The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rvolution franaise, IV
by Adolphe Thiers

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Title: Histoire de la Rvolution franaise, IV

Author: Adolphe Thiers

Release Date: August 24, 2020 [EBook #10678]

Language: French

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HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE


PAR M.A. THIERS


DE L'ACADMIE FRANAISE





TOME QUATRIME



CONVENTION NATIONALE.


CHAPITRE VII.


SUITE DE NOS REVERS MILITAIRES; DFAITE DE NERWINDE.--PREMIRES
NGOCIATIONS DE DUMOURIEZ AVEC L'ENNEMI.--SES PROJETS DE CONTRE-VOLUTION;
IL TRAITE AVEC L'ENNEMI.--VACUATION DE LA BELGIQUE.--PREMIERS TROUBLES DE
L'OUEST; MOUVEMENTS INSURRECTIONNELS DANS LA VENDE.--DCRETS
RVOLUTIONNAIRES.--DSARMEMENT DES _suspects_.--ENTRETIEN DE DUMOURIEZ
AVEC DES MISSAIRES DES JACOBINS.--IL FAIT ARRTER ET LIVRE AUX
AUTRICHIENS LES COMMISSAIRES DE LA CONVENTION.--DCRET CONTRE LES
BOURBONS.--MISE EN ARRESTATION DU DUC D'ORLANS ET DE SA FAMILLE.
--DUMOURIEZ, ABANDONN DE SON ARME APRS SA TRAHISON, SE RFUGIE DANS LE
CAMP DES IMPRIAUX; OPINION SUR CE GNRAL.--CHANGEMENTS DANS LES
COMMANDEMENTS DES ARMES DU NORD ET DU RHIN.--BOUCHOTTE EST NOMM MINISTRE
DE LA GUERRE  LA PLACE DE BEURNONVILLE DESTITU.


On a vu, dans le prcdent chapitre, dans quel tat d'exaspration se
trouvaient les partis de l'intrieur, et les mesures extraordinaires que
le gouvernement rvolutionnaire avait prises pour rsister  la coalition
trangre et aux factions du dedans. C'est au milieu de ces circonstances,
de plus en plus imminentes, que Dumouriez, revenu de Hollande, rejoignit
son arme  Louvain. Nous l'avons vu dployant son autorit contre les
commissaires du pouvoir excutif, et repoussant de toutes ses forces le
jacobinisme qui tchait de s'introduire en Belgique. A toutes ces
dmarches il en ajouta une plus hardie encore, et qui devait le conduire 
la mme fin que Lafayette. Il crivit, le 12 mars, une lettre  la
convention, dans laquelle, revenant sur la dsorganisation des armes
opre par Pache et les jacobins, sur le dcret du 15 dcembre, sur les
vexations exerces contre les Belges, il imputait tous les maux prsens 
l'esprit dsorganisateur qui se rpandait de Paris sur la France, et de la
France dans les pays affranchis par nos armes. Cette lettre, pleine
d'expressions audacieuses, et surtout de remontrances, qu'il n'appartenait
pas  un gnral de faire, arriva au comit de sret gnrale, au moment
mme o de si nombreuses accusations s'levaient contre Dumouriez, et o
l'on faisait de continuels efforts pour lui conserver la faveur populaire,
et l'attacher lui-mme  la rpublique. Cette lettre fut tenue secrte, et
sur-le-champ on lui envoya Danton pour l'engager  la rtracter.

Dumouriez rallia son arme en avant de Louvain, ramena ses colonnes
disperses, jeta un corps vers sa droite pour garder la Campine, et pour
lier ses oprations avec les derrires de l'arme hasarde en Hollande.
Aussitt aprs, il se dcida  reprendre l'offensive pour rendre la
confiance  ses soldats. Le prince de Cobourg, aprs s'tre empar du
cours de la Meuse depuis Lige jusqu' Mastrich, et s'tre port au-del
jusqu' Saint-Tron, avait fait occuper Tirlemont par un corps avanc.
Dumouriez fit reprendre cette ville; et, voyant que l'ennemi n'avait pas
song  garder la position importante de Goidsenhoven, laquelle domine
tout le terrain entre les deux Gettes, il y dirigea quelques bataillons,
qui s'y tablirent sans difficult. Le lendemain, 16 mars, l'ennemi voulut
recouvrer cette position perdue, et l'attaqua avec une grande vigueur.
Dumouriez, qui s'y attendait, la fit soutenir, et s'attacha  ranimer ses
troupes par ce combat. Les Impriaux repousss, aprs avoir perdu sept 
huit cents hommes, repassrent la petite Gette et allrent se poster entre
les villages de Neerlanden, Landen, Nerwinden, Overwinden et Racour. Les
Franais, encourags par cet avantage, se placrent de leur ct en avant
de Tirlemont et dans plusieurs villages situs  la gauche de la petite
Gette, devenue la ligne de sparation des deux armes.

Dumouriez rsolut ds lors de donner une grande bataille, et cette pense
tait aussi sage que hardie. La guerre mthodique ne convenait pas  ses
troupes peu disciplines encore. Il fallait redonner de l'clat  nos
armes, rassurer la convention, s'attacher les Belges, ramener l'ennemi
au-del de la Meuse, le fixer l pour un temps, ensuite voler de nouveau
en Hollande, pntrer dans une capitale de la coalition, et y porter la
rvolution. A ces projets Dumouriez ajoutait encore, dit-il, le
rtablissement de la constitution de 1791, et le renversement des
dmagogues, avec le secours des Hollandais et de son arme. Mais cette
addition tait une folie, ici comme au moment o il tait sur le Moerdik:
ce qu'il y avait de sage, de possible et de vrai dans son plan, c'tait de
recouvrer son influence, de rtablir nos armes, et d'tre rendu  ses
projets militaires par une bataille gagne. L'ardeur renaissante de son
arme, sa position militaire, tout lui donnait une esprance fonde de
succs; d'ailleurs il fallait beaucoup hasarder dans sa situation, et il
ne devait pas hsiter.

Notre arme s'tendait sur un front de deux lieues, et bordait la petite
Gette, de Neer-Heylissem  Leaw. Dumouriez rsolut d'oprer un mouvement
de conversion, qui ramnerait l'ennemi entre Leaw et Saint-Tron. Sa gauche
tant appuye  Leaw comme sur un pivot, sa droite devait tourner par
Neer-Heylissem, Racour et Landen, et obliger les Autrichiens  reculer
devant elle jusqu' Saint-Tron. Pour cela il fallait traverser la petite
Gette, franchir ses rives escarpes, prendre Leaw, Orsmal, Neerwinden,
Overwinden et Racour. Ces trois derniers villages, faisant face  notre
droite, qui devait les parcourir dans son mouvement de conversion,
formaient le principal point d'attaque. Dumouriez, divisant sa droite en
trois colonnes aux ordres de Valence, leur enjoignit de passer la Gette au
pont de Neer-Heylissem: l'une devait dborder l'ennemi, l'autre prendre
vivement la tombe leve de Middelwinden, foudroyer de cette hauteur le
village d'Overwinden et s'en emparer, la troisime attaquer le village de
Neerwinden par sa droite. Le centre, confi au duc de Chartres, et compos
de deux colonnes, avait ordre de passer au pont d'Esemal, de traverser
Laer, et d'attaquer de front Neerwinden, dj menac sur son premier flanc
par la troisime colonne. Enfin, la gauche, aux ordres de Miranda, devait
se diviser en deux et trois colonnes, occuper Leaw et Orsmal, et s'y
maintenir, tandis que le centre et la droite, marchant en avant aprs la
victoire, opreraient le mouvement de conversion, qui tait le but de
la bataille.

Ces dispositions furent arrtes le 17 mars au soir. Le lendemain 18, ds
neuf heures du matin, toute l'arme s'branla avec ordre et ardeur. La
Gette fut traverse sur tous les points. Miranda fit occuper Leaw par
Champmorin, il s'empara lui-mme d'Orsmal, et engagea une canonnade avec
l'ennemi, qui s'tait retir sur les hauteurs de Halle, et s'y tait
fortement retranch. Le but se trouvait atteint sur ce point. Au centre et
 droite, le mouvement s'opra  la mme heure, les deux parties de
l'arme traversrent Elissem, Esemal, Neer-Heylissem, et, malgr un feu
meurtrier, franchirent avec beaucoup de courage les hauteurs escarpes qui
bordaient la Gette. La colonne de l'extrme droite traversa Racour,
dborda dans la plaine, et au lieu de s'y tendre, comme elle en avait
l'ordre, commit la faute de se replier sur Overwinden pour chercher
l'ennemi. La seconde colonne de la droite, aprs avoir t retarde dans
sa marche, se lana avec une imptuosit hroque sur la tombe leve de
Middelwinden, et en chassa les impriaux; mais au lieu de s'y tablir
fortement, elle ne fit que la traverser, et s'empara d'Overwinden. La
troisime colonne entra dans Neerwinden, et commit une autre faute par
l'effet d'un malentendu, celle de s'tendre trop tt hors du village, et
de s'exposer par l  en tre expulse par un retour des Impriaux.
L'arme franaise touchait cependant  son but; mais le prince de Cobourg
ayant d'abord commis la faute de ne pas attaquer nos troupes  l'instant
o elles traversaient la Gette, et gravissaient ses bords escarps, la
rparait en donnant un ordre gnral de reprendre les positions
abandonnes. Des forces suprieures taient portes sur notre gauche
contre Miranda. Clerfayt, profitant de ce que la premire colonne n'avait
pas persist  le dborder, de ce que la seconde ne s'tait pas tablie
sur la tombe de Middelwinden, de ce que la troisime et les deux composant
le centre s'taient accumules confusment dans Neerwinden, traversait la
plaine de Landen, reprenait Racour, la tombe de Middelwinden, Overwinden
et Neerwinden. Dans ce moment, les Franais taient dans une position
dsastreuse. Chasss de tous les points qu'ils avaient occups, rejets
sur le penchant des hauteurs, dbordes par leur droite, foudroys sur leur
front par une artillerie suprieure, menacs par deux corps de cavalerie,
et ayant une rivire  dos, ils pouvaient tre dtruits, et l'auraient t
certainement si l'ennemi, au lieu de porter la plus grande partie de ses
forces sur leur gauche, et pouss plus vivement leur centre et leur
droite. Dumouriez, accourant alors sur ce point menac, rallie ses
colonnes, fait reprendre la tombe de Middelwinden, et marche lui-mme sur
Neerwinden, dj pris deux fois par les Franais, et repris deux fois
aussi par les Impriaux. Dumouriez y rentre pour la troisime fois, aprs
un horrible carnage. Ce malheureux village tait encombr d'hommes et de
chevaux, et dans la confusion de l'attaque, nos troupes s'y taient
accumules et dbandes. Dumouriez, sentant le danger, abandonne ce champ
embarrass de dbris humains, et recompose ses colonnes  quelque distance
du village. L, il s'entoure d'artillerie, et se dispose  se maintenir
sur ce champ de bataille. Dans ce moment, deux colonnes de cavalerie
fondent sur lui; l'une de Neerwinden, l'autre d'Overwinden. Valence
prvient la premire  la tte de la cavalerie franaise, la charge
imptueusement, la repousse, et, couvert de glorieuses blessures, est
oblig de cder son commandement au duc de Chartres. Le gnral Thouvenot
reoit la seconde avec calme, la laisse s'engager au sein de notre
infanterie, dont il fait ouvrir les rangs, puis il ordonne tout  coup une
double dcharge de mitraille et de mousqueterie, qui, faite  bout
portant, accable la cavalerie impriale et la dtruit presque entirement.
Dumouriez reste ainsi matre du champ de bataille, et s'y tablit pour
achever le lendemain son mouvement de conversion.

La journe avait t sanglante; mais le plus difficile semblait excut.
La gauche, tablie ds le matin  Leaw et Orsmal, devait n'avoir plus
rien  faire, et le feu ayant cess  deux heures aprs midi, Dumouriez
croyait qu'elle avait conserv son terrain. Il se regardait comme
victorieux, puisqu'il occupait tout le champ de bataille. Cependant la
nuit approchait, la droite et le centre allumaient leurs feux, et aucun
officier n'tait venu apprendre  Dumouriez, de la part de Miranda, ce qui
se passait sur son flanc gauche. Alors il conoit des doutes, et bientt
des inquitudes. Il part  cheval avec deux officiers et deux domestiques,
et trouve le village de Laer abandonn par Dampierre, qui commandait sous
le duc de Chartres l'une des deux colonnes du centre. Dumouriez apprend l
que la gauche, entirement dbande, avait repass la Gette, et avait fui
jusqu' Tirlemont; et que Dampierre, se voyant alors dcouvert, s'tait
report en arrire, au poste qu'il occupait le matin avant la bataille. Il
part aussitt ventre  terre, accompagn de ses deux domestiques et de ses
deux officiers, manque d'tre pris par les hulans autrichiens, arrive vers
minuit  Tirlemont, et trouve Miranda qui s'tait repli  deux lieues du
champ de bataille, et que Valence, transport l par suite de ses
blessures, engageait vainement  se reporter en avant. Miranda, entr 
Orsmal ds le matin, avait t attaqu au moment o les Impriaux
reprenaient toutes leurs positions. La plus grande partie des forces de
l'ennemi avait port sur son aile, qui forme en partie des volontaires
nationaux, s'tait dbande et avait fui jusqu' Tirlemont. Miranda,
entran, n'avait eu ni le temps ni la force de rallier ses soldats,
quoique Miacsinsky ft venu  son secours avec un corps de troupes
fraches; il ne songea mme pas  en faire prvenir le gnral en chef.
Quant  Champmorin, plac  Leaw avec la dernire colonne, il s'y tait
maintenu jusqu'au soir, et n'avait song  rentrer  Bingen, son point de
dpart, que vers la fin de la journe.

L'arme franaise se trouva ainsi dtache, partie en arrire de la Gette,
partie en avant; et si l'ennemi, moins intimid par une action aussi
opinitre, et voulu pousser ses avantages, il pouvait couper notre ligne,
anantir notre droite campe  Neerwinden, et mettre en fuite la gauche
dj replie. Dumouriez, sans s'pouvanter, se dcide froidement  la
retraite, et ds le lendemain matin il se prpare  l'excuter. Pour cela,
il s'empare de l'aile de Miranda, tche de lui rendre quelque courage, et
veut la reporter en avant pour arrter l'ennemi sur la gauche de la ligne,
tandis que le centre et la droite, faisant leur retraite, essaieront de
repasser la Gette. Mais cette portion de l'arme, abattue par sa dfaite
de la veille, n'avance qu'avec peine. Heureusement Dampierre, qui avait
repass la Gette le jour mme avec une colonne du centre, appuie le
mouvement de Dumouriez, et se conduit avec autant d'intelligence que de
courage. Dumouriez, toujours au milieu de ses bataillons, les soutient, et
veut les conduire sur la hauteur de Wommersem, qu'ils avaient occupe la
veille avant le commencement de la bataille. Les Autrichiens y avaient
plac des batteries, et faisaient de ce point un feu meurtrier. Dumouriez
se met  la tte de ces soldats abattus, leur fait sentir qu'il vaut mieux
tenter l'attaque que de recevoir un feu continu, qu'ils en seront quittes
pour une charge, bien moins meurtrire pour eux que cette froide
immobilit en prsence d'une artillerie foudroyante. Deux fois il les
branle, et deux fois, comme dcourags par le souvenir de la veille, ils
s'arrtent; et tandis qu'ils supportent avec une constance hroque le feu
Des hauteurs de Wommersem, il n'ont pas le courage beaucoup plus facile de
charger  la baonnette. Dans cet instant un boulet emporte le cheval de
Dumouriez: il est renvers et couvert de terre. Ses soldats pouvants
sont prts  fuir  cette vue, mais il se relve avec une extrme
promptitude, remonte  cheval, et continue  les maintenir sur le champ de
bataille.

Pendant ce temps, le duc de Chartres oprait la retraite de la droite et
de la moiti du centre. Conduisant ses quatre colonnes avec autant
d'intrpidit que d'intelligence, il se retire froidement en prsence d'un
ennemi formidable, et traverse les trois ponts de la Gette sans avoir t
entam. Dumouriez replie alors son aile gauche, ainsi que la colonne de
Dampierre, et rentre dans les positions de la veille, en prsence d'un
ennemi saisi d'admiration pour sa belle retraite. Le 19, l'arme se
trouvait, comme le 17, entre Hackenhoven et Goidsenhoven, mais avec une
perte de quatre mille morts, avec une dsertion de plus de dix mille
fuyards, qui couraient dj vers l'intrieur, et avec le dcouragement
d'une bataille perdue.

Dumouriez, dvor de chagrins, agit de sentimens contraires, songeait
tantt  se battre  outrance contre les Autrichiens, tantt  dtruire la
faction des jacobins, auxquels il attribuait la dsorganisation et les
revers de son arme. Dans les accs de sa violente humeur, il parlait tout
haut contre la tyrannie de Paris, et ses propos, rpts par son
tat-major, circulaient dans toute l'arme. Nanmoins, quoique livr  un
singulier dsordre d'esprit, il ne perdit pas le sang-froid ncessaire
dans une retraite, et il fit les meilleures dispositions pour occuper
long-temps la Belgique par les places fortes, s'il tait oblig de
l'vacuer avec ses armes. En consquence il ordonna au gnral d'Harville
de jeter une forte garnison dans le chteau de Namur, et de s'y maintenir
avec une division. Il envoya le gnral Ruault  Anvers pour recueillir
les vingt mille hommes de l'expdition de Hollande, et garder l'Escaut,
Tandis que de bonnes garnisons occuperaient Breda et Gertruydenberg. Son
but tait de former ainsi un demi-cercle de places fortes, passant par
Namur, Mons, Tournay, Courtray, Anvers, Breda et Gertruydenberg; de se
placer au centre de ce demi-cercle, et d'y attendre les renforts
ncessaires pour agir plus nergiquement. Le 22, il livra, devant Louvain,
un combat de position aux Impriaux, qui fut aussi grave que celui de
Goidsenhoven, et leur cota autant de monde. Le soir, il eut une entrevue
avec le colonel Mack, officier ennemi qui exerait une grande influence
sur les oprations des coaliss, par la rputation dont il jouissait en
Allemagne. Ils convinrent de ne plus livrer de combats dcisifs, de se
suivre lentement et en bon ordre, pour pargner le sang des soldats et
mnager les pays qui taient le thtre de la guerre. Cette espce
d'armistice, toute favorable aux Franais, qui se seraient dbands s'ils
avaient t attaqus vivement, convenait aussi parfaitement au timide
systme de la coalition, qui, aprs avoir recouvr la Meuse, ne voulait
plus rien tenter de dcisif avant la prise de Mayence. Telle fut la
premire ngociation de Dumouriez avec l'ennemi. La politesse du colonel
Mack, ses manires engageantes, purent disposer l'esprit si agit du
gnral  recourir  des secours trangers. Il commenait  ne plus
apercevoir d'avenir dans la carrire o il se trouvait engag: si quelques
mois auparavant il prvoyait succs, gloire, influence, en commandant les
armes franaises, et si cette esprance le rendait plus indulgent pour
les violences rvolutionnaires, aujourd'hui battu, dpopularis,
attribuant la dsorganisation de son arme  ces mmes violences, il
voyait avec horreur des dsordres qu'il avait pu autrefois ne considrer
qu'avec indiffrence. lev dans les cours, ayant vu de ses yeux quelle
machine fortement organise il fallait pour assurer la dure d'un tat, il
ne pouvait concevoir que des bourgeois soulevs pussent suffire  une
opration aussi complique que celle du gouvernement. Dans une telle
situation, si un gnral, administrateur et guerrier  la fois, tient la
force dans ses mains, il est difficile que l'ide ne lui vienne pas de
l'employer pour terminer des dsordres qui pouvantent sa pense et
menacent mme sa personne. Dumouriez tait assez hardi pour concevoir une
pareille ide; et, ne voyant plus d'avenir en servant la rvolution par
des victoires, il songea  s'en former un autre en ramenant cette
rvolution  la constitution de 1791, et en la rconciliant  ce prix avec
toute l'Europe. Dans ce plan, il fallait un roi, et les hommes importaient
assez peu  Dumouriez pour qu'il ne s'inquitt pas beaucoup du choix. On
lui reprocha alors de vouloir placer sur le trne la maison d'Orlans. Ce
qui porta  le croire, c'est son affection pour le duc de Chartres, auquel
il avait mnag  l'arme le rle le plus brillant. Mais cette preuve
tait fort insignifiante, car le jeune duc avait mrit tout ce qu'il
avait obtenu, et d'ailleurs rien ne prouvait dans sa conduite un concert
avec Dumouriez. Une autre considration persuada tous les esprits: c'est
que, dans le moment, il n'y avait pas d'autre choix possible, si l'on
voulait crer une dynastie nouvelle. Le fils du roi mort tait trop jeune,
et d'ailleurs le rgicide n'admettait pas une rconciliation aussi prompte
avec la dynastie. Les oncles taient en tat d'hostilit; et il ne restait
que la branche d'Orlans, aussi compromise dans la rvolution que les
jacobins eux-mmes, et seule capable d'carter toutes les craintes des
rvolutionnaires. Si l'esprit agit de Dumouriez s'arrta  un choix, il
ne put en former d'autre alors, et ce fut cette ncessit qui le fit
accuser de songer  mettre la famille d'Orlans sur le trne. Il le nia
dans l'migration; mais cette dngation intresse ne prouve rien; et il
ne faut pas plus le croire sur ce point que sur la date antrieure qu'il a
prtendu donner  ses desseins. Il a voulu dire en effet que son projet de
rsistance contre les jacobins tait plus ancien, mais ce fait est faux.
Ce n'est qu'alors, c'est--dire lorsque la carrire des succs lui fut
ferme, qu'il songea  s'en ouvrir une autre. Dans ce projet, il entrait
du ressentiment personnel, du chagrin de ses revers, enfin une indignation
sincre, mais tardive, contre les dsordres sans issue qu'il prvoyait
maintenant sans aucune illusion.

Le 22, il trouva  Louvain Danton et Lacroix qui venaient lui demander
raison de la lettre crite le 12 mars  la convention, et tenue secrte
par le comit de sret gnrale. Danton, avec lequel il sympathisait,
esprait le ramener  des sentimens plus calmes, et le rattacher  la
cause commune. Mais Dumouriez traita les deux commissaires et Danton
lui-mme avec beaucoup d'humeur, et leur laissa dcouvrir les plus
sinistres dispositions. Il se rpandit en nouvelles plaintes contre la
convention et les jacobins, et ne voulut pas rtracter sa lettre.
Seulement il consentit  crire deux mots, pour dire qu'il en donnerait
plus tard l'explication. Danton et Lacroix partirent sans avoir rien pu
obtenir, et le laissant dans la plus violente agitation.

Le 23, aprs une rsistance assez vive pendant toute la journe, plusieurs
corps abandonnrent leurs postes, et il fut oblig de quitter Louvain en
dsordre. Heureusement l'ennemi n'aperut rien de ce mouvement, et n'en
profita pas pour achever de jeter la confusion dans notre arme, en la
poursuivant. Dumouriez spara alors la troupe de ligne des volontaires, la
runit  l'artillerie, et en composa un corps d'lite de quinze mille
Hommes, avec lequel il se plaa lui-mme  l'arrire-garde. L, se
montrant au milieu de ses soldats, escarmouchant tous les jours avec eux,
il parvint  donner  sa retraite une attitude plus ferme. Il fit vacuer
Bruxelles avec beaucoup d'ordre, traversa cette ville le 25, et le 27 vint
camper  Ath. L, il eut de nouvelles confrences avec le colonel Mack, en
fut trait avec beaucoup de dlicatesse et d'gards; et cette entrevue,
qui n'avait pour objet que de rgler les dtails de l'armistice, se
changea bientt en une ngociation plus importante. Dumouriez confia tous
ses ressentimens au colonel tranger, et lui dcouvrit ses projets de
renverser la convention nationale. Ici, abus par le ressentiment,
s'exaltant sur l'ide d'une dsorganisation gnrale, le sauveur de la
France dans l'Argonne obscurcit sa gloire en traitant avec un ennemi dont
l'ambition devait rendre toutes les intentions suspectes, et dont la
puissance tait alors la plus dangereuse pour nous. Il n'y a, comme nous
l'avons dj dit, qu'un choix pour l'homme de gnie dans ces situations
difficiles: ou se retirer et abdiquer toute influence, pour ne pas tre
complice d'un systme qu'il dsapprouve; ou s'isoler du mal qu'il ne peut
empcher, et faire une chose, une seule chose, toujours morale, toujours
glorieuse, travailler  la dfense de son pays.

Dumouriez convint avec le colonel Mack qu'il y aurait une suspension
d'armes entre les deux armes; que les Impriaux n'avanceraient pas sur
Paris, pendant qu'il y marcherait lui-mme, et que l'vacuation de la
Belgique serait le prix de cette condescendance; il fut aussi stipul que
la place de Cond serait temporairement donne en garantie, et que, dans
le cas o Dumouriez aurait besoin des Autrichiens, ils seraient  ses
ordres. Les places fortes devaient recevoir des garnisons composes d'une
moiti d'impriaux et d'une moiti de Franais, mais sous le commandement
de chefs franais, et  la paix toutes les places seraient rendues. Telles
furent les coupables conventions faites par Dumouriez avec le prince de
Cobourg, par l'intermdiaire du colonel Mack.

On ne connaissait encore  Paris que la dfaite de Neerwinden et
l'vacuation successive de la Belgique. La perte d'une grande bataille,
une retraite prcipite, concourant avec les nouvelles qu'on avait reues
de l'Ouest, y causrent la plus grande agitation. Un complot avait t
dcouvert  Rennes, et il paraissait tram par les Anglais, les seigneurs
bretons et les prtres non asserments. Dj des mouvemens avaient clat
dans l'Ouest,  l'occasion de la chert des subsistances et de la menace
de ne plus payer le culte; maintenant c'tait dans le but avou de
dfendre la cause de la monarchie absolue. Des rassemblemens de paysans,
demandant le rtablissement du clerg et des Bourbons, s'taient montrs
aux environs de Rennes et de Nantes. Orlans tait en pleine insurrection,
et le reprsentant Bourdon avait manqu d'y tre assassin. Les rvolts
s'levaient dj  plusieurs milliers d'hommes. Il ne fallait rien moins
que des armes et des gnraux pour les rduire. Les grandes villes
dpchaient leurs gardes nationales; le gnral Labourdonnaie avanait
avec son corps, et tout annonait une guerre civile des plus sanglantes.
Ainsi, d'une part, nos armes se retiraient devant la coalition, de
l'autre la Vende se levait, et jamais la fermentation ordinairement
produite par le danger n'avait d tre plus grande.

A peu prs  cette poque, et  la suite du 10 mars, on avait imagin de
runir les chefs des deux opinions au comit de sret gnrale, pour
qu'ils pussent s'y expliquer sur les motifs de leurs divisions. C'est
Danton qui avait provoqu l'entrevue.

Les querelles de tous les jours ne satisfaisaient point des haines qu'il
n'avait pas, l'exposaient  une discussion de conduite qu'il redoutait,
et arrtaient l'oeuvre de la rvolution qui lui tait si chre. Il en
dsirait donc la fin. Il avait montr une grande bonne foi dans les
diffrens entretiens, et s'il prenait l'initiative, s'il accusait les
girondins, c'tait pour carter les reproches dont il aurait pu tre
l'objet. Les girondins, tels que Buzot, Guadet, Vergniaud, Gensonn, avec
leur dlicatesse accoutume, se justifiaient comme si l'accusation et t
srieuse, et prchaient un converti en argumentant avec Danton. Il n'en
tait pas de mme avec Robespierre: on l'irritait en voulant le
convaincre, et on cherchait  lui dmontrer ses torts, comme si cette
dmonstration avait d l'apaiser. Pour Marat, qui s'tait cru ncessaire 
ces confrences, personne n'avait daign lui donner une explication, et
ses amis mmes, pour n'avoir pas  se justifier de cette alliance, ne lui
adressaient jamais la parole. De pareilles confrences devaient aigrir
plutt que radoucir les chefs opposs: fussent-ils parvenus  se prouver
rciproquement leurs torts, une telle dmonstration ne les et
certainement pas concilis. Les choses en taient  ce point, lorsque les
vnemens de la Belgique furent connus  Paris.

Sur-le-champ on s'accusa de part et d'autre; on se reprocha de contribuer
aux dsastres publics, les uns en dsorganisant le gouvernement, les
autres en voulant ralentir son action. On demanda des explications sur la
conduite de Dumouriez. On lut la lettre du 12 mars, qui avait t tenue
secrte, et  cette lecture on s'cria que Dumouriez trahissait, que bien
videmment il tenait la conduite de Lafayette, et qu' son exemple il
commenait sa trahison par des lettres insolentes  l'assemble. Une
seconde lettre, crite le 27 mars, et plus hardie que celle du 12, excita
encore davantage les soupons. De tous cts on pressa Danton d'expliquer
ce qu'il savait de Dumouriez. Personne n'ignorait que ces deux hommes
avaient du got l'un pour l'autre, que Danton avait insist pour tenir
secrte la lettre du 12 mars, et qu'il tait parti pour en obtenir la
rtractation. On disait mme qu'ils avaient malvers ensemble dans la
riche Belgique. Aux Jacobins, dans le comit de dfense gnrale, dans
l'assemble, on somma Danton de s'expliquer. Celui-ci, embarrass des
soupons des girondins et des doutes des montagnards eux-mmes, prouva
pour la premire fois quelque peine  rpondre. Il dit que les grands
talens de Dumouriez avaient paru mriter des mnagemens; qu'on avait cru
convenable de le voir, avant de le dnoncer, afin de lui faire sentir ses
torts, et le ramener, s'il tait possible,  de meilleurs sentimens; que
jusqu'ici les commissaires n'avaient vu dans sa conduite que l'effet de
mauvaises suggestions, et surtout le chagrin de ses derniers revers; mais
qu'ils avaient cru, et qu'ils croyaient encore, pouvoir conserver ses
talens  la rpublique.

Robespierre dit que, s'il en tait ainsi, il ne fallait pas le mnager, et
qu'il tait inutile de garder tant de mesure avec lui. Il renouvela en
outre la motion que Louvet avait faite contre les Bourbons rests en
France, c'est--dire contre les membres de la famille d'Orlans; et il
parut trange que Robespierre, qui, en janvier, les avait si fortement
dfendus contre les girondins, les attaqut maintenant avec tant de
fureur. Mais son me souponneuse avait tout de suite suppos de sinistres
complots. Il s'tait dit: Un ancien prince du sang ne peut se rsigner 
son nouvel tat, et bien qu'il s'appelle _galit_, son sacrifice ne peut
tre sincre; il conspire donc, et en effet tous nos gnraux lui
appartiennent: Biron, qui commande aux Alpes, est son intime; Valence,
gnral de l'arme des Ardennes, est gendre de son confident Sillery; ses
deux fils occupent le premier rang dans l'arme de la Belgique; Dumouriez
enfin leur est ouvertement dvou, et il les lve avec un soin
particulier: les girondins ont attaqu en janvier la famille d'Orlans;
mais c'est une feinte de leur part qui n'avait d'autre but que d'carter
tout soupon de connivence: Brissot, ami de Sillery, est l'intermdiaire
de la conspiration: voil le complot dcouvert; le trne est relev et la
France perdue, si on ne s'empresse de proscrire les conjurs. Telles
taient les conjectures de Robespierre; et, ce qu'il y a de plus effrayant
dans cette manire de raisonner, c'est que Robespierre, inspir par la
haine, croyait  ses calomnies. La Montagne tonne repoussa sa
proposition. Donnez donc des preuves, lui disaient ceux qui taient assis
 ses cts.--Des preuves, rpondait-il, des preuves! je n'en ai pas, mais
j'ai la _conviction morale!_

Sur-le-champ on songea, comme on le faisait toujours dans les momens de
danger,  acclrer l'action du pouvoir excutif et celle des tribunaux,
pour se garantir  la fois de ce qu'on appelait l'ennemi extrieur et
intrieur.

On fit donc partir  l'instant mme les commissaires nomms pour le
recrutement, et on examina la question de savoir si la convention ne
devait pas _prendre une plus grande part  l'excution des lois_. La
manire dont le pouvoir excutif tait organis paraissait insuffisante.
Des ministres placs hors de l'assemble, agissant de leur chef et sous sa
surveillance trs loigne, un comit charg de faire des rapports sur
toutes les mesures de sret gnrale, toutes ces autorits se contrlant
les unes les autres, dlibrant ternellement sans agir, paraissaient trs
au-dessous de l'immense tche qu'elles avaient  remplir. D'ailleurs ce
ministre, ces comits, taient composs de membres suspects, parce qu'ils
taient modrs; et dans ce temps o la promptitude, la force, taient des
conditions indispensables de succs, toute lenteur, toute modration tait
suspecte de conspiration. On songea donc  tablir un comit qui runirait
 la fois les fonctions du comit diplomatique, du comit militaire, du
comit de sret gnrale, qui pourrait au besoin ordonner et agir de son
chef, et arrter ou suppler l'action ministrielle. Divers projets
d'organisation furent prsents pour remplir cet objet, et confis  une
commission charge de les discuter. Immdiatement aprs, on s'occupa des
moyens d'atteindre l'ennemi intrieur, c'est--dire _les aristocrates, les
tratres_, dont on se disait entour. La France, s'criait-on, est pleine
de prtres rfractaires, de nobles, de leurs anciennes cratures, de leurs
anciens domestiques, et cette clientle, encore considrable, nous
entoure, nous trahit, et nous menace aussi dangereusement que les
baonnettes ennemies. Il faut les dcouvrir, les signaler, et les entourer
d'une lumire qui les empche d'agir. Les jacobins avaient donc propos,
et la convention avait dcrt que, d'aprs une coutume emprunte  la
Chine, le nom de toutes les personnes habitant une maison serait inscrit
sur leurs portes[1].

[Note 1: Dcret du 29 mars.]

On avait ensuite ordonn le dsarmement de tous les citoyens _suspects_,
et on avait qualifi tels, les prtres non asserments, les nobles, les
ci-devant seigneurs, les fonctionnaires destitus, etc. Le dsarmement
devait s'oprer par la voie des visites domiciliaires; et le seul
adoucissement apport  cette mesure fut que les visites ne pouvaient
avoir lieu la nuit. Aprs s'tre ainsi assur le moyen de poursuivre et
d'atteindre tous ceux qui donnaient le moindre ombrage, on avait enfin
ajout celui de les frapper de la manire la plus prompte, en installant
le tribunal rvolutionnaire. C'est sur la proposition de Danton que ce
terrible instrument de la dfiance rvolutionnaire fut mis en exercice.
Cet homme redoutable en avait compris l'abus, mais avait tout sacrifi au
but. Il savait que frapper vite, c'est examiner moins attentivement;
qu'examiner moins attentivement, c'est s'exposer  se tromper, surtout en
temps de partis; et que se tromper, c'est commettre une atroce injustice.
Mais,  ses yeux, la rvolution tait la socit acclrant son action en
toutes choses, en matire de justice, d'administration et de guerre. En
temps calme, la socit aime mieux, disait-il, laisser chapper le
coupable que frapper l'innocent, parce que le coupable est peu dangereux,
mais  mesure qu'il le devient davantage, elle tend davantage aussi  le
saisir; et lorsqu'il devient si dangereux qu'il pourrait la faire prir,
ou du moins quand elle le croit ainsi, elle frappe tout ce qui excite ses
soupons, et prfre alors atteindre un innocent que laisser chapper un
coupable. Telle est la dictature, c'est--dire l'action violente dans
les socits menaces; elle est rapide, arbitraire, fautive, mais
irrsistible.

Ainsi la concentration des pouvoirs dans la convention, l'installation du
tribunal rvolutionnaire, le commencement de l'inquisition contre les
suspects, un redoublement de haine contre les dputs qui rsisteraient 
ces moyens extraordinaires, furent le rsultat de la bataille de Nerwinde,
de la retraite de la Belgique, des menaces de Dumouriez, et des mouvements
de la Vende.

L'humeur de Dumouriez s'tait accrue avec ses revers. Il venait
d'apprendre que l'arme de Hollande se retirait en dsordre, abandonnait
Anvers et l'Escaut, en laissant dans Breda et Gertruydenberg les deux
garnisons franaises; que d'Harville n'avait pu garder le chteau de
Namur, et se repliait sur Givet et Maubeuge; que Neuilly enfin, loin de
pouvoir se maintenir  Mons, s'tait vu oblig de se retirer sur Cond et
Valenciennes, parce que sa division, au lieu de prendre position sur les
hauteurs de Nimy, avait pill les magasins et pris la fuite. Ainsi, par
suite des dsordres de cette arme, il voyait s'vanouir le projet de
former en Belgique un demi-cercle de places fortes, qui aurait pass de
Namur en Flandre et en Hollande,  et au centre duquel il se serait plac
pour agir avec plus d'avantage. Il n'avait bientt plus rien  offrir en
change aux Impriaux, et il tombait  sous leur dpendance en
s'affaiblissant. Sa colre augmentait en approchant de la France, en
voyant les dsordres de plus prs, et en entendant les cris qui
s'levaient contre lui. Dj il ne se cachait plus; et ses paroles,
profres en prsence de son tat-major, et rptes dans l'arme,
annonaient les projets qui fermentaient dans sa tte. La soeur du duc
d'Orlans et Mme de Sillery, fuyant les proscriptions qui les menaaient,
s'taient rendues en Belgique pour chercher une protection auprs de leurs
frres. Elles taient  Ath, et ce fut un nouvel aliment donn aux
soupons.

Trois envoys jacobins, un nomm Dubuisson, rfugi de Bruxelles, Proly,
fils naturel de Kaunitz, et Pereyra, juif portugais, se rendirent  Ath,
sous le prtexte faux ou vrai d'une mission de Lebrun. Ils se
transportrent auprs du gnral en espions du gouvernement, et n'eurent
aucune peine  dcouvrir des projets que Dumouriez ne cachait plus. Ils le
trouvrent entour du gnral Valence et des fils d'Orlans, furent fort
mal reus, et entendirent les paroles les moins flatteuses pour les
jacobins et la convention. Cependant le lendemain ils revinrent et
obtinrent un entretien secret. Cette fois Dumouriez se dcela entirement:
Il commena par leur dire qu'il tait assez fort pour se battre devant et
derrire; que la convention tait compose de deux cents brigands et de
Six cents imbciles, et qu'il se moquait de ses dcrets, qui bientt
n'auraient plus de valeur que dans la banlieue de Paris. Quant au
tribunal rvolutionnaire, ajouta-t-il avec une indignation croissante, je
saurai l'empcher, et tant que j'aurai trois pouces de fer  mes cts,
cette horreur n'existera jamais. Ensuite il s'emporta contre les
volontaires, qu'il appelait des lches; il dit qu'il ne voulait plus que
des troupes de ligne, et qu'avec elles il irait mettre fin  tous les
dsordres de Paris. Vous ne voulez donc pas de constitution? lui
demandent alors les trois interlocuteurs.--La  nouvelle constitution
imagine  par Condorcet est trop sotte.--Et que mettrez-vous  la place?
--L'ancienne de 1791, toute mauvaise qu'elle est.--Mais il faudra un roi,
et le nom de Louis fait horreur.--Qu'il s'appelle Louis ou Jacques, peu
importe.--Ou Philippe, reprend l'un des envoys. Mais comment
remplacerez-vous l'assemble actuelle? Dumouriez cherche un moment, puis
ajoute: Il y a des administrations locales, toutes choisies par la
confiance de la nation; et les cinq cents prsidens de districts seront
les cinq cents reprsentans.--Mais avant leur runion, qui aura
l'initiative de cette rvolution?--Les Mameluks, c'est--dire mon arme.
Elle mettra ce voeu, les prsidens de district le feront confirmer, et je
ferai la paix avec la coalition, qui, si je ne m'y oppose, est  Paris
dans quinze jours.

Les trois envoys, soit, comme l'a cru Dumouriez, qu'ils vinssent le
sonder dans l'intrt des jacobins, soit qu'ils voulussent l'engager  se
dvoiler davantage, lui suggrent alors une ide. Pourquoi, lui
disent-ils, ne mettrait-il pas les jacobins, qui sont un corps dlibrant
tout prpar,  la place de la convention? Une indignation mle de mpris
clate  ces mots sur le visage du gnral, et ils retirent leur
proposition. Ils lui parlent alors du danger auquel son projet exposerait
les Bourbons qui sont dtenus au Temple, et auxquels il parat
s'intresser. Dumouriez rplique aussitt que, priraient-ils tous
jusqu'au dernier,  Paris et  Coblentz, la France trouverait un chef et
serait sauve; qu'au reste, si Paris commettait de nouvelles barbaries sur
les infortuns prisonniers du Temple, il y serait sur-le-champ, et qu'avec
douze mille hommes il en serait le matre. Il n'imiterait pas l'imbcile
de Broglie, qui, avec trente mille hommes, avait laiss prendre la
Bastille; mais avec deux postes,  Nogent et  Pont-Saint-Maxence, il
ferait mourir les Parisiens de faim. Au reste, ajoute-t-il, vos jacobins
peuvent expier tous leurs crimes; qu'ils sauvent les infortuns
prisonniers, et chassent les sept cent quarante-cinq tyrans de la
convention, et ils sont pardonns.

Ses interlocuteurs lui parlent alors de ses dangers. Il me reste
toujours, dit-il, un temps de galop vers les Autrichiens.--Vous voulez
donc partager le sort de Lafayette?--Je passerai  l'ennemi autrement que
lui; et d'ailleurs les puissances ont une autre opinion de mes talens, et
ne me reprochent pas les 5 et 6 octobre.

Dumouriez avait raison de ne pas redouter le sort de Lafayette; on
estimait trop ses talens, et on n'estimait pas assez la fermet de ses
principes, pour l'enfermer  Olmtz. Les trois envoys le quittrent en
lui disant qu'ils allaient sonder Paris et les jacobins sur ce sujet.

Dumouriez, tout en croyant ses interlocuteurs de purs jacobins, ne s'en
tait pas exprim avec moins d'audace. Dans ce moment en effet ses projets
devenaient videns. Les troupes de ligne et les volontaires s'observaient
avec dfiance, et tout annonait qu'il allait lever le drapeau de la
rvolte.

Le pouvoir excutif avait reu des rapports alarmans, et le comit de
sret gnrale avait propos et fait rendre un dcret par lequel
Dumouriez tait mand  la barre. Quatre commissaires, accompagns du
ministre de la guerre, taient chargs de se transporter  l'arme pour
notifier le dcret et amener le gnral  Paris. Ces quatre commissaires
taient Bancal, Quinette, Camus et Lamarque. Beurnonville s'tait joint 
eux, et son rle tait difficile  cause de l'amiti qui l'unissait 
Dumouriez.

Cette commission partit le 30 mars. Le mme jour Dumouriez se porta au
champ de Bruille, d'o il menaait  la fois les trois places importantes
de Lille, Cond et Valenciennes. Il tait fort incertain sur le parti
qu'il devait prendre, car son arme tait partage. L'artillerie, la
troupe de ligne, la cavalerie, tous les corps organiss lui paraissaient
dvous; mais les volontaires nationaux commenaient  murmurer et  se
sparer des autres. Dans cette situation, il ne lui restait qu'une
ressource, c'tait de dsarmer les volontaires. Mais il s'exposait  un
combat, et l'preuve tait difficile, parce que les troupes de ligne
pouvaient avoir de la rpugnance  gorger des compagnons d'armes.
D'ailleurs, parmi ces volontaires il y en avait qui s'taient fort bien
battus, et qui paraissaient lui tre attachs. Hsitant sur cette mesure
de rigueur, il songea  s'emparer des trois places au centre desquelles il
s'tait port. Par leur moyen il se procurait des vivres, et il avait un
point d'appui contre l'ennemi, dont il se dfiait toujours. Mais l'opinion
tait divise dans ces trois places. Les socits populaires, aides des
volontaires, s'y taient souleves contre lui, et menaaient la troupe de
ligne. A Valenciennes et  Lille, les commissaires de la convention
excitaient le zle des rpublicains, et dans Cond seulement l'influence
de la division Neuilly donnait l'avantage  ses partisans. Parmi les
gnraux de division, Dampierre se conduisait  son gard, comme lui-mme
avait fait  l'gard de Lafayette aprs le 10 aot; et plusieurs autres,
sans se dclarer encore, taient prts  l'abandonner.

Le 31, six volontaires, portant sur leur chapeau ces mots crits avec de
la craie: _Rpublique ou la mort_, l'abordrent dans son camp, et firent
mine de vouloir s'emparer de sa personne. Aid de son fidle Baptiste, il
les repoussa et les livra  ses hussards. Cet vnement causa une grande
rumeur dans l'arme; les divers corps lui firent dans la journe des
adresses qui ranimrent sa confiance. Il leva aussitt l'tendart, et
dtacha Miacsinsky avec quelques mille hommes pour marcher sur Lille.
Miacsinsky s'avana sur cette place, et confia au multre Saint-George,
qui commandait un rgiment de la garnison, le secret de son entreprise.
Celui-ci engagea Miacsinsky  se prsenter dans la place avec une lgre
escorte. Le malheureux gnral se laissa entraner, et une fois entr dans
Lille, il fut entour et livr aux autorits. Les portes furent fermes,
et la division erra sans gnral sur les glacis de Lille. Dumouriez envoya
aussitt un aide-de-camp pour la rallier. Mais l'aide-de-camp fut pris
aussi, et la division, disperse, fut perdue pour lui. Aprs cette
tentative malheureuse, il en essaya une pareille sur Valenciennes, o
commandait le gnral Ferrand, qu'il croyait trs-bien dispos en sa
faveur. Mais l'officier charg de surprendre la place trahit ses projets,
s'unit  Ferrand et aux commissaires de la convention, et il perdit encore
Valenciennes. Il ne lui restait donc plus que Cond. Plac entre la France
et l'tranger, il n'avait que ce dernier point d'appui. S'il le perdait,
il fallait qu'il se soumt aux Impriaux, qu'il se remt entirement
dans leurs mains, et qu'il s'expost  indigner son arme, en les faisant
marcher avec elle.

Le 1er avril, il transporta son quartier-gnral aux Boues de Saint-Amand,
pour tre plus rapproch de Cond. Il fit arrter le fils de Lecointre,
dput de Versailles, et l'envoya comme otage  Tournay, en priant
l'Autrichien Clerfayt de le faire garder en dpt dans la citadelle. Le 2
au soir, les quatres dputs de la convention, prcds de Beurnonville,
arrivrent chez Dumouriez. Les hussards de Berchiny taient en bataille
devant sa porte, et tout son tat-major tait rang autour de lui.
Dumouriez embrassa d'abord son ami Beurnonville, et demanda aux dputs
l'objet de leur mission. Ils refusrent de s'expliquer devant cette foule
d'officiers dont les dispositions leur paraissaient peu rassurantes, et
ils voulurent passer dans un appartement voisin. Dumouriez y consentit,
mais les officiers exigrent que la porte en restt ouverte. Camus lui lut
alors le dcret, en lui enjoignant de s'y soumettre. Dumouriez rpondit
que l'tat de son arme exigeait sa prsence, et que, lorsqu'elle serait
rorganise, il verrait ce qu'il aurait  faire. Camus insista avec force;
mais Dumouriez rpondit qu'il ne serait pas assez dupe pour se rendre 
Paris, et se livrer au tribunal rvolutionnaire; que des tigres
demandaient sa tte, mais qu'il ne voulait pas la leur donner. Les quatre
commissaires l'assurrent en vain qu'on n'en voulait pas  sa personne,
qu'ils rpondaient de lui, que cette dmarche satisferait la convention,
et qu'il serait bientt rendu  son arme. Il ne voulut rien entendre, il
les pria de ne pas le pousser  l'extrmit, et leur dit qu'ils feraient
mieux de prendre un arrt modr, par lequel ils dclareraient que dans
le moment le gnral Dumouriez leur avait paru trop ncessaire pour
l'arracher  son arme. Il sortit en achevant ces mots, et leur enjoignit
de se dcider. Il repassa alors avec Beurnonville dans la salle o se
trouvait l'tat-major, et attendit au milieu de ses officiers l'arrt des
commissaires. Ceux-ci, avec une noble fermet, sortirent un instant aprs,
et lui ritrrent leur sommation. Voulez-vous obir  la convention? lui
dit Camus.--Non, rpliqua le gnral.--Eh bien! reprit Camus, vous tes
suspendu de vos fonctions; vos papiers vont tre saisis et votre personne
arrte.--C'est trop fort, s'cria Dumouriez;  moi, hussards! Les
hussards accoururent. Arrtez ces gens-l, leur dit-il en allemand; mais
qu'on ne leur fasse aucun mal. Beurnonville le pria de lui faire partager
leur sort. Oui, lui rpondit-il, et je crois vous rendre un vritable
service; je vous arrache au tribunal rvolutionnaire.

Dumouriez leur fit donner  manger, et les envoya ensuite  Tournay, pour
tre gards en otage par les Autrichiens. Ds le lendemain matin, il monta
 cheval, fit une proclamation  l'arme et  la France, et trouva dans
ses soldats, surtout ceux de la ligne, les dispositions en apparence les
plus favorables.

Toutes ces nouvelles taient successivement arrives  Paris. On y avait
connu l'entrevue de Dumouriez avec Proly, Dubuisson et Pereyra, ses
tentatives sur Lille et Valenciennes, et enfin l'arrestation des quatre
commissaires. Sur-le-champ la convention, les assembles municipales, les
socits populaires, s'taient dclares permanentes, la tte de Dumouriez
avait t mise  prix, tous les parens des officiers de son arme avaient
t mis en arrestation pour servir d'otages. On ordonna dans Paris et les
villes voisines la leve d'un corps de quarante mille hommes pour couvrir
La capitale, et Dampierre reut le commandement gnral de l'arme de la
Belgique. A ces mesures d'urgence se joignirent, comme toujours, des
calomnies. Partout on rangeait ensemble Dumouriez, d'Orlans, les
girondins, et on les dclarait complices. Dumouriez tait, disait-on, un
de ces aristocrates militaires, un membre de ces anciens tats-majors,
dont on ne cessait de dvoiler les mauvais principes; d'Orlans tait le
premier de ces grands qui avaient feint pour la libert un faux
attachement, et qui se dmasquaient aprs une hypocrisie de quelques
annes; les girondins enfin n'taient que des dputs devenus infidles
comme tous les membres de tous les cts droits, et qui abusaient de leurs
mandats pour perdre la libert. Dumouriez ne faisait, un peu plus tard,
que ce que Bouill et Lafayette avaient fait plus tt; d'Orlans tenait la
mme conduite que les autres membres de la famille des Bourbons, et il
avait seulement persist dans la rvolution un peu plus long-temps que le
comte de Provence; les girondins, comme Maury et Cazals dans la
constituante, comme Vaublanc et Pastoret dans la lgislative, trahissaient
leur patrie aussi visiblement, mais seulement  des poques diffrentes.
Ainsi, Dumouriez, d'Orlans, Brissot, Vergniaud, Guadet, Gensonn, etc.,
tous complices, taient les tratres de cette anne.

Les girondins rpondaient en disant qu'ils avait toujours poursuivi
d'Orlans, et que c'taient les montagnards qui l'avaient dfendu; qu'ils
taient brouills avec Dumouriez et sans relation avec lui, et qu'au
contraire ceux qui avaient t envoys auprs de lui dans la Belgique,
ceux qui l'avaient suivi dans toutes ses expditions, ceux qui s'taient
toujours montrs ses amis, et qui avaient mme palli sa conduite, taient
des montagnards. Lasource, poussant la hardiesse plus loin, eut
l'imprudence de dsigner Lacroix et Danton, et de les accuser d'avoir
arrt le zle de la convention, en dguisant la conduite de Dumouriez. Ce
reproche de Lasource rveillait les soupons levs dj sur la conduite
de Lacroix et de Danton dans la Belgique. On disait en effet qu'ils
avaient chang l'indulgence avec Dumouriez: qu'il avait support leurs
rapines, et qu'ils avaient excus sa dfection. Danton, qui ne demandait
aux girondins que le silence, fut rempli de fureur, s'lana  la tribune,
leur jura une guerre  mort. Plus de paix ni de trve, s'cria-t-il,
entre vous et nous! Agitant son visage effrayant, menaant du poing le
ct droit de l'assemble: Je me suis retranch, dit-il, dans la
citadelle de la raison; j'en sortirai avec le canon de la vrit, et je
pulvriserai les sclrats qui ont voulu m'accuser.

Le rsultat de ces accusations rciproques fut: 1 la nomination d'une
commission charge d'examiner la conduite des commissaires envoys dans la
Belgique; 2 l'adoption d'un dcret qui devait avoir des consquences
funestes, et qui portait que, sans avoir gard  l'inviolabilit des
reprsentans, ils seraient mis en accusation ds qu'ils seraient fortement
prsums de complicit avec les ennemis de l'tat; 3 enfin, la mise en
arrestation et la translation dans les prisons de Marseille, de Philippe
d'Orlans et de toute sa famille[1]. Ainsi, la destine de ce prince,
jouet de tous les partis, tour  tour suspect aux jacobins et aux
girondins, et accus de conspirer avec tout le monde parce qu'il ne
conspirait avec personne, tait la preuve qu'aucune grandeur passe ne
pouvait subsister au milieu de la rvolution actuelle, et que le plus
profond, et le plus volontaire abaissement ne pourrait ni calmer les
dfiances, ni conjurer l'chafaud.

[Note 1: Dcret du 6 avril.]

Dumouriez ne crut pas devoir perdre un moment. Voyant Dampierre et
plusieurs gnraux de division l'abandonner, d'autres n'attendre que le
moment favorable, et une foule d'missaires travailler ses troupes, il
pensait qu'il fallait les mettre en mouvement, pour entraner ses
officiers et ses soldats, et les soustraire  toute autre influence que la
sienne. D'ailleurs, le temps pressait,  il fallait agir. En consquence,
il fit fixer un rendez-vous avec le prince de Cobourg, pour le 4 avril au
matin, afin de rgler dfinitivement avec lui et le colonel Mack les
oprations qu'il mditait. Le rendez-vous devait avoir lieu prs de Cond.
Son projet tait d'entrer ensuite dans la place, de purger la garnison, et
se portant avec toute son arme sur Orchies, de menacer Lille, et de
tcher de la rduire en dployant toutes ses forces.

Le 4 au matin, il partit pour se rendre au lieu du rendez-vous, et de l 
Cond. Il n'avait command qu'une escorte de cinquante chevaux, et comme
elle tardait d'arriver, il se mit en route, ordonnant qu'on l'envoyt  sa
suite. Thouvenot, les fils d'Orlans, quelques officiers et un certain
nombre de domestiques l'accompagnaient. A peine arriv sur le chemin de
Cond, il rencontre deux bataillons de volontaires, qu'il est fort tonn
d'y trouver. N'ayant pas ordonn leur dplacement, il veut mettre pied 
terre auprs d'une maison, pour crire l'ordre de les faire retourner,
lorsqu'il entend pousser des cris et tirer des coups de fusil. Ces
bataillons en effet se divisent, et les uns le poursuivent en criant
_arrtez!_ les autres veulent lui couper la fuite vers un foss. Il
s'lance alors avec ceux qui l'accompagnaient, et devance les volontaires
courant  sa poursuite. Arriv sur le bord du foss, et son cheval se
refusant  le franchir, il se jette dedans, arrive  l'autre bord au
milieu d'une grle de coups de fusil, et, acceptant un cheval d'un
domestique, s'enfuit  toute bride vers Bury. Aprs avoir couru toute la
journe, il y arrive le soir, et est rejoint par le colonel Mack, averti
de ce qui s'tait pass. Il emploie toute la nuit  crire, et  convenir
avec le colonel Mack et le prince de Cobourg de toutes les conditions
de leur alliance, et il les tonne par le projet de retourner au milieu de
son arme aprs ce qui venait d'arriver.

Ds le matin en effet, il remonta  cheval, et, accompagn par des
cavaliers impriaux, il rentra par Maulde au milieu de son arme. Quelques
troupes de ligne l'entourrent et lui donnrent encore des dmonstrations
d'attachement; cependant beaucoup de visages taient mornes. La nouvelle
de sa fuite  Bury, au milieu des armes ennemies, et la vue des dragons
impriaux, avaient produit une impression funeste pour lui, honorable pour
nos soldats, et heureuse pour la fortune de la France. On lui apprit en
effet que l'artillerie, sur la nouvelle qu'il avait pass aux Autrichiens,
venait de quitter le camp, et que la retraite de cette portion de l'arme
si influente avait dcourag le reste. Des divisions entires se rendaient
 Valenciennes, et se ralliaient  Dampierre. Il se vit alors oblig de
quitter dfinitivement son arme, et de repasser aux Impriaux. Il y fut
suivi par un nombreux tat-major, dans lequel se trouvaient les deux
jeunes d'Orlans, et Thouvenot, et par les hussards de Berchiny, dont le
rgiment tout entier voulut l'accompagner.

Le prince de Cobourg et le colonel Mack, dont il tait devenu l'ami, le
traitrent avec beaucoup d'gards, et on voulut renouveler avec lui les
projets de la veille, en le faisant le chef d'une nouvelle migration qui
serait autre que celle de Coblentz. Mais aprs deux jours, il dit au
prince autrichien que c'tait avec les soldats de la France, et en
acceptant les Impriaux seulement comme auxiliaires, qu'il avait cru
excuter ses projets contre Paris; mais que sa qualit de Franais ne lui
permettait pas de marcher  la tte des trangers. Il demanda des
passeports pour se retirer en Suisse. On les lui accorda sur-le-champ. Le
grand cas qu'on faisait de ses talens, et le peu de cas qu'on faisait de
ses principes politiques, lui valurent des gards que n'avait pas obtenus
Lafayette, qui, dans ce moment, expiait dans les cachots d'Olmutz sa
constance hroque. Ainsi finit la carrire de cet homme suprieur, qui
avait montr tous les talens, ceux du diplomate, de l'administrateur, du
capitaine; tous les courages, celui de l'homme civil qui rsiste aux
orages de la tribune, celui du soldat qui brave le boulet ennemi, celui du
gnral qui affronte et les situations dsespres et les hasards des
entreprises les plus audacieuses; mais qui, sans principes, sans
l'ascendant moral qu'ils procurent, sans autre influence que celle du
gnie, bientt use dans cette rapide succession de choses et d'hommes,
essaya fortement de lutter avec la rvolution, et prouva par un clatant
exemple, qu'un individu ne prvaut contre une passion nationale que
lorsqu'elle est puise. En passant  l'ennemi, Dumouriez n'eut pour
excuse ni l'enttement aristocratique de Bouill, ni la dlicatesse de
principes de Lafayette, car il avait tolr tous les dsordres, jusqu'au
moment o ils avaient contrari ses projets. Par sa dfection, il peut
s'attribuer d'avoir acclr la chute des girondins  et la grande crise
rvolutionnaire. Cependant il ne faut pas oublier que cet homme, sans
attachement pour aucune cause, avait pour la libert une prfrence de
raison; il ne faut pas oublier qu'il chrissait la France; que, lorsque
personne ne croyait  la possibilit de rsister  l'tranger, il
l'essaya, et crut en nous plus que nous-mmes; qu' Saint-Menehould, il
nous apprit  envisager l'ennemi de sang-froid; qu' Jemmapes, il nous
enflamma, et nous replaa au rang des premires puissances: il ne faut pas
oublier enfin que, s'il nous abandonna, il nous avait sauvs. D'ailleurs
il a tristement vieilli loin de sa patrie, et on ne peut se dfendre d'un
profond regret,  la vue d'un homme dont cinquante annes se passrent
dans les intrigues de cour, trente dans l'exil, et dont trois seulement
furent employes sur un thtre digne de son gnie.

Dampierre reut le commandement en chef de l'arme du Nord, et retrancha
ses troupes au camp de Famars, de manire  secourir celles de nos places
qui seraient menaces. La force de cette position et le plan de campagne
mme des coaliss, d'aprs lequel ils ne devaient pas pntrer plus avant
jusqu' ce que Mayence ft reprise, retardaient ncessairement de ce ct
les vnemens de la guerre. Custine, qui, pour expier ses fautes, n'avait
pas cess d'accuser ses collgues et les ministres, fut cout avec faveur
en parlant contre Beurnonville, que l'on regardait comme complice de
Dumouriez, quoique livr par lui aux Autrichiens; et il obtint tout le
commandement du Rhin, depuis les Vosges et la Moselle jusqu' Huningue.
Comme la dfection de Dumouriez avait commenc par des ngociations, on
dcrta la peine de mort contre le gnral qui couterait les propositions
de l'ennemi sans que pralablement la souverainet du peuple et la
rpublique eussent t reconnues. On nomma ensuite Bouchotte ministre de
la guerre, et Monge, quoique trs agrable aux jacobins par sa
complaisance, fut remplac comme ne pouvant suffire  tous les dtails de
son immense ministre. Il fut dcid encore que trois commissaires de la
convention rsideraient constamment auprs des armes, et que chaque mois
il y en aurait un de renouvel.




CHAPITRE VIII.


TABLISSEMENT DU _comit de Salut public_.--L'IRRITATION DES PARTIS
AUGMENTE A PARIS.--RUNION DMAGOGIQUE DE L'VCH; PROJETS DE PTITIONS
INCENDIAIRES.--RENOUVELLEMENT DE LA LUTTE ENTRE LES DEUX CTS DE
L'ASSEMBLE.--DISCOURS ET ACCUSATION DE ROBESPIERRE CONTRE LES COMPLICES
DE DUMOURIEZ ET LES GIRONDINS.--RPONSE DE VERGNIAUD.--MARAT EST DCRT
D'ACCUSATION ET ENVOY DEVANT LE TRIBUNAL RVOLUTIONNAIRE.--PTITION DES
SECTIONS DE PARIS DEMANDANT L'EXPULSION DE 22 MEMBRES DE LA CONVENTION.
--RSISTANCE DE LA COMMUNE A L'AUTORIT DE L'ASSEMBLE.--ACCROISSEMENT DE
SES POUVOIRS.--MARAT EST ACQUITT ET PORT EN TRIOMPHE.--TAT DES OPINIONS
ET MARCHE DE LA RVOLUTION DANS LES PROVINCES.--DISPOSITIONS DES
PRINCIPALES VILLES, LYON, MARSEILLE, BORDEAUX, ROUEN.--POSITION
PARTICULIRE DE LA BRETAGNE ET DE LA VENDE.--DESCRIPTION DE CES PAYS;
CAUSES QUI AMENRENT ET ENTRETINRENT LA GUERRE CIVILE.--PREMIERS SUCCS
DES VENDENS; LEURS PRINCIPAUX CHEFS.


La dfection de Dumouriez, le fcheux tat de nos armes, et les dangers
imminens o se trouvaient exposs et la rvolution et le territoire,
ncessitrent toutes les mesures violentes dont nous venons de parler, et
obligrent la convention  s'occuper enfin du projet si souvent renouvel
de donner plus de force  l'action du gouvernement, en la concentrant dans
l'assemble. Aprs divers plans, on s'arrta  celui d'un comit _de salut
public_, compos de neuf membres. Ce comit devait dlibrer en secret. Il
tait charg de surveiller et d'acclrer l'action du pouvoir excutif, il
pouvait mme suspendre ses arrts quand il les croirait contraires 
l'intrt gnral, sauf  en instruire la convention. Il tait autoris
 prendre, dans les circonstances urgentes, des mesures de dfense
intrieure et extrieure, et les arrts signs de la majorit de ses
membres devaient tre excuts sur-le-champ par le pouvoir excutif. Il
n'tait institu que pour un mois, et ne pouvait dlivrer de mandat
d'amener que contre les agens d'excution[1].

[Note 1: Le comit de salut public fut dcrt dans la sance du 6 avril.]

Les membres dsigns pour en faire partie taient, Barrre, Delmas,
Brard, Cambon, Jean Debry, Danton, Guithon Morveaux, Treilhard, Lacroix
d'Eure-et-Loir[2].

[Note 2: Il fut adjoint  ces membres trois supplans, Robert-Lindet,
Isnard et Cambacrs.]

Ce comit, quoiqu'il ne runt pas encore tous les pouvoirs, avait
cependant une influence immense: il correspondait avec les commissaires de
l convention, leur donnait leurs instructions, pouvait substituer aux
mesures ds ministres toutes celles qu'il lui plaisait d'imaginer.

Par Cambon il avait les finances, et avec Danton il devait acqurir
l'audace et l'influence de ce puissant chef de parti. Ainsi, par l'effet
croissant du danger, on marchait vers la dictature.

Revenus de la terreur cause par la dsertion de Dumouriez, les partis
songeaient maintenant  s'en imputer la complicit, et le plus fort devait
ncessairement accabler le plus faible. Les sections, les socits
populaires, par lesquelles tout commenait ordinairement, prenaient
l'initiative et dnonaient les girondins par des ptitions et des
adresses.

Il s'tait form, d'aprs une doctrine de Marat, une nouvelle runion plus
violente encore que toutes les autres. Marat avait dit que jusqu' ce jour
on n'avait fait que _bavarder_ sur la souverainet du peuple; que d'aprs
cette doctrine bien entendue chaque section tait souveraine dans son
tendue, et pouvait  chaque instant rvoquer les pouvoirs qu'elle avait
donns. Les plus forcens agitateurs, s'emparant de ce principe, s'taient
en effet prtendus dputs par les sections, pour vrifier l'usage qu'on
faisait de leurs pouvoirs, et aviser au salut de la chose publique. Ils
s'taient runis  l'vch, et se disaient autoriss  correspondre avec
toutes les municipalits de la rpublique. Aussi se nommaient-ils _Comit
central de salut public_. C'est de l que partaient les propositions les
plus incendiaires. On y avait rsolu d'aller en corps  la convention, lui
demander si elle avait des moyens de sauver la patrie. Cette runion, qui
avait fix les regards de l'assemble, attira aussi ceux de la commune et
des jacobins. Robespierre, qui sans doute dsirait le rsultat de
l'insurrection, mais qui redoutait l'emploi de ce moyen, et qui avait eu
peur  la veille de chaque mouvement, s'leva contre les rsolutions
violentes discutes dans ces runions infrieures, et persista dans sa
politique favorite, qui consistait  diffamer les dputs prtendus
infidles, et  les perdre dans l'opinion, avant d'employer contre eux
aucune autre mesure. Aimant l'accusation, il redoutait l'usage de la
force, et prfrait aux insurrections les luttes des tribunes, qui taient
sans danger, et dont il avait tout l'honneur. Marat, qui avait parfois la
vanit de la modration, comme toutes les autres, dnona la runion de
l'Evch, quoiqu'il et fourni les principes d'aprs lesquels on l'avait
forme. On envoya des commissaires pour s'assurer si les membres qui la
composaient taient des hommes d'un zle outr, ou bien des agitateurs
pays. Aprs s'tre convaincue que ce n'tait que des patriotes trop
ardens, la socit des jacobins, ne voulant pas les exclure de son sein,
comme on l'avait propos, fit dresser une liste de leurs noms pour pouvoir
les surveiller, et elle proposa une dsapprobation publique de leur
conduite, parce que, suivant elle, il ne devait pas y avoir d'autre centre
de salut public qu'elle-mme. Ainsi s'tait prpare, et avait t
critique d'avance, l'insurrection du 10 aot. Tous ceux qui n'ont pas
l'audace d'agir, tous ceux qui sont fchs de se voir devancs,
dsapprouvent les premires tentatives, tout en dsirant leur rsultat.
Danton seul gardait sur ces mouvemens un profond silence, et ne dsavouait
ni ne dsapprouvait les agitateurs subalternes. Il n'aimait point 
triompher  la tribune par de longues accusations, et il prfrait les
moyens d'action qui, dans ses mains, taient immenses, car il avait  sa
disposition tout ce que Paris renfermait de plus immoral et de plus
turbulent. On ne sait cependant s'il agissait secrtement, mais il gardait
un silence menaant.

Plusieurs sections condamnrent la runion de l'vch; et celle du Mail
fit,  ce sujet, une ptition nergique  la convention. Celle de
Bonne-Nouvelle vint, au contraire, lire une adresse dans laquelle elle
dnonait, comme amis et complices de Dumouriez, Brissot, Vergniaud,
Guadet, Gensonn, etc., et demandait qu'on les frappt du glaive des lois.
Aprs de vives agitations, en sens contraires, les ptitionnaires reurent
les honneurs de la sance; mais il fut dclar qu' l'avenir l'assemble
n'entendrait plus d'accusation contre ses membres, et que toute
dnonciation de ce genre serait dpose au comit de salut public.

La section de la Halle-aux-Bls, qui tait l'une des plus violentes, fit
une nouvelle ptition, sous la prsidence de Marat, et l'envoya aux
Jacobins, aux sections et  la commune, pour qu'elle ret leur
approbation, et que, sanctionne ainsi par toutes les autorits de la
capitale, elle ft solennellement prsente par le maire Pache  la
convention. Dans cette ptition, colporte de lieux en lieux, et
universellement connue, on disait qu'une partie de la convention tait
corrompue, qu'elle conspirait avec les accapareurs, qu'elle tait complice
de Dumouriez, et qu'il fallait la remplacer par les supplans. Le 10
avril, tandis que cette ptition circulait de section en section, Ption,
indign, demande la parole pour une motion d'ordre. Il s'lve, avec une
vhmence qui ne lui tait pas ordinaire, contre les calomnies dont une
partie de la convention est l'objet, et il demande des mesures de
rpression. Danton, au contraire, rclame une mention honorable en faveur
de la ptition qui se prpare. Ption, rvolt, veut qu'on envoie ses
auteurs au tribunal rvolutionnaire. Danton rpond que de vrais
Reprsentans, forts de leur conscience, ne doivent pas craindre la
calomnie, qu'elle est invitable dans une rpublique, et que d'ailleurs on
n'a encore ni repouss les Autrichiens, ni fait une constitution, et que
par consquent il est douteux que la convention ait mrit des loges. Il
insiste ensuite pour qu'on cesse de s'occuper de querelles particulires,
et pour que ceux qui se croient calomnis s'adressent aux tribunaux. On
carte donc la question; mais Fonfrde la ramne, et on l'carte encore.
Robespierre, passionn pour les querelles personnelles, la reproduit de
nouveau, et demande  dchirer le voile. On lui accorde la parole, et il
commence contre les girondins la plus amre, la plus atroce diffamation
qu'il se ft encore permise. Il faut s'arrter  ce discours, qui montre
comment la conduite de ses ennemis se peignait dans sa sombre
intelligence[1].

