The Project Gutenberg EBook of Valvdre, by George Sand

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Title: Valvdre

Author: George Sand

Release Date: August 23, 2004 [EBook #13263]

Language: French

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VALVDRE

PAR

GEORGE SAND






OEUVRES

DE

GEORGE SAND


OEUVRES

DE

GEORGE SAND

NOUVELLE DITION

FORMAT GRAND IN-18



OUVRAGES PARUS OU A PARAITRE:


ANDR........... Un volume.

ELLE ET LUI......... Un volume.

LA FAMILLE DE GERMANDRE...... Un Volume.

INDIANA........... Un volume.

JEAN DE LA ROCHE......... Un volume.

LES MAITRES MOSASTES....... Un volume.

LES MAITRES SONNEURS....... Un volume.

LA MARE AU DIABLE........ Un volume.

LE MARQUIS DE VILLEMER...... Un Volume.

MAUPRAT.......... Un volume.

MONT-REVCHE......... Un volume.

NOUVELLES.......... Un volume.

TAMARIS.......... Un volume.

VALENTINE.......... Un volume.

VALVDRE.......... Un volume.

LA VILLE NOIRE......... Un volume.

ETC., ETC.

CLICHY.--Imprimerie de MAURICE LOIGNON et Cie, rue du Bac d'Asnires, 12.


VALVDRE

PAR

GEORGE SAND

NOUVELLE DITION



PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1863

Tous droits rservs






A MON FILS


Ce rcit est parti d'une ide que nous avons savoure en commun, que
nous avons, pour ainsi dire, bue  la mme source: l'tude de la nature.
Tu l'as formule le premier dans un travail de science qui va paratre.
Je la formule  mon tour et  ma manire dans un roman. Cette ide,
vieille comme le monde en apparence, est pourtant une conqute assez
nouvelle des temps o nous vivons. Pendant de longs sicles, l'homme
s'est pris pour le centre et le but de l'univers. Une notion plus juste
et plus vaste nous est enseigne aujourd'hui. Plusieurs la professent
avec clat. Adeptes fervents, nous y apporterons aussi notre grain de
sable, car elle a besoin de passer dans beaucoup d'esprits pour faire
peu  peu  tous le bien qu'elle recle. Elle peut se rsumer en trois
mots que ton livre explique et que le mien tentera de prouver: _sortir
de soi_.--Il est doux d'en sortir ensemble, et cela nous est arriv
souvent.


Tamaris, 1er mars 1861.




VALVDRE



       *       *       *       *       *



I

Des motifs faciles  apprcier m'obligeant  dguiser tous les noms
propres qui figureront dans ce rcit, le lecteur voudra bien n'exiger de
moi aucune prcision gographique. Il y a plusieurs manires de raconter
une histoire. Celle qui consiste  vous faire parcourir une contre
attentivement explore et fidlement dcrite est, sous un rapport, la
meilleure: c'est un des cts par lesquels le roman, cette chose si
longtemps rpute frivole, peut devenir une lecture utile, et mon avis
est que, quand on nomme une localit rellement existante, on ne saurait
la peindre trop consciencieusement; mais l'autre manire, qui, sans tre
de pure fantaisie, s'abstient de prciser un itinraire et de nommer le
vrai lieu des scnes principales, est parfois prfrable pour
communiquer certaines impressions reues. La premire sert assez bien le
dveloppement graduel des sentiments qui peuvent s'analyser; la seconde
laisse  l'lan et au dcousu des vives passions un chemin plus large.

D'ailleurs, je ne serais pas libre de choisir entre ces deux mthodes,
car c'est l'histoire d'une passion subie, bien plus qu'explique, que je
me propose de retracer ici. Cette passion souleva en moi tant de
troubles, qu'elle m'apparat encore  travers certains voiles. Il y a de
cela vingt ans. Je la portai en divers lieux, qui rapparurent
splendides ou misrables selon l'tat de mon me. Il y eut mme des
jours, des semaines peut-tre, o je vcus sans bien savoir o j'tais.
Je me garderai donc de reconstruire, par de froides recherches ou par de
laborieux efforts de mmoire, les dtails d'un pass o tout fut
confusion et fivre en moi comme autour de moi, et il ne sera peut-tre
pas mauvais de laisser  mon rcit un peu de ce dsordre et de ces
incompltes notions qui furent ma vie durant ces jours terribles.

J'avais vingt-trois ans quand mon pre, professeur de littrature et de
philosophie  Bruxelles, m'autorisa  passer un an sur les chemins; en
cela, il cdait  mon dsir autant qu' une considration srieuse. Je
me destinais aux lettres, et j'avais ce rare bonheur que ma vocation
inspirt de la confiance  ma famille. Je sentais le besoin de voir et
de comprendre la vie gnrale. Mon pre reconnut que notre paisible
milieu et notre vie patriarcale constituaient un horizon bien court. Il
eut la foi. Il mit la bride sur le cou du cheval impatient. Ma mre
pleura; mais elle me cacha ses larmes, et je partis: hlas! pour quels
cueils de la vie morale!

J'avais t lev en partie  Bruxelles, en partie  Paris, sous les
yeux d'un frre de mon pre, Antonin Valigny, chimiste distingu, mort
jeune encore, lorsque je finissais mes classes au collge Saint-Louis.
Je n'prouvais aucune curiosit pour les modernes foyers de
civilisation, j'avais soif de posie et de pittoresque. Je voulais voir,
en Suisse d'abord, les grands monuments de la nature; en Italie ensuite,
les grands monuments de l'art.

Ma premire et presque ma seule visite  Genve fut pour un ami de mon
pre dont le fils avait t,  Paris, mon compagnon d'tudes et mon ami
de coeur; mais les adolescents s'crivent peu. Henri Obernay fut le
premier  ngliger notre correspondance. Je suivis le mauvais exemple.
Lorsque je le cherchai dans sa patrie, il y avait dj des annes que
nous ne nous crivions plus. Il est donc probable que je ne l'eusse pas
beaucoup cherch, si mon pre, en me disant adieu, ne m'et pas
recommand avec une grande insistance de renouer mes relations avec lui.
M. Obernay pre, professeur s sciences  Genve, tait un homme d'un
vrai mrite. Son fils avait annonc devoir tenir de lui. Sa famille
tait chre  la mienne. Enfin ma mre dsirait savoir si la petite
Adlade tait toujours aimable et jolie. Je devinai quelque projet ou
du moins quelque souhait d'alliance, et, bien que je ne fusse nullement
dispos  commencer par la fin le roman de ma jeunesse, la curiosit
aidant un peu le devoir, je me prsentai chez le professeur s sciences.

Je n'y trouvai pas Henri; mais ses parents m'accueillirent presque comme
si j'eusse t son frre. Ils me retinrent  dner et me forcrent de
loger chez eux. C'tait dans cette partie de Genve appele la vieille
ville, qui avait encore  cette poque tant de physionomie. Spare par
le Rhne et de la cit catholique, et du monde nouveau, et des
caravansrails de touristes, la ville de Calvin tageait sur la colline
ses demeures austres et ses troits jardins, ombrags de grands murs et
de charmilles tailles. L, point de bruit, pas de curieux, pas
d'oisifs, et, partant, rien de cette agitation qui caractrise la vie
industrielle moderne. Le silence de l'tude, le recueillement de la
pit ou des travaux de patience et de prcision, un _chez soi_
hospitalier, mais qui ne paraissait se soumettre  aucun abus, un
bien-tre mditatif et fier, tel tait, en gnral, le caractre des
habitations aises.

Celle des Obernay tait un type adouci et quelque peu modernis de cette
vie respectable et grave. Les chefs de la famille, aussi bien que leurs
enfants et leur intime entourage, protestaient contre l'excs des
rigidits extrieures. Trop savant pour tre fanatique, le professeur
suivait le culte et la coutume de ses pres; mais son intelligence
cultive avait fait une large troue dans le monde du got et du
progrs. Sa femme, plus mnagre que docte, avait nanmoins pour la
science le mme respect que pour la religion. Il suffisait que M.
Obernay ft adonn  certaines tudes pour qu'elle regardt ces
occupations comme les plus importantes et les plus utiles qui pussent
remplir la vie d'un homme de bien, et, quand cet poux vnr demandait
un peu de sans-gne et d'abandon autour de lui pour se reposer de ses
travaux, elle s'ingniait navement  lui complaire, persuade qu'elle
travaillait pour la plus grande gloire de Dieu ds qu'elle travaillait
pour lui.

Malgr l'absence momentane de leur famille, ces vieux poux me parurent
donc extrmement aimables. Rien chez eux ne sentait l'esprit souvent
troit de la province. Ils s'intressaient  tout et n'taient trangers
 rien. Ils y mettaient mme une sorte de coquetterie, et l'on pouvait
comparer leur esprit  leur maison, vaste, propre, austre, mais gaye
par les plus belles fleurs, et s'ouvrant sur l'aspect grandiose du lac
et des montagnes.

Les deux filles, Adlade et Rosa, taient alles voir une tante 
Morges. On me montra le portrait de la petite Rosa, dessin par sa
soeur. Le dessin tait charmant, la jeune tte ravissante; mais il n'y
avait pas de portrait d'Adlade.

On me demanda si je me souvenais d'elle. Je rpondis hardiment que oui,
bien que ce souvenir ft trs-vague.

--Elle avait cinq ans dans ce temps-l, me dit madame Obernay; vous
pensez qu'elle est bien change! Pourtant elle passe pour une belle
personne. Elle ressemble  son pre, qui n'est pas trop mal pour un
homme de cinquante-cinq ans. Rosa est moins bien; elle me ressemble,
ajouta en riant l'excellente femme, encore frache et belle; mais elle
est dans l'ge o l'on peut se refaire!

Henri Obernay tait parti en tourne de naturaliste avec un ami de la
famille. Il explorait en ce moment la rgion du mont Rose. On me montra
une lettre de lui toute rcente, o il dcrivait avec tant
d'enthousiasme les sites o il se trouvait, que je me dcidai  aller
l'y rejoindre. Dj familiaris avec les montagnes et parlant tous les
patois de la frontire, il me serait un guide excellent, et sa mre
assurait qu'il allait tre heureux d'avoir  diriger mes premires
excursions. Il ne m'avait pas oubli, il avait toujours parl de moi
avec la plus tendre affection. Madame Obernay me connaissait comme si
elle ne m'et jamais perdu de vue. Elle savait mes penchants, mon
caractre, et se rappelait mes fantaisies d'enfant, qu'elle me racontait
 moi-mme avec une bonhomie charmante. En voyant qu'Henri m'avait fait
aimer, je jugeai avec raison qu'il m'aimait rellement, et mon ancien
attachement pour lui se rveilla. Aprs vingt-quatre heures passes 
Genve, je me renseignai sur le lieu o j'avais bonne chance de le
rencontrer, et je partis pour le mont Rose.

C'est ici, lecteur, qu'il ne faut pas me suivre un guide  la main. Je
donnerai aux localits que je me rappelle les premiers noms qui me
viendront  l'esprit. Ce n'est point un voyage que je t'ai promis, c'est
une histoire d'amour.

A la base des montagnes, du ct de la Suisse, s'abrite un petit
village, les Chalets-Saint-Pierre, que j'appellerai Saint-Pierre tout
court. C'est l que je trouvai Henri Obernay. Il y tait install pour
une huitaine, son compagnon de voyage voulant explorer les glaciers. La
maison de bois dont ils s'taient empars tait grande, pittoresque, et
d'une propret rjouissante. On m'y fit place, car c'tait une espce
d'auberge pour les touristes. Je vois encore les paysages grandioses qui
se droulaient sous les yeux, de toutes les faces de la galerie
extrieure, place au couronnement de ce beau chalet. Un norme banc de
rochers prservait le hameau du vent d'est et des avalanches. Ce rempart
naturel formait comme le pidestal d'une montagne toute nue, mais verte
comme une meraude et couverte de troupeaux. Du bas de la maison partait
une prairie en fleurs qui s'abaissait rapidement vers le lit d'un
torrent plein de bruit et de colre, et dans lequel se dversaient de
fires et folles cascatelles tombant des rochers qui nous faisaient
face. Ces rochers, au sommet desquels commenaient les glaciers, d'abord
resserrs en troites coulisses et peu  peu disposs en vastes arnes
blouissantes, taient les premires assises de la masse effrayante du
mont Rose, dont les neiges ternelles se dessinaient encore en carmin
orang dans le ciel, quand la valle nageait dans le bleu du soir.

C'tait un spectacle sublime et que je pus savourer durant un jour libre
et calme, avant d'entrer dans la tourmente qui faillit emporter ma
raison et ma vie.

Les premires heures furent consacres et pour ainsi dire laborieusement
employes  nous reconnatre, Obernay et moi. On sait combien est rapide
le dveloppement qui succde  l'adolescence, et nous tions rellement
beaucoup changs. J'tais pourtant rest assez petit en comparaison
d'Henri, qui avait pouss comme un jeune chne; mais,  demi Espagnol
par ma mre, je m'tais enrichi d'une jeune barbe trs-noire qui, selon
mon ami, me donnait l'air d'un paladin. Quant  lui, bien qu'
vingt-cinq ans il et encore le menton lisse, l'extension de ses formes,
ses cheveux autrefois d'un blond d'pi, maintenant dors d'un reflet
rougetre, sa parole jadis un peu hsitante et craintive, dsormais
brve et assure, ses manires franches et ouvertes, sa fire allure,
enfin sa force herculenne plutt acquise par l'exercice que lie 
l'organisation, en faisaient un tre tout nouveau pour moi, mais non
moins sympathique que l'ancien compagnon d'tudes, et se prsentant
franchement comme un an au physique et au moral. C'tait, en somme, un
assez beau garon, un vrai Suisse de la montagne, doux et fort, tout
rempli d'une tranquille et constante nergie. Une seule chose
trs-caractristique n'avait pas chang en lui: c'tait une peau blanche
comme la neige et un ton de visage d'une fracheur vive qui et pu tre
envi par une femme.

Henri Obernay tait devenu fort savant  plusieurs gards; mais la
botanique tait pour le moment sa passion dominante. Son compagnon de
voyage, chimiste, physicien, gologue, astronome et je ne sais quoi
encore, tait en course quand j'arrivai, et ne devait rentrer que le
soir. Le nom de ce personnage ne m'tait pas inconnu, je l'avais souvent
entendu prononcer par mes parents: il s'appelait M. de Valvdre.

La premire chose qu'on se demande aprs une longue sparation, c'est si
l'on est content de son sort. Obernay me parut enchant du sien. Il
tait tout  la science, et, avec cette passion-l, quand elle est
sincre et dsintresse, il n'y a gure de mcomptes. L'idal, toujours
beau, a l'avantage d'tre toujours mystrieux, et de ne jamais assouvir
les saints dsirs qu'il fait natre.

J'tais moins calme. L'tude des lettres, qui n'est autre que l'tude
des hommes, est douloureuse quand elle n'est pas terrible. J'avais dj
beaucoup lu, et, bien que je n'eusse aucune exprience de la vie,
j'tais un peu atteint par ce que l'on a nomm la _maladie du sicle_,
l'ennui, le doute, l'orgueil. Elle est dj bien loin, cette maladie du
romantisme. On l'a raille, les pres de famille d'alors s'en sont
beaucoup plaints; mais ceux d'aujourd'hui devraient peut-tre la
regretter. Peut-tre valait-elle mieux que la raction qui l'a suivie,
que cette soif d'argent, de plaisirs sans idal et d'ambitions sans
frein, qui ne me parat pas caractriser bien noblement la _sant du
sicle_.

Je ne fis pourtant point part  Obernay de mes souffrances secrtes. Je
lui laissai seulement pressentir que j'tais un peu bless de vivre dans
un temps o il n'y avait rien de grand  faire. Nous tions alors dans
les premires annes du rgne de Louis-Philippe. On avait encore la
mmoire frache des popes de l'Empire; on avait t lev dans
l'indignation gnreuse, dans la haine des ides rtrogrades du dernier
Bourbon; on avait rv un grand progrs en 1830, et on ne sentait pas ce
progrs s'accomplir sous l'influence triomphante de la bourgeoisie. On
se trompait  coup sr: le progrs se fait quand mme,  presque toutes
les poques de l'histoire, et on ne peut appeler rellement rtrogrades
que celles qui lui ferment plus d'issues qu'elles ne lui en ouvrent;
mais il est de ces poques o un certain quilibre s'tablit entre
l'lan et l'obstacle. Ce sont des phases expectantes o la jeunesse
souffre et o elle ne meurt pourtant pas, puisqu'elle peut dire ce
qu'elle souffre.

Obernay ne comprit pas beaucoup ma critique du sicle (on appelle
toujours _le sicle_ le moment o l'on vit). Quant  lui, il vivait dans
l'ternit, puisqu'il tait aux prises avec les lois naturelles. Il
s'tonna de mes plaintes, et me demanda si le vritable but de l'homme
n'tait pas de s'instruire et d'aimer ce qui est toujours grand, ce
qu'aucune situation sociale ne peut ni rapetisser, ni rendre
inaccessible, l'tude des lois de l'univers. Nous discutmes un peu sur
ce point. Je voulus lui prouver qu'il est, en effet, des situations
sociales o la science mme est entrave par la superstition,
l'hypocrisie, ou, ce qui est pis, par l'indiffrence des gouvernants et
des gouverns. Il haussa lgrement les paules.

--Ces entraves-l, dit-il, sont des accidents transitoires dans la vie
de l'humanit. L'ternit s'en moque, et la science des choses
ternelles par consquent.

--Mais, nous qui n'avons qu'un jour  vivre, pouvons-nous en prendre 
ce point notre parti? Si tu avais en ce moment devant les yeux la preuve
que tes travaux seront enfouis ou supprims, ou tout au moins sans aucun
effet sur tes contemporains, les poursuivrais-tu avec autant d'ardeur?

--Oui certes! s'cria-t-il: la science est une matresse assez belle
pour qu'on l'aime sans autre profit que l'honneur et l'ivresse de la
possder.

Mon orgueil souffrit un peu de la bravoure enthousiaste de mon ami. Je
fus tent, non de douter de sa sincrit, mais de croire  quelque
illusion, ferveur de novice. Je ne voulus pas le lui dire et commencer
notre reprise d'amiti par une discussion. J'tais, d'ailleurs,
trs-fatigu. Je n'attendis pas que son compagnon le savant ft revenu
de sa promenade, et je remis au lendemain l'honneur de lui tre
prsent.

Mais, le lendemain, j'appris que M. de Valvdre, qui se prparait depuis
plusieurs jours  une grande exploration des glaciers et des moraines du
mont Rose, fixe la veille encore au surlendemain, voyant toutes choses
arranges et le temps trs-favorable, avait voulu profiter d'une des
rares poques de l'anne o les cimes sont claires et calmes. Il tait
donc parti  minuit, et Obernay l'avait escort jusqu' sa premire
halte. Mon ami devait tre de retour vers midi, et, de sa part, on me
priait de l'attendre et de ne point me risquer seul dans les prcipices,
vu que tous les guides du pays avaient t emmens par M. de Valvdre.
Sachant que j'tais fatigu, on n'avait pas voulu me rveiller pour me
dire ce qui se passait, et j'avais dormi si profondment, que le bruit
du dpart de l'expdition, vritable caravane avec mulets et bagages, ne
m'avait caus aucune alerte.

Je me conformai aux dsirs d'Obernay et rsolus de l'attendre au chalet,
ou, pour mieux dire,  l'htel d'Ambroise; tel tait le nom de notre
hte, excellent homme, trs-intelligent et majestueusement obse. En
causant avec lui, j'appris que sa maison avait t embellie par la
munificence et les soins de M. de Valvdre, lequel avait pris ce pays en
amour. Comme il y venait assez souvent, sa propre rsidence n'tant pas
trs-loigne, il s'tait arrang pour y avoir  sa disposition un
pied--terre confortable. Il avait si bien fait les choses, qu'Ambroise
se regardait autant comme son serviteur que comme son oblig; mais le
savant, qui me parut tre un original fort agrable, avait exig que le
montagnard ft de sa maison une auberge d't pour les amants de la
nature qui pntreraient dans cette rgion peu connue, et mme qu'il
servit avec dvouement tous ceux qui entreprendraient l'exploration de
la montagne,  la seule condition, pour eux, de consigner leurs
observations sur un certain registre qui me fut montr, et que j'avouai
n'tre pas destin  enrichir. Ambroise n'en fut pas moins empress  me
complaire. J'tais l'ami d'Obernay, je ne pouvais pas ne pas tre un peu
savant, et Ambroise tait persuad qu'il le deviendrait lui-mme, s'il
ne l'tait pas dj, pour avoir hberg souvent des personnes de mrite.

Aprs avoir employ les premires heures de la journe  crire  mes
parents, je descendis dans la salle commune pour djeuner, et je m'y
trouvai en tte--tte avec un inconnu d'environ trente-cinq ans, d'une
assez belle figure, et qu' premire vue je reconnus pour un isralite.
Cet homme me parut tenir le milieu entre l'extrme distinction et la
repoussante vulgarit qui caractrisent chez les juifs deux races ou
deux types si tranchs. Celui-ci appartenait  un type intermdiaire ou
mlang. Il parlait assez purement le franais, avec un accent allemand
dsagrable, et montrait tour  tour de la pesanteur et de la vivacit
dans l'esprit. Au premier abord, il me fut antipathique. Peu  peu il me
parut assez amusant. Son originalit consistait dans une indolence
physique et dans une activit d'ides extraordinaires. Mou et gras, il
se faisait servir comme un prince; curieux et commre, il s'enqurait de
tout et ne laissait pas tomber la conversation un seul instant.

Comme il me fit, ds le premier moment, l'honneur d'tre
trs-communicatif, je sus bien vite qu'il se nommait Moserwald, qu'il
tait assez riche pour se reposer un peu des affaires, et qu'il
voyageait en ce moment pour son plaisir. Il venait de Venise, o il
s'tait plus occup de jolies femmes et de beaux-arts que du soin de sa
fortune; il se rendait  Chamonix. Il voulait voir le mont Blanc, et il
passait par le mont Rose, dont il avait _souhait se faire une ide_. Je
lui demandai s'il tait tent d'en faire l'escalade.

--Non pas! rpondit-il. C'est trop dangereux, et pour voir quoi, je vous
le demande? Des glaons les uns sur les autres! Personne n'a encore
atteint la cime de cette montagne, et il n'est pas dit que la caravane
partie cette nuit en reviendra au complet. Au reste, je n'ai pas fait
beaucoup de voeux pour elle. Arriv  dix heures hier au soir et  peine
endormi, j'ai t rveill par tous les gros souliers ferrs du pays,
qui n'ont fait, deux heures durant, que monter et descendre les
escaliers de bois de cette maison  jour. Tous les animaux de la
cration ont beugl, patois, henni, jur ou braill sous la fentre,
et, quand je croyais en tre quitte, on est revenu pour chercher je ne
sais quel instrument oubli, un baromtre et un tlgraphe! Si j'avais
eu une potence  mon service, je l'aurais envoye  ce M. de Valvdre,
que Dieu bnisse! Le connaissez-vous?

--Pas encore. Et vous?

--Je ne le connais que de rputation; on parle beaucoup de lui  Genve,
o je rside, et on parle de sa femme encore davantage. La
connaissez-vous, sa femme? Non? Ah! mon cher, qu'elle est jolie! Des
yeux longs comme a (il me montrait la lame de son couteau) et plus
brillants que a! ajouta-t-il en montrant un magnifique saphir entour
de brillants qu'il portait  son petit doigt.

--Alors ce sont des yeux tincelants, car vous avez l une belle bague.

--La souhaitez-vous? Je vous la cde pour ce qu'elle m'a cot.

--Merci, je n'en saurais que faire.

--Ce serait pourtant un joli cadeau pour votre matresse, hein?

--Ma matresse? Je n'en ai pas!

--Ah bah! vraiment? Vous avez tort.

--Je me corrigerai.

--Je n'en doute pas; mais cette bague-l peut hter l'heureux moment.
Voyons, la voulez-vous? C'est une bagatelle de douze mille francs.

--Mais, encore une fois, je n'ai pas de fortune.

--Ah! vous avez encore plus tort; mais cela peut se corriger aussi.
Voulez-vous faire des affaires? Je peux vous lancer, moi.

--Vous tes bijoutier?

--Non, je suis riche.

--C'est un joli tat; mais j'en ai un autre.

--Il n'y a point de joli tat, si vous tes pauvre.

--Pardonnez-moi, je suis libre!

--Alors vous avez de l'aisance, car, avec la misre, il n'y a
qu'esclavage. J'ai pass par l, moi qui vous parle, et j'ai manqu
d'ducation; mais je me suis un peu refait  mesure que j'ai surmont le
mauvais sort. Donc, vous ne connaissez pas les Valvdre? C'est un
singulier couple,  ce qu'on dit. Une femme ravissante, une vraie femme
du monde sacrifie  un original qui vit dans les glaciers! Vous
jugez...

Ici, le juif fit quelques plaisanteries d'assez mauvais got, mais dont
je ne me scandalisai point, les personnes dont il parlait ne m'tant pas
directement connues. Il ajouta que, du reste, avec un tel mari, madame
de Valvdre tait dans son droit, si elle avait eu les aventures que lui
prtait la chronique gnevoise. J'appris par lui que cette dame
paraissait de temps en temps  Genve, mais de moins en moins, parce que
son mari lui avait achet, vers le lac Majeur, une villa d'o il
exigeait qu'elle ne sortt point sans sa permission.

--Vous comprenez bien, ajouta-t-il, qu'elle se mnage quelques chappes
quand il n'est pas l... et il n'y est jamais: mais il lui a donn pour
surveillante une vieille soeur  lui, qui, sous prtexte de soigner les
enfants,--il y en a quatre ou cinq,--fait en conscience son mtier de
gelire.

--Je vois que vous plaignez beaucoup l'intressante captive. Peut-tre
la connaissez-vous plus que vous ne voulez le dire  table d'hte?

--Non, parole d'honneur! Je ne la connais que de vue, je ne lui ai
jamais parl, et pourtant ce n'est pas l'envie qui m'a manqu; mais
patience! l'occasion viendra un jour ou l'autre,  moins que ce jeune
homme qui voyage avec le mari... Je l'ai aperu hier au soir, M.
Obernay, je crois, le fils d'un professeur...

--C'est mon ami.

--Je ne demande pas mieux; mais je dis qu'il est beau garon et qu'on
n'est jamais trahi que par les siens. Un apprenti, a console toujours
la femme du patron, c'est dans l'ordre!

--Vous tes un esprit fort, trs-sceptique.

--Pas fort du tout, mais mfiant en diable; sans quoi, la vie ne serait
pas tenable. On prendrait la vertu au srieux, et ce serait triste,
quand on n'est pas vertueux soi-mme! Est-ce que vous avez la
prtention?...

--Je n'en ai aucune.

--Eh bien, restez ainsi, croyez-moi. Allez-y franchement, contentez vos
passions et n'en abusez pas. Vous voyez, je vous donne de sages
conseils, moi!

--Vous tes bien bon.

--Oui, oui, vous vous moquez; mais a m'est gal. Vos sourires n'teront
pas un sou de ma poche ni un cheveu de ma tte, tandis que votre
dfrence ne remettrait pas dans ma vie une seule des heures que j'ai
perdues ou mal employes.

--Vous tes philosophe!

--Excessivement, mais un peu trop tard. J'ai vcu beaucoup depuis que je
puis me passer mes fantaisies, et j'en suis puni par la diminution du
sens fantaisiste. Oui, vrai, je me blase dj. J'ai des jours o je ne
sais plus que faire pour m'amuser. Voulez-vous venir dehors fumer un
cigare? Nous regarderons ce fameux mont Rose; on dit que c'est si joli!
Je l'ai regard hier tout le long du voyage; je l'ai trouv pareil 
toutes les montagnes un peu leves de la chane des Alpes; mais
peut-tre que vous me le ferez trouver diffrent. Voyons, qu'est-ce
qu'il y a de diffrent et qu'est-ce qu'il y a de beau selon vous? Je ne
demande qu' admirer, moi; je n'ai t lev ni en pote, ni en artiste;
mais j'aime le beau, et j'ai des yeux comme un autre.

Il y avait tant de navet dans le babil de ce Moserwald, que, tout en
fumant dehors avec lui, je me laissai aller  la sotte vanit de lui
expliquer la beaut du mont Rose. Il m'couta avec son bel oeil juif,
clair et avide, fix sur moi. Il eut l'air de comprendre et de goter
mon enthousiasme; aprs quoi, il reprit tout  coup son air de bonhomie
railleuse et me dit:

--Mon cher monsieur, vous aurez beau faire, vous ne russirez pas  me
prouver qu'il y ait le moindre plaisir  regarder cette grosse masse
blanche. Il n'y a rien de bte comme le blanc, et c'est presque aussi
triste que le noir. On dit que le soleil sme des diamants sur ces
glaces: pour moi, je vous confesse que je n'en vois pas un seul, et je
suis sr d'en avoir plus  mon petit doigt que ce gros bloc de
vingt-cinq ou trente lieues carres n'en montre sur toute sa surface;
mais je suis content de m'en tre assur: vous m'avez prouv une fois de
plus que l'imagination des gens cultivs peut faire des miracles, car
vous avez dit les plus jolies choses du monde sur cette chose qui n'est
pas jolie du tout. Je voudrais pouvoir en retenir quelque bribe pour la
rciter dans l'occasion; mais je suis trop stupide, trop lourd, trop
positif, et je ne trouverai jamais un mot qui ne fasse rire de moi.
Voil pourquoi je me garde de l'enthousiasme; c'est un joyau qu'il faut
savoir porter, et qui sied mal aux gens de mon espce. Moi, j'aime le
rel; c'est ma fonction; j'aime les diamants fins et ne puis souffrir
les imitations, par consquent les mtaphores.

--C'est--dire que je ne suis qu'un chercheur de clinquant, et que
vous... vous tes bijoutier, ne le niez pas! Toutes vos paroles vous y
ramnent.

--Je ne suis pas un bijoutier; je n'ai ni l'adresse, ni la patience, ni
la pauvret ncessaires.

--Mais autrefois, avant la richesse?

--Autrefois, jamais je n'ai eu d'tat manuel. Non, c'est trop bte; je
n'ai pas eu d'autre outil que mon raisonnement pour me tirer d'affaire.
Les fortunes ne sont pas dans les mains de ceux qui s'amusent 
produire,  confectionner ou  crer, mais bien dans celles qui ne
touchent  rien. Il y a trois races d'hommes, mon cher: ceux qui
vendent, ceux qui achtent et ceux qui servent de lien entre les uns et
les autres. Croyez-moi, les vendeurs et les acheteurs sont les derniers
dans l'chelle des tres.

--C'est--dire que celui qui les ranonne est le roi de son sicle?

--Eh! pardieu, oui!  lui seul, il faut qu'il soit plus malin que deux!
Vous tes donc dcid  faire de l'esprit et  vendre des mots? Eh bien,
vous serez toujours misrable. Achetez pour revendre ou vendez pour
racheter, il n'y a que cela au monde; mais vous ne me comprenez pas et
vous me mprisez. Vous dites: Voil un brocanteur, un usurier, un
crocodile! Pas du tout, mon cher; je suis un excellent homme, d'une
probit reconnue; j'ai la confiance de beaucoup de grands personnages.
Des gens de mrite, des philanthropes, des savants mme me consultent et
reoivent mes services. J'ai du coeur; je fais plus de bien en un jour
que vous n'en pourrez faire en vingt ans; j'ai la main large, et molle,
et douce! Eh bien, ouvrez la vtre si vous avez besoin d'un ami, et vous
verrez ce que c'est qu'un bon juif qui est bte, mais qui n'est pas sot.

Je ne songeai pas  me fcher de ce ton  la fois insolent et amical de
protection bizarre. L'homme tait rellement tout ce qu'il disait tre,
bte au point de blesser sans en avoir conscience, assez bon pour faire
avec plaisir des sacrifices, fin au point d'tre gnreux pour se faire
pardonner sa vanit. Je pris le parti de rire de son tranget, et,
comme il vit que je n'avais aucun besoin de lui, mais que je le
remerciais sans ddain et sans orgueil, il conut pour moi un peu plus
d'estime et de respect qu'il n'avait fait  premire vue. Nous nous
quittmes trs-bons amis. Il et bien voulu m'avoir pour compagnon de sa
promenade, il craignait de s'ennuyer seul; mais l'heure approchait o
Obernay avait promis de rentrer, et je doutais que ce nouveau visage lui
ft agrable. Ayant donc pris cong du juif et m'tant fait indiquer le
sentier que devait suivre Obernay pour revenir, je partis  sa
rencontre.

Nous nous retrouvmes au bas des glaciers, dans un bois de pins des plus
pittoresque. Obernay rentrait avec plusieurs guides et mulets qui
avaient transport une partie des bagages de son ami. Cette bande
continua sa route vers la valle, et Obernay se jeta sur le gazon auprs
de moi. Il tait extrmement fatigu: il avait march dix heures sur
douze sur un terrain non fray, et cela par amiti pour moi. Partag
entre deux affections, il avait voulu juger des difficults et des
dangers de l'entreprise de M. de Valvdre, et revenir  temps pour ne
pas me laisser seul une journe entire.

Il tira de son bissac quelques aliments et un peu de vin, et, retrouvant
peu  peu ses forces, il m'expliqua les procds d'exploration de son
ami. Il s'agissait, non comme M. Moserwald me l'avait dit, d'atteindre
la plus haute cime du mont Rose, ce qui n'tait peut-tre pas possible,
mais de faire, par un examen approfondi, la dissection gologique de la
masse, L'importance de cette recherche se reliait  une srie d'autres
explorations faites et  faire encore sur toute la chane des Alpes
Pennines, et devait servir  confirmer ou  dtruire un systme
scientifique particulier que je serais aujourd'hui fort embarrass
d'exposer au lecteur: tant il y a que cette promenade dans les glaces
pouvait durer plusieurs jours. M. de Valvdre y portait une grande
prudence  cause de ses guides et de ses domestiques, envers lesquels il
se montrait fort humain. Il tait muni de plusieurs tentes lgres et
ingnieusement construites, qui pouvaient contenir ses instruments et
abriter tout son monde. A l'aide d'un appareil  eau bouillante de la
plus petite dimension, merveille d'industrie portative dont il tait
l'inventeur, il pouvait se procurer de la chaleur presque
instantanment, en quelque lieu que ce ft, et combattre tous les
accidents produits par le froid. Enfin il avait des provisions de toute
espce pour un temps donn, une petite pharmacie, des vtements de
rechange pour tout son monde, etc. C'tait une vritable colonie de
quinze personnes qu'il venait d'installer au-dessus des glaciers, sur un
vaste plateau de neige durcie, hors de la porte des avalanches. Il
devait passer l deux jours, puis chercher un passage pour aller
s'installer plus loin avec une partie de son matriel et de son monde,
le reste pouvant l'y rejoindre en deux ou trois voyages, pendant qu'il
tenterait d'aller plus loin encore. Condamn peut-tre  ne faire que
deux ou trois lieues de dcouvertes chaque jour  cause de la difficult
des transports, il avait gard quelques mulets, sacrifis d'avance aux
dangers ou aux souffrances de l'entreprise. M. de Valvdre tait
trs-riche, et, pouvant faire plus que tant d'autres savants, toujours
empchs par leur honorable pauvret ou la parcimonie des gouvernements,
il regardait comme un devoir de ne reculer devant aucune dpense en vue
du progrs de la science. J'exprimai  Henri le regret de ne pas avoir
t averti pendant la nuit. J'aurais demand  M. de Valvdre la
permission de l'accompagner.

--Il te l'et refuse, rpondit-il, comme il me l'avait refuse 
moi-mme. Il t'et dit, comme  moi, que tu tais un fils de famille, et
qu'il n'avait pas le droit d'exposer ta vie. D'ailleurs, tu aurais
compris, comme moi, que, quand on n'est pas fort ncessaire dans ces
sortes d'expditions, on y est fort  charge. Un homme de plus  loger,
 nourrir,  protger,  soigner peut-tre dans de pareilles
conditions...

--Oui, oui, je le comprends pour moi; mais comment se fait-il que tu ne
sois pas extrmement utile, toi savant,  ton savant ami?

--Je lui suis plus ncessaire en restant  Saint-Pierre, d'o je peux
suivre presque tous ses mouvements sur la montagne, et d'o,  un signal
donn, je peux lui envoyer des vivres, s'il en manque, et des secours,
s'il en a besoin. J'ai, d'ailleurs,  faire marcher une srie
d'observations comparatives simultanment avec les siennes, et je lui ai
donn ma parole d'honneur de n'y pas manquer.

--Je vois, dis-je  Obernay, que tu es excessivement dvou  ce
Valvdre, et que tu le considres comme un homme du plus grand mrite.
C'est l'opinion de mon pre, qui m'a quelquefois parl de lui comme
l'ayant rencontr chez le tien  Paris, et je sais que son nom a une
certaine illustration dans les sciences.

--Ce que je puis te dire de lui, rpondit Obernay, c'est qu'aprs mon
pre il est l'homme que je respecte le plus, et qu'aprs mon pre et
toi, c'est celui que j'aime le mieux.

--Aprs moi? Merci, mon Henri! Voil une parole excellente et dont je
craignais d'tre devenu indigne.

--Et pourquoi cela? Je n'ai pas oubli que le plus paresseux  crire,
c'est moi qui l'ai t; mais, de mme que tu as bien compris cette
infirmit de ma part, de mme j'ai eu la confiance que tu me la
pardonnais. Tu me connaissais assez pour savoir que, si je ne suis pas
un camarade assez dmonstratif, je suis du moins un ami aussi fidle
qu'il est permis de le souhaiter.

Je fus vivement touch, et je sentis que j'aimais ce jeune homme de
toute mon me. Je lui pardonnai l'espce de supriorit de vues ou de
caractre qu'il avait paru s'attribuer la veille vis--vis de moi, et je
commenai  craindre qu'il n'en et rellement le droit.

Il prit quelques instants de repos, et, pendant qu'il dormait, la tte 
l'ombre et les jambes au soleil, je l'tudiai de nouveau avec intrt,
comme quelqu'un que l'on sent devoir prendre de l'ascendant sur votre
existence. Je ne sais pourquoi, je le mis en parallle dans ma pense
littraire et descriptive avec l'isralite Moserwald. Cela se prsentait
 moi comme une antithse naturelle: l'un gras et nonchalant comme un
mangeur repu, l'autre actif et maigre comme un chercheur insatiable; le
premier, jaune et luisant comme l'or qui avait t le but de sa vie;
l'autre, frais et color comme les fleurs de la montagne qui faisaient
sa joie, et qui, comme lui, devaient aux pres caresses du soleil la
richesse de leurs tons et la puret de leurs fins tissus.

Ceci tait pour mon imagination, jeune et riante alors, l'indice d'une
vocation bien prononce chez mon ami. Au reste, j'ai toujours remarqu
que les vives apptences de l'esprit ont leurs manifestations
extrieures dans quelque particularit physique de l'individu. Certains
ornithologues ont des yeux d'oiseau; certains chasseurs, l'allure du
gibier qu'ils poursuivent. Les musiciens simplement virtuoses ont
l'oreille conforme d'une certaine faon, tandis que les compositeurs
ont dans la forme du front l'indice de leur facult rsumatrice, et
semblent entendre par le cerveau. Les paysans qui lvent des boeufs
sont plus lents et plus lourds que ceux qui lvent des chevaux, et ils
naissent ainsi de pre en fils. Enfin, sans vouloir m'garer dans de
nombreux exemples, je puis dire qu'Obernay est rest comme une preuve
acquise  mon systme. J'ai pleinement reconnu par la suite que, si son
visage, sans beaut relle, mais minemment agrable, avait l'clat
d'une rose,--son me, sans gnie d'initiative, avait le charme profond
de l'harmonie, et comme qui dirait un suave et splendide parfum
d'honntet.

Quand il eut dormi une heure avec la placidit d'un soldat en campagne
habitu  mettre le temps  profit, il se sentit tout  fait bien, et
nous nous reprmes  causer. Je lui parlai de Moserwald, ma nouvelle
connaisance, et je lui rapportai les plaisanteries de ce grand sceptique
sur sa position de consolateur oblig de madame de Valvdre. Il faillit
bondir d'indignation, mais je le contins.

--Aprs ce que tu m'as dit de ton affection et de ton respect pour le
caractre du mari, il est tout  fait inutile de te dfendre d'une
trahison indigne, et ce serait mme me faire injure.

--Oui, oui, rpondit-il avec vivacit, je ne doute pas de toi; mais, si
ce juif me tombe sous la main, il fera bien de ne pas me plaisanter sur
un pareil sujet!

--Je ne pense pas qu'il pousse jusque-l son dbordement d'esprit,
quoique, aprs tout, je ne sache de quoi il n'est pas capable avec sa
candeur effronte. Le connais-tu, ce Moserwald? N'est-il pas de Genve?

--Non, il est Allemand; mais il vient souvent chez nous, je veux dire
dans notre ville, et, sans lui avoir jamais parl, je sais trs-bien que
c'est un fat.

--Oui, mais si navement!

--C'est peut-tre jou, cette navet cynique. Que sait-on d'un juif?

--Comment, tu aurais des prjugs de race, toi, l'homme de la nature?

--Pas le moindre prjug et pas la moindre prvention hostile. Je
constate seulement un fait: c'est que l'isralite le plus insignifiant a
toujours en lui quelque chose de profondment mystrieux. Sommit ou
abme, ce reprsentant des vieux ges obit  une logique qui n'est pas
la ntre. Il a retenu quelque chose de la doctrine sotrique des
hypoges,  laquelle Mose avait t initi. En outre, la perscution
lui a donn la science de la vie pratique et un sentiment trs-pre de
la ralit. C'est donc un tre puissant que je redoute pour l'avenir de
la socit, comme je redoute pour cette fort o nous voici la chute des
blocs de granit que les glaces retiennent au-dessus d'elle. Je ne hais
pas le rocher, il a sa raison d'tre, il fait partie de la charpente
terrestre. Je respecte son origine, et mme je l'tudie avec un certain
trouble religieux; mais je vois la loi qui l'entrane, et qui, tout en
le dsagrgeant, runit dans une commune fatalit sa ruine et celle des
tres de cration plus moderne qui ont pouss sur ses flancs.

--Voil, mon ami, une mtaphore par trop scientifique.

--Non, non, elle est juste! Notre sagesse, notre science religieuse et
sociale ont pris racine dans la cendre du monde hbraque, et, ingrats
disciples, nous avons voulu l'anantir au lieu de l'amener  nous
suivre. Il se venge. C'est absolument comme ces arbres dont les racines
avides et folles soulvent les roches et creusent le chemin aux
avalanches qui les engloutiront.

--Alors, selon toi, les juifs sont les futurs matres du monde?

--Pour un moment, je n'en doute pas; aprs quoi, d'autres cataclysmes
les emporteront vite, s'ils restent juifs: il faut que tout se
renouvelle ou prisse, c'est la loi de l'univers; mais, pour en revenir
 Moserwald, quel qu'il soit, crains de te lier avec lui avant de le
bien connatre.

--Je ne compte pas me lier jamais avec lui, bien que je le juge mieux
que tu ne fais.

--Je ne le juge pas; je ne sais rien sur son compte qui m'autorise  le
souponner en tant qu'individu. Au contraire, je sais qu'il a la
rputation de tenir sa parole et d'tre large en affaires plus qu'aucun
de sa race; mais tu me dis qu'il parle lgrement de M. de Valvdre, et
cela me dplat. Et puis il t'offre ses services, et cela m'inquite. On
peut toujours avoir besoin d'argent, et la fable de Shylock est un
symbole ternellement vrai. Le juif a instinctivement besoin de manger
un morceau de notre coeur, lui qui a tant de motifs de nous har, et qui
n'a pas acquis avec le baptme la sublime notion du pardon. Je t'en
supplies si tu te voyais entran  quelque dpense imprvue, excdant
srieusement tes ressources, adresse-toi  moi, et jamais  ce
Moserwald. Jure-le-moi, je l'exige.

Je fus surpris de la vivacit d'Obernay, et me htai de le rassurer en
lui parlant de l'honnte aisance de ma famille et de la simplicit de
mes gots.

--N'importe, reprit-il, promets-moi de me regarder comme ton meilleur
ami. Je ne sais quelle sera ta vie... D'aprs ce que tu m'as laiss
entrevoir hier de tes angoisses vis--vis de l'avenir et de ton
mcontentement du prsent, je crains que les passions ne jouent un rle
trop imprieux dans ta destine. Il ne me semble pas que tu aies
travaill  te forger le frein ncessaire...

--Quel frein? la botanique ou la gologie?

--Oh! si tu railles, parlons d'autre chose.

--Je ne raille pas quand il s'agit de t'aimer et d'tre touch de ton
affection gnreuse; mais conviens que tu penses trop en homme de
spcialit et que tu dirais volontiers: Hors de la science, point de
salut.

--Eh bien, oui, je te dirais volontiers. J'ai la candeur et le courage
d'en convenir. J'ai eu sous les yeux de tels exemples de ces fausses
thories qui ont dj troubl ton me!...

--Quelles thories me reproches-tu? Voyons!

--La thorie en la personnalit d'abord, la prtention de raliser une
existence de gloire personnelle avec la rsolution d'tre furieux et
dsespr, si tu choues.

--Eh bien, tu le trompes; j'ai deux cordes  mon ambition. J'accepte la
gloire sans bonheur ou le bonheur sans gloire.

Obernay me raillia  son tour de ma prtendue modestie, et, tout en
discutant de la sorte, je ne sais plus comment nous vnmes  parler de
M. de Valvdre et de sa femme. J'tais assez curieux de savoir ce qu'il
y avait de vrai dans les commrages de Moserwald, et Obernay tait
prcisment dispos  une extrme rserve. Il faisait le plus grand
loge de son ami, et il vitait d'avoir une opinion sur le compte de
madame de Valvdre; mais, malgr lui, il devenait nerveux et presque
irascible en prononant son nom. Il avait des rticences troubles; le
rouge lui montait au front quand je lui en demandais la cause. Mon
esprit fit fausse route. Je m'imaginai qu'en dpit de sa vertu, de sa
raison et de sa volont, il tait amoureux de cette femme, et, dans un
moment o il s'en dfendait le plus, il m'chappa de lui dire
ingnument:

--Elle est donc bien sduisante!

--Ah! s'cria-t-il en frappant du poing sur la bote de mtal qui
contenait ses plantes et qui lui avait servi d'oreiller, je vois que les
mauvaises penses de ce juif ont dteint sur toi. Eh bien, puisque tu me
pousses  bout, je te dirai la vrit. Je n'estime pas la femme dont tu
me parles... A prsent, me croiras-tu capable de l'aimer?

--Eh! mais... c'est quelquefois une raison de plus; l'amour est si
fantasque!

--Le mauvais amour, ou l'amour des romans et des drames modernes; mais
les mauvaises amours n'closent que dans les mes malsaines, et, Dieu
merci, la mienne est pure. La tienne est-elle donc dj corrompue, que
tu admets ces honteuses fatalits?

--Je ne sais si mon me est pure comme la tienne, mon cher Henri; mais
elle est vierge, voil ce dont je puis te rpondre.

--Eh bien, ne la laisse pas gter et affaiblir d'avance par ces ides
fausses. Ne te laisse pas persuader que l'artiste et le pote soient
destins  devenir la proie des passions, et qu'il leur soit permis,
plus qu'aux autres hommes, d'aspirer  une prtendue grande vie sans
entraves morales; ne t'avoue jamais  toi-mme, quand mme cela serait,
que tu peux tomber sous l'empire d'un sentiment indigne de toi!...

--Mais, en vrit, tu vas me faire peur de moi-mme, si tu continues! Tu
me mets sous les yeux des dangers auxquels je ne songeais pas, et pour
un peu je croirais que c'est moi qui suis pris, sans la connatre, de
cette fameuse madame de Valvdre.

--Fameuse! Ai-je dit qu'elle tait fameuse? reprit Obernay en riant avec
un peu de ddain. Non; la renomme n'a rien  faire avec elle, ni en
bien ni en mal. Sache que les aventures qu'on lui prte  Genve, selon
M. Moserwald (et je crois qu'on ne lui en prte aucune), n'existent que
dans l'imagination de ce triomphant isralite. Madame de Valvdre vit 
la campagne, fort retire, avec ses deux belles-soeurs et ses deux
enfants.

--Je vois que Moserwald est, en effet, mal renseign: il m'avait dit
quatre enfants et une belle-soeur; mais, toi, sais-tu que tu te
contredis beaucoup sur le compte de cette femme? Elle est irrprochable,
et pourtant tu ne l'estimes pas!

--Je ne sais rien  reprendre dans sa conduite; je n'estime pas son
caractre, son esprit, si tu veux.

--En a-t-elle, de l'esprit?

--Moi, je ne trouve pas; mais elle passe pour en avoir.

--Elle est toute jeune?

--Non! Elle s'est marie  vingt ans, il y a dj... oui, il y a dix ans
environ. Elle peut avoir la trentaine.

--Eh! ce n'est pas si jeune, en effet! Et son mari?

--Il a quarante ans, lui, et il est plus jeune qu'elle, car il est agile
et fort comme un sauvage, tandis qu'elle est nonchalante et fatigue
comme une crole.

--Qu'elle est?

--Non, c'est la fille d'une Espagnole et d'un Sudois; son pre tait
consul  Alicante, o il s'est mari.

--Singulier mlange de races! Cela doit avoir produit un type bizarre?

--Trs-russi comme beaut physique.

--Et morale?

--Morale, moins, selon moi... Une me sans nergie, un cerveau sans
tendue, un caractre ingal, irritable et mou; aucune aptitude srieuse
et de sots ddains pour ce qu'elle ne comprend pas.

--Mme pour la botanique?

--Oh! pour la botanique plus que pour toute autre chose.

--En ce cas, me voil bien rassur sur ton compte. Tu n'aimes pas, tu
n'aimeras jamais cette femme-l!

--Cela, je t'en rponds, dit gaiement mon ami en rebouclant son sac et
en repassant sa _jeannette[1] en sautoir. Il est permis aux fleurs de ne
pas aimer les femmes; mais les femmes qui n'aiment pas les fleurs sont
des monstres!

Il me serait bien impossible de dire pourquoi et comment cet entretien
bris et repris plusieurs fois durant le reste de la journe, et
toujours sans aucune prmditation de part ou d'autre, engendra en moi
une sorte de trouble et comme une prdisposition  subir les malheurs
dont Obernay voulait me prserver. On et dit que, dou d'une subite
clairvoyance, il lisait dans le livre de mon avenir. Et pourtant je
n'tais ni un caractre passif, ni un esprit sans raction; mais je
croyais beaucoup  la fatalit. C'tait la mode en ce temps-l, et
croire  la fatalit, c'est la crer en nous-mmes.

[Note 1: C'est la bote de fer battu o les botanistes mettent leurs
plantes  la promenade pour les conserver fraches.]

--Qui donc va s'emparer de moi? me disais-je en m'endormant avec peine
vers minuit, tandis qu'Obernay, couch  six heures du soir, se relevait
pour se livrer aux observations scientifiques dont son ami lui avait
confi le programme. Pourquoi Henri a-t-il paru si inquiet de moi? Son
oeil exerc  lire dans les nuages a-t-il aperu au del de l'horizon
les temptes qui me menacent? Qui donc vais-je aimer? Je ne connais
aucune femme qui m'ait fait beaucoup songer, si ce n'est deux ou trois
grandes artistes lyriques ou dramatiques auxquelles je n'ai jamais parl
et ne parlerai probablement jamais. J'ai eu la vie, sinon la plus calme,
du moins la plus pure. J'ai senti en moi les forces de l'amour, et j'ai
su les conserver entires pour un objet idal que je n'ai pas encore
rencontr.

Je rvai, en donnant,  une femme que je n'avais jamais vue, que, selon
toute apparence, je ne devais jamais voir,  madame de Valvdre. Je
l'aimai passionnment durant je ne sais combien d'annes dont la vision
ne dura peut-tre pas une heure; mais je m'veillai surpris et fatigu
de ce long drame dont je ne pus ressaisir aucun dtail. Je chassai ce
fantme et me rendormis sur le ct gauche. J'tais agit. Le juif
Moserwald m'apparut et m'offensa si cruellement, que je lui donnai un
soufflet. veill de nouveau, je retrouvai sur mes lvres des mots
confus qui n'avaient aucun sens. Dans mon troisime somme, je revis le
mme personnage, amical et railleur, sous la forme d'un oiseau
fantastique normment gras, qui s'enlevait lourdement de terre, et que
je poursuivais cependant sans pouvoir l'atteindre. Il se posait sur les
rochers les plus levs, et, les faisant crouler sous son poids, il
m'environnait en riant de lavanges de pierres et de glaons. Toutes les
mtaphores dont Obernay m'avait rgal prenaient une apparence sensible,
et je ne pus reposer qu'aprs avoir puis ces fantaisies tranges.

Quand je me levai, Obernay, qui avait veill jusqu' l'aube, s'tait
recouch pour une heure ou deux. Il avait l'admirable facult
d'interrompre et de reprendre son sommeil comme toute autre occupation
soumise  sa volont. Je m'informai de Moserwald; il tait parti au
point du jour.

J'attendis le rveil d'Henri, et, aprs un frugal djeuner, nous
partmes ensemble pour une belle promenade qui dura une grande partie de
la journe, et durant laquelle il ne fut plus question ni des Valvdre,
ni du juif, ni de moi-mme. Nous tions tout  la nature splendide qui
nous environnait. J'en jouissais en artiste bloui qui ne cherche pas
encore  se rendre compte de l'effet produit sur son me par la
nouveaut des grands spectacles, et qui, domin par la sensation, n'a
pas le loisir de savourer et de rsumer. Familiaris avec la sublimit
des montagnes et occup de surprendre les mystres de la vgtation,
Obernay me paraissait moins enivr et plus heureux que moi. Il tait
sans fivre et sans cris, tandis que je n'tais que vertige et
transports.

Vers trois heures de l'aprs-midi, comme il parlait d'escalader encore
une banquette de roches terribles pour chercher un petit saxifrage
_rarissimus_ qui devait se trouver par l, je lui avouai que je me
sentais trs-fatigu, et que je me mourais de faim, de chaud et de soif.

--Au fait, cela doit tre, rpondit-il. Je suis un goste, je ne songe
pas que toute chose exige un apprentissage, et que tu ne seras pas bon
marcheur dans ce pays-ci avant huit ou dix jours de fatigues
progressives. Tu me permettras d'aller chercher mon saxifrage; il est un
peu tard dans la saison, et je crains fort de le trouver tout en
graines, si je remets la chose  demain. Peut-tre, ce soir,
trouverai-je encore quelques corolles ouvertes. Je te rejoindrai 
Saint-Pierre,  l'heure du dner. Toi, tu vas suivre le sentier o nous
sommes; il te conduira sans danger et sans fatigue, dans dix minutes
tout au plus,  un chalet cach derrire le gros rocher qui nous fait
face. Tu trouveras l du lait  discrtion. Tu descendras ensuite vers
la valle en prenant toujours  gauche, et tu regagneras notre gte en
flnant le long du torrent. Le chemin est bon, et tu seras en pleine
ombre.

Nous nous sparmes, et, aprs m'tre dsaltr et repos un quart
d'heure au chalet indiqu, je descendis vers la valle. Le sentier tait
fort bon, en comparaison de ceux qu'Obernay m'avait fait parcourir, mais
si troit, que, lorsque je m'y rencontrais avec des troupeaux dfilant
tte par tte  mes cts, je devais leur cder le pas et grimper sur
des talus plus ou moins accessibles, pour n'tre pas prcipit dans une
profonde coupure  pic qui rasait le bord oppos. J'avais russi  me
prserver, lorsque, me trouvant dans un des passages les plus trangls,
j'entendis derrire moi un bruit de sonnettes rgulirement cadenc.
C'tait une bande de mulets chargs que je me mis tout de suite en
mesure de laisser passer. A cet effet, j'avisai une roche qui me mettait
de niveau avec la tte de ces btes imperturbables, et je m'y assis pour
les attendre. La vue tait magnifique, mais la petite caravane qui
approchait absorba bientt toute mon attention.

En tte, une mule assez pittoresquement caparaonne  l'italienne, et
mene en main par un guide  pied, portait une femme drape dans un
lger burnous blanc. Derrire ce groupe venait un groupe  peu prs
semblable, un guide, un mulet, et sur le mulet une autre femme plus
grande ou plus svelte que la premire, coiffe d'un grand chapeau de
paille et vtue d'une amazone grise. Un troisime guide, conduisant un
troisime mulet et une troisime femme qui avait l'air d'une soubrette,
tait suivi de deux autres mulets portant des bagages, et d'un quatrime
guide qui fermait la marche avec un domestique  pied.

J'eus tout le temps d'examiner ce personnel, qui descendait lentement
vers moi; je pouvais trs-bien distinguer les figures, sauf celle de la
dame en burnous dont le capuchon tait relev, et ne laissait 
dcouvert qu'un oeil noir trange et assez effrayant. Cet oeil se fixa
sur le mien au moment o la voyageuse se trouva prs de moi, et elle
arrta brusquement sa monture en tirant sur la bride, au point de faire
trbucher le guide, et au risque de le faire tomber dans le prcipice.
Elle ne parut pas s'en soucier, et, m'adressant la parole d'une voix
assez dure, elle me demanda si j'tais du pays. Sur ma rponse ngative,
elle allait passer outre, lorsque la curiosit me fit ajouter que j'y
tais depuis deux jours, et que, si elle avait besoin d'un
renseignement, j'tais peut-tre  mme de le lui donner.

--Alors, reprit-elle, je vous demanderai si vous avez entendu dire que
le comte de Valvdre ft dans les environs.

--Je sais qu'un M. de Valvdre est  cette heure en excursion sur le
mont Rose.

--Sur le mont Rose? tout en haut?

--Dans les glaciers, voil tout ce que je sais.

--Ah! je devais m'attendre  cela! dit la dame avec un accent de dpit.

--Oh! mon Dieu! ajouta la seconde amazone, qui s'tait approche pour
couter mes rponses, voil ce que je craignais!

--Rassurez-vous, mesdames; le temps est magnifique, le sommet
trs-clair, et personne n'est inquiet de l'expdition. Tout fait croire
aux gens du pays qu'elle ne sera pas dangereuse.

--Je vous remercie pour votre bon augure, rpondit cette personne  la
figure ouverte et  la voix douce; madame de Valvdre et moi, sa
belle-soeur, nous vous en savons gr.

Mademoiselle de Valvdre m'adressa ce doux remerciement en passant
devant moi pour suivre sa belle-soeur, qui s'tait dj remise en
marche. Je suivis des yeux le plus longtemps possible la surprenante
apparition. Madame de Valvdre se retourna, et, dans ce mouvement, je
vis son visage tout entier. C'tait donc l cette femme qui avait tant
piqu ma curiosit, grce aux rticences ddaigneuses d'Obernay! Elle ne
me plaisait point. Elle me paraissait maigre et colore, deux choses qui
jurent ensemble. Son regard tait dur et sa voix aussi, ses manires
brusques et nerveuses. Ce n'tait pas l un type que j'eusse jamais
rv; mais comme, en revanche, mademoiselle de Valvdre me semblait
douce et d'une grce sympathique! D'o vient qu'Obernay ne m'avait point
dit que son ami et une soeur? L'ignorait-il? ou bien tait-il amoureux
d'elle et jaloux de son secret au point de ne vouloir pas seulement
laisser deviner l'existence de la personne aime?

Je doublai le pas, et j'arrivai au hameau peu d'instants aprs les
voyageuses. Madame de Valvdre tait dj devenue invisible; mais sa
belle-soeur errait encore par les escaliers, s'enqurant de toutes
choses relatives  l'excursion de son frre. Ds qu'elle me vit, elle me
questionna d'un air de confiance en me demandant si je ne connaissais
pas Henri Obernay.

--Oui, sans doute, rpondis-je, il est mon meilleur ami.

--Oh! alors, reprit-elle avec abandon, vous tes Francis Valigny, de
Bruxelles, et sans doute vous me connaissez dj, moi? Il a d vous dire
que j'tais sa fiance?

--Il ne me l'a pas dit encore, rpondis-je un peu troubl d'une si
brusque rvlation.

--C'est qu'il attendait ma permission, apparemment. Eh bien, vous lui
direz que je l'autorise  vous parler de moi, pourvu qu'il vous dise de
moi autant de bien qu'il m'en a dit de vous; mais vous, monsieur
Valigny, parlez-moi de mon frre et de lui!... Est-ce bien vrai qu'ils
ne sont pas en danger?

Je lui appris qu'Obernay n'avait suivi M. de Valvdre que pendant une
nuit, et qu'il allait rentrer.

--Mais, ajoutai-je, devez-vous tre inquite  ce point de votre frre?
N'tes-vous pas habitue  le voir entreprendre souvent de pareilles
courses?

--Je devrais m'y habituer, rpondit-elle simplement.

En ce moment, madame de Valvdre la fit appeler par une soubrette
italienne d'accent et trs-jolie de type. Mademoiselle de Valvdre me
quitta en me disant:

--Allez donc voir si Henri revient de sa promenade, et apprenez-lui que
Paule vient d'arriver.

--Allons, pensai-je, silence  tout jamais devant elle, mon pauvre
tourdi de coeur! Tu dois tre le frre et rien que le frre de cette
charmante fille. D'ailleurs, tu serais bien ridicule de vouloir lutter
contre un rival aim, et sans doute plus que toi digne de l'tre.
N'es-tu pas dj un peu coupable d'avoir tressailli lgrement au
frlement de cette robe virginale?

Obernay arrivait; je courus au-devant de lui pour l'avertir de
l'vnement. Sa figure rose passa au vermillon le plus vif, puis le sang
se retira tout entier vers le coeur, et il devint ple jusqu'aux lvres.
Devant cette franchise d'motion, je lui serrai la main en souriant.

--Mon cher ami, lui dis-je, je sais tout, et je t'envie, car tu aimes,
et c'est tout dire!

--Oui, j'aime de toute mon me, s'cria-t-il, et tu comprends mon
silence! A prsent, parlons raison. Cette arrive imprvue, qui me
comble de joie, me cause aussi de l'inquitude. Avec les caprices de...
certaines personnes... ou de la destine...

--Dis les caprices de madame de Valvdre. Tu crains de sa part quelque
obstacle  ton bonheur?

--Des obstacles, non! mais... des influences... Je ne plais pas beaucoup
 la belle Alida!

--Elle s'appelle Alida? C'est recherch, mais c'est joli, plus joli
qu'elle! Je n'ai pas t merveill du tout de sa figure.

--Bien, bien, n'importe... Mais, dis-moi, puisque tu l'as vue, sais-tu
ce qu'elle vient faire ici?

--Et comment diable veux-tu que je le sache? J'ai cru comprendre qu'une
vive inquitude conjugale...

--Madame de Valvdre inquite de son mari?... Elle ne l'est pas
ordinairement; elle est si habitue...

--Mais mademoiselle Paule?

--Oh! elle adore son frre, elle; mais ce n'est certainement pas son
ascendant qui a pu agir en quoi que ce soit sur sa belle-soeur. Toutes
deux savent, d'ailleurs, que Valvdre n'aime pas qu'on le suive et qu'on
le tiraille pour le dranger de ses travaux. Il doit y avoir quelque
chose l-dessous, et je cours m'en informer, s'il est possible de le
savoir.

Moi, je courus m'habiller, esprant que les voyageuses dneraient dans
la salle commune; mais elles n'y parurent pas. On les servit dans leur
appartenant, et elles y retinrent Obernay. Je ne le revis qu' la nuit
close.

--Je te cherche, me dit-il, pour te prsenter  ces dames. On m'a charg
de t'inviter  prendre le th chez elles. C'est une petite solennit;
car, de la terrasse, nous verrons,  neuf heures, partir de la montagne
une ou plusieurs fuses qui seront, de la part de Valvdre, un avis
tlgraphique dont j'ai la clef.

--Mais la cause de l'arrive de ces dames? Je ne suis pas curieux,
pourtant je dsire bien apprendre que ce n'est pas pour toi un motif de
chagrin ou de crainte.

--Non, Dieu merci! Cette cause reste mystrieuse. Paule croit que sa
belle-soeur tait rellement inquite de Valvdre. Je ne suis pas aussi
candide; mais Alida est charmante avec moi, et je suis rassur. Viens.

Madame de Valvdre s'tait empare du logement de son mari, qui tait
assez vaste, eu gard aux proportions du chalet. Il se composait de
trois chambres dans l'une desquelles Paule prparait le th en nous
attendant. Elle tait si peu coquette, qu'elle avait gard sa robe de
voyage toute fripe et ses cheveux dnous et en dsordre sous son
chapeau de paille. C'tait peut-tre un sacrifice qu'elle avait fait 
Obernay de rester ainsi, pour ne pas perdre un seul des instants qu'ils
pouvaient passer ensemble. Pourtant je trouvai qu'elle acceptait trop
bien cet abandon de sa personne, et je pensai tout de suite qu'elle
n'tait pas assez femme pour devenir autre chose que la femme d'un
savant. J'en flicitai Obernay dans mon coeur; mais tout sentiment
d'envie ou de regret personnel fit place  une franche sympathie pour la
bont et la raison dont sa future tait doue.

Madame de Valvdre n'tait pas l. Elle resta dans sa chambre jusqu'au
moment o Paule frappa  la porte en lui criant que c'tait bientt
l'heure du signal. Elle sortit alors de ce sanctuaire, et je vis qu'elle
avait endoss un dlicieux nglig. Ce n'tait peut-tre pas bien
conforme aux agitations d'esprit qu'elle affichait; mais, si par hasard
elle avait fait cette toilette  mon intention, pouvais-je ne pas lui en
savoir gr?

Elle m'apparut tellement diffrente de ce qu'elle m'avait sembl sur le
sentier de la montagne, que, si je l'eusse revue ailleurs que chez elle,
j'eusse hsit  la reconnatre. Perche sur son mulet et drape dans
son burnous, je l'avais imagine grande et forte; elle tait, en
ralit, petite et dlicate. Anime par la chaleur, sous le reflet de
son ombrelle, elle m'avait paru rouge et comme marbre de tons violacs.
Elle tait ple et de la carnation la plus fine et la plus lisse. Ses
traits taient charmants, et toute sa personne avait, comme sa mise, une
exquise distinction.

J'eus  peine le temps de la regarder et de la saluer. L'heure
approchait, et l'on se prcipitait sur le balcon. Elle s'y plaa la
dernire, sur un sige que je lui prsentai, et, m'adressant la parole
avec douceur:

--Il me semble, dit-elle, que les premiers gtes de ceux qui
entreprennent de semblables courses n'ont rien d'inquitant.

--En effet, rpondit Obernay, ce gte est un trou dans le rocher, avec
quelques pierres alentour. On n'y est pas trop bien, mais on y est en
sret. Attention cependant! Voici les cinq minutes coules...

--O faut-il regarder? demanda vivement mademoiselle de Valvdre.

--O je vous ai dit. Et pourtant... non! voici la fuse blanche. C'est
de beaucoup plus haut qu'elle part. Il aura ddaign l'tape marque par
les guides. Il est sur les grands plateaux, si je ne me trompe.

--Mais les grands plateaux ne sont-ils pas des plaines de neige?

--Permettez... Seconde fuse blanche!... La neige est dure, et il a
install sa tente sans difficult... Troisime fuse blanche! Ses
instruments ont bien support le voyage, rien n'est cass ni endommag.
Bravo!

--Ds lors il passera une meilleure nuit que nous, dit madame de
Valvdre; car ses instruments sont ce qu'il a de plus cher au monde.

--Pourquoi, madame, ne dormiriez-vous pas tranquille? me hasardai-je 
dire  mon tour. M. de Valvdre est si bien prmuni contre le froid; il
a une telle exprience de ces sortes d'aventures...

