche doit te faire souffrir et je sais que, quand tu
souffres, la colere l'emporte en toi sur la bonte et la generosite de
ton caractere; si tu regrettes le coup dont tu viens de me frapper,
ecoute-moi, c'est la seule reparation que je veuille.

--Mais pourquoi donc, s'ecria-t-il violemment, venir m'imposer des
paroles que je ne veux pas entendre, car elles s'adressent a des
personnes dont il ne peut pas etre question entre nous?

--Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, parce que si je ne
venais pas te les dire, les sachant, je serais coupable d'une infamie
et d'une lachete. Ce que j'ai appris, je ne l'ai pas cherche pour toi,
mais, maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois pas le
garder pour moi. Refuserais-tu donc d'ecouter une voix qui t'avertirait
que tu vas tomber dans un precipice, parce que tu n'aurais pas demande
cet avertissement? N'est-ce pas un devoir de te le donner, de te le
crier, pour qui voit ce precipice, et vas-tu me repondre que je ne suis
pas digne de t'avertir? Mais ce serait de la folie.

L'insistance meme de Raphaelle avait fini par emouvoir Roger. Son
premier mouvement avait ete de lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant
pas, il avait ete peu a peu ebranle par l'ardeur qu'elle avait mise
a vouloir parler quand meme et malgre lui; et puis le souvenir de la
lettre de son ami, le secretaire de la legation de Washington, lui
revenait et le troublait.

Brusquement il se decida:

--Hier tu m'as dit des choses bien etranges et bien invraisemblables,
auxquelles je n'ai pas voulu repondre; aujourd'hui l'heure est venue de
me prouver que tu etais sincere hier, et pour cela c'est de m'apporter
les preuves palpables, evidentes, de ce que tu veux me reveler. Si tu me
donnes ces preuves, je te croirai non seulement pour aujourd'hui, mais
encore pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je te
traiterai comme la derniere des miserables.

Vivement elle etendit le bras:

--Alors mets ta main dans la mienne, s'ecria-telle, la condition que
tu m'imposes, je la tiens, et les preuves que tu exiges, je te les
donnerai, non pas dans un delai que je pourrais allonger, non pas
demain, mais tout de suite, car ces preuves, je les ai la, les voici:

Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la poche de sa robe
et la presenta a Roger, qui, pret a la prendre, eut un mouvement de
repulsion.

--Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, il faut
que je t'explique comment elles sont venues entre mes mains. Je t'ai
dit que voulant empecher Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais
envoye ici un homme sur, habitue a ce genre de recherches, qui devait
faire une enquete sur ce qu'etait celle que Savine allait epouser,
disait-on, et sur la famille de celle-ci. Mon homme me confirma ce
mariage, qui lui parut decide; mais les renseignements qu'il me donna
n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent ce que tu as du voir
toi-meme sur l'interieur, les relations, les habitudes de madame de
Barizel, qui n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la
boheme.

Roger voulut l'interrompre.

--Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par leur nom;
d'ailleurs, madame de Barizel etant une etrangere, il n'y a rien
d'extraordinaire a ce qu'elle ne vive pas comme tout le monde. Si je
n'avais a parler que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter
rien de precis, mon homme m'en dit assez cependant pour me faire
comprendre que si je voulais poursuivre mon enquete en Amerique, je
pouvais en apprendre assez sur madame de Barizel pour empecher Savine de
devenir son gendre. C'etait grave d'envoyer un agent en Amerique et de
poursuivre la-bas des recherches de ce genre; cela exigeait de grands
frais. Mais, d'autre part, c'etait grave aussi de perdre Savine, et les
risques que je courais d'un cote n'etaient nullement en rapport avec les
chances que je pouvais m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en
Amerique.

--Ah!

Il eut voulu retenir cette exclamation qui trahissait son emotion, mais
en voyant la tournure que prenaient les choses, il n'avait pas ete
maitre de ne pas la laisser echapper, car ce n'etait pas, comme il
l'avait suppose tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait etre
question, de racontages ramasses a Paris ou a Bade; ce que Raphaelle
avait fait pour son interet a elle, c'etait ce qu'il aurait voulu, ce
qu'il aurait du faire lui-meme pour son honneur.

--Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le resultat des recherches
que mon homme a faites en Amerique, avec preuves a l'appui, car il
me fallait ces preuves pour Savine, et j'avais recommande qu'on ne
recueillit aucun bruit sans le faire appuyer par un temoignage certain;
tous les renseignements qu'on a recueillis n'ont pas ete prouves, mais
ceux qui l'ont ete suffiront, et au dela, pour t'eclairer.

Au lieu de continuer, elle s'arreta, et son visage, qu'avait anime
l'ardeur de la discussion, prit une expression desolee:

--Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinee de te causer une douleur,
moi qui voudrais tant t'eviter un chagrin, moi qui aurais voulu que mon
souvenir ne fut pas associe a de mauvais souvenirs! Mais je suis comme
une mere qui doit avoir le courage de frapper l'enfant qu'elle aime.

--Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces preuves...

Apres avoir resiste pour ne pas l'entendre, c'etait lui maintenant qui
la pressait de parler.

--Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom de famille?

--Non.

--C'est facheux, car cela t'aurait permis de suivre les renseignements
et les temoignages que je vais successivement te donner sur sa jeunesse,
qui est la partie interessante de sa vie; mais tu pourras savoir
facilement ce nom meme sans le lui demander. Elle a achete un terrain
aux Champs-Elysees, soi-disant pour construire dessus un hotel, mais en
realite et tout simplement pour eblouir les epouseurs, et son nom de
fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquie ou plutot sans
_de_, Olympe Boudousquie tout court, ainsi que le prouve, ce certificat
de bapteme, revetu, comme tu le vois, de toutes les signatures et de
toutes les cachets qui peuvent affirmer son authenticite.

Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle presenta a
Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua:

--Tu vois: le pere, Jerome Boudousquie, professeur de musique; la mere,
Rosalie Aitie, modiste, cela n'indique guere que la fille de ces gens-la
ait droit a la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie Aitie
etait une personne remarquable par sa beaute, a laquelle il n'a manque
pour faire fortune qu'un autre theatre que Natchez, qui est une petite
ville de trois a quatre mille habitants, ou une femme, meme de talent
(et il parait qu'elle etait douee), ne peut pas briller, et puis il y
avait en elle un vice qui devait l'empecher de s'elever: son sang; elle
etait d'origine noire, bien que parfaitement blanche...

Comme Roger avait laisse echapper un mouvement, elle s'interrompit pour
prendre deux pieces qu'elle lui tendit:

--Ceci est prouve; la mere de Rosalie Aitie etait, tu le vois, une
esclave.

Elle fit une pause pour que Roger eut le temps de lire les papiers
qu'elle lui avait presentes; puis, sans le regarder, pour ne pas
augmenter sa confusion qu'elle n'avait pas besoin d'examiner
attentivement, car elle se trahissait par un tremblement des mains, elle
continua:

--M. Jerome Boudousquie disparut quand sa fille Olympe etait encore tout
enfant. Mourut-il? se sauva-t-il pour fuir sa femme? Les renseignements
manquent; mais cela n'a pas une grande importance, pas plus que la
lacune qui existe entre le moment ou madame Boudousquie quitte Natchez
et celui ou nous la retrouvons a la Nouvelle-Orleans, tenant l'emploi
des meres nobles ou pas du tout nobles aupres de sa fille Olympe, lancee
dans la haute cocotterie, et deja mademoiselle de Boudousquie pour ceux
qui ne savent pas d'ou elle vient. Elle a un succes de tous les diables,
succes du autant a sa beaute qu'a son habilete, car tout le monde
s'accorde a reconnaitre que c'est une femme tres forte. Malheureusement,
sur cette periode, les renseignements manquent aussi, c'est-a-dire les
renseignements avec preuve a l'appui, les seuls dont nous ayons a nous
occuper, tandis que les histoires au contraire abondent. Cependant je
dois en citer une, une seule: on raconte qu'elle assassina un des amants
qui allait lui echapper en s'embarquant et qu'elle lui vola les debris
de la fortune qu'il emportait avec lui; le coup de revolver fut mis au
compte de la jalousie par des juges complaisants.

--Ceci est absurde, s'ecria Roger, et c'est se moquer de moi que de me
raconter de pareilles histoires.

--Je ne l'ai racontee que pour que tu voies ce qu'on dit de madame de
Barizel et quelle est sa reputation. N'est-ce pas chose grave qu'on
puisse parler ainsi d'une femme, meme alors que cette femme serait
innocente? Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il pas qu'on la
juge capable de le commettre? Enfin je n'insiste pas la-dessus. Une
seule chose est certaine, c'est qu'apres la mort de ce personnage,
qui s'appelait Jose Granda et qui etait Espagnol, elle quitte la
Nouvelle-Orleans pour Charlestown, ou un riche commercant se ruine et
se tue pour elle: William Layton. Justement le jeune frere de William
Layton, qui l'a alors connue comme la maitresse de son frere et qui a
ete temoin de cette ruine et de ce suicide, est etabli a Paris, 45,
rue de l'Echiquier, et il peut donner, il donne volontiers tous les
renseignements qu'on lui demande sur la femme qui a cause la mort de son
frere et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'a l'interroger pour qu'il
parle: c'est un temoin vivant et qui, par son honorabilite, merite toute
confiance. Tu retiens l'adresse, n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue
de l'Echiquier?

Il repondit par un signe de tete, car une emotion poignante le serrait a
la gorge: ce n'etait plus une histoire absurde qu'on lui racontait. Pour
avoir la preuve de celle-ci, il n'avait qu'a interroger un temoin, un
temoin vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc l'aventuriere
dont parlait la lettre de Washington et les histoires invraisemblables
dont il etait question dans cette lettre seraient vraies? Etait-ce
possible? Il se debattait contre cette question, et son amour pour
Corysandre se revoltait, a cette pensee.

--Apres Charlestown, continua Raphaelle, il y a encore une disparition.
On la retrouve a Savannah menant grande existence, maitresse d'un
negociant qui, ruine par elle, est venu se refaire une fortune en
France, ou il a reussi: M. Henry Urquhart, au Havre. Lui aussi parle
volontiers d'Olympe Boudousquie, car elle n'a laisse que de mauvais
souvenirs a ses amants et ils la traitent sans menagement; il n'y a qu'a
l'interroger aussi, celui-la. Nouvelle disparition. Elle va a la Havane,
d'ou la ramene le comte de Barizel, qui la presente et la traite comme
sa femme. L'a-t-il veritablement epousee? On n'en sait rien: mon
homme n'a pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible
cependant, car le comte etait un homme passionne, un parfait gentilhomme
francais dont on dit le plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutot
contre sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il n'a laisse que de
grosses dettes, de sorte qu'on se demande comment sa veuve peut mener le
train qui est le sien depuis qu'elle est a Paris. Il est vrai que les
reponses ne manquent pas a ces questions pour ceux qui veulent prendre
la peine d'ouvrir les yeux et de voir comment madame de Barizel
manoeuvre entre Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. Tu
peux la-dessus en savoir autant que moi, ou si tu ne peux pas en savoir
autant parce que tu n'es pas du metier, tu peux en voir assez cependant
pour te faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui se passe a
Paris ou a Bade, et je ne suis venue a toi que pour te parler de ce que
je savais sur la vie de madame de Barizel en Amerique. Le hasard ou
plutot, mon interet m'ayant amenee a rechercher ce qu'etait cette femme
qui, par son habilete et surtout par son audace, est parvenue a prendre
place dans le monde, et une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par
sa fille, se rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je me
ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais pas de ce que
j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout dit, tu en sais cependant assez
maintenant pour ne pas continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras,
je ne me permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une chose a
ajouter, c'est que jamais personne au monde ne saura un mot de ce que
je viens de te dire. Je te laisse ces papiers, pour moi inutiles; tu en
feras ce que ton honneur t'indiquera.

Elle se leva, tandis que Roger restait assis, aneanti, ecrase par ces
terribles revelations.

Le premier mouvement qu'il fit longtemps, tres longtemps apres le depart
de Raphaelle, fut d'etendre la main pour prendre un _Indicateur des
chemins de fer_ qui etait la sur une table; mais il lui fallut plusieurs
minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres dansaient devant
ses yeux troubles et les filets noirs qui separent les trains se
brouillaient; enfin il parvint a voir que le premier train pour Paris
etait a trois heures, ce serait ce draina qu'il prendrait.

Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et aussitot il se rendit
aux allees de Lichtenthal.

Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir.

--Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne vous attendais pas de
sitot; quelle bonne surprise!

Il se raidit pour ne pas se trahir:

--C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte je suis oblige de
partir pour Paris par le train de trois heures.

--Partir!

Elle le regarda en tremblant: instantanement son beau visage s'etait
decolore.

--Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix rauque.

--Pour une chose tres grave... mais rassurez-vous, chere mignonne, et
dites-vous que je n'ai jamais mieux senti combien profondement, combien
passionnement je vous aime qu'en ce moment ou je suis oblige de
m'eloigner de vous... pour quelques jours seulement, je l'espere.

Tendrement elle lui tendit la main et le regardant avec des yeux doux et
passionnes:

--Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce pas, tres vite? Si
courte que soit votre absence, elle sera eternelle pour moi.

A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et entra dans le salon;
vivement Corysandre courut au-devant d'elle:

--Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle.

--Quoi donc?

Roger voulut repondre lui-meme:

--Je suis oblige de partir pour Paris a trois heures et je viens vous
faire mes adieux.

--Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernieres journees de courses?

--Cela m'est impossible.

--Mais vous ne nous aviez pas parle de ce depart.

--C'est que je ne savais pas moi-meme que je partirais; c'est ce matin,
il y a quelques instants, que ce depart a ete decide.

Avec Corysandre il s'etait senti le coeur brise; mais avec madame de
Barizel ce n'etait pas un sentiment de lachete qui l'aneantissait,
c'etait un sentiment d'indignation et de fureur qui le soulevait.
Etait-elle vraiment la femme que Raphaelle venait de lui montrer? Il
pouvait le savoir.

Il fit quelques pas vers la porte:

--C'est justement avec deux de vos compatriotes, dit-il en regardant
madame de Barizel, que j'ai a traiter l'affaire... capitale qui
m'appelle a Paris, deux Americains, M. Layton, de Charlestown...

Elle palit.

--... Et M. Henry Urquhart, de Savannah.

Il crut qu'elle allait defaillir; mais elle se redressa:

--Bon voyage! dit-elle.



XXXIV

Le trouble de madame de Barizel avait ete le plus terrible des aveux.