[Note 1: Voyez la note 5  la fin du troisime volume, qui peint le
caractre de Robespierre.]

Suivant lui, il existait au-dessous de la grande aristocratie, dpossde
en 1789, une aristocratie bourgeoise, aussi vaniteuse et aussi despotique
que la prcdente, et dont les trahisons avaient succd  celle de la
noblesse. La franche rvolution ne lui convenait pas, et il lui fallait un
roi avec la constitution de 1791, pour assurer sa domination. Les
girondins en taient les chefs. Sous la lgislative, ils s'taient empars
des ministres par Roland, Clavire et Servan; aprs les avoir perdus, ils
avaient voulu se venger par le 20 juin; et  la veille du 10 aot, ils
traitaient avec la cour, et offraient la paix  condition qu'on leur
rendrait le pouvoir. Le 10 aot mme, ils se contentaient de suspendre le
roi, n'abolissaient pas la royaut, et nommaient un gouverneur au prince
royal. Aprs le 10 aot, ils s'emparaient encore des ministres, et
calomniaient la commune pour ruiner son influence et s'assurer une
domination exclusive. La convention forme, ils envahissaient les comits,
continuaient de calomnier Paris, de prsenter cette ville comme le foyer
de tous les crimes, pervertissaient l'opinion publique par le moyen de
leurs journaux, et des sommes immenses que Roland consacrait  la
distribution des crits les plus perfides. En janvier, enfin, ils
s'opposaient  la mort du tyran, non par intrt pour sa personne, mais
par intrt pour la royaut. Cette faction, continuait Robespierre, est
seule cause de la guerre dsastreuse que nous soutenons maintenant. Elle
l'a voulue pour nous exposer  l'invasion de l'Autriche, qui promettait un
congrs avec la constitution bourgeoise de 1791. Elle l'a dirige avec
perfidie, et aprs s'tre servie du tratre Lafayette, elle s'est servie
depuis du tratre Dumouriez, pour arriver au but qu'elle poursuit depuis
si long-temps. D'abord, elle a feint d'tre brouille avec Dumouriez, mais
la brouillerie n'tait pas srieuse, car autrefois elle l'a port au
ministre par Gensonn, son ami, et elle lui a fait allouer six millions
de dpenses secrtes. Dumouriez, s'entendant avec la faction, a sauv les
Prussiens dans l'Argonne, tandis qu'il aurait pu les anantir. En
Belgique,  la vrit, il a remport une grande victoire, mais il lui
fallait un grand succs pour obtenir la confiance publique, et ds qu'il a
eu cette confiance, il en a abus de toutes les manires. Il n'a pas
envahi la Hollande, qu'il aurait pu occuper ds la premire campagne; il a
empch la runion  la France des pays conquis, et le comit
diplomatique, d'accord avec lui, n'a rien nglig pour carter les dputs
belges qui demandaient la runion. Ces envoys du pouvoir excutif, que
Dumouriez avait si mal traits parce qu'ils vexaient les Belges, ont tous
t choisis par les girondins, et ils taient convenus d'envoyer des
dsorganisateurs contre lesquels on svirait publiquement, pour dshonorer
la cause rpublicaine. Dumouriez, aprs avoir tardivement attaqu la
Hollande, revient en Belgique, perd la bataille de Nerwinde, et c'est
Miranda, l'ami de Ption et sa crature, qui, par sa retraite, dcide la
perte de cette bataille. Dumouriez se replie alors, et lve l'tendard de
la rvolte, au moment mme o la faction excitait les soulvemens du
royalisme dans l'Ouest. Tout tait donc prpar pour ce moment. Un
ministre perfide avait t plac  la guerre pour cette circonstance
importante; le comit de sret gnrale, compos de tous les girondins,
except sept ou huit dputs fidles qui n'y allaient pas, ce comit ne
faisait rien pour prvenir les dangers publics. Ainsi rien n'avait t
nglig pour le succs de la conspiration. Il fallait un roi, mais les
gnraux appartenaient tous  galit. La famille _galit_ tait range
autour de Dumouriez; ses fils, sa fille et jusqu' l'intrigante Sillery,
se trouvaient auprs de lui. Dumouriez commence par des manifestes, et que
dit-il? tout ce que les orateurs et les crivains de la faction disaient 
la tribune et dans les journaux: que la convention tait compose de
sclrats,  part une petite portion saine; que Paris tait le foyer de
tous les crimes; que les jacobins taient des dsorganisateurs qui
rpandaient le trouble et la guerre civile, etc.

Telle est la manire dont Robespierre explique et la dfection de
Dumouriez, et l'opposition des girondins. Aprs avoir longuement dvelopp
cet artificieux tissu de calomnies, il propose d'envoyer au tribunal
rvolutionnaire les complices de Dumouriez, tous les d'Orlans et leurs
amis. Quant aux dputs Guadet, Gensonn, Vergniaud, etc., ce serait,
dit-il avec une mchante ironie, un sacrilge que d'accuser d'aussi
honntes gens, et sentant mon impuissance  leur gard, je m'en remets 
la sagesse de l'assemble.

Les tribunes et la Montagne applaudirent leur _vertueux_ orateur. Les
girondins taient indigns de cet infme systme, auquel une haine perfide
avait autant de part qu'une dfiance naturelle de caractre, car il y
avait dans ce discours un art singulier  rapprocher les faits,  prvenir
les objections, et Robespierre avait montr dans cette lche accusation
plus de vritable talent que dans toutes ses dclamations ordinaires.
Vergniaud s'lance  la tribune, le coeur oppress, et demande la parole
avec tant de vivacit, d'instance, de rsolution, qu'on la lui accorde, et
que les tribunes et la Montagne finissent par la lui laisser sans trouble.
Il oppose au discours mdit de Robespierre un discours improvis avec la
chaleur du plus loquent et du plus innocent des hommes.

Il osera, dit-il, rpondre  monsieur Robespierre, et il n'emploiera ni
temps ni art pour rpondre, car il n'a besoin que de son me. Il ne
parlera pas pour lui, car il sait que dans les temps de l'volution, la
lie des nations s'agite, et domine un instant les hommes de bien, mais
pour clairer la France. Sa voix, qui plus d'une fois a port la terreur
dans ce palais, d'o elle a concouru  prcipiter la tyrannie, la portera
aussi dans l'me des sclrats qui voudraient substituer leur propre
tyrannie  celle de la royaut.

Alors il rpond  chaque inculpation de Robespierre, ce que chacun y peut
rpondre d'aprs la simple connaissance des faits. Il a provoqu la
dchance par son discours de juillet. Un peu avant le 10 aot, doutant du
succs de l'insurrection, ne sachant mme pas si elle aurait lieu, il a
indiqu  un envoy de la cour ce qu'elle devait faire pour se rconcilier
avec la nation et sauver la patrie. Le 10 aot, il a sig au bruit du
canon, tandis que monsieur Robespierre tait dans une cave. Il n'a pas
fait prononcer la dchance, parce que le combat tait douteux; et il a
propos de nommer un gouverneur au dauphin, parce que, dans le cas o la
royaut et t maintenue, une bonne ducation donne au jeune prince
assurait l'avenir de la France. Lui et ses amis ont fait dclarer la
guerre, parce qu'elle l'tait dj de fait, et qu'il valait mieux la
dclarer ouvertement, et se dfendre, que la souffrir sans la faire. Lui
et ses amis ont t ports au ministre et dans les comits par la voix
publique. Dans la commission des vingt et un de l'assemble lgislative,
ils se sont opposs  ce qu'on quittt Paris, et ils ont prpar les
moyens que la France a dploys dans l'Argonne. Dans le comit de sret
gnrale de la convention, ils ont travaill constamment, et  la face de
leurs collgues qui pouvaient assister  leurs travaux. Lui, Robespierre,
a dsert le comit et n'y a jamais paru. Ils n'ont pas calomni Paris,
mais combattu les assassins qui usurpaient le nom de Parisiens, et
dshonoraient Paris et la rpublique. Ils n'ont pas perverti l'opinion
publique, car pour sa part il n'a pas crit une seule lettre, et ce que
Roland a rpondu est connu de tout le monde. Lui et ses amis ont demand
L'appel au peuple dans le procs de Louis XVI, parce qu'ils ne croyaient
pas que, dans une question aussi importante, on pt se passer de
l'adhsion nationale. Pour lui personnellement, il connat  peine
Dumouriez, et ne l'a vu que deux fois; la premire  son retour de
l'Argonne, la seconde  son retour de la Belgique; mais Danton, Santerre,
le voyaient, le flicitaient, le couvraient de caresses, et le faisaient
dner tous les jours avec eux. Quant  galit, il ne le connat pas
davantage. Les montagnards seuls l'ont connu et frquent; et, lorsque les
girondins l'attaquaient, les montagnards l'ont constamment dfendu. Ainsi,
que peut-on reprocher  lui et  ses amis?... D'tre des meneurs, des
intrigans? Mais ils ne courent pas les sections pour les agiter; ils ne
remplissent pas les tribunes pour arracher des dcrets par la terreur; ils
n'ont jamais voulu laisser prendre les ministres dans les assembles dont
ils taient membres. Des modrs?... Mais ils ne l'taient pas au 10 aot,
lorsque Robespierre et Marat se cachaient; ils l'taient en septembre,
lorsqu'on assassinait les prisonniers et qu'on pillait le Garde-Meuble.

Vous savez, dit en finissant Vergniaud, si j'ai dvor en silence les
amertumes dont on m'abreuve depuis six mois, si j'ai su sacrifier  ma
patrie les plus justes ressentimens; vous savez si, sous peine de lchet,
sous peine de m'avouer coupable, sous peine de compromettre le peu de bien
qu'il m'est encore permis de faire, j'ai pu me dispenser de mettre dans
tout leur jour les impostures et la mchancet de Robespierre. Puisse
cette journe tre la dernire que nous perdions en dbats scandaleux!
Vergniaud demande ensuite qu'on mande la section de la Halle-aux-Bls,
et qu'on se fasse apporter ses registres.

Le talent de Vergniaud avait captiv jusqu' ses ennemis. Sa bonne foi, sa
touchante loquence, avaient intress et entran la grande majorit de
l'assemble, et on lui prodiguait de toutes parts les plus vifs
tmoignages. Guadet demande la parole; mais  sa vue la Montagne
silencieuse s'branle, et pousse des cris affreux. La sance fut
suspendue, et ce ne fut que le 12 que Guadet obtint  son tour la facult
de rpondre  Robespierre, et le fit de manire  exciter les passions
bien plus vivement que Vergniaud. Personne, selon lui, n'avait conspir;
mais les apparences, s'il y en avait, taient bien plus contre les
montagnards et les jacobins qui avaient eu des relations avec Dumouriez et
galit, que contre les girondins qui taient brouills avec tous deux.
Qui tait, s'crie Guadet, qui tait avec Dumouriez aux Jacobins, aux
spectacles? Votre Danton.--Ah! tu m'accuses, s'crie Danton; tu ne connais
pas ma force!

La fin du discours de Guadet est remise au lendemain. Il continue 
rejeter toute conspiration, s'il y en a une, sur les Montagnards. Il lit,
en finissant, une adresse qui, comme celle de la Halle-aux-Bls, tait
signe par Marat. Elle tait des jacobins, et Marat l'avait signe comme
prsident de la socit. Elle renfermait ces paroles que Guadet lit 
l'assemble: _Citoyens, armons-nous! La contre-rvolution est dans le
gouvernement, elle est dans le sein de la convention. Citoyens,
marchons-y, marchons!_

Oui, s'crie Marat de sa place, oui, marchons! A ces mots, l'assemble
se soulve, et demande le dcret d'accusation contre Marat. Danton s'y
oppose, en disant que des deux cts de l'assemble on paraissait d'accord
pour accuser la famille d'Orlans, qu'il fallait donc l'envoyer devant les
tribunaux, mais qu'on ne pouvait accuser Marat pour un cri jet au milieu
d'une discussion orageuse. On rpond  Danton que les d'Orlans ne doivent
plus tre jugs  Paris, mais  Marseille. Il veut parler encore, mais,
sans l'couter, on donne la priorit au dcret d'accusation contre Marat,
et Lacroix demande qu'il soit mis sur-le-champ en arrestation. Puisque
mes ennemis, s'crie Marat, ont perdu toute pudeur, je demande une chose:
le dcret est fait pour exciter un mouvement; faites-moi donc accompagner
par deux gendarmes aux Jacobins, pour que j'aille leur recommander la
paix. Sans couter ces ridicules boutades, il est mis en arrestation, et
on ordonne la rdaction de l'acte d'accusation pour le lendemain  midi.

Robespierre courut aux Jacobins exprimer son indignation, clbrer
l'nergie de Danton, la modration de Marat, et leur recommander d'tre
calmes, afin qu'on ne pt pas dire que Paris s'tait insurg pour dlivrer
un jacobin.

Le lendemain, l'acte d'accusation fut lu et approuv par l'assemble, et
l'accusation, tant de fois propose contre Marat, fut srieusement
poursuivie devant le tribunal rvolutionnaire.

C'tait le projet d'une ptition contre les girondins qui avait amen ces
violentes explications entre les deux cts de l'assemble; mais il ne fut
rien statu  cet gard, et on ne pouvait rien statuer en effet, puisque
l'assemble n'avait pas la force d'arrter les mouvemens qui produisaient
les ptitions. On suivit avec activit le projet d'une adresse gnrale de
toutes les sections, et on convint d'une rdaction uniforme; sur
quarante-trois sections, trente-cinq y avaient adhr; le conseil gnral
de la commune l'approuva, et le 15 avril les commissaires des trente-cinq
sections, ayant le maire Pache  leur tte, s'taient prsents  la
barre. C'tait en quelque sorte le manifeste par lequel la commune de
Paris dclarait ses intentions, et menaait de l'insurrection en cas de
refus. Ainsi elle avait fait avant le 10 aot, ainsi elle faisait  la
veille du 31 mai. Rousselin, orateur et commissaire de l'une des sections,
en fit la lecture. Aprs avoir retrac la conduite criminelle d'un certain
nombre de dputs, la ptition demandait leur expulsion de la convention,
et les numrait l'un aprs l'autre. Ils taient vingt-deux: Brissot,
Guadet, Vergniaud, Gensonn, Grangeneuve, Buzot, Barbaroux, Salles,
Biroteau, Pontcoulant, Ption, Lanjuinais, Valaz, Hardy, Louvet,
Lehardy, Gorsas, Fauchet, Lanthnas, Lasource, Valady, Chambon.

Les tribunes applaudissent  la lecture de ces noms. Le prsident avertit
les ptitionnaires que la loi les oblige  signer leur ptition. Ils
s'empressent de le faire. Pache seul, essayant de prolonger sa neutralit,
demeure en arrire. On lui demande sa signature; il rpond qu'il n'est pas
du nombre des ptitionnaires, et qu'il a seulement t charg par le
conseil gnral de les accompagner. Mais, voyant qu'il ne peut pas
reculer, il s'avance et signe la ptition. Les tribunes l'en rcompensent
par de bruyans applaudissemens.

Boyer-Fonfrde se prsente aussitt  la tribune, et dit que si la
modestie n'tait pas un devoir, il demanderait  tre ajout  la
glorieuse liste des vingt-deux dputs. La majorit de l'assemble, saisie
d'un mouvement gnreux, s'crie: Qu'on nous inscrive tous, tous!
Aussitt on accourt auprs ds vingt-deux dputs, on leur donne les
tmoignages les plus expressifs d'intrt, on les embrasse, et la
discussion, interrompue par cette scne, est renvoye aux jours suivans.

La discussion s'engage  l'poque fixe. Les reproches et les
justifications recommencent entre les deux cts de l'assemble. Des
dputs du centre, profitant de quelques lettres crites sur l'tat des
armes, proposent de s'occuper des intrts gnraux de la rpublique, et
de ngliger les querelles particulires. On y consent, mais le 18 une
nouvelle ptition contre le ct droit ramne  celle des trente-cinq
sections. On dnonce en mme temps divers actes de la commune: par l'un,
elle se dclare en tat continuel de rvolution, et par un autre, elle
tablit dans son sein un comit de correspondance avec toutes les
municipalits du royaume. Depuis long-temps elle cherchait en effet 
donner  son autorit toute locale un caractre de gnralit, qui lui
permit de parler au nom de la France, et de rivaliser d'autorit avec la
convention. Le comit de l'vch, dissous de l'avis des jacobins, avait
aussi eu pour objet de mettre Paris en communication avec les autres
villes; et maintenant la commune y voulait suppler, en organisant cette
correspondance dans son propre sein. Vergniaud prend la parole, et
attaquant  la fois la ptition des trente-cinq sections, les actes qu'on
impute  la commune, et les projets que sa conduite dcle, demande que la
ptition soit dclare calomnieuse, et que la municipalit soit tenue
d'apporter ses registres  l'assemble pour faire connatre les arrts
qu'elle a pris. Ces propositions sont admises, malgr les tribunes et le
ct gauche. Dans ce moment, le ct droit, soutenu par la Plaine,
commenait  emporter toutes les dcisions. Il avait fait nommer pour
prsident Lasource, l'un de ses membres les plus chauds; et il avait
encore la majorit, c'est--dire la lgalit, faible ressource contre la
force, et qui sert tout au plus  l'irriter davantage.

Les officiers municipaux, mands  la barre, viennent hardiment soumettre
leurs registres des dlibrations, et semblent attendre l'approbation de
leurs arrts. Ces registres portaient, 1 que le conseil-gnral se
dclarait en tat de rvolution, tant que les subsistances ne seraient pas
assures; 2 que le comit de correspondance avec les quarante-quatre
mille municipalits serait compos de neuf membres, et mis incessamment en
activit; 3 que douze mille exemplaires de la ptition contre les
vingt-deux seraient imprims, et distribus par le comit de
correspondance; 4 enfin, que le conseil gnral se regarderait comme
frapp lorsqu'un de ses membres, ou bien un prsident, un secrtaire de
section ou de club, seraient poursuivis pour leurs opinions. Ce dernier
arrt avait t pris pour garantir Marat, qui tait accus pour avoir
sign, en qualit de prsident de section, une adresse sditieuse.

La commune, comme on le voit, rsistait pied  pied  l'assemble, et sur
chaque point dbattu prenait une dcision contraire  la sienne.
S'agissait-il des subsistances, elle se constituait en rvolution,
si les moyens violens taient refuss. S'agissait-il de Marat, elle le
couvrait de son gide. S'agissait-il des vingt-deux, elle en appelait aux
quarante-quatre mille municipalits, et se mettait en correspondance avec
elles, pour leur demander en quelque sorte des pouvoirs gnraux contre la
convention. L'opposition tait complte sur tous les points, et de plus
accompagne de prparatifs d'insurrection.

A peine la lecture des registres est-elle acheve, que Robespierre jeune
demande aussitt les honneurs de la sance pour les officiers municipaux.
Le ct droit s'y oppose; la Plaine hsite, et dit qu'il serait peut-tre
dangereux de dconsidrer les magistrats aux yeux du peuple, en leur
refusant un honneur banal qu'on ne refusait pas mme aux plus simples
ptitionnaires. Au milieu de ces dbats tumultueux, la sance se prolonge
jusqu' onze heures du soir; le ct droit, la Plaine, se retirent, et
cent quarante-trois membres restent seuls  la Montagne pour admettre aux
honneurs de la sance la municipalit parisienne. Dans le mme jour,
dclare calomniatrice, repousse par la majorit, et admise seulement aux
honneurs de la sance par la Montagne et les tribunes, elle devait tre
profondment irrite, et devenir le point de ralliement de tous ceux qui
voulaient briser l'autorit de la convention.

Marat avait t enfin dfr au tribunal rvolutionnaire, et ce fut
l'nergie du ct droit, qui, en entranant la Plaine, dcida son
accusation. Tout mouvement d'nergie honore un parti qui lutte contre un
mouvement suprieur, mais hte sa chute. Les girondins, en poursuivant
courageusement Marat, n'avaient fait que lui prparer un triomphe. L'acte
portait en substance, que Marat ayant dans ses feuilles provoqu le
meurtre, le carnage, l'avilissement et la dissolution de la convention
nationale, et l'tablissement d'un pouvoir destructeur de la libert, il
tait dcrt d'accusation, et dfr au tribunal rvolutionnaire. Les
jacobins, les cordeliers, tous les agitateurs de Paris, s'taient mis en
mouvement pour ce _philosophe austre, form_, disaient-ils, _par le
malheur et la mditation, joignant  une me de feu une grande sagacit,
une profonde connaissance du coeur humain, sachant pntrer les tratres
sur leur char de triomphe, dans le moment o le stupide vulgaire les
encensait encore!--Les tratres_, s'criaient-ils, _les tratres
passeront, et la rputation de Marat commence!_

Quoique le tribunal rvolutionnaire ne ft pas compos alors comme il le
fut plus tard, nanmoins Marat n'y pouvait tre condamn. La discussion
dura  peine quelques instans. L'accus fut absous  l'unanimit, aux
applaudissemens d'une foule nombreuse accourue pour assister  son
jugement. C'tait le 24 avril. Il est aussitt entour par un cortge
nombreux compos de femmes, de sans-culottes  piques, et de dtachemens
des sections armes. On se saisit de lui, et on se rend  la convention
pour le replacer sur son sige de dput. Deux officiers municipaux
ouvrent la marche. Marat, lev sur les bras de quelques sapeurs, le front
ceint d'une couronne de chne, est port en triomphe au milieu de la
salle. Un sapeur se dtache du cortge, se prsente  la barre et dit:
Citoyen prsident, nous vous amenons le brave Marat. Marat a toujours t
l'ami du peuple, et le peuple sera toujours l'ami de Marat! S'il faut que
la tte de Marat tombe, la tte du sapeur tombera avant la sienne. En
disant ces mots, l'horrible ptitionnaire agitait sa hache, et les
tribunes applaudissaient avec un affreux tumulte. Il demande, pour le
cortge, la permission de dfiler dans la salle. Je vais consulter
l'assemble, rpond le prsident Lasource, constern de cette scne
hideuse. Mais on ne veut pas attendre qu'il ait consult l'assemble, et
de toute part la foule se prcipite dans la salle. Des femmes, des hommes,
se rpandent dans l'enceinte, occupent les places vacantes par le dpart
des dputs, rvolts de ce spectacle. Marat arrive enfin, transmis de
mains en mains et couvert d'applaudissemens. Des bras des ptitionnaires
il passe dans ceux de ses collgues de la Montagne, et on l'embrasse avec
les plus grandes dmonstrations de joie. Il s'arrache enfin du milieu de
ses collgues, court  la tribune, et dclare aux lgislateurs qu'il vient
leur offrir un coeur pur, un nom justifi, et qu'il est prt  mourir pour
dfendre la libert et les droits du peuple.

De nouveaux honneurs l'attendaient aux Jacobins. Les femmes avaient
prpar une grande quantit de couronnes. Le prsident lui en offre une.
Un enfant de quatre ans, mont sur le bureau, lui en place une sur la
tte. Marat carte les couronnes avec un ddain insolent. Citoyens,
s'crie-t-il, indign de voir une faction sclrate trahir la rpublique,
j'ai voulu la dmasquer, et _lui mettre la corde au cou_. Elle m'a rsist
en me frappant d'un dcret d'accusation. Je suis sorti victorieux. La
faction est humilie, mais n'est pas crase. Ne vous occupez point de
dcerner des triomphes, dfendez-vous d'enthousiasme. Je dpose sur le
bureau les deux couronnes que l'on vient de m'offrir, et j'invite mes
concitoyens  attendre la fin de ma carrire pour se dcider.

De nombreux applaudissemens accueillent cette impudente modestie.
Robespierre tait prsent  ce triomphe, dont il ddaignait sans doute le
caractre trop populaire et trop bas. Cependant il allait subir comme tout
autre la vanit du triomphateur. Les rjouissances acheves, on se hte de
revenir  la discussion ordinaire, c'est--dire aux moyens de purger le
gouvernement, et d'en chasser les tratres, les Rolandins, les Brissotins,
etc.... On propose pour cela de composer une liste des employs de toutes
les administrations, et de dsigner ceux qui ont mrit leur renvoi.
Adressez-moi cette liste, dit Marat, je ferai choix de ceux qu'il faut
renvoyer ou conserver, et je le signifierai aux ministres. Robespierre
fait une observation; il dit que les ministres sont presque tous complices
des coupables, qu'ils n'couteront pas la socit, qu'il vaut mieux
s'adresser au comit de salut public, plac par ses fonctions au-dessus du
pouvoir excutif, et que d'ailleurs la socit ne peut sans se
compromettre communiquer avec des ministres prvaricateurs. Ces raisons
sont frivoles, rplique Marat avec ddain; un patriote aussi pur que moi
_pourrait communiquer avec le diable_; je m'adresserai aux ministres,
et je les sommerai de nous satisfaire au nom de la socit.

Une considration respectueuse entourait toujours _le vertueux,
l'loquent_ Robespierre; mais l'audace, le cynisme insolent de Marat
tonnaient et saisissaient toutes les ttes ardentes. Sa hideuse
familiarit lui attachait quelques forts des halles, qui taient flatts
de cette intimit avec _l'ami du peuple_, et qui taient tous disposs 
prter  sa chtive personne le secours de leurs bras et de leur influence
dans les places publiques.

La colre de la Montagne provenait des obstacles qu'elle rencontrait; mais
ces obstacles taient bien plus grands encore dans les provinces qu'
Paris, et les contrarits qu'allaient prouver sur leur route ses
commissaires envoys pour presser le recrutement, devaient bientt pousser
son irritation au dernier terme. Toutes les provinces taient parfaitement
disposes pour la rvolution, mais toutes ne l'avaient pas embrasse avec
autant d'ardeur, et ne s'taient pas signales par autant d'excs que la
ville de Paris. Ce sont les ambitions oisives, les esprits ardens, les
talens suprieurs, qui les premiers s'engagent dans les rvolutions; une
capitale en renferme toujours beaucoup plus que les provinces, parce
qu'elle est le rendez-vous de tous les hommes qui, par indpendance ou
ambition, abandonnent le sol, la profession et les traditions de leurs
pres. Paris devait donc produire les plus grands rvolutionnaires. Place
en outre  peu de distance des frontires, but de tous les coups de
l'ennemi, cette ville avait couru plus de danger qu'aucune cit de la
France: sige des autorits, elle avait vu s'agiter dans son sein toutes
les grandes questions. Ainsi le danger, la dispute, tout s'tait runi
pour produire chez elle l'emportement et les excs. Les provinces, qui
n'taient pas soumises aux mmes causes d'agitation, avaient vu ces excs
avec effroi, et partageaient les sentimens du ct droit et de la Plaine.
Mcontentes surtout des traitemens essuys par leurs dputs, elles
croyaient voir dans la capitale, outre l'exagration rvolutionnaire,
l'ambition de dominer la France, comme Rome dominait les provinces
conquises. Telles taient les dispositions de la masse calme,
industrieuse, modre,  l'gard des rvolutionnaires de Paris. Cependant
ces dispositions taient plus ou moins prononces suivant les
circonstances locales. Chaque province, chaque cit avait aussi ses
rvolutionnaires emports, parce qu'en tous lieux se trouvent des esprits
aventureux, des caractres ardens. Presque tous les hommes de cette espce
s'taient empars des municipalits, et ils avaient profit pour cela du
renouvellement gnral des autorits, ordonn par la lgislative aprs le
10 aot. La masse inactive et modre cde toujours le pas aux plus
empresss, et il tait naturel que les individus les plus violens
s'emparassent des fonctions municipales, les plus difficiles de toutes, et
qui exigeaient le plus de zle et d'activit. Les citoyens paisibles, qui
forment le grand nombre, s'taient retirs dans les sections, o ils
allaient donner quelquefois leurs votes, et exercer leurs droits civiques.
Les fonctions dpartementales avaient t confres aux notables les plus
riches et les plus considrs, et par cela mme les moins actifs et les
moins nergiques des hommes. Ainsi tous les chauds rvolutionnaires
taient retranchs dans les municipalits, tandis que la masse moyenne et
riche occupait les sections et les fonctions dpartementales.

La commune de Paris, sentant cette position, avait voulu se mettre en
correspondance avec toutes les municipalits. Mais, comme on l'a vu, elle
en avait t empche par la convention. La socit-mre des jacobins y
avait suppl par sa propre correspondance, et la relation qui n'avait pas
pu s'tablir encore de municipalit  municipalit, existait de club 
club, ce qui revenait  peu prs au mme, car les mmes hommes qui
Dlibraient dans les clubs jacobins, allaient agir ensuite dans les
conseils gnraux des communes. Ainsi tout le parti jacobin de la France,
runi dans les municipalits et dans les clubs, correspondant d'un bout du
territoire  l'autre, se trouvait en prsence de la masse moyenne, masse
immense, mais divise dans une multitude de sections, n'exerant pas de
fonctions actives, ne correspondant pas de ville en ville, formant  et
l quelques clubs modrs, et se runissant quelquefois dans les sections
ou dans les conseils de dpartemens pour donner un vote incertain et
timide.

C'est cette diffrence de position qui pouvait faire esprer aux
rvolutionnaires de dominer la masse de la population. Cette masse
admettait la rpublique, mais la voulait pure d'excs, et dans le moment
elle avait encore l'avantage dans toutes les provinces. Depuis que les
municipalits, armes d'une police terrible, ayant la facult de faire des
visites domiciliaires, de rechercher les trangers, de dsarmer les
suspects, pouvaient vexer impunment les citoyens paisibles, les sections
avaient essay de ragir, et elles s'taient runies pour imposer aux
municipalits. Dans presque toutes les villes de France, elles avaient
pris un peu de courage, elles taient en armes, rsistaient aux
municipalits, s'levaient contre leur police inquisitoriale, soutenaient
le ct droit, et rclamaient avec lui l'ordre, la paix, le respect des
Personnes et des proprits. Les municipalits et les clubs jacobins
demandaient, au contraire, de nouvelles mesures de police, et
l'institution de tribunaux rvolutionnaires dans les dpartemens. Dans
certaines villes on tait prt  en venir aux mains pour ces questions.
Cependant les sections taient si fortes par le nombre, qu'elles
dominaient l'nergie des municipalits. Les dputs montagnards, envoys
pour presser le recrutement et ranimer le zle rvolutionnaire,
s'effrayaient de cette rsistance, et remplissaient Paris de leurs
alarmes.

Telle tait la situation de presque toute la France, et la manire dont
elle tait partage. La lutte se montrait plus ou moins vive, et les
partis plus ou moins menaans, selon la position et les dangers de chaque
ville. L o les dangers de la rvolution paraissaient plus grands, les
jacobins taient plus ports  employer des moyens violens, et par
consquent la masse modre plus dispose  leur rsister. Mais ce qui
exasprait surtout les passions rvolutionnaires, c'tait le danger des
trahisons intrieures, plus encore que le danger de la guerre trangre.
Ainsi sur la frontire du Nord, menace par les armes ennemies, et peu
travaille par l'intrigue, on tait assez d'accord; les esprits se
runissaient dans le voeu de la dfense commune, et les commissaires
envoys depuis Lille jusqu' Lyon, avaient fait  la convention des
rapports assez satisfaisans. Mais  Lyon, o des menes secrtes
concouraient avec la position gographique et militaire de cette ville
pour y rendre le pril plus grand, on avait vu s'lever des orages aussi
terribles que ceux de Paris. Par sa position  l'est, et par son voisinage
du Pimont, Lyon avait toujours fix les regards de la contre-rvolution.
La premire migration de Turin voulut y oprer un mouvement en 1790, et y
envoyer mme un prince franais. Mirabeau en avait aussi projet un  sa
manire. Depuis que la grande migration s'tait transporte  Coblentz,
un agent avait t laiss en Suisse pour correspondre avec Lyon, et par
Lyon avec le camp de Jalls et les fanatiques du midi. Ces menes
provoqurent une raction de jacobinisme, et les royalistes firent natre
 Lyon des montagnards. Ceux-ci occupaient un club appel _club central_,
et compos des envoys de tous les clubs de quartier. A leur tte se
trouvait un Pimontais qu'une inquitude naturelle avait entran de pays
en pays, et fix enfin  Lyon, o il avait d  son ardeur rvolutionnaire
d'tre nomm successivement officier municipal, et prsident du tribunal
civil. Son nom tait _Chalier_. Il tenait dans le _club central_ un
langage qui, chez les jacobins de Paris, l'aurait fait accuser par Marat
de tendre au bouleversement, et d'tre pay par l'tranger. Outre ce club,
les montagnards lyonnais avaient toute la municipalit, except le maire
Nivire, ami et disciple de Roland, et chef  Lyon du parti girondin.
Fatigu de tant d'orages, Nivire avait comme Ption donn sa dmission,
et comme Ption il avait t aussi rlu par les sections, plus puissantes
et plus nergiques  Lyon que dans tout le reste de la France. Sur onze
mille votans, neuf mille avaient oblig Nivire  reprendre la mairie;
mais il s'tait dmis de nouveau, et cette fois la municipalit
montagnarde avait russi  se complter en nommant un maire de son choix.
A cette occasion on en tait venu aux mains; la jeunesse des sections
avait chass Chalier du _club central_, et dvast la salle o il exhalait
son fanatisme. Le dpartemens effray avait appel des commissaires de la
convention, qui, en se prononant d'abord contre les sections, puis contre
les excs de la commune, dplurent  tous les partis, se firent dnoncer
par les jacobins et rappeler par la convention. Leur tche s'tait borne
 recomposer le _club central_,  l'affilier aux jacobins, et, en lui
conservant son nergie,  le dlivrer de quelques membres trop impurs. Au
mois de mai, l'irritation tait arrive au plus haut degr. D'un ct, la
commune, compose entirement de jacobins, et le _club central_ prsid
par Chalier, demandaient pour Lyon un tribunal rvolutionnaire, et
promenaient sur les places publiques une guillotine envoye de Paris, et
qu'on exposait aux regards publics pour effrayer les _tratres_ et les
aristocrates, etc.; de l'autre ct, les sections en armes taient prtes
 rprimer la municipalit, et  empcher l'tablissement du sanglant
tribunal que les girondins n'avaient pu pargner  la capitale. Dans cet
tat de choses, les agens secrets du royalisme, rpandus  Lyon,
attendaient le moment favorable pour profiter de l'indignation des
Lyonnais, prte  clater.

Dans tout le reste du Midi jusqu' Marseille, l'esprit rpublicain modr
rgnait d'une manire plus gale, et les girondins possdaient
l'attachement gnral de la contre. Marseille jalousait la suprmatie de
Paris, tait irrite des outrages faits  son dput chri, Barbaroux, et
prte  se soulever contre la convention, si on attaquait la
reprsentation nationale. Quoique riche, elle n'tait pas situe d'une
manire favorable pour les contre-rvolutionnaires du dehors, car elle ne
touchait qu' l'Italie, o rien ne se tramait, et son port n'intressait
pas les Anglais comme celui de Toulon. Les menes secrtes n'y avaient
donc pas autant effarouch les esprits qu' Lyon et Paris, et la
municipalit, faible et menace, tait prs d'tre destitue par les
sections toutes puissantes. Le dput Mose-Bayle, assez mal reu, avait
trouv l beaucoup d'ardeur pour le recrutement, mais un dvouement absolu
pour la Gironde.

A partir du Rhne, et de l'est  l'ouest jusqu'aux bords de l'Ocan,
cinquante ou soixante dpartemens manifestaient les mmes dispositions. A
Bordeaux enfin l'unanimit tait complte. L, les sections, la
municipalit, le club principal, tout le monde tait d'accord pour
combattre la violence montagnarde et pour soutenir cette glorieuse
dputation de la Gironde,  laquelle on tait si fier d'avoir donn le
jour. Le parti contraire n'avait trouv d'asile que dans une seule
section, et partout ailleurs il se trouvait impuissant et condamn au
silence. Bordeaux ne demandait ni taxe, ni denres, ni tribunal
rvolutionnaire, et prparait  la fois des ptitions contre la commune de
Paris, et des bataillons pour le service de la rpublique.

Mais le long des ctes de l'Ocan, en tirant de la Gironde  la Loire, et
de la Loire aux bouches de la Seine, se prsentaient des opinions bien
diffrentes et des dangers bien plus grands. L, l'implacable Montagne ne
rencontrait pas seulement pour obstacle le rpublicanisme clment et
gnreux des girondins, mais le royalisme constitutionnel de 89, qui
repoussait la rpublique comme illgale, et le fanatisme des temps
fodaux, qui tait arm contre la rvolution de 93, contre la rvolution
de 89, et qui ne reconnaissait que l'autorit temporelle des chteaux, et
l'autorit spirituelle des glises.

Dans la Normandie, et particulirement  Rouen, qui tait la principale
ville, on avait vou un grand attachement  Louis XVI, et la
constitution de 1790 avait runi tous les vux qu'on formait pour la
libert et pour le trne. Depuis l'abolition de la royaut et de la
constitution de 1790, c'est--dire depuis le 10 aot, il rgnait en
Normandie un silence improbateur et menaant. La Bretagne offrait des
dispositions encore plus hostiles, et le peuple y tait domin par
l'influence des prtres et des seigneurs. Plus prs des rives de la Loire,
cet attachement allait jusqu' l'insurrection, et enfin sur la rive gauche
de ce fleuve, dans le Bocage, le Loroux, la Vende, l'insurrection tait
complte, et de grandes armes de dix et vingt mille hommes tenaient la
campagne.

C'est ici le lieu de faire connatre ce pays singulier, couvert d'une
population si obstine, si hroque, si malheureuse, et si fatale  la
France, qu'elle manqua perdre par une funeste diversion, et dont elle
aggrava les maux en irritant au dernier point la dictature
rvolutionnaire.

Sur les deux rives de la Loire, le peuple avait conserv un grand
attachement pour son ancienne manire d'tre, et particulirement pour ses
prtres et pour son culte. Lorsque, par l'effet de la constitution civile,
les membres du clerg se trouvrent partags, un vritable schisme
s'tablit. Les curs qui refusaient de se soumettre  la nouvelle
circonscription des glises, et de prter serment, furent prfrs par le
peuple; et lorsque, dpossds de leurs curs, ils furent obligs de se
retirer, les paysans les suivirent dans les bois, et se regardrent comme
perscuts eux et leur culte. Ils se runirent par petites bandes,
poursuivirent les curs constitutionnels comme intrus, et commirent les
plus graves excs  leur gard. Dans la Bretagne, aux environs de Rennes,
il y eut des rvoltes plus gnrales et plus imposantes, qui avaient pour
cause la chert des subsistances, et la menace de dtruire le culte,
contenue dans ces paroles de Cambon: _Ceux qui voudront la messe la
paieront_. Cependant le gouvernement tait parvenu  rprimer ces
mouvemens partiels de la rive droite de la Loire, et il n'avait  redouter
que leur communication avec la rive gauche, o s'tait forme la grande
insurrection.

C'est particulirement sur cette rive gauche, dans l'Anjou, le bas et le
haut Poitou, qu'avait clat la fameuse guerre de la Vende. C'tait la
partie de la France o le temps avait le moins fait sentir son influence,
et le moins altr les anciennes moeurs. Le rgime fodal s'y tait
empreint d'un caractre tout patriarcal, et la rvolution, loin de
produire une rforme utile dans ce pays, y avait bless les plus douces
habitudes, et y fut reue comme une perscution. Le Bocage et le Marais
composent un pays singulier, qu'il faut dcrire pour faire comprendre les
moeurs et l'espce de socit qui s'y taient formes. En partant de
Nantes et Saumur, et en s'tendant depuis la Loire jusqu'aux sables
d'Olonne, Luon, Fontenay et Niort, on trouve un sol ingal, ondulant,
coup de ravins, et travers d'une multitude de haies, qui servent de
clture  chaque champ, et qui ont fait appeler cette contre le _Bocage_.
En se rapprochant de la mer, le terrain s'abaisse, se termine en marais
salans, et se trouve coup partout d'une multitude de petits canaux, qui
en rendent l'accs presque impossible. C'est ce qu'on a appel le
_Marais_. Les seuls produits abondans dans ce pays sont les pturages, et
par consquent les bestiaux. Les paysans y cultivaient seulement la
quantit de bl ncessaire  leur consommation, et se servaient du produit
de leurs troupeaux comme moyen d'change. On sait que rien n'est plus
simple que les populations vivant de ce genre d'industrie. Peu de grandes
villes s'taient formes dans ces contres; on n'y trouvait que de gros
bourgs de deux  trois mille mes. Entre les deux grandes routes qui
conduisent l'une de Tours  Poitiers, et l'autre de Nantes  La Rochelle,
s'tend un espace de trente lieues de largeur, o il n'y avait alors que
des chemins de traverse, aboutissant  des villages et  des hameaux. Les
Terres taient divises en une multitude de petites mtairies de cinq 
six cents francs de revenu, confies chacune  une seule famille, qui
partageait avec le matre de la terre le produit des bestiaux. Par cette
division du fermage, les seigneurs avaient  traiter avec chaque famille,
et entretenaient avec toutes des rapports continuels et faciles. La vie la
plus simple rgnait dans les chteaux: on s'y livrait  la chasse  cause
de l'abondance du gibier; les seigneurs et les paysans la faisaient en
commun, et tous taient clbres par leur adresse et leur vigueur. Les
prtres, d'une grande puret de moeurs, y exeraient un ministre tout
paternel. La richesse n'avait ni corrompu leur caractre, ni provoqu la
critique sur leur compte. On subissait l'autorit du seigneur, on croyait
les paroles du cur, parce qu'il n'y avait ni oppression ni scandale.
Avant que l'humanit se jette dans la route de la civilisation, il y a
pour elle une poque de simplicit, d'ignorance et de puret, au milieu de
laquelle on voudrait l'arrter, si son sort n'tait pas de marcher 
travers le mal, vers tous les genres de perfectionnement.

Lorsque la rvolution, si bienfaisante ailleurs, atteignit ce pays avec
son niveau de fer, elle y causa un trouble profond. Il aurait fallu
qu'elle s'y modifit, mais c'tait impossible. Ceux qui l'ont accuse de
ne pas s'adapter aux localits, de ne pas varier avec elles, n'ont pas
compris l'impossibilit des exceptions et la ncessit d'une rgle
uniforme et absolue dans les grandes rformes sociales. On ne savait donc,
au milieu de ces campagnes, presque rien de la rvolution; on savait
seulement ce que le mcontentement des seigneurs et des curs en avait
appris au peuple. Quoique les droits fodaux fussent abolis, on ne cessa
pas de les payer. Il fallut se runir, nommer des maires; on le fit, et on
pria les seigneurs de l'tre. Mais lorsque la destitution des prtres non
asserments priva les paysans des curs qui jouissaient de leur confiance,
ils furent fort irrits, et, comme dans la Bretagne, ils coururent dans
les bois, et allrent  de grandes distances assister aux crmonies du
culte, seul vritable  leurs yeux. Ds ce moment une haine violente
s'alluma dans les mes, et les prtres n'oublirent rien pour l'exciter
davantage. Le 10 aot rejeta dans leurs terres quelques nobles poitevins;
le 21 janvier les rvolta, et ils communiqurent leur indignation autour
d'eux. Cependant ils ne conspirrent pas, comme on l'a cru; mais les
dispositions connues du pays inspirrent  des hommes qui lui taient
trangers des projets de conspiration. Il s'en tait tram un en Bretagne,
mais aucun dans le Bocage; il n'y avait l aucun plan arrt; on s'y
laissait pousser  bout. Enfin la leve de trois cent mille hommes excita
au mois de mars une insurrection gnrale. Au fond, peu importait aux
paysans du Bas-Poitou ce qui se faisait en France; mais la dispersion de
leur clerg, et surtout l'obligation de se rendre aux armes, les
exaspra. Dans l'ancien rgime, le contingent du pays n'tait fourni que
par ceux que leur inquitude naturelle portait  quitter la terre natale;
mais aujourd'hui la loi les frappait tous, quels que fussent leurs gots
personnels. Obligs de prendre les armes, ils prfrrent se battre contre
la rpublique que pour elle. Presque en mme temps, c'est- dire au
commencement de mars, le tirage fut l'occasion d'une rvolte dans le haut
Bocage et dans le Marais. Le 10 mars, le tirage devait avoir lieu 
Saint-Florent, prs d'Ancenis en Anjou: les jeunes gens s'y refusrent. La
garde voulut les y obliger; le commandant militaire fit pointer une pice
et tirer sur les mutins. Ils s'lancrent alors avec leurs btons,
s'emparrent de la pice, dsarmrent la garde, et furent cependant assez
tonns de leur tmrit. Un voiturier, nomm Cathelineau, homme trs
considr dans les campagnes, trs brave, trs persuasif, quitta sa ferme
 cette nouvelle, accourut au milieu d'eux, les rallia, leur rendit le
courage, et donna quelque consistance  l'insurrection en sachant la
maintenir. Le jour mme il voulut attaquer un poste rpublicain, compos
de quatre-vingts hommes. Les paysans le suivirent avec leurs btons et
leurs fusils. Aprs une premire dcharge, dont chaque coup portait parce
qu'ils taient grands tireurs, ils s'lancrent sur le poste, le
dsarmrent, et se rendirent matres de la position. Le lendemain,
Cathelineau se porta sur Chemill, et l'enleva encore, malgr deux cents
rpublicains et trois pices de canon. Un garde-chasse du chteau de
Maulevrier, nomm Stofflet, et un jeune paysan du village de Chanzeau,
avaient runi de leur ct une troupe de paysans. Ils vinrent se joindre
 Cathelineau, qui osa concevoir le projet d'attaquer Cholet, la ville la
plus considrable du pays, chef-lieu de district, et garde par cinq cents
rpublicains. Leur manire de combattre fut la mme. Profitant des haies,
des ingalits du terrain, ils entourrent le bataillon ennemi, et se
mirent  tirailler  couvert et  coup sr. Aprs avoir branl les
rpublicains par ce feu terrible, ils profitrent du premier moment
d'hsitation qui se manifesta parmi eux, s'lancrent en poussant de
grands cris, renversrent leurs rangs, les dsarmrent, et les assommrent
avec leurs btons. Telle fut depuis toute leur tactique militaire; la
nature la leur avait indique, et c'tait la mieux adapte au pays. Les
troupes qu'ils attaquaient, ranges en ligne et  dcouvert, recevaient un
feu auquel il leur tait impossible de rpondre, parce qu'elles ne
pouvaient ni faire usage de leur artillerie, ni marcher  la baonnette
contre des ennemis disperss. Dans cette situation, si elles n'taient pas
vieillies  la guerre, elles devaient tre bientt branles par un feu si
continu et si juste, que jamais les feux rguliers des troupes de ligne
n'ont pu l'galer. Lorsqu'elles voyaient surtout fondre sur elles ces
furieux, poussant de grands cris, il leur tait difficile de ne pas
s'intimider et de ne pas se laisser rompre. Alors elles taient perdues,
car la fuite, si facile aux gens du pays, tait impraticable pour la
troupe de ligne. Il aurait donc fallu les soldats les plus intrpides pour
lutter contre tant de dsavantages, et ceux qui dans le premier moment
furent opposs aux rebelles, taient des gardes nationaux de nouvelle
leve, qu'on prenait dans les bourgs, presque tous trs rpublicains, et
que leur zle conduisait pour la premire fois au combat.

La troupe victorieuse de Cathelineau entra donc dans Cholet, s'empara de
toutes les armes qu'elle y trouva, et fit des cartouches avec les
gargousses des canons. C'est toujours ainsi que les Vendens se sont
procur des munitions. Leurs dfaites ne donnaient rien  l'ennemi, parce
qu'ils n'avaient rien qu'un fusil ou un bton qu'ils emportaient  travers
les champs, et chaque victoire leur valait toujours un matriel de guerre
considrable. Les insurgs, victorieux, clbrrent leurs succs avec
l'argent qu'ils trouvrent, et ensuite brlrent tous les papiers des
administrations, dans lesquelles ils voyaient un instrument de tyrannie.
Ils rentrrent ensuite dans leurs villages et dans leurs fermes, qu'ils ne
voulaient jamais quitter pour long-temps.

Une autre rvolte bien plus gnrale avait clat dans le Marais et le
dpartemens de la Vende. A Machecoul et  Challans, le recrutement fut
l'occasion d'un soulvement universel. Un nomm Gaston, perruquier, tua un
officier, prit son uniforme, se mit  la tte des mcontens, et s'empara
de Challans, puis de Machecoul, o sa troupe brla tous les papiers des
administrations, et commit des massacres dont le Bocage n'avait pas donn
l'exemple. Trois cents rpublicains furent fusills par bandes de vingt et
trente. Les insurgs les faisaient confesser d'abord, et les conduisaient
ensuite au bord d'une fosse,  ct de laquelle ils les fusillaient pour
n'avoir pas la peine de les ensevelir. Nantes envoya sur-le-champ quelques
cents hommes  Saint-Philibert; mais, apprenant qu'il y avait du mouvement
 Savenay, elle rappela ses troupes, et les insurgs de Machecoul
restrent matres du pays conquis.

Dans le dpartemens de la Vende, c'est--dire vers le midi du thtre de
cette guerre, l'insurrection prit encore plus de consistance.

Les gardes nationales de Fontenay, sorties pour marcher sur Chantonnay,
furent repousses et battues, Chantonnay fut pill. Le gnral Verteuil,
qui commandait la onzime division militaire, en apprenant cette dfaite,
envoya le gnral Marc avec douze cents hommes, partie de troupes de
ligne, partie de gardes nationales. Les rebelles, rencontrs 
Saint-Vincent, furent repousss. Le gnral Marc eut le temps d'ajouter
encore  sa petite arme douze cents hommes et neuf pices de canon. En
marchant sur Saint-Fulgent, il rencontra de nouveau les Vendens dans un
fond, et s'arrta pour rtablir un pont qu'ils avaient dtruit. Vers les
quatre heures d'aprs midi, le 18 mars, les Vendens, prenant
l'initiative, vinrent l'attaquer. Profitant encore des avantages du sol,
ils commencrent  tirailler avec leur supriorit ordinaire, cernrent
peu  peu l'arme rpublicaine, tonne de ce feu si meurtrier, et rduite
 l'impuissance d'atteindre un ennemi cach, dispers dans tous les replis
du terrain. Enfin ils l'assaillirent, rpandirent le dsordre dans ses
rangs, et s'emparrent de l'artillerie, des munitions et des armes que les
soldats jetaient en se retirant, pour tre plus lgers dans leur fuite.

Ces succs, plus prononcs dans le dpartemens de la Vende proprement
dit, valurent aux insurgs le nom de _Vendens_, qu'ils conservrent
depuis, quoique la guerre ft bien plus active hors de la Vende. Les
brigandages commis dans le Marais leur firent donner le nom de _brigands_,
quoique le plus grand nombre ne mritt pas ce titre. L'insurrection
s'tendait dans le Marais, depuis les environs de Nantes jusqu'aux Sables,
et dans l'Anjou et le Poitou, jusqu'aux environs de Vihiers et de
Parthenay. La cause des succs des Vendens tait dans le pays, dans sa
configuration, dans leur adresse et leur courage  profiter de ces
avantages naturels, enfin dans l'inexprience et l'imprudente ardeur des
troupes rpublicaines, qui, leves  la hte, venaient les attaquer
prcipitamment, et leur procurer ainsi des victoires, et tout ce qui en
est la suite, c'est--dire des munitions, de la confiance et du courage.

La pque avait ramen tous les insurgs dans leurs demeures, d'o ils ne
consentaient jamais  s'loigner long-temps. La guerre tait pour eux une
espce de chasse de quelques jours; ils y portaient du pain pour le temps
ncessaire, et revenaient ensuite enflammer leurs voisins par leurs
rcits. Il y eut des rendez-vous donns pour le mois d'avril.
L'insurrection fut alors gnrale, et s'tendit sur toute la surface du
pays. On pourrait comprendre ce thtre de la guerre dans une ligne qui,
en partant de Nantes, passerait par Pornic, l'le de Noirmoutiers, les
Sables, Luon, Fontenay, Niort, Parthenay, et reviendrait par Airvault,
Thouars, Dou et Saint-Florent jusqu' la Loire. L'insurrection, commence
par des hommes qui n'taient suprieurs aux paysans qu'ils commandaient
que par leurs qualits naturelles, fut continue bientt par des hommes
d'un rang suprieur. Les paysans allrent dans les chteaux, et forcrent
les nobles  se mettre  leur tte. Tout le Marais voulut tre command
par Charette. Il tait d'une famille d'armateurs de Nantes; il avait servi
dans la marine, o il tait devenu lieutenant de vaisseau, et  la paix il
s'tait retir dans un chteau appartenant  un oncle, o il passait sa
vie  chasser. D'une complexion faible et dlicate, il semblait peu propre
aux fatigues de la guerre; mais, vivant dans les bois, o il passait des
mois entiers, couchant  terre avec les chasseurs, il s'tait renforc,
avait acquis une parfaite habitude du pays, et s'tait fait connatre de
tous les paysans par son adresse et son courage. Il hsita d'abord 
accepter le commandement, en faisant sentir aux insurgs les dangers de
l'entreprise. Cependant il se rendit  leurs instances, et en leur
laissant commettre tous les excs, il les compromit et les engagea
irrvocablement  son service. Habile, rus, d'un caractre dur et d'une
opinitret indomptable, il devint le plus terrible des chefs vendens.
Tout le Marais lui obissait, et avec quinze et quelquefois vingt mille
hommes, il menaait les Sables et Nantes. A peine tout son monde fut-il
runi, qu'il s'empara de l'le de Noirmoutiers, le importante dont il
pouvait faire sa place de guerre, et son point de communication avec les
Anglais.

Dans le Bocage, les paysans s'adressrent  MM. de Bonchamps, d'Elbe, de
La Rochejaquelein, et les arrachrent de leurs chteaux pour les mettre 
leur tte. M. de Bonchamps avait autrefois servi sous M. de Suffren, tait
devenu un officier habile, et runissait  une grande intrpidit un
caractre noble et lev. Il commandait tous les rvolts de l'Anjou et
des bords de la Loire. M. d'Elbe avait servi aussi, et joignait  une
dvotion excessive un caractre obstin, et une grande intelligence de ce
genre de guerre. C'tait dans le moment le chef le plus accrdit de cette
partie du Bocage. Il commandait les paroisses autour de Cholet et de
Beauprau. Cathelineau et Stofflet gardrent leur commandement d  la
confiance qu'ils avaient inspire, et se runirent  MM. De Bonchamps et
d'Elbe, pour marcher sur Bressuire, o se trouvait le gnral Qutineau.
Celui-ci avait fait enlever du chteau de Clisson la famille de Lescure,
qu'il souponnait de conspiration, et la dtenait  Bressuire. Henri de La
Rochejaquelein, jeune gentilhomme autrefois enrl dans la garde du roi,
et maintenant retir dans le Bocage, se trouvait  Clisson chez son cousin
de Lescure. Il s'vada, souleva les Aubiers, o il tait n, et toutes les
paroisses autour de Chtillon. Il se joignit ensuite aux autres chefs,
avec eux fora le gnral Qutineau  s'loigner de Bressuire. M. de
Lescure fut alors dlivr avec sa famille. C'tait un jeune homme de l'ge
de Henri de La Rochejaquelein. Il tait calme, prudent, d'une bravoure
froide mais inbranlable, et joignait  ces qualits un rare esprit de
justice. Henri, son cousin, avait une bravoure hroque et souvent
emporte; il tait bouillant et gnreux. M. de Lescure se mit alors  la
tte de ses paysans, qui vinrent se runir  lui, et tous ensemble se
rendirent  Bressuire pour marcher de l sur Thouars. Les femmes de tous
les chefs distribuaient des cocardes et des drapeaux; on s'exaltait par
des chants, on marchait comme  une croisade. L'arme ne tranait point
avec elle de bagages; les paysans, qui ne voulaient jamais rester
long-temps absens, portaient avec eux le pain ncessaire  la dure de
chaque expdition, et, dans les cas extraordinaires, les paroisses
averties prparaient des vivres pour ceux qui en manquaient. Cette arme
se composait d'environ trente mille hommes, et fut appele la grande arme
royale et catholique. Elle faisait face  Angers, Saumur, Dou, Thouars et
Parthenay. Entre cette arme et celle du Marais, commande par Charette,
se trouvaient divers rassemblemens intermdiaires, dont le principal, sous
les ordres de M. de Royrand, pouvait s'lever  dix ou douze mille hommes.

Le grand rassemblement command par MM. De Bonchamps, d'Elbe, de Lescure,
de la Rochejaquelein, Cathelineau, Stofflet, arriva devant Thouars le 3
mai, et se prpara  l'attaquer ds le 4 au matin. Il fallait traverser le
Thou, qui entoure la ville de Thouars presque de toutes parts. Le gnral
Qutineau fit dfendre les passages. Les Vendens canonnrent quelque
temps avec l'artillerie qu'ils avaient prise aux rpublicains, et
tiraillrent sur la rive avec leur succs accoutum. M. de Lescure voulant
alors dcider le passage, s'avance au milieu des balles dont son habit est
cribl, et ne peut entraner qu'un seul paysan. Mais La Rochejaquelein
accourt, ses gens le suivent; on passe le pont, et les rpublicains sont
refouls dans la place. Il fallait pratiquer une brche, mais on manquait
des moyens ncessaires. Henri de La Rochejaquelein se fait lever sur les
paules de ses soldats, et commence  atteindre les remparts. M. d'Elbe
attaque vigoureusement de son ct, et Qutineau, ne pouvant rsister,
consent  se rendre pour viter des malheurs  la ville. Les Vendens,
grce  leurs chefs, se conduisirent avec modration; aucun excs ne fut
commis envers les habitans, et on se contenta de brler l'arbre de la
libert et les papiers des administrations. Le gnreux Lescure rendit 
Qutineau les gards qu'il en avait reus pendant sa dtention 
Bressuire, et voulut l'engager  rester dans l'arme vendenne, pour le
soustraire aux svrits du gouvernement, qui, ne lui tenant pas compte de
l'impossibilit de la rsistance, le punirait peut-tre de s'tre rendu.
Qutineau refusa gnreusement, et voulut retourner aux rpublicains pour
demander des juges.



CHAPITRE IX.


LEVE D'UNE ARME PARISIENNE DE DOUZE MILLE HOMMES; EMPRUNT FORC;
NOUVELLES MESURES RVOLUTIONNAIRES CONTRE LES SUSPECTS.--EFFERVESCENCE
CROISSANTE DES JACOBINS A LA SUITE DES TROUBLES DES DPARTEMENS.--CUSTINE
EST NOMM GNRAL EN CHEF DE L'ARME DU NORD.--ACCUSATIONS ET MENACES DES
JACOBINS; VIOLENTE LUTTE DES DEUX CTS DE LA CONVENTION.--FORMATION D'UNE
COMMISSION DE DOUZE MEMBRES, DESTINE A EXAMINER LES ACTES DE LA COMMUNE.
--ASSEMBLE INSURRECTIONNELLE A LA MAIRIE. MOTIONS ET COMPLOTS CONTRE LA
MAJORIT DE LA CONVENTION ET CONTRE LA VIE DES DPUTS GIRONDINS; MMES
PROJETS DANS LE CLUB DES CORDELIERS.--LA CONVENTION PREND DES MESURES POUR
SA SRET.--ARRESTATION D'HBERT, SUBSTITUT DU PROCUREUR DE LA COMMUNE.
--PTITIONS IMPRIEUSES DE LA COMMUNE. TUMULTE ET SCNES DE DSORDRE DANS
TOUTES LES SECTIONS.--VNEMENS PRINCIPAUX DES 28, 29 ET 30 MAI 1793.
--DERNIRE LUTTE DES MONTAGNARDS ET DES GIRONDINS.--JOURNES DU 31 MAI ET
DU 2 JUIN.--DTAILS ET CIRCONSTANCES DE L'INSURRECTION  DITE DU 31 MAI.
--VINGT-NEUF REPRSENTANS GIRONDINS SONT MIS EN ARRESTATION.--CARACTRE ET
RSULTATS POLITIQUES DE CETTE JOURNE.--COUP D'OEIL SUR LA MARCHE DE LA
RVOLUTION.--JUGEMENT SUR LES GIRONDINS.


Les nouvelles des dsastres de la Vende concourant avec celles venues du
Nord, qui annonaient les revers de Dampierre, avec celles venues du Midi,
qui portaient que les Espagnols devenaient menaans sur les Pyrnes, avec
tous les renseignemens arrivant de plusieurs provinces, o se
manifestaient les dispositions les moins favorables, ces nouvelles
rpandirent la plus grande fermentation. Plusieurs dpartemens voisins de
la Vende, en apprenant le succs des insurgs, se crurent autoriss 
envoyer des troupes pour les combattre. Le dpartemens de l'Hrault leva
six millions et six mille hommes, et envoya une adresse au peuple de
Paris, pour l'engager  en faire autant. La convention, encourageant cet
enthousiasme, approuva la conduite du dpartemens de l'Hrault, et
autorisa par l toutes les communes de France  faire des actes de
souverainet, en levant des hommes et de l'argent.

La commune de Paris ne resta pas en arrire. Elle prtendait que c'tait
au peuple parisien  sauver la France, et elle se hta de prouver son
zle, et de dployer son autorit en organisant une arme. Elle arrta
que, d'aprs _l'approbation solennelle donne par la convention  la
conduite du dpartemens de l'Hrault_, il serait lev dans l'enceinte de
Paris une arme de douze mille hommes, pour marcher contre la Vende. A
l'exemple de la convention, la commune choisit dans le conseil gnral des
commissaires pour accompagner cette arme. Ces douze mille hommes devaient
tre pris dans les compagnies des sections armes, et sur chaque compagnie
de cent vingt-six il devait en partir quatorze. Suivant la coutume
rvolutionnaire, une espce de pouvoir dictatorial tait laiss au comit
rvolutionnaire de chaque section, pour dsigner les hommes dont le dpart
tait sujet  moins d'inconvniens. En consquence, disait l'arrt de la
commune, tous les commis non maris de tous les bureaux existant  Paris,
except les chefs et sous-chefs, les clercs de notaires et d'avous, les
commis de banquiers et de ngocians, les garons marchands, les garons de
bureaux, etc. ... pourront tre requis d'aprs les proportions ci-aprs:
sur deux, il en partira un; sur trois, deux; sur quatre, deux; sur cinq,
trois; sur six, trois, sur sept, quatre; sur huit, quatre; et ainsi de
suite. Ceux des commis de bureaux qui partiront conserveront leurs places
et le tiers de leurs appointemens. Nul ne pourra refuser de partir. Les
citoyens requis feront connatre au comit de leur section ce qui manque 
leur quipement, et il y sera pourvu sur-le-champ. Ils se runiront
immdiatement aprs pour nommer leurs officiers, et se rendront tout de
suite  leurs ordres.

Mais ce n'tait pas tout que de lever une arme, et de la former aussi
violemment, il fallait pourvoir aux dpenses de son entretien; et pour
cela, il fut convenu de s'adresser aux riches. Les riches, disait-on, ne
voulaient rien faire pour la dfense du pays et de la rvolution; ils
vivaient dans une heureuse oisivet, et laissaient au peuple le soin
de verser son sang pour la patrie; il fallait les obliger  contribuer au
moins de leurs richesses au salut commun. Pour cela, on imagina un emprunt
forc, fourni par les citoyens de Paris, suivant la quotit de leurs
revenus. Depuis le revenu de mille francs jusqu' celui de cinquante
mille, ils devaient fournir une somme proportionnelle qui s'levait depuis
trente francs jusqu' vingt mille. Tous ceux dont le revenu dpassait
cinquante mille francs devaient s'en rserver trente mille, et abandonner
tout le reste. Les meubles et immeubles de ceux qui n'auraient point
satisfait  cette patriotique contribution, devaient tre saisis et vendus
 la rquisition des comits rvolutionnaires, et leurs personnes
regardes comme suspectes.

De telles mesures, qui atteignaient toutes les classes, soit en
s'adressant aux personnes pour les obliger  prendre les armes, soit en
s'adressant aux fortunes pour les faire contribuer, devaient prouver une
forte rsistance dans les sections. On a dj vu qu'il existait entre
elles des divisions, et qu'elles taient plus ou moins agites suivant la
proportion dans laquelle s'y trouvait le bas peuple. Dans quelques-unes,
et notamment celles des Quinze-Vingts, des Gravilliers, de la
Halle-aux-Bls, on dclara qu'on ne partirait pas, tant qu'il resterait 
Paris des fdrs et des troupes soldes, lesquelles servaient, disait-on,
de _gardes-du-corps_  la convention. Celles-ci rsistaient par esprit de
jacobinisme, mais beaucoup d'autres rsistaient pour une cause contraire.
La population des clercs, des commis, des garons de boutique, reparut
dans les sections, et montra une forte opposition aux deux arrts de la
commune. Les anciens serviteurs de l'aristocratie en fuite, qui
contribuaient beaucoup  agiter Paris, se runirent  eux; on se rassembla
dans les rues et sur les places publiques, on cria _ bas les jacobins! 
bas la Montagne!_ et les mmes obstacles que le systme rvolutionnaire
rencontrait dans les provinces, il les rencontra cette fois  Paris.

Ce fut alors un cri gnral contre l'aristocratie des sections. Marat dit
que MM. les piciers, les procureurs, les commis, conspiraient avec MM. du
ct droit et avec MM. les riches, pour combattre la rvolution; qu'il
fallait les arrter tous comme suspects, et les rduire  la classe des
sans-culottes, _en ne pas leur laissant de quoi se couvrir le derrire_.

Chaumette, procureur de la commune, fit un long discours o il dplora les
malheurs de la patrie, provenant, disait-il, de la perfidie des
gouvernans, de l'gosme des riches, de l'ignorance du peuple, de la
fatigue et du dgot de beaucoup de citoyens pour la chose publique. Il
proposa donc et fit arrter qu'on demanderait  la convention des moyens
d'instruction publique, des moyens de vaincre l'gosme des riches, et de
venir au secours des pauvres; qu'on formerait une assemble compose des
prsidents des comits rvolutionnaires, des sections, et des dputs de
tous les corps administratifs; que cette assemble se runirait les
dimanches et jeudis  la commune, pour aviser aux dangers de la chose
publique; qu'enfin on inviterait tous les bons citoyens  se rendre dans
les assembles de section, pour y faire valoir leur patriotisme.

Danton, toujours prompt  trouver des ressources dans les moments
difficiles, imagina de composer deux armes de sans-culottes, dont l'une
marcherait sur la Vende, tandis que l'autre resterait dans Paris pour
contenir l'aristocratie, et de les solder toutes deux aux dpens des
riches; et enfin, pour s'assurer la majorit dans les sections, il proposa
de payer les citoyens qui perdraient leur temps pour assister  leurs
sances. Robespierre, empruntant les ides de Danton, les dveloppa aux
Jacobins, et proposa en outre de former de nouvelles classes de suspects,
de ne plus les borner aux ci-devant nobles, ou prtres, ou financiers,
mais  tous les citoyens qui avaient de quelque manire fait preuve
d'incivisme; de les enfermer jusqu' la paix; d'acclrer encore l'action
du tribunal rvolutionnaire, et de contre-balancer par de nouveaux moyens
de communication l'effet des mauvais journaux. Avec toutes ces ressources,
on pouvait, disait-il, sans moyen illgal, sans violation des lois,
rsister au ct droit et  ses machinations.

Toutes les ides se dirigeaient donc vers un but, qui tait d'armer le
peuple, d'en placer une partie au dedans, d'en porter une autre au dehors;
de l'quiper aux frais des riches, de le faire mme assister  leurs
dpens  toutes les assembles dlibrantes; d'enfermer tous les ennemis
de la rvolution sous le nom de _suspects_, bien plus largement dfini
qu'il ne l'avait t jusqu'ici; d'tablir entre la commune et les sections
un moyen de correspondance, et pour cela de crer une nouvelle assemble
rvolutionnaire qui prt des moyens nouveaux de salut, c'est--dire
l'insurrection. L'assemble de l'vch, prcdemment dissoute, et
maintenant renouvele, sur la proposition de Chaumette, et avec un
caractre bien plus imposant, tait videmment destine  ce but.

Du 8 au 10 mai, des nouvelles alarmantes se succdent. Dampierre a t tu
 l'arme du Nord. Dans l'intrieur, les provinces continuent de se
rvolter. La Normandie tout entire semble prte  se joindre  la
Bretagne. Les insurgs de la Vende se sont avancs de Thouars vers Loudun
et Montreuil, ont pris ces deux villes, et ont ainsi presque atteint les
bords de la Loire. Les Anglais dbarquant sur les ctes de la Bretagne
vont, dit-on, se joindre  eux et attaquer la rpublique au cur. Des
citoyens de Bordeaux, indigns des accusations portes contre leurs
dputs, et montrant l'attitude la plus menaante, ont dsarm une section
o s'taient retirs les jacobins. A Marseille, les sections sont en
pleine insurrection. Rvoltes des excs commis sous le prtexte du
dsarmement des suspects, elles se sont runies, ont destitu la commune,
transport ses pouvoirs  un comit, dit comit central des sections, et
institu un tribunal populaire, pour rechercher les auteurs des meurtres
et des pillages. Aprs s'tre ainsi conduites dans leur cit, elles ont
envoy des dputs aux sections de la ville d'Aix, et s'efforcent de
propager leur exemple dans tout le dpartemens. Ne respectant pas mme les
commissaires de la convention, elles ont saisi leurs papiers et les ont
somms de se retirer. A Lyon, le dsordre est aussi grave. Les corps
administratifs unis aux jacobins ayant ordonn,  l'imitation de Paris,
une leve de six millions et de six mille hommes, ayant en outre voulu
excuter le dsarmement des suspects, et instituer un tribunal
rvolutionnaire, les sections se sont rvoltes, et sont prtes  en venir
aux mains avec la commune. Ainsi, tandis que l'ennemi avance vers le Nord,
l'insurrection partant de la Bretagne et de la Vende, et soutenue par les
Anglais, peut faire le tour de la France par Bordeaux, Rouen, Nantes,
Marseille et Lyon. Ces nouvelles arrivant l'une aprs l'autre dans
l'espace de deux ou trois jours, du 12 au 15 mai, font natre les plus
sinistres prsages dans l'esprit des montagnards et des jacobins. Les
propositions dj faites se renouvellent encore avec plus de fureur; on
veut que tous les garons des cafs et des traiteurs, que tous les
domestiques partent sur-le-champ; que les socits populaires marchent
tout entires, que des commissaires de l'assemble se rendent aussitt
dans les sections pour les dcider  fournir leur contingent; que trente
mille hommes partent en poste dans les voitures de luxe; que les riches
contribuent sans dlai et donnent le dixime de leur fortune; que les
suspects soient enferms et gards en otages; que la conduite des
ministres soit examine; que le comit de salut public soit charg de
rdiger une instruction pour les citoyens dont l'opinion est gare; que
toute affaire civile cesse, que l'activit des tribunaux civils soit
suspendue, que les spectacles soient ferms, que le tocsin sonne, et que
le canon d'alarme soit tir.