Madame de Valvdre sourit imperceptiblement, soit pour me remercier de
mes consolations, soit pour les ddaigner, soit encore parce qu'elle me
trouvait bien naf de croire qu'un mari comme le sien pt tre la cause
de ses insomnies. Elle quitta le balcon o Obernay, n'attendant plus
d'autre signal, restait  parler de Valvdre avec Paule, et, comme je
suivais Alida auprs de la table  th, je fus encore une fois trs
indcis sur le charme de sa physionomie. Il sembla qu'elle devinait mon
incertitude, car elle s'tendit nonchalamment sur une sorte de chaise
longue assez basse, et je pus la voir enfin, claire en entier par la
lampe place sur la table.

Je la contemplais depuis un instant sans parler, et lgrement troubl,
lorsqu'elle leva lentement ses yeux sur les miens, comme pour me dire:
Eh bien, vous dcidez-vous enfin  voir que je suis la plus parfaite
crature que vous ayez jamais rencontre? Ce regard de femme fut si
expressif, que je le sentis passer en moi, de la tte aux pieds, comme
un frisson brlant, et que je m'criai perdu:

--Oui, madame, oui!

Elle vit  quel point j'tais jeune et ne s'en offensa point; car elle
me demanda avec un tonnement peu marqu  quoi je rpondais.

--Pardon, madame, j'ai cru que vous me parliez!

--Mais pas du tout. Je ne vous disais rien!

Et un second regard, plus long et plus pntrant que le premier, acheva
de me bouleverser, car il m'interrogeait jusqu'au fond de l'me.

A ceux qui n'ont pas rencontr le regard de cette femme, je ne pourrai
jamais faire comprendre quelle tait sa puissance mystrieuse. L'oeil,
extraordinairement long, clair et bord de cils sombres qui le
dtachaient du plan de la joue par une ombre changeante, n'tait ni
bleu, ni noir, ni verdtre, ni orang. Il tait tout cela tour  tour,
selon la lumire qu'il recevait ou selon l'motion intrieure qui le
faisait plir ou briller. Son expression habituelle tait d'une langueur
inoue, et nul n'tait plus impntrable quand il rentrait son feu pour
le drober  l'examen; mais en laissait-il chapper une faible
tincelle, toutes les angoisses du dsir ou toutes les dfaillances de
la volupt passaient dans l'me dont il voulait s'emparer, si bien
garde ou si mfiante que ft cette me-l.

La mienne n'tait nullement avertie, et ne songea pas un instant  se
dfendre, Elle vit bien celle qui venait de me rduire! Nous n'avions
chang que les trois paroles que je viens de rapporter, et Obernay
s'approchait de nous avec sa fiance, que tout tait dj consomm dans
ma pense et dans ma conscience; j'avais rompu avec mes devoirs, avec ma
famille, avec ma destine, avec moi-mme; j'appartenais aveuglment,
exclusivement,  cette femme,  cette inconnue,  cette magicienne.

Je ne sais rien de ce qui fut dit autour de cette petite table, o Paule
de Valvdre remuait des tasses en changeant de calmes rpliques avec
Obernay. J'ignore absolument si je bus du th. Je sais que je prsentai
une tasse  madame de Valvdre et que je restai prs d'elle, les yeux
attachs sur son bras mince et blanc, n'osant plus regarder son visage,
persuad que je perdrais l'esprit et tomberais  ses pieds, si elle me
regardait encore. Quand elle me rendit la tasse vide, je la reus
machinalement et ne songeai point  m'loigner. J'tais comme noy dans
les parfums de sa robe et de ses cheveux. J'examinais plutt stupidement
que sournoisement les dentelles de ses manchettes, le fin tissu de son
bas de soie, la broderie de sa veste de cachemire, les perles de son
bracelet, comme si je n'eusse jamais vu de femme lgante, et comme si
j'eusse voulu m'instruire des lois du got. Une timidit qui tait
presque de la frayeur m'empchait de penser  autre chose qu' ce
vtement dont manait un fluide embras qui m'empchait de respirer et
de parler. Obernay et Paule parlaient pour quatre. Que de choses ils
avaient donc  se dire! Je crois qu'ils se communiquaient des ides
excellentes dans un langage meilleur encore; mais je n'entendis rien.
J'ai constat plus tard que mademoiselle de Valvdre avait une belle
intelligence, beaucoup d'instruction, un jugement sain, lev, et mme
un grand charme dans l'esprit; mais, en ce moment o, recueilli en
moi-mme, je ne songeais qu' contenir les battements de mon coeur,
combien je m'tonnais de la libert morale de ces heureux fiancs qui
s'exprimaient si facilement et si abondamment leurs penses! Ils avaient
dj l'amour communicatif, l'amour conjugal: pour moi, je sentais que le
dsir est farouche et la passion muette.

Alida avait-elle de l'esprit naturel? Je ne l'ai jamais su, bien que je
l'aie entendue dire des choses frappantes et parler quelquefois avec
l'loquence de l'motion; mais, d'habitude, elle se taisait, et, ce
soir-l, soit qu'elle voult ne rien rvler de son me, soit qu'elle
ft brise de fatigue ou fortement proccupe, elle ne pronona qu'avec
effort quelques mots insignifiants. Je me trouvais et je restais assis
beaucoup trop prs d'elle; j'aurais pu et j'aurais d tre  distance
plus respectueuse. Je le sentais et je me sentais aussi clou  ma
place. Elle en souriait sans doute intrieurement mais elle ne
paraissait pas y prendre garde, et les deux fiancs taient trop occups
l'un de l'autre pour s'en apercevoir. Je serais rest l toute la nuit
sans faire un mouvement, sans avoir une ide nette, tant je me trouvais
mal et bien  la fois. Je vis Obernay serrer fraternellement la main de
Paule en lui disant qu'elle devait avoir besoin de dormir. Je me
retrouvai dans ma chambre sans savoir comment j'avais pu prendre cong
et quitter mon sige; je me jetai sur mon lit  moiti dshabill, comme
un homme ivre.

Je ne repris possession de moi-mme qu'au premier froid de l'aube. Je
n'avais pas ferm l'oeil. J'avais t en proie  je ne sais quel dlire
de joie et de dsespoir. Je me voyais envahi par l'amour, que, jusqu'
cette heure de ma vie, je n'avais connu qu'en rve, et que l'orgueil un
peu sceptique d'une ducation recherche m'avait fait  la fois redouter
et ddaigner. Cette rvlation soudaine avait un charme indicible, et je
sentais qu'un homme nouveau, plus nergique et plus entreprenant, avait
pris place en moi; mais l'ardeur de cette volont que j'tais encore si
peu sr de pouvoir assouvir me torturait, et, quand elle se calma, elle
fut suivie d'un grand effroi. Je ne me demandai certes pas si, envahi 
ce point, je n'tais pas perdu; ceci m'importait peu. Je ne me consultai
que sur la marche  suivre pour n'tre pas ridicule, importun et bientt
conduit. Dans ma folie, je raisonnai trs-serr; je me traai un plan
de conduite. Je compris que je ne devais rien laisser souponner 
Obernay, vu que son amiti pour Valvdre me le rendrait infailliblement
contraire. Je rsolus de gagner sa confiance en paraissant partager ses
prventions contre Alida, et de savoir par lui tout ce que je pouvais
craindre ou esprer d'elle. Rien n'tait plus tranger  mon caractre
que cette perfidie, et, chose tonnante, elle ne me cota nullement. Je
ne m'y tais jamais essay, j'y fus pass matre du premier coup. Au
bout de deux heures de promenade matinale avec mon ami, je tenais tout
ce qu'il m'avait marchand jusque-l, je savais tout ce qu'il savait
lui-mme.




II


Sans fortune et sans aeux, Alida avait t choisie par Valvdre.
L'avait-il aime? l'aimait-il encore? Personne ne le savait; mais
personne n'tait fond  croire que l'amour n'et pas dirig son choix,
puisque Alida n'avait d'autre richesse que sa beaut. Pendant les
premires annes, ce couple avait t insparable. Il est vrai que peu 
peu, depuis cinq ou six ans, Valvdre avait repris sa vie d'exploration
et de voyages, mais sans paratre dlaisser sa compagne et sans cesser
de l'entourer de soins, de luxe, d'gards et de condescendances. Il
tait faux, selon Obernay, qu'il la retnt prisonnire dans sa villa, ni
que mademoiselle Juste de Valvdre, l'ane de ses belles-soeurs, ft
une dugne charge de l'opprimer. Mademoiselle Juste tait, au
contraire, une personne du plus grand mrite, charge de l'ducation
premire des enfants et de la gouverne de la maison, soins auxquels
Alida elle-mme se dclarait impropre. Paule avait t leve par sa
soeur ane. Toutes trois vivaient donc  leur guise: Paule soumise par
got et par devoir  sa soeur Juste, Alida compltement indpendante de
l'une et de l'autre.

Quant aux aventures qu'on lui prtait, Obernay n'y croyait rellement
pas; du moins aucune liaison exclusive n'avait pris une place ostensible
dans sa vie depuis qu'il la connaissait.

--Je la crois coquette, disait-il, mais _par genre_ ou par
dsoeuvrement. Je ne la juge ni assez active ni assez nergique pour
avoir des passions ou seulement des fantaisies un peu vives. Elle aime
les hommages, elle s'ennuie quand elle en manque, et peut-tre en
manque-t-elle un peu  la campagne. Elle en manque aussi chez nous 
Genve, o elle nous fait l'honneur d'accepter de temps en temps
l'hospitalit. Notre entourage est un peu srieux pour elle; mais ne
voil-t-il pas un grand malheur qu'une femme de trente ans soit force,
par les convenances, de vivre d'une manire raisonnable? Je sais que,
pour lui complaire, son mari l'a mene beaucoup dans le monde autrefois;
mais il y a temps pour tout. Un savant se doit  la science, une mre de
famille  ses enfants. A te dire le vrai, j'ai mdiocre opinion d'une
cervelle de femme qui s'ennuie au sein de ses devoirs.

--Il parat cependant qu'elle y est soumise, puisque, libre de se lancer
dans le tourbillon, elle vit dans la retraite.

--Il faudrait qu'elle s'y lant toute seule, et ce n'est pas bien ais,
 moins d'une certaine vitalit audacieuse qu'elle n'a pas. A mon avis,
elle ferait mieux d'en avoir le courage, puisqu'elle en a l'aspiration,
et mieux vaudrait pour Valvdre avoir une femme tout  fait lgre et
dissipe, qui le laisserait parfaitement libre et tranquille, qu'une
lgie en jupons qui ne sait prendre aucun parti, et dont l'attitude
brise semble tre une protestation contre le bon sens, un reproche  la
vie rationnelle.

--Tout cela est bien ais  dire, pensai-je; peut-tre cette femme
soupire-t-elle aprs autre chose que les plaisirs frivoles; peut-tre
a-t-elle grand besoin d'aimer, surtout si son mari lui a fait connatre
l'amour avant de la dlaisser pour la physique et la chimie. Telle femme
commence rellement la vie  trente ans, et la socit de deux marmots
et de deux belles-soeurs infiniment vertueuses ne me parat pas un idal
auquel je voulusse me consacrer. Pourquoi exigeons-nous de la beaut,
qui est exclusivement faite pour l'amour, ce que nous autres, le _sexe
laid_, nous ne serions pas capables d'accepter; M. de Valvdre, 
quarante ans, est tout entier  la passion des sciences. Il a trouv
fort juste de pouvoir planter l les soeurs, les marmots et la femme
par-dessus le march... Il est vrai qu'il lui laisse la libert... Eh
bien, qu'elle en profite, c'est son droit, et c'est la tche d'une me
ardente et jeune comme la mienne de lui faire vaincre les scrupules qui
la retiennent!

Je me gardai bien de faire part de ces rflexions  Obernay. Je feignis,
au contraire, d'acquiescer  tous ses jugements, et je le quittai sans
lui avoir oppos la plus lgre contradiction.--Je devais revoir Alida,
comme la veille,  l'heure du signal de Valvdre. Fatigue de la journe
de mulet qu'elle avait faite pour venir de Varallo  Saint-Pierre, elle
gardait le lit. Paule travaillait  ranger des plantes qu'elle avait
fait cueillir en route par les guides, et qu'elle devait, dans la
soire, examiner avec son fianc, qui lui apprenait la botanique.
Instruit de ces dtails, et voyant Obernay partir tranquillement pour la
promenade en attendant l'heure d'tre admis  faire sa cour, je me
dispensai de l'accompagner. J'errai  l'aventure autour de la maison et
dans la maison mme, observant les alles et venues du domestique et de
la femme de chambre d'Alida, essayant de surprendre les paroles qu'ils
changeaient, espionnant en un mot, car il me venait comme des
rvlations d'exprience, et je me disais avec raison que, pour juger le
problme de la conduite d'une femme, il fallait avant tout examiner
l'attitude des gens qui la servaient. Ceux-ci me parurent empresss de
la satisfaire; car, sonns  plusieurs reprises, ils parcoururent la
galerie, montrent et redescendirent vingt fois l'escalier sans
tmoigner d'humeur.

J'avais laiss la porte de ma chambre ouverte; il n'y avait pas d'autres
voyageurs que nous, et la belle auberge rustique d'Ambroise tait si
tranquille, que je ne perdais rien de ce qui s'y passait. Tout  coup
j'entendis un grand frlement de jupons au bout du corridor. Je
m'lanai, croyant qu'on se dcidait  sortir; mais je ne vis passer
qu'une belle robe de soie dans les mains de la femme de chambre. Elle
venait sans doute de la dballer, car un nouveau mulet charg de caisses
et de cartons tait arriv depuis quelques instants devant l'auberge.
Cette circonstance me fit esprer un sjour de plusieurs journes 
Saint-Pierre; mais comme celle dont j'attendais la fin me paraissait
longue! Serait-elle donc perdue absolument pour mon amour? Que
pouvais-je inventer pour la remplir, ou pour faire rvoquer l'arrt des
convenances qui me tenait loign?

Je me livrai  mille projets plus fous les uns que les autres. Tantt je
voulais me dguiser en marchand d'agates herborises pour me faire
admettre dans ce sanctuaire dont je voyais la porte s'ouvrir  chaque
instant; tantt je voulais courir aprs quelque montreur d'ours et faire
grogner ses btes de manire  attirer les voyageuses  leur fentre. Il
me prit aussi envie de dcharger un pistolet pour causer quelque
inquitude dans la maison; on croirait peut-tre  un accident, on
enverrait peut-tre savoir de mes nouvelles, et mme si j'tais un peu
bless...

Cette extravagance me sourit tellement, qu'il s'en fallut de bien peu
qu'elle ne ft mise  excution. Enfin je m'arrtai  un parti moins
dramatique qui fut djouer du hautbois. J'en jouais trs-bien, au dire
de mon pre, qui tait bon musicien, et que ne contredisaient pas trop,
sous ce rapport, les artistes qui frquentaient notre maison belge. Ma
porte tait assez loigne de celle de madame de Valvdre pour que ma
musique ne troublt pas trop son sommeil, si elle dormait, et, si, elle
ne dormait pas, ce qui tait plus que probable d'aprs les frquentes
entres de sa suivante, elle s'informerait peut-tre de l'agrable
virtuose: mais quel fut mon dpit lorsqu'au beau milieu de ma plus belle
mlodie le valet de chambre, ayant frapp discrtement  ma porte, me
tint d'un air aussi embarrass que respectueux le discours suivant:

--Je demande bien des pardons  monsieur; mais, si monsieur ne tient pas
absolument  faire ses tudes dans une auberge, il y a madame qui est
trs-souffrante, et qui demande en grce  monsieur...

Je lui fis signe que c'tait assez d'loquence, et je remis avec humeur
mon instrument dans son tui. Elle voulait donc absolument dormir! Mon
dpit devint une sorte de rage, et je fis des voeux pour qu'elle et de
mauvais rves; mais un quart d'heure ne se passa pas sans que je visse
reparatre le domestique. Madame de Valvdre me remerciait beaucoup, et,
ne pouvant dormir malgr mon silence, elle m'autorisait  reprendre mes
tudes musicales; en mme temps, elle me faisait demander si je n'avais
pas un livre quelconque  lui prter, _pourvu que ce ft un ouvrage
littraire et pas scientifique_. Le valet fit si bien cette commission,
que je pensai qu'il l'avait, cette fois, apprise par coeur. J'avais,
pour toute bibliothque de voyage, un ou deux romans nouveaux en petit
format, contrefaon achete  Genve, et un tout petit bouquin anonyme
que j'hsitai un instant  joindre  mon envoi, et que j'y glissai, ou
plutt que j'y jetai tout  coup, avec l'motion de l'homme qui brle
ses vaisseaux.

Ce mince bouquin tait un recueil de vers que j'avais publi  vingt ans
sous le voile de l'anonyme, encourag par un oncle diteur qui me
gtait, et averti par mon pre que je ferais sagement de ne pas
compromettre son nom et le mien pour le plaisir de produire cette
bagatelle.

--Je ne trouve pas tes vers trop mauvais, m'avait dit cet excellent
pre; il y a mme des pices qui me plaisent; mais, puisque tu te
destines aux lettres, contente-toi de lancer ceci comme un ballon
d'essai, et ne t'en vante pas, si tu veux savoir ce qu'on en pense. Si
tu es discret, cette premire exprience te servira. Si tu ne l'es pas,
et que ton livre soit raill, d'une part tu en auras du dpit, de
l'autre tu te seras cr un fcheux prcdent qu'il sera difficile de
faire oublier.

J'avais religieusement suivi ce bon conseil. Mes petits vers n'avaient
pas fait grand bruit, mais ils n'avaient pas dplu, et mme quelques
passages avaient t remarqus. Ils n'avaient, selon moi, qu'un mrite,
ils taient sincres. Ils exprimaient l'tat d'une jeune me avide
d'motions, qui ne se pique pas d'une fausse exprience, et qui ne se
vante pas trop d'tre  la hauteur de ses rves.

C'tait certes une grande imprudence que je venais de commettre en les
envoyant  madame de Valvdre. Si elle devinait l'auteur et qu'elle
trouvt les vers ridicules, j'tais perdu. L'amour-propre ne m'aveuglait
pas. Mon livre tait l'oeuvre d'un enfant. Une femme de trente ans
s'intresserait-elle  des lans si nafs,  une candeur si peu
farde?... Mais pourquoi me devinerait-elle? n'avais-je pas su garder
mon secret avec mes meilleurs amis? Et, si j'tais plus troubl  l'ide
de ses sarcasmes que je ne pouvais l'tre de ceux de toute autre
personne, n'avais-je pas une chance de gurison dans le dpit que sa
duret me causerait?

Je ne voulais pourtant pas gurir, je ne le sentais que trop, et les
heures se tranaient, mortellement lentes, plus cruelles encore depuis
que j'avais fait ce coup de tte d'envoyer mon coeur de vingt ans  une
femme nerveuse et ennuye qui ne lui accorderait peut-tre pas un
regard. Aucune nouvelle communication ne m'arrivant plus, je sortis pour
ne pas touffer. J'accostai le premier passant, et parlai haut sous la
fentre des voyageuses. Personne ne parut. J'avais envie de rentrer, et
je m'loignai pourtant, ne sachant o j'allais.

Je marchais  l'aventure sur le chemin qui mne  Varallo, lorsque je
vis venir  moi un personnage que je crus reconnatre et dont l'approche
me fit singulirement tressaillir. C'tait M. Moserwald, je ne me
trompais pas. Il montait  pied une cte rapide; son petit char de
voyage le suivait avec ses effets. Pourquoi le retour de cet homme me
sembla-t-il un vnement digne de remarque? Il parut s'tonner de mes
questions. Il n'avait pas dit qu'il quittt la valle dfinitivement. Il
tait all faire une excursion dans les environs, et, comptant en faire
d'autres, il revenait  Saint-Pierre comme au seul gte possible  dix
lieues  la ronde. Pour lui, il n'tait pas grand marcheur, disait-il;
il ne tenait pas  se casser le cou pour regarder de haut: il trouvait
les montagnes plus belles, vues  mi-cte. Il admirait fort les
chercheurs d'aventures, mais il leur souhaitait bonne chance et prenait
ses aises le plus qu'il pouvait. Il ne comprenait pas qu'on parcourt
les Alpes  pied et avec conomie. Il fallait l plus qu'ailleurs
dpenser beaucoup d'argent pour se divertir un peu.

Aprs beaucoup de lieux communs de ce genre, il me salua et remonta dans
son vhicule; puis, arrtant son conducteur au premier tour de roue, il
me rappela en disant:

--J'y songe! C'est bientt l'heure du dner l-bas, et vous tes
peut-tre en retard? Voulez-vous que je vous ramne?

Il me sembla qu'aprs s'tre montr trs-balourd,  dessein peut-tre,
il attachait sur moi un regard de perspicacit soudaine. Je ne sais
quelle dfiance ou quelle curiosit cet homme m'inspirait. Il y avait de
l'un et de l'autre. Mon rve m'avait laiss une superstition. Je pris
place  ses cts.

--Avez-vous quelque voyageur nouveau ici? me dit-il en me montrant le
hameau, dont le petit clocher  jour se dessinait en blanc vif sur un
fond de verdure sombre.

Des _voyageurs_? Non! rpondis-je en me retranchant dans un jsuitisme
des plus maladroits.

Je me sentais beaucoup moins d'aplomb pour cacher mon trouble 
Moserwald, dont la sincrit m'tait suspecte, que je n'en prouvais 
tromper effrontment Obernay, le plus droit, le plus sincre des hommes.
C'tait comme un chtiment de ma duplicit, cette lutte avec un juif qui
s'y entendait beaucoup mieux que moi, et j'tais humili de me trouver
engag dans cet assaut de dissimulation. Il eut un sourire d'astuce
niaise en reprenant:

--Alors vous n'avez pas vu passer une certaine caravane de femmes, de
guides et de mulets?... Moi, je l'ai rencontre hier au soir,  dix
lieues d'ici, au village de Varallo, et je croyais bien qu'elle
s'arrterait  Saint-Pierre; mais, puisque vous dites qu'il n'est arriv
personne...

Je me sentis rougir, et je me htai de rpondre avec un sourire forc
que j'avais ni l'arrive de nouveaux voyageurs, non celle de voyageuses
inattendues.

--Ah! bien! vous avez jou sur le mot!... Avec vous, il faut prciser le
genre, je vois cela. N'importe, vous avez vu ces belles chercheuses
d'aventures; quand je dis ces belles..., vous allez peut-tre me
reprocher de ne pas faire accorder le nombre plus que le genre..., car
il n'y en a qu'une de belle! L'autre..., c'est, je crois, la petite
soeur du gologue..., est tout au plus passable. Vous savez que
monsieur... comment l'appelez-vous?... votre ami? n'importe, vous savez
qui je veux dire: il l'pouse!

--Je n'en sais rien du tout; mais, si vous le croyez, si vous l'avez ou
dire, comment avez-vous eu le mauvais got de faire des plaisanteries,
l'autre jour, sur ses relations avec...?

--Avec qui donc? Qu'est-ce que j'ai dit? Vrai! je ne m'en souviens plus!
On dit tant de choses dans la conversation!_Verba volant!_ N'allez pas
croire que je sache le latin! Qu'est-ce que j'ai dit? Voyons! dites
donc!

Je ne rpondis pas. J'tais plein de dpit. Je m'enferrais de plus en
plus; j'avais envie de chercher noise  ce Moserwald, et pourtant il
fallait prendre tout en riant ou le laisser lire dans mon cerveau
boulevers. J'eus beau essayer de rompre l'entretien en lui montrant les
beaux troupeaux qui passaient prs de nous, il y revint avec acharnement
et il me fallut nommer madame de Valvdre. Il fut aveugle ou charitable:
il ne releva pas l'trange physionomie que je dus avoir en prononant ce
nom terrible.

--Bon! s'cria-t-il avec sa lgret naturelle ou affecte: j'ai dit
cela, moi, que M. Obernay (voil son nom qui me revient) avait des vues
sur la femme de son ami? C'est possible!... On a toujours des vues sur
la femme de son ami... Je ne savais pas alors qu'il dt pouser la
belle-soeur, parole! Je ne l'ai su qu'hier au matin en faisant causer le
domestique de ces dames. Je vous dirai bien que cela ne me parat pas
une raison sans appel... Je suis sceptique, moi, je vous l'ai dit; mais
je ne veux pas vous scandaliser, et je veux bien croire... Mon Dieu,
comme vous tes distrait! A quoi donc pensez-vous?

--A rien, et c'est votre faute! Vous ne dites rien qui vaille. Vous
n'avez pas le sens commun, mon cher, avec vos ides de profonde
sclratesse. Quel mauvais genre vous avez l! C'est trs-mal port,
surtout quand on est riche et gras.

Si j'avais su combien il tait impossible de fcher Moserwald, je me
serais dispens de ces durets gratuites, qui le divertissaient
beaucoup. Il aimait qu'on s'occupt de lui, mme pour le rudoyer ou le
railler.

--Oui, oui, vous avez raison! reprit-il comme transport de
reconnaissance; vous me dites ce que me disent tous mes amis, et je vous
en sais gr. Je suis ridicule, et c'est l le plus triste de mon
affaire! J'ai le spleen, mon cher, et l'incrdulit des autres sur mon
compte vient s'ajouter  celle que j'ai envers tout le monde et envers
moi-mme. Oui, je devrais tre heureux, parce que je suis riche et bien
portant, parce que je suis gras! Et cependant je m'ennuie, j'ai mal au
foie, je ne crois pas aux hommes, aux femmes encore moins! Ah !
comment faites-vous pour croire aux femmes, par exemple? Vous me direz
que vous tes jeune! Ce n'est pas une raison. Quand on est trs-instruit
et trs-intelligent, on n'est jamais jeune. Pourtant voil que vous tes
amoureux...

--Moi! o prenez-vous cela?

--Vous tes amoureux, je le vois, et aussi navement que si vous tiez
sr de russir  tre aim; mais, mon cher enfant, c'est la chose
impossible, cela! On n'est jamais aim que par intrt! Moi, je l'ai t
parce que j'ai un capital de plusieurs millions; vous, vous le serez
parce que vous avez un capital de vingt-trois ou vingt-quatre ans, de
cheveux noirs, de regards brlants, capital qui promet une somme de
plaisirs d'un autre ordre et non moins positifs que ceux que mon argent
reprsente, beaucoup plus positifs, devrais-je dire, car l'argent
procure des plaisirs levs, le luxe, les arts, les voyages... tandis
que, lorsqu'une femme prfre  tout cela un beau garon pauvre, on peut
tre sr qu'elle fait grand cas de la ralit. Mais ce n'est pas de
l'amour comme nous l'entendons, vous et moi. Nous voudrions tre aims
pour nous-mmes, pour notre esprit, pour nos qualits sociales, pour
notre mrite personnel enfin. Eh bien, voil ce que vous achterez
probablement au prix de votre libert, ce que je payerais volontiers de
toute ma fortune, et ce que nous ne rencontrerons jamais! Les femmes
n'ont pas de coeur. Elles se servent du mot _vertu_ pour cacher leur
infirmit, et avec cela elles font encore des dupes! des dupes que
j'envie, je vous le dclare...

--Ah a! m'criai-je en interrompant ce flux de philosophie nausabonde,
que me chantez-vous l depuis une heure? Vous me dites que vous avez t
aim, que je le serai...

--Ah! mon Dieu! vous croyez que je vous parlais de madame de Valvdre?
Je n'y pensais pas, mon cher, je parlais en gnral. D'abord je ne la
connais pas; sur l'honneur, je ne lui ai jamais parl. Quant  vous...
vous ne pouvez pas la connatre encore; vous lui avez peut-tre parl
cependant?... A propos, la trouvez-vous jolie?

--Qui? madame de Valvdre? Pas du tout, mon cher, elle m'a sembl laide.

Je fis cette rponse avec tant d'assurance, une assurance si dsespre
(je voulais  tout prix me soustraire aux investigations de Moserwald),
que celui-ci en fut dupe, et me laissa voir sa satisfaction. Quand nous
descendmes de voiture, j'avais enfin russi  lui ter la lumire qu'il
avait cru saisir, qu'il avait saisie un moment, et il retombait dans les
tnbres, tout en me laissant son secret dans les mains. Il tait bien
videmment revenu  Saint-Pierre parce qu'il avait rencontr madame de
Valvdre  Varallo, parce qu'il avait questionn son laquais, parce
qu'il tait pris d'elle, parce qu'il esprait lui plaire, et il m'avait
tt pour voir s'il ne me trouverait pas en travers de son chemin.

Ayant appris d'Antoine que les dames de Valvdre ne dneraient pas en
bas, je voulus me soustraire au dplaisir d'un nouveau tte--tte avec
Moserwald en me faisant servir mystrieusement dans un coin du petit
jardin de mon hte, quand celui-ci m'annona que je serais seul dans sa
grande salle basse avec Obernay, l'isralite ayant dit qu'il souperait
peut-tre dans la soire.

--Et que fait-il? o est-il maintenant? demandai-je.

--Il est chez madame de Valvdre, rpondit Antoine, dont la figure prit
une expression d'tonnement comique  l'aspect de ma stupeur.

--Ah a! m'criai-je, il la connat donc?

--Je n'en sais rien, monsieur; comment voulez-vous que je sache?...

--C'est juste, cela vous est fort gal, et, quant  moi... Mais vous le
connaissez, vous, ce M. Moserwald?

--Non, monsieur; je l'ai vu avant-hier pour la premire fois.

--Il vous avait dit en partant qu'il reviendrait bientt?

--Non, monsieur, il ne m'avait rien dit du tout.

Je ne sais quelle sourde colre s'tait empare de moi en apprenant que
ce juif avait eu l'audace ou l'habilet,  peine dbarqu, de pntrer
auprs d'Alida, qu'il prtendait ne pas connatre. Obernay s'attarda
beaucoup, il faisait nuit quand il rentra; je l'avais attendu pour
dner, et sans mrite aucun, je n'avais certes pas faim. Je ne lui
parlai pas de Moserwald, craignant de trahir ma jalousie.

--Mets-toi  table, me dit-il, il me faut absolument un quart d'heure
pour arranger quelques plantes fontinales extrmement dlicates que je
rapporte.

Il me quitta, et Antoine me servit mon repas, disant qu'il connaissait
les quarts d'heure d'Obernay dballant son butin de botaniste, et que ce
n'tait pas une raison pour me faire manger un rti dessch. J'tais 
peine assis, que Moserwald parut, s'cria qu'il tait charm de ne pas
souper seul, et ordonna  notre hte de le servir vis--vis de moi, ceci
sans m'en demander aucunement la permission. Cette familiarit, qui
m'et diverti dans une autre situation d'esprit, me parut intolrable,
et j'allais le lui faire entendre quand, la curiosit dominant toutes
mes autres angoisses, je rsolus de me contenir et de le faire parler.
C'tait une curiosit douloureuse et indigne; mais je fus stoque, et,
d'un air tout  fait dgag, je lui demandai s'il avait russi  voir
madame de Valvdre.

--Non, rpondit-il en se frottant les mains; mais je la verrai tantt
avec vous, dans une heure.

--Ah! vraiment?

--Cela vous tonne? C'est pourtant bien simple. Ma figure et ma voix
taient dj connues de la belle-soeur, qui m'avait remarqu  Varallo.
Oh! je dis cela sans fatuit, je n'ai pas de prtention de ce ct-l.
Je note qu'elle m'avait remarqu avant-hier en passant dans ce village
o nous nous croisions. Eh bien, nous nous sommes rencontrs de nouveau
tout  l'heure, l-haut, dans la galerie. Elle est toute franche, toute
confiante, cette grande fille; elle est venue  moi pour savoir si je
n'avais pas recueilli sur mon chemin quelque nouvelle de son frre.

--Dont vous ne saviez rien?

--Pardon! avec de l'argent, on sait toujours ce qu'on veut savoir.
Voyant ces dames inquites, j'avais, ds hier au soir, dpch le plus
hardi montagnard de Varallo vers la station prsume de M. de Valvdre.
Ah! dame! cela m'a cot cher; pendant la nuit et par des sentiers
impossibles, il a prtendu que cela valait...

--Faites-moi grce des cus que vous avez dpenss. Vous avez des
nouvelles de l'expdition?

--Oui, et de trs-bonnes. La soeur a failli me sauter au cou. Elle
voulait tout de suite me prsenter  madame de Valvdre; mais celle-ci,
qui avait pass la journe dans son lit, tait en train de se lever et
m'a remis  tantt. Voil, mon cher! ce n'est pas plus malin que a?

Moserwald ne dissimulait plus ses projets; il avait trop besoin de se
vanter de son habilet et de sa libralit pour tre prudent. Ma
jalousie essaya de se calmer. Que pouvais-je craindre d'un concurrent si
vain et si vulgaire? N'tait-ce pas faire injure  une femme exquise
comme l'tait Alida que de redouter pour elle les sductions d'un
Moserwald?

J'allais le questionner davantage quand Obernay vint manger  la hte et
avec proccupation un reste de volaille; aprs quoi, il regarda sa
montre et nous dit qu'il tait temps de monter chez ces dames pour voir
partir les fuses.

--Il parat, dit-il  Moserwald, que vous tes invit  prendre le th
l-haut en remerciement des bonnes nouvelles que vous avez donnes, ce
dont, pour ma part, je vous sais gr; mais permettez-moi une question.

--Mille, si vous voulez, _mon trs-cher_, rpondit Moserwald avec
aisance.

--Vous avez dpch un montagnard vers la pointe de l'Ermitage; il s'y
est rendu  travers mille prils, et vous l'avez attendu  Varallo
jusqu' ce matin. A-t-il vu M. de Valvdre? lui a-t-il parl?

--Il l'a vu de trop loin pour lui parler, mais il l'a vu.

--C'est fort bien; mais, s'il vous prenait l'obligeante fantaisie
d'envoyer encore des exprs et qu'ils parvinssent jusqu' lui, veuillez
ne pas les charger de lui dire que sa femme et sa soeur sont  sa
recherche.

--Pas si sot! s'cria Moserwald avec un rire d'une ingnuit admirable.

--Comment, pas si sot? rpliqua Obernay surpris en le regardant entre
les deux yeux.

Moserwald fut embarrass un instant; mais son esprit dli lui suggra
vite une rponse assez ingnieuse.

--Je sais fort bien, reprit-il, que votre savant ami serait fort
contrari de l'arrive et de l'inquitude de ces dames. Quand on risque
ses os dans une pareille campagne et que l'on a dans l'esprit les grands
problmes de science auxquels je dclare ne rien comprendre, mais dont
j'admets la passion, vu que je comprends toutes les passions, moi qui
vous parle...

Obernay l'interrompit avec impatience en jetant sa serviette.

--Enfin, dit-il, vous avez devin la vrit. M. de Valvdre a besoin de
toute la libert d'esprit possible en ce moment. Montons, nous n'avons
plus le temps de causer.

Alida tait mise plus simplement que la veille. Je lui sus un gr infini
de ne pas s'tre pare pour Moserwald; elle n'en tait, d'ailleurs, que
plus belle. Je ne sais pas si sa belle-soeur tait moins nglige que le
jour prcdent; je crois que je ne la vis pas du tout ce soir-l.
J'tais si rempli de mon drame intrieur, que je m'imaginais presque
tre en tte--tte avec madame de Valvdre.

Son premier accueil fut froid et mfiant. Elle parut tre impatiente de
voir partir la fuse. Je ne la suivis pas sur le balcon. Je ne sais pas
si les signaux furent de bon augure, je ne me souviens pas de m'en tre
enquis. Je sais seulement qu'un quart d'heure aprs, Paule de Valvdre
et son fianc taient assis  une grande table, et qu'ils examinaient
des plantes, baptisant de noms barbares ou pompeux la bourrache et le
chiendent, pendant que madame de Valvdre,  demi couche sr sa chaise
longue, avec un guridon plac entre elle et moi, brodait nonchalamment
sur du gros canevas, comme pour se dispenser de rencontrer les regards.
Je voyais bien,  ses mains distraites, qu'elle ne travaillait que pour
se renfermer en elle-mme. Ses traits expressifs avaient en ce moment
une placidit mystrieuse. Il n'y avait,  coup sr, aucune affinit
sympathique entre elle et Moserwald. Je remarquai mme avec plaisir
qu'au fond des paroles de politesse et de remerciement qu'elle lui
adressa dans une forme trs-laconique, il y avait un lger ddain.

Je me rassurai tout  fait en remarquant aussi que l'isralite, d'abord
plein d'aplomb vis--vis d'elle, perdait  chaque minute un peu de sa
vitalit. Sans doute, il avait compt, comme d'habitude, sur les
saillies enjoues et paradoxales de son esprit naturel pour faire passer
son manque d'ducation; mais sa faconde l'avait rapidement abandonn. Il
ne disait plus que des platitudes, et je l'y aidais cruellement,
devinant un imperceptible sourire d'ironie sur les lvres closes de
madame de Valvdre.

Pauvre Moserwald! il tait pourtant meilleur et plus vrai en ce moment
de sa vie qu'il ne l'avait peut-tre jamais t. Il tait amoureux et
trs-rellement mu. Comme moi, il buvait l'trange poison de passion
irrsistible qui m'avait enivr, et, quand je songe  tout ce que par la
suite cette passion lui a fait faire de contraire  ses thories,  ses
ides et  ses instincts, je me demande avec stupeur s'il y a une cole
pour le sentiment, et si le sentiment lui-mme n'est pas le rvlateur
par excellence.

A mesure qu'il se troublait, je retrouvais ma lucidit. Bientt je fus
en tat de comprendre et de commenter de sang-froid la situation. Il
n'avait pas os se vanter  mademoiselle de Valvdre de tout le zle
qu'il avait mis  trouver un prtexte pour s'introduire auprs d'Alida.
Il avait mme eu le bon got de ne pas parler de son argent dpens. Il
prtendait avoir seulement t aux informations dans les environs, et
avoir russi  dterrer un chasseur qui descendait de la montagne et qui
avait vu de loin le campement du savant et le savant lui-mme en lieu
sr et en bonne apparence de sant. On l'avait remerci de son
obligeance, Paule disait ingnument de son bon coeur. On le
connaissait de nom et de rputation; mais on n'avait jamais remarqu sa
figure, bien qu'il s'vertut  vouloir rappeler diverses circonstances
o il s'tait trouv,  la promenade  Genve ou au spectacle  Turin,
non loin de _ces dames_. Il insinuait, avec autant de finesse qu'il lui
tait possible, que madame de Valvdre l'avait vivement frapp, que, tel
jour et en telle rencontre, il avait remarqu tous les dtails de sa
toilette.

--On jouait _le Barbier de Sville_.

--Oui, je m'en souviens, rpondait-elle.

--Vous aviez une robe de soie bleu ple avec des ornements blancs, et
vos cheveux taient boucls, au lieu d'tre en bandeaux comme
aujourd'hui.

--Je ne m'en souviens pas, rpondait Alida d'un ton qui signifiait:
Qu'est-ce que cela vous fait?

Il y eut un tel _crescendo_ de froideur de sa part, que le pauvre juif,
tout  fait dcontenanc, quitta l'angle de la chemine, o il se
dandinait depuis un quart d'heure, et alla dranger et impatienter les
fiancs botanistes en leur faisant de lourdes questions railleuses sur
leurs saintes tudes de la nature. Je m'emparai de cette place que
Moserwald avait accapare: c'tait la plus favorable pour voir Alida
sans tre gn par la petite lampe dont elle s'tait masque; c'tait
aussi la plus proche que l'on pt convenablement prendre auprs d'elle.
Jusque-l, ne voulant pas m'asseoir plus loin, je n'avais fait que la
deviner.

Je pus enfin lui parler. J'eus bien de la peine  lui adresser une
question directe. Enfin ma langue se dlia par un effort dsespr, et,
au risque d'tre aussi gauche et aussi bte que Moserwald, je lui
demandai si j'tais assez malheureux pour que mon maudit hautbois et
rellement troubl son sommeil.

--Tellement troubl, rpondit-elle en souriant tristement, que je n'ai
pas pu me rendormir; mais ne prenez pas ce reproche pour une critique.
Il m'a sembl que vous jouiez fort bien: c'est prcisment parce que
j'tais force de vous couter... Mais je ne veux pas non plus vous
faire de compliments. A votre ge, cela ne vaut rien.

--A mon ge? Oui, je suis un enfant, c'est vrai, rien qu'un enfant!
C'est l'ge o l'on est avide de bonheur. Est-ce un crime d'tre heureux
d'un rien, d'un mot, d'un regard, ft-ce un regard distrait ou svre,
ft-ce un mot de simple bienveillance ou seulement de gnreux pardon
sous forme d'loge?

--Je vois, rpondit-elle, que vous avez lu le petit volume que vous
m'avez envoy ce matin; car vous tes tout rempli de l'orgueil de la
premire jeunesse, et ce n'est gure obligeant pour ceux ou pour celles
qui sont entrs dans la seconde.

--Dans les volumes que, par votre ordre, je vous ai fait remettre ce
matin, y en avait-il donc un qui ait eu le malheur de vous dplaire?

Elle sourit avec une ineffable douceur, et elle allait rpondre. J'tais
suspendu au mouvement de ses lvres; Moserwald, pench sur la table, ne
regardait nullement dans la loupe d'Obernay, qu'il avait prise
machinalement et qu'il ternissait de son haleine, au grand dplaisir du
botaniste. Il grimaait derrire cette loupe; mais il avait un oeil
braqu sur moi, et louchait d'une faon si burlesque, que madame de
Valvdre partit d'un clat de rire. Ce fut pour moi un moment de cruel
triomphe, mais qu'un instant aprs j'expiai cruellement. En riant,
madame de Valvdre laissa tomber sa broderie et un petit objet de mtal
que je pris pour un d et que je ramassai prcipitamment; mais je l'eus
 peine dans les mains, qu'un cri de surprise et de douleur m'chappa.

--Qu'est-ce donc que cela? m'criai-je.

--Eh bien, rpondit-elle tranquillement, c'est ma bague. Elle est
beaucoup trop large pour mon doigt.

--Votre bague!... rptai-je hors de moi en regardant d'un oeil hagard
le gros saphir entour de brillants que j'avais vu l'avant-veille au
doigt de Moserwald.

Et j'ajoutai, en proie  un vritable dsespoir:

--Mais cette chose-l n'est point  vous, madame!

--Pardonnez-moi:  qui voulez-vous donc qu'elle soit?

--Ah! vous l'avez achete aujourd'hui?

--Eh bien, qu'est-ce que cela vous fait, par exemple? Rendez-la-moi
donc!

--Puisque vous l'avez achete, lui dis-je d'un ton amer en la lui
rendant, gardez-la, elle est bien  vous; mais,  votre place, je ne la
porterais pas. Elle est d'un got affreux!

--Vous trouvez? C'est bien possible. J'ai achet cela hier vingt-cinq
francs  un vilain petit juif qui monte en vermeil,  Varallo, les
amthystes et les autres cailloux du pays; mais la grosse pierre est
jolie. Je la ferai arranger autrement, et tout le monde croira que c'est
un saphir oriental.

J'allais dire  madame de Valvdre que le petit juif avait vol cette
bague  M. Moserwald, lorsque, la modicit du prix de vente supposant
chez un juif bijoutier une ignorance par trop invraisemblable de la
valeur de l'objet, je me sentis replong dans une nigme insoluble.
Alida venait de parler avec une sincrit vidente, et pourtant, quelque
effort que fit Moserwald pour me cacher sa main gauche, je voyais bien
qu'il n'avait plus sa bague. Un soupon hideux pesait sur moi comme un
cauchemar. Je pris le bras de l'isralite et je l'emmenai sur la
galerie, comme pour lui parler d'autre chose. Je flattai sa vanit pour
lui arracher la vrit.

--Vous tes un habile homme et un amant magnifique, lui dis-je; vous
faites accepter vos dons de la manire la plus ingnieuse!

Il donna dans le pige sans se faire prier.

--Eh bien, oui, dit-il, voil comme je suis! Rien ne me cote pour
procurer un petit plaisir  une jolie femme, et je n'ai pas le mauvais
got de lui faire des conditions, moi! C'est  elle de deviner.

--Et certainement on vous devine? Vous tes coutumier du fait?

--Avec celle-ci... c'est la premire fois, et je me demande avec un peu
de crainte si elle prend rellement cette gemme de premier choix pour
une amthyste de cent sous! Non, ce n'est pas probable. Toutes les
femmes se connaissent en gemmes, elles les aiment tant!

--Pourtant, si _elle_ n'y connat rien, elle ne vous devine pas, et vous
voil dans une impasse. Ou il faut vous dclarer, ou il faut risquer de
voir la bague passer  la femme de chambre.

--Me dclarer? rpondit-il avec un vritable effroi. Oh! non, c'est trop
tt! je ne suis pas encourag jusqu' prsent...  moins que ce ton
moqueur ne soit une manire de grande dame!... C'est possible, je
n'avais jamais vis si haut, moi!... car elle est comtesse, vous savez?
Son mari ne prend pas de titre, mais il est de grande maison...

--Mon cher, repris-je avec une ironie qu'il ne comprit pas, tout madr
qu'il tait, je ne vois qu'un moyen: c'est qu'un ami gnreux l'claire
sur la valeur de l'objet qu'on lui a fait si adroitement accepter.
Voulez-vous que je m'en charge?

--Oui! mais pas aujourd'hui au moins! Vous attendrez que je sois parti.

--Bah! vous voil bien craintif! N'tes-vous pas persuad qu'une femme
est toujours flatte d'un riche cadeau?

--Non! cela dpend; elle peut aimer le cadeau et dtester la personne
qui l'offre. Dans ce cas-l, il faut beaucoup de patience et beaucoup de
cadeaux, toujours glisss dans ses mains sans qu'elle songe  les
repousser, et ne tmoignant jamais d'aucune esprance. Vous voyez que
j'ai ma tactique!

--Elle est magnifique, et trs-flatteuse pour les femmes que vous
honorez de vos poursuites!

--Mais... je la crois fort dlicate, reprit-il avec conviction, et, si
vous la critiquez, c'est qu'il vous serait impossible de la suivre!

Je ne lui passai pas ce mouvement d'impertinence et je rentrai au petit
salon, bien dcid  l'en punir. Je me sentis ds lors un aplomb
extraordinaire, et, m'approchant d'Alida:

--Savez-vous, madame, lui dis-je, de quoi je m'entretenais avec M.
Moserwald au clair de la lune?

--Du clair de lune, peut-tre?

--Non, nous parlions bijouterie. Monsieur prtend que toutes les femmes
se connaissent en pierres prcieuses parce qu'elles les aiment
passionnment, et j'ai promis de m'en rapporter  votre arbitrage.

--Il y a l deux questions, rpondit madame de Valvdre. Je ne peux pas
rsoudre la premire; car, pour mon compte, je n'y entends rien; mais,
pour la seconde, je suis force de donner raison  M. Moserwald. Je
crois que toutes les femmes aiment les bijoux.

--Except moi pourtant, dit Paule avec gaiet; je ne m'en soucie pas le
moins du monde.

--Oh! vous, ma chre, reprit Alida du mme ton, vous tes une femme
suprieure! Il n'est question ici que des simples mortelles.

--Moi, dis-je  mon tour avec une amertume extrme, je croyais qu'en
fait de femmes il n'y avait que les courtisanes qui eussent la passion
des diamans.

Alida me regarda d'un air trs-tonn.

--Voil une singulire ide! reprit-elle. Chez les cratures dont vous
parlez, cette passion-l n'existe pas du tout. Les diamants ne
reprsentent pour elles que des cus. Chez les femmes honntes, c'est
quelque chose de plus noble: cela reprsente les dons sacrs de la
famille ou les gages durables des affections srieuses. Cela est si
vrai, que, ruine, une vritable grande dame souffre mille privations
plutt que de vendre son crin. Elle n'en fait le sacrifice que pour
sauver ses enfants ou ses princes.

--Ah! que cela est bien dit et que cela est vrai! s'cria Moserwald
enthousiasm. Entre la femme et le diamant, il y a une attraction
surnaturelle! J'en ai vu mille exemples. Le serpent avait, dit une
lgende, un gros diamant dans la tte; ve vit ce feu  travers ses yeux
et fut fascine. Elle s'y mira comme dans les glaces d'un palais
enchant...

--Voil de la posie, ou je ne m'y connais pas, dis-je en
l'interrompant. Et vous vous moquez des potes, vous!

--Cela vous tonne, mon cher? reprit-il. C'est que je deviens pote
aussi, apparemment, avec les personnes qui m'inspirent!

En parlant ainsi, il lana sur Alida un regard enflamm qu'elle
rencontra et soutint avec une impassibilit extraordinaire. C'tait le
comble du ddain ou de l'effronterie, car son grand oeil interrogateur
tait toujours plein de mystres. Je ne pus supporter cette situation
douteuse, horrible pour elle, si elle n'tait pas la dernire des
femmes. Je lui demandai  voir encore sa bague de vingt-cinq francs, et,
l'ayant regarde:

--Je m'tonne beaucoup, lui dis-je, du peu d'attention que vous avez
accorde  une gemme si belle aprs l'aveu que vous venez de faire de
votre got pour ces sortes de choses. Savez-vous bien, madame, que l'on
vous a vendu l une pierre d'un trs-grand prix?

--Comment? Quoi? Est-ce possible? dit-elle en reprenant la bague et en
la regardant. Est-ce que vous avez des connaissances dans cette
partie-l?

--J'ai pour toute connaissance M. Moserwald, ici prsent, qui, pas plus
tard qu'avant-hier, m'a montr une bague toute pareille, avec des
brillants comme ceux-ci, et qui me l'a offerte pour douze mille francs,
c'est--dire pour rien, selon lui, car elle vaut beaucoup plus.

Devant cette interpellation directe, la figure de Moserwald se
dcomposa, et le rapide coup d'oeil d'Alida, allant de lui  moi, acheva
de le bouleverser.

Madame de Valvdre ne se troubla pas. Elle garda quelques instants le
silence, comme si elle et voulu rsoudre un problme intrieur; puis,
me prsentant la bague:

--Qu'elle ait ou non de la valeur, dit-elle, je la trouve dcidment
fort laide. Voulez-vous me faire le plaisir de la jeter par la fentre?

--Vraiment? par la fentre? s'cria Moserwald incapable de matriser son
motion.

--Vous voyez bien, lui rpondit Alida, que c'est une chose qui a t
perdue, trouve par votre coreligionnaire de Varallo, et vendue sans
qu'il en ait connu la valeur. Eh bien, il faut rendre cette chose  sa
destine, qui est d'tre ramasse dans la boue par les personnes qui ne
craignent pas de se salir les mains.

Moserwald, pouss  bout, eut beaucoup de sang-froid et de prsence
d'esprit. Il me pria de lui donner la bague, et, comme je la lui rendais
avec l'affectation d'une restitution lgitime, il la remit  son doigt
en disant:

--Puisqu'elle devait tre jete aux ordures, je la ramasse, moi. Je ne
sais d'o elle sort, mais je sais qu'elle a t purifie  tout jamais
en passant une journe au doigt de madame de Valvdre! Et maintenant,
qu'elle vaille vingt-cinq sous ou vingt-cinq mille francs, elle est sans
prix pour moi et ne me quittera jamais! L-dessus, ajouta-t-il en se
levant et en me regardant, je pense que ces dames sont fatigues, et
qu'il serait temps...

--M. Obernay et M. Valigny ne se retirent pas encore, rpondit madame de
Valvdre avec une intention dsesprante; mais vous tes libre, d'autant
plus que vous partez demain matin, j'imagine! Quant  la bague, vous ne
pouvez pas la garder. Elle est  moi. Je l'ai paye et ne vous l'ai pas
donne... Rendez-la moi!

Les gros yeux de Moserwald brillrent comme des escarboucles. Il crut
son triomphe assur en dpit d'un cong donn pour la forme, et rendit
la bague avec un sourire qui signifiait clairement: Je savais bien
qu'on la garderait! Madame de Valvdre la prit, et, la jetant hors de
sa chambre sur le palier, par la porte ouverte, elle ajouta:

--La ramassera qui voudra! elle ne m'appartient plus; mais celui qui la
portera en mmoire de moi pourra se vanter d'avoir l une chose que je
mprise profondment.

Moserwald sortit dans un tat d'abattement qui me fit peine  voir.
Paule n'avait absolument rien compris  cette scne,  laquelle,
d'ailleurs, elle avait donn peu d'attention. Quant  Obernay, il avait
essay un instant de comprendre; mais il n'en tait pas venu  bout, et,
attribuant tout ceci  quelque trange caprice de madame de Valvdre, il
avait repris tranquillement l'analyse de la _saxifraga retusa_.




III


J'avais suivi Moserwald sans affectation, pensant bien que, s'il avait
du coeur, il me demanderait compte de la manire dont j'avais servi sa
cause. Je le vis hsiter  ramasser sa bague, hausser les paules et la
reprendre. Ds qu'il m'aperut, il m'attira jusque dans sa chambre et me
parla avec beaucoup d'amertume, raillant ce qu'il appelait mes prjugs
et dclarant mon austrit la chose du monde la plus ridicule. Je le
laissai  dessein devenir un peu grossier dans ses reproches, et, quand
il en fut l:

--Vous savez, mon cher monsieur, lui dis-je, que, si vous n'tes pas
content, il y a une manire de s'expliquer, et me voici  vos ordres.
N'allez pas plus loin en paroles; car je serais forc de vous demander
la rparation que je vous offre.

--Quoi? qu'est-ce  dire? fit-il avec beaucoup de surprise. Vous voulez
vous battre? Eh bien, voil un trait de lumire, un aveu! Vous tes mon
rival, et c'est par jalousie que vous m'avez si brutalement ou si
maladroitement trahi! Dites que c'est l votre motif, alors je vous
comprends et je vous pardonne.

Je lui dclarai que je n'avais aucun aveu  faire, et que je ne tenais
pas  son pardon; mais, comme je ne voulais pas perdre avec lui les
prcieux instants que je pouvais passer encore auprs de madame de
Valvdre ce soir-l, je le quittai en l'engageant  faire ses
rflexions, et en lui disant que dans une heure je serais chez lui.

La galerie de bois dcoup faisant extrieurement le tour de la maison,
je revins par l  l'appartement de madame de Valvdre; mais je la
trouvai sur cette galerie, et venant  ma rencontre.

--J'ai une question  vous adresser, me dit-elle d'un ton froid et
irrit. Asseyez-vous l. Nos amis sont encore plongs dans la botanique.
Comme il est au moins inutile de les mettre au courant d'un accident
ridicule, nous pouvons changer ici quelques mots. Vous plat-il de me
dire, monsieur Francis Valigny, quel rle vous avez jou dans cet
incident, et comment vous avez t inform de ce que vous m'avez donn 
deviner?

Je lui racontai tout avec la plus entire sincrit.

--C'est bien, dit-elle, vous avez eu bonne intention, et vous m'avez
rellement rendu service en m'empchant de donner un instant de plus
dans un pige que je ne veux pas qualifier. Vous auriez pu tre moins
acerbe dans la forme; mais vous ne me connaissez pas, et, si vous me
prenez pour une femme perdue, ce n'est pas plus votre faute que la
mienne.

--Moi! m'criai-je, je vous prends... Moi qui...!

Je me mis  balbutier d'une manire extravagante.

--Laissez, laissez, reprit-elle. Ne vous dfendez pas de vos
prventions, je les connais. Elles ont perc trop brutalement, lorsqu'
propos de ma thorie tout impersonnelle sur les diamants, vous avez dit
que c'tait un got de courtisane!

--Mais, au nom du ciel, laissez-moi jurer que je n'ai pas dit cela!

--Vous l'avez pens, et vous avez dit l'quivalent. coutez, je viens de
recevoir ici, de la part de ce juif et par contre-coup de la vtre, une
mortelle insulte. Ne croyez pas que le ddain qui me prserve de la
colre me garantisse d'une relle et profonde douleur...

Je vis, aux rayons de la lune, un ruisseau de larmes briller comme un
flot de perles sur les joues ples de cette charmante femme, et, sans
savoir ce que faisais, encore moins ce que je disais, je tombai  ses
pieds en lui jurant que je la respectais, que je la plaignais, et que
j'tais prt  la venger. Peut-tre en ce moment m'arriva-t-il de lui
dire que je l'aimais. Troubls tous deux, moi de sa douleur, elle de ma
subite motion, nous fmes quelques instants sans nous entendre l'un
l'autre et sans nous entendre nous-mmes.

Elle surmonta ce trouble la premire, et, rpondant  une parole que je
lui rptais pour attnuer ma faute:

--Oui, je le sais, dit-elle, vous tes un enfant; mais, s'il n'y a rien
de gnreux comme un enfant qui croit, il n'y a rien de terrible et de
cruel comme un enfant qui doute, et vous tes l'ami, l'_alter ego_ d'un
autre enfant bien plus sceptique et bien plus brutal que vous... Mais je
ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec l'autre. Il faut que l'aimable
et douce Paule de Valvdre soit heureuse. Vous tes dj son ami,
puisque vous tes celui de son fianc; ou j'aurais tort contre vous
trois, ou, en me donnant raison contre vous deux, Paule souffrirait.
Permettez donc que je m'explique avec vous, et que je vous dise un peu
qui je suis. Ce sera dit en deux mots. Je suis une personne _accable,
finie_, inoffensive par consquent. Henri Obernay m'a prsente  vous,
je le sais, comme une plaintive et ennuyeuse crature, mcontente de
tout et accusant tout le monde. C'est sa thse, il l'a soutenue devant
moi; car, s'il est mal lev, il est sincre, et je sais bien que je
n'ai pas en lui un ennemi perfide. Dites-lui que je ne me plains de
personne, et, ceci tabli, fuites-lui part du motif qui m'amenait ici,
vous qui savez et devez taire celui qui va ds demain me faire repartir.

--Demain! vous partez demain?

--Oui, si M. Moserwald reste, et je n'ai aucune autorit sur lui.

--Il partira, je vous en rponds!

--Et moi, je vous dfends d'pouser ma querelle! De quel droit, s'il
vous plat, prtendriez-vous me compromettre en vous faisant mon
chevalier?

--Mais pourquoi donc voulez-vous partir, mon Dieu? Est-ce que les
outrages de cet homme vous atteignent?

--Oui, l'outrage atteint toujours une veuve dont le mari est vivant.

--Ah! madame, vous tes mconnue et dlaisse, je le savais bien, moi!
mais...

--Il n'y a pas de _mais_. Les choses sont ainsi. M. de Valvdre est un
homme infiniment respectable, qui sait tout, except l'art de faire
respecter la femme qui porte son nom; mais cette femme sait heureusement
ce qu'elle doit  ses enfants, et, pour se faire respecter elle-mme,
elle n'a qu'un refuge, la retraite et la solitude. Elle y retournera
donc, et, puisque vous savez pourquoi elle y rentre, sachez aussi
pourquoi elle en tait sortie un instant. Il faut que la solitude qu'on
lui a choisie soit au moins  elle, et que personne n'ait le droit de
l'y troubler. Eh bien, je ne me plains pas; mais, cette fois, je
rclame. Mademoiselle Juste de Valvdre m'est une socit antipathique.
Mon mari assure qu'il ne l'a pas place auprs de moi pour me
surveiller, mais pour servir de chaperon  Paule, et ne pas me
condamner, disait-il,  un rle qui n'est pas encore de mon ge.
Cependant, mademoiselle Juste de Valvdre s'est faite oppressive et
offensante. J'ai support cela cinq ans: je suis au bout de mes forces.
Le moment logique et naturel d'en finir est venu, puisque le mariage de
Paule avec Obernay est rsolu, et devait tre clbr au commencement de
l'anne. M. de Valvdre semble l'avoir oubli, et Henri, comme tous les
savants, a beaucoup de patience en amour. Je venais donc dire  mon
mari: Paule s'ennuie, et, moi, je me meurs de lassitude et de dgot.
Mariez Paule, et dlivrez-moi de Juste, ou, si Juste doit rester
souveraine dans ma maison, permettez-moi de transporter mes enfants et
mes pnates auprs de Paule,  Genve, o elle doit demeurer aprs son
mariage. Et, si cela ne convient pas  Obernay, laissez-moi chercher ou
fixez-moi une autre retraite, un ermitage dans une thbade quelconque,
pourvu que je sois dlivre de l'autorit tout  fait illgitime d'une
personne que je ne puis aimer. J'esprais, je croyais trouver M. de
Valvdre ici. Il a pris son vol vers les nuages, o je ne puis
l'atteindre. Je ne voulais pas et je ne veux pas crire: crire accuse
trop les torts des absents. Je ne veux pas non plus m'expliquer
directement avec Obernay sur le compte de mademoiselle Juste. Il lui est
trs attach et ne manquerait pas de lui donner raison contre moi. Nous
nous froisserions mutuellement, comme cela est arriv dj. Puisque je
ne puis attendre M. de Valvdre ici, je vous charge au moins d'expliquer
 Henri le motif en apparence si inquitant et si mystrieux de mon
voyage. S'il aime Paule, il fera quelque effort pour hter son mariage
et ma dlivrance. J'ai dit. Oubliez-moi et portez-vous bien.

En achevant cette explication sur un ton d'enjouement qui refoulait un
profond sanglot, elle me tendit la main et se leva pour me quitter.

Je la retins.

--Je vous jure, m'criai-je, que vous ne partirez pas, que vous
attendrez M. de Valvdre ici, et que vous mnerez  bien un projet qui
n'a rien que de lgitime et de raisonnable. Je vous jure que Moserwald,
s'il ne part pas, n'osera plus lever les yeux sur vous, car Obernay et
moi l'en empcherons. Nous en avons le droit, puisque Obernay va devenir
votre beau-frre, et que je suis son _alter ego_, vous l'avez dit. Notre
devoir est donc de vous dfendre et de ne pas mme souffrir qu'on vous
importune. Je vous jure enfin qu'Henri ne prendra pas obstinment le
parti d'une autre personne qui vous dplat et qui ne peut pas avoir
raison contre vous. Henri aime ardemment sa fiance, je ne crois pas 
la patience qu'il affecte; de grce, madame, croyez en nous, croyez en
moi: je comprends l'honneur que vous venez de me faire eu me parlant
comme  quelqu'un de votre famille, et, ds ce jour, je vous suis dvou
jusqu' la mort.

La chaleur de mon zle ne parut pas effrayer madame de Valvdre: elle
avait pleur, elle tait brise; elle sembla se laisser aller
instinctivement au besoin de se fier  un ami. Je ne comprenais pas,
moi, qu'une femme si ravissante, si fire et si douce en mme temps, ft
isole dans la vie  ce point d'avoir besoin de la protection d'un
enfant qu'elle voyait pour la premire fois. J'en tais surpris, indign
contre son mari et sa famille, mais follement heureux pour mon compte.

En la quittant, je me rendis chez Moserwald.

--Eh bien, lui dis-je, o en sommes-nous? Nous battrons-nous?

--Ah! vous arrivez en fier--bras, rpondit-il, parce que vous croyez
peut-tre que je reculerais? Vous vous trompez, mon cher, je sais me
battre et je me bats quand il le faut. J'ai eu trop d'aventures de
femmes pour ne pas savoir qu'il faut tre brave  l'occasion; mais il
n'y a pas ici de motif suffisant, et je ne suis pas en colre. J'ai du
chagrin, voil tout. Consolez-moi, ce sera beaucoup plus humain et plus
sage.

--Vous voulez que je vous console?

--Oui, vous le pouvez; dites-moi que vous n'tes pas son amant, et je
garderai l'esprance.

--Son amant! quand je l'ai vue hier pour la premire fois! Mais pour
quelle femme la prenez-vous donc, esprit corrompu et salissant que vous
tes?

--Vous me dites des injures; vous tes amoureux d'elle! Oui, oui, c'est
clair. Vous vous tes moqu de moi; vous m'avez dit que vous la trouviez
laide, vous m'avez offert de me servir..., et j'ai donn dans le
panneau. h! comme l'amour rend bte! Vous, cela vous a donn de
l'esprit: c'est la preuve que vous aimez moins que moi!

--Vous avez la prtention d'aimer, vous qui ne connaissez que les voies
de l'infamie, et qui croyez pouvoir acheter l'amour?

--Voil vos exagrations, et je m'tonne qu'un garon aussi intelligent
que vous comprenne si mal la ralit. Comment! c'est outrager une femme
que de la combler de prsents et de richesses sans lui rien demander?

--Mais on connat cette manire de ne rien demander, mon cher! Elle est
 l'usage de tous les nababs impertinents, elle constate une confiance
intrieure, une attente tranquille et perfide dont une femme d'honneur
doit s'indigner. C'est une manire de placer un capital sur la certitude
d'un plaisir personnel et sur l'invitable lchet de la personne
sduite: beau dsintressement en vrit, et, si j'tais femme, j'en
serais singulirement touche!

Moserwald subit mon indignation avec une douceur tonnante. Assis devant
une table, la tte dans ses mains, il paraissait rflchir. Quand il
releva la tte, je vis avec la plus grande surprise qu'il pleurait.

--Vous m'avez fait du mal, dit-il, beaucoup de mal; mais je ne vous en
veux pas. J'ai mrit tout cela par mon manque d'esprit et d'ducation.
Que voulez-vous! je n'ai jamais fait la cour  une femme si haut place,
moi, et ce que j'imagine de plus _artiste_ et de plus dlicat est
prcisment ce qui l'offense le plus..., tandis que vous... avec rien,
avec des airs et des paroles, vous qui ne la connaissez que d'hier et
qui ne l'aimez certainement pas comme je l'aime, moi, depuis deux
ans..., car il y a deux ans, oui, deux ans que j'en suis malade, que
j'en deviens fou chaque fois que je la rencontre!... J'en perds
l'esprit, entendez-vous, mon cher? Et je vous le dis,  vous, mon rival,
destin  me supplanter parce que vous avez pour vous la musique du
sentiment, et que les femmes les plus senses se laissent endormir par
cette musique-l... Cela ne les amuse pas toujours, mais cela flatte
leur vanit quelquefois plus que les parures et que le bonheur. Eh bien,
je le rpte, je ne vous en veux pas. C'est votre droit, et, si vous
m'en voulez de ce que j'ai fait, vous manquez d'esprit. Nous ne nous
devons rien l'un  l'autre, n'est-ce pas? nous n'avons donc pas de
motifs pour nous har. Au fond, je vous aime, je ne sais pas pourquoi;
un instinct, un caprice d'esprit, peut-tre une ide romanesque, parce
que vous aimez la mme femme que moi, et que nous devons nous retrouver
plus d'une fois embotant le pas derrire elle. Qui sait? nous serons
peut-tre conduits tous deux, et peut-tre aussi vous d'abord..., moi
plus tard... Enfin je n'y renonce pas, vous voyez! Je vous le
promettrais que je mentirais, et je suis la franchise mme. Je pars
demain matin; c'est ce que vous dsirez? Je le dsire galement. Votre
Obernay m'ennuie, et cette belle-soeur me gne. Adieu donc, mon
trs-cher, et au revoir... Ah! attendez! vous tes pauvre, et vous
croyez qu'on peut se passer d'argent en amour. Grave erreur! il vous en
faut, ou il vous en faudra bientt, ne ft-ce que pour payer une chaise
de poste au besoin! Voil mon blanc-seing. Donnez-le n'importe o, 
n'importe quel banquier,... on vous comptera la somme que vous jugerez
ncessaire. Je m'en rapporte  votre dlicatesse et  votre discrtion!
Direz-vous  prsent que les juifs n'ont rien de bon?

Je lui saisis le bras au moment o il me prsentait sa signature, qu'il
venait de tracer rapidement avec quelques mots d'argot financier sur une
feuille de papier blanc. Je le forai de remettre cela sur la table sans
que mes mains y eussent touch.