Cependant Roger partit pour Paris, et, apres avoir vu M. Layton, le
frere du suicide de Charlestown, il alla au Havre pour voir M. Urquhart.

Une fille! La mere de celle qu'il aimait avait ete une fille!

Il revint a Paris, ecrase, mais cependant ferme dans sa resolution.

Jamais il ne reverrait Corysandre.

Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette separation? Il n'en
savait rien, il ne se le demandait meme pas, car ce n'etait pas de
l'avenir qu'il pouvait s'occuper, c'etait du present, du present seul.

Et dans ce present il n'y avait qu'une chose: la fille d'Olympe
Boudousquie ne pouvait pas etre duchesse de Naurouse.

Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait lui-meme, il devait
pour le moment ecarter cela de sa pensee et tacher de ne voir que ce que
l'honneur de son nom lui imposait.

Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette resolution serait
un suicide.

Et dans le wagon qui le ramenait du Havre a Paris, il arreta la mise a
execution de cette resolution, s'y reprenant a vingt fois, a cent fois,
ne restant fixe qu'a un seul point, qui etait qu'il ne devait pas
retourner a Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, il
n'y aurait ni volonte, ni dignite, ni honneur qui tiendraient contre
elle; et puis, que lui dirait-il, d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui
parler de sa mere, il faudrait qu'il inventat des pretextes; lesquels?
Elle le verrait mentir, et cela il ne le voulait pas.

Il ecrirait donc.

Il fut emporte dans un tel trouble, un tel emoi, une telle angoisse, un
tumulte si vertigineux, qu'il fut tout surpris de se trouver arrive a
Paris: le temps, la distance, etant choses inappreciables pour lui.

Immediatement il se rendit chez lui et tout de suite il ecrivit ses
lettres, dont les termes etaient arretes dans sa tete.

"Madame la comtesse,

"En vous disant que je partais pour voir MM. Layton et Urquhart vous
avez compris qu'il me serait impossible de donner suite au projet de
mariage dont je vous avais entretenu. Apres avoir vu ces deux messieurs,
je vous confirme cette impossibilite.

"NAUROUSE."

Puis il passa a la lettre de Corysandre; mais, avant de pouvoir poser
la plume sur le papier, il la laissa tomber plus de dix fois, l'esprit
affole, le coeur defaillant:

"Je vous aime, chere Corysandre, et c'est sous le coup de la plus
affreuse, de la plus grande douleur que j'aie jamais eprouvee que je
vous ecris.

"Nous ne nous verrons plus.

"Cependant mon amour pour vous est ce qu'il etait hier, plus profond
meme, et ce que je vous disais en me separant de vous, je vous le repete
en toute sincerite: Je vous aime, je vous adore.

"Mais l'implacable fatalite nous separe et il n'y a pas de volonte
humaine qui puisse nous reunir.

"Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commence cette lettre, celui
qui remplit ma vie: je vous aime, chere Corysandre.

"ROGER."

Cette lettre ecrite, il la relut, et il voulut la dechirer, car elle ne
disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, quand il la recommencerait
dix fois, vingt fois, a quoi bon, puisque, ce qui etait dans son coeur,
il ne pouvait justement pas l'exprimer.

Il avait decide que ce serait Bernard reste a Bade qui porterait
ces deux lettres, et, en les envoyant a celui-ci, il lui donna ses
instructions qu'il precisa minutieusement: tout d'abord, Bernard devait
porter la lettre adressee a Corysandre et la remettre lui-meme aux mains
de mademoiselle de Barizel; quand a celle de madame de Barizel, il etait
mieux qu'il la remit a quelqu'un de la maison sans explication.

Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait place ces lettres fut fermee,
il la garda longtemps devant lui, ne pouvant pas l'envoyer a la poste:
c'etait sa vie, son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour.

Jamais il n'avait eprouve pareille douleur, pareille angoisse, et si son
coeur ne defaillait pas dans les faiblesses de l'irresolution, il se
brisait sous les efforts de la volonte.

Il fallait qu'il renoncat a celle qu'il avait aimee, qu'il aimait si
passionnement, et il y renoncait; mais au prix de quelles souffrances
accomplissait-il ce devoir!

Enfin l'heure du depart des courriers approcha! il ne pouvait plus
attendre; il prit la lettre et la porta lui-meme au bureau de la rue
Taitbout, marchant rapidement, resolument; mais, lorsqu'il la jeta dans
la boite, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coute de presser
la gachette d'un pistolet dont la gueule eut ete appuyee sur son coeur.

Il etait pres de la rue Le Pelletier; le souvenir de Harly se presenta a
son esprit, non de Harly son ami,--il n'avait point d'ami a cette heure
et l'humanite entiere lui etait odieuse, mais de Harly, medecin; il
monta chez lui.

En le voyant entrer, Harly vint a lui vivement.

--Quelle joie, mon cher Roger!

Mais en remarquant combien il etait pale et comme tout son visage
portait les marques d'un profond bouleversement, il s'arreta.

--Qu'avez-vous donc? Etes-vous malade? s'ecria-t-il.

--Malade, non; mort: je viens de rompre mon mariage.

Plusieurs fois Roger avait ecrit a Harly pour lui parler de ce mariage
et lui dire combien il aimait Corysandre.

--J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que je devais epouser plus
que je ne l'ai jamais aimee; de son cote elle m'aime toujours, c'est
vous dire ce que je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons
de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au medecin un remede
pour oublier et dormir, car, si j'ai eu le courage d'accomplir cette
rupture, j'ai maintenant la lachete de ne pas pouvoir supporter ma
douleur.

--Mais que voulez-vous?

--Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, ne pas souffrir.

--Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le temps; on ne la supprime
pas. Si je la suspends par le sommeil, au reveil vous la retrouverez
aussi intense qu'en ce moment.

--J'aurai dormi, j'aurai echappe a moi-meme, a mes pensees, a mes
souvenirs.

--Et apres?

--Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, c'est aujourd'hui.

Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait plus pale,
plus maigre que lorsqu'il l'avait quitte. Ce long voyage ne lui avait
pas ete salutaire. La fievre bien certainement ne le quittait pas.

Dans ces conditions comment allait-il supporter la crise qu'il
traversait? Par les lettres qu'il avait recues Harly savait que Roger
avait mis toutes les esperances de sa vie dans ce mariage qui, pour
lui, etait le point de depart d'une existence nouvelle, serieusement,
utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour et de la famille,
ces joies qu'il n'avait jamais connues et apres lesquelles il aspirait
si ardemment. Dans cette existence tranquille et reguliere, il aurait
pu trouver le retablissement de sa sante, tandis que s'il reprenait ses
anciennes habitudes il y trouverait surement l'aggravation rapide de sa
maladie.

Comment l'empecher de les reprendre?



XXXV

Ce que Harly avait predit se realisa: quand Roger sortit de son
assoupissement il trouva sa douleur aussi intense que la veille et
meme plus lourde, plus accablante, car il n'etait plus enfievre par la
resolution a prendre puisque l'irreparable etait accompli, et c'etait le
sentiment de cet irreparable qui pesait sur lui de tout son poids.

C'etait fini, il ne la verrait plus, et cependant elle etait la devant
ses yeux plus belle, plus radieuse, plus eblouissante qu'il ne l'avait
jamais vue; ce n'etait pas la mort qui la lui enlevait, mais sa propre
volonte. Cette separation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant
il en etait a se demander s'il n'etait pas plus coupable envers
Corysandre en l'abandonnant qu'il ne l'eut ete envers l'honneur de son
nom en l'epousant. Que lui avait-il valu jusqu'a ce jour, ce nom dont il
avait ete, dont il etait si fier? La guerre avec sa famille qui avait
empoisonne sa jeunesse, et maintenant le sacrifice de son bonheur.

Il ne pouvait pas rester enferme toute la journee, tournant et
retournant la meme pensee, voyant et revoyant toujours la meme image.

Il envoya chercher une voiture:

--Ou faut-il aller?

--Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards exterieurs.

En arrivant pour la seconde fois a la Porte-Maillot, le cheval de sa
victoria n'en pouvait plus; il descendit de voiture, en prit une autre
et recommenca sa promenade.

A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais au lieu d'entrer au
rez-de-chaussee, il monta a l'entresol pour diner seul dans un salon
particulier.

--Combien monsieur le duc veut-il de couverts? demanda le maitre
d'hotel, qui le reconnut.

--Un seul.

--Que commande monsieur le duc?

--Ce que vous voudrez.

A huit heures il entra a l'Opera.

Il ne tarda pas a ne pas pouvoir rester en place; la musique
l'exasperait.

Il sortit et s'en alla aux Bouffes.

Mais il n'y resta pas davantage.

Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, d'ou il se sauva au
bout d'un quart d'heure.

Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comediens qui jouaient
serieusement, la foule, le bruit, les lumieres, tout lui faisait
horreur.

Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait la meme chose,
puis le surlendemain, puis toujours ainsi.

Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi.

Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans savoir ou aller, le
valet de chambre, entrant dans son cabinet, lui demanda s'il pouvait
recevoir madame la comtesse de Barizel.

La comtesse a Paris! Il resta un moment abasourdi.

--Avez-vous dit que j'etais chez moi? demanda-il.

--J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir.

Son parti fut pris.

--Faites entrer, dit-il.

Il passa dans le salon, s'efforcant de se calmer. Ce n'etait que la
comtesse, il n'avait pas de menagement a garder avec elle; il haissait,
il meprisait cette miserable femme qui le separait de Corysandre.

Elle entra la tete haute, avec un sourire sur le visage, et comme Roger,
stupefait, ne pensait pas a lui avancer un siege, elle prit un fauteuil
et s'assit. Elle eut fait une visite insignifiante, qu'elle n'eut certes
pas paru etre plus a son aise.

--J'ai recu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitot je me suis
mise en route pour venir vous demander ce qu'elle signifie.

--Que je renonce a la main de mademoiselle de Barizel.

--Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi renoncez-vous a la main
de ma fille?

Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant cette assurance qui
ressemblait a un defi, un sentiment d'indignation l'avait souleve.

--Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son nom a la fille de
mademoiselle Olympe Boudousquie.

Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa au contraire et
son sourire s'accentua:

--Je crois, dit-elle, que vous etes victime d'une etrange confusion de
nom, que des malveillants, des jaloux ont inventee dans un sentiment de
haine stupide et de basse envie pour ma fille: je me nomme, il est vrai,
de Boudousquie du nom de mon pere; mais de Boudousquie et Boudousquie
sont deux. Lorsque avec des yeux egares vous etes venu m'annoncer que
vous partiez pour voir MM. Layton et Urquhart, j'ai ete pour vous
avertir qu'on tendait un piege a votre credulite, comme on avait essaye
d'en tendre un a la mienne lorsqu'on m'avait ecrit pour m'avertir qu'il
y avait en vous le germe de je ne sais quelle maladie mortelle, car deja
on m'avait menacee, pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher a
cette famille Boudousquie avec laquelle je n'ai rien de commun; mais
je ne l'ai point fait, pensant que vous ne donneriez pas dans cette
invention grossiere. Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont
su troubler votre jugement, cependant si ferme et si droit d'ordinaire,
et je viens me mettre a votre disposition pour vous fournir toutes les
explications que vous pouvez desirer. Il s'agit de ma fille, de son
bonheur, de son honneur, et je n'ecoute, moi, sa mere, que cette seule
consideration. Que vous a-t-on dit!

--Vous le demandez?

--Certes.

--M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquie, apres avoir ruine son frere
dont elle etait la maitresse, avait amene celui-ci a se tuer. M.
Urquhart m'a dit que la meme Olympe Boudousquie, qui l'avait trompe et
ruine, etait la derniere des filles.

--Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il n'y a jamais eu rien
de commun entre la famille Boudousquie, a laquelle appartenait cette...
fille, et la famille de Boudousquie d'ou je sors.

--Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe Boudousquie, que M.
Urquhart a conserve et m'a montre, soit... le votre?

Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, fut renversee;
une paleur mortelle envahit son visage et Roger crut qu'elle allait
defaillir. Se voyant observee, elle se cacha la tete entre ses mains,
mais le tremblement de ses bras trahit son emotion.

Cependant elle se remit assez vite, au moins de facon a pouvoir
reprendre la parole:

--Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma honte, dit-elle, car
je veux vous avouer la verite, toute la verite. Que ne l'ai-je fait plus
tot! Je vous aurais epargne les douleurs par lesquelles vous avez passe
et que vous nous avez imposees, a ma fille et a moi. J'avoue donc que,
tout a l'heure, en vous disant qu'il n'y avait rien de commun entre
Olympe Boudousquie et ma famille, j'ai manque a la verite: en realite
cette Olympe etait la fille de mon pere, fille naturelle, nee de
relations entre mon pere et une jeune femme...

--Mademoiselle Aitie, modiste a Natchez; j'ai le certificat de bapteme
d'Olympe Boudousquie et beaucoup d'autres pieces authentiques la
concernant et concernant aussi sa mere.

Madame de Barizel eut un mouvement d'hesitation, cependant elle
continua:

--Vous savez comme ces liaisons se font et se defont facilement. Mon
pere eut le tort de ne pas s'occuper de cette fille qui, devenue grande,
suivit les traces de sa mere; c'est a elle que se rapportent sans doute
les pieces dont vous parlez, a elle aussi que se rapportent les recits
qui ont ete faits par MM. Layton et Urquhart et si vous trouvez qu'une
certaine ressemblance existe entre le portrait qu'on vous a montre et
moi, vous devez comprendre que cette ressemblance est assez naturelle
puisque celle qui a pose pour ce portrait etait... ma soeur.

--Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander ce qu'elle est
devenue?

--Morte.

--Il y a longtemps?

--Une quinzaine d'annees.

--Vous avez un acte qui constate sa mort.

--Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en le cherchant.

--Eh bien, je puis eviter cette peine, car j'ai une serie d'actes
s'appliquant a cette Olympe Boudousquie qui permettent de la suivre
jusqu'au moment ou M. le comte de Barizel l'a ramenee de la Havane.

--Monsieur le duc!

Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement il se leva et etendant
le bras vers la porte:

--Je vous prie de vous retirer.

--Mais je vous jure.

--Me croyez-vous donc assez naif pour avoir foi aux serments d'Olympe
Boudousquie?

Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant une main malgre
l'effort qu'il faisait pour se degager:

--Eh bien! je partirai, s'ecria-t-elle avec un accent dechirant, je
retournerai en Amerique, vous n'entendrez jamais parler de moi, je serai
morte pour le monde, pour vous, meme pour ma fille; mais, je vous en
conjure a genoux, a mains jointes, en vous priant, en vous suppliant
comme le bon Dieu, ne l'abandonnez pas, ne renoncez pas a ce mariage.
Elle est innocente, elle est la fille legitime du comte de Barizel
dont la noblesse est certaine; elle vous aime, elle vous adore. La
tuerez-vous par votre abandon? C'est sa douleur qui m'a poussee a cette
demarche. Ne vous laisserez-vous pas emouvoir, vous qui l'aimez? l'amour
ne parlera-t-il pas en vous plus que l'orgueil?

--Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais!



XXXVI

Madame de Barizel etait partie depuis longtemps et Roger n'avait pas
quitte son salon, qu'il arpentait en long et en large, a grands pas,
fievreusement, quand le domestique entra de nouveau.

--Il y a la une dame, dit-il, qui veut a toute force voir monsieur le
duc; elle refuse de donner son nom.

--Ne la recevez pas.

--Elle est jeune, et sous son voile elle parait tres jolie.

Roger ne fut pas sensible a cette raison qui, dans la bouche du
domestique, paraissait toute-puissante:

--Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne.

Mais, avant que le domestique fut sorti, la porte du salon se rouvrit et
la jeune dame qui paraissait tres jolie sous son voile entra.

Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement pour la reconnaitre;
son coeur avait bondi au-devant d'elle:

--Vous!

--Roger!

Le domestique sortit vivement.

Elle se jeta dans les bras de Roger.

--Chere Corysandre!

Ils resterent longtemps sans parler, se regardant, les yeux dans les
yeux, perdus dans une extase passionnee; ce fut elle qui la premiere
prit la parole:

--Ma presence ici vous explique que je ne vous en veux pas de votre
lettre, j'ai ete foudroyee en la lisant, je n'ai pas ete fachee. Fachee
contre vous, moi!

Et elle s'arreta pour le regarder, mettant toute son ame, toute sa
tendresse, tout son amour dans ce regard, fremissante de la tete aux
pieds, eperdue, aneantie; ce n'etait plus l'admirable et froide statue
qu'il avait vue en arrivant a Bade, mais une femme que la passion avait
touchee et qu'elle entrainait.

Tout a coup un flot de sang empourpra son visage et elle se cacha la
tete dans le cou de Roger.

--Si je viens a vous, dit-elle faiblement, chez vous, ce n'est pas pour
vous demander les raisons qui vous empechent de me prendre pour femme.

--Mais...

--Ces raisons, ne me les dis pas, s'ecria-t-elle dans un elan
irresistible, je ne veux pas les connaitre... au moins je ne veux pas
que tu me les dises.

De nouveau, elle se cacha le visage contre lui.

Puis apres quelques instants elle poursuivit sans le regarder:

--Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement qu'il a pris...
librement, c'est qu'il a pour agir ainsi des raisons qui s'imposent a
son honneur; je sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux
pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise.

Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles comme si elle avait
peur de voir et d'entendre.

--Tu as pense a moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, avant de prendre
cette resolution, a ma douleur, a mon desespoir; tu as pense que je
pouvais en mourir.

Il inclina la tete.

--Et cependant tu l'as prise?

--J'ai du la prendre.

--Tu as du! C'est bien cela, je comprends; mais tu m'aimes, n'est-ce
pas; tu m'aimes encore!

--Si je t'aime!

La prenant dans ses bras, il l'etreignit passionnement; ils resterent
sans parler, les levres sur les levres.

Mais doucement elle se degagea:

--Ce que je te demande, je le savais avant que tu me le dises, je
l'avais senti, je l'avais devine, et c'est parce que je sentais bien que
tu m'aimais, que tu m'aimes toujours que je suis venue a toi, car
enfin nous ne pouvons pas etre separes,--j'en mourrais. Et toi,
supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu sans moi? Pour moi, je ne
peux pas vivre sans toi, sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je
viens te le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, c'etait que
je ne pouvais pas etre ta femme?

Il baissa la tete, ne pouvant pas repondre.

--Pourquoi ne reponds-tu pas? s'ecria-t-elle, pourquoi ne parles-tu
pas franchement? Tu as peur que je t'adresse des questions. Mais ces
questions m'epouvantent encore plus qu'elles ne peuvent t'epouvanter
toi-meme. En me disant que tu m'aimais toujours et que tu ne pouvais
pas faire de moi ta femme, tu m'as tout dit. Je ne veux pas en savoir
davantage. Il y a la quelque mystere, quelque secret terrible que je ne
dois pas connaitre puisque tu ne me l'as pas dit et que tu montres tant
d'inquietude a la pensee que je peux te le demander. Je ne suis qu'une
pauvre fille sans experience, je ne sais que bien peu de chose dans la
vie et du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris a regarder et
a voir, et ce que bien souvent je ne comprends pas, je le devine
cependant. Ce que j'ai devine c'est qu'apres avoir voulu me prendre pour
ta femme, tu ne le veux plus maintenant.

--Je ne le peux plus.

--Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh bien, ne nous separons
plus. Me voici; prends-moi, garde-moi.

Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant sans baisser les
yeux:

--Me veux-tu?

--Et j'ai pu t'ecrire que nous ne nous verrions plus! s'ecria-t-il.

--Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi comme toi sans doute; a
la mienne tu ferais ce que je fais; tu as eu la douleur de resister a
ton amour, moi j'ai la joie d'obeir au mien. Et sens-tu comme elle est
grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'eleve au-dessus de
toutes les considerations si sages et si petites de ce monde? Jusqu'a ce
jour je n'ai eu qu'un orgueil, celui de ma beaute; on m'a tant dit que
j'etais belle, on m'a montre tant d'enthousiasme, tant d'admiration,
que j'ai cru... quelquefois que j'etais au-dessus des autres femmes; au
moins je l'ai cru pour la beaute, car pour tout le reste je savais bien
que je n'etais qu'une fille tres ordinaire. Mais voila que tu m'aimes,
voila que je t'aime, que je t'aime passionnement, plus que tout au
monde, plus que ma reputation, plus que mon honneur, plus que tout, et
voila que c'est par mon amour que je deviens superieure aux autres,
puisque je fais ce que nulle autre sans doute n'oserait faire a ma place
et m'en glorifie.

Elle le regarda un moment; ses yeux lancaient des flammes, sa poitrine
bondissait, elle etait transfiguree par la passion.

--C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je sais que tu
m'acceptes comme je me donne,--entierement. Ou tu voudras que j'aille,
j'irai; ce que tu voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonte
que la tienne, d'autres desirs que les tiens, d'autre bonheur que le
tien; heureuse que tu m'aimes, ne demandant rien, n'imaginant rien, ne
souhaitant rien que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'etre
aimee; si tu savais que je ne l'ai jamais ete... par personne, tu
entends, par personne, et que mon enfance a ete aussi triste, aussi
delaissee que la tienne.

Comme il la regardait dans les yeux, elle detourna la tete.

--Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutot t'expliquer comment
j'ai pris cette resolution.

Elle avait jusqu'alors parle debout; elle attira un fauteuil et s'assit,
tandis que Roger prenait place devant elle sur une chaise, lui tenant
les mains dans les siennes, penche vers elle, aspirant ses paroles et
ses regards.

--C'est aussitot apres avoir lu ta lettre et quand ma mere m'a donne
celle que tu lui ecrivais que je me suis decidee. Comme elle m'annoncait
qu'elle venait a Paris pour dissiper le malentendu qui s'etait eleve
entre vous, je lui ai demande a l'accompagner, devinant bien qu'il
ne s'agissait point d'un malentendu comme elle disait et que rien ni
personne ne te ferait revenir sur cette rupture, que tu n'avais pu
arreter qu'apres de terribles combats, force par des raisons qui ne
changeraient pas. Elle a consenti a mon voyage. Nous sommes arrivees ce
matin, et elle m'a dit qu'elle venait chez toi. J'ai attendu son retour,
mais sans rien esperer de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentree,
dans un etat pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que tu
persistais dans ta resolution. Alors je suis sortie; dans la rue j'ai
appele un cocher qui passait et je lui ai dit de m'amener ici. Il a
fallu subir l'examen de ton concierge et de ton valet de chambre. Mais
qu'importe! Pouvais-je etre sensible a cela en un pareil moment! Me
voici, pres de toi, a toi, cher Roger; ne pensons qu'a cela, au bonheur
d'etre ensemble. Moi, je me suis faite a l'idee de ce bonheur puisque,
depuis hier, je savais que ces mots que tu as du avoir tant de peine a
ecrire: "Nous ne nous verrons plus", n'auraient pas de sens aujourd'hui;
mais toi, ne te surprend-il pas?

Glissant de son siege, il se mit a genoux devant elle, et dans une
muette extase, il la contempla, la regarda des pieds a la tete, tandis
qu'il promenait dans de douces caresses ses mains sur elle, sur ses
bras, sur son corsage, la serrant, l'etreignant comme s'il avait besoin
d'une preuve materielle pour se persuader qu'il n'etait pas sous
l'influence d'une illusion.

--Que ne puis-je te garder toujours ainsi, a mes pieds, dit-elle en
souriant; mais nous ne devons pas nous oublier. Il est impossible que ma
mere ne s'apercoive pas bientot de mon depart. Elle me cherchera. Ne me
trouvant pas, la pensee lui viendra bien certainement que je suis ici,
car elle sait combien je t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me
reprendre, car elle saurait bien nous separer, dut-elle me mettre dans
un couvent jusqu'au jour ou elle aurait arrange un autre mariage pour
moi. Ce mariage, je ne l'accepterais pas; cela, tu le sais. Mais je ne
veux pas de luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi a cette
existence... miserable. Partons, partons aussitot que possible.

--Tout de suite. Ou veux-tu que nous allions?

--Et que m'importe! J'aurais voulu aller a Varages, a Naurouse, la ou tu
as vecu, ou tu devais me conduire. Mais ce serait folie en ce moment;
on nous retrouverait trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous
retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que pour moi. Allons
donc ou tu voudras; moi je ne veux qu'une chose: etre ensemble. Tous les
pays me sont indifferents; ils me deviendront charmants quand nous les
verrons ensemble.

--L'Espagne!

--Si tu veux.

--Partons.

--Le temps d'envoyer chercher une voiture.

Mais au moment ou il se dirigeait vers la porte, un bruit de voix
retentit dans le vestibule, comme si une altercation venait de s'elever
entre plusieurs personnes.



XXXVII

Roger courut a la porte pour la fermer, et en meme temps, se tournant
vers Corysandre, il lui fit signe d'entrer dans la piece voisine, qui
etait sa chambre.

Il n'avait pas tourne le pene, qu'on frappa a la porte non avec le
doigt, mais avec la main pleine, trois coups assez forts.

--Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assuree.

Evidemment c'etait madame de Barizel qui venait reprendre Corysandre.

Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant et entra dans sa
chambre, ou il trouva Corysandre.

--Ma mere! murmura-t-elle d'une voix epouvantee.

--Oui.

--Qu'allez-vous faire?

--Nous allons descendre par l'escalier de service; vite.

La prenant par la main, il l'entraina de la chambre dans le cabinet de
toilette, du cabinet de toilette dans un couloir de degagement au bout
duquel se trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette porte
etait fermee a clef, et la clef ne se trouvait pas dans la serrure.

Roger n'avait pas pense a cela, il fut deconcerte. Ou, chercher cette
clef? Il n'en avait pas l'idee.

Avant qu'il eut pu reflechir, un bruit de pas retentit au bout du
couloir. Alors, tenant toujours Corysandre par la main, il rentra dans
le cabinet de toilette dont il verrouilla la porte. C'etait se faire
prendre dans une souriciere; mais ils n'avaient aucun moyen de sortir.

Corysandre etreignit Roger dans ses deux bras, et, comme il se baissait
vers elle, elle l'embrassa passionnement, desesperement, comme si elle
avait conscience que c'etait le dernier baiser qu'elle lui donnait et
qu'elle recevait de lui.

-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la porte; ne nous cachons
pas.

Mais il n'eut pas a aller tirer le verrou: au moment ou ils arrivaient
dans la chambre, la porte opposee a celle par laquelle ils entraient
s'ouvrait, et derriere un petit homme a lunettes, vetu de noir, ils
apercurent madame de Barizel.

Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger apercut le bout d'une
echarpe tricolore.

--Monsieur le duc, dit le commissaire de police, je suis charge de
rechercher chez vous mademoiselle Corysandre de Barizel, mineure
au-dessous de seize ans, que sa mere, madame la comtesse de Barizel, ici
presente, vous accuse d'avoir enlevee et detournee.

Roger s'etait avance, tandis que Corysandre etait restee en arriere,
mais sans chercher a se cacher, la tete haute, ne laissant paraitre sa
confusion que par le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage.

Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avanca a son tour et vint se
poser a cote de Roger.

--Je n'ai ete ni enlevee, ni detournee, dit-elle en s'efforcant
d'affermir sa voix, qui malgre elle trembla, je suis venue
volontairement.

Le commissaire salua de la tete sans repondre, tandis que madame de
Barizel levait au ciel ses mains indignees et fremissantes.

--Pretendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, s'adressant a
Roger, que mademoiselle est venue chez vous simplement en visite?

Roger ne repondit rien.

--S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? s'ecria madame de
Barizel; cherche-t-on a se sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire
une visite a un jeune homme? Cette defense est absurde.

--Me suis-je donc defendu? demanda Roger avec hauteur.

--M. de Naurouse n'a pas a se defendre, dit vivement Corysandre, il n'a
rien fait; s'il faut un coupable, ce n'est pas lui.

Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger et de madame de
Barizel, etaient parties irresistiblement, sans reflexion, sous le coup
de l'emotion; seul le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui
d'ailleurs n'etait point partie interessee, avait su ce qu'il disait.

Cependant le temps avait permis a Roger de se reconnaitre, au moins
jusqu'a un certain point, c'est-a-dire qu'il ne comprenait rien a ce qui
se passait.

Cependant il fallait qu'il parlat, qu'il se defendit, ou s'il ne se
defendait pas, qu'il sut a quoi cela l'entrainait. Madame de Barizel,
habile et avisee comme elle l'etait, n'avait certes pas decide une
pareille aventure a la legere.

--Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais avoir quelques instants
d'entretien avec vous.

--Je suis a votre disposition, monsieur le duc, repondit le commissaire,
qui paraissait beaucoup mieux dispose en faveur des accuses que de
l'accusateur.

--Mais, monsieur... s'ecria madame de Barizel.

--Ne craignez rien, madame, la porte est gardee.

Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme pour lui demander pardon
de la laisser seule; mais elle lui fit signe qu'elle avait compris.
Alors il passa dans le salon avec le commissaire.

--Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question que je voudrais
vous adresser si vous le permettez: vous avez parle d'accusation tout a
l'heure, cette accusation est-elle serieuse? sur quoi porte-t-elle? a
quoi expose-t-elle?

--Vous avez un code, monsieur le duc?

--Non.

--C'est cependant un livre qui devrait se trouver chez tout le monde,
dit-il sentencieusement; enfin, puisque vous n'en avez pas, je vais
tacher de repondre a vos questions. Vous demandez si cette accusation
est serieuse? Oui, monsieur le duc, au moins par ses consequences
possibles. Les articles sous le coup desquels elle vous place sont les
354, 355, 356, 357 du code penal, qui disent que quiconque aura enleve
ou detourne une fille au-dessous de seize ans subira la peine des
travaux forces a temps.

Roger ne fut pas maitre de retenir un mouvement.

--C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela dans le monde,
n'est-ce pas? Cependant telle est la loi. Elle dit aussi que, quand meme
la fille aurait consenti a son enlevement ou suivi volontairement son
ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans ou au-dessus, il
sera condamne aux travaux forces a temps. Mademoiselle de Barizel, en
affirmant qu'elle etait venue librement chez vous, a paru vouloir vous
innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompee. N'oubliez pas cela,
monsieur le duc. De meme n'oubliez pas non plus le dernier article que
je signale tout particulierement a votre attention, et qui dit que
dans le cas ou le ravisseur epouserait la fille qu'il a enlevee, il ne
pourrait etre condamne que si la nullite de son mariage etait prononcee.
Dans l'espece, vous sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article?

Baissant la tete, le commissaire adressa a Roger par-dessus ses lunettes
un sourire qui en disait long.

--Vous avez devine qu'on voulait me contraindre a ce mariage? dit Roger.

--He! he! he!

Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les mains, satisfait sans
doute d'avoir ete compris.

--J'ai un proces-verbal a dresser, dit-il, je puis m'installer ici,
n'est-ce pas?

Il s'assit devant la table.

--Ce proces-verbal doit constater la porte fermee a clef, la tentative
de fuite par l'escalier de service, le desordre de la toilette de la
jeune personne. Pourquoi donc avez-vous ferme cette porte, monsieur le
duc?

--Je n'ai pense qu'a la mere et j'ai voulu lui echapper.

--Facheux.

Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la chambre; Corysandre
etait assise a un bout, madame de Barizel a un autre.

--Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous etes-vous fait
renseigner par M. le commissaire sur les consequences de ce que la loi
francaise appelle un detournement de mineure?

Comme Roger ne repondait pas, elle continua:

--Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces consequences sont un
proces en cour d'assises et une condamnation aux travaux forces.

Corysandre se leva et d'un bond vint a Roger.

--Je pense, poursuivit madame de Barizel, que cela vous a donne a
reflechir et que vous pouvez me faire connaitre vos intentions. Vous
aimez ma fille. De son cote, elle vous aime passionnement, follement; sa
demarche le prouve. L'epousez-vous?

Avant qu'il eut pu repondre. Corysandre s'etait jetee devant lui et,
s'adressant a sa mere:

-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'epouser, dit-elle.

--Je ne te parle pas, s'ecria madame de Barizel.

--Je reponds pour lui.

Puis se tournant vers Roger:

--Si a la demande qu'on t'adresse sous le coup de cette pression infame,
dit-elle, tu repondais: "Oui", tu ne serais plus le duc de Naurouse que
j'aime. Tu ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le peux
encore moins aujourd'hui.

Madame de Barizel parut hesiter un moment; mais presque aussitot ses
yeux lancerent des eclairs, tandis que ses narines retroussees et ses
levres minces fremissaient: elle se leva et s'avancant:

--Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il pas t'epouser?
dit-elle d'un air de defi; s'il a des raisons a donner pour justifier
son refus, j'entends des raisons honnetes et avouables, qu'il les donne
tout haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc.

Une fois encore Corysandre intervint en se jetant au-devant de Roger:

--Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'ecria-t-elle, et que je
n'ai pas a lui demander, moi, votre fille, de se taire.

Malgre sa fermete, madame de Barizel fut deconcertee; mais son trouble
ne dura qu'un court instant:

--Vous reflechirez, monsieur le duc, dit-elle; votre femme, ou vous ne
la reverrez jamais.

Sans repondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de Roger.

--A toi pour la vie, s'ecria-t-elle, pour la vie, je te le jure.

La porte du salon s'ouvrit:

--Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le proces-verbal? dit le
commissaire de police.



XXXVIII

Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de son proces-verbal.

Il ne fallut pas longtemps a Roger pour voir qu'il ne lui etait pas
possible, non seulement de resoudre cette question, mais meme de
l'examiner, et tout de suite il pensa a Nougaret. Il croyait cependant
bien en avoir fini avec les avoues, les avocats et les gens d'affaires.

Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret etait au travail.
Les vacances etaient pour lui son temps le plus occupe; il mettait a
jour son arriere.

Il fit raconter a Roger comment les choses s'etaient passees,
minutieusement, et il exigea un recit complet non seulement sur le fait
meme du proces-verbal du commissaire de police, mais encore sur les
antecedents de madame de Barizel.

--C'est le caractere du personnage qui nous expliquera ce dont il est
capable, dit-il pour decider Roger, qui hesitait.

Il fallut donc que Roger repetat le recit de Raphaelle et les
temoignages de MM. Layton et Urquhart.

--Et la jeune personne, demanda l'avoue, elle n'est pas complice de sa
mere?

--Elle!

--Ca s'est vu.

Ce fut un nouveau recit, celui de l'intervention de Corysandre.

--C'est tres beau, dit l'avoue; seulement cela serait plus beau encore
si c'etait joue, car il est bien certain que par la venue chez vous de
cette jeune fille qui vous dit: "Ne me prenez pas pour votre femme,
puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi pour votre
maitresse, puisque nous nous aimons", vous avez ete profondement touche.

--C'est l'emotion la plus forte que j'aie eprouvee de ma vie.

--Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se jetant entre sa mere
et vous pour dire: "Il ne peut pas m'epouser," elle vous a paru tres
belle.

--Admirable d'heroisme.

--C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus que vous ne l'avez
jamais aimee.

--Au point que je me demande si je ne commets pas la plus abominable des
lachetes en ne l'epousant pas.

--C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais desespere de dire
une parole qui put vous blesser dans votre amour. Je comprends que vous
admiriez cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore que pour
sa beaute; mais enfin je ne peux pas ne pas vous faire observer que ce
sacrifice arrive bien a point pour peser sur vos resolutions. Et notez
que je ne veux pas insinuer qu'elle n'a pas ete sincere; je n'insinue
jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. Et ce que je dis
presentement, c'est que nous avons affaire a une mere tres forte qui a
bien pu pousser sa fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui
la faisait agir.

--Je vous affirme que tout en elle a ete spontane, inspire seulement par
le coeur.

--Je veux le croire; mais il est possible que le contraire soit vrai,
et cela suffit pour vous avertir d'avoir a vous tenir sur vos gardes.
D'ailleurs les raisons qui vous empechaient hier d'epouser mademoiselle
de Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et je ne crois
pas que par sa demarche aupres de vous, pas plus que par la mise
en mouvement du commissaire de police, madame de Barizel se soit
rehabilitee; elle est ce qu'elle etait, et elle a pris soin de vous
prouver elle-meme qu'on ne l'avait pas calomniee en vous la representant
comme une aventuriere dangereuse. Maintenant quel parti va-t-elle tirer
de son proces-verbal? C'est la qu'est la question pressante.

--Justement. A ce sujet je voudrais vous faire observer que je crois que
mademoiselle de Barizel a plus de seize ans.

--C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez pour vous mettre a
l'abri. Si la loi punit des travaux forces le ravisseur d'une fille
au-dessous de seize ans, elle punit de la reclusion le ravisseur d'une
mineure; or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle a
toujours moins de vingt-un ans et, par consequent, la plainte peut etre
deposee et le proces peut etre fait. Le fera-t-elle?

--Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de revolver tire
sur un amant qui se sauvait d'elle, que je n'avais pas voulu admettre
lorsqu'on me l'avait racontee, me parait maintenant possible.

--En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas a elle que je pense, c'est
aux avantages qu'elle peut avoir a le faire. A vous en menacer, les
avantages sautent aux yeux: elle espere vous faire peur; avant de se
laisser amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, un
duc de Naurouse reflechit, et entre deux hontes il choisit la moindre.

La moindre serait la condamnation.

--C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la moindre pour vous
serait de devenir son gendre. C'est la son calcul: tout a ete prepare
pour vous effrayer et vous amener au mariage par la peur. C'est un
chantage comme un autre et, a vrai dire, je suis surpris que celui-la ne
soit pas plus souvent pratique; mais voila, les coquins n'etudient le
code que pour echapper aux consequences de leurs coquineries et non pour
en preparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la loi tient a la
dispositions des habiles!

--Si madame de Barizel n'a pas etudie le code, soyez sur qu'elle se
l'est fait expliquer par des gens qui le connaissent.

--J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risque part d'une main
experimentee; mais justement parce qu'elle n'a pas agi a la legere, elle
doit savoir que vous pouvez tres bien, au lieu d'avoir peur du proces,
l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui presentement est encore
mariable, devient immariable. Si belle, si seduisante que soit une jeune
fille, elle ne trouve pas de mari quand elle a ete enlevee ou detournee
et quand un proces retentissant a fait un scandale epouvantable autour
de son nom. Que devient madame de Barizel si elle ne marie pas sa fille?
Une aventuriere vieillie qui n'a plus un seul atout dans son jeu,
puisqu'elle a perdu le dernier. Vous pouvez donc etre certain qu'avant
de deposer sa plainte, elle y regardera a deux fois. Elle a joue ses
premieres cartes et elle a gagne, c'est-a-dire qu'elle a gagne son
proces-verbal sur lequel elle peut echafauder une action... si vous
avez peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en faire de son
proces-verbal? Voyez-vous son embarras avant de risquer une aussi grosse
partie? Mon avis est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez
assure qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera a vous tater, qu'on vous
fera meme des propositions. Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le
moment, tout cela ne nous regarde pas.

--Helas!

--C'est en homme d'affaires que je parle, car je devine tres bien ce que
vous devez souffrir.

--Ce n'est pas a moi que je pense, c'est a... elle.

Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait annonce avec sa
surete de diagnostic, ce fut Dayelle.

Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels Roger avait vainement
cherche a apprendre ce que Corysandre etait devenue, retenu qu'il etait
par la reserve que Nougaret lui avait imposee, Bernard, de retour de
Bade, annonca M. Dayelle, et celui-ci fit son entree, grave, majestueux,
s'etant arrange une tete et une tenue pour cette visite, plus imposant,
plus important qu'il ne l'avait jamais ete, serre dans sa redingote
noire, son menton rase de pres releve par son col de satin.

Apres les premieres paroles de politesse, Roger attendit, s'efforcant
d'imposer silence a son emotion et de ne pas crier le mot qui lui
montait du coeur:--Ou est Corysandre?

--Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander quelles sont vos
inventions.

--Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de qui?

--Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je suis l'ami le plus
ancien... un second pere.

--J'ai fait connaitre ces intentions a madame la comtesse de Barizel;
il m'est, a mon grand regret, impossible de donner suite au projet que
j'avais forme et dont je vous avais entretenu.

--Mais depuis que vous avez fait connaitre vos intentions a madame de
Barizel, il s'est passe un... incident grave qui a du les modifier.

--Il ne les a point modifiees.

--Vous m'etonnez, monsieur le duc; c'est un honnete homme qui vous le
dit.

Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnete homme a sa place; mais
il ne pouvait le faire qu'en accusant madame de Barizel, et il ne le
voulut pas.

--Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait eprouver un reel
plaisir a prononcer ce mot, monsieur le duc, c'est de mon propre
mouvement que je me suis decide a cette demarche aupres de vous, dans
l'interet de Corysandre que j'aime d'une affection tres vive; je viens
de voir madame de Barizel bien decidee a demander aux tribunaux la
reparation de l'injure sanglante que vous lui avez faite, je l'ai
arretee en la priant de me permettre de faire appel a votre honneur....

--C'est justement l'honneur qui m'empeche de poursuivre ce mariage, dit
Roger, incapable de retenir cette exclamation.

--Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos paroles une
accusation terrible. Qui la justifie? Vous ne pouvez pas laisser mes
amies, madame de Barizel aussi bien que sa fille, sous le coup de cette
accusation tacite.

--J'ai donne a madame de Barizel les raisons qui me font rompre un
mariage que je desirais ardemment.

--Vous avez ecoute de basses calomnies, monsieur le duc.

Roger ne repondit pas.

Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, et il eut rompu
l'entretien s'il n'avait espere pouvoir trouver le moyen de savoir ou
etait Corysandre.

--Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez dans votre
inqualifiable refus de me donner des explications que je me croyais en
droit de demander a votre loyaute. Je venais a vous en conciliateur.
Vous avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre que vous
dites aimer.

--Que j'aime et qui m'aime.

--Sa mere a du la faire entrer dans un couvent, et si vous ne l'en
faites pas sortir en l'epousant, elle y restera enfermee jusqu'a sa
majorite, car vous sentez bien qu'apres ce proces elle ne pourrait
jamais se marier.

Roger, se raidissant contre son emotion, voulut essayer de suivre les
conseils de Nougaret:

--Alors nous attendrons cette majorite, dit-il, j'ai foi en elle comme
elle a foi en moi; par ce proces, madame de Barizel deshonorera sa
fille, voila tout.



XXXIX

"Nous attendrons".

Mais c'etait une parole de defense, une bravade, un defi qui n'avait
d'autre but que de montrer qu'il n'etait pas plus effraye par la menace
du proces que par celle du couvent.

En realite, il esperait bien n'avoir pas a attendre longtemps;
Corysandre trouverait certainement un moyen pour lui faire savoir dans
quel couvent elle etait; et lui, de son cote, en trouverait un pour la
tirer de ce couvent. Reunis, ils partiraient, et bien adroite serait
madame de Barizel si elle les rejoignait.

Quant aux poursuites en detournement de mineure, il semblait, apres la
visite de Dayelle, qu'il ne devait pas s'en inquieter; jamais madame
de Barizel ne poursuivrait ce proces qui perdrait sa fille, et a la
vengeance elle prefererait son interet.

Il se trouva avoir raisonne juste pour les poursuites, mais non pour
Corysandre.

Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est par Nougaret, qui
lui apprit que Dayelle avait fait des demarches aupres du commissaire
de police et aupres de quelques autres personnes pour qu'on gardat le
silence sur le proces-verbal, qui serait enterre.

De Corysandre il ne recut aucune nouvelle; le temps s'ecoula; la lettre
qu'il attendait n'arriva pas. Il devait donc la chercher, la trouver;
mais comment?

Madame de Barizel avait quitte Paris pour s'installer chez Dayelle,
dans un chateau que celui-ci possedait aux environs de Poissy, et ou
il passait tous les ans la saison d'automne avec son fils et tout un
cortege d'invites qui se renouvelaient par series; en la surveillant
adroitement, en la suivant, elle devait vous conduire au couvent ou
Corysandre etait enfermee.

Mais il ne lui convenait pas de remplir ce role d'espion, et d'ailleurs
il eut suffi que madame de Barizel put soupconner qu'elle etait
espionnee pour derouter toutes les recherches; il lui fallait donc
quelqu'un qui put exercer cette surveillance avec autant de discretion
que d'habilete.

L'idee lui vint de demander a Raphaelle de lui donner l'homme qu'elle
avait envoye en Amerique; sans doute il eprouvait bien une certaine
repugnance a s'adresser a Raphaelle; mais cet homme, en obtenant les
renseignements relatifs a madame de Barizel, avait donne des preuves
incontestables d'activite et d'habilete; il connaissait deja celle-ci,
et c'etaient la des considerations qui devaient l'emporter, semblait-il,
sur sa repugnance; puisque c'etait par Raphaelle seule qu'il pouvait
savoir qui etait cet homme, il fallait bien qu'il le lui demandat.

Aux premiers mots qu'il lui adressa a ce sujet, elle parut embarrassee;
mais bientot elle prit son parti.

--C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, ne fait pas son
metier de ces sortes d'affaires; c'est par amitie qu'elle a bien voulu
me rendre ce service; en un mot, c'est mon pere. Tu vois combien il est
delicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a bien voulu faire
pour moi. Et puis, ce qui est delicat aussi, c'est de lui donner des
raisons pour justifier a ses propres yeux son intervention. Ces raisons,
je ne te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, avant
d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un homme meticuleux, qui
pousse certains scrupules a l'exageration; le type du vieux soldat.
Enfin je vais tacher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui.

Raphaelle reussit dans sa mission qu'elle presentait comme si delicate,
si difficile, et le lendemain matin Roger vit entrer M. Houssu, sangle
dans sa redingote boutonnee comme une tunique, les epaules effacees,
la poitrine bombee, avec un large ruban rouge sur le coeur. Il salua
militairement et, d'une voix breve:

--Monsieur le duc, je viens a vous de la part de ma fille... a qui je
n'ai rien a refuser. Elle m'a dit que vous aviez besoin de mes services
pour rechercher une jeune fille que sa mere ferait retenir injustement
dans un couvent. Je me mets donc a votre disposition, d'abord pour avoir
le plaisir de vous obliger,--il salua,--ensuite pour etre agreable a ma
fille,--il mit la main sur son coeur d'un air attendri,--enfin parce que
mes principes d'homme libre s'opposent a ces sequestrations dans les
couvents.

Comme Roger se souciait peu de connaitre les principes de M. Houssu, il
se hata de parler de la question de remuneration.

--A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec bonhomie, a la
vacation, je vous compterai le temps passe a cette surveillance... et
mes frais, au plus juste.

Soit que Houssu voulut tirer a la vacation, soit toute autre raison, le
temps s'ecoula sans qu'il apportat aucun renseignement sur Corysandre;
cependant il etait bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance
avec activite, car, s'il etait muet sur Corysandre, il etait d'une
prolixite inepuisable sur madame de Barizel, dont Roger pouvait suivre
la vie comme s'il l'avait partagee.

Mais ce n'etait pas de madame de Barizel qu'il s'inquietait, c'etait de
Corysandre.

Que lui importait que madame de Barizel quittat, deux fois par semaine,
le chateau de Dayelle pour venir a Paris et qu'en arrivant elle allat
dejeuner avec Avizard dans un cabinet, tantot de tel restaurant, tantot
de tel autre; puis qu'apres avoir quitte Avizard elle allat passer une
heure avec Leplaquet dans une chambre d'un des hotels qui avoisinent la
gare Saint-Lazare; cela confirmait ce que Raphaelle lui avait raconte,
mais que lui importait! Son opinion sur madame de Barizel etait faite,
et il n'etait d'aucun interet pour lui qu'on la confirmat ou qu'on la
combattit.

Cependant il fallait qu'il ecoutat tous ces rapports de Houssu, de meme
qu'il fallait qu'il autorisat celui-ci a continuer sa surveillance, car
c'etait en la suivant qu'on pouvait esperer arriver a Corysandre.

Mais les journees s'ajoutaient aux journees et Houssu ne trouvait rien.

Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle point de l'abandonner?

L'automne se passa et madame de Barizel revint a Paris.

--Maintenant, dit Houssu, nous la tenons.

Mais ce fut une fausse esperance; elle n'alla point voir sa fille et ses
domestiques, interroges, ne purent rien dire de satisfaisant. Les uns
pensaient que mademoiselle etait retournee en Amerique, une autre
croyait qu'elle etait a Paris; la seule chose certaine etait qu'elle
n'ecrivait pas a sa mere et que sa mere ne lui ecrivait pas. Quant a
celle-ci, on parlait de son prochain mariage avec Dayelle.

Ce mariage inspira a Houssu une idee que Roger n'accepta pas; elle etait
cependant bien simple c'etait de faire savoir a madame de Barizel que si
elle ne rendait pas la liberte a sa fille, on ferait manquer son mariage
avec Dayelle en communiquant a celui-ci les renseignements avec pieces a
l'appui qui racontaient la jeunesse d'Olympe Boudousquie.

Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fut repousse, qu'il voyait
combien etait vive l'impatience, combien etaient douloureuses les
angoisses du duc.

C'etait non seulement pour Corysandre que Roger s'exasperait de ces
retards, mais c'etait encore pour lui-meme.

En effet, avec la mauvaise saison son etat maladif s'etait aggrave, et
il ne se passait guere de jour sans que Harly le pressat de partir pour
le Midi.

--Allez ou vous voudrez, disait Harly, la Corniche, l'Algerie, Varages
si vous le preferez, mais, je vous en prie comme ami, je vous l'ordonne
comme medecin, quittez Paris dont la vie vous devore.

--Bientot, repondait Roger, dans quelques jours.

Car il esperait qu'au bout de ces quelques jours il pourrait partir avec
Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait le Midi, s'en aller avec elle en
Egypte, dans l'Inde, au bout du monde.

Mais les quelques jours s'ecoulaient; Houssu n'apportait aucune nouvelle
de Corysandre, le mal faisait des progres, la faiblesse augmentait et
Harly revenait a la charge et repetait son eternel refrain: "Partez."
Partir au moment ou il allait enfin savoir dans quel couvent se trouvait
Corysandre, quitter Paris quand elle pouvait arriver chez lui tout a
coup! Puisqu'elle etait venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas
une seconde? Et il attendait.

Un matin Houssu se presenta avec une figure joyeuse.

--Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai ete qu'un sot: j'ai
surveille madame de Barizel, tandis que c'etait M. Dayelle qu'il fallait
filer.

--Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger.

--Elle est a Paris, au couvent des dames irlandaises, rue de la
Glaciere, ou M. Dayelle va tous les jours la voir avec son fils. On
dit... Mon Dieu, je ne sais pas si je dois le repeter a monsieur le
duc....

--Allez donc.

--On dit que le fils doit epouser la fille en meme temps que le pere
epousera la mere; c'est un moyen que M. Dayelle a trouve afin de ne pas
perdre l'argent qu'il a donne a madame de Barizel pour constituer la dot
de sa fille.

--C'est insense.

--Evidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru que mon devoir etait
de le repeter a monsieur le duc.

--Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui meme a mademoiselle de
Barizel la lettre que je vais vous donner.

--Cela sera bien difficile.

--Je payerai l'impossible.

--On tachera.

Tout de suite Roger se mit a ecrire cette lettre, qui fut longuement
explicative et surtout ardemment passionnee, mais qui ne dit pas un mot
des projets de mariage avec Dayelle fils.

Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla lui-meme rue de la
Glaciere pour voir le couvent ou elle etait enfermee; mais il ne vit
rien que des grands murs, des grands arbres et une grande porte aussi
bien fermee que celle d'une prison.

Comme il restait devant cette porte, la regardant melancoliquement, un
bruit de voiture lui fit tourner la tete: c'etait un coupe attele de
deux chevaux qui arrivait grand train, conduit par un cocher a livree
vert et argent,--celle de Dayelle.

Il s'eloigna pour n'etre pas reconnu et, s'etant retourne, il vit
descendre du coupe Dayelle accompagne de son fils; le valet de pied
avait sonne. La porte si bien fermee s'ouvrit; ils entrerent.



XL

C'etait folie d'admettre que Leon Dayelle pouvait devenir le mari de
Corysandre.

Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son pere?

C'etait une terrible femme que madame de Barizel, de qui l'on pouvait
tout attendre, de qui l'on devait tout craindre! Si elle se pouvait
faire epouser par Dayelle, ne pouvait-elle pas faire epouser Corysandre
par Leon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage avec le pere, tandis
que Corysandre ne voudrait jamais le fils. Ce serait lui faire une
mortelle injure que la croire capable d'une pareille trahison. Il avait
foi en elle, en sa fidelite, en son amour.

Et cependant cette visite du pere et du fils dans le couvent se
prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils dire? Comment Corysandre
pouvait-elle les ecouter?

C'etait embusque sous la porte d'un megissier que Roger agitait
fievreusement ces questions, attendant qu'ils sortissent.

Enfin il les vit paraitre; ils monterent en voiture, et il put a son
tour partir et rentrer chez lui, ou il attendit Houssu. Mais Houssu ne
vint pas ce jour-la. Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine
longue: il n'avait pas reussi a trouver quelqu'un pour se charger de la
lettre, et il craignait bien de n'etre pas plus heureux. Les difficultes
etaient grandes; il voulut les enumerer, mais Roger l'interrompit en lui
disant qu'il fallait, coute que coute, que cette lettre fut remise au
plus vite dans les mains de mademoiselle de Barizel. Avec du zele et de
l'argent, on devait reussir.

--Soyez sur que je n'economiserai ni l'un ni l'autre, dit Houssu.

Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des esperances, le
surlendemain qu'il n'en avait plus, puis deux jours apres qu'il en avait
de nouvelles et d'un autre cote.

Le temps recommenca a s'ecouler sans resultat, et Roger, exaspere,
voulut agir lui-meme. Il pensa a s'adresser a mademoiselle Renee de
Queyras, la tante de Christine, qui devait etre en relation avec les
dames irlandaises de la rue de la Glaciere, comme elle l'etait avec
toutes les congregations religieuses de Paris. Mais que lui dirait-il
quand elle lui demanderait dans quel but il voulait avoir des nouvelles
de mademoiselle de Barizel?

--C'est une fille que vous aimez? Oui.--Que vous voulez epouser?--Non,
que je veux enlever.

C'etait la une des fatalites de sa position qu'il ne pouvait trouver
d'aide qu'aupres de gens comme Houssu. Il se cachait de Harly et de
Nougaret; a plus forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir a mademoiselle
Renee.

Cependant il fallait qu'il se hatat d'agir, car dans le monde, autour de
lui, on commencait a parler du mariage de mademoiselle de Barizel
avec Leon Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde,
s'imposait maintenant a lui quoi qu'il fit pour le repousser. Il y avait
des gens qui le regardaient d'une facon etrange, ceux-ci avec curiosite,
ceux-la d'un air enigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus naifs ou
plus cyniques, l'interrogeaient directement:

--Est-ce vrai que la belle Corysandre epouse le fils du pere Dayelle?

Quand il ne repondait pas il y avait des gens qui repondaient pour lui,
expliquant les raisons qui justifiaient ce mariage: la rouerie de madame
de Barizel, la beaute de Corysandre, ses mariages manques jusqu'a ce
jour, la nullite de Leon Dayelle, l'avarice du pere Dayelle qui voulait
faire passer aux mains de son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse
de se laisser arracher par madame de Barizel, ce qui etait une operation
veritablement habile.

Ainsi presse, il allait se decider a chercher un nouvel agent pour
l'adjoindre a Houssu, quand celui-ci vint l'avertir tout triomphant
qu'il avait enfin trouve une personne sure pour faire remettre a
mademoiselle de Barizel la lettre dont il etait charge.

--Et la reponse a cette lettre? demanda Roger.

--Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes precautions pour
qu'elle nous parvienne demain; mais monsieur le duc doit comprendre que
je ne peux pas savoir si mademoiselle de Barizel repondra.

Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour Houssu, mais non
pour Roger, qui etait bien certain qu'a sa lettre elle repondrait par
une lettre non moins tendre; non moins passionnee. Maintenant que
le moyen de correspondre etait trouve, ils s'ecriraient, ils
s'entendraient, et dans quelques jours elle serait a lui; si ce n'etait
pas dans quelques jours, ce serait dans quelques semaines; le temps
n'avait plus d'importance pour eux.

Grande fut sa surprise ou plutot sa stupefaction quand le lendemain,
au moment ou il attendait Houssu, Bernard lui annonca que madame la
comtesse de Barizel lui demandait un entretien et qu'elle etait dans son
salon, l'attendant.

Apres quelques secondes de reflexion, il se dit qu'elle venait sans
doute pour obtenir de lui les pieces compromettantes qu'il avait entre
ses mains et au moyen desquelles il pouvait empecher son mariage avec
Dayelle s'il voulait s'en servir.

Il entra dans son salon le sourire aux levres, decide a se montrer bon
prince et a ne pas abuser des avantages de sa position: malgre tout elle
etait la mere de Corysandre.

Mais, ayant jete sur elle un rapide coup d'oeil, il remarqua qu'elle
aussi etait souriante et que son attitude, au lieu d'etre celle d'une
suppliante, etait plutot celle d'une femme sure d'elle-meme, qui peut
parler haut.

C'etait a elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le but de sa
visite,--ce qu'elle fit sans aucun embarras.

--C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.

--Je vous remercie, madame de la peine que vous avez prise.

--Une lettre de la part de ma fille.

Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachee, elle le regarda avec
un sourire ironique; ce ne fut qu'apres une pause assez longue qu'elle
la sortit de sa poche.

Il reconnut celle qu'il avait remise a Houssu et ne fut pas maitre de
retenir un mouvement.

--Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la votre, dit-elle en accentuant
son sourire; l'agent que vous employez a paye des gens pour la faire
parvenir a ma fille, et celle-ci, ayant reconnu l'ecriture de l'adresse,
n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour que je vous la
rapporte. Vous voyez que le cachet est intact, n'est-ce pas.

Puis, apres avoir joui pendant quelques instants de la confusion de
Roger, elle poursuivit:

--Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil etait le seul que
pouvait recevoir votre lettre? Elle serait arrivee le lendemain de la
visite de ma fille ici, il en eut ete sans doute autrement. Encore sous
l'influence de son coup de tete, Corysandre n'eut pas reflechi et elle
aurait ete peut-etre entrainee. Vous savez comme on persiste facilement
dans une folie; meme quand on sait que c'est une folie on s'y obstine.
Mais apres le temps qui s'est ecoule, apres votre long silence, elle
a pu reflechir; elle a envisage la situation, elle vous a juge, mal
peut-etre, mais enfin elle vous a juge tel que les circonstances vous
montraient et, a vrai dire, non a votre avantage. Songez donc qu'elle
avait ete prodigieusement etonnee et meme assez profondement blessee de
votre lenteur a vous declarer a Bade, ne comprenant rien a votre reserve
et se disant que vous etiez un amant bien compasse, bien froid, ce que
vous appelez, je crois, un amoureux transi. Est-ce le mot?

Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents blanches pointues;
puis comme il ne repondait pas, elle continua:

--Lorsque apres son depart d'ici et dans la solitude du couvent ou je
l'avais placee, elle a vu que vous ne faisiez rien pour l'arracher a
ce couvent et que vous continuiez a vous enfermer dans votre prudente
reserve, elle a trouve que de transi vous deveniez tout a fait glace. La
situation que vous me faisiez etait vraiment trop belle pour que je n'en
profite pas, et je vous avoue que j'en ai tire parti. Aux reflexions que
faisait ma fille j'ai ajoute les miennes, qui je l'avoue encore, n'ont
pas ete a votre avantage. Croyez-vous qu'il a ete difficile de prouver
a ma fille que vous ne l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimee.
Est-ce que quand on aime une jeune fille, belle, honnete, tendre comme
Corysandre, on ne l'epouse pas malgre tout? Est-ce qu'on se laisse
arreter par je ne sais quelles considerations d'orgueil? Quand on aime,
il n'y a pas de considerations, il n'y a que l'amour. Est-ce que quand
cette jeune fille est mise dans un couvent, on la laisse s'y morfondre
et s'y desesperer? Si elle commence par la, elle finit par se consoler
et se laisser consoler. C'est ce qui est arrive. Apres avoir ecoute la
voix de la raison, Corysandre, qui ignorait que vous aviez charge un
agent de la decouvrir, a ecoute celle de la tendresse. Vous dites?

--Rien, madame; je vous ecoute, je vous admire.

--N'allez pas croire au moins que j'exagere. Il ne faut pas juger
Corysandre sur son coup de tete et voir en elle une fille exaltee et
passionnee, capable de tout dans un elan d'amour. Songez qu'elle a pu
etre poussee a ce coup de tete par une volonte au-dessus de la sienne,
qui croyait ainsi assurer son mariage.

--Ah! vous le reconnaissez?

--J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout vous faire
comprendre c'est la nature de ma fille. En realite c'est une personne
raisonnable, douce, tendre, qui a horreur des aventures, du desordre, de
la lutte et qui desire par-dessus tout une existence reguliere et calme.
L'eut-elle trouvee aupres de vous, cette existence? En devenant votre
femme, oui, sans doute; mais votre maitresse... On la lui a offerte...
elle l'a acceptee avec un coeur emu, plein de reconnaissance pour le
galant homme qui voulait bien oublier qu'elle avait eu une minute
d'egarement... rien qu'une minute. Aujourd'hui elle aime ce galant
homme,--la facon dont elle repond a votre lettre vous le prouve,--et
dans quelques jours elle devient la femme de M. Leon Dayelle.

Roger, qui tout d'abord avait ete foudroye, se tint la tete haute et
ferme.

--Votre visite a devance la mienne, dit-il, j'ai la certains papiers qui
vous concernent: ce sont les pieces qui se rapportent a l'enquete faite
a Natchez, la Nouvelle-Orleans, Charlestown, Savannah.

--Ces pieces n'ont aucun interet pour moi, dit-elle avec audace.

--Meme si je vous les remets.

Il passa dans son cabinet et presque aussitot il revint avec les papiers
qui lui avaient ete remis par Raphaelle.

Madame de Barizel sauta dessus plutot qu'elle ne les prit, et violemment
elle les jeta dans la cheminee, ou brulait un grand brasier; ils se
tordirent et s'enflammerent.

Alors elle passa devant Roger s'arretant un court instant:

--Monsieur le duc, vous etes un homme d'honneur.

Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en fermant la porte, il
se laissa tomber sur un fauteuil et se cacha la tete entre ses mains.



XLI

Bien que Roger n'eut plus a attendre Corysandre, il n'avait pas voulu,
cependant, obeir aux prescriptions de Harly et quitter Paris.

Au lieu de chercher le calme et la tranquillite qui lui eussent permis
de se soigner, il s'etait lance a corps perdu dans la vie fievreuse qui
avait ete celle des premieres annees de sa jeunesse. Apres une longue
disparition le monde qui s'amuse l'avait retrouve partout ou il y avait
un plaisir a prendre et ou il etait de bon ton de se montrer: au Bois,
chaque jour, quelque temps qu'il fit, montant un cheval brillant ou dans
une voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux courses,
si eloignees qu'elles fussent dans la banlieue de Paris; a toutes les
premieres representations, si tard qu'elles finissent; dans tous les
petits theatres a la mode, si enfumes, si etouffants qu'ils fussent. Ou
qu'on allat et toujours au premier rang, avec quelques amis, Mautravers,
Sermizelles, le prince de Kappel, tantot l'un, tantot l'autre, car
ils etaient obliges de se relayer pour le suivre, eux solides et bien
portants, on etait sur d'apercevoir sa tete pale aux joues creuses, aux
yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes choses et sur tous
indifferemment, ne trahissaient que l'ennui, le degout ou la raillerie.

Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il l'interrogeait sur sa
journee de la veille.

--A quelle heure etes-vous rentre cette nuit?

--A trois heures.

--C'est fou.

--Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que je rentre? Pour ne pas
dormir, pour reflechir, pour songer; le bruit m'occupe.

--Au moins vous etes-vous amuse?

--Je ne m'amuse pas; je m'etourdis, je m'use, je me fatigue.

--Vous vous tuez.

--Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas medecine: nous ne
nous entendons pas; il me peine d'etre en dissentiment avec vous que
j'aime comme ami, mais que je crains comme medecin.

Il dit ces derniers mots avec une energie voulue et comme avec une
intention.

--Ce que vous me dites la est grave pour moi, car si vous ne voulez pas
faire ce que je vous ordonne je suis oblige de me retirer.... Oh! comme
medecin, non comme ami.

Roger garda le silence un moment:

--Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confreres, celui que vous
appelleriez si vous etiez malade; je ne veux pas de cause de division
entre nous; je vous aime trop.

S'il ne s'etait pas laisse soigner par Harly, il n'avait pas ete plus
docile avec le medecin que celui-ci lui avait donne, et ce fut seulement
quand il fut abattu tout a fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arreta
et se livra a son nouveau medecin.

Ceux qui avaient ete ses compagnons de plaisir furent presque tous ses
compagnons de douleur. Du jour ou il fut oblige de garder la chambre, il
vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel,
Sermizelles, Montrevault, Savine, et aussi les femmes de son monde:
Cara, Balbine, Raphaelle. On se donnait rendez-vous chez lui pour
dejeuner, diner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une
casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait desirer le
cordon bleu le plus exigeant.

Quand il etait en etat de se mettre a table, l'on dejeunait ou l'on
dinait avec lui; quand il etait souffrant ou quand il dormait, on se
faisait servir comme s'il avait ete la. Bernard prenait soin seulement
de tenir fermees les portes du salon, de facon a ce que le tapage de la
salle a manger n'arrivat pas jusqu'a la chambre a coucher; on causait,
on riait, et de temps en temps on le plaignait:--Pauvre petit
duc.--Chut, s'il nous entendait.--C'est vrai.--Et l'on recommencait a
plaisanter et a s'amuser, pour ne pas l'inquieter. Bien souvent, apres
le dejeuner ou apres le souper, on remplacait la nappe blanche par un
tapis en drap vert et une partie de la journee ou de la nuit on restait
la a jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes
apres que le theatre etait fini, si elles n'avaient rien de mieux a
faire; c'etait une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours
ouverte, avec table servie, ce qui est commode.

Si Roger se reveillait, on allait lui faire une visite a tour de role,
courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre
sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes
s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et
de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de
ceux ou celles qui etaient la, et il faisait appeler ceux ou celles
qu'il voulait voir, les renvoyant sans colere lorsqu'il les trouvait
impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la
partie commencee.

Seules ses matinees etaient solitaires, car c'etait le moment du sommeil
pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'etait le moment des
tristes reflexions qui suivent ordinairement une nuit de fievre; mais
apres lui avoir donne la journee ou la soiree, il n'etait que juste de
prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'egayer, devait-on se
rendre malade?

Un matin qu'il sommeillait a moitie, il entendit un bruit de pas sur le
tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'etait la garde
de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout a coup un fracas de
verrerie lui fit brusquement tourner la tete pour voir qui venait de
renverser cette verrerie, et il apercut au milieu de la chambre, se
tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien
professeur Crozat.

--Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?

--Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?

--Et vous avez renverse le gueridon.

--Mon Dieu! oui, ca n'arrive qu'a moi, ces maladresses-la.

--Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, que je vous dise combien
je suis content de vous voir.

--Vrai?

--En doutez-vous?

--Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai appris par Harly
que vous etiez malade, pour vous voir d'abord et puis pour me mettre
a votre disposition, vous faire la lecture, si cela peut vous etre
agreable, ecrire vos lettres.

--Merci, mon bon Crozat.

--Seulement je debute mal dans la chambre d'un malade.

D'un air piteux, il regarda les debris qui jonchaient le tapis.

--Ne vous inquietez donc pas de cela. Dites-moi plutot comment vous
allez. Parlez-moi du _Comte et de la Marquise_.

--Je viens de le transformer en opera-comique pour un musicien influent
qui va le faire jouer... surement. Il est vrai que la musique nuira au
poeme, mais que voulez-vous!

Crozat raconta les mesaventures de sa piece. Cela fut long et dura
jusqu'au moment ou Mautravers, qui etait toujours le premier arrive,
entra; alors il se retira.

Le lendemain, il revint a la meme heure, et Roger le vit entrer portant
un livre sous son bras.

--Qu'est-ce que cela?

--L'_Odyssee_ en grec; j'ai pense qu'apres les journaux qui sont bien
vides, vous seriez peut-etre satisfait que je vous fasse une bonne
lecture; alors j'ai apporte l'_Odyssee_, que nous n'avons pas eu le
temps de bien lire quand nous travaillions ensemble a Varages.

--En grec?

--Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce que les traductions
imprimees sont ridicules.--Il ouvrit le volume--Ainsi si je vous dis,
comme dans toutes les traductions, que Telemaque "s'asseoit sur un siege
elegant", cela ne vous fait rien voir, car il y a vingt facons d'etre
elegant pour un siege; tandis que si je traduis "sur un siege sculpte",
vous voyez tout de suite ce siege. Le mot propre, il n'y a que cela.

Tout de suite il commenca sa traduction; et ce fut seulement quand
Mautravers arriva qu'il ferma son livre et s'en alla.

--Ca vous amuse? demanda Mautravers a Roger d'un air meprisant.

--Lui, ca l'amuse, et moi ca me fait plaisir de lui laisser croire qu'il
me fait plaisir.

Mautravers se promit de rendre la place impossible a ce cuistre, de
facon a l'empecher de revenir.

En effet il lui deplaisait qu'on entourat son ami, qu'il eut voulu etre
le seul a soigner et a visiter.

Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur d'heritage, et il
esperait bien, il voulait que la fortune du duc de Naurouse ou tout au
moins la plus grosse part de cette fortune fut pour lui. N'etait-ce pas
tout naturel. Puisque Roger desheriterait sa famille, et puisque lui
Mautravers etait son plus ancien ami? A qui laisser cette fortune, si
ce n'est a lui? Le prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles
etait impossible, Montrevault aussi, Savine encore plus, Harly etait
incapable de recevoir en sa qualite de medecin; les femmes, Balbine,
Cara et meme Raphaelle, malgre son avidite et sa rouerie, ne
recueilleraient certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait heriter et
s'imposait au choix de Roger, qui avait si souvent exprime sa volonte de
soustraire sa fortune aux Condrieu.

Il se croyait deja si bien maitre de cette fortune, qu'il veillait a ce
qu'il n'y eut pas trop de gaspillage dans la maison et meme a ce qu'on
ne deteriorat pas le mobilier.

En ces derniers temps, Roger avait renouvele ce mobilier et il avait
apporte de Londres un meuble de chambre a coucher qui plaisait tout
particulierement a Mautravers: l'etoffe des rideaux du lit et des
fenetres, du canape et des fauteuils etait en satin bleu de ciel, a
grands dessins broches camaieu du gris au blanc; le bois des meubles
etait en citronnier des Iles, d'un grain serre et poli dont la teinte
claire etait relevee par des filets en acajou au-dessus desquels courait
une petite peinture mignarde qui faisait l'effet d'une marqueterie; le
tout etait parfaitement harmonieux, d'une decoration correcte, bien
ordonnee, et les nuances du bois et de l'etoffe produisaient un effet
doux et gracieux.

C'etait justement la fraicheur et la douceur de ces nuances qui
inquietaient Mautravers; il avait peur qu'on les defraichit; il veillait
sur les visiteurs, les examinant de la tete aux pieds, surtout aux
pieds, et les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie pour
qu'on ne s'assit pas sur ce satin. Si l'on n'etait pas venu en voiture,
il se montrait impitoyable.

--Notre ami est bien fatigue, disait-il.

Son inquietude alla si loin qu'un beau jour il apporta dans la chambre
deux chaises du cabinet de toilette: une pour lui et l'autre qu'il
trouvait toujours moyen d'offrir quand il etait la et qu'il n'oubliait
jamais de placer au pied du lit quand il s'en allait.



XLII

Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant veiller de pres son
ami, de maniere a voir tous ceux qui venaient et entendre tout ce qui se
disait.

Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi bien que des malades:
la maladie le degoutait, les malades l'exasperaient. Ce sentiment etait
si vif chez lui que, malgre tout le desir qu'il avait de ne pas blesser
Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas montrer sa mauvaise humeur.
Cela arrivait surtout a l'occasion des acces de toux qui, a chaque
instant, prenaient le malade; suffoque, etouffe par ces acces, a bout
de respiration, Roger, au lieu de se retenir, toussait quelquefois
volontairement pour faire entrer un peu d'air dans ses poumons.

--Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspere; vous vous faites mal.

--Mais non, cela me fait respirer.

--Cela vous epuise, au contraire.

Si les paroles etaient brutales, le ton sur lequel elles etaient dites
etait plus dur encore; alors Roger se tournait du cote oppose a celui ou
se tenait son ami et il s'efforcait de ne pas tousser; mais si l'on peut
tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser a volonte. Quand
il sentait l'acces venir, il renvoyait Mautravers, tantot sous un
pretexte, tantot sous un autre, s'ingeniant a en chercher.

Mais ou il desirait surtout se debarrasser de lui, c'etait quand Harly
devait venir, afin d'avoir quelques instants de causerie intime et
affectueuse qui le reposat.

Bien qu'il ne fit plus fonction de medecin, Harly n'en venait pas moins
voir Roger tous les matins, et s'il ne lui prescrivait plus des remedes
qui, au point ou en etait arrivee la maladie, ne pouvaient pas avoir
grande efficacite, il le reconfortait au moins par des paroles
d'esperance et d'amitie aussi bonnes pour le coeur que pour l'esprit.

Ces heures du matin entre Harly et Crozat etaient les meilleures de la
journee pour le malade, celles au moins qui lui faisaient oublier sa
maladie et la gravite de son etat.

Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la main une petite fille
de dix a onze ans, qui portait une corbeille recouverte de feuilles.

--C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgre moi vous apporter la
premiere cueille de son cerisier. Vous savez, votre cerisier?

--Comment si je sais; mais c'est la un des meilleurs souvenirs de ma
vie. J'ai eu la joie de faire ce jour-la une heureuse, et c'est la un
plaisir qui m'a ete donne... ou que je me suis donne trop rarement; il
est vrai qu'il est encore possible de rattraper le temps perdu.

--Certainement, dit Crozat.

--En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire.

Puis, pour ne pas rester sous cette derniere impression, il demanda a la
petite fille de lui donner sa main pour qu'il l'embrassat, et il voulut
qu'elle mangeat quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en put
manger que trois ou quatre, leur acidite l'ayant fait tousser.

--Ce sera pour tantot, dit-il.

Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il rappela celle-ci:

--Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, et vous n'en avez
pas d'autre?

--Non.

--C'est un tres joli nom.

S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, il y en avait
d'autres qui l'exasperaient, bien qu'il ne les recut pas: celles du
comte de Condrieu et de Ludovic de Condrieu, qui chaque jour venaient
ensemble se faire inscrire.

--Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, voila des gens qui
savent que je les execre et qui cependant viennent tous les jours a ma
porte pour qu'on ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon;
si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour moi-meme pour
leur dire leur fait; ils doivent cependant etre bien convaincus qu'ils
n'auront rien de moi.

--Cela serait trop bete, dit Mautravers.

--Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, dit Raphaelle.

--L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua Mautravers, c'est
qu'on peut les desheriter sans remords.

--Je voudrais plus et mieux, dit Roger.

S'il ne pouvait pas plus et mieux que les desheriter, il pouvait au
moins leur faire peur, les tourmenter, les exasperer de facon a ce
qu'ils ne vinssent plus. Cette idee qui avait traverse son esprit devint
bientot chez lui une manie de malade et il voulut la mettre a execution,
ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous ses amis reunis autour de
lui:

--Savez-vous une idee qui m'est venue, dit-il, c'est de me marier.

Et comme on le regardait pour voir s'il ne delirait point.

--De me marier in extremis avec une jeune fille de bonne maison qui
aurait un enfant. Je legitimerais cet enfant par ce mariage et je lui
assurerais mon nom, mon titre et ma fortune.

--Elle est absurde votre idee, s'ecria Mautravers.

--Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce qui n'est pas absurde,
il me semble. Montrevault, vous qui avez tant de relations et qui
connaissez tout le monde en France et a l'etranger, vous devriez me
chercher cette jeune fille.

--On peut la trouver.

--Vous lui direz que je ne serai pas un mari genant.

Il esperait bien que ces paroles seraient rapportees a M. de Condrieu;
mais il etait loin de prevoir ce qu'elles produiraient.

Quelques jours apres il vit entrer dans sa chambre; Bernard, qui avait
un air embarrasse:

--Ce sont deux religieuses, dit-il.

--Qu'on leur donne une offrande.

--Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur le duc.

--C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment.

--Je l'ai fait; mais elle a insiste et elle a voulu que je vienne dire a
monsieur le duc que celle qui desirait le voir etait la soeur Angelique.

Soeur Angelique! Mais c'etait le nom en religion de Christine. Christine
chez lui; Christine qui voulait le voir. Etait-ce possible?

L'emotion fit trembler sa voix:

--Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. Une robe noire,
une ceinture de cuir noir, une coiffe blanche a fond plisse?

--Oui.

--Qu'elles entrent.

Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforca de calmer les
mouvements tumultueux de son coeur: Christine a laquelle il avait si
souvent pense! Christine qu'il avait si ardemment desire revoir avant de
mourir! son amie d'enfance! sa petite Christine!

Elle entra: elle etait seule.

--Toi! s'ecria-t-il, tandis qu'elle s'avancait vers son lit.

Il lui tendit ses deux mains decharnees; mais elle ne les prit point,
repondant seulement a son elan par un sourire qui valait le plus doux,
le plus tendre des baisers.

--Voila que je te dis toi sans savoir si je peux te tutoyer: mais, tu
vois, ma chere Christine, je ne suis plus qu'une ame, et dans le
ciel, n'est-ce pas, les ames amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se
tutoieraient-elles pas sur la terre?

--J'ai appris que tu etais malade.

--Plus que malade, mourant.

--J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission de notre mere.

--Chere Christine, tu me donnes la plus grande des joies que je puisse
gouter, et quand je n'esperais plus rien.

--Pourquoi parles-tu ainsi?

--Parce que c'est fini. Serais-tu la, pres de moi, s'il en etait
autrement? C'est au mourant que tu viens dire adieu; c'est le mourant
que tu viens consoler par ta chere presence, et c'est plus que la
consolation que tu lui apportes: c'est l'oubli du present, c'est le
retour dans le passe, dans la jeunesse,--la notre, ou je te trouve
partout pres de moi, avec moi, mon amie, ma soeur, mon bon ange.

Elle detourna la tete pour cacher son attendrissement; mais, apres un
moment de silence recueilli, elle attacha sur lui ses yeux emus, tandis
que lui-meme la regardait longuement, l'admirait, fraiche jeune, belle
d'une beaute seraphique sous sa coiffe qui lui faisait une sorte
d'aureole de sainte et de vierge.

Ils resterent assez longtemps ainsi; puis tout a coup, en meme temps,
des larmes roulerent dans leurs paupieres et coulerent sur leurs joues,
sans qu'ils pensassent a les retenir ou a les cacher.

--Ah! Roger!

--Chere Christine!

Ce fut elle qui se remit la premiere, au moins ce fut elle qui parla:

--Ce retour dans le passe ne t'inspire-t-il pas un souvenir pour ta
famille? dit-elle d'une voix vibrante.

--Ma famille, c'est toi

--Je ne suis pas seule.

--Ah! ne me parle ni de ton grand-pere, ni de ton frere.

--Je le veux cependant, je le dois: a cette heure supreme ton coeur si
bon, si droit, ne t'inspirera-t-il pas une parole de reconciliation?

--Ah! s'ecria-t-il d'une voix rauque en se frappant la poitrine, quel
coup tu viens de lui porter a ce coeur! ce mot que tu as prononce "Je le
dois", m'a fait tout comprendre. Et je m'imaginais que c'etait de ton
propre mouvement que tu etais venue.

Un acces de toux lui coupa la parole; mais assez vite il reprit, les
joues rougies, les yeux etincelants:

--Tu ne savais pas hier que j'etais malade, j'en suis sur, car les
bruits de ce monde ne passent pas vos portes; c'est ton grand-pere qui
t'a prevenue en allant t'avertir que tu devais veiller a mon salut et
aussi a assurer ma fortune a ton frere. Oh! tu sais que je le connais
bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! pour mon salut, ne
sois pas en peine: envoie-moi ton confesseur; tu seras en paix, n'est-ce
pas? Mais pour ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en
aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais pu te la
laissez sans craindre qu'elle passe a ton frere!

Elle l'interrompit:

--Tu juges mal notre grand-pere, ce n'est point a ta fortune comme tu le
dis qu'il a pense, c'est a l'honneur de ton nom.

A son tour il lui soupa la parole:

--Et tu as pu croire a cette histoire, toi qui me connais. Que ton
grand-pere y ait cru; ca c'est ma vengeance et ma joie; mais toi,
Christine, toi, ma petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de
Naurouse pret a paraitre devant Dieu, je ferais un mensonge; que la main
de la Mort sur ma tete, et elle y est, tu la vois bien sur ce front
decharne,--tu as pu croire que je parjurerais et que je reconnaitrais un
enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas ce qu'il me coute,
ce nom: et c'est la ton excuse. Aussi, malgre cet acces de colere, sois
bien certaine que je ne t'en veux pas, mais a ceux qui t'envoient, a
ceux-la....

De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une crise, suivie d'une
faiblesse.

Christine eperdue voulut appeler, mais d'un signe il la retint.

--Que faut-il faire?

De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis une cuillere; et
vivement elle lui donna ce qu'il paraissait demander.

Un peu de calme se produisit, mais en meme temps l'abattement,
l'aneantissement.

Elle se mit a genoux et, appuyant ses mains jointes, sur le lit,
longuement elle pria en le regardant.

Puis, se relevant:

--Je demanderai a notre mere de venir te voir demain, dit-elle, le temps
qu'on m'avait accorde est plus qu'ecoule.

Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement irresistible:

--Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour moi: jusqu'a ma
derniere heure, ce me sera une joie de penser que tu prononces mon nom
en t'adressant a Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai aimee.




XLIII

Les medecins avaient declare qu'il ne devait point passer la semaine et
meme qu'il pouvait mourir d'un moment a l'autre, tout a coup, sans qu'on
s'en apercut; si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter.

Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, et il s'etait
installe rue Auber, y mangeant, y couchant, agissant en veritable maitre
de la maison, pour tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir
a sa table ceux qui, malgre l'imminence du danger, continuaient a venir
s'y asseoir, chaque jour, dejeunant la, dinant, soupant, jouant comme
s'ils avaient ete dans un cercle ou un restaurant.

Malgre l'extreme faiblesse dans laquelle il etait tombe, Roger avait
conserve sa pleine connaissance et, contrairement a ce qui arrive
avec la plupart des poitrinaires, il se rendait compte de son etat: a
l'entendre on pouvait croire qu'il calculait l'instant precis de sa
mort, et a tout ce qu'on lui disait pour le tromper, il se contentait de
secouer la tete avec un triste sourire.

--Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, repetait-il quelquefois, ce n'est
pas de renoncer a l'avenir, c'est de regretter le passe: bienheureux
sont ceux qui ont un passe.

Mais ce n'etait pas a tous ses amis qu'il parlait ainsi, seulement a
quelques-uns: Harly, Crozat.

Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers qui, s'etant couche
tard apres une soiree de deveine, arriva l'air maussade, aussi furieux
d'etre reveille de bonne heure que d'avoir perdu la veille.

--Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en baillant.

--Le moment approche.

--Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous avez deja surmonte
plus d'une faiblesse, vous surmonterez celle-la. Voulez-vous quelque
chose? ajouta-t-il de l'air d'un homme presse d'aller se remettre au
lit.

--Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue de s'occuper de mon
testament.

Instantanement ce mot changea la physionomie de Mautravers, qui se fit
bienveillante et affectueuse.

--Tout de suite, cher ami.

Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui etait ferme a clef, et
il l'apporta a Roger.

--Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on n'y voit pas.

Aussitot les rayons rouges du soleil levant eclairerent la chambre.

Alors Roger de sa main vacillante tatonna sous son oreiller, et ayant
trouve un trousseau de clefs il ouvrit le pupitre.

Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y trouvaient enfermes et
ayant trouve deux larges enveloppes scellees d'un cachet rouge il en
prit une, apres l'avoir attentivement examinee; il remit l'autre dans le
pupitre qu'il referma a clef.

Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce qui se passait; il
s'etait place en face d'une fenetre comme pour regarder le levant, mais
au moyen de la psyche il n'avait d'yeux que pour le lit.

Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il avait prise,
deplier une feuille de papier timbre, la lire puis la dechirer en petits
morceaux: un testament qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien
assurement, etait donc le bon.

Roger l'appela; vivement il alla a lui, il n'etait plus maussade, il
n'avait plus perdu.

--Voulez-vous aneantir ces papiers? dit Roger, montrant les morceaux.

--Comment?

--Puisque nous n'avons pas de feu allume: jetez-les dans les cabinets et
faites couler de l'eau.

Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux les emporta, mais
en sortant il laissa la porte de la chambre ouverte.

Debout, sur son seant, Roger ecoutait; n'entendant rien, il appela:

--Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement.

C'est qu'avant de faire disparaitre ces morceaux de papier Mautravers
avait voulu voir ce qui etait ecrit dessus, ayant lu plusieurs fois le
mot "hospices" et les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il
fut convaincu que le testament conserve etait bien decidement le
bon, c'est-a-dire le sien, et alors il fit couler l'eau abondamment,
bruyamment.

--Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger lorsqu'il rentra, vous le
remettrez a M. Le Genest de la Crochardiere; je vous le recommande: il
desherite les Condrieu qui ont ete indignes pour moi. Vous comprenez
combien je tiens a ce qu'il soit execute.

--Il sera sacre pour moi, s'ecria Mautravers avec enthousiasme et je
vous jure que je ferai tout pour qu'il soit execute.

--Merci; maintenant je vais etre plus tranquille.

Il tourna le dos a la lumiere crue du matin, tandis que Mautravers, qui
n'avait plus envie de dormir s'installait dans un fauteuil, ne voulant
pas qu'un autre que lui veillat un si brave garcon.