Danton, pour apporter quelque assurance au milieu de ce trouble gnral,
fait deux remarques; la premire, c'est que la crainte de dgarnir Paris
des bons citoyens qui sont ncessaires  sa sret, ne doit pas empcher
le recrutement, car il restera toujours  Paris cent cinquante mille
hommes, prts  se lever, et  exterminer les aristocrates qui oseraient
s'y montrer; la seconde, c'est que l'agitation des guerres civiles, loin
d'tre un sujet d'espoir, doit tre au contraire un sujet de terreur pour
les ennemis extrieurs. Montesquieu, dit-il, l'a dj remarqu en parlant
des Romains; un peuple dont tous les bras sont arms et exercs, dont
toutes les mes sont aguerries, dont tous les esprits sont exalts, dont
toutes les passions sont changes en fureur de combattre, un tel peuple
n'a rien  craindre du courage froid et mercenaire des soldats trangers.
Le plus faible des deux partis que la guerre civile mettrait aux prises,
serait toujours assez fort pour dtruire des automates  qui la discipline
ne tient pas lieu de vie et de feu.

Il est ordonn aussitt que quatre-vingt-seize commissaires se rendront
dans les sections pour obtenir leur contingent, et que le comit de salut
public continuera ses fonctions pendant un mois de plus. Custine est nomm
gnral de l'arme du Nord, Houchard de celle du Rhin. On fait la
distribution des armes autour des frontires. Cambon prsente un projet
d'emprunt forc d'un milliard, qui sera rempli par les riches et
hypothqu sur les biens des migrs. C'est un moyen, dit-il, d'obliger
les riches  prendre part  la rvolution, en les rduisant  acqurir une
partie des biens nationaux, s'ils veulent se payer de leur crance sur le
gage lui-mme.

La commune, de son ct, arrte qu'une seconde arme de sans-culottes sera
forme dans Paris pour contenir l'aristocratie, tandis que la premire
marchera contre les rebelles; qu'il sera fait un emprisonnement gnral de
tous les suspects, et que l'assemble centrale des sections, compose des
autorits administratives, des prsidens des sections, des membres des
comits rvolutionnaires, se runira au plus tt pour faire la rpartition
de l'emprunt forc, pour rdiger les listes des suspects, etc.

Le trouble tait au combl. D'une part, on disait que les aristocrates du
dehors et ceux du dedans taient d'accord; que les conspirateurs de
Marseille, de la Vende, de la Normandie, se concertaient entre eux; que
les membres du ct droit dirigeaient cette vaste conjuration, et que le
tumulte des sections n'tait que le rsultat de leurs intrigues dans
Paris; d'autre part, on attribuait  la Montagne tous les excs commis sur
tous les points, et on lui imputait le projet de bouleverser la France, et
d'assassiner vingt-deux dputs. Des deux cts, on se demandait comment
on sortirait de ce pril, et ce qu'on ferait pour sauver la rpublique.
Les membres du ct droit s'excitaient au courage, et se conseillaient
quelque acte d'une grande nergie. Certaines sections, telles que celles
du Mail, de la Butte-des-Moulins, et plusieurs autres, les appuyaient
fortement, et refusaient d'envoyer des commissaires  l'assemble centrale
forme  la mairie. Elles refusaient aussi de souscrire  l'emprunt forc,
disant qu'elles pourvoiraient  l'entretien de leurs volontaires, et
s'opposaient  de nouvelles listes de suspects, disant encore que leur
comit rvolutionnaire suffisait pour faire la police dans leur ressort.
Les montagnards, au contraire, les jacobins, les cordeliers, les membres
de la commune criaient  la trahison, rptaient en tous lieux qu'il
fallait en finir, qu'on devait se runir, s'entendre, et sauver la
rpublique de la conspiration des vingt-deux. Aux Cordeliers, on disait
ouvertement qu'il fallait les enlever et les gorger. Dans une assemble
o se runissaient des femmes furieuses, on proposait de saisir l'occasion
du premier tumulte  la convention, et de les poignarder. Ces forcenes
portaient des poignards, faisaient tous les jours grand bruit dans les
tribunes, et disaient qu'elles sauveraient elles-mmes la rpublique. On
parlait partout du nombre de ces poignards, dont un seul armurier du
faubourg Saint-Antoine avait fabriqu plusieurs centaines. De part et
d'autre, on marchait en armes, et avec tous les moyens d'attaquer et de se
dfendre. Il n'y avait encore aucun complot d'arrt, mais les passions en
taient  ce point d'exaltation o le moindre vnement suffit pour amener
une explosion. Aux Jacobins, on proposait des moyens de toute espce. On
prtendait que les actes d'accusation dirigs par la commune contre les
vingt-deux ne les empchaient pas de siger encore, et que, par
consquent, il fallait un acte d'nergie populaire; que les citoyens
destins  la Vende ne devaient pas partir avant d'avoir sauv la patrie;
que le peuple pouvait la sauver, mais qu'il tait ncessaire de lui en
indiquer les moyens, et que pour cela il fallait nommer un comit de cinq
membres, auquel la socit permettrait d'avoir des secrets pour elle.
D'autres rpondaient qu'on pouvait tout dire dans la socit, qu'il tait
inutile de vouloir rien cacher, et qu'il tait temps d'agir  dcouvert.
Robespierre, qui trouvait ces dclarations imprudentes, s'opposait  ces
moyens illgaux; il demandait si on avait puis tous les moyens utiles et
plus srs qu'il avait proposs. Avez-vous organis, leur disait-il, votre
arme rvolutionnaire? Avez-vous fait ce qu'il fallait pour payer les
sans-culottes appels aux armes ou sigeant dans les sections? Avez-vous
arrt les suspects? avez-vous couvert vos places publiques de forges et
d'ateliers? Vous n'avez donc employ aucune des mesures sages et
naturelles qui ne compromettraient pas les patriotes, et vous souffrez que
des hommes qui n'entendent rien  la chose publique vous proposent des
mesures qui sont la cause de toutes les calomnies rpandues contr vous!
Ce n'est qu'aprs avoir puis tous les moyens lgaux, qu'il faut recourir
aux moyens violens, et encore ne faut-il pas les proposer dans une socit
qui doit tre sage et politique. Je sais, ajoutait Robespierre, qu'on
m'accusera de _modrantisme_, mais je suis assez connu pour ne pas
craindre, de telles imputations.

Ici, comme avant le 10 aot, on sentait le besoin de prendre un parti, on
errait de projets en projets, on parlait d'un lieu de runion pour
parvenir  s'entendre. L'assemble de la mairie avait t forme, mais le
dpartemens n'y tait pas prsent; un seul de ses membres, le jacobin
Dufourny, s'y tait rendu; plusieurs sections y manquaient; le maire n'y
avait pas encore paru, et on s'tait ajourn au dimanche 19 mai, pour s'y
occuper de l'objet de la runion. Malgr le but, en apparence assez
circonscrit, que l'arrt de la commune fixait  cette assemble, on y
avait tenu les propos qui se tenaient partout, et on y avait dit, comme
ailleurs, qu'il fallait un nouveau 10 aot. Cependant on s'tait born 
de nouveaux propos,  des exagrations de club; il s'y tait trouv des
femmes mles aux hommes, et ce tumultueux rassemblement n'avait offert
que le mme dsordre d'esprit et de langage que prsentaient tous les
lieux publics. Le 15, le 16 et le 17 mai se passent en agitations, et tout
devient une occasion de querelle et de tumulte dans l'assemble. Les
Bordelais envoient une adresse, dans laquelle ils annoncent qu'ils vont se
lever pour soutenir leurs dputs; ils dclarent qu'une partie d'entre eux
marchera sur la Vende, pour combattre les rebelles, tandis que l'autre
marchera sur Paris, pour exterminer les anarchistes qui oseraient attenter
 la reprsentation nationale. Une lettre de Marseille annonce que les
sections de cette ville persistent dans leur rsistance. Une ptition de
Lyon rclame du secours pour quinze cents dtenus, enferms sous le nom de
suspects, et menacs du tribunal rvolutionnaire par Chalier et les
jacobins. Ces ptitions excitent un tumulte pouvantable. Dans
l'assemble, dans les tribunes, on semble prt  en venir aux mains.
Cependant le ct droit, s'animant par le danger, communique son courage 
la Plaine, et on dcrte  une grande majorit que la ptition des
Bordelais est un modle de patriotisme; on casse tout tribunal
rvolutionnaire rig par des autorits locales, et on autorise les
citoyens qu'on voudrait y traduire  repousser la force par la force. Ces
dcisions exaltent  la fois l'indignation de la Montagne et le courage du
ct droit. Le 18, l'irritation est porte au comble. La Montagne, prive
d'un grand nombre de ses membres, envoys comme commissaires dans les
dpartemens et les armes, crie  l'oppression. Guadet demande aussitt la
parole pour une application historique aux circonstances prsentes, et il
semble prophtiser d'une manire effrayante la destine des partis.
Lorsqu'en Angleterre, dit-il, une majorit gnreuse voulut rsister aux
fureurs d'une minorit factieuse, cette minorit cria  l'oppression, et
parvint avec ce cri  mettre en oppression la majorit elle-mme. Elle
appela  elle les patriotes _par excellence_. C'est ainsi que se
qualifiait une multitude gare,  laquelle on promettait le pillage et le
partage des terres. Cet appel continuel aux patriotes _par excellence_,
contre l'oppression de la majorit, amena l'attentat connu sous le nom de
_purgation du parlement_, attentat dont _Pride_, qui de boucher tait
devenu colonel, fut l'auteur et le chef. Cent cinquante membres furent
chasss du parlement, et la minorit, compose de cinquante ou soixante
membres, resta matresse de l'tat.

Qu'en arriva-t-il? Ces patriotes par excellence, instrumens de Cromwell,
et auxquels il fit faire folies sur folies, furent chasss  leur tour.
Leurs propres crimes servirent de prtexte  l'usurpateur. Ici Guadet
montrant le boucher Legendre, Danton, Lacroix, et tous les autres dputs
accuss de mauvaises moeurs et de dilapidations, ajoute: Cromwell entra
un jour au parlement, et s'adressant  ces mmes membres, qui seuls,  les
entendre, taient capables de sauver la patrie, il les en chassa en disant
 l'un: Toi, tu es un voleur;  l'autre: Toi, tu es un ivrogne; 
celui-ci: Toi, tu es gorg des deniers publics;  celui-l: Toi, tu es un
coureur de filles et de mauvais lieux. Fuyez donc, dit-il  tous, cdez la
place  des hommes de bien. Ils la cdrent, et Cromwell la prit.

Cette allusion grande et terrible touche profondment l'assemble, qui
demeure silencieuse. Guadet continue, et pour prvenir cette _purgation
pridienne_, propose divers moyens de police que l'assemble adopte au
milieu des murmures. Mais, tandis qu'il regagne sa place, une scne
scandaleuse clate dans les tribunes. Une femme veut en enlever un homme
pour le mettre hors de la salle; on la seconde de toutes parts, et le
malheureux qui rsiste est prs d'tre accabl par toute la population des
tribunes. La garde fait de vains efforts pour rtablir le calme. Marat
s'crie que cet homme qu'on veut chasser est un aristocrate....
L'assemble s'indigne contre Marat de ce qu'il augmente le danger de ce
malheureux, expos  tre assassin. Il rpond qu'on ne sera tranquille
Que lorsqu'on sera dlivr des aristocrates, des complices de Dumouriez,
des _hommes d'tat_ ... c'est ainsi qu'il nommait les membres du ct
droit,  cause de leur rputation de talent.

Aussitt le prsident Isnard se dcouvre, et demande  faire une
dclaration importante. Il est cout avec le plus grand silence, et, du
ton de la plus profonde douleur, il dit: On m'a rvl un projet de
l'Angleterre que je dois faire connatre. Le but de Pitt est d'armer une
partie du peuple contre l'autre, en le poussant  l'insurrection. Cette
insurrection doit commencer par les femmes;  on se portera contre
plusieurs dputs, on les gorgera, on dissoudra la convention nationale,
et ce moment sera choisi pour faire une descente sur nos ctes.

Voil, dit Isnard, la dclaration que je devais  mon pays.

La majorit applaudit Isnard. On ordonne l'impression de sa dclaration;
on dcrte de plus que les dputs ne se spareront point, et que tous les
dangers leur seront communs. On s'explique ensuite sur le tumulte des
tribunes. On dit que ces femmes qui les troublent appartiennent  une
socit dite de la _Fraternit_, qu'elles viennent occuper la salle, en
exclure les trangers, les fdrs des dpartemens, et y troubler les
dlibrations par leurs hues. Il est question alors des socits
populaires, et les murmures clatent aussitt. Marat, qui n'a cess de
parcourir les corridors et de passer d'un banc de la salle  l'autre,
parlant toujours des _hommes d'tat_, dsigne l'un des membres du ct
droit, en lui disant: _Tu en es un, toi, mais le peuple fera justice de
toi et des autres_. Guadet s'lance alors  la tribune, pour provoquer au
milieu de ce danger une dtermination courageuse. Il rappelle tous les
troubles dont Paris est le thtre, les propos tenus dans les assembles
populaires, les affreux discours profrs par les jacobins, les projets
exprims dans l'assemble, runie  la mairie; il dit que le tumulte dont
on est tmoin n'a pour but que d'amener une scne de confusion, au milieu
de laquelle on excutera les assassinats qu'on mdite. A chaque instant
interrompu, il parvient nanmoins  se faire entendre jusqu'au bout, et
propose deux mesures d'une nergie hroque mais impossible.

Le mal, dit-il, est dans les autorits anarchiques de Paris; je vous
propose donc de les casser, et de les remplacer par tous les prsidens
de sections.

La convention n'tant plus libre, il faut runir ailleurs une autre
assemble et dcrter que tous les supplans se runiront  Bourges, et
seront prts  s'y constituer en convention, au premier signal que vous
leur donnerez, ou au premier avis qu'ils recevront de la dissolution de la
convention.

A cette double proposition, un dsordre pouvantable clate dans
l'assemble. Tous les membres du ct droit se lvent en criant que c'est
l le seul moyen de salut, et semblent remercier l'audacieux gnie de
Guadet, qui a su le dcouvrir. Le ct gauche se lve de son ct, menace
ses adversaires, crie  son tour que la conspiration est enfin dcouverte,
que les conjurs se dvoilent, et que leurs projets contre l'unit de la
rpublique sont avous. Danton veut se prcipiter  la tribune, mais on
l'arrte, et on laisse Barrre l'occuper au nom du comit de salut public.

Barrre, avec sa finesse insinuante et son ton conciliateur, dit que si on
l'avait laiss parler, il aurait depuis plusieurs jours rvl beaucoup de
faits sur l'tat de la France. Il rapporte alors, que partout on parle
d'un projet de dissoudre la convention, que le prsident de sa section a
recueilli de la bouche du procureur Chaumette des propos qui annonceraient
cette intention; qu' l'vch, et dans une autre assemble de la mairie,
il a t question du mme objet; que pour arriver  ce but, on a projet
d'exciter un tumulte, de se servir des femmes pour le faire natre, et
d'enlever vingt-deux ttes  la faveur du dsordre. Barrre ajoute que le
ministre des affaires trangres et le ministre de l'intrieur doivent
s'tre procur  cet gard des renseignemens, et qu'il faut les entendre.
Passant ensuite aux mesures proposes, il est, ajoute-t-il, de l'avis de
Guadet sur les autorits de Paris; il trouve un dpartemens faible, des
sections agissant en souveraines, une commune excite  tous les
dbordemens par son procureur Chaumette, ancien moine, et suspect comme
tous les ci-devant prtres et nobles; mais il croit que la dissolution de
ces autorits causerait un tumulte anarchique. Quant  la runion des
supplans  Bourges, elle ne sauverait pas la convention, et ne pourrait
pas la suppler. Il y a, suivant lui, un moyen de parer  tous les dangers
rels dont on est entour, sans se jeter dans de trop grands inconvniens;
c'est de nommer une commission compose de douze membres, qui sera charge
de vrifier les actes de la commune depuis un mois, de rechercher les
complots trams dans l'intrieur de la rpublique, et les projets forms
contre la reprsentation nationale; de prendre auprs de tous les comits,
de tous les ministres, de toutes les autorits, les renseignemens dont
elle aura besoin, et autorise enfin  disposer de tous les moyens,
ncessaires pour s'assurer de la personne des conspirateurs.

Le premier lan d'enthousiasme et de courage pass, la majorit est trop
heureuse d'adopter le projet conciliateur de Barrre. Rien n'tait plus
ordinaire que de nommer des commissions:  chaque vnement,  chaque
danger, pour chaque besoin, on crait un comit charg d'y pourvoir, et
ds que des individus taient nomms pour excuter une chose, l'assemble
semblait croire que la chose serait excute, et que des comits auraient
pour elle ou du courage, ou des lumires, ou des forces. Celui-ci devait
ne pas manquer d'nergie, et il tait compos de dputs appartenant
presque tous au ct droit. On y comptait entre autres Boyer-Fonfrde,
Rabaut Saint-tienne, Kervlgan, Henri Larivire, tous membres de la
Gironde. Mais l'nergie mme de ce comit allait lui tre funeste.
Institu pour mettre la convention  couvert des mouvemens des jacobins,
il allait les exciter davantage, et augmenter le danger mme qu'il tait
destin  carter. Les jacobins avaient menac les girondins par leurs
cris de chaque jour; les girondins rendaient la menace, en instituant une
commission, et  cette menace les jacobins  allaient rpondre enfin, par
un coup fatal, en faisant le 31 mai et le 2 juin.

A peine cette commission fut-elle institue, que les socits populaires
et les sections crirent, comme d'usage,  l'inquisition et  la loi
martiale. L'assemble de la mairie, ajourne au dimanche 19, se runit en
effet, et fut plus nombreuse que dans les sances prcdentes. Cependant
le maire n'y tait pas, et un administrateur de police prsidait. Quelques
sections manquaient au rendez-vous, et il n'y en avait gure que
trente-cinq qui eussent envoy leurs commissaires. L'assemble se
qualifiait de _comit central rvolutionnaire_. On y convient d'abord de
ne rien crire, de ne tenir aucun registre, et d'empcher quiconque voudra
se retirer de sortir avant la fin de la sance. On songe ensuite  fixer
les objets dont il faut s'occuper. L'objet rel et annonc tait l'emprunt
et la liste des suspects; nanmoins, ds les premires paroles, on
commence  dire que les patriotes de la convention sont impuissans pour
sauver la chose publique, qu'il est ncessaire de suppler  leur
impuissance, et qu'il faut pour cela rechercher les hommes suspects, soit
dans les administrations, soit dans les sections, soit dans la convention
elle-mme, et s'emparer d'eux pour les mettre dans l'impossibilit de
nuire. Un membre, parlant froidement et lentement, dit qu'il ne connat de
suspects que dans la convention, et que c'est l qu'il faut frapper. Il
propose donc un moyen fort simple: c'est d'enlever vingt-deux dputs, de
les transporter dans une maison des faubourgs, de les gorger, et de
supposer des lettres, pour faire accroire qu'ils ont migr. Nous ne
ferons pas cela nous-mmes, ajoute cet homme, mais, en payant, il nous
sera facile de trouver des excuteurs.  Un autre membre rpond aussitt
que cette mesure est inexcutable, et qu'il faut attendre que Marat et
Robespierre aient propos aux Jacobins leurs moyens d'insurrection, qui
sans doute vaudront mieux. Silence! s'crient plusieurs voix, on ne doit
nommer personne. Un troisime membre, dput de la section de 92,
reprsente qu'il ne convient pas d'assassiner, et qu'il y a des tribunaux
pour juger les ennemis de la rvolution. A cette observation, un grand
tumulte s'lve; on se rcrie contre la doctrine de celui qui vient de
parler; on dit qu'il ne faut souffrir que des hommes qui soient  la
hauteur des circonstances, et que chacun doit dnoncer son voisin s'il en
suspecte l'nergie. Sur-le-champ celui qui a voulu parler des lois et des
tribunaux est chass de l'assemble. On s'aperoit en mme temps qu'un
membre de la section de la Fraternit, section assez mal dispose pour les
jacobins, prenait des notes, et il est expuls comme le prcdent. On
continue sur le mme ton  s'occuper de la proscription des dputs, du
lieu  choisir pour cette _septembrisation_, et pour l'emprisonnement des
autres suspects, soit de la commune, soit des sections. Un membre veut que
l'excution se fasse cette nuit mme; on lui rpond que ce n'est pas
possible; il rplique qu'on a des hommes tout prts, et il ajoute qu'
minuit Coligny tait  la cour, et qu' une heure il tait mort.

Cependant le temps s'coule; on renvoie au lendemain l'examen de ces
divers objets, et on convient de s'occuper de trois choses: 1 de
l'enlvement des dputs; 2 de la liste des suspects; 3 de l'purement
de tous les bureaux et comits. On s'ajourne au lendemain six heures du
soir.

Le lendemain lundi 20, l'assemble se runit de nouveau. Cette fois Pache
tait prsent; on lui prsente plusieurs listes portant des noms de toute
espce. Il observe qu'on ne doit pas les nommer autrement que listes de
suspects, ce qui tait lgal, puisque les listes taient ordonnes.
Quelques membres observent qu'il ne faut pas que l'criture d'aucun membre
soit connue, et qu'il faut faire recopier les listes. D'autres disent que
des rpublicains ne doivent rien craindre. Pache ajoute que peu lui
importe qu'on le sache muni de ces listes, car elles concernent la police
de Paris, dont il est charg. Le caractre fin et rserv de Pache ne se
dmentait pas, et il voulait faire entrer tout ce qu'on exigeait de lui
dans la limite des lois et de ses fonctions.

Un membre, voyant ces prcautions, lui dit alors que sans doute il n'est
pas instruit de ce qui s'est pass dans la sance de la veille, qu'il ne
connat pas l'ordre des questions, qu'il faut le lui faire connatre, et
que la premire a pour objet l'enlvement de vingt-deux dputs. Pache
fait observer alors que la personne de tous les dputs est confie  la
ville de Paris; que porter atteinte  leur sret serait compromettre la
capitale avec les dpartemens, et provoquer la guerre civile. On lui
demande alors comment il se fait qu'il ait sign la ptition prsente le
15 avril au nom des quarante-huit sections de Paris, contre les
vingt-deux. Pache rpond qu'alors il fit son devoir en signant une
ptition qu'on l'avait charg de prsenter, mais qu'aujourd'hui la
question propose sort des attributions de l'assemble, runie pour
s'occuper de l'emprunt et des suspects, et qu'il sera oblig de lever la
sance, si on persiste  s'occuper de pareilles discussions. Sur de telles
observations, il s'lve une grande rumeur, et comme on ne peut rien faire
en prsence de Pache, et qu'on n'a aucun got  s'occuper de simples
listes de suspects, on se spare sans ajournement fixe.

Le mardi 21, il ne se trouva qu'une douzaine de membres prsens 
l'assemble. Les uns ne voulaient plus se rendre dans une runion aussi
tumultueuse et aussi violente; les autres trouvaient qu'il n'tait pas
possible d'y dlibrer avec assez d'nergie.

Ce fut aux Cordeliers qu'alla se dcharger, le lendemain 22, toute la
fureur des conjurs. Femmes et hommes poussrent d'horribles
vocifrations. C'tait une prompte insurrection qu'il fallait, et
il ne suffisait plus du sacrifice de vingt-deux dputs; on en demandait
maintenant trois cents. Une femme, parlant avec l'emportement de son sexe,
proposa d'assembler tous les citoyens sur la place de la Rvolution;
d'aller porter en corps une ptition  la convention, et de ne pas
dsemparer qu'on ne lui et arrach les dcrets indispensables au salut
public. Le jeune Varlet, qui se montrait depuis si long-temps dans toutes
les meutes, prsenta en quelques articles un projet d'insurrection. Il
proposait de se rendre  la convention, en portant les Droits de l'Homme
voils d'un crpe, d'enlever tous les dputs ayant appartenu aux
assembles lgislative et constituante, de supprimer tous les ministres,
de dtruire tout ce qui restait de la famille des Bourbons, etc. Legendre
se hte de le remplacer  la tribune pour s'opposer  ces propositions.
Toute la force de sa voix put  peine couvrir les cris et les hues qui
s'levaient contre lui, et il parvint avec la plus grande peine 
combattre les motions incendiaires du jeune Varlet. Cependant on voulait
assigner un terme fixe  l'insurrection, et prendre jour pour aller exiger
de la convention ce qu'on dsirait d'elle; mais la nuit tant dj
avance, chacun finit par se retirer sans aucune dcision prise.

Tout Paris tait dj instruit de ce qui s'tait dit, soit dans les deux
runions de la mairie, le 19 et le 20, soit dans la sance des Cordeliers
du 21. Une foule de membres du _comit central rvolutionnaire_ avaient
eux-mmes dnonc les propos qui s'y taient tenus, les propositions qu'on
y avait faites, et le bruit d'un complot contre un grand nombre de
citoyens et de dputs tait universellement rpandu. La commission des
douze en tait informe avec le plus grand dtail, et se prparait  agir
contre les auteurs dsigns des propositions les plus violentes.

La section de la Fraternit les dnona formellement le 24 par une adresse
 la convention; elle rapporta tout ce qui s'tait dit et fait dans
l'assemble de la mairie, et accusa hautement le maire d'y avoir assist.
Le ct droit couvrit d'applaudissemens cette courageuse dnonciation, et
demanda que Pache ft appel  la barre. Marat rpondit que les membres du
ct droit taient eux-mmes les seuls conspirateurs; que Valaz, chez
lequel ils se runissaient tous les jours, leur avait donn avis de
s'armer, et qu'ils s'taient rendus  la convention avec des pistolets.
Oui, rplique Valaz, j'ai donn cet avis, parce qu'il devenait
ncessaire de dfendre notre vie, et certainement nous l'aurions
dfendue.---Oui, oui, s'crient nergiquement tous les membres du ct
droit. Lasource ajoute un fait des plus graves, c'est que les conjurs,
croyant apparemment que l'excution tait fixe pour la nuit dernire,
s'taient rendus chez lui pour l'enlever.

Dans ce moment, on apprend que la commission des douze est munie de tous
les renseignemens ncessaires pour dcouvrir le complot et en poursuivre
les auteurs, et on annonce un rapport de sa part pour le lendemain. La
convention dclare en attendant que la section de la Fraternit a bien
mrit de la patrie.

Le soir du mme jour, grand tumulte  la municipalit contre la section de
la Fraternit, qui a, dit-on, calomni le maire et les patriotes, en
supposant qu'ils veulent gorger la reprsentation nationale. De ce que le
projet n'avait t qu'une proposition, combattue d'ailleurs par le maire,
Chaumette et la commune induisaient que c'tait une calomnie que de
supposer une conspiration relle. Sans doute ce n'en tait pas une dans le
vrai sens du mot, ce n'tait pas une de ces conspirations profondment et
secrtement ourdies comme on les fait dans les palais, mais c'tait une de
ces conspirations telles que la multitude d'une grande ville en peut
former; c'tait le commencement de ces mouvemens populaires,
tumultueusement proposs, et tumultueusement excuts par la foule
entrane, comme au 14 juillet et au 10 aot. En ce sens, il s'agissait
d'une vritable conspiration. Mais celles-l, il est inutile de vouloir
les arrter, car elles ne surprennent pas l'autorit ignorante et
endormie, mais elles emportent ouvertement et  la face du ciel l'autorit
avertie et veille.

Le lendemain 24, deux autres sections, celles des Tuileries et de la
Butte-des-Moulins, se joignirent  celle de la Fraternit pour dnoncer
les mmes faits. Si la raison ne peut l'emporter, disait la
Butte-des-Moulins, faites un appel aux bons citoyens de Paris, et d'avance
nous pouvons vous assurer que notre section ne contribuera pas peu  faire
rentrer dans la poussire ces royalistes dguiss qui prennent insolemment
le titre de _sans-culottes_. Le mme jour, le maire crivit  l'assemble
pour expliquer ce qui s'tait pass  la mairie. Ce n'tait pas,
disait-il, un complot, c'tait une simple dlibration sur la composition
de la liste des suspects. Quelques _mauvaises ttes_ avaient bien
interrompu la dlibration par quelques propositions draisonnables, mais
lui, Pache, avait rappel  l'ordre ceux qui s'en cartaient, et ces
mouvemens d'imagination n'avaient eu aucune suite. On tint peu de compte
de la lettre de Pache, et on couta la commission des douze, qui se
prsenta pour proposer un dcret de sret gnrale. Ce dcret mettait la
reprsentation nationale, et les dpts renfermant le trsor public, sous
la sauvegarde des bons citoyens. Tous devaient,  l'appel du tambour, se
rendre au lieu du rassemblement de la compagnie du quartier, et marcher au
premier signal qui leur serait donn. Aucun ne pouvait manquer au
rendez-vous; et, en attendant la nomination d'un commandant-gnral, en
remplacement de Santerre, parti pour la Vende, le plus ancien chef de
lgion devait avoir le commandement suprieur. Les assembles de section
devaient tre fermes  dix heures du soir; les prsidens taient rendus
responsables de l'excution de cet article. Le projet de dcret fut adopt
en totalit, malgr quelques dbats, et malgr Danton, qui dit qu'en
mettant ainsi l'assemble et les tablissemens publics sous la sauvegarde
des citoyens de Paris, on _dcrtait la peur_.

Immdiatement aprs avoir propos ce dcret, la commission des douze fit
arrter  la fois les nomms Marino et Michel, administrateurs de
police, accuss d'avoir fait  l'assemble de la mairie les propositions
qui causaient tant de rumeur. Elle fit arrter en outre le substitut du
procureur de la commune, Hbert, lequel crivait, sous le nom du _pre
Duchne_, une feuille encore plus ordurire que celle de Marat, et mise,
par un langage hideux et dgotant,  la porte de la plus basse populace.
Hbert, dans cette feuille, imprimait ouvertement tout ce que les nomms
Marino et Michel taient accuss d'avoir verbalement propos  la mairie.
La commission crut donc devoir poursuivre  la fois et ceux qui prchaient
et ceux qui voulaient excuter une nouvelle insurrection. A peine l'ordre
d'arrestation tait-il lanc contre Hbert, qu'il se rendit en toute hte
 la commune pour annoncer ce qui lui arrivait, et montrer au conseil
gnral le mandat d'arrt dont il tait frapp. On l'arrachait, disait-il,
 ses fonctions, mais il allait obir. La commune ne devait pas oublier le
serment qu'elle avait fait de se regarder comme frappe lorsqu'un de ses
membres le serait. Il n'invoquait pas ce serment pour lui, car il tait
prt  porter sa tte sur l'chafaud, mais pour ses concitoyens menacs
d'un nouvel esclavage. De nombreux applaudissemens accueillent Hbert.
Chaumette, le procureur en chef, l'embrasse; le prsident lui donne
l'accolade au nom de tout le conseil. La sance est dclare permanente
jusqu' ce qu'on ait des nouvelles d'Hbert. Les membres du conseil sont
invits  porter des consolations et des secours aux femmes et aux enfans
de tous ceux qui sont ou seront dtenus.

La sance fut permanente, et d'heure en heure on envoyait  la commission
des douze pour avoir des nouvelles du magistrat arrach, disait-on,  ses
fonctions. A deux heures et demie de la nuit, on apprit qu'il subissait un
interrogatoire, et que Varlet avait t arrt aussi. A quatre heures, on
annona qu'Hbert avait t mis en tat d'arrestation  l'Abbaye. A cinq
heures, Chaumette se rendit dans sa prison pour le voir, mais il ne put
tre introduit. Le matin, le conseil gnral rdigea une ptition  la
convention, et la fit porter par des cavaliers dans les sections, afin
d'avoir leur adhsion. Presque dans toutes les sections on se battait; on
voulait changer  chaque instant les bureaux et les prsidens, empcher ou
faire des arrestations, adhrer ou s'opposer au systme de la commune,
signer ou rejeter la ptition qu'elle proposait. Enfin cette ptition,
approuve par un grand nombre de sections, fut prsente dans la journe
du 25  la convention. La dputation de la commune se plaignait des
calomnies rpandues contre les magistrats du peuple; elle demandait que la
ptition de la section de la Fraternit ft remise  l'accusateur public,
pour que les coupables, s'il en existait, ou les calomniateurs, fussent
punis. Elle demandait enfin justice de la commission des douze, qui avait
commis un attentat sur la personne d'un magistrat du peuple, en le faisant
enlever  ses fonctions, et enfermer  l'Abbaye. Isnard prsidait en ce
moment, et devait rpondre  la dputation. Magistrats du peuple, dit-il
d'un ton grave et svre, il est urgent que vous entendiez des vrits
importantes. La France a confi ses reprsentans  la ville de Paris, et
elle veut qu'ils y soient en sret. Si la reprsentation nationale tait
viole par une de ces conspirations dont nous avons t entours depuis le
10 mars, et dont les magistrats ont t les derniers  nous avertir, je le
dclare au nom de la rpublique, Paris prouverait la vengeance de la
France, et serait ray de la liste des cits. Cette rponse solennelle et
grande produisit sur l'assemble une impression profonde. Une foule de
voix en demandaient l'impression. Danton soutint qu'elle tait faite pour
augmenter la division qui commenait  clater entre Paris et les
dpartemens, et qu'il ne fallait rien faire qui pt accrotre ce malheur.
La convention, croyant que c'tait assez de l'nergie de la rponse, et de
l'nergie de la commission des douze, passa  l'ordre du jour, sans
ordonner l'impression propose.

Les dputs de la commune furent donc congdis sans avoir rien obtenu.
Tout le reste de la journe du 25 et toute la journe du lendemain 26, se
passrent en scnes tumultueuses dans les sections. On se battait de
toutes parts, et les deux opinions avaient alternativement le dessus,
suivant l'heure du jour, et suivant le nombre variable des membres de
chaque parti. La commune continuait d'envoyer des dputs pour s'enqurir
de l'tat d'Hbert. Une fois on l'avait trouv reposant; une autre fois il
avait pri la commune d'tre tranquille sur son compte. On se plaignait
qu'il ft sur un misrable grabat. Des sections le prenaient sous leur
protection; d'autres se prparaient  demander de nouveau son
largissement, et avec plus d'nergie que ne l'avait fait la municipalit;
enfin des femmes, courant les carrefours avec un drapeau, voulaient
entraner le peuple  l'Abbaye pour dlivrer son magistrat chri.

Le 27, le tumulte fut pouss  son comble. On se portait d'une section 
l'autre pour y dcider l'avantage en s'y battant  coups de chaise. Enfin
vers le soir,  peu prs vingt-huit sections avaient concouru  mettre le
voeu de l'largissement d'Hbert, et  rdiger une ptition imprative 
la convention. La commission des douze, voyant quel dsordre se prparait,
avait signifi au commandant de service de requrir la force arme de
trois sections, et elle avait eu soin de dsigner les sections de la
Butte-des-Moulins, de Lepelletier et du Mail, qui taient les plus
dvoues au ct droit, et prtes mme  se battre pour lui. Ces trois
sections s'empressrent d'accourir, et se placrent, vers les six heures
du soir, 27 mai, dans les cours du Palais-National, du ct du Carrousel,
avec leurs armes et leurs canons, mches allumes. Elles composaient ainsi
une force imposante, et capable de protger la reprsentation nationale.
Mais la foule qui se pressait autour de leurs rangs et aux diverses portes
du palais, le tumulte qui rgnait, la difficult qu'on avait  pntrer
dans la salle, donnaient  cette scne les apparences d'un sige. Quelques
dputs avaient eu de la peine  entrer, avaient mme essuy quelques
insultes au milieu de cette populace, et ils taient venus rpandre le
trouble dans l'assemble, en disant qu'elle tait assige. Il n'en tait
rien pourtant, et si les portes taient obstrues, elles n'taient
cependant pas interdites. Mais les apparences suffisaient aux imaginations
irrites, et le dsordre rgnait dans l'assemble. Isnard prsidait. La
section de la Cit se prsente, et demande la libert de son prsident,
nomm Dobsen, arrt par ordre de la commission des douze, pour avoir
refus de lui communiquer les registres de sa section. Elle demande en
outre la libert des autres dtenus, la suppression de la commission des
douze, et la mise en accusation des membres qui la composent. La
convention, rpond Isnard, pardonne  votre jeunesse; elle ne se laissera
jamais influencer par aucune portion du peuple. La convention approuve la
rponse. Robespierre veut au contraire la blmer. Le ct droit s'y
oppose, une lutte des plus vives s'engage, et le bruit du dedans, celui du
dehors, concourent  produire un tumulte pouvantable. Dans ce moment, le
maire et le ministre de l'intrieur arrivent  la barre, croyant, comme on
le disait dans Paris, que la convention tait assige. A la vue du
ministre de l'intrieur, un cri gnral s'lve de tous cts, pour lui
demander compte de l'tat de Paris et des environs de la salle. La
situation de Garat tait embarrassante, car il fallait se prononcer entre
les deux partis, ce qui ne convenait pas plus  la douceur de son
caractre qu' son scepticisme politique. Cependant ce scepticisme
provenant d'une grande impartialit d'esprit, il et t heureux qu'on
pt, dans le moment, l'couter et le comprendre. Il prend la parole, et
remonte  la cause des troubles. La premire cause, selon lui, est le
bruit qui s'est rpandu d'un conciliabule form  la mairie pour comploter
contre la reprsentation nationale. Garat rpte alors, d'aprs Pache, que
ce conciliabule n'tait point une runion de conspirateurs, mais une
runion lgale, ayant un but connu; que si, en l'absence du maire,
quelques esprits ardens avaient fait des propositions coupables, ces
propositions, repousses avec indignation lorsque le maire tait prsent,
n'avaient eu aucune suite, et qu'on ne pouvait voir l un vritable
complot; que l'institution de la commission des douze pour la poursuite de
ce prtendu complot, et les arrestations qu'elle avait faites, taient
devenues la cause du trouble actuel; qu'il ne connaissait pas Hbert;
qu'il n'avait reu aucun renseignement dfavorable sur son compte; qu'il
savait seulement qu'Hbert tait l'auteur d'un genre d'crit mprisable
sans doute, mais regard  tort comme dangereux; que la constituante et
l'assemble lgislative ddaignrent toujours les crits dgotans
rpandus contre elles, et que la rigueur exerce contre Hbert avait d
paratre nouvelle et peut-tre intempestive; que la commission des douze,
compose d'hommes de bien et d'excellens patriotes, tait dans de
singulires prventions, qu'elle paraissait trop domine du dsir de
montrer une grande nergie. Ces paroles sont fort applaudies par le ct
gauche et la Montagne. Garat, arrivant ensuite  la situation prsente,
assure que la convention n'est point en danger, que les citoyens qui
l'entourent sont pleins de respect pour elle. A ces mots, un dput
l'interrompt, en disant qu'il a t insult. Soit, reprend Garat, je ne
rponds pas de ce qui peut arriver  un individu, au milieu d'une foule
renfermant des hommes de toute espce; mais que la convention tout entire
se montre  la porte, et je rponds pour elle que tout le peuple s'ouvrira
devant elle avec respect, qu'il saluera sa prsence et obira  sa voix.

Garat termine en prsentant quelques vues conciliatoires, et en indiquant,
avec le plus d'adresse possible, que c'est en voulant rprimer les
violences des jacobins qu'on s'exposait  les exciter davantage. Garat
avait raison, sans doute; c'est en voulant se mettre en dfense contre un
parti qu'on l'irrite davantage, et qu'on prcipite la catastrophe; mais
quand la lutte est invitable, faut-il succomber sans rsistance?... Telle
tait la situation des girondins; leur institution de la commission des
douze tait une imprudence, mais une imprudence invitable et gnreuse.

Garat, aprs avoir achev, se place noblement au ct droit, qui tait
rput en danger, et la convention vote l'impression et la distribution de
son rapport. Pache est entendu aprs Garat. Il prsente les choses  peu
prs sous le mme jour; il rapporte que l'assemble tait garde par trois
sections dvoues, et convoques par la commission des douze elle-mme; il
indique aussi qu'en cela la commission des douze avait transgress ses
pouvoirs, car elle n'avait pas le droit de requrir la force arme; il
ajoute qu'un fort dtachement avait mis les prisons de l'Abbaye  l'abri
de toute infraction des lois, que tout danger tait dissip, et que
l'assemble pouvait se regarder comme entirement en sret. Il demande,
en finissant que la convention veuille bien entendre des citoyens qui
demandent l'largissement des dtenus.

A ces mots, il s'lve une grande rumeur dans l'assemble. Il est dix
heures, s'crie-t-on  droite; prsident, levez la sance!--Non, non,
rpondent des voix de gauche, coutez les ptitionnaires. Henri Larivire
s'obstine  occuper la tribune. Si vous voulez, dit-il, entendre
quelqu'un, il faut couter votre commission des douze, que vous accusez de
tyrannie, et qui doit vous faire connatre ses actes pour vous mettre 
mme de les apprcier. De grands murmures couvrent sa voix. Isnard, ne
pouvant plus tenir  ce dsordre, quitte le fauteuil, et il est remplac
par Hrault-Schelles, qui est accueilli par les applaudissemens des
tribunes. Il consulte l'assemble, qui, entrane par les menaces et le
bruit, vote, au milieu de cette confusion, que la sance sera continue.

On introduit les orateurs  la barre; ils sont suivis d'une nue de
ptitionnaires. Ils demandent insolemment la suppression d'une commission
odieuse et tyrannique, l'largissement des dtenus et _le triomphe de la
vertu_. Citoyens, leur rpond Hrault-Schelles, _la force de la raison
et la force du peuple sont la mme chose._ De bruyans applaudissemens
accueillent cette dogmatique absurdit. Vous demandez justice,
ajoute-t-il; la justice est notre premier devoir, elle vous sera rendue.

D'autres ptitionnaires succdent aux prcdens. Divers orateurs prennent
ensuite la parole, et on rdige un projet de dcret, par lequel les
citoyens incarcrs par la commission des douze sont largis, la
commission des douze est dissoute, et sa conduite livre  l'examen du
comit de sret gnrale. La nuit tait avance; les ptitionnaires
s'taient introduits en foule et obstruaient la salle. La nuit, les cris,
le tumulte, la foule, tout contribuait  augmenter la confusion. Le dcret
est mis aux voix, et il est rendu sans qu'on puisse savoir s'il a t
vot. Les uns disent que le prsident n'a pas t entendu; d'autres, que
les votes n'ont pas t en nombre suffisant; d'autres enfin, que les
ptitionnaires ont pris la place des dputs absens, et que le dcret est
nul. Nanmoins il est proclam, et les tribunes et les ptitionnaires
s'chappent, et vont annoncer  la commune, aux sections, aux Jacobins,
aux Cordeliers, que les prisonniers sont largis et que la commission est
casse.

Cette nouvelle rpandit une grande joie populaire et un moment de calme
dans Paris. Le visage mme du maire sembla respirer un contentement
sincre de voir les troubles apaiss! Cependant les girondins, dcids 
combattre en dsesprs, et  ne pas cder la victoire  leurs
adversaires, se runissent le lendemain avec la plus brlante indignation.
Lanjuinais surtout, qui n'avait pris aucune part aux haines d'orgueil qui
divisaient les deux cts de la convention, et  qui on pardonnait son
opinitret, parce qu'aucun ressentiment personnel ne semblait l'animer,
Lanjuinais arrive plein de chaleur et de rsolution pour faire honte 
l'assemble de sa faiblesse de la veille. A peine Osselin a-t-il demand
la lecture du dcret et sa rdaction dfinitive, pour qu'on puisse largir
sur-le-champ les dtenus, que Lanjuinais s'lance  la tribune, et demande
la parole pour soutenir que le dcret est nul et n'a pas t rendu. Des
murmures violens l'interrompent. Accordez-moi du silence, dit-il  la
gauche, car je suis dcid  rester ici jusqu' ce que vous m'ayez
entendu. On ne veut entendre Lanjuinais que sur la rdaction du dcret;
cependant, aprs des preuves douteuses, il est dcid que, dans le doute,
il sera entendu. Il s'explique alors, et soutient que la question qui
s'agite est l'une des plus importantes pour la sret gnrale. Plus de
cinquante mille citoyens, dit-il, ont t enferms dans toute la France
par vos commissaires; on a fait plus d'arrestations arbitraires en un mois
que sous l'ancien rgime dans un sicle, et vous vous plaignez de ce qu'on
ait enferm deux ou trois hommes qui prchent le meurtre et l'anarchie 
deux sous la feuille? Vos commissaires sont des proconsuls qui agissent
loin de vos yeux, et que vous laissez agir; et votre commission, place 
ct de vous, sous votre surveillance immdiate, vous vous en dfiez, vous
la supprimez! Dimanche dernier, on a propos dans la Jacobinire de faire
un massacre dans Paris, on recommence ce soir la mme dlibration 
l'vch, on vous en fournit les preuves, on vous les offre, et vous les
repoussez! Vous protgez les hommes de sang!

Le trouble clate  ces paroles et couvre la voix de Lanjuinais. On ne
peut plus dlibrer, s'crie Chambon, il n'y a plus qu' nous retirer dans
nos dpartements.--On assige vos portes, reprend Lanjuinais.--C'est faux,
crie la gauche.--Hier, ajoute Lanjuinais de toutes ses forces, vous
n'tiez pas libres, vous tiez matriss par les prdicateurs du meurtre.
Legendre, de sa place, levant alors la voix, dit: On veut nous faire
perdre la sance; je dclare que si Lanjuinais continue  mentir, je vais
le jeter  bas de la tribune. A cette scandaleuse menace, l'assemble se
soulve, et les tribunes applaudissent. Aussitt Guadet demande que les
paroles de Legendre soient conserves dans le procs-verbal, et connues de
toute la France, pour qu'elle sache comment sont traits ses dputs.
Lanjuinais, continuant, soutient que le dcret de la veille n'a pas t
rendu, car les ptitionnaires ont vot avec les dputs, ou que s'il a t
rendu, il doit tre rapport, parce que l'assemble n'tait pas libre.
Quand vous tes libres, ajoute Lanjuinais, vous ne votez pas l'impunit
du crime. A gauche, on affirme que Lanjuinais altre les faits; que les
ptitionnaires n'ont pas vot, qu'ils se sont retirs dans les couloirs. A
droite, on assure le contraire, et, sans s'tre entendu  cet gard, on
met aux voix le rapport du dcret. A une majorit de cinquante-une voix,
le dcret est rapport. Vous avez fait, dit alors Danton, un grand acte
de justice, et j'espre qu'il sera reproduit avant la fin de la sance;
mais si la commission que vous venez de rintgrer conserve ses pouvoirs
tyranniques, si les magistrats du peuple ne sont pas rendus  la libert
et  leurs fonctions, alors je vous dclare qu'aprs avoir prouv que nous
passons nos ennemis en prudence et en sagesse, nous _prouverons que nous
les passons en audace et en vigueur rvolutionnaire_. On met alors aux
voix l'largissement provisoire des dtenus, et il est prononc 
l'unanimit. Rabaut Saint-tienne veut tre entendu au nom de la
commission des douze, invoque l'attention au nom du salut public, et ne
peut se faire couter; enfin il donne sa dmission.

Le dcret avait t ainsi rapport, et la majorit, revenue au ct droit,
semblait prouver que les dcrets n'appartiendraient au ct gauche que
dans quelques momens de faiblesse. Quoique les magistrats rclams eussent
t largis, quoique Hbert ft rendu  la commune, o il recevait des
couronnes, nanmoins le rapport du dcret avait soulev toutes les
passions, et l'orage, qui semblait s'tre dissip un moment, allait enfin
clater d'une manire plus terrible.

Le jour mme, l'assemble qui s'tait tenue  la mairie, et qui ne s'y
runissait plus depuis que le maire avait interdit les propositions dites
de _salut public_, fut renouvele  l'vch, dans le club lectoral, o
se rendaient parfois quelques lecteurs. Elle fut compose de commissaires
des sections, choisis dans les comits de surveillance, de commissaires de
la commune, du dpartemens et des divers clubs. Les femmes mmes y taient
reprsentes, et sur cinq cents personnes on comptait cent femmes,  la
tte desquelles s'en trouvait une, fameuse par ses emportemens politiques
et son loquence populaire. Le premier jour, il ne parut  cette runion
que les envoys de trente-six sections; il en restait douze qui n'avaient
pas dput de commissaires, et on leur adressa une nouvelle convocation.
On s'occupa ensuite de nommer une commission de six membres, charge
d'imaginer et de prsenter le lendemain les moyens de salut public. On se
spara aprs cette mesure prliminaire, et on s'ajourna pour le lendemain
29.

Le mme soir, grand tumulte dans les sections. Malgr le dcret de la
convention qui les ferme  dix heures, elles se prolongent bien aprs, se
constituent  cette heure en _socits patriotiques_, et, sous ce nouveau
titre, continuent leurs sances fort avant dans la nuit. Dans les unes, on
prpare de nouvelles adresses contre la commission des douze; dans les
autres, on fait des ptitions  l'assemble, pour lui demander
l'explication de ces paroles d'Isnard: _Paris sera ray de la liste des
cits_.

A la commune, long discours de Chaumette sur la conspiration vidente qui
se trame contre la libert, sur les ministres, sur le ct droit, etc.
Hbert arrive, raconte sa dtention, reoit une couronne qu'il dpose sur
le buste de J.-J. Rousseau, et retourne ensuite  sa section, accompagn
par des commissaires de la commune, qui ramnent en triomphe le magistrat
dlivr de ses fers.

Le lendemain 29, la convention est afflige de deux nouvelles fcheuses
venant des deux points militaires les plus importans, le Nord et la
Vende. L'arme du Nord a t repousse entre Bouchain et Cambray;
Valenciennes et Cambray sont prives de toute communication. A Fontenay,
les troupes rpublicaines ont t compltement battues par M. de Lescure,
qui s'est empar de Fontenay mme. Ces nouvelles rpandent la plus grande
consternation, et rendent plus dangereuse la situation du parti modr.
Les sections se succdent, avec des bannires portant ces mots:
_Rsistance  l'oppression_. Les unes demandent, comme elles l'avaient
annonc la veille, l'explication des paroles d'Isnard; les autres
dclarent qu'il n'y a plus d'autre inviolabilit que celle du peuple, que
par consquent les dputs qui ont cherch  armer les dpartemens contre
Paris, doivent tre mis en accusation, que la commission des douze doit
tre casse, qu'une arme rvolutionnaire doit tre organise.

Aux Jacobins, la sance n'tait pas moins significative. De toutes parts,
on disait que le moment tait arriv, qu'il fallait enfin sauver le
peuple; et ds qu'un membre se prsentait pour dtailler les moyens 
employer, on le renvoyait  la commission des six, nomme au club central.
Celle-l, disait-on, est charge de pourvoir  tout, et de rechercher les
moyens de salut public. Legendre, voulant parler sur les dangers du jour,
et sur la ncessit d'puiser les moyens lgaux, avant de recourir aux
moyens extrmes, fut trait d'_endormeur_. Robespierre, ne s'expliquant
pas, dit que c'tait  la commune _ s'unir intimement au peuple_; que,
pour lui, il tait incapable de prescrire les moyens de salut: que cela
n'tait pas donn  un seul homme, et moins encore  lui qu' tout autre,
puis qu'il tait par quatre ans de rvolution, et consum d'une fivre
lente et mortelle.

Ces paroles du tribun firent un grand effet, provoqurent de vifs
applaudissemens. Elles indiquaient assez qu'il s'en remettait, comme tout
le monde,  ce que feraient les autorits municipales  l'vch. Cette
assemble de l'vch s'tait encore runie, et, comme la veille, elle
avait t mle de beaucoup de femmes. On s'occupa d'abord de rassurer les
propritaires, en jurant respect aux proprits. L'on a respect,
s'cria-t-on, les proprits au 10 aot et au 14 juillet; et sur-le-champ
on prta le serment de les respecter au 31 mai 1793. Aprs quoi Dufourny,
membre de la commission des six, dit que, sans un commandant-gnral de la
garde parisienne, il tait impossible de rpondre d'aucun rsultat, et
qu'il fallait demander  la commune d'en nommer un sur-le-champ.

Une femme, la clbre Lacombe, prenant la parole, insista sur la
proposition de Dufourny, et dclara que, sans des mesures promptes et
vigoureuses, il tait impossible de se sauver. Aussitt on fit partir des
commissaires pour la commune, et celle-ci rpondit,  la manire de Pache,
que le mode pour la nomination d'un commandant gnral tait fix par les
dcrets de la convention, et que ce mode lui interdisant de le nommer
elle-mme, il ne lui restait que des voeux  former  ce sujet. C'tait
inviter le club  ranger cette nomination au nombre des mesures
extraordinaires de salut public, dont il devait se charger. L'assemble
rsolut ensuite d'inviter tous les cantons du dpartemens  s'unir  elle,
et envoya des dputs  Versailles. Une confiance aveugle fut demande
au nom des six, et on exigea la promesse d'excuter sans examen tout ce
qu'ils proposeraient. Le silence fut prescrit sur tout ce qui regardait la
grande question _des moyens_, et on s'ajourna au lendemain matin neuf
heures, pour commencer une sance permanente, qui devait tre dcisive.

La commission des douze avait t instruite de tout dans la soire mme;
le comit de salut public l'avait t aussi, et il souponna en outre,
d'aprs un placard imprim dans la journe, qu'il y avait eu  Charenton
des conciliabules o se trouvaient Danton, Marat et Robespierre. Le comit
de salut public, profitant d'un moment o Danton tait absent de son sein,
ordonna au ministre de l'intrieur de faire les perquisitions les plus
actives pour dcouvrir ce conciliabule secret. Rien ne fut dcouvert, et
tout prouve que le bruit tait faux. Il parat que tout se faisait dans
l'assemble de la commune. Robespierre dsirait vivement une rvolution
manifestement dirige contre ses antagonistes, les girondins, mais il
n'avait pas besoin de se compromettre pour la produire; il lui suffisait
de ne plus s'y opposer, comme il l'avait fait plusieurs fois, pendant le
mois de mai. En effet, son discours aux jacobins, o il avait dit que la
commune devait s'unir au peuple et trouver les moyens que lui ne pouvait
pas dcouvrir, tait un vritable consentement  l'insurrection[1].

[Note 1: Voir la note  la fin du volume.]

Cette approbation tait suffisante, et il y avait assez d'ardeur au club
central pour qu'il s'en mlt. Pour Marat, il favorisait le mouvement par
ses feuilles, par ses scnes de tous les jours  la convention, mais il
n'tait pas membre de la commission des six, vritablement charge de
l'insurrection. Le seul homme qu'on pourrait croire l'auteur cach de ce
mouvement, c'est Danton; mais il tait incertain; il dsirait l'abolition
de la commission des douze, et cependant il n'aurait pas voulu qu'on
toucht encore  la reprsentation nationale. Meilhan, le rencontrant dans
la journe au comit de salut public, l'aborda, l'entretint amicalement,
lui fit sentir quelle diffrence les girondins mettaient entre lui et
Robespierre, quelle considration ils avaient pour ses grands moyens, et
finit par lui dire qu'il pourrait jouer un grand rle en usant de sa
puissance au profit du bien, et pour le soutien des honntes gens. Danton,
que ces paroles touchaient, releva brusquement la tte, et dit  Meilhan:
Vos girondins n'ont point de confiance en moi. Meilhan voulut insister
de nouveau: Ils n'ont point de confiance, rpta Danton; et il s'loigna
sans vouloir prolonger l'entretien. Ces paroles peignent parfaitement les
dispositions de cet homme. Il mprisait cette populace municipale, il
n'avait aucun got pour Robespierre ni pour Marat, et il et bien mieux
aim se mettre  la tte des girondins, mais ils n'avaient point de
confiance en lui. Une conduite et des principes diffrents les sparaient
entirement.

D'ailleurs, Danton ne trouvait, ni dans leur caractre, ni dans leur
opinion, l'nergie ncessaire pour sauver la rvolution, grand but qu'il
chrissait par dessus toutes choses. Danton, indiffrent pour les
personnes, ne cherchait qu' distinguer celui des deux partis qui devait
assurer  la rvolution les progrs les plus srs et les plus rapides.
Matre des cordeliers et de la commission des six, il est prsumable qu'il
avait une grande part au mouvement qui se prparait, et il parat qu'il
voulait d'abord renverser la commission des douze, sauf  voir ensuite ce
qu'il faudrait faire  l'gard des girondins.

Enfin le projet d'insurrection fut arrt dans la tte des conjurs du
club central rvolutionnaire. Ils ne voulaient pas, suivant leur
expression, faire une insurrection _physique_, mais _toute morale_,
respecter les personnes, les proprits, violer enfin avec le plus grand
ordre les lois, et la libert de la convention. Leur but tait de
constituer la commune en insurrection, de convoquer en son nom toute la
force arme, qu'elle avait le droit de requrir, d'en entourer la
convention, et de lui prsenter une adresse qui, en apparence, ne serait
qu'une ptition, et qui en ralit serait un ordre vritable. Ils
voulaient en un mot prier le fer  la main.

Le jeudi 30, en effet, les commissaires des sections s'assemblent 
l'vch, et ils forment ce qu'ils appellent l'_union rpublicaine_.
Revtus des pleins pouvoirs de toutes les sections, ils se dclarent en
insurrection pour sauver la chose publique, menace par _la faction
aristocratique et oppressive de la libert_. Le maire, persistant dans ses
mnagemens ordinaires, fait quelques reprsentations sur le caractre de
cette mesure, s'y oppose doucement, et finit par obir aux insurgs, qui
lui ordonnent de se rendre  la commune pour annoncer ce qu'ils viennent
de dcider. Il est ensuite rsolu que les quarante-huit sections seront
runies pour mettre, dans la journe mme, leur voeu sur l'insurrection,
et qu'immdiatement aprs, le tocsin sonnera, les barrires seront
fermes, et la gnrale battra dans toutes les rues. Les sections se
runissent en effet, et la journe se passe  recueillir tumultueusement
le voeu de l'insurrection. Le comit de salut public, la commission des
douze, mandent les autorits pour obtenir des renseignements. Le maire
fait connatre, avec un regret du moins apparent, le plan arrt 
l'vch. L'Huillier, procureur-syndic du dpartemens, dclare
ouvertement, et avec une assurance tranquille, le projet d'une
insurrection _toute morale_, et il se retire paisiblement auprs de ses
collgues.

La journe s'achve ainsi, et ds le commencement de la nuit le tocsin
retentit, la gnrale se bat dans toutes les rues, les barrires sont
fermes, et les citoyens tonns se demandent si de nouveaux massacres
vont ensanglanter la capitale. Tous les dputs de la Gironde, les
ministres menacs, passent la nuit hors de leur demeure. Roland va se
cacher chez un ami; Buzot, Louvet, Barbaroux, Guadet, Bergoing, Rabaut
Saint-Etienne, se retranchent dans une chambre carte, munis de bonnes
armes, et prts, en cas d'attaque,  se dfendre jusqu' la dernire
goutte de leur sang. A cinq heures du matin, ils en sortent pour se rendre
 la convention, o,  la faveur du jour naissant, se runissaient dj
quelques membres, appels par le tocsin. Leurs armes, qui taient
apparentes, les font respecter de quelques groupes qu'ils traversent, et
ils arrivent  la convention, o se trouvaient dj quelques montagnards,
et o Danton s'entretenait avec Garat. Vois, dit Louvet  Guadet, quel
horrible espoir brille sur ces visages!--Oui, rpond Guadet, c'est
Aujourd'hui que Clodius exile Cicron. De son ct, Garat, tonn de voir
Danton rendu si matin  l'assemble, l'observait avec attention. Pourquoi
tout ce bruit, lui dit Garat, et que veut-on?--Ce ne sera rien, rpond
froidement Danton. Il faut leur laisser briser quelques presses, et les
renvoyer avec cela. Vingt-huit dputs taient prsents. Fermont occupe
momentanment le fauteuil; Guadet sige courageusement comme secrtaire.
Le nombre des dputs augmente, et on attend le moment d'ouvrir la sance.

Dans cet instant, l'insurrection se consommait  la commune. Les envoys
du comit central rvolutionnaire, ayant  leur tte le prsident Dobsen,
se prsentent  l'Htel-de-Ville, munis de pleins pouvoirs
rvolutionnaires. Dobsen prend la parole, et dclare au conseil gnral
que le peuple de Paris, bless dans ses droits, vient annuler toutes les
autorits constitues. Le vice-prsident du conseil demande  connatre
les pouvoirs du comit. Il les vrifie, et y trouvant exprim le voeu de
trente-trois sections de Paris, il dclare que la majorit des sections
annule les autorits constitues. En consquence, le conseil gnral, le
bureau, se retirent. Dobsen, avec les commissaires, prend la place vacante
aux cris de _vive la rpublique!_ Il consulte ensuite la nouvelle
assemble, et lui propose de rintgrer la municipalit et le conseil
gnral dans leurs fonctions, vu que l'un et l'autre n'ont jamais manqu 
leurs devoirs envers le peuple. Aussitt en effet on rintgre l'ancienne
municipalit avec l'ancien conseil gnral, au milieu des plus vifs
applaudissements. Ces formalits apparentes n'avaient d'autre but que de
renouveler les pouvoirs municipaux, et de les rendre illimits et
suffisants pour l'insurrection. Immdiatement aprs, on dsigne un nouveau
commandant-gnral provisoire: c'est le nomm Henriot, homme grossier,
dvou  la commune, et commandant du bataillon des sans-culottes. Pour
s'assurer ensuite le secours du peuple, et le maintenir sous les armes
pendant ces momens d'agitation, on arrte qu'il sera donn quarante sous
par jour  tous les citoyens peu aiss qui seront de service, et que ces
quarante sous seront pris immdiatement sur le produit de l'emprunt forc
sur les riches. C'tait un moyen assur d'appeler au secours de la
commune, et contre la bourgeoisie des sections, tous les ouvriers qui
aimaient mieux gagner quarante sous en prenant part  des mouvemens
rvolutionnaires, que d'en gagner trente en se livrant  leurs travaux
accoutums.

Pendant qu'on prenait toutes ces dterminations  la commune, les citoyens
de la capitale se runissaient au bruit du tocsin, et se rendaient en
armes autour du drapeau, plac  la porte de chaque capitaine de section.
Un grand nombre taient incertains de ce qu'il fallait penser de ces
mouvemens; beaucoup d'entre eux mme se demandaient pourquoi on les
runissait, et ignoraient les mesures prises la nuit dans les sections
et  la commune. Dans cette disposition, ils taient incapables d'agir et
de rsistera ce qui se ferait contre leur opinion, et ils devaient, tout
en dsapprouvant l'insurrection, la seconder de leur prsence. Plus de
quatre-vingt mille hommes en armes parcouraient Paris avec la plus grande
tranquillit, et se laissaient conduire avec docilit par l'autorit
audacieuse qui avait pris le commandement.

Les seules sections de la Butte-des-Moulins, du Mail et des
Champs-Elyses, prononces depuis long-temps contre la commune et la
Montagne, et un peu encourages par l'appui des girondins dont elles
partageaient les dangers, taient prtes  rsister. Elles s'taient
runies en armes, et attendaient l'vnement, dans l'attitude de gens
menacs et prts  se dfendre. Les jacobins, les sans-culottes, effrays
de ces dispositions, et se les exagrant, couraient dans le faubourg
Saint-Antoine, disant que ces sections rvoltes allaient arborer la
cocarde et le drapeau blancs, et qu'il fallait courir au centre de Paris
pour arrter une explosion des royalistes. Pour exciter un mouvement plus
gnral, on voulait faire tirer le canon d'alarme. Il tait plac au
Pont-Neuf, et il y avait peine de mort contre celui qui le tirerait sans
un dcret de la convention. Henriot avait ordonn de tirer; mais le
commandant du poste avait rsist  cet ordre, et demandait un dcret. Les
envoys d'Henriot taient revenus en force, avaient vaincu la rsistance
du poste, et dans le moment, le bruit du canon d'alarme se joignait 
celui du tocsin et de la gnrale.

La convention, runie ds le matin, comme on l'a vu, avait mand
sur-le-champ toutes les autorits, pour savoir quelle tait la situation
de Paris. Garat, prsent dans la salle, et occup  observer Danton,
parat le premier  la tribune, et rapporte ce que tout le monde connat,
c'est qu'une assemble a t tenue  l'vch, qu'elle demande une
rparation des injures faites  Paris, et l'abolition de la commission des
douze. A peine Garat a-t-il achev de parler, que les nouveaux
commissaires, se qualifiant administration du dpartemens de la Seine, se
prsentent  la barre, et dclarent qu'il ne s'agit que d'une insurrection
_toute morale_, ayant pour but la rparation des outrages faits  la ville
de Paris. Ils ajoutent que le plus grand ordre est observ, que chaque
citoyen a jur de respecter les personnes et les proprits, que les
sections armes parcourent la ville avec calme, et que toutes les
autorits runies viendront dans la journe faire  la convention leur
profession de foi et leurs demandes.

Le prsident Mallarm fait immdiatement connatre un billet du commandant
de poste au Pont-Neuf, rapportant la contestation qui s'est leve 
l'occasion du canon d'alarme. Dufriche-Valaz demande aussitt qu'on
s'enquire des auteurs de ce mouvement, qu'on recherche les coupables qui
ont sonn le tocsin, et qu'on arrte le commandant-gnral, assez
audacieux pour faire tirer le canon d'alarme sans dcret de la convention.
A cette demande, les tribunes et le ct gauche poussent des cris auxquels
il tait naturel de s'attendre. Valaz ne se dcourage pas; il dit qu'on
ne le fera pas renoncer  son caractre, qu'il est le reprsentant de
vingt-cinq millions d'hommes, et qu'il fera son devoir jusqu'au bout; il
demande enfin qu'on entende sur-le-champ cette commission des douze si
calomnie, et qu'on coute son  rapport, car ce qui arrive est la preuve
des complots qu'elle n'a cess de dnoncer. Thuriot veut rpondre 
Valaz, la lutte s'engage et le tumulte commence. Mathieu et Cambon
tchent de se porter pour mdiateurs; ils rclament le silence des
tribunes, la modration des orateurs de la droite, et s'efforcent de faire
sentir que dans le moment actuel un combat dans la capitale serait mortel
pour la cause de la rvolution, que le calme est le seul moyen de
maintenir la dignit de la convention, et que la dignit est pour elle le
seul moyen de se faire respecter par les malveillans. Vergniaud, dispos
comme Mathieu et Cambon  employer les moyens conciliatoires, dit qu'il
regarde aussi comme mortel  la libert et  la rvolution le combat prt
 s'engager; il se borne donc  reprocher modrment  Thuriot d'avoir
aggrav les dangers de la commission des douze, en la peignant comme le
flau de la France dans un moment o tous les mouvemens populaires sont
dirigs contre elle. Il pense qu'il faut la dissoudre si elle a commis des
actes arbitraires, mais l'entendre auparavant; et, comme son rapport
serait invitablement de nature  exciter les passions, il demande qu'on
en renvoie l'audition et la discussion  un jour plus calme. C'est, selon
lui, le seul moyen de maintenir la dignit de l'assemble et de prouver sa
libert. Pour le moment, il importe avant tout de savoir qui a donn dans
Paris l'ordre de sonner le tocsin et de tirer le canon d'alarme; on ne
peut donc se dispenser de mander  la barre le commandant-gnral
provisoire. Je vous rpte, s'cria Vergniaud en finissant, que, quelle
que ft l'issue du combat qui s'engagerait aujourd'hui, il amnerait la
perte de la libert; jurons donc de rester fermes  notre devoir, et de
mourir tous  notre poste plutt que d'abandonner la chose publique! On
se lve aussitt avec des acclamations, et on prte le serment propos par
Vergniaud. On dispute ensuite sur la proposition de mander le
commandant-gnral  la barre. Danton, sur lequel tousvles regards taient
fixs dans cet instant, et  qui les girondins et les montagnards
semblaient demander s'il tait l'auteur des mouvemens de la journe, se
prsente  la tribune, et obtient aussitt une profonde attention. Ce
qu'il faut avant tout, dit-il, c'est de supprimer la commission des douze.
Ceci est bien autrement important que de mander  la barre le
commandant-gnral. C'est aux hommes dous de quelques vues politiques que
je m'adresse. Mander Henriot ne fera rien  l'tat des choses, car il ne
faut pas s'adresser  l'instrument, mais  la cause des troubles. Or la
cause est cette commission des douze. Je ne prtends pas juger sa conduite
et ses actes; ce n'est pas comme ayant commis des arrestations arbitraires
que je l'attaque, c'est comme impolitique  que je vous demande de la
supprimer.--Impolitique! s'crie-t-on  droite, nous ne comprenons pas
cela!--Vous ne le comprenez pas! reprend Danton; il faut donc vous
l'expliquer. Cette commission n'a t institue que pour rprimer
l'nergie populaire; elle n'a t conue que dans cet esprit de
_modrantisme_ qui  perdra la rvolution et la France. Elle s'est attache
 poursuivre des magistrats nergiques dont tout le tort tait de
rveiller l'ardeur du peuple. Je n'examine pas encore si elle a dans ses
poursuites  obi  des ressentimens personnels, mais elle a montr des
dispositions qu'aujourd'hui nous devons condamner. Vous-mmes, sur le
rapport de votre ministre de l'intrieur, dont le caractre est si doux,
dont l'esprit est si impartial, si clair, vous avez largi des hommes
que la commission des douze avait renferms. Que faites-vous donc de la
commission elle-mme, puisque vous annulez ses actes?... Le canon a tonn,
le peuple s'est soulev, mais il faut remercier le peuple de son nergie,
dans l'intrt de la cause mme que nous dfendons; et, si vous tes des
_lgislateurs politiques_, vous applaudirez vous-mmes  son ardeur, vous
rformerez vos propres erreurs, et vous abolirez votre commission. Je ne
m'adresse, rpte encore Danton, qu' ces hommes qui ont quelque
intelligence de notre situation, et non  ces tres stupides qui, dans ces
grands mouvemens, ne savent couter que leurs passions. N'hsitez donc pas
 satisfaire ce peuple....--Quel peuple? s'crie-t-on  droite.--Ce
peuple, rpond Danton, ce peuple immense qui est notre sentinelle avance,
qui hait fortement la tyrannie et le lche _modrantisme_ qui doit la
ramener. Htez-vous de le satisfaire, sauvez-le des aristocrates,
sauvez-le de sa propre colre; et si, lorsqu'il sera satisfait, des hommes
pervers, n'importe  quel parti ils appartiennent, voulaient prolonger un
mouvement devenu inutile, Paris lui-mme les ferait rentrer dans le
nant.