--Un instant! lui dis-je; avant de nous quitter, je veux savoir, je veux
comprendre l'tranget de votre conduite. Je ne me paye pas de paroles
vagues, et je ne vous crois pas fou. Vous me prenez pour un rival, pour
un rival heureux qui plus est, et vous voulez me fournir les moyens qui,
selon vous, me sont ncessaires pour assouvir ma passion! Quel est ce
calcul? Rpondez, rpondez, ou je prendrai pour une grave injure l'offre
que vous me faites, car je perds patience, je vous en avertis.

Je parlais avec tant de fermet, que Moserwald se dconcerta. Il resta
pensif un instant; puis il rpondit, avec un beau et franc sourire qui
me le montra sous un jour nouveau, tout  fait inexplicable.

--Vous ne le devinez pas, enfant, mon calcul? C'est que vous voulez voir
un calcul o il n'y en a pas! C'est un lan et une inspiration tellement
naturels...

--Vous voulez acheter ma reconnaissance?

--Prcisment, et cela pour que vous ne parliez pas de moi avec aversion
et mpris  cette femme que j'aime... Vous refusez mes services?
N'importe! vous ne pourrez pas oublier avec quelle courtoisie je vous
les ai offerts, et un jour viendra o vous les rclamerez.

--Jamais! m'criai-je indign.

--Jamais? reprit-il. Dieu lui-mme ne connat pas ce mot-l; mais, pour
le moment, je m'en empare: c'est un aveu de plus de votre amour!

Je sentis que, quelle que fut mon attitude, lgre ou srieuse, je
n'aurais pas le dernier mot avec cet homme bizarre, ttu autant que
souple, et naf autant que rus. Je brlai devant lui son blanc-seing;
mais je ne sais avec quel art il tourna la fin de notre entretien. Il
est de fait qu'en le quittant je m'aperus qu'il m'avait forc de le
remercier, et que, venu l en humeur de le battre, je m'en allais en
touchant la main qu'il me tendait.

Il partit au point du jour, laissant notre hte et tous les gens de la
maison et du village enthousiasms de sa gnrosit. Il n'et pas fait
bon le traiter de juif devant eux; je crois qu'on nous et lapids.

Je ne saurais dire si je dormis mieux cette nuit-l que les prcdentes.
Je crois qu' cette poque j'ai d passer des semaines entires sans
sommeil et sans en sentir le besoin, tant la vie s'tait concentre dans
mon imagination. Le lendemain, Paule et Obernay vinrent djeuner dans la
salle basse avec Alida. Ils avaient forc madame de Valvdre  une
explication qui, contrairement aux prvisions de celle-ci, n'avait amen
aucun orage. Il est bien vrai qu'Henri avait dfendu le caractre et les
intentions de mademoiselle Juste; mais Paule avait tout apais en
dclarant que sa soeur ane avait outre-pass son mandat, qu'au lieu de
se borner  soulager madame de Valvdre des soins de la famille et du
mnage, elle avait usurp une autorit qui ne lui appartenait pas, en un
mot qu'Alida avait raison de se plaindre, et qu'elle-mme avait souffert
une certaine perscution trs-injuste et trs-fcheuse pour avoir voulu
dfendre les droits de la vritable mre de famille.

Obernay n'aimait pas Alida, et il aimait encore moins que sa fiance
prt parti pour elle; mais il craignait avant tout d'tre injuste, et,
en prsence de cet intrieur troubl, il jugea fort sainement qu'il
fallait cder sous peine d'exasprer. Puis, la question de son prochain
mariage se trouvant souleve par l'incident, il prouva tout  coup une
vive reconnaissance pour madame de Valvdre, et passa dans son camp avec
armes et bagages. Si botaniste qu'il ft, il tait homme et amoureux.
Quelques mots de lui, pendant qu'on servait le djeuner, me mirent au
courant de ce qui s'tait pass la veille au soir aprs ma sortie, et de
ce qui avait t dcid le matin mme aprs la nouvelle du dpart de
Moserwald. On devait attendre  Saint-Pierre le retour de Valvdre, afin
de lui soumettre le voeu commun,  savoir le prochain mariage de Paule
et l'expulsion  l'amiable de mademoiselle Juste. Cette dernire mesure,
venant de l'initiative apparente du chef de la famille, ne pouvait
manquer d'tre  la fois absolue et douce dans la forme.

Le sjour d'Alida  Saint-Pierre pouvait donc durer huit jours, quinze
jours, peut-tre davantage. M. de Valvdre avait mis dans ses prvisions
qu'il redescendrait peut-tre la montagne par le versant qui nous tait
oppos, et que, l, renouvelant ses provisions et ses guides, il
recommencerait l'ascension d'un autre ct, si ses premiers efforts
n'avaient pas abouti. Quels souhaits je fis ds lors pour l'insuccs de
l'exploration scientifique! Alida semblait calme et presque gaie de ce
campement dans la montagne. Elle me parlait avec douceur et abandon,
elle me souffrait auprs d'elle. J'tais assis  la mme table. Elle
projetait une promenade, et ne me dfendait pas de l'accompagner.
J'tais tout espoir et tout bonheur, en mme temps que la douleur de
l'avoir offense un instant restait en moi comme un remords.

Il y a un langage mystrieux entre les mes qui se cherchent. Ce langage
n'a mme pas besoin du regard pour persuader; il est compltement
inapprciable aux yeux comme aux oreilles des indiffrents; mais il
traverse le milieu obscur et born des perceptions physiques, il
embrasse je ne sais quels fluides, il va d'un coeur  l'autre sans se
soumettre aux manifestations extrieures. Alida me l'a dit souvent
depuis. Ds cette matine, o je ne songeai pas  lui exprimer mon
repentir et ma passion par un seul mot, elle se sentit adore, et elle
m'aima. Je ne lui fis point de _dclaration_, elle ne me fit point
d'_aveux_, et pourtant, le soir de ce jour-l, nous lisions dans la
pense l'un de l'autre et nous tremblions de la tte aux pieds quand,
malgr nous, nos regards se rencontraient.

A la promenade, je ne la quittai pas d'un instant. Elle tait
mdiocrement marcheuse, et, ne se rsignant pas  emprisonner ses petits
pieds dans de gros souliers, elle s'en allait, adroite, insouciante,
mais vite meurtrie et fatigue,  travers les pierres de la montagne et
les galets du torrent, avec ses bottines minces, son ombrelle dans une
main, un gros bouquet de tleurs sauvages dans l'autre, et laissant sa
robe s'accrocher  tous les obstacles du chemin. Obernay allait devant
avec Paule, emports tous deux par une ardeur d'herborisation effrne;
puis ils faisaient de longues pauses pour comparer, choisir et parer les
chantillons qu'ils emportaient. Nous n'avions pas de guide; Henri nous
en dispensait. Il me confiait madame de Valvdre, heureux de n'avoir pas
 se proccuper d'elle et de pouvoir tre tout entier  son intrpide et
infatigable lve.

--Suivez-nous ou devancez-nous, m'avait-il dit; il suffit que vous ne
nous perdiez pas de vue. Je ne vous mnerai pas dans des endroits
dangereux. Pourtant surveille un peu madame de Valvdre, elle est fort
distraite et ne doute de rien.

J'avais eu, moi, l'infme hypocrisie de lui dire que j'tais la victime
de la journe et que j'aimerais bien mieux herboriser  ma manire,
c'est--dire errer et contempler  ma guise, que d'accompagner cette
belle dame nonchalante et fantasque.

--Prends patience pour aujourd'hui, avait rpondu Obernay; demain, nous
arrangerons cela autrement. Nous lui donnerons un mulet et un guide.

Candide Obernay!

Je fis si bien, que ces quatre heures de promenade furent un tte--tte
ininterrompu avec Alida. Quand nos compagnons s'arrtaient, je la
faisais marcher, afin, disais-je, de n'avoir pas  se presser pour les
rejoindre quand ils reprendraient les devants, et, quand nous avions un
peu d'avance, je l'invitais  se reposer jusqu' ce que nous les
vissions se remettre en marche. Je ne lui disais rien. J'tais auprs
d'elle ou autour d'elle comme un chien de garde, ou plutt comme un
esclave intelligent occup  carter les pines et les cailloux de son
chemin. Si elle regardait un brin d'herbe sur le revers du rocher, je
m'lanais, au risque de me tuer, pour le lui rapporter en un clin
d'oeil. Je tenais son ombrelle quand elle tait assise, je dbarrassais
son charpe des brins de mousse qu'elle avait ramasss en frlant les
sapins; je lui trouvais des fraises l o il n'y en avait pas; je crois
que j'aurais fait fleurir des camellias sur le glacier. Et je prenais
tous ces soins classiques, je lui rendais tous ces hommages, aujourd'hui
passs de mode et ds lors assez rebattus, avec une ivresse de bonheur
qui m'empcha d'tre ridicule. Elle essaya bien d'abord de s'en moquer;
mais, voyant que je me livrais tout entier  son ddain et  son ironie
sans me plaindre et sans me dcourager, elle devint srieuse, et je
sentis qu' chaque instant elle s'attendrissait.

Le soir, dans sa chambre, aprs le dpart des fuses qui nous
signalrent l'expdition dans une rgion moins leve que la veille,
mais plus loigne au flanc de la montagne, elle reprit sa broderie, et
les fiancs reprirent leur tude. Je m'assis auprs d'elle et lui offris
de lui faire la lecture  voix basse.

--Je veux bien, dit-elle avec douceur en me montrant mon volume de
posies sur son guridon. J'ai tout lu, mais les vers se laissent
relire.

--Non, pas ceux-ci! ils sont mdiocres.

--Ils sont jeunes, ce n'est pas la mme chose. N'avons-nous pas fait
hier le pangyrique de la jeunesse?

--Il y a jeunesse et jeunesse, celle qui attend l'amour et celle qui
l'prouve. La premire parle beaucoup pour ne rien dire, la seconde ne
dit rien et comprend l'infini.

--Voyons toujours le rve de la premire!

--Soit! On pourra s'en moquer, n'est-ce pas?

--Non! je prends l'enfant sous ma protection. J'ai lu, dans les dix
lignes de la prface, que l'auteur n'avait que vingt ans. A propos,
croyez-vous qu'il les ait encore?

--Le livre est dat de 1832; mais c'est gal, si vous voulez que
l'auteur n'ait pas vieilli...

--Quel ge avez-vous donc, vous?

--Je n'en sais rien; j'ai l'ge que Votre Majest voudra.

Je retrouvais le courage de plaisanter, parce que je voyais Obernay
m'couter d'une oreille. Quand il crut s'tre convaincu que je n'avais
que des riens  changer avec cette femme rpute par lui frivole, il
n'couta plus; mais alors je ne trouvai plus rien  dire, l'motion me
prit  la gorge, et je sentis qu'il me serait impossible de lire une
page. Alida s'en aperut bien, et, reprenant le livre:

--Je vois, dit-elle, que vous mprisez beaucoup mon petit pote; moi,
sans l'admirer prcisment, je l'aimais. Puisque vous faites si peu de
cas de l'ingnuit romanesque, je ne vous le rendrai pas, je vous en
avertis. Est-ce que vous le connaissez, ce garon-l?

--Il est anonyme.

--Ce n'est pas une raison.

--C'est vrai. Je peux parler de lui sans le compromettre et vous dire ce
qu'il est devenu. Il est rest anonyme et ne fait plus de vers.

--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est devenu savant? dit-elle en baissant la
voix et comme pntre d'effroi.

--Vous dtestez donc bien la science? repris-je en baissant la voix
aussi. Oh! ne vous gnez pas, je ne sais rien au monde!

--Vous avez bien raison; mais je ne peux rien dire ici. Nous parlerons
de cela demain  la promenade.

--Nous parlerons! je ne crois pas!

--Pourquoi? Voyons, dit-elle en s'efforant de faire envoler en paroles
l'motion qui m'accablait et qu'elle ne voulait plus subir en dpit
d'elle-mme, pourquoi ne nous sommes-nous rien dit aujourd'hui? Moi, je
suis taciturne, mais c'est par timidit. Une ignorante qui a vcu dix
ans avec des oracles a d prendre l'habitude de se taire; mais vous?
Allons, puisque vous n'tes en train ni de lire ni de causer, vous
devriez me faire un peu de musique... Non? Je vous en prie!

Madame de Valvdre, je l'ai su plus tard, tait une sduisante enfant
qu'il fallait toujours occuper et distraire pour l'arracher  une
mlancolie profonde. Elle sentait si bien ce besoin, qu'elle allait
qutant les soins et les attentions avec une navet dsoeuvre qui la
faisait paratre tantt coquette, tantt voluptueuse. Elle n'tait ni
l'un ni l'autre. L'ennui et le besoin d'motions taient les mobiles de
toute sa conduite, dirai-je aussi de ses attachements?... Je ne sus pas
rsister  sa prire et j'obtins seulement la permission de faire de la
musique  distance. Plac au bout de la galerie, je fis chanter mon
hautbois comme une voix de la nuit. Le bruit des cascades de la
montagne, la magie du clair de lune aidrent au prestige; Alida fut
vivement mue, les fiancs eux-mmes m'coutrent avec intrt. Quand je
rentrai, le bon Obernay m'accabla d'loges; la candide Paule aussi se
fit la complice de mon succs. Madame de Valvdre ne me dit rien; elle
dit aux autres  demi-voix--mais je l'entendis bien--que j'avais le
talent le plus sympathique qu'elle et encore rencontr.

Que se passa-t-il durant les deux jours qui suivirent? Je n'eus pas la
hardiesse de me dclarer et je fus compris; je tremblais d'tre repouss
si je parlais. Mon ingnuit tait grande: on lisait clairement dans mon
coeur, et on se laissait adorer.

Le troisime jour, Obernay me prit  l'cart aprs le dpart des fuses.

--Je suis inquiet et je pars, me dit-il; le signal que je viens
d'expliquer  ces dames comme n'annonant rien de fcheux tait presque
un signal de dtresse. Valvdre est en pril; il ne peut ni monter ni
descendre, et le temps menace. Pour rien au monde, il ne faut inquiter
Paule ni avertir Alida; elles voudraient me suivre, ce qui rendrait tout
impossible. Je viens d'inventer une migraine, et je suis cens me
retirer pour dormir; mais je me mets en route sur l'heure avec les
guides, qui, par mon ordre, sont toujours prts. Je marcherai toute la
nuit, et, demain, j'espre rejoindre l'expdition dans l'aprs-midi. Tu
le sauras, s'il m'est possible de t'envoyer une fuse dans la soire. Si
tu ne vois rien, il n'y aura rien  dire, rien  faire; tu t'armeras de
courage en te disant que ce n'est pas une preuve de dsastre, mais que
la provision de pices d'artifice est puise ou endommage, ou bien
encore que nous sommes dans un pli de terrain qui ne nous permet pas
d'tre vus d'ici. Quoi qu'il arrive, reste auprs de ces deux femmes
jusqu' mon retour, ou jusqu' celui de Valvdre... ou jusqu' une
nouvelle quelconque...

--Je vois, lui dis-je, que tu n'es pas sr de revenir! Je veux
t'accompagner!

--N'y songe pas, tu ne ferais que me retarder et compliquer mes
proccupations. Tu es ncessaire ici. Au nom de l'amiti, je te demande
de me remplacer, de protger ma fiance, de soutenir son courage au
besoin... de lui donner patience, si, comme je l'espre, il ne s'agit
que de quelques jours d'absence, enfin d'aider madame de Valvdre 
rejoindre ses enfants, si...

--Allons, ne croyons pas au malheur! Pars vite, c'est ton devoir; je
reste, puisque c'est le mien.

Il fut convenu que, le lendemain matin, j'expliquerais l'absence d'Henri
en disant qu'il avait reu un message de M. de Valvdre, lequel
l'envoyait faire des observations sur une montagne voisine; que, pour la
suite, j'inventerais au besoin d'autres prtextes de son absence en
m'inspirant des circonstances qui pourraient se prsenter.

J'entrais donc dans le pome de l'amour heureux sous les plus funbres
auspices. J'avoue que je m'inquitais mdiocrement de M. de Valvdre. Il
suivait sa destine, qui tait de prfrer la science  l'amour ou tout
au moins au bonheur domestique; il y risquait, par consquent, son
honneur conjugal et sa vie. Soit! c'tait son droit, et je ne voyais pas
pourquoi je l'aurais plaint ou pargn; mais Obernay m'tait un grave
sujet d'effroi et de tristesse. J'eus beaucoup de peine  paratre calme
en expliquant son dpart. Heureusement, mes compagnes furent aisment
dupes. Alida tait plutt porte  se plaindre des prilleuses
excursions de son mari qu' s'en tounnenter. Il tait facile de voir
qu'elle tait humilie d'avoir perdu l'ascendant qui l'avait retenu
plusieurs annes dans son mnage. Elle ne paraissait plus en souffrir
pour son propre compte, mais elle en rougissait devant le inonde. Quant
 Paule, elle croyait si religieusement  la confiance et  la sincrit
d'Obernay, qu'elle combattit bravement un premier mouvement d'inquitude
en disant:

--Non, non! Henri ne m'et pas trompe. Si mon frre tait en danger, il
me l'et dit. Il n'et pas dout de mon courage, il n'et laiss  nul
autre que moi le soin de soutenir celui de ma belle-soeur.

Le temps tait brouill, on ne sortit pas ce jour-l. Paule travailla
dans sa chambre; malgr l'air humide et froid, Alida passa l'aprs-midi
assise sur la galerie, disant qu'elle touffait dans ces pices crases
par un plancher bas. J'tais  ses cts, et ne pouvais douter qu'elle
ne se prtt au tte--tte; j'eusse t enivr la veille de tant de
bonts, mais j'tais mortellement triste en songeant  Obernay, et je
faisais de vains efforts pour me sentir heureux. Elle s'en aperut, et,
sans songer  deviner la vrit, elle attribua mon abattement  la
passion contenue par la crainte. Elle me pressa de questions imprudentes
et cruelles, et ce que je n'eusse pas os lui dire dans l'ivresse de
l'esprance, elle me l'arracha dans la fivre de l'angoisse; mais ce
furent des aveux amers et remplis de ces injustes reproches qui
trahissent le dsir plus que la tendresse. Pourquoi voulait-elle lire
dans mon coeur troubl, si le sien, qui paraissait calme, n'avait 
m'offrir qu'une piti strile?

Elle ne fut pas blesse de mes reproches.

--coutez, me dit-elle, j'ai provoqu cet abandon de votre part, vous
allez savoir pourquoi, et, si vous m'en savez mauvais gr, je croirai
que vous n'tes pas digne de ma confiance. Depuis le premier jour o
nous nous sommes vus, vous avez pris vis--vis de moi une attitude
douloureuse, impossible. On m'a souvent reproch d'tre coquette; on
s'est bien tromp, puisque la chose que je crains et que je hais le
plus, c'est de faire souffrir. J'ai inspir plusieurs fois, je ne sais
pourquoi ni comment, des passions subites, je devrais plutt dire des
fantaisies ardentes, offensantes mme... Il en est pourtant que j'ai d
plaindre, ne pouvant les partager. La vtre...

--Tenez, m'criai-je, ne parlez pas de moi: vous me calomniez, ne
pouvant me comprendre! Il est possible que vous soyez douce et bonne,
mais vous n'avez jamais aim!

--Si fait, reprit-elle: j'ai aim... mon mari! mais ne parlons pas
d'amour, il n'est pas question de cela. Ce n'est pas de l'amour que vous
avez pour moi! Oh! restez l, et laissez-moi tout vous dire. Vous
subissez une trs-vive motion auprs de moi, je le vois bien. Votre
imagination s'est exalte, et vous me diriez que vous tes capable de
tout pour m'obtenir, que je ne vous contredirais pas. Chez les hommes,
ces sortes de vouloirs sont aveugles; mais croyez-vous que la force de
votre dsir vous cre un mrite quelconque? dites, le croyez-vous? Si
vous le croyez, pourquoi refuseriez-vous  M. Moserwald un droit gal 
ma bienveillance?

Elle me faisait horriblement souffrir. Elle avait raison dans son dire;
mais n'avais-je pas raison, moi aussi, de trouver cette froide sagesse
bien tardive aprs trois jours de confiance perfide et de muet
encouragement? Je m'en plaignis avec nergie; j'tais outr et prt 
tout briser, dusse-je me briser moi-mme.

Elle ne s'offensa de rien. Elle avait de l'exprience et peut-tre
l'habitude de scnes semblables.

--Tenez, reprit-elle quand j'eus exhal mon dpit et ma douleur, vous
tes malheureux dans ce moment-ci; mais je suis plus  plaindre que
vous, et c'est pour toute la vie... Je sens que je ne gurirai jamais du
mal que vous me faites, tandis que vous...

--Expliquez-vous! m'criai-je en serrant ses mains dans les miennes avec
violence. Pourquoi souffririez-vous  cause de moi?

--Parce que j'ai un rve, un idal que vous contristez, que vous brisez
affreusement! Depuis que j'existe, j'aspire  l'amiti,  l'amour vrai;
je peux dire ce mot-l, si celui d'amiti vous rvolte. Je cherche une
affection  la fois ardente et pure, une prfrence absolue, exclusive,
de mon me pour un tre qui la comprenne et qui consente  la remplir
sans la dchirer. On ne m'a jamais offert qu'une amiti pdante et
despotique, ou une passion insense, pleine d'gosme ou d'exigences
blessantes. En vous voyant... oh! je peux bien vous le dire,  prsent
que vous l'avez dj mprise et refoule en moi, j'ai senti pour vous
une sympathie trange..., perfide,  coup sr! J'ai rv, j'ai cru me
sentir aime; mais, ds le lendemain, vous me hassiez, vous
m'outragiez... Et puis vous vous repentiez aussitt, vous demandiez
pardon avec des larmes, j'ai recommenc  croire. Vous tiez si jeune et
vous paraissiez si naf! Trois jours se sont passs, et... voyez comme
je suis coquette et ruse! je me suis sentie heureuse et je vous le dis!
Il me semblait avoir enfin rencontr mon ami, mon frre..., mon soutien
dans une vie dont vous ne pouvez deviner les souffrances et les
amertumes!... Je m'endormais tranquille, insense. Je me disais C'est
peut-tre enfin _lui_ qui est l! Mais, aujourd'hui, je vous ai vu
sombre et charg d'ennuis  mes cts. La peur m'a prise, et j'ai voulu
savoir... A prsent, je sais, et me voil tranquille, mais morne comme
le chagrin sans remde et sans espoir. C'est une dernire illusion qui
s'envole, et je rentre dans le calme de la mort.

Je me sentis vaincu, mais aussi j'tais bris. Je n'avais pas prvu les
suites de ma passion, ou du moins je n'avais rv qu'une succession de
joies ou de douleurs terribles, auxquelles je m'tais vaillamment
soumis. Alida me montrait un autre avenir tout  fait inconnu et plus
effrayant encore. Elle m'imposait la tche d'adoucir son existence
brise et de lui donner un peu de repos et de bonheur au prix de tout
mon bonheur et de tout mon repos. Si elle voulait sincrement m'loigner
d'elle, c'tait le plus habile expdient possible. pouvant, je gardai
un cruel silence en baissant la tte.

--Eh bien, reprit-elle avec une douceur qui n'tait pas sans mlange de
ddain, vous voyez! j'ai bien compris, et j'ai bien fait de vouloir
comprendre: vous ne m'aimez pas, et l'ide de remplir envers moi un
devoir de coeur vous crase comme une condamnation  mort! Je trouve
cela tout simple et trs-juste, ajouta-t-elle en me tendant la main avec
un doux et froid sourire, et, comme vous tes trop sincre pour essayer
de jouer la comdie, je vois que je peux vous estimer encore. Restons
amis. Je ne vous crains plus, et vous pouvez cesser de vous craindre
vous-mme. Vous aurez la vie triomphante et facile des hommes qui ne
cherchent que le plaisir. Vous tes dans le rel et dans le vrai, n'en
soyez pas humili. L'_anonyme_ ne fait plus de vers, m'avez-vous dit: il
a bien raison, puisque la posie l'a quitt! Il lui reste une honnte
mission  remplir, celle de ne tromper personne.

C'tait l une sorte d'appel  mon honneur, et l'ide ne me vint pas que
je pusse tre indigne mme de la froide estime accorde comme un
pis-aller. Je n'essayai ni de me justifier ni de m'excuser. Je restai
muet et sombre. Alida me quitta, et bientt je l'entendis causer avec
Paule sur un ton de tranquillit apparente.

Mon coeur se brisa tout  coup. C'en tait donc fait pour toujours de
cette vie ardente  laquelle j'tais n depuis si peu de jours, et qui
me semblait dj l'habitude normale, le but, la destine de tout mon
tre? Non! cela ne se pouvait pas! Tout ce qu'Alida m'avait dit pour
refouler ma passion, pour me faire rougir de mes aspirations violentes,
ne servait qu' en raviver l'intensit.

--goste, soit! me disais-je; l'amour peut-il tre autre chose qu'une
expansion de personnalit irrsistible? Si elle m'en fait un crime,
c'est qu'elle ne partage pas mon trouble. Eh bien, je ne saurais m'en
offenser. J'ai manqu d'initiative, j'ai t maladroit: je n'ai su ni
parler ni me taire  propos. Cette femme exquise, blase sur les
hommages rendus  sa beaut, m'a pris pour un enfant sans coeur et sans
force morale, capable de l'abandonner au lendemain de sa dfaite. C'est
 moi de lui prouver maintenant que je suis un homme, un homme positif
en amour. Il est vrai, mais susceptible de dvouement, de reconnaissance
et de fidlit. Donnons-lui confiance en acceptant  titre d'preuve
tous les sacrifices qu'il lui plaira de m'imposer. C'est  moi de la
persuader peu  peu, de fasciner sa raison, d'attendrir son coeur et de
lui faire partager le dlire qui me possde.

Je me jurai de ne pas tre hypocrite, de ne me laisser arracher aucune
promesse de vertu irralisable, et de faire simplement accepter ma
soumission comme une marque de respectueuse patience. J'crivis quelques
mots au crayon sur une page de carnet:

Vous avez mille fois raison; je n'tais pas digne de vous. Je le
deviendrai, si vous ne m'abandonnez pas au dsespoir.

Je rentrai chez elle sous le prtexte de reprendre un livre, je lui
glissai le billet presque sous les yeux de Paule, et je retournai sur la
galerie, o la rponse ne se fit pas attendre. Elle vint me l'apporter
elle-mme en me tendant la main avec un regard et un sourire ineffables.

--Nous essayerons! me dit-elle.

Et elle s'enfuit en rougissant.

J'tais trop jeune pour suspecter la sincrit de cette femme, et en
cela j'tais plus clairvoyant que ne l'et t l'exprience, car cette
femme tait sincre. Elle avait besoin d'aimer, elle aimait, et elle
cherchait le moyen de concilier le sentiment de sa fiert avec les lans
de son coeur avide d'motions. Elle se rfugiait dans un _mezzo termine_
o la vertu n'et pas vu bien clair, mais o la pudeur alarme pouvait
s'endormir quelque temps. Elle m'aidait  la tromper, et nous nous
trompions l'un l'autre en nous persuadant que la loyaut la plus stricte
prsidait  ce contrat perfide et boiteux. Tout cela m'entranait dans
un abme. Je dbutais dans l'amour par une sorte de parjure; car, en me
vouant  une vertu de passage dont j'tais avide de me dpouiller,
j'tais plus coupable que je ne l'avais t jusque-l en m'abandonnant 
une passion sans frein, mais sans arrire-pense.

Il ne me fut pas permis de m'en apercevoir suffisamment pour m'en
prserver. A partir de ce moment, Alida, exalte par une reconnaissance
que j'tais loin de mriter, m'enivra de sductions invincibles. Elle se
fit tendre, nave, confiante jusqu' la folie, simple jusqu'
l'enfantillage, pour me ddommager des privations qu'elle m'imposait. Sa
grce et son abandon lui crrent des prils inous avec lesquels elle
se joua comme si elle pouvait les ignorer. Sans doute, il y a un grand
charme dans ces souffrances de l'amour contenu qui attend et qui espre.
Elle en exaspra pour moi les dlices et les angoisses. Elle fut
passionnment coquette avec moi, ne s'en cachant plus et disant que cela
tait permis  une femme qui aimait perdument et qui voulait donner 
son amant tout le bonheur conciliable avec sa pudeur et ses devoirs:
trange sophisme, o elle puisait effectivement pour son compte tout le
bonheur dont elle tait susceptible, mais dont les cres jouissances
dtrioraient mon me, annulaient ma conscience et fltrissaient ma foi!

Deux jours se passrent sans que j'eusse aucun signal de la montagne,
aucune nouvelle d'Obernay. Cette mortelle inquitude me rendit plus pre
au bonheur, et le remords ajoutait encore  l'tourdissement de mes
coupables joies. Le soir, seul dans ma chambre, je frissonnais  l'ide
qu'en ce moment peut-tre Obernay et Valvdre, ensevelis sous les
glaces, exhalaient leur dernier souffle dans une treinte suprme! Et
moi, j'avais pu oublier mon ami pendant des heures entires auprs d'une
femme qui me couvait d'un cleste regard de tendresse et de batitude,
sans pressentir le destin qui pesait sur elle et qui peut-tre la
faisait veuve en cet instant-l! Je me sentais alors baign d'une sueur
froide, j'avais envie de m'lancer dans la nuit pour courir  la
recherche d'Obernay; il y avait des moments o, en songeant que je
trompais Valvdre, un agonisant peut-tre, un martyr de la science, je
me sentais lche et me faisais l'effet d'un assassin.

Enfin je reus une lettre d'Obernay.

Tout va bien, me disait-il. Je n'ai pu encore rejoindre Valvdre; mais
je sais qu'il est  B***,  six lieues de moi, et qu'il est en bonne
sant. Je me repose quelques heures et je cours auprs de lui. J'espre
le dcider  s'en tenir l et le ramener  Saint-Pierre, car la
tourmente a envahi les hautes neiges, et les dangers qu'il a courus pour
en sortir seraient aujourd'hui insurmontables. Tu peux maintenant dire
la vrit  ces dames et les exhorter  la patience. Dans deux ou trois
jours, nous serons tous runis.

En apprenant que Valvdre avait t en grand pril, en devinant, 
travers le silence d'Obernay sur son propre compte, que lui-mme avait
d courir des dangers srieux, Paule,  qui je fis part de la lettre,
eut un tremblement nerveux assez violent et me serra la main en silence.

--Courage, lui dis-je, ils sont sauvs! La fiance d'un savant doit tre
une femme forte et s'habituer  souffrir.

--Vous avez raison, rpondit la brave enfant en essuyant de grosses
larmes qui vinrent  propos la soulager; oui, oui, il faut du courage:
j'en aurai! Songeons  ma belle-soeur: que lui dirons-nous? Elle n'est
pas forte; depuis quelques jours surtout, elle est trs-nerveuse et
trs-agite. Elle ne dort pas. Laissez-moi la lettre, je ne la lui
montrerai qu'aprs l'avoir convenablement avertie.

--Elle est donc bien attache  son mari? m'criai-je tourdiment.

--En doutez-vous? reprit Paule tonne de mon exclamation.

--Non certes; mais...

--Mais si, vous en doutez! Ah! vous n'avez pas travers Genve sans
entendre quelque calomnie sur le compte de la pauvre Alida! Eh bien,
repoussez tout cela de votre pense. Alida est bonne, elle a du coeur. A
beaucoup d'gards, c'est une enfant; mais elle est juste, et elle sait
apprcier le meilleur des hommes. Il est si bon pour elle! Si vous les
aviez vus un instant ensemble, vous sauriez tout de suite  quoi vous en
tenir sur leur prtendue dsunion. Tant d'gards mutuels, tant de
dfrences exquises et de dlicates attentions ne se retrouvent pas
entre gens qui ont des reproches srieux  se faire. Il y a entre eux
des diffrences de gots et d'opinions, cela est certain; mais, si c'est
l un malheur rel dans la vie conjugale, il y a aussi dans les motifs
srieux d'affection rciproque des compensations suffisantes. Ceux qui
accusent mon frre de froideur sont injustes et mal informs; ceux qui
accusent sa femme d'ingratitude ou de lgret sont des mchants ou des
imbciles.

Quelle que pt tre l'ingnuit optimiste de Paule, ses paroles me
firent une vive impression. Je me sentis partag entre une violente
jalousie naissante contre cet poux si parfait, si respect, et une
sorte de blme amer contre la femme qui cherchait ailleurs attachement
et protection. Ce furent les premires atteintes du mal implacable qui
devait me torturer plus tard. Quand je revis Alida, sa figure altre
sembla confirmer les assertions de sa belle-soeur; elle avait t
bouleverse et semblait attendre avec impatience le retour de son mari.
J'en pris une humeur froce, et, comme le temps s'tait adouci et que
nous nous promenions au bord du torrent, Paule s'loignant souvent avec
le guide pour chercher des plantes et satisfaire son ardeur de
locomotion, je pressai madame de Valvdre de questions aigres et de
rflexions dsespres. Elle se vit alors entrane et comme force  me
parler de son mari, de son intrieur, et  me raconter sa vie.

--J'ai passionnment aim M. de Valvdre, dit-elle. C'est la seule
passion de ma vie. Paule vous a dit qu'il tait parfait: eh bien, oui,
elle a raison, il est parfait. Il n'a qu'un dfaut, il n'aime pas. Il ne
peut, ni ne sait, ni ne veut aimer. Il est suprieur aux passions, aux
souffrances, aux orages de la vie. Moi, je suis une femme, une vraie
femme, faible, ignorante, sans valeur aucune. Je ne sais qu'aimer. Il
fallait me tenir compte de cela et ne pas me demander autre chose. Ne le
savait-il pas, lorsqu'il m'pousa, que je n'avais ni connaissances
srieuses, ni talents distingus? Je n'avais pas voulu me farder, et
c'et t bien en vain que je l'eusse tent avec un homme qui sait tout.
Je lui plus, il me trouva belle, il voulut tre mon mari afin de pouvoir
tre mon amant. Voil tout le mystre de ces grandes affections
auxquelles une jeune fille sans exprience est condamne  se laisser
prendre. Certes, l'homme qui la trompe ainsi n'est pas coupable de
dissimulation. Aveugl, il se trompe lui-mme, et son erreur porte le
chtiment avec elle, puisque cet homme s'enchane  jamais, sauf  s'en
repentir plus tard. Valvdre s'est repenti  coup sr: il me l'a cach
aussi bien que possible; mais je l'ai devin, et j'en ai t
mortellement humilie. Aprs beaucoup de souffrances, l'orgueil froiss
a tu l'amour dans mon coeur. Nous n'avons donc t coupables ni l'un ni
l'autre. Nous avons subi une fatalit. Nous sommes assez intelligents,
assez quitables, pour l'avoir reconnu et pour n'avoir point nourri
d'amertume l'un contre l'autre. Nous sommes rests amis, frre et soeur,
muets sur le pass, calmes dans le prsent et rsigns  l'avenir. Voil
toute notre histoire. Quel sujet de colre et de jalousie y trouvez-vous
donc?...

J'en trouvais mille, et des soupons et des inquitudes sans nombre.
Elle l'avait passionnment aim, elle le proclamait devant moi, sans
paratre se douter de la torture attache pour un coeur tout neuf  ce
mot de la femme adore: Vous n'tes pas le premier dans ma vie.
J'aurais voulu qu'elle me trompt, qu'elle me ft croire  un mariage de
raison,  un attachement paisible ds le principe, ou qu'elle prt la
peine de me rpter ce banal mensonge, naf souvent chez les femmes 
passions vives: J'ai cru aimer; mais ce que j'prouve pour vous me
dtrompe. C'est vous seul qui m'avez appris l'amour. Et, en mme temps,
je me rendais bien compte de l'incrdulit avec laquelle j'eusse
accueilli ce mensonge, de la fureur qui m'et envahi en me sentant
tromp ds les premiers mots. J'tais en proie  toutes les
contradictions d'un sentiment sauvage et despotique. Par moments, je
m'essayais  l'amiti,  l'amour pur comme elle l'entendait; mais je
reconnaissais avec terreur que ce qu'elle m'avait dit de son mari
pourrait bien s'appliquer  moi. Je ne trouvais pas en elle ce fond de
logique, cette maturit de l'esprit, cette conscience de la volont, qui
sont les indispensables bases d'une affection bienfaisante et d'une
intimit heureuse. Elle s'tait bien confesse, elle tait femme
jusqu'au bout des ongles, faite seulement pour aimer, disait-elle...
faite,  coup sr, pour allumer mille ardeurs sans qu'on pt prvoir si
elle tait capable de les apaiser et de les convertir un jour en bonheur
durable et vrai. Un point, d'ailleurs, restait voil dans son bref
rcit, et ce point terrible, l'infidlit..., _les infidlits_ qu'on
lui attribuait, je voulais et ne voulais pas l'claircir. Je
questionnais malgr moi; elle s'en offensa.

--Vous voulez que je vous rende compte de ma conduite? dit-elle avec
hauteur. De quel droit? Et pourquoi me faites-vous l'honneur de m'aimer,
si d'avance vous ne m'estimez pas? Est-ce que, moi, je vous questionne?
Est-ce que je ne vous ai pas accept tel que vous tes, sans rien savoir
de votre pass?

--Mon pass! m'criai-je. Est-ce que j'ai un pass, moi? Je suis un
enfant dont tout le inonde a pu suivre la vie au grand jour, et jamais
je n'ai eu de motifs pour cacher la moindre de mes actions. D'ailleurs,
je vous l'ai dit et je peux l'attester sur l'honneur, je n'ai jamais
aim. Je n'ai donc rien  confesser, rien  raconter, tandis que vous...
vous qui repoussez la passion aveugle et confiante, et qui exigez un
sentiment dsintress, un amour idal... il vous faut imposer l'estime
de votre caractre et donner des garanties morales  l'homme dont vous
prenez la conscience et la vie.

--Voici la question bien dplace, rpondit-elle en tirant de son sein
le billet que je lui avais crit l'avant-veille. Je croyais que vous me
demandiez de vous rendre digne de moi, et de ne pas vous abandonner au
dsespoir. Aujourd'hui, c'est autre chose, c'est moi qui apparemment
implore votre confiance et vous supplie de me croire digne de vous.
Tenez, pauvre enfant! vous avez un caractre violent avec une tte
faible, et je ne suis ni assez nergique ni assez habile pour vous
apprendre  aimer; je souffrirais trop, et vous deviendriez fou. Nous
avons fait un roman. N'en parlons plus.

Elle dchira le billet en menus fragments qu'elle sema dans l'herbe et
dans les buissons; puis elle se leva, sourit, et voulut rejoindre sa
belle-soeur. J'aurais d la laisser faire, nous tions sauvs!... Mais
son sourire tait dchirant, et il y avait des larmes au bord de ses
paupires. Je la retins, je demandai pardon, je m'interdis de jamais
l'interroger. Les deux jours qui suivirent, je manquai cent fois de
parole; mais elle ne s'expliqua pas davantage, et les pleurs furent
toute sa rponse. Je me hassais de faire souffrir une si douce
crature, car, malgr de nombreux accs de dpit et de vives rvoltes de
fiert, elle ne savait pas rompre: elle ignorait le ressentiment, et son
pardon avait une infinie mansutude.




IV


J'oubliais tout au milieu de ces orages mls de dlices, et, en
exerant mes forces contre le torrent qui m'entranait, je les sentais
s'teindre et se tourner vers le rve du bonheur  tout prix, lorsqu'un
signal parti de la montagne m'annona le retour probable d'Obernay pour
le lendemain. C'tait une double fuse blanche attestant que tout allait
bien, et que mon ami se dirigeait vers nous; mais M. de Valvdre
tait-il avec lui? serait-il  Saint-Pierre dans douze heures?

Ce fut la premire fois que je pensai  l'attitude qu'il faudrait
prendre vis--vis de ce mari, et je n'en pus imaginer aucune qui ne me
glat de terreur. Que n'aurais-je pas donn pour avoir affaire  un
homme brutal et violent que j'aurais paralys et domin par un froid
ddain et un tranquille courage? Mais ce Valvdre qu'on m'avait dpeint
si calme, si indiffrent ou si misricordieux envers sa femme, en tout
cas si poli, si prudent, et religieux observateur des plus dlicates
convenances, de quel front soutiendrais-je son regard? de quel air
recevrais-je ses avances? car il tait bien certain qu'Obernay lui avait
dj parl de moi comme de son meilleur ami, et qu'en raison de son ge
et de son tat dans le monde, M. de Valvdre me traiterait en jeune
homme que l'on veut encourager, protger ou conseiller au besoin. Je
n'avais plus senti la force d'interroger Obernay sur son compte. Depuis
que j'aimais Alida, j'aurais voulu oublier l'existence de son mari.
D'aprs le peu de mots que, malgr moi, j'avais t forc d'entendre, je
me reprsentais un homme froid, trs-digne et assez railleur. Selon
Alida, c'tait le type des intentions gnreuses avec le secret ddain
des consciences imbues de leur supriorit.

Qu'il ft paternel ou blessant dans sa bienveillance, j'tais bien assez
malheureux sans avoir encore la honte et le remords de trahir un homme
qu'il m'et peut-tre fallu estimer et respecter en dpit de moi-mme.
Je rsolus de ne pas l'attendre; mais Alida me trouva lche et m'ordonna
de rester.

--Vous m'exposez  d'tranges soupons de sa part, me dit-elle. Que
va-t-il penser d'un jeune homme qui, aprs avoir accept le soin de me
protger dans mon isolement, s'enfuit comme un coupable  son approche?
Obernay et Paule seront galement frapps de cette conduite, et n'auront
pas plus que moi une bonne raison  donner pour l'expliquer. Comment!
vous n'avez pas prvu qu'en aimant une femme marie, vous contractiez
l'obligation d'affronter tranquillement la rencontre de son mari, que
vous me deviez de savoir souffrir pour moi, qui vais souffrir pour vous
cent fois davantage? Songez donc au rle de la femme en pareille
circonstance: s'il y a lieu de feindre et de mentir, c'est sur elle
seule que tombe tout le poids de cette odieuse ncessit. Il suffit 
son complice de paratre calme et de ne commettre aucune imprudence;
mais elle qui risque tout, son honneur, son repos et sa vie, elle doit
tendre toutes les forces de sa volont pour empcher le soupon de
natre. Croyez-moi, pour celle qui n'aime pas le mensonge, c'est l un
vritable supplice, et pourtant je vais le subir, et je n'ai pas
seulement song  vous en parler. Je ne vous ai pas demand de m'en
plaindre, je ne vous ai pas reproch de m'y avoir expose. Et vous, 
l'approche du danger qui me menace, vous m'abandonnez en disant: Je ne
sais pas feindre, je suis trop fier pour me soumettre  cette
humiliation! Et vous prtendez que vous m'aimez, que vous voudriez
trouver quelque terrible occasion de me le prouver, de me forcer  y
croire! En voici une prvue, banale, vulgaire et facile entre toutes, et
vous fuyez!

Elle avait raison. Je restai. La destine, qui me poussait  ma perte,
parut venir  mon secours. Obernay revint seul. Il apportait  madame de
Valvdre une lettre de son mari, qu'elle me montra, et qui contenait 
peu prs ceci:

Mon amie, ne m'en veuillez pas de m'tre encore laiss _tenter par les
cimes_. On n'y prit pas toujours, puisque m'en voil revenu sain et
sauf. Obernay m'a dit la cause de votre excursion dans ces montagnes. Je
me rends sans conteste  vos motifs, et je regarde comme mon premier
devoir de faire droit  vos rclamations. Je vais  Valvdre chercher ma
soeur ane. Je me charge de l'installer tout de suite  Genve, afin
que vous puissiez retourner chez vous sans chagrin aucun. En mme temps,
je vais tout disposer  Genve pour le mariage de Paule, et je vous
prierai de venir m'y rejoindre avec elle au commencement du mois
prochain. De cette faon, la soeur ane pourra assister  la crmonie
sans que vous ayez l'air de n'tre pas en bonne intelligence. Vous
amnerez les enfants. Voici l'ge venu o Edmond doit entrer au collge.
Obernay compltera ma lettre par tous les dtails que vous pourrez
dsirer. Comptez toujours sur le dvouement de votre ami et serviteur,

VALVDRE.

Cette missive, dont je suis sr d'avoir rendu sinon les expressions, du
moins la teneur et l'esprit, confirmait pleinement tout ce qu'Alida
m'avait dit des bons procds et des formes polies de son mari, en mme
temps qu'elle peignait le dtachement d'une me suprieure aux
dceptions ou aux dsastres de l'amour. Il y avait peut-tre un drame
poignant sous cette parfaite srnit; mais l'impression en tait
efface, soit par la force de la volont, soit par la froideur de
l'organisation.

J'ignore pourquoi la lecture de cette lettre produisit sur moi un effet
tout contraire  celui que madame de Valvdre en attendait: elle me
l'avait fait lire, croyant teindre les feux de ma jalousie; ils en
furent ravivs et comme exasprs. Un poux tellement irrprochable dans
la gouverne de sa famille avait, devant Dieu et devant les hommes, le
droit de tout exiger en retour de ses promptes et gnreuses
condescendances. Il tait bien lgitimement le matre et l'arbitre de
cette femme dont il se disait chevaleresquement le serviteur et l'ami
dvou. Oui certes, il avait le droit pour lui, puisqu'il avait la
justice et la raison souveraines. Rien ne pouvait jamais autoriser sa
faible compagne  rompre des liens qu'il savait rendre doublement
sacrs. Elle tait  lui pour toujours, ft-ce  titre de soeur, comme
elle le prtendait, car ce frre-l, mari ou non, tait un appui plus
lgitime et plus srieux que l'amant de la veille ou que celui du
lendemain.

Je sentis mon rle phmre, presque ridicule. Je me flattais de le
rpudier quand ma passion serait assouvie, et je ne songeai plus qu'
l'assouvir. Alida ne l'entendait pas ainsi. Je commenai  la tromper
rsolment et  lui inspirer de la confiance, avec l'intention bien
arrte de surprendre son imagination ou ses sens.

Elle repartait le surlendemain pour sa villa de Valvdre. Obernay tait
charg de l'accompagner; mais on devait prendre le plus long, afin de ne
pas se croiser avec M. de Valvdre emmenant sa vieille soeur  Genve.
Je n'avais plus de prtexte pour rester auprs d'Alida, car j'avais
annonc  Obernay qu'aprs une huitaine de jours  lui consacrs, je
continuerais ma tourne en Suisse, sauf  retourner le voir  Genve
avant de me rendre en Italie. Il ne m'aida pas  changer de projets.

--Valvdre a fix mon mariage au 1er aot, me dit-il; je regarde comme
impossible que tu me refuses d'y assister. Moi, je serai dans ma famille
ds le 15 juillet, et je t'attendrai. Nous sommes le 2, tu as donc tout
le temps d'aller voir une partie de nos grands lacs et de nos belles
montagnes; mais il ne faut pas tarder  commencer ta tourne. Je presse
ton dpart, tu le vois, mais c'est pour mieux m'assurer ton retour.

Assister au mariage d'Henri avec mademoiselle de Valvdre, c'tait me
placer forcment en prsence de ce mari que j'tais si content d'avoir
vit. Ce n'est pas sous les yeux de toute cette famille, avec son chef
en tte, que je voulais revoir Alida. Pourtant je ne trouvais aucun
moyen de refuser. Lanc dans la voie du mensonge, je promis, avec la
rsolution de me casser une jambe en voyage plutt que de tenir ma
parole.

Je fis mes paquets et partis une heure aprs, laissant Alida effraye de
ma prcipitation, blesse de ma rsistance au dsir qu'elle m'exprimait
d'avoir mon escorte durant une partie de sa route. La laisser inquite
et mcontente faisait partie de mon plan de sduction.

Je souris bien tristement, quand je pense aujourd'hui  mes tentatives
de perversit: elles taient si peu de mon ge et si loignes de mon
caractre, que je me trouvai comme soulag de pouvoir les oublier
pendant quelques jours. Je m'enfonai dans les hautes montagnes, en
attendant le moment o le retour de M. de Valvdre et d'Obernay  Genve
me permettrait d'aller surprendre Alida dans sa rsidence, dont je
m'tais trac, sur ma carte routire, un itinraire dtaill.

Je passai une dizaine de jours  me fatiguer les jambes et  m'exalter
le cerveau. Je traversai les Alpes Pennines, et je remontai les Alpes du
Valais vers le Simplon. Du haut de ces rgions grandioses, ma vue
plongeait tour  tour sur la Suisse et l'Italie. C'est un des plus
vastes et des plus fiers tableaux que j'aie jamais vus. Je voulus aller
aussi haut que possible sur les croupes du Sempione italien, voir de
prs ses tranges et horribles cascades ferrugineuses, qui,  ct de
fleuves de lait cumeux, semblent rayer les neiges de fleuves de sang.
Je bravai le froid, le pril, et le sentiment de la dtresse morale qui
s'empare d'une jeune me dans ces affreuses solitudes. L'avouerai-je?
j'prouvais le besoin de m'galer,  mes propres yeux, en courage et en
stocisme  M. de Valvdre. J'avais t irrit d'entendre sa femme et sa
soeur parler sans cesse de sa force et de son intrpidit. Il semblait
que ce ft un titan, et, un jour que j'avais exprim le dsir de tenter
une excursion pareille, Alida avait souri comme si un nain et parl de
suivre un gant  la course. J'aurais trouv puril de m'exercer en sa
prsence; mais, seul, et au risque de me briser ou de me perdre dans les
abmes, je consolais mon orgueil froiss, et je m'vertuais  devenir,
moi aussi, un type de vigueur et d'audace. J'oubliais que ce qui faisait
le mrite de ces entreprises dsespres, c'tait un but srieux,
l'espoir des conqutes scientifiques. Il est vrai que je croyais marcher
 la conqute du dmon potique, et je m'vertuais  improviser au
milieu des glaciers et des prcipices; mais il faut tre un demi-dieu
pour trouver sur de pareilles scnes l'expression d'un sentiment
personnel. C'est  peine si je rencontrais, dans l'crin chatoyant des
pithtes et des images romantiques, un faible quivalent pour traduire
la sublimit des choses environnantes. Le soir, quand j'essayais
d'crire mes rimes, je m'apercevais bien que ce n'taient que des rimes,
et pourtant j'avais bien vu, bien dcrit, bien traduit; mais prcisment
la posie, comme la peinture et la musique, n'existe qu' la condition
d'tre autre chose qu'un quivalent de traduction. Il faut que ce soit
une idalisation de l'idal. J'tais effray de mon insuffisance et ne
m'en consolais qu'en l'attribuant  la fatigue physique.

Une nuit, dans un misrable chalet o j'avais demand l'hospitalit, je
fus navr par une scne tout humaine, que je m'exerai  regarder de
sang-froid, afin de la rendre plus tard sous forme littraire. Un enfant
se mourait dans les convulsions. Le pre et la mre, ne sachant pas le
soulager et le jugeant perdu, le regardaient d'un oeil sec et morne se
dbattre sur la paille. Le dsespoir muet de la femme tait sublime
d'expression. Cette laide crature, gotreuse,  demi crtine, devenait
belle par l'instinct de la maternit. Le pre, farouche et dvot, priait
sans espoir. Assis sur mon grabat, je les contemplais, et ma strile
piti ne rencontrait que des mots et des comparaisons! J'en fus irrit
contre moi-mme, et je pensai qu'en ce moment il et mieux valu tre un
petit mdecin de campagne que le plus grand pote du monde.

Quand le jour vint, je m'veillai et m'aperus seulement alors que la
fatigue m'avait vaincu. Je me soulevai, croyant voir l'enfant mort et la
mre prosterne; mais je vis la mre assise, et, sur ses genoux,
l'enfant qui souriait. Auprs d'eux tait un homme en casaque de laine
et en gutres de cuir, dont les mains blanches et la trousse de voyage
dplie annonaient autre chose qu'un colporteur ou un contrebandier. Il
fit prendre au petit malade une seconde dose de je ne sais quel calmant,
donna ses instructions aux parents dans leur dialecte, que je comprenais
peu, et se retira en refusant l'argent qu'on lui offrait. Quand il fut
sorti, on s'aperut qu'au lieu d'en recevoir, il en avait laiss 
dessein dans la sbile du foyer.

Il tait donc venu pendant mon sommeil; il avait t envoy l, dans ce
dsert, par la Providence, l'homme de bien et de secours, le messager
d'espoir et de vie, le petit mdecin de campagne, antithse du pote
sceptique.

Il y avait l _un sujet_. Je me mis  le composer en descendant la
montagne, aprs avoir joint mon offrande  celle du mdecin; mais
bientt j'oubliai tout pour admirer le portique grandiose que je
franchissais. Au bout d'une demi-heure de marche, j'avais laiss
au-dessus de moi les glaciers et les cimes formidables; j'entrais dans
la valle du Rhne, que je dominais encore d'une hauteur vertigineuse,
et qui s'ouvrait sous mes pieds comme un abme de verdure travers de
mille serpents d'or et de pourpre. Le fleuve et les nombreux torrents
qui se prcipitent dans son lit s'embrasaient de la rougeur du matin.
Une brume rose qui s'vanouissait rapidement me faisait paratre encore
plus lointaines les dentelures neigeuses de l'horizon et les profondeurs
magiques de l'amphithtre. A chaque pas, je voyais surgir de ces
profondeurs des crtes abruptes couronnes de roches pittoresques ou de
verdure dore par le soleil levant, et, entre ces cimes qui
s'abaissaient graduellement, il y avait d'autres abmes de prairies et
de forts. Chacun de ces recoins formait un magnifique paysage, quand le
regard et la pense s'y arrtaient un instant; mais, si l'on regardait
alentour, au del et au-dessous, le paysage sublime n'tait plus qu'un
petit accident perdu dans l'immensit du tableau, un dtail, un
repoussoir, et, pour ainsi dire, une facette du diamant.

Devant ces bassins alpestres, le peintre et le pote sont comme des gens
ivres  qui l'on offrirait l'empire du monde. Ils ne savent quel petit
refuge choisir pour s'abriter et se prserver du vertige. L'oeil
voudrait s'arrter  quelque point de dpart pour compter ses richesses:
elles semblent innombrables; car, en descendant les sinuosits des
divers plans, on voit chaque tableau changer d'aspect et prsenter
d'autres couleurs et d'autres formes.

Le soleil montait, la chaleur s'engouffrait de plus en plus dans ces
creux vallons superposs. Le haut Simplon ne m'envoyant plus dans le dos
ses aiguillons de glace, je m'arrtai pour ne pas perdre trop tt le
spectacle de l'ensemble du Valais. Je m'assis sur la mousse d'une roche
isole, et j'y mangeai le morceau de pain bis que j'avais achet au
chalet; aprs quoi, l'ombre des grands sapins s'allongeant d'elle-mme
obliquement sur moi, et la clochette des troupeaux invisibles perdus
sous la rame berant ma rverie, je me laissai aller quelques instants
au sommeil.

Le rveil fut dlicieux. Il tait huit heures du matin. Le soleil avait
pntr jusque dans les plus mystrieuses profondeurs, et tout tait si
beau, si inculte et si gracieusement primitif autour de moi, que j'en
fus ravi. En cet instant, je pensai  madame de Valvdre comme  l'idal
de beaut auquel je rapportais toutes mes admirations, et je me rappelai
sa forme arienne, ses dcevantes caresses, son sourire mystrieux.
C'tait la premire fois que je me trouvais dans une situation propre au
recueillement depuis que j'tais aim d'une belle femme, et, si je ne
puisai pas dans cette pense l'motion douce et profonde du vrai
bonheur, du moins j'y trouvai tous les enivrements, toutes les fumes de
la vanit satisfaite.

C'tait le moment d'tre pote, et je le fus en rve. J'eus, en
regardant la nature autour de moi, des blouissemcnts et des battements
de coeur que je n'avais jamais prouvs. Jusque-l, j'avais mdit aprs
coup sur la beaut des choses, aprs m'tre enivr du spectacle qu'elles
prsentent. Il me sembla que ces deux oprations de l'esprit
s'effectuaient en moi simultanment, que je sentais et que je dcrivais
tout ensemble. L'expression m'apparaissait comme mle au rayon du
soleil, et ma vision tait comme une posie tout crite. J'eus un
tremblement de fivre, une bouffe d'immense orgueil.

--Oui, oui! m'criai-je intrieurement,--et je parlais tout haut sans en
avoir conscience,--je suis sauv, je suis heureux, je suis artiste!

Il m'tait rarement arriv de me livrer  ces monologues, qui sont de
vritables accs de dlire, et, bien que j'eusse pris l'habitude, dans
ces derniers temps, de rciter mes vers au bruit des cataractes, l'cho
de ma voix et de ma prose dans ce lieu paisible m'effraya. Je regardai
autour de moi instinctivement, comme si j'eusse commis une faute, et
j'eus un vritable sentiment de honte en voyant que je n'tais pas seul.
A trois pas de moi, un homme, pench sur le rocher, puisait de l'eau
dans une tasse de cuir au filet d'une source, et cet homme, c'tait
celui que j'avais vu, deux heures plus tt, sauvant l'enfant malade du
chalet et faisant l'aumne  mes htes.

Malgr son costume alpestre, qui tenait du montagnard encore plus que du
touriste, je fus frapp de l'lgance de sa tournure et de sa
physionomie. Il tait, en outre, remarquablement beau de type et de
formes, et ne paraissait pas avoir plus de trente ans. Il avait t son
chapeau, et je vis ses traits, que je n'avais fait qu'entrevoir au
chalet. Ses cheveux noirs, pais et courts, dessinaient un front blanc
et vaste, d'une srnit remarquable. L'oeil, bien fendu, avait le
regard doux et pntrant; le nez tait fin, et l'expression de la narine
se liait  celle de la lvre par un demi-sourire d'une bienveillance
calme et dlicatement enjoue. La taille moyenne et la poitrine large
annonaient la force physique, en mme temps que les paules lgrement
votes trahissaient l'tude sdentaire ou l'habitude de la mditation.

J'oubliai, en le regardant avec un certain sentiment d'analyse, l'espce
de confusion que je venais d'prouver, et je le saluai avec sympathie.
Il me rendit mon salut avec cordialit, et m'offrit la tasse pleine
d'eau qu'il allait porter  ses lvres, en me disant que cette eau si
belle tait digne d'tre offerte comme une friandise.

J'acceptai, obissant  l'attrait qui me poussait  changer quelques
paroles avec lui; mais,  la manire dont il me regardait, je sentis que
j'tais pour lui un objet de curiosit ou de sollicitude. Je me rappelai
l'trange exclamation qui m'tait chappe en sa prsence, et je me
demandai s'il ne me prenait pas pour un alin. Je ne pus m'empcher
d'en rire, et, pour le rassurer en sauvant mon amour-propre:

--Docteur, lui dis-je, vous me prescrivez cette eau pure comme un
remde, convenez-en, ou vous en faites l'preuve sur moi pour voir si je
ne suis pas hydrophobe; mais tranquillisez-vous, vous n'aurez pas  me
soigner. J'ai toute ma raison. Je suis un pauvre comdien ambulant, et
vous m'avez surpris rcitant un fragment de rle.

--Vraiment? dit-il d'un air de doute. Vous n'avez pourtant pas l'air
d'un comdien!

--Pas plus que vous n'avez l'air d'un mdecin de campagne. Pourtant vous
tes un disciple de la science, et moi, je suis un disciple de l'art:
que vous en semble?

--Soit! reprit-il. Je ne vous ai pris ni pour un naturaliste, ni pour un
peintre; mais, d'aprs ce que ces gens du chalet m'ont dit de vous, je
vous prenais pour un pote.

--Qu'ont-ils donc pu vous dire de moi?

--Que vous dclamiez tout seul dans la montagne; c'est pourquoi les
bonnes gens vous prenaient pour un fou.

--Et ils vous envoyaient  mon secours, ou bien la charit vous a mis 
ma recherche?

--Non! dit-il en riant. Je ne suis pas de ces mdecins qui courent aprs
la clientle et qui lui demandent la bourse ou la vie au coin d'un bois.
Je m'en allais  Brigg en me promenant. J'ai fln en route. J'avais
soif, et le murmure de la source m'a amen auprs de vous. Vous rcitiez
ou vous improvisiez. Je vous ai drang...

--Non pas, m'criai-je; vous alliez fumer un cigare, et, si vous le
permettez, je fumerai le mien prs de vous. Savez-vous, docteur, que je
suis trs-heureux de vous voir  tte repose et de causer un moment
avec vous?

--Comment! vous ne me connaissez pas!

--Pas plus que vous ne me connaissez; mais vous tes pour moi le hros
improvis d'un petit pome que je roulais dans ma cervelle de comdien.
Un proverbe, une fantaisie, je suppose: deux scnes pour peindre le
contraste entre les deux types que nous reprsentons, vous et moi. La
premire est tout  votre avantage. L'enfant se mourait, je plaignais la
mre en m'endormant; vous la consoliez, vous sauviez l'enfant  mon
rveil! Le cadre tait simple et touchant, et vous aviez le beau rle.
Dans la seconde scne, je voudrais pourtant relever l'artiste: vous
pensez bien qu'on n'abjure pas l'orgueil de son tat! mais que puis-je
imaginer pour avoir ici plus d'esprit et de sens que vous? Je ne trouve
absolument rien, car, individuellement, vous me paraissez trs-suprieur
 moi en toutes choses... Il faudrait que vous fussiez assez modeste
pour m'aider  prouver que l'artiste est le mdecin de l'me, comme le
savant est celui du corps.

--Oui, rpondit mon aimable docteur en s'asseyant  mes cts et en
acceptant un de mes cigares; c'est une ide, et je me livre  vous pour
que vous la ralisiez. Je ne me crois suprieur  personne; mais
supposons que je sois trs-fort d'intelligence et cependant trs-faible
en philosophie, que j'aie un grand chagrin ou un grand doute: c'est 
votre loquence exerce sur les matires du sentiment et de
l'enthousiasme  me gurir en m'attendrissant ou en me rendant la foi.
Voyons, improvisez!

--Oh! doucement! m'criai-je; je ne peux pas improviser sans rpondre 
quelque chose, et vous ne me dites rien. Il ne suffit pas de supposer,
je ne sais pas m'exalter  froid. Confiez-moi vos peines, imaginez
quelque drame, et, s'il n'y en a aucun dans votre vie, inventez-en un!

Il se mit  rire de bon coeur de ma fantaisie, et pourtant, au milieu de
sa gaiet, je crus voir passer un nuage sur son beau front, comme si
j'eusse imprudemment rouvert une blessure cache. Je ne me trompais pas:
il cessa de rire et me dit avec douceur:

--Mon cher monsieur, ne jouons pas  ce jeu-l, ou jouons-y
srieusement. A mon ge, on a toujours eu un drame dans sa vie. Voici le
mien. J'ai beaucoup aim une femme qui est morte. Avez-vous des paroles
et des ides pour me consoler?

Je fus si frapp de la simplicit de sa plainte, que je perdis l'envie
de faire de l'esprit.

--Je vous demande pardon de ma maladresse, lui dis-je. J'aurais d me
dire que vous n'tiez pas un enfant comme moi, et que, dans tous les
cas, ce sujet de causerie ne me donnerait sur vous aucun avantage. Quand
vous m'aurez quitt, je pourrai bien trouver, en prose ou en vers,
quelque tirade  effet pour vous rpondre ou vous consoler; mais, ici,
devant une figure qui commande la sympathie, devant une parole qui
impose le respect, je me sens si petit garon, que je ne me permettrai
mme pas de vous plaindre, certain que je suis d'avoir beaucoup moins de
sagesse et de courage que vous n'en avez vous-mme.

Ma rponse le toucha; il me tendit la main en me disant que j'tais un
modeste et brave garon, et que je venais de lui parler en homme, ce qui
valait encore mieux que de parler en pote.

--Ce n'est pourtant pas, ajouta-t-il en secouant sa mlancolie par un
gnreux effort, que je ddaigne les potes et la posie. Les artistes
m'ont toujours sembl aussi srieux et aussi utiles que les savants
quand ils sont vraiment artistes, et un grand esprit qui tiendrait
galement du savant et de l'artiste me paratrait le plus noble
reprsentant du beau et du vrai dans l'humanit.

--Ah! puisque vous voulez bien causer avec moi, repris-je, il faut que
vous me permettiez de vous contredire. Il est bien entendu d'avance que
vous aurez raison; mais laissez-moi mettre ma pense.

--Oui, oui, je vous en prie. C'est peut-tre moi qui ai tort. La
jeunesse est grand juge en ces matires. Parlez...

Je parlai avec abondance et conviction. Je ne rapporterai pas mes
paroles, dont je ne me souviens gure, et que le lecteur imaginera sans
peine en se rappelant la thorie de l'art pour l'art, si fort en vogue 
cette poque. La rponse de mon interlocuteur, qui m'est trs-prsente,
fera, d'ailleurs, suffisamment connatre le plaidoyer.

--Vous dfendez votre glise avec ardeur et talent, me dit-il; mais je
regrette de voir toujours des esprits d'lite s'enfoncer volontairement
dans une notion qui est une erreur funeste au progrs des connaissances
humaines. Nos pres ne l'entendaient pas ainsi; ils cultivaient
simultanment toutes les facults de l'esprit, toutes les manifestations
du beau et du vrai. On dit que les connaissances ont pris un tel
dveloppement, que la vie d'un homme suffit  peine aujourd'hui  une
des moindres spcialits: je ne suis pas convaincu que cela soit bien
vrai. On perd tant de temps  discuter ou  intriguer pour se faire un
nom, sans parler de ceux qui perdent les trois quarts de leur vie  ne
rien faire! C'est parce que la vie sociale est devenue trs-complique,
que les uns gaspillent leur existence  s'y frayer une voie, et les
autres  ne rien vouloir entreprendre de peur de se fatiguer. Et puis
encore l'esprit humain s'est subtilis  l'excs, et, sous prtexte
d'analyse intellectuelle et de contemplation intrieure, la puissante et
infortune race des potes s'use dans le vague ou dans le vide, sans
chercher son rassrnement, sa lumire et sa vie dans le sublime
spectacle du monde! Permettez, ajouta-t-il avec une douce et
convaincante vivacit en me voyant prt  l'interrompre: je sais ce que
vous voulez me dire. Le pote et le peintre se prtendent les amants
privilgis de la nature; ils se flattent de la possder exclusivement,
parce qu'ils ont des formes et des couleurs et un vif ou profond
sentiment pour l'interprter. Je ne le nie pas et j'admire leur
traduction quand elle est russie; mais je prtends, moi, que les plus
habiles et les plus heureux, les plus durables et les mieux inspirs
d'entre eux sont ceux qui ne se contentent pas de l'aspect des choses,
et qui vont chercher la raison d'tre du beau au fond des mystres d'o
s'panouit la splendeur de la cration. Ne me dites pas,  moi, que
l'tude des lois naturelles et la recherche des causes refroidissent le
coeur et retardent l'essor de la pense; je ne vous croirais pas, car,
si peu qu'on regarde la source ineffable des ternels phnomnes, je
veux dire la logique et la magnificence de Dieu, on est bloui
d'admiration devant son oeuvre. Vous autres, vous ne voulez tenir compte
que d'un des rsultats de cette logique sublime, le beau qui frappe les
yeux; mais,  votre insu, vous tes des savants quand vous avez de bons
yeux, car le beau n'existerait pas sans le sage et l'ingnieux dans les
causes; seulement, vous tes des savants incomplets et systmatiques,
qui se ferment, de propos dlibr, les portes du temple, tandis que les
esprits vraiment religieux en recherchent les sanctuaires et en tudient
les divins hiroglyphes. Croyez-vous que ce chne dont le magnifique
branchage vous porte  la rverie perdrait dans votre esprit, si vous
aviez examin le frle embryon qui l'a produit, et si vous aviez suivi
les lois de son dveloppement au sein des conditions propices que la
Providence universelle lui a prpares? Pensez-vous que cette petite
mousse dont nous foulons le frais velours cesserait de vous plaire le
jour o vous dcouvririez  la loupe le fini merveilleux de sa structure
et les singularits ingnieuses de sa fructification? Il y a plus: une
foule d'objets qui vous semblent insignifiants, disparates ou incommodes
dans le paysage prendraient de l'intrt pour votre esprit et mme pour
vos yeux, si vous y lisiez l'histoire de la terre crite en caractres
profonds et indlbiles. Le lyriste, en gnral, se dtourne de ces
penses, qui le mneraient haut et loin: il ne veut faire vibrer que
certaines cordes, celle de la personnalit avant tout; mais voyez ceux
qui sont vraiment grands! Ils touchent  tout et ils interrogent
jusqu'aux entrailles du roc. Ils seraient plus grands encore sans le
prjug public, sans l'ignorance gnrale, qui repousse comme trop
abstrait ce qui ne caresse ni les passions ni les instincts. C'est que
les notions sont fausses, comme je vous l'ai dit, et que les hommes
d'intelligence s'amusent  faire des distinctions, des camps, des sectes
dans la poursuite du vrai, si bien que ce qui est beau pour les uns ne
l'est plus pour les autres. Triste rsultat de la tendance exagre aux
spcialits! tonnante fatalit de voir que la cration, source de toute
lumire et foyer de tout enthousiasme, ne puisse rvler qu'une de ses
faces  son spectateur privilgi,  l'homme, qui, seul parmi les tres
vivant en ce monde, a reu le don de voir en haut et en bas,
c'est--dire de suppler par le calcul et le raisonnement aux organes
qui lui manquent! Quoi! nous avons bris la vote de saphir de
l'empyre, et nous y avons saisi la notion de l'infini avec la prsence
des mondes sans nombre; nous avons perc la crote du globe, nous y
avons dcouvert les lments mystrieux de toute vie  sa surface, et
les potes viendront nous dire: Vous tes des pdants glacs, des
faiseurs de chiffres! vous ne voyez rien, vous ne jouissez de rien
autour de vous! C'est comme si, en coulant parler une langue trangre
que nous comprendrions et qu'ils ne comprendraient pas, ils avaient la
prtention d'en sentir mieux que nous les beauts, sous prtexte que le
sens des paroles nous empche d'en saisir l'harmonie.