Il y avait une heure a peu pres que Mautravers se promenait dans ses
terres de Varages et de Naurouse, lorsqu'il crut remarquer que, depuis
quelque temps deja, Roger n'avait pas remue; il ecouta et, n'entendant
plus sa respiration, il s'approcha du lit: il etait mort, tout a coup,
comme avaient dit les medecins, sans qu'on s'en apercut.

Aussitot Mautravers reveilla toute la maison.

--Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la Crochardiere, dit-il,
qu'on le fasse lever, qu'il vienne tout de suite; avertissez-le que
c'est pour recevoir le testament du duc de Naurouse.

Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas le notaire qui
arriva tout d'abord, ce fut Raphaelle, qu'il n'avait pas dit de
prevenir.

--Tu sais, dit-elle apres la premiere explosion du chagrin, que le duc
m'avait donne son argenterie et ses bijoux.

--Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament qu'on va ouvrir
tout a l'heure, nous verrons cela.

--Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a ete donne.

--Attendons.

Il n'y eut pas longtemps a attendre: le notaire arriva bientot,
Mautravers esperait qu'on allait ouvrir le testament tout de suite, mais
il n'en fut rien.

--Je vais le deposer au president du tribunal, dit le notaire.

--Quand en connaitra-t-on le contenu! s'ecria Mautravers.

Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement son impatiente
curiosite:

--Il peut y avoir dans ce testament que je ne connais pas, dit-il, des
prescriptions relatives aux obseques et il est important que nous soyons
fixes la-dessus.

--Vous le serez dans la journee, dit le notaire.

Le notaire parti, Mautravers declara a Raphaelle qu'ils devaient se
retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation.

Ils sortirent ensemble et se quitterent a la porte, Raphaelle tournant
a gauche et Mautravers a droite; mais il n'alla pas plus loin que la
Chaussee-d'Antin et revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de
Roger. Quand il entra dans la salle a manger, il trouva Raphaelle,
qui etait revenue, elle aussi, au plus vite, en train d'emballer
l'argenterie dans des serviettes. Deja elle avait fourre plusieurs
pieces dans ses poches.

--Je ne permettrai pas cela, s'ecria Mautravers en sautant sur les
serviettes qui etaient deja nouees.

--De quoi te meles-tu?

--J'ai jure de faire executer le testament de ce pauvre Roger.

--Tu esperes donc bien heriter! Ce pauvre Roger! C'etait de son vivant
qu'il fallait le plaindre, au lieu de se faire son espion au profit du
vieux Condrieu.

--Si quelqu'un a tire parti du vieux Condrieu, n'est-ce pas toi, qui lui
as vendu tes papiers pour faire manquer le mariage de Corysandre?

La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit et M. de Condrieu
entra, pouvant a peine se tenir, appuye sur le bras de Ludovic:

--Oh! mon pauvre petit-fils, s'ecria-t-il d'une voix brisee, plus
hesitante que jamais, mon cher petit-fils, ou est-il?

Il se heurtait aux meubles, aveugle par les larmes. Heureusement
Ludovic, guide par Mautravers, put le conduire a la chambre mortuaire
et le faire agenouiller aupres du lit, ou il resta longtemps en priere,
ecrase par la douleur, poussant des sanglots et criant;

--Mon cher petit-fils!

Peu a peu arriverent les amis de Roger: Harly, Crozat et les autres;
puis, vers midi, madame d'Arvernes, accompagnee d'un jeune homme plus
jeune, plus frais, plus beau garcon encore que le vicomte de Baudrimont.

Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, ne faisant rien
pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Se penchant sur lui,
elle l'embrassa au front.

--Pauvre Roger, dit-elle.

Elle sortit, eclatant en sanglots. Dans la salle a manger, elle prit le
bras du jeune homme qui l'accompagnait et, se serrant contre lui:

--N'est-ce pas qu'il etait beau, dit-elle, mais c'etait ses yeux qu'il
fallait voir, ces pauvres yeux qui n'ont plus de regard.

Les visites se continuerent ainsi, recues par M. de Condrieu et par
Ludovic aussi bien que par Mautravers, qui agissait de plus en plus
comme s'il etait chez lui. N'etait-ce pas maintenant une affaire de
quelques minutes seulement; le notaire allait arriver.

Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il arriva, accompagne de
Harly et de Nougaret, que M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les
mettre a la porte; mais il avait autre chose a faire pour le moment.

--Le testament de mon petit-fils, de mon cher petit-fils, a-t-il ete
ouvert? demanda-t-il au notaire.

--Oui, monsieur le comte, et en voici la copie.

--Veuillez la lire, dit M. de Condrieu.

--Mais, monsieur le comte...

--Veuillez la lire, repeta M. de Condrieu.

--Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a charge de veiller a
l'execution de son testament; je dois le connaitre.

Le notaire lut:

"Ceci est mon testament; il m'a ete inspire par le desir de faire apres
moi ce que je n'ai pu faire de mon vivant--le bonheur d'une personne qui
en soit digne.

"Je desherite donc autant que la loi me le permet la famille de
Condrieu, qui a ete mon ennemie, et je laisse ma fortune a mademoiselle
Claire Harly, fille de mon ami Harly, a charge par elle de donner:

"1 deg. A mon ancien maitre, M. Crozat, qui m'a appris le peu que je sais,
deux cent mille francs;

"2 deg. Aux pauvres de Naurouse cent mille francs;

"3 deg. Aux pauvres de Varages cent mille francs;

"4 deg. A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels Bernard, mon valet
de chambre, en prelevera quarante mille pour sa part.

"Francois-Roger de CHARLUS, duc de NAUROUSE."

--Voila un testament qui est nul, s'ecria M. de Condrieu; l'article
909 du code ne permet pas aux medecins de profiter des dispositions
testamentaires faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigne
pendant la maladie dont il meurt, et l'article declare que les enfants
de ces medecins sont personnes interposees et par consequent incapables
de recevoir.

Nougaret s'avanca:

--Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, que depuis quatre mois
le docteur Harly n'etait plus la medecin de M. de Naurouse.

--N'a-t-il pas ete le medecin de la derniere maladie?

--Il n'etait plus le medecin de M. de Naurouse quand ce testament a ete
fait; c'est ce que prouve la date, qui remonte a six semaines seulement.

--Ce n'est pas le lieu de decider cette question, dit Harly.

--Ce seront les tribunaux qui la decideront, dit M. de Condrieu.




FIN



NOTICE SUR LA "BOHEME TAPAGEUSE"

Malgre le secret professionnel, c'est de leurs observations personnelles
que les medecins se servent pour ecrire la plupart des livres qu'ils
publient chaque jour avec une abondance qui n'est egalee que par
celle des theologiens; si bien que pour peu que vous ayez un medecin
ecrivain,--et ils le sont tous,--vous etes expose a vous trouver un jour
ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, tandis que
vos amis, percant des initiales transparentes, apprendront que vos
ascendants paternels etaient alcooliques, les maternels tuberculeux, que
vos enfants seront l'un ou l'autre, et que vous-meme vous n'en avez pas
pour longtemps.

C'est aussi avec leurs observations que les romanciers ecrivent leurs
livres, mais les romans sont les romans, et comme on doit toujours
y introduire une certaine dose d'imagination et de fantaisie, ils
s'eloignent forcement de la precision medicale. D'ailleurs le romancier
n'est pas lie par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont
pas paye pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne ressemble
en rien a celle du medecin.

Ce n'est pas a dire qu'elle ne soit pas quelquefois delicate, en cela
surtout que plus il est consciencieux, plus il est entraine a peindre
ceux qu'il connait le mieux: les siens, ses proches, ses amis intimes.
Pour mon compte, a l'exception de quelques romans ecrits sous
l'inspiration directe et demandee de ceux qui les avaient vecus: les
_Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices francais_, je n'ai
point pris mes modeles parmi les miens ni parmi mes intimes, et ceux qui
ont honore ou egaye ma vie de leur amitie ont eu cette securite de ne
point se voir servis tout vifs a la curiosite des lecteurs.

Mais pour ceux avec qui ne me liait point une etroite intimite, je
reconnais qu'il en a ete autrement, et particulierement pour les
personnages de la _Boheme tapageuse_ qui tous ou presque tous ont vecu
d'une vie propre que j'ai pu observer et rendre sans aucune trahison,
puisque selon la formule de la loi je n'ai ete ni leur parent, ni leur
allie, et que je n'ai pas plus ete attache a leur service qu'ils ne
l'ont ete au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les oreilles
sans que rien dans nos relations me fermat la bouche.

J'etais encore collegien et tout jeune collegien lorsque j'ai connu
celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse d'Arvernes, Avec
ma mere j'avais ete passer les vacances au bord de la mer, a
Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait de faire entrer dans la
notoriete, et je m'etais si bien ingenie aupres d'amis communs que
j'avais obtenu des lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin
dont revait mon admiration juvenile. C'etait justement le beau temps
de la reputation d'Alphonse Karr; il avait donne _Sous les Tilleuls,
Genevieve, le Chemin le plus court_, et depuis quelques annees il
publiait les _Guepes_ qui, a cette epoque, faisaient presque autant de
bruit qu'en a fait plus tard la _Lanterne_. On comprend quel pouvait
etre mon enthousiasme pour le premier ecrivain de talent que
j'approchais, car les jeunes gens de ma generation ne commencaient point
la vie par l'indifference ou le mepris pour leurs aines. Ce fut dans
ce fameux jardin original et bizarre dont il a tire tant de livres
charmants que je rencontrai la duchesse d'Arvernes, venue a
Sainte-Adresse pour y passer une saison avec sa mere, et comme nous
etions du meme age, comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour
l'amuser, comme elle n'etait ni timide, ni reservee, oh! mais pas
du tout du tout, nous fumes bien vite camarades. On peut, sans que
j'insiste, se faire une idee de ce que fut la stupefaction d'un jeune
provincial, fils d'un notaire qui, parmi ses clients, comptait quelques
representants de la noblesse polie, affinee, sceptique et legere du
dix-huitieme siecle, en se trouvant brusquement en presence de cette
fille deluree qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je
l'ai representee, dans ce roman, telle elle etait deja, si bien que
je n'ai eu qu'a me souvenir pour la copier, et encore sans appuyer,
laissant dans l'ombre certains cotes que j'aurais du peindre, si au lieu
d'une figure de roman j'avais fait un portrait.

Ce fut a Cauterets que je connus Naurouse: on avait organise une journee
de courses d'hommes a la montagne, et j'avais ete charge de reunir
quelques souscriptions, parmi lesquelles celle du duc de Naurouse. Le
hasard fit qu'il connut quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme,
il m'invita a entrer chez lui quand je passerais devant sa fenetre
toujours fermee, derriere laquelle il se tenait, seul, du matin au soir,
pale, triste, mourant, regardant sans le voir le mouvement des allees et
venues dans le petit jardin de l'_Hotel de France_. Et je n'eus garde de
refuser cette invitation, jusqu'au moment ou il quitta Cauterets, autant
parce qu'il n'y trouvait point de soulagement a son mal, que parce que
madame d'Arvernes etait venue l'y relancer. On l'avait logee dans la
chambre voisine de la mienne, et tous les soirs, a travers notre mince
cloison, j'entendais les eclats de sa voix et de ses rires pendant
qu'elle dinait avec une jeune amie a laquelle elle faisait visiter les
Pyrenees, comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, qui
venait la chercher pour une excursion dans la montagne, crier avec son
accent meridional: "Madame la duchesse est-elle prete?"

Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des principaux
personnages de la _Boheme tapageuse_. Il avait lu une scene de jeu dans
_Un Mariage sous le Second Empire_; il me fit demander par Ph. Jourde,
le directeur du _Siecle_, si je voulais qu'il m'en racontat une "vraie"
au moins aussi interessante que celle que j'avais inventee. C'est
celle qui se trouve au commencement de _Raphaelle_, avec l'episode
du cerisier. Mais il ne s'en tint pas la, il me communiqua aussi les
papiers laisses par Naurouse, ses carnets de depenses, ses lettres,
et c'est en les ayant sous les yeux, du premier au dernier mot de mon
roman, que je l'ai ecrit.

Ce que je dis a propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, de Harly,
je pourrais le dire aussi a propos du prince de Kappel, de Savine,
de Mautravers; mais c'en est assez de ces quelques indications
d'observation pour qu'on voie comment a ete etudie et execute ce roman.
Je n'ajoute qu'un mot. Il est tres rare que dans mes romans j'aie
introduit des faits qui me soient personnels: dans _La Boheme
tapageuse_, j'ai manque une fois a cette regle, et si j'en parle ici
c'est pour expliquer un passage du _Dictionnaire des Contemporains_ de
Vapereau, copie par beaucoup d'autres, qui n'est pas tres exact, et par
cela m'a plus d'une fois ennuye. Vapereau dit: "Il (c'est moi) ecrivit
des brochures politiques pour un senateur." Les brochures, ou plutot
la brochure que j'ai ecrite, c'est celle qui m'a ete en quelque sorte
dictee par M. de Condrieu-Revel, exactement dans les memes conditions
que celles racontees dans mon roman, et elle etait historique,
non politique. Sous plus d'un point de vue la rectification a son
importance, pour moi au moins.

Bien qu'ecrite avec la sincerite dont je viens de donner quelques
preuves, _La Boheme tapageuse_, au moment de sa publication, fut accusee
d'exageration, et particulierement par Aurelien Scholl, qui avait bien
connu la plupart de ses personnages, et avait meme ete de l'intimite de
plus d'un d'entre eux. Dans un article qu'il publia a ce sujet, et dans
lequel il les nomme avec une liberte que prennent les chroniqueurs,
mais que se refusent les romanciers, il dit "C'est une serie d'actes
d'accusation."

Trop dure, la _Boheme tapageuse!_ trop cruelle! trop "acte
d'accusation!" Voyons la realite.

Peu de temps apres la mise en vente de mon roman, je recus d'un
magistrat un mot pour assister a une audience de la Cour d'Assises:
"L'affaire interessera l'auteur de la _Duchesse d'Arvernes_", me
disait-il.

En effet, cette affaire etait celle d'une des filles de la duchesse
d'Arvernes, accusee de faux, une de celles que le duc veut emmener dans
sa promenade, avec ceux de ses enfants qu'il croit les siens.

Elle fut acquittee; mais aurais-je jamais ose inventer un denouement
aussi cruel, aussi "acte d'accusation"? Tant il est vrai que le roman
reste le plus souvent au-dessous de la simple verite, au lieu d'aller
au-dela.

H. M.





End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE ***

***** This file should be named 13490.txt or 13490.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/3/4/9/13490/

Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed
Proofreading Team and Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr., .


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