Rabaut Saint-tienne veut justifier la commission des douze sous le
rapport politique, et s'attache  prouver que rien n'tait plus politique
que de crer une commission pour dcouvrir les complots de Pitt et de
l'Autriche, qui paient tous les dsordres de la France. A bas!
s'crie-t-on; tez la parole  Rabaut!--Non, s'crie Bazire,
laissez-la-lui, c'est un menteur; je prouverai que sa commission a
organis dans Paris la guerre civile. Rabaut veut continuer; Marat
Demande qu'on introduise une dputation de la commune. Laissez-moi donc
achever, dit Rabaut.--La commune!--La commune! la commune! s'crie-t-on
dans les tribunes et  la Montagne.--Je dclarerai, reprend Rabaut, que,
lorsque j'ai voulu dire la vrit, vous m'avez interrompu.--Eh bien!
concluez, lui dit-on. Rabaut finit par demander que la commission soit
supprime, si l'on veut, mais que le comit de salut public soit
immdiatement charg de poursuivre toutes les recherches qu'elle avait
commences.

La dputation de la commune insurrectionnelle est introduite. Un grand
complot a t form, dit-elle, mais il est dcouvert. Le peuple qui s'est
soulev au 14 juillet et au 10 aot pour renverser la tyrannie, se lve de
nouveau pour arrter la contre-rvolution. Le conseil gnral nous envoie
pour vous faire connatre les mesures qu'il a prises. La premire a t de
mettre les proprits  sous la sauvegarde des rpublicains; la seconde de
donner quarante sous par jour aux rpublicains qui resteront en armes; la
troisime de former une commission qui corresponde avec la convention,
dans ce moment d'agitation. Le conseil gnral vous demande de fixer 
cette commission une salle voisine de la vtre, o elle puisse siger et
se concerter avec vous.

A peine la dputation a-t-elle cess de parler, que Guadet se prsente
pour rpondre  ses demandes. Ce n'tait pas celui des girondins dont la
vue tait le plus propre  calmer les passions. La commune, dit-il, en
prtendant qu'elle a dcouvert un complot, ne s'est trompe que d'un
mot, c'est qu'elle l'a excut. Les cris des tribunes l'interrompent.
Vergniaud demande qu'elles soient vacues. Un horrible tumulte s'lve,
et pendant longtemps on n'entend que des cris confus. Le prsident
Mallarm rpte en vain que, si la convention n'est pas respecte, il
usera de l'autorit que la loi lui donne. Guadet occupe toujours la
tribune, et parvient  peine  faire entendre une phrase, puis une autre,
dans les intervalles de ce grand dsordre. Enfin il demande que la
Convention interrompe ses dlibrations jusqu' ce que sa libert soit
assure, et que la commission des douze soit charge de poursuivre
sur-le-champ ceux qui ont sonn le tocsin et tir le canon d'alarme. Une
telle proposition n'tait pas faite pour apaiser le tumulte. Vergniaud
veut reparatre  la tribune pour ramener un peu de calme, mais une
nouvelle dputation de la municipalit vient reproduire les rclamations
dj faites. La convention presse de nouveau ne peut plus rsister, et
dcrte que les ouvriers requis pour veiller au respect de l'ordre public
et des proprits, recevront quarante sous par jour, et qu'une salle sera
donne aux commissaires des autorits de Paris, pour se concerter avec le
comit de salut public.

Aprs ce dcret, Couthon veut rpondre  Guadet, et la journe dj fort
avance se consume en discussions sans rsultat. Toute la population de
Paris, runie sous les armes, continue de parcourir la ville avec le plus
grand ordre, et dans la mme incertitude. La commune s'occupe  rdiger de
nouvelles adresses relatives  la commission des douze, et l'assemble ne
cesse pas de s'agiter pour ou contre cette commission. Vergniaud, qui
venait de sortir un moment de la salle, et qui avait t tmoin du
singulier spectacle de toute une population ne sachant quel parti prendre
et obissant aveuglment  la premire autorit qui s'en emparait, pense
qu'il faut profiter de ces dispositions, et il fait une motion qui a pour
but d'tablir une distinction entre les agitateurs et le peuple parisien,
et de s'attacher celui-ci par un tmoignage de confiance. Je suis loin,
dit-il  l'assemble, d'accuser la majorit ni la minorit des habitans de
Paris; ce jour servira  faire voir combien Paris aime la libert. Il
suffit de parcourir  les rues, de voir l'ordre qui y rgne, les nombreuses
patrouilles qui y circulent; il suffit de voir ce beau spectacle pour
dcrter que Paris a bien mrit de la patrie! A ces mots, toute
l'assemble se lve et dclare par acclamation que Paris a bien mrit de
la patrie. La Montagne et les tribunes applaudissent, surprises de voir
une telle proposition sortir de la bouche de Vergniaud. Cette motion tait
fort adroite sans doute, mais ce n'tait pas avec un tmoignage flatteur
qu'on pouvait rveiller le zle des sections, rallier celles qui
dsapprouvaient la commune, et leur donner le courage et l'ensemble
ncessaires pour rsister  l'insurrection.

Dans ce moment, la section du faubourg Saint-Antoine, excite par les
missaires qui taient venus lui dire que la Butte-des-Moulins avait
arbor la cocarde blanche, descend dans l'intrieur de Paris avec ses
canons, et s'arrte  quelques pas du Palais-Royal, o la section de la
Butte-des-Moulins s'tait retranche. Celle-ci s'tait mise en bataille
dans le jardin, avait ferm toutes les grilles, et se tenait prte, avec
ses canons,  soutenir un sige en cas d'attaque. Au dehors on continuait
 rpandre le bruit qu'elle avait la cocarde et le drapeau blancs, et on
excitait la section du faubourg Saint-Antoine  l'attaquer. Cependant
quelques officiers de cette dernire reprsentent qu'avant d'en venir 
des extrmits, il faut s'assurer des faits et tcher de s'entendre. Ils
se prsentent aux grilles et demandent  parler aux officiers de la
Butte-des-Moulins. On les reoit, et ils ne trouvent partout que les
couleurs nationales. Alors on s'explique, on s'embrasse de part et
d'autre. Les officiers retournent  leurs bataillons, et bientt les deux
sections runies se confondent et parcourent ensemble les rues de Paris.

Ainsi la soumission devenait de plus en plus gnrale, et on laissait la
nouvelle commune poursuivre ses dbats avec la convention. Dans ce moment,
Barrre, toujours prt  fournir les projets moyens, proposait au nom du
comit de salut public d'abolir la commission des douze, mais en mme
temps de mettre la force arme  la disposition de la convention. Tandis
qu'il dveloppe son projet, une nouvelle dputation vient pour la
troisime fois exprimer ses dernires intentions  l'assemble, au nom du
dpartemens, de la commune, et des commissaires des sections
extraordinairement runis  l'vch.

Le procureur-syndic du dpartemens, l'Huillier, a la parole.
Lgislateurs, dit-il, depuis longtemps la ville et le dpartemens de
Paris sont calomnis aux yeux de l'univers. Les mmes hommes qui ont voulu
perdre Paris dans l'opinion  publique sont les fauteurs des massacres de
la Vende; ce sont eux qui flattent et soutiennent les esprances de nos
ennemis; ce sont eux qui avilissent les autorits constitues, qui
cherchent  garer le peuple pour avoir le droit de s'en plaindre; ce sont
eux qui vous dnoncent des complots imaginaires pour en crer de rels; ce
sont eux qui vous ont demand le comit des douze pour opprimer la libert
du peuple; ce sont eux enfin qui, par une fermentation criminelle, par des
adresses controuves, par leur correspondance, entretiennent les haines et
les divisions dans votre sein, et privent la patrie du plus grand des
bienfaits, d'une bonne constitution  qu'elle a achete par tant de
sacrifices.

Aprs cette vhmente apostrophe, l'Huillier dnonce des projets de
fdralisme, dclare que la ville de Paris veut prir pour le maintien de
l'unit rpublicaine; et demande justice des paroles fameuses d'Isnard,
_Paris sera ray de la liste des cits_.

Lgislateurs, s'crie-t-il, le projet de dtruire Paris serait-il bien
form! voudriez-vous dissoudre ce dpt sacr des arts et des
connaissances humaines! Aprs ces lamentations affectes, il demande
vengeance contre Isnard, contre les douze, et contre _beaucoup d'autres
coupables_, tels que Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonn, Buzot,
Barbaroux, Roland, Lebrun, Clavire, etc.

Le ct droit garde le silence. Le ct gauche et les tribunes
applaudissent. Le prsident Grgoire rpond  l'Huillier par des loges
emphatiques de Paris, et invite la dputation aux honneurs de la sance.
Les ptitionnaires qui la composaient taient mls  une foule de gens du
peuple. Trop nombreux pour rester tous  la barre, ils vont se placer du
ct de la Montagne, qui les accueille avec empressement et leur ouvre ses
rangs. Alors une multitude inconnue se rpand dans la salle, et se confond
avec l'assemble. Les tribunes,  ce spectacle de _fraternit_ entre les
reprsentans et le peuple, retentissent d'applaudissemens. Osselin demande
aussitt que la ptition soit imprime, et qu'on dlibre sur son contenu,
rdig en projet par Barrre: Prsident, s'crie Vergniaud, consultez
l'assemble pour savoir si elle veut dlibrer dans l'tat o elle se
trouve!--Aux voix le projet de Barrre! s'crie-t-on  gauche.--Nous
protestons, s'crie-t-on  droite, contre toute dlibration.--La
convention n'est pas libre, dit Doulcet.---Eh bien, reprend Levasseur, que
les membres du ct gauche se portent vers la droite, et alors la
convention sera distincte des ptitionnaires, et pourra dlibrer. A
cette proposition, la Montagne s'empresse de passer  droite. Pour un
moment les deux cts se confondent et les bancs de la Montagne sont
entirement abandonns aux ptitionnaires. On met aux voix l'impression de
l'adresse, et elle est dcrte. Aux voix! rpte-t-on ensuite, le projet
de Barrre!--Nous ne sommes pas libres, rpondent plusieurs membres de
l'assemble.--Je demande, s'crie Vergniaud, que la convention aille se
runir  la force arme qui l'entoure, pour y chercher protection contre
la violence qu'elle subit. En achevant ces mots, il sort suivi d'un grand
nombre de ses collgues. La Montagne et les tribunes applaudissent avec
ironie au dpart du ct droit; la Plaine reste indcise et effraye. Je
demande, dit aussitt Chabot, qu'on fasse l'appel  nominal pour signaler
les absens qui dsertent  leur poste. Dans ce moment, Vergniaud et ceux
qui l'avaient suivi rentrent avec un air de douleur et comme tout--fait
accabls; car cette dmarche, qui pouvait tre grande, si elle et t
seconde, devenait petite et ridicule en ne l'tant pas. Vergniaud essaie
de parler, mais Robespierre ne veut pas lui cder la tribune qu'il
occupait. Il y reste, et rclame des mesures promptes et nergiques pour
satisfaire le peuple; il demande qu' la suppression de la commission des
douze on joigne des mesures svres contre ses membres; il s'tend ensuite
longuement sur la rdaction du projet de Barrre, et s'oppose  l'article
qui attribuait la disposition de la force arme  la convention. Concluez
donc, lui dit Vergniaud impatient.--Oui,  reprend Robespierre, je vais
conclure et contre vous! Contre vous, qui, aprs la rvolution du 10 aot,
avez voulu conduire  l'chafaud ceux qui l'ont faite! contre vous, qui
n'avez cess de provoquer la destruction de Paris! contre vous, qui avez
voulu sauver le tyran! contre vous, qui avez conspir avec Dumouriez! Ma
conclusion, c'est le dcret d'accusation contre tous les complices de
Dumouriez, et contre ceux dsigns par les ptitionnaires.

Aprs de longs et nombreux applaudissemens, un dcret est rdig, mis aux
voix, et adopt au milieu d'un tumulte qui permet  peine de distinguer
s'il a runi un nombre suffisant de suffrages. Il porte: que la commission
des douze est supprime; que ses papiers seront saisis pour en tre fait
le rapport sous trois jours; que la force arme est en rquisition
permanente; que les autorits constitues rendront compte  la convention
des moyens pris pour assurer la tranquillit publique; que les complots
dnoncs seront poursuivis, et qu'une proclamation sera faite pour donner
 la France une juste ide de cette journe, que les malveillans
chercheront sans doute  dfigurer.

Il tait dix heures du soir, et dj les jacobins, la commune, se
plaignaient de ce que la journe s'coulait sans produire de rsultat. Ce
dcret rendu, quoiqu'il ne dcide encore rien quant  la personne des
girondins, est un premier succs dont on se rjouit, et dont on force la
convention opprime  se rjouir aussi. La commune ordonne aussitt
d'illuminer la ville entire; on fait une promenade civique aux flambeaux;
les sections marchent confondues, celle du faubourg Saint-Antoine avec
celles de la Butte-des-Moulins et du Mail. Des dputs de la Montagne et
le prsident sont obligs d'assister  ce cortge, et les vainqueurs
forcent les vaincus eux-mmes  clbrer leur victoire.

Le caractre de la journe tait assez vident. Les insurgs avaient
prtendu faire toutes choses avec des formes. Ils ne voulaient point
dissoudre la convention, mais en obtenir ce qu'ils exigeaient, en
paraissant lui conserver leur respect. Les faibles membres de la Plaine se
prtaient volontiers  ce mensonge, qui tendait  les faire regarder
encore comme libres, quoique en fait ils obissent. On avait en effet
aboli la commission des douze, et renvoy l'examen de sa conduite  trois
jours, afin de ne pas avoir l'air de cder. On n'avait pas attribu  la
convention la disposition de la force arme, mais on avait dcid qu'il
lui serait rendu compte des mesures prises, pour lui conserver ainsi les
apparences de la souverainet. On ordonnait enfin une proclamation, pour
rpter officiellement que la convention n'avait pas peur, et qu'elle
tait parfaitement libre.

Le lendemain, Barrre fut charg de rdiger la proclamation, et il
travestit les vnemens du 31 mai avec cette rare dextrit qui le faisait
toujours rechercher quand il s'agissait de fournir aux faibles un prtexte
honnte de cder aux forts. Des mesures trop rigoureuses avaient excit,
disait-il, du mcontentement; le peuple s'tait lev avec nergie, mais
avec calme, s'tait montr toute la journe couvert de ses armes, avait
proclam le respect des proprits, avait respect la libert de la
convention, la vie de chacun de ses membres, et demand une justice qu'on
s'tait empress de lui rendre. C'est ainsi que Barrre s'exprimait 
l'gard de l'abolition de cette commission des douze, dont il tait
lui-mme l'auteur.

Le 1er juin, la tranquillit tait loin d'tre rtablie; la runion 
l'vch continuait ses dlibrations; le dpartemens, la commune,
toujours convoqus extraordinairement, taient en sance; le bruit n'avait
pas cess dans les sections; et de toutes part on disait qu'on n'avait
obtenu que la moiti de ce qu'on dsirait, puisque les vingt-deux
sigeaient encore dans la convention. Le trouble rgnait donc toujours
dans Paris, et on s'attendait  de nouvelles scnes pour le lendemain
dimanche, 2 juin.

Toute la force positive et matrielle se trouvait dans la runion
insurrectionnelle de l'vch, et la force lgale dans le comit de salut
public, revtu de tous les pouvoirs extraordinaires de la convention. Une
salle avait t assigne dans la journe du 31 mai, pour que les autorits
constitues y vinssent correspondre avec le comit de salut public.
Pendant toute la journe du 1er juin, le comit de salut public ne cessa
de demander les membres de l'assemble insurrectionnelle, pour savoir ce
que voulait encore cette commune rvolte. Ce qu'elle voulait tait trop
vident: c'tait ou l'arrestation ou la destitution des dputs qui lui
avaient si courageusement rsist. Tous les membres du comit de salut
public taient profondment affects de ce projet. Delmas, Treilhard,
Brard, s'en affligeaient sincrement. Cambon, grand partisan, comme il le
disait toujours, _du pouvoir rvolutionnaire_, mais scrupuleusement
attach  la lgalit, s'indignait de l'audace de la commune, et disait 
Bouchotte, successeur de Beurnonville, et comme Pache, complaisant des
jacobins: Ministre de la guerre, nous ne sommes pas aveugles; je vois
trs bien que des employs de vos bureaux sont parmi les chefs et les
meneurs  de tout ceci. Barrre, malgr ses mnagemens accoutums,
commenait aussi  s'indigner, et  le dire: Il faudra voir, rptait-il,
dans cette triste journe, si c'est la commune de Paris qui reprsente la
rpublique franaise, ou si c'est la convention. Le jacobin Lacroix, ami
et lieutenant de Danton, paraissait embarrass aux yeux de ses collgues
de l'attentat qui se prparait contre les lois et la reprsentation
nationale. Danton, qui s'tait born  approuver et  dsirer fortement
l'abolition de la commission des douze, parce qu'il ne voulait rien de ce
qui arrtait l'nergie populaire, Danton aurait souhait qu'on respectt
la reprsentation nationale; mais il prvoyait de la part des girondins de
nouveaux clats et une nouvelle rsistance  la marche de la rvolution,
et et dsir trouver un moyen de les loigner sans les proscrire. Garat
lui en offrit un, qu'il saisit avec empressement. Tous les ministres
taient prsens au comit; Garat s'y trouvait avec ses collgues.
Profondment afflig de la situation o se trouvaient, les uns  l'gard
des autres, les chefs de la rvolution, il conut une ide gnreuse qui
aurait pu ramener la concorde. Souvenez-vous, dit-il aux membres du
comit, et particulirement  Danton, des querelles de Thmistocle et
d'Aristide, de l'obstination de l'un  refuser ce qui tait propos par
l'autre, et des dangers qu'ils firent courir  leur patrie. Souvenez-vous
de la gnrosit d'Aristide, qui, profondment pntr des maux qu'ils
causaient tous deux  leur pays, eut la magnanimit de s'crier: O
Athniens, vous ne pouvez tre tranquilles et heureux, que lorsque vous
nous aurez jets, Thmistocle et moi, dans le Barathre! Eh bien! ajoute
Garat, que les chefs des deux cts de l'assemble se rptent les paroles
d'Aristide, et qu'ils s'exilent volontairement, et en nombre gal, de
l'assemble. Ds ce jour les discordes se calmeront; il restera dans
l'assemble assez de talens pour sauver la chose publique, et la patrie
bnira, dans leur magnifique ostracisme, ces hommes qui se seront annuls
pour la pacifier. A cette ide gnreuse, tous les membres du comit sont
mus. Delmas, Barrre, le chaud Cambon, sont enchants de ce projet.
Danton, qui tait ici le premier sacrifi, Danton se lve, les larmes aux
yeux, et dit  Garat: Vous avez raison, je vais  la convention proposer
cette ide, et je m'offrirai  me rendre le premier en otage  Bordeaux.
On se spare tout pleins de ce noble projet, pour aller le communiquer aux
chefs des deux partis. On s'adresse particulirement  Robespierre,  qui
une telle abngation ne pouvait convenir, et qui rpond que ce n'est l
qu'un pige tendu  la Montagne pour carter ses plus courageux
dfenseurs. De ce projet il ne reste plus alors qu'une seule partie
excutable, c'est l'exil volontaire des girondins, les montagnards
Refusant de s'y soumettre eux-mmes. C'est Barrre qui est charg, au nom
du comit de salut public, de proposer aux uns un sacrifice que les autres
n'avaient pas la gnrosit d'accepter. Barrre rdige donc un projet pour
proposer aux vingt-deux et aux membres de la commission des douze de se
dmettre volontairement de leurs fonctions.

Dans ce moment, le projet dfinitif de la seconde insurrection s'arrtait
 l'assemble de l'vch. On se plaignait, l, ainsi qu'aux Jacobins, de
ce que l'nergie de Danton s'tait ralentie depuis l'abolition de la
commission des douze. Marat proposait d'aller exiger de la convention la
mise en accusation des vingt-deux, et conseillait de l'exiger par force.
On rdigeait mme une ptition courte et nergique pour cet objet. On
arrtait le plan de l'insurrection, non dans l'assemble, mais dans le
comit d'excution, charg de ce qu'on appelait _les moyens de salut
public_, et compos des Varlet, des Dobsen, des Gusman, et de tous ces
hommes qui s'taient constamment agits depuis le 21 janvier. Ce comit
dcida de faire entourer la convention par la force arme, et de consigner
ses membres dans la salle, jusqu' ce qu'elle et rendu le dcret exig.
Pour cela, on devait faire rentrer dans Paris les bataillons destins pour
la Vende, qu'on avait eu soin de retenir, sous divers prtextes, dans les
casernes de Courbevoie. On croyait pouvoir obtenir de ces bataillons, et
de quelques autres dont on disposait, ce qu'on n'aurait peut-tre pas
obtenu de la garde des sections. En entourant le Palais-National de ces
hommes dvous, et en maintenant, comme au 31 mai, le reste de la force
arme dans la docilit et l'ignorance, on devait facilement venir  bout
de la rsistance de la convention. C'est Henriot qui fut encore charg de
commander les troupes autour du Palais-National.

C'tait l ce qu'on s'tait promis pour le lendemain dimanche 2 juin; mais
dans la soire du samedi on voulait voir si une dernire dmarche ne
suffirait pas, et essayer quelques nouvelles sommations. Dans cette
soire, en effet, on fait battre la gnrale et sonner le tocsin, et le
comit de salut public s'empresse de convoquer la convention, pour siger
au milieu de cette nouvelle tempte.

Dans ce moment, les girondins, runis une dernire fois, dnaient
ensemble, pour se consulter sur ce qui leur restait  faire. Il tait
vident  leurs yeux que l'insurrection actuelle ne pouvait plus avoir
pour objet, ni _des presses  briser_, comme avait dit Danton, ni une
commission  supprimer, et qu'il s'agissait dfinitivement de leurs
personnes. Les uns conseillaient de rester fermes  leur poste, et de
mourir sur la chaise curule, en dfendant jusqu'au bout le caractre dont
ils taient revtus. Ption, Buzot, Gensonn, penchaient pour cette grave
et magnanime rsolution. Barbaroux, sans calculer les rsultats, ne
suivant que les inspirations de son me hroque, voulait aller braver ses
ennemis par sa prsence et son courage. D'autres enfin, et Louvet tait le
plus ardent  soutenir cette dernire opinion, proposaient d'abandonner
sur-le-champ la convention, o ils n'avaient plus rien  faire d'utile, o
la Plaine n'avait plus assez de courage pour leur donner ses suffrages, et
o la Montagne et les tribunes taient rsolues  couvrir leurs voix par
des hues. Ils voulaient se retirer dans leurs dpartemens, fomenter
l'insurrection dj presque dclare, et revenir en force  Paris venger
les lois et la reprsentation nationale. Chacun soutenait son avis, et on
ne savait auquel s'arrter. Le bruit du tocsin et de la gnrale oblige
les infortuns convives  quitter la table, et  chercher un asile avant
d'avoir pris une rsolution. Ils se rendent alors chez l'un d'eux, moins
compromis que les autres, et non inscrit sur la fameuse liste des
vingt-deux, chez Meilhan, qui les avait dj reus, et qui habitait, rue
des Moulins, un logement vaste, o ils pouvaient se runir en armes. Ils
s'y rendent en hte,  part quelques-uns qui avaient d'autres moyens de se
mettre  couvert.

La convention s'tait runie au bruit du tocsin. Trs peu de membres
taient prsens, et tous ceux du ct droit manquaient. Lanjuinais seul,
empress de braver tous les dangers, s'y tait rendu pour dnoncer le
complot, dont la rvlation n'apprenait rien  personne. Aprs une sance
assez orageuse et assez courte, la convention rpondit aux ptitionnaires
de l'vch, que, vu le dcret qui enjoignait au comit de salut public de
lui faire un rapport sur les vingt-deux, elle n'avait pas  statuer sur la
nouvelle demande de la commune. On se spara en dsordre, et les conjurs
renvoyrent au lendemain matin l'excution dfinitive de leur projet.

La gnrale et le tocsin se firent entendre toute la nuit du samedi au
dimanche matin, 2 juin 1793. Le canon d'alarme gronda, et toute la
population de Paris fut en armes ds la pointe du jour. Prs de
quatre-vingt mille hommes taient rangs autour de la convention, mais
plus de soixante-quinze mille ne prenaient aucune part  l'vnement, et
se contentaient d'y assister l'arme au bras. Quelques bataillons dvous
de canonniers taient rangs sous le commandement de Henriot, autour du
Palais-National. Ils avaient cent soixante-trois bouches  feu, des
caissons, des grils  rougir les boulets, des mches allumes, et tout
l'appareil militaire capable d'imposer aux imaginations. Ds le matin on
avait fait rentrer dans Paris les bataillons dont le dpart pour la Vende
avait t retard; on les avait irrits en leur persuadant qu'on venait de
dcouvrir des complots dont les chefs taient dans la convention, et qu'il
fallait les en arracher. On assure qu' ces raisons on ajouta des
assignats de cent sous. Ces bataillons, ainsi entrans, marchrent des
Champs-Elyses  la Madeleine, de la Madeleine au boulevard, et du
boulevard au Carrousel, prts  excuter tout ce que les conjurs
voudraient leur prescrire.

Ainsi la convention, serre  peine par quelques forcens, semblait
assige par quatre-vingt mille hommes. Mais quoiqu'elle ne ft rellement
pas assige, elle n'en courait pas moins de danger, car les quelques
mille hommes qui l'entouraient taient disposs  se livrer contre elle
aux derniers excs.

Les dputs de tous les cts se trouvaient  la sance. La Montagne, la
Plaine, le ct droit, occupaient leurs bancs. Les dputs proscrits,
runis en grande partie chez Meilhan, o ils avaient pass la nuit,
voulaient se rendre aussi  leur poste. Buzot faisait des efforts pour se
dtacher de ceux qui le retenaient, et aller expirer au sein de la
convention. Cependant on tait parvenu  l'en empcher. Barbaroux seul,
russissant  s'chapper, vint  la convention pour dployer dans cette
journe un sublime courage. On engagea les autres  rester runis dans
leur asile en attendant l'issue de cette sance terrible.

La sance de la convention commence, et Lanjuinais, rsolu aux derniers
efforts pour faire respecter la reprsentation nationale, Lanjuinais, que
ni les tribunes, ni la Montagne, ni l'imminence du danger, ne peuvent
intimider, est le premier  demander la parole. A sa demande, les murmures
les plus violens retentissent. Je viens, dit-il, vous occuper des moyens
d'arrter les nouveaux mouvemens qui vous menacent!--A bas!  bas!
s'crie-t-on, il veut amener la guerre civile.--Tant qu'il sera permis,
Reprend Lanjuinais, de faire entendre ici ma voix, je ne laisserai pas
avilir dans ma personne le caractre de reprsentant du peuple! Jusqu'ici,
vous n'avez rien fait, vous avez tout souffert; vous avez sanctionn tout
ce qu'on a exig de vous. Une assemble insurrectionnelle se runit, elle
nomme un comit charg de prparer la rvolte, un commandant provisoire
charg de commander les rvolts; et cette assemble, ce comit, ce
commandant, vous souffrez tout cela! Des cris pouvantables interrompent
 chaque instant les paroles de Lanjuinais; enfin la colre qu'il inspire
devient telle, que plusieurs dputs de la Montagne, Drouet, Robespierre,
Lejeune, Julien, Legendre, se lvent de leurs bancs, courent  la tribune,
et veulent l'en arracher. Lanjuinais rsiste et s'y attache de toutes ses
forces. Le dsordre est dans toutes les parties de l'assemble, et les
hurlemens des tribunes achvent de rendre cette scne la plus effrayante
qu'on et encore vue. Le prsident se couvre et parvient  faire entendre
sa voix. La scne qui vient d'avoir lieu, dit-il, est des plus
affligeantes. La libert prira si vous continuez  vous conduire de mme;
je vous rappelle  l'ordre, vous qui vous tes ainsi ports  cette
tribune! Un peu de calme se rtablit, et Lanjuinais, qui ne craignait
pas les propositions chimriques, quand elles taient courageuses, demande
qu'on casse les autorits rvolutionnaires de Paris, c'est--dire que ceux
qui sont dsarms svissent contre ceux qui sont en armes. A peine a-t-il
achev, que les ptitionnaires de la commune se prsentent de nouveau.
Leur langage est plus bref et plus nergique que jamais. _Les citoyens de
Paris n'ont point quitt les armes depuis quatre jours. Depuis quatre
jours, ils rclament auprs de leurs mandataires leurs droits indignement
viols, et depuis quatre jours leurs mandataires se rient de leur calme et
de leur inaction.... Il faut qu'on mette les conspirateurs en tat
d'arrestation provisoire, il faut qu'on sauve le peuple sur-le-champ, ou
il _va se sauver lui-mme!_ A peine les ptitionnaires ont-ils achev de
parler que Billaud-Varennes et Tallien demandent le rapport sur cette
ptition, sance tenante et sans dsemparer. D'autres en grand nombre
demandent l'ordre du jour. Enfin, au milieu du tumulte, l'assemble,
anime par le danger, se lve, et vote l'ordre du jour, sur le motif qu'un
rapport a t ordonn au comit de salut public sous trois jours. A cette
dcision, les ptitionnaires sortent en poussant des cris, en faisant des
menaces, et en laissant apercevoir des armes caches. Tous les hommes qui
taient dans les tribunes se retirent comme pour aller excuter un projet,
et il n'y reste que les femmes. Un grand bruit se fait au dehors, et on
entend crier _aux armes! aux armes!_ Dans ce moment plusieurs dputs
veulent reprsenter  l'assemble que la dtermination qu'elle a prise est
imprudente, qu'il faut terminer une crise dangereuse, en accordant ce qui
est demand, et en mettant en arrestation provisoire les vingt-deux
dputs accuss. Nous irons tous, tous en prison, s'crie
Larevellire-Lpaux. Cambon annonce alors que, dans une demi-heure, le
comit de salut public fera son rapport. Le rapport tait ordonn sous
trois jours, mais le danger, toujours plus pressant, avait engag les
comits  se hter. Barrre se prsente en effet  la tribune, et propose
l'ide de Garat, qui la veille avait mu tous les membres du comit, que
Danton avait embrasse avec chaleur, que Robespierre avait repousse, et
qui consistait en un exil volontaire et rciproque des chefs des deux
partis. Barrre, ne pouvant pas la proposer aux montagnards, la propose
aux vingt-deux. Le comit, dit-il, n'a eu le temps d'claircir aucun
fait, d'entendre aucun tmoin; mais, vu l'tat politique et moral de la
convention, il croit que la suspension volontaire des dputs dsigns
produirait le plus heureux effet, et sauverait la rpublique d'une crise
funeste, dont l'issue est effrayante  prvoir.

A peine a-t-il achev de parler, qu'Isnard se rend le premier  la
tribune, et dit que, ds qu'on mettra en balance un homme et la patrie, il
n'hsitera jamais, et que non seulement il renonce  ses fonctions, mais 
la vie, s'il le faut. Lanthenas imite l'exemple d'Isnard, et abdique ses
fonctions. Fauchet offre sa dmission et sa vie  la rpublique.
Lanjuinais, qui ne pensait pas qu'il fallt cder, se prsente  la
tribune, et dit: Je crois que jusqu' ce moment j'ai montr assez
d'nergie pour que vous n'attendiez de moi ni suspension, ni
dmission.... A ces mots des cris clatent dans l'assemble. Il promne
un regard assur sur ceux qui l'interrompent. Le sacrificateur,
s'crie-t-il, qui tranait jadis une victime  l'autel la couvrait de
fleurs et de bandelettes, et ne l'insultait pas.... On veut le sacrifice
de nos pouvoirs, mais les sacrifices doivent tre libres, et nous ne le
sommes pas! On ne peut ni sortir d'ici, ni se mettre aux fentres; les
canons sont braqus, on ne peut mettre aucun voeu, et je me tais.
Barbaroux succde  Lanjuinais, et refuse avec autant de courage la
dmission qu'on lui demande. Si la convention, dit-il, ordonne ma
dmission, je me soumettrai; mais comment puis-je me dmettre de mes
pouvoirs, lorsqu'une foule de dpartemens m'crivent et m'assurent que
j'en ai bien us, et m'engagent  en user encore? J'ai jur de mourir 
mon poste, et je tiendrai mon serment. Dusaulx offre sa dmission. Quoi!
s'crie Marat, doit-on donner  des coupables l'honneur du dvouement? Il
faut tre pur pour offrir des sacrifices  la patrie; c'est  moi, vrai
martyr,  me dvouer; j'offre donc ma suspension du moment que vous aurez
ordonn la mise en arrestation des dputs accuss. Mais, ajoute Marat, la
liste est mal faite; au lieu du vieux radoteur Dusaulx, du pauvre d'esprit
Lanthenas, et de Ducos, coupable seulement de quelques opinions errones,
il faut y placer Fermont et Valaz, qui mritent d'y tre et qui n'y sont
pas.

Dans le moment, un grand bruit se fait entendre aux portes de la salle.
Lacroix entre tout agit, et poussant des cris; il dit lui-mme qu'on
n'est plus libre, qu'il a voulu sortir de la salle, et qu'il ne l'a pu.
Quoique montagnard et partisan de l'arrestation des vingt-deux, Lacroix
tait indign de l'attentat de la commune, qui faisait consigner les
dputs dans le Palais-National.

Depuis le refus de statuer sur la ptition de la commune, la consigne
avait t donne,  toutes les portes, de ne plus laisser sortir un seul
dput. Plusieurs avaient vainement essay de s'vader; Gorsas seul tait
parvenu  s'chapper, et il tait all engager les girondins, rests chez
Meilhan,  se cacher o ils pourraient, et  ne pas se rendre 
l'assemble. Tous ceux qui essayrent de sortir furent forcment retenus.
Boissy-d'Anglas se prsente  une porte, reoit les plus mauvais
traitemens, et rentre en montrant ses vtemens dchirs. A cette vue,
toute l'assemble s'indigne, et la Montagne elle-mme s'tonne. On mande
les auteurs de cette consigne, et on rend un dcret illusoire qui appelle
 la barre le commandant de la force arme.

Barrre prenant alors la parole, et s'exprimant avec une nergie qui ne
lui tait pas ordinaire, dit que l'assemble n'est pas libre, qu'elle
dlibre sous l'empire de tyrans cachs, que dans le comit
insurrectionnel se trouvent des hommes dont on ne peut pas rpondre, des
trangers suspects, tels que l'Espagnol Gusman et autres; qu' la porte
de la salle on distribue des assignats de cinq livres aux bataillons
destins pour la Vende, et qu'il faut s'assurer si la convention est
respecte encore ou ne l'est plus. En consquence, il propose 
l'assemble de se rendre tout entire au milieu de la force arme, pour
s'assurer qu'elle n'a rien  craindre, et que son autorit est encore
reconnue. Cette proposition, dj faite par Garat le 25 mai, renouvele
par Vergniaud le 31, est aussitt adopte. Hrault-Schelles, dont on se
servait dans toutes les occasions difficiles, est mis  la tte de
l'assemble comme prsident, et tout le ct droit et la Plaine se lvent
pour le suivre. La Montagne seule reste  sa place. Alors les derniers
dputs de la droite reviennent, et lui reprochent de ne pas partager le
danger commun. Les tribunes au contraire engagent avec des signes les
montagnards  rester sur leurs bancs, comme si un grand pril les menaait
au dehors. Cependant les montagnards cdent par un sentiment de pudeur, et
toute la convention, ayant  sa tte Hrault-Schelles, se prsente dans
les cours du Palais-National, et du ct du Carrousel. Les sentinelles
s'cartent et laissent passer l'assemble. Elle arrive en prsence des
canonniers,  la tte desquels se trouvait Henriot. Le prsident lui
signifie d'ouvrir passage  l'assemble. Vous ne sortirez pas, leur dit
Henriot, que vous n'ayez livr les vingt-deux.--Saisissez ce rebelle, dit
le prsident aux soldats. Alors Henriot faisant reculer son cheval, et
s'adressant  ses canonniers, leur dit: Canonniers,  vos pices!
Quelqu'un aussitt saisit fortement Hrault-Schelles par le bras, et le
ramne d'un autre ct. On se rend dans le jardin pour renouveler la mme
exprience. Quelques groupes criaient _vive la nation!_ d'autres _vive la
convention! vive Marat!  bas le ct droit!_ Hors du jardin, des
bataillons, autrement disposs que ceux qui entouraient le Carrousel,
faisaient signe aux dputs de venir les joindre. La convention, pour s'y
rendre, s'avance vers le Pont-Tournant, mais l elle trouve un nouveau
bataillon qui lui ferme la sortie du jardin. Dans ce moment, Marat,
entour de quelques enfans qui criaient _vive Marat!_ s'approche du
prsident, et lui dit: Je somme les dputs qui ont abandonn leur poste
d'y retourner.

L'assemble en effet, dont ces preuves rptes ne faisaient que
prolonger l'humiliation, rentre dans la salle de ses sances, et chacun
reprend sa place. Couthon monte alors  la tribune. Vous voyez bien,
dit-il avec une assurance qui confond l'assemble, que vous tes
respects, obis par le peuple; vous voyez que vous tes libres, et que
vous pouvez voter sur la question qui vous est soumise; htez-vous donc de
satisfaire aux voeux du peuple. Legendre propose de retrancher de la
liste des vingt-deux ceux qui ont offert leur dmission, et d'excepter de
la liste des douze Boyer-Fonfrde et Saint-Martin, qui se sont opposs aux
arrestations arbitraires; il propose de les remplacer par Lebrun et
Clavire. Marat insiste pour qu'on raie de la liste Lanthenas, Ducos et
Dusaulx, et qu'on y ajoute Fermont et Valaz. Ces propositions sont
adoptes; et on est prt  passer aux voix. La Plaine intimide commenait
 dire qu'aprs tout les dputs mis en arrestation chez eux ne seraient
pas tant  plaindre, et qu'il fallait mettre fin  cette scne terrible.
Le ct droit demande l'appel nominal pour faire honte aux membres du
_ventre_ de leur faiblesse; mais l'un d'eux fournit  ses collgues un
moyen honnte pour sortir de cette situation difficile. Il ne vote pas,
dit-il, parce qu'il n'est pas libre. A son exemple, les autres refusent de
voter. Alors la Montagne seule, et quelques autres membres, dcrtent la
mise en arrestation des dputs dnoncs par la commune.

Tel fut le clbre vnement du 2 juin, plus connu sous le nom du 31 mai.
Ce fut contre la reprsentation nationale un vrai 10 aot; car, les
dputs une fois en arrestation chez eux, il ne restait plus qu' les
faire monter sur l'chafaud, et c'tait peu difficile. Ici finit une re
principale de la rvolution, qui a servi de prparation  la plus terrible
et  la plus grande de toutes, et dont il faut se rappeler l'ensemble pour
la bien apprcier. Au 10 aot, la rvolution, ne contenant plus ses
dfiances, attaque le palais du monarque, pour se dlivrer de craintes
insupportables. La premire ide qu'on a, c'est de suspendre Louis XVI,
et d'ajourner son sort  la runion de la prochaine convention nationale.
Le monarque suspendu, et le pouvoir restant aux mains des diffrentes
autorits populaires, nat la question de savoir comment on usera de ce
pouvoir. Alors les divisions qui s'taient dj prononces entre les
partisans de la modration et ceux d'une nergie inexorable, clatent sans
mnagement: la commune, compose de tous les hommes ardens, attaque la
lgislative et l'insulte en la menaant du tocsin. Dans ce moment, la
coalition, ranime par le 10 aot, se presse d'avancer; le danger
augmente, provoque de plus en plus la violence, dcrie la modration, et
pouss les passions aux plus grands excs. Longwy, Verdun tombent au
pouvoir de l'ennemi. En voyant approcher Brunswick, on devance les
cruauts qu'il annonce dans ses manifestes, et on frappe de terreur ses
partisans cachs, par les pouvantables journes de septembre. Bientt,
sauve par le beau sang-froid de Dumouriez, la France a le temps de
s'agiter encore pour cette grande question de l'usage modr ou
impitoyable du pouvoir. Septembre devient un pnible sujet de reproches:
les modrs s'indignent; les violens veulent qu'on se taise sur des maux
qu'ils disent invitables et irrparables. De cruelles personnalits
ajoutent les haines individuelles aux haines d'opinion; la discorde est
excite au plus haut point. Alors arrive le moment de statuer sur le sort
de Louis XVI. On fait sur sa personne l'application des deux systmes;
celui de la modration est vaincu, celui de la violence l'emporte; et, en
immolant le roi, la rvolution rompt dfinitivement avec la royaut et
avec tous les trnes.

La coalition, ranime encore par le 21 janvier, comme elle l'avait t
dj par le 10 aot, ragit de nouveau et nous fait essuyer des revers.
Dumouriez, arrt dans ses progrs par des circonstances contraires et par
le dsordre de toutes les administrations, s'irrite contre les jacobins
auxquels il impute ses revers, sort alors de son indiffrence politique,
se prononce tout  coup pour la modration, la compromet en employant pour
elle son pe et l'tranger, et choue enfin contre la rvolution, aprs
avoir mis la rpublique dans le plus grand pril. Dans ce mme moment la
Vende se lve; les dpartemens, tous modrs, deviennent menaans; jamais
le danger ne fut plus grand pour la rvolution. Des revers, des trahisons,
fournissent aux jacobins un prtexte pour calomnier les rpublicains
modrs, et un motif pour demander la dictature judiciaire et excutive.
Ils proposent un essai de tribunal rvolutionnaire et de comit de salut
public. Vive dispute  ce sujet. Les deux partis en viennent, sur ces
questions, aux dernires extrmits; ils ne peuvent plus demeurer en
prsence. Au 10 mars, les jacobins tentent de frapper les chefs des
girondins, mais leur tentative, trop prmature, choue. Alors ils se
prparent mieux; ils provoquent des ptitions, soulvent des sections et
s'insurgent lgalement. Les girondins rsistent en instituant une
commission charge de poursuivre les complots de leurs adversaires; cette
commission agit contre les jacobins, les soulve et est emporte dans un
orage. Replace le lendemain, elle est emporte de nouveau dans l'horrible
tempte du 31 mai. Enfin, le 2 juin, ses membres et les dputs qu'elle
devait dfendre, sont enlevs du sein de la reprsentation nationale, et,
comme Louis XVI, la dcision de leur sort est ajourne  une poque o la
violence sera suffisante pour les conduire  l'chafaud.

Tel est donc l'espace que nous avons parcouru depuis le 10 aot jusqu'au
31 mai. C'est une longue lutte entre les deux systmes sur l'emploi des
moyens. Le danger toujours croissant a rendu la dispute toujours plus
vive, plus envenime, et la gnreuse dputation de la Gironde, puise
Pour avoir voulu sauver septembre, pour avoir voulu empcher le 21
janvier, le tribunal rvolutionnaire et le comit de salut public, expire
lorsque le danger plus grand a rendu la violence plus urgente et la
modration moins admissible. Maintenant, toute lgalit tant vaincue,
toute rclamation touffe avec la suspension des girondins, et le pril
devenant plus effrayant que jamais par l'insurrection mme qui s'efforcera
de venger la Gironde, la violence va se dployer sans obstacle et sans
mesure, et la terrible dictature du tribunal rvolutionnaire et du comit
de salut public va se complter. Ici commencent des scnes plus grandes et
plus horribles cent fois que toutes celles qui ont indign les girondins.
Pour eux leur histoire est finie; il ne reste plus  y ajouter que le
rcit de leur mort hroque. Leur opposition a t dangereuse,
leur indignation impolitique, ils ont compromis la rvolution, la libert
et la France; ils ont compromis mme la modration en la dfendant avec
aigreur, et en mourant ils ont entran dans leur chute tout ce qu'il y
avait de plus gnreux et de plus clair en France. Cependant, qui ne
voudrait avoir rempli leur rle? qui ne voudrait avoir commis leurs
fautes? Est-il possible, en effet, de laisser couler le sang sans
rsistance et sans indignation?



CHAPITRE X.


PROJETS DES JACOBINS APRS LE 31 MAI.--RENOUVELLEMENT DES COMITS ET DU
MINISTRE.--DISPOSITIONS DES DPARTEMENS APRS LE 31 MAI. LES GIRONDINS
PROSCRITS VONT LES SOULEVER CONTRE LA CONVENTION,--DCRETS DE LA
CONVENTION CONTRE LES DPARTEMENS INSURGS.--ASSEMBLES ET ARMES
INSURRECTIONNELLES EN BRETAGNE ET EN NORMANDIE.--VNEMENS MILITAIRES SUR
LE RHIN ET AU NORD.--ENVAHISSEMENT DES FRONTIRES DE L'EST PAR LES
COALISS; RETRAITE DE CUSTINE.--SIGE DE MAYENCE PAR LES PRUSSIENS.
--CHECS DE L'ARME DES ALPES. SITUATION DE L'ARME DES PYRNES.--LES
VENDENS S'EMPARENT DE FONTENAY ET DE SAUMUR.--DANGERS IMMINENS DE LA
RPUBLIQUE A L'INTRIEUR ET A L'EXTRIEUR.--TRAVAUX ADMINISTRATIFS DE LA
CONVENTION; CONSTITUTION DE 1793.--CHECS DES INSURGS FDRALISTES A
VREUX.--DFAITE DES VENDENS DEVANT NANTES.--VICTOIRE CONTRE LES
ESPAGNOLS DANS LE ROUSSILLON.--MARAT EST ASSASSIN PAR CHARLOTTE CORDAY;
HONNEURS FUNBRES RENDUS A SA MMOIRE; JUGEMENT ET EXCUTION DE CHARLOTTE
CORDAY.


Le dcret rendu le 2 juin contre les vingt-deux dputs du ct droit, et
contre les membres de la commission des _douze_, portait qu'ils seraient
dtenus chez eux, et gards  vue par des gendarmes. Quelques-uns se
soumirent volontairement  ce dcret, et se constiturent en tat
d'arrestation, pour faire preuve d'obissance  la loi, et pour provoquer
un jugement qui dmontrt leur innocence. Gensonn, Valaz, pouvaient trs
facilement se soustraire  la surveillance de leurs gardiens, mais ils se
refusrent constamment  chercher leur salut dans la fuite. Ils restrent
prisonniers avec leurs collgues Guadet, Ption, Vergniaud, Biroteau,
Gardien, Boileau, Bertrand, Mollevaut et Gommaire. Quelques autres, ne
croyant devoir aucune obissance  une loi arrache par la force, et
n'esprant aucune justice, s'loignrent de Paris, ou s'y cachrent en
attendant de pouvoir en sortir. Leur projet tait de se rendre dans les
dpartemens, pour exciter un soulvement contre la capitale. Ceux qui
prirent cette rsolution taient Brissot, Gorsas, Salles, Louvet, Chambon,
Buzot, Lydon, Rabaut Saint-tienne, Lasource, Grangeneuve, Lesage, Vige,
Larivire et Bergoing. Les deux ministres Lebrun et Clavire, destitus
immdiatement aprs le 2 juin, furent frapps d'un mandat d'arrt par la
commune. Lebrun parvint  s'y soustraire. La mme mesure fut prise contre
Roland, qui, dmissionnaire depuis le 21 janvier, demandait en vain 
rendre ses comptes. Il chappa aux recherches de la commune, et alla se
cacher  Rouen. Madame Roland, poursuivie aussi, ne songea qu' favoriser
l'vasion de son mari; remettant ensuite sa fille aux mains d'un ami sr,
elle se livra avec une noble indiffrence au comit de sa section, et fut
jete dans les prisons avec une multitude d'autres victimes du 31 mai.

La joie tait grande aux Jacobins. On s'y flicitait de l'nergie du
peuple, de sa belle conduite dans les dernires journes, et du
renversement de tous les obstacles que le ct droit n'avait cess
d'opposer  la marche de la rvolution. On convint en mme temps, comme
c'tait l'usage aprs tous les grands vnements, de la manire dont on
prsenterait la dernire insurrection. Le peuple, dit Robespierre, a
confondu tous ses calomniateurs par sa conduite. Quatre-vingt mille hommes
ont t debout pendant prs d'une semaine, sans qu'une proprit ait t
viole, sans qu'une goutte de sang ait t rpandue, et ils ont fait voir
par l si leur but tait, comme on le disait, de profiter du dsordre pour
se livrer au meurtre et au pillage. Leur insurrection a t spontane,
parce qu'elle tait l'effet de la conviction gnrale; et la Montagne
elle-mme, faible, tonne en voyant ce mouvement, a prouv qu'elle
n'avait pas concouru  le produire. Ainsi cette insurrection a t _toute
morale_ et toute populaire.

C'tait l tout  la fois donner une couleur favorable  l'insurrection,
adresser une censure indirecte  la Montagne, qui avait montr quelque
hsitation le 2 juin, repousser le reproche de conspiration adress aux
meneurs du ct gauche, et flatter agrablement le parti populaire qui
avait tout fait, et si bien, par lui-mme. Aprs cette interprtation,
reue avec acclamation par les jacobins, et depuis rpte par tous les
chos du parti victorieux, on se hta de demander compte  Marat d'un mot
qui faisait beaucoup de bruit. Marat, qui ne trouvait jamais qu'un moyen
de terminer les hsitations rvolutionnaires, la dictature, Marat, voyant
qu'on tergiversait encore le 2 juin, avait rpt, ce jour-l comme tous
les autres: _Il nous faut un chef_. Somm d'expliquer ce propos, il le
justifia  sa manire, et les jacobins s'en contentrent bien vite,
satisfaits d'avoir prouv leurs scrupules et la svrit de leurs
principes rpublicains. On prsenta aussi quelques observations sur la
tideur de Danton, qui semblait s'tre amolli depuis la suppression de la
commission des douze, et dont l'nergie, soutenue jusqu'au 31 mai, n'tait
pas alle jusqu'au 2 juin. Danton tait absent; Camille Desmoulins, son
ami, le dfendit chaudement, et on se hta de mettre fin  cette
explication, par mnagement pour un personnage aussi important, et pour
viter des discussions trop dlicates; car, bien que l'insurrection ft
consomme, elle tait loin d'tre universellement approuve dans le parti
victorieux.

On savait en effet que le comit de salut public, et beaucoup de
montagnards, avaient vu avec effroi ce coup d'tat populaire. La chose
faite, il fallait en profiter, sans la remettre en discussion. On s'occupa
donc aussitt d'user promptement et utilement de la victoire.

Il y avait pour cela diffrentes mesures  prendre. Renouveler les comits
o s'taient placs tous les partisans du ct droit, s'emparer par les
comits de la direction des affaires, changer les ministres, surveiller la
correspondance, arrter  la poste les crits dangereux, ne laisser
arriver dans les provinces que les crits reconnus utiles (car, disait
Robespierre, la libert de la presse doit tre entire, sans doute, mais
ne pas tre employe  perdre la libert), former sur-le-champ l'arme
rvolutionnaire dont l'institution avait t dcrte, et dont
l'intervention tait indispensable pour faire excuter  l'intrieur les
dcrets de la convention, effectuer l'emprunt forc d'un milliard sur les
riches: tels furent les moyens proposs et adopts unanimement par les
jacobins. Mais une mesure dernire fut juge plus ncessaire encore que
toutes les autres, c'tait la rdaction, sous huit jours, de la
constitution rpublicaine. Il importait de prouver que l'opposition des
girondins avait seule empch l'accomplissement de cette grande tche, de
rassurer la France par de bonnes lois, et de lui prsenter un pacte
d'union autour duquel elle pt se rallier tout entire. Tel fut le voeu
mis  la fois par les jacobins, les cordeliers, les sections et la
commune.

La convention, docile  ce voeu irrsistible et rpt sous tant de
formes, renouvela tous ses comits de sret gnrale, des finances, de la
guerre, de lgislation, etc. Le comit de salut public, dj charg de
trop d'affaires et qui n'tait point encore assez suspect pour qu'on ost
en destituer brusquement tous les membres, fut seul maintenu. Lebrun fut
remplac aux relations extrieures par Deforgues, et Clavire aux finances
par Destournelles. On regarda comme non avenu le projet de constitution
prsent par Condorcet, d'aprs les vues des girondins; le comit de salut
public dut en prsenter un autre sous huit jours. On lui adjoignit cinq
membres pour ce travail. Enfin il reut ordre de prparer un mode
d'excution pour l'emprunt forc, et un projet d'organisation pour l'arme
rvolutionnaire.

Les sances de la convention avaient un aspect tout nouveau depuis le 31
mai. Elles taient silencieuses, et presque tous les dcrets taient
adopts sans discussion. Le ct droit et une partie du centre ne votaient
plus; ils semblaient protester par leur silence contre toutes les
dcisions prises depuis le 2 juin, et attendre les nouvelles des
dpartemens. Marat avait cru devoir par justice se suspendre lui-mme,
jusqu' ce que ses adversaires les girondins fussent jugs. En attendant,
il renonait, disait-il,  ses fonctions, et se bornait  clairer la
convention dans sa feuille. Les deux dputs Doulcet et Fonfrde de
Bordeaux rompirent seuls le silence de l'assemble. Doulcet dnona le
comit d'insurrection, qui n'avait pas cess de se runir  l'vch, et
qui, arrtant les paquets  la poste, les dcachetait, et les renvoyait
dcachets  leur adresse, avec son timbre, portant ces mots: _Rvolution
du 31 mai_. La convention passa  l'ordre du jour. Fonfrde, membre de la
commission des douze, mais except du dcret d'arrestation, parce qu'il
s'tait oppos aux mesures de cette commission, Fonfrde monta  la
tribune, et demanda l'excution du dcret qui ordonnait sous trois jours
le rapport sur les dtenus. Cette rclamation excita quelque tumulte. Il
faut, dit Fonfrde, prouver au plus tt l'innocence de nos collgues. Je
ne suis rest ici que pour les dfendre, et je vous dclare qu'une force
arme s'avance de Bordeaux pour venger les attentats commis contre eux.
De grands cris s'levrent  ces paroles, l'ordre du jour repoussa la
proposition de Fonfrde, et on retomba aussitt dans un silence profond.
Ce sont, dirent les jacobins, _les derniers cris des crapauds du marais_.

La menace faite par Fonfrde du haut de la tribune n'tait point vaine, et
non seulement les Bordelais, mais les habitans de presque tous les
dpartemens taient prts  prendre les armes contre la convention. Leur
mcontentement datait de plus loin que le 2 juin; il avait commenc avec
les querelles entre les montagnards et les girondins. On doit se souvenir
que, dans toute la France, les municipalits et les sections taient
divises. Les partisans du systme montagnard occupaient les municipalits
et les clubs; les rpublicains modrs, qui, au milieu des crises de la
rvolution, voulaient conserver l'quit ordinaire, s'taient tous
retirs, au contraire, dans les sections. Dj la rupture avait clat
dans plusieurs villes. A Marseille, les sections avaient dpouill la
municipalit de ses pouvoirs, pour les transporter  un _comit central_;
elles avaient en outre institu de leur chef un tribunal populaire pour
juger les patriotes accuss d'excs rvolutionnaires. Les commissaires
Bayle et Boisset cassrent en vain ce comit et ce tribunal; leur autorit
fut toujours mconnue, et les sections taient restes en insurrection
permanente contre la rvolution. A Lyon, il y avait eu un combat sanglant.
Il s'agissait de savoir si un arrt municipal, portant l'institution
d'une arme rvolutionnaire et d'une taxe de guerre sur les riches, serait
excut. Les sections qui s'y refusaient s'taient dclares en
permanence: la municipalit avait voulu les dissoudre; mais, aides du
directoire de dpartemens, elles avaient rsist. Le 29 mai, on en tait
venu aux mains, malgr la prsence des deux commissaires de la convention,
qui firent de vains efforts pour empcher le combat. Les sections
victorieuses, aprs avoir pris d'assaut l'arsenal et l'htel-de-ville,
avaient destitu la municipalit, ferm le club jacobin, o Chalier
excitait les plus grands orages, et s'taient empares de la souverainet
de Lyon. Il y avait eu quelques centaines de morts dans ce combat. Les
reprsentans Nioche et Gauthier restrent dtenus tout un jour; dlivrs
ensuite, ils se retirrent auprs de leurs collgues Albite et
Dubois-Cranc, qui, comme eux, avaient une mission pour l'arme des Alpes.

Telle tait la situation de Lyon et du Midi dans les derniers jours de
mai. Bordeaux n'offrait pas un aspect plus rassurant. Cette ville, avec
toutes celles de l'Ouest, de la Bretagne et de la Normandie, attendait
pour agir que les menaces, si long-temps rptes contre les dputs des
provinces, fussent ralises. C'est dans ces dispositions que les
dpartemens apprirent les vnemens de la fin de mai. La journe du 27, o
la commission des douze avait t supprime une premire fois, causa dj
beaucoup d'irritation, et de toutes parts il fut question de prendre des
arrts improbateurs de ce qui se passait  Paris. Mais le 31 mai, le 2
juin, mirent le comble  l'indignation. La renomme, qui grossit toute
chose, exagra les faits. On rpandit que trente-deux dputs avaient t
massacrs par la commune; que les caisses publiques taient livres au
pillage; que les brigands de Paris s'taient empars du pouvoir, et
allaient le transmettre ou  l'tranger, ou  Marat, ou  d'Orlans. On
s'assembla pour faire des ptitions, et pour se disposer  prendre les
armes contre la capitale. Dans ce moment les dputs fugitifs vinrent
rapporter eux-mmes ce qui s'tait pass, et donner plus de consistance
aux mouvemens qui clataient de toutes parts.

Outre ceux qui s'taient dj vads, plusieurs chapprent encore aux
gendarmes; d'autres mme quittrent l'assemble pour aller fomenter
l'insurrection. Gensonn, Valaz, Vergniaud, s'obstinrent  demeurer,
disant que, s'il tait bon qu'une partie d'entre eux allt rveiller le
zle des dpartemens, il tait utile aussi que les autres restassent en
otages dans les mains de leurs ennemis, pour y faire clater par un
procs, et au pril de leur tte, l'innocence de tous. Buzot, qui n'avait
jamais voulu se soumettre au dcret du 2 juin, se transporta dans son
dpartemens de l'Eure pour y exciter un mouvement parmi les Normands;
Gorsas l'y suivit dans la mme intention. Brissot se rendit  Moulins.
Meilhan, qui n'tait point arrt, mais qui avait donn asile  ses
collgues dans les nuits du 31 mai au 2 juin; Duchtel, que les
montagnards appelaient le revenant du 21 janvier, parce qu'il tait sorti
de son lit pour voter en faveur de Louis XVI, quittrent la convention
pour aller remuer la Bretagne. Biroteau chappa aux gendarmes, et alla
avec Chasset diriger les mouvemens des Lyonnais. Rebecqui, devanant
Barbaroux, qui tait encore retenu, se rendit dans les Bouches-du-Rhne.
Rabaut Saint-tienne accourut  Nmes, pour faire concourir le Languedoc
au mouvement gnral contre les oppresseurs de la convention.

Ds le 13 juin, le dpartemens de l'Eure s'assembla et donna le premier le
signal de l'insurrection. La convention, disait-il, n'tant plus libre, et
le devoir de tous les citoyens tant de lui rendre la libert, il arrtait
qu'une force de quatre mille hommes serait leve pour marcher sur Paris,
et que des commissaires envoys  tous les dpartemens voisins iraient les
engager  imiter leur exemple, et  concerter leurs oprations. Le
dpartemens du Calvados, sant  Caen, fit arrter les deux dputs, Romme
et Prieur de la Cte-d'Or, envoys par la convention pour presser
l'organisation de l'arme des ctes de Cherbourg. Il fut convenu que les
dpartemens de la Normandie s'assembleraient extraordinairement  Caen
pour se fdrer. Tous les dpartemens de la Bretagne, tels que ceux des
Ctes-du-Nord, du Finistre, du Morbihan, d'Ille-et-Vilaine, de la
Mayenne, de la Loire-Infrieure, prirent des arrts semblables, et
dputrent des commissaires  Rennes, pour y tablir l'autorit centrale
de la Bretagne. Les dpartemens du bassin de la Loire, except ceux qui
taient occups par les Vendens, suivirent l'exemple gnral, et
proposrent mme d'envoyer des commissaires  Bourges, d'y former une
convention compose de deux dputs de chaque dpartemens, et d'aller
dtruire la convention usurpatrice ou opprime, sigeant  Paris.

A Bordeaux, la sensation fut extrmement vive. Toutes les autorits
constitues se runirent en assemble, dite _commission populaire de salut
public_, dclarrent que la convention n'tait plus libre, et qu'il
fallait lui rendre la libert; en consquence, elles arrtrent qu'une
force arme serait leve sur-le-champ, et qu'en attendant, une ptition
serait adresse  la convention nationale, pour qu'elle s'expliqut et ft
connatre la vrit sur les journes de juin. Elles dpchrent ensuite
des commissaires  tous les dpartemens, pour les inviter  une coalition
gnrale. Toulouse, ancienne ville parlementaire, o beaucoup de partisans
de l'ancien rgime se cachaient derrire les girondins, avaient dj
institu une force dpartementale de mille hommes. Ses administrations
dclarrent, en prsence des commissaires envoys  l'arme des Pyrnes,
qu'elles ne reconnaissaient plus la convention: elles largirent beaucoup
d'individus emprisonns, en firent incarcrer beaucoup d'autres accuss
d'tre montagnards, et annoncrent ouvertement qu'elles taient prtes 
se fdrer avec les dpartemens du Midi. Les dpartemens suprieurs du
Tarn, de Lot-et-Garonne, de l'Aveyron, du Cantal, du Puy-de-Dme, de
l'Hrault, suivirent l'exemple de Toulouse et de Bordeaux. Nmes se
dclara en tat de rsistance; Marseille rdigea une ptition foudroyante,
remit en activit son tribunal populaire, commena une procdure contre
les _tueurs_, et prpara une force de six mille hommes. A Grenoble, les
sections furent convoques, et leurs prsidens, runis aux autorits
constitues, s'emparrent de tous les pouvoirs, envoyrent des dputs 
Lyon, et voulaient faire arrter Dubois-Cranc et Gauthier, commissaires
de la convention  l'arme des Alpes. Le dpartemens de l'Ain adopta la
mme marche. Celui du Jura, qui avait dj lev un corps de cavalerie et
une force dpartementale de huit cents hommes, protesta de son ct contre
l'autorit de la convention. A Lyon enfin, o les sections rgnaient en
souveraines depuis le combat du 29 mai, on reut et on envoya des dputs
pour se concerter avec Marseille, Bordeaux et Caen; on instruisit
sur-le-champ une procdure contre Chalier, prsident du club Jacobin, et
contre plusieurs autres montagnards. Il ne restait donc sous l'autorit
de la convention que les dpartemens du Nord, et ceux qui composaient le
bassin de la Seine. Les dpartemens insurgs s'levaient  soixante ou
soixante-dix, et Paris devait, avec quinze ou vingt, rsister  tous les
autres, et continuer la guerre avec l'Europe.

A Paris, les avis taient partags sur les moyens  prendre dans ce pril.
Les membres du comit de salut public, Cambon, Barrre, Brard, Treilhard,
Mathieu, patriotes accrdits, quoiqu'ils eussent improuv le 2 juin,
auraient voulu qu'on employt les voies de conciliation. Il fallait,
suivant eux, prouver la libert de la convention par des mesures
nergiques contre les agitateurs, et, au lieu d'irriter les dpartemens
par des dcrets svres, les ramener en leur montrant le danger d'une
guerre civile en prsence de l'tranger. Barrre proposa, au nom du comit
de salut public, un projet de dcret tout  fait conu dans cet esprit.
Dans ce projet, les comits rvolutionnaires, qui s'taient rendus si
redoutables par leurs nombreuses arrestations, devaient tre casss dans
toute la France, ou ramens au but de leur institution, qui tait la
surveillance des trangers suspects; les assembles primaires devaient
tre runies  Paris pour nommer un autre commandant de la force arme, 
la place d'Henriot, qui tait de la nomination des insurgs; enfin, trente
dputs devaient tre envoys aux dpartemens comme otages. Ces mesures
semblaient propres  calmer et  rassurer les dpartemens. La suppression
des comits rvolutionnaires mettait un terme  l'inquisition exerce
contre les suspects; le choix d'un bon commandant assurait l'ordre 
Paris; les trente dputs envoys devaient servir  la fois d'otages et de
conciliateurs. Mais la Montagne n'tait pas du tout dispose  ngocier.
Usant avec hauteur de ce qu'elle appelait l'autorit nationale, elle
repoussa tous les moyens de conciliation. Robespierre fit ajourner le
projet du comit. Danton, levant encore sa voix dans cette circonstance
prilleuse, rappela les crises fameuses de la rvolution, les dangers de
septembre au moment de l'invasion de la Champagne et de la prise de
Verdun; les dangers de janvier, avant que la condamnation du dernier roi
ft dcide; enfin les dangers bien plus grands d'avril, alors que
Dumouriez marchait sur Paris, et que la Vende se soulevait. La
volution, suivant lui, avait surmont tous ces prils; elle tait sortie
victorieuse de toutes ces crises, elle sortirait victorieuse encore de la
dernire. C'est au moment, s'cria-t-il, d'une grande production que les
corps politiques, comme les corps physiques, paraissent toujours menacs
d'une destruction prochaine. Eh bien! la foudre gronde, et c'est au milieu
de ses clats que le grand oeuvre, qui tablira le bonheur de vingt-quatre
millions d'hommes, sera produit. Danton voulait que, par un dcret commun
 tous les dpartemens, il leur ft enjoint de se rtracter vingt-quatre
heures aprs sa rception, sous peine d'tre mis hors la loi. La voix
puissante de Danton, qui n'avait jamais retenti dans les grands prils
sans ranimer les courages, produisit son effet accoutum. La convention,
quoiqu'elle n'adoptt pas exactement les mesures proposes, rendit
nanmoins les dcrets les plus nergiques. Premirement, elle dclara,
quant au 31 mai et au 2 juin, que le peuple de Paris, en s'insurgeant,
avait bien mrit de la patrie[1]; que les dputs,

[Note 1: Dcret du 13 juin.]

qui d'abord devaient tre mis en arrestation chez eux, et dont
quelques-uns s'taient vads, seraient transfrs dans une maison de
force, pour y tre dtenus comme les prisonniers ordinaires; qu'un appel
de tous les dputs serait fait, et que les absens sans commission ou sans
autorisation, seraient dchus et remplacs par leurs supplans; que les
autorits dpartementales ou municipales ne pourraient ni se dplacer, ni
se transporter d'un lieu dans un autre; qu'elles ne pourraient
correspondre entre elles, et que tous commissaires envoys de dpartemens
 dpartemens, dans le but de se coaliser, devaient tre saisis
sur-le-champ par les bons citoyens, et envoys  Paris sous escorte. Aprs
ces mesures gnrales, la convention cassa l'arrt du dpartemens de
l'Eure; elle mit en accusation les membres du dpartemens du Calvados, qui
avaient arrt deux de ses commissaires; elle se conduisit de mme 
l'gard de Buzot, instigateur de la rvolte des Normands; elle fit partir
deux dputs, Mathieu et Treilhard, pour les dpartemens de la Gironde, de
la Dordogne, de Lot-et-Garonne, qui demandaient des explications avant de
s'insurger. Elle manda les autorits de Toulouse, cassa le tribunal et le
comit central de Marseille; dcrta Barbaroux, et mit les patriotes
incarcrs sous la sauvegarde de la loi. Enfin, elle envoya Robert Lindet
 Lyon, pour y aller prendre connaissance des faits, et y faire un rapport
sur l'tat de cette ville.

Ces dcrets, rendus successivement dans le courant de juin, branlrent
beaucoup de dpartemens, peu habitus  lutter avec l'autorit centrale.
Intimids, incertains, ils rsolurent d'attendre l'exemple que leur
donneraient des dpartemens plus puissans, ou plus engags dans la
querelle.

Les administrations de la Normandie, excites par la prsence des dputs
qui s'taient joints  Buzot, tels que Barbaroux, Guadet, Louvet, Salles,
Ption, Bergoing, Lesage, Cussy, Kervlgan, poursuivirent leurs premires
dmarches, et fixrent  Caen le sige d'un comit central des
dpartemens. L'Eure, le Calvados, l'Orne, y envoyrent des commissaires.
Les dpartemens de la Bretagne, qui s'taient d'abord confdrs  Rennes,
dcidrent qu'ils se joindraient  l'assemble centrale de Caen, et qu'ils
y dpcheraient des dputs. Le 30 juin, en effet, les envoys du
Morbihan, du Finistre, des Ctes-du-Nord, de la Mayenne,
d'Ille-et-Vilaine, de la Loire-Infrieure, runis  ceux du Calvados, de
l'Eure et de l'Orne, se constituent en _assemble centrale de rsistance 
l'oppression_, promettent de maintenir l'galit, l'unit,
l'indivisibilit de la rpublique, mais jurent haine aux anarchistes, et
s'engagent  n'employer leurs pouvoirs que pour assurer le respect des
personnes, des proprits et de la souverainet du peuple. Aprs s'tre
ainsi constitus, ils dcident qu'il sera fourni par chaque dpartemens
des contingens destins  composer une force arme suffisante pour aller 
Paris rtablir la reprsentation nationale dans son intgrit. Flix
Wimpffen, gnral de l'arme qui devait s'organiser le long des ctes de
Cherbourg, est nomm commandant de l'arme dpartementale. Il accepte, et
se revt aussitt du titre qu'il vient de recevoir. Mand  Paris par le
ministre de la guerre, il rpond qu'il n'y a qu'un moyen de faire la paix,
c'est de rvoquer tous les dcrets rendus depuis le 31 mai; qu' ce prix
les dpartemens fraterniseront avec la capitale, mais que, dans le cas
contraire, il ne peut aller  Paris qu' la tte de soixante mille
Normands et Bretons.