Mon nouvel ami parlait avec un charme extraordinaire; sa voix et sa
prononciation taient si belles et son accent si doux, son regard avait
tant de persuasion et son sourire tant de bont, que je me laissai
morigner sans rvolte. Je me trouvais assoupli et comme influenc par
ce rare esprit dou de formes si charmantes. tait-ce l un simple
mdecin de campagne, ou bien plutt quelque homme clbre savourant les
douceurs de la solitude et de l'_incognito?_

Il marquait si peu de curiosit sur mon compte, que je crus devoir
imiter sa discrtion. Il se contenta de me demander si je descendais la
montagne ou si je comptais la remonter. Je n'avais aucun projet arrt
avant le 15 juillet, et nous n'tions qu'au 10. Je fus donc tent
d'accepter l'offre qu'il me fit d'aller dner avec lui  Brigg, o il
comptait passer la nuit; mais je pensai qu'il serait imprudent de me
faire connatre sur cette route, qui tait celle de Valvdre, et o je
comptais passer sans laisser mon nom dans aucune localit. Je prtextai
un projet d'excursion en sens contraire; seulement, pour profiter encore
quelques instants de sa compagnie, je le conduisis pendant une lieue
vers son gte. Nous causmes donc encore sur le mme sujet qui nous
avait occups, et je fus contraint d'avouer que son raisonnement avait
une grande valeur et une grande force dans sa bouche; mais je le priai
d'avouer  son tour que peu d'esprits taient assez vastes pour
embrasser sous toutes ses faces la notion du beau dans la nature.

--Que l'tude des plus arides classifications, lui dis-je, n'ait pas
glac une me d'lite comme la vtre, ce n'est pas en vous coutant que
je puis le rvoquer en doute; mais convenez donc qu'il y a des choses
qui, par elles-mmes, s'excluent mutuellement dans la plupart des
organisations humaines. Je n'ai pas la modestie de me prendre pour un
idiot, et cependant je vous dclare qu'une sche nomenclature et les
travaux plus ou moins ingnieux  l'aide desquels on a group les
modifications sans nombre de la pense divine la rapetissent
singulirement  mes yeux, et que je serais dsol, par exemple, de
savoir combien d'espces de mouches sucent en ce moment autour de nous
le serpolet et les lavandes. Je sais bien que l'ignorant complet croit
avoir tout vu quand il a remarqu le bourdonnement de l'abeille; mais,
moi qui sais que l'abeille a beaucoup de soeurs ailes qui modifient et
rpandent son type, je ne demande pas qu'on me dise o il commence et o
il finit. J'aime mieux me persuader que nulle part il ne finit, que
nulle part il ne commence, et mon besoin de posie trouve que le mot
_abeille_ rsume tout ce qui anime de son chant et de son travail les
tapis embaums de la montagne. Permettez donc au pote de ne voir que la
synthse des choses et n'exigez pas que le chantre de la nature en soit
l'historien.

--Je trouve qu'ici vous avez mille fois raison, rpondit mon docteur. Le
pote doit rsumer, vous tes dans le vrai, et jamais la dure et souvent
arbitraire technologie des naturalistes ne sera de son domaine,
esprons-le! Seulement, le pote qui chantera l'abeille ne perdra rien 
la connatre dans tous les dtails de son organisation et de son
existence. Il prendra d'elle ainsi que de sa supriorit sur la foule
des espces congnres, une ide plus grande, plus juste et plus
fconde. Et ainsi de tout, croyez-moi. L'examen attentif de chaque chose
est la clef de l'ensemble. Mais ce n'est pas l le point de vue le plus
srieux de la thse que vous m'avez permis de soutenir devant vous. Il
en est un purement philosophique qui a une bien autre importance: c'est
que la sant de l'me n'est pas plus dans la tension perptuelle de
l'enthousiasme lyrique que celle du corps n'est dans l'usage exclusif et
prolong des excitants. Les calmes et saintes jouissances de l'tude
sont ncessaires  notre quilibre,  notre raison, permettez-moi de le
dire aussi,  notre moralit!...

Je fus frapp de la ressemblance de cette assertion avec les thories
d'Obernay, et ne pus m'empcher de lui dire que j'avais un ami qui me
prchait en ce sens.

--Votre ami a raison, reprit-il; il sait sans doute par exprience que
l'homme civilis est un malade fort dlicat qui doit tre son propre
mdecin sous peine de devenir fou ou bte!

--Docteur, voil une proposition bien sceptique pour un croyant de votre
force!

--Je ne suis d'aucune force, rpondit-il avec une bonhomie mlancolique;
je suis tout pareil aux autres, dbile dans la lutte de mes affections
contre ma logique, troubl bien souvent dans ma confiance en Dieu par le
sentiment de mon infirmit intellectuelle. Les potes n'ont peut-tre
pas autant que nous ce sentiment-l: ils s'enivrent d'une ide de
grandeur et de puissance qui les console, sauf  les garer. L'homme
adonn  la rflexion sait bien qu'il est faible et toujours expos 
faire de ses excs de force un abus qui l'puise. C'est dans l'oubli de
ses propres misres qu'il trouve le renouvellement ou la conservation de
ses facults; mais cet oubli salutaire ne se trouve ni dans la paresse
ni dans l'enivrement, il n'est que dans l'tude du grand livre de
l'univers. Vous verrez cela  mesure que vous avancerez dans la vie. Si,
comme je le crois, vous sentez vivement, vous serez bientt las d'tre
le liros du pome de votre existence, et vous demanderez plus d'une
fois  Dieu de se substituer  vous-mme dans vos proccupations. Dieu
vous coutera, car il est le _grand couteur de la cration_, celui qui
entend tout, qui rpond  tout selon le besoin que chaque tre a de
savoir le mot de sa destine, et auquel il suffit de penser
respectueusement en contemplant le moindre de ses ouvrages pour se
trouver en rapport direct et en conversation intime avec lui, comme
l'enfant avec son pre. Mais je vous ai dj trop endoctrin, et je suis
sr que vous me faites parler pour entendre rsumer en langue vulgaire
ce que votre brillante imagination possde mieux que moi. Puisque vous
ne voulez pas venir  Brigg, il ne faut pas vous retarder plus
longtemps. Au revoir et bon voyage!

--Au revoir! o donc et quand donc, cher docteur?

--_Au revoir dans tout et partout!_ puisque nous vivons dans une des
tapes de la vie infinie et que nous en avons le sentiment. J'ignore si
les plantes et les animaux ont une notion instinctive de l'ternit;
mais l'homme, surtout l'homme dont l'intelligence s'est exerce  la
rflexion, ne peut point passer auprs d'un autre homme  la manire
d'un fantme pour se perdre dans l'ternelle nuit. Deux mes libres ne
s'anantissent pas l'une par l'autre: ds qu'elles ont chang une
pense, elles se sont mutuellement donn quelque chose d'elles-mmes,
et, ne dussent-elles jamais se retrouver en prsence matriellement
parlant, elles se connaissent assez pour se retrouver dans les chemins
du souvenir, qui ne sont pas d'aussi pures abstractions qu'on le
pense... Mais c'est assez de mtaphysique. Adieu encore et merci de
l'heure agrable et sympathique que vous avez mise dans ma journe!

Je le quittai  regret; mais je croyais devoir conserver le plus strict
incognito, n'tant gure loign du but de mon mystrieux voyage. Enfin
vint le jour o je pouvais compter qu'Alida serait seule chez elle avec
Paule et ses enfants, et j'arrivai au versant des Alpes qui plonge
jusqu'aux rives du lac Majeur. Je reconnus de loin la villa que je
m'tais fait dcrire par Obernay. C'tait une dlicieuse rsidence 
mi-cte, dans un den de verdure et de soleil, en face de cette troite
et profonde perspective du lac, auquel les montagnes font un si
merveilleux cadre,  la fois austre et gracieuse. Comme je descendais
vers la valle, un orage terrible s'amoncelait au midi, et je le voyais
arriver  ma rencontre, envahissant le ciel et les eaux d'une teinte
violace raye de rouge brlant. C'tait un spectacle grandiose, et
bientt le vent et la foudre, rpts par mille chos, me donnrent une
symphonie digne de la scne qu'elle emplissait. Je me rfugiai chez des
paysans auxquels je me donnai pour un peintre paysagiste, et qui,
habitus  des htes de ce genre, me firent bon accueil dans leur
demeure isole.

C'tait une toute petite ferme, proprement tenue et annonant une
certaine aisance. La femme causait volontiers, et j'appris, pendant
qu'elle prparait mon repas, que ce petit domaine dpendait des terres
de Valvdre. Ds lors je pouvais esprer des renseignements certains sur
la famille, et, tout en ayant l'air de ne pas la connatre et de ne
m'intresser qu'aux petites affaires de ma vieille htesse, je sus tout
ce qui m'intressait moi-mme au plus haut point. M. de Valvdre tait
venu, le 4 juillet, chercher sa soeur ane et l'an de ses fils pour
les conduire  Genve; mais, comme mademoiselle Juste voulait laisser la
maison et les affaires en ordre, elle n'avait pu partir le jour mme.

Madame de Valvdre tait arrive le 5 avec mademoiselle Paule et son
fianc. Il y avait eu des explications. Tout le monde savait bien que
madame et mademoiselle Juste ne s'entendaient pas. Mademoiselle Juste
tait un peu dure, et madame un peu vive. Enfin on tait tomb d'accord,
puisqu'on s'tait quitt en s'embrassant. Les domestiques l'avaient vu.
Mademoiselle Juste avait demand  emmener mademoiselle Paule  Genve
pour s'occuper de son trousseau, et madame de Valvdre, quoique presse
par tout son monde, avait prfr rester seule au chteau avec le plus
jeune de ses fils, M. Paolino, le filleul de mademoiselle Paule; mais
l'enfant avait beaucoup pleur pour se sparer de son frre et de sa
marraine, si bien que madame, qui ne pouvait pas voir pleurer _ces
messieurs_, avait dcid qu'ils partiraient ensemble, et qu'elle
resterait  Valvdre jusqu' la fin du mois. Toute la famille tait donc
partie le 7, et l'on s'tonnait beaucoup dans la maison de l'ide que
madame avait eue de rester trois semaines toute seule  Valvdre, o
l'on savait bien qu'elle s'ennuyait, mme quand elle y avait de la
compagnie.

Tous ces dtails taient arrivs  mon htesse par un jardinier du
chteau qui tait son neveu.

J'aurais volontiers tent une promenade nocturne autour de ce chteau
enchant, et rien n'et t plus facile que de sortir de ma retraite
sans tre observ; car,  dix heures, le vieux couple ronflait comme
s'il et voulu faire concurrence au tonnerre; mais la tempte svissait
avec rage, et je dus attendre le lendemain.

Le soleil se leva splendide. Je pris avec affectation mon album de
voyage, et je partis pour une promenade assez fantastique. Je fis cinq
ou six fois le tour de la rsidence, en rtrcissant toujours le cercle,
de manire  connatre comme  vol d'oiseau tous les dtails de la
localit. Chemins, fosss, prairies, habitations, ruisseaux et rochers,
tout me fut aussi familier au bout de quelques heures que si j'tais n
dans le pays. Je connus les endroits dcouverts et les endroits habits
o je ne devais pas repasser pour ne point attirer l'attention, les
sites dont d'autres paysagistes s'taient empars et o je ne voulais
pas tre oblig de faire connaissance avec eux, les sentiers ombrags et
frays seulement par les troupeaux au flanc des collines, o j'tais 
peu prs sr de ne point rencontrer d'tres trop civiliss. Enfin je
m'assurai d'une direction invraisemblable, mais admirablement
mystrieuse, pour circuler de mon gte  la villa, et qui offrait des
retraites sauvages o je pouvais me drober aux regards mfiants ou
curieux, en m'enfonant dans les bois jets  pic le long des ravins.
Cette exploration faite, je me hasardai  pntrer dans le parc de
Valvdre par une brche que j'avais russi  dcouvrir. On tait en
train de la rparer, mais les ouvriers taient absents. Je me glissai
sous la futaie, j'arrivai jusqu' la lisire d'un parterre richement
fleuri, et je vis en face de moi la maison blanche construite 
l'italienne, leve sur un massif de maonnerie entour de colonnes. Je
remarquai quatre fentres  rideaux de soie rose que le soleil couchant
faisait resplendir. Je m'avanai un peu, et, cach dans un bosquet de
lauriers, je restai l plus d'une heure. La nuit approchait quand je
distinguai enfin une femme que je reconnus pour la Bianca, la suivante
dvoue de madame de Valvdre. Elle releva les rideaux comme pour faire
entrer la fracheur du soir dans l'intrieur, et je vis bientt circuler
des lumires. Puis on sonna une cloche, et les lumires disparurent.
C'tait le signal du dner; ces fentres taient celles de l'appartement
d'Alida.

Je savais donc tout ce qu'il m'importait de savoir. Je retournai  Rocca
(c'tait le nom de ma petite ferme), afin de ne pas causer d'inquitude
 mes htes. Je soupai avec eux et me retirai dans ma chambrette, o je
pris deux heures de repos. Quand je fus assur que moi seul tais
veill  la ferme, j'en sortis sans bruit. Le temps tait propice:
trs-serein, beaucoup d'toiles, et pas de lune rvlatrice. J'avais
compt les angles de mon chemin et not, je crois, tous les cailloux.
Quand l'paisseur des arbres me plongeait dans les tnbres, je me
dirigeais par la mmoire.

Je n'avais pas donn signe de vie  madame de Valvdre depuis mon dpart
de Saint-Pierre. Elle devait se croire abandonne, me mpriser, me har;
mais elle ne m'avait pas oubli, et elle avait souffert, je n'en pouvais
douter. Il ne fallait pas une grande exprience de la vie pour savoir
qu'en amour les blessures de l'orgueil sont poignantes et saignent
longtemps. Je me disais avec raison qu'une femme qui s'est crue adore
ou seulement dsire avec passion ne se console pas aisment de
l'outrage d'un prompt et facile oubli. Je comptais sur les amertumes
amasses dans ce faible coeur pour frapper un grand coup par mon
apparition inopine, par mon entreprise romanesque. Mon sige tait
fait. Je comptais dire que j'avais voulu gurir et que je venais avouer
ma dfaite; si l'imposture ne suffisait pas pour bouleverser cette me
dj trouble, je serais plus cruel et plus fourbe encore: je feindrais
de vouloir m'loigner pour jamais, et de venir seulement me fortifier
par un dernier adieu.

Il y avait bien des moments o la conscience de la jeunesse et de
l'amour se rvoltait en moi contre cette tactique de rou vulgaire. Je
me demandais si j'aurais le sang-froid ncessaire pour faire souffrir
sans tomber  genoux aussitt, si tout cet chafaudage de ruses ne
s'croulerait pas devant un de ces irrsistibles regards de langueur
plaintive et de rsignation dsole qui m'avaient repris et vaincu dj
tant de fois; mais je m'efforais de croire  ma perversit, de
m'tourdir, et j'avanais rapide et palpitant sous la molle clart des
toiles,  travers les buissons dj chargs de rose. Je me dirigeai si
bien, que j'arrivai au pied de la villa sans avoir veill un oiseau
dans la feuille, sans avoir t senti de loin par un chien de garde.

Un lgant et vaste perron descendait de la terrasse au parterre; mais
il tait ferm par une grille, et je n'osais faire entendra aucun appel.
D'ailleurs, je voulais surprendre, apparatre comme le _deus ex
machina_. Madame de Valvdre veillait encore, il n'tait qu'onze heures.
Une seule de ses fentres tait claire, ouverte mme, avec le rideau
rose ferm.

Escalader la terrasse n'tait pas facile; il le fallait pourtant. Elle
n'tait gure leve; mais o trouver un point d'appui le long des
colonnes de marbre blanc qui la soutenaient? Je retournai  la brche
laisse ouverte par les maons: ils n'avaient pas laiss l'chelle que
j'y avais remarque dans le jour. Je me glissai dans une orangerie qui
longeait une des faces du parterre, et j'y trouvai une autre chelle;
elle tait beaucoup trop courte. Comment je parvins quand mme sur la
plate-forme, c'est ce que je ne saurais dire. La volont fait des
miracles, ou plutt la passion donne aux amants le sens mystrieux que
possdent les somnambules.

La fentre ouverte tait presque de niveau avec le pav de la terrasse.
J'enjambai le rebord sans faire aucun bruit. Je regardai par la fente du
rideau. Alida tait l, dans un dlicieux boudoir qu'clairait
faiblement une lampe pose sur une table. Assise devant cette table, o
elle semblait s'tre place pour crire, elle rvait ou sommeillait, le
visage cach dans ses deux mains. Quand elle releva la tte, j'tais 
ses pieds.

Elle retint un cri et jeta ses bras autour de mon cou. Je crus qu'elle
allait s'vanouir. Mes transports la rappelrent  elle-mme.

--Je vous souffre chez moi au milieu de la nuit, dit-elle, et prive de
tout secours que je puisse appeler sans me perdre de rputation. C'est
que j'ai foi en vous. Le moment o je croirai que j'ai eu tort sera le
dernier de mon amour. Francis, vous ne pouvez pas oublier cela!

--J'oublie tout, rpondis-je. Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que
vous me dites. Je sais que je vous vois, que je vous entends, que vous
semblez heureuse de me voir, que je suis  vos pieds, que vous me
menacez, que je me meurs de crainte et de joie, que vous pouvez me
chasser, et que je peux mourir. Voil tout ce que je sais. Me voil! que
voulez-vous faire de moi? Vous tes tout dans ma vie. Suis-je quelque
chose dans la vtre? Rien ne me le prouve, et je ne sais pas o j'ai
pris la folie de me le persuader et de venir jusqu' vous. Parlez,
parlez, consolez-moi, rassurez-moi, effacez l'horreur des jours que je
viens de passer loin de vous, ou dites-moi tout de suite que vous me
chassez  jamais. Je ne peux plus vivre sans une solution, car je perds
la raison et la volont. Ayez-en pour deux, dites-moi ce que je vais
devenir!

--Devenez mon unique ami, reprit-elle; devenez la consolation, le salut
et la joie d'une me solitaire, ronge d'ennuis, et dont les forces,
longtemps inactives, sont tendues vers un besoin d'aimer qui l dvore.
Je ne vous dissimule rien. Vous tes arriv dans un moment de ma vie o,
aprs des annes d'anantissement, je sentais qu'il fallait aimer ou
mourir. J'ai trouv en vous la passion subite, sincre, mais terrible.
J'ai eu peur, j'ai cent fois jug que le remde  mon ennui allait tre
pire que le mal, et, quand vous m'avez quitte, je vous ai presque bni
en vous maudissant; mais votre loignement a t inutile. J'en ai plus
souffert que de toutes mes terreurs, et,  prsent que vous voil, je
sens, moi aussi, qu'il faut que vous dcidiez de moi, que je ne
m'appartiens plus, et que, si nous nous quittons pour toujours, je perds
la raison et la force de vivre!

J'tais enivr de cet abandon, l'espoir me revenait; mais elle, elle
revint bien vite  ses menaces.

--Avant tout, dit-elle, pour tre heureuse de votre affection, il faut
que je me sente respecte. Autrement, l'avenir que vous m'offrez me fait
horreur. Si vous m'aimez seulement comme mon mari m'a aime, et comme
bien d'autres aprs lui m'ont offert de m'aimer, ce n'est pas la peine
que mon coeur soit coupable et perde le sentiment de la fidlit
conjugale. Vous m'avez dit l-bas que je n'tais capable d'aucun
sacrifice. Ne voyez-vous pas que, mme en vous aimant comme je fais, je
suis une me sans vertu, une pouse sans honneur? Quand le coeur est
adultre, le devoir est dj trahi; je ne me fais donc pas d'illusion
sur moi-mme. Je sais que je suis lche, que je cde  un sentiment que
la morale rprouve, et qui est une insulte secrte  la dignit de mon
mari. Eh bien, qu'importe? laissez-moi ce tourment. Je saurai porter ma
honte devant vous, qui seul au monde ne me la reprocherez pas. Si je
souffre de ma dissimulation vis--vis des autres, vous n'entendrez
jamais aucune plainte. Je peux tout souffrir pour vous. Aimez-moi comme
je l'entends, et si, de votre ct, vous souffrez de ma retenue, sachez
souffrir, et trouvez en vous-mme la dlicatesse de ne pas me le
reprocher. Un grand amour est-il donc la satisfaction des apptits
aveugles? O serait le mrite, et comment deux mes leves
pourraient-elles se chrir et s'admirer l'une l'autre pour la
satisfaction d'un instinct?... Non, non, l'amour ne rsiste pas  de
certaines preuves! Dans le mariage, l'amiti et le lien de la famille
peuvent compenser la perte de l'enthousiasme; mais dans une liaison que
rien ne sanctionne, que tout froisse et combat dans la socit, il faut
de grandes forces et la conscience d'une lutte sublime. Je vous crois
capable de cela, et moi, je sens que je le suis. Ne m'tez pas cette
illusion, si c'en est une. Donnez-moi quelque temps pour la savourer. Si
nous devons succomber un jour, ce sera la fin de tout, et du moins nous
nous souviendrons d'avoir aim!

Alida parlait mieux que je ne sais la faire parler ici. Elle avait le
don d'exprimer admirablement un certain ordre d'ides. Elle avait lu
beaucoup de romans; mais, pour l'exaltation ou la subtilit des
sentiments, elle en et remontr aux plus habiles romanciers. Son
langage frisait parfois l'emphase, et revenait tout  coup  la
simplicit avec un charme trange. Son intelligence, peu dveloppe
d'ailleurs, avait sous ce rapport une vritable puissance, car elle
tait de bonne foi, et trouvait, au service du sophisme mme, des
arguments d'une admirable sincrit: femme dangereuse s'il en fut, mais
dangereuse  elle-mme plus qu'aux autres, trangre  toute perversit,
et atteinte d'une maladie mortelle pour sa conscience, l'analyse
exclusive de sa personnalit.

J'tais  un moindre degr, mais  un degr beaucoup trop grand encore,
atteint de ce mme mal qu'on pourrait appeler encore aujourd'hui la
maladie des potes. Trop absorb en moi-mme, je rapportais trop
volontiers tout  ma propre apprciation. Je ne voulais demander ni aux
religions, ni aux socits, ni aux sciences, ni aux philosophies, la
sanction de mes ides et de mes actes. Je sentais en moi des forces
vives et un esprit de rvolte qui n'tait nullement raisonn. Le _moi_
tenait une place dmesure dans mes rflexions comme dans mes instincts,
et, de ce que ces instincts taient gnreux et ardemment tourns vers
le grand, je concluais qu'ils ne pouvaient me tromper. En caressant ma
vanit, Alida, sans calcul et sans artifice, devait arriver  s'emparer
de moi. Plus logique et plus sage, j'eusse secou le joug d'une femme
qui ne savait tre ni pouse ni amante, et qui cherchait sa
rhabilitation dans je ne sais quel rve de fausse vertu et de fausse
passion; mais elle faisait appel  ma force et la force tait le rve de
mon orgueil. Je fus ds lors enchan, et je gotai dans mon sacrifice
l'incomplet et fivreux bonheur qui tait l'idal de cette femme
exalte. En me persuadant que je devenais, par ma soumission, un hros
et presque un ange, elle m'enivra doucement: la flatterie me monta au
cerveau, et je la quittai, sinon content d'elle, du moins enchant de
moi-mme.

Je ne devais ni ne voulais compromettre madame de Valvdre. Aussi
avais-je rsolu de partir ds le lendemain. J'eusse t moins prudent,
moins dlicat peut-tre, si elle se ft abandonne  ma passion: vaincu
par sa vertu et forc de me soumettre, je ne dsirais pas exposer sa
rputation en pure perte; mais elle insista si tendrement, que je dus
promettre de revenir la nuit suivante, et je revins en effet. Elle
m'attendait dans la campagne, et, plus romanesque que passionne, elle
voulut se promener avec moi sur le lac. J'aurais eu mauvaise grce  me
refuser  une fantaisie aussi potique. Pourtant je trouvai maussade
d'tre condamn au mtier de rameur, au lieu d'tre  ses genoux et de
la serrer dans mes bras. Quand j'eus conduit un peu au large la jolie
barque qu'elle m'avait aid  trouver dans les roseaux du rivage, et qui
lui appartenait, je laissai flotter les rames pour me coucher  ses
pieds. La nuit tait splendide de srnit, et les eaux si tranquilles,
qu'on y voyait  peine trembler le reflet des toiles.

--Ne sommes-nous pas heureux ainsi? me dit-elle, et n'est-il pas
dlicieux de respirer ensemble cet air pur, avec le profond sentiment de
la puret de notre amour? Et tu ne voulais pas me donner cette nuit
charmante! Tu voulais partir comme un coupable, quand nous voici devant
Dieu, dignes de sa piti secourable et bnis peut-tre en dpit du monde
et de ses lois!

--Puisque tu crois  la bont de Dieu, lui rpondis-je, pourquoi ne t'y
fier qu' demi? Serait-ce un si grand crime?...

Elle mit ses douces mains sur ma bouche.

--Tais-toi, dit-elle, ne trouble pas mon bonheur par des plaintes et
n'offense pas l'auguste paix de cette nuit sublime par des murmures
contre le sort. Si j'tais sre de la misricorde divine pour ma faute,
je ne serais pas sre pour cela de la dure de ton amour aprs ma chute.

--Ainsi tu ne crois ni  Dieu ni  moi! m'criai-je.

--Si cela est, plains-moi, car le doute est une grande douleur que je
trane depuis que je suis au monde, et tche de me gurir, mais en
mnageant ma frayeur et en me donnant confiance: confiance en Dieu
d'abord! Dis-moi, y crois-tu fermement, au Dieu qui nous voit, nous
entend et qui nous aime? Rponds, rponds! As-tu la foi, la certitude?

--Pas plus que toi, hlas! Je n'ai que l'esprance. Je n'ai pas t
longtemps berc des douces chimres de l'enfance. J'ai bu  la source
froide du doute, qui coule sur toutes choses en ce triste sicle; mais
je crois  l'amour, parce que je le sens.

--Et moi aussi, je crois  l'amour que j'prouve; mais je vois bien que
nous sommes aussi malheureux l'un que l'autre, puisque nous ne croyons
qu' nous-mmes.

Cette triste apprciation qui lui chappait me jeta dans une mlancolie
noire. tait-ce pour nous juger ainsi l'un l'autre, pour mesurer en
potes sceptiques la profondeur de notre nant, que nous tions venus
savourer l'union de nos mes  la face des cieux toils? Elle me
reprocha mon silence et ma sombre attitude.

--C'est ta faute, lui rpondis-je avec amertume. L'amour, dont tu veux
faire un raisonnement, est de sa nature une ivresse et un transport. Si,
au lieu de regarder dans l'inconnu en supputant les chances de l'avenir,
qui ne nous appartient pas, tu tais noye dans les volupts de ma
passion, tu ne te souviendrais pas d'avoir souffert, et tu croirais 
deux pour la premire fois de ta vie.

--Allons-nous-en, dit-elle, tu me fais peur! Ces volupts, ces ivresses
dont tu parles, ce n'est pas l'amour, c'est la fivre, c'est
l'tourdissement et l'oubli de tout, c'est quelque chose de brutal et
d'insens qui n'a ni veille ni lendemain. Reprends les rames, je veux
m'en aller!

Il me vint une sorte de rage. Je saisis les rames et je l'emmenai plus
au large. Elle eut peur et menaa de se jeter dans le lac, si je
continuais ce silencieux et farouche voyage, qui ressemblait  un
enlvement. Je la ramenai vers la rive sans rien dire. J'tais en proie
 un violent orage intrieur. Elle se laissa tomber sur le sable en
pleurant. Dsarm, je pleurai aussi. Nous tions profondment malheureux
sans nous rendre bien compte des causes de notre souffrance. Certes, je
n'tais pas assez faible pour que la violence faite  ma passion me
part un si grand effort et un si grand malheur, et, quant  elle, la
peur que je lui avais cause n'tait pas aussi srieuse qu'elle voulait
se le persuader. Qu'y avait-il donc d'impossible entre nous? quelle
barrire sparait nos mes? Nous restmes en face de cet effrayant
problme sans pouvoir le rsoudre.

Le seul remde  notre douleur tait de souffrir ensemble, et ce fut
rellement le seul lien profondment vrai qui nous treignit. Cette
douleur que je vis en elle si poignante et si sincre me purifia, en ce
sens que j'abjurai mes projets de sduction par surprise et par ruse.
Malheureux par elle, je l'aimai davantage. Qui sait si le triomphe ne
m'et pas rendu ingrat, comme elle le redoutait?

Ds le jour suivant, je pris la direction du Saint-Gothard pour me
rendre ensuite au lac des Quatre-Cantons. Alida blmait mon empressement
 la quitter, elle pensait que je pouvais impunment passer une semaine
 Rocca; mais je voyais bien que la curiosit de ma vieille htesse
l'empcherait, un jour ou l'autre, de dormir, et que mes promenades
nocturnes seraient un sujet de rflexions et de commentaires dans les
environs.

Aprs les premires heures de marche, je m'arrtai  un norme rocher
qu'Alida m'avait indiqu au loin comme une de ses promenades favorites.
De l, je voyais encore sa blanche villa comme un point brillant au
milieu des bois sombres. Tandis que je la contemplais, lui envoyant dans
mon coeur un tendre adieu, je sentis une main lgre se poser sur mon
paule, et, en me retournant, je vis Alida elle-mme, qui m'avait
devanc l. Elle tait venue  cheval avec un domestique qu'elle avait
laiss  quelque distance. Elle portait un petit panier rempli de
friandises. Elle avait voulu djeuner avec moi sur la mousse  l'abri de
son beau rocher, dans ce lieu compltement dsert. Je fus si touch de
cette gracieuse surprise, que je m'ingniai  lui faire oublier les
chagrins et les orages de la veille. Je protestai de ma soumission, et
je fis tout mon possible vis--vis d'elle et vis--vis de moi-mme pour
lui persuader sans mentir que je serais heureux ainsi.

--Mais o et quand nous reverrons-nous? dit-elle. Vous n'avez pas voulu
vous engager clairement  tre  Genve pour le mariage de Paule, et
pourtant c'est le seul moyen de nous retrouver sans danger pour moi. Nos
rapports tels qu'ils sont, chastes et consacrs dsormais par le
vritable amour, peuvent s'tablir trs-convenablement, si vous vous
dcidez  tre connu de mon mari et  faire naturellement partie des
amis qui m'entourent. Je ne vis pas toujours seule comme vous me voyez
en ce moment. Les injustes soupons et l'aigre caractre de ma vieille
belle-soeur ont fait la solitude autour de moi dans ces derniers temps:
j'tais, grce  elle, dcourage de toute relation d'amiti, et de
voisinage; mais, depuis qu'elle est partie, j'ai fait des visites, j'ai
effac la mauvaise impression de ses torts, dont j'avais d paratre un
peu complice. On va me revenir. Je n'ai pas de nombreuses relations, je
n'ai jamais aim cela, et ce n'en est que mieux. Vous me trouverez assez
entoure pour que nous n'ayons pas l'air de rechercher le tte--tte,
et assez libre pour que le tte--tte se fasse souvent et
naturellement. D'ailleurs, je dcouvrirai bien le moyen de m'absenter
quelquefois, et nous nous rencontrerons en pays neutre, loin des yeux
indiscrets. Je vais, ds  prsent, travailler  ce que cela devienne
possible et mme facile. J'loignerai les gens dont je me mfie, je
m'attacherai solidement les serviteurs dvous, je me crerai  l'avance
des prtextes, et notre connaissance tant avoue, nos rencontres, si on
les dcouvre, n'auront rien qui doive surprendre ou scandaliser. Voyez!
tout nous favorise. Vous avez devant vous la libert du voyageur; moi,
je vais avoir celle de l'pouse dlaisse, car M. de Valvdre pense, lui
aussi,  un grand voyage que je ne combattrai plus. Il s'en ira
peut-tre pour deux ans. Consentez  lui tre prsent auparavant. Il
sait dj que je vous connais, et il ne peut rien souponner.
Mettons-nous en mesure vis--vis de lui et du monde; ceci nous donnera
du temps, de la libert, de la scurit. Vous parcourrez la Suisse et
l'Italie, vous y deviendrez grand pote, avec une belle nature sous les
yeux et l'amour dans le coeur; moi, jusqu' ce jour, j'ai t
nonchalante et dcourage. Je vais devenir active et ingnieuse. Je ne
songerai qu' cela. Oui, oui, nous avons dj devant nous deux annes de
pur bonheur. C'est Dieu qui vous a envoy  moi, au moment o la douleur
de me sparer de mon fils an allait m'achever. Quand il me faudra
quitter le second, j'aurai la compassion de vivre plus longtemps,
peut-tre tout  fait prs de vous, parce qu'alors j'aurai le droit de
dire  mon mari: Je suis seule, je n'ai plus rien qui m'attache  ma
maison. Laissez-moi vivre o je voudrai. Je feindrai d'aimer Rome,
Paris ou Londres, et tous deux, inconnus, perdus au sein d'une grande
ville, nous nous verrons tous les jours. Je saurai trs-bien me passer
de luxe. Le mien m'ennuie affreusement, et tout mon rve est une
chaumire au fond des Alpes ou une mansarde dans une grande cit, pourvu
que j'y sois aime vritablement.

Nous nous sparmes sur ces projets, qui n'avaient rien de trop
invraisemblable. Je m'engageai  sacrifier toutes mes rpugnances, 
assister au mariage d'Obernay  Genve,  tre prsent, par consquent,
 M. de Valvdre.

J'tais si loign de ce dernier parti, que, quand Alida m'eut quitt,
je faillis courir aprs elle pour reprendre ma parole; mais je fus
retenu par la crainte de lui sembler goste. Je ne pouvais la revoir
qu' ce prix,  moins de risquer  chaque rencontre de la brouiller avec
son mari, avec l'opinion, avec la socit tout entire. Je continuai mon
voyage; mais, au lieu de parcourir les montagnes, je pris le plus court
pour me rendre  Altorf, et j'y restai. C'est l qu'Alida devait
m'adresser ses lettres. Et que m'importait tout le reste? Nous nous
crivmes tous les jours, et l'on peut dire toute la journe, car nous
changemes en une quinzaine des volumes d'effusion et d'enthousiasme.
Jamais je n'avais trouv en moi une telle abondance d'motion devant une
feuille de papier. Ses lettres,  elle, taient ravissantes. Parler
l'amour, crire l'amour, taient en elle des facults souveraines. Bien
suprieure  moi sous ce rapport, elle avait la touchante simplicit de
ne pas s'en apercevoir, de le nier, de m'admirer et de me le dire. Cela
me perdait; tout en m'levant au diapason de ses thories de sentiment,
elle travaillait  me persuader que j'tais une grande me, un grand
esprit, un oiseau du ciel dont les ailes n'avaient qu' s'tendre pour
planer sur son sicle et sur la postrit. Je ne le croyais pas, non!
grce  Dieu, je me prservais de la folie; mais, sous la plume de cette
femme, la flatterie tait si douce, que je l'eusse paye au prix de la
rise publique, et que je ne comprenais plus le moyen de m'en passer.

Elle russit galement  dtruire toutes mes rvoltes relativement au
plan de vie qu'elle avait adopt pour nous deux. Je consentais  voir
son mari, et j'attendais avec impatience le moment de me rendre 
Genve. Enfin ce mois de fivre et de vertige, qui tait le terme de mes
aspirations les plus ardentes, touchait  son dernier jour.




V


J'avais promis  Obernay de frapper  sa porte la veille de son mariage.
Le 31 juillet,  cinq heures du matin, je m'embarquais sur un bateau 
vapeur pour traverser le Lman, de Lausanne  Genve.

Je n'avais pas ferm l'oeil de la nuit, tant je craignais de manquer
l'heure du dpart. Accabl de fatigue et roul dans mon manteau, je pris
quelques instants de repos sur un banc. Quand j'ouvris les yeux, le
soleil se faisait dj sentir. Un homme qui paraissait dormir galement
tait assis sur le mme banc que moi. Au premier coup d'oeil que je
jetai sur lui, je reconnus mon ami anonyme du Simplon.

Cette rencontre aux portes de Genve m'inquita un peu; j'avais commis
la faute d'crire d'Altorf  Obernay en lui donnant de ma promenade un
faux itinraire. Cet excs de prcaution devenait une maladresse
fcheuse, si la personne qui m'avait vu sur la route de Valvdre tait
de Genve et en relation avec les Valvdre ou les Obernay. J'aurais donc
voulu me soustraire  ses regards; mais le bateau tait fort petit, et,
au bout de quelques instants, je me retrouvai face  face avec mon
aimable philosophe. Il me regardait avec attention, comme s'il et
hsit  me reconnatre; mais son incertitude cessa vite, et il m'aborda
avec la grce d'un homme du meilleur monde. Il me parla comme si nous
venions de nous quitter, et, s'abstenant, par grand savoir-vivre, de
toute surprise et de toute curiosit, il reprit la conversation o nous
l'avions laisse sur la route de Brigg. Je retombai sous le charme, et,
sans songer davantage  le contredire, je cherchai  profiter de cette
aimable et sereine sagesse qu'il portait en lui avec modestie, comme un
trsor dont il se croyait le dpositaire et non le matre ni
l'inventeur.

Je ne pouvais rsister au dsir de l'interroger, et cependant, 
plusieurs reprises, ma mditation laissa tomber l'entretien. J'prouvais
le besoin de rsumer intrieurement et de savourer sa parole. Dans ces
moments-l, croyant que je prfrais tre seul et ne dsirant nullement
se produire, il essayait de me quitter; mais je le suivais et le
reprenais, pouss par un attrait inexplicable et comme condamn par une
invisible puissance  m'attacher aux pas de cet homme, que j'avais
rsolu d'viter. Quand nous approchmes de Genve, les passagers, qui,
de la cabine, firent irruption sur le pont, nous sparrent. Mon nouvel
ami fut abord par plusieurs d'entre eux, et je dus m'loigner. Je
remarquai que tous semblaient lui parler avec une extrme dfrence;
nanmoins, comme il avait eu la dlicatesse de ne pas s'enqurir de mon
nom, je crus devoir respecter galement son incognito.

Une demi-heure aprs, j'tais  la porte d'Obernay. Le coeur me battait
avec tant de violence, que je m'arrtai un instant pour me remettre. Ce
fut Obernay lui-mme qui vint m'ouvrir; de la terrasse de son jardin, il
m'avait vu arriver.

--Je comptais sur toi, me dit-il, et me voil pourtant dans un transport
de joie comme si je ne t'esprais plus. Viens, viens! toute la famille
est runie, et nous attendons Valvdre d'un moment  l'autre.

Je trouvai Alida au milieu d'une douzaine de personnes qui ne nous
permirent d'changer que les saluts d'usage. Il y avait l, outre le
pre, la mre et la fiance d'Henri, la soeur ane de Valvdre,
mademoiselle Juste, personne moins ge et moins antipathique que je ne
me la reprsentais, et une jeune fille d'une beaut tonnante. Bien
qu'absorb par la pense d'lida, je fus frapp de cette splendeur de
grce, de jeunesse et de posie, et, malgr moi, je demandai  Henri, au
bout de quelques instants, si cette belle personne tait sa parente.

--Comment diable, si elle l'est! s'cria-t-il en riant, c'est ma soeur
Adlade! Et voici l'autre que tu n'as pas connue, comme celle-ci, dans
ton enfance; voici notre dmon, ajouta-t-il en embrassant Rosa, qui
entrait.

Rosa tait ravissante aussi, moins idale que sa soeur et plus
sympathique, ou, pour mieux dire, moins imposante. Elle n'avait pas
quatorze ans, et sa tenue n'tait pas encore celle d'une demoiselle bien
raisonnable; mais il y avait tant d'innocence dans sa gaiet ptulante
qu'on n'tait pas tent d'oublier combien l'enfant tait prs de devenir
une jeune fille.

--Quant  l'ane, reprit Obernay, c'est la filleule de ta mre et mon
lve  moi, une botaniste consomme, je t'en avertis, et qui n'entend
pas raison avec les superbes railleurs de ton espce. Fais attention 
ton bel esprit, si tu veux qu'elle consente  te reconnatre. Pourtant,
grce  ta mre, qui lui fait l'honneur de lui crire tous les ans en
rponse  ses lettres du 1er janvier, et pour qui elle conserve une
grande vnration, j'espre qu'elle ne fera pas trop mauvais accueil 
ta mine de pote chevel; mais il faut que ce soit ma mre qui vous
prsente l'un  l'autre.

--Tout  l'heure! repris-je en voyant qu'Alida me regardait. Laisse-moi
revenir de ma surprise et de mon blouissement.

--Tu la trouves belle? Tu n'es pas le seul; mais n'aie pas l'air de t'en
apercevoir, si tu ne veux la dsesprer. Sa beaut est comme un flau
pour elle. Elle ne peut sortir de la vieille ville sans qu'on s'attroupe
pour la voir, et elle n'est pas seulement intimide de cette avidit des
regards, elle en est blesse et offense. Elle en souffre vritablement,
et elle en devient triste et sauvage hors de l'intimit. Demain sera
pour elle un jour d'exhibition force, un jour de supplice par
consquent. Si tu veux tre de ses amis, regarde-la comme si elle avait
cinquante ans.

--A propos de cinquante ans, repris-je pour dtourner la conversation,
il me semble que mademoiselle Juste n'a gure davantage. Je me figurais
une vritable dugne.

--Cause avec elle un quart d'heure, et tu verras que la dugne est une
femme d'un grand mrite. Tiens, je veux te prsenter  elle; car, moi,
je l'aime, cette belle-soeur-l, et je veux qu'elle t'aime aussi.

Il ne me permit pas d'hsiter et me poussa vers mademoiselle Juste, dont
l'accueil digne et bienveillant devait naturellement me faire engager la
conversation. C'tait une vieille fille un peu maigre et accentue de
physionomie, mais qui avait d tre presque aussi belle que la soeur
d'Obernay, et dont le clibat me semblait devoir cacher quelque mystre,
car elle tait riche, de bonne famille, et d'un esprit trs-indpendant.
En l'coutant parler, je trouvai en elle une distinction rare et mme un
certain charme srieux et profond qui me pntra de respect et de
crainte. Elle me tmoigna pourtant de l'intrt et me questionna sur ma
famille, qu'elle paraissait trs-bien connatre, sans pourtant rappeler
ou prciser les circonstances o elle l'avait connue.

On avait djeun, mais on tenait en rserve une collation pour moi et
pour M. de Valvdre. En attendant qu'il arrivt, Henri me conduisit dans
ma chambre. Nous trouvmes sur l'escalier madame Obernay et ses deux
filles, qui vaquaient aux soins domestiques. Henri saisit sa mre au
passage afin qu'elle me prsentt en particulier  sa fille ane.

--Oui, oui, rpondit-elle avec un affectueux enjouement, vous allez vous
faire de grandes rvrences, c'est l'usage; mais souvenez-vous un peu
d'avoir t compagnons d'enfance pendant un an,  Paris. M. Valigny
tait alors un garon plein de douceur et d'obligeance pour toi, ma
fille, et tu en abusais sans scrupule. A prsent que tu n'es que trop
raisonnable, remercie-le du pass et parle-lui de ta marraine, qui a
continu d'tre si bonne pour toi.

Adlade tait fort intimide; mais j'tais si bien en garde contre le
danger de l'effaroucher, qu'elle se rassura avec un tact merveilleux. En
un instant, je la vis transforme. Cette rveuse et fire beaut s'anima
d'un splendide sourire, et elle me tendit la main avec une sorte de
gaucherie charmante qui ajoutait  sa grce naturelle. Je ne fus pas mu
en touchant cette main pure, et, comme si elle l'et senti, elle sourit
davantage et m'apparut plus belle encore.

C'tait un type trs-diffrent de celui d'Obernay et de Rosa, qui
ressemblaient  leur mre. Adlade en tenait aussi par la blancheur et
l'clat; mais elle avait l'oeil noir et pensif, le front vaste, la
taille dgage et les extrmits fines de son pre, qui avait t un des
plus beaux hommes du pays; madame Obernay restait gracieuse et frache
sous ses cheveux grisonnants, et, comme Paule de Valvdre, sans tre
jolie, tait extrmement agrable: on disait dans la ville que, lorsque
les Obernay et les Valvdre taient runis, ou croyait entrer dans un
muse de figures plus ou moins belles, mais toutes noblement
caractrises et dignes de la statuaire et du pinceau.

J'avais  peine fini ma toilette, qu'Obernay vint m'appeler.

--Valvdre est en bas, me dit-il; il t'attend pour faire connaissance et
djeuner avec toi.

Je descendis en toute hte; mais,  la dernire marche de l'escalier, il
me vint une terreur trange. Une vague apprhension qui, depuis quinze
jours, m'avait souvent travers l'esprit et qui m'tait revenue
fortement dans la journe, s'empara de moi  tel point, que, voyant la
porte de la maison ouverte, j'eus envie de fuir; mais Obernay tait sur
mes talons, me fermant la retraite. J'entrai dans la salle  manger. Le
repas tait servi; une voix  la fois douce et mle partait du salon
voisin. Plus d'incertitude, plus de refuge; mon inconnu du Simplon,
c'tait M. de Valvdre lui-mme.

Un monde de mensonges plus impossibles les uns que les autres, un sicle
d'anxits remplirent le peu d'instants qui me sparaient de cette
invitable rencontre. Qu'allais-je dire  M. de Valvdre,  Henri, 
Paule et devant les deux familles, pour motiver ma prsence aux environs
de Valvdre, quand on m'avait cru dans le nord de la Suisse  cette mme
poque? A cette crainte se joignait un sentiment de douleur inoue et
qu'il m'tait impossible de combattre par les raisonnements vulgaires de
l'gosme. Je l'aimais, je l'aimais d'instinct, d'entranement, de
conviction et par fatalit peut-tre, cet homme accompli que je venais
essayer de tromper, de rendre par consquent malheureux ou ridicule!

La tte me tournait quand Obernay me prsenta  Valvdre, et j'ignore si
je russis  faire bonne contenance. Quant  lui, il eut un trs-vif
sentiment de surprise, mais tout aussitt rprim.

--C'est l ton ami? dit-il  Henri. Eh bien, je le connais dj. J'ai
fait la traverse du lac avec lui ce matin, et nous avons philosoph
ensemble pendant plus d'une heure.

Il me tendit la main et serra cordialement la mienne. Adlade nous
appela pour djeuner, et nous nous assmes vis--vis l'un de l'autre,
lui tranquille et n'ayant aucun soupon, puisqu'il ignorait mon
mensonge, moi aussi en train de manger que si j'allais subir la torture.
Pour m'achever, lida vint s'asseoir auprs de son mari d'un air
d'intrt et de dfrence, et s'efforcer, tout en causant, de deviner
quelle impression nous avions produite l'un sur l'autre.

--Je connaissais M. Valigny avant vous, lui dit-elle; je vous ai dit
qu' Saint-Pierre il avait t notre chevalier,  Paule et  moi,
pendant qu'Obernay vous cherchait dans ces affreux glaciers.

--Je n'ai pas oubli cela, rpondit Valvdre, et je suis content d'tre
l'oblig d'une personne qui m'a t sympathique  premire vue.

Alida, nous voyant si bien ensemble, retourna au salon, et Adlade vint
prendre sa place. Je remarquai entre elle et Valvdre une affection 
laquelle il tait certainement impossible d'entendre malice,  moins
d'avoir l'esprit brutal et le jugement grossier, mais qui n'en tait pas
moins frappante. Il l'avait vue toute petite, et, comme il avait
quarante ans, il la tutoyait encore, tandis qu'elle lui disait vous avec
un mlange de respect et de tendresse qui rtablissait les convenances
de famille dans leur intimit. Elle le servait avec empressement, et il
se laissait servir, disant: Merci, ma bonne fille! avec un accent
pleinement paternel; mais elle tait si grande et si belle, et lui, il
tait encore si jeune et si charmant! Je fis mon possible pour
m'imaginer que ce mari tromp consentirait de bon coeur  ne pas s'en
apercevoir, tant il tait heureux pre!

On se spara bientt pour se runir au dner. La famille tait occupe
de mille soins pour la grande journe du lendemain. Les hommes sortirent
ensemble. Je restai seul au salon avec madame de Valvdre et ses deux
belles-soeurs. Ce fut une nouvelle phase de mon supplice. J'attendais
avec angoisse la possibilit d'changer quelques mots avec Alida. Paule,
appele par madame Obernay pour essayer sa toilette de noces, sortit
bientt; mais mademoiselle Juste tait comme rive  son fauteuil. Elle
continuait donc ses fonctions de gardienne de l'honneur de son frre en
dpit des mesures prises pour l'en dispenser. Je regardai avec attention
son profil austre, et je sentis en elle autre chose que le dsir de
contrarier. Elle remplissait un devoir qui lui pesait. Elle le
remplissait en dpit de tous et d'elle-mme. Son regard lucide, qui
surprenait les rougeurs d'impatience d'Alida et qui pntrait mon
affreux malaise, semblait nous dire  l'un et  l'autre: Croyez-vous
que cela m'amuse?

Au bout d'une heure de conversation trs-pnible dont mademoiselle Juste
et moi fmes tous les frais, car Alida tait trop irrite pour avoir la
force de le dissimuler, j'appris enfin par hasard que M. de Valvdre, au
lieu d'accompagner ses soeurs et ses enfants jusqu' Genve le 8
juillet, les avait confis  Obernay pour s'arrter autour du Simplon.
Je me htai d'aller au-devant de la dcouverte qui me menaait, en
disant que, l prcisment, j'avais rencontr M. de Valvdre et avais
fait connaissance avec lui sans savoir son nom.

--C'est singulier, observa mademoiselle Juste; M. Obernay ne croyait pas
que vous fussiez de ce ct-l.

Je rpondis avec aplomb qu'en voulant gagner la valle du Rhne par le
mont Cervin, j'avais fait fausse route, et que j'avais profit de ma
bvue pour voir le Simplon, mais que, craignant les plaisanteries
d'Obernay sur mon tourderie  me conduire en dpit de ses instructions,
je ne m'en tais pas vant dans ma lettre.

--Puisque vous tiez si prs de Valvdre, dit Alida avec la mme
tranquillit, vous eussiez d venir me voir.

--Vous ne m'y aviez pas autoris, rpondis-je, et je n'ai pas os.

Mademoiselle Juste nous regarda tous les deux, et il me sembla bien
qu'elle n'tait pas notre dupe.

Ds que je fus seul avec Alida, je lui parlai avec effroi de cette
fatale rencontre et lui demandai si elle ne pensait pas que son mari pt
concevoir des doutes.

--Lui jaloux? rpondit-elle en haussant les paules. Il ne me fait pas
tant d'honneur! Voyons, reprenez vos esprits, ayez du sang-froid. Je
vous avertis que vous en manquez, et qu'ici vous avez paru d'une
timidit singulire. On a dj fait la remarque que vous n'tiez pas
ainsi  votre premire apparition dans la maison.

--Je ne vous cache pas, repris-je, que je suis sur des pines. Il me
semble  chaque instant qu'on va me demander compte de ce voyage du ct
de Valvdre et m'craser sous le ridicule du prtexte que je viens de
trouver. M. de Valvdre doit m'en vouloir de m'tre moqu de lui en me
donnant pour un comdien. Il est vrai qu'il s'est laiss traiter de
docteur: je le prenais pour un mdecin; mais j'ai eu l'initiative de ma
mprise, et il n'a rien fait pour m'y confirmer ou pour m'en retirer,
tandis que moi...

--Vous a-t-il reparl de cela? reprit Alida un peu soucieuse.

--Non, pas un mot l-dessus! C'est bien trange.

--Alors c'est tout naturel. Valvdre ne connat pas la feinte. Il a tout
oubli; n'y pensons plus et parlons du bonheur d'tre ensemble.

Elle me tendait la main. Je n'eus pas le temps de la presser contre mes
lvres. Ses deux enfants revenaient de la promenade. Ils entraient comme
un ouragan dans la maison et dans le salon.

L'an tait beau comme son pre, et lui ressemblait d'une manire
frappante. Paolino rappelait Alida, mais en charge; il tait laid. Je me
souvins qu'Obernay m'avait parl d'une prfrenc marque de madame de
Valvdre pour Edmond, et involontairement j'piai les premires caresses
qui accueillirent l'un et l'autre. De tendres baisers furent prodigus 
l'an, et elle me le prsenta en me demandant si je le trouvais joli.
Elle effleura  peine les joues de l'autre, en ajoutant:

--Quant  celui-ci, il ne l'est pas, je le sais!

Le pauvre enfant se mit  rire, et, serrant la tte de sa mre dans ses
bras:

--C'est gal, dit-il, il faut embrasser ton singe!

Elle l'embrassa en le grondant de ses manires brusques. Il lui avait
meurtri les joues avec ses baisers, o un peu de malice et de vengeance
semblait se mler  son effusion.

Je ne sais pourquoi cette petite scne me causa une impression pnible.
Les enfants se mirent  jouer. Alida me demanda  quoi je pensais en la
regardant d'un air si sombre. Et, comme je ne rpondais pas, elle ajouta
 voix basse:

--tes-vous jaloux d'eux? Ce serait cruel. J'ai besoin que vous me
consoliez; car je vais tre spare de l'un et de l'autre,  moins que
je ne me fixe dans cette odieuse ville de Genve. Et encore n'est-il pas
certain qu'on voult m'y autoriser.

Elle m'apprit que M. de Valvdre s'tait dcid  confier l'ducation de
ses deux fils  l'excellent professeur Karl Obernay, pre d'Henri.
levs dans cette heureuse et sainte maison, ils seraient tendrement
choys par les femmes et instruits srieusement par les hommes. Alida
devait donc se rjouir de cette dcision, qui pargnait  ses enfants
les rudes preuves du collge, et elle s'en rjouissait en effet, mais
avec des larmes qui taient visiblement  l'adresse d'Edmond, bien
qu'elle fit son possible pour regarder comme une douleur gale
l'loignement du petit Paul. Elle souffrait aussi d'une circonstance
toute personnelle, je veux dire l'ascendant que Juste de Valvdre devait
prendre de plus en plus sur ses enfants. Elle avait espr les y
soustraire, et les voyait retomber davantage sous cette influence,
puisque Juste se fixait  Genve dans la maison voisine.

J'allais lui dire que cette prvention obstine ne me paraissait pas
bien quitable, lorsque Juste rentra et caressa les enfants avec une
gale tendresse. Je remarquai la confiance et la gaiet avec laquelle
tous deux grimprent sur ses genoux et jourent avec son bonnet, dont
elle leur laissa chiffonner les dentelles. L'espigle Paolino le lui ta
mme tout  fait, et la vieille fille ne fit aucune difficult de
montrer ses cheveux gris bouriffs par ces petites mains folles. A ce
moment, je vis sur cette figure rigide une maternit si vraie et une
bonhomie si touchante, que je lui pardonnai l'humeur qu'elle m'avait
cause.

Le dner rassembla tout le monde, except M. de Valvdre, qui ne vint
que dans la soire. J'eus donc deux ou trois heures de rpit, et je pus
me remettre au diapason convenable. Il rgnait dans cette maison une
amnit charmante, et je trouvai qu'Alida avait tort quand elle se
disait condamne  vivre avec des oracles. Si l'on sentait, dans chacune
des personnes qui se trouvaient l, un fonds de valeur relle et ce je
ne sais quoi de mr ou de calme qui trahit l'tude ou le respect de
l'tude, on sentait aussi en elles, avec les qualits essentielles de la
vie pratique, tout le charme de la vie heureuse et digne. Sous certains
rapports, il me semblait tre chez moi parmi les miens; mais l'intrieur
gnevois tait plus enjou et comme rchauff par le rayon de jeunesse
et de beaut qui brillait dans les yeux d'Adlade et de Rosa. Leur mre
tait comme ravie dans une batitude religieuse en regardant Paule et en
pensant au bonheur d'Henri. Paule tait paisible comme l'innocence,
confiante comme la droiture: elle avait peu d'expansions vives; mais,
dans chaque mot, dans chaque regard  son fianc,  ses parents et  ses
soeurs, il y avait comme un intarissable foyer de dvouement et
d'admiration.

Les trois jeunes filles avaient t lies ds l'enfance, elles se
tutoyaient et se servaient mutuellement. Toutes trois aimaient
mademoiselle Juste, et, bien que Paule lui et donn tort dans ses
diffrends avec Alida, on sentait bien qu'elle la chrissait davantage.
Alida tait-elle aime de ces trois jeunes filles? videmment, Paule la
savait malheureuse et l'aimait navement pour la consoler. Quant aux
demoiselles Obernay, elles s'efforaient d'avoir de la sympathie pour
elle, et toutes deux l'entouraient d'gards et de soins; mais Alida ne
les encourageait nullement, et rpondait  leurs timides avances avec
une grce froide et un peu railleuse. Elle les traitait tout bas de
femmes savantes, la petite Rosa tant dj, selon elle, infatue de
pdantisme.

--Cela ne parat pourtant pas du tout, lui dis-je: l'enfant est
ravissante... et Adlade me parait une excellente personne.

--Oh! j'tais bien sre que vous auriez de l'indulgence pour ces beaux
yeux-l! reprit avec humeur Alida.

Je n'osai lui rpondre: l'tat de tension nerveuse o je la voyais me
faisait craindre qu'elle ne se trahit.

D'autres jeunes filles, des cousines, des amies arrivrent avec leurs
parents. On passa au jardin, qui, sans tre grand, tait fort beau,
plein de fleurs et de grands arbres, avec une vue magnifique au bord de
la terrasse. Les enfants demandrent  jouer, et tout le monde s'en
mla, except les gens gs et Alida, qui, assise  l'cart, me fit
signe d'aller auprs d'elle. Je n'osai obir. Juste me regardait, et
Rosa, qui s'tait beaucoup enhardie avec moi pendant le dner, vint me
prendre rsolment le bras, prtendant que tout le _jeune monde_ devait
jouer; son papa l'avait dit. J'essayai bien de me faire passer pour
vieux; mais elle n'en tint aucun compte. Son frre ouvrit la partie de
barres, et il tait mon an. Elle me rclamait dans son camp, parce que
Henri tait dans le camp oppos et que je devais courir aussi bien que
lui. Henri m'appela aussi, il fallut ter mon habit et me mettre en
nage. Adlade courait aprs moi avec la rapidit d'une flche. J'avais
peine  chapper  cette jeune Atalante, et je m'tonnais de tant de
force unie  tant de souplesse et de grce. Elle riait, la belle fille;
elle montrait ses dents blouissantes. Confiante au milieu des siens,
elle oubliait le tourment des regards; elle tait heureuse, elle tait
enfant, elle resplendissait aux feux du soleil couchant, comme ces roses
que la pourpre du soir fait paratre embrases.

Je ne la voyais pourtant qu'avec des yeux de frre. Le ciel m'est tmoin
que je ne songeais qu' m'chapper de ce tourbillon de courses, de cris
et de rires, pour aller rejoindre Alida. Quand, par des miracles
d'obstination et de ruse, j'en fus venu  bout, je la trouvai sombre et
ddaigneuse. Elle tait rvolte de ma faiblesse, de mon enfantillage;
elle voulait me parler, et je n'avais pas su faire un effort pour
quitter ces jeux imbciles et pour venir  elle! J'tais lche, je
craignais les propos, ou j'tais dj charm par les dix-huit ans et les
joues roses d'Adlade. Enfin elle tait indigne, elle tait jalouse;
elle maudissait ce jour, qu'elle avait attendu avec tant d'ardeur comme
le plus beau de sa vie.

J'tais dsespr de ne pouvoir la consoler; mais M. de Valvdre venait
d'arriver, et je n'osais dire un mot, le sentant l. Il me semblait
qu'il entendait mes paroles avant que mes lvres leur eussent livr
passage. Alida, plus hardie et comme ddaigneuse du pril, me reprochait
d'tre trop jeune, de manquer de prsence d'esprit et d'tre plus
compromettant par ma terreur que je ne le serais avec de l'audace. Je
rougissais de mon inexprience, je fis de grands efforts pour m'en
corriger. Tout le reste de la soire, je russis  paratre trs-enjou;
alors Alida me trouva trop gai.

On le voit, nous tions condamns  nous runir dans les circonstances
les plus pnibles et les plus irritantes. Le soir, retir dans ma
chambre, je lui crivis:

Vous tes mcontente de moi, et vous me l'avez tmoign avec colre.
Pauvre ange, tu souffres! et j'en suis la cause! Tu maudis ce jour tant
dsir qui ne nous a pas seulement donn un instant de scurit pour
lire dans les yeux l'un de l'autre! Me voil perdu, furieux contre
moi-mme et ne sachant que faire pour viter ces angoisses et ces
impatiences qui me dvorent aussi, mais que je subirais avec
rsignation, si je pouvais les assumer sur moi seul. Je suis trop jeune,
dis-tu! Eh bien, pardonne  mon inexprience, et tiens-moi compte de la
candeur et de la nouveaut de mes motions. Va, la jeunesse est une
force et un appui dans les grandes choses. Tu verras si, dans des prils
d'un autre genre, je suis au-dessous de ton rve. Faut-il t'arracher
violemment  tous les liens qui psent sur toi? faut-il braver l'univers
et m'emparer de ta destine  tout prix? Je suis prt, dis un mot. Je
peux tout briser autour de nous deux... Mais tu ne le veux pas, tu
m'ordonnes d'attendre, de me soumettre  des preuves contre lesquelles
se rvolte la franchise de mon ge! Quel plus grand sacrifice pouvais-je
te faire? Je fais de mon mieux. Prends donc piti de moi, cruelle! et
toi aussi, prends donc patience!

Pourquoi envenimer ces douleurs par ton injustice? pourquoi me dire
qu'Adlade?... Non! je ne veux pas me souvenir de ce que vous m'avez
dit. C'tait insens, c'tait inique! Une autre que toi! mais
existe-t-il donc d'autres femmes sur la terre? Laissons cette folie et
n'y reviens jamais. Parlons d'une circonstance qui m'a bien autrement
frapp. Tes deux enfants vont demeurer ici... Et toi, que vas-tu faire?
Cette rsolution de ton mari ne va-t-elle pas modifier ta vie?
Comptes-tu retourner dans cette solitude de Valvdre, o j'aurais si peu
le droit de vivre auprs de toi, sous les regards de tes voisins
provinciaux, et entoure de gens qui tiendront note de toutes tes
dmarches? Tu avais parl d'aller dans quelque grande ville... Songe
donc! tu le peux  prsent. Dis, quand pars-tu? o allons-nous? Je ne
peux pas admettre que tu hsites. Rponds, mon me, rponds! Un mot, et
je supporte tout ce que tu voudras pour sauver les apparences, ou
plutt, non, je pars demain soir. Je me dis rappel par mes parents, je
me soustrais  toutes ces misrables dissimulations qui t'exasprent
autant que moi, je cours t'attendre o tu voudras. Ah! viens! fuyons! ma
vie t'appartient.

La journe du lendemain s'coula sans que je pusse lui glisser ma
lettre. Quoi que m'en et dit madame de Valvdre, je n'osais trop me
confier  la Bianca, qui me semblait bien jeune et bien veille pour ce
rle de dpositaire du plus grand secret de ma vie. D'ailleurs, Juste de
Valvdre faisait si bonne garde, que j'en perdais l'esprit.

Je ne raconterai pas la crmonie du mariage protestant. Le temple tait
si prs de la maison, qu'on s'y rendit  pied sous les yeux des deux
villes, ameutes en quelque sorte pour voir l'agrable marie, mais
surtout la belle Adlade dans sa frache et pudique toilette. Elle
donnait le bras  M. de Valvdre, dont la considration semblait mieux
que tout autre porte-respect la protger contre les brutalits de
l'admiration. Nanmoins elle tait froisse de cette curiosit
outrageante des foules, et marchait triste, les yeux baisss, belle dans
sa fiert souffrante comme une reine qu'on tranerait au supplice.

Aprs elle, lida tait aussi un objet d'motion. Sa beaut n'tait pas
frappante au premier abord; mais le charme en tait si profond, qu'on
l'admirait surtout aprs qu'elle avait pass. J'entendis faire des
comparaisons, des rflexions plus ou moins niaises. Il me sembla qu'il
s'y mlait des suspicions sur sa conduite. J'eus envie de chercher
prtexte  une querelle; mais  Genve, si on est trs-petite ville, on
est gnralement bon, et ma colre et t ridicule.

Le soir, il y eut un petit bal compos d'environ cinquante personnes qui
formaient la parent et l'intimit des deux familles. Alida parut avec
une toilette exquise, et, sur ma prire, elle dansa. Sa grce indolente
fit son effet magique; on se pressa autour d'elle, les jeunes gens se la
disputrent et se montrrent d'autant plus enfivrs qu'elle paraissait
moins se soucier d'aucun d'eux en particulier. J'avais espr que la
danse me permettrait de lui parler. Ce fut le contraire qui arriva, et 
mon tour je pris de l'humeur contre elle. Je l'observai en boudant,
trs-dispos  lui chercher noise, si je surprenais la moindre nuance de
coquetterie. Ce fut impossible: elle ne voulait plaire  personne; mais
elle sentait, elle savait qu'elle charmait tous les hommes, et il y
avait dans son indiffrence je ne sais quel air de souverainet blase,
mais toujours absolue, qui m'irrita. Je trouvai qu'elle parlait  ces
jeunes gens, non comme s'ils eussent eu des droits sur elle, mais comme
si elle en avait eu sur eux, et c'tait,  mon gr, leur faire trop
d'honneur. Elle avait le grand aplomb des femmes du monde, et je crus
retrouver, dans ses regards  des trangers, cette prise de possession
qui avait boulevers et ravi mon me. Certes, auprs d'elle, Adlade et
ses jeunes amies taient de simples bourgeoises, trs-ignorantes de
l'empire de leurs charmes et trs-incapables, malgr l'clat de leur
jeunesse, de lui disputer la plus humble conqute; mais qu'il y avait de
pudeur dans leur modestie, et comme leur extrme politesse tait une
sauvegarde contre la familiarit! Une petite circonstance me fit
insister en moi-mme sur cette remarque. Alida, en se levant, laissa
tomber son ventail; dix admirateurs se prcipitrent pour le ramasser.
Pour un peu, on se ft battu; elle le prit de la main triomphante qui le
lui prsentait, sans aucune parole de remerciement, sans mme un sourire
de convention, et comme si elle tait trop matresse des volonts de cet
inconnu pour lui savoir le moindre gr de son esclavage. C'tait un bon
petit provincial qui parut heureux d'une telle familiarit. En fait,
c'tait de sa part une btise; en thorie, il avait pourtant raison.
Quand une femme dispose d'un homme jusqu'au ddain, elle le provoque
plus qu'elle ne l'loigne, et, quoi qu'on en puisse dire, il y a
toujours un peu d'encouragement au fond de ces _mpriseries_ royales.

Pour me venger du secret dpit que j'prouvais, je cherchai quel service
je pourrais rendre  Adlade, qui dansait prs de moi. Je vis qu'elle
avait failli tomber en glissant sur des feuilles de rose qui s'taient
dtaches de son bouquet, et, comme elle revenait  sa place, je les
enlevai vite et adroitement. Elle parut s'tonner un peu d'un si beau
zle, et cet tonnement mme tait une impression de pudeur. Je ne la
regardais pas, craignant d'avoir l'air de mendier un remerciement; mais
elle me l'adressa un instant aprs, quand la figure de la contredanse la
replaa prs de moi.

--Vous m'avez prserve d'une chute, me dit-elle tout haut en souriant;
vous tes toujours bon pour moi, comme _jadis!_

Bon pour elle! c'tait trop de reconnaissance  coup sr, et cela
pouvait amener une dclaration de la part d'un impertinent; mais il et
fallu l'tre jusqu' l'imbcillit pour ne pas sentir dans l'extrme
politesse de cette chaste fille un doute d'elle-mme qui imposait aux
autres un respect sans bornes.

Je n'attendis pas la fin du bal. J'y souffrais trop. Comme j'allais
gagner ma petite chambre, Valvdre se trouva devant moi et me fit signe
de le suivre  l'cart.

--Voici l'explication, pensai-je: qu'il se dcide donc enfin  me
chercher querelle, ce mystrieux personnage! Ce sera me soulager d'une
montagne qui m'touffe!

Mais il s'agissait de bien autre chose.

--Il est arriv ici tantt, me dit-il, des parents de Lausanne sur
lesquels on ne comptait plus. On est forc de leur donner l'hospitalit
et de disposer de votre chambre. Ce sont deux vieillards, et vous leur
cdez naturellement la place; mais on ne veut pas vous envoyer 
l'auberge, on vous confie  moi. J'ai mon pied--terre dans la ville,
tout prs d'ici; voulez-vous me permettre d'tre votre hte?

Je remerciai et j'acceptai rsolment.

--S'il veut se rserver une explication chez lui, me disais-je,  la
bonne heure! j'aime mieux cela.

Il appela son domestique, qui enleva mon mince bagage, et lui-mme me
prit le bras pour me conduire  son domicile. C'tait une maison du
voisinage, o il me fit traverser plusieurs pices encombres de caisses
et d'instruments tranges, quelques-uns d'une grande dimension et qui
brillaient vaguement, dans l'obscurit, d'un clat vitreux ou
mtallique.

--C'est mon attirail de _docteur s sciences_, me dit-il en riant. Cela
ressemble assez  un laboratoire d'alchimiste, n'est-ce pas? Vous
comprenez, ajouta-t-il d'un ton indfinissable, que madame de Valvdre
n'aime pas cette habitation, et qu'elle prfre l'agrable hospitalit
des Obernay? Mais vous dormirez ici fort tranquille. Voici la porte de
votre chambre, et voici la clef de la maison; car le bal n'est pas fini
l-bas, et, si vous vouliez y retourner...

--Pourquoi y retournerais-je? rpondis-je affectant l'indiffrence. Je
n'aime pas le bal, moi!

--N'y a-t-il donc personne dans ce bal qui vous intresse?

--Tous les Obernay m'intressent; mais le bal est la plus maussade
manire de jouir de la socit des gens qu'on aime.

--Eh! pas toujours! Il donne une certaine animation... Quand j'tais
jeune, je ne hassais pas ce bruit-l.

--C'est que vous avez eu l'esprit d'tre jeune, monsieur de Valvdre. A
prsent, on ne l'a plus. On est vieux  vingt ans.

--Je n'en crois rien, dit-il en allumant son cigare; car il m'avait
suivi dans la chambre qui m'tait destine, comme pour s'assurer que
rien n'y manquait  mon bien-tre. Je crois que c'est une prtention!

--De ma part? rpondis-je un peu bless de la leon.

--Peut-tre aussi de votre part, et sans que vous soyez pour cela
coupable ou ridicule. C'est une mode, et la jeunesse ne peut se
soustraire  son empire. Elle s'y soumet de bonne foi, parce que la plus
nouvelle mode lui parat toujours la meilleure; mais, si vous m'en
croyez, vous examinerez un peu srieusement les dangers de celle-ci, et
vous ne vous y laisserez pas trop prendre.

Son accent avait tant de douceur et de bont, que je cessai de croire 
un pige tendu par sa suspicion  mon inexprience, et, retombant sous
le charme, j'prouvai plus que jamais tout d'un coup le besoin de lui
ouvrir mon coeur. Il y avait l quelque chose d'horrible dont je ne
saurais mme aujourd'hui me rendre compte. Je souhaitais son estime, et
je courais au-devant de son affection sans pouvoir renoncer  lui
infliger le plus amer des outrages!

Il me dit encore quelques paroles qui furent comme un trait de lumire
sur le fond de sa pense. Il me sembla qu'en m'invitant  retourner au
bal, c'est--dire  tre jeune, naf et croyant, il essayait de savoir
quelle impression Adlade avait faite sur moi et si j'tais capable
d'aimer, car le nom de cette charmante fille arriva, je ne me rappelle
plus comment, sur ses lvres.

Je fis d'elle le plus grand loge, autant pour paratre libre de coeur
et d'esprit vis--vis de sa femme que pour voir s'il prouvait quelque
secrte douleur  propos de sa fille adoptive. Que n'aurais-je pas donn
pour dcouvrir qu'il l'aimait  l'insu de lui-mme, et que l'infidlit
d'Alida ne troublerait pas la paix de son me gnreuse! Mais, s'il
aimait Adlade, c'tait avec un dsintressement si vrai, ou avec une
si hroque abngation, que je ne pus saisir aucun trouble dans ses yeux
ni dans ses paroles.

--Je n'ajoute rien  vos loges, dit-il, et, si vous la connaissiez
comme moi qui l'ai vue natre, vous sauriez que rien ne peut exprimer la
droiture et la bont de cette me-l. Heureux l'homme qui sera digne
d'tre son compagnon et son appui dans la vie! C'est un si grand honneur
et une si grande flicit  envisager, que celui-l devra y travailler
srieusement, et n'aura jamais le droit de se dire sceptique ou
dsenchant.

--Monsieur de Valvdre, m'criai-je involontairement, vous semblez me
dire que je pourrais aspirer...

--A conqurir sa confiance? Non, je ne puis dire cela, je n'en sais
rien. Elle vous connat encore trop peu, et nul ne peut lire dans
l'avenir; mais vous n'ignorez pas que, dans le cas o cela arriverait,
vos parents et les siens s'en rjouiraient beaucoup.

--Henri ne s'en rjouirait peut-tre pas! rpondis-je.

--Henri? lui qui vous aime si ardemment? Prenez garde d'tre ingrat, mon
cher enfant!

--Non, non! ne me croyez pas ingrat! Je sais qu'il m'aime, je le sais
d'autant plus qu'il m'aime en dpit de nos diffrences d'opinions et de
caractres; mais ces diffrences, qu'il me pardonne pour son compte, le
feraient beaucoup rflchir, s'il s'agissait de me confier le sort d'une
de ses soeurs.

--Quelles sont donc ces diffrences? Il ne me les a pas signales en me
parlant de vous avec effusion. Voyons, rpugnez-vous  me les dire? Je
suis l'ami de la famille Obernay, et il y a eu, dans la vtre, un homme
que j'aimais et respectais infiniment. Je ne parle pas de votre pre,
qui mrite galement ces sentiments-l, mais que j'ai fort peu connu; je
parle de votre oncle Antonin, un savant  qui je dois les premires et
les meilleures notions de ma vie intellectuelle et morale. Il y avait,
entre lui et moi,  peu prs la mme distance d'ge qui existe
aujourd'hui entre vous et moi. Vous voyez que j'ai le droit de vous
porter un vif intrt, et que j'aimerais  m'acquitter envers sa mmoire
en devenant votre conseil et votre ami comme il tait le mien.
Parlez-moi donc  coeur ouvert et dites-moi ce que le brave Henri
Obernay vous reproche.

Je fus sur le point de m'pancher dans le sein de Valvdre comme un
enfant qui se confesse, et non plus comme un orgueilleux qui se dfend.
Pourquoi ne cdai-je point  un salutaire entranement? Il et
probablement arrach de ma poitrine, sans le savoir et par la seule
puissance de sa haute moralit, le trait empoisonn qui devait se
tourner contre lui; mais je chrissais trop ma blessure, et j'eus peur
de la voir fermer. J'prouvais aussi une horreur instinctive d'un pareil
panchement avec celui dont j'tais le rival. Il fallait tre rsolu 
ne plus l'tre, ou devenir le dernier des hypocrites. J'ludai
l'explication.

--Henri me reproche prcisment, lui rpondis-je, le scepticisme, cette
maladie de l'me dont vous voulez me gurir; mais ceci nous mnerait
trop loin ce soir, et, si vous le permettez, nous en causerons une autre
fois.

--Allons, dit-il, je vois que vous avez envie de retourner au bal, et
peut-tre sera-ce un meilleur remde  vos ennuis que tous mes
raisonnements. Un seul mot avant que je vous donne le bonsoir...
Pourquoi m'avez-vous dit,  notre premire rencontre, que vous tiez
comdien?

--Pour me sauver d'une sotte honte! Vous m'aviez surpris parlant tout
seul.

--Et puis, en voyage, on aime  mystifier les passants, n'est-il pas
vrai?

--Oui! on fait l'agrable vis--vis de soi-mme, on se croit fort
spirituel, et on s'aperoit tout d'un coup que l'on n'est qu'un
impertinent de mauvais got en prsence d'un homme de mrite.

--Allons, allons, reprit en riant Valvdre, le pauvre homme de mrite
vous pardonne de tout son coeur et ne racontera rien de ceci  la bonne
Adlade.

J'tais fort embarrass de mon rle, et, par moments, je me persuadais,
malgr la libert d'esprit de M. de Valvdre, que, s'il avait en dpit
de lui-mme quelque vellit de jalousie, c'tait bien plus  propos
d'Adlade qu' propos de sa femme. Je me maudissais donc d'tre
toujours dans la ncessit de le faire souffrir. Pourtant je me
rappelais les premires paroles qu'il m'avait dites au Simplon: J'ai
beaucoup aim une femme qui est morte. Il aimait donc en souvenir, et
c'est l qu'il puisait sans doute la force de n'tre ni jaloux de sa
femme, ni pris d'une autre.

Quoi qu'il en soit, je voulus au moins le dlivrer d'un trouble
possible, en lui disant que je me trouvais encore trop jeune pour songer
au mariage, et que, si je venais  y songer, ce serait lorsque Rosa
serait en ge de quitter sa poupe.

--Rosa! rpondit-il avec quelque vivacit. Eh! mais oui... vos ges
s'accorderont peut-tre mieux alors! Je la connais autant que l'autre,
et c'est un trsor aussi que cette enfant-l. Mais partez donc et faites
danser mon petit diable rose. Allons, allons! vous n'tes pas encore
aussi vieux que vous le prtendiez!

Il me tendit la main, cette main loyale qui brlait la mienne, et je
m'enfuis comme un coupable, pendant qu'il disparaissait au milieu de ses
tlescopes et de ses alambics.




VI


Je retournai chez les Obernay. On dansait encore; mais Alida,
secrtement blesse de mon dpart, s'tait retire. Le jardin tait
illumin; on s'y promenait par groupes dans l'intervalle des
contredanses et des valses. Il n'y avait aucun moyen de nouer un mystre
quelconque dans cette fte modeste, pleine de bonhomie et d'honnte
abandon. Je ne vis pas reparatre Valvdre, et j'affectai, devant
mademoiselle Juste, qui tenait bon jusqu' la fin, beaucoup de gaiet et
de libert d'esprit. On proposa un cotillon, et les jeunes filles
dcidrent que tout le monde en serait. J'allai inviter mademoiselle
Juste, Henri ayant invit sa mre.

--Quoi! me dit en souriant la vieille fille, vous voulez que je danse
aussi, moi? Eh bien, soit. Je ferai avec vous une fois le tour de la
salle; aprs quoi, je serai libre de me faire remplacer par une danseuse
dont je vais m'assurer d'avance.

Je ne pus voir  qui elle s'adressait; il y avait un peu de confusion
pour prendre place. Je me trouvai avec elle vis--vis de M. Obernay pre
et d'Adlade. Quand ils eurent ouvert la figure, les deux graves
personnages se firent signe et s'clipsrent. Je devenais le cavalier
d'Adlade, avec laquelle je n'avais pas os danser sous les yeux
d'Alida, et qui me tendit sa belle main avec confiance. Elle n'y
entendait certes pas malice; mais mademoiselle Juste savait bien ce
qu'elle faisait. Elle parlait bas au pre Obernay en nous regardant d'un
air moiti bienveillant, moiti railleur. La figure candide du vieillard
semblait lui rpondre: Vous croyez? Moi, je n'en sais rien, ce n'est
pas impossible.

Oui, je l'ai su plus tard, ils parlaient du mariage autrefois vaguement
projet avec mes parents. Juste, sans rien savoir de mon amour pour
Alida, pressentait quelque charme dj jet sur moi par l'enchanteresse,
et elle s'efforait de le faire chouer en me rapprochant de ma fiance.
Ma fiance! cette splendide et parfaite crature et pu tre  moi! Et
moi, je prfrais  une vie excellente et  de clestes flicits les
orages de la passion et le dsastre de mon existence! Je me disais cela
en tenant sa main dans la mienne, en affrontant les magnificences de son
divin sourire, en contemplant les perfections de tout son tre pudique
et suave! Et j'tais fier de moi, parce qu'elle n'veillait en moi aucun
instinct, aucun germe d'infidlit envers ma dangereuse et terrible
souveraine! Ah! si elle eut pu lire dans mon me, celle qui la possdait
si entirement! Mais elle y lisait  contre-sens, et son oeil irrit me
condamnait au moment de mon plus pur triomphe sur moi-mme; car elle
tait l, cette magicienne haletante et jalouse, elle m'piait d'un oeil
troubl par la fivre. Quelle victoire pour Juste, si elle et pu le
deviner!

L'appartement de madame de Valvdre tait au-dessus de la salle o l'on
dansait. D'un cabinet de toilette en entre-sol, on pouvait voir tout ce
qui se passait en bas par une rosace masque de guirlandes. Alida avait
voulu jeter machinalement un dernier regard sur la petite fte; elle
avait cart le feuillage, et, me voyant l, elle tait reste cloue 
sa place. Et moi, me sentant sous les yeux de Juste, je croyais tre un
grand diplomate et servir habilement la cause de mon amour en m'occupant
d'Adlade et en jouant le rle d'un petit jeune homme enivr de
mouvement et de gaiet!

Aussi le lendemain, quand j'eus russi  faire tenir ma lettre  madame
de Valvdre, je reus une rponse foudroyante. Elle brisait tout, elle
me rendait ma libert. Dans la matine, Juste et Paule avaient parl
devant elle de mon union projete avec Adlade et d'une rcente lettre
de ma mre  madame Obernay, o ce dsir tait dlicatement exprim.

Je ne savais rien de tout cela, disait Alida, vous me l'aviez laiss
ignorer. En apprenant que votre voyage en Suisse n'avait pas eu d'autre
but que la poursuite de ce mariage, et en voyant de mes propres yeux,
cette nuit, combien vous tiez ravi de la beaut de votre future, je me
suis expliqu votre conduite depuis trois jours. Ds que vous tes entr
dans cette maison, ds que vous avez vu celle qu'on vous destinait,
votre manire d'tre avec moi a entirement chang. Vous n'avez pas su
trouver un instant pour me parler en secret, vous n'avez pas pu inventer
le plus petit expdient, vous qui savez si bien pntrer dans les
forteresses par-dessus les murs, quand le dsir vient en aide  votre
gnie. Vous avez t vaincu par l'clat de la jeunesse, et, moi, j'ai
pli, j'ai disparu comme une toile de la nuit devant le soleil levant.
C'est tout simple. Enfant, je ne vous en veux pas; mais pourquoi manquer
de franchise? pourquoi m'avoir fait souffrir mille tortures? pourquoi,
sachant que je hassais  bon droit certaine vieille fille, l'avoir
traite avec une vnration ridicule? N'avez-vous pas senti dj des
mouvements de malveillance, presque d'aversion, contre la malheureuse
Alida? Il me semble que, dans un moment, l'unique moment o vos regards,
sinon vos paroles, pouvaient me rassurer, vous m'avez fait entendre que
j'tais, selon vous, une mauvaise mre. Oui, oui, on vous avait dj dit
cela, que je prfrais mon bel Edmond  mon pauvre Paul, que celui-ci
tait une victime de ma partialit, de mon injustice: c'est le thme
favori de mademoiselle Juste, et elle avait bien russi  le persuader 
mon mari, qui m'estime; elle a d russir plus vite  le prouver  mon
amant, qui ne m'estime pas!

Allons! il faut se placer au-dessus de ces misres! Il faut que je
ddaigne tout cela, et que je vous apprenne que, si je suis une personne
odieuse, au moins j'ai la fiert qui convient  ma situation.
pargnez-vous de vains mensonges; vous aimez Adlade et vous serez son
mari, je vais vous y aider de tout mon pouvoir. Renvoyez-moi mes lettres
et reprenez les vtres. Je vous pardonne de tout mon coeur comme on doit
pardonner aux enfants. J'aurai plus de peine  m'absoudre moi-mme de ma
folie et de ma crdulit.

Ainsi ce n'tait pas assez de la situation terrible o nous nous
trouvions vis--vis de la famille et de la socit: il fallait que le
dsespoir, la jalousie et la colre missent en cendre nos pauvres coeurs
dj battus en ruine!

Je fus pris d'un accs de rage contre la destine, contre Alida et
contre moi-mme. J'allai faire mes adieux  la famille Obernay, et je
repartis pour mon prtendu voyage d'agrment; mais je m'arrtai  deux
lieues de Genve, en proie  une terreur douloureuse. Je n'avais pas
pris cong de madame de Valvdre; elle tait sortie quand j'tais all
faire mes adieux. En rentrant et en apprenant ma brusque rsolution,
elle tait bien femme  se trahir; mon dpart, au lieu de la sauver,
pouvait la perdre... Je revins sur mes pas, incapable d'ailleurs de
supporter la pense de ses souffrances. Je feignis d'avoir oubli
quelque chose chez Obernay, et j'y arrivai avant qu'Alida ft rentre.
O donc tait-elle depuis le matin? Adlade et Rosa taient seules  la
maison. Je me hasardai  leur demander si madame de Valvedre avait aussi
quitt Genve. Je regrettais de ne l'avoir pas salue. Adlade me
rpondit avec une sainte tranquillit que madame de Valvdre tait  la
chapelle catholique au bas de la rue. Et, comme elle prenait mon trouble
pour de la surprise, elle ajouta:

--Est-ce que cela vous tonne? Elle est fervente papiste, et, nous
autres hrtiques, nous respectons toute sincrit. C'est demain, nous
a-t-elle dit, l'anniversaire de la mort de sa mre; et elle se reproche
de nous avoir fait, cette nuit, le sacrifice de danser. Elle veut s'en
confesser, commander une messe, je crois... Enfin, si vous vouliez
prendre cong d'elle, attendez-la.

--Non, rpondis-je, vous voudrez bien lui exprimer mes regrets.

Les deux soeurs essayrent de me retenir, pour causer, disaient-elles,
une bonne surprise  Henri, qui allait rentrer. Adlade insista
beaucoup; mais, comme je ne cdai pas, et que, sans m'en vouloir, elle
me dit amicalement adieu et gaiement bon voyage, je vis que cette
simplicit de manires bienveillantes ne couvrait aucun regret
dchirant.

Je fus  peine dehors, que je me dirigeai vers la petite glise. J'y
entrai; elle tait dserte. Je fis le tour de la nef; dans un coin
obscur et froid, je vis, entre un confessionnal et l'angle de la
muraille, une femme habille de noir, agenouille sur le pav, et comme
crase sous le poids d'une douleur extatique. Elle tait couverte de
tant de voiles, que j'hsitai  la reconnatre. Enfin je devinai ses
formes dlicates sous le crpe de son deuil, et je me hasardai  lui
toucher le bras. Ce bras roidi et glac ne sentit rien. Je me prcipitai
sur elle, je la soulevai, je l'entranai. Elle se ranima faiblement et
fit un effort pour me repousser.

--O me conduisez-vous? dit-elle avec garement.

--Je n'en sais rien!  l'air, au soleil! vous tes mourante.

--Ah! il fallait donc me laisser mourir!... j'tais si bien!

Je poussai au hasard une porte latrale qui se prsenta devant moi, et
je me trouvai dans une ruelle troite et peu frquente. Je vis un
jardin ouvert. Alida, sans savoir o elle tait, put marcher jusque-l.
Je la fis entrer dans ce jardin et s'asseoir sur un banc au soleil. Nous
tions chez des inconnus, des marachers; les patrons taient absents.
Un journalier qui travaillait dans un carr de lgumes nous regarda
entrer, et, supposant que nous tions de la maison, il se remit 
l'ouvrage sans plus s'occuper de nous.

Le hasard amenait donc ce tte--tte impossible! Quand Alida se sentit
ranime par la chaleur, je la conduisis au bout de ce jardin assez
profond, qui remontait la colline de la vieille ville, et je m'assis
auprs d'elle sous un berceau de houblon.

Elle m'couta longtemps sans rien dire; puis, me laissant prendre ses
mains tides et tremblantes, elle s'avoua dsarme.

--Je suis brise, me dit-elle, et je vous coute comme dans un rve.
J'ai pri et pleur toute la journe, et je ne voulais reparatre devant
mes enfants que quand Dieu m'aurait rendu la force de vivre; mais Dieu
m'abandonne, il m'a crase de honte et de remords sans m'envoyer le
vrai repentir qui inspire les bonnes rsolutions. J'ai invoqu l'me de
ma mre, elle m'a rpondu: Le repos n'est que dans la mort! J'ai senti
le froid de la dernire heure, et, loin de m'en dfendre, je m'y suis
abandonne avec une volupt amre. Il me semblait qu'en mourant l, aux
pieds du Christ, non pas assez rachete par ma foi, mais purifie par ma
douleur, j'aurais au moins le repos ternel, le nant pour refuge. Dieu
n'a pas plus voulu de ma destruction que de mes pleurs. Il vous a amen
l pour me forcer  aimer,  brler,  souffrir encore. Eh bien, que sa
volont soit faite! Je suis moins effraye de l'avenir depuis que je
sais que je peux mourir de fatigue et de chagrin quand le fardeau sera
trop lourd.

Alida tait si saisissante et si belle dans son voluptueux accablement,
que je trouvai l'loquence d'un coeur profondment mu pour la
convaincre et la rappeler  la vie,  l'amour et  l'esprance. Elle me
vit si navr de sa peine, qu' son tour elle eut piti de moi et se
reprocha mes pleurs. Nous changemes les serments les plus
enthousiastes d'tre  jamais l'un  l'autre, quoi qu'il pt arriver de
nous; mais, en nous sparant, qu'allions-nous faire? J'tais parti pour
toutes les personnes que nous connaissions  Genve. L'heure avanait,
on pouvait s'inquiter de l'absence de madame de Valvdre et la
chercher.

--Rentrez, lui dis-je; je dois quitter cette ville, o nous sommes
entours de dangers et d'amertumes. Je me tiendrai dans les environs, je
m'y cacherai et je vous crirai. Il faut absolument que nous trouvions
le moyen de nous voir avec scurit et d'arranger notre avenir d'une
manire dcisive.

--crivez  la Bianca, me dit-elle; j'aurai vos lettres plus vite que
par la _poste restante_. Je resterai  Genve pour les recevoir, et, de
mon ct, je rflchirai  la possibilit de nous revoir bientt.

Elle redescendit le jardin, et j'y restai aprs elle pour qu'on ne nous
vt pas sortir ensemble. Au bout de dix minutes, j'allais me retirer,
lorsque je m'entendis appeler  voix basse. Je tournai la tte; une
petite porte venait de s'ouvrir derrire moi dans le mur. Personne ne
paraissait, je n'avais pas reconnu la voix; on m'avait appel par mon
prnom. tait-ce Obernay? Je m'avanai et vis Moserwald, qui m'attirait
vers lui par signes, d'un air de mystre.

Ds que je fus entr, il referma la porte derrire nous, et je me
trouvai dans un autre enclos, dsert, cultiv en prairie, ou plutt
abandonn  la vgtation naturelle, o paissaient deux chvres et une
vache. Autour de cet enclos si nglig rgnait une vigne en berceau
soutenue par un treillage tout neuf  losanges serres. C'est sous cet
abri que Moserwald m'invitait  le suivre. Il mit le doigt sur ses
lvres et me conduisit sous l'auvent d'une sorte de masure situe  l'un
des bouts de l'enclos. L, il me parla ainsi:

--D'abord faites attention, mon cher! Tout ce qui se dit sous la treille
peut tre entendu  droite et  gauche  travers les murs, qui ne sont
ni pais ni hauts. A gauche, vous avez le jardin de Manass, un de mes
pauvres coreligionnaires qui m'est tout dvou; c'est l que vous tiez
tout  l'heure avec _elle_, j'ai tout entendu! A droite, le mur est
encore plus perfide, je l'ai fait amincir et percer d'ouvertures
imperceptibles qui permettent de voir et d'entendre ce qui se passe dans
le jardin des Obernay. Ici, entre les deux enclos, vous tes chez moi.
J'ai achet ce lopin de terre pour tre auprs d'_elle_, pour la
regarder, pour l'couter, pour surprendre ses secrets, s'il est
possible. J'ai fait le guet pour rien tous ces jours-ci; mais,
aujourd'hui, en coutant par hasard de l'autre ct, j'en ai appris plus
que je ne voudrais en savoir. N'importe, c'est un fait accompli. Elle
vous aime, je n'espre plus rien; mais je reste son ami et le vtre. Je
vous l'avais promis, je n'ai qu'une parole. Je vois que vous tes
grandement affligs et tourments tous les deux. Je serai, moi, votre
providence. Restez cach ici; la baraque n'est pas belle, mais elle est
assez propre en dedans. Je l'ai fait arranger en secret et sans bruit,
sans que personne s'en soit dout, il y a dj six mois, lorsque
j'esprais qu'_elle_ serait, un jour ou l'autre, touche de mes soins,
et qu'elle daignerait venir se reposer l... Il n'y faut plus songer!
Elle y viendra pour vous. Allons, mon argent et mon savoir-faire ne
seront pas tout  fait perdus, puisqu'ils serviront  son bonheur et au
vtre. Adieu, mon cher. Ne vous montrez pas, ne vous promenez pas le
jour dans l'endroit dcouvert; on pourrait vous voir des maisons
voisines. crivez des lettres d'amour tant que le soleil brille, ou ne
prenez l'air que sous le berceau. A la nuit noire, vous pourrez vous
risquer dans la campagne, qui commence  deux pas d'ici. Manass va tre
 vos ordres. Il vous fera d'assez bonne cuisine; il renverra les
ouvriers, qui pourraient causer. Il portera vos lettres au besoin et les
remettra avec une habilet sans pareille. Fiez-vous  lui; il me doit
tout, et dans un instant il va savoir qu'il vous appartient pour trois
jours. Trois jours, c'est bien assez pour se concerter, car je vois que
vous cherchez le moyen de vous runir. Cela finira par un enlvement! je
m'y attends bien. Prenez garde pourtant; ne faites rien sans me
consulter. On peut assurer son bonheur sans perdre la position d'une
femme. Ne soyez pas imprudent, conduisez-vous en homme d'honneur, ou
bien, ma foi! je crois que je me mettrais contre vous, et que, malgr
mon peu de got pour les duels, il faudrait nous couper la gorge...
Adieu, adieu, ne me remerciez pas! Ce que je fais, je le fais par
gosme; c'est encore de l'amour! mais c'est de l'amour dsespr.
Adieu!... Ah!  propos, il faut que je retire de l quelques papiers;
entrons.

Abasourdi et irrsolu, je le suivis dans l'intrieur de ce hangar en
ruine, tout charg de lierre et de joubarbes. Une petite construction
neuve s'abritait sous cette carapace et s'ouvrait de l'autre ct du
jardin sur un troit parterre blouissant de roses. L'appartement
mystrieux se composait de trois petites pices d'un luxe inou.

--Tenez, dit Moserwald en me montrant, sur une console de rouge antique,
une coupe d'or cisel remplie jusqu'aux bords de perles fines
trs-grosses, je laisse cela ici. C'est le collier que je lui destinais
 sa premire visite, et,  chaque visite, la coupe et contenu quelque
autre merveille; mais, dans ce temps-l, vous savez, elle n'a pas
seulement daign voir ma figure!... N'importe, vous lui offrirez ces
perles de ma part... Non, elle les refuserait; vous les lui donnerez
comme venant de vous. Si elle les mprise, qu'elle en fasse un collier 
son chien! Si elle n'en veut pas, qu'elle les sme dans les orties! Moi,
je ne veux plus les voir, ces perles que j'avais choisies une  une dans
les plus beaux apports du Levant. Non, non, cela me ferait mal de les
regarder. Ce n'est pas l ce que je voulais retirer d'ici. C'est un
paquet de brouillons de lettres que je voulais lui crire. Il ne faut
pas qu'elle les trouve et qu'elle s'en moque. Ah! voyez, le paquet est
gros! Je lui crivais tous les jours, quand elle tait ici; mais, quand
il s'agissait de cacheter et d'envoyer, je n'osais plus. Je sentais que
mon style tait lourd, mon franais incorrect... Que n'aurais-je pas
donn pour savoir tourner cela comme vous le savez dans doute! Mais on
ne me l'a point appris, et j'avais peur de la faire rire, moi qui me
sentais tout en feu en crivant. Allons, je remporte ma posie, et je
pars. Ne me parlez pas... Non, non! pas un mot; adieu. J'ai le coeur
gros. Si vous m'empchiez de me dvouer pour elle, je vous tuerais et je
me tuerais ensuite... Ah! ceci me fait penser... Quand on a des
rendez-vous avec une femme, il ne faut pas se laisser surprendre et
assassiner. Voil des pistolets dans leur bote. Ils sont bons, allez!
on les a faits pour moi, et aucun souverain n'en a de pareils...
coutez! encore un mot! si vous voulez me voir, Manass vous dguisera
et vous conduira dans la soire  mon htel. Il vous fera entrer sans
que personne vous remarque. Ft-ce au milieu de la nuit, je vous
recevrai. Vous aurez besoin de mes conseils, vous verrez! Adieu, adieu!
soyez heureux, mais rendez-la heureuse.

Il me fut impossible d'interrompre ce flux de paroles, o le grossier et
le ridicule des dtails taient emports par un souffle de passion
exalte et sincre. Il se droba  mes refus,  mes remerciements,  mes
dngations, dont, au reste, je sentais bien l'inutilit. Il tenait mon
secret, et il fallait lui laisser exercer son dvouement ou craindre son
dpit. Il me repoussa dans le casino, il m'enferma dans le jardin, et je
me soumis, et je l'aimai en dpit de tout; car il pleurait  chaudes
larmes, et je pleurais aussi comme un enfant bris par des motions
au-dessus de ses forces.

Quand j'eus repris un peu mes sens et rsum ma situation, j'eus horreur
de ma faiblesse.

--Non certes, m'criai-je intrieurement, je n'attirerai pas Alida dans
ce lieu, o son image a t profane par des esprances outrageantes.
Elle ne verrait qu'avec dgot ce luxe et ces prsents que lui destinait
un amour indigne d'elle. Et, moi-mme, je souffre ici comme dans un air
malsain charg d'ides rvoltantes. Je n'crirai pas d'ici a Alida; je
sortirai ce soir de ce refuge impur pour n'y jamais rentrer!

La nuit approchait. Ds qu'elle fut sombre, je priai Manass, qui tait
venu prendre mes ordres, de me conduire chez Moserwald; mais Moserwald
arrivait au mme instant pour s'informer de moi, et nous rentrmes
ensemble dans le casino, o, sur l'ordre de son matre, Manass nous
servit un repas trs-recherch.

--Mangeons d'abord, disait Moserwald. Je ne serais pas rentr ici au
risque d'y rencontrer une personne qui ne doit pas m'y voir; mais
puisque vous me dites qu'elle n'y viendra pas, et puisque vous vouliez
venir me parler, nous serons plus tranquilles ici que chez moi. Vous
n'aviez pas pens  dner, je m'en doutais. Moi, je n'y songeais que
pour vous, mais voil que je me sens tout  coup grand'faim. J'ai tant
pleur! Je vois qu'on a raison de le dire: les larmes creusent
l'estomac.

Il mangea comme quatre; aprs quoi, les vins d'Espagne aidant  la
digestion de ses penses, il me dit navement:

--Mon cher, vous me croirez si vous voulez, mais, depuis six mois, voici
le premier repas que je fais. Vous avez bien vu qu' Saint-Pierre je
n'avais pas d'apptit. Outre ma mlancolie habituelle, j'avais l'amour
en tte. Eh bien, la secousse d'aujourd'hui m'a guri le corps en
m'apaisant l'imagination. Vrai, je me sens tout autre, et l'ide que je
fais enfin quelque chose de bon et de grand me relve au-dessus de ma
vie ordinaire. N'en riez pas! En feriez-vous autant a ma place? Ce n'est
pas sr!... Vous autres beaux esprits, vous avez pour vous l'loquence.
Cela doit user le coeur  la longue!... Mais nous voil seuls. Manass
ne reviendra pas sans que je le sonne, car, vous voyez, il y a l un
cordon qui glisse sous les treilles et qui aboutit  sa maisonnette,
dans l'enclos voisin. Parlez: que vouliez-vous me dire? et pourquoi
prtendez-vous que madame de Valvdre ne peut pas venir ici?

Je le lui expliquai sans dtour. Il m'couta avec toute l'attention
possible comme s'il et voulu s'aviser et s'instruire des dlicatesses
de l'amour; puis il reprit la parole.

--Vous vous mprenez sur mes esprances, dit-il; je n'en avais pas.

--Vous n'en aviez pas, et vous faisiez dcorer cette maisonnette, vous
choisissiez une  une les plus belles perles d'Orient?...

--Je n'esprais rien de ces moyens-l, surtout depuis l'affaire de la
bague. Faut-il vous rpter que, pour moi, je n'y voyais que des
hommages dsintresss, des preuves de dvouement, la joie de procurer
un petit plaisir fminin  une femme recherche? Vous ne comprenez pas
cela, vous! Vous vous tes dit: Je mriterai et j'obtiendrai l'amour
par mes talents et ma rhtorique. Moi, je n'ai pas de talents. Toute ma
valeur est dans ma richesse. Chacun offre ce qu'il a, que diable! Je
n'ai jamais eu la pense d'acheter une femme de ce mrite; mais, si par
ma passion j'avais pu la convaincre, o et t l'offense quand je
serais venu mettre mes trsors sous ses pieds? Tous les jours, l'amour
exprime sa reconnaissance par des dons, et, quand un nabab offre des
bouquets de pierreries, c'est comme si vous offriez un sonnet dans une
poigne de fleurs des champs.

--Je vois, lui dis-je, que nous ne nous entendrons pas sur ce point.
Admettez, si vous voulez, que j'ai un scrupule draisonnable, mais
sachez que ma rpugnance est invincible. Jamais, je vous le dclare,
Alida ne viendra ici.

--Vous tes un ingrat! fit Moserwald en levant les paules.

--Non, m'criai-je, je ne veux pas tre ingrat! Je vois que vous ne
m'avez pas tromp en me disant qu'il y avait en vous des trsors de
bont. Ces trsors-l, je les accepte. Vous savez le secret de ma vie.
Vous l'avez surpris, je n'ai donc pas eu le mrite de vous le confier,
et pourtant je le sens en sret dans votre coeur. Vous voulez me
conseiller dans l'emploi des moyens matriels qui peuvent assurer ou
compromettre le bonheur et la dignit de la femme que j'aime? Je crois 
votre exprience, vous connaissez mieux que moi la vie pratique. Je vous
consulterai, et, si vous me conseillez bien, ma reconnaissance sera
ternelle. Toutes mes rpulsions pour certains cts de votre nature
seront vivement combattues et peut-tre effaces en moi par l'amiti. Il
en est dj ainsi; oui, j'ai pour vous une relle affection, j'estime en
vous des qualits d'autant plus prcieuses qu'elles sont natives et
spontanes. Ne me demandez pas autre chose, ne cherchez jamais  me
faire accepter des services d'une valeur vnale. Vous n'tes que riche,
dites-vous, et chacun offre ce qu'il peut! Vous vous calomniez: vous
voyez bien que vous avez une valeur morale, et que c'est par l que vous
avez conquis ma gratitude et mon affection.

Le pauvre Moserwald me serra dans ses bras en recommenant  pleurer.

--J'ai donc enfin un ami! s'cria-t-il, un vritable ami, qui ne me
cote pas d'argent! Ma foi, c'est le premier, et ce sera le seul. Je
connais assez l'humanit pour avoir cela. Eh bien, je le garderai comme
la prunelle de mes yeux, et vous, comme mon ami, prenez mon coeur, mon
sang et mes entrailles. Nephtali Moserwald est  vous  la vie et  la
mort.

Aprs ces effusions, o il trouva le moyen d'tre comique et pathtique
en mme temps, il me dclara qu'il fallait parler raison sur le point
capital, l'avenir de madame de Valvdre. Je lui racontai comment je
m'tais li  mon insu avec le mari, et, sans lui rien confier des
orages de mon amour, je lui fis comprendre que des relations ordinaires
protges par l'hypocrisie des convenances taient impossibles entre
deux caractres entiers et passionns. Il me fallait possder l'me
d'Alida dans la solitude, j'tais incapable de ruser avec son mari et
son entourage.

--Vous avez grand tort d'tre ainsi, rpondit Moserwald. C'est un
puritanisme qui rendra toutes choses bien difficiles; mais, si vous tes
cassant et maladroit, ce qu'il y a encore de plus habile, c'est de
disparatre. Eh bien, cherchons les moyens. M. de Valvdre est riche et
sa femme n'a rien. Je me suis inform  de bonnes sources, et je sais
des choses que vous ignorez probablement; car vous avez trait
d'injurieux mon amour pour elle, et pourtant, par le fait, le vtre lui
sera plus nuisible. Savez-vous qu'on peut l'pouser, cette femme
charmante, et que ma fortune me permettait d'y prtendre?

--L'pouser! Que dites-vous? Elle n'est donc pas marie?...

--Elle est catholique, Valvdre est protestant, et ils se sont maris
selon le rite de la confession d'Augsbourg, qui admet le divorce. Bien
que M. de Valvdre soit,  ce qu'on dit, un grand philosophe, il n'a pas
voulu faire acte de catholicit, et, bien qu'Alida et sa mre fussent
trs-orthodoxes, ce mariage tait si beau pour une fille sans avoir, que
l'on n'insista pas pour le faire ratifier par votre glise et par les
lois civiles qui confirment l'indissolubilit. On assure que madame de
Valvdre s'est affecte plus tard de ce genre d'union qui ne lui
paraissait pas assez lgitime, mais que rien n'a pu dcider son mari 
se dnationaliser, civilement et religieusement parlant. Donc, le jour
o Valvdre sera mcontent de sa femme, il pourra la rpudier, qu'elle y
consente ou non et la laisser  peu prs dans la misre. Ne jouez pas
avec la situation, Francis! vous n'avez rien, et il y a dix ans que
cette femme vit dans l'aisance. La misre tue l'amour!

--Elle ne connatra pas la misre; je travaillerai.

--Vous ne travaillerez pas de longtemps, vous tes trop amoureux.
L'amour emporte le gnie, je le sais par exprience, moi qui n'avais
qu'un gros bon sens, et qui suis parfaitement devenu fou! Je n'ai pas
fait une seule bonne affaire depuis que j'avais cette folie en tte.
Heureusement, j'en avais fait auparavant; mais revenons  vous, et
supposons, si vous voulez, que vous ferez, malgr l'amour, des vers
magnifiques. Savez-vous ce que cela rapporte? Rien quand on n'est pas
connu, et fort peu quand on est clbre. Il arrive mme trs-souvent
que, pour commencer, il faut tre son propre diteur, sauf  vendre une
demi-douzaine d'exemplaires. Croyez-moi, la posie est un plaisir de
prince. Ne songez  elle qu' vos moments perdus. Je vous trouverai bien
un emploi, mais il faudra s'en occuper et s'y tenir. Des chiffres, cela
ne vous amusera pas, et si Alida s'ennuie dans la ville o vous vous
fixerez!... Je vous l'ai dit la premire fois que je vous ai vu, vous
devriez faire des affaires. Vous n'y entendez rien, mais cela s'apprend
plus vite que le grec et le latin, et, avec de bons conseils, on peut
arriver, pourvu qu'on n'ait pas de scrupules exagrs et des ides
fausses sur le mcanisme social.

--Ne me parlez pas de cela, Moserwald! rpondis-je avec vivacit. Vous
passez pour un honnte homme, ne me dites rien des oprations qui vous
ont enrichi. Laissez-moi croire que la source est pure. Je risquerais,
ou de ne pas comprendre, ou de me trouver dans un dsaccord terrible
avec vous. D'ailleurs, mon jugement l-dessus est fort inutile; il y a
un premier et insurmontable obstacle, c'est que je n'ai pas le plus
mince capital  risquer.

--Mais, moi, je veux risquer pour vous... Je ne vous associerai qu'aux
bnfices!

--Laissons cela; c'est impossible!

--Vous ne m'aimez pas!

--Je veux vous aimer en dehors des questions d'intrt, je vous l'ai
dit. Faut-il s'expliquer?... Les causes et les circonstances de notre
amiti sont exceptionnelles; ce qu'un ami ordinaire pourrait peut-tre
accepter de vous trs-naturellement, moi, je dois le refuser.

--Oui, je comprends, vous vous dites que, par le fait, c'est  moi
qu'Alida devrait son bien-tre!... Alors n'en parlons plus; mais le
diable m'emporte si je sais ce que vous allez devenir! Il faudrait, pour
vous donner un bon conseil, savoir les dispositions du mari.

--Cela est impossible. L'homme est impntrable.

--Impntrable!... Bah! si je m'en mlais!

--Vous?

--Eh bien, oui, moi, et sans paratre en aucune faon.

--Expliquez-vous.

--Il a bien confiance en quelqu'un, ce mari?

--Je n'en sais rien.

--Mais, moi, je le sais! Il ouvre quelquefois le verrou de sa cervelle
pour votre ami Obernay... Je l'ai coul parler, et, comme il mlait de
la science  sa conversation, je n'ai pas bien compris; mais il m'a paru
un homme chagrin ou proccup. Cependant il n'a nomm personne. Il
parlait peut-tre d'une autre femme que la sienne: il est peut-tre
pris de cette merveilleuse Adlade.

--Ah! taisez-vous, Moserwald! la soeur d'Obernay! un homme mari!

--Un homme mari qui peut divorcer!

--C'est vrai, mon Dieu! Parlait-il de divorcer?

--Allons, je vois que la chose vous intresse plus que moi, et, au fait,
c'est vous seul qu'elle intresse  prsent. Si Alida avait eu le bon
sens de m'aimer, je ne m'inquitais gure de son mari, moi! Je lui
faisais tout rompre, je lui assurais un sort quatre-vingt-dix fois plus
beau que celui qu'elle a, et je l'pousais, car je suis libre et honnte
homme! Vous voyez bien que mes penses ne l'avilissaient pas; mais
l'amour est fantasque, c'est vous qu'elle choisit: n'y pensons plus.
Donc, c'est  vous qu'il importe et qu'il appartient de fouiller dans le
coeur et dans la conscience du mari. Ne quittez pas ce prcieux casino,
mon cher; mettez-vous souvent en embuscade au bout du mur, sous la
tonnelle de charmille que vous voyez d'ici, et qui est la rptition de
celle qui occupe l'angle du jardin Obernay. C'est l que j'ai fait
pratiquer une fente bien masque. Le mur n'est pas long, et, lors mme
que les personnages se promnent d'un bout  l'autre en causant, on ne
perd pas grand'chose quand on a l'oreille fine. Faites ce mtier
patiemment pendant cinq ou six fois vingt-quatre heures, s'il le faut,
et je parie que vous saurez ce que vous voulez savoir.

--L'ide est ingnieuse  coup sr, mais je n'en profiterai pas.
Surprendre ainsi les secrets de la famille Obernay me semble une
bassesse!

--Vous voil encore avec vos exagrations! Il s'agit bien des Obernay!
Si votre ami marie sa soeur avec Valvdre, vous le saurez un peu plus
tt que les autres, voil tout, et vous tes bon, j'imagine, pour garder
les secrets que vous surprendrez. Ce qui est d'une importance
incalculable pour Alida, c'est de savoir si Valvdre l'aime encore ou
s'il en aime une autre. Dans le premier cas, il est jaloux, irrit, il
se venge en brisant tout, et vos affaires vont mal: il faudra alors se
creuser la tte pour en sortir. Dans le second cas, tout est sauv, vous
tenez le Valvdre. Press de rompre sa chane, il fait  sa femme un
sort trs-honorable, qu'elle pourra mme discuter, et on se spare sans
aucun bruit; car, si le divorce peut s'obtenir malgr la rsistance de
l'un des poux, il y a scandale dans ces cas-l, tandis que, par
consentement mutuel, aucune des parties n'est dconsidre. Valvdre
fera beaucoup de sacrifices  sa rputation. Ce sera l'affaire de sa
femme de profiter de la circonstance. Alors vous l'pousez; vous n'tes
pas bien riches, mais vous avez le ncessaire, et il vous est permis de
cultiver les lettres. Autrement...

J'interrompis Moserwald avec humeur. J'avais beau faire pour l'aimer, il
trouvait toujours moyen de me blesser avec son positivisme.

--Vous faites de ma passion, lui dis-je, une affaire d'intrt. Vous
m'en guririez, si je vous laissais prendre de l'influence sur moi.
Tenez, j'en suis fch, tout ce que vous m'avez conseill aujourd'hui
est dtestable. Je ne veux ni attirer Alida ici, ni accepter de vous les
moyens de la faire vivre avec moi, ni couter derrire les murs,--autant
vaut couter aux portes,--ni me proccuper de la question d'argent, ni
dsirer un divorce qui me permettrait de faire un mariage avantageux. Je
veux aimer, je veux croire, je veux rester sincre et enthousiaste. Je
braverai donc la destine, quelle qu'elle soit, puisqu'il n'y a pas de
moyens irrprochables pour la soumettre.

--C'est fort bien, mon pauvre don Quichotte! rpondit Moserwald en
prenant son chapeau. Vous parlez  votre aise de risquer le tout pour le
tout! Mais, si vous aimez, vous rflchirez avant de prcipiter Alida
dans la honte et dans le besoin. Je vous laisse; la nuit porte conseil,
et vous passerez la nuit ici, car vous n'avez pas vos effets, et il faut
bien me donner le temps de vous les faire tenir. O sont-ils?

Je les avais laisss aux environs de Genve, dans une auberge de village
que je lui indiquai.

--Vous les aurez demain matin, me dit-il, et, si vous voulez partir pour
le royaume de l'inconnu, vous partirez: mais le dieu d'amour vous
inspirera auparavant quelque chose de plus raisonnable et surtout de
plus dlicat. Demain au soir, je reviendrai voir si vous y tes encore
et dner avec vous..., si toutefois vous tes seul.

J'crivis  madame de Valvdre le rsum de tout ce qui s'tait pass,
comme quoi je me trouvais tout prs d'elle et pouvais l'apercevoir, si
elle se promenait dans le jardin. Je dormis quelques heures, et, ds le
matin, je lui fis tenir ma lettre par l'adroit et dvou Manass, qui me
rapporta la rponse, ainsi que mon sac de voyage.

Restez o vous tes, me disait madame de Valvdre; j'ai confiance en ce
Moserwald, et il ne me rpugne pas d'aller dans ce jardin. Faites que
celui qui donne vis--vis de la chapelle soit ouvert, et ne bougez pas
de la journe.

A trois heures de l'aprs-midi, elle se glissa dans mon enclos.
J'hsitais  la faire entrer dans le pavillon. Elle se moqua de mes
scrupules.

--Comment voulez-vous, me dit-elle, que je m'offense des projets de
mariage de ce Moserwald? Il voulait gagner mon coeur  force de bagues
et de colliers! Il raisonnait  son point de vue, qui n'est pas le
ntre. Un juif est un animal _sui generis_, comme dirait M. de Valvdre;
il n'y a pas  discuter avec ces tres-l, et rien de leur part ne peut
nous atteindre.

--Vous dtestez les juifs  ce point? lui dis-je.

--Non, pas du tout! je les mprise!

Je fus choqu de ce parti pris, inique  tant d'gards; j'y vis une
preuve de plus de ce levain d'amertume et d'injustice relle qui tait
dans le caractre d'Alida; mais ce n'tait pas le moment de s'arrter 
un incident, quel qu'il ft: nous avions tant de choses  nous dire!

Elle entra dans le casino, elle en critiqua la richesse avec ddain et
ne regarda pas seulement les perles.

--Au milieu de toutes les imbcillits de ce Moserwald, dit-elle, il y a
une bonne ide dont je m'empare Il veut que nous surprenions les secrets
de mon mari. Cela peut vous rpugner; mais c'est mon droit, et c'est
pour essayer cela que je suis venue.

--Alida, repris-je saisi d'inquitude, vous tes donc bien tourmente
des rsolutions de votre mari?

--J'ai des enfants, rpondit-elle, et il m'importe de savoir quelle
femme aura la prtention de devenir leur mre. Si c'est Adlade...
Pourquoi donc rougissez-vous?

J'ignore si j'avais rougi en effet, mais il est certain que je me
sentais bless de voir l'immacule soeur d'Obernay mle  nos
proccupations. Je n'avais pas fait part  madame de Valvdre des
rflexions de Moserwald  cet gard; j'eusse cru trahir la religion de
la famille et de l'amiti; mais un reste de jalousie rendait Alida
cruelle envers cette jeune fille, envers moi, envers Valvdre et tous
les autres.

--Vous ne me croyez pas assez simple, dit-elle, pour n'avoir pas vu,
depuis huit jours, que la belle des belles trouve mon mari fort bien,
qu'elle s'vanouit presque d'admiration  chaque parole de sa bouche
loquente, que mademoiselle Juste la traite dj comme sa soeur, qu'on
joue  la petite mre avec mes fils, enfin que, ds hier, toute la
famille, surprise de votre brusque dpart, a dfinitivement tourn les
yeux vers le ple, c'est--dire vers le nom et la fortune! Ces Obernay
sont trs-positifs, des gens si raisonnables! Quant  la jeune personne,
elle tait d'une gaiet folle en m'annonant que vous tiez parti.
J'aurais fait bien d'autres observations, si je n'eusse t brise de
fatigue et force de me retirer de bonne heure. Aujourd'hui, je me sens
plus vivante, vous tes l, et je m'imagine que je vais apprendre
quelque chose qui me rendra la libert et le repos de ma conscience. Moi
qui avais des remords et qui prenais mon mari pour un sage de la
Grce!... Allons donc! il est toujours jeune, et beau, et brlant comme
un volcan sous la glace!

--Alida! m'criai-je, frapp d'un trait de lumire, ce n'est pas de moi,
c'est de votre mari que vous tes jalouse!...

--Ce serait donc de vous deux  la fois, reprit-elle, car je le suis de
vous horriblement, je ne peux pas le cacher. Cela m'est revenu ce matin
avec la vie.

--C'est peut-tre de nous deux! qui sait? vous l'avez tant aim!

Elle ne rpondit pas. Elle tait inquite, agite; il semblait qu'elle
se repentt de notre rconciliation et de nos serments de la veille, ou
qu'une proccupation plus vive que notre amour lui ft voir enfin les
dangers de cet amour et les obstacles de la situation. Il tait vident
que ma lettre l'avait bouleverse, car elle m'accablait de questions sur
les rvlations que Moserwald m'avait faites.

--A mon tour, lui dis-je, laissez-moi donc vous interroger. Comment se
fait-il que, me voyant si malheureux en prsence de tout ce qui nous
spare, vous ne m'ayez jamais dit: Tout cela n'existe pas, je peux
invoquer une loi plus humaine et plus douce que la ntre, j'ai fait un
mariage protestant?

--J'ai d croire que vous le saviez, rpondit-elle, et que vous pensiez
comme moi l-dessus.

--Comment pensez-vous? Je l'ignore.

--Je suis catholique... autant que peut l'tre une personne qui a le
malheur de douter souvent de tout et de Dieu mme. Je crois du moins que
la meilleure socit possible est la socit qui reconnat l'autorit
absolue de l'glise et l'indissolubilit du mariage. J'ai donc souffert
amrement de ce qu'il y a d'incomplet et d'irrgulier dans le mien.
N'tait-ce pas une raison de plus pour y ajouter, par ma croyance et ma
volont, la sanction que lui a refuse Valvdre? Ma conscience n'a
jamais admis et n'admettra jamais que lui ou moi ayons le droit de
rompre.

--Eh bien, rpondis-je, je vous aime mieux ainsi: cela me semble plus
digne de vous; mais, si votre mari vous contraint  reprendre votre
libert!...

--Il peut reprendre la sienne, si tant est qu'il l'ait perdue; mais,
moi, rien ne me dcidera  me remarier. Voil pourquoi je ne vous ai
jamais dit que cela fut possible.

Croirait-on que cette dcision si nette me blessa profondment? Une
heure auparavant, je frmissais encore  l'ide de devenir l'poux d'une
femme de trente ans, deux fois mre, et riche des aumnes d'un ancien
mari. Toute ma passion faiblissait devant une si redoutable perspective,
et pourtant je m'tais dit que, si Alida, rpudie par ma faute,
exigeait de moi cette solennelle rparation, je me ferais au besoin
naturaliser tranger pour la lui donner; mais j'esprais qu'elle n'y
songerait seulement pas, et voil que je l'interrogeais, voil que je me
trouvais humili et comme offens de sa fidlit quand mme envers
l'poux ingrat! Il tait dans la destine et aussi dans la nature de
notre amour de nous abreuver de chagrins  tout propos,  toute heure,
de nous rendre mfiants, susceptibles. Nous changemes des paroles
aigres, et nous nous quittmes en nous adorant plus que jamais, car il
nous fallait l'orage pour milieu, et l'enthousiasme ne se faisait en
nous qu'aprs l'excitation de la colre ou de la douleur.

Ce qu'il y avait de remarquable, c'est que nous n'arrivions jamais 
prendre une rsolution. Il me semblait pressentir un mystre derrire
les rserves et les hsitations d'Alida. Elle prtendait qu'il y en
avait un aussi en moi, que je conservais une arrire-pense de mariage
avec Adlade, ou que j'aimais trop ma libert d'artiste pour me donner
tout entier  notre amour. Et, quand je lui offrais ma vie, mon nom, ma
religion, mon honneur, elle refusait tout, invoquant sa propre
conscience et sa propre dignit. Quel labyrinthe inextricable, quel
chaos effrayant nous environnait!

Quand elle fut partie, disant, comme de coutume, qu'elle rflchirait et
que je devais attendre une solution, je marchai avec agitation sous la
treille et me retrouvai machinalement  l'angle de la muraille, derrire
la tonnelle des Obernay. Adlade et Rosa taient l; elles causaient.

--Je vois qu'il faut travailler pour faire plaisir  nos parents,  mon
frre et  toi, disait la petite, et aussi  mon bon ami Valvdre, 
Paule,  tout le monde enfin! Cependant, comme je me sens bien d'tre un
peu paresseuse par nature, je voudrais que tu me disses encore d'autres
raisons pour me forcer  me vaincre.

--Je t'ai dj dit, rpondit la voix suave de l'ane, que le travail
plaisait  Dieu.

--Oui, oui, parce que mon courage lui marquera l'amour que j'ai pour mes
parents et mes amis; mais pourquoi n'y a-t-il dans tout cela que moi 
qui la peine d'apprendre ne fasse pas grand plaisir?

--Parce que tu ne rflchis pas. Tu t'imagines que la paresse te
rjouirait? Tu te trompes bien! Aussitt que ce qui nous contente
afflige ceux qui nous aiment, nous sommes dans le faux et dans le mal,
dans le repentir et le chagrin par consquent. Comprends-tu cela?
Voyons!

--Oui, je comprends. Alors je serai donc mauvaise, si je suis
paresseuse?

--Oh! cela, je t'en rponds! dit Adlade avec un accent qui paraissait
gros d'allusions intrieures.

Il sembla que l'enfant et devin l'objet de ces allusions, car elle
reprit aprs un instant de silence:

--Dis donc, soeur, est-ce que notre amie Alida est mauvaise?

--Pourquoi le serait-elle?

--Dame! elle ne fait rien de la journe, et elle ne se cache pas pour
dire qu'elle n'a jamais voulu rien apprendre.

--Elle n'est pas mauvaise pour cela. Il faut croire que ses parents ne
tenaient pas  ce qu'elle ft instruite; mais, puisque tu me parles
d'elle, crois-tu qu'elle se plaise beaucoup  ne rien faire? Il me
semble qu'elle s'ennuie souvent.

--Je ne sais pas si elle s'ennuie, mais elle bille ou pleure toujours.
Sais-tu qu'elle n'est pas gaie, notre amie? A quoi donc pense-t-elle du
matin au soir? Peut-tre qu'elle ne pense pas.

--Tu te trompes. Comme elle a beaucoup d'esprit, elle pense au contraire
beaucoup, et peut-tre mme qu'elle pense trop.

--Trop penser! Papa me dit toujours: Pense, pense donc, tte folle!
pense  ce que tu fais!

--Le pre a raison. Il faut penser toujours  ce qu'on fait et jamais 
ce qu'on ne doit pas faire.

--A quoi donc pense Alida? Voyons, le devines-tu?

--Oui, et je vais te le dire.

Adlade baissait instinctivement la voix; je collai mon oreille contre
la fente du mur, sans me rappeler le moins du monde que je m'tais
promis de ne jamais espionner.

--Elle pense  toutes choses, disait Adlade: elle est comme toi et
moi, et peut-tre beaucoup plus intelligente que nous deux; mais elle
pense sans ordre et sans direction. Tu peux comprendre cela, toi qui me
racontes souvent tes songes de la nuit. Eh bien, quand tu rves,
penses-tu?

--Oui, puisque je vois un tas de personnes et de choses, des oiseaux,
des fleurs...

--Mais dpend-il de toi de voir ou de ne pas voir ces fantmes-l?

--Non, puisque je dors!

--Tu n'as donc pas de volont, et, par consquent, pas de raison et pas
de suite d'ides quand tu rves.

Eh bien, il y a des personnes qui rvent presque toujours, mme quand
elles sont veilles.

--C'est donc une maladie?

--Oui, une maladie trs-douloureuse et dont on gurirait par l'tude des
choses vraies, car on ne fait pas toujours, comme toi, de beaux rves.
On en fait de tristes et d'effrayants quand on a le cerveau vide, et on
arrive  croire  ses propres visions. Voil pourquoi tu vois notre amie
pleurer sans cause apparente.

--C'est donc cela! Et, j'y pense, nous ne pleurons jamais, nous autres!
Je ne t'ai jamais vue pleurer, toi, que quand maman tait malade; moi,
je bille bien quelquefois, mais c'est quand la pendule marque dix
heures du soir. Pauvre Alida! je vois que nous sommes plus raisonnables
qu'elle.

--Ne t'imagine pas que nous valions mieux que d'autres. Nous sommes plus
heureuses, parce que nous avons des parents qui nous conseillent bien.
L-dessus, remercie Dieu, petite Rose, embrasse-moi, et allons voir si
la mre n'a pas besoin de nous pour le mnage.

Cette rapide et simple leon de morale et de philosophie dans la bouche
d'une fille de dix-huit ans me donna beaucoup  rflchir. N'avait-elle
pas mis le doigt sur la plaie avec une sagacit extrme, tout en
prchant sa petite soeur? Alida tait-elle un esprit bien lucide, et son
imagination n'emportait-elle pas son jugement dans un douloureux et
continuel vertige? Ses irrsolutions, l'inconsquence de ses vellits
de religion et de scepticisme, de jalousie tantt envers son mari,
tantt envers son amant, ses aversions obstines, ses prjugs de race,
ses engouements rapides, sa passion mme pour moi, si austre et si
ardente en mme temps, que penser de tout cela? Je me sentis si effray
d'elle, qu'un instant je me crus dlivr du charme fatal par l'ingnue
et sainte causerie de deux enfants.

Mais pouvais-je tre sauv si aisment, moi qui portais, comme Alida, le
ciel et l'enfer dans mon cerveau troubl, moi qui m'tais vou au rve
de la posie et de la passion, sans vouloir admettre qu'il y et,
au-dessus de mes propres visions et de ma libre cration intrieure, un
monde de recherches, sanctionnes par le travail des autres et l'examen
des grandes individualits? Non, j'tais trop superbe et trop fivreux
pour comprendre ce mot simple et profond d'Adlade  sa petite soeur:
_l'tude des choses vraies!_ L'enfant avait compris, et, moi, je
haussais les paules en essuyant la sueur de mon front embras.

Les jours qui suivirent eurent des heures fortunes, des enivrements et
des palpitations terribles, au milieu de leurs dtresses et de leurs
dcouragements. Je restai dans le casino, et je tentai d'y baucher un
livre, prcisment sur cette question qui me brlait les entrailles,
l'amour! Il semblait que le destin m'et jet dans mon sujet en pleine
lumire, et que le hasard m'et fourni pour cabinet de travail l'oasis
rve par les potes. J'tais entre quatre murs, il est vrai, dans une
sorte de prison rgulirement encadre d'un berceau de monotone verdure;
mais cet intrieur d'enclos, abandonn  lui-mme, avait des massifs de
buissons et des festons de ronces, parmi lesquels la belle vache et les
chvres gracieuses brillaient au soleil comme dans un cadre de velours.
L'herbe poussait si drue, qu'au matin elle avait rpar le dgt caus
par la pture de la veille. Derrire le casino, j'avais le parfum des
roses et un rideau de chvrefeuille rouge d'un incomparable clat. Les
petites hirondelles dessinaient dans le ciel de souples volutions
au-dessous des courbes plus larges et plus hardies des martinets au
sombre plumage. De la mansarde du casino, je dcouvrais, au-dessus des
maisons inclines en pente rapide, un coin de lac et quelques cimes de
montagnes. Le temps tait chaud, crasant; les matines et les nuits
taient splendides.

Alida venait chaque jour passer une ou deux heures auprs de moi. Elle
tait cense prier dans l'glise; elle s'chappait par la petite porte.
Manass l'aidait par un signal  saisir le moment o la rue tait
dserte. Je ne me montrais pas, je ne sortais jamais de mon enclos, nul
ne pouvait me savoir l.

Moserwald mit une extrme discrtion dans ses rapports avec moi ds
qu'il sut que je recevais madame de Valvdre. Il ne vint plus que
lorsque je le faisais demander. Il ne me questionnait plus, il
m'entourait de soins et de gteries qui sans doute taient secrtement 
l'adresse de la femme aime, mais qui ne la scandalisaient pas. Elle en
riait et prtendait que ce juif tait largement pay de ses peines par
la confiance qu'elle lui tmoignait en venant chez lui et par l'amiti
qu'avec lui je prenais au srieux.

J'avais accept cette situation trange, et je m'y habituais
insensiblement en voyant le peu de compte que madame de Valvdre en
voulait tenir. Rien n'avanait dans nos projets, sans cesse discuts et
toujours plus discutables. Alida commenait  croire que Moserwald ne
s'tait pas tromp, c'est--dire que Valvdre, proccup
extraordinairement, couvait quelque mystrieuse rsolution; mais quelle
tait cette rsolution? Ce pouvait aussi bien tre une exploration des
mers du Sud qu'une demande en sparation judiciaire. Il tait toujours
aussi doux et aussi poli envers sa femme; pas la moindre allusion 
notre rencontre aux approches de sa villa. Personne ne paraissait lui en
avoir entendu parler; pas la moindre apparence de soupon. Alida n'tait
nullement surveille; au contraire, chaque jour la rendait plus libre.
Les Obernay avaient repris leur train de vie paisible et laborieux. On
ne se voyait plus gure qu'aux repas et dans la soire. Loin de faire
pressentir un doute ou un blme, les htes de madame de Valvdre lui
tmoignaient une sollicitude cordiale et la pressaient de prolonger son
sjour dans leur maison. Il le fallait, disaient-ils, pour habituer les
enfants  changer de milieu sous les yeux de leurs parents. Valvdre
venait tous les jours chez les Obernay et semblait tre tout 
l'installation et aux premires tudes de ses fils, ainsi qu'aux
premires joies domestiques de sa soeur Paule. Mademoiselle Juste se
tenait davantage chez elle et paraissait avoir enfin franchement donn
sa dmission. Tout tait donc pour le mieux, et il fallait demander au
ciel que cette situation se prolonget, disait madame de Valvdre, et
pourtant elle avouait des moments de terreur. Elle avait vu ou rv un
nuage sombre, une tristesse inconnue, sans prcdent, au fond du placide
regard de son mari.

Mais, si l'amour va vite dans ses apprhensions, il va encore plus vite
dans ses audaces, et, comme rien de nouveau ne s'tait produit  la fin
de la semaine, nous commencions  respirer,  oublier le pril et 
parler de l'avenir comme si nous n'avions qu' nous baisser pour en
faire un tapis sous nos pas.

Alida avait horreur des choses matrielles; elle fronait le coin dli
de son beau sourcil noir, quand j'essayais de lui parler au moins de
voyage, d'tablissement momentan dans un lieu quelconque, de motifs 
trouver pour qu'elle et le droit de disparatre pendant quelques
semaines.

--Ah! disait-elle, je ne veux pas savoir encore! Ce sont des questions
d'auberge ou de diligence qui doivent se rsoudre  l'impromptu.
L'occasion est toujours le seul conseil qu'on puisse suivre. tes-vous
mal ici? Vous ennuyez-vous de m'y voir entre quatre murs? Attendons que
la destine nous chasse de ce nid trouv sur la branche. L'inspiration
me viendra quand il faudra se rfugier ailleurs.

On voit qu'il n'tait plus question de se runir pour toujours et mme
pour longtemps. Alida, inquite des projets de son mari, n'admettait pas
qu'elle pt faire un clat qui donnerait  celui-ci des griefs publics
contre elle.