Le ministre, en mme temps qu'il appelait Wimpffen  Paris, ordonnait au
rgiment des dragons de la Manche, stationn dans la Normandie, de partir
sur-le-champ pour se rendre  Versailles. A cette nouvelle, tous les
fdrs dj rassembls  vreux se mirent en bataille, la garde nationale
se joignit  eux, et on ferma aux dragons le chemin de Versailles.
Ceux-ci, ne voulant pas en venir aux mains, promirent de ne pas partir, et
fraternisrent en apparence avec les fdrs. Les officiers crivirent
secrtement  Paris qu'ils ne pouvaient obir sans commencer la guerre
civile. On leur permit alors de rester.

L'assemble de Caen dcida que les bataillons bretons dj arrivs
seraient dirigs de Caen sur vreux, rendez-vous gnral de toutes les
forces. On expdia sur ce point des vivres, des armes, des munitions, des
fonds pris dans les caisses publiques. On y envoya des officiers gagns 
la cause du fdralisme, et beaucoup de royalistes cachs qui se jetaient
dans tous les soulvemens, et prenaient le masque du rpublicanisme pour
combattre la rvolution. Parmi les contre-rvolutionnaires de cette espce
tait le nomm Puisaye, qui affichait un grand zle pour la cause des
girondins, et que Wimpffen, royaliste dguis, nomma gnral de brigade,
et chargea du commandement de l'avant-garde dj runie  vreux. Cette
avant-garde pouvait s'lever  cinq ou six mille hommes, et s'augmentait
tous les jours de nouveaux contingens. Les braves Bretons accouraient de
toutes parts, et annonaient d'autres bataillons qui devaient les suivre
en plus grand nombre. Une circonstance les empchait de venir tous en
masse, c'tait la ncessit de garder les ctes de l'Ocan contre les
flottes anglaises, et d'envoyer des bataillons contre la Vende, qui
dbordait dj jusqu' la Loire, et semblait prte  la franchir. Quoique
les Bretons des campagnes fussent dvous au clerg, ceux des villes
taient rpublicains sincres, et, tout en combattant Paris, ils n'en
voulaient pas moins continuer une guerre opinitre contre la Vende.

Telle tait la situation des choses dans la Bretagne et la Normandie, vers
les premiers jours de juillet. Dans les dpartemens voisins de la Loire,
on s'tait ralenti; des commissaires de la convention, qui se trouvaient
alors sur les lieux pour diriger les nouvelles leves sur la Vende,
avaient engag les administrateurs  attendre les vnemens avant de se
compromettre davantage. L, pour le moment, on ne songeait plus  envoyer
des dputs  Bourges, et on observait une grande rserve.

A Bordeaux, l'insurrection tait permanente et nergique. Les dputs
Treilhard et Mathieu furent gards  vue ds leur arrive, et il fut
question d'abord de les garder comme otages; cependant, sans en venir 
cette extrmit, on les somma de comparatre devant la commission
populaire, o les bourgeois, qui les regardaient comme des envoys
_maratistes_, les accueillirent assez mal. On les interrogea sur ce qui
s'tait pass  Paris; et, aprs les avoir entendus, la commission dclara
que, d'aprs leur dposition mme, la convention n'avait pas t libre au
2 juin, ne l'tait plus depuis cette poque; qu'ils n'taient eux-mmes
que les envoys d'une assemble sans caractre lgal, et qu'en consquence
ils n'avaient qu' sortir du dpartemens.

Ils furent en effet reconduits sur les limites, et immdiatement aprs on
dcrta  Bordeaux les mesures qui venaient d'tre prises  Caen. On
prpara des subsistances et des armes; on dtourna les fonds publics, et
une avant-garde fut porte  Langon, en attendant le corps principal qui
devait partir sous peu de jours. Ceci se passait encore dans les derniers
jours de juin et les premiers de juillet.

Les dputs Mathieu et Treilhard, trouvant moins de rsistance, et pouvant
mieux se faire entendre dans les dpartemens de la Dordogne, de la Vienne,
de Lot-et-Garonne, parvinrent  calmer les esprits, et russirent, par
leur caractre conciliateur,  empcher des mesures hostiles et  gagner
du temps dans l'intrt de la convention. Mais dans les dpartemens plus
levs, dans les montagnes de la Haute-Loire, et sur leur revers, dans
l'Hrault, le Gard, sur tous les bords du Rhne, l'insurrection fut
gnrale: le Gard et l'Hrault mirent leurs bataillons en marche, et les
envoyrent au Pont-Saint-Esprit, pour y occuper les passages du Rhne, et
y faire leur jonction avec les Marseillais qui devaient remonter ce
fleuve. Les Marseillais, en effet, refusant d'obtemprer aux dcrets de la
convention, maintinrent leur tribunal, n'largirent point les patriotes
incarcrs, et firent mme commencer les excutions.

Ils formrent une arme de six mille hommes, qui s'avana d'Aix sur
Avignon, et qui, se liant aux Languedociens runis au Pont-Saint-Esprit,
devait soulever dans sa marche les rives du Rhne, de l'Isre et de la
Drme, et se coaliser enfin avec les Lyonnais et avec les montagnards de
l'Ain et du Jura. A Grenoble, les administrations fdralises luttaient
contre Dubois-Cranc, et menaaient mme de l'arrter. N'osant encore
lever des troupes, elles avaient envoy des dputs pour fraterniser avec
Lyon. Dubois-Cranc, avec l'arme dsorganise des Alpes, se trouvait au
milieu d'une ville presque rvolte, qui lui disait chaque jour que le
Midi pouvait se passer du Nord; il avait  garder la Savoie, o les
illusions inspires d'abord par la libert et par l domination franaise
taient dissipes, o l'on se plaignait des leves d'hommes et des
assignats, et o l'on ne comprenait rien  cette rvolution si agite et
si diffrente de ce qu'on l'avait crue d'abord. Il avait sur ses cts la
Suisse, o les migrs s'agitaient, et o Berne voulait de nouveau envoyer
garnison  Genve; et sur ses derrires, enfin, Lyon, qui interceptait sa
correspondance avec le comit de salut public.

A Lyon on avait reu Robert Lindet; mais on avait prt en sa prsence
mme le serment fdraliste: UNIT, INDIVISIBILIT DE LA RPUBLIQUE; HAINE
AUX ANARCHISTES, ET REPRSENTATION NATIONALE TOUT ENTIRE. Loin d'envoyer
 Paris les patriotes arrts, on avait continu les procdures commences
contre eux. Une nouvelle autorit, compose des dputs des communes et
des membres des corps constitus, s'tait forme sous le titre de
_Commission populaire et rpublicaine de salut public de Rhne-et-Loire_.
Cette assemble venait de dcrter l'organisation d'une force
dpartementale, pour se coaliser avec les frres du Jura, de l'Isre, des
Bouches-du-Rhne, de la Gironde et du Calvados. Cette force tait dj
toute prte; on avait dcid en outre la leve d'un subside; et l, comme
dans tous les autres dpartemens, on n'attendait plus qu'un signal pour se
mettre en mouvement. Dans le Jura, ds qu'on apprit la nouvelle que les
deux dputs Bassal et Garnier de Troyes, envoys pour rtablir
l'obissance envers la convention, avaient runi  Dle quinze cents
hommes de troupe de ligne, plus de quatorze mille montagnards avaient pris
les armes, et se disposaient  les envelopper.

Si l'on considre l'tat de la France dans les premiers jours de juillet
1793[1], on verra qu'une colonne sortie de la Bretagne et de la Normandie,

[Note 1: Rapport de Cambon sur les travaux du comit de salut public,
depuis le 10 avril jusqu'au 10 juillet.]

et porte jusqu' Evreux, ne se trouvait qu' quelques lieues de Paris;
qu'une autre s'avanait de Bordeaux, et pouvait entraner  sa suite tous
les dpartemens du bassin de la Loire, encore incertains; que six mille
Marseillais, posts  Avignon, en attendant les Languedociens au
Pont-Saint-Esprit, occup dj par huit cents Nmois, taient  porte de
se runir  Lyon avec tous les fdrs de Grenoble, de l'Ain et du Jura,
pour fondre,  travers la Bourgogne, sur Paris. En attendant cette
jonction gnrale, les fdralistes prenaient tous les fonds dans les
caisses, interceptaient les subsistances et les munitions envoyes aux
armes, et remettaient en circulation les assignats rentrs par la vente
des biens nationaux. Une circonstance remarquable, et qui caractrise bien
l'esprit des partis, c'est que les deux factions s'adressaient les mmes
reproches et s'attribuaient le mme but. Le parti de Paris et de la
Montagne imputait aux fdralistes de vouloir perdre la rpublique en la
divisant, et de s'entendre avec les Anglais pour faire un roi, qui serait
ou le duc d'Orlans, ou Louis XVII, ou le duc d'York. De son ct, le
parti des dpartemens et des fdralistes accusait la Montagne de vouloir
amener la contre-rvolution par l'anarchie, et disait que Marat,
Robespierre, Danton, taient vendus  l'Angleterre ou  d'Orlans. Ainsi
des deux cts, c'tait la rpublique qu'on prtendait sauver, et la
monarchie dont on croyait combattre le retour. Dplorable et ordinaire
aveuglement des partis!

Mais ce n'tait l qu'une portion des dangers de notre malheureuse patrie.
L'ennemi du dedans n'tait  craindre qu' cause de l'ennemi du dehors,
devenu plus redoutable que jamais. Tandis que des armes de Franais
s'avanaient des provinces vers le centre, des armes d'trangers
entouraient de nouveau la France et la menaaient d'une invasion presque
invitable. Depuis la bataille de Nerwinde et la dfection de Dumouriez,
une suite effrayante de revers nous avait fait perdre nos conqutes et
notre frontire du Nord. On se souvient que Dampierre, nomm gnral en
chef, avait ralli l'arme sous les murs de Bouchain, et lui avait rendu
l un peu d'ensemble et de courage. Heureusement pour la rvolution, les
Coaliss, fidles au plan mthodique arrt au commencement de la
campagne, ne voulaient percer sur aucun point, et ne devaient pntrer en
France que lorsque le roi de Prusse, aprs avoir pris Mayence, pourrait
s'avancer dans le coeur de nos provinces. S'il s'tait trouv chez les
gnraux de la coalition un peu de gnie ou un peu d'union, la cause de la
rvolution tait perdue. Aprs Nerwinde et la dfection de Dumouriez, ils
auraient d marcher en avant, ne laisser aucun repos  notre arme battue,
divise et trahie; et, soit qu'on la ft prisonnire, soit qu'on la
rejett dans les places fortes, nos campagnes restaient ouvertes 
l'ennemi victorieux. Mais les allis tinrent un congrs  Anvers pour
rgler les oprations ultrieures de la guerre. Le duc d'York, le prince
de Cobourg, le prince d'Orange et divers gnraux dcidrent entre eux ce
qu'il convenait de faire. On rsolut de prendre Cond et Valenciennes,
pour donner  la maison d'Autriche de nouvelles places fortes dans les
Pays-Bas, et de s'emparer de Dunkerque, pour assurer  l'Angleterre ce
port si dsir sur le continent. Ces conventions faites, on recommena les
oprations. Les Anglais, les Hollandais taient arrivs en ligne. Le duc
d'York commandait vingt mille Autrichiens et Hanovriens; le prince
d'Orange quinze mille Hollandais; le prince de Cobourg avait quarante-cinq
Mille Autrichiens et huit mille Hessois. Le prince de Hohenlohe occupait
avec trente mille Autrichiens Namur et Luxembourg, et liait l'arme
coalise des Pays-Bas avec l'arme prussienne charge du sige de Mayence.
Ainsi quatre-vingt ou quatre-vingt dix mille hommes menaaient le Nord.

Dj les coaliss faisaient le blocus de Cond, et la plus grande ambition
du gouvernement franais tait de dbloquer cette place. Dampierre, brave,
mais se dfiant de ses soldats, n'osait pas attaquer ces masses
formidables. Cependant, press par les commissaires de la convention, il
ramne notre arme au camp de Famars sous Valenciennes, et le 1er mai il
attaque sur plusieurs colonnes les Autrichiens retranchs dans les bois de
Vicogne et de Saint-Amand. Les combinaisons militaires taient timides
encore; former une masse, saisir le point faible de l'ennemi, et le
frapper hardiment, tait une tactique inconnue aux deux partis. Dampierre
se jette avec bravoure, mais en petites masses, sur un ennemi divis
lui-mme, et qu'il et t facile d'accabler sur un point; puni de sa
faute, il est repouss aprs un combat acharn. Le 9 mai il recommence
l'attaque; il tait moins divis que la premire fois, mais les ennemis
avertis l'taient moins aussi; et, tandis qu'il fait des efforts hroques
pour dcider de la prise d'une redoute qui devait dterminer la jonction
de deux de ses colonnes, il est atteint d'un boulet de canon, et bless 
mort. Le gnral Lamarche, revtu du commandement provisoire, ordonne la
retraite, et ramne l'arme dans le camp de Famars.

Le camp de Famars, situ sous les murs de Valenciennes, et li  cette
place, empchait d'en faire le sige. Les coaliss rsolurent de
l'attaquer le 23 mai. Ils parpillrent leurs troupes, suivant leur
mthode accoutume, en dispersrent inutilement une partie sur une foule
de points que la prudence autrichienne voulait tous garder, et
n'attaqurent pas le camp avec toute la puissance qu'ils auraient pu
dployer. Arrts une journe entire par l'artillerie, honneur de l'arme
franaise, il ne passrent que vers le soir la Ronelle, qui dfendait le
front du camp. Lamarche dcampa la nuit en bon ordre, et vint se poster au
camp de Csar, qui se liait  la place de Bouchain, comme celui de Famars
 Valenciennes. Ici encore il fallait nous poursuivre et nous disperser;
mais l'gosme et la mthode fixrent les coaliss autour de Valenciennes.
Une partie de leur arme, dispose en corps d'observation, se plaa entre
Valenciennes et Bouchain, et fit face au camp de Csar. Une autre division
entreprit le sige de Valenciennes, et le reste continua le blocus de
Cond, qui manquait de vivres, et qu'on esprait rduire sous peu de
jours. Le sige rgulier de Valenciennes fut commenc. Cent quatre-vingts
bouches  feu venaient de Vienne, et cent autres de Hollande;
quatre-vingt-treize mortiers taient dj prpars. Ainsi en juin et en
juillet on affamait Cond, on incendiait Valenciennes, et nos gnraux
occupaient le camp de Csar avec une arme battue et dsorganise. Cond
et Valenciennes rduits, tout devenait  craindre.

L'arme de la Moselle, liant l'arme du Nord  celle du Rhin, avait pass
sous les ordres de Ligneville, quand Beurnonville fut nomm ministre de la
guerre. Elle se trouvait en prsence du prince de Hohenlohe, et n'en avait
rien  craindre, car ce prince, occupant  la fois Namur, Luxembourg et
Trves, avec trente mille hommes au plus, ayant devant lui les places de
Metz et Thionville, ne pouvait rien tenter de dangereux. On venait de
l'affaiblir encore en dtachant sept  huit mille hommes de son corps pour
les joindre  l'arme prussienne. Ds lors il devenait plus facile et plus
convenable que jamais de joindre l'arme active de la Moselle  celle du
Haut-Rhin, pour tenter des oprations importantes.

Sur le Rhin, la campagne prcdente s'tait termine  Mayence. Custine,
aprs ses ridicules dmonstrations autour de Francfort, avait t
contraint de se replier et de s'enfermer  Mayence, o il avait rassembl
une artillerie assez considrable, tire de nos places fortes, et
particulirement de Strasbourg. L, il formait mille projets; tantt il
voulait prendre l'offensive, tantt garder Mayence, tantt mme abandonner
cette place. Enfin il fut rsolu qu'il la garderait et il contribua mme 
dcider le conseil excutif  prendre cette dtermination. Le roi de
Prusse se vit alors forc d'en faire le sige, et c'tait la rsistance
qu'il rencontrait sur ce point, qui empchait les coaliss d'avancer au
Nord.

Le roi de Prusse passa le Rhin  Bacharach, un peu au-dessous de Mayence;
Wurmser, avec quinze mille Autrichiens et quelques mille hommes de Cond,
le franchit un peu au-dessus: le corps hessois de Schoenfeld resta sur la
rive droite devant le faubourg de Cassel. L'arme prussienne n'tait pas
encore aussi forte qu'elle devait l'tre d'aprs les engagements qu'avait
pris Frdric-Guillaume. Ayant envoy un corps considrable en Pologne, il
ne lui restait que cinquante-cinq mille hommes; en y comprenant les
diffrens contingents, Hessois, Saxons et Bavarois. Ainsi, en comptant les
sept  huit mille Autrichiens dtachs de Hohenlohe, les quinze mille
Autrichiens de Wurmser, les cinq ou six mille migrs de Cond, et les
cinquante-cinq mille hommes du roi de Prusse, on peut valuer  prs de
quatre-vingt mille soldats l'arme qui menaait la frontire de l'Est. Nos
places fortes du Rhin renfermaient  peu prs trente-huit mille hommes de
garnison; l'arme active tait de quarante  quarante-cinq mille hommes,
celle de la Moselle de trente; et si l'on avait runi ces deux dernires
sous un seul commandement, et avec un point d'appui comme celui de
Mayence, on aurait pu aller chercher le roi de Prusse lui-mme et
l'occuper au-del du Rhin.

Les deux gnraux de la Moselle et du Rhin auraient d au moins
s'entendre, ils auraient pu disputer, empcher mme le passage du fleuve,
mais ils n'en firent rien. Dans le courant du mois de mars, le roi de
Prusse traversa impunment le Rhin, et ne rencontra sur ses pas que des
avant-gardes qu'il repoussa sans peine. Pendant ce temps, Custine tait 
Worms. Il n'avait pris soin de dfendre ni les bords du Rhin, ni les
revers des Vosges, qui, formant le pourtour de Mayence, auraient pu
arrter la marche des Prussiens. Il accourut, mais s'alarma subitement des
checs essuys par ses avant-gardes; il crut avoir cent cinquante mille
hommes sur les bras, il se figura surtout que Wurmser, qui devait
dboucher par le Palatinat et au-dessus de Mayence, tait sur ses
derrires, et allait le sparer de l'Alsace; il demanda des secours 
Ligneville, qui, tremblant de son ct, n'osa pas dplacer un rgiment;
alors il se mit  fuir, se retira tout d'un trait sur Landau, puis sur
Wissembourg, et songea mme  chercher une protection sous le canon de
Strasbourg. Cette inconcevable retraite ouvrit tous les passages aux
Prussiens, qui vinrent se grouper sous Mayence, et l'investirent sur les
deux rives.

Vingt mille hommes s'taient enferms dans la place, et si c'tait
beaucoup pour la dfense, c'tait beaucoup trop pour l'tat des vivres,
qui ne pouvaient pas suffire  une garnison aussi considrable.
L'incertitude de nos plans militaires avait empch de prendre aucune
mesure pour l'approvisionnement de la ville. Heureusement elle renfermait
deux reprsentants du peuple, Rewbell et l'hroque Merlin de Thionville,
Les gnraux Klber, Aubert-Dubayet et l'ingnieur Meunier, enfin une
garnison qui avait toutes les vertus guerrires, la bravoure, la sobrit,
la constance. L'investissement commena en avril. Le gnral Kalkreuth
formait le sige avec un corps prussien. Le roi de Prusse et Wurmser
taient en observation au pied des Vosges, et faisaient face  Custine. La
garnison renouvelait frquemment ses sorties et tendait fort loin sa
dfense. Le gouvernement franais, sentant la faute qu'il avait commise en
sparant les deux armes de la Moselle et du Rhin, les runit sous
Custine. Ce gnral, disposant de soixante  soixante-dix mille hommes,
ayant les Prussiens et les Autrichiens parpills devant lui, et au-del
Mayence, garde par vingt mille Franais, ne songeait pas  fondre sur le
corps d'observation,  le disperser, et  venir joindre la brave garnison
qui lui tendait la main. Vers le milieu de mai, sentant le danger de son
inaction, il fit une tentative mal combine, mal seconde et qui dgnra
en une droute complte. Suivant son usage, il se plaignit des
subordonns, et fut transport  l'arme du Nord pour rendre
l'organisation et le courage aux troupes retranches au camp de Csar.
Ainsi la coalition qui faisait les siges de Valenciennes et de Mayence,
pouvait, aprs deux places prises, avancer sur notre centre, et effectuer
sans obstacle l'invasion.

Du Rhin aux Alpes et aux Pyrnes, une chane de rvoltes menaait les
derrires de nos armes et interrompait leurs communications. Les Vosges,
le Jura, l'Auvergne, la Lozre, forment, du Rhin aux Pyrnes, une masse
presque continue de montagnes de diffrente tendue et de diverse hauteur.
Les pays de montagnes sont, pour les institutions, les moeurs et les
habitudes, des lieux de conservation. Dans presque toutes celles que nous
venons de dsigner, la population gardait un reste d'attachement pour son
ancienne manire d'tre, et, sans tre aussi fanatise que la Vende, elle
tait nanmoins assez dispose  s'insurger. Les Vosges,  moiti
allemandes, taient travailles par les nobles, par les prtres, et
montraient des dispositions d'autant plus menaantes, que l'arme du Rhin
chancelait davantage. Le Jura tait tout entier insurg pour la Gironde;
et si dans sa rbellion il montrait plus d'esprit de libert, il n'en
tait pas moins dangereux, car quinze  vingt mille montagnards se
rassemblaient autour de Lons-le-Saulnier, et se liaient aux rvolts de
l'Ain et du Rhne. On a vu dans quel tat se trouvait Lyon. Les montagnes
de la Lozre, qui sparent la Haute-Loire du Rhne, se remplissaient de
rvolts  la manire des Vendens. Commands par un ex-constituant nomm
Charrier, ils s'levaient dj au nombre de trente mille, et pouvaient se
joindre par la Loire  la Vende. Aprs, venaient les insurgs
fdralistes du midi. Ainsi, de vastes rvoltes, diffrentes de but et de
principes, mais galement formidables, menaaient les derrires des armes
du Rhin, des Alpes et des Pyrnes.

Le long des Alpes, les Pimontais taient en armes, et voulaient reprendre
sur nous la Savoie et le comt de Nice. Les neiges empchaient le
commencement des hostilits le long du Saint-Bernard, et chacun gardait
ses postes dans les trois valles de Sallenche, de la Tarentaise et de la
Maurienne. Aux Alpes maritimes et  l'arme dite d'Italie, il en tait
autrement. L les hostilits avaient t reprises de bonne heure, et ds
le mois de mai on avait recommenc  se disputer le poste si important de
Saorgio, duquel dpendait la tranquille possession de Nice. En effet, ce
poste une fois occup, les Franais taient matres du Col de Tende, et
tenaient la clef de la grande chane. Aussi les Pimontais avaient mis
autant d'nergie  le dfendre que nous  l'attaquer. Ils avaient, tant en
Savoie que du ct de Nice, quarante mille hommes, renforcs par huit
mille Autrichiens auxiliaires. Leurs troupes, dissmines en plusieurs
corps d'gale force depuis le col de Tende jusqu'au grand Saint-Bernard,
avaient suivi, comme toutes celles de la coalition, le systme des
cordons, et gardaient toutes les valles. L'arme franaise d'Italie tait
dans le plus dplorable tat; compose de quinze mille hommes au plus,
dnue de tout, faiblement commande, il n'tait pas possible d'en obtenir
de grands efforts. Le gnral Biron, qui l'avait commande un instant,
l'augmenta de cinq mille hommes, mais il ne put la pourvoir de tout ce qui
lui tait ncessaire. Si une de ces grandes penses qui nous auraient
perdus au Nord s'tait leve au Midi, notre ruine n'et pas t moins
certaine de ce ct. Les Pimontais pouvaient,  la faveur des glaces qui
paralysaient forcment toute action du ct des grandes Alpes, transporter
toutes leurs forces aux Alpes du Midi, et, dbouchant sur Nice avec une
masse de trente mille hommes, culbuter notre arme d'Italie, la refouler
sur les dpartemens insurgs, la disperser entirement, favoriser le
soulvement des deux rives du Rhne, s'avancer peut-tre jusqu' Grenoble
et Lyon, prendre l par derrire notre arme engage dans les plaines de
la Savoie, et envahir ainsi toute une partie de la France. Mais il n'y
avait pas plus un Amde chez eux qu'un Eugne chez les Autrichiens, ou
qu'un Marlborough chez les Anglais. Ils s'taient donc borns  la dfense
de Saorgio.

Brunet, qui succda  Anselme, avait fait, sur le poste de Saorgio, les
mmes efforts que Dampierre du ct de Cond. Aprs plusieurs combats
inutiles et sanglans, on en livra enfin un dernier, le 12 juin, qui fut
suivi d'une droute complte. Alors encore, si l'ennemi et puis dans son
succs un peu d'audace, il aurait pu nous disperser, nous faire vacuer
Nice et repasser le Var. Kellermann tait accouru de son quartier-gnral
des Alpes, avait ralli l'arme au camp de Donjon, fix des positions
dfensives, et ordonn, en attendant de nouvelles forces, une inaction
absolue. Une circonstance rendait encore plus dangereuse la situation de
cette arme, c'tait l'apparition dans la Mditerrane de l'amiral anglais
Hood, sorti de Gibraltar avec trente-sept vaisseaux, et de l'amiral
Langara, venu avec des forces  peu prs gales des ports d'Espagne. Des
troupes de dbarquement pouvaient occuper la ligne du Var et prendre les
Franais par derrire. La prsence des escadres empchait en outre les
approvisionnemens par mer, favorisait la rvolte du midi, et encourageait
la Corse  se jeter dans les bras des Anglais. Nos flottes rparaient dans
Toulon les dommages qu'elles avaient essuys dans l'expdition si
malheureuse de Sardaigne, et osaient  peine protger les caboteurs qui
apportaient des grains d'Italie. La Mditerrane n'tait plus  nous, et
le commerce du Levant passait de Marseille aux Grecs et aux Anglais. Ainsi
l'arme d'Italie avait en face les Pimontais victorieux en plusieurs
combats, et  dos la rvolte du Midi et deux escadres.

Aux Pyrnes, la guerre avec l'Espagne, dclare le 7 mars,  la suite de
la mort de Louis XVI, venait  peine de commencer. Les prparatifs avaient
t longs des deux cts, parce que l'Espagne, lente, paresseuse et
misrablement administre, ne pouvait se hter davantage, et parce que la
France avait sur les bras d'autres ennemis qui occupaient toute son
attention. Servan, gnral aux Pyrnes, avait pass plusieurs mois 
organiser son arme, et  accuser Pache avec autant d'amertume que le
faisait Dumouriez. Les choses taient restes dans le mme tat sous
Bouchotte, et, lorsque la campagne s'ouvrit, le gnral se plaignait
encore du ministre, qui, disait-il, le laissait manquer de tout. Les deux
pays communiquent l'un avec l'autre par deux points, Perpignan et Bayonne.
Porter vigoureusement un corps d'invasion sur Bayonne et Bordeaux, et
aboutir ainsi  la Vende, tait une tentative trop hardie pour ce
temps-l; d'ailleurs l'ennemi nous supposait de ce ct de plus grands
moyens de rsistance; il lui aurait fallu traverser les Landes, la Garonne
et la Dordogne, et de pareilles difficults auraient suffi pour dtourner
de ce plan, si on y avait song. La cour de Madrid prfra une attaque par
Perpignan, parce qu'elle avait de ce ct une base plus solide en places
fortes, parce qu'elle comptait sur les royalistes du Midi, d'aprs les
promesses des migrs, parce qu'enfin elle n'avait pas oubli ses
anciennes prtentions sur le Roussillon. Quatre ou cinq mille hommes
furent laisss  l garde de l'Aragon; quinze ou dix-huit mille, moiti de
troupes rgles et moiti de milices, durent guerroyer sous le gnral
Caro dans les Pyrnes-Occidentales; enfin le gnral Ricardos, avec
vingt-quatre mille hommes, fut charg d'attaquer srieusement le
Roussillon.

Deux valles principales, celle du Tech et celle de la Tet, se dtachent
de la chane des Pyrnes, et dbouchant vers Perpignan forment nos deux
premires lignes dfensives. Perpignan est plac sur la seconde, celle de
la Tet. Ricardos, instruit de la faiblesse de nos moyens, dbute par une
pense hardie, il masque les forts Bellegarde et les Bains, situs sur la
premire ligne, et s'avance hardiment avec le projet de faire tomber tous
nos dtachemens pars dans les valles, en les dpassant. Cette tentative
lui russit. Il dbouche le 15 avril, bat les dtachemens envoys sous le
gnral Villot pour l'arrter, et rpand une terreur panique sur toute la
frontire. En avanant avec dix mille hommes, il tait matre de
Perpignan, mais il n'avait pas assez d'audace; d'ailleurs tous ses
prparatifs n'taient pas faits, et il laissa aux Franais le temps de se
reconnatre.

Le commandement, qui paraissait trop vaste, fut divis. Servan eut les
Pyrnes-Occidentales, et le gnral Deflers, qu'on a vu employ 
l'expdition de Hollande, les Pyrnes-Orientales. Celui-ci rallia l'arme
en avant de Perpignan dans une position dite _le Mas d'Eu_. Le 19 mai,
Ricardos tant parvenu  runir dix-huit mille hommes, attaqua le camp
franais. Le combat fut sanglant. Le brave gnral Dagobert, conservant
dans un ge avanc toute la fougue d'un jeune homme, et joignant  son
courage une grande intelligence, russit  se maintenir sur le champ de
bataille. Deflers arriva avec dix-huit cents hommes de rserve, et le
terrain fut conserv. La fin du jour approchait et le combat paraissait
devoir tre heureux; mais vers la nuit nos soldats, accabls par la
fatigue d'une longue rsistance, cdent tout  coup le terrain et se
rfugient en dsordre sous Perpignan. La garnison effraye ferme les
portes et tire sur nos troupes, qu'elle prend pour des Espagnols. C'tait
encore le cas de fondre hardiment sur Perpignan et de s'emparer de cette
place, qui n'et pas rsist; mais Ricardos, qui n'avait fait que masquer
Bellegarde et les Bains, ne crut pas devoir pousser la hardiesse plus
loin, et revint faire le sige de ces deux petites forteresses. Il s'en
empara vers la fin de juin, et se porta de nouveau en prsence de nos
troupes, rallies  peu prs dans les mmes positions qu'auparavant.
Ainsi, en juillet, un combat malheureux pouvait nous faire perdre le
Roussillon.

Nous voyons les calamits s'augmenter en nous approchant d'un autre
thtre de guerre, plus sanglant, plus terrible que tous ceux qu'on a dj
parcourus. La Vende, en feu et en sang, allait vomir au-del de la Loire
une colonne formidable. Nous avons laiss les Vendens enflamms par des
succs inesprs, matres de la ville de Thouars, qu'ils avaient prise sur
Qutineau, et commenant  mditer de plus grands projets.
Au lieu de marcher sur Dou et Saumur, ils s'taient rabattus au sud du
thtre de la guerre, et avaient voulu dgager le pays du ct de Fontenay
et de Niort. MM. de Lescure et de Larochejacquelein, chargs de cette
expdition, s'taient ports sur Fontenay le 16 mai. Repousss d'abord par
le gnral Sandos, ils se replirent  quelque distance; bientt,
profitant de la confiance aveugle que le gnral rpublicain venait de
concevoir d'un premier succs, ils reparurent au nombre de quinze  vingt
mille, s'emparrent de Fontenay, malgr les efforts que le jeune Marceau
dploya dans cette journe, et obligrent Chalbos et Sandos  se retirer 
Niort dans le plus grand dsordre. L, ils trouvrent des armes, des
munitions en grande quantit, et s'enrichirent de nouvelles ressources,
qui, jointes  celles qu'ils s'taient procures  Thouars, leur
permettaient de pousser la guerre avec l'esprance de nouveaux succs.
Lescure fit une proclamation aux habitans et les menaa des plus terribles
peines s'ils donnaient des secours aux rpublicains. Aprs quoi, les
Vendens se sparrent suivant leur coutume, pour retourner aux travaux
des champs, et un rendez-vous fut fix pour le 1er juin dans les environs
de Dou.

Dans la Basse-Vende, o Charette dominait seul, sans lier encore ses
mouvemens avec ceux des autres chefs, les succs avaient t balancs.
Canclaux, commandant  Nantes, s'tait maintenu  Machecoul, mais avec
peine; le gnral Boulard qui commandait aux Sables, grce  ses bonnes
dispositions et  la discipline de son arme, avait occup pendant deux
mois la Basse-Vende, et avait mme conserv des postes trs avancs
jusqu'aux environs de Palluau. Le 17 mai cependant, il fut oblig de se
retirer  la Motte-Achard, trs prs des Sables, et il se trouvait dans le
plus grand embarras, parce que ses deux meilleurs bataillons, tous
composs de citoyens de Bordeaux, voulaient se retirer pour retourner 
leurs affaires, qu'ils avaient quittes au premier bruit des succs
remports par les bandes vendennes.

Les travaux des champs avaient amen quelque repos, dans la basse comme
dans la haute Vende, et, pour quelques jours, la guerre fut un peu moins
active, et ajourne au commencement de juin.

Le gnral Berruyer, dont les ordres s'tendaient dans l'origine sur tout
le thtre de la guerre, avait t remplac, et son commandement se
trouvait divis entre plusieurs gnraux. Saumur, Niort, les Sables,
composrent l'arme dite des ctes de la Rochelle, qui fut confie 
Biron; Angers, Nantes et la Loire-Infrieure, formrent l'arme dite des
ctes de Brest, qu'on remit  Canclaux, gnral  Nantes. Enfin, les ctes
de Cherbourg avaient t donnes  Wimpffen, devenu ensuite, comme on l'a
vu, gnral des insurgs du Calvados.

Biron, transport de la frontire du Rhin  celle d'Italie, et de cette
dernire en Vende, ne se rendit qu'avec rpugnance sur ce thtre de
dvastations, et devait s'y perdre par son aversion  partager les fureurs
de la guerre civile. Il arriva le 27 mai  Niort, et trouva l'arme dans
un dsordre affreux. Elle tait compose de leves en masse, faites par
force ou par entranement dans les contres voisines, et confusment
jetes sur la Vende, sans instruction, sans discipline, sans
approvisionnemens. Formes de paysans et de bourgeois industrieux des
villes, qui avaient quitt  regret leurs occupations, elles taient
prtes  se dissoudre au premier accident. Il et beaucoup mieux valu les
renvoyer pour la plupart, car elles faisaient faute dans les campagnes et
dans les villes, encombraient inutilement le pays insurg, l'affamaient
par leur masse, y rpandaient le dsordre, les terreurs paniques,
etentranaient souvent dans leur fuite des bataillons organiss, qui,
livrs  eux-mmes, auraient beaucoup mieux rsist. Toutes ces bandes
arrivaient avec leur chef, nomm dans la localit, qui se disait gnral,
parlait de son arme, ne voulait pas obir, et contrariait toutes les
dispositions des chefs suprieurs. Du ct d'Orlans, on formait des
bataillons, connus dans cette guerre sous le nom de _bataillons
d'Orlans_. On les composait avec des commis, des garons de boutique,
des domestiques, avec tous les jeunes gens enfin recueillis dans les
sections de Paris, et envoys  la suite de Santerre. On les amalgamait
avec des troupes tires de l'arme du Nord, dont on avait dtach
cinquante hommes par bataillon. Mais il fallait associer ces lmens
htrognes, trouver des armes et des vtemens. Tout manquait, la paie
mme ne pouvait tre fournie, et comme elle tait ingale entre la troupe
de ligne et les volontaires, elle occasionnait souvent des rvoltes.

Pour organiser cette multitude, la convention envoyait commissaires sur
commissaires. Il y en avait  Tours,  Saumur,  Niort,  la Rochelle, 
Nantes. Ils se contrariaient entre eux et contrariaient les gnraux. Le
conseil excutif y entretenait aussi des agens, et le ministre Bouchotte
avait inond le pays de ses affids, choisis tous parmi les jacobins et
les cordeliers. Ceux-ci se croisaient avec les reprsentans, croyaient
faire preuve de zle en accablant le pays de rquisitions, et accusaient
de despotisme et de trahison les gnraux qui voulaient arrter
l'insubordination des troupes, ou empcher des vexations inutiles. Il
rsultait de ce conflit d'autorits un chaos d'accusations et un dsordre
de commandement effroyable. Biron ne pouvait se faire obir, et il n'osait
mettre en marche son arme, de peur qu'elle ne se dbandt au premier
mouvement, ou pillt tout sur son passage. Tel est le tableau exact des
forces que la rpublique avait  cette poque dans la Vende.

Biron se rendit  Tours, arrta un plan ventuel avec les reprsentans,
qui consistait, ds qu'on aurait un peu rorganis cette multitude
confuse,  porter quatre colonnes de dix mille hommes chacune de la
circonfrence au centre. Les quatre points de dpart taient les ponts de
C, Saumur, Chinon et Niort. En attendant, il alla visiter la
Basse-Vende, o il supposait le danger plus grand que partout ailleurs.
Biron craignait avec raison que des communications ne s'tablissent entre
les Vendens et les Anglais. Des munitions et des troupes dbarques dans
le Marais pouvaient aggraver le mal et rendre la guerre interminable. Une
flotte de dix voiles avait t signale, et on savait que les migrs
bretons avaient reu l'ordre de se rendre dans les les de Jersey et
Guernesey. Ainsi tout justifiait les craintes de Biron, et sa visite dans
la Basse-Vende.

Sur ces entrefaites, les Vendens s'taient runis le 1er juin. Ils
avaient introduit quelque rgularit chez eux, et nomm un conseil pour
gouverner le pays occup par leurs armes. Un aventurier, qui se faisait
passer pour vque d'Agra et envoy du pape, prsidait ce conseil, et, en
bnissant des drapeaux, en clbrant des messes solennelles, excitait
l'enthousiasme des Vendens, et leur rendait ainsi son imposture trs
utile. Ils n'avaient pas encore choisi un gnralissime; mais chaque chef
commandait les paysans de son quartier, et il tait convenu qu'ils se
concerteraient entre eux dans toutes leurs oprations. Ces chefs avaient
fait une proclamation au nom de Louis XVII et du comte de Provence, rgent
du royaume en la minorit du jeune prince, et ils s'appelaient _commandans
des armes royales et catholiques_. Ils projetrent d'abord d'occuper la
ligne de la Loire, et de s'avancer sur Dou et Saumur. L'entreprise tait
hardie, mais facile en l'tat des choses. Le 7 ils entrrent  Dou, et
arrivrent le 9 devant Saumur. Ds que leur marche fut connue, le gnral
Salomon, qui tait  Thouars avec trois mille hommes de bonnes troupes,
reut l'ordre de marcher sur leurs derrires. Salomon obit, mais les
trouva trop en force; il n'aurait pu essayer de les entamer sans se faire
craser; il revint  Thouars, et de Thouars  Niort. Les troupes de Saumur
avaient pris position aux environs de la ville, sur le chemin de
Fontevrault, dans les retranchements de Nantilly et sur les hauteurs de
Bournan. Les Vendens s'approchent, attaquent la colonne de Berthier, sont
repousss par une artillerie bien dirige, mais reviennent en force, et
font plier Berthier, qui est bless. Les gendarmes  pied, deux bataillons
d'Orlans et les cuirassiers rsistent encore; mais ceux-ci perdent leur
colonel; alors la dfaite commence, et tous sont ramens dans la place, o
les Vendens pntrent  leur suite. Il restait encore en dehors le
gnral Coustard, commandant les bataillons posts sur les hauteurs de
Bournan. Il se voit spar des troupes rpublicaines, qui avaient t
refoules dans Saumur, et forme la rsolution hardie d'y rentrer, en
prenant les Vendens par derrire. Il fallait traverser un pont o les
vainqueurs venaient de placer une batterie. Le brave Coustard ordonne  un
corps de cuirassiers qu'il avait  ses ordres, de charger sur la batterie.
O nous envoyez-vous? disent ceux-ci.--A la mort, rpond Coustard; le
salut de la rpublique l'exige. Les cuirassiers s'lancent, mais les
bataillons d'Orlans se dbandent, et abandonnent le gnral et les
cuirassiers qui chargent la batterie. La lchet des uns rend inutile
l'hrosme des autres, et Coustard ne pouvant rentrer dans Saumur, se
retire  Angers.

Saumur fut occup le 9 juin, et le lendemain le chteau se rendit. Les
Vendens, tant matres du cours de la Loire, pouvaient marcher ou sur
Nantes, ou sur la Flche, le Mans et Paris. La terreur les prcdait, et
tout devait cder devant eux. Pendant ce temps, Biron tait dans la
Basse-Vende, o il croyait, en s'occupant des ctes, parer aux dangers
les plus rels et les plus graves.

Tous les prils nous menaaient  la fois. Les coaliss faisant les siges
de Valenciennes, de Cond, de Mayence, taient  la veille de prendre ces
places, boulevards de nos frontires. Les Vosges en mouvement, le Jura
rvolt, ouvraient l'accs le plus facile  l'invasion du ct du Rhin.
L'arme d'Italie, repousse par les Pimontais, avait  dos la rvolte du
Midi et les escadres anglaises. Les Espagnols, en prsence du camp
franais sous Perpignan, menaaient de l'enlever par une attaque, et de se
rendre matres du Roussillon. Les rvolts de la Lozre taient prts 
donner la main aux Vendens le long de la Loire, et c'tait le projet de
l'auteur de cette rvolte. Les Vendens, matres de Saumur et du cours de
la Loire, n'avaient qu' vouloir, et possdaient tous les moyens
d'excuter les plus hardies tentatives sur l'intrieur. Enfin les
fdralistes, marchant de Caen, de Bordeaux et de Marseille, se
disposaient  soulever la France sur leurs pas.

Notre situation, dans le mois de juillet 1793, tait d'autant plus
dsesprante, qu'il y avait sur tous les points un coup mortel  porter 
la France. Les coaliss du Nord, en ngligeant les places fortes,
n'avaient qu' marcher sur Paris, et ils auraient rejet la convention sur
la Loire, o elle aurait t reue par les Vendens. Les Autrichiens et
les Pimontais pouvaient excuter une invasion par les Alpes-Maritimes,
anantir notre arme et remonter tout le Midi en vainqueurs. Les Espagnols
taient en position de s'avancer par Bayonne et d'aller joindre la Vende;
ou bien, s'ils prfraient le Roussillon, de marcher hardiment vers la
Lozre, peu distante de la frontire, et de mettre le Midi en feu. Enfin
les Anglais, au lieu de croiser dans la Mditerrane, avaient le moyen de
dbarquer des troupes dans la Vende, et de les conduire de Saumur 
Paris.

Mais les ennemis extrieurs et intrieurs de la Convention n'avaient point
ce qui assure la victoire dans une guerre de rvolution. Les coaliss
agissaient sans union, et, sous les apparences d'une guerre sainte,
cachaient les vues les plus personnelles. Les Autrichiens voulaient
Valenciennes; le roi de Prusse, Mayence; les Anglais, Dunkerque; les
Pimontais aspiraient  recouvrer Chambry et Nice; les Espagnols, les
moins intresss de tous, songeaient nanmoins quelque peu au Roussillon;
les Anglais enfin pensaient plutt  couvrir la Mditerrane de leurs
flottes, et  y gagner quelque port, que de porter d'utiles secours dans
la Vende. Outre cet gosme universel qui empchait les coaliss
d'tendre leur vue au-del de leur utilit immdiate, ils taient tous
mthodiques et timides  la guerre, et dfendaient avec la vieille routine
militaire les vieilles routines politiques pour lesquelles ils s'taient
arms. Quant aux Vendens, insurgs en hommes simples contre le gnie de
la rvolution, ils combattaient en tirailleurs braves, mais borns. Les
fdralistes rpandus sur tout le sol de la France, ayant  s'entendre 
de grandes distances pour concentrer leurs oprations, ne se soulevant
qu'avec timidit contre l'autorit centrale, et n'tant anims que de
passions mdiocres, ne pouvaient agir qu'avec incertitude et lenteur.
D'ailleurs ils se faisaient un reproche secret, celui de compromettre leur
patrie par une diversion coupable. Ils commenaient  sentir qu'il tait
criminel de discuter s'il fallait tre rvolutionnaire comme Ption et
Vergniaud, ou comme Robespierre et Danton, dans un moment o toute
l'Europe fondait sur nous; et ils s'apercevaient que, dans de telles
circonstances, il n'y avait qu'une bonne manire de l'tre, c'est--dire
la plus nergique. Dj en effet toutes les factions, surgissant autour
d'eux, les avertissaient de leur faute. Ce n'taient pas seulement les
constituants, c'taient les agents de l'ancienne cour, les sectateurs de
l'ancien clerg, tous les partisans, en un mot, du pouvoir absolu, qui se
levaient  la fois, et il devenait vident pour eux que toute opposition 
la rvolution tournait au profit des ennemis de toute libert et de toute
nationalit.

Telles taient les causes qui rendaient les coaliss si malhabiles et si
timides, les Vendens si borns, les fdralistes si incertains, et qui
devaient assurer le triomphe de la convention sur les rvoltes intrieures
et sur l'Europe. Les montagnards, anims seuls d'une passion forte, d'une
pense unique, le salut de la rvolution, prouvant cette exaltation
d'esprit qui dcouvre les moyens les plus neufs et les plus hardis, qui ne
les croit jamais ni trop hasardeux, ni trop coteux, s'ils sont
salutaires, devaient dconcerter, par une dfense imprvue et sublime, des
ennemis lents, routiniers, dcousus, et touffer des factions qui
voulaient de l'ancien rgime  tous les degrs, de la rvolution  tous
les degrs, et qui n'avaient ni accord ni but dtermin.

La convention, au milieu des circonstances extraordinaires o elle tait
place, n'prouva pas un seul instant de trouble. Pendant que des places
fortes ou des camps retranchs arrtaient un moment les ennemis sur les
diffrentes frontires, le comit de salut public travaillait jour et nuit
 rorganiser les armes,  les complter au moyen de la leve de trois
cent mille hommes dcrte en mars,  envoyer des instructions aux
gnraux,  dpcher des fonds et des munitions. Il parlementait avec
toutes les administrations locales qui voulaient retenir, au profit de la
cause fdraliste, les approvisionnemens destins aux armes, et parvenait
 les faire dsister par la grande considration du salut public.

Pendant que ces moyens taient employs  l'gard de l'ennemi du dehors,
la convention n'en prenait pas de moins efficaces  l'gard de l'ennemi du
dedans. La meilleure ressource contre un adversaire qui doute de ses
droits et de ses forces, c'est de ne pas douter des siens. C'est ainsi que
se conduisit la convention. On a dj vu les dcrets nergiques qu'elle
avait rendus au premier mouvement de rvolte. Beaucoup de villes n'ayant
pas voulu cder, l'ide ne lui vint pas un instant de transiger avec
celles dont les actes prenaient le caractre dcid de la rbellion. Les
Lyonnais ayant refus d'obir, et de renvoyer  Paris les patriotes
incarcrs, elle ordonna  ses commissaires prs l'arme des Alpes
d'employer la force, sans s'inquiter ni des difficults, ni des prils
que ces commissaires couraient  Grenoble, o ils avaient les Pimontais
en face, et tous les rvolts de l'Isre et du Rhne sur leurs derrires.
Elle leur prescrivit de faire rentrer Marseille dans le devoir. Elle ne
laissa que trois jours  toutes les administrations pour rtracter leurs
arrts quivoques, et enfin elle envoya  Vernon quelques gendarmes et
quelques mille citoyens de Paris, pour soumettre sur-le-champ les insurgs
du Calvados, les plus rapprochs de la capitale.

La grande ressource de la constitution ne fut pas nglige, et huit jours
suffirent pour achever cet ouvrage, qui tait plutt un moyen de
ralliement qu'un vritable plan de lgislation. Hrault de Schelles en
avait t le rdacteur. D'aprs ce projet, tout Franais g de vingt-un
ans tait citoyen, et pouvait exercer ses droits politiques, sans aucune
condition de fortune ni de proprit. Les citoyens runis nommaient un
dput par cinquante mille mes. Les dputs, composant une seule
assemble, ne pouvaient siger qu'un an. Ils faisaient des dcrets pour
tout ce qui concernait les besoins pressans de l'tat, et ces dcrets
taient excutoires sur-le-champ. Ils faisaient des lois pour tout ce qui
concernait les matires d'un intrt gnral et moins urgent, et ces lois
n'taient sanctionnes que lorsque, dans un dlai donn, les assembles
primaires n'avaient pas rclam. Le premier jour de mai, les assembles
primaires se formaient de droit et sans convocation, pour renouveler la
dputation. Les assembles primaires pouvaient demander des conventions
pour modifier l'acte constitutionnel. Le pouvoir excutif tait confi 
vingt-quatre membres nomms par des lecteurs, et c'tait la seule
lection mdiate. Les assembles primaires nommaient les lecteurs, ces
lecteurs nommaient des candidats, et le corps lgislatif rduisait par
limination les candidats  vingt-quatre. Ces vingt-quatre membres du
conseil choisissaient les gnraux, les ministres, les agens de toute
espce, et les prenaient hors de leur sein. Ils devaient les diriger, les
surveiller, et ils taient continuellement responsables. Le conseil
excutif se renouvelait tous les ans par moiti. Enfin, cette
constitution, si courte, si dmocratique, o le gouvernement se rduisait
 un simple commissariat temporaire, respectait cependant un seul vestige
de l'ancien rgime, les communes, et n'en changeait ni la circonscription
ni les attributions. L'nergie dont elles avaient fait preuve leur avait
valu d'tre conserves sur cette table rase, o ne subsistait pas une
seule trace du pass. Presque sans discussion, et en huit jours, cette
constitution fut adopte,

[Note: Elle fut dcrte le 24 juin. Le projet avait t prsent le 10.]

et  l'instant o l'ensemble en fut vot, le canon retentit dans Paris, et
des cris d'allgresse s'levrent de toutes parts. Elle fut imprime  des
milliers d'exemplaires pour tre envoye  toute la France. Elle n'essuya
qu'une seule contradiction. Ce fut de la part de quelques-uns des
agitateurs qui avaient prpar le 31 mai.

On se souvient du jeune Varlet, prorant sur les places publiques, du
jeune Lyonnais Leclerc, si violent dans ses discours aux Jacobins, et
suspect mme  Marat par ses emportements; de ce Jacques Roux, si dur
envers l'infortun Louis XVI qui voulait lui remettre son testament; tous
ces hommes s'taient signals dans la dernire insurrection, et avaient
une grande influence au comit de l'vch et aux Cordeliers. Ils
trouvrent mauvais que la constitution ne renfermt rien contre les
accapareurs; ils rdigrent une ptition, la firent signer dans les rues,
et coururent soulever les cordeliers, en disant que la constitution tait
incomplte, puisqu'elle ne contenait aucune disposition contre les plus
grands ennemis du peuple. Legendre voulut en vain rsister  ce mouvement;
on le traita de modr, et la ptition, adopte par la socit, fut
prsente par elle  la convention. A cette nouvelle, toute la Montagne
fut indigne. Robespierre, Collot-d'Herbois, s'emportrent, firent
repousser la ptition, et se rendirent aux jacobins pour montrer le danger
de ces exagrations perfides, qui ne tendaient, disaient-ils, qu' garer
le peuple, et ne pouvaient tre que l'ouvrage d'hommes pays par les
ennemis de la rpublique. La constitution la plus populaire qui ait
jamais t, dit Robespierre, vient de sortir d'une assemble jadis
contre-rvolutionnaire, mais purge maintenant des hommes qui
contrariaient sa marche et mettaient obstacle  ses oprations.
Aujourd'hui pure, cette assemble a produit le plus bel ouvrage, le plus
populaire qui ait jamais t donn aux hommes; et un individu couvert du
manteau du patriotisme, qui se vante d'aimer le peuple plus que nous,
ameute des citoyens de tout tat, et veut prouver qu'une constitution, qui
doit rallier toute la France, ne leur convient pas! Dfiez-vous de telles
manoeuvres, dfiez-vous de ces ci-devant prtres coaliss avec les
Autrichiens! Prenez garde au nouveau masque dont les aristocrates vont se
couvrir! J'entrevois un nouveau crime dans l'avenir, qui n'est peut-tre
pas loin d'clater; mais nous le dvoilerons, et nous craserons les
ennemis du peuple sous quelque forme qu'ils puissent se prsenter.
Collot-d'Herbois parla aussi vivement que Robespierre; il soutint que les
ennemis de la rpublique voulaient pouvoir dire aux dpartements: _Vous
voyez, Paris approuve le langage de Jacques Roux!_

Des acclamations unanimes accueillirent les deux orateurs. Les jacobins,
qui se piquaient de runir la politique  la passion rvolutionnaire, la
prudence  l'nergie, envoyrent une dputation aux cordeliers.
Collot-d'Herbois en tait l'orateur. Il fut reu aux Cordeliers avec la
considration qui tait due  l'un des membres les plus renomms des
Jacobins et de la montagne. On professa pour la socit qui l'envoyait un
respect profond. La ptition fut rtracte, Jacques Roux et Leclerc furent
exclus. Varlet n'obtint son pardon qu'en raison de son ge, et Legendre
reut des excuses pour les paroles peu convenables qu'on lui avait
adresses dans la sance prcdente. La constitution ainsi venge fut
envoye  la France pour tre sanctionne par toutes les assembles
Primaires.

Ainsi la Convention prsentait aux dpartements, d'une main la
Constitution, de l'autre le dcret qui ne leur donnait que trois jours
pour se dcider. La Constitution justifiait la Montagne de tout projet
d'usurpation, fournissait un prtexte de se rallier  une autorit
justifie; et le dcret des trois jours ne donnait pas le temps d'hsiter,
et obligeait  prfrer le parti de l'obissance.

Beaucoup de dpartements en effet cdrent, et d'autres persistrent dans
leurs premires dmarches. Mais ceux-ci, changeant des adresses,
s'envoyant des dputations, semblaient s'attendre les uns les autres pour
agir. Les distances ne permettaient pas de correspondre rapidement et de
former un ensemble. En outre, le dfaut de gnie rvolutionnaire empchait
de trouver les ressources ncessaires pour russir. Quelque bien disposes
que soient les masses, elles ne sont jamais prtes  tous les sacrifices,
si des hommes passionns ne les y obligent pas. Il aurait fallu des moyens
violents pour soulever les bourgeois modrs des villes, pour les obliger
 marcher,  contribuer,  se hter. Mais les girondins, qui condamnaient
tous ces moyens chez les montagnards, ne pouvaient les employer eux-mmes.
Les ngociants bordelais croyaient avoir beaucoup fait quand ils avaient
parl avec un peu de vivacit dans les sections, mais il n'taient pas
sortis de leurs murs. Les Marseillais, un peu plus prompts, avaient envoy
six mille hommes  Avignon, mais ils ne composaient pas eux-mmes cette
petite arme; ils s'taient fait remplacer par des soldats pays. Les
Lyonnais attendaient la jonction des Provenaux et des Languedociens; les
Normands paraissaient un peu refroidis; les Bretons seuls ne s'taient pas
dmentis, et avaient rempli eux-mmes les cadres de leurs bataillons.

On s'agitait beaucoup  Caen, centre principal de l'insurrection.
C'taient les colonnes parties de ce point qui devaient rencontrer les
premires les troupes de la Convention, et ce premier engagement ne
pouvait qu'avoir une grande importance. Les dputs proscrits et assembls
Autour de Wimpffen se plaignaient de ses lenteurs, et croyaient entrevoir
en lui un royaliste. Wimpffen, press de toutes parts, ordonna enfin 
Puisaye de porter, le 13 juillet, son avant-garde  Vernon, et annona
qu'il allait marcher lui-mme avec toutes ses forces. Le 13, en effet,
Puisaye s'avana vers Pacy, et rencontra les leves de Paris, accompagnes
de quelques centaines de gendarmes. Quelques coups de fusil furent tirs
de part et d'autre dans les bois. Le lendemain 14, les fdralistes
occuprent Pacy et parurent avoir un lger avantage. Mais le jour suivant
les troupes de la Convention se montrrent avec du canon.  la premire
dcharge, la terreur se rpandit dans les rangs des fdralistes; ils se
dispersrent et s'enfuirent confusment  vreux. Les Bretons, plus
fermes, se retirrent avec moins de dsordre, mais ils furent entrans
dans le mouvement rtrograde des autres. A cette nouvelle, la
consternation se rpandit dans le Calvados, et toutes les administrations
commencrent  se repentir de leurs imprudentes dmarches. Ds qu'on
apprit cette droute  Caen, Wimpffen assembla les dputs, leur proposa
de se retrancher dans cette ville, et d'y faire une rsistance opinitre.
Wimpffen, s'ouvrant ensuite davantage, leur dit qu'il ne voyait qu'un
moyen de soutenir cette lutte, c'tait de se mnager un alli puissant, et
que, s'ils voulaient, il leur en procurerait un; il leur laissa mme
deviner qu'il s'agissait du cabinet anglais. Il ajouta qu'il croyait la
rpublique impossible, et qu' ses yeux le retour  la monarchie ne serait
pas un malheur. Les girondins repoussrent avec force toute offre de ce
genre, et tmoignrent la plus franche indignation. Quelques-uns
Commencrent  sentir alors l'imprudence de leur tentative, et le danger
de lever un tendard quelconque, puisque toutes les factions venaient s'y
rallier pour renverser la rpublique. Ils ne perdirent cependant pas tout
espoir, et songrent  se retirer  Bordeaux, o quelques-uns croyaient
pouvoir oprer un mouvement sincrement rpublicain, et plus heureux que
celui du Calvados et de la Bretagne. Il partirent donc avec les bataillons
bretons qui retournaient chez eux, et projetrent d'aller s'embarquer 
Brest. Ils prirent l'habit de soldat, et se confondirent dans les rangs du
bataillon du Finistre. Il avaient besoin de se cacher depuis l'chec de
Vernon, parce que toutes les administrations, empresses de se soumettre
et de donner des preuves de zle  la convention, auraient pu les faire
arrter. Ils parcoururent ainsi une partie de la Normandie et de la
Bretagne au milieu de dangers continuels et de souffrances affreuses, et
vinrent se cacher aux environs de Brest, pour se rendre ensuite 
Bordeaux. Barbaroux, Ption, Salles, Louvet, Meilhan, Guadet, Kervlgan,
Gorsas, Girey-Dupr, collaborateur de Brissot, Marchenna, jeune Espagnol
qui tait venu chercher la libert en France, Riouffe, jeune homme attach
par enthousiasme aux girondins, composaient cette troupe d'illustres
fugitifs, poursuivis comme tratres  la patrie, quoique tout prts
cependant  donner leur vie pour elle, et croyant mme encore la servir
alors qu'ils la compromettaient par la plus dangereuse diversion.

Dans la Bretagne, dans les dpartemens de l'Ouest et du bassin suprieur
de la Loire, les administrations s'empressrent de se rtracter pour
viter d'tre mises hors la loi. La constitution, transporte en tous
lieux, tait le prtexte d'une soumission nouvelle. La convention,
disait-on, n'entendait ni s'terniser, ni s'emparer du pouvoir,
puisqu'elle donnait une constitution; cette constitution devait terminer
bientt le rgne des factions, et paraissait contenir le gouvernement le
plus simple qu'on et jamais vu. Pendant ce temps, les municipalits
montagnardes, les clubs jacobins, redoublaient d'nergie, et les honntes
partisans de la Gironde cdaient devant une rvolution qu'ils n'avaient
pas assez de force pour combattre, et qu'ils n'auraient pas eu assez de
force pour dfendre. Ds ce moment, Toulouse chercha  se justifier. Les
Bordelais, plus prononcs, ne se soumirent pas formellement, mais ils
firent rentrer leur avant-garde, et cessrent d'annoncer leur marche sur
Paris. Deux autres vnemens importans vinrent terminer les dangers de la
Convention, dans l'Ouest et le Midi: ce fut la dfense de Nantes, et la
dispersion des rebelles de la Lozre.

On a vu les Vendens  Saumur, matres du cours de la Loire, et pouvant,
s'ils avaient apprci leur position, faire sur Paris une tentative qui
et peut-tre russi, car la Flche et le Mans taient sans aucun moyen de
rsistance. Le jeune Bonchamps, qui portait seul ses vues au-del de la
Vende, aurait voulu qu'on ft une incursion en Bretagne, pour se donner
un port sur l'Ocan, et marcher ensuite sur Paris. Mais il n'y avait pas
assez de gnie chez ses compagnons d'armes pour qu'il ft compris. La
vritable capitale, sur laquelle il fallait marcher, selon eux, c'tait
Nantes: ni leur esprit ni leurs voeux n'allaient au-del. Il y avait
cependant plusieurs raisons d'en agir ainsi; car Nantes ouvrait les
communications avec la mer, assurait la possession de tout le pays, et
rien n'empchait les Vendens, aprs la prise de cette ville, de tenter
des projets plus hardis: d'ailleurs ils n'arrachaient pas leurs soldats de
chez eux, considration importante avec des paysans qui ne voulaient
jamais perdre leur clocher de vue. Charrette, matre de la Basse-Vende,
aprs avoir fait une fausse dmonstration sur les Sables, s'tait empar
de Machecoul, et se trouvait aux portes de Nantes. Il ne s'tait jamais
concert avec les chefs de la Haute-Vende, mais il offrait cette fois de
s'entendre avec eux. Il promettait d'attaquer Nantes par la rive gauche,
tandis que la grande arme l'attaquerait par la rive droite, et il
semblait difficile de ne pas russir avec un tel concours de moyens.

Les Vendens vacurent donc Saumur, descendirent vers Angers et se
disposrent  marcher d'Angers sur Nantes, en filant le long de la rive
droite de la Loire. Leur arme tait fort diminue, parce que beaucoup de
paysans ne voulaient pas s'engager dans une expdition aussi longue;
cependant elle se composait encore de trente mille hommes  peu prs. Ils
nommrent un gnralissime, et firent choix du voiturier Cathelineau, pour
flatter les paysans et se les attacher davantage. M. de Lescure, bless,
dut rester dans l'intrieur du pays pour faire de nouveaux rassemblemens,
pour tenir les troupes de Niort en chec, et empcher que le sige de
Nantes ne ft troubl.

Pendant ce temps, la commission des reprsentans, sant  Tours, demandait
des secours  tout le monde, et pressait Biron, qui visitait la cte, de
se porter en toute hte sur les derrires des Vendens. Ne se contentant
mme pas de rappeler Biron, elle ordonnait des mouvemens en son absence,
et faisait marcher vers Nantes toutes les troupes qu'on avait pu runir 
Saumur. Biron rpondit aussitt aux instances de la commission. Il
consentait, disait-il, au mouvement excut sans ses ordres, mais il tait
oblig de garder les Sables et la Rochelle, villes plus importantes  ses
yeux que Nantes; les bataillons de la Gironde, les meilleurs de l'arme,
allaient le quitter, et il fallait qu'il les remplat; il lui tait
impossible de mouvoir son arme sans la voir se dbander et se livrer au
pillage, tant elle tait indiscipline: il pouvait donc tout au plus en
dtacher trois mille hommes organiss, et il y aurait de la folie,
ajoutait-il,  marcher sur Saumur, et  s'enfoncer dans le pays avec des
forces si peu considrables. Biron crivit en mme temps au comit de
salut public qu'il donnait sa dmission, puisque les reprsentans
voulaient ainsi s'arroger le commandement. Le comit lui rpondit qu'il
avait toute raison, que les reprsentans pouvaient conseiller ou proposer
certaines oprations, mais ne devaient pas les ordonner, et que c'tait 
lui seul  prendre les mesures  qu'il croirait convenables pour conserver
Nantes, la Rochelle et Niort. Biron n'en fit pas moins tous ses efforts
pour se composer une petite arme plus mobile, et avec laquelle il pt
aller au secours de la ville assige.

Les Vendens, dans cet intervalle, quittrent Angers le 27, et se
trouvrent le 28 en vue de Nantes. Ils firent une sommation menaante qui
ne fut pas mme coute, et se prparrent  l'attaque. Elle devait avoir
lieu sur les deux rives le 29,  deux heures du matin. Canclaux n'avait,
pour garder un espace immense, coup par plusieurs bras de la Loire, que
cinq mille hommes de troupes rgles, et  peu prs autant de gardes
nationales. Il fit les meilleures dispositions, et communiqua le plus
grand courage  la garnison. Le 29, Charette attaqua,  l'heure convenue,
du ct des ponts; mais Cathelineau, qui agissait par la rive droite, et
avait la partie la plus difficile de l'entreprise, fut arrte par le
poste de Nort, o quelques cents hommes firent la rsistance la plus
hroque. L'attaque retarde de ce ct en devint plus difficile.
Cependant les Vendens se rpandirent derrire les haies et les jardins,
et serrrent la ville de trs prs. Canclaux, gnral en chef, et Beysser,
commandant de la place, maintinrent partout les troupes rpublicaines. De
son ct, Cathelineau redoubla d'efforts; dj il s'tait fort avanc dans
un faubourg, lorsqu'une balle vint le frapper mortellement. Ses soldats se
retirrent consterns en l'emportant sur leurs paules. Ds ce moment,
l'attaque se ralentit. Aprs dix-huit heures de combat, les Vendens se
dispersrent, et la place fut sauve.

Tout le monde dans cette journe avait fait son devoir. La garde nationale
avait rivalis avec les troupes de ligne, et le maire lui-mme reut une
blessure. Le lendemain, les Vendens se jetrent dans des barques, et
rentrrent dans l'intrieur du pays. Ds ce moment, l'occasion des grandes
entreprises fut perdue pour eux; ils ne devaient plus aspirer  excuter
rien d'important, et ne pouvaient esprer tout au plus que d'occuper leur
propre pays. Dans ce moment, Biron, se htant de secourir Nantes, arrivait
 Angers avec ce qu'il avait pu runir de troupes, et Westermann se
rendait dans la Vende avec sa lgion germanique.

Nantes tait  peine dlivre, que l'administration, dispose en faveur
des girondins, voulut se runir aux insurgs du Calvados. Elle rendit en
effet une arrt hostile contre la convention, Canclaux s'y opposa de
toutes ses forces, et russit  ramener les Nantais  l'ordre.

Les dangers les plus graves taient donc surmonts de ce ct. Un
vnement non moins important se passait dans la Lozre; c'tait la
soumission de trente mille rvolts, qui auraient pu communiquer avec les
Vendens, ou avec les Espagnols par le Roussillon.

Par une circonstance des plus heureuses, le dput Fabre, envoy  l'arme
des Pyrnes-Orientales, se trouvait sur les lieux au moment de la
rvolte; il y dploya l'nergie qui plus tard lui fit chercher et trouver
la mort aux Pyrnes. Il s'empara des administrations, mit la population
entire sous les armes, et appela  lui toutes les forces des environs en
gendarmerie et troupes rgles; il souleva le Cantal, la Haute-Loire, le
Puy-de-Dme; et les rvolts frapps, ds le premier moment, poursuivis de
toutes parts, furent disperss, rejets dans les bois, et leur chef,
l'ex-constituant Charrier, tomba lui-mme au pouvoir des vainqueurs. On
acquit, par ses papiers, la preuve que son projet tait li  la grande
conspiration dcouverte six mois auparavant en Bretagne, et dont le chef,
La Rouarie, tait mort sans pouvoir raliser ses projets. Dans les
montagnes du Centre et du Midi, la tranquillit tait donc assure, les
derrires de l'arme des Pyrnes taient garantis, et la valle du Rhne
n'avait plus l'un de ses flancs couvert par des montagnes insurges.

Une victoire inattendue sur les Espagnols dans le Roussillon achevait
d'assurer la soumission du Midi. On les a vus, aprs leur premire marche
dans les valles du Tech et de la Tet, rtrograder pour prendre Bellegarde
et les Bains, et revenir ensuite se placer devant le camp franais. Aprs
l'avoir long-temps observ, ils l'attaqurent le 17 juillet. Les Franais
avaient  peine douze mille jeunes soldats: les Espagnols au contraire
comptaient quinze ou seize mille hommes parfaitement aguerris. Ricardos,
dans l'intention de nous envelopper, avait trop divis son attaque. Nos
jeunes volontaires, soutenus par le gnral Barbantane et le brave
Dagobert, tenaient ferme dans leurs retranchemens, et aprs des efforts
inous, les Espagnols parurent dcids  se retirer. Dagobert, qui
attendait ce moment, se prcipite sur eux, mais un de ses bataillons se
dbande tout  coup, et se laisse ramener en dsordre. Heureusement 
cette vue, Deflers, Barbantane, viennent au secours de Dagobert, et tous
s'lancent avec tant de violence, que l'ennemi est culbut au loin. Ce
combat du 17 juillet releva le courage de nos soldats, et, suivant le
tmoignage d'un historien, produisit aux Pyrnes l'effet que Valmy avait
produit dans la Champagne l'anne prcdente.

Du ct des Alpes, Dubois-Cranc, plac entre la Savoie mcontente, la
Suisse incertaine, Grenoble et Lyon rvolts, se conduisait avec autant de
force que de bonheur. Tandis que les autorits sectionnaires prtaient
devant lui le serment fdraliste, il faisait prter le serment oppos au
club et  son arme, et attendait le premier mouvement favorable pour
agir. Ayant saisi en effet la correspondance des autorits, il y trouva la
preuve qu'elles cherchaient  se coaliser avec Lyon; alors il les dnona
au peuple de Grenoble comme voulant amener la dissolution de la rpublique
par une guerre civile, et profitant d'un moment de chaleur, il les fit
destituer, et rendit tous les pouvoirs  l'ancienne municipalit. Ds ce
moment, tranquille sur Grenoble, il s'occupa de rorganiser l'arme des
Alpes, afin de conserver la Savoie et de faire excuter les dcrets de la
convention contre Lyon et Marseille. Il changea tous les tats-majors,
rtablit l'ordre dans ses bataillons, incorpora les recrues provenant de
la leve des trois cent mille hommes; et quoique les dpartemens de la
Lozre, de la Haute-Loire, eussent employ leur contingent  touffer la
rvolte de leurs montagnes, il tcha d'y suppler par des rquisitions.
Aprs ces premiers soins, il fit partir le gnral Carteaux avec quelques
mille hommes d'infanterie, et avec la lgion leve en Savoie sous le nom
de lgion des Allobroges, pour se rendre  Valence, y occuper le cours du
Rhne, et empcher la jonction des Marseillais avec les Lyonnais.
Carteaux, parti dans les premiers jours de juillet, se porta rapidement
sur Valence, et de Valence sur le Pont-Saint-Esprit, o il enleva le corps
des Nmois, dispersa les uns, s'incorpora les autres, et s'assura les deux
rives du Rhne. Il se jeta immdiatement aprs sur Avignon, o les
Marseillais s'taient tablis quelque temps auparavant.