N'esprant plus changer sa destine et sentant bien que je ne le devais
pas, je m'efforais de vivre comme elle au jour le jour, et de profiter
du bonheur que sa prsence et mon propre travail eussent d m'apporter
dans cette retraite charmante et sre. Si l'amour inquiet et inassouvi
me dvorait encore auprs d'elle, j'avais la posie pour pancher en son
absence la surexcitation qu'elle me laissait. Cet embrasement de toutes
mes facults se faisait sentir  moi avec tant de puissance, que je
savais presque gr  mon inflexible amante de me l'avoir fait connatre
et de m'y maintenir; mais elle tait pour mon cerveau comme une
dvorante liqueur qui ne ranime qu' la condition d'puiser. Je croyais
embrasser l'univers dans mon aspiration d'amant et d'artiste, et, aprs
des heures d'une rverie pleine de transports divins et d'aspirations
immenses, je retombais ananti et incapable de fixer mon rve. Malgr
moi alors, je me rappelais la modeste dfinition d'Adlade: Rver
n'est pas penser!




VII


J'avais rsolu de ne plus pier les secrets du voisinage, et j'avais
parl si svrement  madame de Valvdre, qu'elle-mme avait renonc 
couter; mais, en marchant sous la treille, je m'arrtais
involontairement  la voix d'Adlade ou de Rosa, et je restais
quelquefois enchan, non par leurs paroles, que je ne voulais plus
saisir en m'arrtant sous la tonnelle ou en m'approchant trop de la
muraille, mais par la musique de leur douce causerie. Elles venaient 
des heures rgulires, de huit  neuf heures du matin, et de cinq  six
heures du soir. C'taient probablement les heures de rcration de la
petite. Un matin, je restai charm par un air que chantait l'ane. Elle
le chantait  voix basse cependant, comme pour n'tre entendue que de
Rosa,  qui elle paraissait vouloir l'apprendre. C'tait en italien; des
paroles fraches, un peu singulires, sur un air d'une exquise suavit
qui m'est rest dans la mmoire comme un souffle de printemps. Voici le
sens des paroles qu'elles rptrent alternativement plusieurs fois:

Rose des roses, ma belle patronne, tu n'as ni trne dans le ciel, ni
robe toile; mais tu es reine sur la terre, reine sans gale dans mon
jardin, reine dans l'air et le soleil, dans le paradis de ma gaiet.
Rose des buissons, ma petite marraine, tu n'es pas bien fire; mais tu
es si jolie! Rien ne te gne, tu tends tes guirlandes comme des bras
pour bnir la libert, pour bnir le paradis de ma force.

Rose des eaux, nympha blanc de la fontaine, chre soeur, tu ne
demandes que de la fracheur et de l'ombre; mais tu sens bon et tu
parais si heureuse! Je m'assoirai prs de toi pour penser  la modestie,
le paradis de ma sagesse.

--Encore une fois! dit Rosa; je ne peux pas retenir le dernier vers.

--C'est le mot de _sagesse_ qui te fait mal  dire, n'est-ce pas, fille
terrible? reprit Adlade en riant.

--Peut-tre! Je comprends mieux la gaiet, la libert..., la force!
Veux-tu que je grimpe sur le vieux if?

--Non pas! c'est trs-mal appris, de regarder chez les voisins.

--Bah! les voisins! On n'entend jamais par l que des animaux qui
blent!

--Et tu as envie de faire la conversation avec eux?

--Mchante! Voyons, encore ton dernier couplet. Il est joli aussi, et
c'est bien  toi d'avoir mis le nnufar dans les roses..., quoique la
botanique le dfende absolument! Mais la posie, c'est le droit de
mentir!

--Si je me suis permis cela, c'est toi qui l'as voulu! Tu m'as demand
hier au soir en t'endormant de te faire pour ce matin trois couplets, un
 la rose mousseuse, un  l'glantine et un  ton nympha qui venait de
fleurir. Voil tout ce que j'ai trouv en m'endormant aussi, moi!

--Le sommeil t'a prise juste sur le mot de _sagesse?_ N'importe, voil
que je le sais, ton mot, et ton air aussi. coute!

Elle chanta l'air, et tout aussitt elle voulut le dire en duo avec sa
soeur.

--Je le veux bien, rpondit Adlade; mais tu vas taire la seconde
partie, l, tout de suite, d'instinct!

--Oh! d'instinct, a me va; mais gare les fausses notes!

--Oui, certes, gare! et chante tout bas comme moi; il ne faut pas
rveiller Alida, qui se couche si tard!

--Et puis tu as bien peur qu'on n'entende tes chansons! Dis donc, est-ce
que maman gronderait si elle savait que tu fais des vers et de la
musique pour moi?

--Non, mais elle gronderait si nous le disions.

--Pourquoi?

--Parce qu'elle trouverait qu'il n'y a pas de quoi se vanter, et elle
aurait bien raison!

--Moi, je trouve pourtant cela trs-beau, ce que tu fais!

--Parce que tu es un enfant.

--C'est--dire un oison! Eh bien, j'ai envie de consulter... voyons,
personne de chez nous, puisque les parens disent toujours que leurs
enfants sont btes, mais... mon ami Valvdre!

--Si tu dis et si tu chantes  qui que ce soit les niaiseries que tu me
fais faire, tu sais notre march? je ne t'en ferai plus.

--Oh! alors _motus_! Chantons!

L'enfant fit sa partie avec beaucoup de justesse; Adlade trouva
l'harmonie correcte mais vulgaire, et lui indiqua des changements que
l'autre discuta, comprit et excuta tout de suite. Cette courte et gaie
leon suffisait pour prouver  des oreilles exerces que la petite tait
admirablement doue, et l'autre dj grande musicienne, claire du vrai
rayon crateur. Elle tait pote aussi; car j'entendis, le lendemain,
d'autres vers en diverses langues qu'elle rcita ou chanta avec sa
soeur,  qui elle faisait faire ainsi, en jouant, un rsum de plusieurs
de ses connaissances acquises, et, en dpit du soin qu'elle avait pris,
en composant, d'tre toujours  la porte et mme au got de l'enfant,
je fus frapp d'une puret de forme et d'une lvation d'intelligence
extraordinaires. D'abord je crus tre sous le charme de ces deux voix
juvniles, dont le chuchotement mystrieux caressait l'oreille comme
celui de l'eau et de la brise dans l'herbe et les feuillages; mais,
quand elles furent parties, je me mis  crire tout ce que ma mmoire
avait pu garder, et je fus bientt surpris, inquiet, presque accabl.
Cette vierge de dix-huit ans,  qui le mot d'amour semblait n'offrir
qu'un sens de mtaphysique sublime, tait plus inspire que moi, le roi
des orages, le futur pote de la passion! Je relus ce que j'avais crit
depuis trois jours, et je le dtruisis avec colre.

--Et pourtant, me disais-je en essayant de me consoler de ma dfaite,
j'ai un _sujet_, j'ai un foyer, et cette innocence contemplative n'en a
pas. Elle chante la nature vide, les astres, les plantes, les rochers;
l'homme est absent de cette cration morne qu'elle symbolise d'une
manire originale, il est vrai, mais qu'elle ne saurait embraser... Me
laisserai-je dtourner de ma voie par des rimailleries de pensionnaire?

Je voulus brler les lucubrations d'Adlade sur les cendres des
miennes. Je les relus auparavant, et je m'en pris malgr moi. Je m'en
pris srieusement. Cela me parut plus neuf que tout ce que faisaient
les potes en renom, et le grand charme de ces monologues d'une jeune
me en face de Dieu et de la nature venait prcisment de la complte
absence de toute personnalit active. Rien l ne trahissait la fille qui
se sent belle et qui cherche, uniquement pour s'y mirer, le miroir des
eaux et des nuages. La jeune muse n'tait pas une forme visible; c'tait
un esprit de lumire qui planait sur le monde, une voix qui chantait
dans les cieux, et, quand elle disait _moi_, c'est Rosa, c'est l'enfance
qu'elle faisait parler. Il semblait que ce chrubin aux yeux d'azur et
seul le droit de se faire entendre dans le grand concert de la cration.
C'tait une inconcevable limpidit d'expressions, une grandeur tonnante
d'apprciation et de sentiment avec un oubli entier de soi-mme... oubli
naturel ou volontaire effacement!--Cette flamme tranquille avait-elle
dj consum la vitalit de la jeunesse? ou bien la tenait-elle
assoupie, contenue, et cette adoration d'ange envers l'_auteur du
beau_--c'est ainsi qu'elle appelait Dieu--donnait-elle le change  une
passion de femme qui s'ignorait encore?

Je me perdais dans cette analyse, et certains lans religieux, certains
vers exprimant le ravissement de la contemplation intelligente
s'attachaient  ma mmoire jusqu' l'obsder. J'essayais d'en changer
les expressions pour qu'ils m'appartinssent. Je ne trouvais pas mieux,
je ne trouvais mme pas autre chose pour rendre une motion si profonde
et si pure.

--Ah! virginit! m'criais-je avec effroi, es-tu donc l'apoge de la
puissance intellectuelle, comme tu es celle de la beaut physique?

Le coeur du pote est jaloux. Cette admiration, qui me saisissait
imprieusement, me rendit morose et m'inspira pour Adlade une estime
mle d'aversion. En vain je voulus combattre ce mauvais instinct; je me
surpris, le soir mme, coutant ses enseignements  sa soeur, avec le
besoin de dcouvrir qu'elle tait vaine ou pdante. J'aurais pu avoir
beau jeu, si sa modestie n'et t relle et entire. L'entretien fut
comme une rptition de nomenclature qu'elle fit faire  Rosa. En
marchant avec elle  travers tout le jardin, elle lui faisait nommer
toutes les plantes du parterre, tous les cailloux des alles, tous les
insectes qui passaient devant leurs yeux. Je les entendais revenir vers
le mur et continuer avec rapidit, toujours trs-gaies toutes deux,
l'une, qui, dj trs-instruite  force de facilit naturelle, essayait
de se rvolter contre l'attention rclame en substituant des noms
plaisamment ingnieux de son invention aux noms scientifiques qu'elle
avait oublis; l'autre, qui, avec la force d'une volont dvoue,
conservait l'inaltrable patience et l'enjouement persuasif. Je fus
merveill de la suite, de l'enchanement et de l'ordonnance de son
enseignement. Elle n'tait plus pote ni musicienne en ce moment-l;
elle tait la vritable fille, l'minente lve du savant Obernay, le
plus clair et le plus agrable des professeurs, au dire de mon pre, au
dire de tous ceux qui l'avaient entendu et qui taient faits pour
l'apprcier. Adlade lui ressemblait par l'esprit et par le caractre
autant que par le visage. Elle n'tait pas seulement la plus belle
crature qui existt peut-tre  cette poque; elle tait la plus docte
et la plus aimable, comme la plus sage et la plus heureuse.

Aimait-elle Valvdre? Non, elle ne connaissait pas l'amour malheureux et
impossible, cette sereine et studieuse fille! Pour s'en convaincre, il
suffisait de voir avec quelle libert d'esprit, avec quelle maternelle
sollicitude elle instruisait sa jeune soeur. C'tait une lutte charmante
entre cette prcoce maturit et cette turbulence enfantine. Rosa voulait
toujours chapper  la mthode, et se faisait un jeu d'interrompre et
d'embrouiller tout par des lazzi ou des questions intempestives, mlant
les rgnes de la nature, parlant du papillon qui passait  propos du
fucus de la fontaine, et du grain de sable  propos de la gupe.
Adlade rpondait au lazzi par une moquerie plus forte et dcrivait
toutes choses sans se laisser distraire. Elle s'amusait aussi 
embarrasser la mmoire ou la sagacit de l'enfant, quand celle-ci, se
croyant sre d'elle-mme, dbitait sa leon avec une volubilit
ddaigneuse. Enfin, aux questions imprvues et hors de propos, elle
avait de soudaines rponses d'une tonnante simplicit dans une
tonnante profondeur de vues, et l'enfant, blouie, convaincue, parce
qu'elle tait admirablement intelligente aussi, oubliait son espiglerie
et son besoin de rvolte pour l'couter et la faire expliquer davantage.

La victoire restait donc  l'institutrice, et la petite rentrait au
logis ferre tout  neuf sur ses tudes antrieures, l'esprit ouvert 
de nobles curiosits, embrassant sa soeur et la remerciant aprs avoir
mis sa patience  l'preuve, se rjouissant de pouvoir prendre une bonne
leon avec son pre, qui tait le docteur suprme de l'une et de
l'autre, ou avec Henri, le rptiteur bien-aim; enfin disant pour
conclure:

--J'espre que tu m'as assez tourmente aujourd'hui, belle Adlade! Il
faut que je sois une petite merveille d'esprit et de raison pour avoir
souffert tout cela. Si tu ne me fais pas une romance ce soir, il faut
que tu n'aies ni coeur ni tte!

Ainsi Adlade faisait  ses moments perdus, le soir en s'endormant, ces
vers qui m'avaient boulevers l'esprit, ces mlodies qui chantaient dans
mon me, et qui me donnaient comme une rage de dballer mon hautbois,
condamn au silence! Elle tait artiste _par-dessus le march_,
lorsqu'elle avait un instant pour l'tre, et sans vouloir d'autre public
que Rosa, d'autre confident que son oreiller! Et certes, elle ne le
tourmentait pas longtemps, cet oreiller virginal, car elle avait sur les
joues la fracheur veloute que donnent le sommeil pur et la joie de
vivre en plein panouissement. Et moi, je rejetais toute tude
technique, tant je craignais d'attidir mon souffle et de ralentir mon
inspiration! Je ne croyais pas que la vie pt tre scinde par une srie
de proccupations diverses; j'avais toujours trouv mauvais que les
potes fissent du raisonnement ou de la philosophie, et que les femmes
eussent d'autre souci que celui d'tre belles. J'tais soigneux pour mon
compte de laisser inactives les facults varies que ma premire
ducation avait dveloppes en moi jusqu' un certain point; j'tais
jaloux de n'avoir qu'une lyre pour manifestation et une seule corde 
cette lyre retentissante qui devait branler le monde... et qui n'avait
encore rien dit!

--Soit! pensais-je, Adlade est une femme suprieure, c'est--dire une
espce d'homme. Elle ne sera pas longtemps belle, il lui poussera de la
barbe. Si elle se marie, ce sera avec un imbcile qui, ne se doutant pas
de sa propre infriorit, n'aura pas peur d'elle. On peut admirer,
estimer, considrer de telles exceptions; mais ne mettent-elles pas les
amours en fuite?

Et, je me retraais les grces voluptueuses d'Alida, sa proccupation
d'amour exclusive, l'art fminin grce auquel sa beaut plie et
fatigue rivalisait avec les plus luxuriantes jeunesses, son idoltrie
caressante pour l'objet de sa prdilection, ses ingnieuses et
enivrantes flatteries, enfin ce culte qu'elle avait pour moi dans ses
bons moments, et dont l'encens m'tait si dlicieux, qu'il me faisait
oublier le malheur de notre situation et l'amertume de nos
dcouragements.

--Oui, me disais-je, celle-l se connat bien! Elle se proclame une
vraie femme, et c'est la femme type. L'autre n'est qu'un hybride
dnatur par l'ducation, un colier qui sait bien sa leon et qui
mourra de vieillesse en la rptant, sans avoir aim, sans avoir inspir
l'amour, sans avoir vcu. Aimons donc et ne chantons que l'amour et la
femme! Alida sera la prtresse; c'est elle qui allumera le feu sacr;
mon gnie encore captif brisera sa prison quand j'aurai encore plus
aim, encore plus souffert! Le vrai pote est fait pour l'agitation
comme l'oiseau des temptes, pour la douleur comme le martyr de
l'inspiration. Il ne commande pas  l'expression et ne souffre pas les
lisires de la logique vulgaire. Il ne trouve pas une strophe tous les
soirs en mettant son bonnet de nuit; il est condamn  des strilits
effrayantes comme  des enfantements miraculeux. Encore quelque temps,
et nous verrons bien si Adlade est un matre et si je dois aller  son
cole comme la petite Rosa!

Et puis je me rappelais confusment mon jeune ge et les soins que
j'avais eus pour Adlade enfant. Il me semblait la revoir avec ses
cheveux bruns et ses grands yeux tranquilles, nature active et douce,
jamais bruyante, dj polie et facile  gayer, sans tre importune
quand on ne s'occupait pas d'elle. Je croyais, dans ce mirage du pass,
entendre ma mre s'crier: Quelle sage et belle fille! Je voudrais
qu'elle ft  moi! et madame Obernay lui rpondre: Qui sait? Cela
pourrait bien se faire un jour!

Et le jour o cela aurait pu tre en effet, le jour o j'aurais pu
conduire dans les bras de ma mre cette crature accomplie, orgueil
d'une ville et joie d'une famille, idal d'un pote  coup sr, le pote
indcis et chagrin, strile et mcontent de lui-mme, s'efforait de la
rabaisser et se dfendait mal de l'envie!

Ces trangets un peu monstrueuses de ma situation morale n'taient que
trop motives par l'oisivet de ma raison et l'activit maladive de ma
fantaisie. Quand j'eus brl mon manuscrit, je crus pouvoir le
recommencer  ma satisfaction nouvelle, et il n'en fut rien. J'tais
attir sans cesse vers ce jardin o le secret de ma vie s'agitait
peut-tre  deux pas de moi sans que je voulusse le connatre. Quand je
sentais approcher Valvdre ou l'une de ses soeurs avec M. Obernay ou
avec Henri, je croyais toujours entendre prononcer mon nom. Je prtais
l'oreille malgr moi, et, quand je m'tais assur qu'il n'tait
nullement question de moi, je m'loignais sans m'apercevoir de
l'inconsquence de ma conduite.

Tout semblait paisible chez eux; Alida ne s'approchait jamais du mur,
tant elle craignait de provoquer une imprudence de ma part ou d'attirer
les soupons en se rconciliant avec cet endroit qu'elle avait proscrit
comme trop expos au soleil. J'entendais souvent les jeux bruyants de
ses fils et la voix pose des vieux parents qui encourageait ou modrait
leur imptuosit. Alida caressait tendrement l'an, mais ne causait
jamais ni avec l'un ni avec l'autre.

Sans pouvoir la suivre des yeux, car le devant de la maison tait masqu
par des massifs d'arbustes, je sentais l'isolement de sa vie dans cet
intrieur si assidment et saintement occup. Je l'apercevais
quelquefois, lisant un roman ou un pome entre deux caisses de myrte, ou
bien, de ma fentre, je la voyais  la sienne, regardant de mon ct et
pliant une lettre qu'elle avait crite pour moi. Elle tait trangre,
il est vrai, au bonheur des autres, elle ddaignait et mconnaissait
leurs profondes et durables satisfactions; mais c'est de moi seul, ou
d'elle-mme en vue de moi seul, qu'elle tait incessamment proccupe.
Toutes ses penses taient  moi, elle oubliait d'tre amie et soeur, et
mme presque d'tre mre, tout cela pour moi, son tourment, son dieu,
son ennemi, son idole! Pouvais-je trouver le blme dans mon coeur? Et
cet amour exclusif n'avait-il pas t mon rve?

Tous les matins, un peu avant l'aube, nous changions nos lettres au
moyen d'un caillou que Bianca venait lancer par-dessus le mur et que je
lui renvoyais avec mon message. L'impunit nous avait rendus tmraires.
Un matin, rveill comme d'habitude avec les alouettes, je reus mon
trsor accoutum, et je lanai ma rponse anticipe; mais tout aussitt
je reconnus qu'on marchait dans l'alle, et que ce n'tait plus le pas
furtif et lger de la jeune confidente: c'tait une dmarche ferme et
rgulire, le pas d'un homme. J'allai regarder  la fente du mur; je
crus, dans le crpuscule, reconnatre Valvdre. C'tait lui en effet.
Que venait-il faire chez les Obernay  pareille heure, lui qui avait
auprs d'eux son domicile solitaire? Une jalousie effroyable s'empara de
moi,  ce point que je m'loignai instinctivement de la muraille, comme
s'il et pu entendre les battements de mon coeur.

J'y revins aussitt. J'piai, j'coutai avec acharnement. Il semblait
qu'il et disparu. Avait-il entendu tomber le caillou? Avait-il aperu
Bianca? S'tait-il empar de ma lettre? Baign d'une sueur froide,
j'attendis. Il reparut au bout de dix minutes avec Henri Obernay. Ils
marchrent en silence, jusqu' ce qu'Obernay lui dt:

--Eh bien, mon ami, qu'y a-t-il donc? Je suis  vos ordres.

--Ne penses-tu pas, lui rpondit Valvdre  voix haute, qu'on pourrait
entendre de l'autre ct du mur ce qui se dit ici?

--Je n'en rpondrais pas, si l'endroit tait habit; mais il ne l'est
pas.

--Cela appartient toujours au juif Manass?

--Qui, par parenthse, n'a jamais voulu le vendre  mon pre; mais il
demeure beaucoup plus loin. Pourtant, si vous craignez d'tre entendu,
sortons d'ici; allons chez vous.

--Non, restons l, dit Valvdre avec une certaine fermet.

Et, comme si, matre de mon secret et certain de ma prsence, il et
voulu me condamner  l'entendre, il ajouta:

--Asseyons-nous l, sous la tonnelle. J'ai un long rcit  te faire, et
je sens que je dois te le faire. Si je prenais le temps de la rflexion,
peut-tre que ma patience et ma rsignation habituelles m'entraneraient
encore au silence, et peut-tre faut-il parler sous le coup de
l'motion.

--Prenez garde! dit Obernay en s'asseyant auprs de lui. Si vous
regrettiez ce que vous allez faire? si, aprs m'avoir pris pour
confident, vous aviez moins d'amiti pour moi?

--Je ne suis pas fantasque, et je ne crains pas cela, rpondit Valvdre
en parlant avec une nettet de prononciation qui semblait destine  ne
me laisser rien perdre de son discours. Tu es mon fils et mon frre,
Henri Obernay! l'enfant dont j'ai chri et cultiv le dveloppement,
l'homme  qui j'ai confi et donn ma soeur bien-aime. Ce que j'ai  te
dire aprs des annes de mutisme te sera utile  prsent, car c'est
l'histoire de mon mariage que je te veux confier; tu pourras comparer
nos existences et conclure sur le mariage et sur l'amour en connaissance
de cause. Paule sera plus heureuse encore par toi quand tu sauras
combien une femme sans direction intellectuelle et sans frein moral peut
tre  plaindre et rendre malheureux l'homme qui s'est dvou  elle.
D'ailleurs, j'ai besoin de parler de moi une fois en ma vie! j'ai pour
principe, il est vrai, que l'motion refoule est plus digne d'un homme
de courage; mais tu sais que je ne suis pas pour les dcisions sans
appel, pour les rgles sans exception. Je crois qu' un jour donn, il
faut ouvrir la porte  la douleur, afin qu'elle vienne plaider sa cause
devant le tribunal de la conscience. J'ai fini mon prambule. coute.

--J'coute, dit Obernay, j'coute avec mon coeur, qui vous appartient.

Valvdre parla ainsi:

--Alida tait belle et intelligente, mais absolument prive de direction
srieuse et de convictions acquises. Cela et d m'effrayer. J'tais
dj un homme mr  vingt-huit ans, et, si j'ai cru  la douceur
ineffable de son regard, si j'ai eu l'orgueil de me persuader qu'elle
accepterait mes ides, mes croyances, ma religion philosophique, c'est
qu' un jour donn j'ai t tmraire, enivr par l'amour, domin  mon
insu par cette force terrible qui a t mise dans la nature pour tout
crer ou tout briser en vue de l'quilibre universel.

Il a su ce qu'il faisait, lui, l'_ auteur du bien_, quand il a jet sur
les principes engourdis de la vie ce feu dvorant qui l'exalte pour la
rendre fconde; mais, comme le caractre de la puissance infinie est
l'effusion sans bornes, cette force admirable de l'amour n'est pas
toujours en proportion avec celle de la raison humaine. Nous en sommes
blouis, enivrs, nous buvons avec trop d'ardeur et de dlices 
l'intarissable source, et plus nos facults de comprhension et de
comparaison sont exerces, plus l'enthousiasme nous entrane au del de
toute prudence et de toute rflexion. Ce n'est pas la faute de l'amour,
ce n'est pas lui qui est trop vaste et trop brlant, c'est nous qui lui
sommes un sanctuaire trop fragile et trop troit.

Je ne cherche donc pas  m'excuser. C'est moi qui ai commis la faute en
cherchant l'infini dans les yeux dcevants d'une femme qui ne le
comprenait pas. J'oubliai que, si l'amour immense peut ouvrir ses ailes
et soutenir son vol sans pril, c'est  la condition de chercher Dieu,
son foyer rnovateur, et d'aller,  chaque lan, se retremper et se
purifier en lui. Oui, le grand amour, l'amour qui ne se repose pas
d'adorer et de brler est possible; mais il faut croire, et il faut tre
deux croyants, deux mes confondues dans une seule pense, dans une mme
flamme. Si l'une des deux retombe dans les tnbres, l'autre, partage
entre le devoir de la sauver et le dsir de ne pas se perdre, flotte 
jamais dans une aube froide et ple, comme ces fantmes que Dante a vus
aux limites du ciel et de l'enfer: telle est ma vie!

Alida tait pure et sincre. Elle m'aimait. Elle connut aussi
l'enthousiasme, mais une sorte d'enthousiasme athe, si je puis
m'exprimer ainsi. J'tais son dieu, disait-elle. Il n'y en avait pas
d'autre que moi.

Cette sorte de folie m'enivra un instant et m'effraya vite. Si j'tais
capable de sourire en ce moment, je te demanderais si tu te fais une
ide de ce rle pour un homme srieux, la divinit! J'en ai pourtant
souri un jour, une heure peut-tre! et tout aussitt j'ai compris que le
moment o je ne serais plus dieu, je ne serais plus rien. Et ce
moment-l, n'tait-il pas dj venu? Pouvais-je concevoir la possibilit
d'tre pris au srieux, si j'acceptais la moindre bouffe de cet encens
idoltre?

Je ne sais pas s'il est des hommes assez vains, assez sots ou assez
enfants pour s'asseoir ainsi sur un autel et pour poser la perfection
devant la femme exalte qui les en a revtus. Quels atroces mcomptes,
quelles sanglantes humiliations ils se prparent! Combien l'amante due
 la premire faiblesse du faux dieu doit le mpriser et lui reprocher
d'avoir souffert un culte dont il n'tait pas digne!

Ma femme n'a du moins pas ce ridicule  m'attribuer. Aprs l'avoir
doucement raille, je lui parlai srieusement. Je voulais mieux que son
engouement, je voulais son estime. J'tais fier de lui paratre le plus
aimant et le meilleur des hommes, et je comptais consacrer ma vie 
mriter sa prfrence; mais je n'tais ni le premier gnie de mon
sicle, ni un tre au-dessus de l'humanit. Elle devait se bien
persuader que j'avais besoin d'elle, de son amour, de ses encouragements
et de son indulgence dans l'occasion, pour rester digne d'elle. Elle
tait ma compagne, ma vie, ma joie, mon appui et ma rcompense; donc, je
n'tais pas Dieu, mais un pauvre serviteur de Dieu qui se donnait 
elle.

Ce mot, je m'en souviens, parut la combler de joie, et lui fit dire des
choses tranges que je veux te redire, parce qu'elles rsument toute sa
manire de voir et de comprendre.

--Puisque tu te donnes  moi, s'cria-t-elle, tu n'es plus qu' moi et
tu n'appartiens plus  cet admirable architecte de l'univers, dont il me
semblait que tu faisais trop un tre saisissable et propre  inspirer
l'amour. Tiens, il faut que je te le dise  prsent, je le dtestais,
ton Dieu de savant; j'en tais jalouse. Ne me crois pas impie. Je sais
bien qu'il y a une grande me, un principe, une loi qui a prsid  la
cration; mais c'est si vague, que je ne veux pas m'en inquiter. Quant
au Dieu personnel, parlant et crivant des traditions, je ne le trouve
pas assez grand pour moi. Je ne peux pas le renfermer dans un buisson
ardent, encore moins dans une coupe de sang. Je me dis donc que le vrai
Dieu est trop loin pour nous et tout  fait inaccessible  mon examen
comme  ma prire. Juge si je souffre quand, pour t'excuser d'admirer si
longtemps la cassure d'une pierre ou l'aile d'une mouche, tu me dis que
c'est aimer Dieu que d'aimer les btes et les rochers! Je vois l une
ide systmatique, une sorte de manie qui me trouble et qui m'offense.
L'homme qui est  moi peut bien s'amuser des curiosits de la nature,
mais il ne doit pas plus se passionner pour une autre ide que mon
amour, que pour une crature qui n'est pas moi.

Je ne pus pas lui faire comprendre que ce genre de passion pour la
nature tait le plus puissant auxiliaire de ma foi, de mon amour, de ma
sant morale; que se plonger dans l'tude, c'tait se rapprocher autant
qu'il nous est possible de la source vivifiante ncessaire  l'activit
de l'me, et se rendre plus digne d'apprcier la beaut, la tendresse,
les sublimes volupts de l'amour, les plus prcieux dons de la Divinit.

Ce mot de Divinit n'avait pas de sens pour elle, bien qu'elle me l'et
appliqu dans son dlire. Elle s'offensa de mon obstination. Elle
s'alarma de ne pouvoir me dtacher de ce qu'elle appelait une religion
de rveur. Elle essaya de discuter en m'opposant des livres qu'elle
n'avait pas lus, des questions d'cole qu'elle ne comprenait pas; puis,
irrite de son insuffisance, elle pleura, et je restai stupfait de son
enfantillage, incapable de deviner ce qui se passait en elle, malheureux
de l'avoir fait souffrir, moi qui aurais donn ma vie pour elle.

Je cherchai en vain: quel mystre dcouvrir dans le vide? Son me ne
contenait que des vertiges et des aspirations vers je ne sais quel idal
de fantaisie que je n'ai jamais pu me reprsenter.

Ceci se passait bien peu de temps aprs notre mariage. Je ne m'en
inquitai pas assez. Je crus  l'excitation nerveuse qui suit les
grandes crises de la vie. Bientt je vis qu'elle tait grosse et un peu
faible de complexion pour traverser sans dfaillance le redoutable et
divin drame de la maternit. Je m'attachai  mnager une sensibilit
excessive,  ne la contredire sur rien,  prvenir tous ses caprices. Je
me fis son esclave, je me fis enfant avec elle, je cachai mes livres, je
renonai presque  l'tude. J'admis toutes ses hrsies en quelque
sorte, puisque je lui laissai toutes ses erreurs. Je remis  un temps
plus favorable cette ducation de l'me dont elle avait tant besoin. Je
me flattai aussi que la vue de son enfant lui rvlerait Dieu et la
vrit beaucoup mieux que mes leons.

Ai-je eu tort de ne pas chercher plus vite  l'clairer? J'prouvais de
grandes perplexits; je voyais bien qu'elle se consumait dans le rve
d'un bonheur puril et d'impossible dure, tout d'extase et de
_parlage_, de caresses et d'exclamations, sans rien pour la vie de
l'esprit et pour l'intimit vritable du coeur. J'tais jeune et je
l'aimais: je partageais donc tous ses enivrements et me laissais
emporter par son exaltatation; mais, aprs, sentant que je l'aimais
davantage, j'tais effray de voir qu'elle m'aimait moins, que chaque
accs de cet enthousiasme la rendait ensuite plus souponneuse, plus
jalouse de ce qu'elle appelait mon ide fixe, plus amre devant mon
silence, plus railleuse de mes dfinitions.

J'tais assez mdecin pour savoir que la grossesse est quelquefois
accompagne d'une sorte d'insanit d'esprit. Je redoublai de soumission,
d'effacement, de soins. Son mal me la rendait plus chre, et mon coeur
dbordait d'une piti aussi tendre que celle d'une mre pour l'enfant
qui souffre. J'adorais aussi en elle cet enfant de mes entrailles
qu'elle allait me donner; il me semblait entendre sa petite me me
parler dj dans mes rves et me dire: Ne fais jamais de peine  ma
mre!

Elle fut, en effet, ravie pendant les premiers jours: elle voulut
nourrir notre cher petit Edmond; mais elle tait trop faible, trop
insoumise aux prescriptions de l'hygine, trop exaspre par la moindre
inquitude; elle dut bien vite confier l'enfant  une nourrice dont
aussitt elle fut jalouse au point de se rendre plus souffrante encore.
Elle faisait de la vie un drame continuel; elle sophistiquait sur
l'instinct filial qui se portait avec ardeur vers le sein de la premire
femme venue. Et pourquoi Dieu, ce Dieu intelligent et bon auquel je
feignais de croire, disait-elle, n'avait-il pas donn  l'homme ds le
berceau un instinct suprieur  celui des animaux? En d'autres moments,
elle voulait que la prfrence de son enfant pour la nourrice ft un
symptme d'ingratitude future, l'annone de malheurs effroyables pour
elle.

Elle gurit pourtant, elle se calma, elle prit confiance en moi en me
voyant renoncer  toutes mes habitudes et  tous mes projets pour lui
complaire. Elle eut deux ans de ce triomphe, et son exaltation parut se
dissiper avec les rsistances qu'elle avait prvues de ma part. Elle
voulait faire de moi un _artiste homme du monde_, disait-elle, et me
dpouiller de ma gravit de savant qui lui faisait peur. Elle voulait
voyager en princesse, s'arrter o bon lui semblerait, voir le monde,
changer et reprendre sans cesse. Je cdai. Et pourquoi n'aurais-je pas
cd? Je ne suis pas misanthrope, le commerce de mes semblables ne
pouvait me blesser ni me nuire. Je ne m'levais pas au-dessus d'eux dans
mon apprciation. Si j'avais approfondi certaines questions spciales
plus que certains d'entre eux, je pouvais recevoir d'eux tous, et mme
des plus frivoles en apparence, une foule de notions que j'avais
laisses incompltes, ne ft-ce que la connaissance du coeur humain,
dont j'avais peut-tre fait une abstraction trop facile  rsoudre. Je
n'en veux donc point  ma femme de m'avoir forc  tendre le cercle de
mes relations et  secouer la poussire du cabinet. Au contraire, je lui
en ai toujours su gr. Les savants sont des instruments tranchants dont
il est bon d'mousser un peu la lame. J'ignore si je ne serais pas
devenu sociable par got avec le temps; mais Alida hta mon exprience
de la vie et le dveloppement de ma bienveillance.

Ce ne pouvait pourtant pas tre l mon unique soin et mon unique but,
pas plus que son avenir  elle ne pouvait tre d'avoir  ses ordres un
parfait _gentleman_ pour l'accompagner au bal,  la chasse, aux eaux, au
thtre ou au sermon. Il me semblait porter en moi un homme plus
srieux, plus digne d'tre aim, plus capable de lui donner, ainsi qu'
son fils, une considration mieux fonde. Je ne prtendais pas  la
renomme, mais j'avais aspir  tre un serviteur utile, apportant son
contingent de recherches patientes et courageuses  cet difice des
sciences, qui est pour lui l'autel de la vrit. Je comptais bien
qu'Alida arriverait  comprendre mon devoir, et que, la premire ivresse
de domination assouvie, elle rendrait  sa vritable vocation celui qui
avait prouv une tendresse sans bornes par une docilit sans rserve.

Dans cet espoir, je me risquais de temps en temps  lui faire
pressentir le nant de notre prtendue vie d'artistes. Nous aimions et
nous gotions les arts; mais, n'tant artistes crateurs ni l'un ni
l'autre, nous ne devions pas prtendre  cette suite ternelle de
jugements et de comparaisons qui fait du rle de _dilettante_, quand il
est exclusif, une vie blase, hargneuse ou sceptique. Les crations de
l'art sont stimulantes; c'est l leur magnifique bienfait. En levant
l'me, elles lui communiquent une sainte mulation, et je ne crois pas
beaucoup aux vritables ravissements des admirateurs systmatiquement
improductifs. Je ne parlais pas encore de me soustraire au doux _far
niente_ o ma femme se dlectait, mais je tentais d'amener en elle-mme
une conclusion  son usage.

Elle tait assez bien doue, et, d'ailleurs, assez frotte de musique,
de peinture et de posie, depuis son enfance, pour avoir le dsir et le
besoin de consacrer ses loisirs  quelque tude. Si elle tait idoltre
de mlodies, de couleurs ou d'images, n'tait-elle pas assez jeune,
assez libre, assez encourage par ma tendresse, pour vouloir sinon
crer, du moins pratiquer  son tour? Qu'elle et un got dtermin, ne
ft-ce qu'un seul, une occupation favorite, et je la voyais sauve de
ses chimres. Je comprenais le but de son besoin de vivre dans une
atmosphre chauffe et comme parfume d'art et de littrature; elle y
devenait l'abeille qui fait son miel aprs avoir couru de fleur en
fleur: autrement, elle n'tait ni satisfaite ni mue rellement, sa vie
n'tant ni active ni repose. Elle voulait voir et toucher les aliments
nutritifs par pure convoitise d'enfant malade; mais, prive de force et
d'apptit, elle ne se nourrissait pas.

Elle fit d'abord la sourde oreille, et me prsenta enfin un jour des
raisonnements assez spcieux, et qui paraissaient dsintresss.

--Il ne s'agit pas de moi, disait-elle, ne vous en inquitez pas. Je
suis une nature engourdie, peu presse d'clore  la vie comme vous
l'entendez. Je ressemble  ces bancs de corail dont vous m'avez parl,
qui adhrent tranquillement  leur rocher. Mon rocher,  moi, mon abri,
mon port, c'est vous! Mais, hlas! voil que vous voulez changer toutes
les conditions de notre commune existence! Eh bien, soit; mais ne vous
pressez pas tant; vous avez encore beaucoup  gagner dans la prtendue
oisivet o je vous retiens. Vous tes destin certainement  crire sur
les sciences, ne ft-ce que pour rendre compte de vos dcouvertes au
jour le jour; vous aurez le fond, mais aurez-vous la forme, et
croyez-vous que la science ne serait pas plus rpandue, si une
dmonstration facile, une expression agrable et colore, la rendaient
plus accessible aux artistes? Je vois bien votre enttement: vous voulez
tre positif et ne travailler que pour vos pareils. Vous prtendez, je
m'en souviens, qu'un vritable savant doit aller au fait, crire en
latin, afin d'tre  la porte de tous les rudits de l'Europe, et
laisser  des esprits d'un ordre moins lev,  des traducteurs,  des
vulgarisateurs, le soin d'claircir et de rpandre ses majestueuses
nigmes. Cela est d'un paresseux et d'un goste, permettez-moi de vous
le dire. Vous qui prtendez qu'il y a du temps pour tout, et qu'il ne
s'agit que de savoir l'employer avec mthode, vous devriez vous
perfectionner comme orateur ou comme crivain, ne pas tant ddaigner les
succs de salon, tudier, dans la vie que nous menons, l'art de bien
dire et d'embellir la science par le sentiment de toutes les beauts.
Alors vous seriez le gnie complet, le dieu que je rve en vous malgr
vous-mme, et moi, pauvre femme, je pourrais ne pas vivre  sept mille
mtres au-dessous de votre niveau, comprendre vos travaux, en jouir, et
en profiter par consquent. Voyons, devons-nous rester isols en nous
tenant la main? Votre amour veut-il faire une part pour vous et une pour
moi dans cette vie que nous devons traverser ensemble?

--Ma chre bien-aime, lui disais-je, votre thse est excellente et
porte sa rponse avec elle. Je vous donne mille fois raison. Il me faut
un bon instrument pour clbrer la nature; mais voici l'instrument prt
et accord, il ne peut pas rester plus longtemps muet. Tout ce que vous
me dites de tendre et de charmant sur le plaisir que vous aurez 
l'entendre me donne une impatience gnreuse de le faire parler; mais
les sujets ne s'improvisent pas dans la science: s'ils clatent parfois
comme la lumire dans les dcouvertes, c'est par des faits qu'il faut
bien posment et bien consciencieusement constater avant de s'y fier, ou
par des ides rsultats d'une logique mditative devant laquelle les
faits ne plient pas toujours spontanment. Tout cela demande, non pas
des heures et des jours, comme pour faire un roman, mais des mois, des
annes; encore n'est-on jamais sr de ne pas tre amen  reconnatre
qu'on s'est tromp, et qu'on aurait perdu son temps et sa vie sans cette
compensation, presque infaillible dans les tudes naturelles, d'avoir
fait d'autres dcouvertes  ct et parfois en travers de celle que l'on
poursuivait. Le temps suffit  tout, me faites-vous dire. Peut-tre,
mais  la condition de n'en plus perdre, et ce n'est pas dans notre vie
errante, entrecoupe de mille distractions imprvues, que je peux mettre
les heures  profit.

--Ah! nous y voil! s'cria ma femme avec imptuosit. Vous voulez me
quitter, voyager seul dans des pays impossibles!

--Non, certes; je travaillerai prs de vous, je renoncerai  de
certaines constatations qu'il faudrait aller chercher trop loin; mais
vous me ferez aussi quelques sacrifices: nous verrons moins d'oisifs,
nous nous fixerons quelque part pour un temps donn. Ce sera o vous
voudrez, et, si vous vous y dplaisez, nous essayerons un autre milieu;
mais, de temps en temps, vous me permettrez une phase de travail
sdentaire...

--Oui, oui! reprit-elle, vous voulez vivre pour vous seul, vous avez
assez vcu pour moi. Je comprends: l'amour est assouvi, fini par
consquent!

Rien ne put la faire revenir de cette prvention que l'tude tait sa
rivale, et que l'amour n'tait possible qu'avec l'oisivet.

--Aimer est tout, disait-elle, et celui qui aime n'a pas le temps de
s'occuper d'autre chose. Pendant que l'poux s'enivre des merveilles de
la science, l'pouse languit et meurt. C'est le sort qui m'attend, et,
puisque je vous suis un fardeau, je ferais aussi bien de mourir tout de
suite.

Mes rponses ne servirent qu' l'exasprer. J'essayai d'invoquer le
dvouement  mon avenir dont elle avait parl d'abord. Elle jeta ce
lger masque dont elle avait essay de couvrir son ardente personnalit.

--Je mentais, oui, je mentais! s'cria-t-elle. Votre avenir existe-t-il
donc en dehors du mien? Pouvez-vous et devez-vous oublier qu'en prenant
ma vie tout entire, vous m'avez donn la vtre? Est-ce tenir parole que
de me condamner  l'intolrable ennui de la solitude?

L'ennui! c'tait l sa plaie et son effroi. C'est l ce que j'aurais
voulu gurir en lui persuadant de devenir artiste, puisqu'elle avait un
vif loignement pour les sciences. Elle prtendit que je mprisais les
arts et les artistes, et que je voulais la relguer au plus bas tage
dans mon opinion. C'tait me faire injure et me relguer moi-mme au
rang des idiots. Je voulus lui prouver que la recherche du beau ne se
divise pas en tudes rivales et en manifestations d'antagonisme, que
Rossini et Newton, Mozart et Shakspeare, Rubens et Leibnitz, et
Michel-Ange et Molire, et tous les vrais gnies, avaient march aussi
droit les uns que les autres vers l'ternelle lumire o se complte
l'harmonie des sublimes inspirations. Elle me railla et proclama la
haine du travail comme un droit sacr de sa nature et de sa position.

--On ne m'a pas appris  travailler, dit-elle, et je ne me suis pas
marie en promettant de me remettre  l'_a b c_ des choses. Ce que je
sais, je l'ai appris par intuition, par des lectures sans ordre et sans
but. Je suis une femme: ma destine est d'aimer mon mari et d'lever des
enfants. Il est fort trange que ce soit mon mari qui me conseille de
songer  quelque chose de mieux.

--Alors, lui rpondis-je avec un peu d'impatience, aimez votre mari en
lui permettant de conserver sa propre estime; levez votre fils et ne
compromettez pas votre sant, l'avenir d'une maternit nouvelle, en
vivant sans rgle, sans but, sans repos, sans domicile, et sans vouloir
connatre cet _a b c_ des choses que votre devoir sera d'enseigner  vos
enfants. Si vous ne pouvez vous rsoudre  la vie des femmes ordinaires
sans prir d'ennui, vous n'tes donc pas une femme ordinaire, et je vous
conseillais une tude quelconque pour vous rattacher  votre intrieur,
que le caprice et l'imprvu de votre existence actuelle ne sont pas
faits pour rendre digne de vous et de moi.

Et, comme elle s'emportait, je crus devoir lui dire encore:

--Tenez, ma pauvre chre enfant, vous tes dvore par votre
imagination, et vous dvorez tout autour de vous. Si vous continuez
ainsi, vous arriverez  absorber en vous toute la vie des autres sans
leur rien donner en change, pas une lumire, pas une douceur vraie, pas
une consolation durable. On vous a appris le mtier d'idole, et vous
auriez voulu me l'enseigner aussi; mais les idoles ne sont bonnes 
rien. On a beau les parer et les implorer, elles ne fcondent rien et ne
sauvent personne. Ouvrez les yeux, voyez le nant o vous laissez
flotter une intelligence exquise, l'orage continuel par lequel vous
laissez fltrir mme votre incomparable beaut, la souffrance que vous
imposez sans remords  toutes mes aspirations d'homme honnte et
laborieux, l'abandon de toutes choses autour de nous...,  commencer par
notre plus cher trsor, par notre enfant, que vous dvorez de caresses,
et dont vous touffez d'avance les instincts gnreux et forts en vous
soumettant  ses plus nuisibles fantaisies. Vous tes une femme
charmante que le monde admire et entrane; mais, jusqu'ici, vous n'tes
ni une pouse dvoue, ni une mre intelligente. Prenez-y garde et
rflchissez!

Au lieu de rflchir, elle voulut se tuer. Des heures et des jours se
passrent en misrables discussions o toute ma patience, toute ma
tendresse, toute ma raison et toute ma piti vinrent se briser devant
une invincible vanit blesse et  jamais saignante.

Oui, voil le vice de cette organisation si sduisante. L'orgueil est
immense et jette comme une paralysie de stupidit sur le raisonnement.
Il est aussi impossible  ma femme de suivre une dduction lmentaire,
mme dans la logique de ses propres sentiments, qu'il le serait  un
oiseau de soulever une montagne. Et cela, j'en avais devin, j'en ai
constat la cause: c'est cette sorte d'athisme qui la dessche. Elle
vit aujourd'hui dans les glises, elle essaye de croire aux miracles,
elle ne croit rellement  rien. Pour croire, il faut rflchir, elle ne
pense mme pas. Elle invente et divague, elle s'admire et se dteste,
elle construit dans son cerveau des difices bizarres qu'elle se hte de
dtruire: elle parle sans cesse du beau, elle n'en a pas la moindre
notion, elle ne le sent pas, elle ne sait pas seulement qu'il existe.
Elle babille admirablement sur l'amour, elle ne l'a jamais connu et ne
le connatra jamais. Elle ne se dvouera  personne, et elle pourra
cependant se donner la mort pour faire croire qu'elle aime; car il lui
faut ce jeu, ce drame, cette tragi-comdie de la passion qui l'meut sur
la scne et qu'elle voudrait raliser dans son boudoir. Despote blas,
elle s'ennuie de la soumission, et la rsistance l'exaspre. Froide de
coeur et ardente d'imagination, elle ne trouve jamais d'expression assez
forte pour peindre ses dlires et ses extases d'amour, et, quand elle
accorde un baiser, c'est en dtournant sa tte puise, et en pensant
dj  autre chose.

Tu la connais maintenant. Ne la prends pas en ddain, mais plains-la.
C'tait une fleur du ciel qu'une dtestable ducation a fait avorter en
serre chaude. On a dvelopp la vanit et fait natre la sensibilit
maladive. On ne lui a pas montr une seule fois le soleil. On ne lui a
pas appris  admirer quelque chose  travers la cloche de verre de sa
plate-bande. Elle s'est persuad qu'elle tait l'objet admirable par
excellence, et qu'une femme ne devait contempler l'univers que dans son
propre miroir. Ne cherchant jamais son idal hors d'elle, ne voyant
au-dessus d'elle-mme ni Dieu, ni les ides, ni les arts, ni les hommes,
ni les choses, elle s'est dit qu'elle tait belle, et que sa destine
tait d'tre servie  genoux, que tout lui devait tout, et qu' rien
elle ne devait rien. Elle n'est jamais sortie de l, bien qu'elle ait
des paroles qui pourraient nerver la volont la mieux trempe. Elle a
vcu replie sur elle-mme, ne croyant qu' sa beaut, ddaignant son
me, la niant  l'occasion, doutant de son propre coeur, l'interrogeant
et le dchirant avec ses ongles pour le ranimer et le sentir battre,
faisant passer le monde devant elle pour qu'il s'effort de la
distraire, mais ne s'amusant de rien, et murant sa coquille plutt que
de respirer l'air que respirent les autres.

Avec cela, elle est bonne, en ce sens qu'elle est dsintresse,
librale, et qu'elle plaint les malheureux en leur jetant sa bourse par
l fentre. Elle est loyale d'intentions et croit ne jamais mentir,
parce qu' force de se mentir  elle-mme elle a perdu la notion du
vrai. Elle est chaste et digne dans sa conduite, du moins elle l'a t
longtemps; douce dans le fait, trop molle et trop fire pour la
vengeance prmdite, elle ne tue qu'avec ses paroles, sauf  les
oublier ou  les retirer le lendemain.

Il m'a fallu bien des jours passs  me dbattre contre son prestige
pour la connatre ainsi. Elle  t longtemps un problme que je ne
pouvais rsoudre, parce que je ne pouvais me rsigner  voir le ct
infirme et incurable de son me. Je crois avoir tout tent pour la
gurir ou la modifier: j'ai chou, et j'ai demand  Dieu la force
d'accepter sans colre et sans blasphme la plus affreuse, la plus amre
de toutes les dceptions.

Une seconde grossesse m'avait rendu de nouveau son esclave. Sa
dlivrance fut la mienne, car il se passa alors dans notre intrieur des
choses vritablement douloureuses et intolrables pour moi. Notre second
fils tait chtif et sans beaut. Elle m'en fit un reproche; elle
prtendit que celui-ci tait n de mon mpris et de mon aversion pour
elle, qu'il lui ressemblait en laid, qu'il tait sa caricature, et que
c'est ainsi que je l'avais vue en la rendant mre pour la seconde fois.

Les excentricits d'Alida ne sont pas de celles qu'on peut reprendre
avec gaiet et traiter d'enfantillages. Toute contradiction de ce genre
l'offense au dernier point. Je lui rpondis que, si l'enfant avait
souffert dans son sein, c'est parce qu'elle avait dout de moi et de
tout: il tait le fruit de son scepticisme; mais il y avait encore du
remde. La beaut d'un homme, c'est la sant, et il fallait fortifier le
pauvre petit tre par des soins assidus et intelligents. Il fallait
suivre aussi d'un oeil attentif le dveloppement de son me, et ne
jamais la froisser par la pense qu'il pt tre moins aim et moins
agrable  voir que son frre.

Hlas! je prononais l'arrt de cet enfant en essayant de le sauver.
Alida a l'esprit trs-faible; elle se crut coupable envers son fils
avant de l'tre, elle le devint par la peur de ne pouvoir chapper  la
fatalit. Ainsi tous mes efforts aggravaient son mal, et, de toutes mes
paroles, elle tirait un sens funeste. Elle s'acharnait  constater
qu'elle n'aimait pas le pauvre Paul, que je le lui avais prdit, qu'elle
ne pouvait conjurer cette destine, qu'elle frissonnait en voulant
caresser cette horrible crature, sa maldiction, son chtiment et le
mien. Que sais-je! Je la crus folle, je la promenai encore et j'loignai
l'enfant; mais elle se fit des reproches, l'instinct maternel parla plus
haut que les prventions, ou bien l'orgueil de la femme se rvolta. Elle
voulut en finir avec l'esprance, ce fut son mot. Cela signifiait que,
n'tant plus aime de moi, elle renonait  me retenir  ses cts. Elle
me demanda de lui faire arranger Valvdre, qu'elle avait vu un jour en
passant, et qu'elle avait dclar triste et vulgaire. Elle voulait vivre
maintenant l avec mes soeurs, qui s'y taient fixes. Je l'y conduisis,
je fis du petit manoir une riche rsidence, et je m'y tablis avec elle.

Mon ami, tu le comprends maintenant, il n'y avait plus d'enthousiasme,
plus d'espoir, plus d'illusions, plus de flamme dans mon affection pour
elle; mais l'amiti fidle, un dvouement toujours entier, un grand
respect de ma parole et de ma dignit, une compassion paternelle pour
cette faible et violente nature, un amour immense pour mes enfants avec
une tendresse plus raffine peut-tre pour celui que ma femme n'aimait
pas, c'en tait bien assez pour me retenir  Valvdre. J'y passai une
anne qui ne fut pas perdue pour ma jeune soeur et pour mes fils. Je
donnai  Paule une direction d'ides et de gots qu'elle a
religieusement suivie. J'enseignai  ma soeur ane la science des
mres, que ma femme n'avait pas et ne voulait pas acqurir. Je
travaillais aussi pour mon compte, et, triste comme un homme qui a perdu
la moiti de son me, je m'attachais  sauver le reste,  ne pas
souffrir en goste,  servir l'humanit dans la mesure de mes forces en
me dvouant au progrs des connaissances humaines, et ma famille, en
l'abritant sous la tendresse profonde et sous l'apparente srnit du
pre de famille.

Tout alla bien autour de moi, except ma femme, que l'ennui consumait,
et qui, se refusant  mon affection toujours loyale, se plaisait  se
proclamer veuve et dshrite de tout bonheur. Un jour, je m'aperus
qu'elle me hassait, et je me renfermai dans le rle d'ami sans rancune
et sans susceptibilit, le seul rle qui pt ds lors me convenir. Un
autre jour, je dcouvris qu'elle aimait ou croyait aimer un homme
indigne d'elle. Je l'clairai sans lui laisser souponner que j'eusse
constat son dplorable engouement. Elle fut effraye, humilie; elle
rompit brusquement avec sa chimre, mais elle ne me sut aucun gr de ma
dlicatesse. Loin de l, elle fut offense de mon apparente confiance en
elle. Elle et t console de son mcompte en me voyant jaloux.
Indigne de ne pouvoir plus me faire souffrir ou de ne pas russir  me
le faire avouer, elle chercha d'autres distractions d'esprit. Elle
s'prit tour  tour de plusieurs hommes  qui elle ne s'abandonna pas
plus qu'au premier, mais dont les soins, mme  distance, chatouillaient
sa vanit. Elle entretint beaucoup de correspondances avec des
adorateurs plus ou moins avouables; elle se plut  enflammer leur
imagination et la sienne propre en de feintes amitis, o elle porta une
immense coquetterie. Je sus tout. On peut me trahir, mais il est plus
difficile de me tromper. Je constatai qu'elle respectait nos liens  sa
manire, et que mon intervention dans cette manire d'entendre le devoir
et le sentiment ne servirait qu' lui faire prendre quelque parti
fcheux et contracter des liens plus compromettants qu'elle ne le
souhaitait elle-mme. J'tudiai et je pratiquai systmatiquement la
prudence. Je fis le sourd et l'aveugle. Elle me traita de _savant_ dans
toute l'acception du mot, elle me mprisa presque..., et je me laissai
mpriser! N'avais-je pas jur  mon premier enfant, ds le sein de sa
mre, que cette mre ne souffrirait jamais par ma faute?

Tu sais, mon cher Henri, comme j'ai vcu depuis six ans que nous sommes
intimement lis. Je n'avais qu'un refuge, l'tude, et, devinant le vide
de mon intrieur, tu t'es tonn quelquefois de me voir sacrifier la
pense des longs voyages  la crainte de paratre abandonner ma femme.
Tu comprends aujourd'hui que ce qui m'a retenu ou ramen prs d'elle
aprs de mdiocres absences, c'est le besoin de m'assurer d'abord que ma
soeur gouvernait mes enfants selon mon coeur et selon mon esprit,
ensuite la volont d'ter tout prtexte  quelque scandale dans ma
maison. Je ne pouvais plus esprer ni dsirer l'amour, l'amiti mme
m'tait refuse; mais je voulais que cette terrible imagination de femme
connt ou pressentt un frein, tant que mes enfants et ma jeune soeur
vivraient auprs d'elle. Je n'ai jamais entrav sa libert au dehors, et
je dois dire qu'elle n'en a point abus ostensiblement. Elle m'a ha
pour cette froide pression exerce sur elle, et que son orgueil ne
pouvait attribuer  la jalousie; mais elle a fini par m'estimer un
peu... dans ses heures de lucidit!

A prsent, mes enfants sont ici, ma jeune soeur t'appartient, ma soeur
ane est heureuse et vit prs de vous, ma femme est libre!

Valvdre s'arrta. J'ignore ce qu'Obernay lui rpondit. Arrach un
instant  l'attention violente avec laquelle j'avais cout, je
m'aperus de la prsence d'Alida. Elle tait derrire moi, tenant ma
lettre ouverte, que son mari avait lue. Elle venait m'annoncer
l'vnement et m'engager  fuir; mais, enchane par ce que nous venions
d'entendre, elle ne songeait plus qu' couter son arrt.

Je voulus l'emmener. Elle me fit signe qu'elle resterait jusqu'au bout.
J'tais si accabl de tout ce qui venait d'tre dit, que je ne me sentis
pas la force de prendre sa main et de la rassurer par une muette
caresse. Nous restmes donc  couter, mornes comme deux coupables qui
attendent leur condamnation.

Quand les paroles qui se disaient de l'autre ct du mur et qui
chapprent un instant  ma proccupation reprirent un sens pour moi,
j'entendis Obernay plaider jusqu' un certain point la cause de madame
de Valvdre.

--Elle ne me parat, disait-il, que trs  plaindre. Elle ne vous a
jamais compris et ne se comprend pas davantage elle-mme. C'est bien
assez pour que vous ne puissiez plus vous donner du bonheur l'un 
l'autre; mais, puisqu'au milieu des garements de son cerveau elle est
reste chaste, je trouverais trop svre de restreindre ou de
contraindre ses relations avec ses enfants. Mon pre, j'en suis certain,
aurait une extrme rpugnance  jouer ce rle vis--vis d'elle, et je ne
rpondrais mme pas qu'il y consentt, quel que soit son dvouement pour
vous.

--Il me suffira de m'expliquer, rpondit Valvdre, pour que tu
comprennes mes craintes. La personne dont nous parlons est en ce moment
violemment prise d'un jeune homme qui n'a pas plus de caractre et de
raison qu'elle. En proie  mille agitations et  mille projets qui se
contredisent, il lui crivait... _dernirement_..., dans une lettre que
j'ai trouve sous mes pieds et qui n'tait mme pas cachete, tant on se
raille de ma confiance: Si tu le veux, nous enlverons tes fils, je
travaillerai pour eux, je me ferai leur prcepteur..., tout ce que tu
voudras, pourvu que tu sois  moi et que rien ne nous spare, etc. Je
sais que ce sont l des paroles, _des mots, des mots!_ Je suis bien
tranquille sur le dsir sincre que cet amant enthousiaste, enfant
lui-mme, peut avoir de se charger des enfants d'un autre; mais leur
mre peut, dans un jour de folie, prendre l'offre au srieux, ne ft-ce
que pour prouver son dvouement! Cela se rduirait probablement  une
partie de campagne. Las des marmots, on les ramnerait le soir mme;
mais crois-tu que ces pauvres innocents doivent tre exposs  entendre,
ne ft-ce qu'un jour, ces tranges dithyrambes?

--Alors, rpondit Obernay, nous ferons bonne garde; mais le mieux serait
que vous ne partissiez pas encore.

--Je ne partirai pas sans avoir rgl toutes choses pour le prsent et
l'avenir.

--L'avenir, ne vous en tourmentez pas trop! Le caprice qui menace sera
bientt pass.

--Cela n'est pas sr, reprit Valvdre. Jusqu'ici, elle n'avait encourag
que des hommages peu inquitants, des gens du monde trop bien levs
pour s'exposer  des esclandres. Aujourd'hui, elle a rencontr un homme
intelligent et honnte, mais trs-exalt, sans exprience, et, je le
crains, sans principes suffisants pour faire triompher les bons
instincts, son pareil, son idal en un mot. Si elle cache soigneusement
cette intrigue, je feindrai d'y tre indiffrent; mais, si elle prend
les partis extrmes auxquels cet imprudent la convie, il faudra qu'il
s'attende  une rpression de ma part, ou qu'elle cesse de porter mon
nom. Je ne veux pas qu'elle m'avilisse; mais, tant qu'elle sera ma
femme, je ne souffrirai pas non plus qu'elle soit avilie par un autre
homme. Voil ma conclusion.




VIII


Quand Valvdre et Obernay se furent loigns et que je ne les entendis
plus, je me retournai vers Alida, qui s'tait toujours tenue derrire
moi; je la vis  genoux sur le gazon, livide, les yeux fixes, les bras
roides, vanouie, presque morte, comme le jour o je l'avais trouve
dans l'glise. Les dernires paroles de Valvdre, que dix fois j'avais
t sur le point d'interrompre, m'avaient rendu mon nergie. Je portai
Alida dans le casino, et, en dpit des rvlations qui m'avaient bris
un instant, je la secourus et la consolai avec tendresse.

--Eh bien, le gant est jet, lui dis-je quand elle fut en tat de
m'entendre, c'est  nous de le ramasser! Ce grand philosophe nous a
trac notre devoir, il me sera doux de le remplir. crivons-lui tout de
suite nos intentions.

--Quelles intentions? quoi? rpondit-elle d'un air gar.

--N'as-tu pas compris, n'as-tu pas entendu M. de Valvdre? Il t'a mise
au dfi d'tre sincre, et moi, il m'a refus la force d'tre dvou:
montrons-lui que nous nous aimons plus srieusement qu'il ne pense.
Permets-moi de lui prouver que je me crois plus capable que lui de te
rendre heureuse et de te garder fidle. Voila toute la vengeance que je
veux tirer de son ddain!

--Et mes enfants! s'cria-t-elle, mes enfants! qui donc les aura?

--Vous vous les partagerez.

--Ah! oui, il me donnera Paolino!

--Non, puisque c'est celui qu'il prfre.

--Cela n'est pas! Valvdre les aime galement, jamais il ne donnera ses
enfants!

--Tu as pourtant des droits sur eux. Tu n'as commis aucune faute que la
loi puisse atteindre?

--Non! Je le jure par mes enfants et par toi; mais ce sera un procs, un
scandale, au lieu d'tre une formalit que le consentement mutuel
rendrait trs-facile. D'ailleurs, je ne sais pas si leur loi protestante
n'attribue pas les fils au mari. Je ne sais rien, je ne me suis jamais
informe. Mes principes me dfendent d'accepter le divorce, et je n'ai
jamais cru que Valvdre en viendrait l!

--Mais que veux-tu donc faire de tes enfants? lui dis-je, impatient de
cette exaltation maternelle qui ne se rveillait devant moi que pour me
blesser. Sois donc sincre vis--vis de toi-mme, tu n'en aimes qu'un,
l'an, et c'est justement celui qui, sous toutes les lgislations,
appartient au pre,  moins qu'il n'y ait danger moral  le lui confier,
et ce n'est point ici l cas. D'ailleurs, de quoi te tourmentes-tu,
puisqu'en restant la femme de Valvdre, tu n'en as pas moins perdu  ses
yeux le droit de les lever... et mme de les promener? Le divorce ne
changera donc rien  ta situation, car aucune loi humaine ne t'tera le
droit de les voir.

--C'est vrai, dit Alida en se levant, ple, les cheveux pars, les yeux
brillants et secs. Eh bien, alors que faisons-nous?

--Tu cris  ton mari que tu demandes le divorce, et nous partons; nous
attendons le temps lgal aprs la dissolution du mariage, et tu consens
 tre ma femme.

--Ta femme? Mais non, c'est un crime! Je suis marie et je suis
catholique!

--Tu as cess de l'tre le jour o tu as fait un mariage protestant.
D'ailleurs, tu ne crois pas en Dieu, ma belle, et ce point-l doit lever
bien des scrupules d'orthodoxie.

--Ah! vous me raillez! s'cria-t-elle, vous ne parlez pas srieusement!

--Je raille ta dvotion, c'est vrai; mais, pour le reste, je parle si
srieusement, qu' l'instant mme je t'engage ma parole d'honnte
homme...

--Non! ne jure pas! C'est par orgueil, ce que tu veux faire, ce n'est
pas par amour! Tu hais mon mari au point de vouloir m'pouser, voil
tout.

--Injuste coeur! Est ce donc la premire fois que je t'offre ma vie?

--Si j'acceptais, dit-elle en me regardant d'un air de doute, ce serait
 une condition.

--Dis! dis vite!

--Je ne veux rien accepter de M. de Valvdre. Il est gnreux, il va
m'offrir la moiti de son revenu; je ne veux mme pas de la pension
alimentaire  laquelle j'ai droit. Il me rpudie, il me ddaigne, je ne
veux rien de lui! rien, rien!

--C'est justement la condition que j'allais poser aussi, m'criai-je.
Ah! ma chre Alida! combien je te bnis de m'avoir devin!

Il y avait plus d'esprit que de sincrit dans ces derniers mots.
J'avais bien vu qu'Alida avait dout de mon dsintressement: c'tait
horrible qu' chaque instant elle doutt ainsi de tout; mais, en ce
moment-l, comme il y avait aussi en moi plus de fiert blesse par le
mari que d'lan vritable vers la femme, j'tais rsolu  ne m'offenser
de rien,  la convaincre,  l'obtenir  tout prix.

--Ainsi, dit-elle, non pas vaincue encore, mais tourdie de ma
rsolution, tu me prendrais telle que je suis, avec mes trente ans, mon
coeur dj dpens en partie, mon nom fltri probablement par le
divorce, mes regrets du pass, mes continuelles aspirations vers mes
enfants, et la misre par-dessus tout cela? Dis, tu le veux, tu le
demandes?... Tu ne me trompes pas? tu ne te trompes pas toi-mme?...

--Alida, lui dis-je en me mettant  ses pieds, je suis pauvre, et mes
parents seront peut-tre effrays de ma rsolution; mais je les connais,
je suis leur unique enfant, ils n'aiment que moi au monde, et je te
rponds de te faire aimer d'eux. Ils sont aussi respectables que
tendres; ils sont intelligents, instruits, honors. Je t'offre donc un
nom moins aristocratique et moins clbre que celui de Valvdre, mais
aussi pur que les plus purs... Le peu que ces chers parents possdent,
ils le partageront ds  prsent avec nous, et, quant  l'avenir, je
mourrai  la peine ou tu auras une existence digne de toi. Si je ne suis
pas dou comme pote, je me ferai administrateur, financier, industriel,
fonctionnaire, tout ce que tu voudras que je sois. Voil tout ce que je
peux te dire de la vie positive qui nous attend et qui est la chose dont
jusqu'ici tu t'es le moins proccupe.

--Oui, certes, s'cria-t-elle; l'obscurit, la retraite, la pauvret, la
misre mme, tout plutt que la piti de Valvdre!... L'homme que j'ai
vu si longtemps  mes pieds ne me verra jamais aux siens, pas plus pour
le remercier que pour l'implorer! Mais ce n'est pas de moi, mon pauvre
enfant, c'est de toi qu'il s'agit! Seras-tu heureux par moi?
M'aimeras-tu  ce point de m'accepter avec l'horrible caractre et
l'absurde conduite que l'on m'attribue?

--Cette conduite..., quelle qu'elle soit, je veux l'ignorer, n'en
parlons jamais! Quant  ce caractre terrible..., je le connais, et je
ne crois pas tre en reste avec toi, puisque je suis _ton pareil_, comme
dit M. de Valvdre. Eh bien, nous sommes deux tres emports,
passionns, impossibles pour les autres, mais ncessaires l'un  l'autre
comme l'clair  la foudre. Nous nous dvorerons sur le mme brasier,
c'est notre vie! Spars, nous ne serions ni plus tranquilles ni plus
sages. Va! nous sommes de la race des potes, c'est--dire ns pour
souffrir et pour nous consumer dans la soif d'un idal qui n'est pas de
ce monde. Nous ne le saisirons donc pas  toute heure, mais nous ne
cesserons pas d'y aspirer; nous le rverons sans cesse et nous
l'treindrons quelquefois. Que veux-tu de mieux ailleurs, me
tourmente? Prfres-tu le nant de la dsillusion ou les faciles amours
de la vie mondaine, la retraite  Valvdre ou l'quivoque existence de
la femme sans mari et sans amant? Sache que je me soucie fort peu des
jugements de M. de Valvdre sur ton compte. C'est peut-tre un grand
homme que tu n'as pas compris; mais il ne t'a pas mieux comprise, lui
qui n'a rien su faire de ton individualit, et qui a prononc l'arrt de
son impuissance morale le jour o il a cess de t'aimer. Que n'tais-je
en face de lui et seul avec lui tout  l'heure! sais-tu ce que je lui
aurais dit? Vous ne savez rien de la femme, vous qui voulez lui tracer
un rle conforme  vos systmes,  vos gots et  vos habitudes. Vous ne
vous faites aucune ide de la mission d'une crature exquise, et, en
cela, vous tes un pitoyable naturaliste. Vous tes leibnitzien, je le
vois de reste, et vous prtendez que la vertu consiste  concourir au
perfectionnement des choses humaines par la connaissance des choses
divines. Soit! vous prenez Dieu pour type absolu, et, de mme qu'il
produit et rgle l'ternelle activit, vous voulez que l'homme cre ou
ordonne sans cesse la prosprit de son milieu par un travail sans
relche. Vous vous merveillez devant l'abeille qui fait le miel, devant
la fleur qui travaille pour l'abeille; mais vous oubliez le rle des
lments, qui, sans rien faire de logique en apparence, donnent  toutes
choses la vie et l'change de la vie. Soyez un peu moins pdant et un
peu plus ingnieux! Comparez, la logique le veut, les mes passionnes 
la mer qui se soulve et au vent qui se dchane pour balayer
l'atmosphre et maintenir l'quilibre de la plante. Comparez la femme
charmante, qui ne sait que rver et parler d'amour,  la brise qui
promne, insouciante, d'un horizon  l'autre, les parfums et les
effluves de la vie. Oui, cette femme, selon vous si frivole, est, selon
moi, plus active et plus bienfaisante que vous. Elle porte en elle la
grce et la lumire; sa seule prsence est un charme, son regard est le
soleil de la posie, son sourire est l'inspiration ou la rcompense du
pote. Elle se contente d'tre, et l'on vit, l'on aime autour d'elle!
Tant pis pour vous si vous n'avez pas senti ce rayon pntrer en vous et
donner  votre tre une puissance et des joies nouvelles!

Je parlais sous l'inspiration du dpit. Je croyais parler  Valvdre, et
je me consolais de ma blessure en bravant la raison et la vrit. Alida
fut saisie par ce qu'elle prenait pour de l'loquence vritable. Elle se
jeta dans mes bras; sensible  la louange, avide de rhabilitation, elle
versa des larmes qui la soulagrent.

--Ah! tu l'emportes, s'cria-t-elle, et, de ce moment, je suis  toi.
Jusqu' ce moment,--oh! pardonne-moi, plains-moi, tu vois bien que je
suis sincre!--j'ai conserv pour Valvdre une affection dpite, mle
de haine et de regret; mais,  partir d'aujourd'hui, oui, je le jure 
Dieu et  toi, c'est toi seul que j'aime et  qui je veux appartenir 
jamais. C'est toi le coeur gnreux, l'poux sublime, l'homme de gnie!
Qu'est-ce que Valvdre auprs de toi? Ah! je l'avais toujours dit,
toujours cru, que les potes seuls savent aimer, et que seuls ils ont le
sens des grandes choses! Mon mari me repousse et m'abandonne pour une
faute lgre aprs dix ans de fidlit relle, et, toi qui me connais 
peine, toi  qui je n'ai donn aucun bonheur, aucune garantie, tu me
devines, tu me relves et tu me sauves. Tiens, partons! va m'attendre 
la frontire; moi, je cours embrasser mes enfants et signifier  M. de
Valvdre que j'accepte ses conditions.

Transports de joie et d'orgueil, allgs pour le moment de toute
souffrance et de toute apprhension, nous nous sparmes aprs nous tre
entendus sur les moyens de hter notre fuite.

Alida alla rejoindre M. de Valvdre chez les Obernay, o, en prsence
d'Henri, elle devait lui parler, pendant que je quitterais le casino
pour n'y jamais rentrer. Moi aussi, je voulais parler  Henri, mais non
dans une auberge, car je ne devais pas laisser savoir  sa famille que
je fusse rest ou revenu  Genve, et, le jour de la noce, j'avais t
vu de trop de personnes de l'intimit des Obernay pour ne pas risquer
d'tre rencontr par quelqu'une d'entre elles. Je fis venir une voiture
o je m'enfermai, et j'allai demander asile  Moserwald, qui me cacha
dans son propre appartement. De l, j'crivis un mot  Henri, qui vint
me trouver presque aussitt.

Ma soudaine prsence  Genve et le ton mystrieux de mon billet taient
des indices assez frappants pour qu'il n'hsitt plus  reconnatre en
moi le rival dont Valvdre, par dlicatesse, lui avait cach le nom.
Aussi l'explication des faits fut-elle comme sous-entendue. Il contint
du mieux qu'il put son chagrin et son blme, et, me parlant avec une
brusquerie froide:

--Tu sais sans doute, me dit-il, ce qui vient de se passer entre M. de
Valvdre et sa femme?

--Je crois le savoir, rpondis-je; mais il est trs-important pour moi
d'en connatre les dtails, et je te prie de me les dire.

--Il n'y a pas de dtails, reprit-il; madame de Valvdre a quitt notre
maison, il y a une demi-heure, en nous disant qu'une de ses amies
mourante, je ne sais quelle Polonaise en voyage, la faisait demander 
Vevay, et qu'elle reviendrait le plus tt possible. Son mari n'tait
plus l. Elle a paru dsirer le voir; mais, au moment o j'allais le
chercher, elle m'a arrt en me disant qu'elle aimait mieux crire. Elle
a crit rapidement quelques lignes et me les a remises. Je les ai
portes  Valvdre, qui sur-le-champ est accouru pour lui parler. Elle
tait dj partie seule et  pied, laissant probablement ses
instructions  la Bianca, qui a t impntrable; mais Valvdre n'entend
pas que sa femme parte ainsi sans qu'il ait eu une explication avec
elle. Il la cherche. J'allais l'accompagner quand j'ai reu ton billet.
J'ai compris, j'ai pens, je pense encore que madame de Valvdre est
ici...

--Sur l'honneur, rpondis-je  Obernay en l'interrompant, elle n'y est
pas!

--Oh! sois tranquille, je ne chercherai pas  la dcouvrir, maintenant
que je te vois en possession du principal rle dans celte triste
affaire! Vous y allez si vite, que je craindrais une rencontre fcheuse
entre M. de Valvdre et toi. Quelque sage et patient que soit un homme
de sa trempe, on peut tre surpris par un accs de colre. Tu as donc
bien fait de ne pas te montrer. J'ai cach ta lettre  Valvdre, et il
ne s'avisera gure de te dcouvrir ici.

--Ah! m'criai-je en bondissant de rage, tu crois que je me cache?

--Si tu n'avais pas cette prudence et cette dignit, reprit Henri avec
autorit, tu serais conduit par un mauvais sentiment  commettre une
mauvaise action!

--Oui, je le sais! Je ne veux pas inaugurer ma prise de possession par
un clat. C'est pour te parler de ces choses que j'ai voulu te voir;
mais je dois te prier, quelle que soit ton opinion, de me mnager. Je ne
suis pas aussi matre de moi-mme que s'il s'agissait de faire une
analyse botanique!

--Ni moi non plus, reprit Obernay; mais je tcherai pourtant de ne pas
perdre la tte. Pourquoi m'as-tu appel? Parle, je t'coute.

--Oui, je vais parler; mais je veux savoir ce que contenait le billet
que madame de Valvdre t'a fait porter  son mari. Il a d te le
montrer.

--Oui. Il contenait ceci en propres termes: J'accepte l'_ultimatum_. Je
pars! D'accord avec vous, je demande le divorce, et, selon vos dsirs,
je compte me remarier.

--C'est bien, c'est trs-bien! m'criai-je soulag d'une vive anxit:
j'avais craint un instant qu'Alida n'et dj chang d'intention et
trahi les serments de l'enthousiasme.--A prsent, repris-je, tu le vois,
tout est consomm! Je vais enlever cette femme, et, aussitt qu'elle
sera libre devant la loi, elle sera ma femme. Tu vois que la question
est nettement tranche.

--La chose ne peut pas se passer ainsi, dit Henri froidement. Tant que
le divorce n'est pas prononc, M. de Valvdre ne veut pas qu'elle soit
compromise. Il faut qu'elle retourne  Valvdre, ou que tu t'loignes.
C'est un peu de patience  avoir, puisque la ralisation de votre
fantaisie ne peut souffrir d'empchement. Craignez-vous dj de vous
raviser l'un ou l'autre, si vous ne brlez pas vos vaisseaux par un coup
de tte?

--Point d'pigrammes, je te prie. L'avis de M. de Valvdre est fort
raisonnable  coup sr; mais il m'est impossible de le suivre. Il a
lui-mme cr l'empchement en me gratifiant de ses ddains, de ses
railleries et de ses menaces.

--O cela? quand cela donc?

--Sous la tonnelle de ton jardin, il y a une heure.

--Ah! tu tais l? tu coutais?

--M. de Valvdre n'avait aucun doute  cet gard.

--Au fait... oui, je me rappelle! Il tenait  parler l. J'aurais d
deviner pourquoi. Eh bien, aprs? Il a parl de son rival, non pas comme
d'un homme raisonnable, ce qui et t bien impossible, mais comme d'un
honnte homme, et, ma foi...

--C'est plus que je ne mrite selon toi?

--Selon moi? Peut-tre! nous verrons! Si tu te conduis en cervel, je
dirai que tu es encore trop enfant pour avoir bien compris ce que c'est
que l'honneur. Que comptes-tu faire? Voyons! Te venger de ta propre
folie en bravant Valvdre, lui donner raison par consquent?

--Je veux le braver, m'criai-je. J'ai jur le mariage  sa femme et 
ma propre conscience; donc, je tiendrai parole; mais, jusque-l, je
serai son unique protecteur, parce que M. de Valvdre a prdit que je
serais dupe et que je veux le faire mentir, parce qu'il a promis de me
tuer si je ne faisais pas sa volont, et que je l'attends de pied forme
pour savoir qui des deux tuera l'autre, parce qu'enfin il ne me plat
pas qu'il pense m'avoir intimid, et que je sois homme  subir les
conditions d'un mari qui abdique et qui veut jouer pourtant le beau
rle.

--Tu parles comme un fou! dit Obernay en levant les paules. Si Valvdre
voulait avoir l'opinion pour lui, il laisserait sa femme chercher le
scandale.

--Valvdre ne craint peut-tre pas tant le blme que le ridicule!

--Et toi donc?

--C'est mon droit encore plus que le sien. Il a provoqu mon
ressentiment, il devait en prvoir les consquences.

--Alors, c'est dcid, tu enlves?

--Oui, et avec tout le mystre possible, parce que je ne veux pas
qu'Alida soit tmoin d'une tragdie dont elle ne souponne pas
l'imminence; et ce mystre, tu ne le trahiras pas, parce que tu n'as pas
envie d'tre le tmoin de Valvdre contre moi, ton meilleur ami.

--Mon meilleur ami? Non! tu ne le serais plus; tu peux donner ta
dmission, si tu persistes!

--Au prix de l'amiti, comme au prix de la vie, je persisterai; mais
aussitt que j'aurai mis Alida en sret, je reviendrai ici, et je me
prsenterai  M. de Valvdre pour lui rpter tout ce que tu viens
d'entendre et tout ce que je te charge de lui dire aussitt que je serai
parti, c'est--dire dans une heure.

Obernay vit que ma volont tait exaspre, et que ses remontrances ne
servaient qu' m'irriter davantage. Il prit tout  coup son parti.

--C'est bien, dit-il. Quand tu reviendras, tu trouveras Valvdre dispos
 soutenir ta remarquable conversation, et, jusqu' demain, il ignorera
que je t'ai vu. Pars le plus tt possible, je vais tcher de l'aider 
ne pas trouver sa femme. Adieu! Je ne te souhaite pas beaucoup de
bonheur; car, si tu en pouvais goter au milieu d'un pareil triomphe, je
te mpriserais. Je compte encore sur tes rflexions et tes remords pour
te ramener au respect des convenances sociales. Adieu, mon pauvre
Francis! Je te laisse au bord de l'abme. Dieu seul peut t'empcher d'y
rouler.

Il sortit. Sa voix tait touffe par des larmes qui me brisrent le
coeur. Il revint sur ses pas. Je voulus me jeter  son cou. Il me
repoussa en me demandant si je persistais, et, sur ma rponse
affirmative, il reprit froidement:

--Je revenais pour te dire que, si tu as besoin d'argent, j'en ai  ton
service. Ce n'est pas que je ne me reproche de t'offrir les moyens de te
perdre, mais j'aime mieux cela que de te laisser recourir  ce
Moserwald..., qui est ton rival, tu ne l'ignores pas, je pense?

Je ne pouvais plus parler. Le sang m'touffait d'une toux convulsive. Je
lui fis signe que je n'avais besoin de rien, et il se retira sans avoir
voulu me serrer la main.

Quelques instants aprs, j'tais en confrence avec mon hte.

--Nephtali, lui dis-je, j'ai besoin de vingt mille francs, je vous les
demande.

--Ah! enfin, s'cria-t-il avec une joie sincre, vous tes donc mon
vritable ami!

--Oui; mais coutez. Mes parents possdent en tout le double de cette
somme, place sous mon nom. Je n'ai pas de dettes et je suis fils
unique. Tant que mes parents vivront, je ne veux pas aliner ce capital,
dont ils touchent la rente. Vous me donnerez du temps, et je vais vous
faire une reconnaissance de la somme et des intrts.

Il ne voulait pas de cette garantie. Je le forai d'accepter, le
menaant, s'il la refusait, de m'adresser  Obernay, qui m'avait ouvert
sa bourse.

--Ne suis-je donc pas assez votre oblig, lui dis-je, vous qui, pour
croire  ma solvabilit, acceptez la seule preuve que je puisse vous en
donner ici, ma parole?

Au bout d'un quart d'heure, j'tais avec lui dans sa voiture ferme.
Nous sortions de Genve, et il me conduisait  une de ses maisons de
campagne, d'o je sortis en chaise de poste pour gagner la frontire
franaise.

J'tais fort inquiet d'Alida, qui devait m'y rejoindre dans la soire et
qui me semblait avoir quitt la maison Obernay trop prcipitamment pour
ne pas risquer de rencontrer quelque obstacle; mais, en arrivant au lieu
du rendez-vous, je trouvai qu'elle m'avait devanc. Elle s'lana de sa
voiture dans la mienne, et nous continumes notre route avec rapidit.
Il n'y avait pas de chemins de fer en ce temps-l, et il n'tait pas
facile de nous atteindre. Cela n'eut pourtant pas t impossible 
Valvdre. On verra bientt ce qui nous prserva de sa poursuite.

Paris tait encore,  cette poque, l'endroit du inonde civilis o il
tait le plus facile de se tenir cach. C'est l que j'installai ma
compagne dans un appartement mystrieux et confortable, en attendant les
vnements. Je placerai ici plusieurs lettres qui me furent adresses
par Moserwald poste restante. La premire tait de lui.

Mon enfant, j'ai fait ce qui tait convenu entre nous. J'ai crit  M.
Henri Obernay pour lui dire que je savais o vous tiez, que je vous
avais donn ma parole de ne le confier  personne, mais que j'tais en
mesure de vous faire parvenir n'importe quelle lettre il jugerait 
propos de confier  mes soins. Ds le jour mme, il a envoy chez moi le
paquet ci-inclus, que je vous transmets fidlement.

Vous avez pass le Rubicon comme feu Csar. Je ne reviendrai pas sur la
dose de satisfaction, de douleur et d'inquitude que cela me met sur
l'estomac... L'estomac, c'est bien vulgaire, et _on_ en rira sans piti;
mais il faut que j'en prenne mon parti. Le temps de la posie est pass
pour moi avec celui de l'esprance. Je m'tais pourtant senti des
dispositions pendant quelques jours... Le dieu m'abandonne, et je ne
vais plus songer qu' ma sant. L'vnement auquel je m'attendais et
auquel je ne voulais pas croire, votre dpart prcipit avec _elle_, m'a
boulevers, et j'ai ressenti encore quelques mouvements de bile; mais
cela passera, et la edition de don Quichotte que vous me faites me
donnera du courage. J'entends d'ici qu'_on_ rit encore; _on_ me compare
peut-tre  Sancho! N'importe, je suis  _vous_ (au singulier ou au
pluriel),  votre service,  votre discrtion,  la vie et  la mort.

NEPHTALI.

La lettre incluse dans celle-ci en contenait une troisime. Les voici
toutes les deux, celle d'Henri d'abord:

J'espre qu'en lisant la lettre que je t'envoie, tu ouvriras les yeux
sur ta vritable situation. Pour que tu la comprennes, il faut que tu
saches comment j'ai agi  ton gard.

Tu es bien simple si tu m'as cru dispos  transmettre  M. de V... tes
offres provocatrices. Je me suis content de lui dire, pour sauvegarder
ton honneur, qu'une tierce personne tait charge de te faire tenir tout
genre de communications, et que, le jour o il jugerait  propos d'avoir
une explication avec toi, j'tais charg personnellement de t'en
prvenir, enfin que, dans ce cas, tu accepterais n'importe quel
rendez-vous.

Ceci tabli, je me suis permis de supposer que tu allais  Bruxelles
pour t'entretenir avec tes parens sur tes projets ultrieurs. Quant 
_madame_, j'ai fait, sans beaucoup de scrupule, un norme mensonge. J'ai
prtendu savoir qu'elle s'en allait  Valvdre et, de l, en Italie,
pour s'enfermer dans un couvent jusqu'au jour o son mari formerait le
premier la demande du divorce, que, jusque-l, la tierce personne
pouvait galement lui faire connatre toute rsolution prise  son
gard.

Il rsulte de mon action que M. de Valvdre..., qui dsirait parler 
_madame_, s'est rendu sur-le-champ  Valvdre, o j'aimais mieux le
voir, pour sa dignit et pour ma scurit morale, que sur les traces des
_aimables_ fugitifs.

De Valvdre, il vient donc de m'crire, et si, quand _madame_ et toi
aurez lu, vous persistez  mconnatre un tel caractre, je vous plains
et n'envie pas votre manire de voir.

Je ne me ferai pas ici l'avocat de la bonne cause; je regarde comme un
trs-grand bonheur pour mon ami de ne plus avoir dans sa vie ce lien qui
lui confre _la responsabilit sans la rpression possible_: problme
insoluble o son me se consume sans profit pour la science. Moins moral
et plus positif que lui en ce qui le concerne, je fais des voeux pour
que le calme et la libert des voyages lui soient dfinitivement rendus.
Ceci n'est pas galant, et tu vas peut-tre m'en demander raison. Je
n'accepterai pas la partie; mais je dois t'avertir d'une chose: c'est
que, si tu persistais par hasard  demander rparation  M. de V... _de
l'injure qu'il t'a faite en ne te disputant pas sa femme_ (car c'tait
l ton thme), tu aurais en moi, non plus l'ami qui te plaint, mais le
vengeur de l'ami que tu m'aurais fait perdre. Valvdre est brave comme
un lion; mais peut-tre ne sait-il pas se battre. Moi, j'apprends,--au
grand tonnement de ma femme et de ma famille, qui t'envoient mille
amitis. Braves coeurs, ils ne savent rien!


DE M. DE V... A HENRI OBERNAY.

Je ne l'ai pas trouve ici; elle n'y est pas venue, et mme, d'aprs
les informations que j'ai prises le long du chemin, elle a d suivre,
pour se rendre en Italie, une tout autre direction. Mais est-elle
rellement par l et a-t-elle jamais rsolu srieusement de s'enfermer
dans un couvent, ft-ce pour quelques semaines?

Quoi qu'il en soit, il ne me convient pas de la chercher davantage:
j'aurais l'air de la poursuivre, et ce n'est nullement mon intention. Je
souhaitais lui parler: une conversation est toujours plus concluante que
des paroles crites; mais le soin qu'elle a pris de l'viter et de me
cacher son refuge dcle des rsolutions plus compltes que je ne
croyais devoir lui en attribuer.

D'aprs les trois mots par lesquels elle a cru suffisant de clore une
existence de devoirs rciproques, je vois qu'elle craignait un clat de
ma part. C'tait mal me connatre. Il me suffisait,  moi, qu'elle st
mon jugement sur son compte, ma compassion pour ses souffrances, les
limites de mon indulgence pour ses fautes; mais, puisqu'elle n'en a pas
jug ainsi, il me parat ncessaire qu'elle rflchisse de nouveau sur
ma conduite et sur celle qu'il lui convient d'adopter. Tu lui
communiqueras donc ma lettre. J'ignore si, en te parlant, j'ai prononc
le mot de _divorce_, dont elle m'attribue la prmditation. Je suis
certain de n'avoir envisag cette ventualit que dans le cas o,
foulant aux pieds l'opinion, elle me mettrait dans l'alternative ou de
contraindre sa libert, ou de la lui rendre entire. Je ne peux pas
hsiter entre ces deux partis. L'esprit de la lgislation que j'ai
reconnue en l'pousant prononce dans le sens d'une libert rciproque,
quand une incompatibilit prouve et constate de part et d'autre est
arrive  compromettre la dignit du lien conjugal et l'avenir des
enfants. Jamais, quoi qu'il arrive, je n'invoquerai contre celle que
j'avais choisie, et que j'ai beaucoup aime, le prtexte de son
infidlit. Grce  l'esprit de la rforme, nous ne sommes pas condamns
 nous nuire mutuellement pour nous dgager. D'autres motifs
suffiraient; mais nous n'en sommes pas l, et je n'ai point encore de
motifs assez vidents pour exiger qu'_elle_ se prte  une rupture
lgale.

Elle a cru pourtant, dans un moment d'irritation, me donner ce motif en
m'crivant qu'elle comptait se remarier. Je ne suis pas homme  profiter
d'une heure de dpit; j'attendrai une insistance calme et rflchie.

Mais probablement elle tient  savoir si je dsire le rsultat qu'elle
provoque, et si j'ai aspir pour mon compte  la libert de contracter
un nouveau lien. Elle tient  le savoir pour rassurer sa conscience ou
satisfaire sa fiert. Je lui dois donc la vrit. Je n'ai jamais eu la
pense d'un second mariage, et, si je l'avais eue, je regarderais comme
une lchet de ne l'avoir pas sacrifie au devoir de respecter, dans
toute la limite du possible, la sincrit de mon premier serment.

Cette limite du possible, c'est le cas o madame de V... afficherait
ses nouvelles relations. C'est aussi le cas o elle me rclamerait de
sang-froid, et aprs mre dlibration, le droit de contracter de
nouveaux engagements.

Je ne ferai donc rien pour agiter son existence actuelle et pour porter
 l'extrme des rsolutions que je n'ai pas le droit de croire sans
appel. Je ne rechercherai et n'accepterai aucun pourparler avec la
personne qui m'a offert de se prsenter devant moi. Je ne prvois pas,
de ce ct-l plus que de l'autre, des garanties d'association bien
durable, mais je n'en serai juge qu'aprs un temps d'preuve et
d'attente.

Si on ne m'appelle pas, d'ici  un mois, devant un tribunal comptent 
prononcer le divorce, je m'absenterai pour un temps dont je n'ai pas 
fixer le terme. A mon retour, je serai moi-mme le juge de cette
question dlicate et grave qui nous occupe, et j'aviserai, mais sans
sortir des principes de conduite que je viens d'exposer.

Fais savoir aussi  madame de V... qu'elle pourra faire toucher  la
banque de Moserwald et compagnie la rente de cinquante mille francs qui
lui tait prcdemment servie, et dont elle-mme avait fix le chiffre.
S'il lui convient d'habiter Valvdre ou ma maison de Genve en l'absence
de toute relation compromettante pour elle, dis-lui que je n'y vois
aucun inconvnient; dis-lui mme que mon dsir serait de la voir arriver
ici pendant le peu de jours que j'ai encore  y passer. Je n'ai pas
d'orgueil, ou du moins je n'en mets pas dans mes rapports avec elle.
J'ai d longtemps viter des explications qui n'auraient servi qu'
l'irriter et  la faire souffrir. A prsent que la glace est rompue, je
ne me crois susceptible d'tre atteint par aucun ridicule, si elle veut
entendre ce que j'ai dsormais  lui dire. Il ne sera pas question du
pass, je lui parlerai comme un pre qui n'espre pas convaincre, mais
qui dsire attendrir. Compltement dsintress dans ma propre cause,
puisque par le fait, et sans qu'il soit besoin de solennit, nous nous
sparons, je sens que j'ai encore besoin, moi, de laisser sa vie, non
pas heureuse, elle ne le peut tre, mais aussi acceptable que possible
pour elle-mme. Elle pourrait encore goter quelque joie intime dans la
gloire de sacrifier la fantaisie et ses redoutables consquences 
l'avenir de ses enfants et  sa propre considration,  l'affection de
ta famille, au fidle dvouement de Paule, au respect de tous les gens
srieux... Si elle veut m'entendre, elle retrouvera l'ami toujours
indulgent et jamais importun qu'elle connat bien malgr ses habitudes
de mprise... Si elle ne le veut pas, mon devoir est rempli, et je
m'loignerai, sinon rassur sur son compte, du moins en paix avec
moi-mme.

La bont comique de Moserwald m'avait fait sourire, la rudesse chagrine
et railleuse d'Obernay m'avait courrouc, la gnreuse douceur de
Valvdre m'crasa. Je me sentis si petit devant lui, que j'prouvai un
moment de terreur et de honte avant de faire lire  sa femme cette
requte  la fois humble et digne; mais je n'avais pas le droit de m'y
refuser, et je la lui envoyai par Bianca, qui tait venue nous rejoindre
 Paris.

Je ne voulais pas tre tmoin de l'effet de cette lecture sur Alida.
J'avais appris  redouter l'imprvu de ses motions et  en mnager le
contre-coup sur moi-mme. Depuis huit jours de tte--tte, nous avions,
par un miracle de la volont la plus tendue qui fut jamais, russi 
nous maintenir au diapason de la confiance hroque. Nous voulions
croire l'un  l'autre, nous voulions vaincre la destine, tre plus
forts que nous-mmes, donner un dmenti aux sombres prvisions de ceux
qui nous avaient jugs si dfavorablement. Comme deux oiseaux blesss,
nous nous pressions l'un contre l'autre pour cacher le sang qui et
rvl nos traces.

Alida fut grande en ce moment. Elle vint me trouver. Elle souriait, elle
tait belle comme l'ange du naufrage qui soutient et dirige le navire en
dtresse.

--Tu n'as pas tout lu, me dit-elle; voici des lettres qu'on avait
remises  Bianca pour moi au moment o elle a quitt Genve. Je te les
avais caches; je veux que tu les connaisses.

La premire de ces lettres tait de Juste de Valvdre.

Ma soeur, disait-elle, o tes-vous donc? Cette amie polonaise a quitt
Vevay; elle est donc gurie? Elle va en Italie et vous l'y suivez
prcipitamment, sans dire adieu  personne! Il s'agit donc d'un grand
service  lui rendre, d'un grand secours  lui porter? Ceci ne me
regarde pas, direz-vous; mais me permettrez-vous de vous dire que je
suis inquite de vous, de votre sant altre depuis quelque temps, de
l'air agit d'Obernay, de l'air abattu de mon frre, de l'air mystrieux
de Bianca? Elle n'a pas du tout l'air d'aller en Italie... Chre, je ne
vous fais pas de questions, vous m'en avez dni le droit, prenant ma
sollicitude pour une vaine curiosit. Ah! ma soeur, vous ne m'avez
jamais comprise; vous n'avez pas voulu lire dans mon coeur, et je n'ai
pas su vous le rvler. Je suis une vieille fille gauche, tantt brusque
et tantt craintive. Vous aviez raison de ne pas me trouver aimable,
mais vous avez eu tort de croire que je n'tais pas aimante et que je ne
vous aimais pas!

Alida, revenez, ou, si vous tes encore prs de nous, ne partez pas!
Mille dangers environnent une femme sduisante. Il n'y a de force et de
scurit qu'au sein de la famille. La vtre vous semble quelquefois trop
grave, nous le savons, nous essayerons de nous corriger... Et puis c'est
peut-tre moi qui vous dplais le plus... Eh bien, je m'loignerai, s'il
le faut. Vous m'avez reproch de me placer entre vous et vos enfants et
d'accaparer leur affection. Ah! prenez ma place, ne les quittez pas, et
vous ne me reverrez plus; mais non, vous avez du coeur, et de tels
dpits ne sont pas dignes de vous. Vous n'avez jamais pu croire que je
vous hassais, moi qui donnerais ma vie pour votre bonheur et qui vous
demande pardon  genoux, si j'ai eu envers vous quelques moments
d'injustice ou d'impatience. Revenez, revenez! Edmond a beaucoup pleur
aprs votre dpart, si peu prvu. Paolino a une ide fantasque, c'est
que vous tes dans le jardin qui est auprs du leur: il prtend qu'il
vous y a vue un jour, et on ne peut l'empcher de grimper au treillage
pour regarder derrire le mur o il vous a rve, o il vous attend
encore. Paule, qui vous aime tant, a beaucoup de chagrin; son mari en
est jaloux. Adlade, qui me voit vous crire, veut vous dire quelques
mots. Elle vous dit, comme moi, qu'il faut croire en nous et ne pas nous
abandonner.

La lettre d'Adlade, plus timide et moins tendre, tait plus touchante
encore dans sa candeur.

Chre madame,

Vous tes partie si vite, que je n'ai pas pu vous adresser une grave
question. Faut-il garnir les chemises de _ces messieurs_ (Edmond et
Paul) avec de la dentelle, avec de la broderie ou avec un ourlet? Moi,
j'tais pour les cols et manchettes bien fermes, bien blancs et tout
unis; mais je crois vous avoir entendu dire que cela ressemblait trop 
du papier et encadrait trop schement ces aimables et chres petites
figures rondes. Rosa, qui donne toujours son avis, surtout quand on ne
le lui demande pas, veut de la dentelle. Paule est pour la broderie;
mais moi, remarquez, je vous en prie, comme je suis judicieuse, je
prtends que c'est avant tout  leur petite maman que ces minois doivent
plaire, et qu'elle a, d'ailleurs, mille fois plus de got que de simples
Gnevoises de notre espce. Donc, rpondez vite, chre madame. On est
d'accord pour dsirer de vous complaire et de vous obir en tout. Vous
avez emport un morceau de notre coeur, et cela sans crier gare. C'est
mal  vous de ne pas nous avoir donn le temps de baiser vos belles
mains et de vous dire ce que je vous dis ici: Gurissez votre amie, ne
vous fatiguez pas trop et revenez vite, car je suis au bout de mes
histoires pour faire prendre patience  Edmond et pour endormir Paolino.
Paule vous crit. Mon pre et ma mre vous offrent leurs plus affectueux
compliments, et Rosa veut que je vous dise qu'elle a bien soin du gros
myrte que vous aimez, et dont elle veut mettre une fleur dans ma lettre
avec un baiser pour vous.

--Quelle confiance en mon retour! dit Alida quand j'eus fini de lire, et
quel contraste entre les proccupations de cette heureuse enfant et les
clairs de notre Sina! Eh bien, qu'as-tu, toi? manques-tu de courage?
Ne vois-tu pas que plus il m'en faut, plus il m'en vient? Tu dois
trouver que j'ai t bien injuste envers mon mari, envers la soeur ane
et envers cette innocente Adlade! Trouve, va! tu ne me feras pas plus
de reproches que je ne m'en fais! J'ai dout de ces coeurs excellents et
purs, je les ai nis pour m'tourdir sur le crime de mon amour! Eh bien,
 prsent que j'ouvre les yeux et que je vois quels amis je t'ai
sacrifis, je me rconcilie avec ma faute, et je me relve de mon
humiliation. Je suis contente de me dire que tu ne m'as pas ramasse
comme un oiseau chass du nid et jug indigne d'y reprendre sa place. Tu
n'en as pas moins eu tout le mrite de la piti, et tu as trouv dans
ton coeur gnreux la force de me recueillir, un jour que je me croyais
avilie et que tu m'avais vu fouler aux pieds. Mais, aujourd'hui, voil
Valvdre qui se rcracte et qui m'appelle, voil Juste qui me tend les
bras en s'agenouillant devant moi, et la douce Adlade qui me montre
mes enfants en me disant qu'ils m'attendent et me pleurent! Je puis
retourner auprs d'eux et y vivre indpendante, servie, caresse,
remercie, pardonne, bnie! A prsent, tu es libre, cher ange; tu peux
me quitter sans remords et sans inquitude; tu n'as rien gat, rien
dtruit dans ma vie. Au contraire, ce mari trs-sage, ces amis
trs-craintifs du _qu'en dira-t-on_ me mnageront d'autant plus qu'ils
m'ont vue prte  tout rompre. Tu le vois, nous pouvons nous quitter
sans qu'on raille nos phmres amours. Henri lui-mme, ce Gnevois
mal-appris, me fera amende honorable s'il me voit renoncer
volontairement  ce qu'il appelle mon caprice. Eh bien, que veux-tu
faire? Rponds! rponds donc!  quoi songes-tu?

Il est des moments dans les plus fatales destines o la Providence nous
tend la planche de salut et semble nous dire: Prends-la, ou tu es
perdu. J'entendais cette voix mystrieuse au-dessus de l'abme; mais le
vertige de l'abme fut plus fort et m'entrana.

--Alida, m'criai-je, tu ne me fais pas cette offre-l pour que je
l'accepte? Tu ne le dsires pas, tu n'y comptes pas, n'est-il pas vrai?

--Tu m'as comprise, rpondit-elle en se mettant  genoux devant moi, les
mains dans mes mains et comme dans l'attitude du serment. Je
t'appartiens, et le reste du monde ne m'est rien! Tu es tout pour moi:
mon pre et ma mre qui m'ont quitte, mon mari que je quitte, et mes
amis qui vont me maudire, et mes enfants qui vont m'oublier. Tu es mes
frres et mes soeurs, comme dit le pote, et Ilion, ma patrie que j'ai
perdue! Non! je ne reviendrai plus sur mes pas, et, puisqu'il est dans
ma destine de mal comprendre les devoirs de la famille et de la
socit, au moins j'aurai consacr ma destine a l'amour! N'est-ce donc
rien, et celui qui me l'inspire ne s'en contentera-t-il pas? Si cela
est, si pour toi je suis la premire des femmes, que m'importe d'tre la
dernire aux yeux de tous les autres? Si mes torts envers eux me sont
des mrites auprs de toi, de quoi aurais-je a me plaindre? Si l'on
souffre l-bas et si je souffre de faire souffrir, j'en suis fire,
c'est une expiation de ces fautes passes que tu me reprochais, c'est ma
palme de marytre que je dpose  tes pieds.

Une seule chose peut m'excuser d'avoir accept le sacrifice de cette
femme passionne, c'est la passion qu'elle m'inspira ds ce moment, et
qui ne fut plus branle un seul jour. Certes, je suis bien assez
coupable sans ajouter au fardeau de ma conscience. Ma fuite avec elle
fut une mauvaise inspiration, une lche audace, une vengeance, ou du
moins une raction aveugle de mon orgueil froiss. Meilleure que moi,
Alida avait pris mon dvouement au srieux, et, si sa foi en moi fut un
accs de fivre, la fivre dura et consuma le reste de sa vie. En moi,
la flamme fut souvent agite et comme battue du vent; mais elle ne
s'teignit plus. Et ce ne fut plus la vanit seule qui me soutint, ce
fut aussi la reconnaissance et l'affection.

Ds lors il se fit une sorte de calme dans notre vie, calme trompeur et
qui cachait bien des angoisses toujours renaissantes; mais l'ide de
nous raviser et de nous sparer ne fut jamais remise en question.

Nous prmes aussi, ce jour-l, de bonnes rsolutions, eu gard  notre
position dsespre. Nous fmes de la prudence avec notre tmrit, de
la sagesse avec notre dlire. Je renonai  mon hostilit contre
Valvdre, Alida  ses plaintes contre lui. Elle n'en parla plus qu' de
rares intervalles, d'un ton doux et triste, comme elle parlait de ses
enfants. Nous renonmes aux rves de libre triomphe qui nous avaient
souri, et nous prmes de grands soins pour cacher notre rsidence 
Paris et notre intimit. Alida prit la peine de s'expliquer avec son
mari dans une lettre qu'elle crivait  Juste, comme Valvdre s'tait
expliqu avec elle dans sa lettre  Obernay. Elle persista dans son
projet de divorce; mais elle promit de mener une existence si
mystrieuse, que nul ne pourrait se porter son accusateur devant
Valvdre.

Je sais bien, disait-elle, que mon absence prolonge, mon domicile
inconnu, ma disparition inexplique pourront faire natre des soupons,
et qu'il vaudrait mieux que la femme de Csar ne ft pas souponne;
mais, puisque Csar ne veut pas rpudier brutalement sa femme, et qu'il
s'agit pour tous deux de se quitter sans reproche amer, celle-ci
mnagera les apparences et n'aflichera pas son futur changement de nom.
Elle le cachera au contraire; elle ne verra aucune personne qui pourrait
le deviner et le trahir; elle sera morte pour le monde pendant plusieurs
annes, s'il le faut, et il ne tiendra qu' vous de dire qu'elle est
rellement dans un couvent, car elle vivra sous un voile et derrire
d'pais rideaux. Si ce n'est pas l tout ce que souhaite et conseille
Csar, c'est du moins tout ce qu'il peut exiger, lui qui ne s'est jamais
couronn despote, et qui n'a pas plus tu la libert dans l'hymne
qu'il ne veut la tuer dans le monde.

Qu'il me permette, ajoutait-elle, de me refuser  l'entretien qu'il me
demande. Je ne suis pas assez forte pour que le chagrin de rsister 
son influence ne me ft pas beaucoup de mal; mais je le suis trop pour
qu'aucune considration humaine pt branler ma rsolution.

Elle finissait, aprs avoir,  son tour, demand pardon  sa belle-soeur
de ses injustices et de ses prventions, en lui signifiant qu'elle ne
voulait accepter aucun secours d'argent, quelque minime qu'il pt tre.

Quand elle crivit  ses enfants,  Paule et  Adlade, elle pleura au
point qu'elle trempa de larmes un billet  cette dernire o elle
rglait, avec une gravit enjoue, la grande question des cols de
chemise. Elle fut force de le recommencer, faisant de gnreux et nafs
efforts pour me cacher le dchirement de ses entrailles. Je me jetai 
ses genoux, je la suppliai de partir avec moi pour Genve. Je
t'accompagnerai jusqu' la frontire, lui dis-je, ou je me cacherai dans
la maison de campagne de Moserwald. Tu passeras trois jours, huit jours
si tu veux, avec tes enfants, et nous nous sauverons de nouveau; puis,
quand tu sentiras le besoin de les embrasser encore, nous repartirons
pour Genve. C'est absolument la vie que tu aurais mene, si tu tais
retourne  Valvdre. Tu aurais t les voir deux ou trois fois par an.
Ne pleure donc plus, ou ne me cache pas tes larmes. J'avoue que je suis
content de te voir pleurer, parce que, chaque jour, je dcouvre que tu
ne mrites pas les reproches qu'on t'adressait, et que tu es une aussi
tendre mre qu'une amante loyale; mais je ne veux pas que tu pleures
trop longtemps quand je peux d'un mot scher tes beaux yeux. Viens,
viens! partons! Ne recommence pas tes lettres. Tu vas revoir tes amis,
tes fils, tes soeurs, et _Ilion_ que tu m'as sacrifie, mais que tu n'as
pas perdue!

Elle refusa, sans vouloir s'expliquer sur la cause de son refus. Enfin,
presse de questions, elle me dit:

--Mon pauvre enfant, je ne t'ai pas demand avec quoi nous vivions et o
tu trouvais de l'argent. Tu as d engager ton avenir, escompter le
produit de tes futurs succs... Ne me le dis pas, va, je sais bien que
tu as fait pour moi quelque grand sacrifice ou quelque grande
imprudence, et je trouve cela tout simple venant de toi: mais je ne dois
pas, pour mes satisfactions personnelles, abuser de ton dvouement. Non,
je ne le veux pas, n'insiste pas, ne m'te pas le seul mrite que j'aie
pour m'acquitter envers toi. Il faut que je souffre, vois-tu; cela m'est
bon, c'est l ce qui me purifie. L'amour serait vraiment trop facile, si
on pouvait se donner  lui sans briser avec ses autres devoirs. Il n'en
est pas ainsi, et Valvdre, s'il m'coutait, dirait que je proclame un
blasphme ou un sophisme, lui qui ne comprenait pas que ce qu'il
appelait une oisivet coupable pt tre l'idal dvouement que
j'exigeais de lui; mais, selon moi, le sophisme est de croire que la
passion ne soit pas l'immolation des choses les plus chres et les plus
sacres, et voil pourquoi je veux que tu me laisses venir  toi,
dpouille de tout autre bonheur que toi-mme...

Oui, je le crois aujourd'hui, moi aussi, que l'infortune Alida
proclamait un effrayant sophisme, que Valvdre avait raison contre elle,
que le devoir accompli rend l'amour plus fervent, et que lui seul le
rend durable, tandis que le remords dessche ou tue; mais, dans le
triomphe de la passion, dans l'ivresse de la reconnaissance, j'coutais
Alida comme l'oracle des divins mystres, comme la prtresse du dieu
vritable, et je partageais son rve immense, son aspiration vers
l'impossible. Je me disais aussi qu'il n'y a pas qu'une seule route pour
s'lever vers le vrai; que, si la perfection semble tre dans la
religion du droit et dans les sanctifiantes vertus de la famille, il y a
un lieu de refuge, une oasis, un temple nouveau pour ceux dont la
fatalit a renvers les autels et les foyers; que ce droit d'asile sur
les hauteurs, ce n'tait pas la froide abstinence, la mort volontaire,
mais le vivifiant amour. Transfuges de la socit, nous pouvions encore
btir un tabernacle dans le dsert et servir la cause sublime de
l'idal. N'tions-nous pas des anges en comparaison de ces viveurs
grossiers qui se dpravent dans l'abus de la vie positive? Alida,
brisant toute son existence pour me suivre, n'tait-elle point digne
d'une tendre et respectueuse piti? Moi-mme, acceptant avec nergie son
pass douteux et le dshonneur qu'elle bravait, n'tais-je pas un homme
plus dlicat et plus noble que celui qui cherche dans la dbauche ou
dans la cupidit l'oubli de son rve et le dbarras de son orgueil?

Mais l'opinion, jalouse de maintenir l'ordre tabli, ne veut pas qu'on
s'isole d'elle, et elle se montre plus tolrante pour ceux qui se
donnent au vice facile, au travers rpandu, que pour ceux qui se
recueillent et cherchent des mrites qu'elle n'a pas consacrs. Elle est
inexorable pour qui ne lui demande rien, pour les amants qui ne veulent
pas de son pardon, pour les penseurs qui, dans leur entretien avec Dieu,
ne veulent pas la consulter.

Nous entrions donc, Alida et moi, non pas seulement dans la solitude du
fait, mais dans celle du sentiment et de l'ide. Restait  savoir si
nous tions assez forts pour cette lutte effroyable.

Nous nous fimes cette illusion, et, tant qu'elle dura, elle nous
soutint; mais il faut, ou une grande valeur intellectuelle, ou une
grande exprience de la vie pour demeurer ainsi, sans ennui et sans
effroi, dans une le dserte. L'effroi fut mon tourment, l'ennui fut le
ver rongeur de ma compagne infortune. Elle avait fait les dmarches
ncessaires pour obtenir la dissolution de son mariage. Valvdre n'y
avait pas fait opposition; mais il tait parti pour un long voyage,
disait-on, sans prsenter sa propre demande au tribunal comptent.
videmment, il voulait forcer sa femme  rflchir longtemps avant de se
lier  moi, et, son absence pouvant se prolonger indfiniment, l'preuve
du temps exig par la lgislation trangre menaait ma passion d'une
attente au-dessus de mes forces. Est-ce l ce que voulait cet homme
trange, ce mystrieux philosophe? Comptait-il sur la chastet de sa
femme au point de lui laisser courir les dangers de mon impatience, ou
prfrait-il la savoir compltement infidle, et, par l, prserve de
la dure de ma passion? videmment, il me ddaignait fort, et j'tais
forc de le lui pardonner, en reconnaissant qu'il n'avait d'autre
proccupation que celle d'adoucir la mauvaise destine d'Alida.

Cette pauvre femme, voyant des retards infinis  notre union, vainquit
tous ses scrupules et se montra magnanime. Elle m'offrit son amour sans
restrictions, et, vaincu par mes transports, je faillis l'accepter; mais
je vis quel sacrifice elle s'imposait et avec quelle terreur elle
bravait ce qu'elle croyait tre le dernier mot de l'amour. Je savais les
fantmes que pouvaient lui crer sa sombre imagination et la pense de
sa dchance, car elle tait fire de n'avoir jamais trahi _la lettre de
ses serments_; c'est ainsi qu'elle s'exprimait quand mon inquite et
jalouse curiosit l'interrogeait sur le pass. Elle croyait aussi que le
dsir est chez l'homme le seul aliment de l'amour, et par le fait elle
craignait le mariage autant que l'adultre.

--Si Valvdre n'et pas t mon mari, disait-elle souvent, il n'et pas
song  me ngliger pour la science: il serait encore  mes pieds!

Cette fausse notion, aussi fausse  l'gard de Valvdre qu'au mien,
tait difficile  dtruire chez une femme de trente ans, indocile 
toute modification, et je ne voulus pas d'un bonheur tremp de ses
larmes. Je la connaissais assez dsormais pour savoir qu'elle ne
subissait aucune influence, qu'aucune persuasion n'avait prise sur elle,
et que, pour la trouver toujours enthousiaste, il fallait la laisser 
sa propre initiative. Il tait en son pouvoir de se sacrifier, mais non
de ne pas regretter le sacrifice, peut-tre, hlas!  toutes les heures
de sa vie.

J'tais l dans le vrai, et, quand je repoussai le bonheur, fier de
pouvoir dire que j'avais une force surhumaine, je vis, au redoublement
de son affection, que je l'avais bien comprise. J'ignore si j'eusse
remport longtemps cette victoire sur moi-mme; des circonstances
alarmantes me forcrent  changer de proccupations.



IX


Depuis trois mois, nous vivions cachs dans une de ces rues ares et
silencieuses qui,  cette poque, avoisinaient le jardin du Luxembourg.
Nous nous y promenions dans la journe, Alida toujours enveloppe et
voile avec le plus grand soin, moi ne la quittant jamais que pour
m'occuper de son bien-tre et de sa sret. Je n'avais renou aucune des
relations, assez rares d'ailleurs, que j'avais eues  Paris. Je n'avais
fait aucune visite; quand il m'tait arriv d'apercevoir dans la rue une
figure de connaissance, je l'avais vite en changeant de trottoir et en
dtournant la tte; j'avais mme acquis  cet gard la prvoyance et la
prsence d'esprit d'un sauvage dans les bois, ou d'un forat vad sous
les yeux de la police.

Le soir, je la conduisais quelquefois aux divers thtres, dans une de
ces loges d'en bas o l'on n'est pas vu. Durant les beaux jours de
l'automne, je la menai souvent  la campagne, cherchant avec elle ces
endroits solitaires que, mme aux environs de Paris, les amants savent
toujours trouver.

Sa sant n'avait donc pas souffert du changement de ses habitudes, ni du
manque de distractions; mais, quand vint l'hiver, le noir et mortel
hiver des grandes villes du Nord, je vis sa figure s'altrer
brusquement. Une toux sche et frquente, dont elle ne voulait pas
s'occuper, disant qu'elle y tait sujette tous les ans  pareille
poque, m'inquita cependant assez pour que je la fisse consentir  voir
un mdecin. Aprs l'avoir examine, le mdecin lui dit en souriant
qu'elle n'avait rien; mais il ajouta pour moi seul en sortant:

--Madame votre soeur (je m'tais donn pour son frre) n'a rien de bien
grave jusqu' prsent; mais c'est une organisation fragile, je vous en
avertis. Le systme nerveux prdomine trop. Paris ne lui vaut rien. Il
lui faudrait un climat gal, non pas Hyres ou Nice, mais la Sicile ou
Alger.

Je n'eus plus ds lors qu'une pense, celle d'arracher ma compagne  la
pernicieuse influence d'un climat maudit. J'avais dj dpens, pour lui
procurer une existence conforme  ses gots et  ses besoins, la moiti
de la somme emprunte  Moserwald. Celui-ci m'crivait en vain qu'il
avait en caisse des fonds dposs par l'ordre de M. de Valvdre pour sa
femme: ni elle ni moi ne voulions les recevoir.

Je m'informai des dpenses  faire pour un voyage dans les rgions
mridionales. Les _Guides_ imprims promettaient merveille sous le
rapport de l'conomie; mais Moserwald m'crivait:

Pour une femme dlicate et habitue  toutes ses aises, n'esprez pas
vivre dans ces pays-l, o tout ce qui n'est pas le strict ncessaire
est rare et coteux,  moins de trois mille francs par mois. Ce sera
trs-peu, trop peu si vous manquez d'ordre; mais ne vous inquitez de
rien, et partez vite, si _elle_ est malade. Cela doit lever tous vos
scrupules, et, si vous poussez la folie jusqu' refuser la pension du
mari, le pauvre Nephtali est toujours l avec tout ce qu'il possde, 
votre service, et trop heureux si vous acceptez!

J'tais dcid  prendre ce dernier parti aussitt qu'il deviendrait
ncessaire. J'avais encore un avenir de vingt mille francs  aliner, et
j'esprais travailler durant le voyage, quand je verrais Alida rtablie.

De l'Afrique, je ne vous dirai pas un mot dans ce rcit tout personnel
de ma vie intime. Je m'occupai de l'tablissement de ma compagne dans
une admirable retraite, non loin de laquelle je pris pour moi un local
des plus humbles, comme j'avais fait  Paris, pour ter tout prtexte 
la malignit du voisinage. Je fus bientt rassur. La toux disparut;
mais, peu aprs, je fus alarm de nouveau. Alida n'tait pas phthisique,
elle tait puise par une surexcitation d'esprit sans relche. Le
mdecin franais que je consultai n'avait pas d'opinion arrte sur son
compte. Tous les organes de la vie taient tour  tour menacs, tour 
tour guris, et tour  tour envahis de nouveau par une dbilitation
subite. Les nerfs jouaient en cela un si grand rle, que la science
pouvait bien risquer de prendre souvent l'effet pour la cause. En de
certains jours, elle se croyait et se sentait gurie. Le lendemain, elle
retombait accable d'un mal vague et profond qui me dsesprait.

La cause! elle tait dans les profondeurs de l'me. Cette me-l ne
pouvait pas se reposer une heure, un instant. Tout lui tait sujet
d'apprhension funeste ou d'esprance insense. Le moindre souffle du
vent la faisait tressaillir, et, si je n'tais pas auprs d'elle  ce
moment-l, elle croyait avoir entendu mes cris, le suprme appel de mon
agonie. Elle hassait la campagne, elle s'y tait toujours dplu. Sous
le ciel imposant de l'Afrique, en prsence d'une nature peu soumise
encore  la civilisation europenne, tout lui semblait sauvage et
terrifiant. Le rugissement lointain des lions, qui,  cette poque, se
faisait encore entendre autour des lieux habits, la faisait trembler
comme une pauvre feuille, et aucune condition de scurit ne pouvait lui
procurer le sommeil. En d'autres moments, sous l'empire d'autres
dispositions d'esprit, elle croyait entendre la voix de ses enfants
venant la voir, et elle s'lanait ravie, folle, bientt dsespre en
regardant les petits Maures qui jouaient devant sa porte.

Je cite ces exemples d'hallucination entre mille. Voyant qu'elle se
dplaisait  ***, je la ramenai  Alger, au risque de n'y pouvoir garder
l'incognito. A Alger, elle fut crase par le climat. Le printemps, dj
un t dans ces rgions chaudes, nous chassa vers la Sicile, o, prs de
la mer,  mi-cte des montagnes, j'esprais trouver pour elle un air
tide et quelques brises. Elle s'amusa quelques instants de la nouveaut
des choses, et bientt je la vis dprir encore plus rapidement.

--Tiens, me dit-elle, dans un accs d'abattement invincible, je vois
bien que je me meurs!

Et, mettant ses mains ples et amaigries sur ma bouche:

--Ne te moque pas, ne ris pas! je sais ce que cette gaiet te cote, et
que, la nuit, seul avec la certitude invitable, tu pleures ton rire!
Pauvre cher enfant, je suis un flau dans ta vie et un fardeau pour
moi-mme. Tu ferais mieux, pour nous deux, de me laisser mourir bien
vite.

--Ce n'est pas la maladie, lui rpondis-je navr de sa clairvoyance,
c'est le chagrin ou l'ennui qui te consume. Voil pourquoi je ris de tes
maux physiques prtendus incurables, tandis que je pleure de tes
souffrances morales. Pauvre chre me, que puis-je donc faire pour toi?

--Une seule et dernire chose, dit-elle: je voudrais embrasser mes
enfants avant de mourir.

--Tu embrasseras tes enfants, et tu ne mourras pas! m'criai-je.

Et je feignis de tout prparer pour le dpart; mais, au milieu de ces
prparatifs, je tombais bris de dcouragement. Avait-elle la force de
retourner  Genve? n'allait-elle pas mourir en route? Une autre terreur
s'emparait de moi, je n'avais plus d'argent. J'avais crit  Moserwald
de m'en prter encore, et je ne pouvais douter de sa confiance en moi.
Il n'avait pas rpondu: tait-il malade ou absent? tait-il mort ou
ruin? Et qu'allions-nous devenir, si cette ressource suprme nous
manquait?

J'avais fait d'hroques efforts pour travailler, mais je n'avais pu
rien continuer, rien complter. Alida, malade d'esprit autant que de
corps, ne me laissait pas un moment de calme. Elle ne pouvait supporter
la solitude. Elle me poussait au travail; mais, quand j'tais sorti de
sa chambre, elle divaguait, et Bianca venait me chercher bien vite.

J'avais essay de travailler auprs d'elle, c'tait tout aussi
impossible. J'avais toujours les yeux sur les siens, tremblant quand je
les voyais briller de fivre ou se fixer, teints, comme si la mort
l'et dj saisie. D'ailleurs, j'avais bien reconnu une terrible vrit:
c'est que ma plume, au point de vue lucratif, tait pour le moment, pour
toujours peut-tre, improductive. Elle et pu me nourrir trs-humblement
si j'eusse t seul; mais il me fallait trois mille francs par mois...
Moserwald n'avait rien exagr.

Aprs avoir puis tous les mensonges imaginables pour faire prendre
patience  ma malheureuse amie, il me fallut lui avouer que j'attendais
une lettre de crdit de Moserwald pour tre  mme de la conduire en
France. Je lui cachai que j'attendais cette lettre depuis si longtemps
dj, que je n'osais plus l'esprer. Je m'tais dcid  l'horrible
humiliation d'crire ma dtresse  Obernay. Lui aussi tait-il absent?
Mais sans doute il allait rpondre. Le temps de l'espoir n'tait pas
puis de ce ct-l. Dans le doute, je surmontai la douleur de demander
 mes parents un sacrifice: quelques jours de patience, et une rponse
quelconque allait arriver. Je suppliai Alida de ne prendre aucune
inquitude.

Elle eut, ce jour-l, son dernier courage. Elle sourit de ce sourire
dchirant que je ne comprenais que trop. Elle me dit qu'elle tait
tranquille et qu'elle tait, d'ailleurs, rsigne  accepter les dons de
son mari comme un prt que je serais certainement  mme de lui faire
rembourser plus tard. Elle mnageait ainsi ma fiert; elle m'embrassa et
s'endormit ou feignit de s'endormir.

Je me retirai dans la chambre voisine. Depuis que je la voyais
s'teindre, je ne quittais plus la maison qu'elle habitait. Au bout
d'une heure, je l'entendis qui causait avec Bianca. Cette fille, peu
scrupuleuse sur le chapitre de l'amour, mais d'un dvouement admirable
pour sa matresse, qui la maltraitait et la gtait tour  tour,
s'efforait en ce moment de la consoler et de lui persuader qu'elle
reverrait bientt ses enfants.

--Non, va! je ne les reverrai plus, rpondit la pauvre malade: c'est l
le chtiment le plus cruel que Dieu pt m'infliger, et je sens que je le
mrite.

--Prenez garde, madame, dit Bianca, votre dcouragement fait tant de mal
 ce pauvre jeune homme!

--Il est donc l?

--Mais je crois que oui, dit Bianca en s'approchant du seuil de l'autre
chambre.

Je m'tais jet par hasard sur un fauteuil  dossier fort lev. Bianca,
ne me voyant pas, crut que j'tais sorti, et retourna auprs de sa
matresse en lui disant que j'allais certainement rentrer, et qu'il
fallait tre calme.

--Eh bien, quand tu l'entendras rentrer, dit Alida, tu me feras signe,
et je feindrai de dormir. Il se console et se rassure encore un peu
quand il s'imagine que j'ai dormi. Laisse-moi te parler, Bianchina; cela
me soulage, nous sommes si peu seules! Ah! ma pauvre enfant, toi-mme,
tu ne sais pas ce que je souffre et quels remords me tuent! Depuis que
j'ai tout quitt pour ce bon Francis, mes yeux se sont ouverts, et je
suis devenue une autre femme. J'ai commenc  croire en Dieu et 
prendre peur; j'ai senti qu'il allait me punir et qu'il ne me
permettrait pas de vivre dans le mal.

Bianca l'interrompit.

--Vous ne faites point de mal, dit-elle; je n'ai jamais vu de femme
aussi vertueuse que vous! Et vous auriez tous les droits possibles
pourtant, avec un mari si goste et si indiffrent!...

--Tais-toi, tais-toi! reprit Alida avec une force fbrile; tu ne le
connais pas! tu n'es que depuis trois ans  mon service, tu ne l'as vu
que longtemps dj aprs ma premire infidlit de coeur et quand il ne
m'aimait plus. Je l'avais bien mrit!... Mais, jusqu' ces derniers
temps, j'ai cru qu'il ne savait rien, qu'il n'avait rien daign savoir,
et que, ne pouvant pas me juger indigne de lui, son coeur s'tait retir
de moi par lassitude. Je lui en voulais donc, et, sans songer  mes
torts, je m'irritais des siens. Mes torts! je n'y croyais pas; je disais
comme toi: Je suis si vertueuse au fond! et j'ai un mari si
indiffrent! Sa douceur, sa politesse, sa libralit, ses gards, je
les attribuais  un autre motif que la gnrosit. Ah! pourquoi ne
parlait-il pas? Un jour enfin... Tiens, c'est aujourd'hui le mme jour
de l'anne!... il y a un an... Je l'ai entendu parler de moi et je n'ai
pas compris, j'tais folle! Au lieu d'aller me jeter  ses pieds, je me
suis jete dans les bras d'un autre, et j'ai cru faire une grande chose.
Ah! illusion, illusion! dans quels malheurs tu m'as prcipite!

--Mon Dieu, reprit Bianca, vous regrettez donc votre mari  prsent?
Vous n'aimez donc pas ce pauvre M. Francis?

--Je ne peux pas regretter mon mari, dont je n'ai plus l'amour, et
j'aime Francis de toute mon me, c'est--dire de tout ce qui m'est rest
de ma pauvre me!... Mais, vois-tu, Bianca, toi qui es femme, tu dois
bien comprendre cela: on n'aime rellement qu'une fois! Tout ce qu'on
rve ensuite, c'est l'quivalent d'un pass qui ne revient jamais. On
dit, on croit qu'on aime davantage, on voudrait tant se le persuader! On
ne ment pas, mais on sent que le coeur contredit la volont. Ah! si tu
avais connu Valvdre quand il m'aimait! Quelle vrit, quelle grandeur,
quel gnie dans l'amour! Mais tu n'aurais pas compris, pauvre petite,
puisque je n'ai pas compris moi-mme! Tout cela s'est clairci pour moi
 distance, quand j'ai pu comparer, quand j'ai rencontr ces beaux
diseurs qui ne disent rien, ces coeurs enflamms qui ne sentent rien...

--Comment! Francis lui-mme?...

--Francis, c'est autre chose: c'est un pote, un vrai pote peut-tre,
un artiste  coup sr. La raison lui manque, mais non le coeur ni
l'intelligence. Il a mme quelque chose de Valvdre, il a le sentiment
du devoir. Il y a manqu en m'enlevant au mien; il n'a pas les principes
de Valvdre, mais il a de lui les grands instincts, les sublimes
dvouements. Cependant, Bianchina, il a beau faire, il ne m'aime pas,
lui, il ne peut pas m'aimer! Du moins, il ne m'aime pas comme il pourra
aimer un jour. Il avait rv une autre femme, plus jeune, plus douce,
plus instruite, plus capable de le rendre heureux, une femme comme
Adlade Obernay. Sais-tu qu'il devait, qu'il pouvait l'pouser, et que
c'est moi qui fus l'empchement? Ah! je lui ai fait bien du mal, et j'ai
raison de mourir!... Mais il ne me le reproche pas, il voudrait me faire
vivre... Tu vois bien qu'il est grand, que j'ai raison de l'aimer... Tu
as l'air de croire que je me contredis... Non, non, je n'ai pas le
dlire, jamais je n'ai vu si clair. Nous nous sommes mont la tte, lui
et moi; nous nous sommes briss contre le sort, et  prsent nous nous
pardonnons l'un  l'autre, nous nous estimons. Nous avons fait notre
possible pour nous aimer autant que nous le disions, autant que nous
nous l'tions promis..., et moi, pleurant Valvdre quand mme, lui,
regrettant Adlade malgr tout, nous allons nous donner le baiser
d'adieu suprme... Tiens, cela vaut mieux que l'avenir qui nous
attendait certainement, et je suis contente de mourir...

En parlant ainsi, elle fondait en larmes. Bianca pleurait aussi, sans
rien trouver pour la consoler, et moi, j'tais paralys par l'pouvante
et la douleur. Quoi! c'tait l le dernier mot de cette passion funeste!
Alida mourait en pleurant son mari, et en disant: L'_autre_ ne m'aime
pas! Certes, en voulant l'amour d'une femme dont l'poux tait sans
reproche, j'avais cd  une mauvaise et coupable tentation, mais comme
j'tais puni!

Je fis un suprme effort, le plus mritoire de ma vie peut-tre: je
m'approchai de son lit, et, sans me plaindre de rien pour mon compte, je
russis  la calmer.

--Tout ce que tu viens de rver, lui dis-je, c'est l'effet de la fivre,
et tu ne le penses pas. D'ailleurs, tu le penserais, que je n'y voudrais
pas croire. Ne te contrains donc plus devant moi, dis tout ce que tu
voudras, c'est la maladie qui parle. Je sais qu' d'autres heures tu
verras autrement mon coeur et le tien. Que tu croies en Dieu, que tu
rendes justice  Valvdre, que tu te reproches de n'avoir pas compris un
mari qui n'avait que des vertus et qui savait peut-tre aimer mieux que
tout le monde, c'est bien, j'y consens, et je le savais. Ne m'as-tu pas
dit cent fois que cette croyance et ce remords te faisaient du bien, et
que tu m'en offrais la souffrance comme un mrite et une rconciliation
avec toi-mme? Oui, c'tait bien, tu tais dans le vrai; mais pourquoi
perdrais-tu le fruit de ces bonnes inspirations? Pourquoi exciter ton
imagination pour t'ter justement  toi-mme le mrite du repentir et
pour m'arracher l'esprance de ta gurison? Tout est consomm. Valvdre
a souffert, mais il est rsign depuis longtemps: il voyage, il oublie.
Tes enfants sont heureux, et tu vas les revoir; tes amis le pardonnent,
si tant est qu'ils aient quelque chose de personnel  te pardonner. Ta
rputation, si tant est qu'elle soit compromise par ton absence, peut
tre rhabilite, soit par ton retour, soit par notre union. Rends donc
justice  ta destine et  ceux qui t'aiment. Moi, soumis  tout, je
serai pour toi ce que tu voudras, ton mari, ton amant ou ton frre.
Pourvu que je te sauve, je serai assez rcompens. Tu peux mme penser
ce que tu as dit, ne pas croire au _second amour_, et ne m'accorder que
le reste d'une me puise par le premier, je m'en contenterai. Je
vaincrai mon sot orgueil, je me dirai que c'est encore plus que je ne
mrite, et, si tu as envie de me parler du pass, nous en parlerons
ensemble. Je ne te demande qu'une chose: c'est de n'avoir pas de secrets
pour moi, ton enfant, ton ami, ton esclave; c'est de ne pas te combattre
et t'puiser en douleurs caches. Tu crois donc que je n'ai pas de
courage? Si, j'en ai, et pour toi j'en peux avoir jusqu' l'hrosme. Ne
me mnage donc pas, si cela te soulage un peu, et dis-moi que tu ne
m'aimes pas, pourvu que tu me dises ce qu'il faut faire et ce qu'il faut
tre pour que tu m'aimes!

Alida s'attendrit de ma rsignation, mais elle n'avait plus la force de
se relever par l'enthousiasme. Elle colla ses lvres sur mon front en
pleurant, comme un enfant, avec des cris et des sanglots; puis, crase
de fatigue, elle s'endormit enfin.

Ces motions la ranimrent un instant; le lendemain, elle fut mieux, et
je vis renatre l'impatience du dpart. C'est ce que je redoutais le
plus.

Nous demeurions prs de Palerme. Tous les jours, j'y allais en courant
pour voir s'il n'y avait rien pour moi  la poste. Ce jour-l fut un
jour d'espoir, un dernier rayon de soleil. Comme j'approchais de la
ville, je vis une voiture de louage qui en sortait et qui venait vers
moi au galop. Un avertissement mystrieux me cria dans l'me que c'tait
un secours qui m'arrivait. Je me jetai  tout hasard, comme un fou,  la
tte des chevaux. Un homme se pencha hors de la portire: c'tait lui,
c'tait Moserwald!

Il me fit monter prs de lui et donna l'ordre de continuer, car c'est
chez nous qu'il venait. Le trajet tait si court, que nous changemes 
la hte les explications les plus presses. Il avait reu ma lettre,
avec celle que je lui envoyais pour Henri,  deux mois de date, par
suite d'un accident arriv  son secrtaire, qui, bless et gravement
malade, avait oubli de la lui remettre. Aussitt que cet excellent
Moserwald avait connu ma situation, il avait jet au feu ma demande
d'argent  Obernay, il avait pris la poste, il accourait; argent, aide,
affection, il m'apportait tout ce qui pouvait sauver Alida ou prolonger
sa vie.

Je ne voulus pas qu'il la vt sans que j'eusse pris le temps de la
prvenir d'une rencontre amene,  mon dire, par le hasard. On craint
toujours d'clairer les malades sur l'inquitude dont ils sont l'objet.
Je craignais aussi que le froce prjug d'Alida contre les juifs ne lui
ft accueillir froidement cet ami si sr et si dvou.