Tandis que ces vnemens se passaient  Grenoble, Lyon affectant toujours
la plus grande fidlit  la rpublique, promettant de maintenir son
_unit_, son _indivisibilit_, n'obissait pourtant pas au dcret de la
convention, qui voquait au tribunal rvolutionnaire de Paris les
procdures intentes contre divers patriotes. Sa commission et son
tat-major se remplissaient de royalistes cachs. Rambaud, prsident de la
commission, Prcy, commandant de la force dpartementale, taient
secrtement dvous  la cause de l'migration. gars par de dangereuses
suggestions, les malheureux Lyonnais allaient se compromettre avec la
convention qui, dsormais obie et victorieuse, devait faire tomber sur la
dernire ville reste en rvolte tout le chtiment rserv au fdralisme
vaincu. En attendant, ils s'armaient  Saint-Etienne, runissaient des
dserteurs de toute espce; mais, cherchant toujours  ne pas se montrer
en rvolte ouverte, ils laissaient passer les convois destins aux
frontires, et ordonnaient l'largissement des dputs Nol Pointe,
Santeyra et Lesterpt-Beauvais, arrts par les communes environnantes.

Le Jura tait un peu calm; les reprsentans Bassal et Garnier, qu'on y a
vus avec quinze cents hommes envelopps par quinze mille, avaient loign
leurs forces trop insuffisantes, et tch de ngocier. Ils russirent, et
les administrations rvoltes leur avaient promis de mettre fin  ce
mouvement par l'acceptation de la constitution.

Prs de deux mois s'taient couls depuis le 2 juin (car on touchait  la
fin de juillet); Valenciennes et Mayence taient toujours menaces; mais
la Normandie, la Bretagne et presque tous les dpartemens de l'Ouest
taient rentrs sous l'obissance. Nantes venait d'tre dlivre des
Vendens, les Bordelais n'osaient pas sortir de leurs murs, la Lozre
tait soumise; les Pyrnes se trouvaient garanties pour le moment,
Grenoble tait pacifie, Marseille tait isole de Lyon, par les succs de
Carteaux, et Lyon, quoique refusant d'obir aux dcrets, n'osait cependant
pas dclarer la guerre. L'autorit de la convention tait donc  peu prs
rtablie dans l'intrieur. D'une part, la lenteur des fdralistes, leur
dfaut d'ensemble, leurs demi-moyens; de l'autre, l'nergie de la
convention, l'unit de sa puissance, sa position centrale, son habitude du
commandement, sa politique tour  tour habile et forte, avaient dcid le
triomphe de la Montagne sur ce dernier effort des girondins.
Applaudissons-nous de ce rsultat, car dans un moment o la France tait
attaque de toutes parts, le plus digne de commander c'tait le plus fort.
Les fdralistes vaincus se condamnaient par leurs propres paroles: Les
honntes gens, disaient-ils, n'ont jamais su avoir de l'nergie.

Mais tandis que les fdralistes succombaient de tous cts, un dernier
accident allait exciter contre eux les plus grandes fureurs.

A cette poque vivait dans le Calvados une jeune fille, ge de vingt-cinq
ans, runissant  une grande beaut un caractre ferme et indpendant.
Elle se nommait Charlotte Corday d'Armans. Ses moeurs taient pures, mais
son esprit tait actif et inquiet. Elle avait quitt la maison paternelle
pour aller vivre avec plus de libert chez une de ses amies  Caen. Son
pre avait autrefois, par quelques crits, rclam les privilges de sa
province,  l'poque o la France tait rduite encore  rclamer des
privilges de villes et de provinces. La jeune Corday s'tait enflamme
pour la cause de la rvolution, comme beaucoup de femmes de son temps, et,
de mme que madame Roland, elle tait enivre de l'ide d'une rpublique
soumise aux lois et fconde en vertus. Les girondins lui paraissaient
vouloir raliser son rve; les montagnards semblaient seuls y apporter des
obstacles; et,  la nouvelle du 31 mai, elle rsolut de venger ses
orateurs chris. La guerre du Calvados commenait; elle crut que la mort
du chef des anarchistes, concourant avec l'insurrection des dpartemens,
assurerait la victoire de ces derniers; elle rsolut donc de faire un
grand acte de dvouement, et de consacrer  sa patrie une vie dont un
poux, des enfans, une famille, ne faisaient ni l'occupation ni le charme.
Elle trompa son pre, et lui crivit que les troubles de la France
devenant tous les jours plus effrayans, elle allait chercher le calme et
la scurit en Angleterre. Tout en crivant cela, elle s'acheminait vers
Paris. Avant son dpart, elle voulut voir  Caen les dputs, objets de
son enthousiasme et de son dvouement. Pour parvenir jusqu' eux, elle
imagina un prtexte, et demanda  Barbaroux une lettre de recommandation
auprs du ministre de l'intrieur, ayant, disait-elle, des papiers 
rclamer pour une amie, ancienne chanoinesse. Barbaroux lui en donna une
pour le dput Duperret, ami de Garat. Ses collgues, qui la virent comme
lui, et comme lui l'entendirent exprimer sa haine contre les montagnards,
et son enthousiasme pour une rpublique pure et rgulire, furent frapps
de sa beaut et touchs de ses sentimens. Tous ignoraient ses projets.

Arrive  Paris, Charlotte Corday songea  choisir sa victime. Danton et
Robespierre taient assez clbres dans la Montagne pour mriter ses
coups, mais Marat tait celui qui avait paru le plus effrayant aux
provinces, et qu'on regardait comme le chef des anarchistes. Elle voulait
d'abord frapper Marat au fate mme de la Montagne et au milieu de ses
amis; mais elle ne le pouvait plus, car Marat se trouvait dans un tat qui
l'empchait de siger  la convention. On se rappelle sans doute qu'il
s'tait suspendu volontairement pendant quinze jours; mais, voyant que le
procs des girondins ne pouvait tre vid encore, il mit fin  cette
ridicule comdie, et reparut  sa place.

Bientt une de ces maladies inflammatoires qui, dans les rvolutions,
terminent ces existences orageuses que ne termine pas l'chafaud,
l'obligea  se retirer et  rentrer dans sa demeure. L, rien ne pouvait
calmer sa dvorante activit; il passait une partie du jour dans son bain,
entour de plumes et de papiers, crivant sans cesse, rdigeant son
journal, adressant des lettres  la convention, et se plaignant de ce
qu'on ne leur donnait pas assez d'attention. Il en crivit une dernire,
disant que, si on ne la lisait pas, il allait se faire transporter malade
 la tribune, et la lire lui-mme. Dans cette lettre, il dnonait deux
gnraux, Custine et Biron. Custine, disait-il, transport du Rhin au
Nord, y faisait comme Dumouriez, il mdisait des _anarchistes_, il
composait ses tats-majors  sa fantaisie, armait certains bataillons,
dsarmait certains autres, et les distribuait conformment  ses plans,
qui, sans doute, taient ceux d'un conspirateur. (On se souvient que
Custine profitait du sige de Valenciennes pour rorganiser l'arme du
Nord au camp de Csar.) Quant  Biron, c'tait un ancien valet de cour;
il affectait une grande crainte des Anglais pour se tenir dans la
Basse-Vende, et laisser  l'ennemi la possession de la Vende suprieure.
videmment il n'attendait qu'une descente, pour lui-mme se runir aux
Anglais et leur livrer notre arme. La guerre de la Vende aurait d tre
dj finie. Un homme judicieux, aprs avoir vu les Vendens se battre une
fois, devait trouver le moyen de les dtruire. Pour lui, qui possdait
aussi la science militaire, il avait imagin une manoeuvre infaillible, et
si son tat de sant n'avait pas t aussi mauvais, il se serait fait
transporter sur les bords de la Loire pour mettre lui-mme ce plan 
excution. Custine et Biron taient les deux Dumouriez du moment; et,
aprs les avoir arrts, il fallait prendre une dernire mesure qui
rpondrait  toutes les calomnies, et engagerait tous les dputs sans
retour dans la rvolution, c'tait de mettre  mort les Bourbons
prisonniers, et de mettre  prix la tte des Bourbons fugitifs. De cette
manire on n'accuserait plus les uns de destiner Orlans au trne, et on
empcherait les autres de faire leur paix avec la famille des Capet.

C'tait toujours, comme on le voit, la mme vanit, la mme fureur, et la
mme promptitude  devancer les craintes populaires. Custine et Biron, en
effet, allaient devenir les deux objets de la fureur gnrale, et c'tait
Marat qui, malade et mourant, avait encore eu l'honneur de l'initiative.

Charlotte Corday, pour l'atteindre, tait donc oblige d'aller le chercher
chez lui. D'abord elle remit la lettre qu'elle avait pour Duperret,
remplit sa commission auprs du ministre de l'intrieur, et se prpara 
consommer son projet. Elle demanda  un cocher de fiacre l'adresse de
Marat, s'y rendit, et fut refuse. Alors elle lui crivit, et lui dit
qu'arrive du Calvados, elle avait d'importantes choses  lui apprendre.
C'tait assez pour obtenir son introduction. Le 13 juillet, en effet, elle
se prsente  huit heures du soir. La gouvernante de Marat, jeune femme de
vingt-sept ans, avec laquelle il vivait maritalement, lui oppose quelques
difficults; Marat, qui tait dans son bain, entend Charlotte Corday, et
ordonne qu'on l'introduise. Reste seule avec lui, elle rapporte ce
qu'elle a vu  Caen, puis l'coute, le considre avant de le frapper.
Marat demande avec empressement le nom des dputs prsens  Caen; elle
les nomme, et lui, saisissant un crayon, se met  les crire, en ajoutant:
C'est bien, ils iront tous  la guillotine.--A la guillotine!... reprend
la jeune Corday indigne; alors elle tire un couteau de son sein, frappe
Marat sous le tton gauche, et enfonce le fer jusqu'au coeur. _A moi!_
s'crie-t-il, _ moi, ma chre amie!_ Sa gouvernante s'lance  ce cri;
un commissionnaire qui ployait des journaux accourt de son ct; tous deux
trouvent Marat plong dans son sang, et la jeune Corday calme, sereine,
immobile. Le commissionnaire la renverse d'un coup de chaise, la
gouvernante la foule aux pieds. Le tumulte attire du monde, et bientt
tout le quartier est en rumeur. La jeune Corday se relve, et brave avec
dignit les outrages et les fureurs de ceux qui l'entourent. Des membres
de la section, accourus  ce bruit, et frapps de sa beaut, de son
courage, du calme avec lequel elle avoue son action, empchent qu'on ne la
dchire, et la conduisent en prison, o elle continue  tout confesser
avec la mme assurance.

Cet assassinat, comme celui de Lepelletier, causa une rumeur
extraordinaire. On rpandit sur-le-champ que c'taient les girondins qui
avaient arm Charlotte Corday. On avait dit la mme chose pour
Lepelletier, et on le rptera dans toutes les occasions semblables. Une
opinion opprime se signale presque toujours par un coup de poignard; ce
n'est qu'une me plus exaspre qui a conu et excut l'acte, on l'impute
cependant  tous les partisans de la mme opinion, et on s'autorise ainsi
 exercer sur eux de nouvelles vengeances, et  faire un martyr. On tait
embarrass de trouver des crimes aux dputs dtenus; la rvolte
dpartementale fournit un premier prtexte de les immoler, en les
dclarant complices des dputs fugitifs; la mort de Marat servit de
complment  leurs crimes supposs, et aux raisons qu'on voulait se
procurer pour les envoyer  l'chafaud.

La Montagne, les jacobins, et surtout les cordeliers, qui se faisaient
gloire d'avoir possd Marat les premiers, d'tre demeurs plus
particulirement lis avec lui, et de ne l'avoir jamais dsavou,
tmoignrent une grande douleur. Il fut convenu qu'il serait enterr dans
leur jardin, et sous les arbres mmes o le soir il lisait sa feuille au
peuple. La convention dcida qu'elle assisterait en corps  ses
funrailles. Aux Jacobins, on proposa de lui dcerner des honneurs
extraordinaires; on voulut lui donner le Panthon, bien que la loi ne
permt d'y transporter un individu que vingt ans aprs sa mort. On
demandait que toute la socit se rendt en masse  son convoi; que les
presses de l'Ami du Peuple fussent achetes par la socit, pour qu'elles
ne tombassent pas en des mains indignes; que son journal ft continu par
des successeurs capables, sinon de l'galer, du moins de rappeler son
nergie et de remplacer sa vigilance. Robespierre, qui s'attachait 
rendre les jacobins toujours plus imposans, en s'opposant  toutes leurs
vivacits, et qui d'ailleurs voulait ramener  lui l'attention trop fixe
sur le martyr, prit la parole dans cette circonstance. Si je parle
aujourd'hui, dit-il, c'est que j'ai le droit de le faire. Il s'agit des
poignards, ils m'attendent, je les ai mrits, et c'est l'effet du hasard
si Marat a t frapp avant moi. J'ai donc le droit d'intervenir dans la
discussion, et je le fais pour m'tonner que votre nergie s'puise ici en
vaines dclamations, et que vous ne songiez qu' de vaines pompes. Le
meilleur moyen de venger Marat, c'est de poursuivre impitoyablement ses
ennemis. La vengeance qui cherche  se satisfaire en vains honneurs
funraires s'apaise bientt, et ne songe plus  s'exercer d'une manire
plus relle et plus utile. Renoncez donc  d'inutiles discussions, et
vengez Marat d'une manire plus digne de lui. Toute discussion fut
carte par ces paroles, et on ne songea plus aux propositions qui avaient
t faites. Nanmoins, les jacobins, la convention, les cordeliers, toutes
les socits populaires et les sections, se prparrent  lui dcerner des
honneurs magnifiques. Son corps resta expos pendant plusieurs jours; Il
tait dcouvert, et on voyait la blessure qu'il avait reue. Les socits
populaires, les sections venaient processionnellement jeter des fleurs sur
son cercueil. Chaque prsident prononait un discours. La section de la
Rpublique vient la premire: il est mort, s'crie son prsident, il est
mort l'ami du peuple.... Il est mort assassin!... Ne prononons point son
loge sur ses dpouilles inanimes. Son loge c'est sa conduite, ses
crits, sa plaie sanglante, et sa mort!... Citoyennes, jetez des fleurs
sur le corps ple de Marat! Marat fut notre ami, il fut l'ami du peuple,
c'est pour le peuple qu'il a vcu, c'est pour le peuple qu'il est mort.
Aprs ces paroles, des jeunes filles font le tour du cercueil, et jettent
des fleurs sur le corps de Marat. L'orateur reprend: Mais c'est assez se
lamenter; coutez la grande me de Marat, qui se rveille et vous dit:
Rpublicains, mettez un terme  vos pleurs.... Les rpublicains ne doivent
verser qu'une larme, et songer ensuite  la patrie. Ce n'est pas moi qu'on
a voulu assassiner, c'est la rpublique: ce n'est pas moi qu'il faut
venger, c'est la rpublique, c'est le peuple, c'est vous!

Toutes les socits, toutes les sections vinrent ainsi l'une aprs l'autre
autour du cercueil de Marat; et si l'histoire rappelle de pareilles
scnes, c'est pour apprendre aux hommes  rflchir sur l'effet des
proccupations du moment, et pour les engager  bien s'examiner eux-mmes
lorsqu'ils pleurent les puissances ou maudissent les vaincus du jour.

Pendant ce temps, le procs de la jeune Corday s'instruisait avec la
rapidit des formes rvolutionnaires. On avait impliqu dans son affaire
deux dputs; l'un tait Duperret, avec lequel elle avait eu des rapports,
et qui l'avait conduite chez le ministre de l'intrieur; l'autre tait
Fauchet, ancien vque, devenu suspect  cause de ses liaisons avec le
ct droit, et qu'une femme, ou folle ou mchante, prtendait faussement
avoir vu aux tribunes avec l'accuse.

Charlotte Corday, conduite en prsence du tribunal, conserve le mme
calme. On lui lit son acte d'accusation, aprs quoi on procde 
l'audition des tmoins: Corday interrompt le premier tmoin, et ne
laissant pas le temps de commencer sa dposition: C'est moi, dit-elle,
qui ai tu Marat.--Qui vous a engage  commettre cet assassinat? lui
demande le prsident.--Ses crimes.--Qu'entendez-vous par ses crimes?--Les
malheurs dont il est cause depuis la rvolution.--Qui sont ceux qui vous
ont engage  cette action?--Moi seule, reprend firement la jeune fille.
Je l'avais rsolu depuis long-temps, et je n'aurais jamais pris conseil
des autres pour une pareille action. J'ai voulu donner la paix  mon
pays.--Mais croyez-vous avoir tu tous les Marat?--Non, reprend tristement
l'accuse, non. Elle laisse ensuite achever les tmoins, et aprs chaque
dposition, elle rpte chaque fois: C'est vrai, le dposant a raison.
Elle ne se dfend que d'une chose, c'est de sa prtendue complicit avec
les girondins. Elle ne dment qu'un seul tmoin, c'est la femme qui
implique Duperret et Fauchet dans sa cause; puis elle se rassied et coute
le reste de l'instruction avec une parfaite srnit. Vous le voyez, dit
pour toute dfense son avocat Chauveau-Lagarde, l'accuse avoue tout avec
une inbranlable assurance. Ce calme et cette abngation, sublimes sous un
rapport, ne peuvent s'expliquer que par le fanatisme politique le plus
exalt. C'est  vous de juger de quel poids cette considration morale
doit tre dans la balance de la justice.

Charlotte Corday est condamne  la peine de mort. Son beau visage n'en
parat pas mu; elle rentre dans sa prison avec le sourire sur les lvres;
elle crit  son pre pour lui demander pardon d'avoir dispos de sa vie;
elle crit  Barbaroux, auquel elle raconte son voyage et son action dans
une lettre charmante, pleine de grce, d'esprit et d'lvation; elle lui
dit que ses amis ne doivent pas la regretter, car une imagination vive, un
coeur sensible, promettent une vie bien orageuse  ceux qui en sont dous.
Elle ajoute qu'elle s'est bien venge de Ption, qui  Caen suspecta un
moment ses sentimens politiques. Enfin elle le prie de dire  Wimpffen
qu'elle l'a aid  gagner plus d'une bataille. Elle termine par ces mots:
Quel triste peuple pour former une rpublique! il faut au moins fonder la
paix; le gouvernement viendra comme il le pourra.

Le 15, Charlotte Corday subit son jugement avec le calme qui ne l'avait
pas quitte. Elle rpondit par l'attitude la plus modeste et la plus digne
aux outrages de la vile populace. Cependant tous ne l'outrageaient pas;
beaucoup plaignaient cette fille si jeune, si belle, si dsintresse dans
son action, et l'accompagnaient  l'chafaud d'un regard de piti et
d'admiration.

Marat fut transport en grande pompe au jardin des Cordeliers. Cette
pompe, disait le rapport de la commune, n'avait rien que de simple et de
patriotique: le peuple, rassembl sous les bannires des sections,
arrivait paisiblement. Un dsordre en quelque sorte imposant, un silence
respectueux, une consternation gnrale, offraient le spectacle le plus
touchant. La marche a dur depuis six heures du soir jusqu' minuit; elle
tait forme de citoyens de toutes les sections, des membres de la
convention, de ceux de la commune et du dpartemens, des lecteurs et des
socits populaires. Arriv dans le jardin des Cordeliers, le corps de
Marat a t dpos sous les arbres, dont les feuilles, lgrement agites,
rflchissaient et multipliaient une lumire douce et tendre. Le peuple
environnait le cercueil en silence. Le prsident de la convention a
d'abord fait un discours loquent, dans lequel il a annonc que le temps
arriverait bientt o Marat serait veng, mais qu'il ne fallait pas, par
des dmarches htives et inconsidres, s'attirer des reproches des
ennemis de la patrie. Il a ajout que la libert ne pouvait prir, et que
la mort de Marat ne ferait que la consolider. Aprs plusieurs discours qui
ont t vivement applaudis, le corps de Marat a t dpos dans la fosse.
Les larmes ont coul, et chacun s'est retir l'me navre de douleur.

Le coeur de Marat, disput par plusieurs socits, resta aux Cordeliers.
Son buste, rpandu partout avec celui de Lepelletier et de Brutus, figura
dans toutes les assembles et les lieux publics. Le scell mis sur ses
papiers fut lev; on ne trouva chez lui qu'un assignat de cinq francs, et
sa pauvret fut un nouveau sujet d'admiration. Sa gouvernante, qu'il
avait, selon les paroles de Chaumette, prise pour pouse, _un jour de beau
temps,  la face du soleil_, fut appele sa veuve, et nourrie aux frais de
l'tat.

Telle fut la fin de cet homme, le plus trange de cette poque si fconde
en caractres. Jet dans la carrire des sciences, il voulut renverser
tous les systmes; jet dans les troubles politiques, il conut tout
d'abord une pense affreuse, une pense que les rvolutions ralisent
chaque jour,  mesure que leurs dangers s'accroissent, mais qu'elles ne
s'avouent jamais, la destruction de tous leurs adversaires. Marat, voyant
que, tout en les condamnant, la rvolution n'en suivait pas moins ses
conseils, que les hommes qu'il avait dnoncs taient dpopulariss et
immols au jour qu'il avait prdit, se regarda comme le plus grand
politique des temps modernes, fut saisi d'un orgueil et d'une audace
extraordinaires, et resta toujours horrible pour ses adversaires, et au
moins trange pour ses amis eux-mmes. Il finit par un accident aussi
singulier que sa vie, et succomba au moment mme o les chefs de la
rpublique, se concertant pour former un gouvernement cruel et sombre, ne
pouvaient plus s'accommoder d'un collgue maniaque, systmatique et
audacieux, qui aurait drang tous leurs plans par ses saillies.
Incapable, en effet, d'tre un chef actif et entranant, il fut l'aptre
de la rvolution; et lorsqu'il ne fallait plus d'apostolat, mais de
l'nergie et de la tenue, le poignard d'une jeune fille indigne vint 
propos en faire un martyr, et donner un saint au peuple, qui fatigu de
ses anciennes images, avait besoin de s'en crer de nouvelles.



CHAPITRE XI


DISTRIBUTION DES PARTIS DEPUIS LE 31 MAI, DANS LA CONVENTION, DANS LE.
COMIT DE SALUT PUBLIC ET LA COMMUNE.--DIVISIONS DANS LA _Montagne_.
--DISCRDIT DE DANTON.--POLITIQUE DE ROBESPIERRE.--VNEMENS EN VENDE.
--DFAITE DE WESTERMANN A CHATILLON, ET DU GNRAL LABAROLIRE A VIHIERS.
--SIGE ET PRISE DE MAYENCE PAR LES PRUSSIENS ET LES AUTRICHIENS.--PRISE
DE VALENCIENNES.--DANGERS EXTRMES DE LA RPUBLIQUE EN AOUT 1793.--TAT
FINANCIER.--DISCRDIT DES ASSIGNATS.--TABLISSEMENT DU _maximum_.
--DTRESSE PUBLIQUE.--AGIOTAGE.


Des triumvirs si fameux, il ne restait plus que Robespierre et Danton.
Pour se faire une ide de leur influence, il faut voir comment s'taient
distribus les pouvoirs, et quelle marche avaient suivie les esprits
depuis la suppression du ct droit.

Ds le jour mme de son institution, la convention fut en ralit saisie
de tous les pouvoirs. Elle ne voulut cependant pas les garder
ostensiblement dans ses mains, afin d'viter les apparences du despotisme;
elle laissa donc exister hors de son sein un fantme de pouvoir excutif,
et conserva des ministres. Mcontente de leur administration, dont
l'nergie n'tait pas proportionne aux circonstances, elle tablit,
immdiatement aprs la dfection de Dumouriez, un comit de salut public,
qui entra en fonctions le 10 avril, et qui eut sur le gouvernement une
inspection suprieure. Il pouvait suspendre l'excution des mesures prises
par les ministres, y suppler quand il les jugeait insuffisantes, ou les
rvoquer lorsqu'il les croyait mauvaises. Il rdigeait les instructions
des reprsentans envoys en mission, et pouvait seul correspondre avec
eux. Plac de cette manire au-dessus des ministres et des reprsentans,
qui taient eux-mmes placs au-dessus des fonctionnaires de toute espce,
il avait sous sa main le gouvernement tout entier. Quoique, d'aprs son
titre, cette autorit ne ft qu'une simple inspection, en ralit elle
devenait l'action mme, car un chef d'tat n'excute jamais rien lui-mme,
et se borne  tout faire faire sous ses yeux,  choisir les agens, 
diriger les oprations. Or, par son seul droit d'inspection, le comit
pouvait tout cela, et il l'accomplit. Il rgla les oprations militaires,
commanda les approvisionnemens, ordonna les mesures de sret, nomma les
gnraux et les agens de toute espce, et les ministres tremblans se
trouvaient trop heureux de se dcharger de toute responsabilit en se
rduisant au rle de simples commis. Les membres qui composaient le comit
de salut public taient Barrre, Delmas, Brard, Cambon, Robert Lindet,
Danton, Guyton-Morveau, Mathieu et Ramel. Ils taient reconnus pour des
hommes habiles et laborieux, et quoiqu'ils fussent suspects d'un peu de
modration, on ne les suspectait pas au point de les croire, comme les
girondins, complices de l'tranger. En peu de temps, ils runirent dans
leurs mains toutes les affaires de l'tat, et bien qu'ils n'eussent t
nomms que pour un mois, on ne voulut pas les interrompre dans leurs
travaux, et on les prorogea de mois en mois, du 10 avril au 10 mai, du
10 mai au 10 juin, du 10 juin au 10 juillet. Au-dessous de ce comit, le
comit de sret gnrale exerait la haute police, chose si importante en
temps de dfiance; mais, dans ses fonctions mmes, il dpendait du comit
de salut public, qui, charg en gnral de tout ce qui intressait le
salut de l'tat, devenait comptent pour rechercher les complots contre la
rpublique.

Ainsi, par ses dcrets, la convention avait la volont suprme; par ses
reprsentans et son comit, elle avait l'excution; de manire que, tout
en ne voulant pas runir les pouvoirs dans ses mains, elle y avait t
invinciblement conduite par les circonstances, et par le besoin de faire
excuter, sous ses yeux et par ses propres membres, ce qu'elle croyait mal
fait par des agens trangers.

Cependant, quoique toute l'autorit s'exert dans son sein, elle ne
participait aux oprations du gouvernement que par son approbation, et ne
les discutait plus. Les grandes questions d'organisation sociale taient
rsolues par la constitution, qui tablissait la dmocratie pure. La
question de savoir si on emploierait, pour se sauver, les moyens les plus
rvolutionnaires, et si on s'abandonnerait  tout ce que la passion
pourrait inspirer, tait rsolue par le 31 mai. Ainsi la constitution
de l'tat et la morale politique se trouvaient fixes. Il ne restait donc
plus  examiner que des mesures administratives, financires et
militaires. Or, les sujets de cette nature peuvent rarement tre compris
par une nombreuse assemble, et sont livrs  l'arbitraire des hommes qui
s'en occupent spcialement. La convention s'en remettait volontiers  cet
gard aux comits qu'elle avait chargs des affaires. Elle n'avait 
souponner ni leur probit, ni leurs lumires, ni leur zle. Elle tait
donc rduite  se taire; et la dernire rvolution, en lui tant le
courage de discuter, lui en avait enlev l'occasion. Elle n'tait plus
qu'un conseil d'tat, o des comits, chefs des travaux, venaient rendre
des comptes toujours applaudis, et proposer des dcrets toujours adopts.
Les sances, devenues silencieuses, sombres, et assez courtes, ne se
prolongeaient plus, comme auparavant, pendant les journes et les nuits.

Au-dessous de la convention, qui s'occupait des matires gnrales de
gouvernement, la commune s'occupait du rgime municipal, et y faisait une
vritable rvolution. Ne songeant plus, depuis le 31 mai,  conspirer et 
se servir de la force locale de Paris contre la convention, elle
s'occupait de la police, des subsistances, des marchs, des cultes, des
spectacles, des filles publiques mme, et rendait, sur tous ces objets de
rgime intrieur et priv, des arrts, qui devenaient bientt modles
dans toute la France. Chaumette, procureur gnral de la commune, tait,
par ses rquisitoires toujours couts et applaudis par le peuple, le
rapporteur de cette lgislature municipale. Cherchant sans cesse de
nouvelles matires  rgler, envahissant continuellement sur la libert
prive, ce lgislateur des halles et des marchs devenait chaque jour plus
importun et plus redoutable. Pache, toujours impassible, laissait tout
faire sous ses yeux, donnait son approbation aux mesures proposes, et
abandonnait  Chaumette les honneurs de la tribune municipale.

La convention laissait agir librement ses comits, et la commune tant
exclusivement occupe de ses attributions, la discussion sur les matires
de gouvernement tait reste aux jacobins; seuls, ils discutaient avec
leur audace accoutume les oprations du gouvernement, et la conduite de
chacun de ses agens. Depuis longtemps, comme on l'a vu, ils avaient acquis
une trs grande importance par leur nombre, par l'illustration et le haut
rang de la plupart de leurs membres, par le vaste cortge de leurs
socits affilies, enfin par leur anciennet et leur longue influence sur
la rvolution. Mais depuis le 31 mai, ayant fait taire le ct droit de
l'assemble, et fait prdominer le systme d'une nergie sans bornes, ils
avaient acquis une puissance d'opinion immense, et avaient hrit de la
parole abdique en quelque sorte par la convention. Ils poursuivaient les
comits d'une surveillance continuelle, examinaient leur conduite ainsi
que celle des reprsentans, des ministres, des gnraux, avec cette fureur
de personnalits qui leur tait propre: ils exeraient ainsi sur tous les
agens une censure inexorable, souvent inique, mais toujours utile par la
terreur qu'elle inspirait et le dvouement qu'elle imposait  tous. Les
autres socits populaires avaient aussi leur libert et leur influence,
mais se soumettaient cependant  l'autorit des jacobins. Les cordeliers,
par exemple, plus turbulens, plus prompts  agir, reconnaissaient
nanmoins la supriorit de raison de leurs ans, et se laissaient
ramener par leurs conseils, quand il leur arrivait de devancer le moment
d'une proposition, par excs d'impatience rvolutionnaire. La ptition de
Jacques Roux contre la constitution, rtracte par les cordeliers  la
voix des jacobins, tait une preuve de cette dfrence.

Telle tait, depuis le 31 mai, la distribution des pouvoirs et des
influences: on voyait  la fois un comit gouvernant, une commune occupe
de rglemens municipaux, et des jacobins exerant sur le gouvernement une
censure continuelle et rigoureuse.

Deux mois ne s'taient pas couls sans que l'opinion s'exert svrement
contre l'administration actuelle. Les esprits ne pouvaient pas s'arrter
au 31 mai; leur exigence devait aller au-del, et il tait naturel qu'ils
demandassent toujours et plus d'nergie, et plus de clrit, et plus de
rsultats. Dans la rforme gnrale des comits, rclame le 2 juin, on
avait pargn le comit de salut public, rempli d'hommes laborieux,
trangers  tous les partis, et chargs de travaux qu'il tait dangereux
d'interrompre; mais on se souvenait qu'il avait hsit au 31 mai et au 2
juin, qu'il avait voulu ngocier avec les dpartemens, et leur envoyer des
otages, et on ne tarda pas  le trouver insuffisant pour les
circonstances. Institu dans le moment le plus difficile, on lui imputait
des dfaites qui taient le malheur de notre situation et non sa faute.
Centre de toutes les oprations, il tait encombr d'affaires, et on lui
reprochait de s'ensevelir dans les papiers, de s'absorber dans les
dtails, d'tre en un mot us et incapable. tabli cependant au moment de
la dfection de Dumouriez, lorsque toutes les armes taient
dsorganises, lorsque la Vende se levait et que l'Espagne commenait la
guerre, il avait rorganis l'arme du Nord et celle du Rhin, et il avait
cr celles des Pyrnes et de la Vende, qui n'existaient pas, et
approvisionn cent vingt-six places ou forts; et quoiqu'il restt encore
beaucoup  faire pour mettre nos forces sur le pied ncessaire, c'tait
beaucoup d'avoir excut de pareils travaux en si peu de temps et 
travers les obstacles de l'insurrection dpartementale. Mais la dfiance
publique exigeait toujours plus qu'on ne faisait, plus qu'on ne pouvait
faire, et c'est en cela mme qu'on provoquait une nergie si grande et
proportionne au danger. Pour augmenter la force du comit, et remonter
son nergie rvolutionnaire, on avait adjoint  ses membres Saint-Just,
Jean-Bon-Saint-Andr et Couthon. Nanmoins, on n'tait pas satisfait
encore, et on disait que les derniers venus taient excellens sans doute,
mais que leur influence tait neutralise par les autres.

L'opinion ne s'exerait pas moins svrement contre les ministres. Celui
de l'intrieur, Garat, d'abord assez bien vu  cause de sa neutralit
entre les girondins et les jacobins, n'tait plus qu'un modr depuis le 2
juin. Charg de prparer un crit pour clairer les dpartemens sur les
derniers vnemens, il avait fait une longue dissertation, o il
expliquait et compensait tous les torts avec une impartialit trs
philosophique sans doute, mais peu approprie aux dispositions du moment.
Robespierre, auquel il communiqua cet crit beaucoup trop sage, le
repoussa. Les jacobins en furent bientt instruits, et ils reprochrent 
Garat de n'avoir rien fait pour combattre le poison rpandu par Roland. Il
en tait de mme du ministre de la marine, d'Albarade, qu'on accusait de
laisser dans les tats-majors des escadres tous les anciens aristocrates.
Il est vrai en effet qu'il en avait conserv beaucoup, et les vnemens de
Toulon le prouvrent bientt; mais les purations taient plus difficiles
dans les armes de mer que dans celles de terre, parce que les
connaissances spciales qu'exig la marine ne permettaient pas de
remplacer les vieux officiers par de nouveaux, et de faire, en six mois,
d'un paysan un soldat, un sous-officier, un gnral. Le ministre de la
guerre, Bouchotte, s'tait seul conserv en faveur, parce que,  l'exemple
de Pache, son prdcesseur, il avait livr ses bureaux aux jacobins et aux
cordeliers, et avait calm leur dfiance en les appelant eux-mmes dans
son administration. Presque tous les gnraux taient accuss, et
particulirement les nobles; mais deux surtout taient devenus
l'pouvantail du jour: Custine au Nord, et Biron  l'Ouest. Marat, comme
on l'a vu, les avait dnoncs quelques jours avant sa mort; et depuis
cette accusation, tous les esprits se demandaient pourquoi Custine restait
au camp de Csar sans dbloquer Valenciennes? pourquoi Biron, inactif dans
la Basse-Vende, avait laiss prendre Saumur et assiger Nantes?

La mme dfiance rgnait  l'intrieur: la calomnie errait sur toutes les
ttes et s'garait sur les meilleurs patriotes. Comme il n'y avait plus de
ct droit auquel on pt tout attribuer, comme il n'y avait plus un
Roland, un Brissot, un Guadet,  qui on pt,  chaque crainte, imputer une
trahison, le reproche menaait les rpublicains les plus dcids. Il
rgnait une fureur incroyable de soupons et d'accusations. La vie
rvolutionnaire la plus longue et la mieux soutenue n'tait plus une
garantie, et on pouvait, en un jour, en une heure, tre assimil aux plus
grands ennemis de la rpublique. Les imaginations ne pouvaient pas se
dsenchanter si tt de ce Danton, dont l'audace et l'loquence avaient
soutenu les courages, dans toutes les circonstances dcisives; mais Danton
portait dans la rvolution la passion la plus violente pour le but, sans
aucune haine contre les individus, et ce n'tait pas assez. L'esprit d'une
rvolution se compose de passion pour le but, et de haine pour ceux qui
font obstacle: Danton n'avait que l'un de ces deux sentimens. En fait de
mesures rvolutionnaires tendant  frapper les riches,  mettre en action
les indiffrens, et  dvelopper les ressources de la nation, il n'avait
rien mnag, et avait imagin les moyens les plus hardis et les plus
violens; mais, tolrant et facile pour les individus, il ne voyait pas des
ennemis dans tous; il y voyait des hommes divers de caractre, d'esprit,
qu'il fallait ou gagner, ou accepter avec le degr de leur nergie. Il
n'avait pas pris Dumouriez pour un perfide, mais pour un mcontent pouss
 bout. Il n'avait pas vu dans les girondins les complices de Pitt, mais
d'honntes gens incapables, et il aurait voulu qu'on les cartt sans les
immoler. On disait mme qu'il s'tait offens de la consigne donne par
Henriot le 2 juin. Il touchait la main  des gnraux nobles, dnait avec
des fournisseurs, s'entretenait familirement avec les hommes de tous les
partis, recherchait les plaisirs, et en avait beaucoup pris dans la
Rvolution. On savait tout cela, et on rpandait sur son nergie et sa
probit les bruits les plus quivoques. Un jour, on disait que Danton ne
paraissait plus aux Jacobins; on parlait de sa paresse, de ses
continuelles distractions, et on disait que la rvolution n'avait pas t
une carrire sans jouissances pour lui. Un autre jour, un jacobin disait 
la tribune: Danton m'a quitt pour aller toucher la main  un gnral.
Quelquefois on se plaignait des individus qu'il avait recommands aux
ministres. N'osant pas toujours l'attaquer lui-mme, on attaquait ses
amis. Le boucher Legendre, son collgue dans la dputation de Paris, son
lieutenant dans les rues et les faubourgs, et l'imitateur de son loquence
brute et sauvage, tait trait de modr par Hbert et les autres
turbulens des Cordeliers. Moi un modr! s'criait Legendre aux Jacobins,
quand je me fais quelquefois des reproches d'exagration; quand on crit
de Bordeaux que j'ai assomm Guadet; quand on met dans tous les journaux
que j'ai saisi Lanjuinais au collet, et que je l'ai tran sur le pav!
On traitait encore de modr un autre ami de Danton patriote aussi connu
et aussi prouv, Camille Desmoulins, l'crivain  la fois le plus naf,
le plus comique et le plus loquent de la rvolution. Camille connaissait
beaucoup le gnral Dillon, qui, plac par Dumouriez au poste des Islettes
dans l'Argonne, y avait dploy tant de fermet et de bravoure. Camille
s'tait convaincu par lui-mme que Dillon n'tait qu'un brave homme, sans
opinion politique, mais dou d'un grand instinct guerrier, et ne demandant
qu' servir la rpublique. Tout  coup, par l'effet de cette incroyable
dfiance qui rgnait, on rpand que Dillon va se mettre  la tte d'une
conspiration pour rtablir Louis XVII sur le trne. Le comit de salut
public le fait aussitt arrter. Camille, qui s'tait convaincu par ses
yeux qu'un tel bruit n'tait qu'une fable, veut dfendre Dillon devant la
convention. Alors de toutes parts on lui dit: Vous dnez avec les
aristocrates. Billaud-Varennes, en lui coupant la parole, s'crie: Qu'on
ne laisse pas Camille se dshonorer.--On me coupe la parole, rpond alors
Camille, eh bien!  moi mon critoire! Et il crit aussitt un pamphlet
intitul _Lettre  Dillon_, plein de grce et de raison, o il frappe dans
tous les sens et sur toutes les ttes. Il dit au comit de salut public:
Vous avez usurp tous les pouvoirs, amen toutes les affaires  vous, et
vous n'en terminez aucune. Vous tiez trois chargs de la guerre; l'un est
absent, l'autre malade, et le troisime n'y entend rien; vous laissez  la
tte de nos armes les Custine, les Biron, les Menou, les Berthier, tous
aristocrates, ou fayettistes, ou incapables. Il dit  Cambon: Je
n'entends rien  ton systme de finances, mais ton papier ressemble fort 
celui de Law, et court aussi vite de mains en mains. Il dit 
Billaud-Varennes: Tu en veux  Arthur Dillon, parce qu'tant commissaire
 son arme, il te mena au feu;  Saint-Just: Tu te respectes, et portes
ta tte comme un _Saint-Sacrement_;  Brard,  Delmas,  Barrre et
autres: Vous avez voulu donner votre dmission le 2 juin, parce que vous
ne pouviez pas considrer cette rvolution de sang-froid, tant elle vous
paraissait affreuse. Il ajoute que Dillon n'est ni rpublicain, ni
fdraliste, ni aristocrate, qu'il est soldat, et qu'il ne demande qu'
servir; qu'il vaut en patriotisme le comit de salut public et tous les
tats-majors conservs  la tte des armes; que du moins il est grand
militaire, qu'on est trop heureux d'en pouvoir conserver quelques-uns, et
qu'il ne faut pas s'imaginer que tout sergent puisse tre gnral.
Depuis, ajoute-t-il, qu'un officier inconnu, Dumouriez, a vaincu malgr
lui  Jemmapes, et a pris possession de toute la Belgique et de Breda,
comme un marchal-des-logis _avec de la craie_, les succs de la
rpublique nous ont donn la mme ivresse que les succs de son rgne
donnrent  Louis XIV. Il prenait ses gnraux dans son anti-chambre,
et nous croyons pouvoir prendre les ntres dans les rues; nous sommes mme
alls jusqu' dire que nous avions trois millions de gnraux.

On voit,  ce langage,  ces attaques croises, que la confusion rgnait
dans la Montagne. Cette situation est ordinairement celle de tout parti
qui vient de vaincre, qui va se diviser, mais dont les fractions ne sont
pas encore clairement dtaches. Il ne s'tait pas form encore de nouveau
parti dans le parti vainqueur. L'accusation de modr ou d'exagr planait
sur toutes les ttes, sans se fixer positivement sur aucune. Au milieu de
ce dsordre d'opinions, une rputation restait toujours inaccessible aux
attaques, c'tait celle de Robespierre. Il n'avait certainement jamais eu
de l'indulgence pour les individus; il n'avait aim aucun proscrit, ni
fray avec aucun gnral, avec aucun financier ou dput. On ne pouvait
l'accuser d'avoir pris aucun plaisir dans la rvolution, car il vivait
obscurment chez un menuisier, et entretenait, dit-on, avec une de ses
filles un commerce tout  fait ignor. Svre, rserv, intgre, il tait
et passait pour incorruptible. On ne pouvait lui reprocher que l'orgueil,
espce de vice qui ne souille pas comme la corruption, mais qui fait de
grands maux dans les discordes civiles, et qui devient terrible chez les
hommes austres, chez les dvots religieux ou politiques, parce qu'tant
leur seule passion, ils la satisfont sans distraction et sans piti.

Robespierre tait le seul individu qui pt rprimer certains mouvemens
d'impatience rvolutionnaire, sans qu'on imputt sa modration  des
liaisons de plaisir ou d'intrt. Sa rsistance, quand il en opposait,
n'tait jamais attribue qu' de la raison. Il sentait cette position, et
il commena alors, pour la premire fois,  se faire un systme.
Jusque-l, tout entier  sa haine, il n'avait song qu' pousser la
rvolution sur les girondins; maintenant, voyant, dans un nouveau
dbordement des esprits, un danger pour les patriotes, il pensa qu'il
fallait maintenir le respect pour la convention et le comit de salut
public, parce que toute l'autorit rsidait en eux, et ne pouvait passer
en d'autres mains sans une confusion pouvantable.

D'ailleurs il tait dans cette convention, il ne pouvait manquer d'tre
bientt dans le comit de salut public, et, en les dfendant, il soutenait
 la fois une autorit indispensable, et une autorit dont il allait faire
partie. Comme toute opinion se formait d'abord aux Jacobins, il songea 
s'en emparer toujours davantage,  les rattacher autour de la convention
et des comits, sauf  les dchaner ensuite s'il le jugeait ncessaire.
Toujours assidu, mais assidu chez eux seuls, il les flattait de  sa
prsence; ne prenant plus que rarement la parole  la convention, o,
comme nous l'avons dit, on ne parlait presque plus, il se faisait souvent
entendre  leur tribune, et ne laissait jamais passer une proposition
importante sans la discuter, la modifier ou la repousser. En cela, sa
conduite tait bien mieux calcule que celle de Danton. Rien ne blesse les
hommes et ne favorise les bruits quivoques comme l'absence. Danton,
ngligent comme un gnie ardent et passionn, tait trop peu chez les
jacobins. Quand il reparaissait, il tait rduit  se justifier,  assurer
qu'il serait toujours bon patriote,  dire que si quelquefois il usait de
certains mnagemens pour ramener des esprits faibles, mais excellens, on
pouvait tre assur que son nergie n'en tait pas diminue; qu'il
veillait toujours avec la mme ardeur aux intrts de la rpublique, et
qu'elle serait victorieuse. Vaines et dangereuses excuses! Ds qu'on
s'explique, ds qu'on se justifie, on est domin par ceux auxquels on
s'adresse. Robespierre, au contraire, toujours prsent, toujours prt 
carter les insinuations, n'tait jamais rduit  se justifier, il prenait
au contraire le ton accusateur; il gourmandait ses fidles jacobins et il
avait justement saisi le point o la passion qu'on inspire, tant bien
prononce, on ne fait que l'augmenter par des rigueurs.

On a vu de quelle manire il traita Jacques Roux, qui avait propos une
ptition contre l'acte constitutionnel; il en faisait de mme dans toutes
les circonstances o il s'agissait de la convention. Cette assemble tait
pure, disait-il; elle ne mritait que des respects; quiconque l'accusait
tait un mauvais citoyen. Le comit de salut public n'avait sans doute pas
fait tout ce qu'il devait faire (car tout en les dfendant, Robespierre ne
manquait pas de censurer ceux qu'il dfendait); mais ce comit tait dans
une meilleure voie; l'attaquer, c'tait dtruire le centre ncessaire de
toutes les autorits, affaiblir l'nergie du gouvernement, et compromettre
la rpublique. Quand on voulait fatiguer le comit ou la convention de
ptitions trop rptes, il s'y opposait en disant qu'on usait l'influence
des jacobins, et qu'on faisait perdre le temps aux dpositaires du
pouvoir. Un jour, on voulait que les sances du comit fussent publiques;
il s'emporta contre cette proposition; il dit qu'il y avait des ennemis
cachs, qui, sous le masque du patriotisme, faisaient les propositions les
plus incendiaires, et il commena  soutenir que l'tranger payait deux
espces de conspirateurs en France; les exagrs, qui poussaient tout au
dsordre, et les modrs, qui voulaient tout paralyser par la mollesse.

Le comit de salut public avait t prorog trois fois; le 10 juillet, il
devait tre prorog une quatrime, ou renouvel. Le 8, grande sance aux
Jacobins. De toutes parts, on dit que les membres du comit doivent tre
changs, et qu'il ne faut pas les proroger de nouveau, comme on l'a fait
trois mois de suite. Sans doute, dit Bourdon, le comit a de bonnes
intentions; je ne veux pas l'inculper; mais un malheur attach  l'espce
humaine est de n'avoir d'nergie que quelques jours seulement. Les membres
actuels du comit ont dj pass cette poque; ils sont uss:
changeons-les. Il nous faut aujourd'hui des hommes rvolutionnaires, des
hommes  qui nous puissions confier le sort de la rpublique, et qui nous
en rpondent corps pour corps.

L'ardent Chabot succde  Bourdon. Le comit, dit-il, doit tre
renouvel, et il ne faut pas souffrir une nouvelle prorogation. Lui
adjoindre quelques membres de plus, reconnus bons patriotes,
ne suffirait pas, car on en a la preuve dans ce qui est arriv. Couthon,
Saint-Just, Jean-Bon-Saint-Andr, adjoints rcemment, sont annuls par
leurs collgues. Il ne faut pas non plus qu'on renouvelle le comit au
scrutin secret, car le nouveau ne vaudrait pas mieux que l'ancien, qui ne
vaut rien du tout. J'ai entendu Mathieu, poursuit Chabot, tenir les
discours les plus inciviques  la socit des femmes rvolutionnaires.
Ramel a crit  Toulouse que les propritaires pouvaient seuls sauver la
chose publique, et qu'il fallait se garder de remettre les armes aux mains
des sans-culottes. Cambon est un fou qui voit tous les objets trop gros;
et s'en effraie cent pas  l'avance. Guyton-Morveau est un honnte homme,
un quaker qui tremble toujours. Delmas, qui avait la partie des
nominations, n'a fait que de mauvais choix, et a rempli l'arme de
contre-rvolutionnaires; enfin ce comit tait l'ami de Lebrun, et il est
ennemi de Bouchotte.

Robespierre s'empresse de rpondre  Chabot. A chaque phrase,  chaque
mot, dit-il, du discours de Chabot, je sens respirer le patriotisme le
plus pur; mais j'y vois aussi le patriotisme trop exalt qui s'indigne que
tout ne tourne pas au gr de ses dsirs, qui s'irrite de ce que le comit
de salut public n'est pas parvenu dans ses oprations  une perfection
impossible, et que Chabot ne trouvera nulle part.

Je le crois comme lui, ce comit n'est pas compos d'hommes galement
clairs, galement vertueux; mais quel corps trouvera-t-il compos de
cette manire? Empchera-t-il les hommes d'tre sujets  l'erreur?
N'a-t-il pas vu la convention, depuis qu'elle a vomi de son sein les
tratres qui la dshonoraient, reprendre une nouvelle nergie, une
grandeur qui lui avait t trangre jusqu' ce jour, un caractre plus
auguste dans sa reprsentation? Cet exemple ne suffit-il pas pour prouver
qu'il n'est pas toujours ncessaire de dtruire, et qu'il est plus prudent
quelquefois de s'en tenir  rformer?

Oui, sans doute, il est dans le comit de salut public des hommes
capables de remonter la machine et de donner une nouvelle force  ses
moyens. Il ne faut que les y encourager. Qui oubliera les services que ce
comit a rendus  la chose publique, les nombreux complots qu'il a
dcouverts, les heureux aperus que nous lui devons, les vues sages et
profondes qu'il nous a dveloppes!

L'assemble n'a point cr un comit de salut public pour l'influencer
elle-mme, ni pour diriger ses dcrets; mais ce comit lui a t utile
pour dmler, dans les mesures proposes, ce qui tait bon d'avec ce qui,
prsent sous une forme sduisante, pouvait entraner les consquences les
plus dangereuses; mais il a donn les premires impulsions  plusieurs
dterminations essentielles qui ont sauv peut-tre la patrie; mais il lui
a sauv les inconvniens d'un travail pnible, souvent infructueux, en lui
prsentant les rsultats, dj heureusement trouvs, d'un travail quelle
ne connaissait qu' peine, et qui ne lui tait pas assez familier.

Tout cela suffit pour prouver que le comit de salut public n'a pas t
d'un si petit secours qu'on voudrait avoir l'air de le croire. Il a fait
des fautes sans doute; est-ce  moi de les dissimuler? Pencherais-je vers
l'indulgence, moi qui crois qu'on n'a point assez fait pour la patrie
quand on n'a pas tout fait? Oui, il a fait des fautes, et je veux les lui
reprocher avec vous; mais il serait impolitique en ce moment d'appeler la
dfaveur du peuple sur un comit qui a besoin d'tre investi de toute sa
confiance, qui est charg de grands intrts, et dont la patrie attend de
grands secours; et quoiqu'il n'ait pas l'agrment des citoyennes
rpublicaines rvolutionnaires, je ne le crois pas moins propre  ses
importantes oprations.

Toute discussion fut ferme aprs les rflexions de Robespierre. Le
surlendemain, le comit fut renouvel et rduit  neuf individus, comme
dans l'origine. Ses nouveaux membres taient Barrre, Jean-Bon-Saint-Andr,
Gasparin, Couthon, Hrault-Schelles, Saint-Just, Thuriot, Robert Lindet,
Prieur de la Marne. Tous les membres accuss de faiblesse taient congdis,
except Barrre,  qui sa grande facilit  rdiger des rapports, et  se
plier aux circonstances, avait fait pardonner le pass. Robespierre n'y
tait pas encore, mais avec quelques jours de plus, avec un peu plus de
danger sur les frontires, et de terreur dans la convention, il allait y
arriver.

Robespierre eut encore plusieurs autres occasions d'employer sa nouvelle
politique. La marine commenant  donner des inquitudes, on ne cessait
de se plaindre du ministre d'Albarade, de son prdcesseur Monge, de
l'tat dplorable de nos escadres, qui, revenues de Sardaigne dans les
chantiers de Toulon, ne se rparaient pas, et qui taient commandes par
de vieux officiers presque tous aristocrates. On se plaignait mme de
quelques individus nouvellement agrgs au bureau de la marine. On
accusait beaucoup entre autres un nomm Peyron, envoy pour rorganiser
l'arme  Toulon. Il n'avait pas fait, disait-on, ce qu'il aurait d
faire: on en rendait le ministre responsable, et le ministre rejetait la
responsabilit sur un grand patriote, qui lui avait recommand Peyron. On
dsignait avec affectation ce patriote clbre sans oser le nommer. Son
nom! s'crient plusieurs voix.--Eh bien! reprend le dnonciateur, ce
patriote clbre, c'est Danton! A ces mots, des murmures clatent.
Robespierre accourt: Je demande, dit-il, que la farce cesse et que la
sance commence.... On accuse d'Albarade; je ne le connais que par la voix
publique, qui le proclame un ministre patriote; mais que lui reproche-t-on
ici? une erreur. Quel homme n'en est pas capable? Un choix qu'il a fait
n'a pas rpondu  l'attente gnrale! Bouchotte et Pache aussi ont fait
des choix dfectueux, et cependant ce sont deux vrais rpublicains, deux
sincres amis de la patrie. Un homme est en place, il suffit, on le
calomnie. Eh! quand cesserons-nous d'ajouter foi aux contes ridicules ou
perfides dont on nous accable de toutes parts?

Je me suis aperu qu'on avait joint  cette dnonciation assez gnrale
du ministre une dnonciation particulire contre Danton. Serait-ce lui
qu'on voudrait nous rendre suspect? Mais si, au lieu de dcourager les
patriotes en leur cherchant avec tant de soin des crimes o il existe 
peine une erreur lgre, on s'occupait un peu des moyens de leur faciliter
leurs oprations, de rendre leur travail plus clair et moins pineux, cela
serait plus honnte, et la patrie en profiterait. On a dnonc Bouchotte,
on a dnonc Pache, car il tait crit que les meilleurs patriotes
seraient dnoncs. Il est bien temps de mettre fin  ces scnes ridicules
et affligeantes; je voudrais que la socit des jacobins s'en tnt  une
srie de matires qu'elle traiterait avec fruit; qu'elle restreignt le
grand nombre de celles qui s'agitent dans son sein, et qui, pour la
plupart, sont aussi futiles que dangereuses.

Ainsi, Robespierre, voyant le danger d'un nouveau dbordement des esprits,
qui aurait ananti tout gouvernement, s'efforait de rattacher les
jacobins autour de la convention, des comits et des vieux patriotes. Tout
tait profit pour lui dans cette politique louable et utile. En prparant
la puissance des comits, il prparait la sienne propre; en dfendant les
patriotes de mme date et de mme nergie que lui, il se garantissait, et
empchait l'opinion de faire des victimes  ses cts; il plaait fort
au-dessous de lui ceux dont il devenait le protecteur; enfin il se
faisait, par sa svrit mme, adorer des jacobins, et se donnait une
haute rputation de sagesse. En cela, Robespierre ne mettait d'autre
ambition que celle de tous les chefs rvolutionnaires, qui jusque-l
avaient voulu arrter la rvolution au point o ils s'arrtaient
eux-mmes; et cette politique, qui les avait tous dpopulariss, ne devait
pas le dpopulariser lui, parce que la rvolution approchait du terme de
ses dangers et de ses excs.

Les dputs dtenus avaient t mis en accusation immdiatement aprs la
mort de Marat, et on prparait leur jugement. On disait dj qu'il fallait
faire tomber les ttes des Bourbons qui restaient encore, quoique ces
ttes fussent celles de deux femmes, l'une pouse, l'autre soeur du
dernier roi; et celle de ce duc d'Orlans, si fidle  la rvolution, et
aujourd'hui prisonnier  Marseille, pour prix de ses services.

On avait ordonn une fte pour l'acceptation de la constitution. Toutes
les assembles primaires devaient envoyer des dputs qui viendraient
exprimer leur voeu, et se runiraient au champ de la fdration dans une
fte solennelle. La date n'en tait plus fixe au 14 juillet, mais au 10
aot, car la prise des Tuileries avait amen la rpublique, tandis que la
prise de la Bastille, laissant subsister la monarchie, n'avait aboli que
la fodalit. Aussi les rpublicains et les royalistes constitutionnels
se distinguaient-ils, en ce que les uns clbraient le 10 aot, et les
autres le 14 juillet.

Le fdralisme expirait, et l'acceptation de la constitution tait
gnrale. Bordeaux gardait toujours la plus grande rserve, ne faisait
aucun acte dcisif ni de soumission ni d'hostilit, mais acceptait la
constitution. Lyon poursuivait les procdures voques au tribunal
rvolutionnaire; mais, rebelle en ce point seul, il se soumettait quant
aux autres, et adhrait aussi  la constitution. Marseille seule refusait
son adhsion. Mais sa petite arme, dj spare de celle du Languedoc,
venait, dans les derniers jours de juillet, d'tre chasse d'Avignon, et
de repasser la Durance. Ainsi le fdralisme tait vaincu, et la
constitution triomphante. Mais le danger s'aggravait sur les frontires;
il devenait imminent dans la Vende, sur le Rhin et dans le Nord: de
nouvelles victoires ddommageaient les Vendens de leur chec devant
Nantes; et Mayence, Valenciennes, taient presses plus vivement que
jamais par l'ennemi.

Nous avons interrompu notre rcit des vnemens militaires au moment o
les Vendens, repousss de Nantes, rentrrent dans leur pays, et nous
avons vu Biron arriver  Angers, aprs la dlivrance de Nantes, et
convenir d'un plan avec le gnral Canclaux. Pendant ce temps, Westermann
s'tait rendu  Niort avec la lgion germanique, et avait obtenu de Biron
la permission de s'avancer dans l'intrieur du pays. Westermann tait ce
mme Alsacien qui s'tait distingu au 10 aot, et avait dcid le succs
de cette journe; qui, ensuite, avait servi glorieusement sous Dumouriez,
s'tait li avec lui et avec Danton, et fut enfin dnonc par Marat, qu'il
avait btonn, dit-on, pour diverses injures. Il tait du nombre de ces
patriotes dont on reconnaissait les grands services, mais auxquels on
commenait  reprocher les plaisirs qu'ils avaient pris dans la
rvolution, et dont on se dgotait dj, parce qu'ils exigeaient de la
discipline dans les armes, des connaissances dans les officiers, et ne
voulaient pas exclure tout gnral noble, ni qualifier de tratre tout
gnral battu. Westermann avait form une lgion dite _germanique_, de
quatre ou cinq mille hommes, renfermant infanterie, cavalerie et
artillerie. A la tte de cette petite arme, dont il s'tait rendu matre,
et o il maintenait une discipline svre, il avait dploy la plus grande
audace et fait des exploits brillans. Transport dans la Vende avec sa
lgion, il l'avait rorganise de nouveau, et en avait chass les lches
qui taient alls le dnoncer. Il tmoignait un mpris trs haut pour ces
bataillons informes qui pillaient et dsolaient le pays; il affichait les
mmes sentimens que Biron, et tait rang avec lui parmi les aristocrates
militaires. Le ministre de la guerre Bouchotte avait, comme on l'a vu,
rpandu ses agens jacobins et cordeliers dans la Vende. L, ils
rivalisaient avec les reprsentans et les gnraux, autorisaient les
pillages et les vexations sous le titre de rquisitions de guerre, et
l'indiscipline sous prtexte de dfendre le soldat contre le despotisme
des officiers. Le premier commis de la guerre, sous Bouchotte, tait
Vincent, jeune cordelier frntique, l'esprit le plus dangereux et le plus
turbulent de cette poque; il gouvernait Bouchotte, faisait tous les
choix, et poursuivait les gnraux avec une rigueur extrme. Ronsin, cet
ordonnateur envoy  Dumouriez, lorsque ses marchs furent annuls,
tait l'ami de Vincent et de Bouchotte, et le chef de leurs agens dans la
Vende, sous le titre d'adjoint-ministre. Sous lui se trouvaient les
nomms Momoro, imprimeur, Grammont, comdien, et plusieurs autres qui
agissaient dans le mme sens et avec la mme violence. Westermann, dj
peu d'accord avec eux, se les alina tout  fait par un acte d'nergie. Le
nomm Rossignol, ancien ouvrier orfvre, qui s'tait fait remarquer au 20
juin et au 10 aot, et qui commandait l'un des bataillons de la formation
d'Orlans, tait du nombre de ces nouveaux officiers favoriss par le
ministre cordelier. tant un jour  boire avec des soldats de Westermann,
il disait que les soldats ne devaient pas tre les esclaves des officiers,
que Biron tait un _ci-devant_, un tratre, et que l'on devait chasser les
bourgeois des maisons pour y loger les troupes. Westermann le fit arrter,
et le livra aux tribunaux militaires. Ronsin se hta de le rclamer, et
envoya tout de suite  Paris une dnonciation contre Westermann.

Westermann, sans s'inquiter de cet vnement, se mit en marche avec sa
lgion pour pntrer jusqu'au coeur mme de la Vende. Partant du ct
oppose  la Loire, c'est--dire du midi du thtre de la guerre, il
s'empara d'abord de Parthenay, puis entra dans Amaillou, et mit le feu
dans ce dernier bourg, pour user de reprsailles envers M. de Lescure.
Celui-ci, en effet, en entrant  Parthenay, avait exerc des rigueurs
contre les habitans, qui taient accuss d'esprit rvolutionnaire.
Westermann fit enlever tous les habitans d'Amaillou, et les envoya  ceux
de Parthenay, comme ddommagement; il brla ensuite le chteau de Clisson,
appartenant  Lescure, et rpandit partout la terreur par sa marche rapide
et le bruit exagr de ses excutions militaires. Westermann n'tait pas
cruel, mais il commena ces dsastreuses reprsailles qui ruinrent les
pays neutres, accuss par chaque parti d'avoir favoris le parti
contraire. Tout avait fui jusqu' Chtillon, o s'taient runies les
familles des chefs vendens et les dbris de leurs armes. Le 3 juillet,
Westermann, ne craignant pas de se hasarder au centre du pays insurg,
entra dans Chtillon, et en chassa le conseil suprieur et l'tat-major,
qui y sigeaient comme dans leur capitale. Le bruit de cet exploit
audacieux se rpandit au loin; mais la position de Westermann tait
hasarde. Les chefs vendens s'taient replis, avaient sonn le tocsin,
rassembl une arme considrable, et se disposaient  surprendre
Westermann du ct o il s'y attendait le moins. Il avait plac sur un
moulin et hors de Chtillon un poste qui commandait tous les environs. Les
Vendens, s'avanant  la drobe, suivant leur tactique ordinaire,
entourent ce poste et se mettent  l'assaillir de toutes parts.
Westermann, averti un peu tard, s'empresse de le faire soutenir, mais les
dtachemens qu'il envoie sont repousss et ramens dans Chtillon.
L'alarme se rpand alors dans l'arme rpublicaine; elle abandonne
Chtillon en dsordre; et Westermann lui-mme, aprs avoir fait des
prodiges de bravoure, est emport dans la fuite, et oblig de se sauver 
la hte, en laissant derrire lui un grand nombre d'hommes morts ou
prisonniers. Cet chec causa autant de dcouragement dans les esprits, que
la tmrit et le succs de l'expdition avaient caus de prsomption et
d'esprance.

Pendant que ces choses se passaient  Chtillon, Biron venait de convenir
d'un plan avec Canclaux. Ils devaient descendre tous deux jusqu' Nantes,
balayer la rive gauche de la Loire, tourner ensuite vers Machecoul, donner
la main  Boulard, qui partirait des Sables, et, aprs avoir ainsi spar
les Vendens de la mer, marcher vers la Haute-Vende pour soumettre tout
le pays. Les reprsentans ne voulurent pas de ce plan; ils prtendirent
qu'il fallait partir du point mme o l'on tait, pour pntrer dans le
pays, marcher en  consquence sur les ponts de C avec les troupes runies
 Angers, et se faire appuyer vis--vis par une colonne qui s'avancerait
de Niort. Biron, se voyant contrari, donna sa dmission. Mais, dans ce
moment mme, on apprit la droute de Chtillon, et on imputa tout  Biron.
On lui reprocha d'avoir laiss assiger Nantes, et de n'avoir pas second
Westermann. Sur la dnonciation de Ronsin et de ses agens, il fut mand 
la barre: Westermann fut mis en jugement, et Rossignol largi
sur-le-champ. Tel tait le sort des gnraux dans la Vende au milieu des
agens jacobins.

Le gnral Labarolire prit le commandement des troupes laisses  Angers
par Biron, et se disposa, selon le voeu des reprsentans,  s'avancer dans
le pays par les ponts de C. Aprs avoir laiss quatorze cents hommes 
Saumur, et quinze cents aux ponts de C, il se porta vers Brissac, o il
plaa un poste pour assurer ses communications. Cette arme indiscipline
commit les plus affreuses dvastations sur un pays dvou  la rpublique.
Le 15 juillet, elle fut attaque au camp de Fline par vingt mille
Vendens. L'avant-garde, compose de troupes rgulires, rsista avec
vigueur. Cependant le corps de bataille allait cder, lorsque les
Vendens, plus prompts  lcher le pied, se retirrent en dsordre. Les
nouveaux bataillons montrrent alors un peu plus d'ardeur; et, pour les
encourager, on leur donna des loges qui n'taient mrits que par
l'avant-garde. Le 17, on s'avana prs de Vihiers; et une nouvelle
attaque, reue et soutenue avec la mme vigueur par l'avant-garde, avec la
mme hsitation par la masse de l'arme, fut repousse de nouveau. On
arriva dans le jour  Vihiers mme. Plusieurs gnraux, pensant que ces
bataillons d'Orlans taient trop mal organiss pour tenir la campagne, et
qu'on ne pouvait pas avec une telle arme rester au milieu du pays,
taient d'avis de se retirer. Labarolire dcida qu'il fallait attendre 
Vihiers, et se dfendre si on y tait attaqu. Le 18,  une heure aprs
midi, les Vendens se prsentent; l'avant-garde rpublicaine se conduit
avec la mme valeur; mais le reste de l'arme chancelle  la vue de
l'ennemi, et se replie malgr les efforts des gnraux. Les bataillons de
Paris, aimant mieux crier  la trahison que se battre, se retirent en
dsordre. La confusion devient gnrale. Santerre, qui s'tait jet dans
la mle avec le plus grand courage, manque d'tre pris. Le reprsentant
Bourbotte court le mme danger; et l'arme fuit si vite, qu'elle est en
quelques heures  Saumur. La division de Niort, qui allait se mettre en
mouvement, s'arrta; et le 20, il fut dcid qu'elle attendrait la
rorganisation de la colonne de Saumur. Comme il fallait que quelqu'un
rpondt de la dfaite, Ronsin et ses agens dnoncrent le chef
d'tat-major Berthier et le gnral Menou, qui passaient tous deux pour
tre aristocrates, parce qu'ils recommandaient la discipline. Berthier et
Menou furent aussitt mands  Paris, comme l'avaient t Biron et
Westermann.

Tel avait t jusqu' cette poque l'tat de cette guerre. Les Vendens se
levant tout  coup en avril et en mai, avaient pris Thouars, Loudun, Dou,
Saumur, grce  la mauvaise qualit des troupes composes de nouvelles
recrues. Descendus  jusqu' Nantes en juin, ils avaient t repousss de
Nantes par Canclaux, des Sables par Boulard, deux gnraux qui avaient su
introduire parmi leurs soldats l'ordre et la discipline. Westermann,
agissant avec audace, et ayant quelques bonnes troupes, avait pntr
jusqu' Chtillon vers les premiers jours de juin; mais, trahi par les
habitans, surpris par les insurgs, il avait essuy une droute; enfin la
colonne de Tours, voulant s'avancer dans le pays avec les bataillons
d'Orlans, avait prouv le sort ordinaire aux armes dsorganises. A la
fin de juillet, les Vendens dominaient donc dans toute l'tendue de leur
territoire. Quant au brave et malheureux Biron, accus de n'tre pas 
Nantes, tandis qu'il visitait la Basse-Vende, de n'tre pas auprs de
Westermann, tandis qu'il arrtait un plan avec Canclaux, contrari,
interrompu dans toutes ses oprations, il venait d'tre enlev  l'arme
sans avoir eu le temps d'agir, et il n'y avait paru que pour y tre
continuellement accus. Canclaux restait  Nantes; mais le brave Boulard
ne commandait plus aux Sables, et les deux bataillons de la Gironde
venaient de se retirer. Tel est donc le tableau de la Vende en juillet:
droute de toutes les colonnes dans le haut pays; plaintes, dnonciations
des agens ministriels contre les gnraux prtendus aristocrates, et
plaintes des gnraux contre les dsorganisateurs envoys par le ministre
et les jacobins.

A l'Est et au Nord, les siges de Mayence et de Valenciennes faisaient des
progrs alarmans.

Mayence, place sur la rive gauche du Rhin, du ct de la France, et
vis--vis l'embouchure du Mein, forme un grand arc de cercle dont le Rhin
peut tre considr comme la corde. Un faubourg considrable, celui de
Cassel, jet sur l'autre rive, communique avec la place par un pont de
bateaux. L'le de Petersau, situe au-dessous de Mayence, remonte dans le
fleuve, et sa pointe s'avance assez haut pour battre le pont de bateaux,
et prendre les dfenses de la place  revers. Du ct du fleuve, Mayence
n'est protge que par une muraille en briques; mais du ct de la terre,
elle est extrmement fortifie. En partant de la rive,  la hauteur de la
pointe de Petersau, elle est dfendue par une enceinte et par un foss,
dans lequel le ruisseau de Zalbach coule pour se rendre dans le Rhin. A
l'extrmit de ce foss, le fort de Haupstein prend le foss en long, et
joint la protection de ses feux  celle des eaux. A partir de ce point,
l'enceinte continue et va rejoindre le cours suprieur du Rhin; mais le
foss se trouve interrompu, et il est remplac par une double enceinte
parallle  la premire. Ainsi, de ce ct, deux rangs de murailles
exigent un double sige. La citadelle, lie  la double enceinte, vient
encore en augmenter la force.