Elle sourit de son sourire trange, et ne fut pas dupe du motif qui
amenait Moserwald  Palerme; mais elle le reut avec grce, et je vis
bientt que la distraction de voir un nouveau visage et le plaisir
d'entendre parler de sa famille lui faisaient quelque bien. Quand je pus
tre seul avec Nephtali, je lui demandai son impression sur l'tat o il
la trouvait.

--Elle est perdue! me rpondit-il; ne vous faites pas d'illusion. Il ne
s'agit plus que d'adoucir sa fin.

Je me jetai dans ses bras et je pleurai amrement: il y avait si
longtemps que je me contenais!

--coutez, reprit-il quand il eut essuy ses propres larmes, il faut, je
pense, avant tout, qu'elle ne voie pas son mari.

--Son mari? o donc est-il?

--A Naples, il la cherche. Quoiqu'un qui vous a aperus quittant Alger
lui a dit que sa femme semblait mourante, et qu'on avait t forc de la
porter pour la conduire au rivage. Il tait alors  Rome, s'inquitant
d'elle et s'informant dans tous les couvents, car sa soeur ane lui
avait laiss croire qu'elle n'tait pas avec vous et qu'elle s'tait
mise rellement en retraite.

--Mais vous avez donc vu Valvdre  Naples? vous lui avez donc parl?

--Oui; il m'a t impossible de l'viter. J'ai gard votre secret malgr
ses douces prires et ses froides menaces. J'ai russi ou j'ai cru avoir
russi  lui chapper: il n'a pu me suivre; mais il est trs-tenace et
trs-fin, et, malheureusement, je suis trs-connu. Il s'informera, il
dcouvrira aisment quelle direction j'ai prise. Il a certainement
devin que j'allais vous rejoindre. Je ne serais pas tonn de le voir
arriver ici peu de jours aprs moi. Ne vous y trompez plus, il l'aime
encore, cette pauvre femme; il est encore jaloux... Malgr son air
tranquille, j'ai vu clair en lui. Il faut vous cacher, j'entends cacher
Alida plus loin de la ville, ou dans le port, sur quelque navire. J'en
ai l plus d'un  ma discrtion. J'ai beaucoup d'amis, c'est--dire
beaucoup d'obligs partout.

--Eh bien, non, mon cher Nephtali, rpondis-je; ce n'est pas l ce qu'il
faut faire, c'est tout le contraire: il faut que vous guettiez l'arrive
de Valvdre, et que vous me fassiez avertir ds qu'il abordera 
Palerme, afin que j'aille au-devant de lui.

--Ah! vous voulez encore vous battre? Vous ne trouvez pas que la pauvre
femme ait assez souffert?

--Je ne veux pas me battre, je veux conduire Valvdre auprs de sa
femme; lui seul peut la sauver.

--Comment? qu'est-ce  dire? elle le regrette donc? elle a donc  se
plaindre de vous?

--Elle n'a pas  se plaindre de moi, Dieu merci! mais elle regrette sa
famille, voil ce qui est certain. Valvdre sera gnreux, je le
connais. Jaloux ou non, il consolera, il fortifiera la pauvre me
navre!

Moserwald retourna  Palerme et mit en observation sur le port les plus
affids de ses gens; puis il revint occuper mon petit logement afin
d'tre  porte de nous servir  toute heure. Il fut admirable de bont,
de douceur et de prvenances. Je dois le dire et ne jamais l'oublier.

Alida voulut le revoir et le remercier de son amiti pour moi. Elle ne
voulut pas avoir l'air un seul instant de souponner qu'il et t ou
qu'il ft encore amoureux d'elle; mais, chose trange et qui peint bien
cette femme purile et charmante, elle eut avec lui un accs de
coquetterie au bord de la tombe. Elle se fit peindre les sourcils et les
joues par Bianca, et, couche sur sa chaise longue, tout enveloppe de
fins tissus d'Alger, elle trna encore une fois dans la langueur de sa
beaut expirante.

Cela tait cruel sans doute, car, si elle ne rallumait plus les dsirs
de l'amour, elle s'emparait encore de l'imagination, et je vis Moserwald
frapp d'une douloureuse extase; mais Alida ne songeait point  cela:
elle suivait machinalement l'habitude de sa vie. Elle fut coquette
d'esprit autant que de visage. Elle encouragea notre hte  lui raconter
les bruits de Genve, et, pleurant lorsqu'elle revenait  parler de ses
enfants, elle eut des accs de rire nerveux quand, avec sa bonhomie
railleuse, Moserwald lui retraa les ridicules de certains personnages
de son ancien milieu.

En la voyant ainsi, Moserwald reprit de l'esprance.

--La distraction lui est bonne, me disait-il au bout de deux jours: elle
se mourait d'ennui. Vous vous tes imagin qu'une femme du monde,
habitue  sa petite cour, pouvait s'panouir dans le tte--tte, et
vous voyez qu'elle s'y est fltrie comme une fleur prive d'air et de
soleil. Vous tes trop romanesque, mon enfant, je ne puis assez vous le
rpter. Ah! si c'tait moi qu'elle et voulu suivre! je l'aurais
promene de fte en fte, je lui aurais fait un milieu nouveau. Avec de
l'argent, on fait tout ce qu'on veut! Elle a des gots aristocratiques:
l'htel du juif serait devenu si luxueux et si agrable, que les plus
gros bonnets y fussent venus saluer la beaut reine des coeurs et la
richesse reine du monde! Et vous, vous n'avez pas voulu comprendre; vos
fierts, vos cas de conscience, ont fait de votre intrieur une prison
cellulaire! Vous n'avez pas pu y travailler, et elle n'a pas pu y vivre.
Et que vous fallait-il pour qu'elle ft enivre, pour qu'elle n'et pas
le temps de se repentir et de regretter sa famille? De l'argent, rien
que de l'argent! Or, son mari lui en offrait,  elle, et vous, vous en
aviez, puisque j'en ai!

--Ah! Moserwald, lui rpondis-je, vous me faites bien du mal en pure
perte! Je ne pouvais pas agir comme vous pensez, et, quand je l'aurais
pu, ne voyez-vous pas qu'il est trop tard?

--Non, peut-tre que non! Qui sait? je lui apporte peut-tre la vie,
moi, le gros juif si prosaque! Avant-hier, je l'ai cru au moment
d'expirer sous mes yeux; aujourd'hui, elle m'apparat comme ressuscite.
Qu'elle se soutienne encore ainsi quelques jours, et nous l'emmenons,
nous l'entourons de douceurs et d'amusements. J'y dpenserai des
millions s'il le faut, mais nous la sauverons!

En ce moment, Bianca vint m'appeler en criant que sa matresse tait
morte. Nous nous prcipitmes dans sa chambre. Elle respirait, mais elle
tait livide, immobile et sans connaissance.

J'avais pour elle le meilleur mdecin du pays. Il l'avait abandonne en
ce sens qu'il n'ordonnait plus que des choses insignifiantes; mais il
venait la voir tous les jours, et il arriva au moment o je l'envoyais
chercher.

--Est-ce la fin? lui dit tout bas Moserwald.

--Eh! qui sait? rpondit-il en levant les paules avec chagrin.

--Quoi! m'criai-je, vous ne pouvez pas la ranimer? Elle va mourir
ainsi, sans nous voir, sans nous reconnatre, sans recevoir nos adieux?

--Parlez bas, reprit-il, elle vous entend peut-tre. Il y a l, je
crois, un tat cataleptique.

--Mon Dieu! s'cria la Bianca en plissant et en nous montrant le fond
de la galerie, dont les portes taient grandes ouvertes pour laisser
circuler l'air dans l'appartement; voyez donc _celui_ qui vient la!...

Celui qui venait comme l'ange de la mort, c'tait Valvdre!

Il entra sans paratre voir aucun de nous, alla droit  sa femme, lui
prit la main et la regarda attentivement pendant quelques secondes; puis
il l'appela par son nom, et elle ouvrit les lvres pour lui rpondre,
mais sans que la voix pt sortir.

Il se fit encore quelques instants d'un horrible silence, et Valvdre
dit de nouveau en se penchant vers elle, et avec un accent de douceur
infinie:

--Alida!

Elle s'agita et se leva comme un spectre, retomba, ouvrit les yeux, fit
un cri dchirant, et jeta ses deux bras au cou de Valvdre.

Quelques instants encore, et elle retrouva la parole et le regard; mais
ce qu'elle disait, je ne l'entendis pas. J'tais clou  ma place,
foudroy par un conflit d'motions inexprimables. Valvdre ne semblait,
m'a-t-on dit, faire aucune attention  moi. Moserwald me prit
vigoureusement le bras et m'entrana hors de la chambre.

J'y fus en proie  un vritable garement. Je ne savais plus o j'tais,
ni ce qui venait de se passer. Le mdecin vint me secourir  mon tour,
et je l'aidai de tout l'effort de ma volont, car je me sentais devenir
fou, et je voulais tre de force  accomplir jusqu'au bout mon affreuse
destine. Revenu  moi, j'appris qu'Alida tait calme, et pouvait vivre
encore quelques jours ou quelques heures. Son mari tait seul avec elle.

Le mdecin se retira, disant que le nouveau venu paraissait en savoir
autant que lui pour les soins  donner en pareille circonstance. Bianca
coutait  travers la porte. J'eus un accs d'humeur contre elle, et je
la poussai brusquement dehors. Je ne voulais pas me permettre d'entendre
ce que Valvdre disait  sa femme en ce moment suprme; la curiosit de
cette fille, quelque bien intentionne qu'elle ft, me paraissait tre
une profanation.

Rest seul avec Moservald dans le salon qui touchait  la chambre
d'Alida, je demeurai morne et comme frapp d'une religieuse terreur.
Nous devions nous tenir l, tout prts  secourir au besoin. Moserwald
voulait couter, comme avait fait Bianca, et je savais qu'on pouvait
entendre en approchant de la porte. Je le gardai d'autorit auprs de
moi  l'autre bout du salon. La voix de Valvdre nous arrivait douce et
rassurante, mais sans qu'aucune parole distincte en pt confirmer pour
nous les inflexions. La sueur me coulait du front, tant j'avais de peine
 subir cette inaction, cette incertitude, cette soumission passive en
face de la crise suprme.

Tout  coup, la porte s'ouvrit doucement, et Valvdre vint  nous. Il
salua Moserwald et lui demanda pardon de le laisser seul, en le priant
de ne pas s'loigner; puis il s'adressa  moi pour me dire que madame de
Valvdre dsirait me voir. Il avait la politesse et la gravit d'un
homme qui fait les honneurs de sa propre maison au milieu d'un malheur
domestique.

Il rentra chez Alida avec moi, et, comme s'il m'et prsent  elle:

--Voici votre ami, lui dit-il, l'ami dvou  qui vous voulez tmoigner
votre gratitude. Tout ce que vous m'avez dit de ses soins et de son
affection absolue justifie votre dsir de lui serrer la main, et je ne
suis pas venu ici pour l'loigner de vous dans un moment o toutes les
personnes qui vous sont attaches veulent et doivent vous le prouver.
C'est une consolation pour vos souffrances, et vous savez que je vous
apporte tout ce que mon coeur vous doit de tendresse et de sollicitude.
Ne craignez donc rien, et, si vous avez quelques ordres  donner qui
vous semblent devoir tre mieux excuts par d'autres que moi, je vais
me retirer.

--Non, non, rpondit Alida en le retenant d'une main pendant qu'elle
s'attachait  moi de l'autre; ne me quittez pas encore!... Je voudrais
mourir entre vous deux, lui qui a tout fait pour sauver ma vie, vous qui
tes venu pour sauver mon me!

Puis, se soulevant sur nos bras et nous regardant tour  tour avec une
expression de terreur dsespre, elle ajouta:

--Vous tes ainsi devant moi pour que je meure en paix; mais  peine
serai-je sous le suaire, que vous vous vous battrez!

--Non! rpondis-je avec force, cela ne sera pas, je le jure!

--Je vous entends, monsieur, dit Valvdre, et je connais vos intentions.
Vous m'offrirez votre vie, et vous ne la dfendrez pas. Vous voyez bien,
ajouta-t-il en s'adressant  sa femme, que nous ne pouvons pas nous
battre. Rassurez-vous, _ma fille_, je ne ferai jamais rien de lche. Je
vous ai donn ma parole, ici, tout  l'heure, de ne pas me venger de
celui qui s'est dvou  vous corps et me dans ces amres preuves, et
je n'ai pas deux paroles.

--Je suis tranquille, rpondit Alida en portant  ses lvres la main de
son mari. Oh! mon Dieu! vous m'avez donc pardonn!... Il n'y a que mes
enfants... mes enfants que j'ai ngligs..., abandonns..., mal aims
pendant que j'tais avec eux..., et qui ne recevront pas mon dernier
baiser... Chers enfants! pauvre Paul! Ah! Valvdre, n'est-ce pas que
c'est une grande expiation et qu' cause de cela tout me sera pardonn?
Si vous saviez comme je les ai adors, pleurs! comme mon pauvre coeur
inconsquent s'est dchir dans l'absence! comme j'ai compris que le
sacrifice tait au-dessus de mes forces, et comme Paul, celui qui me
rendait triste, qui me faisait peur, que je n'osais pas embrasser, m'est
apparu beau et bon et  jamais regrettable dans mes heures d'agonie! Il
le sait, lui, Francis, que je ne faisais plus de diffrence entre eux,
et que j'aurais t une bonne mre, si... Mais je ne les reverrai
pas!... Il faut rester ici sous cette terre trangre, sous ce cruel
soleil qui devait me gurir, et qui rit toujours pendant qu'on meurt!...

--Ma chre fille, reprit Valvdre, vous m'avez promis de ne penser  la
mort que comme  une chose dont l'accomplissement est aussi ventuel
pour vous que pour nous tous. L'heure de ce passage est toujours
inconnue, et celui qui croit la sentir arriver peut en tre plus loign
que celui qui n'y songe point. La mort est partout et toujours, comme la
vie. Elles se donnent la main et travaillent ensemble pour les desseins
de Dieu. Vous aviez l'air de me croire tout  l'heure, quand je vous
disais que tout est bien, par la raison que tout renat et recommence.
Ne me croyez-vous plus? La vie est une aspiration  monter, et cet
ternel effort vers l'tat le meilleur, le plus pur et le plus divin,
conduit toujours  un jour de sommeil qu'on appelle mort, et qui est une
rgnration en Dieu.

--Oui, j'ai compris, rpondit Alida... Oui, j'ai aperu Dieu et
l'ternit  travers tes paroles mystrieuses!... Ah! Francis, si vous
l'aviez entendu tout  l'heure, et si je l'avais cout plus tt,
moi!... Quel calme il a fait descendre, quelle confiance il sait donner!
_Confiance_, oui, voil ce qu'il disait,_ avoir foi_ dans sa propre
confiance!_... Dieu est le grand asile, rien ne peut tre danger, aprs
la vie, pour l'me qui se fie et s'abandonne; rien ne peut tre
chtiment et dgradation pour celle qui comprend le bien et se dsabuse
du mal!... Oui, je suis tranquille!... Valvdre, tu m'as gurie!

Elle ne parla plus, elle s'assoupit. Une molle sueur, de plus en plus
froide, mouilla ses mains et son visage. Elle vcut ainsi, sans voix et
presque sans souffle, jusqu'au lendemain. Un ple et triste sourire
effleurait ses lvres quand nous lui parlions. Tendre et brise, elle
essayait de nous faire comprendre qu'elle tait heureuse de nous voir.
Elle appela Moserwald du regard, et du regard lui dsigna sa main pour
qu'il la presst dans la sienne.

Le soleil se levait magnifique sur la mer. Valvdre ouvrit les rideaux
et le montra  sa femme. Elle sourit encore, comme pour lui dire que
cela tait beau.

--Vous vous trouvez bien, n'est-ce pas? lui dit-il.

Elle fit signe que oui.

--Tranquille, gurie?

Oui encore, avec la tte.

--Heureuse, soulage? Vous respirez bien?

Elle souleva sa poitrine sans effort, comme allge dlicieusement du
poids de l'agonie.

C'tait le dernier soupir. Valvdre, qui l'avait senti approcher, et
qui, par son air de conviction et de joie, en avait cart la terrible
prvision, dposa un long baiser sur le front, puis sur la main droite
de la morte. Il reprit  son doigt l'anneau nuptial qu'elle avait cess
longtemps de porter, mais qu'elle avait remis la veille; puis il sortit,
il tira derrire lui les verrous du salon, et nous cacha le spectacle de
sa douleur.

Je ne le revis plus. Il parla avec Moserwald, qui se chargea de remplir
ses intentions. Il le priait de faire embaumer et transporter le corps
de sa femme  Valvdre. Il me demandait pardon de ne pas me dire adieu.
Il s'loigna aussitt, sans qu'on pt savoir quelle route de terre ou de
mer il avait prise. Sans doute, il alla demander aux grands spectacles
de la nature la force de supporter le coup qui venait de dchirer son
coeur.

J'eus l'atroce courage d'aider Moserwald  remplir la tche funbre qui
nous tait impose: cruelle amertume inflige par une me forte  une
me brise! Valvdre me laissait le cadavre de sa femme aprs m'avoir
repris son coeur et sa foi au dernier moment.

J'accompagnai le dpt sacr jusqu' Valvdre. Je voulus revoir cette
maison vide  jamais pour moi, ce jardin toujours riant et magnifique
devant le silence de la mort, ces ombrages solennels et ce lac argent
qui me rappelaient des penses si ardentes et des rves si funestes. Je
revis tout cela la nuit, ne voulant tre remarqu de personne, sentant
que je n'avais pas le droit de m'agenouiller sur la tombe de celle que
je n'avais pu sauver.

Je pris l cong de Moserwald, qui voulait me garder avec lui, me faire
voyager, me distraire, m'enrichir, me marier, que sais-je?

Je n'avais plus le coeur  rien, mais j'avais une dette d'honneur 
payer. Je devais plus de vingt mille francs que je n'avais pas, et c'est
 Moserwald prcisment que je les devais. Je me gardai bien de lui en
parler; il se ft rellement offens de ma proccupation, ou il m'et
trouv les moyens de m'acquitter en se trichant lui-mme. Je devais
songer  gagner par mon travail cette somme, minime pour lui, mais
immense pour moi qui n'avais pas d'tat, et lourde sur ma conscience,
sur ma fiert, comme une montagne.

J'tais tellement cras moralement, que je n'entrevoyais aucun travail
d'imagination dont je fusse capable. Je sentais, d'ailleurs, qu'il
fallait, pour me rhabiliter, une vie rude, cache, austre; les
rivalits comme les hasards de la vie littraire n'taient plus des
motions en rapport avec la pesanteur de mon chagrin. J'avais commis une
faute immense en jetant dans le dsespoir et dans la mort une pauvre
crature faible et romanesque, que j'tais trop romanesque et trop
faible moi-mme pour savoir gurir. Je lui avais fait briser les liens
de la famille, qu'elle ne respectait pas assez, il est vrai, mais
auxquels, sans moi, elle ne se serait peut-tre jamais ouvertement
soustraite. Je l'avais aime beaucoup, il est vrai, durant son martyre,
et je ne m'tais pas volontairement trouv au-dessous de la terrible
preuve; mais je ne pouvais pas oublier que, le jour o je l'avais
enleve, j'avais obi  l'orgueil et  la vengeance plus qu' l'amour.
Ce retour sur moi-mme consternait mon me. Je n'tais plus orgueilleux,
hlas! mais de quel prix j'avais pay ma gurison!

Avant de quitter le voisinage de Valvdre, j'crivis  Obernay. Je lui
ouvris les replis les plus cachs de ma douleur et de mon repentir. Je
lui racontai tous les dtails de cette cruelle histoire. Je m'accusai
sans me mnager. Je lui fis part de mes projets d'expiation. Je voulais
reconqurir, un jour, son amiti perdue.

Je mis trente heures  crire cette lettre; les larmes m'touffaient 
chaque instant. Moserwald, me croyant parti, avait repris la route de
Genve.

Quand j'eus russi  complter et mon rcit et ma pense, je sortis pour
prendre l'air, et insensiblement, machinalement, mes pas me portrent
vers le rocher o, l'anne prcdente, j'avais djeun avec Alida,
active, rsolue, leve avec le jour, et arrive l sur un cheval fier et
bondissant. Je voulus savourer l'horreur de ma souffrance. Je me
retournai pour regarder encore la villa. J'avais march deux heures par
un chemin rapide et fatigant; mais, en ralit, j'tais encore si prs
de Valvdre que je distinguais les moindres dtails. Que je m'tais
senti fier et heureux  cette place! quel avenir d'amour et de gloire
j'y avais rv!

--Ah! misrable pote, pensai-je, tu ne chanteras plus ni la joie, ni
l'amour, ni la douleur! tu n'auras pas de rimes pour cette catastrophe
de ta vie! Non, Dieu merci, tu n'es pas encore dessch  ce point. La
honte tuera ta pauvre muse: elle a perdu le droit de vivre!

Un son lointain de cloches me fit tressaillir: c'tait le glas des
funrailles. Je montai sur la pointe la plus avance du rocher, et je
distinguai, spectacle navrant, une ligne noire qui se dirigeait vers le
chteau. C'taient les derniers honneurs rendus par les villageois des
environs  la pauvre Alida; on la descendait dans la tombe, sous les
ombrages de son parc. Quelques voitures annonaient la prsence des amis
qui plaignaient son sort sans le connatre, car notre secret avait t
scrupuleusement gard. On la croyait morte dans un couvent d'Italie.

J'essayai pendant quelques instants de douter de ce que je voyais et
entendais. Le chant des prtres, les sanglots des serviteurs et mme, il
me sembla, des cris d'enfants montaient jusqu' moi. tait-ce une
illusion? Elle tait horrible, et je ne pouvais m'y soustraire. Cela
dura deux heures! Chaque coup de cette cloche tombait sur ma poitrine et
la brisait. A la fin, j'tais insensible, j'tais vanoui. Je venais de
sentir Alida mourir une seconde fois.

Je ne revins  moi qu'aux approches de la nuit. Je me tranai  la
Rocca, o mes vieux htes n'taient plus qu'un. La femme tait morte. Le
mari m'ouvrit ma chambre sans s'occuper autrement de moi. Il revenait de
l'enterrement de _la dame_, et, veuf depuis quelques semaines, il avait
senti se rouvrir devant ces funrailles la blessure de son propre coeur.
Il tait ananti.

Je dlirai toute la nuit. Au matin, ne sachant o j'tais, j'essayai de
me lever. Je crus avoir une nouvelle vision aprs toutes celles qui
venaient de m'assiger. Obernay tait assis prs de la table d'o je lui
avais crit la veille; il lisait ma lettre. Sa figure assombrie
tmoignait d'une profonde piti.

Il se retourna, vint  moi, me fit recoucher, m'ordonna de me taire, fit
appeler un mdecin, et me soigna pendant plusieurs jours avec une bont
extrme. Je fus trs-mal, sans avoir conscience de rien. J'tais puis
par une anne d'agitations dvorantes et par les atroces douleurs des
derniers mois, douleurs sans panchement, sans relche et sans espoir.

Quand je fus hors de danger et qu'il me fut permis de parler et de
comprendre, Obernay m'apprit que, prvenu par une lettre de Valvdre, il
tait venu avec sa femme, sa belle-soeur et les deux enfants d'Alida
assister aux funrailles. Toute la famille tait repartie; lui seul
tait rest, devinant que je devais tre l, me cherchant partout, et me
dcouvrant enfin aux prises avec une maladie des plus graves.

--J'ai lu ta lettre, ajouta-t-il. Je suis aussi content de toi que je
peux l'tre aprs ce qui s'est pass. Il faut persvrer et reconqurir,
non pas mon amiti, que tu n'as jamais perdue, mais l'estime de
toi-mme. Tiens, voil de quoi t'encourager.

Il me montra un fragment de lettre de Valvdre.

Aie l'oeil sur ce jeune homme, disait-il; sache ce qu'il devient, et
mfie-toi du premier dsespoir. Lui aussi a reu la foudre! Il l'avait
attire sur sa tte; mais, ananti comme le voil, il a droit  ta
sollicitude. Il est le plus malheureux de tous, ne l'oublie pas, car il
ne se fait plus d'illusions sur l'oeuvre maudite qu'il a accomplie!

Aux grandes fautes les grands secours avant tout, mon cher enfant! Ton
jeune ami n'est pas un tre lche ni pervers, tant s'en faut, et je n'ai
pas  rougir pour _elle_ du dernier choix qu'elle avait fait. Je suis
certain qu'il l'et pouse si j'eusse consenti au divorce, et j'y eusse
consenti si elle et longtemps insist. Il faut donc remettre ce jeune
homme dans le droit chemin. Nous devons cela  la mmoire de celle qui
voulait, qui et pu porter son nom.

S'il demandait, un jour,  voir les enfants, ne t'y oppose pas. Il
sentira profondment devant les orphelins son devoir d'homme et
l'aiguillon salutaire du remords.

Enfin, sauve-le; que je ne le revoie jamais, mais qu'il soit sauv!
Moi, je le suis depuis longtemps, et ce n'est pas de moi, de mon plus ou
de mon moins de tristesse que tu dois t'occuper. S'oublier soi-mme,
voil la grande question quand on n'est pas plus fort que son mal!




X


Sept ans me sparaient dj de cette terrible poque de ma vie quand je
revis Obernay. J'tais dans l'industrie. Employ par une compagnie, je
surveillais d'importants travaux mtallurgiques. J'avais appris mon tat
en commenant par le plus dur, l'tat manuel. Henri me trouva prs de
Lyon, au milieu des ouvriers, noirci, comme eux, par les manations de
l'antre du travail. Il eut quelque peine  me reconnatre; mais je
sentis  son treinte que son coeur d'autrefois m'tait rendu. Lui
n'tait pas chang. Il avait toujours ses fortes paules, sa ceinture
dgage, son teint frais et son oeil limpide.

--Mon ami, me dit-il quand nous fmes seuls, tu sauras que c'est le
hasard d'une excursion qui m'amne vers toi. Je voyage en famille depuis
un mois, et maintenant je retourne  Genve; mais, sans la circonstance
du voyage, je t'aurais rejoint, n'importe o, un peu plus tard, 
l'automne. Je savais que tu tais au bout de ton expiation, et il me
tardait de t'embrasser. J'ai reu ta dernire lettre, qui m'a fait grand
bien; mais je n'avais pas besoin de cela pour savoir tout ce qui te
concerne. Je ne t'ai pas perdu de vue depuis sept ans. Tu n'as voulu
recevoir de moi aucun service de fait; tu m'as demand seulement de
t'crire quelquefois avec amiti, sans te parler du pass. J'ai cru
d'abord que c'tait encore de l'orgueil, que tu ne voulais mme pas
d'assistance morale, craignant surtout de vivre sous l'influence
indirecte, sous la protection cache de Valvdre. A prsent, je te rends
pleine justice. Tu as et tu auras toujours beaucoup d'orgueil, mais ton
caractre s'est lev  la hauteur de la fiert, et je ne me permettrai
plus jamais d'en sourire. Ni moi ni personne ne te traitera plus
d'enfant. Sois tranquille, tu as su faire respecter tes malheurs.

--Mon cher Henri, tu exagres! lui rpondis-je. J'ai fait bien
strictement mon devoir. J'ai obi  ma nature, peut-tre un peu ingrate,
en me drobant  la piti. J'ai voulu me punir tout seul et de mes
propres mains en m'assujettissant  des tudes qui m'taient
antipathiques,  des travaux o l'imagination me semblait condamne 
s'teindre. J'ai t plus heureux que je ne le mritais, car
l'acquisition d'un savoir quelconque porte avec elle sa rcompense, et,
au lieu de s'abrutir dans l'tude o l'on se sent le plus revche, on
s'y assouplit, on s'y transforme, et la passion, qui ne meurt jamais en
nous, se porte vers les objets de nos recherches. Je comprends  prsent
pourquoi certaines personnes--et pourquoi ne nommerais-je pas M. de
Valvdre?--ont pu ne pas devenir matrialistes en tudiant les secrets
de la matire. Et puis je me suis rappel souvent ce que souvent tu me
disais autrefois. Tu me trouvais trop ardent pour tre un crivain
littraire; tu me disais que je ferais de la posie folle, de l'histoire
fantastique ou de la critique emporte, partiale, nuisible par
consquent. Oh! je n'ai rien oubli, tu vois. Tu disais que les
organisations trs-vivaces ont souvent en elles une fatalit qui les
entraine  l'exubrance, et qui hte ainsi leur destruction prmature;
qu'un bon conseil  suivre serait celui qui me dtournerait de ma propre
excitation pour me jeter dans une sphre d'occupations srieuses et
calmantes; que les artistes meurent souvent ou s'tiolent par l'effet
des motions exclusivement cherches et dveloppes; que les spectacles,
les drames, les opras, les pomes et les romans taient, pour les
sensibilits trop aiguises, comme une huile sur l'incendie; enfin que,
pour tre un artiste ou un pote durable et sain, il fallait souvent
retremper la logique, la raison et la volont dans des tudes d'un ordre
svre, mme s'astreindre aux commencements arides des choses. J'ai
suivi ton conseil sans m'apercevoir que je le suivais, et, quand j'ai
commenc  en recueillir le fruit, j'ai trouv que tu ne m'avais pas
assez dit combien ces tudes sont belles et attrayantes. Elles le sont
tellement, mon ami, que j'ai pris les arts d'imagination en piti
pendant quelque temps... ferveur de novice que tu m'aurais pardonne;
mais, aujourd'hui, tout en jouissant en artiste des rayons que la
science projette sur moi, je sens que je ne me dtacherai plus d'une
branche de connaissances qui m'a rendu la facult de raisonner et de
rflchir: bienfait inapprciable, qui m'a prserv galement de l'abus
et du dgot de la vie! A prsent, mon ami, tu sais que j'approche du
terme de ma captivit...

--Oui, reprit-il, je sais qu'avec des appointements qui ont t
longtemps bien minimes, tu as russi  t'acquitter peu  peu avec
Moserwald, lequel dclare avec raison que c'est un tour de force, et que
tu as d t'imposer, pendant les premires annes surtout, les plus dures
privations. Je sais que tu as perdu ta mre, que tu as tout quitt pour
elle, que tu l'as soigne avec un dvouement sans gal, et que, voyant
ton pre trs-g, trs-us et trs-pauvre, tu t'es senti bien heureux
de pouvoir doubler pour lui, par un placement en viager,  son insu, la
petite somme qu'il te rservait, et qu'il t'avait confie pour la faire
valoir. Je sais aussi que tu as eu des moeurs austres, et que tu as su
te faire apprcier pour ton savoir, ton intelligence et ton activit au
point de pouvoir prtendre maintenant  une trs-honorable et
trs-heureuse existence. Enfin, mon ami, en approchant d'ici, j'ai su et
j'ai vu que tu tais aim  l'adoration par les ouvriers que tu
diriges,... qu'on te craignait un peu,... il n'y a pas de mal  cela,
mais que tu tais un ami et un frre pour ceux qui souffrent. Le pays
est en ce moment plein de louanges sur une action rcente...

--Louanges exagres; j'ai eu le bonheur d'arracher  la mort une pauvre
famille.

--Au pril de ta vie, pril des plus imminents! On t'a cru perdu.

--Aurais-tu hsit  ma place?

--Je ne crois pas! Aussi je ne te fais pas de compliments; je constate
que tu suis sans dfaillance la ligne de tes devoirs. Allons, c'est
bien; embrasse-moi, on m'attend.

--Quoi! je ne verrai pas ta femme et tes enfants, que je ne connais pas?

--Ma femme et mes enfants ne sont pas l. Les marmots ne quittent pas si
longtemps l'cole du grand-pre, et leur mre ne les quitte pas d'une
heure.

--Tu me disais tre en famille.

--C'tait une manire de dire. Des parents, des amis... Mais je ne te
fais pas de longs adieux. Je reconduis mon monde  Genve, et, dans six
semaines, je reviens te chercher.

--Me chercher?

--Oui. Tu seras libre?

--Libre? Mais non, je ne le serai jamais.

--Tu ne seras jamais libre de ne rien faire; mais tu seras libre de
travailler o tu voudras. Ton engagement avec ta compagnie finit  cette
poque; je viendrai alors te soumettre un projet qui te sourira
peut-tre, et qui, en te crant de grandes occupations selon tes gots
actuels, te rapprochera de moi et de ma famille.

--Me rapprocher de vous autres? Ah! mon ami, vous tes trop heureux pour
moi! Je n'ai jamais envisag la possibilit de ce rapprochement qui me
rappellerait  toute heure un pass affreux pour moi; cette ville, cette
maison!...

--Tu n'habiteras pas la ville, et cette maison, tu ne la reverras plus.
Nous l'avons vendue, elle est dmolie. Mes vieux parents ont regrett
leurs habitudes, mais ils ne regrettent plus rien aujourd'hui. Ils
demeurent chez moi, en pleine campagne, dans un site magnifique, au bord
du Lman. Nous ne sommes plus entasss dans un local devenu trop troit
pour l'augmentation de la famille. Mon pre ne s'occupe plus que de nos
enfants et de quelques lves de choix qui viennent pieusement chercher
ses leons. Moi, je lui ai succd dans sa chaire. Tu vois en moi un
grave professeur s sciences que la botanique ne possde plus
exclusivement. Allons, allons, tu as assez vcu seul! Il faut quitter la
Thbade; tu manques  mon bonheur complet, je t'en avertis.

--Tout cela est fait pour me tenter, mon ami; mais tu oublies que j'ai
un vieux pre infirme, qui vit encore plus seul et plus triste que moi.
Tout l'effort de ma libert reconquise doit tendre  me rapprocher de
lui.

--Je n'oublie rien, mais je dis que tout peut s'arranger. Ne m'te pas
l'esprance et laisse-moi faire.

Il me quitta en m'embrassant avec tant d'effusion, que la source des
douces larmes, depuis longtemps tarie, se rouvrit en moi. Je retournai
au travail, et, quelques heures aprs, je vis, dans un de mes ateliers,
un jeune garon, un enfant de quatorze ou quinze ans, de mine rsolue et
intelligente, qui avait l'air de chercher quelqu'un, et dont je
m'approchai pour savoir ce qu'il voulait.

--Rien, me rpondit-il avec assurance; je regarde.

--Mais savez-vous, mon beau petit bourgeois, lui dit en raillant un
vieil ouvrier, qu'il n'est pas permis de regarder comme a ce qu'on ne
comprend pas?

--Et, si je comprends, reprit l'enfant, qu'avez-vous  dire?

--Et qu'est-ce que vous comprenez? lui demandai-je en souriant de son
aplomb. Racontez-nous cela.

Il me rpondit par une dmonstration chimico-physico-mtallurgique si
bien rcite et si bien rdige, que le vieil ouvrier laissa tomber ses
bras contre son corps et resta comme une statue.

--Dans quel manuel avez-vous appris cela? demandai-je au petit,--car il
tait petit, fort et laid, mais d'une de ces laideurs singulires et
charmantes qui sont tout  coup sympathiques. Je l'examinais avec une
motion qui arrivait  me faire trembler. Il avait de trs-beaux yeux,
un peu divergents, et qui lui faisaient deux profils d'expression
diffrente, l'un bienveillant, l'autre railleur. Le nez, dlicatement
dcoup, tait trop long et trop troit, mais plein d'audace et de
finesse; le teint sombre, la bouche saine, garnie de fortes dents
bizarrement plantes, je ne sais quoi de caressant et de provoquant dans
le sourire, un mlange de disgrce et de charme. Je sentis que je
l'aimais, et, si j'eus une terrible commotion de tout mon tre, je ne
fus presque pas surpris quand il me rpondit:

--Je n'tudie pas les manuels, je rcite la leon de M. le professeur
Obernay, mon matre. Le connaissez-vous par hasard, le pre Obernay? Il
n'est pas plus sot qu'un autre, hein?

--Oui, oui, je le connais, c'est un bon matre! Et vous, tes-vous un
bon lve, monsieur Paul de Valvdre?

--Tiens! reprit-il sans que son visage montrt aucune surprise, voil
que vous savez mon nom, vous? Comment donc est-ce que vous vous appelez?

--Oh! moi, vous ne me connaissez pas; mais comment tes-vous ici tout
seul?

--Parce que je viens y passer six semaines pour tudier, pour voir
comment on s'y prend et comment les mtaux se comportent dans les
expriences en grand. On ne peut pas se faire une ide de cela dans les
laboratoires. Mon professeur a dit: Puisqu'il mord  cette chose-l, je
voudrais qu'il put voir fonctionner quelque grande usine spciale. Et
son fils Henri lui a rpondu: C'est bien simple. Je vais du ct o il
y en a, et je l'y conduirai. J'ai par l des amis qui lui montreront
tout avec de bonnes explications; et me voil.

--Et Henri est parti?... Il vous laisse avec moi?

--Avec vous! Ah! vous disiez que je ne vous connaissais pas! Vous tes
Francis! Je vous cherchais, et j'tais presque sr de vous avoir reconnu
tout de suite!

--Reconnu? Depuis...

--Oh! je ne me souvenais gure de vous; mais votre portrait est dans la
chambre d'Henri, et vous n'tes pas bien diffrent!

--Ah! mon portrait est toujours chez vous?

--Toujours! Pourquoi est-ce qu'il n'y serait pas? Mais,  propos, j'ai
une lettre pour vous, je vais vous la donner.

La lettre tait d'Henri.

Je n'ai pas voulu te dire ce qui m'amenait. J'ai voulu t'en laisser la
surprise. Et puis tu m'aurais peut-tre fait des observations. Il
t'aurait fallu peut-tre une heure pour _te ravoir_ de cette motion-l,
et je n'ai pas une heure  perdre. J'ai laiss ma femme sur le point de
me donner un quatrime enfant, et j'ai peur que son zle ne devance mon
retour. Je ne te dis pas d'avoir soin de notre Paolino comme de la
prunelle de tes yeux. Tu l'aimeras, c'est un dmon adorable. Dans six
semaines, jour pour jour, tu me le ramneras  Blanville, prs des bords
du Lman.

J'embrassai Paul en frmissant et en pleurant. Il s'tonna de mon
trouble et me regarda avec son air chercheur et pntrant. Je me remis
bien vite et l'emmenai chez moi, o son petit bagage avait t dpos
par Henri.

J'tais bien agit, mais, en somme, ivre de bonheur d'avoir  soigner et
 servir cet enfant, qui me rappelait sa mre comme une image confuse 
travers un rayon bris. Par moments, c'tait elle dans ses heures si
rares de gaiet confiante. D'autres fois, c'tait elle encore dans sa
rverie profonde; mais, ds que l'enfant ouvrait la bouche, c'tait
autre chose: il avait, non pas rv, mais cherch et mdit sur un fait.
Il tait aussi positif qu'elle avait t romanesque, passionn comme
elle, mais pour l'tude, et ardent  la dcouverte.

Je le promenai partout. Je le prsentai aux ouvriers comme un fils de
l'atelier, et sur l'heure il fut pris en grande tendresse par ces braves
gens. Je le fis manger avec moi. Je le fis coucher dans mon lit. C'tait
mon enfant, mon matre, mon bien, ma consolation, mon pardon!

Mais il se passa deux jours avant que j'eusse la force de lui parler de
ses parents. Il n'avait presque rien oubli de sa mre. Il se rappelait
surtout avoir vu revenir un cercueil aprs un an d'absence. Il tait
retourn tous les ans  Valvdre depuis ce temps, avec son frre et sa
tante Juste; mais il n'y avait jamais revu son pre.

--Mon papa n'aime plus cet endroit-l, disait-il; il n'y va plus du
tout.

--Et ton pre..., lui dis-je avec une timidit pleine d'angoisse, il
sait que tu es avec moi?

--Mon pre? Il est bien loin encore. Il a t voir l'Himalaya. Tu sais
o c'est? Mais il est en route pour revenir. Dans deux mois, nous le
reverrons. Ah! quel bonheur! Nous l'aimons tant! Est-ce que tu le
connais, toi, mon pre?

--Oui! vous avez tous raison de l'aimer. Est-ce qu'il est absent
depuis...?

--Depuis dix-huit mois; cette fois-ci, c'est bien long! Les autres
annes, il revenait toujours au printemps. Enfin voil bientt
l'automne! Mais, dis donc, Francis, si nous allions un peu _piocher_, au
lieu de bavarder si longtemps?

Qu'as-tu fait? crivais-je  Henri. Tu m'as confi cet enfant, que
j'adore dj, et son pre n'en sait rien! Et il nous blmera peut-tre,
toi de me l'avoir fait connatre, moi d'avoir accept un si grand
bonheur. Il commandera peut-tre  Paul d'oublier jusqu' mon nom. Et,
dans six semaines, je me sparerai de mon trsor pour ne le revoir
jamais!... Avais-je besoin de cette nouvelle blessure?... Mais non,
Valvdre pardonnera  notre imprudence; seulement, il souffrira de voir
que son fils a de l'affection pour moi. Et pourquoi le faire souffrir,
lui qui n'a rien  se reprocher!

Peu de jours aprs, je recevais la rponse d'Henri.

Ma femme vient de me donner une ravissante petite fille. Je suis le
plus heureux des pres. Ne t'inquite pas de Valvdre. Ne te souviens-tu
pas qu'aux plus tristes jours du pass, il m'crivait: Laissez-lui
voir les enfants, s'il le dsire. Avant tout, qu'il soit sauv, qu'il
fasse honneur  la mmoire de celle qui a failli porter son nom! Tu
vois bien que, sans oser le dire, tu avais besoin de cela, puisque tu es
si heureux d'avoir Paolino! Tu verras l'autre aussi. Tu nous verras
tous. Le temps est le grand gurisseur. Dieu l'a voulu ainsi, lui dont
l'oeuvre ternelle est d'effacer pour reconstruire.

Les six semaines passrent vite.--J'avais pris pour mon lve une
affection si vive, que j'tais dispos  tout pour ne pas me sparer de
lui irrvocablement. Je refusai le renouvellement de mon emploi,
j'acceptai les offres d'Obernay sans les connatre,  la seule condition
de pouvoir dcider mon vieux pre  venir se fixer prs de moi. Ne
devant plus rien  personne, je n'tais pas en peine de l'tablir
convenablement et de lui consacrer mes soins.

Blanville tait un lieu admirable, avec une habitation simple, mais
vaste et riante. Les belles ondes du Lman venaient doucement mourir au
pied des grands chnes du parc. Quand nous approchmes, Obernay arrivait
au-devant de nous dans une barque avec Edmond Valvdre, grand, beau et
fort, ramant lui-mme avec _maestria_. Les deux frres s'adoraient et
s'treignirent avec une ardeur touchante. Obernay m'embrassa en toute
hte et pressa le retour. Je vis bien qu'il me mnageait quelque
surprise et qu'il tait impatient de me voir heureux; mais le hros de
la fte fit manquer le coup de thtre qu'on me prparait. Plus
impatient que tous les autres, mon vieux pre goutteux, courant et se
tranant moiti sur sa bquille, moiti sur le bras jeune et solide de
Rosa, vint  ma rencontre sur la grve.

--Oh! mon Dieu, mon Dieu, c'est trop de bonheur! m'criai-je. Vous
trouver l, vous!

--C'est--dire m'y retrouver dfinitivement, rpondit-il, car je ne m'en
vais plus d'ici, moi! On s'est arrang comme je l'exigeais; je paye ma
petite pension, et je ne regrette pas tant qu'on le croirait mes
brouillards de Belgique. Je ne serai pas fch de mourir en pleine
lumire au bord des flots bleus. Tout cela, tu comprends? c'est pour te
dire tout de suite que tu restes et que nous ne nous quittons plus!

Paule arriva aussi en courant avec Moserwald,  qui elle reprochait
d'tre moins agile qu'une nourrice portant son poupon. Je vis du premier
coup d'oeil qu'on s'tait intimement li avec lui et qu'il en tait
fier. L'excellent homme fut bien mu en me voyant. Il m'aimait toujours
et mieux que jamais, car il tait forc de m'estimer. Il tait mari, il
avait pous des millions isralites, une bonne femme vulgaire qu'il
aimait parce qu'elle tait sa femme et qu'elle lui avait donn un
hritier. Il avait fini le roman de sa vie, disait-il, sur une page
trempe de larmes, et la page n'avait jamais sch.

Le pre et la mre d'Obernay n'avaient presque pas vieilli; la scurit
du bonheur domestique leur faisait un automne majestueux et pur. Ils
m'accueillirent comme autrefois. Connaissaient-ils mon histoire? Ils ne
me l'ont jamais laiss deviner.

Deux personnes l'ignoraient  coup sr, Adlade et Rosa. Adlade tait
toujours admirablement belle, et mme plus belle encore  vingt-cinq ans
qu' dix-huit; mais elle n'tait plus, sans contestation, la plus belle
des Genevoises: Rosa pouvait, sinon l'emporter, du moins tenir la
balance en quilibre. Ni l'une ni l'autre n'tait marie; elles taient
toujours les insparables d'autrefois, toujours gaies, studieuses, se
taquinant et s'adorant.

Au milieu de l'affectueux accueil de tous, je m'inquitais de celui qui
m'attendait de la part de mademoiselle Juste. Je savais qu'elle
demeurait  Blanville, et ne m'tonnais pas qu'elle ne vnt pas  ma
rencontre. Je demandai de ses nouvelles. Henri me rpondit qu'elle tait
un peu souffrante et qu'il me conduirait la saluer.

Elle me reut gravement, mais sans antipathie, et, Henri nous ayant
laisss seuls, elle me parla du pass sans amertume.

--Nous avons beaucoup souffert, me dit-elle,--et, quand elle disait
_nous_, elle sous-entendait toujours son frre;--mais nous savons que
vous ne vous tes ni pargn ni tourdi depuis ce temps-l. Nous savons
qu'il faut, je ne dis point oublier, cela n'est pas possible, mais
pardonner. Une grande force est ncessaire pour accepter le pardon, plus
grande que pour l'offrir, je sais cela aussi, moi qui ai de l'orgueil!
Donc, je vous estime beaucoup d'avoir le courage d'tre ici. Restez-y.
Attendez mon frre. Affrontez le premier abord, quel qu'il soit, et,
s'il prononce ce mot terrible et sublime: _Je pardonne!_ courbez la tte
et acceptez.--Alors, seulement alors, vous serez absous  mes yeux... et
aux vtres, mon cher monsieur Francis!

Valvdre arriva huit jours aprs. Il vit ses enfants d'abord, puis sa
soeur ane et Henri. Sans doute, celui-ci plaida ma cause; mais il ne
me convenait pas d'en attendre le jugement. Je le provoquai. Je me
prsentai  Valvdre avant peut-tre qu'il et pris une rsolution  mon
gard. Je lui parlai avec effusion et loyaut, hardiment et humblement,
comme il me convenait de le faire.

Je mis  nu sous ses yeux tout mon coeur, toute ma vie, mes fautes et
mes mrites, mes dfaillances et mes retours de force.

--Vous avez voulu que je fusse sauv, lui dis-je; vous avez t si grand
et si vraiment suprieur  moi dans votre conduite, que j'ai fini par
comprendre le peu que j'tais. Comprendre cela, c'est dj valoir mieux.
Je l'ai compris chaque jour davantage depuis sept ans que je me chtie
sans mnagement. Donc, si je suis sauv, ce n'est pas  ma douleur et 
la bont trs-grande, il est vrai, des autres que je le dois; cette
bont ne venait pas encore d'assez haut pour rduire un orgueil comme le
mien. Venant de vous, elle m'a dompt, et c'est  vous que je dois tout.
prouvez-moi, connaissez-moi tel que je suis aujourd'hui, et
permettez-moi d'tre l'ami dvou de Paul. Par lui, on m'a amen ici
malgr moi; on y a install mon pre, sans que j'en fusse averti; on
m'offre un emploi important et intressant dans la partie que j'ai
tudie et que je crois connatre. On m'a dit que Paul avait une
vocation dtermine pour les sciences auxquelles ce genre de travail se
rattache essentiellement, et que vous approuviez cette vocation. On m'a
dit encore que vous consentiriez peut-tre  ce qu'il ft auprs de moi,
et sous ma direction, son premier apprentissage... Mais cela, on a eu de
la peine  me le faire croire! Ce que je sais, ce que je viens vous
dire, c'est que, si ma prsence devait vous loigner de Blanville, ou
seulement vous en faire franchir le seuil avec moins de plaisir, si le
bien qu'on veut me faire vous semblait trop prs de ma faute, et que, me
jugeant indigne de me consacrer  votre enfant, vous dsapprouviez la
confiance que m'accorde Obernay, je me retirerais aussitt, sachant
trs-bien que ma vie entire vous est subordonne, et que vous avez sur
moi des droits auxquels je ne puis poser aucune limite.

Valvdre me prit la main, la garda longtemps dans la sienne, et me
rpondit enfin:

--Vous avez tout rpar, et vous avez tant expi, qu'on vous doit un
grand soulagement. Sachez que madame de Valvdre tait frappe  mort
avant de vous connatre. Obernay vient de me rvler ce que j'ignorais,
ce qu'il ignorait lui-mme, et ce qu'un homme de la science, un homme
srieux, lui a appris dernirement. Vous ne l'avez donc pas tue...
C'est peut-tre moi! Peut-tre aussi l'euss-je fait vivre plus
longtemps, si elle ne se ft pas dtache de moi. Ce mystre de notre
action sur la destine, personne ne peut le sonder. Soumettons-nous au
fait accompli et ne parlons pas du reste. Vous voil. On vous aime, et
vous pouvez encore tre heureux; il est de votre devoir de chercher 
l'tre. Les malheureux volontaires ne sont pas longtemps utiles. Dieu
les abandonne; il veut que la vie soit une floraison et une
fructification. Mariez-vous. Je sais qu'Obernay, dans le secret de sa
pense, vous destine une de ses soeurs; laquelle, je n'en sais rien, je
ne le lui ai pas demand. Je sais que ces enfants n'ont aucune notion de
son projet. Cette famille-l est trop religieuse pour qu'il s'y commette
des imprudences ou seulement des lgrets. Henri, dans la crainte de
vous crer un trouble en cas de rpulsion de la part de la jeune fille
ou de la vtre, ne vous en parlera jamais; mais il espre que
l'affection viendra d'elle-mme, et il sait que vous aurez cette fois
confiance en lui. Essayez donc de reprendre got  la vie, il en est
temps; vous tes dans votre meilleur ge pour fonder votre avenir. Vous
me consultez avec une dfrence filiale, voil mon conseil. Quant 
Paul, je vous le confie avec d'autant moins de mrite que je compte
rester au moins un an  Genve et que je pourrai voir si vous continuez
 faire bon mnage ensemble. J'irai souvent  Blanville. L'tablissement
que vous allez faire valoir est bien prs de l. Nous nous verrons, et,
si vous avez d'autres avis  me demander, je vous donnerai non pas ceux
d'un sage, mais ceux d'un ami.

Pendant trois mois, je ne fus occup que de mon installation
industrielle. J'avais tout  crer, tout  diriger; c'tait une besogne
norme. Paul, toujours  mes cts, toujours enjou et attentif,
s'initiait  tous les dtails de la pratique, charmant par sa prsence
et son enjouement l'exercice terrible de mon activit. Quand je fus au
courant, le chef principal de l'entreprise, qui n'tait autre que
Moserwald, m'assigna une jolie habitation et un traitement plus
qu'honorable.

Je revenais  la vie,  l'amiti,  l'panouissement de l'me. Chaque
jour claircissait le sombre nuage qui avait si longtemps pes sur moi,
chaque parole amie y faisait percer un rayon de soleil. J'en vins 
songer avec une motion d'esprance et de terreur au projet d'Henri, que
m'avait rvl Valvdre. Valvdre lui-mme y faisait souvent allusion,
et, un jour que, rveur, je regardais de loin les deux soeurs marcher,
radieuses et pures comme deux cygnes, sur les herbes du rivage, il me
surprit, me frappa doucement sur l'paule et me dit en souriant:

--Eh bien, laquelle?

--Jamais Adlade! lui rpondis-je avec une spontanit qui tait
devenue l'habitude de mon coeur avec lui, tant il s'tait empar de ma
foi, de ma confiance et de mon respect filial.

--Et pourquoi jamais Adlade? Je veux savoir pourquoi! Allons, Francis,
dites!

--Ah! cela... je ne puis.

--Eh bien, moi, je vais vous le dire, car elle me l'a dit, _celle qui ne
souffre plus!_ Elle en tait jalouse, et vous craignez que son fantme
ne vienne pleurer et menacer  votre chevet! Rassurez-vous, ce sont l
des croyances impies. Les morts sont purs! Ils remplissent ailleurs une
mission nouvelle, et, s'ils se souviennent de nous, c'est pour bnir, et
pour demander  Dieu de rparer leurs erreurs et leurs mprises en nous
rendant heureux.

--tes-vous bien certain de cela? lui dis-je; est-ce l votre foi?

--Oui, inbranlable.

---Eh bien,... tenez! Adlade, cette splendeur d'intelligence et de
beaut, cette srnit divine, cette modestie adorable... tout cela ne
s'abaissera jamais jusqu' moi! Que suis-je auprs d'elle? Elle sait
toutes choses mieux que moi: la posie, la musique, les langues, les
sciences naturelles,... peut-tre la mtallurgie, qui sait? Elle verrait
trop en moi son infrieur.

--Encore de l'orgueil! dit Valvdre. Souffre-t-on de la supriorit de
ce qu'on aime?

--Mais... je ne l'aime pas, moi! je la vnre, je l'admire, mais je ne
puis l'aimer d'amour!...

--Pourquoi?

--Parce qu'elle en aime un autre.

--Un autre? vous croyez?...

Valvdre resta pensif et comme plong dans la solution d'un problme. Je
le regardai attentivement. Il avait quarante-sept ans, mais il et pu en
cacher dix ou douze. Sa beaut mle et douce, d'une expression si haute
et si sereine, tait encore la seule qui pt fixer les regards d'une
femme de gnie; mais son me tait-elle reste aussi jeune que son
visage? N'avait-il pas trop aim, trop souffert?

--Pauvre Adlade! pensai-je, tu vieilliras peut-tre seule comme Juste,
qui a t belle aussi, femme suprieure aussi, et qui, peut-tre comme
toi, avait plac trop haut son rve de bonheur!

Valvdre marchait en silence auprs de moi. Il reprit la conversation o
nous l'avions laisse.

--Alors, dit-il, c'est Rosa qui vous plat?

--C'est  elle seule que j'oserais songer, si j'esprais lui plaire.

--Eh bien, vous avez raison; Rosa vous ressemble davantage. Il y a
toujours un peu de fougue dans son caractre, et ce ne sera pas un
dfaut  vos yeux. Avec cela, elle est douce dans la pratique de la vie,
non pas rsigne, non pas domine par des convictions aussi arrtes et
aussi raisonnes que celles de sa soeur, mais persuade et entrane par
la tendresse qu'elle ressent et qu'elle inspire. Moins instruite, elle
l'est assez pour une femme qui a les gots du mnage et les instincts de
la famille. Oui, Rosa est aussi un rare trsor, je vous l'ai dj dit,
il y a longtemps. Je ne sais si vous lui plairez. Il y a tant de calme
dans la chastet de ces deux filles! mais il y a un grand moyen pour
tre aim, vous le savez: c'est d'aimer soi-mme, d'aimer avec le coeur,
avec la foi, avec la conscience, avec tout son tre, et vous n'avez pas
encore aim ainsi, je le sais!

Il me quitta, et je me sentis vivifi et comme bni par ses paroles. Cet
homme tenait mon me dans ses mains, et je ne vivais plus, pour ainsi
dire, que de son souffle bienfaisant. En mme temps que chaque aperu de
son lumineux esprit m'ouvrait les horizons du monde naturel et cleste,
chaque lan de son coeur gnreux et pur fermait une plaie ou ranimait
une facult du mien.

Je l'ouvris bientt, ce coeur renouvel,  mon cher Henri. Je lui dis
que j'aimais Rose, mais que jamais je ne le laisserais souponner 
celle-ci sans l'autorisation de sa famille.

--Allons donc! dit Obernay en m'embrassant, voil ce que j'attendais! Eh
bien, la famille consent et dsire. L'enfant t'aimera quand elle saura
que tu l'aimes. C'est ainsi chez nous, vois-tu! On ne se jette pas dans
les rves romanesques, mme quand on est dispos  se laisser
convaincre; on attend la certitude, et on ne plit ni ne maigrit en
attendant! Et pourtant on s'aime longtemps, toujours! Vois mon pre et
ma mre, vois Paule et moi... Ah! que Valvdre et t heureux!...

--S'il et pous Adlade? Je me le suis dit cent fois!

--Tais-toi! dit Obernay en me serrant le bras avec force. Jamais un mot
l-dessus...

Je m'tonnais, il m'imposa encore silence avec autorit.

J'y revins pourtant; le lendemain de mon mariage avec ma bien-aime
Rose, j'insistai. J'tais si heureux! J'aimais enfin, et je combattais
presque la passion, tant son frre an, l'amour, me paraissait plus
beau et plus vrai. Aussi, loin d'tre port  l'gosme du bonheur, je
sentais l'ardent besoin de voir heureux tous ceux que j'aimais, surtout
Valvdre, celui  qui je devais tout, celui qui m'avait sauv du
naufrage, celui qui, par moi bless au coeur, m'avait tendu sa main
libratrice.

Obernay, vaincu par mon affection, me rpondit enfin:

--Tu as cru deviner que, depuis longtemps, bien longtemps dj, dix ans
peut-tre, Valvdre et Adlade s'aimaient d'un grand amour; tu ne t'es
peut-tre pas tromp. Et moi aussi, j'ai eu cent fois, mille fois cette
pense, qui, en de certains moments, devenait une presque certitude.
Valvdre a prsid  l'ducation de mes soeurs autant qu' celle de ses
propres enfants. Il les a vues natre; il a paru les aimer d'une gale
tendresse. Si Adlade a reu de mon pre l'ducation la plus brillante
et de ma mre l'exemple de toutes les vertus, c'est  Valvdre qu'elle
doit le feu sacr, cette flamme intrieure qui brle sans clat, cache
au fond du sanctuaire, garde par une modestie un peu sauvage, le grain
de gnie qui lui fait idaliser et potiser saintement les tudes les
plus arides. Elle n'est donc pas seulement son leve reconnaissante,
elle est son fervent disciple; il est, lui, sa religion, son rvlateur,
l'intermdiaire entre elle et Dieu. Cette foi date de l'enfance, et ne
prira qu'avec elle. Valvdre ne peut pas l'ignorer; mais Valvdre ne se
croit pas aim autrement que comme un pre, et, quoiqu'il ait t plus
d'une fois, dans ces derniers temps surtout, trs-mu, plus que
paternellement mu en la regardant, il se juge trop g pour lui plaire.
Il a combattu sans relche son inclination et l'a si vaillamment
refoule, qu'on et pu la croire vaincue...

--Ami, dis-je en interrompant Obernay, puisque nous avons entam un
sujet aussi dlicat, dis-moi tout... Dj j'ai t allg d'un remords
affreux en apprenant, grce  tes investigations, que madame de Valvdre
tait mortellement atteinte avant de me connatre. Dis-moi
maintenant,--ce que je n'ai jamais os chercher  savoir,--ce que
Moserwald croyait avoir devin: dis-moi si Valvdre avait encore de
l'amour pour sa femme quand je l'ai enleve.

--Non, rpondit Obernay; je sais que non, j'en suis certain.

--Il te l'a dit, je le sais, il t'a parl d'elle avec le plus profond
dtachement, il se croyait bien guri; mais l'amour a des inconsquences
mystrieuses.

--La _passion_, oui; l'_amour_, non! La passion est illogique et
incomprhensible; c'est l son caractre, et je te dirai ici un mot de
Valvdre: La passion est un amour malade qui est devenu fou!

--On pourrait tout aussi bien dire que l'amour est une passion qui se
porte bien.

--On peut jouer sur tous les mots; mais Valvdre ne joue avec rien, lui!
Il tait trop grand logicien pour se mentir  lui-mme. L'me d'un vrai
savant est la droiture mme, parce qu'elle suit la mthode d'un esprit
adonn  la scrupuleuse clairvoyance. Valvdre est trs-ardent et mme
imptueux par nature. Son mariage irrflchi prouve la spontanit de sa
jeunesse, et, dans son ge mr, je l'ai vu aux prises avec la fureur des
lments, emport lui-mme au del de toute prudence par la fureur des
dcouvertes. S'il et eu de l'amour pour sa femme, il et bris ses
rivaux et toi-mme. Il l'et poursuivie, il l'et ramene et passionne
de nouveau. Ce n'tait pas difficile avec une me aussi flottante que
celle de cette pauvre femme; mais une pareille lutte n'tait pas digne
d'un homme dtromp, et il savait qu'Alida, rendue pour quelque temps 
ses devoirs, ne pouvait pas tre sauve. Il craignait, d'ailleurs, de la
briser elle-mme en la domptant, et, avant tout, par instinct et par
principe, il a horreur de faire souffrir. N'exagre donc rien, calme
l'excs de tes remords, et d'tres humains ne fais pas des hros
fantastiques. Certes, Valvdre, amoureux de sa femme et te ramenant
auprs de son lit de mort pour te pardonner devant elle, serait plus
potique; mais il ne serait pas vrai, et je l'aime mieux vrai, parce que
je ne puis aimer ce qui est contraire aux lois de la nature. Valvdre
n'est pas un dieu, c'est un homme de bien. Je me mfierais beaucoup d'un
homme qui ne pourrait pas dire: _Homo sum!_...

--Je te remercie de me dire tout cela, d'autant plus que cela n'te rien
pour moi  la grandeur de Valvdre. Amoureux et jaloux, il et pu, dans
sa gnrosit, ne cder qu'aux faiblesses, qui sont, tout aussi bien que
les violences, du domaine de la passion. Cette grande amiti
compatissante qui, en lui, survivait  l'amour, ce besoin d'adoucir les
plaies des autres en respectant leur libert morale, ce soin religieux
de conduire doucement  la tombe la mre de ses enfants, de sauver au
moins son me, tout cela est au-dessus de la nature humaine ordinaire,
tu auras beau dire!

--Rien de ce qui est beau n'est au-dessus d'elle dans l'ordre des
sentiments vrais et de la part d'une me d'lite. Aussi tu penses bien
que je ne fais plus la guerre  ton enthousiasme quand c'est Valvdre
qui en est l'objet. Te voil rassur sur certains points; mais il ne
faut pas aller d'un excs  l'autre. Si tu n'as pas inflig les tortures
de la jalousie, tu as profondment contrist et inquit le coeur de
l'poux, toujours ami, et du pre, soucieux de la dignit de sa famille.
Les grands caractres souffrent dans toutes leurs affections, parce que
toutes sont grandes, de quelque nature qu'elles soient. A la mort de sa
femme, Valvdre a donc cruellement souffert de la pense qu'elle avait
vcu sans bonheur, et qu'il n'avait pu, par aucun dvouement, par aucun
sacrifice, lui donner autre chose qu'un instant de calme et d'espoir 
sa dernire heure. Voil Valvdre tout entier; mais Valvdre amoureux
d'un plus pur idal redevient mystrieux pour moi. Le respect de cet
idal va chez lui jusqu' la peur. Moi, au refroidissement graduel de sa
familiarit avec Adlade, qu'il tutoie encore, mais qu'il n'embrasse
plus au front comme il embrasse Rose, j'ai vu qu'elle n'tait plus pour
lui comme les autres enfants de la maison. J'ai cru voir aussi,  chaque
voyage qu'il a entrepris, au dernier surtout, un effort suprme, comme
un devoir accompli, mais plus pnible de jour en jour. Enfin il l'aime,
je le crois; mais je ne le sais pas, et ma position m'empche de le lui
demander. Il est fort riche, d'un nom clbre dans la science,
trs-au-dessus, selon le monde, de cette petite bourgeoise qui cache
avec un soin farouche ses talents et sa beaut. Je ne crains pas que lui
m'accuse jamais d'ambition; pourtant il est des convenances d'ducation
au-dessus desquelles je ne suis pas encore assez philosophe pour me
placer, et, si Valvdre me cache depuis si longtemps son secret, c'est
qu'il a des raisons que j'ignore, et qui rendraient mes avances pnibles
pour lui, humiliantes pour moi.

--Ces raisons, je les saurai, m'criai-je, je veux les savoir.

--Ah! prends garde, prends garde, mon ami! Si nous nous trompions sur le
compte d'Adlade! si, au moment o, encourag et renaissant 
l'esprance, Valvdre s'apercevait qu'il n'est pas aim comme il aime!
Adlade est un bien autre mythe que lui! Cette fille qui a l'air si
heureux, l'oeil si pur, le caractre si gal, l'esprit si studieux, la
joue si frache, que ni le dsir, ni l'esprance, ni la crainte ne
semblent pouvoir atteindre; cette Andromde souriante au milieu des
monstres et des chimres, sur son rocher d'albtre inaccessible aux
souillures comme aux temptes... pourquoi  vingt-six ans n'est-elle pas
marie? Elle a t demande par des hommes de mrite placs dans les
conditions les plus honorables, et, malgr les dsirs de sa mre, malgr
mes instances, malgr les conseils de Juste et de ma femme, elle a souri
en disant: Je ne veux pas me marier!--Jamais? lui a dit un jour
Valvdre.--Jamais!

--Dis-moi, Henri, Alida vivait-elle alors?

--Oui.

--Et, depuis qu'elle n'est plus, Adlade a-t-elle rpt _jamais?_

--Maintes fois.

--Valvdre prsent?

--Je ne sais plus. Tu m'y fais songer! il tait peut-tre loin, elle
avait peut-tre reperdu l'esprance.

--Allons, allons! tu n'as pas encore assez bien observ. C'est  moi de
travailler  dchiffrer la grande nigme. La philosophie stocienne,
acquise par l'tude de la sagesse, est une sainte et belle chose,
puisqu'elle peut alimenter des flammes si pures, si constantes et si
paisibles; mais toute vertu a son excs et son pril. N'en est-ce pas un
trs-grand que de condamner au clibat et  un ternel combat intrieur
deux tres dont l'union semble tre crite  la plus belle page des lois
divines?

--Juste Valvdre a vcu trs-calme, trs-digne, trs-forte, trs-fconde
en bienfaits et en dvouements,... et pourtant elle a aim sans bonheur
et sans espoir.

--Qui donc?

--Tu ne l'as jamais su?

--Et je ne le sais pas.

--Elle a aim le frre de ta mre, l'oncle qui te chrissait, l'ami et
le matre de Valvdre, Antonin Valigny. Malheureusement, il tait mari,
et Adlade a beaucoup rflchi sur cette histoire.

--Ah! voil donc pourquoi Juste m'a pardonn d'avoir tant offens et
afflig Valvdre! Mais mon oncle est mort, et la mort ne laisse pas
d'agitation. Sois sr, Henri, qu'Adlade souffre plus que Juste. Elle
est plus forte que sa souffrance, voil tout; mais son bonheur, si elle
en a, est l'oeuvre de sa volont, et j'ai cru, moi aussi, pendant sept
ans, qu'on pouvait vivre sur son propre fonds de sagesse et de
rsignation. Aujourd'hui que je vis  deux, je sais bien qu'hier je ne
vivais pas!...

Henri m'embrassa et me laissa agir. Ce fut une oeuvre de patience, de
ruse innocente et d'obstination dvoue. Il me fallut surprendre des
quarts de mots et des ombres de regard; mais ma chre Rose, plus hardie
et plus confiante, m'aida et vit clair avant moi.

Ils s'aimaient et ne se croyaient pas aims l'un de l'autre. Le jour o,
par mes soins et mes encouragements, ils s'entendirent fut le plus beau
de leur vie et de la mienne.

FIN

IMPRIMERIE DE L. TOINON ET Ce, A SAINT-GERMAIN.





End of the Project Gutenberg EBook of Valvdre, by George Sand

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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