Telle tait Mayence en 1793, avant mme que les fortifications en eussent
t perfectionnes. La garnison s'levait  vingt mille hommes, parce que
le gnral Schaal, qui devait se retirer avec une division, avait t
rejet dans la place et n'avait pu rejoindre l'arme de Custine. Les
vivres n'taient pas proportionns  cette garnison. Dans l'incertitude de
savoir si on garderait ou non Mayence, on s'tait peu ht de
l'approvisionner. Custine en avait enfin donn l'ordre. Les juifs
s'taient prsents, mais ils offraient un march astucieux; ils voulaient
que tous les convois arrts en route par l'ennemi leur fussent pays.
Rewbell et Merlin refusrent ce march, de crainte que les juifs ne
fissent eux-mmes enlever les convois. Nanmoins les grains ne manquaient
pas; mais on prvoyait que si les moulins placs sur le fleuve taient
dtruits, la mouture deviendrait impossible. La viande tait en petite
quantit, et les fourrages surtout taient absolument insuffisans pour les
trois mille chevaux de la garnison. L'artillerie se composait de cent
trente pices en bronze, et de soixante en fer, qu'on avait trouves, et
qui taient fort mauvaises; les Franais en avaient apport quatre-vingts
en bon tat. Les pices de rempart existaient donc en assez grand nombre,
mais la poudre n'tait pas en quantit suffisante. Le savant et hroque
Meunier, qui avait excut les travaux de Cherbourg, fut charg de
dfendre Cassel et les postes de la rive droite; Doyr dirigeait les
travaux dans le corps de la place; Aubert-Dubayet et Klber commandaient
les troupes; les reprsentans Merlin et Rewbell. animaient la garnison de
leur prsence. Elle campait dans l'intervalle des deux enceintes, et
occupait au loin des postes trs avancs. Elle tait anime du meilleur
esprit, avait grande confiance dans la place, dans ses chefs, dans ses
forces; et de plus, elle savait qu'elle avait  dfendre un point trs
important pour le salut de la France.

Le gnral Schoenfeld, camp sur la rive droite, cernait Cassel avec dix
mille Hessois: Les Autrichiens et les Prussiens runis faisaient la grande
attaque de Mayence. Les Autrichiens occupaient la droite des assigeans.
En face de la double enceinte, les Prussiens formaient le centre de
Marienbourg; l, se trouvait le quartier-gnral du roi de Prusse. La
gauche, compose encore de Prussiens, campait en face du Haupstein, et du
foss inond par les eaux du ruisseau de Zalbach. Cinquante mille hommes 
peu prs composaient cette arme  de sige. Le vieux Kalkreuth la
dirigeait. Brunswick commandait le corps d'observation du ct des Vosges,
o il s'entendait avec Wurmser pour protger cette grande opration. La
grosse artillerie de sige manquant, on ngocia avec les tats de
Hollande, qui vidrent encore une partie de leurs arsenaux pour aider les
progrs de leurs voisins les plus redoutables.

L'investissement commena en avril. En attendant les convois d'artillerie,
l'offensive appartint  la garnison, qui ne cessa de faire les sorties les
plus vigoureuses. Le 11 avril, et quelques jours aprs l'investissement,
nos gnraux rsolurent d'essayer une surprise contre les dix mille
Hessois, qui s'taient trop tendus sur la rive droite. Le 11, dans la
nuit, ils sortirent de Cassel sur trois colonnes. Meunier marcha devant
lui sur Hochein; les deux autres colonnes descendirent la rive droite vers
Biberik; mais un coup de fusil, parti  l'improviste dans la colonne du
gnral Schaal, rpandit la confusion. Les troupes, toutes neuves encore,
n'avaient pas l'aplomb qu'elles acquirent bientt sous leurs gnraux. Il
fallut se retirer. Klber, avec sa colonne, protgea la retraite de la
manire la plus imposante. Cette sortie valut aux assigs quarante boeufs
ou vaches, qui furent sals.

Le 16, les gnraux ennemis voulaient faire enlever le poste de Weissenau
qui, plac prs du Rhin et  la droite de leur attaque, les inquitait
beaucoup. Les Franais, malgr l'incendie du village, se retranchrent
dans un cimetire; le reprsentant Merlin s'y plaa avec eux, et, par des
prodiges de valeur, ils conservrent le poste.

Le 26, les Prussiens dpchrent un faux parlementaire, qui se disait
envoy par le gnral de l'arme du Rhin pour engager la garnison  se
rendre. Les gnraux, les reprsentans, les soldats dj attachs  la
place, et convaincus qu'ils rendaient un grand service en arrtant l'arme
du Rhin sur la frontire, repoussrent toute proposition. Le 3 mai, le roi
de Prusse voulut faire prendre un poste de la rive droite vis--vis
Cassel, celui de Kosteim. Meunier le dfendait. L'attaque, tente le 3 mai
avec une grande opinitret, et recommence le 8, fut repousse avec une
perte considrable pour les assigeans. Meunier, de son ct, essaya
l'attaque des les placs  l'embouchure du Mein; il les prit, les perdit
ensuite, et dploya  chaque occasion la plus grande audace.

Le 30 mai, les Franais rsolurent une sortie gnrale sur Marienbourg, o
tait le roi Frdric-Guillaume. Favoriss par la nuit, six mille hommes
pntrrent  travers la ligne ennemie, s'emparrent des retranchemens, et
arrivrent jusqu'au quartier-gnral. Cependant l'alarme rpandue leur mit
toute l'arme sur les bras; ils rentrrent aprs avoir perdu beaucoup de
leurs braves. Le lendemain, le roi de Prusse, courrouc, fit couvrir la
place de feux. Ce mme jour, Meunier faisait une nouvelle tentative sur
l'une des les du Mein. Bless au genou, il expira, moins de sa blessure
que de l'irritation qu'il prouvait d'tre oblig de quitter les travaux
du sige. Toute la garnison assista  ses funrailles; le roi de Prusse
fit suspendre le feu pendant qu'on rendait les derniers honneurs  ce
hros, et le fit saluer d'une salve d'artillerie. Le corps fut dpos  la
pointe du bastion de Cassel, qu'il avait fait lever.

Les grands convois taient arrivs de Hollande. Il tait temps de
commencer les travaux du sige. Un officier prussien conseillait de
s'emparer de l'le de Petersau, dont la pointe remontait entre Cassel et
Mayence, d'y tablir des batteries, de dtruire le pont de bateaux et les
moulins, et de donner l'assaut  Cassel, une fois qu'on l'aurait isol et
priv des secours de la place. Il proposait ensuite de se diriger vers le
foss o coulait la Zalbach, de s'y jeter sous la protection des batteries
de Petersau qui enfileraient ce foss, et de tenter un assaut sur ce front
qui n'tait form que d'une seule enceinte. Le projet tait hardi et
prilleux, car il fallait dbarquer  Petersau, puis se jeter dans un
foss au milieu des eaux et sous le feu du Haupstein; mais aussi les
rsultats devaient tre trs prompts. On aima mieux ouvrir la tranche du
ct de la double enceinte, et vis--vis la citadelle, sauf  faire un
double sige. Le 16 juin, une premire parallle fut trace  huit cents
pas de la premire enceinte. Les assigs mirent le dsordre dans les
travaux; il fallut reculer. Le 18, une autre parallle fut trace beaucoup
plus loin, c'est--dire  quinze cents pas, et cette distance excita les
sarcasmes de ceux qui avaient propos l'attaque hardie par l'le de
Petersau. Du 24 au 25, on se rapprocha; on s'tablit  huit cents pas, et
on leva des batteries. Les assigs interrompirent encore les travaux et
enclourent les canons; mais ils furent enfin repousss et accabls de
feux continuels. Le 18 et le 19, deux cents pices taient diriges sur la
place, et la couvraient de projectiles de toute espce. Des batteries
flottantes, places sur le Rhin, incendiaient l'intrieur de la ville par
le ct le plus ouvert, et lui causaient un dommage considrable.

Cependant la dernire parallle n'tait pas encore ouverte, la premire
enceinte n'tait pas encore franchie, et la garnison pleine d'ardeur ne
songeait point  se rendre. Pour se dlivrer des batteries flottantes, de
braves Franais se jetaient  la nage, et allaient couper les cbles des
bateaux ennemis. On en vit un amener  la nage un bateau charg de
quatre-vingts soldats, qui furent faits prisonniers.

Mais la dtresse tait au comble. Les moulins avaient t incendis, et il
avait fallu recourir, pour moudre le grain,  des moulins  bras. Encore
les ouvriers ne voulaient-ils pas y travailler, parce que l'ennemi,
averti, ne manquait pas d'accabler d'obus le lieu o ils taient placs.
D'ailleurs on manquait presque tout  fait de bl; depuis long-temps on
n'avait plus que de la chair de cheval; les soldats mangeaient des rats,
et allaient sur les bords du Rhin pcher les chevaux morts que le fleuve
entranait. Cette nourriture devint funeste  plusieurs d'entre eux; il
fallut la leur dfendre, et les empcher mme de la rechercher, en plaant
des gardes au bord du Rhin. Un chat valait six francs; la chair de cheval
Mort quarante-cinq sous la livre. Les officiers ne se traitaient pas mieux
que les soldats, et Aubert-Dubayet, invitant  dner son tat-major, lui
fit servir comme rgal, un chat flanqu de douze souris. Ce qu'il y avait
de plus douloureux pour cette malheureuse garnison, c'tait la privation
absolue de toute nouvelle. Les communications taient si bien
interceptes, que depuis trois mois elle ignorait absolument ce qui se
passait en France. Elle avait essay de faire connatre sa dtresse,
tantt par une dame qui allait voyager en Suisse, tantt par un prtre qui
avait pris le chemin des Pays-Bas, tantt enfin par un espion qui devait
traverser le camp ennemi. Mais aucune de ces dpches n'tait parvenue.
Esprant que peut-tre on songerait  leur envoyer des nouvelles du
Haut-Rhin, au moyen de bouteilles jetes dans le fleuve, les assigs y
placrent des filets. Ils les levaient chaque jour, mais ils n'y
trouvaient jamais rien. Les Prussiens, qui avaient pratiqu toute espce
de ruses, avaient fait imprimer  Francfort de faux _Moniteurs_, portant
que Dumouriez avait renvers la convention, et que Louis XVII rgnait avec
une rgence. Les Prussiens placs aux avant-postes transmettaient ces faux
_Moniteurs_ aux soldats de la garnison; et cette lecture rpandait les
plus grandes inquitudes, et ajoutait aux souffrances qu'on endurait dj,
la douleur de dfendre peut-tre une cause perdue. Cependant on attendait
en se disant: L'arme du Rhin va bientt arriver. Quelquefois on disait:
Elle arrive. Pendant une nuit, on entend une canonnade vigoureuse trs
loin de la place. On s'veille avec joie, on court aux armes, et on
s'apprte  marcher vers le canon franais, et  mettre l'ennemi entre
deux feux. Vain espoir! le bruit cesse, et l'arme libratrice ne parat
pas. Enfin la dtresse tait devenue si insupportable, que deux mille
habitans demandrent  sortir. Aubert-Dubayet le leur permit; mais ils ne
furent pas reus par les assigeans; restrent entre deux feux et prirent
en partie sous les murs de la place. Le matin, on vit les soldats
rapporter dans leurs manteaux des enfans blesss.

Pendant ce temps, l'arme du Rhin et de la Moselle ne s'avanait pas.
Custine l'avait commande jusqu'au mois de juin. Encore tout abattu de sa
retraite, il n'avait cess d'hsiter pendant les mois d'avril et de mai.
Il disait qu'il n'tait pas assez fort; qu'il avait besoin de beaucoup de
cavalerie pour soutenir, dans les plaines du Palatinat, les efforts de la
cavalerie ennemie; qu'il n'avait point de fourrages pour nourrir ses
chevaux; qu'il lui fallait attendre que les seigles fussent assez avancs
pour en faire du fourrage, et qu'alors il marcherait au secours de
Mayence[1]. Beauharnais, son successeur, hsitant comme lui, perdit
l'occasion de sauver la place.

[Note 1: Voyez le procs de Custine.]

La ligne des Vosges, comme on sait, longe le Rhin, et vient finir non loin
de Mayence. En occupant les deux versans de la chane et ses principaux
passages, on a un avantage immense, parce qu'on peut se porter ou tout
d'un ct ou tout d'un autre, et accabler l'ennemi de ses masses runies.
Telle tait la position des Franais. L'arme du Rhin occupait le revers
oriental, et celle de la Moselle le revers occidental; Brunswick et
Wurmser taient dissmins,  la terminaison de la chane, sur un cordon
fort tendu. Disposant des passages, les deux armes franaises pouvaient
se runir sur l'un ou l'autre des versans, accabler ou Brunswick ou
Wurmser, venir prendre les assigeans par derrire et sauver Mayence.
Beauharnais, brave, mais peu entreprenant, ne fit que des mouvemens
incertains, et ne secourut pas la garnison.

Les reprsentans et les gnraux enferms dans Mayence, pensant qu'il ne
fallait pas pousser les choses au pire; que si on attendait huit jours de
plus, on pourrait manquer de tout, et tre oblig de rendre la garnison
prisonnire; qu'au contraire, en capitulant, on obtiendrait la libre
sortie avec les honneurs de la guerre, et que l'on conserverait vingt
mille hommes, devenus les plus braves soldats du monde sous Klber et
Dubayet, dcidrent qu'il fallait rendre la place. Sans doute, avec
quelques jours de plus, Beauharnais pouvait la sauver, mais, aprs avoir
attendu si long-temps, il tait permis de ne plus penser  un secours et
les raisons de se rendre taient dterminantes. Le roi de Prusse fut
facile sur les conditions; il accorda la sortie avec armes et bagages, et
n'imposa qu'une condition, c'est que la garnison ne servirait pas d'une
anne contre les coaliss. Mais il restait assez d'ennemis  l'intrieur
pour utiliser ces admirables soldats, nomms depuis les _Mayenais_. Ils
taient tellement attachs  leur poste, qu'ils ne voulaient pas obir 
leurs gnraux lorsqu'il fallut sortir de la place: singulier exemple de
l'esprit de corps qui s'tablit sur un point, et de l'attachement qui se
forme pour un lieu qu'on a dfendu quelques mois! Cependant la garnison
cda; et, tandis qu'elle dfilait, le roi de Prusse, plein d'admiration
pour sa valeur, appelait par leur nom les officiers qui s'taient
distingus pendant le sige, et les complimentait avec une courtoisie
chevaleresque. L'vacuation eut lieu le 25 juillet.

On a vu les Autrichiens bloquant la place de Cond et faisant le sige
rgulier de Valenciennes. Ces oprations, conduites simultanment avec
celles du Rhin, approchaient de leur terme. Le prince de Cobourg,  la
tte du corps d'observation, faisait face au camp de Csar; le duc d'York
commandait le corps de sige. L'attaque, d'abord projete sur la
citadelle, fut ensuite dirige entre le faubourg de Marly et la porte de
Mons. Ce front prsentait beaucoup plus de dveloppement, mais il tait
moins dfendu, et fut prfr comme plus accessible. On se proposa de
battre les ouvrages pendant le jour, et d'incendier la ville pendant la
nuit, afin d'augmenter la dsolation des habitans et de les branler plus
tt. La place fut somme le 14 juin. Le gnral Ferrand et les
reprsentans Cochon et Briest rpondirent avec la plus grande dignit. Ils
avaient runi une garnison de sept mille hommes, inspir de trs bonnes
dispositions aux habitans, dont ils organisrent une partie en compagnies
de canonniers, qui rendirent les plus grands services.

Deux parallles furent successivement ouvertes dans les nuits des 14 et 19
juin, et armes de batteries formidables. Elles causrent dans la place
des ravages affreux. Les habitans et la garnison rpondirent  la vigueur
de l'attaque, et dtruisirent plusieurs fois tous les travaux des
assigeans. Le 25 juin surtout fut terrible. L'ennemi incendia la place
jusqu' midi, sans qu'elle rpondt de son ct; mais  cette heure un feu
terrible, parti des remparts, plongea dans les tranches, y mit la
confusion, et y reporta la terreur et la mort qui avaient rgn dans la
ville. Le 28 juin, une troisime parallle fut trace, et le courage des
habitans commena  s'branler. Dj une partie de cette ville opulente
tait incendie. Les enfans, les vieillards et les femmes avaient t mis
dans des souterrains. La reddition de Cond, qui venait d'tre pris par
famine, augmentait encore le dcouragement des assigs. Des missaires
avaient t envoys pour les travailler. Des rassemblemens commencrent 
se former et  demander une capitulation. La municipalit partageait les
dispositions des habitans, et s'entendait secrtement avec eux. Les
reprsentans et le gnral Ferrand rpondirent avec la plus grande vigueur
aux demandes qui leur furent adresses; et avec le secours de la garnison,
dont le courage tait parvenu au plus haut degr d'exaltation, ils
dissiprent les rassemblemens.

Le 25 juillet, les assigeans prparrent leurs mines et se disposrent 
l'assaut du chemin couvert. Par bonheur pour eux, trois globes de
compression clatrent au moment mme o les mines de la garnison allaient
jouer et dtruire leurs ouvrages. Ils s'lancrent alors sur trois
colonnes, franchirent les palissades, et pntrrent dans le chemin
couvert. La garnison effraye se retirait, abandonnant dj ses batteries;
mais le gnral Ferrand la ramena sur les remparts. L'artillerie, qui
avait fait des prodiges pendant tout le sige, causa encore de grands
dommages aux assigeans, et les arrta presque aux portes de la place. Le
lendemain 26, le duc d'York, somma le gnral Ferrand de se rendre; il
annona qu'aprs la journe coule, il n'couterait plus aucune
proposition, et que la garnison et les habitans seraient passs au fil de
l'pe. A cette menace, les attroupemens devinrent considrables; une
multitude, o se trouvaient en grand nombre des hommes arms de pistolets
et de poignards, entoura la municipalit. Douze individus prirent la
parole pour tous, et firent la rquisition formelle de rendre la place. Le
conseil de guerre se tenait au milieu du tumulte; aucun des membres ne
pouvait en sortir, et ils taient tous consigns jusqu' ce qu'ils eussent
dcid la reddition. Deux brches, des habitans mal disposs, un
assigeant vigoureux, ne permettaient plus de rsister. La place fut
rendue le 28 juillet. La garnison sortit avec les honneurs de la guerre,
fut contrainte de dposer les armes, mais put rentrer en France, avec la
seule condition de ne pas servir d'un an contre les coaliss. C'tait
encore sept mille braves soldats, qui pouvaient rendre de grands services
contre les ennemis de l'intrieur. Valenciennes avait essuy quarante-un
jours de bombardement, et avait t accable de quatre-vingt-quatre mille
boulets, de vingt mille obus, et de quarante-huit mille bombes. Le gnral
et la garnison avaient fait leur devoir, et l'artillerie s'tait couverte
de gloire.

Dans ce mme moment, la guerre du fdralisme se rduisait  ces deux
calamits relles: la rvolte de Lyon d'une part; celle de Marseille et
de Toulon de l'autre.

Lyon consentait bien  reconnatre la convention, mais refusait
d'obtemprer  deux dcrets, celui qui voquait  Paris les procdures
commences contre les patriotes, et celui qui destituait les autorits et
ordonnait la formation d'une nouvelle municipalit provisoire. Les
aristocrates cachs dans Lyon effrayaient cette ville du retour de
l'ancienne municipalit montagnarde, et, par la crainte de dangers
incertains, l'entranaient dans les dangers rels d'une rvolte ouverte.
Le 15 juillet, les Lyonnais firent mettre  mort les deux patriotes
Chalier et Riard, et ds ce jour ils furent dclars en tat de rbellion.
Les deux girondins Chasset et Biroteau, voyant surgir le royalisme, se
retirrent. Cependant le prsident de la commission populaire, qui tait
dvou aux migrs, ayant t remplac, les dterminations taient
devenues un peu moins hostiles. On reconnaissait la constitution, et on
offrait de se soumettre, mais toujours  condition de ne pas excuter les
deux principaux dcrets. Dans cet intervalle, les chefs fondaient des
canons, accaparaient des munitions, et les difficults ne semblaient
devoir se terminer que par la voie des armes.

Marseille tait beaucoup moins redoutable. Ses bataillons, rejets au-del
de la Durance par Carteaux, ne pouvaient opposer une longue rsistance;
mais elle avait communiqu  la ville de Toulon, jusque-l si
rpublicaine, son esprit de rvolte. Ce port, l'un des premiers du monde,
et le premier de la Mditerrane, faisait envie aux Anglais, qui
croisaient devant ses rivages. Des missaires de l'Angleterre y
intriguaient sourdement, et y prparaient une trahison infme. Les
sections s'y taient runies le 13 juillet, et, procdant comme toutes
celles du Midi, avaient destitu la municipalit et ferm le club jacobin.
L'autorit, transmise aux mains des fdralistes, risquait de passer
successivement, de factions en factions, aux migrs et aux Anglais.
L'arme de Nice, dans son tat de faiblesse, ne pouvait prvenir un tel
malheur. Tout devenait donc  craindre, et ce vaste orage, amoncel sur
l'horizon, du Midi, s'tait fix sur deux points, Lyon et Toulon.

Depuis deux mois, la situation s'tait donc explique, et le danger, moins
universel, moins tourdissant, tait mieux dtermin et plus grave. A
l'Ouest, c'tait la plaie dvorante de la Vende;  Marseille, une
sdition obstine;  Toulon, une trahison sourde;  Lyon, une rsistance
ouverte et un sige. Au Rhin et au Nord, c'tait la perte des deux
boulevarts qui avaient si long-temps arrt la coalition et empch
l'ennemi de marcher sur la capitale. En septembre 1792, lorsque les
Prussiens marchaient sur Paris et avaient pris Longwy et Verdun; en avril
1793, aprs la retraite de la Belgique, aprs la dfaite de Nerwinde, la
dfection de Dumouriez et le premier soulvement de la Vende; au 31 mai
1793, aprs l'insurrection universelle des dpartemens, l'invasion du
Roussillon par les Espagnols, et la perte du camp de Famars;  ces trois
poques, les dangers avaient t effrayans, sans doute, mais jamais
peut-tre aussi rels qu' cette quatrime poque d'aot 1798. C'tait la
quatrime et dernire crise de la rvolution. La France tait moins
ignorante et moins neuve  la guerre qu'en septembre 1792, moins effraye
de trahisons qu'en avril 1793, moins embarrasse d'insurrections qu'au
31 mai et au 12 juin; mais, si elle tait plus aguerrie et mieux obie,
elle tait envahie  la fois sur tous les points, au Nord, au Rhin, aux
Alpes, aux Pyrnes.

Cependant on ne connatrait pas encore tous les maux qui affligeaient
alors la rpublique, si on se bornait  considrer seulement les cinq ou
six champs de bataille sur lesquels ruisselait le sang humain. L'intrieur
offrait un spectacle tout aussi dplorable. Les grains taient toujours
chers et rares. Oh se battait  la porte des boulangers pour obtenir une
modique quantit de pain. On se disputait en vain avec les marchands pour
leur faire accepter les assignats en change des objets de premire
ncessit. La souffrance tait au comble. Le peuple se plaignait des
accapareurs qui retenaient les denres, des agioteurs qui les faisaient
renchrir, et qui discrditaient les assignats par leur trafic. Le
gouvernement, tout aussi malheureux que le peuple, n'avait, pour exister
aussi, que les assignats, qu'il fallait donner en quantit trois ou quatre
fois plus considrable pour payer les mmes services, et qu'on n'osait
plus mettre, de peur de les avilir encore davantage. On ne savait donc
plus comment faire vivre ni le peuple ni le gouvernement.

La production gnrale n'avait pourtant pas diminu. Bien que la nuit du 4
aot n'et pas encore produit ses immenses effets, la France ne manquait
ni de bl, ni de matires premires, ni de matires ouvres; mais la
distribution gale et paisible en tait devenue impossible, par les effets
du papier-monnaie. La rvolution qui, en abolissant la monarchie, avait
voulu nanmoins payer sa dette; qui, en dtruisant la vnalit des
offices, s'tait engage  en rembourser la valeur; qui, en dfendant
enfin le nouvel ordre de choses contre l'Europe conjure, tait oblige de
faire les frais d'une guerre universelle, avait, pour suffire  toutes ces
charges, les biens nationaux enlevs au clerg et aux migrs. Pour mettre
En circulation la valeur de ces biens, elle avait imagin les assignats,
qui en taient la reprsentation, et qui, par le moyen des achats,
devaient rentrer au trsor et tre brls. Mais comme on doutait du succs
de la rvolution et du maintien des ventes, on n'achetait pas les biens.
Les assignats restaient dans la circulation, comme une lettre de change
non accepte, et s'avilissaient par le doute et par la quantit.

Le numraire seul restait toujours comme mesure relle des valeurs; et
rien ne nuit  une monnaie conteste, comme la rivalit d'une monnaie
certaine et inconteste. L'une se resserre et refuse de se donner, tandis
que l'autre s'offre en abondance et se discrdite en s'offrant. Tel tait
le sort des assignats par rapport au numraire. La rvolution, condamne 
des moyens violens, ne pouvait plus s'arrter. Elle avait mis en
circulation _force_ la valeur anticipe des biens nationaux; elle devait
essayer de la soutenir par des moyens _forcs_. Le 11 avril, malgr les
girondins qui luttaient gnreusement, mais imprudemment, contre la
fatalit de cette situation rvolutionnaire, la convention punit de six
ans de fers quiconque vendrait du numraire, c'est--dire changerait une
certaine quantit d'argent ou d'or contre une quantit nominale plus
grande d'assignats. Elle punit de la mme peine quiconque stipulerait pour
les marchandises un prix diffrent, suivant que le paiement se ferait en
numraire ou en assignats.

Ces moyens n'empchaient pas la diffrence de se prononcer rapidement. En
juin, un franc mtal valait trois francs assignats; et en aot, deux mois
aprs, un franc argent valait six francs assignats. Le rapport de
diminution, qui tait de un  trois, s'tait donc lev de un  six.

Dans une pareille situation, les marchands refusaient de donner leurs
marchandises au mme prix qu'autrefois, parce que la monnaie qu'on leur
offrait n'avait plus que le cinquime ou le sixime de sa valeur. Ils les
resserraient donc, et les refusaient aux acheteurs. Sans doute, cette
diminution de valeur et t pour les assignats un inconvnient absolument
nul, si tout le monde, ne les recevant que pour ce qu'ils valaient
rellement, les avait pris et donns au mme taux. Dans ce cas, ils
auraient toujours pu faire les fonctions de signe dans les changes, et
servir  la circulation comme toute autre monnaie; mais les capitalistes
qui vivaient de leurs revenus, les cranciers de l'tat qui recevaient ou
une rente annuelle ou le remboursement d'un office, taient obligs
d'accepter le papier suivant sa valeur nominale. Tous les dbiteurs
s'empressaient de se librer, et les cranciers, forcs de prendre une
valeur fictive, ne touchaient que le quart, le cinquime ou le sixime de
leur capital. Enfin le peuple ouvrier, toujours oblig d'offrir ses
services, de les donner  qui veut les accepter, ne sachant pas se
concerter pour faire augmenter les salaires du double, du triple,  mesure
que les assignats diminuaient dans la mme proportion, ne recevait qu'une
partie de ce qui lui tait ncessaire pour obtenir en change les objets
de ses besoins. Le capitaliste,  moiti ruin, tait mcontent et
silencieux; mais le peuple furieux appelait accapareurs les marchands qui
ne voulaient pas lui vendre au prix ordinaire, et demandait qu'on envoyt
les accapareurs  la guillotine.

Cette fcheuse situation tait un rsultat ncessaire de la cration des
assignats, comme les assignats eux-mmes furent amens par la ncessit
de payer des dettes anciennes, des offices et une guerre ruineuse; et, par
les mmes causes, le _maximum_ devait bientt rsulter des assignats. Peu
importait en effet qu'on et rendu cette monnaie force, si le marchand,
en levant ses prix, parvenait  se soustraire  la ncessit de la
recevoir. Il fallait rendre le taux des marchandises forc comme celui de
la monnaie. Ds que la loi avait dit: Le papier vaut six francs, elle
devait dire: Telle marchandise ne vaut que six francs; car autrement le
marchand, en la portant  douze, chappait  l'change.

Il avait donc fallu encore, malgr les girondins, qui avaient donn
d'excellentes raisons puises dans l'conomie ordinaire des choses,
tablir le _maximum_ des grains. La plus grande souffrance pour le peuple,
c'est le dfaut de pain. Les bls ne manquaient pas, mais les fermiers,
qui ne voulaient pas affronter le tumulte des marchs, ni livrer leur bl
au taux des assignats, se cachaient avec leurs denres. Le peu de grain
qui se montrait tait enlev rapidement par les communes, et par les
individus que la peur engageait  s'approvisionner. La disette se faisait
encore plus sentir  Paris que dans aucune autre ville de France, parce
que les approvisionnemens pour cette cit immense taient plus difficiles,
les marchs plus tumultueux, la peur des fermiers plus grande. Les 3 et 4
mai, la convention n'avait pu s'empcher de rendre un dcret par lequel
tous les fermiers ou marchands de grains taient obligs de dclarer la
quantit de bls qu'ils possdaient, de faire battre ceux qui taient en
gerbes, de les porter dans les marchs, et exclusivement dans les marchs,
et de les vendre  un prix moyen fix par chaque commune, et bas sur les
prix antrieurs du 1er janvier au 1er mai. Personne ne pouvait acheter
pour suffire  ses besoins au-del d'un mois; ceux qui avaient vendu ou
achet  un prix au-dessus du _maximum_, ou menti dans leurs dclarations,
taient punis de la confiscation et d'une amende de 300  1,000 francs.
Des visites domiciliaires taient ordonnes pour vrifier la vrit; de
plus, le tableau de toutes les dclarations devait tre envoy par les
municipalits au ministre de l'intrieur, pour faire une statistique
gnrale des subsistances de la France. La commune de Paris, ajoutant ses
arrts de police aux dcrets de la convention, avait rgl en outre la
distribution du pain dans les boulangeries. On ne pouvait s'y prsenter
qu'avec des cartes de sret. Sur cette carte, dlivre par les comits
rvolutionnaires, tait dsigne la quantit de pain qu'on pouvait
demander, et cette quantit tait proportionne au nombre d'individus dont
se composait chaque famille. On avait rgl jusqu' la manire dont on
devait _faire queue_  la porte des boulangers. Une corde tait attache 
leur porte; chacun la tenait par la main, de manire  ne pas perdre son
rang et  viter la confusion. Cependant de mchantes femmes coupaient
souvent la corde; un tumulte pouvantable s'ensuivait, et il fallait la
force arme pour rtablir l'ordre. On voit  combien d'immenses soucis est
condamn un gouvernement, et  quelles mesures vexatoires il se trouve
entran, ds qu'il est oblig de tout voir pour tout rgler. Mais, dans
cette situation, chaque chose s'enchanait  une autre. Forcer le cours
des assignats avait conduit  forcer les changes,  forcer les prix, 
forcer mme la quantit, l'heure, le mode des achats; le dernier fait
rsultait du premier, et le premier avait t invitable comme la
rvolution elle-mme.

Cependant le renchrissement des subsistances qui avait amen leur
_maximum_, s'tendait  toutes les marchandises de premire ncessit.
Viandes, lgumes, fruits, pices, matires  clairer et  brler,
boissons, toffes pour vtement, cuirs pour la chaussure, tout avait
augment  mesure que les assignats avaient baiss, et le peuple
S'obstinait chaque jour davantage  voir des accapareurs l o il n'y
avait que des marchands qui refusaient une monnaie sans valeur. On se
souvient qu'en fvrier il avait pill chez les piciers d'aprs l'avis de
Marat. En juillet, il avait pill des bateaux de savon qui arrivaient par
la Seine  Paris. La commune, indigne avait rendu les arrts les plus
svres, et Pache imprima cet avis simple et laconique:

LE MAIRE PACHE A SES CONCITOYENS.

Paris contient sept cent mille habitans: le sol de Paris ne produit rien
pour leur nourriture, leur habillement, leur entretien; il faut donc que
Paris tire tout des autres dpartemens et de l'tranger.

Lorsqu'il arrive des denres et des marchandises  Paris, si les habitans
les pillent, on cessera d'en envoyer.

Paris n'aura plus rien pour la nourriture, l'habillement, l'entretien de
ses nombreux habitans.

Et sept cent mille hommes dpourvus de tout s'entre-dvoreront.

Le peuple n'avait plus pill; mais il demandait toujours des mesures
terribles contre les marchands, et on a vu le prtre Jacques Roux ameuter
les cordeliers, pour faire insrer dans la constitution un article relatif
aux accapareurs. On se dchanait beaucoup aussi contre les agioteurs, qui
faisaient, dit-on, augmenter les marchandises, en spculant sur les
assignats, l'or, l'argent et le papier tranger.

L'imagination populaire se crait des monstres et partout voyait des
ennemis acharns, tandis qu'il n'y avait que des joueurs avides, profitant
du mal, mais ne le produisant pas, et n'ayant certainement pas la
puissance de le produire. L'avilissement des assignats tenait  une foule
de causes: leur quantit considrable, l'incertitude de leur gage qui
devait disparatre si la rvolution succombait; leur comparaison avec le
numraire qui ne perdait pas sa ralit, et avec les marchandises qui,
conservant leur valeur, refusaient de se donner contre une monnaie qui
n'avait plus la sienne. Dans cet tat de choses, les capitalistes ne
voulaient pas garder leurs fonds sous forme d'assignats, parce que sous
cette forme ils dprissaient tous les jours. D'abord ils avaient cherch
 se procurer de l'argent; mais six ans de gne effrayaient les vendeurs
et les acheteurs de numraire. Ils avaient alors song  acheter des
marchandises; mais elles offraient un placement passager, parce qu'elles
ne pouvaient se garder long-temps, et un placement dangereux parce que la
fureur contre les accapareurs tait au comble. On cherchait donc des
srets dans les pays trangers. Tous ceux qui avaient des assignats
s'empressaient de se procurer des lettres de change sur Londres, sur
Amsterdam, sur Hambourg, sur Genve, sur toutes les places de l'Europe;
ils donnaient, pour obtenir ces valeurs trangres, des valeurs nationales
normes, et avilissaient ainsi les assignats en les abandonnant.
Quelques-unes de ces lettres de change taient ralises hors de France,
et la valeur en tait touche par les migrs. Des meubles magnifiques,
dpouilles de l'ancien luxe, consistant en bnisterie, horlogerie,
glaces, bronzes dors, porcelaines, tableaux, ditions prcieuses,
payaient ces lettres de change qui s'taient transformes en guines ou en
ducats. Mais on ne cherchait  en raliser que la plus petite partie.
Recherches par des capitalistes effrays qui ne voulaient point migrer,
mais seulement donner une garantie solide  leur fortune, elles restaient
presque toutes sur la place, o les plus alarms se les transmettaient les
uns aux autres. Elles formaient ainsi une masse particulire de capitaux,
garantie par l'tranger, et rivale de nos assignats. On a lieu de croire
que Pitt avait engag les banquiers anglais  signer une grande quantit
de ce papier, et leur avait mme ouvert un crdit considrable pour en
augmenter la masse, et contribuer, de cette manire, toujours davantage au
discrdit des assignats.

On mettait encore beaucoup d'empressement  se procurer les actions des
compagnies de finances, qui semblaient hors des atteintes de la rvolution
et de la contre-rvolution, et qui offraient en outre un placement
avantageux. Celles de la compagnie d'escompte avaient une grande faveur,
mais celles de la compagnie des Indes taient surtout recherches avec la
plus grande avidit, parce qu'elles reposaient en quelque sorte sur un
gage insaisissable, leur hypothque consistant en vaisseaux et en magasins
situs sur tout le globe. Vainement les avait-on assujetties  un droit de
transfert considrable: les administrateurs chappaient  la loi en
abolissant les actions, et en les remplaant par une simple inscription
sur les registres de la compagnie, qui se faisait sans formalit. Ils
fraudaient ainsi l'tat d'un revenu considrable, car il s'oprait
plusieurs milliers de transmissions par jour, et ils rendaient inutiles
les prcautions prises pour empcher l'agiotage. Vainement encore, pour
diminuer l'attrait de ces actions, avait-on frapp leur produit d'un droit
de cinq pour cent: les dividendes taient distribus aux actionnaires
comme remboursement d'une partie du capital: et par ce stratagme les
administrateurs chappaient encore  la loi. Aussi de 600 francs ces
actions s'levrent  1,000, 1,200, et mme 2,000 francs. C'taient autant
de valeurs qu'on opposait  la monnaie rvolutionnaire, et qui servaient 
la discrditer.

On opposait encore aux assignats non seulement toutes ces espces de
fonds, mais certaines parties de la dette publique, et mme d'autres
assignats particuliers. Il existait en effet des emprunts souscrits 
toutes les poques, et sous toutes les formes. Il y en avait qui
remontaient jusqu' Louis XIII. Parmi les derniers, souscrits sous Louis
XVI, il y en avait de diffrentes crations. On prfrait gnralement
ceux qui taient antrieurs  la monarchie constitutionnelle  ceux qui
avaient t ouverts pour le besoin de la rvolution. Tous taient opposs
aux assignats hypothqus sur les biens du clerg et des migrs. Enfin,
entre les assignats eux-mmes, on faisait des diffrences. Sur cinq
milliards environ mis depuis la cration, un milliard tait rentr par
les achats de biens nationaux; quatre milliards  peu prs restaient en
circulation; et sur ces quatre milliards, on en pouvait compter cinq cents
millions crs sous Louis XVI, et portant l'effigie royale. Ces derniers
seraient mieux traits, disait-on, en cas de contre-rvolution, et admis
pour une partie au moins de leur valeur. Aussi gagnaient-ils 10 ou 15 pour
cent sur les autres. Les assignats, rpublicains, seule ressource du
gouvernement, seule monnaie du peuple, taient donc tout  fait
discrdits, et luttaient  la fois contre le numraire; les marchandises,
les papiers trangers, les actions des compagnies de finances, les
diverses crances sur l'tat, et enfin contre les assignats royaux.

Le remboursement des offices, le paiement des grandes fournitures faites 
l'tat pour les besoins de la guerre, l'empressement de beaucoup de
dbiteurs  se librer, avaient produit de grands amas de fonds dans
quelques mains. La guerre, la crainte d'une rvolution terrible, avaient
interrompu beaucoup d'oprations commerciales, amen de grandes
liquidations, et augment encore la masse des capitaux stagnans et
cherchant des srets. Ces capitaux, ainsi accumuls, taient livrs  un
agiot perptuel sur la bourse de Paris, et se changeaient tour  tour en
or, argent, denres, lettres de change, actions des compagnies, vieux
contrats sur l'tat, etc. L, comme d'usage, intervenaient ces joueurs
aventureux, qui se jettent dans toutes les espces de hasard, qui
spculent sur les accidents du commerce, sur l'approvisionnement des
armes, sur la bonne foi des gouvernements, etc. Placs en observation 
la bourse, ils faisaient le profit de toutes les hausses sur la baisse
constante des assignats. La baisse de l'assignat commenait d'abord  la
bourse par rapport au numraire et  toutes les valeurs mobiles. Elle
avait lieu ensuite par rapport aux marchandises, qui renchrissaient dans
les boutiques et les marchs. Cependant les marchandises ne montaient pas
aussi rapidement que le numraire, parce que les marchs sont loigns de
la bourse, parce qu'ils ne sont pas aussi sensibles, et que d'ailleurs les
marchands ne peuvent pas se donner le mot aussi rapidement que des
agioteurs runis dans une salle. La diffrence, dtermine d'abord  la
bourse, ne se prononait donc ailleurs qu'aprs un temps plus ou moins
long; l'assignat de 5 francs, qui dj n'en valait plus que 2  la bourse,
en valait encore 3 dans les marchs, et les agioteurs avaient ainsi
l'intervalle ncessaire pour spculer. Ayant leurs capitaux tout prts,
ils prenaient du numraire avant la hausse; ds qu'il montait par rapport
aux assignats, ils l'changeaient contre ceux-ci; ils en avaient une plus
grande quantit, et, comme la marchandise n'avait pas eu le temps de
monter encore, avec cette plus grande quantit d'assignats ils se
procuraient une plus grande quantit de marchandises, et la revendaient
quand le rapport s'tait rtabli. Leur rle consistait  occuper le
numraire et la marchandise pendant que l'un et l'autre s'levaient par
rapport  l'assignat. Leur profit n'tait donc que le profit constant de
la hausse de toutes choses sur l'assignat, et il tait naturel qu'on leur
en voult de ce bnfice toujours fond sur une calamit publique. Leur
jeu s'tendait sur la variation de toutes les espces de valeurs, telles
que le papier tranger, les actions des compagnies, etc. Ils profitaient
de tous les accidens qui pouvaient produire des diffrences, tels qu'une
dfaite, une motion, une fausse nouvelle. Ils formaient une classe assez
considrable. On y comptait des banquiers trangers, des fournisseurs, des
usuriers, d'anciens prtres ou nobles, de rcens parvenus
rvolutionnaires, et quelques dputs qui, pour l'honneur de la
convention, n'taient que cinq ou six, et qui avaient l'avantage perfide
de contribuer  la variation des valeurs par des motions faites  propos.
Ils vivaient dans les plaisirs avec des actrices, des ci-devant
religieuses ou comtesses, qui, du rle de matresses, passaient
quelquefois  celui de ngociatrices d'affaires. Les deux principaux
dputs engags dans ces intrigues taient Julien, de Toulouse, et
Delaunay, d'Angers, qui vivaient, le premier avec la comtesse de Beaufort,
le second avec l'actrice Descoings. On prtend que Chabot, dissolu comme
un ex-capucin, et s'occupant quelquefois des questions financires, se
livrait  cet agiotage, de compagnie avec deux frres, nomms Frey,
expulss de Moravie pour leurs opinions rvolutionnaires, et venus  Paris
pour y faire le commerce de la banque. Fabre d'Eglantine s'en mlait
aussi, et on accusait Danton, mais sans aucune preuve, de n'y tre pas
tranger.

L'intrigue la plus honteuse fut celle que lia le baron de Batz, banquier
et financier habile, avec Julien, de Toulouse, et Delaunay, d'Angers, les
dputs les plus dcids  faire fortune. Ils avaient le projet de
dnoncer les malversations de la compagnie des Indes, de faire baisser ses
actions, de les acheter aussitt, de les relever ensuite au moyen de
motions plus douces, et de raliser ainsi les profits de la hausse.
D'Espagnac, cet abb dli, qui fut fournisseur de Dumouriez dans la
Belgique, qui avait obtenu depuis l'entreprise gnrale des charrois, et
dont Julien protgeait les marchs auprs de la convention, devait fournir
en reconnaissance les fonds de l'agiotage. Julien se proposait d'en
traner encore dans cette intrigue Fabre, Chabot, et autres, qui pouvaient
devenir utiles comme membres de divers comits.

La plupart de ces hommes taient attachs  la rvolution, et ne
cherchaient pas  la desservir mais,  tout vnement, ils voulaient
s'assurer des jouissances et de la fortune. On ne connaissait pas toutes
leurs trames secrtes; mais, comme ils spculaient sur le discrdit des
assignats, on leur imputait le mal dont ils profitaient. Comme ils avaient
dans leurs rangs beaucoup de banquiers trangers, on les disait agens de
Pitt et de la coalition; et on croyait encore voir ici l'influence,
mystrieuse et si redoute, du ministre anglais. On tait, en un mot,
galement indign contre les agioteurs et les accapareurs, et on demandait
contre les uns et les autres les mmes supplices.

Ainsi, tandis que le Nord, le Rhin, le Midi, la Vende, taient envahis
par nos ennemis, nos moyens de finances consistaient dans une monnaie non
accepte, dont le gage tait incertain comme la rvolution elle-mme, et
qui,  chaque accident, diminuait d'une valeur proportionne au pril.
Telle tait cette situation singulire:  mesure que le danger augmentait
et que les moyens auraient d tre plus grands, ils diminuaient au
contraire; les munitions s'loignaient du gouvernement, et les denres du
peuple. Il fallait donc  la fois crer des soldats, des armes, une
monnaie pour l'tat et pour le peuple, et aprs tout cela s'assurer des
victoires.



CHAPITRE XII.


ARRIVE ET RCEPTION A PARIS DES COMMISSAIRES DES ASSEMBLES PRIMAIRES.
--RETRAITE DU CAMP DE CSAR PAR L'ARME DU NORD.--FTE DE L'ANNIVERSAIRE
DU 10 AOUT, ET INAUGURATION DE LA CONSTITUTION DE 1793.--MESURES
EXTRAORDINAIRES DE SALUT PUBLIC.--DCRET ORDONNANT LA LEVE EN MASSE.
--MOYENS EMPLOYS POUR EN ASSURER L'EXCUTION.--INSTITUTION DU _Grand
Livre_; NOUVELLE ORGANISATION DE LA DETTE PUBLIQUE.--EMPRUNT FORC.
--DTAILS SUR LES OPRATIONS FINANCIRES A CETTE POQUE.--NOUVEAUX DCRETS
SUR LE _maximum_--DCRETS CONTRE LA VENDE, CONTRE LES TRANGERS ET CONTRE
LES BOURBONS.


Les commissaires envoys par les assembles primaires pour clbrer
l'anniversaire du 10 aot, et accepter la constitution au nom de toute la
France, venaient d'arriver  Paris. On voulait saisir ce moment pour
exciter un mouvement d'enthousiasme, rconcilier les provinces avec la
capitale, et provoquer des rsolutions hroques. On prpara une rception
brillante. Des marchands furent appels de tous les environs. On amassa
des subsistances considrables pour qu'une disette ne vnt pas troubler
ces ftes, et que les commissaires jouissent  la fois du spectacle de la
paix, de l'abondance et de l'ordre; on poussa les gards jusqu' ordonner
 toutes les administrations des voitures publiques de leur cder des
places, mme celles qui seraient dj retenues par des voyageurs.
L'administration du dpartemens, qui avec celle de la commune rivalisait
d'austrit dans son langage et ses proclamations, fit une adresse _aux
frres_ des assembles primaires. Ici, leur disait-elle, des hommes
couverts du masque du patriotisme vous parleront avec enthousiasme de
libert, d'galit, de rpublique une et indivisible, tandis qu'au fond de
leur coeur ils n'aspirent et ne travaillent qu'au rtablissement de la
royaut et au dchirement de leur patrie. Ceux-l sont les riches; et les
riches dans tous les temps ont abhorr les vertus et tu les moeurs. L,
vous trouverez des femmes perverses, trop sduisantes par leurs attraits,
qui s'entendront avec eux pour vous entraner dans le vice.... Craignez,
craignez surtout le ci-devant Palais-Royal, c'est dans ce jardin que vous
trouverez ces perfides. Ce fameux jardin, berceau de la rvolution,
nagure l'asile des amis de la libert, de l'galit, n'est plus
aujourd'hui, malgr notre active surveillance, que l'gout fangeux de la
socit, le repaire des sclrats, l'antre de tous les conspirateurs....
Fuyez ce lieu empoisonn; prfrez au spectacle dangereux du luxe et de la
dbauche les utiles tableaux de la vertu laborieuse; visitez les
faubourgs, fondateurs  de notre libert; entrez dans les ateliers o des
hommes actifs, simples et vertueux comme vous, comme vous prts  dfendre
la patrie, vous attendent depuis long-temps pour serrer les liens de la
fraternit. Venez surtout dans nos socits populaires. Unissons-nous,
ranimons-nous aux nouveaux dangers de la patrie, et jurons pour la
dernire fois la mort et la destruction des tyrans!

Le premier soin fut de les entraner aux Jacobins, qui les reurent avec
le plus grand empressement, et leur offrirent leur salle pour s'y runir.
Les commissaires acceptrent cette offre, et il fut convenu qu'ils
dlibreraient dans le sein mme de la socit, et se confondraient avec
elle pendant leur sjour. De cette manire, il n'y avait  Paris que
quatre cents jacobins de plus. La socit, qui sigeait tous les deux
jours, voulut alors se runir tous les jours pour dlibrer avec les
commissaires des dpartemens, sur les mesures de salut public. On disait
que, dans le nombre de ces commissaires, quelques-uns penchaient pour
l'indulgence, et qu'ils avaient la mission de demander une amnistie
gnrale le jour de l'acceptation de la constitution. En effet, quelques
personnes songeaient  ce moyen de sauver les girondins prisonniers, et
tous les autres dtenus pour cause politique. Mais les jacobins ne
voulaient aucune composition, et il leur fallait  la fois nergie et
vengeance. On avait calomni les commissaires des assembles primaires,
dit Hassenfratz, en rpandant qu'ils voulaient proposer une amnistie; ils
en taient incapables, et s'uniraient aux jacobins pour demander, avec les
mesures urgentes de salut public, la punition de tous les tratres. Les
commissaires se tinrent pour avertis, et si quelques-uns, du reste peu
nombreux, songeaient  une amnistie, aucun n'osa plus en faire la
proposition.

Le 7 aot, au matin, ils furent conduits  la commune, et de la commune 
l'Evch, o se tenait le club des lecteurs, et o s'tait prpar le 31
mai. C'est l que devait s'oprer la rconciliation des dpartemens avec
Paris, puisque c'tait de l qu'tait partie l'attaque contre la
reprsentation nationale. Le maire Pache, le procureur Chaumette et toute
la municipalit, marchant  leur tte, introduisent les commissaires 
l'Evch. De part et d'autre, on s'adresse des discours; les Parisiens
dclarent qu'ils n'avaient jamais voulu ni mconnatre, ni usurper les
droits des dpartemens; les commissaires reconnaissent  leur tour qu'on a
calomni Paris; ils s'embrassent alors les uns les autres y et se livrent
au plus vif enthousiasme. Tout  coup l'ide leur vient d'aller  la
convention pour lui faire part de cette rconciliation. Ils s'y rendent en
effet, et sont introduits sur-le-champ. La discussion est interrompue,
l'un des commissaires prend la parole. Citoyens reprsentans, dit-il,
nous venons vous faire part de la scne attendrissante qui vient de se
passer dans la salle des lecteurs, o nous sommes alls donner le baiser
de paix  nos frres de Paris. Bientt, nous l'esprons, la tte des
calomniateurs de cette cit rpublicaine tombera sous le glaive de la loi.
Nous sommes tous montagnards, vive la Montagne! Un autre demande que les
reprsentans donnent aux commissaires le baiser fraternel. Aussitt les
membres de l'assemble quittent leurs places, et se jettent dans les bras
des commissaires des dpartements. Aprs quelques instans d'une scne
d'attendrissement et d'enthousiasme, les commissaires dfilent dans la
salle, en poussant les cris de vive la Montagne! vive la rpublique! et en
chantant:

La Montagne nous a sauvs
En congdiant Gensonn....
La Montagne nous a sauvs
En congdiant Gensonn.
Au diable les Buzot,
Les Vergniaud, les Brissot!
Dansons la carmagnole, etc.

Ils se rendent ensuite aux Jacobins, o ils rdigent, au nom de tous les
envoys des assembles primaires, une adresse pour dclarer aux
dpartemens que Paris a t calomni. Frres et amis, crivent-ils,
calmez, calmez vos inquitudes. Nous n'avons tous ici qu'un sentiment.
Toutes nos mes sont confondues, et la libert triomphante ne promne plus
ses regards que sur des jacobins, des frres et des amis. Le _Marais_
n'est plus. Nous ne formons ici qu'une norme et terrible MONTAGNE qui va
vomir ses feux sur tous les royalistes et les partisans de la tyrannie.
Prissent les libellistes infmes qui ont calomni Paris!... Nous veillons
tous ici jour et nuit, et nous travaillons, de concert avec nos frres de
la capitale, au salut commun.... Nous ne rentrerons dans nos foyers que
pour vous annoncer que la France est libre et que la patrie est sauve.
Cette adresse, lue, applaudie avec enthousiasme, est envoye  la
convention pour qu'elle soit insre sur-le-champ dans le bulletin de la
sance. L'ivresse devient gnrale; une foule d'orateurs se prcipitent 
la tribune du club, les ttes commencent  s'garer. Robespierre, en
voyant ce trouble, demande aussitt la parole. Chacun la lui cde avec
empressement. Jacobins, commissaires, tous applaudissent le clbre
orateur, que quelques-uns n'avaient encore ni vu ni entendu.

Il flicite les dpartemens qui viennent de sauver la France. Ils la
sauvrent, dit-il, une premire fois en 89, en s'armant spontanment; une
seconde fois, en se rendant  Paris pour excuter le 10 aot; une
troisime, en venant donner au milieu de la capitale le spectacle de
l'union et de la rconciliation gnrale. Dans ce moment, de sinistres
vnemens ont afflig la rpublique, et mis son existence en danger; mais
des rpublicains ne doivent rien craindre; et ils ont  se dfier d'une
motion qui pourrait les entraner  des dsordres. On voudrait dans le
moment produire une disette factice et amener un tumulte; on voudrait
porter le peuple  l'Arsenal, pour en disperser les munitions, ou y mettre
le feu, comme il vient d'arriver dans plusieurs villes; enfin, on ne
renonce pas  causer encore un vnement dans les prisons, pour calomnier
Paris, et rompre l'union qui vient d'tre jure. Dfiez-vous de tant de
piges, ajoute Robespierre; soyez calmes et fermes; envisagez sans crainte
les malheurs de la patrie, et travaillons tous  la sauver.

On se calme  ces paroles, et on se spare aprs avoir salu le sage
orateur d'applaudissemens ritrs.

Aucun dsordre ne vint troubler Paris pendant les jours suivans, mais rien
ne fut oubli pour branler les imaginations et les disposer  un gnreux
enthousiasme. On ne cachait aucun danger, on ne drobait aucune nouvelle
sinistre  la connaissance du peuple; on publiait successivement les
droutes de la Vende, les nouvelles toujours plus alarmantes de Toulon,
le mouvement rtrograde de l'arme du Rhin, qui se repliait devant les
vainqueurs de Mayence, et enfin le pril extrme de l'arme du Nord, qui
tait retire au camp de Csar, et que les Impriaux, les Anglais, les
Hollandais, matres de Cond, de Valenciennes, et formant une masse
double, pouvaient enlever en un coup de main. Entre le camp de Csar et
Paris, il y avait tout au plus quarante lieues, et pas un rgiment, pas un
obstacle qui pt arrter l'ennemi. L'arme du Nord enleve, tout tait
perdu, et on recueillait avec anxit les moindres bruits arrivant de
cette frontire.

Les craintes taient fondes, et dans ce moment en effet le camp de Csar
se trouvait dans le plus grand pril. Le 7 aot, au soir, les coaliss y
taient arrivs, et le menaaient de toutes parts. Entre Cambray et
Bouchain, s'tend une ligne de hauteurs. L'Escaut les protge en les
parcourant. C'est l ce qu'on appelle le camp de Csar, appuy sur deux
places, et bord par un cours d'eau. Le 7 au soir, le duc d'York, charg
de tourner les Franais, dbouche en vue de Cambray, qui formait la droite
du camp de Csar. Il somme la place; le commandant rpond en fermant ses
portes et en brlant les faubourgs. Le mme soir, Cobourg, avec une masse
de quarante mille hommes, arrive sur deux colonnes aux bords de l'Escaut,
et bivouaque en face de notre camp. Une chaleur touffante paralyse les
forces des hommes et des chevaux; plusieurs soldats, frapps des rayons du
soleil, ont expir dans la journe. Kilmaine, nomm pour remplacer
Custine, et n'ayant voulu accepter le commandement que par intrim, ne
croit pas pouvoir tenir dans une position aussi prilleuse. Menac, vers
sa droite, d'tre tourn par le duc d'York, ayant  peine trente-cinq
mille hommes dcourags  opposer  soixante-dix mille hommes victorieux,
il croit plus prudent de songer  la retraite, et de gagner du temps en
allant chercher un autre poste. La ligne de la Scarpe, place derrire
celle de l'Escaut, lui parat bonne  occuper. Entre Arras et Douay, des
hauteurs bordes par la Scarpe forment un camp semblable au camp de Csar,
et comme celui-ci appuy par deux places, et bord par un cours d'eau,
Kilmaine prpare sa retraite pour le lendemain matin 8.

Son corps d'arme traversera la Cense, petite rivire longeant les
derrires du terrain qu'il occupe, et lui-mme se portera, avec une forte
arrire-garde, vers la droite, o le duc d'York est tout prs de
dboucher. Le lendemain, en effet,  la pointe du jour, la grosse
artillerie, les bagages et l'infanterie se mettent en mouvement,
traversent la Cense, et dtruisent tous les passages. Une heure aprs,
Kilmaine, avec quelques batteries d'artillerie lgre, et une forte
division de cavalerie, se porte vers la droite, pour protger la retraite
contre les Anglais. Il ne pouvait arriver plus  propos. Deux bataillons,
gars dans leur route, se trouvaient engags dans le petit village de
Marquion, et faisaient une forte rsistance contre les Anglais.
Malgr leurs efforts, ils taient prs d'tre envelopps. Kilmaine,
arrivant aussitt, place son artillerie lgre sur le flanc des ennemis,
lance sur eux sa cavalerie, et les force  reculer; les bataillons sont
alors dgags, et peuvent rejoindre le reste de l'arme. Dans ce moment,
les Anglais et les Impriaux, dbouchant  la fois sur la droite et sur le
front du camp de Csar, le trouvent entirement vacu. Enfin, vers la
chute du jour, les Franais sont runis au camp de Gavrelle, appuys sur
Arras et Douay, et ayant la Scarpe devant eux.

Ainsi, le 8 aot, le camp de Csar est vacu comme l'avait t celui de
Famars; Cambray et Bouchain sont abandonns  leurs propres forces, comme
Valenciennes et Cond. La ligne de la Scarpe, place derrire celle de
l'Escaut, n'est pas, comme on sait, entre Paris et l'Escaut, mais entre
l'Escaut et la mer. Kilmaine vient donc de marcher sur le ct, au lieu de
marcher en arrire; et une partie de la frontire se trouve ainsi
dcouverte. Les coaliss peuvent se rpandre dans tout le dpartemens du
Nord. Que feront-ils? Iront-ils, marchant une journe de plus, attaquer le
camp de Gavrelle, et enlever l'ennemi qui leur a chapp? Marcheront-ils
sur Paris; ou reviendront-ils  leur ancien projet sur Dunkerque? En
attendant ils poussent des partis jusqu' Pronne et Saint-Quentin, et
l'alarme se communique  Paris, o l'on rpand avec effroi que le camp de
Csar est perdu, comme celui de Famars; que Cambray est livr comme
Valenciennes. De toutes parts, on se dchane contre Kilmaine, oubliant le
service immense qu'il vient de rendre par sa belle retraite.

La fte solennelle du 10 aot, destine  lectriser tous les esprits, se
prpare au milieu de ces bruits sinistres. Le 9, on fait  la convention
le rapport sur le recensement des votes. Les quarante-quatre mille
municipalits ont accept la constitution. Il ne manque dans le nombre des
votes que ceux de Marseille, de la Corse et de la Vende. Une seule
commune, celle de Saint-Tonnant, dpartemens des Ctes-du-Nord, a os
demander le rtablissement des Bourbons sur le trne.

Le 10, la fte commence avec le jour. Le clbre peintre David a t
charg d'en tre l'ordonnateur. A quatre heures du matin, le cortge est
runi sur la place de la Bastille. La convention, les envoys des
assembles primaires, parmi lesquels on a choisi les quatre-vingt-six
doyens d'ge, pour reprsenter les quatre-vingt-six dpartemens, les
socits populaires, et toutes les sections armes, se rangent autour
d'une grande fontaine, dite de la _Rgnration_. Cette fontaine est
forme par une grande statue de la Nature, qui de ses mamelles verse l'eau
dans un vaste bassin. Ds que le soleil a dor le fate des difices, on
le salue en chantant des strophes sur l'air de la Marseillaise. Le
prsident de la convention prend une coupe, verse sur le sol l'eau de la
rgnration, en boit ensuite, et transmet la coupe aux doyens des
dpartemens, qui boivent chacun  leur tour. Aprs cette crmonie, le
cortge s'achemine le long des boulevarts. Les socits populaires, ayant
une bannire o est peint l'oeil de la surveillance, s'avancent les
premires. Vient ensuite la convention tout entire. Chacun de ses membres
tient un bouquet d'pis de bl, et huit d'entre eux, placs au centre,
portent sur une arche l'Acte constitutionnel et les Droits de l'homme.
Autour de la convention, les doyens d'ge forment une chane, et marchent
unis par un cordon tricolore. Ils tiennent dans leurs mains un rameau
d'olivier, signe de la rconciliation des provinces avec Paris, et une
pique destine  faire partie du faisceau national form par les
quatre-vingt-six dpartemens. A la suite de cette portion du cortge,
viennent des groupes de peuple, avec les instrumens des divers mtiers.
Au milieu d'eux, s'avance une charrue qui porte un vieillard et sa vieille
pouse, et qui est trane par leurs jeunes fils. Cette charrue est
immdiatement suivie d'un char de guerre sur lequel repose l'urne
cinraire des soldats morts pour la patrie. Enfin la marche est ferme par
des tombereaux chargs de sceptres, de couronnes, d'armoiries et de tapis
 fleurs de lys.

Le cortge parcourt les boulevarts et s'achemine vers la place de la
Rvolution. En passant au boulevart Poissonnire, le prsident de la
convention donne une branche de laurier aux hrones des 5 et 6 octobre,
assises sur leurs canons. Sur la place de la Rvolution, il s'arrte de
nouveau, et met le feu  tous les insignes de la royaut et de la
noblesse, trans dans les tombereaux. Ensuite il dchire un voile jet
sur une statue, qui apparaissant  tous les yeux, laisse voir les traits
de la Libert. Des salves d'artillerie marquent l'instant de son
inauguration; et, au mme moment, des milliers d'oiseaux, portant de
lgres banderoles, sont dlivrs, et semblent annoncer, en s'lanant
dans les airs, que la terre est affranchie.

On se rend ensuite au Champ-de-Mars par la place des Invalides, et on
dfile devant une figure colossale, reprsentant le peuple franais qui
terrasse le fdralisme et l'touffe dans la fange d'un marais. Enfin on
arrive au champ mme de la fdration. L, le cortge se divise en deux
colonnes, qui s'allongent autour de l'autel de la patrie. Le prsident de
la convention et les quatre-vingt-six doyens occupent le sommet de
l'autel; les membres de la convention et la masse des envoys des
assembles primaires en occupent les degrs. Chaque groupe de peuple vient
dposer alternativement autour de l'autel les produits de son mtier, des
toffes, des fruits, des objets de toute espce. Le prsident de la
convention, recueillant ensuite les actes sur lesquels les assembles
primaires ont inscrit leurs votes, les dpose sur l'autel de la patrie.
Une dcharge gnrale d'artillerie retentit aussitt; un peuple immense
joint ses cris aux clats du canon, et on jure, avec le mme enthousiasme
qu'aux 14 juillet 1790 et 1792, de dfendre la constitution: serment bien
vain, si on considre la lettre de la constitution, mais bien hroque et
bien observ, si on ne considre que le sol et la rvolution elle-mme!
Les constitutions en effet ont pass, mais le sol et la rvolution furent
dfendus avec une constance hroque.

Aprs cette crmonie, les quatre-vingt-six doyens d'ge remettent leurs
piques au prsident; celui-ci en forme un faisceau, et le confie, avec
l'acte constitutionnel, aux dputs des assembles primaires, en leur
recommandant de runir toutes leurs forces autour de l'arche de la
nouvelle alliance. On se spare ensuite; une partie du cortge accompagne
l'urne cinraire des Franais morts pour la patrie, dans un temple destin
 la recevoir; le reste va dposer l'arche de la constitution dans un lieu
o elle doit rester en dpt jusqu'au lendemain, pour tre rapporte
ensuite dans la salle de la convention. Une grande reprsentation,
figurant le sige et le bombardement de Lille, et la rsistance hroque
de ses habitans, occupe le reste de la journe, et dispose l'imagination
du peuple aux scnes guerrires.

Telle fut cette troisime fdration de la France rpublicaine. On n'y
voyait pas, comme en 1790, toutes les classes d'un grand peuple, riches et
pauvres, nobles et roturiers, confondus un instant dans une mme ivresse,
et fatigus de se har, se pardonnant pour quelques heures leurs
Diffrences de rang et d'opinion; on y voyait un peuple immense, ne
parlant plus de pardon, mais de danger, de dvouement, de rsolutions
dsespres, et jouissant avec ivresse de ces pompes gigantesques, en
attendant de courir le lendemain sur les champs de bataille. Une
circonstance relevait le caractre de cette scne, et couvrait ce que des
esprits ddaigneux ou hostiles pourraient y trouver de ridicule, c'est le
danger, et l'entranement avec lequel on le bravait. Au premier 14 juillet
1790, la rvolution tait innocente encore et bienveillante, mais elle
pouvait n'tre pas srieuse, et tre mise  fin comme une farce ridicule,
par les baonnettes trangres; en aot 1793, elle tait tragique, mais
grande, signale par des victoires et des dfaites, et srieuse comme une
rsolution irrvocable et hroque.

Le moment de prendre de grandes mesures tait arriv. De toutes parts
fermentaient les ides les plus extraordinaires: on proposait d'exclure
tous les nobles des emplois, de dcrter l'emprisonnement gnral des
suspects contre lesquels il n'existait pas encore de loi assez prcise, de
faire lever la population en masse, de s'emparer de toutes les
subsistances, de les transporter dans les magasins de la rpublique, qui
en ferait elle-mme la distribution  chaque individu; on cherchait enfin,
sans savoir l'imaginer, un moyen qui fournt sur-le-champ des fonds
suffisans. On exigeait surtout que la convention restt en fonctions,
qu'elle ne cdt pas ses pouvoirs  la nouvelle lgislature qui devait lui
succder, et que la constitution ft voile comme la statue de la Libert,
jusqu' la dfaite gnrale des ennemis de la rpublique.

C'est aux Jacobins que furent successivement proposes toutes ces ides.
Robespierre, ne cherchant plus  modrer l'lan de l'opinion, l'excitant
au contraire, insista particulirement sur la ncessit de maintenir la
convention nationale dans ses fonctions, et il donnait l un sage conseil.
Dissoudre dans ce moment une assemble qui tait saisie du gouvernement
tout entier, dans le sein de laquelle les divisions avaient cess, et la
remplacer par une assemble neuve, inexprimente, et qui serait livre
encore aux factions, tait un projet dsastreux. Les dputs des provinces
entourant Robespierre, s'crirent qu'ils avaient jur de rester runis
jusqu' ce que la convention et pris des mesures de salut public, et ils
dclarrent qu'ils l'obligeraient  rester en fonctions. Audouin, gendre
de Pache, parla ensuite, et proposa de demander la leve en masse et
l'arrestation gnrale des suspects. Aussitt, les commissaires des
assembles primaires rdigent une ptition, et, le lendemain 12, viennent
la prsenter  la convention. Ils demandent que la convention se charge de
sauver elle-mme la patrie, qu'aucune amnistie ne soit accorde, que les
suspects soient arrts, qu'ils soient envoys les premiers  l'ennemi, et
que le peuple lev en masse marche derrire eux. Une partie de ces
propositions  est adopte. L'arrestation des suspects est dcrte en
principe; mais le projet d'une leve en masse, qui paraissait trop
violent, est renvoy  l'examen du comit de salut public. Les jacobins,
peu satisfaits, insistent, et continuent de rpter dans leur club, qu'il
ne faut pas un mouvement partiel, mais universel.

Les jours suivans, le comit fait son rapport, et propose un dcret trop
vague, et des proclamations trop froides.

Le comit, s'crie Danton, n'a pas tout dit: il n'a pas dit que si la
France est vaincue, que si elle est dchire, les riches seront les
premires victimes de la rapacit des tyrans; il n'a pas dit que les
patriotes vaincus dchireront et incendieront cette rpublique, plutt que
de la voir passer aux mains de leurs insolens vainqueurs! Voil ce qu'il
faut apprendre  ces riches gostes.--Qu'esprez-vous, ajoute Danton,
vous qui ne voulez rien faire pour sauver la rpublique? Voyez quel serait
votre sort si la libert succombait! Une rgence dirige par un imbcile,
un roi enfant dont la minorit serait longue, enfin le morcellement de nos
provinces, et un dchirement pouvantable! Oui, riches, on vous
imposerait, on vous pressurerait davantage et mille fois davantage que
vous n'aurez  dpenser pour sauver votre pays et terniser la libert!...
La convention, ajoute Danton, a dans les mains les foudres populaires;
qu'elle en fasse usage et les lance  la tte des tyrans. Elle a les
commissaires des assembles primaires, elle a ses propres membres; qu'elle
envoie les uns et les autres excuter un armement gnral!

Les projets de loi sont encore renvoys au comit. Le lendemain, les
jacobins dpchent de nouveau les commissaires des assembles primaires 
la convention. Ceux-ci viennent demander encore une fois, non un
recrutement partiel, mais la leve en masse, parce que, disent-ils, les
demi-mesures sont mortelles, parce que la nation entire est plus facile 
branler qu'une partie de ses citoyens! Si vous demandez, ajoutent-ils,
cent mille soldats, ils ne se trouveront point; mais des millions d'hommes
rpondront  un appel gnral. Qu'il n'y ait aucune dispense pour le
citoyen physiquement constitu pour les armes, quelques fonctions qu'il
exerce; que l'agriculture seule conserve les bras indispensables pour
tirer de la terre les productions alimentaires; que le cours du commerce
soit arrt momentanment, que toute affaire cesse; que la grande,
l'unique et universelle affaire des Franais, soit de sauver la
rpublique!

La convention ne peut plus rsister  une sommation aussi pressante.
Partageant elle-mme l'entranement des ptitionnaires, elle enjoint  son
comit de se retirer pour rdiger, dans l'instant mme, le projet de la
leve en masse. Le comit revient quelques minutes aprs, et prsente le
projet suivant, qui est adopt au milieu d'un transport universel:

ART. 1er. Le peuple franais dclare, par l'organe de ses reprsentans,
qu'il va se lever tout entier pour la dfense de sa libert, de sa
constitution, et pour dlivrer enfin son territoire de ses ennemis.

2. Le comit de salut public prsentera demain le mode d'organisation de
ce grand mouvement national.

Par d'autres articles, il tait nomm dix-huit reprsentans chargs de se
rpandre sur toute la France, et de diriger les envoys des assembles
primaires dans leurs rquisitions d'hommes, de chevaux, de munitions, de
subsistances. Cette grande impulsion donne, tout devenait possible. Une
fois qu'il tait dclar que la France entire, hommes et choses,
appartenait au gouvernement, ce gouvernement, suivant le danger, ses
lumires et son nergie croissante, pouvait tout ce qu'il jugerait utile
et indispensable. Sans doute il ne fallait pas lever la population en
masse, et interrompre la production, et jusqu'au travail ncessaire  la
nutrition, mais il fallait que le gouvernement pt tout exiger, sauf 
n'exiger que ce qui serait suffisant pour les besoins du moment.

Le mois d'aot fut l'poque des grands dcrets qui mirent toute la France
en mouvement, toutes ses ressources en activit, et qui terminrent 
l'avantage de la rvolution sa dernire et sa plus terrible crise.

Il fallait  la fois mettre la population debout, la pourvoir d'armes, et
fournir, par une nouvelle mesure financire,  la dpense de ce grand
dplacement; il fallait mettre en rapport le papier-monnaie avec le prix
des subsistances et des denres; il fallait distribuer les armes, les
gnraux, d'une manire approprie  chaque thtre de guerre, et enfin,
satisfaire la colre rvolutionnaire par de grandes et terribles
excutions. On va voir ce que fit le gouvernement pour suffire  la fois 
ces besoins urgens et  ces mauvaises passions qu'il devait subir,
puisqu'elles taient insparables de l'nergie qui sauve un peuple en
danger.

Exiger de chaque localit un contingent dtermin en hommes, ne convenait
pas aux circonstances, c'et t douter de l'enthousiasme des Franais en
ce moment, et on devait supposer cet enthousiasme pour l'inspirer. Cette
manire germanique d'imposer  chaque contre les hommes comme l'argent,
tait d'ailleurs en contradiction avec le principe de la leve en masse.
Un recrutement gnral par voie de tirage ne convenait pas davantage. Tout
le monde n'tant pas appel, chacun aurait song alors  s'exempter, et se
serait plaint du sort qui l'et oblig  servir. La leve en masse
exposait, il est vrai, la France  un dsordre universel, et excitait les
railleries des modrs et des contre-rvolutionnaires. Le comit de salut
public imagina le moyen le plus convenable  la circonstance, ce fut de
mettre toute la population en disponibilit, de la diviser par
gnrations, et de faire partir ces gnrations par rang d'ge, au fur et
 mesure des besoins. Ds ce moment, portait le dcret[1], jusqu' celui
o les ennemis auront t chasss du territoire de la rpublique, tous les
Franais seront en rquisition permanente pour le service des armes.

[Note 1: 23 aot.]

Les jeunes gens iront au combat; les hommes maris forgeront des armes et
transporteront les subsistances; les femmes feront des tentes, des habits,
et serviront dans les hpitaux; les enfans mettront le vieux linge en
charpie; les vieillards se feront porter sur les places publiques pour
exciter  le courage des guerriers, prcher la haine des rois, et l'amour
de la rpublique.

Tous les jeunes gens non maris, ou veufs sans enfans, depuis l'ge de
dix-huit ans jusqu' celui de vingt-cinq ans, devaient composer la
premire leve, dite la _premire rquisition_. Ils devaient se runir
sur-le-champ, non dans les chefs-lieux de dpartemens, mais dans ceux de
district, car, depuis le fdralisme, on craignait ces grandes runions
par dpartemens, qui leur donnaient le sentiment de leurs forces et l'ide
de la rvolte. D'ailleurs, il y avait un autre motif pour agir ainsi,
c'tait la difficult d'amasser dans les chefs-lieux des subsistances et
des approvisionnemens suffisans pour de grandes masses. Les bataillons
forms dans les chefs-lieux de district devaient commencer sur-le-champ
les exercices militaires, et se tenir prts  partir au premier jour. La
gnration de vingt-cinq ans  trente tait avertie de se prparer, et, en
attendant, elle tait charge de faire le service de l'intrieur. Le reste
enfin, de trente jusqu' soixante, tait disponible au gr des
reprsentans envoys pour oprer cette leve graduelle. Malgr ces
dispositions, la leve en masse et instantane de toute la population
tait ordonne de droit dans certains lieux plus menacs, comme la Vende,
Lyon, Toulon, le Rhin, etc.

Les moyens employs pour armer les leves, les loger, les nourrir, taient
analogues aux circonstances. Tous les chevaux et btes de somme, dont
l'agriculture et les fabriques pouvaient se passer, taient requis et mis
 la disposition des ordonnateurs des armes. Les armes de calibre
devaient tre donnes  la gnration qui partait; les armes de chasse et
les piques taient rserves au service de l'intrieur. Dans les
dpartemens o des manufactures d'armes pouvaient tre tablies, les
places, les promenades publiques, les grandes maisons comprises dans les
biens nationaux, devaient servir  construire des ateliers. Le principal
tablissement se trouvait  Paris. On plaait les forges dans les jardins
du Luxembourg, les machines  forer les canons sur les bords de la Seine.
Tous les ouvriers armuriers taient requis, ainsi que les ouvriers en
horlogerie, qui, dans le moment, avaient peu de travail, et qui pouvaient
tre employs  certaines parties de la fabrication des armes. Trente
millions taient mis, pour cette seule manufacture,  la disposition du
ministre de l guerre. Ces moyens extraordinaires seraient employs
jusqu' ce qu'on et port la fabrication  mille fusils par jour. On
plaait ce grand tablissement  Paris, parce que l, sous les yeux du
gouvernement et des jacobins, toute ngligence devenait impossible, et
tous les prodiges de rapidit et d'nergie taient assurs. Cette
manufacture ne tarda pas en effet  remplir sa destination.

Le salptre manquant, on songea  l'extraire du sol des caves. On imagina
donc de les faire visiter toutes, pour juger si la terre dans laquelle
elles taient creuses en contenait quelques parties. En consquence,
chaque particulier dut souffrir la visite et la fouille des caves, pour en
lessiver la terre lorsqu'elle contiendrait du salptre. Les maisons
devenues nationales furent destines  servir de casernes et de magasins.

Pour procurer les subsistances  ces grandes masses armes, on prit
diverses mesures qui n'taient pas moins extraordinaires que les
prcdentes. Les jacobins auraient voulu que la rpublique, faisant
achever le tableau gnral des subsistances, les achett toutes, et s'en
ft ensuite la distributrice, soit en les donnant aux soldats arms pour
elle, soit en les vendant aux autres citoyens  un prix modr. Ce
penchant  vouloir tout faire,  suppler la nature elle-mme, quand elle
ne marche pas  notre gr, ne fut point aussi aveuglment suivi que
l'auraient dsir les jacobins. Cependant il fut ordonn que les tableaux
des subsistances, dj commands aux municipalits, seraient promptement
termins, et envoys au ministre de l'intrieur, pour faire la
statistique gnrale des besoins et des ressources; que le battage des
grains serait achev l o il ne l'tait pas, et que les municipalits les
feraient battre elles-mmes si les particuliers s'y refusaient; que les
fermiers ou propritaires des grains paieraient en nature leurs
contributions arrires, et les deux tiers de celles de l'anne 1793;
qu'enfin les fermiers et rgisseurs des biens devenus nationaux en
dposeraient les revenus aussi en nature.

L'excution de ces mesures extraordinaires ne pouvait tre
qu'extraordinaire aussi. Des pouvoirs limits, confis  des autorits
locales qui auraient t  chaque instant arrtes par des rsistances,
qui, d'ailleurs, n'auraient pas eu toutes la mme nergie et le mme
dvouement, ne convenaient ni  la nature des mesures dcrtes ni  leur
urgence. La dictature des commissaires de la convention tait encore ici
le seul moyen dont on pt faire usage. Ils avaient t employs dj pour
la premire leve des trois cent mille hommes, dcrte en mars, et ils
avaient promptement et compltement rempli leur mission. Envoys aux
armes, ils surveillaient les gnraux et leurs oprations, quelquefois
contrariaient des militaires consomms, mais partout ranimaient le zle,
et communiquaient une grande vigueur de volont. Enferms dans les places
fortes, ils avaient soutenu des siges hroques  Valenciennes et 
Mayence; rpandus dans l'intrieur, ils avaient puissamment contribu 
touffer le fdralisme. Ils furent donc encore employs ici, et reurent
des pouvoirs illimits, pour excuter cette rquisition des hommes et des
choses. Ayant sous leurs ordres les commissaires des assembles primaires,
pouvant les diriger  leur gr, leur confier une partie de leurs pouvoirs,
ils tenaient sous leur main des hommes dvous, parfaitement instruits de
l'tat de chaque localit, et n'ayant d'autorit que ce qu'ils leur en
donneraient eux-mmes pour le besoin de ce service extraordinaire.

Il y avait dj diffrens reprsentans dans l'intrieur, soit dans la
Vende, soit  Lyon et  Grenoble, pour dtruire les restes du
fdralisme; il en fut nomm encore dix-huit, chargs de se partager la
France, et de se concerter avec ceux qui taient dj en mission pour
faire mettre en marche les jeunes gens de la premire rquisition, pour
les armer, les approvisionner, et les diriger sur les points convenables,
d'aprs l'avis et les demandes des gnraux. Ils devaient en outre achever
la complte soumission des administrations fdralistes.

Il fallait  ces mesures militaires joindre des mesures financires pour
fournir aux dpenses de la guerre. On connat l'tat de la France sous ce
rapport. Une dette en dsordre, compose de dettes de toute espce, de
toute date, et qui taient opposes aux dettes contractes sous la
rpublique; les assignats discrdits, auxquels on opposait le numraire,
le papier tranger, les actions des compagnies financires, et qui ne
pouvaient plus servir au gouvernement pour payer les services publics, ni
au peuple pour acheter les marchandises dont il avait besoin; telle tait
alors notre situation. Que faire dans de pareilles conjonctures?
Fallait-il emprunter, ou mettre des assignats? Emprunter tait impossible
dans le dsordre o se trouvait la dette, et avec le peu de confiance
qu'inspiraient les engagemens de la rpublique. Emettre des assignats
tait facile, et il suffisait pour cela de l'imprimerie nationale. Mais,
pour fournir aux moindres dpenses, il fallait mettre des quantits
normes de papier, c'est--dire cinq ou six fois plus que sa valeur
nominale, et par l on augmentait ncessairement la grande calamit de son
discrdit, et on amenait un nouveau renchrissement dans les marchandises.
On va voir ce que le gnie de la ncessit inspira aux hommes qui
s'taient chargs du salut de la France.

La premire et la plus indispensable mesure tait de mettre de l'ordre
dans la dette, et d'empcher qu'elle ne ft divise en contrats de toutes
les formes, de toutes les poques, et qui, par leurs diffrences d'origine
et de nature, donnaient lieu  un agiotage dangereux et
contre-rvolutionnaire. La connaissance de ces vieux titres, leur
vrification, leur classement, exigeaient une science particulire, et
introduisaient une effrayante complication dans la comptabilit. Ce
n'tait qu' Paris que chaque rentier pouvait se faire payer, et
quelquefois la division de sa crance en plusieurs portions l'obligeait 
se prsenter chez vingt payeurs diffrens. Il y avait la dette constitue,
la dette exigible  terme fixe, la dette exigible provenant de la
liquidation; et, de cette manire, le trsor tait expos tous les jours 
des chances, et oblig de se procurer des capitaux pour rembourser des
sommes chues. Il faut uniformiser et rpublicaniser la dette, dit
Cambon; et il proposa de convertir tous les contrats des cranciers de
l'tat en une inscription sur un grand livre, qui serait appel
_Grand-Livre de la dette publique_. Cette inscription et l'extrait qu'on
en dlivrerait aux cranciers, seraient dsormais leurs seuls titres. Pour
les rassurer sur la conservation de ce livre, il devait en tre dpos un
double aux archives de la trsorerie; et, du reste, le feu et les autres
accidens ne le menaaient pas plus que les registres des notaires. Les
Cranciers devaient donc, dans un dlai dtermin, remettre leurs titres
pour qu'ils fussent inscrits et brls ensuite. Les notaires avaient ordre
d'apporter tous les titres dont ils taient dpositaires, et on les
punissait de dix ans de fers si, avant la remise, ils en gardaient ou
dlivraient des copies. Si le crancier laissait couler six mois pour se
faire inscrire, il perdait les intrts; s'il laissait couler un an, il
tait dchu, et perdait le capital. De cette manire, disait Cambon, la
dette contracte par le despotisme ne pourra plus tre distingue de celle
contracte depuis la rvolution; et je dfie _monseigneur le despotisme_,
s'il ressuscite, de reconnatre son ancienne dette lorsqu'elle sera
confondue avec la nouvelle. Cette opration faite, vous verrez le
capitaliste qui dsire un roi parce qu'il a un roi pour dbiteur, et qui
craint de perdre sa crance si son dbiteur n'est pas rtabli, dsirer la
rpublique qui sera devenue sa dbitrice, parce qu'il craindra de perdre
son capital en la perdant.

Ce n'tait pas l le seul avantage de cette institution; elle en avait
d'autres encore tout aussi grands, et elle commenait le systme du crdit
public. Le capital de chaque crance tait converti en une rente
perptuelle, au taux de cinq pour cent. Ainsi le crancier d'une somme de
1,000 francs se trouvait inscrit sur le Grand-Livre pour une rente de 50
francs. De cette manire, les anciennes dettes, dont les unes portaient
des intrts usuraires, dont les autres taient frappes de retenues
injustes, ou greves de certains impts, taient ramenes  un intrt
uniforme et quitable. L'tat, changeant sa dette en une rente
perptuelle, n'tait plus expos  des chances, et ne pouvait jamais
tre oblig  rembourser le capital, pourvu qu'il servit les intrts. Il
trouvait en outre un moyen facile et avantageux de s'acquitter, c'tait de
racheter la rente sur la place, lorsqu'elle viendrait  baisser au-dessous
de sa valeur: ainsi, quand une rente de 50 livres de revenu et de 1,000
francs de capital ne vaudrait que neuf ou huit cents livres, l'tat
gagnerait, disait Cambon, un dixime ou un cinquime du capital en
rachetant sur la place. Ce rachat n'tait pas encore organis au moyen
d'un amortissement fixe, mais le moyen tait entrevu, et la science du
crdit public commenait  se former.

Ainsi l'inscription sur le Grand-Livre simplifiait la forme des titres,
rattachait l'existence de la dette  l'existence de la rpublique, et
changeait les crances en une rente perptuelle, dont le capital tait non
remboursable, et dont l'intrt tait le mme pour toutes les portions
d'inscriptions. Cette ide tait simple et emprunte en partie aux
Anglais; mais il fallait un grand courage d'excution pour l'appliquer 
la France, et il y avait un grand mrite d'-propos  le faire dans le
moment. Sans doute, on peut trouver quelque chose de forc  une opration
destine  changer ainsi brusquement la nature des titres et des crances,
 ramener l'intrt  un taux unique, et  frapper de dchance les
cranciers qui se refuseraient  cette conversion; mais, pour un tat, la
justice est le meilleur ordre possible; et cette grande et nergique
uniformisation de la dette convenait  une rvolution hardie, complte,
qui avait pour but de tout soumettre au droit commun.

Le projet de Cambon joignait  cette hardiesse un respect scrupuleux pour
les engagemens pris  l'gard des trangers, qu'on avait promis de
rembourser  des poques fixes. Il portait que les assignats n'ayant pas
cours hors de France, les cranciers trangers seraient pays en
numraire, et aux poques dtermines. En outre, les communes ayant
contract des dettes particulires, et faisant souffrir leurs cranciers
qu'elles ne payaient pas, l'tat se chargeait de leurs dettes, et ne
s'emparait de leurs proprits que jusqu' concurrence des sommes
employes au remboursement. Ce projet fut adopt[1] en entier, et aussi
bien excut qu'il tait bien conu.

[Note 1: 24 aot.]

Le capital de la dette ainsi uniformise fut converti en une masse de
rentes de 200 millions par an. On crut devoir, pour remplacer les anciens
impts de diffrente espce dont elle tait greve, la frapper d'une
imposition foncire d'un cinquime, ce qui rduisait le service des
intrts  160 millions. De cette manire tout tait simplifi, clairci;
une grande source d'agiotage se trouvait dtruite, et la confiance
renaissait, parce qu'une banqueroute partielle,  l'gard de telle ou
telle espce de crance, ne pouvait plus avoir lieu, et qu'une banqueroute
gnrale pour toute la dette n'tait pas supposable.

Ds ce moment, il devenait plus facile de recourir  un emprunt. On va
voir de quelle manire on se servit de cette mesure pour soutenir les
assignats.

La valeur dont la rvolution disposait pour ses dpenses extraordinaires
consistait toujours uniquement dans les biens nationaux. Cette valeur,
reprsente par les assignats, flottait dans la circulation. Il fallait
favoriser les ventes pour faire rentrer les assignats, et les relever en
les rendant plus rares. Des victoires taient le meilleur moyen, mais non
le plus facile, de hter les ventes. Pour y suppler, on imagina divers
expdiens. Par exemple, on avait permis aux acqureurs de diviser leurs
paiemens en plusieurs annes. Mais cette mesure, invente pour favoriser
les paysans et les rendre propritaires, tait plus propre  provoquer
des ventes qu' faire rentrer des assignats. Afin de diminuer plus
srement leur quantit circulante, on avait dcid de faire le
remboursement des offices, partie en assignats, partie en _reconnaissances
de liquidation_. Les remboursements s'levant  moins de 3,000 francs
devaient tre solds en assignats, les autres devaient l'tre en
_reconnaissances de liquidation_, qui n'avaient pas cours de monnaie, qui
ne pouvaient pas tre divises en sommes moindres de 10,000 livres, ni
autrement transmises que les autres effets au porteur, et qui taient
reues en paiement des biens nationaux. De cette manire, on diminuait la
portion des biens nationaux convertis en monnaie force; tout ce qui tait
transform en _reconnaissances de liquidation_ consistait en sommes peu
divises, difficilement transmissibles, fixes dans les mains des riches,
et loignes de la circulation et de l'agiotage.

Pour contribuer encore  la vente des biens nationaux, on dclara, en
crant le Grand-Livre, que les inscriptions de rentes seraient reues pour
moiti dans le paiement de ces biens. Cette facilit devait amener de
nouvelles ventes et de nouvelles rentres d'assignats.

Mais tous ces moyens adroits ne suffisaient pas, et la masse de
papier-monnaie tait encore beaucoup trop considrable. L'assemble
constituante, l'assemble lgislative, et la convention, avaient dcrt
successivement la cration de 5 milliards et 100 millions d'assignats: 484
millions n'avaient pas encore t mis et restaient dans les caisses; il
n'avait donc t mis en circulation que 4 milliards 616 millions. Une
partie tait rentre par les ventes; les acheteurs pouvant prendre des
termes pour le paiement, il tait d encore, pour les acquisitions faites,
12  15 millions. Il tait rentr en tout 840 millions d'assignats qui
avaient t brls: il en restait donc en circulation, au mois d'aot
1793, 3 milliards 776 millions.

Le premier soin fut de dmontiser les assignats  effigie royale, qui
taient accapars, et nuisaient aux assignats rpublicains par la
confiance suprieure qu'ils inspiraient. Quoique dmontiss, ils ne
cessrent pas d'avoir une valeur; ils furent transforms en effets au
porteur, et purent tre reus ou en paiement des contributions, ou en
paiement des domaines nationaux, jusqu'au 1er janvier suivant. Pass cette
poque, ils ne devaient plus avoir aucune espce de valeur. Ces assignats
s'levaient  558 millions. Cette mesure les faisait ncessairement
disparatre de la circulation avant quatre mois, et comme on les savait
tous dans les mains des spculateurs contre-rvolutionnaires, on faisait
preuve de justice en ne les annulant pas et en les obligeant seulement 
rentrer au trsor.

On se souvient que, pendant le mois de mai, lorsqu'il fut dclar en
principe qu'il y aurait des armes dites rvolutionnaires, on dcrta en
mme temps qu'il serait tabli un emprunt forc d'un milliard sur les
riches, pour subvenir aux frais d'une guerre dont ils taient, comme
aristocrates, rputs les auteurs, et  laquelle ils ne voulaient
consacrer ni leurs personnes, ni leurs fortunes. Cet emprunt, rparti
comme on va le voir, fut consacr, d'aprs le projet de Cambon,  faire
rentrer un milliard d'assignats en circulation. Pour laisser le choix aux
citoyens de meilleure volont, et leur assurer quelques avantages, il
tait ouvert un emprunt volontaire; ceux qui se prsentaient pour le
remplir recevaient une inscription de rente au taux dj dcrt de 5 pour
cent, et obtenaient ainsi un intrt de leurs fonds. Ils pouvaient, avec
cette inscription, s'exempter de contribuer  l'emprunt forc, ou du moins
jusqu' concurrence de la valeur place dans le prt volontaire. Les
riches de mauvaise volont, qui attendaient l'excution de l'emprunt
forc, recevaient un titre qui ne portait aucun intrt, et qui n'tait,
comme l'inscription de rente, qu'un titre rpublicain avec 5 pour cent de
moins. Enfin, comme, d'aprs la nouvelle loi, les inscriptions pouvaient
servir pour moiti dans le paiement des biens nationaux, les prteurs
volontaires, recevant une inscription de rente, avaient la facult de se
rembourser immdiatement en biens nationaux; tandis qu'au contraire les
certificats de l'emprunt forc ne devaient tre pris en paiement des
domaines acquis que deux ans aprs la paix. Il fallait, disait le projet,
intresser les riches  la prompte fin de la guerre et  la pacification
de l'Europe.

L'emprunt forc ou volontaire devait faire rentrer un milliard d'assignats
qui seraient brls. Il devait en rentrer, en outre, par les contributions
arrires, 700 millions, dont 558 millions en assignats royaux dj
dmontiss, et reus seulement pour le paiement des impts. On tait donc
assur, en deux ou trois mois, d'avoir enlev  la circulation, d'abord le
milliard de l'emprunt, puis 700 millions de contributions. La somme
flottante de 3 milliards 776 millions se trouverait donc rduite  2
milliards 76 millions. En supposant, ce qui tait probable, que la facult
de changer les inscriptions de la dette en biens nationaux amnerait de
nouvelles acquisitions, on pouvait par cette voie faire rentrer peut-tre
5  600 millions. La masse totale se trouverait donc encore peut-tre
rduite par-l  15 ou 16 cents millions. Ainsi, pour le moment, en
rduisant la masse flottante de plus de moiti, on rendait aux assignats
Leur valeur; les 484 millions restant en caisse devenaient disponibles.
Les 700 millions rentrs par les impts, et dont 558 devaient recevoir
l'effigie rpublicaine et tre remis en circulation, recouvraient aussi
leur valeur, et pouvaient tre employs l'anne suivante. On avait donc
relev les assignats pour le moment, et c'tait l l'essentiel. Si l'on
parvenait  se sauver, la victoire les relverait tout  fait, permettrait
de faire de nouvelles missions, et de raliser le reste des biens
nationaux,  reste qui tait considrable et qui s'augmentait chaque jour
par l'migration.

Le mode d'excution de cet emprunt forc tait, de sa nature, prompt et
ncessairement arbitraire. Comment valuer les fortunes sans erreur, sans
injustice, mme  des poques de calme, en prenant le temps ncessaire, et
en consultant toutes les probabilits? Or, ce qui n'est pas possible, mme
avec les circonstances les plus propices, devait l'tre bien moins encore
dans un temps de violence et de prcipitation. Mais lorsqu'on tait oblig
de troubler tant d'existences, de frapper tant de ttes, pouvait-on
s'inquiter beaucoup d'une mprise sur les fortunes, et de quelques
inexactitudes de rpartition? On institua donc pour l'emprunt forc, comme
pour les rquisitions, une espce de dictature, et on l'attribua aux
communes. Chaque individu tait oblig de dclarer l'tat de ses revenus.
Dans chaque commune, le conseil gnral nommait des vrificateurs; ces
vrificateurs dcidaient, d'aprs leurs connaissances des localits, si
les dclarations taient vraisemblables; et s'ils les supposaient fausses,
ils avaient le droit de les porter au double. Dans le revenu de chaque
famille, il tait prlev 1,000 francs par individu, mari, femme et
enfants; tout ce qui excdait constituait le revenu superflu, et, comme
tel, imposable. De 1,000 fr.  10,000 fr. de revenu imposable, la taxe
tait d'un dixime. 1,000 fr. de superflu payaient 100 fr.; 2,000 fr. de
superflu payaient 200 fr., et ainsi de suite. Tout revenu superflu
excdant 10,000 fr. tait impos d'une somme gale  sa valeur. De cette
manire, toute famille qui, outre les 1,000 fr. accords par individu,
et les 10,000 de superflu frapps d'un dixime, jouissait encore d'un
revenu suprieur, devait donner  l'emprunt tout cet excdant. Ainsi, une
famille compose de cinq individus, et riche  50,000 livres de rentes,
avait 5,000 fr. rputs ncessaires, 10,000 fr. imposs d'un dixime, et
rduits  neuf, ce qui faisait en tout quatorze; et elle devait pour cette
anne abandonner les 36,000 fr. restants  l'emprunt forc ou volontaire.
Prendre une anne de superflu  toutes les classes opulentes n'tait
certainement pas une si grande rigueur, lorsque tant d'individus allaient
expirer sur les champs de bataille; et cette somme, que du reste on aurait
pu prendre sans condition, comme taxe indispensable de guerre, on
l'changeait contre un titre rpublicain, conversible ou en rentes sur
l'tat, ou en portions de biens nationaux[1].

[Note 1: Le dcret sur l'emprunt forc est du 3 septembre.]

Cette grande opration consistait donc  tirer de la circulation un
milliard d'assignats en le prenant aux riches; d'ter  ce milliard sa
qualit de monnaie et de valeur circulante, et d'en faire une simple
dlgation sur les biens nationaux, que les riches changeraient ou non en
une portion correspondante de ces biens. De cette manire, on les
obligeait de devenir acqureurs, ou du moins  fournir la mme somme
d'assignats qu'ils auraient fournie s'ils l'taient devenus. C'tait, en
un mot, le placement forc d'un milliard d'assignats.

A ces mesures, destines  soutenir le papier monnaie, on en joignit
d'autres encore. Aprs avoir dtruit la rivalit des anciens contrats sur
l'tat, celle des assignats  l'effigie royale, il fallait dtruire la
rivalit des actions des compagnies de finances. On dcrta donc
l'abolition de la compagnie d'assurances  vie, de la compagnie de la
caisse d'escompte, de toutes celles enfin dont le fonds consistait en
actions au porteur, en effets ngociables, en inscriptions sur un livre,
et transmissibles  volont. Il fut dcid que leur liquidation serait
faite dans un court dlai, et que le gouvernement pourrait seul  l'avenir
crer de ces sortes d'tablissemens. On ordonna un prompt rapport sur la
compagnie des Indes, qui, par son importance, exigeait un examen
particulier. On ne pouvait pas empcher l'existence des lettres de change
sur l'tranger, mais on dclara tratres  la patrie les Franais qui
plaaient leurs fonds sur les banques ou comptoirs des pays avec lesquels
la rpublique tait en guerre. Enfin on eut recours  de nouvelles
svrits contre le numraire, et le commerce qui s'en faisait. Dj on
avait puni de six ans de gne quiconque vendrait ou achterait du
numraire, c'est--dire qui le recevrait ou le donnerait pour une somme
diffrente d'assignats; on avait de mme soumis  une amende tout vendeur
ou acheteur de marchandises, qui traiterait  un prix diffrent, suivant
que le paiement serait stipul en numraire ou en assignats. De pareils
faits tant difficiles  atteindre, on s'en vengea en augmentant la peine.
Tout individu convaincu d'avoir refus en paiement des assignats, de les
avoir donns ou reus  une perte quelconque, fut condamn  une amende de
3,000 liv., et  six mois de dtention pour la premire fois; et en cas de
rcidive,  une amende double et  vingt ans de fer. Enfin, comme la
monnaie de billon tait indispensable dans les marchs, et ne pouvait tre
facilement supple, on ordonna que les cloches seraient employes 
fabriquer des dcimes, des demi-dcimes, etc., valant deux sous, un sou.
etc.

Mais quelques moyens qu'on employt pour faire remonter, les assignats et
dtruire les rivalits qui leur taient si nuisibles, on ne pouvait pas
esprer de les remettre au niveau du prix des marchandises, et il fallait
forcment rabaisser le prix de celles-ci. D'ailleurs le peuple croyait 
de la malveillance de la part des marchands, il croyait  des
accaparemens, et quelle que ft l'opinion des lgislateurs, ils ne
pouvaient modrer, sous ce rapport, un peuple qu'ils dchanaient sur tous
les autres. Il fallut donc faire pour toutes les marchandises ce qu'on
avait dj fait pour le bl. On rendit un dcret qui rangeait
l'accaparement au nombre des crimes capitaux, et le punissait de mort.
tait considr comme accapareur _celui qui drobait  la circulation les
marchandises de premire ncessit_, sans qu'il les mt publiquement en
vente. Les marchandises dclares _de premire ncessit_ taient le pain,
la viande, les grains, la farine, les lgumes, les fruits, les charbons,
le bois, le beurre, le suif, le chanvre, le lin, le sel, le cuir, les
boissons, les salaisons, les draps, la laine, et toutes les toffes,
except les soieries. Les moyens d'excution, pour un pareil dcret,
taient ncessairement inquisitoriaux et vexatoires. Il devait tre fait
par chaque marchand des dclarations pralables de ce qu'il possdait en
magasin. Ces dclarations devaient tre vrifies au moyen de visites
domiciliaires. Toute fraude ou complicit tait, comme le fait lui-mme,
punie de mort. Des commissaires, nomms par les communes, taient chargs
de faire exhiber les factures, et d'aprs ces factures, de fixer un prix
qui, en laissant un profit modique au marchand, n'excdt pas les moyens
du peuple. Si pourtant, ajoutait le dcret, le haut prix des factures
rendait le profit des marchands impossible, la vente n'en serait pas moins
effectue,  un prix auquel l'acheteur pt atteindre. Ainsi, dans ce
dcret, comme dans celui qui ordonnait la dclaration des bls et leur
_maximum_, on laissait aux communes le soin de taxer les prix suivant
l'tat des choses dans chaque localit. Bientt on allait tre conduit 
gnraliser encore ces mesures, et  les rendre plus violentes en les
tendant davantage.

Les oprations militaires, administratives et financires de cette poque
taient donc aussi habilement conues que la situation le permettait, et
aussi vigoureuses que l'exigeait le danger. Toute la population, divise
en gnrations, tait  la disposition des reprsentans, et pouvait tre
appele, soit  se battre, soit  fabriquer des armes, soit  panser les
blesss. Toutes les anciennes dettes, converties en une seule dette
rpublicaine, taient exposes  partager le mme sort, et  n'avoir pas
plus de valeur que les assignats. On dtruisait les rivalits multiplies
des anciens contrats, des assignats royaux, des actions des compagnies; on
empchait les capitaux de se retirer sur ces valeurs privilgies, en les
assimilant toutes; les assignats ne rentrant pas, on en prenait un
milliard sur les riches, qu'on faisait passer de l'tat de monnaie 
l'tat d'une simple dlgation sur les biens nationaux. Enfin, pour
tablir un rapport forc entre les monnaies et les marchandises de
premire ncessit, on laissait aux communes le soin de rechercher toutes
les subsistances, toutes les marchandises, et de les faire vendre  un
prix convenable dans chaque localit. Jamais aucun gouvernement ne prit 
la fois des mesures ni plus vastes ni plus hardiment imagines, et pour
accuser leurs auteurs de violence, il faudrait oublier le danger d'une
invasion universelle, et la ncessit de vivre sur les biens nationaux
sans acheteurs. Tout le systme des moyens forcs drivait de ces deux
causes. Aujourd'hui, une gnration superficielle et ingrate critique ces
oprations, trouve les unes violentes, les autres contraires aux bons
principes d'conomie, et joint le tort de l'ingratitude  l'ignorance du
temps et de la situation. Qu'on revienne aux faits, et qu'enfin on soit
juste pour des hommes auxquels il en a cot tant d'efforts et de prils
pour nous sauver.

Aprs ces mesures gnrales de finances et d'administration, il en fut
pris d'autres plus spcialement appropries  chaque thtre de la guerre.
Les moyens extraordinaires, depuis longtemps rsolus  l'gard de la
Vende, furent enfin dcrts. Le caractre de cette guerre tait
maintenant bien connu. Les forces de la rbellion ne consistaient pas dans
des troupes organises qu'on pt dtruire par des victoires, mais dans une
population qui, en apparence paisible et occupe de ses travaux agricoles,
se levait tout  coup  un signal donn, accablait de sa masse, surprenait
de son attaque imprvue les troupes rpublicaines, et, en cas de dfaite,
se cachait dans ses bois, dans ses champs, et reprenait ses travaux sans
qu'on pt distinguer celui qui avait t soldat de celui qui n'avait pas
cess d'tre paysan. Une lutte opinitre de plus de six mois, des
soulvements qui avaient t quelquefois de cent mille hommes, des actes
de la plus grande tmrit, une renomme formidable, et l'opinion tablie
que le plus grand danger de la rvolution tait dans cette guerre civile
dvorante, devaient appeler toute l'attention du gouvernement sur la
Vende, et provoquer  son gard les mesures les plus nergiques et les
plus colres. Depuis longtemps on disait que le seul moyen de soumettre ce
malheureux pays tait, non de le combattre, mais de le dtruire, puisque
ses armes n'taient nulle part et se trouvaient partout. Ces voeux furent
exaucs par un dcret formidable[1], o la Vende, les derniers Bourbons,
les trangers, taient frapps tous  la fois d'extermination.

[Note 1: 1er aot.]

En consquence de ce dcret, il fut ordonn au ministre de la guerre
d'envoyer dans les dpartemens rvolts des matires combustibles pour
incendier les bois, les taillis et les gents. Les forts, tait-il dit,
seront abattues, les repaires des rebelles seront dtruits, les rcoltes
seront coupes par des compagnies d'ouvriers, les bestiaux seront saisis,
et le tout transport hors du pays. Les vieillards, les femmes, les
enfants, seront conduits hors de la contre, et il sera pourvu  leur
subsistance avec les gards dus  l'humanit. Il tait enjoint en outre
aux gnraux et aux reprsentans en mission de faire tout autour de la
Vende les approvisionnements ncessaires pour nourrir de grandes masses,
et, aussitt aprs, de provoquer dans les dpartemens environnants, non
pas une leve graduelle, comme dans les autres parties de la France, mais
une leve subite et gnrale, et de verser ainsi toute une population sur
une autre. Le choix des hommes rpondit  la nature de ces mesures. On a
vu Biron, Berthier, Menou, Westermann, compromis et destitus pour avoir
soutenu le systme de la discipline, et Rossignol, infracteur de cette
discipline, tir de prison par les agents du ministre. Le triomphe du
systme jacobin fut complet. Rossignol, de simple chef de bataillon, fut
tout  coup nomm gnral en chef de l'arme des ctes de La Rochelle.
Ronsin, le chef de ces agents du ministre qui portaient dans la Vende
toutes les passions des jacobins et soutenaient qu'il ne fallait pas des
gnraux expriments, mais des gnraux franchement rpublicains; non pas
une guerre rgulire, mais exterminatrice; que tout homme de nouvelle
leve tait soldat, que tout soldat pouvait tre gnral; Ronsin, le chef
de ces agents, fut fait en quatre jours capitaine, chef d'escadron,
gnral de brigade, et fut adjoint  Rossignol avec tous les pouvoirs du
ministre lui-mme pour prsider  l'excution de ce nouveau systme de
guerre. On ordonna en mme temps que la garnison de Mayence ft conduite
en poste du Rhin dans la Vende. La mfiance tait si grande, que les
gnraux de cette brave garnison avaient t mis en arrestation pour avoir
capitul. Heureusement, le brave Merlin, toujours cout avec la
considration due  un caractre hroque, vint rendre tmoignage de leur
dvouement et de leur bravoure. Klber, Aubert-Dubayet, furent rendus 
leurs soldats, qui voulaient les dlivrer de vive force, et ils se
rendirent dans la Vende, o ils devaient, par leur habilet, rparer les
dsastres causs par les agents du ministre. Il est une vrit qu'il faut
rpter toujours: la passion n'est jamais ni sage, ni claire, mais c'est
la passion seule qui peut sauver les peuples dans les grandes extrmits.
La nomination de Rossignol tait une hardiesse trange, mais elle
annonait un parti bien pris, elle ne permettait plus les demi-mesures
dans cette funeste guerre de la Vende, et elle obligeait toutes les
administrations locales qui taient encore incertaines  se prononcer. Ces
jacobins fougueux, rpandus dans les armes, les troublaient souvent, mais
ils y communiquaient cette nergie de rsolution sans laquelle il n'y
aurait eu ni armement, ni approvisionnement, ni moyens d'aucune espce.
Ils taient d'une injustice inique envers les gnraux, mais ils ne
permettaient  aucun de faiblir ou d'hsiter. On verra bientt leur folle
ardeur, se combinant avec la prudence d'hommes plus calmes, produire les
plus grands et les plus heureux rsultats.

Kilmaine, auteur de la belle retraite qui avait sauv l'arme du Nord, fut
aussitt remplac par Houchard, ci-devant gnral de l'arme de la
Moselle, et jouissant d'une assez grande rputation de bravoure et de
zle. Dans le comit de salut public, quelques changements eurent lieu.
Thuriot et Gasparin, malades, donnrent leur dmission. L'un d'eux fut
remplac par Robespierre, qui pntra enfin dans le gouvernement, et dont
la puissance immense fut ainsi reconnue et subie par la convention, qui
jusqu'ici ne l'avait nomm d'aucun comit. L'autre eut pour successeur le
clbre Carnot, qui dj, envoy  l'arme du Nord, avait donn de lui
l'ide d'un militaire savant et habile.

A toutes ces mesures administratives et militaires, furent ajoutes des
mesures de vengeance, suivant l'usage de faire suivre les actes d'nergie
par des actes de cruaut. On a dj vu que, sur la demande des envoys des
assembles primaires, une loi avait t rsolue contre les suspects. Il
restait  en prsenter le projet. On le demandait chaque jour, parce que
ce n'tait pas assez, disait-on, du dcret du 27 mars, qui mettait les
aristocrates hors la loi. Ce dcret exigeait un jugement, et on en
souhaitait un qui permt d'enfermer, sans les juger et seulement pour
s'assurer de leur personne, les citoyens suspects par leurs opinions. En
attendant ce dcret, on dcida que les biens de tous ceux qui taient mis
hors la loi appartiendraient  la rpublique. On exigea ensuite des
dispositions plus svres envers les trangers. Dj ils avaient t mis
sous la surveillance des comits qui s'taient intituls rvolutionnaires;
mais on voulait davantage. L'ide d'une conspiration trangre, dont Pitt
tait suppos le moteur, remplissait plus que jamais tous les esprits. Un
portefeuille trouv sur les murs de l'une de nos villes frontires
renfermait des lettres qui taient crites en anglais, et que des agens
anglais en France s'adressaient entre eux. Il tait question dans ces
lettres de sommes considrables envoyes  des agens secrets rpandus dans
nos camps, nos places fortes et nos principales villes. Les uns taient
chargs de se lier avec les gnraux pour les sduire, de prendre des
renseignemens exacts sur l'tat de nos forces, de nos places et de nos
approvisionnemens; les autres avaient mission de s'introduire dans les
arsenaux, dans les magasins, avec des mches phosphoriques, et d'y mettre
le feu. Faites hausser, disaient encore ces lettres, le change jusqu'
deux cents livres pour une livre sterling. Il faut discrditer le plus
possible les assignats, et refuser tous ceux qui ne porteront pas
l'effigie royale. Faites hausser le prix de toutes les denres. Donnez les
ordres  vos marchands d'accaparer tous les objets de premire ncessit.
Si vous pouvez persuader  Cott....i  d'acheter le suif et la chandelle 
tout prix, faites-la payer au public jusqu' cinq francs la livre. Milord
est trs-satisfait pour la manire dont B--t--z a agi. Nous esprons que
les assassinats se feront avec prudence. Les prtres dguiss et les
femmes sont les plus propres  cette opration.

Ces lettres prouvaient seulement que l'Angleterre avait quelques espions
militaires dans nos armes, quelques agens dans nos places de commerce
pour y aggraver les inconvniens de la disette, et que peut-tre
quelques-uns se faisaient donner de l'argent sous prtexte de commettre 
propos des assassinats. Mais tous ces moyens taient fort peu redoutables,
et taient certainement exagrs par la vanterie ordinaire des agens
employs  ce genre de manoeuvres. Il est vrai que des incendies avaient
clat  Douai,  Valenciennes,  la voilerie de Lorient,  Bayonne, et
dans les parcs d'artillerie prs Chemill et Saumur. Il est possible que
ces agens fussent les auteurs de ces incendies; mais certainement ils
n'avaient dirig ni le poignard du garde-du-corps Pris contre
Lepelletier, ni celui de Charlotte Corday contre Marat; et s'ils
agiotaient sur le papier tranger et les assignats, s'ils achetaient
quelques marchandises moyennant les crdits ouverts  Londres par Pitt,
ils n'avaient qu'une mdiocre influence sur notre situation commerciale et
financire, qui tenait  des causes bien plus gnrales et plus majeures
que ces viles intrigues. Cependant, ces lettres, concourant avec quelques
incendies, deux assassinats, et l'agiotage du papier tranger, excitrent
une indignation universelle. La convention, par un dcret, dnona le
gouvernement anglais  tous les peuples, et dclara Pitt l'ennemi du genre
humain. En mme temps elle ordonna que tous les trangers domicilis en
France depuis le 14 juillet 1789, seraient sur-le-champ mis en tat
d'arrestation (Dcret du 1er aot).

Enfin on dcrta le prompt achvement du procs de Custine. On mit en
jugement Biron et Lamarche. L'acte d'accusation des girondins fut press
de nouveau, et ordre fut donn au tribunal rvolutionnaire de se saisir de
leur procs dans le plus bref dlai. Enfin la colre se porta sur les
restes des Bourbons, et sur la famille infortune qui dplorait, dans la
tour du Temple, la mort du dernier roi. Il fut dcrt que tous les
Bourbons qui restaient en France seraient dports, except ceux qui
taient sous le glaive des lois[1]; que le duc d'Orlans, qui avait t
transfr, dans le mois de mai,  Marseille, et que les fdralistes
n'avaient pas voulu faire juger, serait reconduit  Paris, pour y
comparatre devant le tribunal rvolutionnaire.

[Note 1: 1er aot.]

Sa mort devait servir de rponse  ceux qui accusaient la Montagne de
vouloir en faire un roi. L'infortune Marie-Antoinette, malgr son sexe,
fut, comme son poux, voue  l'chafaud. Elle passait pour l'instigatrice
de tous les complots de l'ancienne cour, et tait regarde comme beaucoup
plus coupable que Louis XVI. Elle avait le malheur surtout d'tre fille de
l'Autriche, qui tait dans ce moment la plus redoutable de toutes les
puissances ennemies. Suivant la coutume de braver plus audacieusement
l'ennemi le plus dangereux, on voulut, au moment mme o les armes
impriales s'avanaient sur notre territoire, faire tomber la tte de
Marie-Antoinette. Elle fut donc transfre  la Conciergerie pour tre
juge comme une accuse ordinaire par le tribunal rvolutionnaire. Madame
Elisabeth, destine  la dportation, fut retenue pour dposer contre sa
soeur.

Les deux enfans devaient tre levs et gards par la rpublique, qui
jugerait,  l'poque de la paix, ce qu'il conviendrait de statuer  leur
gard. Jusques alors, la dpense du Temple avait t faite avec une
certaine somptuosit qui rappelait le rang de la famille prisonnire. Il
fut dcrt qu'elle serait rduite au ncessaire. Enfin, pour consommer
tous ces actes de la vengeance rvolutionnaire, on dcrta que les tombes
royales de Saint-Denis seraient dtruites.

Telles furent les mesures que les dangers imminens du mois d'aot 1798
provoqurent pour la dfense et pour la vengeance de la rvolution.


FIN DU TOME QUATRIME.





NOTE
ET
PICES JUSTIFICATIVES
DU TOME QUATRIME.


NOTE PAGE 143.

Les vritables dispositions de Robespierre,  l'gard du 31 mai, sont
manifestes par les discours qu'il a tenus aux Jacobins, o on parlait
beaucoup plus librement qu' l'assemble, et o l'on conspirait hautement.
Des extraits de ce qu'il a dit aux diverses poques importantes prouveront
la marche de ses ides  l'gard de la grande catastrophe des 31 mai et 2
juin. Son premier discours prononc sur les pillages du mois de fvrier
donne une premire indication.

(_Sance du 25 fvrier 1793._)

_Robespierre_: Comme j'ai toujours aim l'humanit et que je n'ai jamais
cherch  flatter personne, je vais dire la vrit. Ceci est une trame
ourdie contre les patriotes eux-mmes. Ce sont les intrigans qui veulent
perdre les patriotes; il y a dans le coeur du peuple un sentiment juste
d'indignation. J'ai soutenu, au milieu des perscutions et sans appui, que
le peuple n'a jamais tort; j'ai os proclamer cette vrit dans un temps
o elle n'tait pas encore connue; le cours de la rvolution l'a
dveloppe.

Le peuple a entendu tant de fois invoquer la loi par ceux qui voulaient
le mettre sous son joug, qu'il se mfie de ce langage.

Le peuple souffre; il n'a pas encore recueilli le fruit de ses travaux;
il est encore perscut par les riches, et les riches sont encore ce
qu'ils furent toujours, c'est--dire durs et impitoyables. (_Applaudi_.)
Le peuple voit l'insolence de ceux qui l'ont trahi, il voit la fortune
accumule dans leurs mains, il ne sent pas la ncessit de prendre les
moyens d'arriver au but; et, lorsqu'on lui parle le langage de la raison,
il n'coute que son indignation contre les riches, et il se laisse
entraner dans de fausses mesures par ceux qui s'emparent de sa confiance
pour le perdre.

Il y a deux causes: la premire, une disposition naturelle dans le peuple
 chercher les moyens de soulager sa misre, disposition naturelle et
lgitime en elle-mme; le peuple croit qu'au dfaut des lois protectrices,
il a le droit de veiller lui-mme  ses propres besoins.

Il y a une autre cause. Cette cause, ce sont les desseins perfides des
ennemis de la libert, des ennemis du peuple, qui sont bien convaincus que
le seul moyen de nous livrer aux puissances trangres, c'est d'alarmer le
peuple sur ses subsistances, et de le rendre victime des excs qui en
rsultent. J'ai t tmoin moi-mme des mouvemens. A ct des citoyens
honntes, nous avons vu des trangers et des hommes opulens, revtus de
l'habit respectable des sans-culottes. Nous avons entendu dire: On nous
promettait l'abondance aprs la mort du roi, et nous sommes plus
malheureux depuis que ce pauvre roi n'existe plus. Nous en avons entendu
dclamer non pas contre la portion intrigante et contre-rvolutionnaire de
la convention, qui sige o sigeaient les aristocrates de l'assemble
constituante, mais contre la Montagne, mais contre la dputation de Paris
et contre les jacobins, qu'ils reprsentaient comme accapareurs.

Je ne vous dis pas que le peuple soit coupable; je ne vous dis pas que
ses mouvemens soient un attentat; mais quand le peuple se lve, ne doit-il
pas avoir un but digne de lui? Mais de chtives marchandises doivent-elles
l'occuper? Il n'en a pas profit, car les pains de sucre ont t
recueillis par les mains des valets de l'aristocratie; et en supposant
qu'il en ait profit, en change de ce modique avantage, quels sont les
inconvniens qui peuvent en rsulter? Nos adversaires veulent effrayer
tout ce qui a quelque proprit; ils veulent persuader que notre systme
de libert et d'galit est subversif de tout ordre, de toute sret.

Le peuple doit se lever, non pour recueillir du sucre, mais pour
terrasser les brigands. (_Applaudi_.) Faut-il vous retracer vos dangers
passs? Vous avez pens tre la proie des Prussiens et des Autrichiens; il
y avait une transaction; et ceux qui avaient alors trafiqu de votre
libert, sont ceux qui ont excit les troubles actuels. J'articule  la
face des amis de la libert et de l'galit,  la face de la nation, qu'au
mois de septembre, aprs l'affaire du 10 aot, il tait dcid  Paris que
les Prussiens arriveraient sans obstacle  Paris.

(_Sance du mercredi 8 mai 1793._)

_Robespierre_: Nous avons  combattre la guerre extrieure et intrieure.
La guerre civile est entretenue par les ennemis de l'intrieur. L'arme de
la Vende, l'arme de la Bretagne et l'arme de Coblentz, sont diriges
contre Paris, cette citadelle de la libert. Peuple de Paris, les tyrans
s'arment contre vous, parce que vous tes la portion la plus estimable de
l'humanit: les grandes puissances de l'Europe se lvent contre vous: tout
ce qu'il y a en France d'hommes corrompus secondent leurs efforts.

Aprs avoir conu ce vaste plan de vos ennemis, vous devez deviner
aisment le moyen de vous dfendre. Je ne vous dis point mon secret; je
l'ai manifest au sein de la convention.

Je vais vous rvler ce secret, et, s'il tait possible que ce devoir
d'un reprsentant d'un peuple libre pt tre considr comme un crime, je
saurais braver tous les dangers pour confondre les tyrans et sauver la
libert.

J'ai dit ce matin  la Convention que les partisans de Paris iraient
au-devant des sclrats de la Vende, qu'ils entraneraient sur leur route
tous leurs frres des dpartemens, et qu'ils extermineraient tous, oui,
tous les rebelles  la fois.

J'ai dit qu'il fallait que tous les patriotes du dedans se levassent, et
qu'ils rduisissent  l'impuissance de nuire, et les aristocrates de la
Vende et les aristocrates dguiss sous le masque du patriotisme.

J'ai dit que les rvolts de la Vende avaient une arme  Paris; j'ai
dit que le peuple gnreux et sublime, qui depuis cinq ans supporte le
poids de la rvolution, devait prendre les prcautions ncessaires pour
que nos femmes et nos enfans ne fussent pas livrs au couteau
contre-rvolutionnaire des ennemis que Paris renferme dans son sein.
Personne n'a os contester ce principe. Ces mesures sont d'une ncessit
Pressante, imprieuse. Patriotes! volez  la rencontre des brigands de la
Vende.

Ils ne sont redoutables que parce qu'on avait pris la prcaution de
dsarmer le peuple. Il faut que Paris envoie des lgions rpublicaines;
mais quand nous ferons trembler nos ennemis intrieurs, il ne faut pas que
nos femmes et nos enfans soient exposs  la fureur de l'aristocratie.
J'ai propos deux mesures: la premire, que Paris envoie deux lgions
suffisantes pour exterminer tous les sclrats qui ont os lever
l'tendard de la rvolte. J'ai demand que tous les aristocrates, que tous
les feuillans, que tous les modrs fussent bannis des sections qu'ils ont
empoisonnes de leur souffle impur. J'ai demand que tous les citoyens
suspects fussent mis en tat d'arrestation.

J'ai demand que la qualit de citoyen suspect ne ft pas dtermine par
la qualit de ci-devant nobles, de procureurs, de financiers, de
marchands. J'ai demand que tous les citoyens qui ont fait preuve
d'incivisme fussent incarcrs jusqu' ce que la guerre soit termine, et
que nous ayons une attitude imposante devant nos ennemis. J'ai dit qu'il
fallait procurer au peuple les moyens de se rendre dans les sections sans
nuire  ses moyens d'existence, et que, pour cet effet, la convention
dcrtt que tout artisan vivant de son travail ft sold, pendant tout le
temps qu'il serait oblig de se tenir sous les armes pour protger la
tranquillit de Paris. J'ai demand qu'il ft destin des millions
ncessaires pour fabriquer des armes et des piques, pour armer tous les
sans-culottes de Paris.

J'ai demand que des fabriques et des forges fussent leves dans les
places publiques, afin que tous les citoyens fussent tmoins de la
fidlit et de l'activit des travaux. J'ai demand que tous les
fonctionnaires publics fussent destitus par le peuple.

J'ai demand qu'on cesst d'entraver la municipalit, et le dpartemens
de Paris, qui a la confiance du peuple.

J'ai demand que les factieux qui sont dans la convention cessassent de
calomnier le peuple de Paris, et que les journalistes qui pervertissent
l'opinion publique fussent rduits au silence. Toutes ces mesures sont
ncessaires, et en me rsumant, voici l'acquit de la dette que j'ai
contracte envers le peuple:

J'ai demand que le peuple ft un effort pour exterminer les aristocrates
qui existent partout. (_Applaudi_.)

J'ai demand qu'il existt au sein de Paris une arme, une arme non pas
comme celle de Dumouriez, mais une arme populaire qui soit
continuellement sous les armes pour imposer aux feuillans et aux modrs.
Cette arme doit tre compose de sans-culottes pays; je demande qu'il
soit assign des millions suffisans pour armer les artisans, tous les
bons patriotes; je demande qu'ils soient  tous les postes, et que leur
majest imposante fasse plir tous les aristocrates.

Je demande que ds demain les forges s'lvent sur toutes les places
publiques, o l'on fabriquera des armes pour armer le peuple. Je demande
que le conseil excutif soit charg d'excuter ces mesures sous sa
responsabilit. S'il en est qui rsistent, s'il en est qui favorisent
les ennemis de la libert, il faut qu'ils soient chasss ds demain.

Je demande que les autorits constitues soient charges de surveiller
l'excution de ces mesures, et qu'elles n'oublient pas qu'elles sont les
mandataires d'une ville qui est le boulevart de la libert, et dont
l'existence rend la contre-rvolution impossible.

Dans ce moment de crise, le devoir impose  tous les patriotes de sauver
la patrie par les moyens les plus rigoureux; si vous souffrez qu'on gorge
en dtail les patriotes, tout ce qu'il y a de vertueux sur la terre sera
ananti; c'est  vous de voir si vous voulez sauver le genre humain.

(Tous les membres se lvent par un lan simultan, et crient en agitant
leurs chapeaux: _Oui, oui, nous le voulons!_)

Tous les sclrats du monde ont dress leurs plans, et tous les
dfenseurs de la libert sont dsigns pour victimes.

C'est parce qu'il est question de votre gloire, de votre bonheur; ce
n'est que par ce motif que je vous conjure de veiller au salut de la
patrie. Vous croyez peut-tre qu'il faut vous rvolter, qu'il faut vous
donner un air d'insurrection? point du tout, c'est la loi  la main qu'il
faut exterminer tous nos ennemis.

C'est avec une impudence insigne que des mandataires infidles ont voulu
sparer le peuple de Paris des dpartemens, qu'ils ont voulu sparer le
peuple des tribunes du peuple de Paris, comme si c'tait notre faute 
nous, qui avons fait tous les sacrifices possibles pour tendre nos
tribunes pour tout le peuple de Paris. Je dis que je parle  tout le
peuple de Paris, et s'il tait assembl dans cette enceinte, s'il
m'entendait plaider sa cause contre Buzot et Barbaroux, il est indubitable
qu'il se rangerait de mon ct.

Citoyens, on grossit les dangers, on oppose les armes trangres runies
aux rvolts de l'intrieur; que peuvent leurs efforts contre des millions
d'intrpides sans-culottes? Et, si vous suivez cette proposition, qu'un
homme libre vaut cent esclaves, vous devez calculer que votre force est
au-dessus de toutes les puissances runies.

Vous avez dans les lois tout ce qu'il faut pour exterminer lgalement nos
ennemis. Vous avez des aristocrates dans les sections: chassez-les. Vous
avez la libert  sauver: proclamez les droits de la libert, et employez
toute votre nergie. Vous avez un peuple immense de sans-culottes, bien
purs, bien vigoureux; ils ne peuvent pas quitter leurs travaux: faites-les
payer par les riches. Vous avez une convention nationale; il est trs
possible que les membres de cette convention ne soient pas galement amis
de la libert et de l'galit, mais le plus grand nombre est dcid 
soutenir les droits du peuple et  sauver la rpublique. La portion
gangrene de la convention n'empchera pas le peuple de combattre les
aristocrates. Croyez vous donc que la Montagne de la convention n'aura pas
assez de force pour contenir tous les partisans de Dumouriez, de
d'Orlans, de Cobourg? En vrit, vous ne pouvez pas le penser.

Si la libert succombe, ce sera moins la faute des mandataires que du
souverain. Peuple, n'oubliez pas que votre destine est dans vos mains;
vous devez sauver Paris et l'humanit; si vous ne le faites pas, vous tes
coupable.

La Montagne a besoin du peuple; le peuple est appuy sur la Montagne. On
cherche  vous effrayer de toutes les manires; on veut nous faire croire
que les dpartements mridionaux sont les ennemis des Jacobins. Je vous
dclare que Marseille est l'amie ternelle de la Montagne; qu' Lyon les
patriotes ont remport une victoire complte.

Je me rsume et je demande, 1 que les sections lvent une arme
suffisante pour former le noyau d'une arme rvolutionnaire qui entrane
tous les sans-culottes des dpartemens pour exterminer les rebelles; 2
qu'on lve  Paris une arme de sans-culottes pour contenir
l'aristocratie; 3 que les intrigans dangereux, que tous les aristocrates
soient mis en tat d'arrestation, que les sans-culottes soient pays aux
dpens du trsor public, qui sera aliment par les riches, et que cette
mesure s'tende dans toute la rpublique.

Je demande qu'il soit tabli des forges sur toutes les places publiques.

Je demande que la commune de Paris alimente de tout son pouvoir le zle
rvolutionnaire du peuple de Paris.

Je demande que le tribunal rvolutionnaire fasse son devoir, qu'il
punisse ceux qui, dans les derniers jours, ont blasphm contre la
rpublique.

Je demande que ce tribunal ne tarde pas  faire subir une punition
exemplaire  certains gnraux pris en flagrant dlit, et qui devraient
tre jugs.

Je demande que les sections de Paris se runissent  la commune de Paris,
et qu'elles balancent par leur influence les crits perfides des
journalistes aliments par les puissances trangres.

En prenant toutes ces mesures, sans fournir aucun prtexte de dire que
vous avez viol les lois, vous donnerez l'impulsion aux dpartemens, qui
s'uniront  vous pour sauver la libert.

(_Sance du dimanche 12 mai 1793._)

_Robespierre_: Je n'ai jamais pu concevoir comment, dans des momens
critiques, il se trouvait tant d'hommes pour faire des propositions qui
compromettent les amis de la libert, tandis que personne n'appuie celles
qui tendent  sauver la rpublique. Jusqu' ce qu'on m'ait prouv qu'il
n'est pas ncessaire d'armer les sans-culottes, qu'il n'est pas bon de les
payer pour monter la garde et assurer la tranquillit de Paris, jusqu' ce
qu'on m'ait prouv qu'il n'est pas bon de changer nos places en ateliers
pour fabriquer des armes, je croirai et je dirai que ceux qui, mettant ces
mesures  l'cart, ne vous proposent que des mesures partielles, quelque
violentes qu'elles soient, je dirai que ces hommes n'entendent rien au
moyen de sauver la patrie; car ce n'est qu'aprs avoir puis toutes les
mesures qui ne compromettent pas la socit, qu'on doit avoir recours aux
moyens extrmes; encore ces moyens ne doivent-ils pas tre proposs au
sein d'une socit qui doit tre sage et politique. Ce n'est pas un
moment, d'effervescence passagre qui doit sauver la patrie. Nous avons
pour ennemis les hommes les plus fins, les plus souples, qui ont  leur
disposition tous les trsors de la rpublique.

Les mesures que l'on a proposes n'ont et ne pourront avoir aucun
rsultat; elles n'ont servi qu' alimenter la calomnie, elles n'ont servi
qu' fournir des prtextes aux journalistes de nous reprsenter sous les
couleurs les plus odieuses.

Lorsqu'on nglige les premiers moyens que la raison indique, et sans
lesquels le salut public ne peut tre opr, il est vident qu'on n'est
point dans la route. Je n'en dirai pas davantage; mais je dclare que je
proteste contre tous les moyens qui ne tendent qu' compromettre la
socit sans contribuer au salut public. Voil ma profession de foi: le
peuple sera toujours en tat de terrasser l'aristocratie; il suffit que la
socit ne fasse aucune faute grossire.

Quand je vois qu'on cherche  faire inutilement des ennemis  la socit,
 encourager les sclrats qui veulent la dtruire, je suis tent de
croire qu'on est aveugle ou malintentionn.

Je propose  la socit de s'arrter aux mesures que j'ai proposes, et
je regarde comme trs-coupables les hommes qui ne les font pas excuter.
Comment peut-on se refuser  ces mesures? comment n'en sent-on pas la
ncessit? et, si on la sent, pourquoi balance-t-on  les appuyer et  les
faire adopter? Je proposerai  la socit d'entendre une discussion sur
les principes de constitution qu'on prpare  la France; car il faut bien
embrasser tous les plans de nos ennemis. Si la socit peut dmontrer le
machiavlisme de nos ennemis, elle n'aura pas perdu son temps. Je demande
donc que, cartant les propositions dplaces, la socit me permette de
lui lire mon travail sur la constitution.

(_Sance du dimanche 26 mai 1793._)

_Robespierre:_ Je vous disais que le peuple doit se reposer sur sa force;
mais, quand le peuple est opprim, quand il ne lui reste plus que
lui-mme, celui-l serait un lche qui ne lui dirait pas de se lever.
C'est quand toutes les lois sont violes, c'est quand le despotisme est 
son comble, c'est quand on foule aux pieds la bonne foi et la pudeur, que
le peuple doit s'insurger. Ce moment est arriv: nos ennemis oppriment
ouvertement les patriotes; ils veulent, au nom de la loi, replonger le
peuple dans la misre et dans l'esclavage. Je ne serai jamais l'ami de ces
hommes corrompus, quelques trsors qu'ils m'offrent. J'aime mieux mourir
avec les rpublicains, que de triompher avec ces sclrats. (_Applaudi_.)

Je ne connais pour un peuple que deux manires d'exister: ou bien qu'il
se gouverne lui-mme, ou bien qu'il confie ce soin  des mandataires.
Nous, dputs rpublicains, nous voulons tablir le gouvernement du
peuple, par ses mandataires, avec la responsabilit; c'est  ces principes
que nous rapportons nos opinions, mais le plus souvent on ne veut pas nous
entendre. Un signal rapide, donn par le prsident, nous dpouille du
droit de suffrage. Je crois que la souverainet du peuple est viole,
lorsque ses mandataires donnent  leurs cratures les places qui
appartiennent au peuple. D'aprs ces principes, je suis douloureusement
affect....

L'orateur est interrompu par l'annonce d'une dputation. (_Tumulte_).

Je vais, s'crie Robespierre, continuer de parler, non pas pour ceux qui
m'interrompent, mais pour les rpublicains.

J'exhorte chaque citoyen  conserver le sentiment de ses droits; je
l'invite  compter sur sa force et sur celle de toute la nation; j'invite
le peuple  se mettre, dans la convention nationale, en insurrection
contre tous les dputs corrompus. (_Applaudi_.) Je dclare qu'ayant reu
du peuple le droit de dfendre ses droits, je regarde comme mon oppresseur
celui qui m'interrompt, ou qui me refuse la parole, et je dclare que, moi
seul, je me mets en insurrection contre le prsident, et contre tous les
membres qui sigent dans la convention. (_Applaudi._) Lorsqu'on affectera
un mpris coupable pour les sans-culottes, je dclare que je me mets en
insurrection contre les dputs corrompus. J'invite tous les dputs
montagnards  se rallier et  combattre l'aristocratie, et je dis qu'il
n'y a pour eux qu'une alternative: ou de rsister de toutes leurs forces,
de tout leur pouvoir, aux efforts de l'intrigue, ou de donner leur
dmission.

Il faut en mme temps que le peuple franais connaisse ses droits; car
les dputs fidles ne peuvent rien sans la parole.

Si la trahison appelle les ennemis trangers dans le sein de la France;
si, lorsque nos canonniers tiennent dans leurs mains la foudre qui doit
exterminer les tyrans et leurs satellites, nous voyons l'ennemi approcher
de nos murs, alors je dclare que je punirai moi-mme les tratres, et je
promets de regarder tout conspirateur comme mon ennemi, et de le traiter
comme tel. (_Applaudi_.)


FIN DE LA NOTE ET DES PICES JUSTIFICATIVES.





TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME QUATRIME.



CHAPITRE VII.


Suite de nos revers militaires; dfaite de Nerwinde.--Premires
ngociations de Dumouriez avec l'ennemi; ses projets de contre-rvolution;
il traite avec l'ennemi.--vacuation de la Belgique.--Premiers troubles de
l'Ouest; mouvemens insurrectionnels dans la Vende.--Dcrets
rvolutionnaires. Dsarmement des _suspects_.--Entretien de Dumouriez avec
des missaires des jacobins. Il fait arrter et livre aux Autrichiens les
commissaires de la convention.--Dcret contre les Bourbons.--Mise en
arrestation du duc d'Orlans et de sa famille.--Dumouriez, abandonn de
son arme aprs sa trahison, se rfugie dans le camp des Impriaux;
opinion sur ce gnral. Changements dans les commandements des armes du
Nord et du Rhin. Bouchotte est nomm ministre de la guerre  la place de
Beurnonville destitu.



CHAPITRE VIII.


Etablissement du _comit de salut public_.--L'irritation des partis
augmente  Paris. Runion dmagogique de l'vch; projets de ptitions
incendiaires.--Renouvellement de la lutte entre les deux cts de
l'assemble.--Discours et accusation de Robespierre contre les complices
de Dumouriez et les girondins.--Rponse de Vergniaud.--Marat est dcrt
d'accusation et envoy devant le tribunal rvolutionnaire.--Ptition des
sections de Paris demandant l'expulsion de vingt-deux membres de la
Convention.--Rsistance de la commune  l'autorit de l'assemble.
Accroissement de ses pouvoirs.--Marat est acquitt et port en triomphe.
--Etat des opinions et marche de la rvolution dans les provinces.
Disposition des principales villes, Lyon, Marseille, Bordeaux, Rouen.
--Position particulire de la Bretagne et de la Vende. Description de ces
pays; causes qui amenrent et entretinrent la guerre civile. Premiers
succs des Vendens, leurs principaux chefs.



CHAPITRE IX.


Leve d'une arme parisienne de 12,000 hommes; emprunt forc; nouvelles
mesures rvolutionnaires contre les suspects.--Effervescence croissante
des jacobins  la suite des troubles des dpartements.--Custine est nomm
gnral en chef de l'arme du Nord.--Accusations et menaces des jacobins;
violente lutte des deux cts de la convention.--Formation d'une
commission de douze membres, destine  examiner les actes de la commune.
--Assemble insurrectionnelle  la mairie. Motions et complots contre la
majorit de la convention et contre la vie des dputs girondins; mmes
projets dans le club des Cordeliers.--La convention prend des mesures pour
sa sret.--Arrestation d'Hbert, substitut du procureur de la commune.
--Ptitions imprieuses de la commune.--Tumulte et scnes de dsordres
dans toutes les sections.--Evnements principaux des 28, 29 et 30 mai
1793. Dernires luttes des montagnards et des girondins.--Journes du 31
mai et du 2 juin. Dtails et circonstances de l'insurrection dite du 31
mai.--Vingt-neuf reprsentants girondins sont mis en arrestation.
--Caractre et rsultats politiques de cette journe. Coup d'oeil sur la
marche de la rvolution. Jugement sur les girondins.



CHAPITRE X.


Projets des jacobins aprs le 31 mai.--Renouvellement des comits et du
ministre.--Dispositions des dpartemens aprs le 31 mai. Les girondins
proscrits vont les soulever contre la convention.--Dcrets de la
convention contre les dpartemens insurgs.--Assembles et armes
insurrectionnelles en Bretagne et en Normandie.--Evnemens militaires sur
le Rhin et au Nord. Envahissement des frontires de l'Est par les
coaliss; retraite de Custine. Sige de Mayence par les Prussiens. Echecs
de l'arme des Alpes. Situation de l'arme des Pyrnes.--Les Vendens
s'emparent de Fontenay et de Saumur.--Dangers imminens de la rpublique 
l'intrieur et  l'extrieur.--Travaux administratifs de la convention;
constitution de 1793.--Echecs des insurgs fdralistes  Evreux.--Dfaite
des Vendens devant Nantes.--Victoire contre les Espagnols dans le
Roussillon.--Marat est assassin par Charlotte Corday; honneurs funbres
rendus  sa mmoire; jugement et excution de Charlotte Corday.



CHAPITRE XI.


Distribution des partis depuis le 31 mai, dans la convention, dans le
comit de salut public et la commune.--Divisions dans la _Montagne_.
--Discrdit de Danton.--Politique de Robespierre.--Evnements en Vende.
Dfaite de Westermann  Chtillon, et du gnral Labarolire  Vihiers.
--Sige et prise de Mayence par les Prussiens et les Autrichiens.--Prise
de Valenciennes.--Dangers extrmes de la rpublique en aot 1793.--Etat
financier.--Discrdit des assignats.--Etablissement du _maximum_.
--Dtresse publique.--Agiotage.



CHAPITRE XII.


Arrive et rception  Paris des commissaires des assembles primaires.
--Retraite du camp de Csar par l'arme du Nord.--Fte de l'anniversaire
du 10 aot, et inauguration de la constitution de 1793.--Mesures
extraordinaires de salut public. Dcret ordonnant la leve en masse.
--Moyens employs pour en assurer l'excution.--Institution du
_Grand-Livre_; nouvelle organisation de la dette publique.--Emprunt forc.
--Dtails sur les oprations financires  cette poque.--Nouveaux dcrets
sur le _maximum_.--Dcrets contre la Vende, contre les trangers et
contre les Bourbons.


FIN DE LA TABLE.







End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rvolution franaise, IV
by Adolphe Thiers

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RVOLUTION ***

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at https://pglaf.org

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